( 6 août, 2017 )

La campagne de 1815 vue par le général Teste…

WaterlooLa première publication des « Souvenirs » du général François Teste (1775-1862) et dont est extrait ce passage, le fut dans le « Carnet de la Sabretache » entre 1906 et 1912. Le libraire F. Teissèdre, en 1999, a eu la bonne idée, dans sa grande campagne de réimpression de témoignages issus de cette revue, de rééditer ce texte. Celui qui suit, a été extrait du Bulletin de la Société Belge d’Études Napoléoniennes, n°26, de mai 1958.

C.B.

En 1815, le général Teste commandait la 21ème division d’infanterie du 6ème corps et fut détaché sous les ordres du maréchal Grouchy. Aussitôt que je pus profiter du loisir qui me fut donné alors et qui devait durer assez longtemps, je classai et compulsai mes notes sur cette dernière campagne du Premier Empire ; je crois devoir les reproduire ici.

Si la campagne de cette année a été si courte, si malheureuse pour les armes françaises, c’est qu’on a perdu aux préparatifs, aux parades de Mai, le temps le plus précieux, c’est qu’on a cru que l’entrée à Paris et le rétablissement du trône impérial dans la capitale décidaient de tout ; c’est qu’on a compté trop longtemps, malgré l’expérience de 1813, sur les promesses du père de Marie-Louise, c’est qu’on n’a pas su ou plutôt qu’on n’a pas voulu mettre à profit l’élan d’une nation généreuse, élan devant lequel toute coalition serait venue se briser ; c’est qu’on a négligé d’étouffer en son berceau cette coalition en se portant aux frontières naturelles de la France, en arrivant le 29 ou le 30 mars à Bruxelles, en enlevant à 15.000 Anglais ou Prussiens, seule garde de la Belgique, tout le matériel de notre ancienne artillerie, en grossissant l’armée, en vingt-quatre heures, de 1000.000 Belges, anciens compagnons de notre gloire, en reprenant rapidement la Savoie et s’emparant des alpes par quelques corps qu’i s’y trouvaient tout à coup accueillis et renforcés par la division franco-piémontaise. Que faisaient alors les Autrichiens ? Que faisaient alors les russes ? qu’auraient fait les Anglais, les Prussiens et les Espagnols ? La France entière était levée. Elle voulait rester grande et libre (sans autre conquête), entre le Rhin, les alpes et les Pyrénées. Cette attitude digne de nous, cette déclaration franche et ferme, jetée, dès le 30 mars, au milieu de l’Europe tout étonnée de la résurrection du géant, n’aurait-elle pas produit plus d’effets qu’une inaction de trois mois, les discussions dur l’Acte additionnel et le Champ de Mai ?Ces vérités, on les a senties, mais trop tard. Ces fautes, on les a reconnues, mais quand il n’était plus temps de les réparer. Le trône que vous n’aviez pas permis d’étayer, s’est écroulé de nouveau, plus vite et avec plus de fracas qu’en 1814, et a entraîné dans sa chute cette vieille armée dont les débris faisaient encore trembler l’Europe, maîtresse de la capitale. On a beaucoup écrit sur ces graves événements. La France et l’Europe ont été inondées de brochures de toutes couleurs, mais aucun des écrivains contemporains n’est parvenu à analyser les fautes qui ont amené la catastrophe ; Je viens de signaler la principale d’où découlent toutes celles qui l’ont suivie jusqu’au dénouement. On pouvait employer le temps d’inaction à donner à l’armée cette vigueur d’organisation que l’ardeur des officiers et soldats rendait si facile à obtenir. Loin de là, on procéda lentement à la formation des brigades et des divisions. La plupart d’entre elles étaient incomplètes la veille d’entrer en campagne. Elles portaient seulement pour « mémoire », sur leurs situations, des bataillons, des corps entiers détachés dans la Vendée ou s’organisant sur des points assez éloignées. Le 6ème corps, commandé par le comte de Lobau, arrivant sur la frontière, comptait à peine 9.000 combattants dans ses trois divisions d’infanterie. La désignation des généraux se fit aussi avec une précipitation dont elle devait nécessairement se ressentir. Nous semblions tout à fait, en dernier lieu, pris au dépourvu. Des traîtres surgirent, comme à toutes les époques difficiles où la France s’est trouvée. Les uns, agissant sourdement dans l’obscurité, se tenaient sur la réserve ; on les appelait « expectants ». Les autres, se glissant dans nos rangs, tiraient l’épée avec nous et captaient la confiance à l’aide d’un enthousiasme factice, quelque fois outré. Bientôt, sous d’honorables auspices, des commandements leur étaient confiés. MM. de Bourmont, Villoutreys, et quelques autres qui se sont signalés par les écrits de cette époque et qui furent, par la suite de leur défection, amplement récompensés par les vainqueurs. Sous un autre point de vue, les maréchaux et certains commandants de corps d’armée, pour me servir de l’expression consacrée par le soldat, « n’en voulaient plus ». Leur fortune était faite et ils ne visaient qu’à en jouir en repos. La manière dont ils s’étaient posés auprès des « restaurateurs », leurs hésitations à l’apparition de l’empereur, tout concourait à donner la mesure de leur dévouement. Napoléon le savait, et ce n’était pas là le moindre de ses soucis, mais il n’était plus temps, les événements se pressaient ; il y avait trop compté sur son étoile, sur ses courtisan et sur l’Autriche. Il devait et nous devions en porter la peine. Et cependant, malgré l’infériorité numérique que nous valait notre inaction, la frontière fut franchie avec l’impétuosité française, les premiers obstacles renversés et la bataille de Ligny gagnée sur l’armée prussienne. Si cette sanglante journée n’eut pas de plus grands résultats, il faut l’attribuer d’abord à quelques faux mouvements de notre part, à l’opiniâtreté qu’apportèrent à la lutte les ennemis plus nombreux que nous, à nos hésitations, vers la nuit après l’occupation du champ de bataille, et surtout aux dispositions du corps qui couvrait la retraite des Prussiens, corps dont l’admirable manœuvre parvint à nous tenir en éveil et sous les armes, toute la nuit du 16 au 17, et à masquer habilement sa marche dans un pays où il nous eût été si facile d’être mieux renseignés. Vers la fin du jour, le 16, le gros de l’armée prussienne était en pleine re-raite sur Liège, où les parcs d’artillerie et les bagages parvinrent, de nuit, dans la plus grande confusion. On ignorait tout cela dans le quartier-impérial, et dans la matinée du 17, on prit la fatale décision de scinder l’armée et d’employer 35.000 hommes, distraits de notre force principale, à poursuivre les Prussiens dans la direction de Wavre, de là tous les tâtonnements et ce qui s’ensuivit. Je ne me m’arrêterai pas à décrire la bataille ou plutôt le désastre de Waterloo, dont aucune plus amie ou ennemie ne nous a encore donné la relation exacte. Le brillant et habile historien de l’Empire [Adolphe Thiers] dont l’œuvre est si pompeusement annoncée [elle paîtra en 21 volumes de 1845 à 1869], parviendra-t-il à dévoiler la vérité sur cette dernière et mémorable lutte et surtout sur ses causes ? J’en doute. Il y a tant d’erreurs accréditées parmi les contemporains, tant d’ambitions, tant de jalousies qui se choquent, qui déchirent ou exaltent les personnes en dénaturant les faits !!! Enfin, que dirai-je sur toutes les relations auxquelles cette campagne a donné lieu, sur tous les reproches que se sont adressées mutuellement quelques lieutenants de l’Empereur et même des officiers en sous-ordre ?… On trouve souvent des prophètes après l’événement. Je tiens cependant à faire connaître mon opinion relativement aux graves accusations qu’on a voulu faire peser sur le maréchal Ney et sur le comte de Grouchy. Si le maréchal Ney avait vécu à l’époque où ces accusations furent formulées, il aurait pu appuyer par l’autorité de son nom et avec sa franchise habituelle la défense de sa conduite publiée par M. Gamot, son parent [son beau-frère], ancien préfet, et je pense qu’il aurait été possible à ce maréchal de justifier cette conduite. D’ailleurs, c’est au successeur de son titre comme prince de La Moskowa, qu’incombe le soin de provoquer l’entière réhabilitation du brave des braves. Quand au maréchal comte de Grouchy, il est difficile de porter un jugement sur la lecture des ordres qu’on lui a adressés, en les compulsant avec ceux qu’il assure ne lui être pas parvenus. Dans toutes les publications faites à ce sujet, qui devinrent fort vives et dans lesquelles le nom de plusieurs de nos écrivains militaires et civils, se trouve mêlé pour ou contre les assertions du général Gérard, la vraie vérité n’a pas encore percé les nuages dont les animosités de part et d’autre l’ont couverte. Le maréchal Grouchy a deux fils qui suivent brillamment la même carrière. Ils ont déjà commencé à réfuter la plus grande partie des assertions qui pouvaient nuire à la réputation de leur père. C’est à eux de continuer cette noble tâche que la vie si honorable du maréchal et ses éminents services de guerres leur rendront plus facile. Napoléon, lui-même, reste, à Sainte-Hélène, indécis sur ce point, et s’il hésite à se prononcer, c’est qu’il n’oublie pas qu’au moment où il prit la fatale résolution de détacher de l’armée impériale et de jeter sur sa droite un corps de 30.000 hommes, il tomba dans les errements qu’il avait si souvent reprochés à l’école de Moreau (école de petits paquets, disait-il, en plusieurs occasions). Si avec tous les moyens d’être bien informé, i lavait connu tous les désordres que les suites de la batailles de Ligny avaient produits sur l’armée prussienne, il aurait détaché seulement à sa suite une ou deux divisions, et en conservant son flanc droit une force plus imposante, et il eût porté en gagnant la bataille le dernier coup de la coalition.

Laissons du reste, à nos neveux éclairés par de nouveaux matériaux que le temps produira nécessairement le soin de jeter une plus vive lumière sur les causes et effets du drame mémorable qui a fixé les destinées du Premier Empire.

Général TESTE.

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( 5 août, 2017 )

La place d’Orcha en 1812, d’après une lettre du major Brosset.

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Le major Brosset, commandant la place d’Orcha, annonce le 16 novembre 1812 à Berthier qu’il a, avec le marquis d’Alorna, arrivé l’avant-veille, arrêté et rallié quelques isolés ; qu’il saura, s’il est attaqué, défendre les magasins et les fours ; qu’il a parqué l’artillerie ; les équipages, les voitures, formé ce que les Allemands nomment une « Wagenburg » ; qu’il est en état de résister à un coup de main.  Jacques Brosset, né en 1775 à Mamers (Sarthe), sergent-major au 4ème bataillon de ce même département en 1792, sous-lieutenant (1793), lieutenant (1794), capitaine (1799), chef de bataillon au 57ème (1807), major et aide de camp de Davout (1811), major titulaire au 29ème (1814), commandant d’armes à Metz, mis à la retraite pour infirmités en 1822 avec le grade de colonel honoraire.

