( 25 mars, 2020 )

Le général PIRE

Piré«L’Empereur me charge de vous témoigner toute sa satisfaction pour la belle conduite que vous avez tenue, pour le dévouement à sa personne et pour l’amour de la Patrie dont vous avez fit preuve dans ces dernières circonstances »

(Maréchal Davout au général Piré, Paris, 19 avril 1815).

Chargé au retour de Napoléon de l’île d’Elbe, de combattre les royalistes dans le Midi, Piré força le duc d’Angoulême à signer la capitulation de La Palud le 8 avril 1815.

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( 23 mars, 2020 )

Un témoignage sur la bataille de Lützen (2 mai 1813).

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Le 2 mai, l’armée se mit en mouvement sur Leipzig. Notre corps d’armée faisant l’arrière-garde ; mais l’on s’aperçut que l’ennemi, au lieu de se concentrer sur Leipzig comme on le croyait, faisait une diversion sur la droite de l’armée qu’il cherchait à tourner ; ordre fut aussitôt envoyé au sixième corps d’armée de se porter à travers champs et au pas de course sur la droite, où le général en chef ennemi Wittgenstein avait rassemblé une formidable artillerie et toute sa cavalerie pour couper la retraite des Français, dont le gros de l’armée se trouvait être arrêté à Lützen par les forces ennemies. Nous nous trouvions ainsi, le sixième corps, exposés, afin de protéger le reste de l’armée, à une puissante attaque, et fûmes obligés de soutenir de pied ferme et pendant environ quatre heures de temps, sept charges de cavalerie, plus une grêle incessante de boulets et de mitraille qui nous décimait.  Nous n’avions pour nous soutenir ni artillerie ni cavalerie, l’artillerie ayant été soutenir ni artillerie, ni cavalerie ; l’artillerie ayant été concentrée au centre de l’armée, et la  cavalerie détruite dans la retraite de Russie, n’ayant encore pu être réorganisée.  Je ne cache pas que le premier membre que je vis être emporté par un boulet, me fit une fort désagréable impression et que, malgré toute mon ardeur martiale, je me serais trouvé plus à l’aise à une distance plus respectable des canons ennemis. Je finis cependant par surmonter passablement cette première émotion ; il n’y avait d’ailleurs pas moyen de changer de position ; et, comme on se fait à tout, le spectacle continuel des hommes frappés à mon côtés, dont les cervelles rejaillirent plus d’une fois sur moi, le tonnerre toujours roulant de centaines de canons, le sifflement des projectiles, les hourras des charges de cavalerie, le bruit de la mousqueterie, les cris des blessés, tout cela causait un assourdissement et une excitation tels qu’on ne songeait plus à sa propre conservation. 

Je vis le moment où nous allions être forcés à la retraite ou mis ne déroute et tournés par des forces supérieures, affaiblis par un combat si disproportionné ; heureusement alors le corps d’armée du général Bertrand arrivant d’une position éloignée et à marche forcée à notre secours, vint appuyer notre droite menacée et faire reculer l’ennemi. L’avantage restait aussi aux Français à Lützen, centre de l’armée, en sorte que la bataille gagnée, nous eûmes un répit bien nécessaire pour nous rajuster. Je me trouvai fort heureux d’en être quitte pour la contusion que me causa sur la nuque une balle de mitraille frappant de biais sur le collet rembourré de ma capote ; le coup m’avait violemment jeté le nez en terre, et me relevant j’avais eu un avant-goût de mon décès en trouvant mon lieutenant qui s’était mis à la tête de ma compagnie, persuadé que j’étais tué. La bataille de Lützen fut glorieusement gagnée par une armée de jeunes conscrits, mais l’absence de cavalerie en rendit nuls les résultats, et si nuls que, craignant la nombreuse cavalerie qu’avait par contre l’ennemi, nous fûmes obligés de passer la nuits formés en carrés sur le champ même de la bataille. Bien nous en prit, car à dix heures du soir et par une profonde obscurité nous entendîmes soudain le piétinement des chevaux, la trompette sonnant la charge, et fûmes cernés par la cavalerie ennemie bien déconcertée de nous trouver sur nos gardes ; la surprise était manquée, et, après avoir galopé deux ou trois fois autour des carrés en déchargeant ses pistolets, elle fut réduite à se retirer laissant de nombreuses victimes du feu à notre mousqueterie. Nous fûmes opposés dans cette échauffourée à un corps de cavaliers volontaires organisés à Berlin, jeunes gens de bonne famille et supérieurement équipés; plusieurs vinrent tomber au milieu de nos carrés. 

L’expérience d’une grande bataille m’apprit combien y est passif le rôle d’un officier subalterne ; enclavé dans un rang, il n’a le plus souvent que le mérite de la patience, rarement celui du courage actif ; à ce prix le plus lâche peut se croire être un héros.

Il ne connaît ordinairement ni les lieux, ni la force des armées, ni leur position général, ni le but des opérations, et il est réduit à s’admirer après coup, pour des exploits dont il ne se doute pas, dans des bulletins boursouflés, tandis que l’honnête  bourgeois lisant la gazette les pieds sur le chenet, sait mille fois mieux que lui ce qu’il a fait lui-même. 

Extrait des « Mémoires » de Jean – Louis RIEU (Contenus dans la série « Soldats suisses au service étranger », Genève, Jullien, 1910), reproduit dans le livre de Georges BERTIN : « La campagne de 1813 », Flammarion, 1895. 

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( 18 mars, 2020 )

La bataille de Waterloo racontée par les témoins…

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18 juin 1815. Une date mythique pour tous les napoléoniens… « Waterloo, la fin d’un monde… » comme l’a si joliment écrit le commandant Henry Lachouque. On ne compte plus les études en tout genre consacrées à cette bataille. Aussi, plutôt que de réécrire une nouvelle fois les faits de cette journée qui marque à jamais l’Histoire de notre pays mais aussi celle de l’Europe, nous avons préféré glaner çà et là quelques extraits de témoignages représentatifs. Nous avons complété ce choix de textes par une bibliographie d’ouvrages (et non exhaustive) se rapportant à Waterloo. 

Les troupes sont prêtes. La bataille éclate. 

Lieutenant au 26ème régiment d’infanterie légère et devenu aide de camp du général de La Houssaye (resté lui à Paris), le jeune Alexandre de Chéron a laissé une lettre (adressée à son général) et datée du 22 juin 1815. Il y raconte la bataille telle qu’il l’a vu :  »Le lendemain 18 juin, l’Empereur fit ses positions d’attaque. L’ennemi formait le fer à cheval devant nous. Notre corps tint la droite. La fusillade commença sur les neufs heures du matin [Chéron se trompe car tout le monde est d'accord pour dire que c'est à 11h30 que la bataille débuta]. Les colonnes d’attaque furent formées, on se porta en avant de tous côtés. L’attaque fut générale. Les soldats étaient dans un enthousiasme impossible à décrire. Les cris de  » Vive l’Empereur !  » se confondaient avec le bruit du canon. Cependant, l’ennemi, embusqué dans une position extrêmement avantageuse, protégé par une artillerie nombreuse et formidable ne parut point étonné de notre audace. Il fit un feu si terrible que nos têtes de colonne reculèrent en désordre ; alors la cavalerie chargea et dégagea l’infanterie en tuant beaucoup d’anglais ; ils prirent beaucoup de chevaux. L’ordre se rétablit et l’on continua à se battre avec un succès balancé. Enfin l’ennemi put dégager son centre pour se porter aux ailes. L’Empereur suivit ce mouvement. Les ailes tentèrent même à le rejoindre derrière nous et à nous couper la route. Le maréchal Blache [Chéron veut dire Blücher] était arrivé avec ses troupes sur notre droite. L’ennemi recommença le feu sur le centre, feu qu’il n’avait suspendu que pour nous donner plus de confiance et nous nous vîmes entourés pour ainsi dire, n’ayant pour tout point libre que la route. L’Empereur comptait sur les généraux Grouchy et Vandamme qui devaient prendre l’ennemi par derrière. Ils ne vinrent pas et nous fûmes sur les huit heures tellement pressés par des forces supérieures que nos troupes se replièrent successivement et finirent enfin par être dans un désordre impossible à décrire « .(Alexandre de Chéron, lettre du 22 juin 1815 contenue à la fin de ses  » Mémoires inédits sur la campagne de Russie. Présentés par Robert de Vaucorbeil « . Teissèdre, 2001)Victor Dupuy, quant à lui, est chef d’escadron, au 7ème hussards:  »Le 18 à quatre heures du matin, nous étions à cheval et vers huit heures, après avoir fait rafraîchir nos chevaux quelques instants, nous nous rendîmes sur le champ de bataille. Notre régiment fut détaché de la division et, avec trois escadrons de chasseurs, prit position à l’extrême droite, n’ayant pas d’ennemis devant nous ; Le combat s’engagea à notre gauche sur toute la ligne ; dès midi, la panique s’empara de quelques régiments d’infanterie du 1er corps d’armée et le sauve-qui-peut y fut prononcé. Ils fuyaient dans le plus grand désordre, je courus à eux avec un peloton de hussards pour les arrêter ; voyant parmi les fuyards, un porte-drapeau avec son aigle, je lui dis de me la remettre ; il l’avançait déjà pour me la donner, lorsque la réflexion me vint : « Je ne veux pas vous déshonorer, monsieur, lui dis-je, déployez votre drapeau, et portez-vous en avant, en criant avec moi, Vive l’Empereur !« . Il le fit sur-le-champ, le brave homme ! Bientôt les soldats s’arrêtèrent et dans peu d’instants, grâce à ses efforts et aux nôtres, près de trois mille hommes étaient réunis et avaient fait volte-face. Cette fuite était d’autant plus étonnante et extraordinaire que l’ennemi ne poursuivait pas ; mais par qui le malveillant sauve-qui-peut avait-il été prononcé ? On l’ignorait. Jusque vers quatre heures, nous restâmes paisibles spectateurs de la bataille. Dans ce moment le général Domon vint à moi ; le feu des Anglais était à peu près cessé ; il me dit que l’affaire était gagnée, que l’armée ennemie était en retraite, que nous étions là pour faire jonction avec le corps du maréchal Grouchy et que nous serions le soir à Bruxelles ; il partit. Peu de moments après, au lieu de faire jonction avec les troupes du maréchal Grouchy comme nous nous y attendions, nous reçûmes l’attaque d’un régiment de hulans prussiens. Nous le repoussâmes vigoureusement et lui donnâmes la chasse, mais nous fûmes forcés à la retraite par le feu à mitraille de six pièces de canon, derrière lesquelles les hulans se replièrent. Le colonel Marbot avait été blessé d’un coup de lance à la poitrine, dans l’attaque des Prussiens. Attaqués alors par l’infanterie, nous nous reployâmes sur le centre en battant en retraite. Dans notre mouvement rétrograde, nous rencontrâmes le maréchal Soult, major général, qui nous fit placer près d’une batterie de la garde pour la soutenir ; le canon ennemi nous fit quelque mal. »(Victor Dupuy :  » Souvenirs militaires, 1794-1816 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001). Le fameux Capitaine Jean-Roch Coignet assiste au début de la bataille :  »L’Empereur, ne recevant pas de nouvelles du maréchal Grouchy, donna l’ordre de l’attaque sur toute la ligne et la foudre éclata sur tous les points aux cris de : « Vive l’Empereur ! » (Capitaine Coignet :  » Cahiers. Présentés par Jean Mistler, de l’Académie Française. Avant-propos de Christophe Bourachot « . Arléa, 2001.) 

Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali, se trouvait près de Napoléon lors de la bataille :  »L’action commença au parc d’Hougoumont [Le château d'Hougoumont entouré de son parc et de son petit bois (aujourd'hui disparu)]. Cet endroit étant peu éloigné et assez élevé, on put voir assez facilement l’attaque et la défense. Ce fut avec beaucoup de peine que l’on parvint à en déloger l’ennemi. Les autres parties de la ligne de bataille étant éloignées ou cachées par les inégalités du sol, on pouvait bien voir à l’œil nu les divers mouvements qui s’opéraient. Une bonne partie de la journée s’était écoulée, et ce n’était que fort lentement que l’on avait gagné quelque terrain.  Dans l’après-midi, le corps prussien du général Bülow, qu’on avait pris d’abord pour celui du maréchal Grouchy, commença à faire quelques progrès et à donner des chances de succès à l’ennemi. Il était, je crois, trois à quatre heures. Au moment où les premiers boulets prussiens arrivaient sur notre droite, je fus envoyé à la ferme du Caillou pour dire à Pierron, maître d’hôtel, d’apporter une petite cantine, l’Empereur et quelques personnes de sa suite ayant besoin de prendre quelque nourriture. En allant, quelques boulets seulement traversaient la chaussée, mais, en revenant, il en arrivait une assez grande quantité. Peu loin et en arrière de l’endroit où était l’empereur, il y avait un chemin creux dans lequel était un grand nombre d’hommes tués de la garde anglaise (horse-guard) ; on les reconnaissait à leur haute stature et à leur grand casque orné d’une chenille noire.  Bülow repoussé, l’Empereur fit avancer les bataillons de la Vieille Garde sur les Anglais. La cavalerie avait déjà été lancée. Dès que la Garde eut joint l’ennemi, elle y sema la mort., et de toutes parts le fit reculer. Nos blessés, qui étaient en grand nombre, nous firent connaître l’opiniâtreté que mettaient les Anglais dans la résistance. Parmi les blessés, je vis le général Friant qui était encore à cheval ; quelques moments après, le colonel Mallet, qui était porté par ses soldats. Ce dernier me reconnaissant, me fit signe de lui donner une goutte d’eau-de-vie. Je le satisfis immédiatement : je portais le flacon de l’empereur. L’Empereur, qui, une demi-heure avant et peut-être plus, avait laissé la plus grande partie de son état-major et de son piquet d’escorte, pour diriger l’attaque de l’infanterie de la Garde, vint nous rejoindre une demi-heure après. La nuit commençait à couvrir le champ de bataille de ses ombres, lorsque le maréchal Blücher entra en ligne sur notre droite et porta le désordre dans quelques régiments français ; et ce désordre, se communiquant de proche en proche, devint général en peu de temps. Il fallut que la Garde fît un changement de front et ensuite qu’elle se formât en carrés, dans l’un desquels se réfugia l’Empereur avec sa suite pour échapper à la cavalerie prussienne qui inondait le champ de bataille. Le corps de Bülow, qui avait repris l’offensive et qui coupait déjà la chaussée, menaçait de nous envelopper entièrement. (Mameluck Ali :  » Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés et annotés par Christophe Bourachot « . Arléa, 2000).

