( 16 juin, 2019 )

Bataille de Fleurus ou de Ligny.

 » Le lendemain matin, 16 juin 1815, le temps était magnifique, le soleil était ardent et nous présageait une chaude journée, comme elle le fut en effet sous tous les rapports. Nos soldats firent la soupe, et notre corps d’armée prit posi tion en avant de Fleurus, faisant face au village de Saint- Amand, ayant à sa gauche la division Girard. Tout respirait le calme dans cette plaine immense et fertile qui se déroulait devant nous, et que parcouraient en silence nos colonnes d’infanterie, de cavalerie et nos parcs d’artillerie; on n’eût pas cru que cent cinquante mille hommes allaient en venir aux mains et se disputer quelques toises de terrain avec un acharnement tel que depuis longtemps il n’y en avait pas eu d’exemple, et que cinq heures après, sur ce nombre de cent cinquante mille hommes, quarante mille environ seraient morts, mutilés ou mis hors de combat. Ce calme, qui ressemblait à celui qui toujours précède l’orage, avait quelque chose de saisissant et qui faisait battre le cœur. Nous voyions en face de nous, sur la colline, entre Saint-Amand et Ligny, l’armée ennemie faire de même que nous ses dispositions, et je l’avoue, ce moment solennel, précurseur de tant de désastres, m’impressionna bien davantage que le moment d’ensuite, lorsque nous en vînmes aux mains. Lorsque toutes les dispositions pour la bataille qui se préparait furent terminées, ce fut notre division qui eut l’honneur d’ouvrir le feu contre Saint-Amand, qui devint le théâtre de combats acharnés. Tout conseillait à l’Empereur d’y diriger sa principale attaque; par-là, évitant une

partie des difficultés du terrain, et se rapprochant du maréchal Ney engagé aux Quatre-Bras contre l’avant-garde de Wellington, il aurait pu lui porter des secours ou en recevoir, séparer les Prussiens des Anglais et forcer les premiers de se retirer sur Namur; aussi, emporté par le désir d’exterminer l’armée prussienne, se décida-t-il à livrer une bataille générale. Ainsi que je viens de le dire, chargé de commencer le feu contre Saint-Amand, le général Lefol fit former le carré à sa division, et il la harangua avec tant de bonheur que ses soldats, pleins d’enthousiasme et excités d’ailleurs par la présence de Napoléon, qui passait en ce moment devant le front de la division, demandèrent à grands cris à marcher à l’ennemi. L’ordre d’attaquer Saint-Amand ayant enfin été donné, le général fit détacher un assez grand nombre de tirailleurs et s’avança à la tête de sa division formée sur trois colonnes. Le premier boulet parti des batteries prussiennes tomba dans ses masses et tua huit hommes d’une compagnie commandée par le capitaine Revest, mort depuis colonel d’un régiment d’infanterie. Cet événement, loin d’arrêter l’ardeur de nos soldats, ne fit que l’exciter, et c’est ainsi qu’ils arrivèrent à Saint-Amand et l’emportèrent à la baïonnette. De ce moment la bataille prit un caractère sanglant. Chaque parti était soutenu par une artillerie formidable, dont les détonations imitaient le bruit de la foudre, et ces attaques terribles s’alimentaient pour ainsi dire par un mouvement de fluctuation alternatif entre les deux armées revenant sans cesse à la charge. Près de deux cents bouches à feu étaient pointées contre le village par deux armées qui s’en disputaient la possession; c’était la clef de la position de Blücher, et tout l’effort de la bataille se portait sur Saint-Amand qui fut pris et repris trois fois au milieu de scènes de carnage horrible; et, comme le dit avec raison Vaulabelle dans son « Histoire des deux Restaurations » : « Chaque arbre, chaque fossé, chaque clôture était attaqué et défendu avec fureur; on luttait corps à corps, on se fusillait à brûle-pourpoint, on se tuait à coups de baïonnettes, et nos soldats tombaient en criant vive l’Empereur! ils ne se laissaient même emporter à l’ambulance que lorsqu’il leur était impossible de continuer à pren-  dre part au combat. »

Le général Lefol, entré le premier à Saint-Amand, eut son cheval tué sous lui dans un verger, et allait sans doute être fait prisonnier ou tué lorsque j’eus le bonheur de le tirer de ce mauvais pas en lui donnant le mien. Dans ce même moment son fils, Louis Lefol, chef de bataillon au 2ème léger, de la division du prince Jérôme, engagée aux Quatre-Bras, recevait une balle qui lui fracassait le poignet. Louis est mort à Oran en 1831, étant colonel du 21ème  régiment d’infanterie de ligne; il passait pour un des officiers les plus distingués de l’armée, et serait sans doute arrivé aux plus hautes dignités militaires. Le combat se prolongea, avec des avantages balancés, jusqu’au soir; toutefois les Prussiens ne purent reprendre ni l’église, ni le cimetière, dont notre division s’était si vigoureusement emparée dès le début de la bataille. Ce fut, autant que je puis me le rappeler, vers les six heures qu’il se manifesta parmi les soldats d’un régiment un mouvement de terreur, que l’on ignora heureusement dans l’armée et qui aurait pu avoir des suites funestes sans un moyen d’une extrême énergie qu’employa le général Lefol, et sans l’empressement que mirent plusieurs officiers à faire cesser cette espèce de panique, occasionnée d’abord par la fausse nouvelle répandue qu’une colonne ennemie venait surprendre la gauche de notre division, et par l’impression pénible que causa au 6U.c de ligne la mort du colonel Dubalen, qu’il aimait et estimait.

Plusieurs soldats quittèrent leurs rangs, jetèrent leurs fusils et pouvaient ébranler, peut-être même entraîner tout le corps d’armée, lorsque plusieurs officiers, au nombre desquels se trouva le général Corsin , commandant l’une des brigades de notre division, accoururent, arrêtèrent les fuyards, les rassemblèrent et les ramenèrent au combat, qu’ils soutinrent ensuite jusqu’au soir avec la même intrépidité qu’au début. Le général Corsin qui, pendant cette journée se fit remarquer par son courage et son énergie, eut trois chevaux tués ou blessés sous lui à Saint-Amand, et ses anciennes blessures s’étant rouvertes pendant notre retraite, cet officier général dut rester à Givet et résigner son commandement. Pendant que nous nous battions à Saint-Amand , une lutte semblable avait lieu à Ligny.

A dix heures la bataille était gagnée.

Voici, a l’occasion de bataille de Fleurus (Ligny), un écrit dont je conserve l’original entre mes mains, et que m’a laissé le général Corsin, comme un témoignage de son intérêt et de sa bonne affection pour moi.

« Nous, général de division, grand-officier de la Légion d’honneur, commandant en 1815 la 1ère  brigade de la division Lefol, constatons les faits dont le détail suit:

Le 16 juin 1815, la division Lefol contribua au gain de la bataille de Ligny (Fleurus) en luttant avec une glo rieuse persévérance contre les forces de Blücher bien  supérieures aux nôtres. Chargé de commencer le feu contre Saint-Amand, le général Lefol s’avança à la tête de sa division vers ce village, qui fut pris et repris plusieurs fois. Pendant une de ces attaques et au moment où nous en étions repoussés, le général Lefol eut son cheval tué sous lui, et allait être fait prisonnier lorsque l’aide-de- camp Lefol, n’écoutant que son devoir, mit pied à terre au milieu d’une scène de carnage horrible, pour lui donner son cheval ; tous deux essuyèrent une décharge de mousqueterie et allaient être tués ou pris lorsque l’arrivée imprévue d’une compagnie du 64ème, sur le lieu de  cette scène, les sauva en donnant le temps au général de monter sur son nouveau cheval, et d’aller rejoindre cette compagnie avec son neveu. L’aide-de-camp Lefol eut son épaulette enlevée par un biscaïen , et son cheval fut légèrement blessé. Toute la division a pu être témoin de sa brillante con duite dans les périlleuses attaques du cimetière de Saint-Amand. Le soir de cette mémorable journée, le jeune Lefol qui avait contribué à sauver la vie à son général et qui déjà, à cette époque, avait été décoré par l’Empereur lui-même (décret du 26 mars 1815), fut proposé sur le champ de bataille, pour le grade de capitaine.

 Le Général de Division,

« Signé: Vte CORSIN.

Vu par nous, sous-intendant militaire de première classe, commissaire des guerres en 1815, attaché à la division du général Lefol, commandant la 8ème division de l’armée du Nord, pour légalisation de la signature du général  Vte Corsin, alors commandant la 1ère  brigade de la division Lefol, et pour affirmer les faits ci-dessus relatés, comme en ayant été le témoin oculaire.

Signé : CHUFFART.

Pour copie conforme à l’original qui nous a été présenté.

Le Sous-intendant militaire,

Signé : LASELVE. »

(« Souvenirs sur le retour de l’empereur  Napoléon de l’île d’Elbe et sur la campagne de 1815 pendant les Cent-jours », par M. LEFOL,  Trésorier de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, ancien aide-de-camp du général de division baron Lefol, sous l’Empire », Versailles, imprimerie de Montalant-Bougleux, 1852, pp.19-25)

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 15 juin, 2019 )

Le garde d’honneur Cramer…

Portrait Garde d'honneur Cramer

Le 31 mars 1813, Napoléon, empereur des  Français, roi d’Italie et médiateur de la Confédération suisse, ordonnait la formation et l’organisation de quatre régiments de gardes d’honneur qui comprendraient dans l’ensemble 10.000  hommes habillés, équipés et montés à leurs  frais. Le décret suscita sur-le-champ, et dans les  départements français, et dans les départements  réunis, les plaintes les plus vives. Qu’était-ce  que ce recrutement extraordinaire ? Napoléon  frappait d’un nouvel impôt les fortunes et les  familles ; il voulait avoir à bon marché des otages autant que des recrues !  Les quatre régiments ne furent donc levés que  parla contrainte. Les préfets désignèrent d’office  les volontaires et, selon les termes du décret :

I/ Les membres de la noblesse impériale, des ordres  de la Légion d’honneur et de la Réunion, des  collèges électoraux et des Conseils généraux et  municipaux, les citoyens les plus imposés, les  chefs et employés supérieurs des administrations  financières, les anciens militaires, durent, bon  gré mal gré, donner leurs fils. Mais le zèle des  justement compté, suivant le mot de Ségur, sur leur éloquence coercitive. Ils enrôlèrent des  hommes maries, des commerçants, des jeunes  gens réformés du service, des enfants de dix-sept  ans. C’était violer le décret qui prescrivait de ne  prendre que des Français âgés de dix-neuf à  trente ans, célibataires et sans profession. Mais les préfets avaient l’ordre de violer le décret. Il  y eut des départements où ceux qui marchaient,  furent des laboureurs et des remplaçants salariés : on les équipa sur une masse commune formée par les souscriptions obligatoires des notables du département, et les journaux de l’époque  répétaient à l’envi que la jeunesse la plus brillante delà France accourait d’un élan spontané pour servir de gardes d’honneur à Sa Majesté !

Des volontaires furent amenés à leur corps par  les gendarmes. Un d’eux, à Nancy, tenta de se  suicider dans l’hôtel du préfet en se tirant un  coup de pistolet sous le menton.  On ne s’étonnera pas que cette garde d’honneur  n’ait rendu que d’insignifiants services. Elle  n’avait pas d’instruction et elle n’eut pas le temps  de s’instruire. On ne la fit même pas séjourner  au dépôt ; on l’envoya presque aussitôt à la  guerre en prétextant qu’elle se formerait en  route. Encore si elle avait eu de bons officiers !  Mais les cadres étaient mauvais : les officiers  avaient été péchés dans tous les coins, dans  toutes les armes : les uns avaient oublié leur métier, les autres ne l’avaient jamais su,  quelques-uns sortaient de la marine !

Un Genevois de dix-sept ans. Frédéric-Auguste Cramer (1795-1865) [« Soldats suisses au service étranger. Souvenirs d'un Garde d'honneur, F.-A. Cramer ». Genève, Jullien. 1908. (Le volume contient, en outre, le Journal de Rilliet et les Mémoires de P.-L. Mayer] , fils d’un ancien militaire devenu  fonctionnaire de l’Empire, fut désigné par le préfet du Léman, le baron Capelle, pour faire partie des gardes d’honneur. Sa mère pleura. Son père éleva des objections. Capelle répondit que les gardes d’honneur serviraient de gardes du corps  au roi de Rome et seraient longtemps à l’abri des  hasards de la guerre, que le jeune Cramer  devançait la conscription pour entrer dans un corps de choix. Cramer, étudiant en droit, n’avait rêvé jusqu’alors que d’une carrière civile. Mais il aimait  Napoléon, il l’avait vu entrer triomphalement à  Lyon à la tête de l’armée d’Italie, et Napoléon  avait besoin de lui, Napoléon faisait appel à sa jeunesse par la bouche du préfet Capelle ; il dit oui sans hésiter et il reçut un« arrêté de désignation ». Le décret du 31 mars, écrivait le préfet, concernait principalement les fils des familles les plus recommandables et les plus distinguées par d’anciens et nouveaux services, par leur crédit, par leur fortune, par leur influence ; mais leurs qualités personnelles, leurs aptitudes, leur éducation, n’étaient pas moins à considérer que le rang de leur famille ; l’Empereur ouvrait cette carrière à l’élite de ses sujets, et, par suite, M. Cramer était désigné pour devenir garde d’honneur. « Il est certes impossible, remarque Cramer, d’être plus aimable et de mieux dorer la pilule ! »

Il eut bientôt un joli cheval bai qu’il monta tous les matins ; il eut un uniforme, shako rouge,  pelisse vert foncé brodée de peau noire, dolman  vert avec collet et parements écarlates, culotte hongroise en drap rouge avec tresses blanches.

Le 2 juin il partit. La pluie tombait quand il  sortit de la maison paternelle et les talons de ses  bottes restèrent imprimés sur le sol devant la  porte ; ses frères enfoncèrent des pierres dans  ces traces qui furent plus d’une fois pour son  père et sa mère une cause d’attendrissement.  Lui-même, quoique animé d’un esprit martial,  raconte que lorsque Genève disparut à ses  yeux, il eut ce serrement de cœur qu’éprouva Joinville, tournant ses regards vers son château  et ne voyant plus les tours du manoir au-dessus de la forêt.

Il appartenait au 4ème  régiment et il fut nomme  fourrier de son escadron. Après quelques se maines passées à Lyon, il prit le chemin de  Mayence. « Ce n’était pas, dit-il, ce qu’on avait  promis à nos parents ; mais ce nom de Mayence  était pour nous la première étape de la Grande  Armée et ne nous laissait pas de doute sur une  destination que chaque soldat appelait alors de  tous ses vœux. » Il était plein d’enthousiasme. Au  départ de Lyon, devant la foule amassée sur les  quais, lorsque le général commanda en avant,  lorsque les trompettes sonnèrent, il cria gaiement « Vive l’Empereur ! ». Quand il foula la rive droite du Rhin, « c’est un beau moment, écrivit- il à son père, que celui où l’on met le pied hors  de France », et il assurait que l’Empereur aurait  au 15 août, jour de sa fête, une armée de 400.000  hommes et que tout présageait les plus grandes  victoires.

Bientôt viennent les fatigues et les privations  de la guerre, viennent les marches forcées par  un temps affreux sur des routes que la pluie défonce. Il faut, au milieu d’alertes continuelles,  aller à Leipzig, puis à Torgau, puis à Dresde.  Mais, dans la plaine de Dresde, le 30 août, à  midi, Cramer vit face à face Napoléon qui passait la revue de ses troupes. L’Empereur montait un cheval blanc et portait le petit uniforme. Il  mit pied à terre et parcourut les rangs. « Qui sont  ceux-là ? » dit-il en approchant du 4ème  régiment  des gardes d’honneur. — « Ceux du midi », répondit un général. — « Ah ! je les aime bien, ceux-là ! » 11 interrogea Cramer dont il remarqua la jeune et belle figure : « D’où êtes-vous ? — Sire, de Genève. — Comment vous appelez-vous ? — Cramer. —Comment dites-vous ? — Cramer. — Que fait votre père? — Sire, un ancien militaire. » Après la revue, les gardes d’honneur défilèrent au grand trot devant Napoléon et leurs cris de « Vive l’Empereur ! » couvraient le bruit des chevaux. Cramer était en serre-file derrière le dernier peloton de sa compagnie qui fermait la marche: il voulut, lui aussi, acclamer l’Empereur ; l’émotion l’étouffait, et il salua du sabre.

 Il arrivait après la bataille de Dresde. La ville fourmillait de prisonniers. Il y dîna et il paya seize francs un plat de viande avec des légumes. Du moins il eut la volupté de dormir dans un lit: depuis deux semaines il ne s’était pas déshabillé.

