( 6 juillet, 2017 )

Les événements de juillet 1815 à Paris, vus par John Hobhouse.

Hobhouse1

« Dimanche 2 juillet 1815.

L’affaire le général Exelmans a eue hier à Versailles a été plus chaude qu’on ne l’avait cru d’abord. La ville a été reprise par les Français, et deux régiments de cavalerie prussienne ont été détruits. Cet événement a été annoncé aux Chambres par un message des Tuileries. Un avis du Gouvernement annonce en outre que « l’on a reçu la nouvelle que les plénipotentiaires traitaient d’un armistice au quartier-général du duc de Wellington; les négociations continuent, mais les résultats n’en sont pas encore connus ». Le duc a refusé la suspension d’armes demandée par le prince d’Eckmühl [maréchal Davout] en termes fort civils; et le héros Blücher a fait un discours que, pour l’honneur de la France, on n’a pas jugé à propos de publier. Les passages suivants en sont extrêmement polis. « Paris et la France sont dans mes mains; je viens défendre les honnêtes gens contre la canaille. Je vous promets de ne pas traiter Paris comme vous avez traite Hambourg ».

Tout est parfaitement tranquille en ville ; le jardin des Tuileries est plus fréquenté que jamais, et depuis le boulevard de Montmartre jusqu’aux Bains chinois, il y a jusqu’à vingt-six cabinets pour les lecteurs des journaux, qui s’aident dans leurs spéculations des nombreuses cartes du théâtre de la guerre, c’est-à-dire de celles des environs de Paris, qui pendent à toutes les murailles. Le Théâtre Français et l’Opéra sont fermés, mais les autres spectacles continuent. Le nombre des paysans qui ont été chassés par l’ennemi est d’au  moins trente mille; leurs petites charrettes chargées de matelas et de meubles, dans lesquelles étaient assis les femmes, les en fans et les vieillards, parcourent encore les rues. Je ne sais où, ils trouvent à se loger. On ne craint pas encore de manquer de vivres. Il est entré hier douze cents bœufs venant de Poissy ; il est également arrivé de la Lorraine un grand nombre de charrettes de provisions. »

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« Lundi 3 juillet 1815, dans la nuit.

On a appris ce matin qu’il y à eu des affaire partielles hier à Nanterre, à Sèvres, et sur différents points de la rive droite de la Seine, entre Neuilly et Argenteuil; que Versailles avait été repris, et que le pont de Choisy était occupé par les Prussiens. Ceux-ci et les Anglais ont passé la nuit à se retrancher dans le bois de Meudon et de Verrières, et se sont avancés ce matin de bonne heure jusqu’aux villages de Vanves et d’Issy-, comme pour se préparer à une attaque générale des armées combinées sur la capitale: à 8 heures les deux armées étaient en présente ; les Français dans la plaine de Grenelle, et les alliés dans celle de Meudon. On a vu et entendu le feu pendant toute la nuit des hauteurs de Chaillot, qui étaient couvertes de monde, avec des lorgnettes d’approche. Une partie de la cavalerie de la garde., qui était restée au Champ-de-Mars, s’est mise en marche à onze heures , le long de la rive gauche de la Seine, et ils furent les derniers à prendre leurs positions, ce qui paraissait terminé à midi; les deux armées restent en ligne de bataille. Quelques corps d’infanterie, dont deux batailIons de la Haute-Marne, ont joint l’armée aujourd’hui. Les corps des généraux Lamarque et Travot cheminent vers la capitale. On disait après-midi qu’on était sur le point de livrer bataille. La foule, les regards empressés, et le silence de la multitude dans les jardins et sur les boulevards ; les groupes qui se forment autour de quelques dragons qui traînent leurs chevaux blessés, ou qui portent des ordres au quartier-général à la place ‘Vendôme; l’insocialité [sic] morne et solennelle des fortes patrouilles qui parcourent les rues sans musique les portes des maisons et des allées fermées, les croisées d’en haut ouvertes de temps en temps, et occupées par des femmes j lorsque le bruit du cheval d’un gendarme annonce quelque nouvelle ; tous les signes de l’inquiétude et de la crainte que l’on n’avait pas encore remarqués; même depuis le commencement du siège, se reconnaissaient au premier coup d’œil, une heure ou deux après que l’on a su que les deux armées étaient en présence. Plus d’une fois la foule s’est portée sur les lieux élevés des jardins et des places aux cris d’individus que la canonnade commençait. A quatre heures la bataille n’était pas encore commencée. J’allai voir votre amie Madame… et la trouvai dans les larmes. Je fus terrasse de la nouvelle qu’elle m’apprit. Son fils le lieutenant général venait de quitter l’armée ; tout était perdu Paris était rendu, ayant une armée dévouée de 80,000 hommes sous ses murs. Il était déterminé à dénoncer cette trahison et les traîtres, le soir même à la Chambre des pairs, en la quittant ; j’entendis la confirmation de cette nouvelle, et je fus instruit de la capitulation et de la dénonciation projetée; l’artillerie et les troupes commencent déjà à défiler par Paris pour effectuer leur retraite. La commission de Gouvernement a siégé aux Tuileries pendant toute la nuit, et ne s’est séparée qu’a sept heures du matin; il paraît que c’est pendant ce temps là que le baron Bignon et le comte de Bondy, préfet de la Seine, sont allés avec un drapeau parlementaire, au quartier-général des Alliés à Vanves, et de là à St.-Cloud, où la convention a été signée. »

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« Mercredi, 5 juillet 1815.

Les murs de Paris étaient couverts ce matin de placards d’une nature importante : la Capitulation, les remerciements des Chambres à l’armée de l’Ouest ; les remerciements à l’armée de Paris; et une proclamation du prince d’Essling [maréchal Masséna] à la garde nationale de Paris. Vous verrez par la capitulation ou convention, que les généraux en chef des armées anglaise et prussienne s’engagent à respecter les autorités actuelles, aussi longtemps qu’elles existeront. Dans les remerciements à l’armée, vous verrez que la proposition de M.Pénières relatives à la conservation des couleurs nationales y est rapportée, et que le prince d’Essling défend expressément &arborer d’autres couleurs que celles-là. Le service intérieur de la capitale restera confié à la garde nationale et à la gendarmerie municipale. Le tumulte d’hier n’a pas eu de suites fâcheuses; mais tant que l’armée n’aura pas toute entière atteint sa destination, il y aura toujours des prétextes, au moins, pour les mouvements que les fédérés chercheront à exciter. Les hommes en uniforme qui paraissaient hier les « plus acharnés à exciter le mécontentement, n’étaient pas militaires, à ce qu’on dit, mais des mécontents déguisés; et l’on convient partout que les soldats de la garde qu’on vit dans les rues, s’y comportèrent avec décence et dignité. Passant dans l’après-midi vis-à-vis le palais du Corps législatif, j’en vis toutes les marches du péristyle et toutes les issues remplies de gardes nationaux qui ne laissaient plus approcher personne dès que les tribunes étaient pleines. Un membre de ma connaissance, se rendant à la séance, me dit qu’il croyait qu’on était occupé à élire un roi; et ce bruit se soutint jusqu’au moment de l’apparition des journaux du soir, où l’on vit que les délibérations n’avaient été que préliminaires sans doute à cet acte, mais qu’il n’avait pas été question de procéder à l’élection. Nous nous demandons quel roi car on ne parle plus de la succession de Napoléon II, quoique le buste et le portrait de cet enfant soient étalés chez tous les marchands d’estampes. Le Journal de l’Empire parle enfin hardiment, et dit qu’il serait absurde de penser un autre souverain que Louis XVIII. Ce prince est à Compiègne, avec la garde nationale de la Flandre et de la Picardie, et l’on-dit que son frère le comte d’Artois est au quartier du duc de Wellington. Le nom du duc d’Orléans est encore une fois mis à la loterie des couronnes, car aujourd’hui même il circulait des bruits en: sa faveur. Le secret gardé par le Gouvernement et par ses agents, dans cette occasion) est vraiment admirable- Ils ont eu l’adresse de supprimer des journaux les deux proclamations de Louis XVIII, quoiqu’elles aient été montrées à 500 per sonnes au moins; et en faisant cela ils prouvent qu’ils savent mieux que ce monarque ce qui peut augmenter les chances en faveur de son élection comme roi constitutionnel; car tel est le dernier espoir de ceux qui paraissent connaître à quelle extrémité la France est réduite. Les séances des représentons font voir qu’ils sont déterminés à faire tous leurs efforts pour obtenir ce bonheur, qui, tout en blessant leur honneur à l’égard de Napoléon II, est cependant l’objet essentiel, et si l’on y parvient, il assurera pour jamais à la France les droits et les privilèges d’une nation libre et heureuse. Il serait étonnant vraiment que les patriotes pussent faire plus pour leur patrie, dans ce moment de détresse, que n’ont jamais pu faire les champions les plus heureux de l’indépendance nationale. La gloire de l’Angleterre sera complète, et son nom acquerra un lustre que ne donne pas la victoire, si son armée triomphante respecte ces législateurs , si elle encourage les efforts de ceux lesquels, au moment du péril, consacrent ce qu’on peut nommer leurs derniers instants, à la défense de la liberté et à la cause des races futures. La fortune a mis aux mains du duc de Wellington la faculté d’acheter sa réputation par une action réservée à lui seul parmi tous les conquérants, et digne du général d’un peuple libre et éclairé. Si la vérité parvient jusqu’à lui, elle y viendra par la bouche de ceux dont il se méfiait à juste titre; mais s’il se persuadait, ce que je crois très-possible, que la déclaration suivante des représentants parle le langage de la très-grande majorité des Français, comme elle parle celui de la liberté et du bon sens, je ne doute pas qu’à ses lauriers il ne voulût ajouter la couronne que l’on décerne à ceux qui savent sauver et épargner.[…]

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« Jeudi, 6 juillet 1815.