A.CHUQUET

——  
Orcha, 16 novembre 1812 

Monseigneur, J’ai l’honneur de prévenir Votre altesse que j’ai arrêté 400 hommes environ de divers corps, à la tête desquels j’ai mis des officiers. De ce moment, je suis sûr de la conservation des magasins et des fours, ayant tout près de ces établissements qui, eux-mêmes, sont propres à quelque défense, une grande maison percée de beaucoup de fenêtres. Je pourri y mettre 150 hommes, 200 peut-être, en tenant en-dehors l’élite de ces hommes qui s’adosseraient à la muraille. Quant au parc d’artillerie, aux 4.000 fusils et aux pontons que le commandant d’artillerie n’a pas voulu laisser sur la rive droite du Dnieper à cause de l’apparition des Russes du côté de Krasnoïé, mouvement qui pouvait menacer Doubrovna et Orcha, ainsi que celui de quelques Cosaques vers Gorki, les divers équipages d’artillerie, dis-je, sont sur la rive droite de l’Orcha, les pièces en batterie formant un carré, toutes liées les unes aux autres par des petites charrettes qui ferment les intervalles. Toutes les voitures de munitions, pontons, etc., sont parquées dans un grand ordre et au centre du carré. Les canonniers sont, avant le jour, tous les matins, à leurs pièces ; l’infanterie, près des magasins et places commodes, et par toutes ces mesures nous sommes en état de parer un coup de main même forcé. M. le marquis d’Alorna est ici depuis deux jours et rectifie tout ce qui est susceptible de l’être. L’Orcha et le Dnieper sont gelés et portent presque partout. 

Le major commandant la place, BROSSET. 

Document publié dans le volume d’Arthur Chuquet : « Lettres de 1812.1ère série [Seule parue] », Paris, Champion, 1911

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( 5 août, 2017 )

Une lettre du payeur du Trésor de la Couronne…

Guillaume Peyrusse

« Au quartier-général de Wittebsk [Vitebsk], le 1er août 1812.

Ma dernière [lettre] était de Vilna, mon cher André. J’ai quitté cette résidence le 17 juillet pour suivre les mouvements de l’Empereur et suis arrivé ici le 29 juillet, en fort bonne santé, quoique j’aie fait une route de plus de cent lieues dans des pays arides ; heureusement que j’avais avec moi ma cantine et que bivouaquant au milieu d’une forêt, je buvais du bon vin, je mangeais de l’excellent biscuit et de la très bonne salade et avait dans un de mes fourgons un très bon lit fait avec des peaux d’ours. Nos troupes ont toujours marché depuis Vilna en arrière des russes ; enfin ils avaient pris position à Ostrovana, à deux lieues de Wittepsk dans une position superbe, et faisaient mine de vouloir nous arrêter. Sa Majesté s’y est portée de sa personne, et, dans les journées du 25 et du 26, 80,000 Russes commandés par le grand duc Constantin ont été chassés par l’armée d’Italie et la cavalerie du roi de Naples [Murat], avec une telle précipitation que l’affaire n’a pas été générale. Le grand duc Constantin s’est jeté dans Vitteps[Vitebsk], a brûlé le pont et s’est dirigé sur Saint-Pétersbourg et sur Moskou [Moscou], mais déjà sur les deux routes on l’a gagné de vitesse. Cette armée n’a pas de plan fixe. Sa Majesté les déconcerte par ses manœuvres ; elle est toujours là où on ne la croit pas. Nous voilà établis à Vitepsk [Vitbesk]. Sa Majesté y est entrée le 28 [juillet] au matin. Cette ville est assez jolie : elle est la capitale du gouvernement russe de Vitepsk [Vitebsk], dans une jolie position sur la Duna ; elle renferme douze mille habitants. Sa Majesté paraît devoir s’y établir pour quelque temps. Nous sommes à cheval sur les deux premières grandes routes de Russie. Nous commençons à éprouver de fortes chaleurs et à n’avoir presque pas de nuit. Notre armée est toute en avant. Je crois qu’on la laisse reposer : on ne fait pas sept cent lieues [environ 2800 kilomètres] impunément… »

Guillaume [PEYRUSSE]

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier», Perrin et Cie, 1894, pp.77-78). L’auteur de cette lettre occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne.)

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( 4 août, 2017 )

La mort du maréchal Bessières, duc d’Istrie, d’après une lettre du colonel Saint-Charles.

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M. le maréchal, prince de La Moskowa, à la tête de son corps d’armée en marche, venait de tourner, suivi de son état-major dont je faisais partie, le village de Rippach, par sa gauche, et s’était arrêté à la hauteur de ses dernières maisons, ayant une large plaine en face et couverte de cavalerie étrangère qui faisait mine de vouloir s’opposer vigoureusement à la continuation de notre mouvement, lorsque M. le maréchal Bessières, arrivant près de M. le maréchal Ney celui-ci lui dit :

 « Ah ! Te voilà ! Que viens-tu faire seul ? Vois ! Si ta cavalerie était ici… La bonne besogne !

- Je viens de l’envoyer chercher, répondit M. le maréchal Bessières, et elle va venir là, ajouta le duc d’Istrie, en montrant la terre avec son doigt. » 

A ce moment même, une bordée d’artillerie fut lâchée sur notre groupe, et comme si elle avait fait long feu, un des derniers coups frappant M. le maréchal Bessières, l’enleva de dessus son cheval, le jeta de toute sa longueur à terre, en même temps que son sang et des lambeaux de chairs, dont je fus couvert en partie, furent projetés de tous côtés ! L’ennemi, dont nous étions très près, s’ébranla alors pour exécuter une charge, et M ; le maréchal Ney, tout en donnant ses ordres à ses troupes pour bien en recevoir le choc, s’écria : « Il ne faut pas le laisser là !  » Aussitôt, comprenant sa pensée, je me précipitai à bas de mon cheval que j’abandonnai, je m’emparai vite du corps de M. le maréchal Bessières, et en  cherchant un refuge quelconque, j’aperçus une espèce de ravin vers lequel je me dirigeai et au fond duquel je ne parvins qu’en me traînant, me roulant avec mon fardeau que je ne pouvais porter.  Là, ne pouvant plus rien voir, mais entouré des cris de « Hourra ! En avant ! ». Je saisis mon épée, et soutenant M. le maréchal dans mon bras gauche, j’attendais avec la résolution ferme de me défendre, de périr avec mon mourant, plutôt que de le voir arracher de mes bras et de devenir ainsi un trophée pour l’ennemi.

Ce fut M. le maréchal Ney qui parut le premier au sommet de mon ravin, lequel me demanda avec vivacité comment était le blessé. « Il a le corps tout déchiré », ses yeux tournent dans leurs orbites, il balbutie, et je ne le comprends pas, lui dis-je.

-Tenez, ajouta-t-il, en me jetant une fiole, tâchez de lui en faire avaler un peu. »

 J’essayai, mais les yeux très mobiles jusqu’alors se fixant, je vois les paupières se baisser et elles ne se relevèrent plus. »Il meurt ! M’écriai-je à M. le maréchal Ney, et, après un moment de silence, il me dit : Il faut l’emporter et cacher sa mort.

- Mais il est trop pesant, répliquai-je, je ne suis pas seul.- Je vais vous envoyer quelqu’un, dit-il. » 

Bientôt des soldats vinrent, et m’aidèrent à le porter dans la maison la plus voisine que je remarquai, et qui se trouva être celle d’un tisserand. Là nous le déposâmes sur un lit. Je lui ôtai son épée et ne trouvai dans ses poches qu’une montre et un mouchoir ; après quoi je le couvris de la couverture du lit d’un paysan, et comme j’étais à réfléchir sur ce qui me restait à faire, il se présenta un officier pleurant, à qui je demandai, par rapport à son uniforme, s’il était un des officiers de M. le maréchal ; et sur ce qu’il me répondit qu’il était un de ses aides de camp, je lui remis l’épée, la montre et le mouchoir. Je retournai ensuite à mon poste auprès de M. le prince de La Moskowa, à qui je rendis compte de ce qui venait de se passer, et après une pause et avec l’accent de la douleur, il prononça ces mots : « C’est notre sort…C’est une belle mort ».   

(Lettre du colonel en retraite Saint-Charles, insérée dans le journal « Le Commerce », du 6 novembre 1839 et reproduite dans l’ouvrage de Georges Bertin, « La Campagne de 1813 », E. Flammarion, 1895). 

____ 

Sur le maréchal Bessières, lire l’étude que lui a consacrée André Rabel en 1903 et qui a été rééditée en 2005 à la Librairie des Deux Empires. 

 

 

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( 1 août, 2017 )

Une visite de Napoléon à la poudrerie d’Essonne…

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Ce témoignage fut publié la première fois en 1910, dans le « Carnet de la Sabretache », par le petit-fils de l’auteur, le docteur de Tastes. Le 31 mars 1805, l’Empereur se rendant à Milan pour s’y faire sacrer roi d’Italie, fait une étape dans la petite ville d’Essonne. Il y est reçu par Pierre Robin (1769-1826), commissaire des poudres et directeur de la Poudrerie.

