( 5 avril, 2018 )

La prise de Smolensk (16-18 août 1812).

La prise de Smolensk (16-18 août 1812). dans TEMOIGNAGES SMO1-300x190« Smolensk est située sur la rive gauche du Dniéper. L’armée polonaise se plaça de ce côté, le Vème corps, polonais, forma l’aile droite de l’armée. La tente impériale fut élevée sur la ligne même ; la Garde Impériale campa derrière. De la tente de l’Empereur, la vue s’étendait sur toute la ville de Smolensk, entourée de tours et de murailles sur lesquelles on pouvait distinguer l’infanterie et les canons russes, des patrouilles de cosaques circulaient devant les murailles. Entre la ligne française et les remparts se trouvait un ravin dans lequel étaient embusqués les cosaques. J’étais de service ce jour-là : je reçus l’ordre de l’Empereur de prendre un escadron de chevau-légers lanciers polonais et de chasser les cosaques de l’autre côté du ravin, car l’Empereur voulait s’approcher de la ville et en examiner les remparts ; il monta à cheval et nous suivit. Quand nous descendîmes dans le ravin, les cosaques s’enfuirent ; en sortant du ravin du côté de la ville, je déployai mon escadron, car je prévoyais que les russes allaient tirer sur nous du haut des remparts. En effet, plusieurs obus tombèrent sur nous, l’un d’eux éclata au milieu de l’escadron, quelques cavaliers furent renversés, quelques chevaux s’enfuirent. C’était une bonne occasion pour les cosaques de se précipiter sur nous, et ils le firent si rapidement, que je dû écarter d’un coup de sabre la lance pointée sur moi d’un cosaque sui se trouvait en avant des autres ; je ne coupai pas la lance, elle glissa sur la tête de mon cheval en lui faisant une éraflure du haut des oreilles aux narines. Le capitaine Skarzynski sabra plusieurs de ces cosaques.  Les cosaques ont des lances trop longues, aussi ne peuvent-ils pas les manier aussi bien que nos lanciers. L’escadron se porta en avant et obligea les cosaques à chercher un abri jusque sous les remparts de la ville. L’Empereur, derrière nous, reconnut la position et vit tout ce qu’il voulait voir ; il s’en retourna et prit aussitôt les dispositions pour  l’attaque de Smolensk. L’infanterie polonaise, avec une grande intrépidité, s’avança jusqu’aux remparts malgré un terrible carnage ; mais ne trouvant  aucune brèche, elle ne put pénétrer dans la ville et perdit beaucoup de monde ; le général Chlopicki fut blessé à la jambe. L’infanterie française fit plusieurs attaques contre les remparts, du côté gauche ; mais elle aussi ne put pénétrer dans la ville. Je ne comprends pas pourquoi l’Empereur n’avait pas fait réunir les canons de position, et ne s’en était pas servi pour faire une brèche avant ces attaques sans résultat qui durèrent jusqu’au soir. Le lendemain, dès l’aube ; on devait placer des batteries pour faire brèche ; mais avant le jour, on apprit que l’infanterie polonaise «était déjà dans la ville où elle cherchait en vain l’ennemi : les russes s’étaient retirés par les ponts pendant la nuit. La brigade polonaise d’infanterie, formée des 15ème et 17ème régiments de ligne, s’était introduite dans la ville par un trou dans la muraille qu’elle avait découvert, et qui n’était barricadé que par de grands morceaux de bois : c’est par là que les Polonais étaient entrés ; Ils firent entrer par la même brèche deux canons de leur artillerie commandés par le lieutenant Charzanowski. Dans l’ordre du jour, ou comme on l’appelait, dans le « Bulletin », on annonçait que les Français du corps du maréchal Ney avaient été les premiers à s’emparer des remparts et à entrer dans Smolensk. C’était un mensonge, mais l’Empereur voulait flatter leur amour-propre. Le corps du maréchal Davout traversa la vile sur-le-champ, passa les ponts et poursuivit les russes sur la route de Moscou. L’Empereur accompagné de la Garde, fit son entrée dans Smolensk. »

(Général Désiré Chlapowski, « Mémoires, 1806-1813 », A la Librairie des Deux Empires, 2003, pp.257-260). L’auteur avait été nommé le 13 janvier 1811, chef d’escadron au 1er régiment de chevau-légers lanciers polonais de la Garde.

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( 4 avril, 2018 )

La campagne de 1809 racontée par un soldat…

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Odenburg, en Allemagne [actuellement Sopron, en Hongrie], le 29 juillet 1809.

Mes Chers frères et sœurs. 

Je vous écris une lettre pour m’informer de l’état de votre santé. La mienne est très bonne pour le présent et je souhaite que la présenté reçue vous ne trouve de même. Je vous dirai que je suis parti le 29 du mois de mars de Mondovi pour aller à Livourne en Toscane, mais nous n’avons été qu’à Florence à 3 jours de Livourne. Nous avons retourné avec notre régiment qui revenait de la Calabre pour aller nous battre contre l’empereur d’Autriche. Nous avons eu plusieurs fortes batailles, celles pour passe l’Adige qui est une très grande rivière. L’ennemi avait coupé le pont que nous avons été obligé de passer la rivière à la nage. Il y avait une demi lieue à traverser et elle était si fort rapide que l’on a été obligé de faire demi tour après l’avoir bientôt passé, car tout le monde se noyait avec leurs chevaux. Le courant était si rapide qu’un homme qui aurait voulu la passer seul se serait envolé comme une mouche. Il fallait mettre 12 ou 15 hommes se tenant par les bras ensemble pour passer la rivière et on avait de l’eau jusqu’au cou. Le lendemain, nous l’avons traversé mais il n’empêche qu’il y a eu beaucoup de soldats qui se sont noyés. Après cela nous avons commencé une très grande bataille. Nous avons mis l’ennemi en déroute et nous avons poursuivi notre route sas nous battre jusqu’à la grande affaire du 14 de ce même mois de juin [bataille de Raab].

Ce fut une très grande bataille qui a duré 3 jours sans jamais discontinuer. Il y a eu beaucoup de tués de part et d’autres ; plus d’autrichiens tués que de français. Nous les avons fait battre en retraite jusqu’à la grande affaire et la grande bataille des 5 et 6 juillet [celle de Wagram]. On n’avait jamais vu une pareille boucherie, la canonnade a duré 3 jours et 3 nuits sans jamais finir.  Nous les avons fait battre en retraite vingt lieues passé Vienne en Autriche, et nous avons passé le Danube, qui est un très grande rivière. Nous avons passé une demi lieue proche du faubourg de Vienne en Autriche, sans ne pouvoir entrer dans la ville vu que ce n’était pas notre route. A présent nous sommes campés à la ville d’Odenburg, à 3 jours de Vienne du côté de la France ? Nous avons une cession [suspension] avec l’empereur d’Autriche. Pour le présent il n’y a rien de nouveau. 

Je vous prie de m’envoyer de l’argent de suite, car j’en ai grand besoin. Vous ne sauriez croire le plaisir que vous me ferez en m’envoyant de l’argent, c’est un triste état que d’être soldat et d’en être dépourvu.  Bien des compliments à mes frères et sœurs ; à mes oncles et tantes, cousins et cousines et à tous mes amis qui demanderaient après moi. Je les embrasse tous du plus profond de mon cœur et sans oublier mon tuteur et ma marraine. Je suis avec Jean Oulio, de Basset. Il fait bien des compliments à son père et à sa mère, à ses frères et sœurs, à ses oncles et tantes ; cousin et cousines. Mon adresse est à M. Jacques CHAPON, chasseur au 23ème régiment d’infanterie légère, 1er  bataillon, 2ème compagnie du camp de la ville d’Odenburg, de la division du général Durutte, de l’armée d’Italie.  Sachez que André Barté a été tué d’un boulet de canon. 

Destinataire : M. Jacques CHAPON, demeurant à Pimparoux, commune de La Voûte, canton de Saint-Paulien, arrondissement du Puy, département de la Haute-Loire. 

(Source : Archives départementales de la Haute-Loire (cote R.5973) ).

 

 

( 4 avril, 2018 )

Des fusils et des hommes…

1814

Lettre de Napoléon au général Savary, duc de Rovigo, Ministre de la Police générale, à Paris.

Chavignon, 10 mars 1814.

Demandez 50.000 fusils pour armer 50.000 hommes. Ces fusils existent, mais ce sont les hommes que l’administration ne sait pas trouver. Il faut les prendre dans toute cette population qui se réfugie à Paris et dans les ouvriers qui n’ont pas d’ouvrage et le placer dans les cadres de la Jeune Garde, sous le titre de bataillon de la levée en masse.

(« Lettres inédites de Napoléon 1er. Collationnées sur les textes et publiées par Léonce de Brotonne », Honoré Champion, Libraire, 1908, pp.540, Lettre n°1340).

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( 3 avril, 2018 )

Un mot nouveau : abdication…

Abdication 

Paris capitule, Napoléon doit renoncer au pouvoir et Marmont passe à l’ennemi avec son corps d’armée… Que de nouvelles en si peu de jours ! Guillaume Peyrusse, Payeur de l’Empereur,  ne perd rien de ces événements.

« 3 avril 1814. Le duc de Vicence [général de Caulaincourt] vient d’arriver ; rien ne transpire ; mais malgré toute la réserve de ce plénipotentiaire, on connaît les événements de Paris. Le Sénat a proclamé la déchéance de Sa Majesté. L’Empereur est sorti à cheval pour visiter les postes ; on s’attend à marcher sur Paris. On parle pour la première fois d’abdication. Ce mot est nouveau,… il étonne… Tout annonce que le quartier-général va être porté plus loin. La parade a eu lieu à midi. On se regarde ; on n’ose soulever le voile des événements qui vont se presser. On déplore le triste résultat de tant d’efforts et le temps perdu à Doulevant. Napoléon est suivi dans ses appartements par les maréchaux et les grands officiers de la maison. Un morne silence règne dans les grands appartements de Fontainebleau ; on se demande ce qu’on deviendra ; tout le monde est oppressé. Je fus un peu distrait de mes pénibles réflexions par la remise qui me fut faite d’un paquet renfermant mon brevet de chevalier de la Légion d’honneur, ou plutôt l’annonce de cette nomination, et la permission de porter le ruban. J’en ressentis une joie inexprimable. Pénétré de la plus vive gratitude, je résolus d’offrir mes services à Sa Majesté, dans quelque position et quelque lieu qu’elle pût se trouver placée. La journée s’écoulait, la conférence durait encore ; mais, à son issue, le bruit se répand que Napoléon vient d’abdiquer et MM. les ducs de Tarente et de Vicence, et Son Excellence le prince de La Moskowa se rendent à Paris pour présenter cet acte aux princes alliés.

5 avril 1814. Sa Majesté a déjà, elle-même, parlé de son abdication ; elle a eu lieu en faveur de son fils, sous la régence de sa mère ; un ordre du jour l’annonce à l’armée. Le duc de Raguse [Marmont], campé en Essonne, a passé aux alliés ; son corps a traversé la ligne des postes ennemis pour se rendre à Versailles ; le colonel Gourgaud, envoyé vers ce maréchal, l’a annoncé à Sa Majesté. Cette défection a porté au cœur de l’Empereur le coup le plus sensible ; elle sera d’une conséquence fâcheuse pour le traité qu’on négocie.