Au bout de quatre jours, il dut rejoindre l’armée à l’entrée des défilés de Bohème, et il souffrit de la faim et surtout de la pluie : il vivait dans un déluge et dans de grands bois semés de marais. Mais il voyait souvent Napoléon. Un soir, par un magnifique coucher de soleil, comme si sa présence eût ramené le beau temps, et tandis que les armes étincelaient de tous côtés, Napoléon passa devant ses troupes ; il arrêtait en souriant des officiers, des soldats ; c’était, dit Cramer, un père au milieu de ses enfants. L’ardeur de notre Genevois ne s’était donc pas  refroidie. Il se félicite que les gardes d’honneur soient incorporés à la cavalerie de la vieille Garde et que son régiment marche avec les lanciers polonais ; il applaudit à la mort du « traître » Moreau ; il souhaite que Bernadotte ait le même sort. Pourtant, il commence à trouver que les bivouacs sont durs ; la dysenterie sévit parmi ses camarades ; sa compagnie ne compte plus au 8 octobre que cinquante-trois gardes et dix instructeurs. Il ne prit aucune part à la bataille de Leipzig; il dut rester dans la ville ; mais le 18 octobre il vit les blessés qu’on apportait ou qui se traînaient le long des maisons pendant que les troupes et les caissons encombraient la rue, et jamais la guerre ne se présenta plus horrible à ses yeux.

Dans la retraite, entre Naumbourg et Erfurt, il faillit succomber. 11 avait perdu son cheval bai et il montait une rosse qu’il avait achetée douze francs à un soldat du train des équipages ; il était à bout de forces et il ne pouvait plus avancer. Un hasard incroyable lui fit rencontrer dans cette foule de cent mille hommes qui se pressaient sur des routes différentes, un grand ami de son oncle, le colonel Montjardet. « Etes-vous, lui dit le colonel, du régiment de Lyon, et con- naissez-vous le garde Cramer ?» — « C’est moi. » — « Pas possible ; eh bien ! mon garçon, cheminez à côté de moi ! ». Il fit donner un bon cheval à Cramer qui, le lendemain, entra dans Erfurt avec Montjardet, et comme secrétaire de  Montjardet. Mais le colonel, blessé d’un coup de lance à la cuisse, dut rester un jour à Erfurt. Lorsqu’il voulut partir, la ville était investie.

Voilà donc Cramer enfermé dans Erfurt et comme il dit, pris dans une souricière. La ville fut bombardée. Mais le blocus succéda bientôt au bombardement et la fièvre nerveuse fit plus de victimes que le feu des ennemis. A la fin de décembre, le général d’Alton, qui commandait  la place, conclut avec l’assiégeant une convention ; il évacua la ville pour se retirer dans la citadelle du Petersberg; les malades devaient rester dans les hôpitaux sous une administration française jusqu’à leur entière guérison. Cramer, nommé secrétaire de la commission des hospices, demeura dans Erfurt jusqu’au 15 mars 1814. Ce  jour-là, tous les malades étant morts ou remontés à la citadelle, il gagna le Petersberg. Ce changement dévie offrait peu d’agrément, 3.000 hommes, dont 500 malades, étaient amassés dans la citadelle. On n’avait pour nourriture que de la viande de cheval et de mauvaises salaisons. Les casernes qui servaient de logement, tombaient en ruines. L’hiver était très froid. Mais la gaieté française, dit Cramer, surnageait encore. Les sous-officiers jouaient la comédie deux fois la semaine dans une église transformée en théâtre. Le général d’Alton recevait tous les soirs dans son salon et il savait par sa bonté, par la confiance qu’il inspirait, charmer ses invités. Souvent il sortait sans rien dire et, appuyé sur sa canne, car il marchait difficile- ment, il visitait les remparts et distribuait aux sentinelles, outre des paroles encourageantes, de petits paquets de tabac qu’il avait préparés d’avance. « J’entends encore, rapporte Cramer, le cri : Sentinelles, prenez garde à vous ! faisant de guérite en guérite le tour de la citadelle, mêlé pendant la nuit aux gémissements du vent; qu’il était mélancolique, ce cri sortant de la bouche de jeunes soldats basques et bretons sur un rempart neigeux au fond de la Thuringe ! »

Le 24 avril, la garnison apprit l’abdication de l’Empereur et le retour des Bourbons. L’agitation fut extrême. Personne ne voulait croire à cette nouvelle. Un petit colonel hollandais jurait ses grands dieux que rien n’était plus faux. De toutes parts éclataient la douleur et la surprise. La France avait donc succombé ! Le héros était à jamais vaincu ! Et qui étaient ces Bourbons ? Qui les connaissait? Qu’allaient-ils faire ? Que de- viendrait l’armée? Les officiers conserveraient- ils leurs grades si laborieusement acquis ?

Le 10 mai, un colonel français, envoyé par le gouvernement, entrait à Erfurt pour régler la remise de la place et le départ de la garnison. Nombre de soldats et d’officiers ne cachèrent pas leur colère et leur désespoir à la vue du drapeau blanc. Ils durent se résigner, ils durent renoncer en frémissant à cette cocarde tricolore qu’ils avaient depuis si longtemps portée. Ce changement ne fut pas le seul. De tant de braves gens  réunis sous le même étendard, les uns restaient  Français, les autres redevenaient Belges, Hollandais, Suisses. Le jeune Cramer se retrouvait, comme il s’exprime, étranger, républicain et bourgeois. Il reçut néanmoins sa solde de deux mois et une gratification de cent cinquante francs pour les services qu’il avait rendus à la commission des hospices. « Les bons procédés, écrit-il, ont tous été du côté de l’Empereur dans ses rap- ports avec moi, même après son abdication. »

Un an après son départ, il rentrait à Genève. Il a bien fait de retracer brièvement, en une trentaine de pages, ses impressions de 1813 et de 1814. Elles ont quelque chose de naïf et de vivant. « Jeté, dit-il, par les circonstances du temps dans cette grande bagarre, je n’ai point la prétention d’avoir fait la guerre en héros ; j’étais trop jeune, je possédais mal l’art du cavalier; mais enfin, je l’ai faite, je t’ai vue, et je m’en suis tiré, grâce à la protection et à la miséricorde de Dieu, sans la permission de qui un passereau ne tombe pas en terre. » .

Arthur CHUQUET (« Episodes et Portraits. Deuxième série », Librairie Ancienne Honoré Champion, 1910)

 

 

 

 

( 15 juin, 2019 )

15 juin 1815. La mort d’un Brave…

letort.jpg

Louis-Michel Letort de Lorville, né à Saint-Germain-en-Laye le 9 septembre 1773, mortellement blessé au combat de Gilly le 15 juin 1815, mort le lendemain, baron de l’Empire le 9 septembre 1810, général de brigade le 30 janvier 1813, aide de camp de l’Empereur . Il fit avec distinction les premières guerres de la Révolution française, et devint, sous l’Empire, major dans les dragons de la garde. Volontaire de 1791, il combat à la bataille de Jemappes et à celle de Neerwinden. Blessé en Italie en 1799, il continue pourtant sa carrière militaire, en Autriche, puis en Prusse, en Pologne et en Russie malgré une nouvelle blessure reçue à Iéna. Il se signala en 1808 à la bataille de Burgos, et mérita par sa conduite en Russie, notamment au combat de Malojaroslavets, le grade de général de brigade. Il se couvrit de gloire à Wachau, et quoique blessé, n’en voulut pas moins prendre part à la bataille de Hanau, où il eut un cheval tué sous lui. Il fit, le 2 février 1814, des prodiges de valeur à Montmirail, et fut nommé le lendemain général de division.

Le 19 mars de la même année, il attaqua avec impétuosité l’arrière-garde ennemie, s’empara d’un parc de pontons, et poursuivit longtemps les alliés l’épée dans les reins. Pendant les Cent-Jours, le général Letort alla offrir son bras à son ancien général, qui lui confia le commandement des dragons de la Garde. Le 15 juin, au moment où Napoléon venait de donner l’ordre d’attaquer le corps de Ziethen, adossé au bois de Fleurus, celui-ci refusa le combat et se retira; l’Empereur, impatienté de voir ce corps lui échapper, donna ordre à son aide-de-camp Letort de prendre les quatre escadrons de service de la Garde et de charger l’arrière-garde ennemie, Letort s’élance aussitôt, poursuit, en la sabrant, l’infanterie prussienne, enfonce deux carrés d’infanterie, détruit un régiment entier; mais il tombe mortellement blessé d’une balle au bas ventre au milieu de cette brillante charge et meurt le lendemain. 

Le nom du général Letort est inscrit sur le côté Nord de l’Arc de Triomphe de l’Étoile

 Alexandre TOLOCZIN

 

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 13 juin, 2019 )

Paris en 1810. Le témoignage de Karl de Luternan…

 tuileries.jpgLe document qui suit, fut publié en août 1950 dans la « Revue de Paris ». Henry d’Estre, le publicateur d’alors, apporte quelques détails biographiques sur son auteur :

Rudolf-Samuel-Karl de Luternan.   

« Né en 1769, la même année que Napoléon, il avait été avant 1789 officier au régiment d’Ernest, corps d’infanterie au service du Roi de France, qui l’utilisa notamment en corse. Membre du Conseil de Berne en 1803, il était inspecteur général de l’artillerie helvétique à l’époque de la rédaction de son « Journal », commencée le 31 juillet 1810, terminée le 19 octobre. Son Gouvernement l’avait envoyé à Paris dans un double-but : en mission officielle pour féliciter S.A.S. le Prince de Neuchâtel et de Wagram [le maréchal Berthier], vice-connétable, grand-veneur, etc., au titre de sa nomination de colonel-général des troupes suisses au service de la France ; en mission secrète, pour s’enquérir des intentions du tout-puissant empereur sur leur pays, qui craignait d’être annexé par décret, comme venait de l’être la Hollande, comme l’avaient été, l’année précédent, les états pontificaux. Les libres habitants de la libre Helvétie s’alarmant à ce sujet, ses dirigeants expédièrent à Paris un homme sachant voir et dire ce qu’il avait vu ». 

UNE REVUE AUX TUILERIES. 

Le 22 septembre 1810, le colonel de Luternan assiste à la grande revue qui se déroule. « Il avait pu prendre place à une croisée du rez-de-chaussée du château des Tuileries, tout proche de la grande porte ». Mais à présent, laissons parler l’auteur : « En disant que toutes ces troupes, deux bataillons d’infanterie légère française et les quatre faibles bataillons portugais exceptés, appartenaient à la Garde Impériale, il est à peine nécessaire de parler de la beauté des hommes et de leur tenue. Le coup d’œil me parut magnifique ; point de clinquant inutile, hors la chamarrure ordinaire des tambours-majors et des musiques de régiment.  A une heure, un roulement général de tambour que l’écho, ou plutôt l’encaissement du château, rendait semblable à celui du tonnerre, annonça l’Empereur. Son cheval blanc l’attendait sous l’escalier du château.  Il saute dessus assez pesamment et part au petit galop, suivi du prince de Neuchâtel, du maréchal Bessières, du duc de Feltre [Clarke, alors ministre de la Guerre] et d’une dizaine de généraux. Après s’être arrêté un petit quart d’heure à l’aile droite des grenadiers portugais, où il fit des questions que je ne pus comprendre, il parcourut rapidement toutes les lignes et revint ensuite mettre pied à terre où il était monté à cheval. Toute sa suite en fit autant, à l’exception du général Mouton, destiné à répéter les mots de commandement de l’Empereur aux exercices et manœuvres qui allaient commencer.  Ici, je dois faire mention d’une chose peu royale, peu impériale, qui se passa sous nos yeux, même sous les yeux des dames, qui remplissaient les appartements du [grand-] maréchal Duroc. Bonaparte fut pris d’un besoin et, sans se gêner, il vint (en quittant son cheval) le satisfaire au coin de la porte d’entrée. Je n’en dis pas davantage. Après ce galant épisode je vis que S.M. dirigeait ses pas nonchalamment vers nous, le long du mur du château, se grattant le nombril et prenant du tabac, etc.…, etc. J’étais loin de penser, en le voyant approcher ainsi s’asseoir sur une borne sous ma fenêtre, qu’il y fixerait sa station et que, pendant trois heures de suite, il n’en bougerait pas. Néanmoins, c’est ce qui arriva : le destin, favorable à mes yeux, l’avait tout de bon arrêté à quatre pas (quatorze pieds mesurés) de ma fenêtre et me procurait ainsi la plus étrange occasion d’observer à mon aise cet homme extraordinaire, dont aucun geste, aucune parole, aucun mouvement de physionomie, pendant trois heures d’une activité très soutenue, ne pouvaient m’échapper. En pareil cas, les moindres circonstances prennent de l’intérêt ; voici donc la disposition du groupe tel qu’il vint se former sous mes yeux. 

 La borne impériale était obliquement à sa gauche, à huit pieds du mur ; la croisée où je me trouvais était élevée à peu près de sept pieds au-dessus du sol, ce qui me faisait plonger par-dessus la suite de l’Empereur rangée sous moi, le long du mur du château, et me donnait l’avantage de voir Bonaparte isolé et à découvert de la tête aux pieds. Je me trouvais si près des généraux composant sa suite que, de la main, j’aurais pu enlever le chapeau du prince d’Eckmühl [le maréchal Davout] et du duc de Reggio [le maréchal Oudinot] qui étaient devant moi. Le prince de Neuchâtel était à la gauche de l’Empereur, un peu en arrière. Le grand nombre de troupes entassées sur neuf lignes, dans la cour du château, semblait devoir rendre toute manœuvre impossible. Mais l’Empereur n’en éprouva pas le moindre embarras et montra, dans cette occasion, une connaissance parfaite des détails de l’école du bataillon. Donnant à mi-voix les commandements nécessaires, que répétait à haute voix le général Mouton, il amena successivement les neuf lignes d’infanterie vis-à-vis de lui, au bord de la grille. Là, il faisait exécuter quelques feux de bataillon, puis marcher la baïonnette en avant, au pas de charge, jusqu’à dix pas de lui et renouveler les feux.  Rien de plus facile à ce moment à un traître… C’était à faire venir l’eau à la bouche et je me rappelai alors les balles qu’en pareille occasion, j’avais entendu siffler autour de sa tête à Milan  [au cours d’une grande parade, en mai 1805, alors que Napoléon était allé à Milan pour s’y faire couronner roi d’Italie]. 

La première ligne, composée d’un régiment d’infanterie légère, ne brilla pas dans ses manœuvres, mais ses feux allaient bien. Au bout d’un quart d’heure il fut expédié. Les quatre bataillons de Portugais, qui vinrent après, et quoique leur général, homme d’un certain âge et d’une tournure assez commune, reçût les commandements en français et qu’il fût obligé de les rendre dans son idiome, il n’y eut pas de malentendus, pas un instant de confusion. Après avoir travaillé cette troupe pendant une demi-heure, l’Empereur quitta sa place, se rendit devant son front, appela tous les officiers et sous-officiers et, après les avoir formés en carré ouvert devant lui, il les harangua de la manière suivante : « Soldats portugais, je suis content de vous. Votre conduite, votre discipline vous ont distingués en Allemagne. Je vais vous donner une preuve de ma confiance. Les Anglais vous calomnient. Ils osent dire que vous avez tous péri de misère. Vos baïonnettes sauront donner un démenti à ces perfides insulaires. Officiers, sous-officiers, me répondez-vous de vos soldats ? »  Un « hourra ! » général fut la réponse à ce discours prononcé d’un ton très énergique et qui avait été intercepté par le général portugais, à qui l’Empereur adressa ensuite directement des choses obligeantes qui parurent lui faire plaisir. Je n’osais pas espérer que l’Empereur, après cela, revint au poste modeste qu’il avait quitté avec toute sa suite. Mais, comme si un contrepoids l’eût lié à mes pieds, j’eus le plaisir de le voir s’en rapprocher de nouveau. Après avoir renvoyé les Portugais sur la droite, au fond de la cour, l’Empereur, de retour à sa borne, fit avancer les grenadiers de la Garde hollandaise.  Cette troupe magnifique répondit à tout ce que l’on pouvait attendre d’elle. Mais Bonaparte ne tarda pas à monter clairement qu’il lui était défavorable. Il ordonna des manœuvres difficiles pour un terrain aussi resserré. On voyait qu’il cherchait à les égarer, mais il n’y réussit pas ; enfin, voyant que ce régiment se tirait toujours d’affaire, il eut recours à la plus flagrante injustice pour les faire broncher ; il commandait nouvelle manœuvre pendant que la précédente s’exécutait. 

Au premier indice d’hésitation qu’il aperçut chez le colonel [le colonel Tindal qui avait rang de général de brigade], qui n’avait pu comprendre le commandement à cause du bruit et de la distance, il l’apostropha d’un ton aussi grossier que peu généreux : « Eh bien ! F… tre, dit-il, que fait ce colonel ? Je crois qu’il délibère. » Cette apostrophe n’échappa pas à ceux qui purent l’entendre et je peux juger de la sensation générale par celle qu’elle produisit à notre croisée. Heureusement que le colonel hollandais se trouvait alors hors de portée et qu’il ne l’entendit pas. Les gardes nationaux de la Garde, troupe formée depuis un an, parurent à leur avantage, même après les Hollandais. Ils donnèrent néanmoins, aussi, un moment d’humeur à leur maître. C’était dans feux. L’un des chefs de bataillon commanda le feu en courant à son poste, devant le front : « Qu’est-ce que ce chef de bataillon qui reste devant le front ? Aux arrêts ! » 

« Eh bien ! F…, ce tambour-major, ne sait pas son devoir, le coup de baguette donc après le roulement. » Il l’avait, en effet, oublié. 

