( 19 septembre, 2018 )

« C’ETAIT une BELLE HORREUR… »

Concernant l’incendie de Moscou, j’apprécie  particulièrement un passage du témoignage des « Souvenirs » du mameluck Ali (publiés en 2000 chez Arléa) ; celui-ci dort au Kremlin lorsqu’il se réveille machinalement et découvre à sa stupeur sa chambre parfaitement éclairée comme en plein jour : « Cela me parut extraordinaire. Je me lève, je porte mes pas vers une des fenêtres pour voir d’où provenait la clarté. Je ne fus pas peu étonné de voir la ville en feu, du moins dans la partie du midi et celle du couchant, nos fenêtres donnant sur la Moskowa et du côté de l’Ouest. C’était une belle horreur. Qu’on se représente une ville, je dirai grande comme Paris, livrée aux flammes et être sur les tours de Notre-Dame assistant pendant la nuit à un tel spectacle. » (Ali, p.46). Laissons la parole au sergent Bertrand qui se trouve sur le terrain : « Le 16 septembre au matin, j’allai avec deux camarades, faire une visite à la bonne famille normande qui nous avait si bien reçus. Non seulement nous ne retrouvâmes plus la maison, mais il nous fut presque impossible de reconnaître son emplacement. Ainsi avait disparu, par l’incendie, cette demeure si généreusement hospitalière. Au moment où le capitaine allait faire du pain avec notre farine, la division reçut l’ordre de rentrer à Moscou. Nous traversâmes une partie de la ville où l’incendie faisait ses plus épouvantables ravages, pour atteindre un quartier encore épargné, où nous fûmes logés dans une caserne russe. Le casernement de ma compagnie consistait dans une grande chambre, avec lit de camp à droite et à gauche. Au bout se trouvait un énorme poêle, puis une petite pièce pour les écritures du sergent-major. Non loin, de notre caserne, les palais de la noblesse russe étaient ouverts, abandonnés. Si l’on y avait trouvé à qui parler, le mal n’eut pas été grand, et la plupart d’entre nous se seraient contentés de provisions de bouche, de linge, de belles fourrures, mais voyant les flammes près d’atteindre ces richesses, beaucoup pensèrent qu’il valait mieux prendre que de voir disparaître ce qui pouvait être utile ou flatter. Dans les caves, notamment, on trouva tous les crus français, principalement les médocs et le champagne. J’entrai avec un de mes camarades, dans un boudoir d’un luxe exquis, où se trouvait une bibliothèque de livres français, et je me permis de prendre quelques-uns de ces volumes. Soulevant une magnifique portière en tapisserie nous nous trouvâmes dans une galerie de tableaux… puis nous arrivons dans un officier orné de meubles somptueux. Toutes les clefs, comme pour nous attirer, étaient aux serrures. Mais déjà il fallait songer à la retraite, les flammèches venant d’un hôtel voisin tombaient sur celui dans lequel nous nous trouvions. J’emportai dans un panier une cafetière, des confitures et des flacons de liqueur, mon camarade avait mis dans un sac deux gros jambons et une volaille cuite. A peine avions-nous fait quelques pas hors de ce palais que les flammes se faisaient jour par toutes ses fenêtres, les carreaux éclatant avec un bruit semblable à celui d’un feu de deux rangs. Nous ne savions plus quelle direction suivre pour regagner notre caserne, et nous marchions avec précaution, avec un groupe d’autres soldats, pour ne pas être pris dans le  tourbillon de feu qui nous enveloppait. Mon panier, si bien garni, devenant un fardeau dangereux, je n’hésitai pas à le jeter. Soudain, nous nous trouvons en face d’une troupe d’incendiaires, la torche d’une main, une arme de l’autre. Nous n’avions que nos sabres et encore plusieurs de notre petite troupe n’étaient pas armés. Je prends le commandement : « Serrons nos rangs », dis-je, car si nous nous désunissons nous sommes perdus. Ces infâmes galériens, à figures repoussantes, lâchés par Rostopchine pour détruire la ville se ruent sur nous en poussant des cris sauvages. Nous fîmes tête avec calme et énergie. Voyant qu’ils cherchaient à nous envelopper nous nous cramponnons désespérément aux murailles épargnées par le feu. L’un de ces bandits essaya de me brûler la figure avec sa torche, j’en fus quitte pour quelques gouttes de résine brûlante sur la main. Notre position devenait critique, obligés de combattre cette horde d’assassins et de nous garer des brandons enflammés tombant de tous côtés, des toits de zinc, nombreux à Moscou, qui s’écroulaient avec un fracas formidable. Enfin, nous atteignons une rue où le feu sévit moins cruellement, une partie des brigands disparaît, et nous commencions à respirer lorsque une toiture, en s’abimant sur notre groupe renverse, avec des blessures assez graves, deux d’entre nous. Heureusement les incendiaires ayant renoncé à continuer leur poursuite nous pûmes porter secours à nos blessés en suivant rapidement la rue dans laquelle nous étions engagés. Des cris et des coups de fusils se font entendre : après quelques hésitations, nous nous décidons à marcher au feu. Bien nous ne prit, car, après avoir traversé, non sans peine, une vraie fournaise, nous arrivâmes sur une place, devant une église qui servait de corps-de-garde aux chasseurs à pied de la Garde. Ce poste avait déjà ne dépôt un certain nombre d’incendiaires, ignobles forçats dont on faisait justice par la fusillade dans une île de la Moskowa…. Le second jour de l’incendie, dans la nuit du 17 au 18 septembre, étant de piquet, je fus envoyé par le chef de poste, à la tête d’une patrouille de douze hommes pour fouiller les environs. A peine étions-nous en marche que, à la lueur des maisons incendiées nous vîmes sept à huit incendiaires chargés de paquets. Je leur fais envoyer quelques coups de fusil, ils prennent la fuite à toutes jambes, nous les chargeons, et rois de ces brigands sont ramenés au poste. On trouva sur eux des armes de luxe, des instruments de chirurgie, des bijoux, pierreries et nombre de frédérics d’or, montant à une assez forte somme. Les riches et très nombreuses églises avaient été presque toutes respectées par l’incendie. Des mais sacrilèges, et entre autres, celles de la lie de la population de Moscou et des environs ayant essayé d’arracher dans l’icône de l’une d’elles, des plaques d’argent, l’Empereur fit défendre l’entrée de ces monuments, et y fit placer des postes. Dans l’une de ces églises, où je pus jeter un coup d’œil, je vis nue foule de malheureux de tout âge, de tout sexe, couverts de haillons, échappés au sinistre, et mourants de faim dans ce lieu saint où la veille ils trouvaient le clame dans la prière. »