Octave Levavasseur, officier d’artillerie et aide de camp du Maréchal Ney, se trouve aux premières loges lors de cette journée historique :  »Le 18 juin, reconnaissant que l’ennemi a pris position en avant de la forêt de Soignes et hérissé la crête de Mont-Saint-Jean, l’Empereur juge que c’est là que Wellington veut fixer la bataille ; il fait défiler l’armée en colonnes d’attaque et dispose ses lignes parallèlement à celles des Anglais. Le Prince Jérôme commandait notre aile gauche ; les comtes Reille et d’Erlon marchaient au centre ; Lobau et Duhesme à droite. Le Maréchal Ney avait le commandement de l’infanterie et de la cavalerie. Nous étions séparés de l’armée anglaise par un petit vallon dans lequel se trouvait, sur la grande route, la ferme de La Haye-Sainte, très rapprochée de la ligne ennemie. Pendant que nos troupes prenaient position, des boulets enlevèrent quelques files. Déjà le comte d’Erlon avait commencé son mouvement d’attaque, la bataille était engagée. Le Maréchal fit appeler tous les colonels de cavalerie et leur donna l’ordre de lui envoyer chacun un escadron. Ces escadrons étant venus se former derrière lui, il dit à un de ses plus anciens aides de camp, Crabet, général de brigade en retraite, revenu depuis quelques jours auprès de lui, de prendre le commandement de cette cavalerie, et il ajouta : « Vous allez suivre par la gauche et balayer tout ce qui se trouve entre l’artillerie ennemie et son infanterie en passant sur le terrain occupé par l’ennemi derrière La Haye-Sainte « . Pendant ce temps, le comte d’Erlon s’avançait au milieu de la mitraille sur la pente du plateau, mais il ne réussissait pas à prendre la position. Crabet défile et s’enfonce dans le vallon ; le maréchal se retourne et s’adressant à moi : « Levavasseur, dit-il, marchez avec cette charge« . (Octave Levavasseur :  » Souvenirs militaires, 1800-1815 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Capitaine Robinaux, du 2ème de ligne a les yeux grands ouverts sur la bataille qui commence :  »Le 18 juin, ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les anglais, attaquée par le 2ème corps d’armée commandé par le comte Reille qui s’en empare, ainsi que deLa Haie-Sainte. Planchenois [Plancenoit] et la ferme de La Belle-Alliance sont occupées par les français ; c’est vers ce point que Bülow se dirige… Sur les 10 heures du matin, toute l’armée française se mit en mouvement et s’avança dans la plaine ; l’armée était échelonnée et en colonnes serrées ; elles passèrent toutes, successivement, ces belles colonnes, au pied du mamelon de La Belle-Alliance où était l’Empereur et se dirigèrent chacune sur le point qui lui fut assigné. Le corps dont je faisais partie (le 2ème) se dirigea sur la ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les Anglais ; elle est située sur une petite hauteur qui domine la plaine sur tous les points, et au pied de cette ferme il y a un grand bois de taillis assez mal plantés, au-dessous duquel nous étions en colonne serrée ; nous formions l’extrême gauche de l’armée. 

Le comte Reille, qui commandait en chef le 2ème corps, vint nous donner l’ordre d’enlever la position occupée par les Anglais et de prendre la ferme pour point d’appui et de nous maintenir dans cette position pendant la bataille, sans perdre ni gagner du terrain. Aussitôt la charge fut ordonnée et nous montâmes en masse, la baïonnette croisée sur l’ennemi, qui fit une ferme résistance. Le combat fut opiniâtre ; de part et d’autre et la fusillade la plus meurtrière se poursuivit avec une égale ardeur une demi-heure suffit aux français pour enlever cette position formidable ; si nous eussions fait un grand nombre de prisonniers, tandis que sur le centre et la droite de l’armée la canonnade la plus vive et la fusillade la mieux soutenue se faisaient entendre ; nous tenions toujours ferme cette position importante.   Sur les 6 heures du soir, le maréchal Ney vint à notre position et nous cria d’une voix forte : « Courage, l’armée française est victorieuse, l’ennemi est battu sur tous les points ! « .

L’Empereur, voyant un corps qui débouchait dans la plaine, annonça aussitôt l’arrivée du Général Grouchy, commandant en chef la cavalerie ; aussitôt il fit attaquer les plateaux dits Mont-Saint-Jean, occupés par les Anglais sous le commandement du général en chef commandant les armées combinées Lord Wellington ; là il trouva une ferme résistance ; une artillerie nombreuse et embusquée vomissait feu et flamme de toutes parts ; la garde impériale s’avança sur-le-champ et enleva la position qui fut reprise à l’instant ; la garde forma aussitôt le carré et se battit ainsi avec acharnement sans exemple ; sommée plusieurs fois de se rendre, elle préféra la mort au déshonneur, et bientôt l’on entendit ces mots si dignes du caractère et du beau nom français : « La Garde meurt, mais elle ne se rend pas !…  »

(Capitaine Robinaux :  » Journal de route (1803-1832). Publié par Gustave Schlumberger « . Plon, 1908). 

Louis Bro, commandant le 4ème régiment de chevau-légers lanciers est également un des témoins de cette bataille : « A une heure du soir [de l'après-midi], la division Donzelot, précédée des batteries, marche sur le château de Goumont [Hougoumont], repousse une division belge et s’éparpille dans un terrain accidenté. Le corps anglais de Picton attaque son flanc gauche. La division Marcognet se précipite, mais ne peut sauver une batterie enlevée par la troupe de Ponsomby qui charge à la tête des dragons gris d’Ecosse. Notre infanterie, coupée en tronçons, se débande ; Drouet d’Erlon fait ordonner à la cavalerie de charger. Un terrain détrempé ne nous permet pas de manœuvrer à l’aise. J’enlève mon 4ème lanciers.  A droite d’un petit bois, nous apercevons la cavalerie anglaise, qui, promptement reformée, menace de tourner le 3ème chasseurs. Je prends la tête des escadrons en criant : « Allons, les enfants, il faut renverser cette canaille ! » Les soldats me répondent : « En avant ! Vive l’Empereur ! » Deux minutes plus tard, le choc a lieu. Trois rangs ennemis sont renversés. Nous frappons terriblement dans les autres ! la mêlée devient affreuse. Nos chevaux écrasent des cadavres et les cris des blessés s’élèvent de toutes parts.  Je me trouve un moment comme perdu dans les fumées de la poudre. L’éclaircie venue, j’aperçois des officiers anglais qui entourent le lieutenant Verrand, porte-aigle. Ralliant quelques cavaliers, je me porte à son secours. Le maréchal des logis Orban tue d’un coup de lance le général Ponsomby. Mon sabre fauche trois de ses capitaines. Deux autres peuvent fuir. Je retourne sur le front pour sauver mon adjudant-major. J’avais vidé mon deuxième pistolet quand je sentis tout à coup mon bras droit paralysé. De la main gauche, j’abattis l’agresseur qui me bravait… Un éblouissement me força à saisir la crinière de mon cheval. J’eus la force de dire au major Perrot : « Prenez le commandement du régiment !« . Le général Jacquinot, survenu, en voyant le sang inonder mes vêtements, me soutint et dit : »Retirez-vous ! » Et il partit pour la charge. Le major Motet coupa mon dolman et appliqua un bandage sur charpie, en prononçant : « Ce n’est pas mortel, mais il ne faut pas rester ici. » La rage de quitter mes escadrons me fit verser des larmes. »(Général Bro :  » Mémoires, 1796-1844 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Colonel Trefcon, chef d’état-major de la 1ère division d’infanterie du corps d’armée de Reille, nous donne une affirmation bien révélatrice sur l’intensité des combats :  »A trois heures, le champ de bataille ressemblait à une véritable fournaise. Le bruit du canon, celui de la fusillade, les cris des combattants, tout cela joint au soleil ardent le faisait ressembler à l’enfer des damnés « . (Colonel Trefcon :  » Carnet de campagne, 1793-1815. « , A la Librairie des Deux Empires, 2003). Le chirurgien Louis-Vivant Lagneau, du 3ème régiment des grenadiers à pied de la Vieille Garde, a lui aussi sa propre vision de la bataille:  »On est obligé, sur le soir, de se retirer, ce qui n’a pas lieu sans désordre. L’Empereur, derrière lequel j’étais à dix pas, entre son état-major et la ferme de La Belle-Alliance, d’où j’avais été chassé ainsi que mes blessés, par les tirailleurs prussiens, qui débusquaient d’un petit bois sur notre droite, eut un instant son attention fixée sur ce point, où il s’attendait à voir arriver le maréchal Grouchy, auquel des ordres avaient été expédiés ; mais ils n’étaient pas arrivés au maréchal. L’Empereur comptait bien sur lui, car il regardait souvent à sa montre et faisait dire au général Duhesme, qui était à l’aile droite et qui demandait des secours, qu’il tint bon et que Grouchy ne tarderait pas à lui arriver en aide. J’étais là avec Larrey, le chirurgien en chef de la Garde, il y avait aussi Zinck, avec une ambulance. Il avait été forcé, comme nous, d’abandonner la partie et s’était rapproché, comme moi, du groupe de l’Empereur. Il y avait là aussi le collègue Champion, qui, avec Zinck avait établi l’ambulance de la Garde près de la mienne, dans une grange, sous les ordres de Larrey.   Napoléon croyait la bataille gagnée au moment où nous fûmes délogés de notre ambulance, parce qu’il croyait que les Prussiens, qui nous envoyaient des coups de fusil sur la ferme de La Belle-Alliance, étaient eux-mêmes poussés par derrière par le corps de Grouchy. Il était alors à peu près deux heures et demie ou trois heures. Malheureusement c’était bien les Prussiens et les Prussiens tout seuls, commandés par le général Bülow. Grouchy n’avait pas reçu trois messages que lui avait adressé l’Empereur. Les aides de camp avaient été pris par l’ennemi, et lui, Grouchy, qui avait eu au début de la bataille et peut-être dès la veille, l’ordre de retenir les Prussiens au pont de Wavre, pour en finir avec les Anglais, avant qu’ils pussent se réunir à eux, s’était contenté, avec ses 25 ou 30 000 hommes d’excellentes troupes, d’observer le pont, où les Prussiens avaient laissé une seule division, tandis qu’avec tout le reste de leur armée Bülow se dirigeait sur notre champ de bataille. » (Louis-Vivant Lagneau :  » Journal d’un chirurgien de la Grande-Armée, 1803-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot ». LCV, Editeur, 2000). Dieudonné Rigau, chef d’escadrons au 2ème dragons, apporte dans ses  » Souvenirs des guerres de l’Empire  » un témoignage presque symbolique : »Je me suis retiré le dernier du champ de bataille avec un escadron et toujours au pas, sans que l’ennemi ait osé s’adresser à nous, quoique nous débordant de tous côtés. Arrivé près de la position où se trouvait l’Empereur, je m’arrêtai, et j’entendis distinctement Napoléon dire : « Que l’on déploie l’aigle du bataillon de l’île d’Elbe , qui était couvert de son étui. On cria Vive l’Empereur !. Mais le destin s’était prononcé ; il dut se retirer. «  (Dieudonné Rigau :  » Souvenirs des guerres de l’Empire « . A la Librairie des Deux Empires, 2000). 

Voilà Grouchy ! Non, ce sont les Prussiens !… 

Quelques pages plus loin, Levavasseur, aide de camp de Ney poursuit :  »Sur les 6 heures du soir arrive auprès du Maréchal Ney le général Dejean. « Monsieur le maréchal, lui dit-il, Vive l’Empereur ! Voilà Grouchy !  » Le maréchal m’ordonne aussitôt de passer sur toute la ligne et d’annoncer l’arrivée de Grouchy. Prenant le galop, élevant le chapeau au bout de mon sabre et passant devant la ligne : « Vive l’Empereur ! m’écrié-je, soldats, voilà Grouchy ! « . Ce cri soudain est répété par mille voix ; l’exaltation des soldats est à son comble ; ils s’écrient tous : « En avant ! En avant ! Vive l’Empereur ! » A peine arrivé à l’extrémité de notre ligne, des coups de canon se font entendre sur nos derrières. Le plus grand silence, l’étonnement, l’inquiétude succèdent à cet enthousiasme. La plaine se couvre de nos équipages et de cette multitude de non-combattants qui suivent toujours l’armée ; la canonnade continue et s’approche. Officiers et soldats se mêlent, se confondent avec les non-combattants. Je viens, atterré, auprès du maréchal, qui me prescrit d’aller reconnaître la cause de cette panique. J’arrive auprès du général [nom laissé en blanc par l'auteur] qui me dit :  » Voyez ! Ce sont les Prussiens !« . Je retourne cherchez le maréchal, que je ne retrouve pas. Notre armée ne formait plus alors qu’une masse informe, où tous les régiments étaient confondus. Dans cet instant fatal, il n’y a plus de commandement, chacun reste interdit en présence d’un danger qu’on ne peut définir. Vient Drouot qui s’écrie :  » Où est la Garde ? Où est la Garde ?  » Je la lui montre ; il s’en approche en criant :  » Formez le carré !  » Je vois alors l’Empereur passer près de moi, suivi de ses officiers. Arrivé près de sa Garde, placée en face de lui, de l’autre côté de la route :  » Qu’on me suive !  » dit-il, et il marche en avant sur le chemin que cent pièces de canon balayent « .  Le capitaine Coignet assiste lui aussi à l’arrivée des Prussiens :  » Arrive de notre aile droite un officier près de l’Empereur, disant que nos soldats battaient en retraite :  » Vous vous trompez, lui dit l’Empereur, c’est Grouchy qui arrive.  » Il ne croyait pas à un pareil contretemps. Il fit partir de suite dans cette direction pour s’assurer de la vérité. L’officier, de retour, confirma la nouvelle qu’il avait vu une colonne prussienne s’avancer rapidement sur nous et que nos soldats battaient en retraite. «  Robinaux, capitaine au 2ème de ligne écrit :  » Le prétendu corps du Général Grouchy n’était autre qu’un corps prussien fort de quinze mille hommes commandés par Blücher qui vint couper notre armée et la prendre en flanc ; l’épouvante devint générale; les bruits les plus sinistres se répandirent dans toute l’armée… «  

La bataille s’achève. La déroute commence. 

Robinaux, encore lui, poursuit :  »Nous avançâmes de 200 ou 300 pas dans la plaine pour voir les mouvements de notre armée, car nous ne recevions point d’ordres. Qu’y vîmes-nous ? Nos troupes en pleine retraite sur tous les points ; nous en avertîmes aussitôt le général qui commanda :  » Colonnes en retraites « , dès qu’il s’en fut assuré par lui-même, et nous recommanda de garder le plus grand ordre ; le tout ne fut pas de longue durée ; nous recevions quelques boulets par derrière, et des soldats effrayés, regardant derrière eux, aperçurent nos lanciers polonais ; ils les prirent pour de la cavalerie anglaise, et s’écrièrent : « Nous sommes perdus !  » Le bruit s’en répandit dans toute la colonne, et bientôt nous fûmes dans un désordre complet ; chacun ne pensa plus qu’à son propre salut ; impossible de rallier les soldats égarés ; la cavalerie suivit l’impulsion de l’infanterie ; j’ai vu des dragons en retraite, au galop, renverser des malheureux fantassins et monter sur leur corps avec leurs chevaux ; cela m’est arrivé une fois ; ennuyé d’un pareil désordre, et exténué de fatigue à force de courir, car il y avait une demi-heure que nous courions dans la plaine sans être poursuivis, je m’en étais aperçu plusieurs fois et je ne cessai de le répéter à haute voix, en criant :  » Halte, rallions donc, rien ne nous poursuit. «  Le chef d’escadron Victor Dupuy, poursuit son récit :  » Peu après, nous reçûmes l’ordre de nous porter en arrière, pour nous opposer à des tirailleurs prussiens. Jusque-là, nous pensions que la bataille était gagnée sur les autres points de la ligne ; mais lorsque, arrivés sur la grande route, nous la vîmes encombrée de fuyards, nous fumes détrompés. Nous cherchâmes d’abord à les rallier, mais cela fut impossible, il fallut faire aussi retraite, mais du moins, nous la fîmes en ordre, marchant à quelques centaines de pas sur le côté de la route, jusqu’à ce que la nuit et les difficultés du chemin nous eussent forcé à y rentrer et à marcher pêle-mêle, avec les fuyards de toutes armes. Notre défaite était calculée à l’avance : des caissons dételés, dont les timons étaient enchâssés les uns dans les autres, avaient été placés de distance en distance en travers de la grande route, pour entraver notre marche et arrêter notre matériel et nos bagages. De larges fossés la bordaient ; il fallut souvent faire mettre pied à terre à quelques-uns de nos hommes, pour en abattre les talus et pratiquer ainsi des passages. «  Ali, le mameluck de l’Empereur, après la prise par l’ennemi de la voiture de Napoléon et des équipages impériaux restés au Caillou, suit son souverain dans la déroute :  » Dans la longue colonne de soldats de toutes les armes, de tous les corps, de tous les régiments qui battaient en retraite, marchant pêle-mêle, chacun allant pour son compte, le très petit groupe dont l’empereur était le noyau marchait avec tout le monde, se dirigeant sur Philippeville. La nuit était une nuit d’été sans lune ; on voyait, mais on ne pouvait distinguer ; sur la route, çà et là, étaient des feux de bivouac où se reposaient des hommes fatigués et mourant de faim. Tranquillement et silencieusement, on cheminait au pas des chevaux « . Sur l’issue de la bataille, le chirurgien Lagneau a sa propre version des faits:  » La triste vérité fut que les Prussiens, qui n’étaient pas talonnés, comme le croyait Napoléon, par Grouchy, écrasèrent Duhesme et le corps de la Jeune Garde, qu’il commandait à notre aile droite, et qu’ils vinrent se placer sur nos derrières, sur la route de Charleroi, pour nous couper toute retraite. Heureusement qu’ils n’avaient d’abord que des pelotons de cavalerie. Le mouvement rétrograde se prononçant, je suis assez heureux, avec quelques blessés encore ingambes et des hommes valides, qui ne peuvent plus retourner où l’on se bat, pour me tirer de là grâce à mon excellent cheval. J’ai dans cette retraite, pour compagnon d’infortune, le capitaine (chef de bataillon) Friant, de la Vieille Garde. Il est le fils du général Friant, de la Garde. Nous marchons toute la nuit au milieu des colonnes en retraite et des hommes isolés et nous franchissons le matin à Charleroi, où tout est en désordre, les rues encombrées de voitures de charbon et de bagages militaires « . 