Le 10 germinal an XII, a été un jour très remarquable pour nous par la visite de l’Empereur à la poudrerie que je dirige. Eugène était celui de nos enfants présents qui pouvait faire plus d’attention à cet événement et se le rappeler. On attendait l’Empereur depuis plusieurs jours sur la route d’Essonne où il devait passer pour aller se faire sacrer à Milan ; chaque jour, je faisais guetter son passage pour faire voir son cortège aux enfants ; ne me doutant guère qu’ils seraient à même de le voir d’aussi près. Le dimanche 10 germinal, jour auquel il devait passer, j’ai mené  dès le matin sur la route de Paris les enfants qui attendaient avec impatience ; nous nous sommes promenés fort longtemps, ensuite nous sommes entrés chez une personne dont les fenêtres donnaient sur la route. Il passait à chaque instant des voitures ; enfin, à quatre heures, lassés d’attendre en vain, nous sommes revenus dîner à la maison où quelques voisins étaient réunis, nous attendant à ne rien voir, et les enfants ayant pris leur parti.  A peine avions-nous à moitié dîné, que j’ai vu accourir à bride abattue un officier à cheval. Il m’a annoncé la visite de l’Empereur qu’il ne précédait que de quelques minutes. Je n’avais à la fabrique ni chefs, ni ouvriers, tous étaient allés sur la route pour voir le cortège et j’étais moi-même trop heureux d’être revenu à la maison et, plus encore, d’avoir différé un voyage à Paris que je devais faire à cette époque. J’ai fait sur-le-champ courir le portier à Essonne pour avertir le chef poudrier qui avait sur lui les clefs des ateliers et dont le logement était fermé, n’y ayant absolument personne chez lui. Je bouillais d’impatience et je m’occupais à faire soulever une fenêtre pour entrer chez lui lorsqu’il est heureusement accouru encore à temps. Quelques minutes après, l’Empereur est arrivé. Sa voiture est entrée dans la cour et s’est rangée du côté de notre habitation. Les gardes n’ont pu empêcher une centaine de personnes d’entrer dans la cour avec la voiture. L’Empereur, descendu de voiture, a demandé d’un ton sec et avec un son de voix de la gorge qui parait lui être naturel : « Où est le directeur ? » Je me suis présenté. Il m ‘a demandé toujours avec le même ton sec : « Pourquoi la fabrique n’est point en activité ? » Je lui ai répondu que je n’avais pas reçu d’ordre de travailler le dimanche et que ce jour était ordinairement consacré au repos des ouvriers. Il a répliqué qu’il fallait travailler les dimanches et fêtes, le jour et la nuit ; qu’il comptait sur cette fabrique pour l’approvisionnement des ports à cause de la facilité du transport par la Seine. Tout en parlant, je le conduisais machinalement vers les moulins, il y allait sans doute aussi sans y penser. Il me fit une foule de questions très serrées sur le nombre des pilons, la quantité de poudre fabriquée par chacun, celle que l’on fabriquait par jour, que l’on avait fabriqué hier. Je n’étais point préparé à toutes ces question ; elles étaient faites avec un ton sec et si impérieux, elles se succédaient si rapidement, il fallait trouver si promptement des réponses qui exigeaient quelque calcul de tête, que, je l’avoue, l’esprit assez présent pour répondre avec la vivacité et le ton positif qui eût été convenable. Il eût fallu ne pas hésiter, dire des quantités rondes et approximatives, mais je n’eux même pas cette idée, je voulais être exact, et j’avais l’air de n’être pas très bien au fait des travaux courants. Cependant, je m’en suis tiré et je suis persuadé que Bonaparte a dû s’apercevoir de mon émotion et lui attribuer l’hésitation que je mettais dans mes réponses. Il me demanda ensuite ce que j’avais en approvisionnements de matières premières, ce que je pouvais fabriquer en employant tous les moyens et ne manquant de rien. Je répondis à toutes ces questions par aperçu. Je me servais dans mes expressions du mot « kilogramme », mais il me faisait revenir au poids de marc et j’étais obligé de doubler toutes mes quantités pour arriver à cette mesure gothique. Cela me surprenait, car Bonaparte était bien assez instruit pour connaître le système des nouvelles mesures et en sentir tous les avantages, mais sans dote il était guidé par l’habitude et par le besoin de concevoir promptement. Je lui ai bien fit que je manquais d’argent, mais je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui dire que, depuis plus d’un an, je laissais mes appointements dans la caisse, ce qui était pourtant bien vrai. Je ne lui ai rien dit, ni à ma décharge, ni à ma louange. Il m’a parlé avec le ton dur et sec que l’on m’a dit généralement qu’il avait avec tous ceux qui dépendaient de lui ; il a écouté mes réponses avec attention et patience, quoiqu’en général, je lui aie parlé avec une grande liberté, ne lui ayant fait aucun compliment, lui ayant même répondu souvent sans lui dire ni « Sire », ni « Votre Majesté ». Je lui ai même dit une fois que je ne l’entendais pas ; il a répété sa question sans humeur et impatience. Je lui ai trouvé la physionomie dure et froide, la démarche peu noble, mais l’air vigoureux et la tête pensante, le son de voix aigre et guttural ; les manières, le ton peu aimables et très impérieux. Il m’a donné comme à tout le monde des preuves de la multitude de connaissances de détails qu’il a dans toutes les parties de l’administration et de la facilité avec laquelle il démêle toutes les idées et s’en sert dans les occasions, mais j’ai trouvé qu’il savait se faire craindre, obéir, admirer, et non pas se faire aimer. C’est un mélange de César, d’Alexandre, de Tamerlan, de Charlemagne, de Frédéric ; mais ce n’est point Henri IV. 

J’ai voulu consigner ici le récit de cet événement, les impressions, les réflexions qu’il a fait naître en moi. Pour ce qui concerne Eugène, voici ce que j’ai à en dire, c’est que, pendant les vingt ou trente minutes qu’a duré la présence de l’Empereur, il n’a pas cessé d’être auprès de moi et d’écouter tout ce que nous disions ; mais je ne sais cela parce qu’il me l’a dit depuis et que tout le monde me l’a affirmé. Je ne l’ai pas vu un seul moment tant j’étais préoccupé du soin de répondre. Au surplus, l’écuyer Caulaincourt était derrière et repoussait tous ceux qui voulaient approcher. M. Chapelain, mon élève, n’a pu parvenir à s’approcher de nous ; apparemment qu’on a fait moins d’attention à l’enfant. Lorsque l’Empereur est monté dans sa voiture, je lui ai demandé ses ordres ; il m’a répondu qu’il me les ferait donner par le ministre. Il est parti et, quelques minutes après, il m’envoya dire par un de ses officiers de me rendre le lendemain, à dix heures du matin, à Fontainebleau pour m’entretenir plus longuement, disait-il. Ce voyage a fait beaucoup jaser dans le canton, a causé beaucoup d’inquiétude à ma femme et, sans me donner aucune crainte, m’a tourmenté passablement. J’ai employé  la soirée à faire des notes pour répondre catégoriquement à toutes les questions possibles ; je suis parti le soir même pour coucher en route, je n’ai pas dormi de la nuit, je suis arrivé à Fontainebleau à huit heures du matin. Je me suis habillé, j’ai déjeuné et, à dix heures, j’étais au château. J’y ai pénétré facilement, mais tout le monde était surpris que j’eusse à parler à l’Empereur. Il était occupé à visiter le château avec ses architectes. Enfin, il a traversé à deux ou trois reprises  la pièce où j’étais et m’a regardé avec son air dur. Il a paru surpris de ce je ne baissais point les yeux et, au contraire, je les fixais sur lui avec assurance. Il m’a renvoyé au Ministre de la Guerre (Berthier) avec lequel j’ai conféré à deux reprises et que j’ai trouvé assez affable, mais u peu ahuri. On disposait d’une chasse qu’il devait commander en qualité de Grand veneur ; toute la cour était en habit de chasse. J’ai attendu longtemps et j’ai vu toute la foule de ces courtisans d’hier qui s’agitaient et avaient toute la mine de ne pas savoir encore bien leur métier. Alex. Berthier m’a transmis les ordres positifs de l’Empereur et je me suis retiré. J’ai été me promener dans la forêt avec un ami qui m’avait reçu chez lui, mais j’étais trop agité pour jouir de la promenade. Je suis revenu le lendemain à la maison où j’étais attendu avec impatience, et les habitants d’Essonne et de Corbeil, qui s’étaient épuisés en conjectures, ont vu que la montagne avait enfanté une souris, et que j’étais revenu comme j’étais parti, ce qui a fait cesser les coups de chapeau  dont j’avais été accablé la veille. 

Pierre ROBIN

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( 31 juillet, 2017 )

Un épisode de la guerre d’Espagne. Récit d’un témoin oculaire.

Espagne6

L’auteur de ce récit est le capitaine Courtot, du 23ème régiment d’infanterie légère, qui commandait une des compagnies du 3ème bataillon faisant partie de la garnison d’Astorga. Le manuscrit trouvé dans les papiers de cet officier est entièrement écrit de sa main ; il paraît être le brouillon, d’un rapport qui lui fut demandé, à sa rentrée en France, pour être adressé à l’Empereur.[1]

Les troupes qui occupaient la ligne de l’Orbigo, ayant reçu l’ordre le 10 juin 1812 de se concentrer du côté de Salamanque, la garnison d’Astorga, composée des 3ème  et 4ème bataillons du 23ème  léger et d’un bataillon du 1er de ligne, formant en tout  1.200 hommes fut livrée à elle-même à dater du 10. Le 13 juin, l’armée espagnole de Galice, forte de 12.000 hommes, commandée par le général Castanos, se présenta devant la place et commença les travaux de siège. Après une résistance opiniâtre de soixante-sept jours et la garnison ayant absolument consommé ses vivres [selon les « Mémoires » de Marmont, la garnison d’Astorga n’avait de vivres que jusqu’au 17 août] et épuisé toutes ses munitions d’artillerie, la résolution fut prise, par le conseil de guerre, de se faire jour au travers des ennemis pour rejoindre l’armée de laquelle on n’avait plus de nouvelles et dont on ignorait la position.     

Cette résolution hardie fut reçue avec satisfaction par la garnison et déjà les ordres étaient donnés pour sortir de la place dans la nuit du 18 au 19 août. Lorsqu’un parlementaire envoyé par le général Castanos, vint présenter une capitulation que notre brave général, ainsi que nos autres chefs, crurent pouvoir accepter sans déroger à l’honneur des armées de Sa Majesté [cette garnison joua de malheur. Le général Foy, après l’évacuation de Madrid, reprit le commandement de deux divisions d’infanterie et d’une de cavalerie légère, avec la mission de retirer de Toro, de Zamora et d’Astorga les garnisons qu’on y avait laissées. Celles des deux premières places furent ramenées, mais celle d’Astorga s’était rendue la veille du jour où le général Foy arriva. Il n’y trouva que les malades et les blessés qu’il ramena ; il lui fut impossible d’atteindre l’ennemi. (« Mémoires du roi Joseph »)] La base de la capitulation portait : que la garnison d’Astorga sortirait de la place dans la matinée du 19 avec armes et bagages, deux pièces de campagne, tambour battant et mèche allumée ; qu’elle déposerait ses armes sur le glacis ; qu’on les chargerait sur des voitures qui marcheraient escortées d’un cinquième de la garnison, entre les bataillons du 23ème léger et du 1er de ligne ; que les officiers conserveraient leurs épées et leurs bagages et les soldats leurs sacs et que toute la garnison serait conduite, sans délai, aux avant-postes de notre armée que le général Castanos nous assurait être dans les mains de l’armée du Portugal. Mais loin de tenir aux traités signés, nous éprouvâmes, aussitôt les armes déposées, la plus affreuse trahison ; non seulement on nous enleva nos épées et tous nos bagages, mais encore nous eûmes la douleur de voir dépouiller nos braves soldats et de nous voir traîner de prison en prison et traiter de la manière la plus infâme. Aujourd’hui, cette garnison, qui méritait un meilleur sort, se trouve dispersée dans divers endroits de la Galice, espérant encore de voir réaliser cet échange qui est le plus cher désir de tant de braves qui végètent si misérablement. Au lieu de nous conduire aux avant-postes de notre armée, on nous conduisit dans les Asturies où nous fûmes enfermés dans une prison et réduits à coucher sur la paille. L’approche des Français nous fit conduire à La Corogne. Nous eûmes le nouveau chagrin d’y trouver cent quarante officiers, compagnons d’infortune qui étaient enfermés dans le fort de San Anton, situé à l’extrémité du port au milieu de la mer. C’est là que ces braves officiers ont pour logement dix casemates humides et malsaines, ayant pour se coucher de chétives paillasses, pour traitement une ration de pain noir et vingt sous qu’il arrive souvent qu’on ne leur paye point ; aussi par le prix exorbitant des denrées de première nécessité, les pauvres infortunés sont-ils réduits à prendre une nourriture grossière et malsaine et dans leur triste situation, ils n’ont même pas la satisfaction de distraire quelque peu leurs ennuis par une promenade salutaire qu’on a la barbarie de n’accorder qu’à un officier par jour, et encore est-il escorté par un soldat. Les soldats qui se trouvent à La Corogne sont enfermés dans le fort de… [nom laissé en blanc dans le manuscrit] dans lequel ils ont à peine assez de place pour se coucher sur une mauvaise poignée de paille qu’on ne leur change que fort rarement, couverts de baillons, dévorés par la vermine ,ne sortant jamais, et ne recevant pour traitement que 450 grammes de ration de pain et six sous par jour qu’on ne leur paye que fort rarement.