Aujourd’hui dans l’après-midi j’ai été témoin, à la barrière de l’Etoile, d’un événement dont l’histoire ne fournit pas d’exemple, la remise de la capitale de la France aux troupes anglaises ! Cela eut lieu à quatre heures et demie, et à la même heure toutes les-barrières de Paris étaient au pouvoir des alliés. Tandis que cela se passait, on distribuait un imprimé daté de la préfecture de police, signé Courtin, portant que les plénipotentiaires envoyés près des souverains alliés étaient de retour; que les conférences commencées à Haguenau étaient ajournées jusqu’à ce que le ministre anglais ait reçu ses pleins-pouvoirs, et qu’elles recommenceraient à Paris, où les souverains alliés et leurs ministres ne tarderaient pas à arriver. On y ajoute »que les souverains alliés, fidèles à leur déclaration, annoncent les intentions les plus libérales, et la détermination la plus décidée de n’imposer à la France aucune forme de gouvernement, mais de la laisser parfaitement libre sous ce rapport. Leurs plénipotentiaires ont donné là-dessus des assurances les plus positives. Les commissaires= français ont trouvé, dans tous les départements  qu’ils ont traversés, les meilleures dispositions; les habitants ont plutôt besoin d’être contenus qu’excités, et enfin la cocarde tricolore et la  cocarde nationale se montrent partout au milieu des armées ennemies. »  

Les plénipotentiaires ne sont donc pas retournés par St.-Denis, dont le clocher est surmonté d’un drapeau blanc, que je vois de ma croisée. Une circulaire du ministre de l’intérieur, insérée dans le Moniteur d’aujourd’hui, annonce aux Français « que l’ennemi s’est engagé solennelle ment de respecter les personnes et les propriétés publiques et particulières, leurs institutions,  leurs autorités, et les couleurs nationales. »

Avant que la Chambre se séparât hier soir, M. Bedoch annonça aux représentants qu’il avait vu M. le comte de Pontécoulant aux Tuileries. Il a dit « que les puissances avaient montré des dispositions favorables, et particulièrement  l’empereur Alexandre; qu’il avait entendu y souvent dire et répéter que l’intention des alliés n’était point de gêner la France dans le choix de son Gouvernement.» Ce rapport fut confirmé par le général Sébastiani, l’un des plénipotentiaires, qui était présent, et qui dit qu’il n’avait rien à y ajouter. Cependant, malgré toutes. ces assurances, on craint dans la Chambre qu’on ne fasse quelque tentative contre la représentation- nationale. Une discussion violente a eu lieu au sujet de l’ajournement. M. Regnault demanda que la séance ne fût pas levée, mais seulement suspendue; et M. Bedoch convint qu’il circulait un bruit d’un mouvement populaire, et que l’insurrection d’un parti était prête à faire explosion le lendemain; mais que les généraux .alliés, et surtout les Prussiens, avaient offert de la prévenir en employant leurs bataillons au maintien de la tranquillité publique, et à protéger la représentation nationale. Cette alarme était toute naturelle , mais on en revint bientôt. La -Chambre arrêta que ses commissaires près de l’armée partiraient le lendemain, et séjourna jusque huit heures ce matin. Chez les pairs il n’y a pas encore apparence de désertion; – et le comte Thibaudeau a proposé, d’envoyer un message au Gouvernement pour demander ce qui l’avait porté à faire usage de cette phrase : « une cause abandonnée par la fortune et par la volonté de la Nation. » Il paraît que ces mots un prince ont été omis dans quelques exem plaires de la proclamation. On a affiché aujourd’hui un ordre du maréchal prince d’Eckmühl, qui règle la retraite de l’armée sur Orléans et un autre du maréchal Masséna, qui enjoint à tous les membres de la garde nationale et à tout individu qui porte le chapeau retroussé, de porter la cocarde tricolore, sous peine d’être arrêté. On a arboré les couleurs nationales ce matin à la Chambre des représentants, sur le piédestal où la statue de Napoléon était encore hier matin. Cette cérémonie se fit au milieu des acclamations. Le même drapeau flotte sur tous les édifices publics, et l’on voit peu de personnes dans rues sans cet emblème révolutionnaire ;  cependant tous les journaux; à l’exception- du Moniteur, -de l’Indépendant et d’un Journal du Soir, ont repris leurs emblèmes royadistes; la Gazette de France donne même la proclamation que le Roi fit à Cambrai le 28 juin, et un autre journal assure que les plénipotentiaires ne virent jamais les souverains alliés. Je remarque en passant qu’on n’a jamais affirmé qu’ils les eussent vus. Le Journal de l’Empire insulte et; dénonce tous les patriotes, et cite particulièrement M. Dumolard par son nom. Une persévérance de deux jours de .plus de la part des patriotes leur fera rehausser le ton. Ces journaux sont tombés dans le dernier mépris; et une caricature représente leurs rédacteurs dans les attitudes de l’abjection et de la servitude. »

(J. HOBHOUSE, « Histoire des Cent-Jours ou Dernier règne de l’Empereur Napoléon. Lettres écrites de Paris depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. », Paris, chez Domère, Libraire, 1819, pp.428-443)

 

 

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( 3 juillet, 2017 )

A VILNA, le 5 JUILLET 1812…

« Vilna [Vilnius] (Lithuanie [Lituanie] Russe), le 5 juillet 1812.

Je n’accuse que la précipitation avec laquelle nous marchons du retard que je mets à recevoir de tes nouvelles. Je t’ai écrit le 25 [juin 1812], je crois, de Wiklovsky (sic). Sa Majesté avait fait quelques démonstrations pour passer le Niémen à Tilsitt. Cela avait attiré de ce côté un corps de l’armée russe. Mais dès que S.M. s’est aperçue qu’ ils étaient là en observation, elle s’est hâtée de faire forcer de marche à l’équipage des ponts, et en moins de quatre heures, trois ponts ont été lancés et faits à vingt-six lieues [environ 104 km] de Tilsitt, près du village de Kanen en allemand ou de Kowno en polonais . Cent vingt mille hommes ont passé toute la nuit ; quelques escadrons de cosaques, placés sur les hauteurs qui dominent le fleuA VILNA, le 5 JUILLET 1812... dans TEMOIGNAGES 06-507695-300x182ve, ont échangé quelques coups de fusil avec les tirailleurs jetés sur la rive droite pour protéger les ouvriers. S.M. s’est portée sur la route de Vilna. Elle s’attendait que l’entrée de cette ville lui serait disputée. Il y a eu quelques coups de sabre, mais pas d’engagement sérieux. S.M. est entrée à Vilna assez à temps pour arrêter le feu que les russes avaient mis à leurs magasins, qui sont assez considérables. La ville a été respectée ; l’on trouve ici à peu près tout ce qu’il faut. Les Russes ne paraissent pas bien décidés à mordre. Peut-être veulent-ils amener S.M. à combattre sur un terrain préparé. Ces deux colosses se rencontreront et se heurteront enfin. Un jour la terre tremblera de ce choc. Notre armée est immense et se porte bien ; jamais je n’ai vu l’Empereur si calme et si actif… »

Guillaume Peyrusse (« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, pp.75-76).

L’auteur de cette lettre occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne. Sur ce personnage fort intéressant, voir mon édition complétée et annotée de ses «Mémoires » parue en 2009, à Dijon, aux Editions Cléa).

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( 2 juillet, 2017 )

A propos du nombre de troupes françaises repassant le Niemen…

A propos du nombre de troupes françaises repassant le Niemen... dans HORS-SERIE 1812

Dans un article de Jean TULARD résumant bien l’année 1813 et la campagne d’Allemagne (« Valeurs Actuelles » du 18 juillet 2013), l’éminent historien annonce le chiffre de « 25 000 hommes » repassant le Niémen. Ce qui n’est, à mon avis, pas réaliste.

Robert Vilatte des Prugnes, dont nul n’a contesté les chiffres, estime que les effectifs de la Grande Armée au retour de la campagne de 1812 s’élevaient à 104,000 hommes.  Il cité également le « Carnet de situation » de mars 1813 qui affiche un total de 111,466 hommes pour la période allant du 10 au 20 février 1813 (Voir son article publié en 1913 dans la « Revue des Études Historiques », pp. 243-287).

C.B.

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( 1 juillet, 2017 )

Rocquencourt, 1er juillet 1815 : un des derniers combats de la Grande-Armée…

1erhussards.jpg

18 juin 1815, Waterloo. L’armée de Grouchy, que l’on n’a point vue, après l’avoir tant espérée sur le champ de bataille principal, a retraité depuis la région de Wavre, par Namur, Dinant et Givet. Le 23 juin, avec un peu plus de 28 000 hommes valides, un millier de blessés et cent bouches à feu, il est entre Reims et Soissons. Le 29, il est à Paris. Son armée a parcouru quelque 350 km en dix jours et devance de peu l’armée prussienne, tandis que le gros des anglo-hollandais de Wellington s’attarde à Senlis. L’Empereur, qui a abdiqué le 22, a quitté l’Élysée le 25 juin pour la Malmaison.  Le 29, il prend place dans une calèche qui rejoint, par La Celle Saint-Cloud et Rocquencourt, la route de Paris à Rochefort où Napoléon à décidé de se livrer aux anglais. Alors qu’on le croit en route, il revêt son uniforme de colonel des chasseurs de la garde et propose au gouvernement de prendre une dernière fois la tête des armées pour battre l’ennemi.  C’est que la situation des forces en présence n’a pas laissé d’exalter l’imagination de Napoléon qui y voit l’occasion d’une revanche éclatante sur l’adversité, peut-être un des plus fantastiques retournements de l’histoire militaire, au moins les effets du désastre de Waterloo largement atténués. L’Empereur déchu en pressent l’occasion et l’urgence qu’exigent les actions violentes et soudaines.  Mais on ne l’écoute plus ; il quitte la Malmaison en vêtements civils, échappant de quelques heures à des éléments de cavalerie prussienne qui avaient le projet de l’enlever. Un gouvernement provisoire siège à Paris, Fouché l’anime, autant dire que l’intrigue règne et que sévit la confusion. Fouché, qui a trahit Napoléon, négocie avec les alliés et prépare le retour de Louis XVIII.  Ce personnage qui participa à la Terreur et contribua en 1793, à la sanglante répression de Lyon, après avoir trahi Robespierre.

Talleyrand expert en trahison disait : « Son mépris des hommes tient à ce que Monsieur Fouché s’est beaucoup regardé »  Dans Paris, sous Davout nommé généralissime, les forces de Grouchy viennent renforcer les restes de l’armée du Nord ramenés par Soult et quelques corps rameutés des provinces. « Les alliés, diminués par leurs pertes des 16 et 18 juin, obligés à des détachements importants pour l’observation des places et assurer les lignes de communication, ne peuvent opposer à Davout guère plus de cent mille hommes« . Or, celui-ci dispose maintenant d’une armée aussi nombreuse et sa supériorité en artillerie est écrasante. Si les troupes françaises sont concentrées, prussiens et anglo-bataves sont une fois de plus séparés. Malgré les précautions prises par Blücher pour masquer son changement de front, ces mouvements furent bientôt révélés à l’armée française. Bien qu’ayant adressé à Wellington et à Blücher une nouvelle demande d’armistice, Davout pensa qu’un échec infligé à l’ennemi dans une situation hasardeuse lui donnerait peut-être à réfléchir. En conséquence, Davout fit tenir l’ordre à Exelmans de rassembler toute la cavalerie bivouaquée sur la rive gauche et de la porter à la rencontre du parti prussien qui venait de traverser Versailles. Le succès de l’entreprise paraissait certain ; et comme cette petite opération devait être exécutée par de la cavalerie, presque toujours à même de se dégager, elle ne pourrait, quoi qu’il arrivât, entraîner une action générale. 