Les grenadiers et les chasseurs de la Vieille Garde, qui suivirent la Garde nationale, parurent posséder la bienveillance du Maître, car il les traita bien mieux que les autres, quoique, assurément, les Hollandais eussent bien mérité les mêmes égards. Les bataillons, après chaque manœuvre finie, étaient renvoyés et formés en colonne serrée, à droite et à gauche, au fond de la cour. Ils défilèrent ensuite tous ensemble au pas accéléré, à l’exception des bataillons de la Vieille Garde, auxquels le monarque semblait se complaire davantage et qu’il fit défiler au pas ordinaire. On ne voit pas de troupe de plus noble ni de plus guerrière dans leur apparence ; on n’entend pas de musique plus brillante que celle de ces régiments. A mesure que l’infanterie quittait la cour par la porte près de la galerie du Louvre, la cavalerie y entrait en passant sous l’Arc-de-Triomphe [du Carrousel]. Elle ne manoeuvra point, à l’exception des chasseurs hollandais et portugais. Ceux-ci n’eurent pas le bonheur de paraître à leur avantage et l’Empereur, qui les jugea sur leurs premiers mouvements, les renvoya par un geste assez méprisant. Les Hollandais étaient bien et défilèrent en très bon ordre, après quelques conversions par escadron. Ces trente-quatre escadrons, seize pièces d’artillerie à quatre et six chevaux, prirent du temps et quoique l’Empereur parût impatient d’en voir la clôture (car il avait plusieurs fois regardé sa montre), il ne souffrit pas que les chevaux prissent le trot. Malgré cette précaution très sage sur le pavé, il arriva un accident. Deux dragons furent abattus ensemble sur leurs chevaux. L’un d’eux, très maltraité, fut ramené au Palais et deux généraux se détachèrent par ordre du Maître, pour le voir. Il était alors quatre heures. La parade était finie. L’Empereur rentra au château et chacun, comme il put, regagna son logis où à mon retour, je notai toutes les circonstances du rare spectacle qu’y avait tenu l’Empereur, pendant trois heures d’horloge, cloué sous mes yeux, occasion rare pour observer cet homme extraordinaire et terrible. Il portait aujourd’hui, comme presque toujours, l’uniforme de sa Garde, deux petites épaulettes de colonel assez mesquines et la petite croix étaient ses seules marques de distinction. Un petit chapeau noir sans autre accessoire qu’une cocarde de la grandeur d’un écu, une épée fort simple, veste et culotte blanche, bottes fortes, tel était son habillement. 

 Un maintien aisé mais sans noblesse, des manières libres et un oubli marqué de toute bienséance caractérisaient Bonaparte aujourd’hui. Je ne sais s’il prenait à tâche de paraître dur et grossier, parce qu’il commandait à ses soldats et s’il empruntait ainsi à dessein les grâces et l’énergique langage du noble métier. A moitié assis sur sa borne, où négligemment appuyé sur le coude gauche, il avait tantôt la main droite dans ses culottes, tantôt les bras et les jambes croisés. A tout moment, il prenait du tabac portant si vivement et d’un seul coup de la main droite. Sa tabatière est dans la poche gauche de l’habit et je lui en vis vider une et demie pendant la parade. Lorsqu’il eut vidé la première, il continua à l’ouvrir, à en flairer le parfum et à en considérer le médaillon, jusqu’à ce qu’on lui en eût apporté une deuxième. La physionomie de l’Empereur variait selon  l’impression du moment. Je l’ai vue dans les deux extrêmes. Elle annonçait aujourd’hui beaucoup de sévérité et de mépris [« On attribuait sa mauvaise humeur aux nouvelles d’Espagne, qui n’étaient pas favorables », note de Luternan]. Son impatience éclate quelquefois d’une manière peu digne de lui. En voici quelques traits : A l’une des charges à la baïonnette qu’il fit exécuter à sa Garde, mécontent des tambours, qui, selon lui ne battaient pas à la charge avec assez de vigueur, il s’emporta contre eux en criant : « Allons donc, tambours, plus vite : rrum, rrum, rrum ! » et il accompagnait cela comme un polisson de huit ans, et des mains et de la voix. 

L’infanterie légère ne défilait pas avec assez de rapidité. Il s’en fâcha et, précipitant le mouvement d’un signe de main, il cria : « Allons donc, f… tre ! » Plusieurs fois, lorsqu’on ne remédiait pas très promptement à quelque chose qui n’allait pas à son gré, je l’ai vu jeter un regard dur et sévère sur ses maréchaux placés derrière lui, et d’un ton impatient et grossier, accompagné d’un geste de la main très expressif, leur dire, sans désignation de personne : « Allons donc, allez ! » Aussitôt deux pour un se détachaient et couraient. Si pendant la durée de cette très active parade, il donna des preuves multipliées d’injustices, de sévérité, d’impatience, il sut y mêler, par moments, l’expression de sentiments opposés. Il fit par exemple toujours un accueil gracieux aux soldats qui venaient lui présenter des placets. Un seul fut rabroué, parce qu’il était sorti mal à propos de son rang. Même dans les moments qui semblaient devoir faire éclater son humeur, je le vis, à ma très grande surprise, se tourner du côté de ses généraux et leur adresser, d’un air souriant, la parole, faisant semblant de ne pas s’apercevoir d’un peu de désordre. Le bruit des tambours m’empêcha de comprendre ses paroles, mais un sourire sardonique et moqueur était sur ses lèvres… Ce désordre, si tant il est vrai qu’on puisse l’appeler ainsi, n’était autre chose qu’une complication apparente, formée au gré de l’Empereur, qui aimait sans doute, fortifier, en l’exerçant, sa très grande habitude à confondre et à dérouler ses masses entassées les unes sur les autres. Tel est le souvenir que je conserve d’une journée qui fut pour moi du plus grand intérêt.

 LE «PANORAMA DE WAGRAM ». 

Comme je suis logé à l’hôtel Mirabeau, rue Napoléon [actuelle rue de la Paix], très près du « Panorama de Wagram », Fischamm nous y conduit May et moi. On nous dit que cette invention vient d’Angleterre. M. Prévost, anglais d’origine, est l’auteur de celle-ci. Nous entrons (pour 40 sols) dans l’enceinte circulaire, murée par un escalier sombre et tournant, qui descend sous le sol et remonte bientôt. La faible lueur d’une lampe guide nos pas. Au bout d’une vingtaine de marches, on se trouve, ou plutôt on croit arriver au sommet d’un belvédère et l’on se croit, comme par enchantement, transporté au milieu de la plaine du Marchfeld. Un beau soleil d’été éclaire la scène terrible, qui se développe ici tout autour du spectateur étonné. Placé derrière le centre de l’armée française, l’on voit devant et dessous, à cinquante pas de distance, l’Empereur à la tête de son état-major donnant des ordres au général de Wrède. Le moment choisi est celui qui précéda immédiatement la victoire. On devine aux fumées, on croit entendre les progrès du maréchal Davout, qui a tourné la gauche des autrichiens derrière la colline de Margrafen-Neusiedel. L’on voit arriver au galop l’artillerie de la Garde, et cette formidable batterie jouer à mesure qu’elle se forme. Quarante et quelques pièces sont déjà dans le feu. Tous les villages (celui de Rausdorf) où sont les ambulances, excepté, brûlent ou commencent à brûler. Ce spectacle vraiment magique inspire d’autant plus d’intérêt, qu’il surpasse de beaucoup ce que, par ouï-dire, l’on pourrait en attendre. L’on se croit sur les lieux et l’illusion serait complète, si, par quelques arrangements faciles, on cherchait à y réunir le bruit confus du canon, de la mousqueterie et les cris plaintifs de tant de blessés que l’on voit étendus ou passer devant soi.

Les détails de cet immense tableau paraissent tous en grandeur naturelle. Tel est l’effet merveilleux de la perspective. Les tourbillons de flamme et de fumée des villages en plein incendie, le mouvement des corps de troupes et des soldats épars, les scènes pitoyables d’un champ de bataille durant quarante-huit heures, les blessés enflammés par les obus, qui brûlent autour des cadavres et des agonisants, le spectacle des troupes engagées, où l’on croit voir du mouvement et apercevoir des brèches nouvelles chaque fois qu’on y reporte les yeux, leur désordre bien ordonné, les bouffées roulantes des fumées de canons dont on croit voir le recul, la teinte argentine et légère des fumées des feux d’infanterie, la poussière roussâtre dont tous les corps en mouvement sont environnés, tout, même les boulets qui sillonnent ce champ de carnage, et dont on croit entendre le sifflement et suivre des yeux les rapides ricochets, tout, dis-je, donne à ce tableau un caractère de vérité incroyable, dont l’illusion, bien loin de s’affaiblirent le détaillant, croît et se fortifie, au contraire à mesure que l’on s’en occupe davantage. 

Ajoutez à cela une perspective admirable et qui s’étend du côté de la Hongrie à plus de vingt-cinq lieues, une fidélité scrupuleuse, dit-on, dans le dessin du paysage, un coloris naturel, un ciel d’une transparence admirable, une teinte vaporeuse qui règne et plane sur le champ de bataille sans l’obscurcir, un dessin très correct des figures, et l’on aura encore une idée bien faible de ce spectacle.  

PROMENADE SUR LES BOULEVARDS. 

 Mes occupations ont traîné aujourd’hui jusqu’à quatre heures. Mon compagnon, en revanche, a couru la ville dès le matin. Nous nous retrouvons à quatre heures et demie pour dîner chez Frascati, très joli jardin sur les boulevards, forts à la mode il y a peu d’années et totalement délaissé depuis quelque temps. Nous n’y trouvons qu’un groupe d’Anglais, prisonniers sur parole, qui viennent sans doute ici en faveur de la solitude qu’ils sont sûrs d’y trouver. Nous dînons bien et courons ensuite les boulevards, promenade toujours nouvelle et charmante, dont les détails variés ne cessent de nous intéresser. On y reviendrait cent fois, on y verrait toujours des objets nouveaux. Ce n’est qu’aujourd’hui, par exemple, que nous remarquons ces magasins d’oiseaux vivants, où depuis le serin jusqu’au cygne, la gent emplumée compte de nombreux représentants. Des faisans, des pigeons rares, et de fort belles oies d’Amérique font ménage ensemble, c’est ici que nous voyons et examinons avec complaisance les premières perdrix françaises : elles nous donnent l’avant-goût de celles que nous espérons voir bientôt en rase campagne. 

TIVOLI. 

 A huit heures, nous quittons les boulevards pour nous rendre au jardin de Tivoli (rue Saint-Lazare), où pour 6 heures une fête charmante nous attendait. Les premiers pas que l’on fait préparent l’imagination à un « spectacle féérie ». Il fait obscur. On entend, sans la voir, une assez bonne musique. L’entrée est décorée de fleurs et de beaux orangers. Les ombres de la nuit, une faible lumière, rendent cette entrée mystérieuse : on devine à peine les objets, néanmoins, le parfum des fleurs vous indique un jardin. Peu à peu, le théâtre s’agrandit, on a quitté la faible lumière, et on se trouve au milieu d’une société assez choisie et nombreuse, qui se promènent de tous côtés dans les allées du vaste jardin, illuminé avec goût de lampions de couleurs variées. Des guirlandes de feux tiennent les arbres décorent la verdure et la rendent brillante. Sous ces feuillages étoilés, il règne juste assez de clarté pour reconnaître son monde. Mon ami, quoique myope, voit enfin ce que depuis longtemps, disait-il, il avait cherché vainement : des jolies femmes. Mais à son grand déplaisir, il s’aperçoit aussi en même temps, que les hommes sont grands, qu’ils sont beaux et il n’aime pas laisser croître dans son esprit ces Parisiens, dont il avait eu jusqu’ici une si petite opinion. Nous circulons au milieu des préparatifs de tous genres, passant d’un spectacle, d’un bosquet à un autre. Nous nous arrêtons avec la foule devant le célèbre Olivier, escamoteur fameux, dont les tours surprenants, ainsi que ceux de ses automates, nous intriguèrent beaucoup. Nous poussons plus loin : ici, c’est un bal, là un grimacier. Dans le lointain, on entend un concert. Nous approchons, mais avant que d’y arriver, nous rencontrons mille détails nouveaux : une grande optique, un grand microscope, etc., etc. Des couples heureux, mais fugitifs, traversent çà et là. On croit les suivre, mais bientôt les lumières plus rares et leur faible clarté en font perdre la trace ; on se trouve dans les bosquets mystérieux de Cythère et l’œil indiscret n’y doit pas pénétrer. Nous revenons donc sur nos pas, et voyons un rassemblement très nombreux qui s’est formé autour d’un tréteau. Ce sont des danseurs de corde, dont on admire l’agilité successivement éclipsée par ceux qui les suivent. Mademoiselle Pachy et un très joli danseur paraissent et viennent surprendre par leur adresse, leur aplomb et leurs grâces. Jamais je n’avais encore vu dans ce genre quelque chose qui s’en approche. Le saut périlleux est exécuté sur la corde, en avant et en arrière, sur un seul pied. Je n’y conçois rien. Pendant  qu’on les admire, un coup de canon se fait entendre. Un ballon de feu se lève dans les airs avec rapidité ; il plane sur Paris : chacun le suit de yeux et fait ses conjectures sur ce qu’il va devenir. Mais avant qu’on l’ait perdu de vue, la détonation d’un artifice qui éclate près de là, a détourné subitement l’attention. On se trouve tout à coup au milieu des étoiles romaines qui s’élèvent de tous côtés. Les feux augmentent, le spectacle s’agrandit : on voit la Pachy, deux étendards à la main, mesurer des yeux une corde, qui, partant de terre s’élève et conduit au sommet d’un temple de plus de cinquante pieds de hauteur. Elle s’élance sur le rapide sentier ; à l’instant, les feux redoublent ; de tous côtés, ils jaillissent sur elle ; on la croit dans le danger le plus imminent. La courageuse Pachy monte avec intrépidité : ses étendards saluent la foule, la foule lui répond par des fanfares et des cris redoublés. La musique, les trompettes, mille coups de feux qui partent et brûlent autour d’elle rendent cette scène charmante et d’un véritable intérêt. Au milieu des fracas de cette brillante ascension, la Pachy est arrivée au sommet de son temple. Au même instant, l’édifice, embrasé par sa main, présente à l’œil étonné une vaste et superbe illumination. Ce moment, je ne l’oublierai jamais, est du plus grand effet. La Pachy suspendue dans les airs, au milieu des feux pétillants qui semblent devoir la dévorer, les traverse avec calme et redescend en triomphe. Ce moment fait trembler pour elle le spectateur nouveau et non prévenu. Elle arrive enfin à travers les flammes, et pendant que l’air retentit des cris de joie mille fois répétés, et au moment où l’on croit le spectacle fini, une détonation effroyable fait tourner les têtes du côté opposé. C’est un volcan qui s’est ouvert tout à coup au sommet d’une colline, et qui vomit des feux de toutes couleurs. Cette transition subite et d’un à-propos admirable produit le plus grand effet : tout à l’heure, c’étaient des feux brillants et d’une blancheur éblouissante ; ici, c’est au contraire la sombre et menaçante rougeur d’une lave brûlante. On la voit se former au milieu des éclats souterrains, pendant près d’un quart d’heure, et détruire enfin dans ses torrents le simulacre d’Herculanum. Voilà, en abrégé, ce que nous venons de voir dans ces lieux enchanteurs. Le silence qui a succédé à ce beau tintamarre nous permet de sentir que nous avons faim et soif. Nous passons un quart d’heure au café et cherchons enfin la sortie du jardin. Mais avant d’arriver à l’issue, deux voix d’homme, délicieuses, qui partent d’un kiosque de verdure, arrêtent nos pas. Leur chant mélodieux semble être l’adieu de l’entrepreneur de la fête. Nous l’écoutons un bon moment, et quittons enfin ces lieux, bien satisfaits de tout ce que nous venons d’y voir. Nous conserverons longtemps, May et moi, le souvenir de cette agréable, dont les détails, les variations multipliées, et surtout l’à-propos de transition et des grands coups de théâtre, ne laissaient rien, absolument rien à désirer. Et tout çà pour 6 francs. 

SPECTACLE DE M. PIERRE. 