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Exaspérés par ces mauvais traitements, sept officiers, compagnons de captivité au fort de San Anton, à La Corogne, résolurent de tout risquer pour reconquérir leur liberté et pour venir reprendre du service dans les armées françaises. Dans la nuit du 9 au 10 février 1813, MM. Beille, lieutenant au 25ème régiment de dragons ; Courtot, capitaine au 23ème régiment d’infanterie légère (l’auteur du récit ci-dessus) ; Mingrenot, officier de gendarmerie ; Deschamps, du 120ème régiment de ligne ; Vitrac, commissaire des guerres ; Moreau , premier lieutenant à bord du corsaire la « Comète » et … , Américain, s’échappèrent de leur prison et se jetèrent dans un grand canot. Armés seulement de poignards au milieu de la nuit et prirent de vive force le chasse-marée espagnols le « Saint-Bonaventure » qui était mouillé dans le port au milieu des forts et qui n’était gardé que par cinq hommes d’équipage. Après avoir mis ces matelots hors d’état de résister et de crier. Les officiers fugitifs eurent assez de courage et de chance pour mettre à la voile et pour traverser tous les dangers qui les menaçaient aussi bien à la sortie de la rade qu’en pleine mer. Le 13 févier 1813, ils arrivèrent avec leur prise à Santona, port occupé par une garnison française sous les ordres du général Charles de Lameth. Le bâtiment capturé était chargé de marchandises anglaises qui furent brûlées conformément aux décrets impériaux réglant le Blocus continental et de quelques denrées coloniales qui furent vendues au profit  des capteurs.

Le capitaine Courtot, ainsi échappé des prisons de l’ennemi, reçut le certificat ci-après du général de Lameth :

« Le général soussigné, commandant la place de Santona, certifie que M. Courtot, capitaine au 23ème  régiment d’infanterie légère, est arrivé aujourd’hui dans ce port sur le chasse-marée espagnol le « Saint-Bonaventure » qu’il a capturé, avec sept autres officiers prisonniers, dans le port de La Corogne, la nuit du 9 an 10 de ce mois. En foi de quoi lui avons délivré le présent certificat pour valoir ce que de raison.

A Santona, le 13 février 1813. 

Signé : le général Charles de Lameth. »

 (« Journal de l’Empire » du 5 avril 1813).


[1] Ce récit fut publié la première fois en décembre 1903 dans le « Carnet de la Sabretache ». Les notes d’origine ont été mises entre crochets, excepté la dernière (certificat délivré par le général de Lameth) qui a été placée à la suite du témoignage.

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( 30 juillet, 2017 )

Le récit de Nicolas Nottat, brigadier du Train des équipages (Avril 1812-Octobre 1813)

Voici, les « Souvenirs » de Nicolas Nottat, brigadier du régiment du train. Ce témoignage  fut publié la première fois en juin 1939 dans la « Revue d’Histoire », par le capitaine de réserve Pierre Arnoult. Une seconde diffusion eut lieu en octobre 1953, dans la  » Revue du Train  » à l’initiative de M. Péchon, Président des  » Cadets de Saumur du Train « , mais celle-ci ne fut que partielle. Nous avons choisi de mettre en ligne intégralement ici le texte de la  » Revue d’Histoire « . Dans son avant-propos, Pierre Arnoult nous apprend que Nicolas Nottat est né à Ceffonds (Haute-Marne), le 10 février 1790. Il « appartenait à une famille de cultivateurs ». Arnoult Le récit de Nicolas Nottat, brigadier du Train des équipages (Avril 1812-Octobre 1813) dans TEMOIGNAGES train-des-équipages-224x300précise :  » Conscrit de l’an 1810, il fut incorporé le 31 mai 1809 au 2ème bataillon des équipages militaires « . Nottat est en Espagne en 1810-1811. En 1812, l’Empereur crée « de nouvelles unités d’équipages militaires pour aller, en Russie, transporter les vivres et les bagages de la Grande Armée ». Nicolas Nottat est affecté alors à la 1ère  compagnie, 18ème  bataillon des équipages militaires et « reçoit dès le 21 mars 1812, les galons de brigadier ». Le 10 avril de cette même année, il part pour Moscou… [dans le fac-similé de son livret militaire, reproduit dans l’édition de 1939, on apprend qu’il était brigadier appartenant à la 1ère compagnie du 4ème escadron du Train des équipages ; et qu’il y est entré comme simple soldat le 25 mai 1809]. Laissons-le nous raconter son périple… 

C.B.

Vers la Grande-Armée. De Paris à Moscou (10 avril-11 octobre 1812). 

L’an 1812, le 10 avril, nous sommes partis de Paris pour nous rendre à Mayence, très bien montés et équipés tout à neuf. Première destination. Partis de Mayence pour nous rendre à Berlin. Seconde destination. Partis le 2 juin pour nous rendre à Bromberg. Troisième destination.  Partis le 18 juin pour nous rendre à Koenigsberg. Quatrième destination. Là, nous sommes restés dix jours pour le rétablissement des chevaux. Partis le 12 juillet pour nous rendre à Kowno. Cinquième destination. Là, nous sommes restés six jours aussi. Partis le 4 août pour nous rendre à Smolensk. Sixième destination et première ville de Russie. Pour y arriver, nous avons eu bien de la peine. Nous avions touché le pain pour huit jours à Wilna [aujourd’hui Vilnius, en Lituanie] , et le lieutenant voulait le garder pour le donner par ration tous les jours. Mais les soldats ont voulu tout avoir de suite, et il a été très difficile de vivre quand cela a été mangé, parce que l’on avait encore beaucoup de chemin à faire pour arriver à la ville de Smolensk. L’on ne trouvait que de la nourriture très médiocre, qui était du seigle ou du blé cuit dans de l’eau, et quelquefois un peu de farine, dont on faisait de la bouillie avec du lait et du sel, car la graisse était très rare. En partant de Smolensk, nous avons été contraints de forcer l’allure pour marcher avec un corps d’armée, parce que l’on craignait trop le danger. Mais à trois jours de marche, nous avons été réduits à rester dans une poste une dizaine de jours. La plus grande partie de nos chevaux ont péri, et l’on a été obligé d’aller à 10 ou 12 lieues à la ronde de cet endroit pour pouvoir en trouver. L’on rapportait tout ce que l’on trouvait à l’égard de nourriture [sic], tant pour les chevaux que pour les hommes ; et quoique l’on s’y prenait de cette manière, on avait bien de la peine à vivre. Nous sommes partis de cette poste aux environs du 20 septembre avec 32 fourgons, attelés tant de chevaux du pays que des nôtres. Notre compagnie a marché seule. Il y avait des hommes qui avaient trois et quatre chevaux chacun, parce que déjà beaucoup d’hommes étaient décédés, tant par maladies du pays que d’autres, et parce qu’ils n’avaient pas leur nourriture ordinaire. Quoiqu’il y avait, soi-disant, grand danger, nous avons marché, nous tenant toujours bien sur nos gardes la nuit et le jour. La nuit, on ne dormait que le moins possible, parce que l’on craignait trop. La nourriture n’était pas très excitante non plus : c’était du seigle et du blé cuit dans de l’eau et du sel. Si l’on trouvait du pain, c’est qu’on le prenait quand on le mettait dans le four ; autrement, on n’en trouvait jamais. Nous avons été l’espace de trente-six jours, de Smolensk à Moscou, sans avoir une seule ration. 

La retraite. De Moscou à Kowno  (19 octobre-15 décembre 1812). 

Nous sommes arrivés dans cette ville le 11 octobre, et nous y sommes resté onze jours, sans toucher de pain du tout. On donnait pour ration un peu de farine et de viande. Pour les chevaux, on allait chercher à 3 ou 4 lieues de la ville, plus ou moins, chercher toutes sortes de marchandises, comme seigle, avoine et foin. Pour les hommes : choux ou pommes de terre. Quand on a été un peu approvisionné, il a fallu battre en retraite de cette ville. On l’a évacuée le 19 octobre, par une autre route que celle où on y était entré. Plusieurs de nos fourgons étaient chargés de gros pains de seigle, et d’autres compagnies avaient de la farine. Nous avons été une quinzaine de jours avec quelques bêtes que nous avions emmenés. Les uns les tuaient, et les autres donnaient de la farine, pour faire du pain. A défaut de pain, on servait de suif pour faire de la bouillie avec de la farine. Au bout de ces quinze jours-là, nous avons été forcés par l’armée russe de reprendre l’ancienne route où était donnée la bataille de Mojaïsk, du 20 au 25 septembre, avant d’arriver à la ville de Moscou. Sur cette ancienne route, que l’on a reprise, le froid et la faim s’étant fait sentir à l’extraordinaire, et l’armée étant cernée sur la droite, sur la gauche, devant et derrière, il était presque impossible de trouver de quoi manger. Enfin, on comptait toujours sur les villes où nous étions passés en allant, pour s’y faire faire quelque habit ou prendre soulagement de repos ou de nourriture. Et point du tout ! Le plus vite qu’il était possible de partir, c’était le meilleur. D’abord, la première de ces villes, qui était Smolensk, il était impossible d’entrer. Là, on a repris quelques troupes qui n’avaient pas été jusqu’ à Moscou, n’étant pas bien portantes. Après le départ de cette ville, pour arriver à Wilna, le froid et la faim se sont fait sentir si excessivement, que les soldats mouraient faute de subsistance, et que les chevaux aussi. Comme l’on était, tous les matins, sujets à être attaqués par l’ennemi, l’on allait éveiller les officiers supérieurs par le bras. Beaucoup de soldats restaient là, parce que l’on partait très souvent à la muette .Entre ces deux villes, il y a eu trois feux de bivouac, et dans chacun il est resté quelques soldats morts de froid ou de faim. Car, au lieu d’y trouver du pain, on avait communément grand peine à trouver de l’eau : les ruisseaux, les lacs et les grandes rivières étaient gelées si fort, qu’on aurait eu cassé la glace à grand’ peine pour le moment où il aurait fallu partir. L’on ne buvait que de l’eau de neige, et l’on se trouvait très content quand on avait quelque chose pour la faire fondre, car cela n’arrivait pas toujours. Si on voyait quelquefois du pain, c’était grâce à des Polonais qui se détachaient un peu loin de la route et qui savaient la langue du pays. Mais ils ne faisaient que paraître et disparaître. Ce n’était pas un prix, c’était de l’argent tant que l’on en voulait Le plus fort de la nourriture était de cheval, que l’on montrait au feu d’un bâton, car les pots ou marmites étaient si rares, que souvent on ne s’en servait pas du tout. 