L’aide de camp Levavasseur découvre Génappe en plein désordre :  » Quel fut mon étonnement, à mon arrivée à Génappe, de voir cette ville encombrée de voitures, au point qu’il était impossible de passer debout dans les rues ; les fantassins étaient obligés de ramper sous les équipages pour se frayer un passage ; la cavalerie tournait la ville. Parvenu sur la route, au-delà de la place, indigné de ne voir aucun ralliement, je me plaçai en travers, et, tirant mon sabre, je m’écriai :  » De par l’Empereur, on ne passe pas !  » Un officier de hussards, croyant que j’avais reçu l’ordre d’agir ainsi, se mit à côté de moi, et l’un et l’autre nous barrâmes le passage. Alors nous entendîmes tous les officiers et soldats s’écrier :  » Par ici le 25ème, le 12ème, le 8ème ! etc., etc. Tous cherchaient à se rallier, et toute la nuit se passa au milieu de ces cris « Bro, cité plus haut, alors qu’il est blessé et qu’il se dirige dans une calèche en route d’abord pour Charleroi écrit encore :  » A cinq heures du soir, quand la canonnade faisait rage, nous étions arrivés devant Génappe. Un long charroi d’artillerie encombrait la voie. J’appris en ce lieu que l’armée française exécutait sa retraite. Deux cavaliers nous jetèrent en passant la nouvelle que Napoléon avait été tué dans un carré de la Garde. Cela me causa un malaise inexprimable. «  

Jean-Baptiste Jolyet, chef de bataillon au 1er régiment d’infanterie légère fait également partie des nombreux blessés.  » J’arrivai ainsi à Génappe. Là, les voitures, les caissons, les canons étaient tellement les uns sur les autres que ceux qui se hasardaient dans cette bagarre risquaient fort d’être écrasés… Tout à coup, au moment où nous nous y attendions le moins, nous entendîmes les trompettes de la cavalerie prussienne qui galopait dans les rues. Je me rappellerai toujours la tentation que j’éprouvai en entendant ces sonneries triomphantes ; nous nous disions les uns aux autres à voix presque basse :  » Pauvre France ! Pauvre armée !  » et nous songions avec rage et avec honte, que rien ne pouvait nous empêcher d’être prisonniers  » . (Jean-Baptiste Jolyet :  » Souvenirs de 1815 « , in  » Souvenirs et correspondance sur la bataille de Waterloo « . Teissèdre, 2000). Le Capitaine Aubry (du 12ème chasseurs) a été blessé au pied lors de la bataille de Fleurus. Il est emmené par le général Vinot (blessé lui aussi) dans une maison (à Fleurus). Les deux hommes se reposent. Nous sommes le soir du 18 juin 1815 :  » Nous étions couchés quand, dans la nuit le domestique de la maison est venu me dire que l’armée battait en retraite. Je me suis fait porter vers mes chevaux et, après être monté à cheval, j’ai été me poster en vedette à l’entrée de la ville…Il s’est trouvé que l’ennemi ne s’est pas mis à la poursuite des français, car il aurait pris toute l’armée qui, saisie de panique, s’était mise dans une déroute épouvantable, abandonnant tout son matériel, son artillerie, ses bagages, ses blessés sur le champ de bataille. Si il y avait eu une réserve pour soutenir la retraite, elle ne se serait pas changée en une déroute que l’ennemi devait ignorer : il était nuit, et lui-même se croyant battu et s’apprêtait pour continuer le lendemain… Le fait est que le soir de Waterloo il fallait cesser le feu et bivouaquer sur le champ de bataille. Les Anglais et les Prussiens étaient sur les dents et plus maltraités que nous ; c’est eux qui auraient battu en retraite pendant la nuit… Il y eut un sauve-qui-peut et une panique générale ; personne n’a été mieux à même que moi de voir cette terrible échauffourée… Et Aubry poursuit plus loin son témoignage :  » Sur toute la route que je parcourais, c’était une confusion inexprimable ; toutes les armes étaient confusément mêlées : cavalerie, artillerie, infanterie, voitures de cantinières, tout le train d’une armée marchait pêle-mêle, se croyant poursuivi, tandis que l’ennemi était resté sur le champ de bataille de Waterloo, ignorant notre déroute et appréhendant la continuation de cette terrible lutte pour le lendemain. « (Capitaine Aubry :  » Souvenirs du 12ème chasseurs « . A la Librairie des Deux Empires, 2002). 

Jean-Baptiste d’Héralde, était chirurgien-major au 12ème régiment d’infanterie légère. Présent lors de la campagne de Belgique, blessé le 16 juin à Fleurus, il ne participa pas à Waterloo. Néanmoins, se trouvant dans la ville même de Fleurus, il assiste lui aussi à la débâcle :  » A onze heures du soir [le 18 juin 1815], on entendait bien distinctement des coups de fusils sur le terrain où nous avions combattu le 16 [lors de la bataille de Fleurus]. Enfin, à minuit, plusieurs coureurs arrivèrent et tous nous assurèrent que notre armée était en retraite. Sur ces dires, on prit les armes et les quatre colonels arrêtèrent que la division quitterait Fleurus à une heure après minuit pour rétrograder sur Charleroi. Nous y arrivâmes le 19 à six heures du matin. A 300 pas de la ville, on trouve à sa droite la route de Bruxelles et c’est là, sur cette route, que nous pûmes nous convaincre des désastres de Waterloo. On voyait arriver en masse et dans le plus grand désordre notre cavalerie : lanciers, cuirassiers, hussards, dragons, chasseurs, tous marchaient pêle-mêle, les rangs et les armes étaient confondus. Presque toutes les lances étaient encore dégoûtantes de sang, ce qui attestait par écrit qu’on n’avait pas fait demi-tour sans combattre.  » (Jean-Baptiste d’Héralde :  » Mémoires d’un chirurgien de la Grande-Armée. Transcrits et présentés par Jean Chambenois « . Teissèdre, 2002). 

Le mot de la fin… 

Enfin, laissons la parole au célèbre Marbot, qui, à Waterloo, était colonel du 7ème hussards :  « Laon, 26 juin 1815. Je ne reviens pas de notre défaite !… On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles. J’ai été, avec mon régiment, flanqueur de droite de l’armée pendant presque toute la bataille. On m’assurait que le maréchal Grouchy allait arriver sur ce point, qui n’était gardé que par mon régiment, trois pièces de canon et un bataillon d’infanterie légère, ce qui était trop faible. Au lieu du maréchal Grouchy, c’est le corps de Blücher qui a débouché !… Jugez de la manière dont nous avons été enfoncés, et l’ennemi a été sur-le-champ sur nos derrières !… On aurait pu remédier au mal, mais personne n’a donné d’ordres. Les gros généraux ont été à Paris faire de mauvais discours. Les petits perdent la tête, et cela va mal… j’ai reçu un coup de lance dans le côté ; ma blessure est assez forte, moi j’ai voulu rester pour donner le bon exemple. Si chacun eût fait de même, cela irait encore, mais les soldats désertent à l’intérieur ; personne ne les arrête, et il y a dans ce pays-ci, quoi qu’on dise, 50.000 hommes qu’on pouvait réunir ; mais alors il faudrait peine de mort contre tout homme qui quitte son poste et contre ceux qui donnent permission de le quitter. Tout le monde donne des congés, et les diligences sont pleines d’officiers qui s’en vont. Jugez si les soldats sont en reste ! Il n’y en aura pas un dans huit jours, si la peine de mort ne les retient… Si les chambres veulent, elles peuvent nous sauver ; mais il faut des moyens prompts et des lois sévères… On n’envoie pas un bœuf, pas de vivres, rien… ; de sorte que les soldats pillent la pauvre France comme ils faisaient en Russie… Je suis aux avant-postes, sous Laon ; on nous a fait promettre de ne pas tirer, et tout est tranquille… «  (Général Baron de Marbot :  » Mémoires « . Plon, 1891, 3 volumes.) 

Waterloo : quelques chiffres… 

Début de la bataille : 11h35.
Fin de la bataille : vers 21 heures. 

Forces françaises : Garde 1er, 2ème, 6ème corps, 3ème et 4ème corps de réserve de cavalerie. 

Forces anglo-hollando-belges : 85 000 hommes.
Forces prussiennes : 127 000 hommes (Les 4 corps prussiens) 

Pertes françaises : environ 20 000 tués et blessés.
Pertes alliées : environ 20 000 tués et blessés (dont 7000 prussiens)

 (D’après : Alain Pigeard :  » Dictionnaire de la Grande-Armée « . Tallandier, 2002, page 790).   

Pour en savoir plus sur le sujet : 

 Capitaine Jean-Baptiste Lemonnier-Delafosse:  » Souvenirs militaires. Présentés par Christophe Bourachot « . LCV, Editeur, 2002. (L’auteur, capitaine au 37ème de ligne, a consacré un excellent chapitre de ses souvenirs à la journée du 18 juin 1815).

 » Waterloo. Récits de combattants « Teissèdre, 1999 (Un recueil de plusieurs témoignages : Citons notamment ceux du colonel Heymès, aide de camp de Ney et du Général de Brack (« Récit inédit d’un combattant  » dont deux versions sont proposées ici) ; 

Jean Thiry :  » Waterloo « . Berger-Levrault, 1943. 

Henry Houssaye:  » 1815. Waterloo ». Perrin et Cie, 1898 (Réédité souvent, cet ouvrage reste de loin un des meilleurs qui soit). 

Commandant Henry Lachouque :  » Waterloo, la fin d’un monde « . Lavauzelle, 1985 (Bien illustré). 

Jacques De Vos :  » Les 4 jours de Waterloo, 15-16-17-18 juin 1815 « . Editions Jean Collet, 1997. 

 A.Brett-James :  » Waterloo raconté par les combattants « . La Palatine, 1969. 

Robert Margerit :  » Waterloo, 18 juin 1815 « . Gallimard, 1974. 

Jacques Logie:  » Waterloo, la dernière bataille ». Ed. Racine, 1998. 

C.B.

 

                                                                                               

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( 15 mars, 2020 )

Le maréchal Berthier et le colonel Nicolas…

Le maréchal Berthier et le colonel Nicolas... dans TEMOIGNAGES 1814c

Le colonel Nicolas, du 11ème chasseurs à cheval- il devint en 1823 maréchal de camp -s’avisa de demander, à la fin de 1813, un congé au duc de Feltre [le général Clarke, Ministre de la guerre]. Il avouait naïvement qu’il voulait se rendre à Verdun, au dépôt, pour réorganiser l’administration de son régiment, mais qu’il profiterait du voyage pour aller, à six lieues de Verdun, revoir sa femme et ses propriétés et, pendant un mois, terminer des affaires très pressantes. Voici sa lettre.

Arthur CHUQUET.

« J’ai l’honneur de faire à Votre Excellence la demande d’une permission pour me rendre à mon dépôt à Verdun où ma présence est très urgente. Mon régiment ayant beaucoup souffert en campagne et étant presque détruit, il est indispensable que je me rende au dépôt pour en réorganiser l’administration. J’ajouterai à ces motifs que mon épouse et mes propriétés étant à six lieues de mon dépôt, je serais bien charmé de m’y rendre pour au moins un mois afin de terminer des affaires très pressantes, sans pour cela perdre de vue  les intérêts de mon régiment. »

Le duc de Feltre renvoya la  demande du colonel Nicolas à Berthier, major général, et il ajoutait que Nicolas avait eu peu de soin  de son régiment, que l’inspecteur comte de Nansouty ne faisait pas l’éloge du 11èle chasseurs. Berthier envoya au duc de Feltre la réponse suivante :

« Paris, 5 janvier 1814.

Je réponds à votre lettre du 4, relative à l’autorisation que demande M. le colonel Nicolas, de se rendre au dépôt de son régiment pour réorganiser les escadrons. Dans le moment actuel, où nous sommes en présence de l’ennemi, le poste d’honneur est aux escadrons de guerre. »

(Document extrait de l’ouvrage d’Arthur Chuquet : « L’année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, 1914).

——

Ce colonel Nicolas (Jean-Baptiste), né en 1773, mort en 1854, a fait l’objet d’une notice, à la page 646 du « Dictionnaire des colonels de Napoléon », de D. et B. Quintin (Éditions SPM, 1996).

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( 15 mars, 2020 )

Le maréchal Mortier…

Mortier

« Mortier m’a fait bien du mal en quittant le commandement de la Garde à Beaumont ; il connaissait tout ce corps. Si j’avais eu Lannes ou Bessières à la tête de la Garde, le malheur ne serait pas arrivé. Ce sera sûrement la faute de Mortier, à qui l’on aura écrit de Paris que Corps législatif conspirait. Le duc de Trévise [Mortier] est un brave homme, mais sa femme le mène »

(Napoléon au général Gourgaud, à Sainte-Hélène, 25 février 1815).

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( 12 mars, 2020 )

«VIVE la FRANCE, VIVE l’EMPEREUR !»

«VIVE la FRANCE, VIVE l’EMPEREUR !» dans TEMOIGNAGES elbeL’adjudant sous-officier Vincent Bertrand est en mars 1815 au sein de son régiment, le 7ème régiment d’infanterie légère, cantonné à Huningue (Haut-Rhin). C’est avec une certaine ferveur qu’il apprend le débarquement de Napoléon sur les côtes de France.

C.B.

