( 12 mai, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (V)

Sainte-Hélène 2

VIII – DIVERSES CIRCONSTANCES RELATIVES A L’EMPEREUR

Je vois souvent l’Empereur se promenant dans son jardin, toujours dans son costume habituel. Tout le monde a l’ordre de se retirer dès qu’on l’aperçoit pour ne pas le troubler dans ses méditations ou dans la crainte de l’importuner. Les sentinelles, elles-mêmes, s’éloignent. Quelquefois, muni de sa lunette, il porte ses regards sur le camp Anglais ou la haute mer. 

L’Empereur ne monte plus à cheval. Je ne l’ai jamais vu se promener en calèche, mais, j’ai su qu’il y va quelquefois et qu’il invite le général Montholon ou le général Bertrand pour l’accompagner. Parfois c’est Mme la Comtesse Bertrand et ses enfants. 
La demeure de l’Empereur est trop séparée de celle du général Bertrand pour que je puisse m’apercevoir de ce qui s’y passe. Tous ces détails se trouvent dans l’ouvrage du Dr. Antommarchi, ouvrage qu’il a eu la bonté de me donner et qui a pour titre « Mémoires du Dr. J. Antommarchi ou les derniers moments de Napoléon » 

Note de G. Godlewski : Ce qui prouve que Bouges demeure en relation avec ce sinistre coquin après leur retour en Europe. Tout ce qui touche à Longwood et à ses habitants semble d’ailleurs, dans ce manuscrit, plus ou moins inspiré du factum d’Antommarchi. C’est la partie la plus faible du récit de Bouges

Mais je rapporterai deux faits assez singuliers. 

Le premier est celui-ci : un bœuf de la ferme de la Compagnie des indes s’est échappé du pacage et a franchi la clôture du jardin de l’Empereur. L’Empereur s’en aperçoit, va chercher un pistolet et l’abat.. On paye le bœuf et il est dépecé et mangé. 
Voici le second : un k jour le général Bertrand apporte un pistolet et me demande de le fixer sur un affût de bois. J’ai, par la suite de la construction de la barrière du jardin, un atelier contenant divers instruments. Je creuse un morceau de sapin et je parviens à fixer cette arme assez solidement. On la porte à l’Empereur qui fait demander le Berrichon pour assister à l’expérience qu’il voulait faire. On lui tend une sorte de rideau et c’est Noverraz qui ajuste le pistolet et y met le feu à plusieurs reprises, avec une mèche. La balle perce le rideau à plusieurs hauteurs. Je ne me suis pas rendu compte du but que recherchait l’Empereur. 

Note de G. Godlewski : L’anecdote du bœuf, qui inquiéta tant Hudson Lowe, est bine connue. Celle du rideau est en revanche inédite et fort curieuse. On ne voit pas le but poursuivi par Napoléon. Ne serait-ce pas une supercherie destinée à troubler l’esprit maladivement soupçonneux du Gouverneur qui s’affolait d’un rien ? 

Après le départ de Mme Montholon, l’Empereur avait pensé que Mme Bertrand, dont les enfants ont besoin d’éducation et qui, elle-même, souffre du climat, ne tarderait pas à retourner, elle aussi, en France et que son mari la laisserait partir seule. Mais, j’ai toujours été convaincu que le général Bertrand ne quitterait jamais l’Empereur. Son attachement pour lui est trop sincère et tout me persuade que sa fidélité serait à l’abri de toute épreuve. 

Note de G. Godlewski : Sur les cas de conscience du Grand maréchal écartelé entre les scènes de sa femme, impatiente de l’entraîner et son désir de ne pas abandonner Napoléon voir Paul Ganière ( tome III, 133-141) 

Sir Hudson, pour paraître alléger la captivité de l’Empereur, a pensé lui faire construire une nouvelle demeure. Il y a été autorisé par son Gouvernement. Il veut la laisser sur le plateau de Longwood pour que la surveillance reste plus facile. Seulement, il l’a fait rapprocher du Pic de Diane, afin d’éviter le vent du sud-est qui est le plus désagréable ; mais l’Empereur déclara qu’il ne changerait pas d’habitation. Il appelait cette maison, construite en fer et en bois, la cage de fer. 

Les Docteurs O’Meara, Antommarchi et Stokoe ont toujours insisté de l’exécuter. L’Empereur ne pouvant plus monter à cheval et ne voulant plus se montrer en calèche à ses gardiens, a la pensée de se livrer au jardinage. Pour exécuter son plan, il y appelle toute la colonie, ses compagnons d’exil, ses serviteurs et jusqu’aux Chinois. Il quitte son costume et revêt celui des planteurs. On le voit habillé de nankin ou d’une étoffe de l’Inde blanche et légère, la tête recouverte d’un grand chapeau de paille et un bâton à la main, dirigeant tous les ouvriers, faisant transplanter des arbres, établir des gazons, semer des graine potagères. On fait venir de l’eau d’un réservoir que le Gouverneur a fait creuser au pied du Pic de Diane, et la végétation se produit comme par enchantement. L’Empereur a fait élever un épaulement en terre qu’on gazonne rapidement au moyen de plaques de gazon transplantées. Cet épaulement le met à l’abri du vent et lui couvre une vue qui lui était désagréable, celle du camp Anglais, dont on voyait, de toutes part, les six baraques. En dedans de l’épaulement, on a établi des plates-formes sur les quelles des fleurs on été placées. 
Note de G. Godlewski : L’épisode des jardins est ici sommairement résumé d’après Antommarchi et Montholon. Les meilleures descriptions sont celles d’Ali et de Marchand que Bouges n’a pu connaître, puisqu’elles sont restées inédites jusqu’en 1926 et 1954 et qu’il semble n’avoir lié aucune relation avec eux.

IX – MORT DE L’EMPEREUR.

Depuis longtemps, il n’est question parmi les habitants de Longwood que de la maladie de l’Empereur. On ne l’aperçoit plus. On parle de sa fin prochaine. Le Gouverneur ne veut pas y croire et cherche tous les moyens possibles de s’en assurer par lui-même. 
Enfin, l’événement fatal ne tarde pas à se consommer. L’Empereur après de longues souffrances, dont on trouve le récit très détaillé dans l’ouvrage du Dr. Antommarchi, devient en proie à un hoquet persistant et perd complètement connaissance. L’agonie est commencée. Mme la Comtesse Bertrand amène ses enfants, qui baisent avec la plus grande émotion la main de l’Empereur. On admet ensuite tous les serviteurs à pénétrer dans la chambre ; j’y entre avec eux. L’Empereur gît sur son lit de camp. Les généraux Bertrand et Montholon sont assis au côté du grand lit. Le Dr. Antommarchi et M. Marchand se tiennent au côté droit et s’occupe à rafraîchir les lèvres du mourant en y passant les barbes d’une plume imbibée d’eau acidulée. L’ Abbé Vignali récite les prières d’usage. Tous les serviteurs s’agenouillent dans la chambre. 

Dès que l’Empereur a rendu le dernier soupir, un médecin du régiment Anglais vient, de la part du Gouverneur, constater la mort. 

Pendant les derniers moment les plus tourmentés de la vie de l’Empereur, ainsi que le Dr. Antommarchi a eu soin de le noter, le temps était affreux, la pluie tombait sans interruption et le vent menaçait de tout détruire. Le saule, sous lequel l’Empereur aimait à prendre le frais, a cédé. Les plantations sont déracinées ; un seul arbre à gomme résiste encore, lorsqu’un tourbillon le saisit et le couche par terre. Dès que l’agonie est confirmée, la nature revient au calme. 