6 avril 1814. L’abdication en faveur de la régente et de son fils n’est plus reçue ; il faut que Napoléon et sa dynastie renoncent au trône. Les souverains l’ont déclaré, et M. le duc de Vicence est chargé de cette mission auprès de l’Empereur. Cette négociation fatigue Sa Majesté ; elle entrevoit des chances moins humiliantes dans une plus longue résistance ; elle peut réunir encore une belle armée ; on peut se replier sur la Loire ou vers l’Italie, « mais l’énergie est épuisée ; on le dit ouvertement ; on en a assez ; on ne pense plus qu’à mettre à l’abri des hasards ce qui reste de tant de peines et de prospérités. C’est à qui trouvera un prétexte pour se rendre à Paris où le gouvernement nouveau accueillie tout ce qui abandonne l’ancien (Fain, Manuscrit de 1814). L’Empereur, vaincu par la défection qui l’entoure, prend la plume et rédige lui-même la deuxième formule de l’abdication qu’on entend. Les puissances alliées ayant déclaré que l’Empereur était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l’Empereur, fidèle à son serment, déclare qu’il renonce pour lui et ses enfants aux trônes de France et d’Italie, et qu’il n’est aucun sacrifice, même celui de la vie, qu’il ne soit prêt à faire aux intérêts de la France. 

La campagne de 1814 vient de finir… Paris restera au pouvoir de ses maîtres… Le duc de Vicence est chargé d’aller porter à Paris ce dernier acte de Sa Majesté. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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( 3 avril, 2018 )

Les ALLIES à PARIS en 1814, d’après les « SOUVENIRS » d’Emma CUST (1ère partie).

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Emma Cust, plus tard comtesse Brownlow, était la nièce de lord Castlereagh qui dirigeait le cabinet de Saint-James. Elle suivit son oncle et sa tante sur le contient au mois de janvier 1814 et, tandis que le ministre se rendait au Congrès de Châtillon, elle resta à La Haye où elle vit les fêtes données à la dynastie restaurée d’Orange. Du 18 avril au 30 mai 1814 elle habita Paris. Nous traduisons les pages qu’elles a consacrées à ce séjour dans son petit livre « Slight Reminiscences of a Septuagenerian » (Londres, 1867, pp.75-103). On y trouve, avec nombre de légères inexactitudes, sinon des observations profondes, du moins de piquants détails et d’intéressants portraits. 

Arthur CHUQUET 

Le soir du 18 avril 1814, nous arrivâmes à Paris et nous ne pensâmes plus à notre fatigue en retrouvant lord Castlereagh. Il était installé dans l’hôtel du Ministre des Finances, rue Neuve des Capucines [actuelle rue des Capucines, Paris 1er et 2ème arrondissements], à peu de distance des Tuileries et des boulevards. Peu de jours après, l’empereur Alexandre honora Lady Castlereagh de sa visite. Il parla de sa marche sur Paris et des motifs qui leur avaient fait prendre cette mesure hardi, malgré les craintes de plusieurs de ses généraux. Ce sujet l’amena à disserter sur les différentes sortes de courage, le courage moral et le courage physique, ce qu’il fit d’une façon un peu pédantesque, évidemment dans l’intention de nous convaincre qu’il possédait l’un et l’autre. Il était très poli et courtois, et un bel homme, au teint clair, mais sans beauté réelle dans les traits. Il avait peu de grâce et d’aisance dans ses mouvements parce que, je crois, son uniforme, rembourré sur la poitrine et les épaules, était si serré à la taille et aux aisselles qu’il ne pouvait se tenir droit et que ses bras qui pendaient de tout  leur long, ne touchaient pas son corps. Le Roi de Prusse me plus davantage. Il n’était pas si joli, ni si raffiné de manières que le brillant empereur, mais il avait une belle tournure militaire et un calme et une ombre de mélancolie dans l’attitude, une simplicité et une bonhomie dans les façons, qui m’intéressèrent vivement. Ses deux fils et son neveu étaient des jeunes gens aimables et très gais ; je les vis pour la première fois à un bal donné par la maréchale Ney à l’Empereur de Russie.  Bonaparte était encore à Fontainebleau quand nous arrivâmes à Paris et lors Castlereagh reçut chaque jour un rapport de sir Neil Campbell [le commissaire britannique chargé de surveiller le souverain déchu] sur sa conduite et à Fontainebleau et durant le voyage de Fontainebleau à Cannes [Saint-Raphaël]. Tout son courage, tout son nerf semblait l’avoir abandonné, au point qu’en un endroit où il crut que les habitants étaient royalistes, il chevaucha réellement comme courrier en avant de sa propre voiture, avec la cocarde blanche et le chapeau rond de la livrée Un matin nous nous fîmes conduire à Montmartre et à Belleville où avait lieu la dernière lutte acharnée avant l’entrée des Alliés à Paris. Le jour était brillant, et l’air, clair et pur ; mais pendant notre promenade, les morts enterrés tout autour de nous et même sous nos pieds répandaient une affreuse odeur. Quel étrange peuple que les Français ! Une maison assez éloignée du champ de bataille pour qu’on y fût en sûreté, portait encore cette affiche : « Ici, on voit la bataille pour deux sous ». Si Londres avait été assiégé, un Anglais aurait-il pensé à gagner un penny par ce moyen ? 

A suivre… 

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( 3 avril, 2018 )

Les ALLIES à PARIS en 1814, d’après les « SOUVENIRS » d’Emma CUST (3ème partie).

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Ce fut aux dîners donnés par Lord Castlereagh que je vis surtout et eus le loisir d’observer des personnages fameux par leurs  exploits, leurs talents, leurs vertus et leurs crimes. Je n’oublierai jamais  un de ces dîners. Il y avait là le prince Henri et le prince Guillaume de Prusse, frères du Roi (ce fut ce dernier qui me conduisit), et à la même table étaient assis les conquérants et les conquis, un Wellington, un Schwarzenberg, un Blücher à côté d’un Marmont, d’un Mortier, d’un Ney. Il y avait là aussi les intègres et magnanimes ministres et les politiques astucieux, le loyal sujet et le régicide au cœur froid ; un Stadion et un Talleyrand, un Hardenberg et un Fouché. Voir des hommes si discordants par leurs actions, leurs sentiments et leurs principes, et qui se rencontraient en apparent amitié, à Paris, dans la maison d’un ministre anglais, c’était vraiment très curieux, et si curieux que j’avais peine à croire que ce fût une réalité et que mes sens ne me trompaient pas.

De tous ces hommes ainsi rassemblés, Talleyrand et Fouché étaient les seuls qui m’inspiraient un sentiment de répulsion. Ils étaient assis en face de moi, de chaque côté de Lord Aberdeen, et durant un long dîner j’eus le temps de les examiner. Le visage révoltant de Talleyrand lui faisait tort en quelque sorte, car on y lisait ses vices ; mais ses yeux mi-clos et sa physionomie alourdie n’indiquaient rien de ses talents et de son esprit. Fouché était totalement différent :petit de taille, maigre de tournure , la figure étroite et pincée, il aurait pu, si on ne l’avait pas connu, passer inaperçu ; cependant, en l’observant davantage, on lui trouvait une expression de sagacité, de décision, de flegme, de bon sens et de réflexion, mais sans un rayon de chaleur et de sensibilité, et m^me sans l’enthousiasme de ce prétendu patriotisme des jours terribles de la Révolution qui recouvrait les actes d’atroce cruauté qu’on lui attribue, et je me l’imagine donnant son vote « la mort sans phrases » contre l’infortuné Louis XVI avec autant de sang-froid qu’il commandait sa voiture pour aller dîner. 

Outre ces dîners qui avaient lieu fréquemment, Lady Castlereagh recevait, et elle avait chaque soir des petits soupers où tous ceux quelle connaissait, Anglais et étrangers, venaient sans invitation et où ceux qu’elle ne connaissait pas, pouvaient se faire présenter. Madame de Staël y venait constamment et c’était un régal intellectuel d’écouter sa brillante conversation.

Beaucoup des princes rassemblés à Paris avaient l’habitude de se rendre à ces petites et aimables réunions, et parmi eux, le prince Léopold de Saxe-Cobourg qui ne prévoyait guère sa future destinée.  Un soir, de bonne heure, comme il y avait encore peu de monde, trois dames que nous n’avions pas encore vues, firent leur entrée. C’étaient la duchesse de Courlande, femme d’un certain âge, comme disent les français, et qui avait l’air très distingué ; sa fille aînée, la duchesse de Sagan, jolie femme au teint pâle et à la toilette simple ; Madame de Périgord, brun aux yeux magnifiques, avec beaucoup de rouge, une robe rose et gaie, et des roses dans les cheveux. Lorsque la duchesse de Sagan entra, le prince Louis de Rohan poussa du coude Lady Castlereagh en disant : « C’était autrefois ma femme », et l’avis était propre à effaroucher un peu des oreilles anglaises. De son côté, la duchesse de Courlande nous fit cette confidence : « Ma pauvre fille (Madame de Périgord) est bien triste, elle vient de perdre son enfant. » Alors, pourquoi avait-elle jugé nécessaire d’apporter son rouge, sa robe rose, ses fleurs et sa tristesse chez Lady Castlereagh ? Je doute d’ailleurs que Lady Castlereagh ait été vraiment reconnaissante à ces dames de leur visite, car, après leur départ, elle me dit : « Emma, je crains que nous ne vivions dans une très mauvaise compagnie. » Ce n’était que trop vrai. Mais nous n’y pouvions rien et nous ne prîmes l’habitude. 

A un dîner chez le prince de Talleyrand, nous fîmes la connaissance de la princesse dont les antécédents ne souffriraient pas une enquête très serrée. Elle était, je crois, Anglaise ou Ecossaise de naissance, et elle fut connue aux Indes comme [sous l’identité de] Mrs Grand. Je n’ai jamais su où le prince de Talleyrand la rencontra ; mais elle doit avoir été très jolie. Elle était aussi très sotte, si sotte que Napoléon demanda au prince de Talleyrand comment il avait pu l’épouser ; ce à quoi Talleyrand répondit : « Ma foi, sire, je n’ai pu en trouver une plus bête. » Avec elle son esprit était au repos complet. Quand je la vis, elle montrait encore des restes de beauté, c’était une bonne « pâte de femme » aux façons tranquilles et à l’air respectable. La société était mêlée, composée de Français, d’Autrichiens, de Russes, d’Anglais.

J’étais assise à côté d’un Russe, le comte Ouvarov, qui, disait-on, avait été impliqué dans l’assassinat de l’empereur Paul. Un autre des convives était une vieille dame borgne, la princesse Tyszkewicz, sœur du prince Poniatowski (noyé dans l’Elster à la retraite de Leipzig), et, par suite, nièce du dernier roi de Pologne. Elle était remarquable par ses connaissances littéraires ; aussi, le prince de Talleyrand dont elle fréquentait la maison presque tous les soirs, appréciait-il sa société. Nous dînâmes une seule fois dans une maison française, celle du général Dupont, Ministre de la Guerre ; nous y rencontrâmes nombre de maréchaux et leurs femmes ; parmi eux était Augereau, duc de Castiglione, un vieil homme laid, particulièrement désagréable et qui avait l’air malade ; mais sa femme, beaucoup plus jeune que lui, était tout à fait belle. 