(Capitaine Vincent Bertrand, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillies et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils [1ère édition en  1909]. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux Empires, 1998, pp.131-136).

 

 

 

 

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( 5 septembre, 2018 )

Une LETTRE d’Antoine VARNER, attaché à l’Intendance générale durant la campagne de RUSSIE. (2ème partie).

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Vous désirez quelques détails sur ma manière de voyager. Jusqu’ici je n’ai point été réduit à enfourcher le cheval polonais. Je vous ai informé qu’à son départ de Vilna, le général avait eu l’idée d’emmener avec lui quatre personnes destinées à faire autant que possible le travail de l’intendance, dont elles étaient détachées ; cette petite réunion s’appelait [le] service léger (ainsi l’avait qualifié le général) ; par suite de cette disposition on nous a fourré Bayle [Adjoint titulaire aux commissaires des guerres le 8 juillet 1812, il disparaît durant la retraite], Prosper et moi (un autre jeune homme, Lanneau, qui ne vous est pas connu), dans un char à bancs, à huit places, couvert d’une toile de coutil peinte en noir. Cette voiture de forme oblongue, médiocrement ouverte par le devant et les deux côtés, ressemblait assez à un four quand elle était échauffée par les rayons du soleil.

De plus, la couverture usée par le frottement des branches d’arbres et par les obstacles de toute espèce que l’on rencontre dans les immenses forêts de la Pologne et de la Russie,n’était plus qu’un vain nom sur la fin de notre route et laissait à la pluie un libre passage. Mais la nécessité, mère de l’invention, m’avait suggéré l’idée de rétablir au-dessus de ma tête une couverture secondaire au moyen de mon chapeau garni d’un taffetas ciré. J’avais su le disposer de manière à établir une rigole qui conduisait l’eau hors de la voiture. En résumé, je me trouve pas mal de mon voyage en Russie. J’ai vécu, j’ai vu du pays, j’ai fait quelques économies, qui, je l’espère, me mettront à même de satisfaire à quelques économies, à quelque engagement dont je vous ai parlé. Vous serez sans doute bien aise d’apprendre les grands événements qui viennent d’avoir lieu à l’intendance : M. Combes [Secrétaire général de la Direction générale des Revues et de la Conscription militaire. Jean-François Combes est nommé commissaire des guerres le 8 mars 1812 puis porté à la 1ère classe le 1er juillet 1812 et promu ordonnateur le 9 octobre suivant] a été nommé ordonnateur et M. Saint Didier a été décoré de l’ordre de la Réunion. Vous sentez que pour porter ces grands coups il a fallu restreindre le nombre des demandes.

Aussi, nous autres, chétifs, nous avons été laissés de côté. Cependant j’aurais tort de me plaindre : mon adjonction provisoire n’est pas assez ancienne pour me donner le droit de réclamer impérieusement la faveur de la confirmation. Aussi j’ai gardé le silence, plein de confiance d’ailleurs dans les bontés de notre patron. Je vous ai écrit deux lettres sur Moscou, je pense que nous avons maintenant  [un] spectacle français, qui ne vaut rien, qui coûte fort cher, mais où l’on vient par désoeuvrement et pour n’en pas perdre l’habitude. 

Tout à vous, 

VARNER. 

En complément. 

Antoine-François VARNER naît le 23 avril 1789 à Paris. Commis à la Direction générale des Revues et dela Conscription militaire, il est remarqué par le comte [Mathieu] Dumas qu’il voulut suivre à l’armée ; le général, désirant seconder le grande espérances qu’il donnait, le fit attacher à l’intendance général de  la Grande Armée, le 11 mars 1812. Il est nommé le 4 juillet suivant, adjoint provisoire aux commissaires des guerres ; adjoint titulaire en 1813. Varner est mis en non-activité en 1816. En 1848, il est retraité chef de bureau de la Préfecture de la Seine. 

Jacques-Gilbert YMBERT, sous-chef au 1er bureau de la Conscription militaire, avait été nommé adjoint provisoire aux commissaires des guerres le 29 février 1812, mais sa santé ne lui avait pas permis de suivre l’intendant général, et il avait conservé ses fonctions à Paris. 

 

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( 3 septembre, 2018 )

Quelques témoignages lus…

Ombre 3

La maison Teissèdre, avec d’autres (parmi lesquelles la Librairie des Deux Empires, La Vouivre, la Boutique de l’Histoire et LCV), livrèrent à la curiosité du public, comme on disait si bien autrefois, des témoignages souvent difficilement trouvables en édition originale.

Voici quelques titres lus au hasard, ils ont pour point commun d’avoir été publiés par ce même éditeur.