Un bon dîner chez M. d’Hauteville, auquel je ne peux pas faire honneur comme je l’aurais voulu, me fait aller au faubourg du Roule, à cinq heures et je termine cette journée au spectacle de M. Pierre, qu’on nous avait conseillé d’aller voir une fois.  Ce divertissement  nouveau et singulier, du genre des ombres chinoises, représente, dans des tableaux mouvants coloriés, des scènes vivantes, des ports de mer, des villes, des orages, etc., etc. Vous voyez des eaux couvertes de bateaux, de vaisseaux, qui vont à rames et à pleines voiles. Des chasses à courre et au tir- celle du canard, entre autre, est admirable. Des ponts, des chaussées sont animés de voyageurs à pied et en carrosse, de chariots d’artillerie, de troupes de toutes armes. Tout cela va et vient dans tous les sens et sans confusion. Même le bruit du roulage est imité à s’y méprendre. Le tableau du coucher du soleil est frappant. Dans l’orage, on voit les nuages changer peu à peu de nuances et de formes, les éclairs, le tonnerre sont imités au mieux. La foudre éclate sur un vaisseau battu par la tempête et y met le feu ; le navire s’échoue sur un écueil, ajoutant au péril un degré supplémentaire. Une chaloupe vient heureusement en secourir les passagers, etc.etc. Tout cela qui, au récit, ne paraît être qu’un jeu d’enfant, mérite d’être vu et l’on ne quitte pas M. Pierre sans applaudir à son spectacle et à la modestie avec laquelle il le produit. Mais je n’y retournerai plus : car, outre que cela n’est bon que pour une fois, j’en eus les yeux abîmés. 

LES TUILERIES. 

Nous profitons aujourd’hui d’un moment favorable pour voir les appartements du château des Tuileries. J’avais déjà vu plusieurs pièces du Palais avant la revue ; mais le grand mouvement de ce jour-là avait entièrement absorbé mon attention et l’avait détournée des objets purement et simplement matériels. Au 10 août 1792, le sang coulait dans tous ces appartements. Aujourd’hui, ils étonnent par leur richesse et leur magnificence. Nous parcourons successivement ceux de l’Empereur, de l’Impératrice, les salles du lit, du trône, des spectacles, la galerie de Diane, etc., etc. Tout ce que les arts réunis produisent de plus somptueux et de plus galant, se voit au pied de la souveraine dans ses appartements. Dans la salle du lit est la superbe toilette dont Paris lui a fait hommage : rien n’égale le goût et la beauté de cet ouvrage-là. Elle consiste en une psyché d’une élégance parfaite, une table à toilette, avec un miroir tournant, deux vases ou bassins sur des trépieds, un cabriolet et différents accessoires, tels que vases, cassolette, aiguières, etc., etc., en or et vermeil. 2 224 marcs d’argent sont affectés à cette bagatelle, pour laquelle Thomire a fourni un mémoire de 574 000 francs. Le lit, en velours cramoisi, frangé et brodé en or, les meubles de tous les appartements où l’or, le velours, les gobelins, les porcelaines les plus précieuses sont étalés, forment un assemblage de richesse fatigant pour les yeux et difficile à décrire. Il règne néanmoins un caractère différent dans les appartements de l’Empereur que dans ceux de l’Impératrice. Dans les premiers, les emblèmes sont guerriers ; dans le dernier, en revanche, tout y respire le bon goût et la magnificence. La Grande Galerie dite « de Diane » est ornée des plus riches Gobelins. On y voit aussi de grands tableaux militaires, dont les campagnes de Bonaparte ont fourni les sujets. Un des plus frappants, par son effet, est le « Bivouac d’Austerlitz », peint par Lejeune. Dans la Salle des Maréchaux, je considère à mon aise, les bustes, les portraits en pied des maréchaux d’Empire morts et vivants. Autant que je peux en juger, ils sont très ressemblants. La tournée que nous venons de faire en deux heures suffit à peine pour bien visiter l’intérieur d’un palais qui a quatre cent vingt pas de long sur quarante de large. 

LA SAVONNERIE DE PASSY. 

A deux heures, nous allons à la Manufacture de la Savonnerie [Cet établissement, fondé en 1627, fut installé à Chaillot jusqu’en 1826, date à laquelle elle fut réunie à la Manufacture des Gobelins. Elle se trouvait approximativement à l’emplacement de l’actuel palais de Tokyo], où se font les tapis en laine pour l’Empereur. Cette manufacture travaille à l’instar de celle des Gobelins, avec la seule différence que l’ouvrage n’est pas à l’envers et que le modèle n’est pas derrière l’ouvrier, mais droit au-dessus de lui. Tous ces tapis sont veloutés : celui auquel on travaille depuis deux ans et demi est magnifique, tant par la grandeur du dessin que par l’exécution et la vivacité des couleurs. Il coûtera 50 000 francs. Que d’argent pour une natte ! A peu de distance de l’emplacement de cette manufactue  est la Grande pompe à feu qui fournit de l’eau au quartier de Chaillot [fondée en 1781 par les frères Perrier, elle fonctionna jusqu’en 1900. Elle se trouvait tout près de la place de l’Alma. L’actuelle rue des Frères-Périer a été percée sur son emplacement]. La vapeur d’eau fait jouer un immense piston, qui, à chaque coup, aspire douze cents bouteilles d’eau de Seine. Cette eau est élevée et conduite jusque sur une hauteur qui la met de niveau avec le quartier qu’elle doit abreuver, où elle se distribue par plusieurs canaux. Le tube dans lequel le piston joue est un immense cylindre de fer, qui pèse quatre cents quintaux [400 Kg]. Il y en a deux afin de prévenir toute suspension en cas d’accident. On se sert de houille pour chauffer l’eau. La force de la vapeur est incroyable : renfermée hermétiquement dans un grand vase, elle fait monter et descendre un piston, dont l’action prodigieuse augmente en raison de la grandeur de la machine. Il y en a vingt-neuf d’identiques à Paris, mais celle-ci est la plus considérable de toutes. Au surplus, ce procédé, dû aux Anglais, n’est point encore généralisé ici. Le puits de Bicêtre, les bains de la Seine marchent encore à bras d’hommes, ou par le moyen de chevaux, ce qui est plus lent et plus coûteux. Après avoir vu la puissante machine qui donne à Paris des eaux sales et dégoûtantes, nous allons directement à l’établissement formé depuis peu, auprès de Notre-Dame, pour la dépurer et la clarifier. Traversant d’abord une quantité d’entonnoirs horizontalement couchés et dans lesquels sont des éponges, cette eau trouble et jaunâtre passe ensuite par des ouvertures nombreuses, bouchées aussi avec des éponges, et coule dans de grandes caisses où il y a cinq couches de grès et de sable de grosseur et de finesse différentes. Entre la deuxième et la troisième couche, il y en a une de poudre de charbon. C’est en sortant de ces caisses que l’eau distillée, parfaitement pure et claire comme de l’eau de roche, coule dans de grands réservoirs, d’où soixante chevaux, entretenus par les entrepreneurs la distribuent aux abonnés. La voie coûte 2 sols et ½ à ceux qui ne sont pas abonnés, et seulement 2 à ceux qui le sont. Il ne manque que la fraîcheur à cette eau, mais on peut lui donner cette qualité à très peu de frais, vu la grande abondance de glace que l’on trouve en toute saison à Paris.  

« LE PASSAGE DU SAINT-BERNARD ».

Le soir, nous allons aux Jeux Gymniques, boulevard Saint-Martin, spectacle subalterne qu’il est bon de voir une fois. Ce sont des pantomimes, des vaudevilles, etc. dans l’une des pièces qu’on donne ce soir, « La Petite Guerre », on est frappé de l’étonnante vitesse des métamorphoses de Seymour, cela semblait tenir du prodige. « Le Passage du Saint-Bernard », par l’armée de réserve, présentait de jolies décorations. Le déblaiement des neiges, les rondes des chiens et l’aspect du couvent étaient bien. Mais ce qui devait le plus surprendre, dans cette pièce, était la ressemblance frappante de l’acteur, qui jouait le rôle du premier Consul, avec Bonaparte lui-même : taille, grosseur, maintien, coup de physionomie, attitudes, manières, en un mot, tout y était au plus naturel. L’Empereur, en ayant entendu parler, voulut un jour en juger par lui-même. Il se rendit au spectacle (sa loge conserve encore en souvenir la décoration très simple qu’on y fit) et il en fut si satisfait qu’il envoya le lendemain 600 francs à l’acteur pour, dit-il, « se laver les mains qu’il avait assez sales ». 

LE « COSMORAMA ». 

Ce soir nous allons au Palais-Royal, voir d’abord le « Cosmorama », qui, sous ce nom boursouflé, ne présente au spectateur intrigué qu’une grande optique où, pour  30 sols nous faisons une petite promenade dans les ruines de Palmyre, dans la basilique de Saint-Pierre à Rome et dans quelques autres monuments grecs et romains. Ce voyage dura dix minutes et nous quittâmes bientôt ces ruines fantastiques, pour rejoindre en tout bien tout honneur les ruines ambulantes du jardin, et pour faire ensuite un brin de cour à la beauté du Café des Milles-Colonnes [allusion à l’épouse de M. Romain, propriétaire de ce célèbre établissement se trouvant au n°36 de la Galerie de Montpensier. Walter Scott en personne fit partie des admirateurs de la « Belle Limonadière »], où un punch à la glace délicieux, le spectacle du monde qui se renouvelait sans cesse nous retint, au milieu d’une illumination éblouissante, jusqu’à l’heure où j’aime à me coucher. Nous rentrâmes à pied et même assez difficilement, n’ayant pas trouvé le chemin direct de notre gîte. 

L’ATELIER DE THOMIRE. 

Pour avoir une idée du luxe qui règne dans les grandes maisons de Paris, il faut aller voir quelques magasins de meubles. Quoi que nous eussions vu celui de MM. Jacob et Desmalter, nous voulons encore allez chez Thomire [Pierre-Philippe Thomire, 1751-1843, un des plus extraordinaire bronzier de l’époque], parce que c’est lui qui a fourni la toilette de l’impératrice Marie-Louise. Ce magasin, situé rue Taitbout [peut-être au n°41], l’emporte sur celui de Jacob en magnificence. Il est impossible de décrire ; il faut voir ces meubles, ces pendules, cheminées, candélabres, secrétaires, tables, etc., etc., en malachite, porphyre, marbre et bronzes dorés. On ne peut se faire une idée de la beauté, du fini, de la richesse de des ouvrages. M.Thomire nous fit remarquer la présence d’une grande table ronde, portée par un pied de bronze à l’antique, assortie de deux urnes, de deux candélabres et d’une pendule, le tout en malachite richement décoré en bronze doré. Il avait fourni ces ouvrages à un prince souverain (qu’il ne voulut pas nommer) : ce prince s’en dégoûta d’abord et les laissa pour la valeur intrinsèque de la matière, qui était de 150,000 francs : qu’on juge du prix de la façon. Fabricant de la magnifique toilette que Paris a donnée à Marie-louise, M.Thomire nous dit, qu’ayant été obligé de brusquer cet ouvrage qui proprement eût exigé des années de travail, il avait nuit et jour employé trois cents ouvriers pour arriver à en venir à bout en tris mois. On ne conçoit pas, en voyant tous ces meubles, qu’il soit possible de pousser plus loin le luxe effréné, devenu ruineux, par l’instabilité du goût et l’esprit inquiet de changement qui calcule sans cesses de nouvelles formes. Le suprême bon ton entraîne tout sous le char de la mode : peu que ces princes, ces généraux, ces financiers et leur imitateur en soient écrasés. Qu’ils sont pauvres ces riches dans leur magnificence, pensais-je, en sortant de là, pour chercher chez Hardy un modeste dîner. 

MONTMARTRE. 

Nous remontons en carrosse jusqu’au pied de Montmartre ; nous en gravissons la hauteur à pied. Arrivés au sommet, nous allons tout droit au télégraphe, d’où l’on découvre une vue superbe. C’est ici que l’on prend une idée juste de l’immensité de Paris et de la richesse de ses environs. La plaine se présente ici dans toute son immense étendue. On découvre tout autour de soi une telle quantité d’habitations, et la distance de l’une de l’autre est si petite, que l’on croit voir, non la campagne, mais les faubourgs de la ville se prolonger à l’infini et se perdre à l’horizon. Je n’oublierai jamais ce coup d’œil, dont une indisposition ne me permit pas de jouir au gré de mes désirs. L’air était frais et on le sent au sommet d’un télégraphe. Celui-ci pendant que nous y étions, était en grande activité de correspondance avec la Hollande : chose vraiment bien ingénieuse et bien simple, que nous considérerions avec beaucoup de plaisir. Montmartre étant couvert de moulins à vent, j’allai les examiner parce que je n’en avais jamais vu.  On voit aussi sur cette colline calcaire, d’immenses plâtrières, qui fournissent tout le plâtre qui se consomme à Paris.

De ces moulins à vent, on plonge directement sur les travaux du Faubourg Montmartre, où s’élèvent les nouveaux abattoirs qui délivreront l’intérieur de la ville d’un spectacle odieux [ces abattoirs se trouvaient sur l’actuel boulevard Rochechouart. Ils occupaient la partie nord de l’avenue Trudaine. Achevés en 1818, il fonctionnèrent pendant près d’un demi-siècle]. A droite, dans la rue des Martyrs, et à gauche, le long du canal de l’Ourcq, depuis la barrière de La Villette jusqu’à la Seine, on distingue plusieurs ouvrages entrepris, et une multitude d’ouvriers qui les poussent avec activité. Ici, c’est un nouvel égout voûté de quinze pieds de large sur neuf de haut. Là, c’est la jonction du bassin avec la rivière qui s’opère à grands frais et c’est la même chose dans tous les quartiers de Paris.

Assurément, Bonaparte doit trouver des amis dans la classe ouvrière, car le nombre de ceux auxquels il procure du pain est immense. «  

 KARL DE LUTERNAN. 

                                                                                                                                                         

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 13 juin, 2019 )

Témoignage de Benjamin Constant sur la période allant de mars à août 1815…

B. Constant

Voici un extrait du « Journal intime »  de Benjamin  Constant. Après le retour de l’Empereur de son île d’Elbe, il participera à la rédaction de l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire; de royaliste il est devenu bonapartiste.

« Grande nouvelle ! Bonaparte revient. La débâcle est affreuse. Ma vie est en danger. Vogue la galère, s’il faut périr, périssons bien Quels lâches que ces royalistes si purs qui pensaient me présenter comme un ennemi de ce gouvernement ! Ils tremblent et je suis le seul qui ose écrire et proposer de se défendre. Nous en saurons plus long demain soir. Les nouvelles grossissent, mais tout est encore obscur, sauf la conviction de tout le monde que tout est perdu. Je persiste à croire qu’on pouvait tout sauver, mais le temps se perd. Mme de Staël est partie. Conférence interminable avec Laîné sans rien conclure. C’est désolant, mais, je le répète, tout est perdu par ce seul fait que chacun le dit. Fouché, Sébastiani et les bonapartistes m’adorent. Dîné avec Montlosier. Je retourne chez Laîné. Les nouvelles sont affreuses. Je fais une proposition. Si elle réussit, je risque volontiers ma vie pour repousser le tyran. On essaie de mille choses pour organiser la résistance, mais- tout faiblit dans la main.

Séance des députés. Quelle faiblesse et quelle misère dîner chez Raynouard. Les bonapartistes continuent à me faire des avances néanmoins ma tête est en danger et j’ai la bêtise de penser à elle. Il y a une séance royale touchante, mais les nouvelles sont mauvaises. On fait des projets qu’on abandonne. Le danger augmente. Dîné chez Mme de Coigny avec Mme de Grammont. On remet tout au lendemain et Il est à Auxerre. Je fais un article pour les Débats qui est ma condamnation. Si l’on me prend, peu importe! C’est le moment de me souvenir que la vie est ennuyeuse. L’ineptie continue à tout diriger. Dans trois jours une bataille ou une déroute finira tout. Mon article a paru bien mal à propos car on ne songe plus où se battre, tant la débâcle est complète. Le roi est parti. Bouleversement et poltronnerie universelle. Je songe aussi à partir, mais on est est sans chevaux et je suis forcé de me borner à me mettre en retraite. Après une journée d’inquiétude, je peux enfin quitter Paris et, voyageant toute la nuit sans m’arrêter, j’arrive à Angers. Mais là je me trouve en face de nouvelles inquiétantes de la Vendée; je me décide à rebrousser chemin et retourne sans arrêt jusqu’à Sèvres pour rentrer le soir à Paris. Le lendemain je vais chez Sébastiani et Fouché. Tous deux me rassurent, bien que je ne m’y fie qu’à moitié. Vu Mme de C. de Vaudemont. Mon retour étonne beaucoup. Les choses sont aussi rétablies que si rien n’avait changé. Sébastiani me garantit la sécurité. Dîné chez Allard. Visite à Joseph. Il me donne de bonnes espérances dans mon sens. Y aurait-il réellement des chances de liberté? Je fais un mémoire pour la paix. On m’assure que les intentions sont libérales. On parle de me nommer au Conseil d’État. Bah! Acceptons. La pratique restera despotique, n’importe! Sébastiani a des doutes maintenant. Singulier sort que le mien !