A suivre… 

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( 2 avril, 2018 )

Une LETTRE du général DROUOT au général DUMOUSTIER…

Une LETTRE du général DROUOT au général DUMOUSTIER... dans TEMOIGNAGES drouot

Nancy, 19 décembre 1818

Mon cher Dumoustier,

Je viens de recevoir avec grand plaisir, votre lettre du 14 courant ; je suis très content de vous savoir en bonne santé. Puisque vous destinez votre fils à l’artillerie, appliquez-le jusqu’à l’âge de quinze ans à l’étude des langues anciennes, de la géographie et de l’histoire ; faites-lui commencer très jeune le dessin du paysage et de la figure. Lorsqu’il approchera de sa quinzième année, faites-lui apprendre les mathématiques et le dessin de la carte, de l’architecture et des machines. Il entrera à l’Ecole polytechnique de seize à dix-sept ans. Ne négligez pas de lui faire apprendre de bonne heure la langue allemande ; de toutes les langues de l’Europe elle est la plus indispensable à un officier de troupes de terre ; vous savez qu’on apprend promptement assez d’italien et même d’espagnol pour les usages ordinaires de la vie et même de la guerre. Faites en sorte que votre fils aime les chevaux dès son enfance. Pendant ses vacances, faites-le monter à cheval avec vous ; donnez-lui de la solidité en attendant qu’il soit assez fort pour fréquenter les manèges. Enfin donnez-lui quelques connaissances d’agrément, un peu de musique par exemple. Avec cela, de bons principes l’amour de la vérité, le mépris des richesses, il sera aimé et honoré. Ma lettre devant vous parvenir peu de jours avant le 1er janvier, recevez tous mes souhaits de bonne année ; ils sont bien sincères.  Vous m’aviez fait espérer le plaisir de vous voir ne Lorraine, mais, puisque ce projet a manqué, il faudra bien, je le vois, que j’aille vous voir à Paris. Je ne pourrai cependant pas faire le voyage de la capitale avant deux ans. Au printemps, je compte partir pour Genève et le Valais ; à mon retour, j’irai en Champagne revoir tous nos champs de bataille de 1814. L’hiver suivant me sera nécessaire pour mettre en ordre mes notes sur cette campagne. 

Adieu, mon cher Dumoustier, je vous prie de croire à ma bien sincère amitié. 

DROUOT. 

Lettre publiée en 1902 dans le « Carnet de la Sabretache ».  

 

 

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( 2 avril, 2018 )

Les ALLIES à PARIS en 1814, d’après les « SOUVENIRS» d’Emma CUST (2ème partie).

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Avant l’arrivée du Roi, Monsieur tint cour aux Tuileries et nous y fûmes un soir, Lady Castlereagh et moi. Son Altesse Royale parla avec émotion et reconnaissance de l’accueil que le Roi et Madame la Duchesse d’Angoulême avaient reçu à Londres et du prince régent et du peuple. C’était Madame qui lui avait fait ce récit, et elle remarquait dans sa lettre que cet accueil serait à peine surpassé à Paris, quelque apparence de joie, et l’air retentissait des cris de « Vive le Roi ! Vive les Bourbons ! ». Mais on ne croira jamais que les vieux soldats de Bonaparte –et chaque homme, même les cochers de fiacre, a été soldats- aient éprouvé réellement beaucoup de joie en cette occasion. Ce fut le 3 mai 1814. Le cortège alla d’abord à Notre-Dame, où on dit la grand’messe et chanta le Te Deum. Puis on se rendit aux Tuileries en passant sur la place [Celle de la Concorde] où l’infortuné Louis XVI, sa femme, la malheureuse reine, et son innocente sœur tombèrent victimes des tigres révolutionnaires. Quels durent être les sentiments de la Duchesse d’Angoulême lorsqu’elle revit ainsi le théâtre de si tristes souvenirs ! Pauvre femme ! La gravité de son visage où l’on ne voyait ni joie, ni transport, prouvait que ses pensées habitaient plus dans le passé que dans le présent ! Mais pour d’autres ce présent semblait beau et tout à fait français. Le Carrousel était rempli de soldats et de musiques qui jouaient. La voiture royale allait au pas, précédée par des groupes de jeunes dames en robe de bal ; elles n’étaient que fleurs de lys ; à la ceinture et sur la tête, des fleurs de lys ; dans les mains, de gros bouquets de fleurs de lys ; dans les mains, de gros bouquets de fleurs de lys qu’elles jetaient sur leur passage. Tout cela (chose assez singulière), je le voyais de la même fenêtre d’où, en 1802, j’avais vu Bonaparte, Premier consul, passer la revue de ses troupes ! Quand tout fut fini, nous eûmes à traverser la place du Carrousel à pied pour regagner notre voiture et, ce faisant, nous passâmes au milieu de la Vieille Garde qui ne nous regarda pas aimablement. Bientôt après, le Roi et Madame tinrent cour le soir pour les dames : le Roi, dans le grand appartement d’en haut, et Madame, au rez-de-chaussée. Lady Castlereagh, comme femme d’ambassadeur, était reçue à part, et je passai ainsi avec Lady Lansdowne et Lady Ossulston.  Je craignais un peu a présentation au Roi, car Sa Majesté, Monsieur et les Duc d’Angoulême et de Berry, entourés des grands fonctionnaires de l’Etat, étaient tous placés à un extrémité de la pièce, et nous, entrant par une porte à cette même extrémité, nous avions à marcher le long des trois autres côtés, une dame suivant l’autre à grande distance à cause de nos longues traînes. Aussi, lorsqu’enfin je me trouvai en face du Roi, etc., je me sentis si timide que j’eus à peine assez de présence d’esprit pour faire mes révérences et je n’entendis rien de ce que me dirent Monsieur et le duc de Berry que j’avais connus tous deux dans la société anglaise. Nous descendîmes ensuite à la réception de Madame d’Angoulême qui, parce qu’elle avait lieu dans une pièce plus petite, était beaucoup moins imposante.  Le Roi et Madame paraissaient en cérémonie à quelques-uns des théâtres et nous allâmes les voir au Théâtre Français. On jouait, je crois, « Antigone », où plusieurs passages avaient un « rapport » avec la situation du Roi et de Madame ; ils furent tous saisis par l’auditoire et applaudis bruyamment. Mais ces applaudissements, au lieu de m’animer, ne faisaient que m’affliger, car je voyais le visage attristé de la pauvre duchesse. J’étais d’ordinaire impatientée d’entendre les cruelles remarques qu’on faisait sur elle : « Elle est maussade, elle n’a pas de grâce, elle est mal mise (le pire défaut aux yeux d’une Française), etc., etc. » Mais imagine-t-on qu’elle puisse oublier toutes les horreurs qu’elle a traversées au Temple dans sa jeunesse et qui finirent par sa détention dans cette prison solitaire ? Pense-t-on qu’une si grande infortune ait cessé de laisser la marque dans l’endroit même où elle a souffert ainsi ? Pauvre, pauvre femme ! En la regardant, j’aurais pleuré ! Un autre spectacle intéressant fut l’ouverture des Chambres par Louis XVII. Il était accompagné des grands officiers de la cour, de Monsieur et de ses deux fils, du vieux prince de Condé, père du duc de Bourbon et grand-père de ce duc d’Enghien qui a été assassiné ; le pauvre prince était si faible et il avait le pas si chancelant qu’on dut le soutenir de chaque côté. Le cortège, à dire vrai, n’était pas si brillant ni propre à satisfaire la vanité des Parisiens et leur goût pour la parade théâtrale.

Le Roi, bien qu’il eût la physionomie belle et intelligente, était alourdi par sa corpulence et disgracieux dans ses mouvements. Les deux jeunes princes avaient l’air franchement insignifiant et commun, de sorte que leur père, Monsieur, qui a été très joli homme et qui garde un air très distingué, était le seul à qui seyait le costume porté par les princes en cette occasion : manteau de satin bleu et chapeau à plumes blanches à  la Henri IV : pour tous, excepté pour Monsieur, ce costume était au moins un pesant fardeau.  Après le départ du Roi et de la famille royale, nous restâmes encore un peu, et le contraste entre la Chambre des Communes et la Chambres des Députés nous amusa : les membres s’élançaient du côté droit et du côté gauche, leur discours dans les mains, et se rencontraient à la tribune où ils devaient parler, sans que l’un voulût faire place à l’autre, et le président, au-dessus d’eux, faisait vainement retentir sa sonnette. Peu de choses m’ont surprise à Paris autant que l’accueil que reçut le duc (depuis marquis) de Wellington le premier soir de son arrivée ici.

Il venait de Toulouse où il avait gagné la dernière bataille de la guerre [La bataille de Toulouse ; le 10 avril 1814] ; il avait dîné avec lord et lady Castlereagh, moi et M. Planta.  Le duc était simplement vêtu, sans décoration qui pût attirer l’attention, et il s’assit au fond de la loge ; mais un spectateur du parterre le reconnut presque aussitôt.

Une voix cria « Vellington ! » [sic].

Ce cri fut repris par d’autres, et finalement tout le parterre, debout et tourné vers la loge, cria « Vive Vellington ! ». Il ne cessa ses acclamations que lorsque le général se fut levé pour saluer l’assistance.  A la fin de la représentation, en ouvrant la porte de la loge, nous trouvâmes le passage obstrué ; ma pauvre tante, effrayée, recula, mais le duc, toujours brusque, dit : « Venez donc » ; il l’entraîna. M. Planta et moi, nous le suivîmes, et j’entendis alors un Français qui disait à un autre : « Mais pourquoi l’applaudissez-vous tant ?  Il nous a toujours battus ». C’était très vrai, et une question fort naturelle ; mais la réponse fut charmante et me reporta au temps des preux chevaliers : « Ouis, mais il nous a battus en gentilhomme. » 

A suivre… 

 

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( 1 avril, 2018 )

Et puisque l’on parle de Bacler d’Albe à propos d’une prochaine exposition qui lui est consacrée…

Bacler

Le signataire de cette lettre est Louis-Albert-Guislain Bacler d’Albe (1761-1824), chef du cabinet topographique de l’Empereur, celui qui préparait les cartes où Napoléon suivait les opérations, qui plaçait les drapeaux ou signes figurant les unités. Capitaine de canonniers dans un bataillon de volontaires, adjoint comme géographe-dessinateur en 1796 à l’état-major général de l’armée d’Italie, chef des ingénieurs-géographes au Dépôt de la Guerre en 1799, il était alors adjudant-commandant (depuis 1807), baron de l’Empire (depuis le 31 décembre 1809), et devait être nommé en 1813 général de brigade. On nous le dépeint comme étant un petit homme agréable, gentil, instruit, plein de talent dans sa spécialité ; mais, dit un acteur de la campagne ; l’Empereur bourrait parfois ce grand topographe qui n’avait pas beaucoup d’esprit. D’Albe sait que Napoléon veut se retirer sur Smolensk par Kalouga et, sans révéler ce mouvement à sa femme, il écrit qu’elle ne doit pas, durant quelques jours, recevoir de nouvelles, que l’Empereur ne pourra pas envoyer d’estafette ; il prend un ton rassurant et gai.                                                                                                   

A .CHUQUET

 Du Kremlin, octobre 1812. 