Note de G. Godlewski : Le récit sommaire de la journée du 5 mais 1821 est ici directement inspiré d’Antommarchi. Il est possible que Bouges ait assisté aux derniers instants de Napoléon (Bertrand note seize personnes, dont douze Français), bine qu’aucun mémorialiste ne mentionne sa présence. Quant à la prétendue tempête des 4 et 5 mai, elle est également empruntée à Antommarchi qui a sans doute voulu dramatiser un peu plus son texte. Aucun des témoins sérieux de ces journées dramatiques n’en souffle mot. 

L’Empereur a demandé à plusieurs reprises qu’on fasse l’autopsie du corps. Il est persuadé, d’après les symptômes qu’il éprouve, que, outre, l’hépatite déterminée par le climat de Sainte-Hélène, il est atteint par la maladie à laquelle a succombé son père, c’est à dire un squirre à l’estomac. Il paraît que l’examen cadavérique a confirmé ses présomptions. Le général Bertrand, malgré la douleur qu’il ressent, a voulu assister à toutes les opérations de l’autopsie du Dr. Arnott, que, dans les derniers temps de sa vie l’Empereur a consenti à recevoir. J’arrive auprès du général Bertrand lorsque l’autopsie est terminée. Il y a dans la chambre une odeur des plus fétides. Le cadavre, qui est très amaigri, est étendu sur une table, et les médecins recousent la peau du ventre, qui a été ouvert en croix. L’Empereur a recommandé, dit-on, de recueillir ses cheveux. M. Marchand se prépare à les raser et me prie de tenir la tête. Malgré le trouble que j’éprouve et le tremblement dont je suis saisi, je ne pus prendre sur moi de remplir cette tâche jusque la fin. 

Note de G. Godlewski : La présence de Bouges, même à la fin de l’autopsie, est des plus contestables. Les 17 personnes présentes (10 Anglais, dont 7 médecins, et 7 Français : Bertrand, Montholon, Marchand, Ali, Pierron, Vignali, Antommarchi) sont mentionnés par tous les mémorialistes. Bouges ne figure pas sur la liste. En outre, d’après Antommarchi, Marchand rasa le crâne avant l’autopsie et non après, ce qui est logique. Marchand, qui en fut l’exécutant d’après Bouges, na parle pas de cet acte dans ses Mémoires, ni de l’assistant bénévole qu’il n’eût pas manqué de citer s’il avait été là. On imagine d’autre part que la porte du parloir devait être sévèrement gardée par les domestiques Français non conviés.

On avait eu la pensée d’envoyer le cœur de l’Empereur à sa mère. A cet effet, il a été placé dans un vase d’argent avec de l’esprit de vin. Le Gouverneur s’y étant opposé, du moins à ce que j’ai entendu dire,, le vase est conservé et placé dans le cercueil.

Note de G. Godlewski : L’estomac fut aussi déposé dans le cercueil, dans un vase d’argent, distinct de celui du cœur. 

Lorsque l’opération est complètement terminée, on habille l’Empereur avec son uniforme des Chasseurs à cheval, sur lequel on met la plaque de la Légion d’Honneur qu’il portait habituellement sur son habit bourgeois. On a fixé sur le gilet le Grand Cordon de la Légion d’Honneur. On lui passe ses bottes à l’écuyère. Par les soins de M. Marchand, le manteau de Marengo est étendu sur la partie inférieure du corps. Son chapeau recouvre la tête. L’Abbé Vignali a déposé un crucifix sur sa poitrine. C’est ainsi que tout le monde peut voir Napoléon sur son lit de camp, qui est transporté dans une chapelle ardente, dressée dans la salle à manger. On a tendu de noir cette pièce où l’on a allumé une grande quantité de coerges et de bougies. 
Note de G. Godlewski : La tenue de Napoléon après l’autopsie est correctement décrite. En revanche l’exposition du corps n’ a pas lieu dans la salle à manger, mais dans la petite chambre contigüe, dite cabinet de travail de l’Empereur. 

Cette exposition dure vingt-quatre heures. L’Abbé Vignali, tantôt à genoux, tantôt debout, récite constamment des prières. Les généraux Bertrand et Montholon y paraissent souvent, ainsi que tous les serviteurs. J’y entre aussi plusieurs fois. Les officiers et les soldats de la garnison y défilent, et il n’y a pas un seul habitant de Sainte-Hélène qui ne veut rendre à l’Empereur un dernier hommage. L’épée de Napoléon a été placée à son côté, mais le général Bertrand, dans la crainte qu’elle ne soit enlevée par ordre du Gouverneur, y a substitué la sienne .

Note de G. Godlewski : Ali mentionne la substitution de l’épée de Bertrand à celle de napoléon. Nul autre en fait état. Le témoignage de Bouges ici est probant. 

Au bout de ce temps, le corps est placé dans un cercueil, composé d’une quadruple enveloppe : la première en fer blanc, garni de taffetas blanc ; la seconde, en bois d’acajou ; la troisième, en plomb ; et la quatrième, encore en bois d’acajou. Le costume de l’Empereur a été complètement conservé ; le chapeau seulement, a été placé sur sa poitrine. Le vase d’argent, contenant le cœur, est introduit, comme je l’ai dit dans le cercueil. On y dépose également des pièces de monnaies Françaises et Italiennes. 
Note : Le procès-verbal d’ensevelissement dressé par Marchand donne le détail des monnaies déposées dans le premier cercueil.

X – FUNERAILLES DE L’EMPEREUR. 

L’Empereur, dans le cas trop présumable où son corps pourrait être ramené en France, a désigné, pour le déposer, le lieu où est la fontaine qui fournit l’eau qu’il buvait habituellement. C’est un espèce de précipice, qu’on appelle en Anglais « bol de punch du diable ». On se hâte de pratiquer un large sentier pour pouvoir y arriver commodément 
Note de G. Godlewski : La fontaine Torbett (nom du propriétaire du terrain) jaillit en réalité au fond du cul de sac constitué par la profonde dépression circulaire du bol à punch, dans un étroit repli de terrain à peu près plan, dans la vallée de géranium 

Le 8 mai 1821, troisième jour de sa mort, ont lieu les funérailles. Le temps est magnifique. Toute la garnison sous les armes fournit forme la haie. A midi, 12 grenadiers placent le cercueil sur le char funèbre qui a été formé avec une des voitures de l’Empereur. Le cercueil est recouvert d’un drap de velours violet et du manteau de Marengo. 

Note de G. Godlewski : Erreur Le 9 mai. Le temps magnifique n’est mentionné que par Antommarchi. Aucune allusion dans les autres mémoriaux. Détail inédit : Marchand dit « le corbillard », Ali « une sorte de char ». 