Exelmans combina un plan non seulement pour culbuter la cavalerie prussienne, mais aussi pour la prendre au filet: ordre à la division Piré, avec un bataillon du 44e, de se porter par Sèvres et Vaucresson sur Rocquencourt, afin de couper la retraite à l’ennemi; ordre à la division Valin de suivre ce mouvement; ordre à la division Donion, colonne de gauche, de se diriger sur Fontenay-le-Fleury, en tournant Versailles au sud-ouest. Exelmans se réservait le commandement de la colonne centrale, formée de ses deux divisions de dragons, qui marcherait droit sur Versailles par Le Plessis-Piquet et Vélizy. Les hussards prussiens (1), après avoir bivouaqué à Versailles (2), se dirigèrent en direction de Plessis-Piquet, mais se heurtèrent, à la hauteur de Velizy, aux 51ème et 13ème  dragons. Après un vif combat, les cavaliers de Sohr se replient sur Versailles, mais ne peuvent entrer, serrés de près qu’ils sont par les dragons d’Exelmans. Les hussards dévalent comme un torrent le boulevard du Roi et galopent en direction de Saint-Germain. Soudain, à l’entrée de Rocquencourt, une grêle de plomb s’abat sur le premier escadron: ce sont les fantassins du 44ème  de ligne français postés là par Piré qui tirent, dissimulés dans les champs. Une panique indescriptible s’empare de la cavalerie prussienne. Sohr jette ses hommes à travers champ en direction du Chesnay, mais lui-même tombe, blessé, et est emmené prisonnier à Versailles. Les Prussiens longent le parc du château du Chesnay, se trouvent bloqués dans la petite rue étroite. Ils sont cernés, tourbillonnent, cherchant vainement un refuge dans la cour de la ferme Poupinet et finalement sont tous massacrés ou faits prisonniers. Beaux coups de sabre donnés en vain ! Le gros de l’armée prussienne accourait en hâte en direction de Saint-Germain, et les forces qui s’opposèrent à Exelmans lui étaient dix fois supérieures. Néanmoins, il résista. Dans l’après-midi et jusqu’à 10 heures du soir soir, Exelmans, sans le soutien des corps de Vandamme, car Davout ne veut pas d’un engagement général, parvient à repousser un retour offensif des forces de Zieten accourues en hâte. Ayant bivouaqué à Versailles, il se replie le lendemain sur Paris ramenant quatre cent trente-sept prisonniers et de nombreux chevaux. Cependant, Blücher (3)n’osa entrer dans Le Chesnay que le 2 juillet au matin. Les femmes et les enfants du pays s’étaient réfugiés au Château. Il ne fallut rien moins que l’intervention et le sang-froid du propriétaire, M. Caruel, pour en imposer finalement aux Prussiens qui voulaient tout massacrer et brûler. Ce fait d’armes brillant, mais sans suite, est tout à la gloire d’Exelmans. En 1815, il a 40 ans. Incommode et bourru, il n’a pas connu la gloire et les honneurs qui ont favorisé parfois de moins dignes que lui. Au combat du Chesnay-Rocquencourt, cet entraîneur d’escadrons s’est révélé meilleur stratège que d’autres chefs d’un rang plus élevé ; quelques jours plus tard, c’est en vain qu’il s’oppose à la capitulation de l’armée. « Décision inutile, faute grave qui empêchait de tenter ce que Napoléon aurait voulu faire : frapper d’un coup foudroyant Blücher pris au piège dans la boucle de la Seine, puis encercler la petite armée de Wellington dans la plaine de Saint-Denis », et livrait le pays aux violences étrangères et aux vengeances des ultras. Engagé volontaire en 1791, l’ancien chef d’état-major de Murat ne rentre en grâce qu’en 1828 sous Charles X, qui le nomme inspecteur général de la cavalerie. Il est fait Grand Chancelier de la Légion d’honneur en 1849 et Louis-Napoléon lui confère enfin, en 1851, le titre de Maréchal de France.  C’est l’année suivante, d’une chute de cheval, que mourra l’un des plus grands cavaliers de l’Empire, qui avait exposé sa vie dans de nombreux combats. Un boulevard porte le nom d’Exelmans au Chesnay. Une plaque commémorative a été installée par la société d’histoire militaire «  la Sabretache » près de l’horloge du carrefour de Rocquencourt

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LE COURAGEUX FACTIONNAIRE

(Extrait des Annales du Chesnay n°5 1991 «  Rocquencourt Le Chesnay 1 juillet 1815 le dernier coup de sabre de la Grande Armée  ») 

Il est 6 heures et demie du soir; le général Exelmans dévale la rue des Réservoirs à la tête de la brigade Vincent et il rejoint boulevard de l’Empereur les lanciers de Piré et sa première brigade commandée par Burthe. Exelmans s’apprête à lancer les six régiments de cavalerie, qu’il a maintenant sous la main, aux trousses des hussards de Von Sohr, mais il se heurte aux grilles de la barrière Saint-Antoine, toujours fermées ; le général apprend que des Versaillais ont emporté les clefs et ont aidé les Prussiens; il s’indigne contre Versailles, « ce vieux repaire de royalistes, de traîtres abominables« ; il menace et s’écrie qu’ « il regrette de ne pas avoir le temps de livrer la ville aux flammes« . Enfin les grilles sont ouvertes; Exelmans se retourne vers le général Strolz : « Nous avons perdu bien du temps ! La brigade Hubert doit être actuellement aux prises avec l’ennemi à Rocquencourt ; pourvu qu’elle puisse tenir jusqu’à notre arrivée… Au galop! A Rocquencourt ! «  Plus de vingt escadrons de la cavalerie française sont sortis de Versailles dans un bruit d’enfer; le silence succède au tumulte ; le boulevard de l’Empereur est couvert de cadavres; on entend par moment des blessés qui gémissent… Le factionnaire de la barrière Saint-Antoine, M. Fasmann, est seul à son poste; tout à coup, son attention est attirée sur le boulevard par la vue d’un dragon qui se précipite, de toute la vitesse de son cheval, vers un Prussien démonté et blessé.

Le dragon brandit son sabre comme pour le frapper; le hussard allemand s’enfuit en courant et cherche à se réfugier dans le bureau de l’octroi; le dragon le rattrape et s’apprête à le tuer; le blessé se jette à genoux devant le cavalier et implore la merci de son agresseur, mais en vain; voyant cela, M. Fasmann s’élance au devant de son compatriote et l’apostrophe avec énergie : « Espèce de brute ! Tu ne vas tout de même pas commettre l’infamie de tuer de sang-froid un blessé qui te demande merci ! «  Le dragon n’écoute pas le garde national; il veut à toute force massacrer celui qu’il peut faire son prisonnier. Hors de lui, il hurle comme un forcené « qu’il doit venger la mort de ses camarades« ; le cavalier abaisse son sabre et l’enfonce à travers la poitrine du malheureux Prussien, sans craindre de frapper du coup M. Fasmann, dans les bras duquel le blessé est venu se blottir en un effort suprême ! Un coup de sabre malheureux, donné par un soldat aigri par la mort d’un compagnon ! Une tache sur l’honneur des dragons d’Exelmans ? Non. Nos « sabreurs » ont été en maintes occasions assez généreux pour se faire pardonner quelques faiblesses de ce genre. 

Capitaine P. MATZYNSKI

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(1) Qui, entre le 25 et le 29 juin, ont chevauché durant 170 kilomètres, et, pire encore, ont, depuis le 15 juin, avancé et combattu sans relâche. Situation qui ne sera pas sans influer sur les évènements qui vont suivre. (2)« J’ai l’honneur d’humblement rapporter à Votre Excellence que j’occupe Versailles. À mon approche, un nombre insignifiant de fantassins (français) et quelques cavaliers, tirant parti du terrain tourmenté, ont réussi à se retirer sur la route de Paris. Les 1200 hommes de la garde nationale nous ont envoyé un parlementaire, ouvert les portes, se sont déclarés partisans du Roi, et ont demandé notre protection. J’ai accepté, à la condition qu’ils enlèvent la cocarde tricolore de leur chapeau et que votre permission soit sollicitée. Selon les rapports reçus ici, Napoléon est parti l’après-midi du 29, pour Cherbourg via Rambouillet et Chartres, où deux frégates attendent son embarquement. Je vais continuer ma marche sur Longjumeau et j’ai déjà envoyé des patrouilles sur toutes les routes menant à Paris et vers l’intérieur du pays. » (Sohr à Blücher – in Voss, Generalmajor von, Napoleons Untergang 1815, Berlin 1906 – cité par Peter Hofschröer, « The Waterloo Campaign », Greenhill Books)  

(3) Blücher avait mal accueilli les nouvelles de Rocquencourt.  » Blücher était dans son bureau, sur un sofa, profitant d’un court repos et j’étais assis devant la maison, quand un parti de hussards du 5e régiment, conduits par le major von Wins, arriva et stoppa. Le major mis pied à terre et me reconnaissant, vint vers moi, me disant, très excité: « Ce que vous voyez ici est ce qui reste de deux régiments de hussards. Tous les autres sont soit morts ou prisonniers. Le lieutenant-colonel Sohr lui-même a été gravement blessé et fait prisonnier. » J’étais surpris. Je n’aurais jamais pensé que de si bonnes troupes puissent subir une si terrible défaite, et je lui dis que je n’en croyais rien. Le major m’assura que c’était la vérité et me demanda de parler au Prince. J’essayais de l’en dissuader, lui disant que l’entrevue risquait d’être très désagréable. Mais cela ne changea rien, et je l’introduisis. Le Prince écouta son rapport avec une colère grandissante, puis il explosa de rage, criant: « Monsieur ! Si ce que vous me dîtes est vrai, alors j’eusse souhaité que le diable vous ait également atteint ». Sur ces mots, Wins fut renvoyé. Le prince était outragé et choqué au plus haut point » (Nostitz, Graf von, Das Tagebuch des generals der Kavallerie Grafen von Nostitz, Kriegsgeschichtliche Einzelschriften, Berlin 1885 – cité par Peter Hofschröer, The Waterloo Campaign, Greenhill Books).  

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( 30 juin, 2017 )

Les PERTES FRANCAISES durant la CAMPAGNE d’ESPAGNE (1808-1814).

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« L’écrivain Léon Meyniel, très bien disposé à l’égard de tout ce qui touche Napoléon estime que, dans l’affaire d’Espagne, les morts français s’élèveraient à 70 000. A quoi il y aurait lieu d’ajouter ceux des contingents étrangers, plus évidemment ceux de Cadix et de Cabrera. En tout donc à peu près 100 000. La proportion normale donnerait 200 000 blessés. Ce qui finalement aboutirait à un total de 300 000 hommes. Le lieutenant-colonel Clerc, lui, pense que nos pertes se sont élevées à 473 000 Français. Ce chiffre me paraître être trop fort pour les effectifs engagés.  Marbot est un témoin plus direct, au surplus sans aucun motif de partialité dans un sens ou dans l’autre.  Voici ce qu’il écrit : « Dans la péninsule ibérique, les français ont eu 200 000 hommes tués ou morts dans les hôpitaux ; auxquels il faut joindre les 60 000 perdus par nos alliés de diverses nations ».  A titre de comparaison, il est intéressant de remarquer que la guerre d’Espagne nous aurait, à nous seuls Français, coûté exactement deux fois plus que la guerre de 1870 alors que, au début du XIXème  siècle, notre pays était d’un tiers moins peuplé.  Quant aux Espagnols, ils calculent que, pour eux, ils auraient, d’une manière ou d’une autre, perdu 5 000 000 des leurs.  Pour une population total de douze millions d’âmes, la saignée se trouverait ainsi être très supérieure à celle de la France de 1914 à 1918.