…Il reste encore quelques tablettes de bouillon avec quelques jambons. Tu vois qu’avec tout cela on peut faire cent lieues dans un sens ou dans l’autre. Nous saurons probablement à quoi nous en tenir dans deux jours. Il est très possible que notre mouvement soit tellement combiné et singulier que nous serons pendant quelques jours sans recevoir ni envoyer d’estafettes. Connaissant ta bonne tête, je dois te prévenir de cela, parce que je ne veux pas que tu battes la campagne. Nous serons en bonne et nombreuse compagnie. Ainsi, sois sans inquiétude et ne t’étonne pas de notre silence. Aussitôt que je le pourrai, j’écrirai, et probablement nous serons plus voisins. Buvez à notre santé, en attendant, sans impatience ; tout cela fait du mauvais sang et il n’y a pas de raison d’en avoir.

Adieu, ma bonne amie, je reste ton dévoué,

Louis-Albert.

Document publié dans le volume d’Arthur Chuquet  intitulé « Lettres de 1812. 1ère série [seul volume paru] », Paris, Champion, 1911, pp. 84-85.

( 1 avril, 2018 )

Lettre d’un colonel sur la bataille de La Moskowa…

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Ce témoignage, dont l’auteur est resté anonyme selon A. Chuquet, retrace avec réalisme cette fameuse bataille ; notons qu’il a été rédigé le soir même du 7 septembre 1812.   

 Mojaïsk, le 7 septembre 1812, à 9 heures du soir.  

J’ai vu une des plus terribles batailles qui se soient jamais données, depuis que les hommes étudient l’art de se détruire ; je me suis trouvé, pendant l’action, successivement sur tous les points. Accoutumé à observer froidement l’ensemble des dispositions générales d’une affaire, je crois qu’aucunes de celle-ci ne m’ont échappé : je n’entrerai pas dans les détails, cela nous mènerait trop loin.  Voici la position de l’ennemi, dont j’évalue la force de 110 à 130.000 hommes. Sa gauche était appuyée à un bois, et soutenue par une redoute construite sur un mamelon ; deux redoutes couvraient la ligne ennemie jusqu’au centre, également couvert par trois grandes redoutes placées sur des élévations : la droite, laissant la Kolotcha et le village de Borodino entre elle et notre gauche, s’appuyait à deux mamelons sur lesquels étaient construites les dernières redoutes de la ligne ennemie ; deux profonds ravins couvraient presque en entier l’armée russe, et ajoutaient beaucoup à la force de la position avantageuse qu’elle avait choisie. L’armée française, prenant l’offensive, quitta ses positions désavantageuses au point du jour. La gauche, commandée par le vice-roi [Eugène], surprit, à 6 heures du matin, le village de Borodino. Le 3ème corps attaqua à 7 heures, au centre, secondé par le feu de soixante pièces de canon. Le 1er corps, commandé par le prince d’Eckmühl [Davout], avec le 5ème, aux ordres du prince Poniatowski, placés à l’extrême-droite, avaient déjà commencé leur mouvement pour tourner le bois et la gauche de l’ennemi. Dans cet état de choses, à 7 heures [et] ½, notre armée était entièrement engagée : mille pièces de canon vomissaient la mort sur les deux armées. 

Napoléon, entouré de toute sa Garde, dirigeait les attaques du haut d’un plateau hors de la portée de canon. On doit croire que la supériorité de nos troupes et leur extrême bravoure lui firent juger inutiles toutes ces manœuvres qui auraient pu, en épargnant cependant beaucoup de sang, nous donner également la victoire. Car il n’attendit pas le résultat du mouvement du corps commandé par le prince Poniatowski sur notre droite et ne fit ni poursuivre, ni soutenir par la Jeune Garde, comme on s’y attendait, le premier succès du vice-roi à notre gauche. Il fit attaquer les redoutes par l’infanterie et la cavalerie : avec des troupes comme les nôtres, on est certains d’arriver ; mais leurs pertes sont énormes.  Avant que le feu de nos batteries et l’adresse de nos pointeurs eussent produit leur effet ordinaire sur l’artillerie ennemie, et pendant le feu le plus soutenu, nos troupes avaient marché sur ses redoutes, et les avaient attaquées de front. Elles ont été prises et reprises plusieurs fois. A 9 heures, l’ennemi ayant perdu toutes ses positions du centre, qu’il avait vraisemblablement dégarnies pour renforcer sa droite, si vivement menacée trois heures auparavant, voulut les reprendre ; il soutint cette attaque, faite par une partie de sa réserve par la garde impériale russe, avec une grande fermeté, mais avec trop peu d’énergie et de résolution. Ses colonnes furent arrêtées par notre artillerie et restèrent stationnaires pendant plus d’une heure et demie sous notre mitraille, sans perdre un pouce et demi de terrain. Mais enfin une charge du 4ème corps de cavalerie mit fin à leur indécision ; elles se débandèrent. Les troupes ennemies, qui avaient réussis à reprendre leurs redoutes de droite à 9 heures du matin, nous abandonnent leur ligne et le champ de bataille. A 2 heures [de l’] après-midi, la victoire se déclare pour nous. Il ne reste aux Russes qu’une des redoutes de droite, d’où ils font un feu soutenu, jusqu’à la fin de la journée, pour protéger leur retraite. Tout porte à croire qu’à l’heure où je vous écris elle est également abandonnée. Nos trophées consistent en soixante pièces de canon, et quatre à cinq mille prisonniers. Sous le rapport des morts et des blessés, je ne crois pas nos pertes moindres que celles de l’ennemi. Mais je compte pour rien ce que nous avons aujourd’hui. S’il est poursuivi cette nuit par la Garde impériale, comme nous l’espérons, la journée de demain ne se passera pas sans que son artillerie et la majeure partie de ses débris ne soient entre nos mains. Nos forces étaient égales à celles de l’ennemi, distraction faite de la Garde impériale, qui n’a pas donné.  Nos soldats se sont battus à jeun ; leur ardeur leur a fait oublier la faim. Après l’affaire, j’ai vu Napoléon parcourir le champ de bataille ; je l’ai suivi partout ; il était rayonnant, il se frottait les mains en répétant avec satisfaction : « Il y a cinq Russes morts pour un Français ». Je crois qu’il a pris les Allemands pour des russes, etc. Il y a plus de chevaux tués que d’hommes ; notre grosse cavalerie est presque entièrement démontée, mais elle a fait des prodiges de valeur, comme toute l’armée. Nous avons perdu beaucoup de généraux ; plusieurs sont blessés grièvement.   

Document publié dans le volume d’Arthur Chuquet : « Lettres de 1812.1ère série [Seule parue] », Paris, Champion, 1911.      

 

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( 31 mars, 2018 )

L’entrée des Alliés à PARIS, le 31 mars 1814…

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Le morceau suivant se passe de commentaires et d’introduction. Il est tiré de l’ouvrage du baron de Helldorf (« Vie du prince Eugène de Wurtemberg, III, pp.113-119) et littéralement traduit. On sait que  Helldorf était aide de camp du prince qui commandait le 2ème corps de l’armée russe.  