C.B.

« Les Gardes d’Honneur pendant la campagne de 1813-1814 », Librairie Historique Teissèdre, 2000, 108 p.

La première partie de ce livre est composée par le témoignage du jeune Stanislas Girard (né en 1790), du 2ème régiment des Gardes d’Honneur. Son récit fut publié la  première fois, en volume, en 1920 mais il y avait eu une prépublication fragmentaire dans la « Nouvelle Revue Rétrospective en 1903/1904 (ce que n’indique pas la Bibliographie de J. Tulard).Son témoignage couvre en grande partie la campagne de 1813. Il est présent notamment lors de la bataille de Leipzig. Fin décembre 1813, Girard se dirige vers la France. La campagne de 1814 vient de commencer. Mais il ne prend part à aucun combat. Néanmoins son récit, pour ces deux campagnes, est détaillé et intéressant. La réédition de ce texte est donc une bonne initiative. Le témoignage de Stanislas Girard est suivi par des extraits du « Livre d’ordres du 2ème régiment de Gardes d’honneur », formation à laquelle il appartenait. On y trouve essentiellement des ordres du jour

 

« Murat en 1815. Mémoires et Correspondances », Editions Historiques Teissèdre, 2000, 115 p.

Un volume composé par deux textes. Tout d’abord le témoignage du général d’Ambrosio, publié (anonymement) la première fois en 1899 et suivi par : « Documents sur la dernière expédition et la mort de Murat » dûs à Macéroni qui fut secrétaire du Maréchal et qui parurent à l’origine en 1838. Je dois avouer  que j’ai été un déçu par la lecture de ces textes. Il faut réellement s’intéresser aux dernières semaines du roi de Naples afin d’en saisir l’intérêt et d’oublier le côté « soporifique » qu’ils présentent.

« Les mémoires de Jakob Walter, 1812 », Editions Historiques Teissèdre, 2003, 190 p.

On connaissait parmi les témoignages wurtembergeois, notamment ceux de Faber du Faur, Roos et Suckow; tous portant sur la campagne de Russie. Celui de Jakob Walter était jusqu’à présent inédit en français. L’auteur, fantassin, est affecté à la 25ème division du IIIème corps d’armée (Ney). Son récit est extrêmement détaillé et plonge le lecteur dans un grand réalisme. On regrettera simplement que les nombreuses notes établies par Jean Dif, ne se trouvent pas plus commodément en bas de page.

 

Alexandre de Chéron, « Mémoires inédits sur la campagne de Russie. Présentés par Robert de Vaucorbeil », Editions Historiques Teissèdre, 2001, 81 p.

Ce témoignage comme le laisse entendre le titre n’est pas réellement inédit car il fut publié une première fois dans la « Revue de l’Institut Napoléon », en 1983 (dans son n° 140), du moins jusqu’à la page 51 du livre. Le récit de ce sous-lieutenant au 26ème léger, et qui fut par la suite aide-de-camp du général de la Houssaye peut figurer parmi les bons témoignages sur la campagne de 1812. Alexandre de Chéron sera fait prisonnier début janvier 1813 par les Russes à Königsberg et ne revoit la France qu’en décembre 1814.

Il est regrettable que cette édition ne soit pas assortie d’un appareil critique qui aurait mis en lumière ces mémoires. A noter qu’on trouve à la fin de ce volume quelques pages ayant trait à la campagne de Belgique.

 

 

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( 1 septembre, 2018 )

Une LETTRE d’Antoine VARNER, attaché à l’Intendance générale durant la campagne de RUSSIE. (1ère partie).

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Cette lettre est adressée à son ami Jacques Ymbert, sous-chef au bureau de la Conscription militaire. Vous trouverez à la fin de son témoignage, deux notices sur ces personnages. Ces dernières et la lettre concernées sont extraites du très intéressant volume des lettres interceptées par les russes durant la campagne de Russie. 

C.B. 

Moscou, le 12 octobre 1812. 

Il paraît, mon cher Ymbert, que nous avons tous deux à nous plaindre de l’inexactitude du courrier ; j’ai été très longtemps à recevoir de vos nouvelles. Le bruit de disgrâce qui avait frappé si désagréablement vos oreilles à Paris avait bien un moment sifflé dans notre visage ; mais cette nouvelle était loin d’avoir un caractère officiel et alarmant. Elle provenait tout simplement de soldats, qui, condamnés à des privations un peu dures, cherchaient quelqu’un contre lequel ils pussent diriger leurs plaintes et remontaient naturellement à l’intendance. Elle provenait aussi de quelques officiers qui n’ayant point d’avoine pour leurs chevaux, rejetaient aussi sur l’intendant leurs mauvaises humeurs et les pertes qu’ils éprouvaient. On est mauvais juge dans sa propre cause ; le mécontentement ne calcule ni les difficultés ni les événements. Je ne doute point que quelques lettres particulières n’aient fait partager à l’Empereur l’indignation des individus qui les écrivaient. Mais l’Empereur toujours équitable a distingué les torts des circonstances et de localités des torts de l’administration. Il n’a pas cessé de témoigner à notre excellent patron [Le comte Mathieu Dumas, général de division, conseiller d’Etat, directeur général des revues et de la Conscription militaire, intendant général dela Grande Armée par décret du 25 février 1812] toute la confiance dont ses longs services, ses talents, son activité peu commune le rendent digne. Je pense aussi que nos bons amis de l’Administration de la guerre n’avaient pas peu contribué à fomenter cette nouvelle et à lui donner de la consistance. Ils auraient vu, je crois, avec plaisir quelque changement, car notre manière est trop opposée  à la leur pour que nous puissions être parfaitement. Votre amitié est exagérée dans ses craintes sur ma nouvelle existence ; j’ai eu sans doute à souffrir, mais depuis Vilna l’intendant général m’ayant fait l’honneur de m’admettre à sa table ma subsistance s’est presque toujours trouvée assurée. Je n’ai pas été exempt du pain de munition qui par malheur encore n’était pas noir même pour du pain de cette espèce, mais avec de la philosophie, quand d’ailleurs on n’est pas difficile, on se résigne à subit les lois des circonstances. Vous vous êtes fait une juste idée de mon coucher. Depuis Königsberg jusqu’à Vilna et de cette dernière ville jusqu’à Moscou, j’ai eu le temps d’oublier les douceurs d’un matelas. De la paille arrachée aux toits recevait mes membres fatigués, heureux quand j’en pouvais trouver, ce qui n’arrivait pas une fois sur quatre. Mais avec une pelisse, les pieds tournés vers un bon feu, on peut aisément braver la fraîcheur des nuits. J’en ai fait l’épreuve et cette épreuve m’a assez bien réussi, car elle n’a point laissé de rhumatismes.