On comprend qu’elle ait laissé un terrible souvenir ». 

Georges ROUX

(« Napoléon et le guêpier espagnol », Flammarion, 1970). 

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( 29 juin, 2017 )

La bataille de Bautzen (20 et 21 mai 1813) analysée par Carl von Clauzewitz.

La bataille de Bautzen (20 et 21 mai 1813) analysée par Carl von Clauzewitz. dans HORS-SERIE ltzenLe 14 mai, l’armée installa son camp près de Bautzen, un demi-mille en arrière de la ville. La ville et le terrain environnant étaient occupés par l’avant-garde sous les ordres du général comte Milora­do­witch. Le camp proprement dit avait son aile gauche derrière HIein-Jenkwitz, son centre derrière Gross­-Jenkwitz et Bas­chütz et sa droite appuyée à Kreckwitz.

La chaîne de hauteurs qui sépare le ruisseau de Klein-Bautzen de l’armée, entre Kreckwitz et Nieder­-Gurkau, ne fut pas occupée au début, pour ne pas étendre par trop la position. Lorsque le général Barclay de Tolly, qui s’était em­paré de Thorn, eut rejoint l’armée le 17, avec 14 000 hom­mes, en passant par Sprottau, il prit position sur les hau­teurs de Kreckwitz et forma l’aile droite de l’armée. Devant le front, et derrière les villages de Gross, KIein-Jenkwitz et Baschütz, on créa des embrasures pour l’artillerie, afin de lui donner l’avantage d’un tir à couvert sur l’ennemi, car on prévoyait une longue et violente canon­nade. L’armée goûta là un repos de huit jours, dont elle avait grand besoin après tant de marches et de combats. L’ennemi se montra, il est vrai, dès le 15, devant nos avant-postes ; mais il se contenta de les rejeter un peu en arrière, et de faire camper son avant-garde sur les hauteurs opposées, ce qui n’empêcha pas nos avant-postes de rester établis au bord de la vallée. L’armée s’était vu rejoindre, après la bataille de Gross-Görschen, par le général Kleist avec 5 000 hommes, par le général Barclay avec 1 000, par 3 000 hommes de la réserve prussienne, et quelques milliers d’hommes de ren­forts rus­ses. Elle s’était donc augmentée de 24 à 25 000 hommes. Si l’on évalue à 46 000 hommes les pertes qu’elle avait subies à la bataille de Gross-Görschen et dans les combats qui avaient suivi, on peut admettre qu’elle comptait 80 000 hommes prêts à entrer en ligne.

Quant aux forces de l’ennemi,. on ne saurait rien en dire de précis. Il paraît certain toutefois que ce n’est pas sans intention que l’Empereur resta immobile et inactif pendant huit jours devant Bautzen. D’après des renseignements ulté­rieurs, d’importants renforts traversèrent Dresde à cette époque, et il est certain qu’une partie des troupes de Davout avait été rappelée du bas-­Elbe. En outre, la garnison saxonne de Torgau et la grosse cavalerie qui était allée en Bohême avec le roi de Saxe, avaient dû rejoindre l’armée française en même temps que le contingent wurtembergeois. On peut donc admettre que les pertes de l’ennemi à Gross-Görschen et aux autres combats ont été largement compensées et qu’à la bataille de Bautzen les forces françai­ses s’élevaient de nouveau à 420 000 hommes. Dans ces conditions, puisqu’on avait affaire à une su­périorité numérique presque aussi considérable qu’à Gross Görschen, il n’eût pas été à propos de livrer bataille, si le système des Alliés n’avait pas consisté à disputer au­tant que possible le terrain à l’ennemi, et à montrer à l’Eu­rope que notre première bataille n’avait nullement été une défaite, et que, ni matériellement, ni moralement, nous n’étions hors d’état de tenir tête à l’ennemi. Il valait mieux donner aux Autrichiens cette conviction que nous étions résolus à ne pas épargner nos forces, et à ne pas nous en remettre à eux du soin de délivrer l’Europe, pendant que nous garderions une expectative pusillanime. En raison de sa supériorité morale, l’armée nourrissait le désir de se mesurer de nouveau et aussi vite que possible avec l’ennemi ; une nouvelle retraite sans combat aurait anéanti ce beau zèle et affaibli la confiance dans le comman­dement. La région de Bautzen était, comme nous le démon­trerons avec plus de détail, favorable à nos armes ; par suite, on convint de tenter encore une fois sur cette position de ré­sister aux forces ennemies.

Le 18, on apprit que le général Lauriston, qu’on avait envoyé contre la Marche dans la conviction que les Alliés seraient désormais incapables de résistance, s’avançait par Hoyerswerda. Aussitôt, le corps de Barclay, auquel se joignit celui d’York, fut dirigé vers cette localité.

La marche s’exécuta sur deux colonnes dans la nuit du 18 au 19. La colonne de gauche, sous le général Barclay, tomba près de Koenigswartha sur le corps du général Lau­riston, le repoussa après une lutte opiniâtre et lui enleva 2 000 prisonniers et 11 canons. La colonne, de droite, sous le général York, forte d’environ 5 000 hommes, rencontra à Wleissig le corps du maréchal Ney qui s’était réuni à celui du général Lauriston. Les attaques répétées du général York contre les forces bien supérieures du maréchal Ney contri­buèrent beaucoup à empêcher le maréchal de se porter au secours de Lauriston. Grâce à cet effort, qu’York continua jusqu’au soir, le combat de Barclay contre Lauris­ton prit une tournure favorable et les positions du champ de bataille fu­rent maintenues jusqu’à la nuit. L’obscurité étant venue, le corps prussien retourna à l’armée principale. La direction prise par les corps de Ney et de Lauriston sur le flanc droit de Bautzen dévoilait l’intention de ces deux généraux de tourner la position par Gleina et Preititz, le premier de ces deux villages se trouvant un petit demi-mille derrière l’emplacement de l’aile droite, à Kreckwitz. Il fallut donc chan­ger de position, et le 20, premier jour de la bataille, l’armée était établie de la façon suivante L’aile gauche occupait une petite colline derrière Klein-Jenkwitz. La ligne de front, passant par les villages de Gross-Jenkwitz et Baschütz, se dirigeait sur Krechwitz et de là vers Nieder-Gurkau sur la Sprée, où le flanc droit, décri­vant une légère courbe en arrière, la Sprée devant lui, allait aboutir au moulin à vent de Gleina.

Klein-Jenkwitz est situé près d’un ruisseau qui des­cend de la haute croupe à laquelle est adossé Hochkirch ; cette croupe longeait donc le flanc gauche de la position. Le ruisseau coule de Klein-Jenkwitz par Nadelwitz, Nieder­kaina et Basankwitz jusqu’à Kreckwitz où il fait un léger coude à droite pour atteindre Gleina en passant par Klein­Bautzen et Preititz. Ce ruisseau décrivait donc une courbe devant le front : au centre il s’en éloignait d’environ 4 500 pas et formait une sorte de demi-lune entièrement plane. A Kreckwitz, il coupait la position, tandis que l’aile droite oc­cupait le secteur compris entre lui et la Sprée ; cette rivière coule, en effet, pendant un quart de mille, tout à fait parallè­le­ment an ruisseau. A Gleina, il venait effleurer sur les ar­rières l’extrême aile droite de la position, parce que ce flanc (potence) courait depuis Nieder-Gurkau jusqu’à Gleina, dia­gonalement entre lui et la Sprée. De même que le ruis­seau couvrait le front jusqu’à Kreckwitz, de même la Sprée cou­vrait le flanc de Nieder-Gurkau à Gleina. L’espace com­pris entre Kreckwitz et Nieder-Gurkau est découvert et large d’environ 1 500 pas ; en avant se trouvent des hau­teurs qui, près du village de Burk, forment la limite de la vallée de la Sprée. Tout le terrain, depuis Klein-Jenhwitz jusqu’à Krecl­cwitz peut être considéré comme une plaine, quoique l’aile gauche se trouvait un peu plus élevée. Mais, derrière la posi­tion, le terrain monte dans la direction d’Hochkirch.

Entre Kreckwitz et Nieder-Gurkau se trouvait le groupe de collines dont il a déjà été question et qui servit de position principale au corps du général Blücher. Les villa­ges situés en avant de cette position et plus près de la Sprée fu­rent occupés par des troupes légères. L’extrême aile droite, sous Barclay, était à Gleina et sur la position avan­tageuse du Moulin a vent. Elle avait devant elle, a portée de canon, le défilé de Klix, au delà de la Sprée ; il s’agissait donc d’organiser la défense sur la rivière même, c’est-à-dire der­rière les villages de Nieller-Gurkau, Doberschütz, Plies­ko­witz et Malschwitz. Cependant, le mont du Moulin à vent près de Gleina, offrait un point très avantageux pour défen­dre, à portée de canon, les passages de la Sprée en aval de Malschwitz. Le 20, les troupes étaient réparties de la façon sui­vante sur cette position Le lieutenant général de Berg avec son corps, envi­ron 4 000 hommes, à l’aile gauche, derrière Jenkwitz ; à sa droite, le lieutenant général York et 5 000 hommes de trou­pes jusque derrière Baschütz. De Baschütz jusqu’à Krech­witz était un espace d’environ 2 000 pas, complètement plat, où aucune troupe ne se trouvait en première ligne. Il était couvert par la réserve des cuirassiers placée en ar­rière.

De Krechwitz à Nieder-Gurkau, en passant par Do­berschütz jusqu’à Plieskowitz, s’étendait le front du corps Blücher qui, sans la réserve de cuirassiers, peut être éva­lué à 18 000 hommes. A Gleina se tenait le général Barclay avec 14 000 hommes. Le général Blücher était d’ailleurs séparé du général Barclay par une ligne continue d’étangs avec peu de points de passage ; cette ligne commence à Plieskowitz sur la Sprée et se termine à Preititz sur le ruisseau.

Devant ce front, à Bautzen et aux environs, se te­naient 10 000 hommes sous les ordres du général Milorado­witch et sur les hauteurs de Burck, 5 000 hommes sous le géné­ral Kleist. La garde impériale et le reste de l’infanterie russe, 16 000 hommes environ, étaient établis en arrière du front, formant une réserve derrière l’aile gauche et le centre. En partie derrière eux, en partie à leur droite, se trouvaient les réser­ves de cavalerie russe, en tout 8 000 hommes, pour la plu­part des cuirassiers. Le front depuis Klein-Jenkwitz et Kreckwitz jusqu’à Gleina, par Nieder-Gurkau, embrasse plus d’un mille alle­mand. Par la configuration du terrain même, la position avait donc une très grande étendue. Cependant, la croupe élevée qui s’étend vers Hochkirch, en suivant l’aile gauche, devait être occupée dès que l’ennemi ferait mine d’y envoyer des masses importantes de troupes. C’est, en effet, ce qui arriva par la suite, car une partie des réserves, notam­ment la division du prince de Wurtemberg et une fraction du corps de Miloradowitch allèrent s’y établir et prolongèrent ainsi le front d’un demi-mille. A l’aile gauche, en terrain montagneux, le défenseur avait naturellement beaucoup d’avantages. En plaine, depuis KIein-Jenkwitz jusqu’à Krecklwitz, l’ennemi avait peu de chances de percer. Il fallait, en effet, passer le ruisseau ma­récageux sous le feu meurtrier d’une puissante artillerie qui était cachée dans des coupures du terrain et que l’ennemi aurait difficilement réduite au silence avant d’entreprendre son mouvement.