 « Un des premiers jours de mars les trois bataillons du régiment venaient à peine d’arriver sur le terrain d’exercice, en dehors de la porte de France, lorsque le bruit du débarquement de l’Empereur à Fréjus circula dans les rangs. Officiers et soldats se regardèrent en face, les uns craignant une fausse nouvelle, les autres avec la joie de la certitude. Les deux heures passées sur le champ de manœuvres parurent bien longues et ne s’écoulèrent pas sans de nombreux commentaires. Rentrés à la caserne, sous-officiers et soldats allaient d’une chambre à l’autre cherchant à se persuader mutuellement que les journaux allaient confirmer cette grande et heureuse nouvelle. Le lendemain, le régiment ayant été consigné, chaque chambre devint un club et le nom de l’Empereur vint sur toutes les bouches. Le commandant de place invita, par affiches, les habitants et la garnison à ne pas propager un bruit mensonger, le colonel prescrivit, par la voie de l’ordre, aux officiers et soldats de rester calmes et fidèles au Gouvernement du Roi. Habitants et soldats obéirent, rien de plus. Nous restions toujours consignés, alors que l’Empereur, après sa marche triomphale dans le Var et l’Isère était déjà entré à Grenoble, mais, malgré l’ignorance officielle absolue dans laquelle on nous laissait, des nouvelles officieuses venaient chaque jour, nous rassurer et grandir notre espoir. Enfin, un dimanche, alors que le colonel passait la revue du régiment sur la place d’armes, un bourdonnement se fit entendre au loin, hors de la place, du côté de la porte de France. Peu après, les habitants des villages voisins entraient en ville, en foule, annonçant l’arrivée du courrier. Le commandant de place, effrayé de ce tumulte commença à prendre ses dispositions de défense, mais il était trop tard, le courrier franchissait les pont-levis et pénétrait dans la ville aux cris de « Vive l’Empereur ! ». Autour du chapeau du postillon flottaient des rubans tricolores, les chevaux en étaient littéralement couverts. Le courrier annonce l’entrée de l’Empereur à Lyon. Alors cette masse d’habitants et de paysans, ayant tous à leur chapeau ou à leur boutonnière les rois couleurs, pousse avec un enthousiasme difficile à décrire les cris de « Vive Napoléon, vive l’Empereur ! ». Nos officiers ne peuvent alors nous maintenir, nous rompons les rangs et fraternisons avec les habitants. Le malheureux courrier, abasourdi de questions, est escorté jusqu’à la porte  par un cortège composé de militaires, d’habitants avec femmes et enfants, tous criant « Vive la France, vive l’Empereur ! ». Le Directeur de la poste, voyant la foule réclamer, bien qu’avec calme et modération, la lecture de la dépêche, sort avec le colonel et confirme l’entrée de l’Empereur à Lyon. A cette nouvelle officielle l’enthousiasme n’a plus de bornes, on court dans les rues, on s’embrasse, tous les visages sont rayonnants de joie. Cependant, à la voix de nos chefs, nous reprîmes nos rangs pour rentrer à la caserne. Quelques instants après tous en sortaient, et, comme par enchantement, tous, officiers et soldats, avaient remplacé la cocarde blanche par la tricolore. Ce fut ensuite une journée de fête, puis vint la nuit qui fut aussi calme dans les rues qu’à la caserne. Le lendemain, nous étions déconsignés. Comme la veille, les chevaux du courrier, arrivant l’après-midi étaient couverts de rubans tricolores, de plus des drapeaux aux trois couleurs flottaient aux angles de la malle-poste. Soldats et bourgeois détellent les chevaux et roulent la voiture à bras jusqu’à la poste, les dépêches font connaître la réception faite à l’Empereur par les Lyonnais. Les jours suivants habitants et militaires allaient au-devant de la malle–poste pour l’escorter jusqu’au bureau, toujours avec le même enthousiasme. C’était un spectacle vraiment extraordinaire et touchant de voir cette foule marchant à côté de la voiture, accablant de questions le courrier qui n’en pouvait mais les interrogations se croisaient : « Avez-vous vu l’Empereur ? » « A-t-il toujours son petit chapeau et sa redingote grise ? ». « C’est lui qui m’a donné la croix dela Légiond’honneur, voyez, l’aigle est toujours à son poste ».Lorsque nous apprîmes enfin l’entrée de l’Empereur à Fontainebleau, puis à Paris, ce fut du délire. Schakos et chapeau volent en l’air et tout le monde entonne le fameux chant « Où peut-on être mieux… » Le soir toutes les maisons furent illuminées. A la caserne chaque soldat voulut avoir sa chandelle sur la croisée de sa chambre et l’on dut courir jusqu’à Bâle pour s’en procurer, le stock ayant été rapidement épuisé. La retraite fut retardée, et après ce jour d’allégresse chacun rentra paisiblement au quartier, heureux d’avoir vu disparaître le Drapeau blanc ». 

(Capitaine Vincent Bertrand, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillis et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux Empires, 1998,  pp.273-277).

 

 

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( 12 mars, 2020 )

Réflexions…

Napoléon. Retour

«Napoléon arriva dans l’île d’Elbe avec la résolution d’y rester ou de n’en sortir que du consentement des puissances avec lesquelles il avait traité pour y venir. Ses paroles et ses actions étaient d’accord à cet égard. Mais dès que l’on crut être débarrassé de lui, l’on manqua aux promesses qu’on lui avait faites ; l’on insulta à son malheur, à sa famille, à ses amis. Cela commença à l’aigrir. Cependant il ne formait encore aucun projet pour rentrer en France. Je défie qui que ce puisse être, passionné ou non passionné, juste ou injuste, de pouvoir prouver que dans les six ou sept premiers mois de son séjour parmi les Elbois, l’Empereur ait fait la moindre chose qui ait pu faire croire qu’il formait le plan qu’il a ensuite si noblement exécuté. C’est à la fatale nouvelle de la question agitée au Congrès de Vienne pour faire aller Sa Majesté à Sainte-Hélène qu’il faut, non pas uniquement, mais particulièrement, attribuer l’illustre expédition qui nous avait reconduits dans notre belle et malheureuse patrie. »

(André Pons de l’Hérault, « Mémoire aux puissances alliées… », Alphonse Picard et Cie, 1899, p.106).

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( 9 mars, 2020 )

Une lettre de Marie-Louise à Napoléon…

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Mon cher Ami,

J’ai reçue il y a une heure la lettre que tu m’as annoncée ce matin et qui contient les détails de la bataille [celle de Craonne, le 7 mars] que tu as gagnée. Je suis seulement fâchée de te savoir fatigué, ménage bien ta santé qui doit beaucoup souffrir par toutes ces courses par le froid. On est bien content à Paris de cette affaire, on espère que cela nous amènera la paix, on est cependant encore inquiet de voir que cela ne finit pas. Je voudrais aussi bien pouvoir te voir auprès de moi, je serais alors hors d’inquiétude…

Ta fidèle amie Louise.

[Paris] Ce 9 mars 1814, à 11 heures du soir.

(« Marie-Louise et Napoléon, 1813-1814. Lettres inédites… », Librairie Stock, s.d. [1955], pp.137-138)

 

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( 7 mars, 2020 )

Une journée meurtrière…

Charge du général Testot-Ferry lors de la bataille de Craonne (1814).

Le général Testot-Ferry chargeant lors de la bataille de Craonne.

Dans ses « Mémoires », Guillaume Peyrusse, Payeur de l’Empereur,  dresse un tableau réaliste de la bataille de Craonne.

7 mars 1814. Les dispositions de la soirée annoncent pour demain un sérieux engagement. Au point du jour, le feu commence. L’ennemi occupe Craonne en forces. La Garde a mis ses pièces en batterie ; le général Drouot les commande. Les Russes tiennent sur tous les points avec la plus grande ténacité. Dans la soirée, la position est enlevée auprès les plus vifs efforts. Le maréchal duc de Bellune, les généraux Grouchy et Nansouty sortent du champ de bataille, blessés. La journée a été meurtrière ; nos troupes poursuivent l’ennemi. Le quartier impérial quitte Corbeny dans la soirée. Nous traversons Craonne. Les bois qui couvrent le champ de bataille sont remplis de morts. Autour de Craonne, des Russes et des Français gisent pêle-mêle ; on n’a pu ramasser tous les blessés. On s’arrête au petit village de Bray-en-Laonnais, et chacun de nous se livre à ses tristes réflexions sur l’inutilité de nos efforts et de tant de sacrifices ; nous sommes entourés de mourants qui se traînent à notre suite.

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( 4 mars, 2020 )

Le 1er mars 1815 à Antibes (suite et fin)…

Le 1er mars 1815 à Antibes (suite et fin)… dans TEMOIGNAGES 065055881

Suite et fin de cet intéressant témoignage et qui fut publié la première fois dans la revue « Feuilles d’Histoire » en 1911. 

Ils s’arrêtèrent deux heures aux environs de Cannes. Le prince de Monaco y était arrivé. Un général fut de la part de son maître leur déclarer qu’il était son prisonnier et le somma de se rendre auprès de lui. Cette visite déplut fort au prince qui avait perdu toute contenance. L’entretien qu’il eut ne fut pas long et peu conséquent ; il fut libre de retourner à son auberge et dans ses Etats. Cette troupe se compose de Bonaparte, des généraux Bertrand, Drouot et Colbrun [sans doute Cambronne], de huit cent hommes, de domestiques et [de] beaucoup de  femmes, avait été transportée sur cinq bâtiments qui échappèrent à la vigilance des frégates en station ; avait trois pièces de campagne et un carrosse qu’ils ont laissé à Grasse.

Elle paraît se diriger sur Grenoble par la route impraticable presque de Digne. Ils se flattent d’être rendus le 27 à Paris. Ils n’ont fait aucune levée d’argent ;ils payent toutes les réquisitions, les fournitures et les subsistances des mairies exceptées. On ne dit pas qu’ils aient insulté personne ; ils affectent de crier « Vive l’Empereur ! », [cri] auquel pas un citoyen n’a répondu, si ce n’est quelques individus qu’ils dirent qu’ils étaient royalistes. 

Alexis Gazan revenant du Cannet fut retenu pendant deux heures. On voulut lui donner des missions; l’Empereur le flatta, lui fit des promesses; mais rien n’a pu ébranler ses sentiments ; il persista dans son refus et retourna le soir à Antibes.  Il faut vous dire qu’ils ont payé le nolis d’un bâtiment et les dommages faits à la campagne, où ils ont campé au Golfe, avec des bons sur le Trésor impérial ou des mandats sur un individu qui n’est pas qualifié. On n’a pu faire [encore] aucune disposition pour le poursuivre. On sait que [mots manquants peut-être : il est parti] ce matin de Digne ; que le prince Masséna va lui couper le chemin à Sisteron où il doit être arrivé ; que l’on a fait couper les ponts et que l’on fait tout pour l’arrêter ; que la Garde nationale de Marseille et d’Aix est partie en toute diligence ; l’esprit de cette contrée est bon, et s’il reparaît de nouveau, je doute qu’il échappe, étant prêts pour le recevoir. 

Nous avons eu quelque désertion du corps de la garnison qui a cessé maintenant. L’état-major s’est fort bien conduit. Si nous n’avons pas des craintes d’ailleurs, nous sommes dans l’attente de connaître le résultat de cet événement, qui doit occuper beaucoup de monde ; mais que nous espérons qu’il sera heureux. Mais puisque j’ai été autant minutieux dans ce récit, je dois ajouter que soit le défaut de transport ou le désir promptement, ils ont laissé sur le bord de la mer dix caisses de fusils.  Enfin M. Cunéo est remplacé dans son commandement de place ; on a annoncé un colonel d’artillerie pour le remplacer. Sa conduite équivoque dans cette affaire pourrait encore avoir des suites graves pour lui.  Tous les prisonniers sont partis sous bonne escorte pour Toulon, en suite d’un ordre du prince. Les officiers ayant forcé la sentinelle dans la nuit, l’un reçut un coup de fusil qui traversa son chacot [shako] sans le blesser, fut sauter les remparts, a pris une forte contusion aux lombes. Il est à l’hôpital avec une paralysie des membres inférieurs et de la vessie. 

Votre très affectionné ami. 

ARDISSON 

Antibes, le 4 mars 1815. 

P.S. / Le gouvernement de Nice [redevenue sarde] a pris l’alarme. On a mis douze cents hommes au pont du Var avec du canon ; on ne peut voyager dans ce pays qu’avec des bons passeports et on fait surveiller les démarches des Français qui arrivent. Cette terreur cessera bientôt. 

Suscription : Monsieur le professeur Provençal, place du Palais à Montpellier, cachet postal, 78, Antibes. 

 

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( 4 mars, 2020 )

Deux lettres sur la bataille d’Austerlitz…

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Lettre du commandant Salmon (chef de bataillon au 24ème léger, écrite à sa femme Pauline, après la bataille d’Austerlitz). 

3 décembre 1805, au bout du monde. 

C’était hier la fête du couronnement de notre Empereur. Quatre mots ma chère petite femme, pour te tranquilliser, car l’affaire d’hier fera beaucoup de bruit. Nous nous sommes battus depuis cinq heures du matin jusqu’à huit heures du soir. Je dois ma vie à mon adresse et à mon grand courage. J’ai fait bien du mal à l’ennemi mais il m’en a fait beaucoup. Je suis resté à deux cents hommes. Lorsque j’ai rallié ma troupe, je n’avais que vingt hommes et mon drapeau. Nous avons 30 officiers tués et blessés. J’avais été chargé par la Garde à cheval de l’empereur de Russie. Je comptais Devienne au rang de ceux qu’ils ont vaincu. Mais il était tombé sous les chevaux, dont plusieurs lui ont marché dessus. Il a fait le mort et il m’a rejoint. Ce ne sera rien, il marche bien et il a bon appétit. Nous avons mangé un morceau ensemble. J’ai fini par le faire rire. « Ah mon Dieu ! me dit-il, commandant, je ne croyais jamais que vous pouviez vous tirer de là. » J’ai renversé un cavalier de sur son cheval, au moment où il m’a porté un coup de sabre, avec la monture du mien, étant serré corps à corps : pour finir je me porte bien quoique fatigué.

Philippe, qui était observateur, vint nous embrasser en pleurant et nous offrir de la soupe et notre part d’un civet qu’il avait fait avec un lièvre qu’il avait pris à la main. Il était à bout de fatigue par les coups de fusil de l’ennemi et les nôtres. 

Enfin nous avons gagné la bataille. C’est innombrable la perte de l’ennemi. Cinq lieues de chemin, la terre jonchée de leurs corps morts, 200 pièces de canon, 23 milles prisonniers. Quelle bataille ! Depuis que le monde est monde, jamais pareille [chose] n’est arrivée. 

Austerlitz… 

———————————

Lettre du général Léopold Berthier (1770-1807), frère cadet du maréchal Berthier à sa femme. 

Au quartier-général, au bivouac, sur la route d’Olmütz, le 5 décembre 1812. 

Il m’a été impossible, ma chère bonne petite, de pouvoir t’écrire ces jours-ci. Mon frère a bien voulu te faire dire que je me porte bien. Tu sais la grande et belle bataille que nous avons gagnée. Ton frère, moi, d’Haugerenville de porte bien ; sois sans inquiétude, tout va bien ; l’ennemi fuit et tout va très bien pour nous. Kellermann, Gérard, Chaloppin ont été blessés légèrement [Le chef d’escadron Chaloppin fut en fait mortellement frappé à Austerlitz].

Le maréchal [Berthier] se porte bien ; je suis couché à côté de lui sur un très bon lit de paille et devant un bon feu. J’espère que ce soir nous serons dans un bon lit ; nous en avons besoin pour nous remettre de nos fatigues. Adieu, bonne petite amie à moi, aime toujours ton bon petit mari et il est sûr d’être toujours heureux. Embrasse nos petits enfants et sois assurée que je ne perdrai de temps quand je pourrai t’écrire de venir me rejoindre. 

Adieu, je t’embrasse de tout mon cœur.  Ton ami, ton amant, 

L.BERTHIER 

Ces documents furent publiés en 1905 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

 

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( 4 mars, 2020 )

4 mars 1814…

Ombre 1

« La maison était restée à Troyes pendant que S.M. était allée le 27 février [1814] faire son expédition contre un corps formé des débris de Saken [Sacken], de Blucker [Blücher] et de Langeron que S.M. poursuit toujours. Nous sommes en route pour la rejoindre. Avant de quitter Troyes, Sa Majesté sur la demande de M. de la Bouillerie, le rapport du major général de la Garde, les conclusions de M. le duc de Bassano [Maret], m’a nommé sous-inspecteur aux revues de sa Garde avec un traitement de 21,000 francs. M. le duc de Bassano, qui a voulu être le premier à m’annoncer cette faveur de S.M., m’a assuré que si je désirais terminer la campagne comme payeur, Sa M. [Majesté] ne le trouverait pas mauvais. C’est aussi mon projet. N’ayant pas la croix que jamais S.M. n’a voulu me donner parce qu’elle voyait en moi qu’un employé civil, je serai peut-être assez heureux pour la gagner cette campagne… »  

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse, écrites à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… », Perrin et Cie, Libraires-Éditeurs, 1894, pp.190-191).Cette lettre est une des rares adressées par Guillaume Peyrusse à son père. 