Dîné chez Mme Gay. Je demande un passeport. C’est plus sur que des promesses vagues. Je commence un nouvel ouvrage politique. Si je peux aller assez vite il fera son effet, mais il faudra être fixé ici. Un article que j’ai remis à Joseph a paru dans le Journal de Paris. Il est excellent et fera de l’effet. Si on me devine. Ce qui est sûr, on en dira de belles. Dîné chez lord Kinnaird, avec Fouché et Bassano, qui me témoignent les meilleures dispositions. Ma position me pèse. Je ferai demain une tentative décisive. Je dîne chez Fouché. Je suis bien attaqué et j’avoue que je le mérite assez. Je partirai et un séjour en Allemagne effacera tout. Vu Sébastiani, Rovigo, Fouché. De nouveaux décrets paraissent. Il n’y a plus rien à espérer, et à Dieu ne plaise que je me mêle parmi de telles choses. Dîné chez Pontécoulant, tout le monde est indigné. Je suis décidé à partir. Je dîne chez Mme Récamier avec beaucoup de calme. Et c’est elle cependant qui a a mis durant sept mois toutes les douleurs et toutes les folies dans ma vie! J’ai beaucoup travaillé, mais je sens que mon ouvrage est un nouvel exil. Lettre de désapprobation de Lafayette et de Mme de Staël. Ils ont raison, imprimons et partons. J’ai bien avancé, le sujet est hardi. Dîné chez Sébastiani. L’Empereur me fixe une entrevue. Que sera-ce ?  Je l’ai vu, il m’a fort bien accueilli et chargé après une longue conversation de rédiger un projet de constitution. C’est un homme étonnant, je dois en convenir. Tout sera fait demain, mais cela me fera-t-il arriver enfin, et dois-je le désirer ? L’avenir est bien sombre. La volonté de Dieu soit faite. Mon projet de constitution n’a pas eu de succès, car ce n’est pas précisément de la liberté qu’on veut. Je ferai encore demain une démarche définitive en modifiant mon travail, mais pas dans le sens qu’il me demande, car il me déplaît. J’ai bien travaillé. C’est assez bien arrangé. Je le porterai demain. On parle de ma nomination J’ai eu une entrevue de deux heures. Mon projet modifié a mieux réussi. Je le représenterai demain. Mes conférences sont dans la Gazette. L’opinion me blâme assez, mais je crois faire du bien, et je veux sortir enfin de ma position. L’empereur m’accorde une longue entrevue, beaucoup de mes idées constitutionnelles sont adoptées. L’empereur m’entretient sur d’autres sujets. Il paraît que ma conversation lui plaît. On m’annonce ma nomination au conseil d’État. Entrevue avec Maret et Regnault. Ma nomination est signée. Le saut est fait, j’y suis tout entier.

Première séance au conseil d’État avec les présidents de section. Les affaires m’amusent beaucoup, je les discute bien. Séance avec Maret. Deuxième séance au conseil d’État. Si on ne change rien à la constitution elle sera bonne. A une séance chez l’empereur pour la rédaction définitive, on y a bien changé quelque chose, et le public y trouvera à redire. Mais le sort en est jeté et le mien aussi. Dîné chez Fouché. La constitution est déjà très attaquée je l’ai vigoureusement défendue. En général je suis content de moi, je suis comme je dois être. Je fais un article que j’envoie à l’empereur. Dîné chez M. de Rumfort. Soirée chez Rovigo et de Coigny. On est mal pour la constitution et pour moi. Comment cela finira-t-il? J’ai prêté serment et tenu séance après. Dîné chez Joseph. L’avenir s’obscurcit, mais au moins je suis nettement dans un parti. L’opinion n’est pas bonne, on ne fait pas ce qu’il faudrait. Soirée chez le duc d’Otrante. Je ne sais quel découragement saisit aussi ces gens-là. Je crois que je porte malheur au parti que j’embrasse. Rien ne se fait et l’opinion est toujours mauvaise. Je reçois tous les jours des lettres anonymes qui m’attristent. Dîné chez Caulaincourt; soirée Souza. Le sort en est jeté, l’opinion se remettra peut-être. J’ai une assez longue causerie avec l’empereur au conseil d’État. Dîné chez Allard; soirée chez Mme Récamier. Son mari s’est encore ruiné. Pauvre femme Je fais un article pour les Débats. On redit chaque mot que je prononce sur l’empereur. Il faudra devenir muet. On veut réimprimer un article que j’ai publié contre l’empereur. Gare. Cela est fait et a été envoyé partout. Je me décide à écrire une lettre directement à l’empereur. Heureusement, le résultat de cette œuvre méchante est fort petit. C’est une grande montagne passée. Les décrets de convocation sont publiés. Il y aura donc des Chambres ! Dieu veuille qu’elles soient sages L’opinion s’améliore. Serai-je député? Je le désire beaucoup, mais, surtout, je voudrais que tout ceci durât. Dîné chez Fouché. Soirée chez le duc de Vicence.

Séance du conseil d’État. Je crois que ma lettre était une sottise. Il faut réparer tout cela par un travail distingué, fait dans un bref délai, et qui constate mes principes et fixe ma réputation. La guerre est sûre. La nation se défendra-t-elle ? J’en doute. Mon travail sera fini demain. Il s’imprime déjà Cela plaira-t-il? Dîné chez Rovigo avec Fouché. Achevé l’impression en y ajoutant deux excellents chapitres. Diné avec Tronchin, Montlosier et autres Je n’entends plus parler de l’empereur. Je vois Réal, Lucien et m’occupe d’une tentative d’élection. Lafayette est nommé député. Dîné chez Sébastiani.

Soirée chez l’empereur. Causé longuement avec lui. S’il n’a pas pratiqué la liberté il l’entend très bien. Il se fait une fédération des faubourgs. Cela fera-t-il du mal ? Mon ouvrage est prêt; il formera un bon volume. Cela vaut mieux qu’une justification. Ces quatre cents pages en huit jours sont un tour de force. Soirée chez la reine de Hollande.

Arrêté de Moreau. En voilà bien d’un autre!

Comment ose-t-il dire que la liberté existe. Dîné chez Lucien. Causé avec l’empereur. J’ai recommencé à travailler. Séance du conseil. Dîné chez Fouché. Spectacle chez l’empereur. Séance du conseil. Je traite trop légèrement les affaires particulières. Il faut les étudier si on veut pouvoir en rendre compte. Dîné chez Joseph. Il y a de la gaucherie dans tout ce qu’ils font.

Projets de Regnault pour réunir les députés. Dîné chez la reine de Hollande. Montlosier me donne un démenti. Je ne saurais qu’y faire, mais il faut que l’un de nous deux tue l’autre. Le duel a eu lieu, et Montlosier déclarant qu’il était trop blessé pour tenir son épée, il a fallu finir. J’aurais voulu quelque chose de plus sérieux. Dîné chez Bertrand. Lafayette, je le crois, se dépopularisera bien vite. Dîné chez Mollien. Mon nouveau parti me fête assez J’ai une lettre furieuse de Mme de Staël. Je l’attends et je l’écrase. J’ai ce qu’il faut pour cela. Dîné chez Souza avec Carnot. Les affaires s’embrouillent. Lanjuinais est nommé et donne des inquiétudes. J’ai avec lui une conversation qui me rassure, J’écris à Joseph. Il en résulte une entrevue avec l’empereur. J’en espère du bien. Le serment est une difficulté à résoudre. Mon ouvrage a du succès, mais les journaux se sont donné le mot pour r e pas en parler. Dîné chez de Gérando. Le serment est décrété. La séance impériale a eu lieu aujourd’hui. L’empereur a fait un discours où il y a de bonnes choses, mais pas tout ce que j’y aurais voulu. Il part bientôt. Quel sera l’avenir? On est inquiet de la Vendée. Dîné chez la duchesse de Vicence. Le soir à l’Elysée. On a grand besoin d’une victoire. J’ai un manifeste à faire. Il faut que ce soit un morceau superbe  qui fasse sensation en Europe. On veut créer une commission de constitution. J’en suis charmé. Ce soir je vais à l’Élysée. La conversation est générale. L’empereur y prend une part active.

J’ai commencé le manifeste, mais je ne suis pas en train, car je ne vois clair dans rien. Je sens que tout autour de nous il se fait des transactions sans qu’on s’en doute. L’empereur part et emporte avec lui toutes ses destinées; personne au fond n’est sûr du succès. On a renoncé à la commission de constitution parce qu’on craint un comité de salut public. Et il y a encore bien d’autres  craintes à avoir. J’ai achevé le manifeste que je montre à Caulaincourt qui le trouve bon. J’ai fait un article sur les discours écrits. Je dîne chez le duc de Vicence, avec Rovigo et Regnault. Découragement et ennui de transiger partout. Je crois qu’il n’y a que moi qui soit fidèle. C’est bizarre. Lu les gazettes anglaises, quelle fureur contre nous On parle d’une grande victoire si c’est vrai, ce n’est pas tout, si ce n’est pas vrai, c’est pis que tout dans l’autre sens. La victoire ne se confirme pas, la fin approche car la débâcle est complète. Plus d’armée, plus de moyens de résistance. Waterloo a tout détruit. La chambre est froide, elle ne sauvera ses amis ni par son assentiment, ni par son indépendance ce sera le pendant du 20 mars. L’empereur est de retour, il m’a fait appeler. Il est toujours calme et spirituel. Il abdiquera demain. Les misérables! Us l’ont servi avec enthousiasme quand il écrasait la liberté et ils l’abandonnent quand il veut l’établir La chambre est divisée et orageuse. L’empereur abdique. On veut, une régence avec les d’Orléans, mais Louis XVIII se glissera entre deux. Dîné chez le duc de Vicence. Le gouvernement provisoire est nommé. Ils ont écarté Lafayette. Je rédige une proclamation, et l’on m’envoie au camp des alliés. ,Je fais encore visite à l’empereur. Il parle de sa situation avec un calme étonnant, et de la position générale avec une liberté d’esprit parfaite.

Je suis parti ce matin. Arrivé à Laon j’envoie un parlementaire à Blücher. Celui qu’il m’envoie est Joseph de Wesphalen, que j’ai vu en Allemagne, il y a dix-huit mois, dans de bien autres circonstances. Il porte nos missives; l’insolence des étrangers est grande Je fais une course à cheval aux avant-postes. Après un refus de passage, j’envoie un message à Blücher qui m’envoie trois commissaires. Ils font des propositions de cession absurde pour un armistice que je regrette. Beaucoup de phrases sur l’indépendance qu’on prétend nous laisser, avec protestation contre toute idée de nous laisser un gouvernement. Mais il y a une haine sans bornes contre Napoléon. Je repars de Laon avec le prince de Schoenbourg. Il ne parle que du duc d’Orléans. Notre route est pleine d’incidents. On a des velléités de nous arrêter. Enfin nous arrivons à avoir une conférence avec lord Stuart, Capo d’Istria et Valmoden. A mes déclarations lord Stuart fait des réponses captieuses il est d’une grande insolence avec les alliés. J’ai la visite des trois commissaires sans lord Stuart. Capo d’Istria me fait des confidences d’où il résulterait que l’empereur de Russie est bien disposé. Je repars d’Haguenau. J’ai des difficultés en route avec un général russe. Je rencontre de Saugy (où ne se trouve-t-on pas ?). Châlons est pillé. Vexations de tous côtés. J’arrive à Paris et fais tout de suite mon rapport écrit au gouvernement provisoire qui est misérable de faiblesse. Tout est à vau-l’eau. Les étrangers ont prévenu Alexandre. Le gouvernement provisoire est dissous. La chambre proteste, mais il n’y a plus de barrière. Y aura-t- il des exils? Fouché reste ministre, cela me donne de la sécurité personnelle. Le Journal général fait un article favorable sur moi. J’en suis étonné. Dîné chez Caulaincourt avec Fouché. Il sent que lui-même est perdu. Partons! On annonce des persécutions. Alexandre est comme les autres. Fouché me fait passer un passeport avec une petite note inquiétante. Il y a un ordre, dit-il, contre moi. Ils voudraient faire constitutionnellement de l’arbitraire, je ne leur en donnerai pas le plaisir. Je compose un mémoire apologétique que je crois admirable de modération et de noblesse. Je le leur enverrai. Je ne puis croire qu’ils persistent à m’exiler. S’il le faut, je rédige mon apologie plus serrée, je l’imprime et je quitte la France pour longtemps. Je suis épuisé et abîmé par les hommes. Je vais chez Mme Récamier qui se montre pour moi bonne amie. Le déchaînement de la société contre moi l’a émue. En revanche, j’y trouve Nadaillac qui est d’une insolence qu’il me payera, et ce ne sera pas fini avec une égratignure. Mon mémoire a un grand succès. Le préfet de police m’assure que l’exil sera révoqué. Je reçois un message direct du roi. Faut-il en profiter, ou, à présent que mon repos est assuré, en profiter en restant indépendant ? On me montre la liste d’exil. Il n’y avait pas de temps à perdre pour n’en pas être. J’ai une bonne lettre de ma femme qui m’encourage. Je me réjouis de la retrouver. Je fais un article pour l’Indépendant. Decazes me conseille de faire imprimer mon mémoire. Essayons d’être député. Le journal me propose un arrangement pour rédaction ordinaire. S’il dure c’est six mille francs de rente que j’y gagne. Je commence un article sur les étrangers. Il faut y mettre du soin et de la prudence. Le duel avec Nadaillac est ajourné à huit jours; Mon article est fini, il est beau et hardi. L’Indépendant le publie. Il a du succès partout, mais l’Indépendant est supprimé. Je porte malheur aux journaux et aux gouvernements. J’ai dû céder à des sollicitations; le duel Nadaillac n’aura pas lieu. J’ai obtenu un permis pour voir Labédoyère. Il est calme et courageux, il n’échappera pas. Je rédige un petit morceau en sa faveur, c’est peine perdue. Mais sa pauvre femme! J’écris à Decazes pour Labedoyère et me décide à partir. Il n’y a rien à faire au milieu d’une réaction inévitable de cannibales. Je veux encore publier une apologie adressée à l’Europe. J’ai visité Tracy, Rumfort, Coigny. J’esquisse une comparaison assez piquante du jacobinisme ancien et moderne. Je la publierai sans me nommer.

19 Août. – Le pauvre Labédoyère a été fusillé. »

( « Journal intime de Benjamin Constant… », Paul Ollendorff, Editeur, 1898, pp.149-159).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 13 juin, 2019 )

Napoléon les 13, 14 et 15 juin 1815…

Napoléon à Charleroi en 1815

« 13 juin. Il est  à Avesnes. Il déjeune avec Ney.

14 juin. Il passe des troupes en revue et quitte Avesnes pour Beaumont. Le temps est très mauvais.

15 juin. Il passe à Ham-sur-Heure. Il arrive à Charleroi à midi, s’arrête au pied des glacis éboulés à quelque cent mètres en-deçà de l’embranchement  des routes de Bruxelles et de Fleurus, près d’une guinguette appelée « La Belle Vue », dominant la vallée de la Sambre. Il descend de cheval, se fait apporter une chaise et s’assied au bord de la route, regardant défiler les troupes. Il s’assoupit. A 14 h, Gourgaud vint lui annoncer que les Prussiens étaient à Gosselies. Il prit des mesures. A 15 h, entrevue avec Ney. Il lui confie le commandement des 1er et 2ème corps. Puis survient Grouchy, venant demander des ordres. Ils partent tous deux vers Gilly. Après avoir examiné la situation, il revient à Charleroi. A 17h30, surpris de n’avoir pas encore entendu le canon, il retourne à  Gilly. Alors le combat de livre. Il quitte le champ de bataille vers 20 h, lorsque l’ennemi est en pleine retraite. Il rentre à Charleroi et couche dans l’hôtel d’un maître de forges nommé Puissant, situé sur la rive droite de la Sambre. »

(Tulard et Garros, « Napoléon au jour le jour…, Tallandier, 1992, p. 469)

Publié dans JOURS D'EPOPEE par
Commentaires fermés
( 12 juin, 2019 )

LETTRE du général PETIT au général PELET à propos des JOURNEES de LIGNY et de WATERLOO…

 97018706.jpgCette lettre porte en suscription : « Lettre du général Petit, commandant en 1815 le 1er grenadiers de la Garde à M. le lieutenant-général Pelet, directeur du Dépôt de la Guerre ». Elle fut publiée en 1905 dans le « Carnet de la Sabretache », en annexe à un article consacré à l’infanterie de la Garde à Waterloo. 

C.B. 

Bourges, le 18 mai 1835. 