Les villages de Gross-Jenkwitz et de Baschütz étaient organisés défensivement, une nombreuse cavalerie était à proximité ; enfin, la partie de la plaine qui s’étend de Bas­chütz à Kreckwitz était si puissamment flanquée par la hau­teur de Kreckwitz, formant en quelque sorte saillant sur la position où était établie l’aile gauche de Blücher, que l’ennemi ne pouvait faire un pas en avant sans être préala­blement maître de la région de Kreckwitz. D’autre part, la position du général Blücher à Kreck­witz et à Nieder-Gurkau se trouvait sur des hauteurs avan­tageuses d’où elle avait des vues sur la vallée de la Sprée couverte de prairies en terrain plat. Comme front, on ne pou­vait pas demander mieux. Cependant, l’espace com­pris entre Kreckwitz et Malwitz), en passant par Nieder-­Gurkau, était d’un demi-mille trop grand pour 18 000 hom­mes, et d’autre part, le général Blücher, qui était éloigné d’un quart de mille de l’armée, était forcé, en cas d’échec, de se retirer par deux défilés à travers le ruisseau maréca­geux, et il ne pouvait pas non plus se passer d’une importante réserve. Par suite, il lui devenait impossible de dé­ployer plus de 12 000 hommes sur son front. Le général Barclay occupait un point sans doute fort avantageux, mais il était entouré de bois et plus éloigné en­core de l’armée que le général Blücher.

Le, 20, vers midi, l’ennemi attaqua le général Kleist sur les hauteurs de Burk et le général Miloradowitch à Baut­zen. Bientôt, le combat devint très violent, surtout du côté du général Kleist. L’ennemi considérait la possession de ces hauteurs comme le prélude nécessaire de la bataille et il amena, peu à peu, tant de troupes au combat, qu’il fallut soutenir le général Kleist. Cinq bataillons du corps de Blü­cher lui furent successivement envoyés. Dans le but de tour­ner le général Kleist sur son flanc droit, l’ennemi tenta de percer à Nieder-Gurkau vers 3 heures de l’après-midi. Mais là il rencontra quelques bataillons de la brigade de Ziethen du corps de Blücher et fut exposé au feu des batte­ries russes et prussiennes avantageusement établies sur les hauteurs, non loin et en arrière du défilé. Sur ce point, le combat se borna donc à un échange énergique de coups de fusil. En revanche, du côté du général Kleist, l’ennemi fit des efforts plus sérieux qui contribuèrent beaucoup rehaus­ser, en cette journée mémorable, la gloire et renommée de ce général remarquable et de ses troupes. Les attaques opiniâtres que l’adversaire entreprit en­tre midi et 8 heures du soir pour venir à bout des Prus­siens dans leur position tout à fait favorable ont principa­lement contribué aux pertes qu’il a subies dans la bataille de Baut­zen. Les 18 000 blessés qui de Bautzen ont été transportés à Dresde nous en ont donné la preuve évidente. Près de Bautzen, du côté du général Miloradowitch, le combat quoique sérieux, fut moins violent que contre le gé­néral Kleist. En outre, l’ennemi avait repoussé jusque dans les hautes montagnes les détachements russes qui, sous le commandement du général Emmanuel, étaient établis à gauche de Bautzen, et il avait envoyé à leur suite d’importantes masses de troupes. Cependant, les détache­ments rus­ses furent renforcés par une infanterie plus nom­breuse et, sur ce point, l’ennemi ne réussit pas non plus à dépasser les troupes avancées pour se jeter sur le flanc gau­che de l’armée, comme il parait en avoir eu l’intention. Rien ne fut entrepris ce jour-là contre le général Bar­clay, à l’extrême aile droite, sans doute parce que le maré­chal Ney et le général Lauriston n’étaient pas encore arrivés.

Ainsi se termina, à la tombée de la nuit, le combat du 20, dont on ne pourrait dire exactement s’il fut la ba­taille principale ou simplement un acte préparatoire. En effet, bien que du côté des Alliés on se fût contenté de dé­fendre certains points préalablement occupés et d’empêcher ainsi l’ennemi de pénétrer jusqu’au cœur de la position principale, la résis­tance due à la bravoure des troupes et aux avantages du ter­rain fut si grande et les pertes de l’en­nemi furent si nom­breuses qu’on était en droit d’espérer que l’adversaire s’abstiendrait de toute nouvelle attaque. Cependant, on ne voulait pas transformer ces points en champ de bataille pro­prement dit, dans le cas où l’ennemi renouvellerait son atta­que le lendemain, d’abord parce qu’on se promettait plus de succès sur la position princi­pale, ensuite, parce qu’une atta­que contre Barclay était inévitable dans ce cas et que sa po­sition avancée devenait intenable. On se décida donc, à la tombée de la nuit, à ramener les corps du général comte Mi­loradowitch et du gé­néral Kleist sur la position principale. Le général Milora­dowitch fit sa jonction avec le général de Berg et le général Kleist avec le général York.

Ainsi, les troupes, avec le sentiment réconfortant de s’être heureusement défendues, passèrent la nuit sur le champ de bataille, et, si quelque chose devait affirmer le suc­cès d’une journée, c’était bien de voir régner chez les soldats un ordre et un calme qu’on trouve rarement après un combat si meurtrier.

Le 21, quelques heures après le commencement du jour, on entendit les premiers coups de fusil. L’ennemi re­prenait son attaque en la dirigeant sur trois principaux points de la position : contre le général Blücher, contre le général Barclay, à gauche dans la montagne et, plus tard, pendant que s’engageait un combat de tirailleurs et d’artillerie, il déployait ses forces sur tous les points à la fois. Au centre, où la vue pouvait s’étendre librement, on vit venir sur les hauteurs, à droite et à gauche de Bautzen, de grosses colonnes qui allèrent s’établir en face de la posi­tion principale, hors de la portée du canon. Cette masse de troupes pouvait être évaluée à 30 ou 40 000 hommes. A peine ces troupes avaient-elles pris position qu’on vit s’élever sur les hauteurs de Burk des colonnes de fumée ; c’était le signal d’attaque pour le maréchal Ney et le général Lauriston. Ceux-ci étaient arrivés avec 30 000 hommes qu’ils lancèrent sur Barclay. Le combat, devenu bientôt très vio­lent, dura jusque vers 10 heures. Le général Barclay, repoussé par un ennemi supé­rieur en nombre, fut réduit à abandonner le Moulin à vent de Gleina et à se retirer peu à peu derrière le ruisseau auquel il était adossé ; il ramena ensuite une, partie de ses troupes par le cours d’eau de Löbau jusque sur les hauteurs de Ba­ruth. Comme ce point était un des plus sensibles de la posi­tion, le général Kleist reçut l’ordre de marcher au secours du général Barclay ; mais celui-ci, très affaibli par le combat sanglant de la veille et réduit à 3 000 hommes à peine, ne put repousser un ennemi supérieur et ne parvint qu’à faire sus­pendre le combat. Pendant ce temps, l’engagement s’était vivement ra­nimé dans la montagne. L’ennemi, toutefois, ne fit aucun progrès dans la journée. Le prince de Wurtemberg et le gé­néral Miloradowitch défendirent ce point, pas à pas, en fai­sant donner toute leur infanterie, et les avantages du ter­rain coûtèrent à l’ennemi un très grand nombre d’hommes.

Au centre, l’ennemi s’était très peu avancé, de sorte que le feu de l’artillerie venait seulement de commencer. Du côté du général Blücher, auquel, sur la rive opposée de la Sprée, un bois cachait la force de l’ennemi, on s’était borné à un combat de tirailleurs dans la vallée. Les choses en étaient là, vers midi, lorsque le maréchal Ney et le général Lauriston envoyèrent des détachements sur la droite et s’emparèrent du village de Preititz. Le village se trouvait entre le général Blücher et le général Barclay, sur le ruisseau souvent cité, près de Klein-Bautzen, par conséquent derrière l’aile droite du général Blücher. Cette localité était pour le général Blücher de la plus haute importance. Si l’ennemi parvenait, de là, à s’emparer des villages voisins, Klein-Bautzen et Purschwitz, non en­core occupés, le général Blücher ne pouvait plus rejoindre le reste de l’armée que par Kreckwitz. Or, Kreckwitz se trouvait en face de la position, sous le feu de l’artillerie enne­mie, il n’avait pu, en outre, être occupé que par un batail­lon et, l’en­nemi étant tout prés, à Bazankwitz, on n’était pas très sûr de pouvoir se maintenir à Kreckwitz. Le général Blücher se décida donc, quelque besoin qu’il en eût dans sa situation, à renoncer à la seule réserve qu’il eût avec lui, et à la faire marcher au secours du géné­ral Barclay, afin de pouvoir reprendre le village de Preititz. La lutte n’étant pas encore sérieusement engagée, il espé­rait que la brigade de réserve pourrait amener une diver­sion en survenant ainsi sur le flanc droit du maréchal Ney et de Lauriston. En même temps, une partie de la cavalerie de ré­serve prussienne fut envoyée vers la Sprée, qui sépa­rait alors le général Blücher du maréchal Ney, pour obser­ver les passages, menacer de plus en plus le flanc droit de l’ennemi et diriger sur lui les coups de la grosse artillerie. A peine ces dispositions étaient-elles prises et les troupes mises en mouvement que l’ennemi se précipita sur la position même de Blücher. A Pheskowitz d’abord, puis à Nieder-Gurkau et, enfin, sur toute la ligne de la Sprée s’engagea un violent combat de mousqueterie. Au bout d’une heure, et alors que la seconde ligne d’infanterie avait dû être amenée, le général Blücher, incertain de pouvoir conserver sa ligne, donna ordre à la brigade de réserve de battre en retraite et d’alter prendre position à Purschwitz pour parer à l’imprévu. Cependant, celle brigade s’était déjà mise en mou­vement sur Preititz et, se reliant au corps de Kleist, elle avait attaqué le village. Déployant une bravoure extraordi­naire, ces bataillons pénétrèrent dans le village et, malgré de très grosses pertes, s’en emparèrent rapidement. Ils s’y maintinrent pendant que le reste de la brigade, conformé­ment aux ordres reçus, battait en retraite.

Le corps de Blücher se trouvait ainsi dans l’obligation de faire face de trois côtés à la fois :

1.   entre Krechwitz et Nieder-Gurkau, contre l’ennemi qui descen­dait des hauteurs de Burk ;

2.  de Nieder-Gurkau à Plies­kowitz, pour défendre la vallée de la Sprée ;

3.  de Pliesko­witz à Preititz, derrière les étangs, contre les troupes de Ney, qui avançaient rapi­dement.