A Borisow, il est resté beaucoup d’artillerie et d’autres troupes aussi, parce qu’il y avait une rivière qui s’appelle la Bérésina. Elle était cependant gelée, mais pas assez fort. Elle n’était cependant pas très large, mais profonde, avec des marécages de chaque côté. Quoiqu’il y avait deux ponts, ce n’était pas suffisant pour passer. On s’y portait, et celui qui avait le malheur de tomber ou de passer par-dessus ne pouvait pas se relever. Enfin, on a tout perdu, de Smolensk à Wilna : artillerie, équipages et beaucoup d’hommes. Jusqu’à des trésors d’argent en métal, que l’on a jetés dans une rivière, à Orcha, dans les trous les plus profonds qu’il a été possible de trouver. Il n’y a eu de sauvés que le trésor de l’Empereur et celui du prince Murat, d’argent fabriqué ou d’or. Et encore, celui de l’Empereur a été perdu à 1 lieue de Wilna, au bas d’une petite côte [Celle de Ponari]. Nous avons été forcés de l’abandonner par la force armée russe, et la neige, et le verglas, qui contribuaient fort à ce que les chevaux ne pouvaient avancer, comme aussi le défaut de nourriture. Celui du prince Murat est venu tout proche de Kowno, à 25 lieues plus loin. En abandonnant ces trésors, ceux qui les escortaient et y ont mis le feu auraient fait leur fortune s’ils n’avaient pas été pris à peu de distance de cet endroit.  En arrivant à Kowno, il y avait des juifs qui vendaient du rhum, et même des caves qui étaient abandonnées. Beaucoup de soldats se sont mis à boire de cette liqueur, très douce à boire et très forte de son naturel. Les hommes étant très faibles faute de nourriture, il en est resté beaucoup dans cette ville. D’ailleurs, sur cette route-là, on ne trouvait pour nourriture que du cheval et du navet ou de la betterave. Et si l’on voulait exposer quelque peu de bonne nourriture, il fallait exposer sa vie plus qu’à l’ordinaire. On était beaucoup sur la grand’route, et les hommes qui y marchaient étaient très bien portants. Mais ils tombaient et au bout de cinq minutes ils étaient gelés et mouraient de suite. Il y en avait qui avaient les pieds gelés, d’autres les mains, les oreilles et le nez. Si on se trouvait dans quelque grange pour les bivouacs, on y faisait du feu, quoique couverte en paille. Il y entrait du monde tant qu’il était possible d’en tenir. Les derniers qui venaient pour y entrer, et qui ne le pouvaient, croyant qu’on ne voulait pas leur faire de la place, mettaient le feu dans la grange. Alors, ceux qui n’étaient pas bien disponibles pour se sauver bien vite, restaient dans le feu aussi. Je vous dirai : il faut avoir bon courage et bon cœur pour ne pas y penser, ayant vu la manière dont s’est passée cette retraite. 


La fuite à l’ouest. De Kowno à Koenigsberg (16-31 décembre 1812). 

Pour moi, j’ai eu les pieds gelés, les oreilles et le bout du nez . C’est la cause pour laquelle j’ai été fait prisonnier. Après avoir passé Kowno, ayant trouvé des pommes de terre et croyant nous en faire un grand régal, nous nous étions introduits dans une maison pour les faire cuire. Deux ou trois cosaques, avec des paysans, nous en ont fait partir, déclarant pour défaite que ceux qui étaient catholiques pouvaient sortir. Tous ceux qui se trouvaient dans cette passe leur montrèrent des marques de cette religion. Après cela, nous sommes revenus jusque dans une petite ville de Pologne prussienne sans être arrêtés, quoiqu’ayant été presque tous les jours chassés par des domestiques de barons. Ils se permettaient de prendre des mauvaises armes. Ils prenaient tout ce que l’on pouvait avoir, soit en argent ou autrement. Ils prenaient aussi les épaulettes des officiers. Dans cette ville, nous avons été arrêtés par des cosaques qui nous fouillèrent partout, jusqu’à regarder dans la bouche. Puis de là, ils nous menèrent dans une très grande chambre chez des juifs qui en avaient la surveillance. Nous y sommes resté quatre jours, sans feu ni vivres d’aucune manière. Tous ceux qui étaient bien portants sont devenus faibles. Aussi, la cinquième nuit, nous sommes partis de cette chambre. Il y en avait plus de la moitié de morts. Quand nous sommes sortis en abandonnant la chambre, les morts étaient devant la porte, l’un sur l’autre. A peine si on pouvait passer. Nous avons marché, à 3 ou 4, pendant trois ou quatre jours. La veille de Noël, ne pouvant trouver de maisons pour coucher, l’un de camarades se rappela qu’il avait sauvé un louis de 24 francs d’entre les mains des cosaques. Les paysans n’ont pas voulu s’en rapporter à nous, et ils ont voulu aller chez un juif pour se contenter. Quand ils ont vu cela, ils nous ont fait partir par force sans qu’ils ne rendent rien, à coups de bâton.Et puis, j’ai quitté ces camarades, et j’ai marché seul, avec beaucoup de peine, jusque tout proche de Koenigsberg.A 2 lieues de cette ville, je suis entré dans une maison pour me changer. Il y arriva un commandant russe, qui me demanda si j’étais Français. Je lui dis que non, e que j’étais Espagnol Il me répéta plusieurs fois, en très bon français :  » Il va passer des voitures qui ramassent les convalescents, et tu monteras dedans.  » A force de le dire, je lui donnai à entendre que oui, et il ma dit :  » Si je savais que tu ne le fasses pas, je te ferai prendre de suite par mes gendarmes « . Il partit de suite pour se rendre à la ville, et je partis de derrière, tout au désespoir de ne pouvoir traverser cette ville, rapport à la grande rivière qui y passe, et parce qu’il n’y avait pas longtemps qu’il regelait. Cependant, je me suis tiré sur la gauche de cette ville. Voyant du monde qui s’y promenait avec des traîneaux, cela me rassura. Je m’en fus, après avoir passé cette rivière, dans une maison où la bourgeoise était seule. Elle m’aurait donné quelque chose, mais son mari arriva de la ville, et me dit que je n’avais qu’à y aller chercher du pain. 

La fuite continuelle. De Koenigsberg à Graudenz (janvier-février 1813).

Je fus obligé de partir de suite. Je marchai jusqu’à 8 heures du soir, rien qu’à travers des campagnes, et puis je m’arrêtai, à 2 lieues de la ville, dans une maison un peu éloignée de la route, où j’ai eu bien de la peine à me faire recevoir.Mais il y est arrivé des cosaques russes un peu plus tard que moi. Le fourrier y vint pour faire les logements. Je fus battu par lui à coups de plat de sabre. Il m’en donna tant qu’il ne fut pas rendu. Et puis, il dit aux paysans de ne pas me laisser sortir. Leur capitaine y revint. Il avait été blessé par les Français ; et pris d’eau-de-vie, il me fit faire plus de dix fois le tour de la maison à coups de sabre. Il regardait à chaque instant avec son pouce le taillant de son sabre pour voir s’il coupait bien. Et puis, quand il fut content de ma battre, il me prit par les cheveux et me jeta sur de la mauvaise paille, dans un coin de la maison. Il me jeta son sabre, et puis il défit son ceinturon autour de moi et me jeta le fourreau aussi. Il m’attrapa avec la monture de son sabre sur le front, où il me leva une petite bosse comme une noisette, qui dura bien six mois. Et puis, il me prit par le bras et me releva. Il envoya chercher par ses domestiques un grand sac tout rempli d’habits de généraux et maréchaux de France, tout galonnés d’or avec les croix et les crachats. Puis il les retira l’un après l’autre sur la table, me mettant le poing dessous le nez et me disant :  » Napoléon capoute [Kaput] « Après m’avoir fait tout cela, ils me mirent à la porte. Me tenant encore par le bras, il me ramena et me donna deux pommes de terre pour mon souper. Et puis, il me fit enfermer dans une chambre neutre. Il n’y couchait qu’un chien ; et en me mettant dans cette chambre, le domestique de la maison dit au chien :  » Chien, voilà un camarade pour toi dormir la nuit . «  Tout cela ne me fit aucune impression. Cependant, j’en fus bien huit jours sourd et muet. Mais sitôt que je fus dans cette chambre, j’aperçus des petites croisées en plomb, et j’en soulevai une .Je me dis en moi-même :  » Voilà qui est bon ; je m’en vais dormir un peu, et qu’ils soient tous couchés, je partirai.  » Je ne manquai point le coup. Cependant, ils croyaient bien m’emmener à la ville le lendemain. Et point du tout ! Car je partis sur les [coups de] minuit. Je marchai sur la route jusqu’au jour, et puis je m’en éloignai un peu pour pouvoir trouver à manger. Je craignais tant ces maudits cosaques que de si loin que je les voyais, je m’écartais encore de la route. Croyant la retrouver pour marcher la nuit, point du tout ! Je fus obligé de coucher dans une grange un peu éloignée d’un village. J’en cassai le cadenas avec un gros morceau de bois, parce qu’il y avait des russes couchés dans ce village. Je marchai dans un chemin de traverse qui me mena dans des bois où je fus bien dix jours sans savoir où j’allais, ne trouvant que des maisons comme des ermitages. Je m’y trouvais très bien, parce qu’on n’avait vu encore aucune troupe de quelques nation que ce soit. En sortant de cet endroit, je me trouvai chez un baron, qui me fit très bien dîner, me donna deux ou trois sous, et me montra la route que je devais tenir. Sitôt que je fus sur cette route, je rencontrai un cosaque qui venait en ordonnance, à cheval ; il me fit retourner à peu près cinquante pas en arrière et me prit ces deux ou trois sous que j’avais. Puis il me quitta, en disant à un paysan qui était avec moi de me faire arrêter au premier poste de leurs gens. Mais ce n’était pas l’intention de cet homme-là : il suivit son chemin, et moi je me détournai sur la gauche de cette route, avec bien de la peine pour trouver à coucher. Le lendemain, je partis, et me trouvai, à peu près à midi, dans une grosse ferme où il n’y avait que les files de la maison. Là, j’ai très bien dîné. Puis, je défis mes souliers, parce que mes pieds me faisaient trop mal ; je les avais gelés, à part les deux gros doigts ; l’on voyait les os à découvert, et au pied gauche, tous les autres ongles étaient tombés. Ces jeunes filles me donnèrent du linge pou les envelopper, car cela leur faisait pitié. Je restai dans cette maison pour coucher. Le soir, il y arriva des Russes. Les gens ne savaient pas quoi faire de moi. Ils m’ont caché et m’ont fait bien souper. Puis, ils m’ont amené chez leur batteur, dans une maison un peu éloignée de chez eux.  