Le vin, denrée prohibée depuis Königsberg jusqu’aux portes de Moscou, était abondant dans cette ville.

Aussi, malgré ma modération reconnue, qui ne peut dégénérer en excès lors même qu’elle est provoquée par l’exemple de mes camarades et la saveur des vins les plus généreux, je me suis livré pendant trois jours à une bombance qui s’approchait du dérèglement. 

A suivre… 

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( 23 juillet, 2018 )

Deux LETTRES du général JUNOT au maréchal BERTHIER…

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Le duc d’Abrantès qui est à Borisov, donne des nouvelles à l’ennemi et annonce qu’il rejoindra le 9ème corps (ou corps de Victor). Il ajoute qu’il ne peut rallier les cavaliers qui vont marauder pendant la nuit, et on remarquera ce qu’il dit, en passant, des « compagnies d’officiers », c’est-à-dire ce l’escadron sacré qu’il aurait voulu commander. Les officiers qui forment cet escadron sacré ont été suivis par des soldats, et il n’y a plus d’officiers supérieurs ; des régiments ont des lieutenants à leurs têtes.  

Quelle corvée, conclut Junot, que de mener ces gens-là ! 

Arthur CHUQUET. 

Borissov, 26 novembre 1812. 

Monseigneur, 

Nous voyons toujours devant nous sur la position qu’occupe l’ennemi de l’autre côté des ponts, plusieurs bataillons d’infanterie, de la cavalerie, et j’ai compté huit pièces de canon. Le pont est brûlé : mais rivière est gelée et assez étroite, et l’ennemi aurait bientôt fait un passage. Je le ferai bien surveiller cette nuit par des postes multipliés. Il ne nous a pas tiré un coup de fusil, mais il a remué ses troupes. 

Borisov, 26 novembre 1812, à 6 heures du soir. 

Monseigneur, 

C’est en ce moment que mon officier d’ordonnance m’arrive et me fit que votre altesse avait donné l’ordre que je suivisse le 9ème corps. Il a passé ici entre 3 et 4 heures, et personne ne m’a parlé d’aucun mouvement. Dans ce moment-ci tous nos chevaux sont au fourrage, et le soldat qui a été toute la journée sous les armes fait la soupe. J’ignore encore où est le 9ème corps. Je vais envoyer le reconnaître, et demain, à 3 heures de matin, je me mettrai en route et je l’aurai rejoint avant le jour.  Sa Majesté se plaint de voir de la cavalerie à pied en avant. Elle a bien raison ; mais il est impossible de rallier tous ces hommes qui, la nuit, quittent le camp et vont marauder. Il y en aussi beaucoup provenant des dépôts de Gorki, qui ne sont jamais présentés.  Chaque fois qu’on en rencontre, on les fait entrer dans leur régiment. Aussi nous évitent-ils autant qu’ils peuvent. Il y a, en outre cela, beaucoup de cavaliers suivant les officiers généraux, les officiers supérieurs, et autres des compagnies d’officiers. Il y a un grand vice qui empêche d’avoir de l’ordre dans cette masse ; on n’a laissé qu’un général par corps, point d’officiers supérieurs, et la plupart des régiments ont des lieutenants à leur tête. C’est vraiment, Monseigneur, une cruelle corvée que de mener ces gens-là.

Que serait-ce que les faire battre ?  Je prie votre Altesse Sérénissime de m’indiquer je dois marcher par rapport au 9ème corps, pour que je ne puisse jamais gêner. 

 

 

 

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( 6 juillet, 2018 )

Une lettre de Russie…

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Cette lettre est extraite du fameux recueil de celles interceptées pendant la campagne de 1812. Nous ne savons rien de son auteur, Auguste Bonet, si ce n’est qu’il était le frère du futur général Bonet, alors lieutenant en second dans les rangs du 3ème régiment d’artillerie à pied à l’armée de Catalogne.  Elle est adressée à sa mère, à Castres (Tarn). 

Smolensk, le 10 novembre 1812. 