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( 3 mars, 2020 )

Le CONGRES de VIENNE et la NOUVELLE du DEBARQUEMENT de NAPOLEON, en 1815…

Le CONGRES de VIENNE et la NOUVELLE du DEBARQUEMENT de NAPOLEON, en 1815… dans TEMOIGNAGES europe-1815-congres-de-vienne

Les lignes suivantes sont tirées des Mémoires du comte de Hochberg (ou margrave Guillaume de Bade) qui commandait l’année précédente les troupes destinées à bloquer les forteresses d’Alsace.

Arthur CHUQUET

« Au milieu des fêtes et des plaisirs arriva soudain, le 7 mars, la nouvelle que Napoléon s’était enfui de l’île d’Elbe ; elle était annoncée par le consul d’Autriche à Gênes et elle agit sur le Congrès comme un coup électrique. Nous étions le soir à la Burget des membres de la société jouaient justement deux pièces françaises Les rivaux d’eux-mêmes et le Calife de Bagdad. Tout le monde se groupa pour causer de l’événement et on était fort curieux d’apprendre de quel côté Napoléon s’était dirigé. J’entendis plusieurs généraux et diplomates exprimer hautement l’opinion que l’Empereur devait être empoigné et sévèrement puni. Le roi de Prusse, qui écoutait la conversation, dit avec ce calme qui lui était propre : « Avant de l’empêcher de nuire, il faut d’abord le prendre, et ce ne sera pas si facile ». Le 11 mars, on sut que Napoléon avait débarqué à Cannes et qu’il marchait sur Grenoble. Le prince de Monaco, qui était tombé dans ses mains, apporta la nouvelle à Vienne. Le 27, on apprit que Ney avait passé à Napoléon, et le lendemain, que l’Empereur était entré dans Paris. Ces nouvelles furent accablantes pour chacun. On s’inquiétait de la conduite de la Bavière et du grand duc de Bade. Le prince Eugène m’assura que, lorsqu’il sortait, il était constamment suivi par un agent de police.La France était mécontente de tout, même du bon, et elle désirait un changement; ainsi s’expliquent les rapides progrès que lit Napoléon lorsqu’il revint. Les monarques comprenaient maintenant qu’ils avaient eu tort de traiter si bénignement la France dans la dernière paix, de n’avoir eu pour elle que douceur et indulgence. »

(Arthur Chuquet, « Lettres de 1815. Première série [seule parue] », Librairie ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911 pp.313-314.)

 ———–

Le Margrave de Bade a laissé des mémoires dont seule la partie consacrée à la campagne de Russie fut traduite en français et publiée (sous les auspices d’Arthur Chuquet).

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( 3 mars, 2020 )

MARS 1814…

Bataille Paris

C’est le tournant de la mémorable campagne de France… Écoutons  Guillaume Peyrusse, Payeur de l’Empereur, et, depuis le 24 février 1814, sous-inspecteur aux revues de la Garde Impériale…

« 1er mars. Le quartier impérial est levé; on se dirige sur La Ferté-Gaucher. L’ordre est donné de doubler le pas ; on ne doit pas s’arrêter ; on traverse La Ferté ; on prend la route de Rebais et on arrive fort tard sur les hauteurs de La Ferté-sous-Jouarre. L’Empereur avait eu l’intention, par sa marche rapide, de surprendre les Prussiens et de se rendre maître du pont ; mais l’ennemi, instruit de notre approche, a évacué la ville, fait sauter le pont et pris position sur la rive droite de la Marne. Le soir même, Sa Majesté donne les ordres les plus précis pour rétablir le pont. Les feux des bivouacs prussiens se distinguent dans la plaine.

2 mars.  Au point du jour, Sa Majesté va visiter les travaux du pont ; la pluie les rend difficiles.

3 mars. Le passage a commencé dans la nuit. On se dirige vers Château-Thierry ; le quartier de l’Empereur s’établit à Bézu-St-Germain.

4 mars. L’armée continue sa marche ; elle traverse La Fère-en-Tardenois et s’arrête à Fismes. On poursuivait les Prussiens ; les portes de Soissons s’ouvrent devant eux ; ils s’y enferment et échappent à Sa Majesté, à qui des officiers viennent en donner la nouvelle.

5 mars. On part de Fismes ; à quelque distance de la ville, j’entends une vive canonnade, elle n’a cessé qu’aux approches de Berry-au-Bac, où Sa Majesté passe la nuit.

6 mars. On se dirige sur Laon ; on arrive à Corbeny. On n’a pas ordre de dételer. Sa Majesté se porte en avant, suivie par les troupes ; elle rentre le soir à Corbeny, où l’on établit son quartier. Je bivouaque près de la Garde.

7 mars. Les dispositions de la soirée annoncent pour demain un sérieux engagement. Au point du jour, le feu commence. L’ennemi occupe Craonne en forces. La Garde a mis ses pièces en batterie ; le général Drouot les commande. Les Russes tiennent sur tous les points avec la plus grande ténacité. Dans la soirée, la position est enlevée auprès les plus vifs efforts. Le maréchal duc de Bellune, les généraux Grouchy et Nansouty sortent du champ de bataille, blessés. La journée a été meurtrière ; nos troupes poursuivent l’ennemi. Le quartier impérial quitte Corbeny dans la soirée. Nous traversons Craonne. Les bois qui couvrent le champ de bataille sont remplis de morts. Autour de Craonne, des Russes et des Français gisent pêle-mêle ; on n’a pu ramasser tous les blessés. On s’arrête au petit village de Bray-en-Laonnais, et chacun de nous se livre à ses tristes réflexions sur l’inutilité de nos efforts et de tant de sacrifices ; nous sommes entourés de mourants qui se traînent à notre suite.

8 mars. Nos troupes sont en marche vers Laon ; elles sont arrêtées par l’ennemi. On s’arrête à Chavignon. Le congrès de Lusigny est dissous ; le général Flahaut vient rejoindre Sa Majesté. Les propositions de l’ennemi sont inadmissibles.

9 mars. Dans la nuit, un corps de la Garde, confié au colonel Gourgaud, premier officier d’ordonnance, avait poussé une reconnaissance jusqu’à Chiry. Les grand’ gardes de l’ennemi avaient été surprises. Pendant cette diversion, les troupes du maréchal Ney, des ducs de Trévise et de Raguse s’étaient avancées sous les murs de Laon, dont l’ennemi tenait les avenues fermées. Cette ville est sur une hauteur. Toute la rampe qui y conduit est garnie d’artillerie. Une bataille est inévitable ; l’engagement de ce jour n’est que le prélude ; l’action de demain sera plus sanglante.

10 mars. Tout était prêt pour l’attaque de Laon, lorsque, à la pointe du jour, des fuyards du corps du duc de Raguse viennent annoncer que ce maréchal a été attaqué dans la nuit à Athies ; que ses troupes sont dispersées ; qu’une partie de son artillerie est perdue et qu’il n’a pu se maintenir dans la position où l’ordre de bataille l’avait placé. On escarmoucha toute la journée sous les murs de Laon. Mais les dispositions rétrogrades qui étaient ordonnées me firent juger que la dispersion du corps du duc de Raguse empêchait Sa Majesté de poursuivre ses projets sur Laon. J’avais profité du moment où nous étions assez rapprochés de Paris pour aller demander au ministre de la guerre l’autorisation de continuer mes fonctions de payeur pendant la campagne. N’ayant pu être reçu, je lui demanderai cette autorisation par lettre ; je rejoins le quartier-général à Chavignon.

11 mars L’armée tourne le dos à Laon et prend la route de Soissons. A notre arrivée dans cette ville, Sa Majesté était montée à cheval pour visiter les environs.

12 mars.  Séjour.

13 mars.  Au point du jour, le service des chevaux de selle de Sa Majesté a eu ordre de prendre la direction de Fismes. La générale a été battue dans le camp de la Garde. On quitte Soissons ; on fait halte à Fismes ; on lève le camp dans l’après-midi ; le service arrive tard, à une lieue en arrière de Reims, occupé par les Russes. Le général Corbineau, qui en avait le commandement, a été forcé de céder la ville ; on se bat toute la soirée. La nuit n’a pas été plus tranquille. L’Empereur ordonne de continuer le feu ; les Russes sont forcés d’évacuer la ville et Sa Majesté y entre à une heure du matin. Le général Corbineau qu’on croyait mort, est resté déguisé chez un habitant ; l’Empereur le revoit avec plaisir.

La maison de Sa Majesté a ordre d’arriver à Reims. Tous les désordres du combat de la nuit n’étaient pas effacés ; il y avait encore des morts au pied des murailles.

15 et 16 mars.  Séjour. Je fis le tour de la ville et des environs ; je fis plusieurs visites à la cathédrale. Le maréchal Soult a perdu la bataille d’Orthès [Orthez] ; la nouvelle vient de nous en être donnée. Il ne peut plus arrêter l’armée de Wellington ; il se retire sur Toulouse. L’ennemi perce de toutes parts. Sa Majesté, dans cette campagne, comme dans celle de Saxe, se consume en efforts inouïs pour lutter avec l’ennemi. Les corps d’armée à la tête desquels elle a entrepris l’expédition, montrent un dévouement qu’aucun danger, aucune fatigue ne peuvent diminuer.

17 mars. On quitte Reims ; on prend la direction d’Epernay ; l’Empereur s’y arrête.

18 mars. L’armée continue sa marche ; on s’arrête à La Fère-Champenoise.

19 mars. Le quartier-général est levé de bonne heure ; on arrive le soir à Plancy. J’appris en route l’entrée des Anglais à Bordeaux, qui tenait ses portes ouvertes pour le duc d’Angoulême, qui y est attendu.

20 mars. Napoléon se dirige sur Arcis, où l’on ne comptait pas trouver l’ennemi en force, parce qu’il avait caché ses masses derrière des rideaux boisés. Mais comme il vaut mieux prévenir l’ennemi que d’être attaqué, Sa Majesté a commencé l’attaque à trois heures ; elle a duré jusqu’à dix heures du soir. Le feu a été très vif, sans être meurtrier ; le tout n’a eu d’autre résultat que de bien connaître la force et la position de l’ennemi. C’était le corps de Wrède, avec deux divisions autrichiennes. Il n’y a pas eu de perte marquante. Les généraux Corbineau et Krasinskiont été blessés. Le général Drouot et le duc de Dantzig ont eu des chevaux tués.

21 mars. On s’attendait à une attaque générale. On semblait y préluder par quelques tiraillements, mais l’ordre est donné de repasser l’Aube et de marcher vers Vitry. La manœuvre de Sa Majesté paraît hardie ; Dieu veuille le couronner de succès ! Sa Majesté assure que l’ennemi n’ayant pas de plan, il faut l’étourdir par des manœuvres et se porter tantôt sur ses flancs, tantôt sur ses derrières. On s’arrête à Sommepuis. L’ennemi n’inquiète pas notre marche.

22 mars. L’ennemi occupait Vitry. Pendant qu’un officier va sommer le commandant d’ouvrir ses portes, Sa Majesté fait passer la Marne au gué de Frignicourt. Le commandant prussien répond à l’officier chargé de le sommer, qu’il ne se rendra que lorsqu’il aura été régulièrement attaqué. Sa Majesté passe outre et va s’établir au château du Plessis-ô-le-Comte.

23 mars. Couché à St-Dizier. Le duc de Vicence rejoint le Quartier impérial. Il est évident que le congrès n’avait été qu’un leurre. Sa Majesté a signé aujourd’hui ma nomination dans l’Ordre de la Légion d’honneur, sur la proposition qui lui en avait été faite, dans les termes suivants, par M. le Trésorier général :

                  « SIRE,

Le 1er janvier dernier, j’ai eu l’honneur de soumettre à Votre Majesté un rapport dans lequel je sollicite de sa bienveillance la croix de chevalier de la Légion d’honneur en faveur du sieur Georges, Caissier général de la Couronne et du sieur Peyrusse, payeur auprès de Votre Majesté ; mais les demandes pendant la campagne devant être particulièrement motivées sur une activité constante de services, je viens réitérer ma demande seulement en faveur du sieur Peyrusse, qui se trouve dans cette position, puisqu’il n’a pas quitté le service de Votre Majesté depuis les campagnes d’Autriche, de Prusse, de Russie et de Saxe. Ce comptable est probe et intelligent ; il a mis un zèle et une activité rares dans la conduite qu’il a tenue en revenant de Moscou. Il a sacrifié tout ce qui lui appartenait, pour sauver les portefeuilles de Votre Majesté, ses comptes et sa caisse, dont il m’a rendu un compte exact. Beaucoup de grands officiers, appartenant à la maison de Votre Majesté, qui, dans le retour de Russie, avaient versé dans la caisse du sieur Peyrusse leurs fonds, ont été intégralement remboursés, et m’en ont rendu témoignage ; enfin, je sais, Sire, que l’opinion de feu Son Excellence M. le Grand-Maréchal, et celle de Son Excellence M. le Grand-Ecuyer, lui ont toujours été favorables. 

 

                             Signé : DE LA BOUILLERIE,

                             Trésorier général de la Couronne.

Paris, le 15 mars 1814 »

24 mars. On traverse Wassy et on arrive à Doulevant.

25 mars. Séjour. Pendant ces deux jours, des partisans sont jetés sur toutes les lignes de communication de l’ennemi ; l’alarme est sur ses derrières ; on enlève des courriers, des voitures ; les paysans courent le pays en armes.

26 mars. Sa Majesté est partie à cinq heures du matin pour Wassy. Sa maison est restée à Doulevant. Un corps de cavalerie ennemie, après avoir dépassé Saint-Dizier, s’était établi derrière nous, Sa Majesté l’a fait attaquer et s’arrête à Saint-Dizier.

27 mars. La cavalerie ennemie continuait de harceler le duc de Tarente ; Sa Majesté pousse une grande reconnaissance vers Vitry, dans l’intention d’apprécier les forces de l’ennemi ; on reconnaît alors, mais trop tard, que pendant que Sa Majesté manoeuvrait sur les derrières de l’ennemi, sacrifiant tout à son tour, avait résolu de marcher sur Paris, et que le corps de cavalerie qui nous pressait n’était qu’un rideau qui nous cachait les grands mouvements des armées alliées. Sa Majesté est rentrée à Saint-Dizier. Il n’est plus possible de nous faire illusion sur notre situation ; l’ennemi nous tourne le dos ; il marche sur Paris.

28 mars. L’ordre de départ est donné ; on reprend la route de Doulevant. Avant de quitter St-Dizier, on amène au quartier-général des prisonniers de marque, entre autres M. de Weissemberg, ambassadeur d’Autriche en Angleterre. On rentre à Doulevant.

29 mars. On se dirige sur Troyes à marches forcées. On passe l’Aube à Dolancourt, et là, une troupe de courriers, d’estafettes se présentent. Sa Majesté et le major général sont vivement agités. Le général Dejean, aide-de-camp de Sa Majesté, est appelé ; il a ordre de se rendre à Paris pour annoncer aux Parisiens le retour de l’Empereur. Sa Majesté passa la nuit dans une ferme en arrière de Troyes, et son service se porta en avant pour entrer en ville à onze heures du soir.

30 mars. Le prince de La Moskowa est investi du commandement supérieur de l’armée. On marche militairement jusqu’à Villeneuve-sur-Vannes, et là, n’ayant plus de doutes sur la sûreté de la route, l’Empereur se jette dans une carriole de poste et court vers Paris. La maison couche à Villeneuve.