Mon cher Général, 

Si j’ai tardé à répondre à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 28 [avril ?] dernier, c’est que je me trouve ici tout à fait dépourvu de documents propres à vous donner les renseignements que vous désirez. Je vous avouerai même que le peu de papiers que j’ai conservés sur la fatale journée de Waterloo, se trouvent à Paris, mêlés avec d’autres sur lesquels il me serait impossible de faire mettre les mains pendant mon absence. J’ai donc dû en écrire à monsieur Friant, pour avoir au moins le relevé des situations et des rapports qui furent adressées à son père avant et après la bataille, et pour lui demander quelques-unes de ses souvenirs. Monsieur Friant ne m’a pas envoyé le chiffre du 1er régiment de grenadiers, comme je le désirais ; mais je puis vous assurer que ce régiment, assez fort à son effectif, n’avait plus que quinze cent baïonnettes lorsque nous avons passé  la Sambre. A l’affaire du 16, le 1er régiment de grenadiers déboucha du village de Ligny à la suite des autres régiments de grenadiers vers sept heures du soir. Il se forma ainsi que le 1er régiment de chasseurs à pieds, sur la droite et en avant  du village, faisant face à l’ennemi qui occupait encore les hauteurs, et qu’il n’évacua qu’à la nuit, lors de l’arrivée du corps du comte de Lobau qui prit position en avant des deux régiments. Le 1er de grenadiers n’éprouva la perte que de quelques hommes. La nuit du 17 au 18 juin 1815, le 1er régiment bivouaqua sur la droite de la route, à un quart de lieue de la Ferme du Caillou, ainsi que les autres régiments de la Garde. Le temps était affreux, la troupe en souffrit beaucoup. Le 18, à trois heures de l’après-midi, les huit régiments de la Vieille Garde que les sapeurs et marins étaient en position derrière le centre de l’armée, en avant de la Ferme du Caillou, d’abord à droite puis ensuite à gauche de la route, formés tous en colonne par régiment déployé. Le 1er régiment de grenadiers formait la gauche de la colonne. La Garde resta ainsi jusqu’à quatre heures. En ce moment, l’ennemi faisait des progrès sur notre droite qu’il débordait par le corps du général Bülow qui entrait en ligne. Le corps d’armée de la Jeune Garde, aux ordres des généraux Duhesme et Barois, ayant dû faire  un mouvement rétrograde, les 2èmes régiments de chasseurs et de grenadiers détachèrent chacun un bataillon qui marchèrent à l’ennemi, et le chassèrent du village de Plancenoit. Ce mouvement avait lieu vers six heures. A cette même heure, le 1er régiment de grenadiers se forma en deux colonnes par division, puis plus tard en deux carrés, un par bataillon, qui furent placés, le second bataillon à la droite de la chaussée, sur le sommet de la position dominant le petit chemin qui débouche du village de Plancenoit et vient regagner la route. Il dut jeter des tirailleurs à l’extrémité droite du village pour observer l’ennemi. Plusieurs de ces hommes y furent pris avec l’adjudant-major Farré, dont le cheval s’était abattu dans un fossé ; cet officier  fut blessé.  Le carré du 1er bataillon se forma à la gauche de la grande route, sur le mamelon où était d’abord l’Empereur. Il y fut joint par six pièces de 8 et par les marins et les sapeurs de la Garde. A sept heures, l’ordre fut donné de porter en avant les deux derniers régiments de grenadiers et les deux derniers régiments de chasseurs, et de les former en carrés par bataillon, à la gauche de la route. Un bataillon de grenadiers fut détaché à une portée de canon sur la gauche, pour y observer l’ennemi qui prononçait un mouvement de ce côté. L’Empereur même s’y porta de sa personne, et ce bataillon forma sa gauche. Les 4èmes de grenadiers et de chasseurs, dont l’effectif était faible, et qui avaient souffert dans la journée du 16, ne formèrent chacun qu’un seul bataillon.  Ce fut donc seulement cinq bataillons qui s’avancèrent alors contre le fort de l’armée anglaise, ils étaient ainsi disposés : Le 1er bataillon du 3ème de grenadiers avait sa droite appuyée à  la grande route : en arrière et à sa gauche, les 4èmes de chasseurs et de grenadiers et ensuite le 3ème de chasseurs. Ainsi formés par carrés en échelons, ils se portèrent en avant, le général Friant à la tête du 1er bataillon du 3èmede grenadiers, marchant parallèlement à la route, les autres suivant dans le meilleur ordre, conservant leurs distances jusqu’au-delà de La Haie-Sainte qu’ils dépassèrent, poursuivant l’ennemi au pas de charge, malgré les pertes qu’un grand feu d’artillerie et de mousqueterie leur faisait éprouver. Dans ce moment, le général Friant fut grièvement blessé, et dut se retirer. Le général Michel, peu d’instants après, fut tué, ce qui occasionna de l’hésitation parmi la troupe. Elle s’arrêta, mais à la voix du général Poret, elle continua son mouvement en avant aux cris de « Vive l’Empereur ! ». Le maréchal Ney était à pied, l’épée à la main, en tête du bataillon du 3ème régiment de grenadiers. L’ennemi se retirait en désordre ; sa première batterie un moment fut en notre pouvoir. Cependant le général anglais faisait avancer de nouvelles forces en infanterie, cavalerie et artillerie, qui firent bientôt éprouver de grandes pertes à nos troupes. Le général Roguet arriva alors avec les deux deuxièmes bataillons des deux deuxièmes régiments de grenadiers et de chasseurs ; comme vous vous y trouviez, mon cher général [Erreur : le général Pelet était à Plancenoit avec le 1er bataillon de son régiment, 2ème chasseurs (Note du « Carnet de la Sabretache »)], le résultat du reste de ce mouvement vous est connu. Pendant que ceci avait lieu, les divisions de  la Jeune Garde, sur notre droite, avaient dû abandonner leur position ; le général Duhesme, commandant en chef, était resté sur le champ de bataille ; le général Barois, grièvement blessé, s’était retiré. En avant, sur notre gauche, le 2ème bataillon du 3ème régiment de grenadiers avait été joint par le 2ème bataillon du 1er chasseurs (le 1er était détaché au quartier-général) ; mais les efforts de l’ennemi les obligèrent à la retraite, le général Cambronne laissé pour mort sur le champ de bataille.

L’Empereur arriva alors au carré du 1er bataillon du 1er régiment de grenadiers. Dans ce fatal moment, il ne restait plus en ordre que les deux carrés de ce régiment, placés, comme il a été dit plus haut, à droite et à gauche de la route. Tout fuyait de toutes parts. Par ordre de l’Empereur, je fis battre la Grenadière ; un assez grand nombre des hommes de la Garde vinrent se rallier à mes carrés qui, de trois rangs qu’ils étaient, se trouvèrent sur huit et dix de hauteur. La batterie de 8 faisait feu, mais n’arrêtait pas le mouvement de l’ennemi. L’Empereur ordonna alors le mouvement de retraite qui eut lieu dans le meilleur ordre, faisant des haltes fréquentes, ou marquant le pas comme à l’exercice pour laisser arriver les dernières faces ou les tirailleurs qui nous couvraient. Plus loin, les deux carrés s’étant réunis sur la route, furent rompus et formés en colonne. L’ennemi suivait, mais sans beaucoup nous inquiéter. Comme le 1er régiment arrivait sur Genappe, une terreur panique avait saisi les soldats du train d’artillerie. Ils avaient coupé les traits de leurs chevaux, renversant leurs pièces et leurs caissons, faisant feu sur nous, de manière à ce que le village et les chevaux se trouvèrent tellement encombrés qu’il fallut tourner le village par sa gauche. Le 1er régiment marcha à travers champs par des sentiers et chemins divers pendant toute la nuit. Arrivé aux portes de Charleroi, nous trouvâmes cette ville tellement encombrée, qu’il fallut que le 1er régiment défilât homme par homme pour la traverser. On se reforma à portée de canon de l’autre côté de le Sambre. Vers midi, on se remit en marche pour se rendre à Beaumont où le général Roguet réunit tout ce qui arriva sur ce point de la Garde, et il fit prendre position le soir, à environ trois quarts de lieue de l’endroit, à ces tristes débris de tous les régiments qui avaient suivi cette même route. Une partie avait pris sur Philippeville.  Le 20 juin, la colonne se dirigea sur Avesnes d’où elle gagna Soissons les jours suivants, en s’arrêtant quelques jours à Laon où se reformait l’armée. La perte du 1er régiment sur le champ de bataille ne fut pas considérable ; il ne perdit du monde que le soir. 

Agréez, mon cher général, mes sentiments les plus dévoués. 

Le lieutenant général commandant la 15èmedivision militaire. 

Signé : PETIT. 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 11 juin, 2019 )

Découvrez un blog dédié à celle qui incarna le rôle de l’impératrice Joséphine dans le film « Austerlitz » d’Abel Gance (1960)…

Publié dans INFO par
Commentaires fermés
( 11 juin, 2019 )

«Mon séjour à l’île d’Elbe», par le commandant Bernard Poli.

Bernard Poli

 Le récit du commandant Bernard (ou Bernardin) Poli (1767-1851) fut publié la première fois dans la revue « Études Corses » en 1954-1955, sous les auspices de Simon Vinciguerra. Le manuscrit original de ces souvenirs se trouve aux Archives départementales de la Corse-du-Sud (cote : FR AD 20A, 1 J2/1)

Voici quelques mots à propos du commandant Bernard Poli, né le 15 avril 1767, à Solaro (Corse).

Les renseignements qui suivent sont extraits de la base Léonore de la Légion d’honneur (dossier LH/2191/52). Le 23 septembre 1805, il est nommé capitaine au Bataillon des Chasseurs Corses du Liamone. Confirmé par décret du 19 juin 1806. Nommé provisoirement chef de bataillon à la suite, le 25 novembre 1807. Nommé chef de bataillon commandant, celui de cinq cents hommes organisé pour le Grand Duché de Toscane le 14 août 1809. Confirmé dans ce grade par décret du 29 juin 1810. Nommé commandant d’armes de quatrième classe au fort de Gavi le 23 décembre 1810. A noter que Poli indique dans ses « Mémoires » que c’est en juin 1812 qu’il prend ce commandement. S’agit-il d’une mauvaise transcription ? Il passe avec le même grade à l’état-major de la 23ème division militaire le 21 juin 1815. Admis au traitement de réforme par décision royale du 8 septembre 1819 à raison de neuf cents francs (jouissance du 1er janvier 1819), le 2 octobre 1819.

Admis à la retraite et inscris sous le n° 19462 pour une somme annuelle de 1440 frs (jouissance du 1er janvier 1825), le 13 avril 1825. Concernant ses blessures, son dossier mentionne les faits suivants : Blessé d’un coup de poignard qui lui traverse le corps le 18 janvier 1808, dans une expédition à Savone, ordonnée par le général Morand, contre des bandits. Blessé le 6 mai 1814, d’un coup de feu au bras droit à Gavi, à l’occasion d’une conspiration organisée par le Maire en faveur des Anglais pour massacrer les Français. Ces états de services sont arrêtés à la date du 22 septembre 1830. Le commandant Poli s’éteint le 12 août 1851. Il était chevalier de la Légion d’honneur par décret du 26 février 1815 ; officier du même ordre depuis le 2 juin 1815 ; hormis les deux dates précédentes, il est à noter que dans son dossier de la Légion d’honneur, Poli, est nommé chevalier pour prendre rang à compter du 30 août 1832.

Ses mémoires relatent les faits suivants : comme il l’indique au début de sa relation, Poli prend le commandement de la place de Gavi (en Corse). Il devra mettre la ville en état de siège face aux menaces anglaises ; il y reste jusqu’à la fin avril  1814. C’est à cette époque qu’il séjourne à l’île d’Elbe. Alors que l’Empereur débarque à Golfe-Juan, Poli arrive à Sari. Il en prend possession au nom de Napoléon. Il va s’en suivre un long soulèvement des Corses vis-à-vis du pouvoir royal. Plus tard, à l’automne 1815, le commandant Poli rencontre le maréchal Murat, de passage en Corse. Il aurait le dépositaire d’un trésor appartenant au roi de Naples. La fin de son récit est consacré aux combats menés en Corse (notamment dans le Fiumorbo (ou Fium’orbu)) face au pouvoir royal incarné par le Marquis de Rivière. Ce dernier sera tenu en échec face à la détermination des troupes de Poli. Le successeur du marquis de Rivière, le général comte Willot conclut une paix honorable et décrète une amnistie générale. Le chef de bataillon Poli quitte la Corse en mai 1816.

Quelques notes, se trouvant entre-crochets ont été ajoutées à ce témoignage.

C.B.

————–

Je débarquai à Porto-Ferrajo [Portoferraio] le 17 mai 1814. L’Empereur ayant quitté sa capitale, je m’empressai de me rendre à la Villa Marciana, sa résidence d’été.

L’Empereur avait fait dresser une tente au-dessous d’un escarpement, au sommet duquel s’élève une chapelle consacrée à la vierge. Cette partie de l’île est connue sous le nom de Madonna del Monte. A peine m’eut-on annoncé, qu’il sortit de sa tente, et nous nous entretînmes pendant plus de quatre heures, allant et venant devant l’entrée.

L’Empereur était agité et impatient. Son désir de savoir ce qui se passait en France d’une bouche non-suspecte, éclatait dans sa personne et dans ses gestes. Sans me donner le temps de terminer mes réponses, il me coupait sans cesse par de nouvelles questions. Enfin, s’apercevant combien cela m’embarrassait et avançait peu les instructions qu’il attendait, il essaya de se  contenir, et s’il m’interrompit quelques fois encore, il me disait aussitôt d’une voix brève et émue : « Continuez, continuez ».

Nous étions dans un moment où ses partisans de France et d’Italie n’étaient pas encore revenus de ce premier coup qui, dans tous les changements de règne, étourdit le parti vaincu. Je n’avais donc rien de bien satisfaisant à lui apprendre, et je n’eus à lui citer que peu d’exemples de dévouement, isolés au milieu du silence presque universel de ses amis.

Néanmoins, cette conversation le laissa plus calme, soit qu’il fut sorti de ces certitudes, soit que, rapportant tel renseignement qu’il venait de recevoir à des faits que je ne connaissais pas, il entrevit des espérances qui devaient demeurer inconnues pour moi.

Celui qui aurait alors jugé des vues secrètes de Napoléon sur sa vie extérieure, l’aurait cru fort satisfait de sa nouvelle situation.

Qu’il eut déjà combiné dans sa tête des projets sur la France au moment où j’arrivai, cela n’est pas douteux ; mais ce qui est encore plus certain, c’est que rien ne trahissait sa pensée, et que pour ses amis et ses confidents les plus intimes, elle ne se révélait par aucun signe. On aurait dit, au contraire, que charmé de sa résidence, il n’avait d’autre souci que d’en jouir paisiblement.

Il semblait s’être parfaitement accommodé de son petit royaume : il en prenait les affaires au sérieux ; il formait des projets d’embellissement pour sa capitale; il perçait des routes; il publiait des décrets. [Sur l’œuvre accomplie par Napoléon durant son exil elbois, lire « Le Registre de l’île d’Elbe. Lettres et Ordres de Napoléon 1er. Publiés par L.-G. Pélissier », A. Fontemoing, Éditeur, 1897]

Les espions de la Sainte-Alliance se laissèrent prendre à cette simplicité d’existence; ils ne virent plus dans Napoléon qu’un homme content de s’être débarrassé d’immenses soucis et d’un fardeau trop lourd pour ses épaules. Sans doute, ils écrivaient à leurs cours dans ce sens; et il fit si bien qu’il parvint à endormir tout le monde dans une complète sécurité.

En attendant, les négociations se nouaient avec la France. Les corsaires de l’île d’Elbe, sous pavillon au champ blanc semé d’abeilles, abordaient les côtes de la Provence et de la Corse, ne manquant jamais de rapporter des renseignements utiles et des dépêches secrètes.

Parmi cette foule d’officiers de tous grades qui avaient suivi l’Empereur à l’île d’Elbe et qui y touchaient leur solde sur sa cassette particulière, le capitaine de marine Pontier avait été choisi pour ces sortes d’expéditions.

C’était lui que regardait l’exécution des services de ce genre. Il est vrai que l’Empereur, pour déconcerter ses ennemis, feignit de s’être épris tout à coup d’une passion immodérée pour les huîtres : à Porto-Ferrajo [Portoferraio] on manquait d’huîtres : c’était là une grande privation pour lui. Il était bien extraordinaire que l’île d’Elbe, qui produit tant d’excellentes choses n’eût pas seulement des huîtres à fournir à la table de son souverain. Napoléon était un maître absolu : au Louvre [l’auteur veut dire au palais des Tuileries] comme à Porto-Ferrajo [Portoferraio], huîtres ou autres choses, quand il exprimait un désir, il fallait obéir et le satisfaire ; mais quel parti prendre ? Alors, comme par hasard, quelqu’un avança qu’il existait en Corse une grève où les huîtres abondaient miraculeusement.

Cet indice fut comme un trait de lumière; l’Empereur se montra disposé à attendre un peu, et il fut décidé que le capitaine Pontier irait deux fois par semaine charger des huîtres près d’Aléria, à l’étang de Diana, lieu où gisent encore les ruines d’une ville romaine.

Le corsaire revenait chargé d’huîtres et de poissons excellents ; il en jetait à pleines  cales sur les quais; on en faisait des réserves autour de la citadelle; on affectait de combler de ces bivalves le port et les fossés; ce que  nous ne mangions était effarant à voir.