Le cortège se met en marche. L’Abbé Vignali, précédé d’un porte-croix et accompagné du jeune Henri Bertrand qui tient le bénitier, marche en tête. Il est suivi du Dr. Antommarchi et Arnott. Le jeune Napoléon Bertrand et M. Marchand marchent sur les côtés du char funèbre et, en dehors d’eux, les 12 grenadiers, dont quelques-uns tiennent en main les quatre chevaux carapaçonnés de deuil. Derrière le char, Archambault conduit le cheval de l’Empereur, sellé, bridé et recouvert d’un crêpe noir. Les généraux Bertrand et Montholon suivent à cheval. Mme la Comtesse Bertrand et sa fille sont dans une voiture, attelée de deux chevaux, tenus par des domestiques. Puis vient tout le service de l’Empereur, au milieu duquel je me trouve. Après ce cortège, on remarque les officiers de marine à pied et à cheval, les officiers d’Etat-Major à cheval. Les habitant de l’île suivent en foule. Une grande quantité de personnes se sont placées sur les hauteurs et des corps de musique ajoutent, par leurs sons lugubres, à la tristesse et à la solennité de la cérémonie. Lorsque le cortège a défilé, les troupes suivent et l’accompagnent vers le lieu de la sépulture : les Dragons en tête, puis le 20° régiment d’infanterie, les soldats de marine, le 66° régiment, les volontaires de Sainte-Hélène, enfin le régiment de l’artillerie avec quinze pièces de canon. 

Après avoir suivi la route pendant cinq kilomètres, en passant par Alarm House et Hutt’s Gate (note de G.Godlewski : en réalité 3 kms et dans l’ordre Hutt’s Gate et Alarm House), il faut descendre le cercueil qui est porté par les grenadiers, par le sentier, qui a été préparé, jusqu’au lieu de la sépulture. Les généraux Bertrand et Montholon, le jeune Napoléon Bertrand et M. Marchand prennent les coins du poële. 

Je regarde avec recueillement tous les préparatifs de la sépulture. Le caveau est creusé dans la terre et revêtu de maçonnerie. Pour le recouvrir, on a préparé une vatse pierre à laquelle a été scellé un très fort anneau de fer. Les bords de la tombe sont tendus de noir. On fait jouer une chèvre et des cordages pour descendre le cercueil et le recouvrir. 

Après les prières accoutumées récitées par l’Abbé Vignali, l’artillerie fait entendre trois salves de quinze coups chacune. Pendant la marche du cortège, le vaisseau-amiral a tiré vingt-cinq coups de canon. Aucune inscription n’est mise sur la pierre. 
Pendant la cérémonie qui est assez longue, je jette de temps en temps, les yeux sur le général Bertrand. Jamais, je ne vis une figure plus empreinte d’émotion et de douleur. 

Tout est fini, il n’y a plus de sentinelles, plus d’ordres, plus de services. Chacun pense à s’arranger pour son retour en France. 
Le général Bertrand, cependant, a une vieille affaire à vider à Hudson Lowe ; il s’y prépare, mais le Gouvernuer aime mieux négocier et on n’en parla plus. Le général n’eut plus aucun rapport avant son départ avec les deux gouverneurs. 

Note de G. Godlewski : Inexact. Dès la mort de Napoléon, un rapprochement de courtoisie s’établit entre les ennemis de la veille. Ainsi Bertrand et Montholon feront une visite à Lowe le 12 mai, qu leur rend la politesse le lendemain à Longwood. Enfin, le 27, avant l’embarquement des Français sur le Camel, les Bertrand, Montholon et Antommarchi sont conviés par Lowe à déjeuner au « château » de Jamestown. 

A suivre.

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( 11 mai, 2018 )

Une lettre du général Ledru des Essarts l’incendie de Moscou…

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Elle est adressée à sa sœur, Mme Lepron, à La Flèche (département de la Sarthe). 

Moskow, 21 septembre 1812 

Depuis huit jours, nous sommes maîtres de la capitale de la Russie, mais un incendie, allumé par les Russes eux-mêmes et par acte de leur gouvernement, nous a privés d’une partie des ressources que renfermait cette ville immense. Moskow n’est plus qu’un amas de cendres et de décombres. Il est impossible de te peindre l’horreur du spectacle dont j’ai été témoin pendant plusieurs jours. Moskow, plus grande que Paris, à raison des nombreux jardins contenus dans son enceinte, renfermant une population de 300 000 âmes et des richesses incalculables, offrant des palais et des hôtels plus beaux et en plus grand nombre que ceux de notre capitale, une des plus importantes, une des plus belles villes de l’univers, a pour ainsi dire disparue avant-hier. Je le traversai avec ma division, et je fis près de trois lieues sans trouver une maison debout, à peine en reste-t-il quelques unes à l’extrémité des faubourgs. Le Kremlin, ou la cité, séparée de la ville par des glacis et un grand fossé, est encore intact ; c’est là qu’habite l’Empereur.  L’ennemi y a laissé 48 000 fusils neufs et une nombreuse artillerie de campagne. Les russes ont absolument perdu la tête, et nous ne pouvons concevoir comment, dans leur aveuglement, ils ont pu se déterminer à saper eux-mêmes la base de leur empire. C’est cependant une chose positive. Au moment de mon arrivée, tous les magistrats de police sont partie, avec les grands seigneurs, les riches propriétaires, négociants, banquiers, etc., laissant les maisons meublées et les magasins remplis de toutes espèces de marchandises précieuses. Ils ont  été suivis par un corps de  2000 pompiers ; 600 pompes à incendie ont été détruites. 3 000 ou 4 000 malfaiteurs, détenus dans les prisons ont été relâchés, et des torches remplis d’artifices leur ont été distribuées. 500 à 600 de ces malfaiteurs ont été surpris en flagrant délit et fusillés ; plus de 10 000 soldats, déserteurs ou traîneurs, ont été trouvés et pris.  La destruction de Moskow est une perte de plusieurs milliards. Pour la réparer, il faudra des siècles et un état prospère.  Je suis logé dans une abbaye grecque, bâtie contre une forteresse, sur les bords de la Moskowa, à un demi-quart de lieue de la ville, sur la chaussée de Riazan. J’y ai placé 60 officiers, 400 hommes, toutes les administrations et 500 chevaux d’artillerie. J’occupe les appartements de l’abbé ou pope; ils sont très propres et très recherchés. Par les meubles et les tableaux, je juge que l’abbé grec dit être galant et instruit ; il a bien tort de s’en aller ; je l’aurais protégé, et il n’eût éprouvé aucune avarie. Maintenant que l’incendie est éteint, on retire des caves voûtées les provisions qu’elles renferment. Les sucres, vins, eau-de-vie, riz, farines, cuirs s’y trouvent en abondance. Au moyen de quelques napoléons donnés en  gratification aux soldats, j’ai rempli mes deux fourgons et mes voitures de beaux pains de sucre, de café, de rhum et de riz pour tout mon hiver. Je fais fabriquer du biscuit et j’espère être au-dessus des besoins. J’ai là une chambre remplis des plus belles fourrures que les officiers m’ont données : l’astrakan, l’oursin [ourson, sans doute], le petit-gris, etc. Je ne sais qu’en faire. Combien j’aurais de plaisir à t’en envoyer, si un espace de 500 à 600 lieues ne me séparait de La Flèche. Pour t’en dédommager, je t’envoie ci-jointe une traite de mille francs.

Extrait de l’ouvrage de Jean-Louis Bonnéry et intitulé : « Ledru des Essarts, un grand patriote sarthois méconnu », (Le Mans, chez l’auteur, 1988). 