31 mars. Sous la protection des chasseurs à cheval de la Garde, le service de Sa Majesté part dans la nuit pour se rendre à marche forcées à Fontainebleau. On y arrive tard. Sa Majesté s’y trouvait depuis dix heures du matin. Parvenu le 30 à dix heures du soir à Fromenteau, l’Empereur avait appris que le 29 au soir les ennemis sont arrivés sous les murs de Paris ; que leur présence a été le signal du départ de l’Impératrice et du Roi de Rome, et qu’après une vive résistance, le Roi Joseph, ayant reconnu qu’on ne pouvait ni tenir, ni différer de capituler, en avait donné l’autorisation au duc de Raguse. Paris est au pouvoir de l’ennemi depuis le 30 au soir, et il n’est plus permis à l’Empereur d’intervenir dans le traité. Les souverains entreront le lendemain.

(Guillaume PEYRUSSE, «  Mémoires, 1809-1815… »,Editions AKFG, 2018 ).

 

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( 1 mars, 2020 )

Le 1er mars 1815 à Antibes (1ère partie)…

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Les détails du débarquement de Napoléon au Golfe Juan et la maladroite tentative, d’ailleurs infructueuse, qu’il fit dans l’après-midi du 1er mars 1815 pour s’emparer de la place d’Antibes, sont bien connus, tant par les récits des compagnons de l’empereur (Peyrusse, Laborde), et ses complices involontaires (le capitaine de la polacre, « Le Saint-Esprit »), que par les rapports officiels des commandants royalistes de la place (le commandant d’armes Cunéo d’Ornano, le général Corsin). Mais on n’a pas encore, sauf erreur, recueilli un récit de cette aventure par un bourgeois d’Antibes, et la description des sentiments qu’elle  put éveiller dans cette paisible population. Le hasard nous fournit un document de ce genre : on le lira ci-après .

C’est une lettre écrite par un habitant d’Antibes, nommé Ardisson, à son compatriote et ami le docteur en médecine Michel Provençal, professeur à la Faculté des Sciences de Montpellier. Provençal resta toute sa vie en relations étroites et suivies avec Cagnes, son village natal, et les villes voisines, Cannes, Grasse, Antibes , Fréjus, Nice ; il s’intéressait  fort à la chronique politique, médicale, voire même scandaleuse, de son pays d’origine. Connaissant ses goûts et sa curiosité historique, Ardisson a rédigé pour lui une véritable relation, très circonstanciée, de la surprise manquée d’Antibes par les grenadiers elbois et des autres incidents du débarquement. Sur bien des points, sa version diffère de celle des témoins bonapartistes, non oculaires, et aussi des rapports officiels. Sans garantir absolument que la version d’Ardisson soit la bonne., il faut remarquer qu’il est un témoin désintéressé et que sa lettre est écrite le 4 mars 1815, le surlendemain même de l’incident, ses souvenirs étant encore très présents et très nets. Il semble donc que son récit mérite [une certaine] confiance. Il est au mois fort intéressant. 

L.-G. PELISSIER 

Mon cher ami, 

Vous ayant adressé depuis peu de jours votre malle de linge, lorsque M. Guide arriva et me remit votre lettre du 12 décembre dernier avec les livres pour moi et pour l’ami Risso de Nice, cela fut cause que je différai de vous en accuser la réception, espérant de recevoir une nouvelle lettre de votre part qui m’apprit que votre linge vous était parvenu. Bien que vous ne m’ayez rien dit, je ne pense pas moins que les livres que vous avez eu la complaisance de m’envoyer m’ont fait plaisir. Je vous remercie de la peine, et particulièrement du « Traité des maladies chroniques » de M. Dumas que vous y avez ajouté. Je les ai lus avec bien de satisfaction (sic). Je ne doute pas que vous n’ayez appris depuis quelques jours l’événement dont vous n’ayez appris depuis quelques jours l’événement dont nous avons été les témoins. Mais comme il pourrait se faire que l’on ne vous donnât pas les détails tels qu’ils sont, et présumant qu’il ne vous sera pas indifférent de les connaître, je viens vous les tracer tels qu’ils nous sont parvenus par les divers rapports qui ont été faits à l’autorité locale. 

C’est le 1er du mois [de mars], à trois heures du soir, que l’on vit arriver aux portes de la ville un officier chargé par Bonaparte de diverses missions et porteur de proclamations de sa part et des généraux qui sont auprès de lui. L’officier de garde, ayant fait prévenir M. Cunéo, commandant d’armes, de l’arrivée de cet officier qu’il retenait à la porte, celui-ci se rendit aussitôt près de lui, et eut avec cet officier une longue conférence, à la suite de laquelle ce dernier retourna vers le chemin de Cannes, et arriva peu de temps après à la tête d’un détachement de vingt grenadiers de la Garde.On fit résonner (sic) cette troupe, qui répondit qu’elle venait à Antibes pour y prendre des subsistances et le repos nécessaires pour retourner dans leurs foyers, attendu qu’ils avaient quitté l’île d’Elbe et le service de Bonaparte. Cette troupe étant armée, on prit des soupçons. Le commandant parla à l’officier qui lui dit qu’il arrivait de la part du général… (sic), dont il ne se rappelait pas le nom, pour dire au commandant d’armes et aux autorités civiles de se rendre auprès de lui au Golfe Juan, pour recevoir des communications importantes. Cette fois M. Tourre, maire, était présent et, témoignant de l’étonnement d’une pareille démarche, fit quelques observations. Alors le comandant ordonna à l’officier d’entrer au corps de garde. Cette troupe restait là avec ses armes. Dans ce moment les troupes de notre garnison étaient sur le glacis pour faire l’exercice ? On la fit rentrer aussitôt, et l’on décida que le détachement entrerait dans la place en déposant les armes. Mais par un réavisé (sic) du  commandant, on leur laissa les armes, et on les fit loger dans les casernes. Trois autres officiers et un chirurgien-major pénétrèrent dans la ville pour remplir diverses missions, et pour répandrent des proclamations. L’un d’eux proposa au major du régiment en garnison des avantages énormes s’il favorisait les projets de Bonaparte, qui avait débarqué au Golfe Juan. Mais cet officier, rempli d’honneur, repoussa toute proposition humiliante et consigna dans son appartement cet officier pour s’assurer de lui. On apprit à l’instant que Bonaparte avait débarqué avec huit cent hommes, dont cinq à six cents seulement de sa Garde. Le reste se compose d’étrangers et forme une légion. Le débarquement fut effectué sans obstacle : des troupes furent postées sur la grande route pour arrêter tout ce qui se passait, surtout des chevaux qu’ils achetaient de gré à gré, et tous autres moyens de transport qu’ils requéraient et qu’ils ont même payé à Grasse en les renvoyant. Les personnes étaient respectées et libres de retourner, de voir l’Empereur s’ils le désiraient, de causer avec tout le monde, et de prendre même du service avec eux ; peu les ont suivis. 

Tout fut en mouvement dès ce moment pour repousser cet ennemi s’il se présentait à la porte : la Garde nationale et la garnison, composée de 900 hommes, redoublèrent d’activité tant pour surveiller le détachement, qu’on eut l’imprudence de laisser armé, que pour garder l’enceinte de la place. Malheureusement notre gouverneur était en mission et ne put rentrer qu’à deux heures après minuit. Sa présence rassura tout le monde ; la place ayant été déclarée par le commandant en état de siège, par ses dispositions les officiers furent arrêtés et cette troupe désarmée ; toute la nuit se passa dans le mouvement et la crainte d’une sommation ou d’une trahison. Des parlementaires se présentèrent, mais ils furent renvoyés sans vouloir les entendre. Enfin au jour nous apprîmes que la troupe d’aventuriers avait pris le chemin de Grasse. 

A suivre… 

(Témoignage publié la première fois dans « Feuilles d’Histoire », 1er semestre 1911). 

 

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( 29 février, 2020 )

Les blessures de Napoléon…

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« La santé est indispensable à la guerre et ne peut être remplacée par rien ». Cette phrase de Napoléon était particulièrement vraie au début du XIXe siècle. Pour de nombreux historiens, « la main sur le ventre » sur les peintures qui le représentent est interprétée comme un signe de gastralgie.

Cette affirmation est probablement influencée par les antécédents familiaux de Napoléon, son père étant décédé à quarante ans d’un squirre du pylore. En fait, selon les biographies de ses proches et de son médecin Corvisart, ce signe correspond plus à une manie qu’à un signe objectif de maladie. Tous sont unanimes sur sa bonne santé générale entre 1800 et 1814. En revanche, Napoléon a été victime de plusieurs blessures au cours de sa vie. Toutes ne sont pas connues, car il a toujours exigé de tenir secret ce genre d’accident pour éviter tout désordre politique. « Qui sait, disait-il, quelle horrible confusion ne produirait pas une semblable nouvelle ?… Si je suis blessé que personne ne le sache, si c’est possible. Si je suis tué, qu’on tâche de gagner la bataille sans moi ; il sera temps de le dire après ». À ses compagnons d’exil (Mémorial de Las Cases), il rappelait qu’« il avait été très souvent exposé dans ses batailles ; mais on le taisait avec le plus grand soin. Il avait recommandé une fois pour toutes le silence le plus absolu sur toutes les circonstances de cette nature ».

Les blessures de l’Empereur.

Dans la belle collection du musée de Romans figure une chaussure ayant appartenu au cardinal Fesch. Joseph Fesch, demi-frère de Letizia Ramolino, a largement profité au cours de sa vie des faveurs de son neveu Napoléon Ier. Il a été grand aumônier de l’Empire, grand-aigle de la Légion d’honneur, sénateur, ami de Pie VII et pair de France. Pourtant sa conduite peut être considérée comme odieuse en août 1818 lorsque le maréchal Bertrand l’invite à envoyer un nouveau médecin à son neveu, malade à Sainte-Hélène. En effet, le docteur O’Meara, officier britannique et médecin personnel de l’Empereur déchu, accusé de traîtrise et de calomnie, soupçonné de relais de correspondance clandestine des prisonniers vers l’Europe, est renvoyé par Hudson Lowe, fils de médecin militaire, devenu le geôlier impitoyable que l’on connaît. Fesch, illuminé, pensait que Napoléon avait été « enlevé de son rocher par les anges, qui l’avaient porté on ne saurait dire où; mais en parfaite santé ». Ses certitudes d’En-Haut le conduisirent à accepter la candidature d’un prosecteur d’anatomie à Florence, sans titre doctoral, nommé Antommarchi. Son origine corse, sa prétendue admiration pour l’Empereur et sa fourberie avaient convaincu Fesch qu’il faisait une bonne oeuvre en engageant ce pauvre garçon sans le sou.

À Longwood, Napoléon privé de médecin depuis quatorze mois, découvrit rapidement l’incompétence et l’ignominie du protégé de son oncle : « Quelqu’un a-t-il été plus mal soigné que moi par un tel coglione ? ». En revanche, grâce à Antommarchi… et à Fesch, nous bénéficions d’un méticuleux rapport d’autopsie. La description détaillée des cicatrices permet de confirmer plusieurs plaies et blessures évoquées dans les mémoires. « Le corps présentait… plusieurs cicatrices, à savoir : une à la tête, trois à la jambe gauche, dont une sur la malléole externe, une cinquième à l’extrémité du doigt annulaire ; enfin, il en avait un assez grand nombre sur la cuisse gauche » (Dr Antommarchi, Les derniers moments de Napoléon, récit de l’autopsie).

Un traumatisme cranien.

Dans sa jeunesse, il « verse avec une calèche et perd connaissance ». Cet incident est à l’origine de controverses sur les prétendues crises comitiales de Napoléon qui a fait plusieurs pertes de connaissances dans sa vie.

Une plaie à la cuisse gauche.

Sa première blessure de guerre date du 16 décembre 1793 au cours du siège de Toulon, ville livrée par ses habitants royalistes aux Anglais. Malgré la pluie diluvienne et l’obscurité, il décide de mener l’assaut pour s’emparer de la redoute du petit Gibraltar sur le promontoire de l’Éguillette, l’un des derniers forts qui couvrent l’accès de la rade. Bonaparte ayant eu son cheval tué sous lui, continue à pied et reçoit à la cuisse un coup d’esponton porté par un officier anglais. Tous les témoignages de ses proches et le rapport d’autopsie confirment l’existence d’une cicatrice sur une dépression « profonde et pouvant admettre le poing » dans la cuisse gauche, un peu au-dessus du genou. À Sainte-Hélène Napoléon avoue à Las Cases que cette blessure lui fit craindre pour sa cuisse. Il a échappé de peu à l’amputation que voulait tout d’abord pratiquer le chirurgien Hernandez. Finalement la cicatrisation fut obtenue grâce aux soins prodigués par Jean-Mathieu Chargé.

Des morsures aux mollets.

En décembre 1795 ou début janvier 1796, Napoléon passe sa première nuit d’amour avec Marie-Joseph-Rose Tascher de La Pagerie, veuve du général de Beauharnais. La prise de la couche de la future Impératrice est précédée d’une lutte contre Fortuné, le carlin qui l’accueillait régulièrement en aboyant à chacune de ses visites rue Chantereine. Le chien abandonne sa place habituelle non sans plusieurs morsures dont certaines laissèrent des traces sur le mollet du général. Malgré cela, il adresse à sa maîtresse le premier de ses billets ardents : « Je me réveille plein de toi. Ton portrait et le souvenir de l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens ! Douce et incomparable Joséphine… ». Le 9 mai 1796 (19 ventôse an IV), Rose de Beauharnais devient officiellement madame Joséphine Bonaparte.

Une contusion à la jambe droite.

Bonaparte est blessé pendant la campagne d’Égypte à Damanhour, le soir du 11 juillet 1798 (22 messidor), comme en témoigne le chirurgien Larrey dans ses mémoires : « Le général en chef reçut un coup de pied d’un cheval arabe, qui lui fit, à la jambe droite, une contusion assez forte qu’on dût craindre des accidents consécutifs : je fus assez heureux pour les prévenir, et le conduire en très peu de temps à la guérison, malgré sa marche pénible et son activité naturelle qui l’éloignait du repos ».

Une contusion à un doigt.

Dans une chasse à Marly, le 22 juin 1803 (3 messidor an XI), il est renversé et blessé. Une lettre de Napoléon à Joséphine datée du lendemain en témoigne : « Je me suis blessé très légèrement à un doigt en tuant un sanglier… ». Cet accident fut assez important pour qu’il s’en souvienne encore à Sainte-Hélène (« une forte contusion du doigt ») et laisse une cicatrice notée sur le rapport d’autopsie (« extrémité du doigt annulaire »).

Une érosion à la jambe gauche.

Dans le « Mémorial », Las Cases relate une autre blessure de guerre qui n’a pas laissé de souvenirs précis à Napoléon : « à celle d’Essling ou de Wagram (6 juillet 1809), je ne saurais dire laquelle, un autre coup de feu lui avait déchiré la botte, le bas et la peau de la jambe gauche ».

Des chutes sans gravité.

En courant : en septembre 1808, l’Empereur tombe en courant après l’Impératrice lors d’une partie de barres dans le jardin, avec quelques familiers (« Mémoires »  de Constant). A cheval : Napoléon fait plusieurs chutes de cheval nécessitant parfois plusieurs jours de convalescence : au siège de Toulon, pendant les campagnes d’Italie, au siège de Saint-Jean-d’Acre, au camp de Boulogne et à Arcis-sur-Aube. À Marengo, le 14 juin 1800, il faillit être noyé dans la vase : « Seule ma tête dépassait et les Autrichiens auraient pu facilement me décapiter ».

Une brûlure au cuir chevelu.

Lors de l’incendie de Moscou déclenché par des criminels libérés de prison sur l’ordre du gouverneur Rostopchine, des flammèches tombent au milieu de la nuit sur le toit de l’appartement occupé par l’Empereur au Kremlin, le 15 septembre 1812. En sortant, il « eut sa redingote grise brûlée en plusieurs endroits, de même que ses cheveux » (« Mémoires » de Constant).

La blessure au pied à Ratisbonne (23 avril 1809).