En même temps, on dut employer la réserve tout en­tière pour reprendre à l’ennemi le village de Preitiz dont il s’était emparé par les derrières et pour s’ouvrir ainsi le qua­trième côté menacé de la posi­tion, le seul par lequel on pou­vait, ou recevoir des renforts, ou opérer sa retraite.

A ce moment, le combat livré sur le front du général Blücher avait pris une très mauvaise tournure. Deux batte­ries lourdes russes, rune à Kreskwitz, l’autre à Nieder-Gur­kau, chargées de couvrir ces deux points d’appui, avaient épuisé leurs munitions et se trouvaient réduites à l’impuissance. En arrière de Nieder-Gurkau, où l’on n’avait pu établir que quelques bataillons, l’ennemi, supérieur en nombre, s’était rendu maître des hauteurs qui, seules, ren­daient possible la défense de ce point. L’ennemi s’avançait maintenant dans le secteur formé par le ruisseau et la Sprée, et, quoique la brigade du colonel de Klüx l’eût attaqué deux fois à la baïonnette et l’eût repoussé, on ne put parvenir à reprendre les hauteurs.

Le général Blücher demanda du renfort : ordre fut donné â York de voler à son secours. Ce général marcha contre le village de Kreckwitz, afin de se jeter sur le flanc droit de l’ennemi, qui poussait de l’avant. Il arriva trop tard.

Les deux brigades de front du corps de Blücher s’étaient peu â peu retirées de leur position convexe entre les collines, pour se porter sur Kreckwitz, mais sans pouvoir trouver un terrain à peu près convenable pour s’y établir. Si l’on voulait absolument rester maître de la position, il n’y avait plus qu’un moyen : réunir les deux brigades de front très affaiblies avec ce qui restait de la réserve et attaquer l’ennemi coûte que coûte avec ces forces. Il est hors de doute que de cette manière on aurait pu atteindre de nouveau la vallée de la Sprée. Mais la brigade de réserve n’était pas encore de re­tour! En outre, il pouvait surgir d’autres complications.

En reprenant ce terrain, on était loin d’avoir gagné la bataille ; bien plus, en lâchant pied à l’aile droite, on provo­quait un événement tellement décisif que le quartier général, voyant qu’il devenait impossible de progresser de ce côté, ne pouvait plus s’attendre à une issue tout â fait favorable du combat. Si Blücher tenait à tout prix à reconquérir son an­cienne position, il était obligé, même en cas de succès, de dé­ployer son corps tout entier. Il ne savait encore rien de l’arrivée du général York ; chez les généraux Barclay et Kleist, le combat continuait et il était peu probable qu’ils pourraient conserver leur ligne. En conséquence, le général Blücher prit le parti de ne rien entreprendre de décisif avant d’avoir reçu de nouveaux ordres. Il voulait attendre l’arrivée de la brigade de réserve à Purschwitz, mais elle n’y était pas encore. Il envoya donc, aux deux autres brigades, l’ordre de tenir aussi longtemps mue possible et, au pis aller, de se re­tirer sur Purschwitz. Quant à la cavalerie de réserve, de peu d’utilité sur ce terrain, il la fit reculer au­-delà du défilé pour ne pas barrer la retraite aux deux brigades, s’il fallait en ve­nir là.

Pendant ce temps, l’ennemi n’avait rien fait au cen­tre que de montrer ses colonnes et d’entretenir une assez vive canonnade. Il était évident que la force de notre posi­tion sur ce point le faisait réfléchir. Il attendait sans doute que le centre de l’armée alliée se fut plus affaibli encore qu’il ne l’était déjà pour se porter au secours de l’aile droite menacée, espérant que l’effort produit sur ce point sensible lui procu­rerait l’occasion favorable pour prononcer l’attaque générale qui, seule, rendrait possible une victoire complète.

Mais depuis l’ouverture de la campagne, les Alliés, s’inspirant de motifs politiques, avaient pris pour principe de ne jamais s’exposer à une défaite décisive, préférant rompre le combat avant son dénouement. Ici, c’était le cas plus que jamais, le combat, dans son ensemble, ayant pris déjà une mauvaise tournure. Et, précisément, les raisons qui ne per­mettaient pas d’espérer un résultat décisif de la reprise du terrain par le général Blücher, mais qui faisaient redouter pour son corps une situation fort dangereuse, dé­terminèrent le quartier général à rompre le combat entre 3 et 4 heures de l’après-midi et à ordonner la retraite. Dans ces conditions, cette retraite s’effectua en deux colonnes dans un ordre par­fait. Les troupes russes du centre et de l’aile gauche se diri­gèrent par Hochkirch sur Löbau, les troupes prussiennes par Wurschen sur Weissenberg. Les généraux Barclay et Kleist, avec la réserve de cavalerie prussienne, allèrent occuper les hauteurs avantageuses de Gröditz pour contenir sur ce point le maréchal Ney et le général Lauriston et ils y réussirent pendant toute la soi­rée ; de sorte que les généraux Blücher et York purent dé­passer Weissenberg avec la queue de leurs colonnes. Cette mesure était d’autant plus nécessaire que de Baruth àWeissenberg l’ennemi avait une distance moindre à parcourir que les généraux Blücher et York, qui venaient de Kreckwitz et de Purschwitz.

Au centre, l’ennemi poursuivit mollement et, pour mieux dire, pas du tout. Il ne s’empara d’aucun canon pen­dant la bataille et ne fit guère de prisonniers. Il délogea les Alliés d’une partie de leurs positions, cela est vrai ; mais au prix de quels sacrifices ? On peut soutenir, sans exagéra­tion, qu’il perdit en hommes le double de l’adversaire. Les Alliés, en effet, eurent de 12 000 à 15 000 morts et blessés, tandis que l’ennemi, nous l’avons déjà fait remarquer, fit conduire à Dresde, rien qu’en blessés, 18 000 hommes. Ce ne sont certainement pas des victoires de ce genre sur lesquelles l’empereur Napoléon comptait. Il avait l’habitude d’infliger à son adversaire des défaites décisives tout en perdant relativement peu de monde lui-même, et il en profi­tait pour imposer une paix rapide, précipitée. Son caractère de conquérant le veut ainsi. Mais maintenant après le désas­tre inouï qu’il a subi en Russie, et dans l’extrémité où il se trouve réduit, c’est pour lui une double, une triple nécessité de foudroyer par une éclatante victoire les espérances re­naissantes de l’Europe et de terrifier dans leurs préparatifs les nouveaux ennemis.

Nous avons déjà vu que ses désirs ne se sont pas réali­sés. Il est obligé de se contenter d’un demi-succès, qui ne peut opposer qu’une faible digue au torrent qui se précipite sur lui, tandis que derrière lui une nouvelle tempête éclate sur sa puissance et ses plans ;- lord Wellington, le vainqueur de Vittoria, est aux portes de la France. Nous n’avons donc aucune raison de nous lamenter sur notre situation et nous pouvons être convaincus que la persévérance, l’ordre, le courage et la confiance nous condui­ront à notre but, malgré les avantages passagers dont l’ennemi fait parade devant nous et qui ne lui donne­ront que des fruits verts.

De Weissenberg et de Lobau, les Alliés se retirèrent le 22 sur Gôrhtz. A Reichenbach, l’arrière-garde eut à sou­tenir un petit combat qui coûta à l’armée française un ma­réchal et deux généraux et, à l’empereur Napoléon, un ami. En effet, l’Empereur, vexé de voir que ses généraux de l’avant-­garde ne faisaient pas de prisonniers à une armée battue, prit, pour un jour, lui-même le commandement de l’avant­-garde, afin de leur donner une leçon. Notre arrière-garde était à Reichen­bach ; elle avait une nombreuse cavalerie et beau­coup d’artillerie et elle désirait vivement en venir aux mains avec la cavalerie française. La canonnade se fit en­tendre et quel­ques régiments de cavalerie ennemie se mon­trèrent en effet. On n’eut pas de peine à les repousser et, pendant la canon­nade, il arriva qu’un boulet néfaste étendit raide mort le gé­néral français Kirchner à côté de l’Empe­reur, éventra le [grand-] ma­réchal Duroc et blessa mortellement le général La­bruyère.

L’Empereur, ébranlé par ce coup du destin, qui ve­nait de se passer sous ses yeux et lui enlevait son meilleur ami, fit tourner silencieusement son cheval, et, depuis lors, on s’en tint à l’ancienne manière de faire la poursuite. De Görlitz, l’armée alliée se retira de nouveau en deux colonnes : par Naumbourg sur le Queiss, Bunzlau, Haynau et par Laubau, Löwenberg, Goldberg et Striegau sur le camp de Piltzen, près de Schweidnitz, où elle arriva le 1er juin.

L’armée prussienne se trouvait avec le corps du gé­né­ral Barclay dans la colonne de l’aile droite qui marchait par Haynau. Comme on avait l’intention de continuer la retraite aussi lentement que possible et d’éviter un combat général ; comme, d’autre part, l’avant-garde ennemie com­mençait peu à peu à serrer de plus près notre arrière-garde, le général Blücher se décida à tendre une embuscade à l’avant-garde ennemie. La contrée située en arrière de Haynau en offrit bientôt l’occasion.

Entre Haynau et Liegnitz, à un quart de mille en ar­rière de Haynau, se trouve le village de Michelsdorf, et, de ce village à Doberschau, qui est situé à un demi-mille de là, le pays est complètement plat et découvert. Seuls, les vil­lages de Pantenau et de Stendnitz, qui sont dans un fond de prai­ries, marquent une coupure du terrain. A droite de la plaine s’étend un terrain coupé qui commence au village d’Uberschaur et qui se compose d’un fond tout à fait plat et de quelques petites forêts. C’est ainsi que se dessine la contrée jusqu’à Baudmannsdorf, qui est à peu près à la même hauteur que Doberschau, mais à un demi-mille à droite. Le 26, l’armée prussienne se portait de Haynau sur Liegnitz. L’arrière-garde suivait l’armée à une distance de 2 milles et traversait Haynau le même jour. Le plan était le suivant : l’arrière-garde, qui se com­po­sait de 3 bataillons d’infanterie et de 3 régiments de cava­lerie légère sous les ordres du colonel de Mutius, devait re­culer à tra­vers cette plaine sur Stendnitz mais devait tenir devant Haynau jusqu’à ce que l’ennemi débouche pour la mettre en fuite. Elle devait chercher à attirer l’ennemi à sa suite. Toute la réserve de cavalerie, 20 escadrons et 2 batte­ries à cheval, sous le commandement du colonel de Dolffs, fut disposée à couvert à Schellendorf. Elle devait s’avancer dans ce terrain coupé avec toute la dissimulation et toute la rapi­dité possible, de manière â débou­cher dans la plaine par Uberschaur et à tomber dans le flanc droit de l’avant-garde ennemie pendant qu’elle était occupée à attaquer le colonel Mutius.