Le lendemain, je partis au travers des bois et des plaines, et je me trouvai chez un baron qui me fit bien dîner. Je ne restai pas chez lui, parce qu’il craignait les Russes. Il m’envoya dans un village où je fus reçu par ses ordres Parti de là, je me trouvai chez un baron polonais, où je dînai, et m’en fus, toujours traversant les bois et les montagnes. Mais, en traversant une très grande forêt, je me trouvai dans un atelier de charrons russes, qui travaillaient au bois pour l’usage de leur artillerie. Je m’approchai de ceux qui ébauchaient. Sitôt que je les vis, je regardai de quel côté il fallait me sauver. Mais point du tout ! il y en avait tout autour de moi. Ils m’appelèrent. Je fus auprès de leur feu. Ils allaient partir, et ils me donnèrent une croûte de pain qu’ils avaient de reste. Mais je ne la mangeai pas d’un trop bon courage, quoique j’avais faim, parce que j’avais peur qu’ils m’emmènent avec eux. Cependant, les uns voulaient me faire marcher, et les autres ne s’en souciaient pas. De cette manière, je restai un peu en arrière et ils me laissèrent là. Moi,ne sachant où aller coucher, car il était nuit, je fixai des maisons par la fumée qui en sortait au milieu des bois. Étant arrivé auprès de ces maisons, elles étaient remplies de Russes. Moi, au désespoir, ne sachant pas comment faire pour en trouver une pour coucher, je marchai à tout hasard au travers des bois. Je me trouvai sur un étang, perdu au moins six heures. Cependant, à force de marcher j’entendis un moulin. Ayant peur de tomber dans l’eau, je me tirai sur le côté, j’aperçus de la lumière, ce qui me rassura, et je fus coucher là. J’étais si bien perdu, que le matin, en sortant de la maison, je ne savais quel chemin prendre. Je le demandai à des personnes, et je ne voulus pas les croire. Quand je fus sur la grand’route, je demandai à une femme que je trouvai sur la route de Graudenz. Elle me dit que c’était sur la gauche, et moi je croyais être sur la droite. Je marchai toujours, continuant la route avec beaucoup de peine, toujours trouvant des parcs de Russes. Cependant je parvins à 6 lieues de Graudenz sans aucune interruption.

Arrivé là, un dragon russe m’aperçut, qui allait en vedette. Il m’appela, et moi je marchai mon chemin droit. Il redoubla quand il vit cela. Il monta à cheval et me poursuivit plus d’une lieue avec un paysan. Heureusement, il y avait des enclos entourés de perches et de gros fossés remplis de neige. Je passai au travers, et eux prenaient le tour : ce qui me sauva. Quand il vit que j’approchais du bois, il retourna. Et moi, je marchai au travers du bois, toujours appréhendant ces Russes ; et la moindre des choses que j’entendais, j’étais à me cacher. Pour coucher le soir, je fus dans une maison au milieu de la campagne, entre les bois. C’était comme une véritable gargote, et on a eu bien de la peine à me recevoir. Le lendemain, je partis par un très mauvais temps. Je traversai une route toute remplie de Russes. Je me trouvai chez une dame polonaise, qui me fit très bien dîner et me donna des moufles et du linge pour envelopper mes pieds. Je me faisais Français dans ces maisons-là. Elle me donna aussi une pièce de dix-huit à vingt sous. Et puis je partis, parce qu’elle craignait les Russes et je me fis de suite Espagnol. Je vins dans un village où il y avait de la garnison prussienne. Je ne savais pas de quelle manière m’y prendre pour entrer dans une maison. Mais eux, voyant que j’étais Espagnol, m’ont laissé entrer. 

Sur la route de Berlin. De Graudenz à Stettin (février 1813).

Le lendemain, j’entrai dans la ville très forte de Graudenz. Je restai trois jours dans une maison où les soldats faisaient leurs divertissements et me donnaient à boire et à manger du pain, de la bière ou de l’eau-de-vie. Il y survint un sergent français qui, depuis trente ans, servait dans ces troupes et était parisien de nation. Je me fis Français à lui, et lui demandai si quelqu’un de leurs officiers avait besoin de domestique. Il me répondit qu’il s’en informerait, et même que leur major serait bien aise d’avoir un Français, et qu’il me rapporterait la nouvelle le lendemain matin. Mais moi, qui demandais de l’ouvrage et priais le Bon Dieu de n’en point trouver, comme ni Français, ni Russes n’entraient dans cette ville, je partis dès le matin, parce qu’ils me menaçaient déjà de me faire arrêter. Tout en sortant de cette ville, l’on m’indiqua le chemin de Thorn. Il me fut impossible de le tenir, parce qu’il était trop fréquenté par les Russes. A une lieue de là, j’ai appris que Thorn était investi par les Russes. Je fus obligé de retourner, de passer sur la glace [de] la Vistule, très forte rivière, et de prendre la route de Berlin. Je marchai quelques jours sans aucune interruption, et je me trouvai chez un baron qui me donna à boire et à manger. il vint une demoiselle qui me demanda si je savais lire, écrire et calculer en français. Je lui dis que oui. Elle voulait absolument que je reste. Elle parlait très bien français. Mais moi, je ne m’en souciais pas, parce que j’avais trop de vermine. Le baron me dit cependant que je ne pourrais pas passer dans une petite ville qui était toute proche. Mais je m’informai, et il n’y avait pas de troupe du tout. Ce qui me faisait plus de peine, c’était une grosse rivière à passer. Mais je la passai très librement, et fus coucher dans un village à 2 lieues de là. Je me trouvai dans une maison où il n’y avait qu’une fille, et qui a eu grand’ peine à me recevoir. Mais le père et la mère arrivèrent, et puis un gendre qui avait été prisonnier en France. Je fus très bien reçu d’eux, et je restai deux jours. Ils m’ont rechangé de linge blanc, et cela m’a ôté toute ma vermine. Après cela, j’étais beaucoup hardi. Le lendemain, je fus coucher dans un village où on me donna un billet de logement. Je fus logé chez un homme qui avait été prisonnier en France, et qui perlait bien français. Il me dit que les Prussiens et les Russes, ce n’était qu’un. C’était le 18 février. Il me dit même aussi que des hommes comme moi étaient logés dans le village, et qu’ils avaient trouvé dans cette maison des Calmoucks  [Kalmouks] qui, après les avoir piqués plusieurs fois de leurs lances, leur coupaient de la chair après les cuisses et voulaient la leur faire manger. De là, je marchai deux ou trois jours sans interruption, et je me trouvai au milieu d’un bois chez un garde forestier qui me fit dîner. Puis je continuai mon chemin dans le bois, tout rempli d’eau et de marécages. Cependant je trouvai des petits bergers et m’informai du village voisin. Ils me dirent qu’il était tout rempli de Russes, qui prenaient les chevaux et même des hommes. Aussi, sur le soir, tout le monde en partit pour sauver les chevaux dans le bois. Je couchai avec eux dans le milieu du bois, avec du bon feu. Ils me donnèrent à manger de ce qu’on leur apporta le lendemain.  Je fus obligé, rapport à ces Russes, de passer dans l’eau et dans la glace jusqu’aux genoux l’espace d’une lieue, ce qui m’a fait pleurer. La première maison où j’entrai, on m’en chassa, et puis on me rappela et on me donna du pain et du beurre. De là, je parvins à arriver en Poméranie avec beaucoup de peine, car je n’entendais que tambours et trompettes de Prussiens dans toutes les villes et tous les villages. Très souvent, il fallait que j’attende des demi-journées et même des journées entières derrière des buissons ou dans le bois pour laisser passer ces troupes-là. Il m’était impossible de trouver un village pour y coucher. J’étais obligé de chercher dans des maisons isolées dans le milieu des bois ou des campagnes. Étant arrivé dans cette province de Poméranie je me trouvai dans une maison qui tenait auberge, et j’y couchai. Il y vint des compagnons rouleurs, qui dirent au bourgeois de la maison que les Français étaient dans Stettin, à peu près à 12 lieues de cet endroit. Moi, je ne savais comment faire. Le matin, j’étais encore là à 10 heures. Il y passa un adjudant et un fourrier russes, qui allaient faire les logements dans un village voisin, et qui me trouvèrent là. Heureusement, je me fis passer pour Espagnol. Après m’avoir interrogé plusieurs fois, ils le crurent, et me firent apporter par la bourgeoise pain, eau-de-vie, bière et beurre à manger, et ils lui dirent de se dépêcher. Mais quand elle les a vus partir, elle a dit :  » Ils me disaient bien de me dépêcher, mais l’argent ne va guère vite « . De là, je m’en fus, et je me trouvai chez un jeune homme dont le père était de Strasbourg. Il craignait que l’ennemi n’y entrât et qu’il maltraitât son père. Je lui dis qu’il n’y avait pas de danger. Il me donna à souper et je couchai. 

L’échappée au sud. De Stettin en Bohême et en Saxe (mars- 10 avril 1813).

Quand je fus à 3 ou 4 lieues de Stettin, ville très forte, j’ai appris qu’elle était bloquée par les Russes. Je ne savais plus que devenir. Je retournai sur mes pas, au risque d’être prisonnier. Je me trouvai dans une maison. On me donna du pain, et en même temps on me dit qu’il y avait deux de mes camarades dans une maison voisine. C’étaient un sapeur et un cuirassier.  Nous faisant tous les trois Espagnols, nous fîmes route ensemble, demandant le chemin qui allait en Pologne, de Pologne en Hongrie, de Hongrie en Italie, et d’Italie en Espagne. Les paysans se disaient entre eux que nous passerions bien par Küstrin, et l’un dit aux autres qu’il ne sortirait pas seulement en chien de cette ville-là, car les ponts étaient bien gardés. Nous nous sommes mis en route par les chemins demandés, et nous trouvâmes trois grandes rivières. La première, on nous passa avec du monde du pays, sur une barque. La seconde, on nous passa aussi, mais après avoir marché toute une demi-journée sur les bords. Les paysans nous disaient :  » Si nous savions que vous ne soyez pas Espagnols, on ne vous passerait pas, car cela nous est bien défendu.  » On répéta encore que si, et ils nous passèrent de suite. De là, nous fûmes dans une maison, au milieu du bois, chez un garde-forestier. Il nous fit bien dîner, et puis nous lui demandâmes le chemin que nous avions envie de ternir. Il fut chercher une carte et nous le dit, et combien il y avait de lieues. Nous fûmes de là dans un village où le maire nous logea chacun dans une maison. Il vient un officier prussien, qui me demanda si j’étais Français. Je lui dis que non, que nous étions Espagnols. Cela n’empêcha pas qu’il nous fit partir, et un paysan nous mena coucher tout proche d’un autre village. De là, nous trouvâmes la troisième rivière, et nous avons tourné bien des fois avant de pouvoir passer. Cependant, sur le soir, nous avons vu un enfant qui venait à nous. Nous lui avions passé cette rivière sur les ponts ; et puis, de là, nous sommes venus tomber en Bohême, croyant être sauvés : mais point du tout ! C’était le jour de la Notre-Dame de mars. Nous sommes entrés dans la première maison. On nous donna à chacun un morceau de pain. Et, tout en sortant de cette maison, nous avons rencontré deux soldats autrichiens, qui nous ont fait retourner au premier village de Prusse. Nous avons déserté de suite, et sommes rentrés en Saxe. Le même jour, nous sommes rentrés en Bohême, croyant que c’étaient peut-être des Prussiens qui nous avaient arrêtés. Mais point du tout. La nuit étant venue, nous avons été demander des logements. Le maire étant venu, envoya chercher des soldats, et puis du monde pour nous loger. Moi, qui étais censé savoir le moins l’allemand, je fus logé le premier, et le soldat duit :  » Bourgeoise, vous ne le laisserez pas sortir demain matin que je ne vienne le chercher pour le mener à la ville.  » Moi, sitôt qu’il fut parti, je sortis derrière, laissant là un mauvais bâton. La bourgeoise me dit :  » Il faut manger la soupe « . Je lui dis que j’allais revenir. Mais point du tout ! Je m’en fus. Je marchai tout au travers des montagnes jusqu’à ce que je sois fatigué. Puis je me couchai sous un hangar jusqu’à ce que j’eus froid aux pieds, et je partis au travers des montagnes et des bois. Le lendemain, sur les 9 heures du matin, ils étaient 10 soldats qui couraient après moi, et j’ai eu mille peines de les perdre. Ils criaient :  » Halte !  » Mais point du tout ! 