 G.FRANCERY 

Le soir de la bataille de Paris si glorieusement gagnée pour nous, le 2ème corps russe, sous son brave chef, le général-lieutenant prince Eugène de Wurtemberg, avait poussé de Belleville et des Buttes-Chaumont jusqu’à la barrière de Pantin pour y bivaquer. Là seulement nous reprenons haleine et nous nous préparons à l’entrée du lendemain, puis nous nous couchons tout autour de notre général. Mais à peine avons-nous un peu sommeillé qu’un bruit terrible nous réveille ; il semble que tout Paris saute par l’explosion d’une mine. Telle est aussi notre première pensée. Autour de nous brille une mer de feu, mais, comme l’éclair, elle disparaît ; nous entendons crier et gémir, nous regardons autour de nous, dix-sept morts et blessés gisent sur le sol. Des uhlans ivres avaient fait sauter à côté de nous quelques caissons français de munitions. Ainsi, jusqu’au bout de cette guerre gigantesque nous poursuivaient de graves dangers ; mais plus merveilleuse encore était la main qui nous protégeait. Et certes, dans la nuit qui suivit, les français n’auraient pas dû avoir l’idée de nous surprendre, car les héros victorieux avaient, dans les environs de Paris, tout rougi, non du sang, mais du vin de l’ennemi. Le régiment d’infanterie de Tobolsk presque entier, enivré dans les caves, dégouttait de Bourgogne. Le prince s’effraya réellement, autant qu’au 31 mars 1814 on pouvait encore s’effrayer, lorsque au matin, de très bonne heure, un cavalier vint, au risque de se rompre le cou, par-dessus les marmites de campagne et les bidons, les têtes des hommes et les pointes des baïonnettes, s’abattre sur le sol juste devant nous. De toutes les bouches partit un même cri : « Eh frère ! Qu’as-tu ? »-« Révolution ! », répondit-il. Nous prîmes les armes. Mais bientôt arrivèrent des nouvelles plus rassurantes, et un cosaque de la garde impériale déclara que notre homme avait mis trop tôt le nez dans la ville, qu’il avait fait des excès, qu’il s’était attaqué corps à corps avec gendarme français et qu’il avait eu le dessous. « Grand bien lui fasse ! », pensai-je et je fus aise de l’erreur : mais le prince envoya le poltron au grand-duc Constantin qui le renvoya à l l’empereur [Alexandre]. Une heure après, nous reçûmes l’ordre d’envoyer 1.000 hommes du 2ème corps à Paris et d’occuper l’Hôtel de Ville. Ainsi, nous devions à un hasard l’honneur bien mérité d’enter les premiers dans Paris, et la prophétie du prince s’accomplissait : « Le 2ème corps, avait-il dit à Troyes, le 4 mars, entrera le premier dans Paris », mais peu importe ; le destin semblait juste. Toutefois l’ordre contenait une clause fatale, et qui aurait pu nous ravir le prix de notre bravoure. On posait, en effet, la condition, que cette élite portrait des bottes entières, ou du moins pas de sabots, et que, si la chose était impossible, on défendait du moins toutes les blouses, robes de femmes, et frocs de capucins ; on prohibait de la façon la plus formelle les uniformes français. Ce dernier point aurait été une question vitale, car tout le 2ème corps portait, à l’exception de quelques costumes de bal masqué, les habits qu’on avait ôtés à Arcis-sur-Aube et à Fère-Champenoise aux voltigeurs de la Garde et à Bar-sur-Aube, à Laubressel et à Troyes aux troupes de ligne. Seule, la haute et immense branche de sapin de nos shakos et l’écharpe blanche que nous avions au bras droit nous distinguaient des Français. Le prince asura que « le 2ème corps n’enverrait dans Paris que des cœurs russes », et ce mot suffit à notre feld-maréchal Barclay de Tolly dont la timide prudence avait dicté la clause. A 9 heures donc, notre forêt mobile, semblable aux ennemis qui marchaient contre MacBeth, s’avançait dans la plus belle attitude à travers les rues de Paris. En avant était notre excellente musique de Volhynie ; puis le prince avec tout son état-major. Mais bientôt il tourna bride, car l’enthousiasme et la joie bruyante qui le saluaient, lui firent supposer qu’on le confondait avec un des monarques qui ne devaient paraître que deux heures plus tard la tête de leurs gardes. Le prince attendit l’Empereur à la barrière de Pantin et reçut à la tête d’une garde de ce même 20ème régiment de chasseurs qui, dans cette guerre, avait tiré le premier coup et le dernier, qui avait assisté à cent cinquante sept combats, qui, de 7.000 hommes entrés depuis le mois d’avril 1812 dans les rangs de ses vingt-deux bataillons, n’en comptait plus que 400 et n’avait plus que 8 officiers sur 567 ! Ce fut là que l’empereur nomma le prince général d’infanterie tout en lui disant les choses les plus flatteuses sur ce qu’il avait fai jusque-là. De la barrière de Pantin, les monarques, entourés d’un nombreux cortège et suivis de leurs gardes et du corps des grenadiers russes, se dirigèrent vers le faubourg Saint-Martin. Nous nous joignîmes à l’escorte de l’empereur Alexandre 1er et du roi Frédéric-Guillaume II. L’empereur François II était resté  en arrière et son généralissime Schwarzenberg le représentait. Derrière ces augustes personnages venaient immédiatement le prince héréditaire de Wurtemberg, Blücher, Barclay de Tolly, notre prince, Radetzky, Gneisenau, Langeron, Sacken, Kleist, Yorck, Palhen, Voronzov et une foule de généraux russes et prussiens, de princes étrangers et de volontaires. Les intrus de l’armée, les aides de camp, les non-combattants ne faisaient pas partie du cortège ; l’ordre était formel. Mais l’attrait était trop grand, et la joie, l’orgueil, la curiosité triomphèrent de la discipline militaire. Moi-même je n’y fis pas d’exception. A ma gauche chevauchait le médecin du prince avec une blouse usée et une casquette trouée ; à ma droite, un dragon prussien qui faisait aux Parisiennes d’inconvenantes grimaces ; devant moi, l’auditeur du corps, coiffé d’un bonnet de paysan ; derrière moi, un chambellan autrichien en son riche uniforme de cour. Au faubourg Saint-Martin, nous attendaient quatre-vingt à cent jeunes freluquets de Paris, en frac noir, gants blancs glacés, l’écharpe blanche au bras droit. Ils se mêlèrent au cortège : ils comblaient de louanges et de flatteries outrées quiconque voulait les entendre ou bien ils se répandaient en invectives contre l’empereur Napoléon. Le grand-prince Constantin, les généraux Miloradovitch, Galitzin et Yermolov étaient à la tête des gardes qui s’avançaient dans leur plus bel éclat et fermaient le cortège des deux monarques. Devant les monarques m^mes marchait le hardi Olov-Denissov avec les cosaques rouges de la garde. La queue du cortège, toutes les gardes russes, prussiennes et badoises, s’étendait, de la sorte, à perte de vue. Mais plus on s’enfonçait dans la ville, plus chaleureux était l’accueil. Les fenêtres, les balcons, mêmes les toits étaient surchargés de spectateurs dont l’exaltation dépassait toutes limites. Pour moi, je frémis tout d’abord à la vue de cette mobilité [versatilité] des Français, de ce manque d’esprit national, et, à leurs dépens, je rendis presque justice aux Alsaciens et aux Lorrains, car ceux-là, quoi Allemands [sic !], nous avaient reçus à Nancy et dans les autres villes avec un sérieux tranquille, silencieux, résignés, sans manquer aux bienséances par des injures contre leur souverain vaincu. Mais bientôt mes considérations philosophiques cédèrent à l’impression toute-puissante du moment. Ce qui m’influença surtout, ce fut la foule de femmes qui toutes, à ce qu’il semblait, n’avaient qu’un même sentiment, qui renchérissaient les unes sur les autres en criant : « Vive les alliés, vive Alexandre ! », qui ne cessaient d’agiter leur mouchoir blanc. Ce ne pouvait être de la dissimulation. Ici, comme partout, l’explosion de la joie était trop générale et bon gré mal gré, il fallait enfin se familiariser avec cette pensée, que Paris, au nom de toute la France, célébrait aujourd’hui sa délivrance et secouait ses chaînes, se jetait avec gratitude dans les bras de son sauveur.  Je n’ai jamais vu dans ma vie de scènes plus burlesques qu’en ce jour, le plus remarquable de mes jours. On était entraîné dans un vrai tourbillon, d’allégresse. Au milieu des acclamations de plus en plus croissantes d’un peuple infini et à travers une affluence sans pareille nous allions lentement vers les Champs-Élysées. Je ne comprends pas encore que le Tsar ait pu garder un lambeau de son uniforme rouge des chevaliers de la garde, tant on le pressait, tant on le baisait. Il acceptait tout. Une quantité de femmes se suspendaient à ses bottes et à ses éperons et s’attachaient même à la queue de son cheval. Et pourtant, dans ce pêle-mêle, un tailleur réussit à lui remettre son adresse. Sa Majesté la prit avec reconnaissance ; mais bientôt tant d’autres adresses arrivèrent dans les mains du Tsar qu’il lui devint impossible de les recueillir et il les donna à l’aide de camp de service. Arrivés enfin aux Champs-Élysées, les monarques s’arrêtèrent. Les gardes défilèrent devant eux à la parade ; puis vint, sous le prince Adam de Wurtemberg, la cavalerie wurtembergeoise qui gagna la route de Fontainebleau pour y former notre avant-garde. On ne peut se faire une idée du tumulte qui régnait pendant cette scène, si on ne l’a pas vu soi-même, et à l’aspect de ce tableau si varié, si bigarré, on aurait cru que nous et les Parisiens nous étions devenus fous. Les groupes les plus curieux étaient les amazones, car presque tous nos cavaliers du cortège avaient ou quitté leur selle pour céder leur place aux dames ou bien les avaient familièrement hissée auprès d’eux. J’étais dans le second cas, et le prince dans le premier. « Mon jeune monsieur, lui dit une jeune fille bien vêtue, de grâce, faites-moi monter, je meurs de curiosité.- Mademoiselle, je suis de service. -Qu’est-ce que c’est que cela ?-C’est que je pourrais me trouver dans le cas de me placer devant la troupe et de tirer l’épée. -Oh ! Je vous la tiendrai. -Bien obligé, Mademoiselle ; oserais-je vous demander votre nom ?-Je m’appelle Louise, mon père est dans les draps [négociant ou fabricant de draps ?], il sera charmé de vous recevoir chez lui.- Ah ! Dans ce cas, votre demande ne se refuse pas. » Le prince héréditaire de Wurtemberg montait le plus beau cheval du cortège, un magnifique arabe, et une jeune fille lui cria si souvent : «Ah, quel beau cheval ! » qu’il finit par lui répondre en souriant : « Mademoiselle, vous prêtez plus d’attention à la rossinante qu’à son cavalier. »-« Monsieur, répliqua la charmante enfant, vous êtes un très joli garçon, mais les beaux hommes sont moins rares à Paris que les belles bêtes. »   

Une Parisienne aborda un général très corpulent et lui demanda modestement : « Monsieur, voudriez-vous bien me fairevoir  le roi de Prusse ?- Veuillez vous tourner vers mon voisin de gauche. -Et le vieux Blücher ?- Il est à ma droite. -Et Bernadotte ?- Il est absent.- Et Wellington ?-Il est encore occupé à se battre.- Et Schwarzenberg ? – Il a l’honneur de vous parler.- Pardieu mon prince ! Je suis bien heureuse de faire la connaissance d’un homme si illustre ; je ne doute plus qu’il porterait l’Europe sur ses épaules. » Mais, malgré toutes ces scènes en partie si plaisantes, aucun de nous ne méconnaissait le grave et solennel événement qui aujourd’hui réunissait ici dans l’orgueilleux Paris tant de guerriers de peuples différents. Ah ce jour ! Le jour que nous avions désiré de voir depuis sept années de honte et que nos pères avaient appelé souvent à chaudes larmes ; il était là enfin, ce beau jour ! Chacun sentait qu’il n’avait pas combattu pour une gloire vaine et passagère. C’était pour sa patrie qu’il avait combattu, et pour la paix.  

Ce témoignage fut publié en 1911 dans la revue « Feuillets d’Histoire ». 

( 31 mars, 2018 )

Planat, un de ceux qui voulurent rejoindre l’Empereur à Sainte-Hélène…

Portrait de Planat

« Entré au service en 1806, aide de camp du général Lariboisière pendant la campagne de Russie, du général Drouot pendant celles de Saxe et de France, je fus nommé officier d’ordonnance de l’Empereur à son retour de l’île d’Elbe au mois de mars 1815. L’admiration mêlée de réserve, qui jusque-là avait prédominé dans mes sentiments pour l’Empereur, se changea à cette époque en un dévouement sans bornes, et bientôt en un véritable culte pour le grand homme malheureux. Après le revers de Waterloo, je suivis l’Empereur à Rochefort et je montai avec lui sur le « Bellérophon ». Le 7 août 1815 je fus séparé de sa personne par ordre du gouvernement anglais ; le Northumberland emporta l’Empereur à Sainte- Hélène, un autre bâtiment anglais me transporta avec les généraux Lallemand, Savary et autres, à Malte où nous fûmes retenus pendant une année dans une étroite captivité. Relâché en août 1816, mais rayé des cadres de l’armée française, ne pouvant ni ne voulant, au moment de la plus furieuse réaction, rentrer dans ma patrie, je dirigeai mes premiers pas vers Rome. Une partie de la famille de l’Empereur y résidait auprès du cardinal Fesch, son nouveau chef. La nature et les motifs secrets de l’hospitalité accordée par la cour de Rome à l’ex-famille impériale ressortiront surabondamment des pièces que je publie; les mêmes motifs n’existant pas à mon égard, je fus invité, sur la demande de l’ambassadeur de France, M. de Blacas, à quitter Rome sous vingt-quatre heures. Je partis pour Florence, mais la persécution de M. de Rlacas m’y suivit et me força bientôt de quitter Florence et l’Italie et de me réfugier en Autriche, malgré ma répugnance. L’année suivant  le comte de Las Cases revint en Europe. Il m’écrivit que l’Empereur avait, à plusieurs reprises, exprimé le vif regret de ne pas m’avoir auprès de lui… »

(PLANAT DE LA FAYE, « Rome et Sainte-Hélène, de 1815 à 1821 », Furne et Cie, 1862,  pp.7-8)

(Illustration: portrait de Planat de la Faye âgé).

 

( 31 mars, 2018 )

Le général Roussel d’Hurbal en 1815…

Le général Roussel d’Hurbal en 1815… dans TEMOIGNAGES golfejuan

Le général Roussel d’Hurbal commandait une division de cavalerie chargée d’arrêter l’ Usurpateur en avant de Paris, et il assure que le 20 mars, à Gentilly, des régiments, Le 1er dragons et 6ème chasseurs, ne fléchirent pas, malgré l’infanterie qui leur criait : « Vive l’Empereur ! »  et malgré les voitures de la cour qui les virent passer et qui venaient chercher Napoléon.

Arthur CHUQUET.