En janvier 1809, Napoléon lutte en Espagne contre l’armée anglaise de John Moore. Il apprend que l’Autriche est prête à déclarer la guerre, après plusieurs années de préparation en vue de venger Austerlitz. Pendant son retour à bride abattue vers la France, il est informé de l’existence d’un complot entre Talleyrand et Fouché visant à placer Joachim Murat sur son trône en cas de mort accidentelle, les nouvelles d’Espagne étant pessimistes. À Paris, le 28 janvier, il convoque ses ministres dont Talleyrand et entre dans une rage folle (… «Vous êtes de la m… dans un bas de soie»).

L’attaque autrichienne.

Le 13 avril, il repart en campagne à l’Est. Pour la première fois, il s’est laissé surprendre car l’archiduc Charles a attaqué le 10 et occupé Münich, sans rupture diplomatique ni déclaration de guerre (5e coalition). Le 17, il parvient sur le terrain et devine aussitôt les projets de l’archiduc. La Grande Armée est divisée en deux gros corps d’armée : Masséna au sud-ouest et Davout au nord-est ; si le centre est enfoncé par les armées ennemies (Autriche, Prusse), la guerre est perdue. Napoléon donne donc l’ordre aux deux ailes de se regrouper au centre, sur la ville d’Abensberg où il se rend lui-même. La rencontre entre Davout et ses adversaires se produit à Tengen, au sud de Ratisbonne (Regensburg). Profitant de l’avantage des Français et du regroupement de son armée, Napoléon poursuit les Autrichiens qui sont vaincus à Eckmühl, le 22.  L’archiduc se replie avec toutes ses troupes sur Ratisbonne où il laisse une très forte garnison et poursuit sa route vers la Bohême pour rejoindre son armée de réserve.
Il a perdu 30 000 hommes en huit jours. Le 23 avril, les Français enlèvent d’assaut Ratisbonne, étape indispensable pour ouvrir la route de Vienne (prise le 12 mai). Au cours de cette bataille, Napoléon est victime de sa deuxième blessure de guerre.

La blessure de l’Empereur.

Les consignes de Napoléon ayant été respectées, il n’existe pas de document officiel qui relate cet épisode. Il faut donc se baser sur les témoignages qui diffèrent souvent sur le siège de la blessure, son type et les circonstances.

• Constant, premier valet de chambre de l’Empereur, évoque l’incident à deux reprises, dans ses « Mémoires », avec des versions légèrement différentes :

– « L’Empereur voyant fuir les Autrichiens de toutes parts, croyait l’affaire terminée. On avait apprêté son déjeuner à la cantine, au lieu qu’il avait désigné. Il se dirigeait à pied vers cet endroit, lorsque se tournant vers le maréchal Berthier, il s’écria : “Je suis blessé”. Le coup avait été si fort que l’Empereur était tombé assis ; il venait de recevoir la balle qui l’avait frappé au talon. Au calibre de cette balle, on reconnut qu’elle avait été lancée par un carabinier tyrolien, dont l’arme porte ordinairement à la distance où nous étions de la ville. Un aide de camp vint me chercher, et lorsque j’arrivai, je trouvai M. Yvan occupé à couper la botte de Sa Majesté, dont je l’aidai à panser la blessure. Quoique la douleur fût encore très vive, l’Empereur ne voulut même pas donner le temps qu’on lui remit sa botte, et pour donner le change à l’ennemi, et rassurer l’armée sur son état, il monta à cheval, partit au galop avec tout son état-major et parcourut toutes les lignes ».

– « À la campagne de Ratisbonne, le 23 avril, l’Empereur reçut au pied droit une balle morte qui lui fit une assez forte contusion. J’étais avec le service quand plusieurs grenadiers de la garde accoururent me dire que Sa Majesté était blessée. Je courus en toute hâte et j’arrivai au moment où M. Yvan faisait le pansement. On coupa et laça la botte de l’Empereur qui remonta sur-le-champ à cheval ». Une autre version rapportée par Octave Aubry (La vie privée de Napoléon), confirme cette blessure au talon droit : « À pied près de Lannes, il examinait à la lorgnette les défenses de la ville quand un biscaïen, tiré des remparts, l’atteint au talon droit. Pendant qu’Yvan le panse il dit avec sang-froid : “Ce ne peut être qu’un Tyrolien qui m’ait ajusté de si loin. Ces gens sont fort adroits”. Cependant il souffre, car un nerf a été touché. Mais il remonte aussitôt à cheval et part au galop pour se montrer aux troupes qui l’acclament avec transport. Le lendemain, quoique fiévreux, il passe l’armée en revue ». Ces relations sont également celles du Cadet de Gassicourt (Voyages en Autriche), de W. Warden (Lettres de Sainte-Hélène) et du général baron de Marbot.

Pour certains témoins ce sont les orteils du pied qui sont « devenus noirs par la contusion » (général Désiré Chlapowski). Cette affirmation est peu vraisemblable.

Outre les références déjà citées, plusieurs arguments plaident en faveur du talon : le tableau de Gautherot au musée de Versailles ; les propres souvenirs de Napoléon rapportées par Las Cases dans le Mémorial (« une balle lui avait frappé le talon ») ; la lettre écrite par Napoléon à Joséphine le 6 mai 1809 d’Ems pour la rassurer, des « bruits » concernant sa blessure étant parvenus à Paris. « Mon amie, j’ai reçu ta lettre. La balle qui m’a touché ne m’a pas blessé : elle a à peine rasé le tendon d’Achille. Ma santé est bonne. Tu as tort de t’inquiéter. Mes affaires ici vont fort bien. Tout à toi. Dis bien des choses à Hortense et au duc de Berg ».

Le biscaïen (petit boulet faisant partie de la charge d’une boîte à mitraille) peut être vu au musée de l’Armée, à Paris, car il a été recueilli aussitôt par le capitaine Lameau, ingénieur-archiviste du bureau topographique qui faisait partie de la suite impériale, et remis à Mme Gérard, sa nièce, grand-mère des donateurs.

Le chirurgien.

Plusieurs noms sont avancés pour désigner le chirurgien qui pansa le pied de Napoléon à Ratisbonne : Nicolas Heurteloup (1750-1812), Nicolas-René Dufriche dit Desgenettes (1762-1837), Dominique Larrey (1766-1842). Une bonne connaissance du service de santé de l’Empereur ne laisse aucun doute sur l’identité du chirurgien. L’étiquette étant très respectée sous l’Empire, seul un médecin ou un chirurgien du Service a pu toucher l’Empereur. Bonaparte n’aimait ni les médecins ni les drogues. Il ne donna sa confiance qu’à un seul médecin, recommandé par son secrétaire Bourrienne et son frère Louis, Jean-Nicolas Corvisart (1755-1821). Corvisart devint le médecin de toute la famille Bonaparte et rapidement un des vrais amis de Napoléon (« Je ne crois pas à la médecine, je crois en Corvisart »). Conseiller médical du Premier consul, il est promu officier de la Légion d’honneur un mois après le sacre (premier médecin ayant eu cette distinction).

Toutes les obligations officielles ne l’empêchent pas de poursuivre une brillante carrière de thérapeute et d’enseignant. Bichat (1771-1802), Laennec (1781-1826) et Dupuytren (1777-1835) comptent parmi ses élèves les plus célèbres. Nommé Premier médecin de Sa Majesté (19 juillet 1804), il obtint carte blanche pour organiser le service de santé de l’Empereur. Parmi d’excellents praticiens il ne choisit que des amis loyaux, évinçant tout militaire qui aurait pu nuire à son influence en haut lieu

-Larrey, le plus célèbre des chirurgiens de l’époque, n’a jamais pu obtenir de poste officiel auprès de l’Empereur qu’il connaissait depuis Toulon. Il le suivit en Égypte comme chirurgien-chef du corps expéditionnaire. Corvisart, fin psychologue, craignait leur estime réciproque et fit tout pour ne pas perdre son avantage. Larrey fut inspecteur général du service de santé des armées en 1804 puis chirurgien en chef de la Grande Armée le 12 février 1812. Il n’a jamais appartenu au service de santé de l’Empereur. Desgenettes a été médecin-chef de l’armée d’Italie puis de l’expédition d’Égypte où il s’opposa à Bonaparte sur la conduite à tenir envers les pestiférés. Il participa fidèlement à toutes les campagnes puis devint inspecteur général du service de santé des armées. Il n’a jamais soigné l’Empereur.

-Heurteloup, autre fidèle de Bonaparte, a été chirurgien-chef de l’armée d’Italie puis des armées en 1800 (à 50 ans). Membre du conseil de santé de l’armée, secondé par Percy, il fut président de la société médicale de Paris. En 1809, responsable de l’organisation du service de santé, il était présent lors de la blessure de l’Empereur mais sa fonction ne lui permit pas d’intervenir. Il ne devint membre du service de santé de l’Empereur qu’en 1812.

Le premier chirurgien Boyer fut nommé à ce poste important par Corvisart pour sa compétence et sa timidité lors des réceptions officielles. Il n’avait aucun goût pour les expéditions lointaines et ne partait que sur ordre de l’Empereur, qui appréciait sa compagnie. Il ne participa pas aux campagnes de 1809. En revanche, le chirurgien ordinaire Yvan avait suivi Napoléon depuis les campagnes d’Italie. Chirurgien en chef des Invalides en 1804, Corvisart ne put l’exclure du service de santé de l’Empereur comme les autres fidèles du général Bonaparte. Yvan fut l’un des seuls courtisans, avec Corvisart, qui eut l’occasion d’assister parfois à la toilette de l’Empereur. Il coucha même aux Tuileries pendant quelques temps (ce que Corvisart n’avait jamais accepté) afin d’être à même de pouvoir donner des soins à toute heure du jour ou de la nuit. C’est certainement lui qui a soigné le pied de l’Empereur.

Un pas vers la répudiation de Joséphine.

Tous les témoignages laissent penser que la blessure de Ratisbonne fut sans gravité, limitée à une forte contusion sous-malléolaire externe droite. Par contre, elle influença probablement le courant de l’histoire. En avril 1809, Napoléon commence à craindre pour son avenir. La guerre d’Espagne se poursuit depuis un an. Les nationalistes, inspirés par la Révolution française, commencent à s’organiser dans l’Empire notamment en Allemagne et en Italie. Pour la première fois, les coalisés, mieux organisés, infligent de lourdes pertes à l’armée impériale alors qu’on commençait à la croire invulnérable. Cette blessure au pied sur le champ de bataille, la première de Napoléon en tant qu’Empereur, lui fait prendre conscience d’une mort possible alors qu’il n’a pas eu d’enfant avec Joséphine, donc pas de descendant direct.

Après la victoire de Wagram (6 juillet 1809), Marie Walewska, la maîtresse polonaise de l’Empereur, rejoint son amant à Vienne pour plusieurs semaines. Corvisart arrive à la demande de Napoléon en août et lui annonce quelques jours plus tard que Marie est enceinte. « Je craignais que ce bonheur de la paternité qu’ont tous les hommes ne me fût refusé, par une sorte de vengeance du sort qui m’a déjà prodigué tant de dons. J’aime les enfants, tu le sais. Mais un petit à moi, c’est une grâce à laquelle je n’osais plus songer ». Alexandre, né le 4 mai 1810 en Pologne, lui apporte une seconde preuve formelle, après le comte Léon, de ce qu’il espérait : être père.

La tentative d’assassinat du saxon Frédéric Staps, au cours d’une parade, devant le palais de Schoenbrunn le 18 octobre 1809, vient renforcer le sentiment de vulnérabilité. Après plus de deux ans d’hésitations, ces événements intervenus pendant la campagne autrichienne influent sur la décision définitive de Napoléon à divorcer. D’Autriche, il demande à Duroc d’écrire à l’intendant des palais impériaux pour qu’il fasse immédiatement murer à Fontainebleau la porte de communication entre son appartement et celui de Joséphine. Un mois après son retour à Paris, il trouve le courage d’annoncer à l’Impératrice sa répudiation, le 26 octobre 1809. Le divorce est prononcé le 14 décembre 1809.

Alain GOLDCHER 

(« Revue  du Souvenir Napoléonien » n°453, juin-juillet 2004, pp.3-7).

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( 28 février, 2020 )

28 février 1815: « Une journée d’Austerlitz… »

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Voici un extrait intéressant du témoignage du trésorier Guillaume Peyrusse . Rappelons que deux jours avant, l’Empereur s’était embarqué pour la France, à bord du navire « L’Inconstant ». Peyrusse y avait sa place; laissons-le parler:

 » 28 février. A la pointe du jour, on reconnut un bâtiment de soixante-quatorze, se dirigeant sur la Sardaigne ; on reconnut bientôt qu’il ne s’occupait pas de nous. L’Empereur ayant échappé aux croisières anglaises et françaises, en témoigna la joie la plus vive. C’est, dit-il, une journée d’Austerlitz… Malgré mes souffrances, je partageai la joie de tout le monde. Sa Majesté descendit dans sa chambre et en revint avec toutes les proclamations qu’elle destinait au peuple français et à l’armée, et ordonna à tous ceux qui avaient une belle plume d’en faire des copies pour qu’on pût les distribuer dans les premiers lieux de notre débarquement et de notre passage. J’étais sur le pont, adossé au mât et souffrant beaucoup.

Sa Majesté me heurta du pied, en me disant de me joindre aux autres écrivains ; je m’excusais sur le mal de tête que me causait la mer. – « Bah ! Bah ! me dit Sa Majesté, l’eau de la Seine guérira tout cela. » Je fis avec mon épaule un signe d’incrédulité. – « Monsieur le Trésorier, c’est pour la fête du Roi de Rome que nous serons à Paris. Cette noble assurance ranima nos esprits et fixa nos incertitudes. Tenus depuis quatre jours dans un état continuel d’agitation, jetés dans une entreprise dont nous ignorions même le dénouement, effrayés même de sa hardiesse, livrés, dès notre début, à des dangers de toute espèce, nous vîmes avec la plus vive joie se soulever le voile qui avait couvert les projets de Sa Majesté.

La noble simplicité, la mâle énergie de ses proclamations, en même temps qu’elles s’adressaient à tous les souvenirs, devaient ranimer toutes les espérances.

Dans l’après-midi, Sa Majesté annonça qu’elle décorait de la croix d’honneur tous ceux d’entre eux qui, partis avec elle de Fontainebleau, comptaient quatre années de service. La joie de ceux de ces militaires qui avaient part à cette faveur, n’eut plus de bornes ; ils entourèrent Sa Majesté et firent retentir le bord de leurs plus vives acclamations. Ils coururent à la caisse des signaux, où le capitaine Chautard leur fit délivrer des morceaux de serge rouge qu’ils mirent à leur boutonnière. Nous déjeunâmes tard, Sa Majesté fut très gaie ; nous nous réunîmes sur le pont autour d’elle – « Aucun exemple historique, nous fit l’Empereur, ne m’engage à tenter cette entreprise hardie ; mais j’ai mis en ligne de compte l’étonnement des populations, la situation de l’esprit public, le ressentiment contre les alliés, l’amour de mes soldats, enfin tous les éléments napoléonistes qui germent encore dans notre belle France. »

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( 26 février, 2020 )

La campagne de France (1814) racontée par Guillaume Peyrusse.

Guillaume Peyrusse

Cet intéressant personnage était alors Payeur de l’Empereur.

Voici une chronologie succincte de ses fonctions en 1813-1815:

En 1813 : Participe à la campagne de Saxe au titre de Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur.

29 juillet 1813 : Peyrusse est désigné comme Payeur de l’Empereur.

24 février 1814 : Nommé sous-inspecteur aux revues de la Garde. Il semblerait qu’il poursuive ses fonctions de Payeur de l’Empereur.

23 mars 1814 : Nommé au grade de chevalier de la Légion d’honneur (reçoit son brevet de nomination le 4 avril 1814).

Suit Napoléon à l’île d’Elbe, en tant que Trésorier personnel de l’Empereur.

 11 mai 1814 : Nommé « Trésorier général des revenus de l’île d’Elbe et payeur de toutes les dépenses ».

 23 mars 1815 : Nommé Trésorier Général de la Couronne.