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( 11 mai, 2018 )

Le général Simmer en mars 1815…

Un des généraux qui se prononcèrent le plus vivement en faveur de Napoléon, fut le général de brigade Simmer. Il commandait au 1er mars 1815 le Puy-de-Dôme à Clermont-Ferrand, et à la suite d’un voyage que la duchesse d’Angoulême fit dans ce département, elle recommanda particulièrement Simmer au Ministre de la guerre, et, en décembre 1814, le désigna comme très dévoué au Roi et servant bien Sa Majesté. Mais lorsque, d’après les instructions de Monsieur, Simmer se rendit à Lyon pour joindre Macdonald avec le 72ème régiment de ligne, il ne cacha pas à ses soldats son bonapartisme, et le 10 mars, quand il rencontra sur la route de Roanne à Lyon le duc d’Orléans qui rebroussait chemin, il montra sans crainte quels étaient ses sentiments véritables. Le duc lui ordonnait de rétrograder sur Roanne. Le général répondit que ses hommes étaient fatigués, qu’il allait les cantonner dans le prochain village, elle duc comprit au ton et à la mine de Simmer qu’il ne fallait pas insister. Simmer fît mieux ; il ouvrit la portière de la voiture au moment où le duc se disposait à partir : « Monseigneur, dit-il, je ne sais si je vous reverrai jamais, mais je veux vous assurer que mes camarades et moi, nous nous souvenons de votre accueil au Palais-Royal et que jamais, dans aucun cas, nous ne voulons vous confondre avec ces bougres d’émigrés qui ont perdu les princes, vos parents. »

Il reçut le commandement de la division d’avant-garde qui marchait de Lyon sur Paris, et le 24 mars, il écrivait à l’Empereur: « Sire, je suis assez heureux pour être connu de V. M. J’étais le dernier à Fontainebleau et le premier à Lyon ».Le 30 mars, il demandait l’expédition de son brevet de lieutenant-général en annonçant qu’il avait été promu la veille, sur la proposition du général Girard. Mais le décret qui lui donnait ce grade. Ne fut rendu que le 21 avril et ne lui fut notifié que le 27. Aussi, le 24, dans son impatience, avait-il rédigé cette note : « On m’a ôté le commandement du Puy-de-Dôme, on m’a ôté celui de la 1ère brigade d’avant-garde que je commandais depuis Lyon, et je me trouve à Paris sans ordres. Comme il paraît que l’Empereur n’a plus besoin de mes services, je demande à S. M. de rentrer dans mes foyers jusqu’à ce qu’il lui plaise de me donner des ordres et de mettre encore une fois mon dévouement à l’épreuve. » Mais il eut bientôt le commandement dune division : au mois d’août, on le trouve derrière la Loire, et Macdonald lui prescrit alors de se rendre à Clermont- Ferrand, dans ses foyers, sur une plainte portée par le préfet d’Indre-et-Loire: «Le général Simmer est un homme d’une grande violence de caractère ; au mois de mars dernier, il quitta la ville de Clermont-Ferrand, où il commandait, pour aller prendre les ordres de Bonaparte, dès qu’il connut son débarquement. »

Arthur Chuquet, « Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion,  Editeur, 1911, pp.204-206.

Le général Simmer en mars 1815… dans FIGURES D'EMPIRE 06-513471

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( 10 mai, 2018 )

La mort de Napoléon vue par le général Fantin des Odoards…

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Strasbourg, 12 juillet 1821. 

Le grand Proscrit vient donc de succomber, sur le roc de Sainte-Hélène, à ses tortures physiques et morales, à ses tortures physiques et morales ! Combien cette nouvelle a dû réjouir cet infâme gouvernement anglais qui, par l’entremise de méprisable Hudson Lowe, comptait journellement les pulsations du cœur du héros captif pour jouir de sa longue agonie, pour calculer la fin probable de son existence ! Comme ils sont aujourd’hui gais et rassurés ces myrmidons couronnés dont le front porte encore l’empreinte des pieds de leur vainqueur ! Ce n’est que de ce moment qu’ils se tiennent pour bien assis sur leur trône, car bien qu’enchaîné au milieu de l’Océan, le Géant, qui si longtemps les fit trembler, était encore pour eux un épouvantail, un cauchemar permanent. Ils tremblaient chaque jour d’apprendre qu’échappé de sa prison lointaine ; il allait de nouveau apparaître dans cette France, terre des braves, dans cette Europe qui naguère était à ses ordres. Il est mort, l’arbitres de tant de destinées, et mort dans les fers ! Rien n’a donc manqué à sa destinée, rien, pas même l’adversité. Oh ! Que napoléon sera grand alors que, les haines, les rancunes et les préventions venant à s’éteindre, la postérité ne verra plus en lui que le plus étonnant génie des temps modernes.

Aujourd’hui l’homme de la France, il sera sans doute un jour celui du monde civilisé, car sa gloire appartient à toute la race humaine ; elle doit être cosmopolite. Le XIXème siècle sera dans l’ère de tous les peuples le siècle de Napoléon.

La fin de l’Empereur, que les feuilles publiques  viennent de nous révéler, a été un coup de foudre pour tous ceux qui, comme moi, avaient dans leur fanatisme, fait un demi-dieu du héros qui a porté si loin et si haut la gloire du nom français. Il nous semblait que Napoléon était au-dessus de l’humanité, qu’il ne pouvait pas mourir, que son corps devait être impérissable comme son nom ; et il est mort ! Voilà le roi des rois couché dans un cercueil !

Ses yeux ne lanceront plus d’éclairs ; sa présence et sa voix ,n’électriseront plus des armées ; un mouvement des sourcils du moderne Jupiter n’ébranlera plus le monde.  

Le « Journal » du général Fantin des Odoards avait été édité à l’origine en 1895, chez Plon.

 

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( 10 mai, 2018 )

Etat d’esprit régnant dans quelques départements français en mai 1815.

France Empire

Un rapport du commissaire extraordinaire Colchen.

« Les lettres et rapports, tous inédits, des commissaires extraordinaires des Cent-Jours forment une collection de textes extrêmement instructifs, véritable esquisse de la France en 1815 aux points de vue administratif, politique et social. Parmi les plus remarquables de ces écrits se trouve un rapport de Colchen à Fouché sur le Centre. Voici ce document in-extenso: c’est un tableau consciencieux, inspiré par une réalité prochaine, et où tes petits faits sont habilement mêlés à des considérations générales.

Emile LE GALLO.

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Bourges, le 20 mai 1815.

Le Commissaire extraordinaire de l’Empereur dans la 21ème division militaire à Son Excellence le Ministre de la Police.

Monseigneur,

J’exerçais les fonctions de commissaire extraordinaire dans la 20ème division militaire lorsque le 29 avril j’ai été prévenu que ma destination était changée et que ma nouvelle mission était pour la 21ème division. Je m’y suis rendu aussitôt. J’ai parcouru les six départements qui la composent, je m’occupe en ce moment du compte que j’ai à rendre de mes opérations aux Ministres de Sa Majesté, chacun en ce qui les concerne. Celui que j’ai à rendre à Votre Excellence est l’objet de cette lettre.

Haute-Vienne. -Le département de la Haute-Vienne est en général animé d’un bon esprit, le peuple y comprend ses intérêts: aussi les nobles et les prêtres n’ont aucune influence sur lui. Au nom de l’Empereur, il obéit. Il, se prête à toutes les mesures qu’exigent les circonstances, non par résignation, mais avec empressement, avec joie. Celte disposition du peuple en impose aux ennemis du gouvernement impérial. Ce n’est plus ouvertement qu’ils manifestent tous leurs coupables vœux; ils ne se présentent plus aux regards du peuple, ils vivent isolés, et si quelques-uns manœuvrent encore, c’est dans le secret et l’ombre. Je ne dois pas laisser ignorer à Votre Excellence qu’une partie de la magistrature de Limoges s’est livrée avec éclat à la cause des Bourbons. Mais ce qui ne la surprendra pas moins, c’est d’apprendre que les Bourbonistes comptent de nombreux et zélés partisans dans les négociants et marchands de cette ville. Usant des pouvoirs qui m’ont été conférés, j’ai écarté des places civiles et administratives tous ceux dont les opinions ‘étaient pas bien prononcées en faveur du gouvernement.