 Le 14 du mois de mars, étant à Besançon en tournée d’inspection, je reçus de M. le maréchal duc de Dalmatie, ministre de la guerre, l’ordre, du 11, de me rendre en poste à Lyon près de S. A. R. Monsieur, Je me mis en route le même jour ; mais, ayant appris à Chagny, près de Chalon-sur-Saône, que Mgr. Le comte d’Artois était retourné à Paris, je me dirigeai vers cette ville où j’arrivai le 17. Le 19, surlendemain de mon arrivée, Mgr. le duc de Berry me fit expédier l’ordre de me rendre à Essonnes pour y prendre le commandant d’une division de cavalerie dans le corps de M. le comte de Valmy [fils du maréchal Kellermann] ; j’y arrivai le même jour au soir. Le 20, à 5 heures du matin, M. le général comte de Valmy m’envoya l’ordre de me retirer d’Essonnes sur Saint-Denis. Je pris sur le champ mes mesures pour mettre cet ordre à exécution. Mais, mes brigades ayant été réparties sur différents points et marchant isolément, je partis d’Essonnes avec une garde d’un officier et quatorze chasseurs du 4ème  régiment et j’atteignis à deux lieues de là la brigade de M. le général Vallin, composée du 1er  de dragons et du 6ème  de chasseurs, à la tête de laquelle je me mis pour marcher au lieu désigné. A la hauteur de Gentilly, entre Paris et Villejuif, le général en chef, instruit de l’insurrection de Saint- Denis, me fit ordonner de m’arrêter où je me trouvais et de cantonner mes régiments dans les villages voisins de la route. Je m’empressai d’obéir à cet ordre pour ne pas me trouver sur la route au moment du passage de Bonaparte que je prévoyais devoir arriver bientôt à cause des voitures de la cour qui, depuis longtemps, étaient passées pour aller le chercher. Qu’il me soit ici permis de rendre hommage à la conduite digne d’éloge des deux régiments et au détachement de chasseurs que je ramenai. Aucun homme n’a ni quitté son rang ni fait entendre un cri séditieux, quoique tous y fussent provoqués par plusieurs bataillons d’infanterie qui marchaient en sens contraire et retournaient à Bonaparte.

Je passai la nuit du 20 à Gentilly avec le colonel du 6ème  de chasseurs et le lendemain, je me rendis à Paris dans mon logement où je restai sans vouloir paraître aux revues de ma troupe passées par Bonaparte, et ce ne fut qu’après le retour de M. le maréchal Macdonald et des autres militaires qui avaient escorté le Roi jusqu’à la frontière, que je consentis à paraître aux Tuileries. Le 8 avril, le ministre de la Guerre m’envoya des lettres de service que je n’avais point sollicitées, pour prendre le commandement de la 2ème division de cavalerie.

Paris, 26 octobre 1815.

Arthur Chuquet, « Lettres de 1815. Première série [seule parue] », Librairie ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911, pp.285-287.

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( 30 mars, 2018 )

Paris en mars 1814. Extrait des « Souvenirs » de Julie Mallet.

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Après la campagne de Saxe, l’Empereur revint à Paris, dont les habitants étaient plongés dans la consternation ; mais elle fut bien plus grande encore lorsqu’on apprit que, le 20 décembre 1813, une armée alliée était entrée par Bâle. Le 1er  janvier 1814, une autre passa le Rhin, en très peu de temps, l’ennemi fut aux portes de Paris ; l’Empereur faisait levées sur levées, mais cela ne produisait que des soldats qui ne savaient ni faire l’exercice, ni résister aux rigueurs de la saison. Dans les campagnes, les paysans s’armaient de fourches et d’instruments semblables pour se défendre. L’ennemi fut battu à La Ferté, Champaubert, Montmirail, Montereau ; mais lorsqu’il était repoussé d’un côté, il s’avançait d’un autre. Napoléon était partout, faisant faire à ses troupes des marches forcées et surprenant l’ennemi par sa diligence.  A Paris, nous ne pouvions croire qu’il fût possible que nous verrions l’ennemi dans nos murs ; nous n’avions été accoutumés à voir la guerre que de loin, et nous repoussions toujours l’idée du danger. Cependant, on fortifiait Paris, on faisait des palissades tout autour de la ville et c’était une chose qui donnait beaucoup d’inquiétude, parce qu’on savait qu’en cas d’attaque, cela ne servirait à rien qu’à faire périr beaucoup de monde. Mais, le 28 mars 1814, on commença à voir arriver à Paris des quantités de gens de la campagne, les rues étaient encombrées de charrettes, de meubles, de vaches, etc. ; tous ces malheureux, au désespoir, apportaient la nouvelle que l’ennemi s’avançait à grands pas derrière eux ; on ne peut se peindre la consternation qui se répandit dans Paris le lendemain, lorsqu’on fut réveillé par le bruit du canon. L’ennemi avança ce jour-là jusqu’aux portes de Paris, et le jeudi 30, à six heures du matin on battit la générale. Il me semble encore entendre ce bruit fatal, je ne pouvais en croire mes oreilles ; mais notre effroi fut encore plus grand en entendant non seulement le canon, qui était très fort, mais une fusillade continuelle et aussi distincte que si c’eût été à cent pas : elle n’était pas beaucoup plus loin. On se battait au-dessous de Montmartre et dans la campagne près la barrière de Clichy. Je crois qu’il est impossible de voir une bataille plus près que nous n’avons vu celle-là, à moins d’en faire soi-même partie. Du haut de notre maison, on voyait le feu des batteries qui étaient sur Montmartre. Cette journée fut bien cruelle à passer : le canon ne cessa pas un instant de se faire entendre. Dans notre rue, sur les boulevards, on voyait passer les blessés qu’on rapportait continuellement ; nous étions dans des transes affreuses. Jemmy qui était de la garde nationale, était de service ce jour-là, chez le maréchal Moncey, et nous sûmes, dans le milieu de la journée, qu’il l’avait suivi à la bataille. Vers quatre heures, il vint à la porte et dit qu’on commençait à parler de capitulation. Maman s’empressa d’aller porter cette nouvelle à Mme F[usil [la fameuse comédienne qui suivit les troupes françaises durant la retraite de Russie]. En y arrivant, elle apprit qu’il était tombé un obus sur la maison voisine et que cela menaçait de mettre le feu aux greniers. Elle fit dire aussitôt chez nous qu’on jetât le foin dehors. En cherchant où on pourrait mettre le fourrage, mon frère ouvrit à la hâte une remise, et un timon de voiture lui tomba sur la tête et lui fit une blessure qui n’était pas dangereuse, mais qui nous effraya horriblement. Ne sachant pas ce qui était arrivé, et entendant du bruit dans la maison, je crus que c’était Jemmy qu’on venait de rapporter blessé.  Presque au même moment, des cris affreux se firent entendre dans la rue, comme un bruit de chevaux au grand galop : la barrière de Clichy venait d’être enfoncée, et c’étaient les curieux effrayés et quelques soldats fuyants qui causaient ce désordre ; dans le dernier moment, nous ne doutions pas que l’ennemi ne fût derrière eux et nous nous crûmes perdus. Sachant maman de l’autre côté de la rue, nous voyant séparés d’elle dans un pareil moment, croyant que la porte allait être enfoncée, la maison peut-être mise au pillage je tremble encore quand j’y pense, nous étions au désespoir ; maman, voyant la foule qui se précipitait sur le boulevard, pensa qu’en allant aussi vite que les fuyards, il n’y avait pas de grands dangers. N’étant pas loin de sa maison, elle se hasarda à revenir ; elle arriva sans accident ici mais on eut bien de la peine à empêcher la foule effrayée d’entrer avec elle. Cependant, je vois encore un homme qui s’était introduit dans la cour et s’était blotti sur une borne. Il était horriblement effrayé et on eut bien de la peine à le faire sortir.

Au moment où maman traversa la cour, elle vit passer un obus au-dessus de sa tête ; on commençait à bombarder : plusieurs bombes tombèrent sur le boulevard et une mit le feu à la maison de M. de Goutant. Il en tomba une chez M. Destillières. Mlle B…, traversant sa cour, vit tomber à ses pieds plusieurs biscayens. On nous fit, tout de suite, descendre à la cave et malgré la consternation générale, on eut presque envie de rire en voyant que je descendais avec moi mon chat et mes serins. Cette précaution de descendre à la cave nous porta bonheur, car presque aussitôt Jemmy entra dans la cour et nous annonça par la fenêtre que la capitulation venait d’être signée. Cette nouvelle nous transporta de joie, le canon cessa alors de se faire entendre peu à peu, à mesure que la nouvelle de la capitulation se répandait sur différents points de la bataille. 

Le lendemain 31 mars [1814], les souverains, c’est-à-dire l’empereur de Russie et le roi de Prusse, entrèrent dans Paris à la tête de leurs troupes. Tout se passa dans le plus grand ordre, que la garde nationale (à laquelle on avait permis de partager les postes) contribua beaucoup à maintenir. 

Témoignage publié la première fois dans « Le Carnet historique et Littéraire », en 1898. 

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( 30 mars, 2018 )

La journée du 30 mars 1814 racontée par un chirurgien…

Lagneau

Louis-Vivant LAGNEAU (1781-1867) était chirurgien-major du 3ème régiment des grenadiers à pied de la Vieille Garde. Il se trouvait à Paris lors de la bataille qui s’y déroula.

« 30 mars 1814. De Charenton, nous allons, en longeant les boulevards extérieurs, à La Villette, où l’ennemi commence son attaque, tant à notre barrière que nous protégeons en nous portant au pont de Flandre, que sur les hauteurs de Belleville, sur notre droite, où étant parvenu à s’emparer de ces hauteurs-là, nous nous trouvons dans la nécessité de nous retirer dans la crainte d’être tournés et pris à dos.

Nous rentrons dans le faubourg, pour chassé par des obus ou autres projectiles. J’avais d’abord établi mon ambulance dans une auberge de routiers, à La Croix-Blanche. Nos blessés y étaient bien installés dans de grandes remises et des hangars, lorsque l’ordre vint de quitter la place qui devenait plus dangereuse. Je rentrai donc avec nos éclopées plus avant dans le faubourg et crus pouvoir me placer dans une autre auberge, dite « du Chaudron d’or ». J’y étais aussi bien. Là, des confrères de Paris vinrent pour nous aider, et entre autres Dupuytren, avec plusieurs aides. Mais à peine étions-nous en mesure de faire nos pansements et nos opérations, qu’il fallut encore nous retirer. Je fis évacuer tous les blessés transportables sur l’hospice de la vieillesse (hommes) où je les installai avec recommandation aux sœurs et employés et je fus obligé de suivre mon régiment. Les autres blessés plus graves furent laissés au « Chaudron d’or », où ils ont reçu les soins des ambulances de la division et ont été transportés dans les hôpitaux de l’intérieur, où je les au revus plus tard, mais pour le moment je suis forcé de suivre mon corps, qui, après une halte de quelques heures, eut l’ordre de traverser Paris par la barrière de fontainebleau.

Une convention avait été conclue, à notre grand étonnement et profond chagrin, entre les maréchaux Mortier et Marmont d’une part, et les généraux alliés de l’autre, en vertu de laquelle, pour éviter à Paris les désastres dont elle était menacée, toute notre armée évacuerait la ville, que les alliés occuperaient aussitôt. Toutes les hauteurs de Belleville, Ménilmontant et Montmartre étaient déjà occupées par les troupes étrangères.