Je suivis, sur la gauche d’une petite montagne, un taillis à peu près de ma hauteur, mais clair. Sur le haut de cette montagne, à gauche, il y avait un bois très grand. Ils sont entrés dedans, et moi, je tournai derrière eux. Je me trouvai esquivé d’eux de cette manière-là. Je traversai un ruisseau avec de l’eau jusqu’à la ceinture, quoique l’eau fût glacée. Je traversai d’autres montagnes dans la neige, et je n’osais plus me montrer à personne. J’entrai dans la journée dans une seule maison, où on me donna un morceau de pain, et je marchai dans les bois. La nuit, ne sachant comment faire pour me coucher, je restai jusqu’ à 9 heures du soir dans le bois, et je m’en fus auprès d’une maison. J’ouvris la porte d’une étable, et je me mis dedans, croyant partir le lendemain avant qu’ ‘il soit jour. Mais point du tout !   Je restai jusqu’ à 8 heures du matin, parce qu’il y avait trois nuits que je n’avais dormi, et j’avais très sommeil. Je ne sais comment je ne fus pas vu de ces gens-là, car c’étaient des ouvriers de bois, et leurs outils étaient dans cette étable. Je fus surpris quand je m’éveillai, de voir le grand jour par la porte ouverte. Cette maison était seule. Je sortis et dépassai la maison sur la gauche. Je vis un soldat qui se promenait. Me demandant où j’allais, je lui répondis que j’allais chez nous. Il courut après moi en appelant ses camarades. Mais, je m’enfonçai dans le bois, et ils me laissèrent aller. Je m’en fus sur le haut d’un rocher. Voyant un homme venir à moi, je lui demandai si j’étais loin de la Saxe. Il me répondit que c’était ici. Moi, je ne voulais pas le croire. C’était un ancien soldat. Il me montra les revers de son habit, de l’uniforme du pays. Je lui demandai si je pourrais coucher au premier village ; il me dit que oui. Je fus dans la première maison, on me donna du pain, et dans la seconde, je couchai. Le lendemain, je passai dans une autre maison, où on me donna à déjeuner, et je m’en fus.  Je trouvai d’autres camarades qui sortaient d’un hôpital des environs. Je marchai neuf à dix jours sans aucune interruption. 

La capture et la régression. De Saxe en Silésie (11 avril- juin 1813).

Passant dans une petite ville, je demandai des logements au maire. Il nous envoya dans un village voisin, à une lieue de la ville, avec à peu près vingt sous qu’il nous donna pour sept à huit que nous étions. Il s’y rendit aussi. Il y vint sept soldats prussiens avec un sergent. Après avoir soupé, étant couchés et endormis, ils nous ont croisé la baïonnette sur les yeux, et puis nous ont éveillés.  Le lendemain matin, ils nous ont menés à leur quartier-général. Ils nous ont bien questionnés, nous demandant pourquoi nous n’étions pas restés prisonniers dès qu’on sortait de l’hôpital. Ils nous ont fait monter en voiture, et nous ont fait retourner de 100 lieues en arrière. Tous les jours, on doublait les étapes. A la destination, qui était Breslau, on nous mit dans un corps de garde pendant un mois, à quatre sous par jour sans pain, et il fallait se nourrir là-dessus. Il y en arriva d’autres. On nous a mis dans un quartier, tous ensembles. Et puis, l’armée française a avancé, et on, nous a fait partir pour aller à Neisse en Silésie, ville très forte, où nous sommes restés deux mois et demi. Puis, au mois de juin 1813, la trêve s’est faite à Prague, en Bohême. On nous a fait partir par détachement de 200, pour nous conduire en Sibérie. Ils étaient, pour nous conduire, autant d’hommes que de prisonniers, et ils ne voulaient pas que l’on ait le moindre bâton, ni que l’on chantât du tout. Ils nous ont versés entre les mains des Russes, à deux étapes de cet endroit-là, et nous avons fait séjour. C’étaient des Calmouks [Kalmouks], qui devaient nous conduire jusqu’à notre destinée ? Ils nous ont comptés et ont fait l’appel. 

Le retour au drapeau. A Liegnitz et Bunzlau (juin 1813).

La dernière nuit, nous sommes partis, une dizaine, par les croisées d’un vieux château dévalisé où nous faisions séjour. Nous sommes partis de ce château du troisième étage, sur les 2 heures du matin, avec un bras d’escalier qui avait à peu près sept à huit pieds de long, et qui était lié avec une mauvaise courroie de sac. L’on se laissait tomber sur une petite cour, et puis l’on passait par-dessus un mur pour être sorti de la ville.  Nous avons marché deux jours et deux nuits pour rejoindre les Français, et j’ai marché ce temps pieds nus, rien que dans les bois. Nous avons rejoint l’armée à Liegnitz en Prusse. Puis, de là, on nous envoya à Bunzlau, où je trouvai mon ancien adjudant major, qui me repris, me fit entrer à 1ère compagnie. La campagne d’Espagne en 1810 et 1811, et celle de Leipzig en 1813, et de France en 1814, et de Fleurus en 1815, ne sont que des fleurs envers moi en comparaison de celle de Russie en 1812.Si j’avais appris le nom des villes et villages par où j’ai passé, je vous aurais fait une description plus ample. Mais au lieu de les savoir, je n’entrais pas seulement dedans.Je marchai du 15 décembre an 1812 au 10 avril an 1813, ce qui fait à peu près quatre mois et demi, toujours me guidant aux étoiles de nuit et au soleil de jour. Je me perdais encore très souvent,, parce qu’il fallait que je me détourne très souvent ; et je marchai seul ce temps-là. Dans cette route, je me recommandai toujours à Dieu, et je crois en avoir été protégé, car je n’aurais jamais pu réussir dans cette route-là, ayant les pieds gelés comme je les avais, et de très mauvais souliers, avec lesquels je fis de 400 lieues.

Nicolas NOTTAT 

Il ne semble pas que Nicolas Nottat ait laissé d’autres témoignages sur ses campagnes d’Espagne (1810 et 1811), de France (1814) et de Belgique (1815). 

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( 29 juillet, 2017 )

Retour sur la bataille de Waterloo. Notes de Jean de Sismondi (1773-1842)

sismondi« L’empereur savait très bien ce qu’il cherchait à dissimuler, que l’Europe entière se mettait en mouvement pour écraser la France, et que celle-ci n’avait point de forces suffisantes pour faire une longue guerre défensive. S’il avait attendu l’attaque du Nord derrière les forteresses de Flandres et fait une guerre de chicane, il aurait résisté sur ce point, mais toutes les autres frontières auraient été envahies. Paris aurait été pris; et sa situation n’en aurait pas été moins désespérée, sans qu’il y eût eu pour lui une bonne chance. Il crut plus convenable d’essayer de détruire entièrement les armées anglaises et prussiennes et d’obtenir de tels résultats qu’il déliât la coalition, qu’il intimidât les autres puissances, et fît une bonne paix. II livra la première bataille de Fleurus, qui fut gagnée, mais avec une perte très considérable, et point de résultats; il aurait pu gagner à Soignes une victoire semblable, en réunissant toutes ses forces, mais deux ou trois victoires de cette nature complétaient sa ruine, sa belle armée se serait fondue, et il n’aurait plus eu ensuite moyen de s’opposer aux autres oppressions. Il crut devoir donner davantage au hasard, mais s’assurer aussi que si les Anglais étaient défaits leur déroute était complète. Il donna au maréchal de Grouchy un corps très considérable pour observer les Prussiens et les écarter, et en même temps pour percer sur Bruxelles par Wavre, et y arriver avant lui. Si en effet les Anglais avaient été battus, cette position du maréchal Grouchy complétait leur déroute, les résultats auraient pu être immenses, la totalité de l’armée aurait été détruite ou faite prisonnière. Aussi n’était-il point vrai qu’il attendît le maréchal Grouchy au lieu même de la bataille, ni qu’il n’ait pas voulu croire l’approche de Bülow dont M. de Flahaut l’avait averti, d’après une lettre interceptée, encore qu’il fit semblant de n’y donner aucune attention il suivait son projet, et il se résignait à en courir les chances. Quant aux autres objections qu’on a faites sur la disposition de la bataille, elles auraient été louées s’il avait réussi. Une partie de son armée se promena l’arme au bras devant les positions anglaises, et ne prit jamais part au combat; mais il attaquait, avec un nombre fort inférieur, une position formidable il fallait faire illusion à l’ennemi sur la position de son armée, occuper un front égal au sien, pour ne pas se laisser déborder et montrer dans plusieurs endroits des masses qui fissent croire à l’existence d’une forte arrière-garde, en sorte que les ennemis ne sortissent nulle part de leurs positions. Trente mille hommes qui faisaient derrière l’armée des marches et des contremarches, faisaient aux yeux de Wellington plus d’effet que deux fois ce nombre agissant; celui-ci assure en effet dans ses rapports que l’armée française était double de la sienne, tandis qu’elle était inférieure de près de moitié. Pendant ce temps-là on ne combattait qu’en un seul point, au centre, que Napoléon espérait emporter. Il profitait de l’impétuosité française pour y faire faire des charges successives par des corps souvent peu nombreux, mais c’est par ces charges successives mêmes que la plupart des batailles sont gagnées, que celle-là fut sur le point de l’être. Ce fut au contraire le mouvement de toute la cavalerie, lorsque l’ordre n’avait été donné qu’à un seul corps de se mettre en mouvement, qui tourna le plus toutes les chances contre les Français. Jusqu’à cinq heures et demie l’avantage paraissait cependant encore être pour eux, et beaucoup de fuyards de l’armée anglaise avaient répandu la terreur et à Gandet à Bruxelles, mais à cette heure le corps de Bülow commença à déboucher sur la droite de l’armée, et son feu à se croiser avec celui des Anglais, dans la position même qu’occupait  l’empereur. Alors Napoléon aurait encore été à temps de se retirer, de renoncer au gain de la bataille, mais d’éviter une défaite. Le lendemain le maréchal de Grouchy serait entré dans Bruxelles, et Wellington aurait été obligé d’abandonner sa position, mais en se retirant en bon ordre. Napoléon jugea cependant que cet avantage même serait ruineux pour lui. Entre les deux batailles il aurait perdu 30,000 de ses meilleures troupes, il en aurait tué autant à l’ennemi; il aurait pris Bruxelles, mais il n’aurait pu la quitter après cet avantage, pour faire face à l’armée du pays de Liège, ou secourir celle du Rhin; il n’aurait point obtenu la paix, et il n’avait.pas de moyen à la longue pour remplacer les hommes qu’il avait perdus. La partie était devenue beaucoup plus mauvaise; cependant il n’en persista pas moins à vouloir jouer son va-tout, puisque c’était la seule chance de la gagner. Il chercha à faire prendre le change sur l’attaque de Bülow, en répandant le bruit que Grouchy arrivait derrière lui, il fit une dernière charge désespérée avec sa garde, charge dont le but fut jugé insensé par quelques-uns, puisque si elle avait réussi il n’en aurait pas moins eu Bülow sur ses derrières; cependant il ne pouvait savoir quelles chances heureuses se seraient présentées; si les positions de Wellington avaient été forcées, l’armée anglaise aurait peut-être été jetée dans une complète déroute la nuit survenait, Bülow aurait hésité à se porter en avant, il aurait cru lui-même peut-être à l’approche de Grouchy, et la grande victoire était possible jusqu’au dernier moment, quoiqu’elle ne fût plus probable. L’effroyable perte que fit la garde dans cette dernière charge, le nombre de blessés qu’on vit s’en séparer et qu’on prit d’abord pour des fuyards, et la fuite de quelques bataillons décidèrent de la déroute; elle fut d’autant plus complète que la position était devenue plus critique avant qu’elle commençât. Dès que la fuite eut commencé, tout était perdu. Bonaparte savait très bien qu’il avait  joué son va-tout. Il n’avait plus rien à attendre; il n’avait pas pu se faire tuer dans la bataille, il ne voulut pas l’être dans la déroute. Il avait cru impossible de faire la guerre de chicane et de position avant la bataille, il était bien plus impossible de la faire après. Il ne restait d’autre parti à prendre que celui de traiter aux conditions les moins désastreuses possibles. Il revint à Paris pour en donner les moyens. Il discuta avec ses conseillers les résultats que pourrait avoir son abdication dont il ne parut point éloigné dès les premiers mots qu’on lui adressa. Il se faisait encore illusion sur sa popularité, il ne croyait point non plus à cette haine si acharnée que les rois manifestent contre lui; il se figurait qu’il lui serait encore possible de vivre en simple particulier à la Malmaison, ou de se retirer en liberté dans quelqu’autre partie du monde; mais au moment où il quitta l’armée, il était déterminé à renoncer à une guerre dont il ne pouvait plus attendre d’heureux résultats. Il se sacrifiait lui-même sans hésiter, comme il avait déjà fait l’année précédente, parce qu’il regardait une Vendée, une guerre civile dans les provinces, une lutte prolongée contre toute l’Europe, comme une calamité pour la France, qu’il ne voulait pas attirer sur elle pour sa seule cause.