Creuse. - Le peuple du département de la Creuse est sans doute attaché au nouvel ordre de choses, mais son attachement ne se manifeste pas avec autant d’éclat que dans la Haute- Vienne, soit parce que la population mâle du pays, composée de maçons, de tailleurs de pierres, est presque entièrement absente et disséminée sur toute la surface de la France et qu’il ne reste guère dans le département que des vieillards, des femmes et des enfants, soit parce qu’une foule de prétendus nobles et de fonctionnaires publics, qui font cause commune avec les partisans du gouvernement royal, y ont conservé leur ancien ascendant et le compriment. Dans les six départements de la division il n’en est aucun qui présente autant de réformes à faire parmi les fonctionnaires de toutes classes.

Allier.- .l’ai trouvé toutes les autorités du département de l’Allier dans un très mauvais sens. Des royalistes effrénés occupaient toutes les places, les amis du gouvernement n’osaient professer ni même manifester lents opinions en faveur de l’Empereur sous peine d’être taxés de jacobinisme. Dans les campagnes comme dans les villes, le peuple, sans énergie, se soumettait à l’influence des ennemis de l’ordre de choses actuel. Le seul arrondissement de Montluçon résistait à cette influence, grâce à la bonne direction qu’il avait reçue du sous-préfet qui l’administrait, le sieur Amelot. Aussi le rappel des anciens militaires n’avait-il produit aucun ou presque aucun résultat. La garde nationale était aux ordres des noble et commandée par eux, et l’on ne s’occupait pas de la réorganiser. Enfin, en entrant dans ce département, on pouvait se croire encore sous le gouvernement de Louis XVIII, On voyait au Conseil de préfecture un des membres se qualifiant de Receveur général des domaines et bois du prince de Condé. Ou voyait dans le maire de Moulins un homme qui, autrefois par état, aujourd’hui par sentiment, était attaché aux Bourbons. On entendait chez lui des gens dire : « Quand notre année aura mis une fois e pied sur le territoire de France nous verrons ». Je me suis empressé de réorganiser les autorités le mieux qu’il a clé possible. J’ai ordonné la fermeture à Moulins d’un club dit le Cabinet littéraire, qui était le rendez-vous et le quartier général des ennemis du gouvernement, j’ai défendu en même temps toute réunion qui n’aurait pas été préalablement autorisée par le préfet du département. J’ai destitué le commissaire de police de Moulins et l’ai remplacé par un homme dont l’intelligence, le zèle et le patriotisme sont bien constatés, le sieur Delacroix. J’ai également destitué celui de Montluçon; son successeur est le sieur Finition, qui m’a été désigné d’une manière aussi favorable que le sieur Delacroix.

Nièvre.- J’arrive à un département qui présente un contraste frappant avec celui de l’Allier. Partout ici retentit le nom de l’Empereur, et ce nom ne se prononce pas sans exciter l’enthousiasme, sans produire le désir de le seconder par tous les moyens, par tous les sacrifices nécessaires. La Nièvre n’a que 210.000  âmes de population cl le recensement a déjà produit 1.500 hommes à l’armée. La garde nationale se réorganise avec activité et ses grenadiers s’apprêtent à marcher. Il se prépare des corps de partisans, on s’y occupe d’une Fédération. Enfin  les contributions s’y payent avec la plus grande exactitude. Cependant, ici connue ailleurs, on rencontre encore des ennemis du gouvernement. Ils formaient à Nevers une réunion dite la Société du château, cette réunion inquiétait les patriotes. Je l’ai dissoute et ordonné que les salles de ce château soient fermées. J’ai pris ce parti, je l’avoue, moins excité par le danger que pouvait présenter ce rassemblement pour la chose publique que pour les inconvénients auxquels s’exposaient ceux qui en faisaient partie. Les habitants de Nevers sont très ardents, parmi eux se trouvent quelques hommes dont l’exaltation pourrait conduire le peuple à des excès condamnables. Du nombre de ces hommes est un ancien commissaire de police, habile, audacieux, actif malgré son âge déjà avancé, son nom est M. Guyon. J’avais jugé convenable de l’écarter de Nevers et l’avais, en conséquence, nommé commissaire à Cosne, mais il a refusé de s’y rendre. J’ai nommé pour remplir les fonctions de cette place à Nevers un homme dont le choix a généralement plu aux habitants, c’est le fils de M. Noël Pointe, ex-conventionnel ; il joint au dévouement le plus prononcé pour le gouvernement des moyens et des formes qui supposent une éducation soignée. J’ai placé à Cosne, en remplacement du sieur Guyon, le sieur Barberaud, ancien capitaine de cavalerie, officier de la garde nationale, homme dont la garantie est dans ses services, dans sa moralité et dans le zèle qu’il a constamment montré dans diverses fonctions qu’il a remplies depuis qu’il est retiré du service. Indre. — Je passe au département de l’Indre. Ce département présente peu de nobles, et il est le seul dans la 21ème  division où les piètres marchent dans le sens du gouvernement. Les habitants sont portés pour le nouvel ordre de choses, mais ils ne montrent pas cet élan qui distingue les habitants de la Nièvre, ils ne vont pas d’eux-mêmes, ils se laissent conduire, ils obéissent. Il résulte de celte disposition d’esprit que c’est avec quelque lenteur (pie s’exécutent les lois et les mesures que commandent les circonstances. Ce département est dans une bonne direction, mais il faut que les fonctionnaires publics s’y montrent zélés et actifs. J’en ai remarqué quelques-uns dont l’indolence et l’extrême négligence dans l’exercice de leurs fonctions m’ont forcé de prononcer ou de provoquer la destitution. Un inconvénient préjudiciable à ce qu’on appelle les petits départements, c’est d’être affectés au noviciat (les fonctionnaires appartenant aux différents services publics, ou, ce qui est encore pis, d’être le partage de ces fonctionnaires condamnés, par la faiblesse de leurs moyens, à rester au dernier rang.

Cher.- Le département du Cher était le domaine des prêtres et des nobles. Ils y exerçaient un grand empire. Ils y ont conservé une  partie de leur ancien ascendant. Les autorités leur étaient soumises, et elles font encore aujourd’hui de vains efforts pour se soustraire à leur influence. Ces ennemis du gouvernement, répandus dans toutes les parties du département et appelant de leurs vœux l’ennemi eu France, persuadant au peuple que le gouvernement impérial ne tiendrait pas, que les Bourbons ne tarderont pas à rentrer environnés de toutes les forces des puissances coalisées, il s’alarme, il s’intimide. Par suite de leurs suggestions, les anciens militaires répugnent à rejoindre, et les gardes nationaux se montrent peu disposés à répondre à l’appel qui leur est fait. L’action du gouvernement n’est pas seulement entravée par leurs manœuvres, elle l’est encore par l’inertie de la plupart des maires qui, prévoyant leur changement prochain, laissent à leurs successeurs le soin de proclamer les actes de l’autorité et d’exécuter les ordres qu’ils reçoivent. Le nouveau préfet de ce département emploie tous les moyens qui sont en son pouvoir pour détruire les mauvaises impressions qu’ont reçues les habitants, pour stimuler leur zèle et les amener à l’exécution des mesures ordonnées par le gouvernement. Il y a lieu de croire que ses efforts obtiendront du succès, surtout s’il parvient à exciter le zèle des autorités secondaires qui, lors même qu’elles sont favorablement disposées, marchent avec une lenteur révoltante.