Nous étions pourtant persuadés qu’on aurait pu tenir assez de temps, vingt-quatre ou quarante-huit heures peut-être, pendant lesquelles l’Empereur, qui avait quitté Troyes pour se rendre sur Fontainebleau, aurait pu prendre de nouvelles dispositions et éviter l’occupation de la capitale, ce qui nous semblait fort dangereux, avec un ennemi aussi exalté que les alliés. Le roi Joseph céda comme les maréchaux; il avait fait partir l’Impératrice  pour la direction de Chartres et d’Orléans et la suivit peu après.

Nous étions tous fort affligés de cet arrangement étrange, qui était peut-être inévitable; mais nos grognards n’entraient pas dans toutes les raisons qu’on pouvait apporter pour en  expliquer ou en justifier la nécessité.

Nous évacuons Paris dans la nuit du 30, car les barrières doivent être livrées demain 31 mars 1814. »

(L.-V. LAGNEAU, « Journal d’un chirurgien de la Grande-Armée, 1803-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot », L.C.V. Services, 2000, pp.182-183).

 

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( 29 mars, 2018 )

La défense de Paris (29 et 30 mars 1814) racontée par le général Dautancourt…

La défense de Paris (29 et 30 mars 1814) racontée par le général Dautancourt... dans TEMOIGNAGES 1814 Ce témoignage fut publié en 1894 dans le « Carnet de la Sabretache » et inclus dans un article portant le titre de :  « Le 1er régiment des chevau-légers lanciers polonais de la Garde Impériale ».

Le 14 mars 1814, après l’affaire de Reims, le général Dautancourt, malade depuis quelque temps, partit pour Paris afin surtout d’y presser l’organisation des éclaireurs polonais attachés à son régiment sous la dénomination de 3ème régiment d’éclaireurs de la Garde par le décret impérial du 9 décembre 1813, et dont une partie des quatre premières compagnies seulement était à l’armée. Le 28 au soir, le général de division d’Ornano, commandant les dépôts de la Garde, le chargea du commandement de la cavalerie disponible dans les mêmes dépôts. La force totale de cette cavalerie s’élevait à environ 800 chevaux. Le général Dautancourt avait fait partir dans la même journée, pour Claye, route de Meaux, un détachement sous les ordres du capitaine Zaiaczek. Ce détachement déduit, il ne restait qu’environ 660 chevaux ; mais dans la nuit du 28 au 29, la moitié de cette force fut détachée pour l’escorte de l’Impératrice. Il resta donc définitivement environ 320 à 330 chevaux composés de grenadiers, dragons, chasseurs, mamelucks et Polonais. Voici l’analyse des opérations de cette faible brigade extraite du rapport que le général remit au général de division Koch. Vers neuf heures du matin du 29, cette brigade prit position en avant de Pantin, à droite de la route de Bondy, ayant devant elle le chemin qui traverse cette route et le canal de l’Ourcq, pour aller de Noisy-le-Sec à Baubigny [Bobigny]. Des reconnaissances furent poussées sur Noisy, Rosny, Villemomble, etc. Le roi Joseph passa une heure après, se portant en avant. A son retour, le général d’Ornano qui l’accompagnait dit au général Dautancourt que les lanciers polonais qu’il avait envoyés la veille à Claye sous les ordres du capitaine Zaiaczek, au lieu de rentrer à sa brigade, avaient reçu ordre de rester à la division Compans. 

Vers midi, une patrouille ayant rapporté qu’on voyait de la cavalerie ennemie sur la route dites « des Petits-Ponts » et vers Le Bourget, la brigade passa sur la droite du canal et se forma en arrière de Baubigny [Bobigny]. Sa gauche communiquait avec une brigade de Polonais, dit « les Krakus », sous les ordres du général Vincent. On donna la chasse à de misérables cosaques qui poursuivaient des habitants à la campagne, conduisant à Paris leurs bestiaux et leurs meubles. Cependant une grosse colonne ennemie arrivait lentement par la route du Bourget : elle eut à peine dépassé le ruisseau  de Montfort qu’elle canonna assez vivement les deux brigades qui reçurent au même moment l’ordre de repasser sur la rive gauche du canal. Le général Vincent le repassa sur le pont de la route des Petits-Ponts au-dessous de Pantin et se porte en arrière. Le général Dautancourt le repassa par le pont du Moulin-de-la-Folie, traversa Pantin et se forma en arrière entre la route des Petits-Ponts et celles de Meaux, en face du pont, appuyant deux pièces d’artillerie qui la défendaient ; un peloton de tirailleurs  fut de nouveau poussé au-delà de ce pont. L’ennemi dirigea sur ce point quelques volées de son canon qui fit peu d’effet. Il n’y avait pas une demi-heure que la brigade était dans cette position lorsqu’elle reçut l’ordre de se rendre à La Villette. Elle y arriva par le pont qui traverse le canal près du bassin, à la nuit tombante. Elle établit ses bivouacs à la gauche de la tête du faubourg de La Villette, prolongeant sa gauche vers La Chapelle, en-deçà du canal de Saint-Denis. Le 30 mars 1814, à 7 heures de matin, elle était à cheval sur le même terrain, ayant à se droite quelques escadrons de cavalerie sous les ordres du général Roussel d’Hurbal. Le général Dautancourt reçut l’avis qu’il était placé sous ceux du général Belliard. Le feu était commencé entre les batteries de La Villette et celles de l’ennemi. Afin de connaître ce qui se passait dans la plaine, le général Dautancourt envoya un sous-officier avec cinq chasseurs sur le canal avec ordre de  pousser jusqu’à Saint-Denis. Pendant ce temps, la brigade manœuvra vers la route qui conduit de La Chapelle à cette dernière ville. La patrouille de chasseurs rentra au grand galop, après avoir déjà fait un léger détour pour éviter les tirailleurs ennemis qui se présentaient en-deçà du canal  et rapporta que le commandant de Saint-Denis l’avait chargée de dire au général qu’il lui était arrivé le matin six pièces de canon mais sans munitions et qu’il lui en fallait sur-le-champ.

Ce rapport fut fait au général Belliard et par lui envoyé par un officier polonais au roi Joseph, sur la butte Montmartre. Il parut que l’ordre avait été donné d’envoyer trois caissons d’artillerie qu’on vit trop longtemps après être sorti de La Chapelle. Un bataillon d’infanterie fut envoyé pour les escorter et le général Dautancourt détacha pour le même objet le major Kozietulski, des éclaireurs polonais de la Garde, avec 80 chevaux. Mais il s’était écoulé un trop long temps pour toutes les allées et venues faites afin d’obtenir l’envoi de ces munitions et déjà elles ne pouvaient plus être introduites dans Saint-Denis. A la hauteur d’Aubervilliers, les éclaireurs donnèrent sur un gros corps ennemi qui, ayant passé le canal, coupait la route. Ils furent brusquement ramenés. Le général Dautancourt portait le restant de sa brigade à leur soutien. Mais il reçut l’ordre de demeurer en position, la gauche à la route. Les munitions rentrèrent ; le petit bataillon d’infanterie se replia lentement et en belle contenance ; une forte partie des éclaireurs de la brigade restèrent engagés en tirailleurs avec ceux très nombreux de l’ennemi. Vers midi, la cavalerie continua à manœuvrer par son flanc gauche parallèlement aux mouvements de l’ennemi. Elle se porte au-dessous de Clignancourt en avant de la ligne d’anciennes redoutes qui se trouvent dans la plaine (le général Belliard se trouvait sur l’une de ces redoutes). Les éclaireurs, les mamelucks et quelques chasseurs de la Garde étaient toujours aux prises avec la ligne des tirailleurs ennemis, qui, chargés, se retiraient sous la protection de leurs masses. On remarqua alors au milieu de nos tirailleurs plusieurs Parisiens, à pied, qui faisaient le coup de fusil d’une manière fort meurtrière pour l’ennemi. En manoeuvrant de la sorte, on arriva en avant d’une plâtrière située à gauche de Clignancourt et séparée de la montagne de Montmartre par un chemin qui conduit à Clichy. La brigade appuya sa gauche aux vignes qui bordent la route des Batignolles à Saint-Ouen. Les grenadiers à cheval, offrant sur ce lieu élevé un point de mire trop sûr aux coups d’une batterie de quatre pièces que l’ennemi avait placée dans la plaine près de l’embranchement de la route des Batignolles dans celle dite « de la Révolte », furent placés en réserve dans le fond, au-dessous et entre la plâtrière et la route. Cette batterie nous fit beaucoup de mal. A la vérité, le canon de Montmartre essaya de lui riposter de quelques coups en distance. Loin de lui en imposer, ce canon, mal servi devenait dangereux pour nos tirailleurs, lorsque deux pièces d’artillerie légère de la division du général Roussel, se plaçant entre cette division et notre droite, tirèrent avec une telle précision qu’en un instant elles forcèrent cette artillerie ennemie à se retirer. Ce ne fut que pour un moment. Cependant l’ennemi continuait lentement son mouvement vers le bois de Boulogne ; bientôt il parvint aisément à s’emparer des vignes qui se trouvent dans le triangle formé par les routes des Batignolles à Saint-Ouen et à Clichy et par celle de  la Révolte. Ces vignes, à défaut d’infanterie, ne furent disputées à la sienne que par les éclaireurs, les mamelucks et les chasseurs de la Garde qui furent forcés de les abandonner avec perte de plusieurs de ces braves qui s’étaient acharnés à les défendre avec une audace qui tenait du désespoir.

Au milieu de ces tirailleurs, le général Dautancourt eut à ses côtés un de ses adjudants blessé assez grièvement (il se nommait Pélissier, jeune officier français, sous-adjudant-major des lanciers polonais). Alors la position de la brigade n’était plus tenable. L’ennemi la fusillait à portée de pistolet. En ce moment, le maréchal duc de Conegliano envoya le brave colonel Moncey, son fils, prévenir le général Dautancourt des dispositions qu’il prenait à la barrière de Clichy, qu’il faisait fermer. Il fallait de l’infanterie: en vain le commandant de la brigade en demandait au général Belliard, on n’en avait point. Le feu de l’ennemi partant des vignes, celui de son canon, devenaient de plus en plus meurtrier. Quelques charges étaient demeurées sans résultat et si elles avaient fait éprouver quelques pertes à l’ennemi, elles avaient augmenté les nôtres dans une proportion accablante. La brigade se retirait cependant lentement, lorsqu’elle reçut l’ordre de se rapprocher de la cavalerie du général Roussel près de la plâtrière. Elle y appuya sa gauche et se forma le long du chemin qui, de cette plâtrière, conduit à Clignancourt.