(« Notes de Sismondi sur l’Empire et les Cent-Jours » in « Revue historique », Janvier-avril 1879, pp.376-379).  Propos recueillis le 20 juillet 1815 auprès d’Alexandre de Girardin.

 

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( 28 juillet, 2017 )

Napoléon descendant du fameux Masque de fer ?

N13

Dans le « Mémorial de Sainte-Hélène » du comte Las Cases, on peut lire à la date du 12 juillet 1816 le fait suivant : « La conversation a conduit aujourd’hui à traiter le masque de fer. On a passé en revue ce qui a été dit par Voltaire, Dutens, etc., et ce que l’on trouve dans les Mémoires de Richelieu : ceux-ci le font, comme l’on sait, frère jumeau de Louis XIV et son aîné. Or, quelqu’un a ajouté que travaillant à des cartes généalogiques, on était venu lui démontrer que lui, Napoléon, était descendant linéal de ce masque de fer, et par conséquent descendant l’héritier légitime de Louis XIII et de Henri IV, de préférence à Louis XIV et à tout ce qui en était sorti. L’Empereur, de son côté, a dit en avoir en effet entendu quelque chose, et i la ajouté que la crédulité des hommes est telle, leur amour du merveilleux si fort, qu’il n’eût pas été difficile d’établir quelque chose de la sorte pour la multitude, et qu’on n’eût pas manqué de trouver certaines personnes dans le Sénat pour les sanctionner, et probablement, a-t-il observé, celles-là mêmes qui plus tard se sont empressées de la dégrader, sitôt qu’elles l’ont vu dans l’adversité. On est passé alors à  développer les bases et la marche d cette fable. Le gouverneur des îles Sainte-marguerite disait-on, auquel la garde du Masque de fer était alors confiée, se nommait M. de Bonpart, circonstance au fait déjà fort singulière. Celui-ci, assurait-on, ne demeura pas étranger aux destinées de son prisonnier. Il avait une fille ; les jeunes gens se virent ; ils s’aimèrent. Le gouverneur en donna connaissance à la cour ; on y décida qu’il n’y avait pas grand inconvénient à laisser cet infortuné chercher dans l’amour un adoucissement à ses malheurs; et M. de Bonpart les maria.

Celui qui parlait en ce moment disait que quand on lui raconta la chose, qui l’avait fort amusé, il lui était arrivé de dire qu’il la trouvait très ingénieuse ; sur quoi le narrateur s’était fâché tout rouge, prétendant que ce mariage pouvait se vérifier aisément sur les registres d’une des paroisses de Marseille qu’il cita, et qui ne attestait, disait-il toutes les traces. Il ajoutait que les enfants qui naquirent de ce mariage furent clandestinement, ou sans bruit, écoulés vers la Corse, où la différence de langage, le hasard ou l’intention avait transformé leur nom de Bonpart en Bonaparte, et Buonaparte; ce qui au fond présente le même sens. »

 

 

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( 25 juillet, 2017 )

Souvenirs sur les troupes suisses…

Souvenirs sur les troupes suisses... dans TEMOIGNAGES RS-238x300

Cette note du général Ameil a d’autant plus d’importance qu’elle rectifie et contredit un passage des mémoires du général baron de Marbot qui a provoqué en Suisse de très vives polémiques.

Il y avait à l’armée française en Russie quatre régiments suisses désignés par les numéros 1, 2, 3, 4. Ces corps étaient peu nombreux, mais d’une assez bonne composition ; ils faisaient partie du 2ème corps d’arme commandé par le maréchal Oudinot, duc de Reggio ; ils composaient la division du général de division Merle et avaient pour généraux de brigade : le général Candras et le général Amey. On avait contre ces corps  je ne sais quelle prévention… et le général de division Merle y donna peut-être lieu. Mécontent de commander des étrangers, il affectait de ne point compter sur eux pour un jour d’affaire. Il résultait que ces troupes étaient toujours en réserve, par conséquent dans une position humiliante. Cela avait encore l’inconvénient d’affaiblir le 2ème corps d’un tiers de sa force puisque jamais cette division n’était mise en action. Ces troupes suisses ne conduisirent cependant bien. Elles étaient disciplinées, couraient peu, ne s’abandonnaient pas à la maraude ; Un détachement de 300 Suisses de je ne sais quel régiment, peut-être même pris sur les quatre, fut envoyé pour faire des vivres, de Disna, sur le Dwina, à l’abbaye de Valeintzouï, sur la Drissa. Il ne comptait pas y trouver l’ennemi : il fut vivement attaqué. Il était abandonné à lui-même, sans cavalerie et avait fait une retraite de trois lieues à travers un pays découvert. Il la fit en ordre et ne fut point entamé. Il soutint même un détachement de 30 chevaux du 24ème de chasseurs qui venait de reconnaissance des bords de la Drissa [et] était vivement poursuivi.  Le 3ème régiment avait été détaché dur la droite de la Dwina pour garder la tête du pont de Roudnia. Il avait en avant de forts piquets. Le 3ème de lanciers, commandé par le colonel Lebrun, fils de l’archichancelier, était en avant, battant et éclairant le pays entre Vitebsk et Polotsk ; il fut surpris, dans son bivouac par un parti de cosaques, mis dans un désordre affreux. In ne dut qu’au chef de bataillon Grotte (du 3ème régiment) d’avoir pu se rallier e sauver les débris de son corps. Ce chef de bataillon fut mis à l’ordre pour sa bonne contenance. Le 1er régiment, qui était campé à la gauche de Polotsk, défendit, le 17 octobre 1812, les approches du camp retranché de Polotsk. Ils soutinrent l’assaut avec la plus grande fermeté. Leur courage pensa même compromettre la sûreté du camp. Ces braves régiments, après avait repoussé une attaque, sortirent des lignes la baïonnette au bout du fusil et firent un carnage affreux dans des régiments de la marine russe.

Leur succès les désunit et faillit leur être fatal. Ils rentrèrent un peu en désordre, serrés de très près… mais firent bientôt volte-face. Ces deux régiments suisses éprouvèrent une perte considérable. Le chef de bataillon Dulliker (1er régiment), de Lucerne, déjà connu pour sa conduite distinguée à Saint-Euphémie, en Calabre, fut tué glorieusement à la tête de ses plus braves grenadiers en repoussant l’un des assauts. Le colonel Castella, de Fribourg, commandant le 2ème régiment, eut un cheval tué et fut lui-même légèrement blessé. Un M. Vonderweidt, de Seedorf, dont je ne me rappelle pas le grade, eut un cheval tué. Le lendemain, dans la nuit du 19 au 20, l’évacuation de Polotsk ayant été décidée, le 4ème régiment suisse, qui avait toujours tenu garnison dans la place, fut chargé de faire l’extrême-arrière-garde et de soutenir la retraite. Il était formé sur lap lace des Jésuites et commençait son mouvement rétrograde quand les Russes débouchèrent avec la plus grande vigueur par le pont de La Polota. Les Suisses font volte-face, se précipitent en avant, refoulent les Russes hors de la ville, leur font 500 prisonniers, à la tête desquels était un certain Anglais, nommé Willoughby, fort connu par des aventures précédentes. Ce brave régiment suisse continue alors son mouvement et repasse en ordre la Dwina dont il fait rompre les ponts. Ce corps était commandé par le colonel d’Affry. On avait jusque-là regardé les troupes suisses avec indifférence. Leur contenance et leur valeur à Polotsk devient dès lors le modèle du corps d’armée. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr traitait ces troupes avec beaucoup d’égards et de considération. Les troupes suisses se distinguèrent encore plusieurs fois lorsque le 2ème corps manœuvrait en retraite pour se joindre au 9ème corps, que le maréchal Victor, duc de Bellune, amenait de Smolensko.  Le 30 octobre, elles firent la meilleure contenance  à Tsanichi et y éprouvèrent des pertes en défendant Tsanichi et en passant le pont de Smolian. Le 28 novembre, elles eurent part au combat sanglant que le 3ème corps soutint dans les bois de Borisov pour couvrir le passage de la Bérézina. Le général de brigade Candras fut tué à la tête de la brigade. Le général de brigade Amey fut fait général de division pour la conduite des Suisses à Polotsk. Comme c’est un homme fort médiocre, on peut dire qu’il dut cette faveur à la bravoure de ses troupes. 

On ne mentionna point honorablement, on ne cita même point, je crois, dans le temps, la belle conduite de ces troupes. Cela tint aux circonstances. Les malheurs commençaient ; on ne nommait plus personne, on laissait voir les résultats malheureux sans même indiquer les troupes dont le courage et la patience les avaient retardés : les Suisses méritaient un éloge authentique. Le colonel Castella se tira assez bien d’affaire et fut nommé général de brigade. C’était une preuve de satisfaction donnée aux troupes suisses. Un M. Abiberg lui succéda comme colonel.

Colonel AMEIL. 

Témoignage publié en 1907 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

 

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