Dans le nombre des fonctionnaires au remplacement desquels il m’a paru nécessaire de pourvoir est le sieur Boyer, commissaire de police à Bourges. Sur la demande du nouveau maire et des autorités locales, je lui ai donné [unir successeur le sieur Bertrand-Gagnave. Après l’exposé que je viens de présenter à Votre Excellence, il ne me reste plus qu’à l’informer que dans aucun des six départements de la  21ème division les nobles ne se sont présentés pour concourir aux opérations des collèges électoraux. Par là, ils ont constaté leur opposition au gouvernement et justifié d’avance les mesures que la prudence pourrait suggérer à leur égard, et toutes celles que pourraient commander les circonstances.

J’avais annoncé à Votre Excellence, lorsque j’exerçais mes fonctions dans la 20ème  division, que je lui adresserais pour chaque département la liste des électeurs à surveiller à Paris. Je me persuade que mou successeur, le baron Marchant, aura donné suite à l’envoi de ces listes, à moins qu’il n’ait eu lieu de s’apercevoir, comme je m’en suis aperçu dans la 21ème division, que les opposants au gouvernement n’étaient nullement dans l’intention de se rendre à Paris pour assister au Champ de Mai.

Agréez, etc.

Le comte COLCHEN. »

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.493-499)

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( 9 mai, 2018 )

La MORT d’Auguste de CAULAINCOURT…

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Général de division depuis le 7 septembre 1809, Auguste de Caulaincourt était gouverneur des pages et faisait le service d’aide de camp de l’Empereur lorsqu’il partit pour la guerre de Russie. Il ne semble pas avoir approuvé l’expédition et il partageait sans doute les sentiments et pressentiments de son frère Armand, duc de Vicence et Grand-Écuyer de l’Empereur. Le jour où l’armée passa le Niémen, dans le groupe des officiers généraux qui formaient l’entourage de Napoléon, le général van Dedem de Gelder se permettait un peu de gaieté. Auguste de Caulaincourt lui dit tout bas : « On ne rit point ici, c’est une grande journée ». Le 7 juillet 1812, à Vilna, il fut nommé commandant du grand-quartier impérial. Mais cette plaça ne lui agréait pas, et le 30 juillet, il écrit à l’Empereur : « Accoutumé à être exact et ne pouvant, dans les fonctions de commandant de quartier-général impérial, obtenir des résultats satisfaisants, me rappelant que Votre Majesté a daigné dire qu’on commettait un crime en lui cachant la vérité, je crois de mon devoir de lui présenter que le bien de son service demande que l’emploi de commandant du quartier-impérial soit donné à un officier général de l’état-major général. » Le 30 août 1812, Napoléon le chargea de prendre possession de Viazma et de préserver la ville de l’incendie.  La veille de la bataille de La Moskowa, le 6 septembre, Caulaincourt et non pas Rapp comme on l’a dit, était aide de camp de service sous la tente de l’Empereur. Il ne dormait pas. A demi couché sur un matelas, enveloppé dans son manteau, il appuyait la tête sur le coude et regardait tristement un portrait, celui de sa jeune femme, Blanche de La Feuillade, qu’il avait épousé le 21 avril 1812. Il semblait lui dire un adieu éternel et lorsque l’Empereur l’appela, il n’eut que le temps de remettre le portrait sur son cœur. Quelques heures après, il n’était plus. Il remplaça Montbrun qui venait d’être mortellement atteint, et criant aux aides de camp qui pleuraient de le suivre et de venger leur général, écoutant Murat qui lui ordonnait de tourner à gauche avec les cuirassiers pour prendre à dos la grande redoute, répondant au roi de Naples qu’il serait bientôt mort ou vif dans cette redoute, il partit, renversa tout ce qui lui résistait pénétra le premier dans l’ouvrage. Là, il tomba frappé d’une balle. La nouvelle fut annoncée à l’Empereur et au duc de Vicence. « Vous avez entendu, dit Napoléon au Grand-Écuyer, voulez-vous vous retirer ? » Le duc de Vicence versait des larmes et restait impassible ; il ne répliqua rien, il ne retira pas, mais il se découvrir à demi pour remercier et refuser. Caulaincourt, a dit Napoléon dans le 18ème Bulletin, « se porte à la tête du 5ème cuirassiers, culbute tout, entre dans la redoute par la gorge.  Dès ce moment, plus d’incertitude ; la bataille est gagnée ; il tourne contre les ennemis les vingt et une pièces de canon qui se trouvent dans la redoute. Caulaincourt qui venait de se distinguer par cette belle charge avait terminé ses destinées ; il tombe mort, frappé par un boulet ; mort glorieuse et digne d’envie. 

Arthur CHUQUET. 

 

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( 8 mai, 2018 )

Les Prussiens en Picardie (1814).

Prussiens.

Le général d’Aigremont, général de brigade depuis le 10 avril 1813, commanda le département de la Somme du 18 décembre 1813 au 3 avril 1815. Napoléon le renvoya. « Vous devez, écrivait l’Empereur à Davout, faire remplacer le général d’Aigremont qui est à Amiens et qui doit y avoir été mis par le Roi. Vous enverrez à sa place un bon général ». La lettre de d’Aigremont au ministre [de la Guerre] Dupont, son ancien général, est, en tout cas un utile document sur l’occupation étrangère en 1814; elle ne porte pas de date, mais elle a été écrite sans doute le 1er juin 1814.

 Arthur CHUQUET.

Mon général, nous voilà enfin délivrés de nos libérateurs ! Dieu soit loué ! Ces messieurs sont partis ce matin. Je ne sais pas ce qu’ils peuvent emporter ; mais ils ont requis toutes les voitures du département. Il était bien temps qu’ils nous quittassent, car véritablement les bons Picards ne pouvaient plus y tenir, et les vexations exercées par eux dans les campagnes exaspéraient les habitants. Il y avait plus d’ordre dans les villes; mais ils étaient cependant fort exigeants pour des amis.

J’ai été constamment sur le qui-vive pour empêcher ou arrêter des rixes fréquentes entre eux et nos troupes de passage, et il y a eu quelques coups de sabre donnés de part et d’autre. Nos soldats, étant plus adroits, ont presque toujours eu l’avantage. Il y a eu quelques coups de sabre de donnés de part et d’autre. Nos soldats, étant plus adroits, ont presque toujours eu l’avantage. Il y a eu quelques querelles avec les officiers; mais cela s’est arrangé à l’amiable.

M. le général Zieten qui commandait ce corps d’armée m’a écrit une fort belle lettre de remerciements pour me témoigner sa reconnaissance des soins que j’avais pris pour conserver la bonne intelligence entre ses troupes et les nôtres, et je dois lui rendre la justice de dire qu’il y a mis de son côté beaucoup de calme et de modération.

J’espère, mon général, que vous n’oublierez pas dans la nouvelle organisation, votre protégé que vous avez fait chef d’escadron en l’an IX sur le Mincio et que je ne perdrai pas le fruit de vingt campagnes que je crois avoir faites honorablement. Si le commandement de ce département n’est pas supprimé, je serais fort aise de le conserver. Si cependant Votre Excellence pouvait m’employer à Paris, cela conviendrait mieux à mes intérêts; mais il n’est pas permis à tout le monde d’aller à Corinthe.