Entre Baudmannsdorf et Pohlsdorf se trouvait un moulin à vent que les deux partis pouvaient voir distincte­ment. On devait y mettre le feu et donner par là, à la ré­serve de cavalerie, le signal de l’attaque. La brigade de Zie­then fut établie en réserve derrière Pantenau et Pohlsdorf, et la di­rection de l’ensemble fut confiée à son général. Le général Blücher se trouvait aussi dans le voisinage. 

L’ennemi ne suivait, ce jour-là, qu’avec beaucoup de prudence. Ce ne fut qu’après 3 heures qu’il parut en avant de Haynau ; il s’avançait lentement, à pas craintifs. Le colonel Mutius se retirait tout aussi lentement. C’était la division Maison qui formait cette avant-garde. Le maréchal Ney, au corps duquel elle appartenait, était lui-même présent, peu avant l’attaque. Le général Maison, comme s’il était averti par un pressentiment, manifesta sur la marche dans cette plaine des craintes qui furent raillées par le maréchal Ney. Le maréchal se rendit sur un autre point et le général Mai­son s’avança dans la plaine, le cœur serré ; pourtant, malgré son appréhension, il avait omis d’envoyer des déta­chements à droite dans le terrain coupé, seul moyen par le­quel il pût assurer convenablement son flanc droit.

Lorsque l’ennemi eut dépassé d’environ 1500 pas le village de Michelsdorf, la réserve de cavalerie se porta en avant parce qu’elle avait à parcourir un quart de mille avant de se trouver à la même distance de l’ennemi que le colonel Mutius. Elle parcourut ce trajet au trot, et, là-dessus, le gé­néral de Ziethen donna le signal de l’attaque par l’incendie du moulin à vent. Le général Maison comprit aussitôt ce si­gnal et donna l’ordre de former les carrés ; mais ses troupes en eurent à peine le temps. Le colonel Dolffs laissa 2 régi­ments en réserve ; et, négligeant d’utiliser son artillerie à cheval, il saisit le moment favora­ble et se précipita sans dé­lai sur l’ennemi avec 3 régiments. La cavalerie ennemie prit la fuite et abandonna à leur sort les trois ou quatre masses en désordre qui cherchaient à se former. L’infanterie fut aus­sitôt culbutée, et ce qui ne fut ni sabré, ni pris, s’enfuit vers Haynau à travers le village de Michelsdorf Tout cela fut l’affaire d’un quart d’heure, en sorte que le colonel Mutius eut à peine le temps d’arriver avec sa cavalerie et de prendre part au combat.

L’ennemi abandonna toute son artillerie, qui se com­posait de 18 pièces. Comme on manquait de chevaux harna­chés, on ne put emmener que 11 pièces. On fit en outre de 300 à 400 prisonniers. La cavalerie rétrograda ensuite sur Lobendau ; l’arrière-garde s’installa sur place et poussa ses avant-postes dans la plaine, près de Haynau. L’ennemi n’osa pas reprendre l’offensive le jour suivant et c’est le 28 seule­ment que l’arrière-garde fut retirée jusqu’aux environs de Kloster-Wahlstatt. Dans ce combat, la cavalerie s’est acquis une gloire que la supériorité de la tactique de l’infanterie lui rendit plus tard bien difficile à conquérir. Nous avons là une preuve que, dans certaines circonstances, la supériorité de l’infanterie disparaît et qu’alors la cavalerie est capable de grandes cho­ses. Le colonel Dolffs, qui trouva la mort au milieu des en­nemis, peut, avec juste raison, être comparé ce jour-là à un Seidhtz. A l’arrière-garde russe, il y eut également quelques combats brillants, mais nous n’en connaissons pas les dé­tails. Aussitôt que l’empereur Napoléon fut arrivé à Liegnitz avec son armée, il s’aperçut que l’armée alliée se retirait, non sur Breslau, mais sur Schweidnitz ; il détacha alors sur Neumarkt un corps de 30 000 hommes, qui entra à Breslau le jour suivant. L’empereur Napoléon, avant la bataille de Bautzen, avait déjà fait des propositions d’armistice et de négociations pour la paix. Il renouvela ces propositions sur ces entrefaites, et les Alliés tombèrent d’accord avec lui pour une suspension d’armes préalable qui, d’abord de trente-six heures, fut en­suite portée à trois jours. Pendant que les Alliés reculaient en Silésie, le général de Bülow quitta la Marche et se porta avec environ 20 000 hommes dans la région de la basse Lusace.

L’empereur Napoléon détacha le général Oudinot avec son corps d’armée pour arrêter les progrès du général de Bülow. Celui-ci se trouvait à Luckau lorsque le général Ou­dinot marcha contre lui. Le 4 mai, le général de Bülow fut attaqué et la lutte devint bientôt générale ; elle roula sur l’occupation de Luckau. Mais les Français n’étaient pas en état de déloger les Prussiens du village en flammes ; ils fu­rent assaillis sur leurs arrières par la cavalerie du général de Bülow, sous le commandement du général de Oppen, et for­cés d’évacuer le champ de bataille, nous abandonnant 1 ca­non et 400 à 500 prisonniers. Le général de Bülow menaçait alors les communications de l’ennemi avec l’Elbe.

Des détachements prussiens et russes opéraient iso­lément sur les arrières de l’armée française sur les deux ri­ves de l’Elbe et même dans la Franconie. Ils firent indivi­duellement un grand nombre de prisonniers : deux de ces détachements se signalèrent d’une manière brillante. Le capitaine de Colomb, qui avait passé l’Elbe avec un escadron de chasseurs volontaires au moment où les deux armées se trouvaient sur ce fleuve, atteignit alors la fron­tière de la Franconie. C’est là qu’il enleva un convoi de 16 canons et 10 caissons qui se rendait à l’armée avec une es­corte de Bavarois. Il détruisit les canons, fit sauter les cais­sons et fit 200 à 300 prisonniers.

Le général russe Tschernitschef traversa l’Elbe avec 1 800 hommes de cavalerie légère et tomba près d’Halber­stadt sur un convoi du même genre : 14 canons et un grand nom­bre de caissons formaient un parc défendu par 2 500 hommes sous le commandement du général de division west­phalien von Ochs. Le général Tschernitschef n’avait que 2 pièces légères. Il fit canonner le parc et sauter plu­sieurs caissons, puis, avec une hardiesse rare, n’ayant au­cune in­fanterie, il se jeta sur le parc. En un clin d’œil, les cosaques se trouvèrent entre les canons et les caissons. On fit sauter tout le convoi ; le général Ochs fut fait prisonnier avec toute son infanterie et les 14 pièces qu’il perdit purent être ame­nées facilement sur l’autre rive de l’Elbe. Aussitôt après, le général Tschernitschef et le général Woronzof se mirent en marche et se portèrent sur Leipzig où le duc de Padoue était en train de remonter la cavalerie française. Là encore, ils auraient obtenu un brillant succès, si la nouvelle de l’armistice ne leur était parvenue à ce moment.

Les pourparlers au sujet de l’armistice furent conti­nués sur ces entrefaites et l’on s’entendit sur une prolonga­tion de sept semaines, c’est-à-dire jusqu’au 20 juillet, à la condition de prévenir six jours avant l’expiration. Les condi­tions furent l’évacuation de Breslau par les Français et le retrait de leurs troupes en arrière de la Katzbach. La ligne des avant-postes des Alliés devait s’appuyer à l’Oder, à une lieue en amont de Breslau, aller de là au ruisseau de Schweidnitz qu’elle remonterait, puis passer par Folken­hain, Landshut et Schmiedeberg. Toute la région comprise entre les deux armées fut dé­clarée neutre ainsi que la ville de Breslau.

Les détachements des Alliés qui se trouvaient sur les arrières de l’armée française durent repasser l’Elbe ; en somme, les limites des États prussiens avec la Saxe et la Westphalie formèrent la ligne de démarcation. Sur le bas Elbe, la situation devait rester telle qu’elle était le 7 juin à mi­nuit.

Les Danois, qui au nombre de 10 000 hommes, s’étaient portés dans les environs de Hambourg dans l’intention de prendre part aux opérations des Alliés, avaient pendant ce temps abandonné cette détermination, par suite de mésintelligences politiques survenues avec l’Angleterre et la Suède. Ils se déclarèrent tout à coup pour la France, firent cause commune avec les généraux Van­damme et Davout et forcèrent le général russe de Tetten­born à évacuer Ham­bourg. C’est ainsi qu’avant le 7 juin tomba, pour la deuxième fois, entre les mains des Français cette antique ville libre d’empire qui, par ses efforts pour la bonne cause, s’était mon­trée digne de ses anciennes liber­tés ; c’était incontestable­ment la perte la plus douloureuse que les Alliés avaient faite jusque là.

Sur Clauzewitz lire cette notice sur Wikipédia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Carl_von_Clausewitz

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( 27 juin, 2017 )

Une lettre du général d’artillerie Boulart durant la campagne de Russie…

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Elle est adressée à son épouse demeurant à La Fère (département de l’Aisne). Une de plus extraite de l’excellent volume publié en 1912 et regroupant de très nombreuses lettres de la Grande-Armée interceptées par les Russes durant la campagne de Russie.

A 2 heures de Wiasma, le 1er novembre 1812.

Je t’écris, mon amie, par le plus beau jour et la plus belle gelée, assis sur la plus belle motte de terre, ayant le froid dans le corps et conséquemment au bout des doigts, pour te dire que tu ne t’inquiètes pas sur mon compte. Depuis le 18 octobre nous avons quitté Moscou, nous nous retirons sur Smolensk, et il y a apparence que de là nous irons à  Vilna. Je ne te parle pas de nos maux et privations.  La plus grande pour moi est de n’avoir pas de tes nouvelles et de pouvoir pas t’en donner des miennes. Marin a eu le malheur d’être blessé dans une affaire de rien ; il a une partie des chairs de la cuisse, au-dessus du genou, emporté par un boulet. Il va assez bien, mais en sera estropié. Je voudrais bien en avoir autant que lui et n’avoir plus qu’à te consacrer le reste de mes jours, ainsi qu’à mes enfants. Je ferai le papa l’ingamba et toi la mère ingamba. Nous ferions le plus intéressant couple possible et nous ferions tous nos efforts pour que nos enfants soient un jour plus ingambes que nous. Le diable m’emporte, si le souhait que je fais n’est pas sincère ! Nous faisons un métier trop rude pour y tenir longtemps.

Adieu ma bonne amie.

BOULART.