Mais comme on pense bien, ce  n’était là qu’un moyen de cacher la mission secrète de Pontier, lequel après avoir pris terre à Aléria, se rendait à Cioti, dans le canton de Moriani, auprès de Madame Cervoni qui recevait les dépêches de France sous son couvert, et les transmettait à l’Empereur par l’entremise du hardi capitaine.[« Une dame Cervoni, patriote corse, se prévaudra plus tard d’avoir eu vent d’une expédition que Bruslart [gouverneur royaliste de la Corse] projetait en janvier [1815], et de l’avoir fait échouer avec un groupe de partisans en s’opposant de vive force à l’embarquement », écrit Guy Godlewski dans fameux ouvrage sur le séjour elbois de l’Empereur]

Aux premiers jours de février 1815, la tentative sur la France était encore un secret pour tout le monde; des quatre personnes que l’Empereur avait admis à confidences, sans caractère officiel, étaient Antonio Sisco, négociant, chef d’escadron de cavalerie ; le juge Poggi, espèce de ministre occulte [Pons de l’Hérault dans ses « Souvenirs », écrit à propos de ce dernier : « …il était juge et il avait été nommé par l’influence de Lucien Bonaparte », avant d’ajouter que ce personnage fut d’abord suspect à l’Empereur avant de gagner peu à peu sa confiance. Napoléon le « chargea de la police d’intimité »]; M. Proux, chef d’escadron de cavalerie, et moi ; nous étions les deux seuls avec Poggi, qui en connaissions quelque chose ; encore faut-il dire que nous ne savions qu’une faible partie de ce qu’il méditait.

Je ne crois pas me tromper en avançant que ni sa mère, ni sa sœur, ni MM. Bertrand et Drouot, ne furent instruits avant nous. Je commençais à être tout à fait initié que le général Drouot me disait encore, sur quelques propos vagues que je lui avais tenus, que la France qui commençait à respirer après tant de désastres, n’avait besoin que de repos. Drouot tenait sans doute le même langage à l’Empereur avec la noble franchises qu’on lui connaît, ce qui faisait que craignant peut-être cette opposition toute française, il n’avait pas jugé à propos de leur en parler. Cette réserve de l’Empereur, si tant est que les indices sur lesquels je m’appuie ne me trompent pas, ne saurait diminuer en rien l’idée qu’on s’est formée de l’amitié qui unissait ces grands personnages à Napoléon. Admirateur passionné de leur beau dévouement, je n’irais pas faire mentir l’Histoire au profit de mes observations. Seulement, je constate cette réserve de l’Empereur pour montrer à quel point il était maître de lui-même, ne révélant de ses projets à ses plus dévoués amis que ce qu’il fallait en dire pour réussir.

Le premier plan arrêté par l’Empereur consistait à opérer un débarquement entre Gênes et Savone, de traverser le mont Ferrat, en passant sur la droite d’Alexandrie, de se rendre à Milan, puis de surgir sur les Alpes, et du haut du Simplon, ayant à sa droite la France et à  sa gauche l’Italie, de faire un appel à l’armée française et à tous les cœurs dévoués à sa cause. C’était là une idée digne de lui: peut-être ce projet eut-il été préférable à l’autre. [Poli est le seul à évoquer ce projet inédit. Quant au trésorier Peyrusse, il écrit à la même période : « Le Roi de Naples était en Italie en armes ; certains préparatifs pouvaient nous faire croire que Sa Majesté irait se joindre à lui … »]

Murat n’aurait pas attaqué l’Autriche au moment où l’Empereur aurait essayé une négociation avec elle. Et le rôle moins hostile de l’Autriche aurait incontestablement changé la face des affaires. L’Empereur m’avait chargé de la prévenir à Gênes. Je devais préparer les esprits et y nouer des intelligences avec des hommes puissants ; les relations que je m’étais créées dans le pays pendant mon commandement de Gavi, la connaissance que j’avais acquise des ressources de la localité, l’engagèrent à me confier cette mission.

L’expédition que je devais conduire était prête; les vaisseaux armés. Je n’attendais plus que l’ordre du départ, lorsque l’arrivée de quelques personnages mystérieux à l’île d’Elbe vint renverser tout à coup ce projet et tourna les idées de l’Empereur d’un autre côté. [Encore une précision inédite]

Il n’était sorte de précautions que nous ne prissions à l’île d’Elbe, autant pour dérouter les surveillants que pour déjouer la trahison.  Je ne pense pas, pour ce qui est de la sûreté de sa personne, qu’elle put courir aucun danger. Allait-il se promener à la campagne, des hommes sûrs veillaient sur lui incessamment. Des promeneurs, en apparence indifférents, le suivaient de loin en loin sans jamais le perdre de vue. Nous étions surtout d’une intolérance excessive envers toutes les personnes qui débarquaient dans l’île.

Sur ce point, cependant, notre vigilance à moi et à quelques autres fut complètement déjouée par les soins mêmes de l’Empereur. C’était M. Sisco qui, de longue main avait l’entière possession de ces sortes de confidences. Ce digne homme, à qui l’Empereur confiait une foule d’affaires d’intérêt privé, méritait bien sa confiance.

J’ai dit que l’Empereur se posant comme le centre d’une vaste ramification d’intrigues, ne livrait tout juste un secret que ce qui était proportionné à l’utilité et au genre de service qu’on pouvait rendre. Ainsi, je connaissais des secrets que Sisco ignorait, mais il en savait qui m’étaient inconnus. De ce nombre était l’arrivée de certaines personnes venant de France et d’Italie et communiquant secrètement avec l’Empereur.

Le moyen employé à cette occasion était encore assez singulier. J’avis observé que, si nous étions alertes à courir au bureau de la santé, à l’arrivée, je ne dis pas seulement des navires, mais des moindres barques, M. Sisco n’était pas moins prompt que nous à remplir ce devoir que je croyais purement officieux de sa part comme de la nôtre. Je m’étonnais toujours de la sévérité inouïe de l’administration. Pas un navire qui ne fut mis ne quarantaine comme si la fièvre jaune ou la peste eussent régné sur le continent. Pis une chose qui ne m’étonnait pas moins, c’était le grand nombre de relations de M. Sisco avec tous les ports de l‘extérieur.

Sitôt les premières informations prises par les officiers de la santé, M. Sisco ne manquait pas jamais d’adresser cette question  au patron du navire : « N’avez-vous rien pour M. Sisco le Banquier ? »

Assez souvent, le Capitaine répondait : « Oui, j’ai quelque chose ; una scatola (un coffre), deux, trois, à l’adresse de M. Sisco ».

Je ne comprenais rien à ces envois. Mais lorsque la marche des événements eut rendu notre intervention indispensable, nous apprîmes, M. Proux et moi, tout le mystère de la scatola. La scatola n’était autre que l‘annonce d’un passager de marque et dont l’arrivée devait rester inconnue. M. Sisco faisant son profit de l’avertissement en allait rendre compte à l’Empereur.

C’est alors que nous nous trouvâmes à même de juger des précautions apportées au débarquement de ces personnages. Ils descendaient à terre au milieu de la nuit quand les portes de la ville étaient fermées. On les faisait longer en silence les remparts extérieurs et l’entrée au Palais avait lieu par la petite porte des écuries, qui donnait sur la campagne.

La première personne que j’introduisis de la sorte, un mois environ avant le départ de l’île d’Elbe, se promenait sur le rivage quand nous arrivâmes. Elle était affublée d’un grossier cabau de matelot dont le capuchon lui couvrait tout le visage. Sans mots dire, durant tout le trajet, nous parvînmes avec   le visiteur silencieux dans le corridor du Palais. L’Empereur, qui attendait dans un salon du rez-de-chaussée, s’avança d’un air empressé, prit son hôte par la main, et en nous souhaitant le bonsoir, ferma sa porte à double tour.

Le lendemain, à la même heure, nous reconduisîmes le personnage par les mêmes chemins ; nous montâmes un navire du gouvernement qui prit le large vers un point où nous devions rencontrer un brick qui croisait dans le détroit de Piombino. Sitôt que les deux navires furent en vue l’un de l’autre, le brick mit ne travers ; nous tînmes la proue sur lui et en peu de temps nous nous trouvâmes bord à bord.

Ce ne fit qu’au moment de la séparation, en serrant dans nos mains une petite main délicate, quand nous nous entendîmes enfin prononcer quelques mots de remerciements et, qu’à la lueur d’un fanal, le dérangement du capuchon nous eut montré un visage tel qu’on n’en trouve pas d’ordinaire sous la lourde peluche des cabaus, que nous reconnûmes dans notre compagnon une jeune femme.

Je n’ai jamais su le nom de cette dame. Le déguisement qu’elle affectait prouvait qu’elle tenait beaucoup à n’être pas reconnue. Sous le premier vêtement, dont j’ai parlé, elle portait encore un costume de poissonnière marseillaise ; j’en jugeai par cette ample coiffe de mousseline que les femmes de ce pays appellent si improprement une coquette, et dont elle avait ajusté les bandes autour de sa tête. Nous ne revenions pas de notre surpris, ce qui n’empêcha pas M. Proux de s’écrier tout de suite : « Je m’en étais douté ! » [Qui peut être cette femme qui arrive donc vers la fin janvier 1815 à l’île d’Elbe ?]

Ce qui n’est pas douteux, c’est l’adhésion de nos mais de France que cette dame vint décidément porter à l’Empereur. A dater de cette entrevue, il n’hésita plus à se confier à sa fortune. Pour ce qui est du message qui le détourna de son projet sur gênes, il avait été confié à deux jeunes gens, prétendus matelots, que nous introduisîmes avec le cérémonial ordinaire. Ils arrivèrent douze jours après la dame étrangère et au moment où j’attendais d’heure en heure l’ordre de mettre à la voile.

Ils séjournèrent quarante huit heures au Palais. Mais, en nous quittant, moins discrets que le dernier personnage, ils nous embrassèrent, et l’un d’eux nous dit avec exaltation : « Adieu mes amis, jusqu’au revoir en France dans moins d’un mois ! » Ce jeune homme, que nous connaissions fort bien cette fois, était le fils d’un Maréchal de France ; on me permettra de ne rien dire de plus.[C’est parmi les fils des maréchaux de France après l’Empire qu’il faut chercher]

Le lendemain, à dix heures du soir, l’Empereur me fit appeler. Sa chambre n’était éclairée que par un seul flambeau placé sous le manteau de la cheminée. Je vis par cet indice qu’il s’agissait d’une communication grave; c’était du moins son usage, avec moi, d’éclairer ainsi l’appartement qu’il destinait à quelques secrète entrevue. Il m’annonça l’abandon de l’expédition d’Italie, et alors il me développa son nouveau plan sans réserve. Il me détailla avec son extrême sagacité les chances de succès ou de revers qu’il pouvait rencontrer dans sa marche sur Paris. Il fit la part des hommes et des choses ; des adhésions ou des résistances avec une sûreté de coup d’œil prophétique. Mais les revers pouvaient arriver ; en cas de désastre il faillait se ménager un retraite en lieu sûr. Il avait songé à la Corse. C’était dans nos montagnes qu’il devait se retirer et si son étoile le trahissait : « Seize mille hommes », me dit-il, « se jetteront avec moi en Corse ; et avec seize mille hommes, on peut tenir en Corse une éternité. » [Aucun mémorialiste de l’île d’Elbe n’a évoqué ce projet. Peyrusse rencontre l’Empereur vers la même heure. Ecoutons-le : «Vers dix heures du soir, je fus mandé dans le cabinet de Sa Majesté; il ne me fut pas difficile de m’apercevoir de ses projets futurs. – « Etes-vous prêt ? Peyrousse. » Ma réponse ne se fit pas attendre. – « La frégate me gêne ; mais tout annonce qu’elle lèvera l’ancre demain ; laissez un peu d’argent pour les troupes que je laisse à Lapi (qui devait commander l’île). Donnez-lui votre caissier et soyez prêt à faire embarquer toutes mes affaires. » Sa Majesté me congédia ; je fus toute la nuit dans une vive agitation ; il fallait tout abandonner pour ne songer à prendre avec moi que ma comptabilité, mes registres et le Trésor de Sa Majesté.] 

Que n’a-t-il suivi cette première inspiration ? Et pourquoi Dieu ne l’a-t-il pas détourné de se mettre à la merci de l’Aristocratie britannique ?

Ma mission était d’aller révolutionner la Corse, d’y soulever le peuple et d’y proclamer son gouvernement. A cet effet, l’Empereur avait nommé un comité composé des corses qui l’avarient suivi à Porto-Ferrajo [Portoferraio] et dont il connaissait le dévouement et l’influence[1]. Après m’avoir détaillé minutieusement les devoirs de ma commission, il me demanda si ce parti me convenait.

« Sire, lui dis-je, j’avoue que j’aimerais mieux vous suivre en France, et y partager vos dangers ; mais la nécessité parle, et il ne me reste qu’à vous exprimer ma reconnaissance pour la confiance que vous mettez en moi. »

Dès ce moment, je n’attendis plus que le moment de partir. Enfin, l’heure arriva pour l’Empereur de quitter l’île d’Elbe. Dans la matinée de ce jour-là, il fut sombre et triste. Je l’avais rarement vu aussi soucieux. Attribuant sa mauvaise humeur à la présence d’une frégate anglaise arrivée inopinément dans le port, je me hasardai à lui dire : « Sire il ne faut pas que cette frégate vous chagrine; donnez-m’en l’ordre, et dans une demi-heure elle est à nous. » [Le trésorier Guillaume Peyrusse mentionne à la date du 7 décembre 1814 un changement du caractère de Napoléon suite à la visite d’un étranger dans l’île. Quelques heures après, ce dernier revient dormir à bord du navire qu’il l’a emmené. Le valet de chambre Louis Marchand remarque (après le 8 janvier 1815) que l’Empereur était silencieux et réfléchi. Enfin, c’est de nouveau Peyrusse qui décrit Napoléon « fortement préoccupée », à la date du 22 février 1815]

Il se mit à rire : « Et comment ferais-tu pour la prendre ? » me dit-il. Je lui expliquai ce que j’aurais fait ; il me dit alors de me rassurer ; cette frégate, ajouta-t-il, ne l’inquiétait pas, et j’allais la voir partir à onze heures. En effet, la frégate anglaise quitta le port comme il l’avait dit.

Depuis le matin, l’expédition n’étant plus un mystère pour personne, une foule immense de peuple encombrait la plage et remplissait l’air de ses acclamations. Chacun montait à bord du brick l’Inconstant pour féliciter l’illustre passager. Le pont était couvert de monde.

Le 26 février, à six heures du soir, l’Empereur donna l’ordre de tirer les ancres ; le navire s’ébranla et, tandis que les visiteurs descendaient à terre, m’ayant pris à part, il me serra la main et me dit ces paroles, les dernières, hélas ! que j’ai entendues sortir de sa bouche : « Va e fa bene ; e ritorna a trovarmi in Parigi » (« Va et fais bien, et reviens me trouver à Paris »).  

Nos ordres étaient de ne mettre à la voile que lorsque sa flottille aurait disparu. Le lendemain matin, les voiles se dessinaient encore à  l’horizon ; nous ne bougeâmes pas ; mais, à onze heures, tous les vaisseaux ayant doublé l’île de Capraia, tout étant prêt, nous dîmes adieu à l’île d’Elbe.

——–

Quelques sources sérieuses sur l’île d’Elbe.

Guy Godlewski, « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe. Préface de Marcel Dunan », Hachette, 1961, 284 p. (Réédité en 2003 aux éditions Nouveau Monde).

Baron Guillaume Peyrusse, «  Mémoires, 1809-1815. Edition présentée, complétée et annotée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018.

Louis Laflandre-Linden, « Napoléon et l’île d’Elbe », La Cadière d’Azur, Editions Castel, 1989, 350 p.

« Napoléon, empereur de l’île d’Elbe. Souvenirs & Anecdotes de Pons de l’Hérault. Présenté et annoté par Christophe Bourachot », Les Éditeurs Libres, 2005, 416 p. (A compléter par l’ouvrage du même auteur :  « Mémoire aux puissances alliées… », Alphonse Picard et Fils, 1899,374 p.)

On consultera également les témoignages de Louis Marchand, le fidèle valet de chambre de l’Empereur, et celui de Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali.


[1]  Note insérée dans la version parue dans la revue « Etudes Corses » : Cette phrase est écrite dans la marge. Elle remplace un passage légèrement barré dans le texte, et ainsi rédigé : « J’avais sous mes ordres trois navires chargés d’armes et de munitions. Une junte, composée de membres choisis parmi les plus fidèles à Porto-Ferraio [Portoferraio], montait sur la flotte avec moi; de plus, j’étais muni de pleins pouvoirs pour la réunion des notables de l’Ile qu’il m’avait désignés comme devant faire partie du gouvernement provisoire. Le capitaine Pontier était l’amiral de notre flottille » 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 10 juin, 2019 )

La montre du général Bonaparte…

Publié dans INFO par
Commentaires fermés
( 10 juin, 2019 )

Un inédit du baron FAIN: le voyage d’AUSTERLITZ (Septembre 1805-Janvier 1806).

austerlitz.jpg

Agathon-Jean-François FAIN (1778-1837), attaché aux bureaux de Maret par Napoléon qui l’avait remarqué à ceux de la Convention et du Directoire, devenu en 1806 secrétaire-archiviste de l’Empereur, puis son premier secrétaire à la place de Ménéval de 1813 à l’Abdication comme aux Cent-Jours, entre temps nommé baron et maître des requêtes, mort grand officier de la Légion d’honneur, a publié sous la Restauration des « Manuscrits » qui constituèrent à l’époque les premiers documents historiques émanant de la Chancellerie impériale[citons ceux de « 1812 » , de « 1813 » et de « 1814 », publiés sous la seconde Restauration]. Ses « Mémoires », édités par ses arrières-petits-fils en 1908 [parus chez Plon], sont le témoignage le plus précieux et le plus révélateur des méthodes de travail. Mais à côté du haut fonctionnaire, il est attachant de découvrir l’homme. 