Je vous demande la continuation de l’intérêt que votre Excellence m’a constamment témoigné et que je crois mériter par le sincère attachement que j’ai toujours conservé pour elle dans l’adversité comme dans la prospérité.

J’ai l’honneur d’être, mon général, de Votre Excellence le très humble et dévoué serviteur.

D’AIGREMONT.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, pp.203-204).

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( 8 mai, 2018 )

Préparatifs de campagne…

Portrait Drouot

Le général Drouot.

Instructions de Napoléon au général comte Drouot, Aide-major général de la Garde Impériale, à Paris.

Paris, le 30 mai 1815.

Monsieur le Général Drouot, je vois qu’il ne manque au complet des grenadiers à cheval que 48 hommes; ces hommes arriveront probablement sous peu de jours. Il manque 105 chevaux. Je vois avec peine que le fournisseur ne doit vous livrer qu’au 15 juin. Est-ce qu’il ne serait pas possible de lui faire faire cette fourniture au 10 juin ? Les selles doivent aussi exister avant cette époque. Je désirerais que le régiment eût le 10 juin 950 hommes à cheval à l’armée et 50 officiers, c’est-à-dire mille chevaux, ce qui me ferait deux beaux régiments. Quant à l’argent que vous demandez, prenez-le sur les 4 millions que je vous ai accordés pour juin. Je vois que pour les dragons vous ne comprenez pas 47 sous-officiers et brigadiers qui sont d’excédent. Je pense qu’il faut les porter comme soldats; c’est toujours 47 hommes qui se battront et ils seront mis en activité au fur et à mesure qu’il y aura des morts. Il manque 100 hommes pour compléter les dragons; il faut savoir quand on pourra les avoir. Il manque 168 chevaux; il faudrait aussi savoir quand on les aura. Pressez les achats et portez l’argent qu’il vous faut sur les 4 millions que je viens de vous accorder. D’après le compte que vous me rendez des chasseurs, j’espère avoir en bataille au 12 juin, 1260 hommes. Il manque aux chevau-légers 350 chevaux et 500 harnachements. Il serait donc bien important de presser les achats, afin que ce régiment puisse avoir ses 1200 hommes en campagne le plus tôt possible. Je vois que le 2ème de chasseurs a déjà 600 hommes. Il faut presser la rentrée des chevaux et la confection des harnachements. Accordez des fonds pour l’un et l’autre objet sur les 4 millions de juin. Je désirerais bien que ce régiment pût bientôt entrer en campagne, afin d’avoir à l’arrivée 4000 à 5000 chevaux.

D’après l’original. Dépôt de la Guerre. Arch. hist.

(« Dernières lettres inédites de Napoléon 1er. Collationnées par Léonce de Brotonne », H. Champion, Libraire, 1903, tome II, pp.531-532, pièce n°2317).

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( 7 mai, 2018 )

Un témoignage à lire: « Dans les armées de NAPOLÉON. Souvenirs du major LE ROY »

( 7 mai, 2018 )

Une biographie de Lucien Bonaparte en préparation…

( 7 mai, 2018 )

Un PERSONNAGE MECONNU : François GATTE, PHARMACIEN en CHEF de l’EMPEREUR à l’ILE d’ELBE…

Un PERSONNAGE MECONNU : François GATTE, PHARMACIEN en CHEF de l’EMPEREUR à l'ILE d'ELBE… dans FIGURES D'EMPIRE elba

François-Charles-Gabriel Gatte, né à Abbeville le 25 février 1789, mort à Lyon le 17 juin 1832, pharmacien de l’École de Paris, prit part aux campagnes de l’Empire dès 1808 comme officier de santé et chirurgien-major. Nommé pharmacien de l’Empereur par Corvisart, il se trouvait à Fontainebleau au moment où Napoléon s’apprêtait à partir pour l’île d’Elbe ; il l’y accompagna et y exerça aussi la fonction de pharmacien de l’hôpital militaire de Portoferraio. De retour en France avec l’Empereur, il fut nommé, le 15 avril 1815, pharmacien de 2ème classe dans la Garde Impériale et, le 30 avril, pharmacien en chef adjoint aux Invalides. La chute de l’Empire entraîna sa destitution le 27 juillet 1815 et le conduisit à exercer la pharmacie à Rouen.  On le retrouve ensuite à Paris, où il obtient d’être nommé pharmacien aide-major à l’hôpital militaire de Lyon ; le 15 février 1832. Il ne s’y rend que pour mourir de phtisie pulmonaire. Ce sont ses enfants qui bénéficièrent de la disposition du testament de l’Empereur en sa faveur.

Pierre JULIEN.

André Pons de l’Hérault, directeur des mines de l’île d’Elbe, évoque Gatte dans ses « Souvenirs et Anecdotes ».

Au moment du départ de Napoléon vers son exil elbois : « L’Empereur allait partir de Fontainebleau, que l’on n’avait pas encore trouvé un pharmacien. M. Gatti [Gatte] tomba sous la main de M. Foureau de Beauregard ; on le prit.  Il n’était pas instruit, il ne chercha pas à apprendre, et il fut moins de briller dans son emploi. Cependant on le critiquait beaucoup moins que le médecin en chef [Foureau de Beauregard] : c’est qu’il ne faisait pas flamboyer sa broderie, c’est que dans l’exercice de ses fonctions, sa parole n’était pas insultante et qu’on le considérait comme un bon camarade. »   (« Napoléon, empereur de l’île d’Elbe. Souvenirs et Anecdotes. Présentés et annotés par Christophe Bourachot », Les Editeurs Libres, 2005, p.94).

A propos de son mariage avec Bianchina Ninci, fille d’un commerçant de l’île, Pons de l’Hérault, toujours aussi sévère à son encontre, note : « M. Gatti [Gatte] avait un bon emploi ; il portait un habit brodé ; il avait l’honneur insigne d’être un des compagnons du grand homme, et il était bon enfant. Tout cela réuni n’en faisait pas pourtant un homme distingué, mais tout cela réuni en faisait un bon parti, surtout dans un pays où les fortunes étaient généralement médiocres. M Gatti [Gatte] comprit sa position ; il chercha à en profiter. Parmi les demoiselles que l’on considérait comme les perles de la cité, Mlle Bianchina tenait un rang distingué, et elle devint l’objet des hommages de M. Gatti [Gatte]. Mlle  Bianchina était trop jeune pour pouvoir réfléchir, elle ne voyait dans le mariage qu’un jour de fête et parure. Elle laissa faire ses parents. M. Gatti [Gatte] fut heureux : l’Empereur signa le contrat de mariage ! «  (Pons, op.cit., p.185).

C.B.

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( 7 mai, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (IV)

Sainte Hélène.

VI – HABITATION DE L’EMPEREUR. SES SERVITEURS. 

Je ne saurais donner beaucoup de détails sur l’habitation de l’Empereur, car j’y ai pénétré à peine 2 ou 3 fois, ni sur ce qui se passait dans son intérieur, attendu que je n’avais que des rapports assez rares avec ses serviteurs. Cependant, je peux parler de petits faits qu’on ne trouve pas dans les rapports qui ont été publiés. 