Ma chère maman, écris-moi souvent et longuement, c’est le seul plaisir, la seule consolation qui me reste dans ce pays sauvage que la guerre a rendu désert. Heureusement enfin nous l’abandonnons. Nous voici déjà à près de 100 lieues de Moscou. Nous avons passé le plus mauvais et le plus stérile chemin. Les chevaux morts sur la route ont été aussitôt dévorés. La neige couvre déjà ces contrées ; la marche est pénible, mais à force de fatigues et de souffrances, l’armée se retire. Il paraît que nous irons passer l’hiver à Wilna et, quoiqu’à plus de 500 lieues de Paris, nous espérons rentrer dans notre patrie. Nous sommes déjà fort aises de nous trouver sur les anciennes limites de l’Europe. A quelques lieues d’ici sont les frontières de la Pologne, et ce n’est pas un léger plaisir de laisser derrière nous cette infernale Russie, que nous serons peut-être bien aises d’avoir vue tout en nous désespérant de la voir. Les plus vieux militaires n’ont jamais fait une campagne pareille à celle-ci. Tout ce que je vois me confirme dans les idées de retraite que mon dernier séjour à Castres m’a inspirées.

Adieu, ma chère maman ; je me porte bien, le séjour de Moscou ne m’a pas été favorable. Je t’embrasse de tout mon coeur, papa, mes sœurs. 

 A . BONET. 

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( 6 juillet, 2018 )

Les conscrits de 1815…

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Nous ne sommes qu’au début de 1814, mais il est déjà question de la classe de l’année suivante dans cette lettre de Napoléon au général baron d’Hastrel, Conseiller d’État, Directeur général des Revues et de la Conscription militaire, à Paris.

Paris, 24 janvier 1814.

Vous avez vu la distribution que j’ai faite des conscrits de 1815, 45.000 doivent être dirigés sur Paris, savoir 20.000 pour la garde et 25.000 pour le dépôt général. Je désire que vous les dirigiez d’abord sur la Garde. La Garde choisira ce qui lui est nécessaire pour se compléter et donnera le surplus à la réserve, au fur et à mesure que les cadres arriveront. Les moments nous pressent. Il me semble que les conscrits de 1815 de Paris pourraient être prêts demain, ceux de Versailles et de Melun ne devraient pas tarder. Il est nécessaire de donner ces ordres pour que tout cela vienne de suite et en masse dans la Garde.

(« Dernières lettres inédites de Napoléon 1er. Collationnées sur les textes et publiées par Léonce de Brotonne. Tome II », Honoré Champion, Libraire, 1903, lettre n°2252, p.502). 

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( 4 juillet, 2018 )

Le général Eblé…

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« Je pense qu’il faut conférer au général Éblé le commandement en chef de cette immense artillerie ; il y verra une preuve spéciale de ma confiance »

(Napoléon au Ministre de la Guerre, Saint-Cloud, 23 novembre 1811).

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( 2 juillet, 2018 )

Après Waterloo…

Ombre 3

« Le général Lefol prit alors le commandement en chef du 3ème  corps d’armée, en remplacement de Vandamme, et nous partîmes, le 6 juillet, pour l’armée de la Loire, où nous fûmes licenciés deux mois après, le 8 septembre 1815, à Tulle (Corrèze). Mis à la demi-solde, je fus rejoindre ma famille; mais bientôt, vexé de toutes les manières, brutalisé en quelque sorte par les autorités d’alors, traité de brigand comme le furent tous les officiers de cette malheureuse et immortelle armée, croyant d’ailleurs que mon avenir militaire était perdu, je donnai de dépit ma démission, abandonnant une carrière qui m’offrait des chances si favorables, pour entrer à l’École préparatoire de Saint-Cyr que l’on recréait alors, et où je n’ai pas cessé d’être employé depuis. »

(« Souvenirs sur le retour de l’empereur  Napoléon de l’île d’Elbe et sur la campagne de 1815 pendant les Cent-jours », par M. LEFOL,  Trésorier de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, ancien aide-de-camp du général de division baron Lefol, sous l’Empire », Versailles, imprimerie de Montalant-Bougleux, 1852, pp.36-37)

 

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( 8 juin, 2018 )

Où l’on parle des « Souvenirs » du major LE ROY…

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( 16 mai, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (VI et fin)

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XI – PREPARATIFS DE DEPART ET RETOUR EN EUROPE

Un premier testament de l’Empereur est ouvert à Longwood. Il sert à faire certains partages d’effets et de fonds disponible. Un très beau paravent, qui a été envoyé en présent à Napoléon par un grand personnage de Chine, a été attribué au général Bertrand. Je suis chargé de l’emballer. On l’a pu voir à Paris dans le salon de Mme la Comtesse. Les autres emballages sont longs et considérables. ; parmi ceux-ci, il y en a un qui occupe principalement le général Bertrand. Il est relatif aux armes de l’Empereur, dont il est dépositaire et qu’il doit remettre à son fils. Ces armes sont l’épée d’Austerlitz, le poignard de Tolentino et le glaive du Premier Consul. Le sabre de Sobieski, dont on a parlé comme faisant partie des armes de l’Empereur, était resté entre les mains de M. le Comte de Turenne. Quant aux deux paires de pistolets de Versailles, ils ne sont pas emballés à part. Comme on craint que les armes ne soient enlevées, il faut les cacher avec soin. 

Je suis chargé de cette délicate mission. Le poignard de Tolentino est très lourd ; la poignée qui est en or massif est admirablement ciselée et recouverte de pierreries. Le glaive du Premier Consul a aussi une poignée très riche ; sa lame est allongée et à deux tranchants ; le fourreau est en écaille parsemé d’abeilles d’or. 