 

 

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( 25 juin, 2017 )

Le général Cambronne…

Cambronne

« Le général Cambronne commandait la compagnie dans laquelle La Tour d’Auvergne trouva une mort glorieuse. Il était d’une bravoure à toute épreuve. Sa carrière militaire est illustrée par beaucoup de traits de dévouement, mais la violence de son caractère était quelquefois effrayante. De retour de l’île d’Elbe, l’Empereur le nomma lieutenant général, et il refusa. À la funeste journée de Waterloo, il fut grièvement blessé, et les Anglais, qui l’avaient ramassé sur le champ de bataille, le conduisirent prisonnier en Angleterre. On lui a prêté ces belles paroles qu’il n’avait pas dites, qu’il n’avait jamais été en position de dire: «La garde meurt, elle ne se rend pas», et pour rendre hommage à la vérité il les désavoua. De mauvais conseils lui firent rendre du service sous la Restauration. »

(André Pons de l’Hérault, « Souvenirs et Anecdotes de l’île d’Elbe », Plon, 1897. Nouvelle édition: Les Editeurs Libres, 2005. Préface et notes de Christophe Bourachot)

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( 24 juin, 2017 )

La CAMPAGNE de CALABRE, 1806-1807 (1ère partie)

La CAMPAGNE de CALABRE, 1806-1807 (1ère partie) dans HORS-SERIE SNB19347-225x300Au début de l’année 1806, Napoléon charge le maréchal Masséna de conquérir le royaume de Naples afin de placer son frère Joseph sur le trône napolitain. Malgré la facilité avec laquelle s’effectue la conquête, les Français se trouvent rapidement confrontés à de sérieuses difficultés. Soumis aux attaques des forces britanniques basées en Sicile, ils doivent également faire face à une féroce guérilla dans les provinces les plus méridionales du royaume. Soutenus par les Anglo-Siciliens, les insurgés calabrais parviennent à mettre en échec les troupes du général Reynier et obligent Masséna à intervenir personnellement. La Calabre devient alors un véritable laboratoire des méthodes de lutte anti-insurrectionnelle : les colonnes mobiles françaises se livrent à un incessant quadrillage du terrain, utilisent des unités spécialement formées à la contre-guérilla, lèvent des auxiliaires parmi la population calabraise. Grâce à l’emploi de ces méthodes, la région est progressivement pacifiée, mais la campagne se révèle fort coûteuse et préfigure les difficultés que les Français rencontreront peu après en Espagne.

Épisode parmi les plus étudiés de l’histoire contemporaine en raison de la fascination qu’il exerce, le premier Empire se caractérise par un curieux paradoxe. Les aspects militaires de l’épopée impériale ont fait l’objet de très nombreuses publications. Cependant, la majeure partie des travaux qui traitent des guerres napoléoniennes s’intéresse avant tout aux opérations menées par l’Empereur en personne. À côté de ces conflits de grande envergure mettant aux prises les armées professionnelles des principaux États européens, les nombreuses « petites guerres » qui jalonnent la période consulaire et impériale souffrent encore d’un évident manque d’intérêt de la part des chercheurs et du grand public. La locution « petite guerre » est née au XVIe siècle et désignait alors une forme larvée de combat ponctuée d’engagements limités menés par de petits groupes qui cherchaient à harceler l’ennemi. Le mot « guérilla », emprunté à l’espagnol guerrilla n’apparaît dans la langue française que vers 1812, lors des campagnes d’Espagne. Ce terme évoque un affrontement opposant des troupes régulières à une population civile en armes, éventuellement soutenue par une puissance étrangère alliée, la Grande-Bretagne dans le cas de la période napoléonienne. Le recours au peuple pour s’opposer à un envahisseur est souvent l’ultime moyen de résistance offert au gouvernement d’un État soumis à une agression extérieure après la défaite ou la dissolution de son outil militaire. La guérilla se caractérise par le volontariat des combattants, le soutien que leur apporte la majeure partie de leurs concitoyens, et un fort arrière-plan idéologique. Dans la plupart des cas, en effet, paysans et citadins prennent les armes au nom de la défense de la patrie et/ou de la religion menacée par l’envahisseur. Sur le plan militaire, ce type de conflit incarne la complète transgression des lois de la guerre tacitement admises par les combattants professionnels et les appareils de gouvernement de l’époque : les insurgés ne sont pas organisés en unités structurées et hiérarchisées, mais en bandes aux effectifs fluctuants attirés par le charisme d’un chef. Ils pratiquent une tactique très fluide qui privilégie l’usure et l’épuisement de l’adversaire par un constant harcèlement, et non sa destruction rapide et définitive, but que cherche à atteindre Napoléon dans toutes ses campagnes. De fait, les guerres insurrectionnelles ne comportent pratiquement pas de batailles rangées, mais se diluent en une multitude d’engagements ne mettant aux prises que des effectifs réduits. Cependant, les spécificités de ce conflit sont le plus souvent laissées dans l’ombre. Cette amnésie s’explique par de nombreuses raisons : à l’exception de la péninsule ibérique, qui mobilise une fraction considérable de la Grande Armée, les autres théâtres de la petite guerre (Italie du sud, Dalmatie, Tyrol) sont considérés comme des fronts périphériques et secondaires, parce que l’Empereur ne s’y trouve pas en personne. Les effectifs engagés demeurent le plus souvent relativement modestes, et les opérations qui s’y déroulent n’ont qu’une influence réduite sur l’évolution générale de la situation internationale. Surtout, notre vision de la période impériale demeure largement soumise à la légende napoléonienne forgée au xixe siècle, et fondée en grande partie sur les mémoires et récits des survivants de l’épopée. Or, pour ces derniers, la guérilla est la négation même de la guerre honorable et glorieuse, et le partisan qui refuse la bataille, tend des embuscades, et égorge le militaire durant son sommeil incarne l’abjection la plus absolue, comme en témoigne l’emploi systématique du terme « brigand » pour le désigner. Par ailleurs l’aspect avilissant du type d’affrontements pratiqués lors des petites guerres s’ajoute à leur absence de caractère spectaculaire.

Les forces de l’insurrection présentent une organisation hétérogène. Soucieuse de garder le contrôle du soulèvement, la cour de Palerme a généralisé le système des « masses ». La masse est un corps franc placé sous les ordres directs d’un chef, le « capomassa », issu de la population civile, et souvent d’origine modeste : Antonio Guaraglia, l’un des principaux chefs du Cilento est pharmacien ; Santoro, qui agit dans le massif de la Silla est berger ; le fameux Michele Pezza, plus connu sous son surnom de « Fra Diavolo », est un ancien condamné au bagne. Le chef de masse reçoit un brevet d’officier et un document officiel l’autorise à enrôler un certain nombre d’hommes dans sa troupe. Les principaux « capimasse » ont entre 300 et 500 hommes sous leurs ordres. Ces combattants reçoivent une solde dont le montant est défini lors de la mise sur pied du corps. Les masses se distinguent des unités régulières dans la mesure où leurs effectifs ne sont pas fixes et où elles ne sont pas placées sous le commandement d’officiers de l’armée bourbonienne. Toutefois, nombre d’entre elles semblent avoir adopté un uniforme, et s’être dotées d’attributs militaires tels que tambours et drapeaux. Largement financés par la cour de Palerme, les « massisti » disposent d’une importante logistique, et notamment d’artillerie : les rapports des généraux français évoquent très souvent la présence de canons aux côtés des insurgés. Organisation intermédiaire entre les unités régulières et la milice populaire, les masses constituent le fer de lance de l’insurrection. Organisées en Sicile, elles sont débarquées sur les côtes de Calabre par les vaisseaux britanniques ou ceux affrétés par la cour de Palerme, et constituent un noyau autour duquel viennent s’agréger les paysans et les villageois des régions dans lesquelles elles opèrent. Grossis par ces renforts, les rassemblements insurgés atteignent fréquemment plusieurs milliers d’hommes : le nombre de rebelles sous les armes dans le Cilento est estimé à 2 500 en août , tandis que Reynier affirme que la bande de Papasidero présente devant Maida début septembre compte un millier de combattants . En octobre, près de 1 500 Calabrais se heurtent aux Français lors du combat de Paola .

En dépit de ces difficultés, les généraux de l’armée d’expédition ne sont pas totalement démunis face à l’insurrection calabraise. Nombre d’entre eux ont l’expérience de ce type de conflit : Verdier, Gardanne et Reynier ont combattu en Égypte, Mermet en Vendée, Duhesme a participé à la campagne de Championnet dans le royaume de Naples en 1799. Aussi ces officiers sont-ils capables d’élaborer des réponses appropriées aux problèmes qu’ils rencontrent dans cette partie de la péninsule. En ce qui concerne la conduite générale des opérations, les Français ont compris que, en Calabre comme dans toute petite guerre, l’offensive était la seule attitude possible au plan stratégique. De fait, tous les généraux du corps d’expédition partagent cette conviction : « Il ne faut pas adopter le système défensif, il faut au contraire courir sur les brigands » , écrit ainsi Lamarque. « Il ne convient jamais d’attendre les brigands si on veut les battre », affirme de son côté Reynier. « Si l’on continue d’employer le système de les attaquer aussitôt que l’on sait qu’ils se réunissent, on parviendra bientôt à obtenir la paix dans les Calabres » , répond Franceschi-Delonne en écho. Ces vétérans des conflits insurrectionnels savent que le temps et l’espace jouent en faveur de leurs adversaires. Aussi l’unique façon de terrasser l’insurrection consiste-t-elle à traquer sans répit les bandes insurgées et à leur infliger une succession de coups qui les désorientent et les paralysent, sans leur laisser le temps de se ressaisir. Masséna et ses lieutenants n’ignorent pas, en effet, que les armées irrégulières comptent un noyau de combattants déterminés et une forte proportion d’indécis et de tièdes, rassemblés plus ou moins sous la contrainte, qui se contentent souvent de jouer le rôle de spectateurs durant les combats. De fait, nombre de rapports soulignent que des bandes souvent formidables en apparence se disloquent et prennent la fuite dès les premiers coups de feu. Tout revers subi par les rebelles suffit à faire réintégrer leurs foyers à un grand nombre d’entre eux. À l’inverse, la moindre échec ou mouvement rétrograde des forces régulières a pour effet de ranimer l’insurrection, de grossir à nouveau les rangs des insurgés. Aussi la correspondance des officiers supérieurs français témoigne-t-elle de leur obsession de ne jamais reculer ni abandonner une position sous peine de relancer la révolte. Le général Mermet refuse de porter secours à son camarade Verdier, en difficulté à Pedace, car cela le contraindrait à évacuer Scigliano. Il se justifie ainsi : « Dix pas en avant font trembler et fuir les brigands les plus braves, deux pas en arrière donnent du courage aux brigands les plus lâches. […] Je tiens trop à faire de bonnes choses pour quitter Scigliano menacé par les brigands nombreux de Nicastro. Dans le pays cela ressemblerait à une victoire pour eux et cela renforcerait sensiblement leurs bandes » . Les Français sont également conscients de l’effet produit par un coup décisif asséné dès le début de la campagne. Prise d’assaut par les troupes de Masséna le 8 août 1806, la petite ville de Lauria est entièrement pillée et incendiée, plusieurs centaines de ses habitants sont massacrés avec sauvagerie. Cette explosion de violence extrême s’explique par le besoin des soldats d’évacuer la tension accumulée au cours des jours précédents et d’exorciser la peur et le dégoût suscités par la vision des corps atrocement mutilés de leurs camarades exposés le long des chemins. Le maréchal déplore ces débordements mais estime que la destruction de la cité aura valeur d’exemple propre à dissuader les Calabrais de se joindre aux révoltés. De fait, le sac de Lauria provoque dans les semaines qui suivent un incontestable flottement chez les insurgés, qui abandonnent Cosenza et Nicastro sans combattre.

A suivre…

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