C’est alors qu’il arriva à notre soutien un beau détachement de sapeurs-pompiers ; mais le moment opportun de retarder les progrès de l’ennemi était passé. Maître des vignes, il s’élança, parvint à cette même plâtrière et présenta une masse d’infanterie à portée de pistolet.  A la tête des chasseurs que commandait le chef d’escadron Laffitte, des Polonais et des mamelucks (les grenadiers et les dragons étant à gauche de la plâtrière opposés à d’autres forces ennemies), le général Dautancourt s’élança sur cette masse. Il fut ramené par son feu et celui de son artillerie. La cavalerie du général Roussel ne fut pas plus heureuse. Ce furent nos derniers efforts et nous y survécûmes !… 

Acculés sous Montmartre, dans le petit espace entre la plâtrière et Clignancourt, ne pouvant plus manœuvrer et foudroyés par le feu de l’ennemi, une partie de la cavalerie de ligne se retira par Clignancourt, tandis que le général Roussel, le général Dautancourt et le restant de ses braves opérèrent leur retraite en montant à Montmartre par un chemin rapide qui, quoique encaissé, les laissa encore un moment exposés au feu de l’ennemi. La brigade entra dans Paris par la barrière des Martyrs et se rallia sur le boulevard des Italiens. A dix heures, elle traversa silencieusement cette capitale de l’Empire, qu’elle abandonnait, et prit, vers minuit, position à Villejuif où elle bivouaqua. Pendant cette nuit, d’après un ordre du général Belliard, le général Dautancourt envoya un détachement de ses Polonais au pont de Choisy-le-Roi. 

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( 28 mars, 2018 )

Le capitaine Christ, du 2ème régiment d’infanterie légère…

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Christ est un vieux capitaine alsacien, retiré du service. La lettre qu’il envoie au général Bertrand, en un style naïf, et avec une foule de fautes d’orthographe dont nous l’avons charitablement débarrassée, dépeint bien l’enthousiasme et la joie que ressentirent la plupart des militaires lorsqu’ils apprirent le retour de Napoléon de son île d’Elbe en mars 1815. 

Arthur CHUQUET. 

A son Excellence le grand-maréchal Bertrand, major-général de la Grande-Armée de l’Empire français, à Paris. 

Département du Haut-Rhin, arrondissement de Belfort. Wattwiller, le 24 mars 1815. 

M. le chevalier Christ (Bertin-Joseph), capitaine retiré du 2ème régiment d’infanterie légère, à Monsieur le Grand-Maréchal, major général de la Grande-Armée, Bertrand. J’ai appris avec la plus vive joie la flatteuse nouvelle du retour de notre auguste souverain Napoléon, le grand empereur des Français. Dans cette contrée on nous a toujours laissé ignorer les nouvelles flatteuses avec la plus forte indignité contre Napoléon et de grandes menaces à ceux qui voudraient prendre parti pour notre auguste empereur.  J’ai l’honneur de m’adresser à Votre Excellence pour m’offrir aux emplois de Sa Majesté s’il y est possible.  J’y remplirai toutes les fonctions avec la plus grande exactitude et fidélité.  Mes infirmités ne m’apportent plus aucun obstacle ni gêne au service de Sa Majesté Napoléon le grand empereur. Je suis un ancien militaire qui est au service depuis 1781 et a passé par tous les grades jusqu’à ce qu’il fût forcé de se retirer avec mes infirmités qui m’ont fait jouir une pension.  Je me suis remis au service en 1813 et me suis très bien acquitté au blocus de Schlestadt.  L’information pour certifier mes services est [à prendre auprès de] M. Duzer, major du 36ème de ligne. Il a été notre major dans le régiment du Haut-Rhin, à Schlestadt. 

J’ai l’honneur d’être avec le plus profond respect et dévouement votre très fidèle, 

Le chevalier CHRIST, capitaine.

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( 27 mars, 2018 )

La bataille de Montmirail, d’après le témoignage du général Dautancourt .

La bataille de Montmirail, d’après le témoignage du général Dautancourt . dans TEMOIGNAGES montmirail

Extrait d’un article paru en 1894 dans le « Carnet de la Sabretache » sous le titre de : « Le 1er régiment des chevau-légers lanciers polonais de  la Garde Impériale. Notes sur les campagnes de 1813 et de 1814 ». On notera que par endroit de son récit, cet officier parle de lui-même à la troisième personne. Ce personnage a été nommé général de brigade à l’issue de la bataille de Hanau.

Plusieurs relations de cette bataille, même celle officielle, n’ont point indiqué avec exactitude un mouvement de cavalerie qui doit avoir eu une grande influence sur son succès. Le Bulletin rapporte  entre autres détails : « Le général Friant s’élança sur la ferme de la Haute-Epine avec les 4 bataillons de la Vieille Garde…, les tirailleurs ennemis se retirèrent épouvantés sur leurs masses…, alors l’artillerie ne put plus jouer, la fusillade devint effroyable, et le succès était balancé. Mais au même moment le général Guyot à la tête du 1er de lanciers (Polonais), des vieux dragons et des vieux grenadiers, etc.… » 

Cette dernière citation n’est pas assez expliquée. Le général de division Guyot commandait effectivement la division de  la Vieille Garde composée des lanciers polonais commandés par le général Krasinski, et des chasseurs, formant la première brigade : les régiments des vieux dragons et des vieux grenadiers formaient la deuxième brigade dont le commandement avait été donné le 8 février 1814 au général Dautancourt, major des Polonais. Cette division, qui s’arrêta d’abord sur les hauteurs de Moncoupeau, se porta ensuite en avant dans la plaine traversée par la route de Montmirail à Château-Thierry. Elle y demeura assez longtemps à droite de cette route et y reçut quelques boulets. L’ordre lui vint alors de se rendre près de l’Empereur. En exécutant ce mouvement de nouveaux ordres laissèrent alors la première brigade dans la plaine (il paraît néanmoins que ce ne fut que pour un moment), tandis que la deuxième à la tête de laquelle se trouvaient les généraux Guyot, Dautancourt, continuant à marcher au grand trot, rejoignit l’Empereur qu’elle trouva sur la route de Montmirail à La Ferté. Le canon ennemi battait cette route d’écharpe et de front. La brigade se forma près de l’embranchement d’un petit chemin dont la direction est vers Fontenelle. L’Empereur, au milieu des boulets qui pleuvaient autour de lui, lorgnait attentivement les positions de l’ennemi. Bientôt ce prince donna ordre au général Guyot de faire charger les dragons, mais de conserver près de lui, pour le moment, les grenadiers. Cet officier général transmit cet ordre au général Dautancourt, commandant la brigade. Celui-ci, formant aussitôt ses dragons en colonne par pelotons, s’élança à leur tête sur la route [Du point du départ des dragons pour arriver à la ligne ennemie, on trouve à gauche de la route quelques maisons ; les tirailleurs français s’y étaient jetés et ces intrépides soldats s’y fusillaient avec ceux de l’ennemi. Quelques-uns d’eux qui se mettaient audacieusement à découvert sur la route, ne purent se retirer assez à temps pour éviter les dragons dont les pelotons lancés au grand galop tenaient la largeur de cette route ; aussi plusieurs de ces braves furent-ils renversés. Cependant les dragons de la queue de la colonne assurèrent depuis qu’ils croyaient que ces braves jeunes soldats n’avaient point été blessés et que les derniers pelotons avaient été évités. (Note du général Dautancourt)] , et, malgré un feu épouvantable, arriva sur l’ennemi, l’enfonça, en rejeta une partie sur la droite de cette route au-delà du fossé, et se rallia sur le plateau à gauche de la même route en face du bois de l’Epine-au-Bois, ayant derrière lui un ravin qui prend naissance sur ce même côté de la route, et dans lequel est un petit ruisseau, qui, coulant au-dessous et à l’ouest du village de Marchais (encore occupé par la droite des Russes), va tomber au sud, dans le petit Morin. Cette position des dragons en-arrière de Marchais, séparait de son centre la droite de l’armée ennemie ; aussi vit-on bientôt des fuyards qui abandonnaient en désordre ce village. Marchais étant situé sur une hauteur à gauche du ravin, les fuyards la descendirent à la course et arrivèrent sur ce ravin qui pouvait être aisément franchi. Cependant l’ennemi, enfoncé par la brillante charge des dragons, essayait de rallier un gros de son infanterie près du bois de l’Epine-au-Bois, en face de l’endroit où les dragons se reformaient eux-mêmes. Ils ne lui en donnèrent pas le temps, et cette infanterie épouvantée ne les attendit pas une seconde fois, elle se dispersa. Toutefois le général Dautancourt, apercevant le désordre qui régnait à la droite de l’ennemi, porta alors les dragons au galop dans le bas du ravin, précisément au-dessous de Marchais.

Déjà une partie des troupes ennemies avait passé ce ravin et se trouvait protégée par un petit bois (le bois Jean) qui nuisit à la célérité de cette nouvelle charges des dragons. Mais ils parvinrent à y pénétrer et le traversèrent. Alors commença un carnage effroyable. Les dragons ne frappant que de la pointe de leurs sabres, chaque coup tuait un Russe. En vain, ceux-ci se jetèrent-ils ventre à terre suivant leur habitude (et plusieurs se relevaient ensuite pour nous fusiller), presque tout ce qui put être joint, sur ce point, fut tué, et l’officier chargé par le général Dautancourt de réunir les vivants qui furent enfin faits prisonniers, n’en conduisit au quartier-général qu’un petit nombre. Le grand-maréchal Bertrand arriva bientôt sur ce terrain et complimenta le général Dautancourt et les dragons sur leur belle affaire que, dit-il, l’Empereur avait vue avec plaisir. Il chargea le général de proposer pour des récompenses dans la Légion d’honneur et l’ordre de la Réunion, les officiers et dragons qui s’étaient particulièrement distingués, et de se porter lui-même en tête de l’état de propositions pour l’étoile de commandant.

En même temps il pressait le général de se rallier et de continuer vivement la poursuite de l’ennemi qui faisait paraître quelque cavalerie au-delà du ruisseau de l’Epine-au-Bois, sans doute dans l’intention de recueillir quelques-uns de ses fuyards. Nous courûmes à cette cavalerie qui ne nous attendit pas, et disparut. Nous continuâmes à marcher dans les terres, séparés de la route par le bois de l’Epine-au-Bois, que nous tournâmes, et à la nuit noire, le feu ayant entièrement cessé, à l’exception de quelques coups qui se faisaient entendre par la droite ; nous nous arrêtâmes près d’une maison isolée dans la plaine, vis-à-vis d’un bois qui couvre Vieux-Maison, et de là nous nous mîmes en communication par des patrouilles avec nos troupes que nous trouvâmes sur la route ; une de ces patrouilles rencontra dans la plaine, à peu de distance derrière nous, deux bataillons d’infanterie de  la Vieille Garde à la tête desquels marchait à pied, et l’épée au poing, le maréchal duc de Dantzig [Lefebvre], chargé de nous soutenir.

Peu de temps après, le général Dautancourt reçut, par l’officier qui avait conduit les prisonniers, l’ordre de rejoindre la division du général Guyot, qui, après la bataille, s’était  établie en-arrière de la Haute-Epine, au hameau du Tremblet, dépendant du village de Marchais. Cette belle affaire ne coûta aux dragons que quelques tués, plusieurs blessés : ils eurent aussi 7 à 8 chevaux tués, au nombre desquels fut celui de l’officier commandant le premier peloton, en débouchant sur la ligne ennemie. Le lendemain 12, ce fut avec les dragons de la Jeune Garde, qui faisaient partie de la division, que le brave général Letort, eut, sur la route de Château-Thierry, la belle et brillante affaire rapportée au Bulletin.  

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