Note de G. Godlewski : 

Avec les armes nous touchons au point le plus important des souvenirs de Bouges.
Les dernières volontés de Napoléon sur leur destination sont clairement formulées à l’état A, joint à son testament, au paragraphe II :

1) mes armes, savoir : mon épée, celle que je portais à Austerlitz, les sabre de Sobieski, mon poignard, mon glaive, mon couteau de chasse, mes deux paires de pistolets de Versailles
2) mon nécessaire d’or…
3) je charge le Comte Bertrand de soigner et de conserver ces objets et de les remettre à mon fils quand il aura seize ans.»
Ainsi pas d’équivoque : Bertrand en est le dépositaire mais, ce qui complique les choses, ces que ces reliques précieuses n’ont pas toutes été amenées à Sainte-Hélène.
L’inventaire de Marchand dressé après la mort de napoléon (Mémoires Tome II, page 346) et contresigné par Arrighi, mandataire de Mme Mère, cet inventaire énumère les armes suivantes :
1 épée, celle que l’Empereur portait à Austerlitz
1 sabre que l’Empereur portait à Aboukir
1 couteau de chasse
1 poignard
1 boîte de pistolets de Versailles. »
Ce sont manifestement les 5 pièces que Bertrand charge Bouges d’emballer et de dissimuler à la convoitise des Anglais.
Mais d’autres armes ont été confiées, à Paris, au Comte de Turenne, avant le départ de 1815. Marchand dans son inventaire donne la liste :
Le sabre de Sobieski
L’épée de vermeil
Le glaive du Consul…
Ainsi que des décorations et des objets personnels. »
Le dépôt Turenne devait être restitué plus tard et sans difficultés à Marchand, bien qu’incomplet de pièces mineures.
[i]Or les armes énumérées par Bouges sont les suivantes :
- l ’épée d’Austerlitz
- le poignard de Tolentino
- les deux paires de pistolets de Versailles
- le glaive du Premier Consul
Pour les trois premières, pas de contestation : elles étaient bien à Sainte-Hélène. Quant au glaive du Consul, il s’agit d’une erreur manifeste, puisqu’il était en dépôt à Paris, chez Turenne. Pourtant Bouges donne des précisions (« lame allongée à deux tranchants») qui conviennent bien à un glaive et nullement au sabre d’Aboukir qui figure à l’inventaire de Marchand et qui, par conséquent, devait l’être à celui de Bouges

Le mystère reste entier, bien que Bouges connaisse le dépôt de Turenne, auquel il fait allusion à propos du sabre de Sobieski. Il devait donc savoir qu’il n’a pu emballer le glaive dont « le fourreau d’écaille parsemé d’abeilles d’or » n’est manifestement pas non plus celui d’un sabre ramené d’Egypte. 

Les fourreaux de ces objets précieux forment un volume considérable qui peut les faire découvrir. En raison de cela, le général ne veut pas les emporter et me charge de les cacher. Je les place, bien enveloppés sous le toit de sa maison, dans un espace dissimulé qui existe dans la chambre d’embarras de la mansarde. Lorsque le Prince de Joinville est chargé d’aller chercher les cendres de Napoléon, j’écrivis à M. Bertrand-Boislarge pour qu’il rappelle à son frère le lieu du dépôt. Je n’ai pas su si le général l’avait trouvé 

Note de G. Godlewski : La cachette des fourreaux est excessivement curieuse et inédite . a-t-elle été rouverte par Bertrand en 1840, lors de l’expédition du Retour des Cendres ? Nous l’ignorons. Il apparaît que Bouges ne devait pas avoir conservé d’excellentes relations avec le Grand maréchal (bien qu’il soit demeuré à son service, comme il le dira plus loin, jusqu’en 1830), puisqu’il charge son frère de lui rafraîchir la mémoire, et qu’au retour de l’expédition, il ne saura pas si sa recommandation a té prise en considération. Pourtant il habite tous deux Châteauroux.

Si ces reliques étaient restées sur place après 1840, la démolition de la maison de Bertrand, rongée par les termites, dont fut témoin Ganière en 1954, avant qu’elle ne soit reconstruite, aurait certainement permis de les découvrir. Rien de tel n’a transpiré. Lorsqu’ après la mort du Roi de Rome, Mme Mère, devenue légataire universelle, confia à Arrighi le soin de recueillir les objets dispersés en provenance de Sainte-Hélène, Bertrand refusa de restituer son lot, estimant qu’il en était redevable à la Nation. Il fit solennellement remise des armes à Louis-Philippe le 6 juin 1840. 

Je suis très embarrassé pour cacher les armes. J’ai une grande malle dont le couvercle est bombé, je les place dedans, en les enveloppant exactement pour éviter tout mouvement et j’ai bien fermé ce couvercle au moyen d’une étoffe semblable à celle qui fait la doublure de la malle. Je suis même obligé d’entamer la partie intérieure de la planche pour arriver à faire tenir les poignées des armes. Je dois aussi cacher les manuscrits écrits sous la dictée de l’Empereur, je les place dans le double-fond des deux malles. 

Note de G. Godlewski : L’anecdote de la malle à double-fond est inédite. Quant aux manuscrits, il s’agit très vraisemblablement des précieux « Cahiers » de Bertrand, qui resteront inédits plus de trente ans, jusqu’à leur publication, par Paul Floriot de Langle

Il faut trois semaines pour terminer tous les préparatifs du départ et transporter les colis à Jamestown. . je pars le dernier de Longwood, avec le général Bertrand. Nous sommes à Hutt’s Gate, au sentier pratiqué, il me donne son cheval à tenir et s’en va s dire un dernier adieu au tombeau de l’Empereur.

Vingt-quatre heures sont encore nécessaires pour que tout soit embarqué. Enfin, la colonie passe sur le Camel storeship. C’est un vieux et lourd vaisseau très incommode. On ne s’arrête pas et après une traversée fort pénible de 56 jours, on arrive à Portsmouth. Les passagers n’ont qu’à se louer des attentions du capitaine Peul, vieux marin qui avait 40 ans de service. 
Le général Bertrand a essayé de rapporter en France quelques branches de saule qui ombrage le tombeau de l’Empereur, on ne prît pas, pour la traversée, assez de précautions. On est plus heureux dans le voyage où les cendres sont ramenées à Paris et par la suite, on a pu remarquer au château de Laleuf et dans quelques autres propriétés du département de l’Indre, un grand nombre de saules qui proviennent des tiges apportées la seconde fois. 