 27 mars 1815 : Nommé Baron de l’Empire

 3 avril 1815 : Nommé officier de la Légion d’honneur.

                                                                          C.B.

———————

1er février La matinée fut calme. Vers deux heures, des officiers d’ordonnance viennent annoncer que l’ennemi a attaqué. Sa Majesté sort du château ; je la vis ordonner elle-même au tambour du poste du château de battre la générale, et se porter au galop vers le point où le feu était le plus vif. On se battit toute la soirée avec opiniâtreté, mais sans succès marqué de part ni d’autres. A la nuit, les feux avaient cessé. A dix heures, je me promenais sur la terrasse du château ; les feux des bivouacs des deux lignes se dessinaient dans la plaine ; Sa Majesté venait de rentrer. A onze heures,  par une nuit obscure, des corps nombreux traversent Brienne, se dirigeant vers Troyes[; la retraite est ordonnée, nous quittons le château pour nous diriger vers l’Aube que nous passons à Lesmont. Notre marche est silencieuse. Après avoir traversé le pont, le service a campé sur la route.

2 février. Sa Majesté a quitté Brienne à quatre heures du matin. L’armée a continué sa retraite. Deux cents grenadiers de la Garde ont eu ordre d’attendre le passage du dernier peloton et de brûler le pont. Nous sommes arrivés au village de Piney.

3 février. On est en marche vers Troyes. Le duc de Trévise est venu au-devant de nous avec la Vieille Garde. Rangée en bataille sur la route, elle est destinée à fermer la marche de l’armée et à retenir l’ennemi qui nous suit. On arrive à Troyes. Depuis l’ouverture de la campagne, aucun succès n’avait couronné nos armes, nos bataillons étaient d’une faiblesse numérique extrême. L’ennemi était partout ; il nous entourait de toutes parts. On séjourna.

4 février.  La nouvelle qu’un congrès allait se réunir à Châtillon fut accueillie avec la plus vive joie.

5 février. Malgré les négociations, quelques engagements partiels avaient lieu, soit au pont de Cléry en avant de Troyes, soit aux ponts de la Barse. Les ordres pour une attaque générale avaient été donnés. La Garde Impériale était sortie de la ville pour se porter en arrière et prendre position à La Chapelle St-Luc. J’avais eu ordre de suivre son mouvement ; le soir, nous avons tous eu ordre de rentrer en ville.

6 février. L’armée quitte Troyes et prend la route de Paris. Le hameau de Grès reçoit le quartier-général.

7 février. On arrive à Nogent ; on mine le pont ; on se prépare à disputer à l’ennemi le passage de la Seine.

8 février. Séjour. Les nouvelles reçues du Nord paraissent fâcheuses. L’ennemi occupe Châlons. Un courrier du duc de Vicence est arrivé ; l’horizon paraît se rembrunir. Le soir, la Garde a ordre de passer la Seine. Je marche avec elle ; nous arrivons à Villenauxe.

9 février. Sa Majesté a traversé notre ligne ; nous sommes arrivés après elle à Sézanne.

10 février. Au point du jour, l’Empereur se porte aux avant-postes du duc de Raguse ; un vif engagement signale sa présence ; ce maréchal s’empare de Champaubert, se met à cheval sur la grande route de Châlons, taille en pièces le corps du général Alsufieff [Olsufiev] et lui fait trois mille prisonniers. On établit le quartier de l’Empereur dans la dernière maison du village donnant sur la grande route. Les trophées et les prisonniers de Champaubert sont dirigés sur Paris. Sa Majesté veut rassurer la capitale. Nous sommes arrivés à Provins.

11 février Le service y a séjourné. Sa Majesté s’est portée sur Montmirail ; un combat sanglant a eu lieu à la ferme des Grenaux. Sa Majesté coucha sur le champ de bataille.

12 février. J’arrivai à Nangis. L’ennemi ayant passé la Seine à Bray, la position de Nangis n’était plus tenable, et nous l’avons quitté dès le premier coup de canon. Après la belle affaire d’hier, Sa Majesté a fait poursuivre les vaincus ; on les a sabrés jusque dans Château-Thierry. Sa Majesté a couché au village de Nesle.

13 février. Notre service s’est porté sur Guignes. Sa Majesté est arrivée à Château-Thierry. Des travaux défensifs sont ordonnés autour de la ville. On complète l’armement des gardes nationales. Nous nous trouvons à Guignes avec le corps du duc de Tarente.

14 février. Nous arrivons à Brie-Comte-Robert. Ce jour, l’Empereur a battu les Prussiens dans la plaine de Vauchamps. Les charges de notre cavalerie ont culbuté tous leurs carrés. Sa Majesté est rentrée à Montmirail.

15 février. Le quartier de l’Empereur a passé la nuit à Meaux. Notre service suit le grand parc, qui est refoulé jusqu’à Charenton. Beaucoup de curieux entourent nos voitures ; inquiet de me voir poussé jusqu’à cette position, et prévoyant l’issue malheureuse de la campagne, je me rendis auprès de M. le Trésorier général pour lui annoncer l’arrivée du Trésor sous les murs de Paris. Les bulletins de la semaine étaient parvenus la veille ; ils avaient été suivis par une forte colonne de prisonniers Russes et Prussiens que tout Paris avait vu défiler sur les boulevards. Je trouvai le Trésorier dans une sécurité parfaite. L’ennemi était aux portes de Paris, et, sur la foi des bulletins, la capitale s’était endormie.

16 février. De très bonne heure, notre service quitta Charenton. Je le joignis à Ouzouer. Sa Majesté a quitté Meaux se dirigeant sur Guignes. A midi, le canon retentit ; les ducs de Bellune et de Reggio font tête à l’ennemi ; l’Empereur s’arrête à Guignes.

17 février.  Notre service traverse la forêt d’Armainvilliers et s’arrête à Ouzouer-le-Vougis. Dès le matin, le canon s’est fait entendre. Les Russes ont été vivement attaqués ; leurs colonnes sont culbutées, couvrant les chemins de morts et de débris. On a fait trois mille cinq cents prisonniers. L’Empereur couche à Nangis.

18 février. On marche vers Montereau. Les Wurtembergeois occupent la ville, le pont et le château de Surville, placé sur un plateau très élevé. Les batteries qui sont placées sur toutes les rampes foudroient nos colonnes. A la vue de l’Empereur, nos troupes escaladent les hauteurs de Surville et s’en emparent ; l’ennemi en est précipité ; notre artillerie l’écrase dans Montereau et le 10ème hussards en fait un horrible carnage. On ramasse dix-huit cent prisonniers et beaucoup de fusils. Nous montons au château, où nous trouvons deux mille cinq cents prisonniers Bavarois ou Wurtembergeois, fort désappointés et fort étonnés de la vue de notre armée. Sa Majesté est venue s’y établir et y a passé la nuit.

19 février. Séjour. Les maires des communes voisines, divers fonctionnaires accourent à Surville ; ils donnent à Sa Majesté des renseignements sur la marche de l’ennemi. Nous pensons que l’on va dans la journée balayer Sens et tout le côté de Fontainebleau. Sa Majesté paraît fort contente ; les soldats chantent, et ils estiment, comme nous tous, que les manœuvres et l’activité ardente de Sa Majesté ont déjoué tous les plans de l’ennemi, et que tout danger a cessé pour la capitale.

2 février. On déjeune à Bray, dans la maison que l’empereur de Russie avait quittée la veille, et le soir en occupe Nogent. Cette ville avait horriblement souffert. Les Autrichiens avaient été arrêtés trois jours devant cette place que le général Bourmont n’avait cédée qu’à la dernière extrémité. L’ennemi ne trouve que des morts, des blessés et des ruines.

21 février. Sa Majesté s’arrête à Nogent pour voir défiler devant elle les divers corps qui se portent sur Troyes.

22 février. Départ. On se dirigeait sur Méry. L’ordre avait été donné d’y établir le quartier-général, mais l’ennemi occupait la ville. Une division de la Garde s’y était portée et avait trouvé une résistance à laquelle on ne s’était pas attendu. Pour arrêter notre marche, l’ennemi mit le feu à la ville; on se fusilla de part et d’autre toute la nuit. Les fourriers du palais revinrent à Châtres. Sa Majesté passa la nuit dans la chaumière d’un charron.

23 février. On était encore à Châtres. A onze heures du matin, le prince Lichtenstein, aide-de-camp du prince Schwartzenberg, arrive en parlementaire auprès de Sa Majesté. On parle de suspension d’armes, de cessation d’hostilités. L’Empereur l’a vu, l’a laissé en conférence avec le major général et il est parti pour marcher sur Troyes. Les portes en sont fermées. Le combat s’engage ; mais, à la nuit, un parlementaire vient demander douze heures pour évacuer la ville, menaçant de l’incendier si Sa Majesté refuse. Le salut de cette ville décide Sa Majesté à retirer dans une maison du faubourg, et la retraite de l’ennemi a lieu à la lueur de quelques incendies dans le faubourg et dans les maisons de la route.

 24 février. Au point du jour, les portes de Troyes s’ouvrent devant Sa Majesté, qui apprend bientôt que deux anciens émigrés, MM. de Gouaut et de Vidranges se sont montrés dans les rues de Troyes avec la cocarde blanche et la croix de Saint-Louis, et qu’au nom des principaux royalistes de Troyes ils sont allés présenter à l’Empereur Alexandre une adresse dans laquelle ils sollicitaient le rétablissement des Bourbons sur le trône de France. L’Empereur ordonne l’arrestation de ces deux individus et la formation d’un conseil de guerre devant lequel ils seront traduits. Le Conseil de guerre condamne à mort M. de Gouaut. La sentence reçut son exécution. D’après l’ordre de Sa Majesté, un officier d’ordonnance était accouru pour la faire suspendre, mais il fut trop tard.

M. de Vidranges ne put être pris.

Aujourd’hui, sur la demande de M. de La Bouillerie, le rapport du major-général de la Garde, les conclusions de M. le comte Daru et la présentation de M. le duc de Bassano, Sa Majesté m’a nommé sous-inspecteur aux revues de sa Garde, avec un traitement de 21,000 Fr.

 M. le duc de Bassano, qui a voulu être le premier à m’annoncer cette faveur de Sa Majesté, m’a assuré que si je désirais terminer la campagne comme payeur, Sa Majesté ne le trouverait pas mauvais. C’est aussi mon projet ; n’ayant pas la croix, que jamais Sa Majesté n’a voulu me donner, parce qu’elle ne voyait en moi qu’un employé civil, je serai peut-être assez heureux pour la gagner cette campagne.

Sa Majesté a créé elle-même dans sa Garde le corps des inspecteurs. Il n’y a qu’un seul inspecteur ; tout le reste est sous-inspecteur. Nous avons rang de colonel. Ce corps est très considéré ; les membres qui le composent ont tous été commissaires des guerres de première classe. Je succède à un sous-inspecteur qui a demandé à passer dans la ligne en qualité d’inspecteur. C’est un droit qu’on a dans la Garde ; on gagne toujours un grade quand on en sort bien. L’avantage de faire partie de la maison militaire de Sa Majesté, l’agréable de la résidence, la certitude d’une retraite honorable, la connaissance que j’ai de la partie, et mes relations avec les individus de la Garde avec lesquels je serai en rapport, tous ces avantages réunis ont fixé mon choix, et j’ai obtenu de Sa Majesté cette faveur insigne. Je n’espérais obtenir que le poste d’adjoint, et cela aurait été fort beau pour un début. Je dois beaucoup à M. de La Bouillerie, mais je ne me dissimule pas combien je dois à M. le comte Daru, auquel Sa Majesté a renvoyé la demande, non comme devant s’immiscer dans les affaires de la Garde, mais comme au grand patriarche de l’administration, devant connaître tous les individus de la maison et de l’armée. Son rapport a été beaucoup plus avantageux que je ne le mérite. Son Excellence a dit, entre autres choses :

« M. Peyrusse, à la retraite de Moscou, a sacrifié tout ce qui lui appartenait pour sauver le Trésor, les papiers et les bijoux de Votre Majesté, ainsi que toute sa comptabilité ; il a mis dans la reddition de ses comptes une probité qui a été jusqu’au scrupule. »

Le prince de Lichtenstein est revenu pendant la nuit. Par une suite de cette mission, le village de Lusigny, situé à deux lieues de Troyes, a été neutralisé, et des conférences sont établies entre les généraux Flahaut, pour la France, Duca, pour l’Autriche, Schouwaloff [Schouvalov], pour la Russie, et Rauch, pour la Prusse.

25-26 février. Séjour. Le besoin de repos fait vivement désirer que les conférences de Lusigny aient une issue favorable. A notre approche, les paysans ont repris les armes et ils nous ont amené hier un millier de prisonniers. Lorsque nous sommes arrivés à Troyes, l’ennemi avait commencé sa retraite. En arrivant ici, ses officiers ne voulaient pas se pourvoir de soieries dont ils sont fort amateurs, espérant les avoir à meilleur marché à Paris ; en battant en retraite, ils ont jugé convenable de faire leurs emplettes à Troyes. Ils se retirent, disent-ils, pour nous attirer. Notre armée est animée d’un bon esprit, et Sa Majesté déroute les ennemis par ses manœuvres. Ils ont eu la faiblesse de croire que nous n’avions personne ; aussi ils ont disséminé leurs corps de Soissons jusqu’à Sens ; Sa Majesté a profité de cette faute et les a successivement battus . Aussi on soupçonne que le besoin de se réorganiser a été pour beaucoup dans la proposition de l’armistice faite par le prince de Schwartzenberg. Des bruits sinistres circulent. La France est envahie de toutes parts. Les princes de la famille de Bourbon ont paru sur le territoire de l’Empire. Le mouvement qui a éclaté à Troyes n’est que le prélude d’une conspiration plus vaste qui s’organise contre Sa Majesté. Ce concours de circonstances a dû rendre l’Empereur sévère envers M. de Gouaut.

Une certaine merveilleuse, Mme B…, avait reçu l’empereur Alexandre et avait donné une soirée ; enfin, après avoir reçu un cadeau de Sa Majesté, elle avait été conduite en pompe à Châtillon. Le pauvre mari a comparu devant Napoléon qui, en plein salon de service, a tourné en ridicule la conduite de sa femme, et lui a dit : « Que votre femme vous fasse c… [cocu] avec un de mes officiers d’ordonnance, à la bonne heure ; mais que ces messieurs, non contents de tout le mal qu’ils font à la France, viennent encore f…[outre] les femmes, c’est un peu fort !… Que votre femme rentre, et que ce qu’elle a reçu soit versé à la commission des hospices, ou je vous envoie tous les deux à la Salpêtrière. »

- Oui, Sire, a répondu le mari…

Il vient d’arriver une colonne de deux mille cinq cents prisonniers faits par notre cavalerie légère sur la route de Bar-sur-Aube. Le général de Wrède a failli être pris.  Je ne regretterais pas de le voir pendre, cet homme qui était comblé des bienfaits de Sa Majesté et qui maintenant porte les armes contre elle.

27 février Sa Majesté quitte Troyes de très bonne heure. On arrive à Arcis-sur-Aube. Les troupes défilent et passent l’Aube en se dirigeant vers Sézanne. L’Empereur s’arrête au petit village d’Herbisse. Les ducs de Rovigo et de Tarente sont restés à Troyes.

28 février. La diane a été battue de très bonne heures dans le camp de la Garde ; on part, je marche avec le bataillon de service, se dirigeant vers Sézanne. Sa Majesté s’est portée vers la Fère-Champenoise. On dépasse Sézanne ; le quartier impérial passe la nuit au Chêne-d’Esternay. Le soir, des nouvelles venues de Troyes annoncent que toutes les troupes laissées devant nous pour cacher notre mouvement, ont été énergiquement attaquées et ramenées vers Troyes.

A suivre…

(Guillaume Peyrusse : « Mémoires, 1809-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018 ).

Un GRAND témoignage sur NAPOLEON et ses campagnes.

 

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