Marcel DUNAN   

Témoignage publié dans la « Revue de l’Institut Napoléon », (janvier-avril 1952)  

Comme on peut le voir, Fain a rédigé ce « Journal » à l’intention d’une femme. Est-ce son épouse ? Une sœur ou une parente ? Rien ne l’indique. Le napoléonien d’aujourd’hui se doit de savoir que les excellents « Mémoires » du baron Fain, publiés chez Plon en 1908, la première fois, ont été réédités en 2001 chez Arléa (Présentation et notes de Christophe Bourachot). 

——————–

Strasbourg, le 7 vendémiaire, an XIVL’Empereur est parti ce matin pour l’armée.

Nous avons de notre côté effectué le passage du Rhin, mais bientôt après, en gens qui savent vivre, nous avons repassé le fleuve pour nous rapprocher  du dîner. 

Strasbourg, le 16 vendémiaire. L’Empereur est déjà à plus de soixante-dix lieues de nous. Nous prenons un avant-goût de l’Allemagne en ne quittant pas le théâtre allemand. 

Strasbourg, le 19 vendémiaire. Je viens de faire visite à Mme de Lavalette qui est ici avec l’Impératrice ; elle m’a dit mille choses aimables pour toi. Le froid et le mauvais temps ont remplacé ici le petit été qu’on nous avait ménagé pour notre arrivée ; adieu les promenades ! La guerre est vivement allumée et l’on se bat ferme.

D’après les premières manœuvres, il y a des connaisseurs qui pronostiquent déjà que l’Empereur sera encore plus étonnant dans cette campagne que dans les précédents. Les chevaux pris sur l’ennemi commencent à arriver : pour trois louis, on peut avoir un bon cheval. 

Strasbourg, le 28 vendémiaire. Au moment où j’y pensais le moins, on m’a reçu maçon dans une loge qui suit la cour. Les banquets et les séances maçonniques nous donneront-ils quelques distractions ? 

Strasbourg, le 30 vendémiaire. Nos loges se succèdent sans interruption : hier nous avons reçu Mme de Lavalette. Vendredi nous aurons la loge présidée par l’Impératrice elle-même.

Maintenant nous sommes tous maçons jusqu’au petit Joanne. 

Strasbourg, le 3 brumaire. Nous sortons d’une fête charmante que la Loge vient de donner à l’Impératrice. Le banquet était très bon et pour les maçons, c’est tout.

L’esprit est bien aussi quelque chose, aussi Etienne a-t-il su égayer la fête par des couplets très jolis. Nous nous faisons désirer : nous étions invités hier au bal chez l’Impératrice, mais nous n’avons pas pu y aller. 

Strasbourg, le 4 brumaire. L’ordre est enfin venu de nous rendre à Munich en Bavière. Le courrier est arrivé ce soir et nous partons cette nuit. Je t’écris à la hâte au milieu des embarras d’un déménagement si précipité. Au surplus l’armée va si vite que quand nous serons à  Munich, nous nous trouverons encore sur les derrières, comme nous étions à Strasbourg. 

Munich, le 8 brumaire. En quittant Strasbourg nous avons d’abord traversé toute la Souabe ; nous avons vu successivement les jolies villes de Rastatt et de Stuttgart et après avoir tourné la fameuse Forêt Noire, nous sommes arrivés à Ulm où  huit jours auparavant, trente mille autrichiens avaient mis bas les armés.

Les routes autour de cette ville étaient encore jonchées de fusils autrichiens et de casquettes. Enfin, après trois jours et trois nuits de route, nous sommes entrés dans cette belle capitale de la Bavière : mais l’Empereur n’y était déjà plus.

Il courait après les Russes qui venaient de se présenter pour dégager les Autrichiens. M. Maret dans son ardeur s’était lancé tout seul à la suite du quartier-général ; nous autres, qui restons ici sans trop savoir ce que nous allons devenir, nous sommes provisoirement recueillis chez M. de Talleyrand… 

Munich, le 11 brumaire. Il faut partir. Nous étions pourtant dans un bien bel hôtel à Munich, mais nous le quittons avec bien de l’empressement pour nous rendre à Braunau en Autriche où M. Maret est déjà. Nous allons y coucher sur la paille et nous y portons notre pain : belle perspective ! 

Braunau, le 16 brumaire. Nous allons marcher aujourd’hui et demain sur la route de Vienne. Nous devons être après-demain à Lintz. Nous venons de traverser la Bavière ; nous sommes en Autriche au milieu de l’armée. Ta dernière lettre m’a été remise au moment où nous étions embourbés et où je poussais à la roue pour gravir une haute montagne.

Nous n’avons pu arriver jusqu’ici qu’en forçant de pauvres paysans à nous fournir onze chevaux par voiture et nous leur avons fait faire vingt-deux lieues sans dételer. La poste n’a plus de chevaux, à la guerre comme à la guerre ! Tout cela est un peu différent de nos manières de Paris. 

Lintz, 18 brumaire an XIV. Comme nous arrivions dans cette ville, l’armée en partait pour aller en avant. L’Empereur est déjà au couvent de Moelk et l’on prétend que notre avant-garde est à Saint-Hippolyte, à seize lieues de Vienne. Nous allons nous dépêcher d’expédier la besogne que l’on nous a laissée ici et nous partirons aussitôt après pour aller rejoindre le quartier-général. Depuis que nous avons quitté Munich notre marche est tout à fait militaire.

On va au pas ; deux chasseurs d’escorte protègent nos voitures, ils ont la carabine au poing ; viennent ensuite les deux berlines tirées par des chevaux de paysans mis en réquisition ; à la portière du Ministre est le maréchal-des-logis qui commande l’escorte, et derrière les voitures sont nos chevaux de selle bien équipés, avec les pistolets chargés dans les fontes et tout prêts pour être montés par nous si nous avions quelque sujet de quitter nos voitures.

La marche est fermée par une charrette de paysans qui porte nos plus gros bagages, nos vivres et le fourrage des chevaux. C’est ainsi que nous cheminons à travers des villages pillés et presque déserts ; à la couchée nous jetons des matelas sur le carreau et nous par-dessus. Voilà quatre jours que je n’ai quitté ni bottes ni éperons sans être trop fatigué ; tout cela est très supportable et je me porte à merveille ; pour achever le tableau au risque d’être grondé, je te dirai que je fume la pipe comme un caporal et que j’ai laissé pousser mes moustaches.

Aujourd’hui, nous logeons chez l’Evêque de Lintz ; il y aura plus de cérémonies et je coucherai entre deux draps. 

Enns, près Moelk, 20 brumaire an XIV. Nous cheminons toujours sur la route de Vienne. Un courrier passe et je lui glisse ce billet. 

Du Palais de Schönbrunn, près Vienne, 24 brumaire. Depuis quatre jours, nous n’avons pas couché dans une maison habitée. Tous les villages de la route sont déserts, ni fourrage, ni pain. Le soir à défaut de logement on bivouaque dans la voiture.

Voilà la vie que nous menons depuis huit jours. Hier, nous n’aurions pas soupé si les chasseurs de l’escorte n’avaient pas été enlever un moutons à deux lieues de la route. Le cuisinier eut à tirer pour nous des côtelettes et un gigot, le reste a fait faire bombance à la caravane. Mais enfin dieu soit loué ! Le désert est passé ! Et nous voici dans la terre promise, nous sommes à Vienne.

C’est-à-dire l’armée y est, mais nous on nous retient à la porte. L’Empereur s’est arrêté dans le palais d’où j’écris, qui est loin de Vienne comme l’Ecole Militaire l’est loin de Paris [cette institution se trouvait à l’époque hors des murs de la capitale], et nous y voilà casernés à notre grand regret.

Si je parviens à m’échapper, je ne manquerai pas d’y aller fourrer le nez comme les autres. 

Vienne, mardi 28 brumaire an XIV. L’Empereur ayant quitté Schönbrunn pour aller battre les Russes, rien ne nous retient plus dans ce [illisible], et nous avons fait aussitôt notre grande entrée à Vienne. On nous attendait dans le Palais impérial, on nous a logés dans les petits appartements de l’empereur et c’est moi qui a l’honneur de coucher dans son lit.

Vienne est une ville superbe, cinq grands théâtres y sont ouverts tous les soirs. 

Vienne, 2 frimaire an XIV. L’Empereur a repoussé les Russes jusque sur l’extrême frontière de  la Moravie. On parle de son retour et alors il nous faudra quitter Vienne pour aller monter la garde au triste château de Schönbrunn, nous sommes pourtant fort bien ici. L’empereur d’Autriche nous fait servir une table qui est commune aux deux ministres, MM. de Talleyrand et Maret, et à leurs secrétaires. Nous vivons donc ainsi tous ensemble et les soirs nous allons au spectacle ; les loges de l’empereur d’Autriche nous y sont toujours réservées.

Une chose à remarquer, c’est que les viennois en signe de tristesse s’abstiennent de fréquenter les lieux publics ; il n’y a que des Français au parterre. 

Vienne, le 8 frimaire. On parle beaucoup de négociation. Il faut espérer qu’on finira par s’entendre, et que cette campagne la plus brillante sera en même temps la plus courte. En attendant nous tuons le temps, le matin à voir les établissements de la ville et le soir à courir les spectacles. La troupe la plus savante est bien certainement la troupe italienne. Nous avons rencontré ici trois talents plus forts que ce que nous avons pu entendre en Italie : Crescentini, Mme Botta et Mme Canepi.

Tout cela est fort beau, mais le théâtre du Boulevard qui ne représente que des mélodrames [illisible] la pantomime est de tous les pays et j’entends au moins quelque chose à cette langue-là. T’ai-je marqué que j’avais trouvé ici le marin Grivel qui vient manœuvrer sur le Danube ? Ma patience commence à se lasser cette bureaucratie vagabonde. Voilà trois ans que je vis sur les grandes routes ; c’est assez pour ma part, et je commence à devenir trop vieux pour n’être que l’aide de camp d’un Ministre. 

Vienne, le 11 frimaire. Nous sommes toujours ici dans la même manière de vivre. Cependant les négociateurs qui arrivent vont faire prendre à nos dîners un apparat plus imposant ; ils viendront tous les jours manger à la table de nos ministres. 

Vienne, le 15 frimaire. L’Empereur vient de remporter une victoire signalée sur les Russes à trente-six lieues d’ici. Il paraît que les ennemis sont dans une déconfiture complète. Les deux empereurs d’Autriche et de Russie étaient en personne à la bataille. 

Vienne, le 15 frimaire. La grande victoire est déjà suivie d’un grand avantage. L’empereur d’Autriche est venu voir le nôtre aux avant-postes. Il a obtenu qu’on ne se battrait plus et qu’on laisserait les Russes retourner chez eux.

Ainsi il y a déjà armistice et M. de Talleyrand vient de partir à l’instant pour aller achever le traité.

T’ai-je dit qu’à vienne l’on ne connaissait plus l’argent ? Le commerce ne s’y fait plus qu’avec du papier et nous autres Français nous sommes tout étonnés de nous retrouver au temps des assignats. 

Brünn, le 19 frimaire. J’ai été hier sur le champ de bataille. Quel triste, quel horrible spectacle ! Voilà huit jours que l’on enterre [les morts] et la plaine est encore couverte de cadavres. Cette plaine a plus de quatre lieues de gauche à  droite. Nous l’avons parcourue à cheval et nous avons été ensuite dîné à Austerlitz, petite ville qui donne son nom à la bataille.

J’ai ramassé sur le champ de bataille un plumet noir des chevaliers-gardes et un livre de prière tartare. Je les rapporterai comme trophées et souvenirs du premier champ de bataille que j’ai eu sous les yeux. Puisse-t-il être le dernier ! On assure que l’Empereur retourne demain à Vienne. 

Schönbrunn, le 26 frimaire. Nous ne savons pas encore si la paix se fera. Les allemands sont si longs à tout qu’il faudra peut-être attendre quinze jours pour en tirer un oui ou un non… 

Münich, le 3 janvier 1806.  Je pouvais partir l’un des premiers ; je ne l’ai pas fait, pour montrer du courage jusqu’au bout et faire bien les choses jusqu’à la fin ; mais c’est mon dernier effort et la Secrétairerie d’Etat ira désormais se promener sans moi. 

Münich, le 7 janvier 1806.  Sais-tu qui nous accroche ici ? C’est le mariage du Prince Eugène avec la demoiselle de Bavière [la princesse Catherine de Würtemberg]. On nous fait faire ici les fonctions de notaire et de greffier de l’état-civil, çà me vaudra une petite tabatière sur laquelle il y aura de la poussière de diamant que tu gratteras ; voilà tout ce que je peux te dire sur la cause de notre ennuyeux retard. 

Münich, le 13 janvier 1806.  A quoi bon t’écrire ? Si je pars, j’irai plus vite que ma lettre, oui, mais il faut faire de la contrebande et sous ce respectable cachet, tu trouveras trois robes anglaises. Stuttgart, capitale du royaume de Würtemberg de nouvelle fabrique, le 19 janvier 1806. 

Encore trente-cinq lieues et nous serons en France. Quand le nouveau roi nous aura fait tous ses remerciements, nous ne nous arrêterons plus, et le 25 ou le 26 janvier, au plus tard, nous serons à Paris. 

Baron FAIN. 

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 10 juin, 2019 )

Retour sur le témoignage du médecin anti-bonapartiste Tyrbas de Chamberet…

Tyrbas

On sait que les témoignages de membres du Service de santé, sous l’Empire, sont très souvent d’excellente qualité. Leurs auteurs possèdent toujours un sens développé de l’observation et une instruction permettant de les transcrire d’une façon précise. C’est le cas de Joseph Tyrbas de Chamberet (1779-1870) avec ses « Mémoires » qui étaient jusque là inédits. L’auteur sera notamment en Espagne, où il dépeint avec réalisme la misère qui règne dans les hôpitaux militaires, les concussions de certains fonctionnaires qui détournent argent et vivres à leur seul profit, laissant les malades sans confort, sur leur lit de douleur, rongés par la vermine. En 1815, Tyrbas de Chamberet fait partie de la 9ème division d’infanterie-2ème corps général Foy- et participe à la campagne de Belgique. Il est présent à la bataille de Waterloo mais il se trouvait « derrière les lignes de troupes dans une grande ferme sur la route même de Bruxelles, où l’on avait établi l’ambulance du quartier-général ». Le médecin raconte durant cette campagne, deux anecdotes ; la première se situe le 16 juin 1815 ; l’auteur est alors impressionné de voir « un malheureux soldat, qui depuis deux jours, gisait au beau milieu de la route, dont le sol était défoncé par la pluie et le passage de la cavalerie et l’artillerie de l’amère, dans une mare de boue. Il avait plusieurs membres défoncés et pilés par les chevaux et les fourgons qui étaient passés sur lui, il ne pouvait ni parler, ni remuer » (p.154). Plus loin, Tyrbas de Chamberet, raconte que Jérôme, frère de l’Empereur, passant à côté d’un prisonnier anglais (nous sommes sans doute le 19 juin 1815) et jugeant qu’il n’avançait pas assez vite l’abat froidement d’un coup de pistolet (p.164). Ce fait, réel ou inventé, auquel l’auteur n’a pas assisté visuellement, vient alimenter son anti-bonapartisme virulent. Ce ressentiment finit par nuire à cet intéressant témoignage, tellement Tyrbas de Chamberet « assomme » le lecteur par la lourdeur de ses réflexions répétitives, se plaisant à appeler l’Empereur, « Bonaparte » et à le qualifier de « tyran » toutes les deux pages !

On regrettera aussi la légèreté de l’appareil critique, certaines dates ou noms de lieux inexacts énoncés par Joseph Tyrbas de Chamberet et qui auraient méritées d’être corrigées.Après la chute de cet Empire que l’auteur exècre tant, il est nommé professeur de médecine à Lille puis en 1831, il est envoyé en Pologne afin d’étudier une maladie qui ravage ce pays : le choléra. Il terminera sa carrière comme gouverneur du Val-de-Grâce.

Sur ce personnage on lira en complément deux notices (accessibles sur internet) le concernant :

« Notice biographique sur J.-B. Tyrbas de Chamberet », par M. le médecin-inspecteur Laveran, membre du conseil de santé des armées, in « Recueil de Mémoires de médecine… », Tome XXIV, IIIème série, Victor Rozier, Éditeur, 1870, accessible via le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France.

« Jean-Baptiste Tyrbas de Chamberet (1779-1870), médecin militaire, acteur et témoin de son temps », in « Histoire des Sciences médicales, tome XLIII, n°2, 2008 », accessible sur l’excellent site de la BIUM :  http://www.biusante.parisdescartes.fr/

Joseph TYRBAS de CHAMBERET, « Mémoires d’un médecin militaire. Présentés et annotés par Erwan Dalbine », Editions Christian, 2001, 266 pages.

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
12345...97
« Page Précédente  Page Suivante »
|