L’arrivée des compagnons d’exil de l’Empereur excite à Porsmouth, le plus vive curiosité. Le Roi George IV, qui vient d’être couronné, s’y trouve en tournée. Il envoie un officier qui s’adresse au général Bertrand pour avoir des nouvelles des passagers. La rade, qui est peu profonde, ne permet pas au vaisseau de s’approcher. Lorsque les barques arrivent au port, la rade et les quais sont couvert d’une foule considérable, qui reste silencieuse, bien qu’animée d’un sentiment de bienveillance et de respect

XII – SEJOUR A LONDRES. 

Après un ou deux jours de repos, toute la maison de l’Empereur part pour Londres : le général Montholon de tarde pas à s’y rendre aussi. Le général Bertrand, avec sa femme et ses enfants, demeure à Porstmouth quelques jours de plus.

Je reste seul pour avoir soin des bagages. La douane vérifie tous les colis. Les plus gros ne sont que légèrement examinés, mais on porte une minutieuse attention à l’inspection des malles. J’ai la précaution de les ouvrir moi-même, celle surtout qui contient les armes, afin qu’on ne s’aperçoit pas du poids de son couvercle. On ne s’en doute pas. On ne découvre pas non plus le double-fond des autres malles. Un écrin très riche de Mme la Comtesse Bertrand excite l’attention d’un des douanires, mais il ne fait aucune réflexion. 

Je rejoins le général Bertrand à Londres, Brunet Hôtel, Lycester Square. Brunet est un Français. La maison du général se compose de dix personnes et Madame la Comtesse, leur quatre enfants, une bonne pour le petit Arthur, le domestique Anglais Buker, un domestique Anglais de l’hôtel nommé Thomas, qui a désiré s’attacher au général, et moi. On ne reste que le moins possible dans cet hôtel où l’on ne peut dépenser moins de 8 napoléons par jour. Un commissionnaire procure une maison particulière meublée, une cuisinière et une fille de cuisine et l’on attend ainsi l’époque où il serait possible de rentrer en France. 

Le général Bertrand a été condamné à mort par contumace, le 7 mai 1816. Louis XVIII, en prince éclairé, comprend qu’on ne peut fléchir le dévouement et la fidélité, sans que ce soit une tâche pour son règne. En conséquence, le 24 octobre 1821, il rend une ordonnance qui, en annulant le jugement, réintègre dans tous ses grades, l’ami du grand captif. 

Dès que l’arrivée du général Bertrand à Londres a été connue de la famille, son frère Bertrand-Boislarge et son neveu, M. Jules Duris-Dufresne, se sont empressés de se rendre auprès de lui et tous deux sont témoins de l’accueil sympathique qu’il reçoit de quelques personnages éminents, tels que le duc de Sussex, Lord Holland, MM. Brougham, Elliss.

Le général Montholon, le Dr. Antommarchi, l’Abbé Vignali, avant de quitter Londres, sont venus faire leurs adieux au général Bertrand et Mme la Comtesse. 

Note de G. Godlewski :Ces détails sur le passage de la douane et le séjour des Bertrand à Londres, sont inédits.

XIII – RETOUR EN FRANCE.

Après trois mois de séjour à Londres, la famille Bertrand vient prendre à Douvres le paquebot ordinaire et débarque à Calais. Une foule considérable, bientôt avertie, couvre le port et la salue de ses acclamations. Le général donne le bras à Mme la Comtesse, qui tient par la main sa fille, Mlle Hortense. La bonne qui a dans ses bras le petit Arthur suit et je suis chargé des jeunes Napoléon et Henri. La foule se porte ensuite autour de l’hôtel où se rend la famille. Jamais un sentiment sympathique ne se manifeste avec autant d’effusion. On se découvre sur son passage et le général et Mme la Comtesse, émus jusqu’aux larmes, saluent à chaque instant. La même affluence entoure la diligence que prend la famille pour revenir à Paris. Elle manifeste le même sentiment de respect et de satisfaction et de nombreux cris de « Vive le général Bertrand ! » se font entendre au moment du départ de la voiture. 

Note de G. Godlewski : Ce paragraphe sur le passage des Bertrand à Calais est reproduit à quelques variantes près par Vasson qui dit l’emprunter aux Souvenirs de Bouges. 

M. le Comte de Lavalette a fait préparer son hôtel de la rue de la Pépinière pour recevoir la famille Bertrand. C’est là qu’elle descend à Paris. Peu après, le général se hâte de se rendre à Châteauroux dans les bras de sa mère, qui, depuis longtemps, est dans la plus grande anxiété sur son sort, mais il n’a pas le bonheur de retrouver son père. Toute la ville lui fait la plus cordiale réception. La maison de sa mère est littéralement envahie, tant chacun a le désir de le voir et de lui témoigner son admiration pour son dévouement à l’Empereur. Le général amène, quelque temps après toute sa famille. 

Lorsque le testament de l’Empereur est publié, je suis bien étonné d’y voir que deux millions sont attribués au général Montholon, tandis que le général Bertrand ne doit en recevoir que cinq cent mille francs. 
Note de G. Godlewski : Inexact. Le testament et les codicilles attribue à Montholon 2.2000.000 francs et à Bertrand 900.000 francs sur les disponibilités

En effet le général Bertrand a épousé une parente de l’Impératrice Joséphine, il a été appelé au poste de confiance de Grand Maréchal du Palais, il a accompagné l’Empereur à l’île d’Elbe, il l’a secondé dans les Cent-Jours et pour le suivre à l’île de Sainte-Hélène, il n’a pas craint d’exposer sa femme et ses enfants au plus pénible et au plus dangereux des voyages. Il faut dire que ce testament a été écrit tout-à-fait aux derniers moments de la vie de l’Empereur et que le général Montholon qui ne le quittait pas, devait avoir eu, dans ces circonstances, une grande influence sur lui. 
Note de G. Godlewski : Bouges reflète ici la pensée des Bertrand qui souffrirent en silence des manœuvres de Montholon pour capter in extemis l’héritage

L’Empereur a légué à M. Marchand la somme de quatre cent mille francs, exprimant le désir qu’il épouse la veuve, la soeur ou la fille d’un officier ou soldat de la Vieille Garde. On l’engage à porter son choix sur la fille du général Brayer, qui est sans fortune. 
Note de G. Godlewski : Le legs de 400.000 frs à Marchand est exact. Son mariage avec Mathilde Brayer en 1823 est arrangé par Montholon avec qui il s’est lié à leur retour de Sainte-Hélène. 

Le général Bertrand veut vivre éloigné du monde et des affaires en s’occupant uniquement de l’éducation de ses enfants et de travaux d‘agriculture. C’est aux Lagnys, propriété qu’il a eue dans ses partages de famille, qu’il occupe de ses travaux. Il y a fait bâtir un châlet où peuvent loger Mme la Comtesse et ses enfants : mais son oncle, M. Bouchet, inspecteur général des Ponts et Chaussées en retraite, qui lui destine son château et sa terre de Laleuf, veut lui en donner tout de suite la jouissance et c’est dans ce château qu’il fait sa résidence d’été. 
A Paris, le général a loué , 52 rue de la Victoire, un hôtel qui appartenait à la veuve du général Lefebvre-Desnouettes. C’est celui que le général Bonaparte a habité à son retour d’Egypte et d’où il est parti pour le coups d’état du 18 brumaire 1799. 
Note de G. Godlewski : Exact. L’hôtel loué par Joséphine de Beauharnais occupait l’emplacement de l’immeuble situé au 58 actuel de la rue de la Victoire 

Le général Bertrand a conservé Buker, son domestique Anglais. C’est un excellent homme, très attaché à la famille : il veut toujours retourner dans son pays mais on le retient. Enfin il prend son parti et Mme la Comtesse lui fait présent d’une montre en or et d’une douzaine de chemises fines. Thomas le domestique pris à Londres , reste aussi ; Mme la Comtesse voulait que l’on parle le plus possible en Anglais à son fils. Je reste moi-même avec le général en qualité de maître d’hôtel chef de la maison et je continue ce service jusqu’en 1830.

XIV – MA NOMINATION COMME VERIFICATEUR DES POIDS ET MESURES. 

A la fin de cette année 1830, Mme la Comtesse Bertrand a la bonté de me faire obtenir, par M. Meynadier, préfet de l’Indre, la place de vérificateur des poids et mesure de l’arrondissement du Blanc et peu de temps après, je me marie avec Mlle Alphonsine Monlusson, de Clion. J’ai occupé la place de vérificateur jusqu’en 1855, époque à laquelle ayant pris ma retraite, je retourne demeurer à Lye, auprès de mon père, très âgé et à qui j’ai eu le bonheur de fermer les yeux. Ma soeur, non mariée demeura avec moi. 

En 1862, on me persuade que je ferais bien de demander à l’Empereur Napoléon III, la croix de la Légion d’Honneur. Je fais en ces termes : 

 » Sire, 

J’ai l’honneur de soumettre à Votre majesté, que soldat de 1815 et récemment médaillé de sainte-Hélène, je partis en 1818, pour cette île, dans le but de porter à l’Empereur Napoléon des nouvelles de la France et à M. le général Bertrand les tendresses de sa famille. Arrivé à destination, je fus présenté à Sa Majesté et je répondis aux questions qu’Elle daigna me faire, pendant trois années j’ai partagé son exil et j’ai assisté à sa triste agonie ainsi qu’à ses funérailles. 

J’ai secondé le Grand Maréchal pour ramener en France, sans que le gouverneur de Sainte-Hélène et la douane angalise aient pu les découvrir, les armes de l’Empereur et les manuscrits qu’Il avait dictés.

Tels sont, Sire, les services pour lesquels j’ose prendre la liberté de solliciter de la bienveillance de Votre Majesté, la croix de la légion d’Honneur qui comblerait tous les voeux de ma vieillesse. «  

Lye (Indre ), le 21 juillet 1862. 

Cette pétition est remise à M. Pietri, par les soins de M. Begeaud, sous-chef au ministère de la Guerre. Elle parvient sous les yeux de l’Empereur Napoléon III qui voulut bien y faire attention et m’accorder la grâce que je lui demandais. 

Aujourd’hui, presque complètement aveugle, par suite de cataracte et âgé de 80 ans; j’habite Châteauroux avec ma femme, depuis quelques années, pour être plus à portée de secours qu’exige ma santé et j’attends avec résignation le moment où il plaira à Dieu de me rappeler à Lui. 
Note de G. Godlewski : Cette précision sur l’âge où Bouges dicte ses souvenirs au Docteur Fauconneau-Dufresne en situe donc la date à 1875. Il mourut nonagénaire en 1888.

FIN.

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( 7 mai, 2018 )

Un témoignage à lire: « Dans les armées de NAPOLÉON. Souvenirs du major LE ROY »

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