La maison de l’Empereur est, comme on le sait, une ancienne ferme de la Compagnie des Indes, qu’on a arrangée à la hâte, pour le recevoir avec sa suite. L’Empereur habite la partie principale, qui est bâtie en pierres et couverte de bardeaux. Dans la mansarde qui surmonte le rez-de-chaussée, loge M. Marchand, avec les principaux domestiques. M. et Mme Montholon et leurs enfants, le général Gourgaud, M. de Las Cases et son fils et le Dr. Antommarchi se sont établis dans des bâtiments accessoires, la plupart recouverts en toiles goudronnées. Entre l’habitation de l’Empereur et celle du général Bertrand est un jardin, de deux arpents environ, dont j’ai déjà parlé en l’appelant jardin de l’Empereur.

Autour de Longwood, le Gouverneur a fait circonscrire, au moyen de fossés larges et profonds, un plateau d’une étendue d’environ 8 kms de contour, dans lequel l’Empereur peut se promener. Il offre des barrières de distance en distance. La principale est du côté de Jamestown, et à celle-ci, il existe un poste commandé par un officier qui doit suivre à cheval l’Empereur s’il lui plait de dépasser cette limite… 

En dehors de l’enceinte on place des sentinelles. Elles ont ordre de se retirer quand elles aperçoivent l’Empereur. Mais la nuit, elles passent les barrières et s’approchent de son habitation. Après neuf heures du soir, toute personne qui veut aller chez l’Empereur, ou chez le général Bertrand est accompagnée par une sentinelle. 

Note de G. Godlewski : « Les fossés larges et profonds » n’ont existé que dans l’imagination de Bouges. En fait la limite des 4 milles (7 kilomètres de pourtour et non pas 8) avait té fixée par l’Amiral Cockburn, prédécesseur d’Hudson Lowe, en fonction de l’existence d’un muret centenaire de pierres sèches. Nulle barrière. En revanche le poste de garde existait et existe toujours, mais ce n’est pas l’officier qui le commandait que l’on devait solliciter pour pénétrer dans la limite des 12 milles : l’officier d’ordonnance résidant à Longwood est chargé d’y escorter l’Empereur. On sait qu’il usa de cette procédure qu’une fois, le 3 janvier 1816, pour une longue excursion au cours de la quelle il « sema « la capitaine Poppleton. A sa seconde et dernière grande promenade, le 4 octobre 1820, les limites étaient abolies par Lowe depuis un an. 

Le Gouverneur exerce sur tout le monde la surveillance la plus rigide. Il traverse souvent le jardin tâcher de voir l’Empereur, tant il a d’inquiétude sur son évasion. C’est un homme d’environ 50 ans, d’une belle tenue militaire. Le sous-gouverneur Sir Thomas Reade est encore plus dur que lui. Il est à peu près du même âge. Sa demeure s’appelle Alarm House. Elle est située entre la plantation haute et Longwood. C’est là qu’on tire le canon 3 fois le jour. 
Note de G. Godlewski : Le Lieutenant colonel Reade, dont le titre de Deputy Adjudant General, dirige le cabinet militaire d’Hudson Lowe. Maître de la police secrète, haïssant les Français qui le lui rendent bien. Il est responsable pour une large part, des tracs qui leur sont infligés. 

On voit dans l’ouvrage de M. Thiers que les compagnons d’exil de l’Empereur, sauf M. et Mme Bertrand, mangent à sa table, mais à la suite de leurs querelles, l’Empereur voulut manger seul, se réservant d’inviter les uns ou les autres. Après le départ de Mme Montholon, l’Empereur admet habituellement son mari à sa table. 

Je donnerai ici quelques détails sur les divers serviteurs de l’Empereur. 
A la tête d’eux tous est M. Marchand, avec le titre de premier valet de chambre. Il est de Paris et fils de la berceuse du Roi de Rome. Il a un physique agréable et quelques talents. Il dessine très bien et a rapporté des vues de Longwood et de l’île. L’Empereur l’aime beaucoup et lui même a pour l’Empereur le plus complet dévouement. Ce n’est pas vrai que l’Empereur l’ait fait Comte. Cela est accrédité par suite des plaisanteries de journaux Anglais. 

Note de G. Godlewski : Les journaux Anglais ne sont pour rien dans la fausse attribution du titre comtal. C’est Marchand lui-même qui l’a accréditée dès son retour en Europe, en s’appuyant sur l’équivoque suivante : Napoléon avait écrit dans son testament : « J’institue les Comtes Montholon, Bertrand et Marchand mes exécuteurs testamentaires ». Ce dernier feignit d’interpréter l’absence de ponctuation comme une promotion accordée in extremis et signe désormais son courrier : le Comte Marchand. Ce qui plus tard le fit surnommer par le méchant Viel-Castel « Comte de la Virgule ». Napoléon III régularisera en 1854 cet anoblissement. Le paragraphe suivant sur les autres domestiques n’apporte rien. Il transparaît que Bouges ne fut lié qu’avec Archambault

Saint-Denis est deuxième valet de chambre. Il a soin de la bibliothèque. J’ai parlé de son mariage avec la gouvernante des enfants de Mme Bertrand. Noverraz est chargé des armes et de la sellerie. Pierron est officier de bouche. 
Tous les serviteurs vivent ensemble. Lorsque Saint-Denis se marie, sa femme vient avec eux. Archambault est piqueur et à la tête des écuries. Celles-ci sont dans l’enceinte , à une certaine distance de l’habitation de l’Empereur. Les chevaux au nombre de 10 à 12, sont fournis par le Gouvernement Anglais. Il y a une calèche et plusieurs voitures de service. Archambault vient chaque jour prendre les ordres de l’Empereur. Plusieurs domestiques Anglais sont sous ses ordres pour soigner les chevaux. Il a avec lui une femme du pays, brune, assez gentille, qui est blanchisseuse et repasseuse de la maison de l’Empereur. Tous les deux vivent à part des autres serviteurs. Archambault est sous le dernier Empire, un des agents de Napoléon III. 
Parmi les chevaux, il y a un petit cheval de selle appartenant en propre à Mme la Comtesse Bertrand ; elle l’a monté plusieurs fois. Avant le départ de Sainte-Hélène, elle voulut m’en faire cadeau. Archambault se charge de le vendre à Jamestown et m’en remet le prix qui est de six cents et quelques francs. Il y a eu, en outre, un nommé Gentilini qui s’occupe des provisions, des lampes, de la bougie, etc…Il est parti avant mon arrivée sur l’île. On disait qu’il a fait dans cette place de bons bénéfices. 
Note de G. Godleswski : Faux, Gentilini, malade, est rapatrié le 4 octobre 1820. Il occupait le poste de valet de pied

Enfin, une autre domestique a encore suivi l’Empereur. C’était un maître d’hôtel nommé Cipriani. Il mourut de dysenterie. Pierron le remplaça. 
Note de G. Godlewski : Bouges a certainement ignoré le rôle joué par Cipriani, agent secret et homme de confiance de Napoléon qui est parvenu à inspirer confiance à Hudson Lowe au point de jouir d’une certaine liberté en ville. Sa mort, après une maladie suraigue, le 26 février 1818, fut peut-être due à un empoisonnement criminel 

VII – ARRIVEE DE DIVERSES PERSONNES POUR LE SERVICE DE L’EMPEREUR. 

On a annoncé, depuis assez longtemps, diverses personnes que Mme Mère et son frère le Cardinal Fesch ont engagées au service de l’Empereur. Ce sont d’abord deux prêtres, l’un âgé nommé Buonavita, l’autre jeune s’appelle Vignali. Le premier ne reste pas longtemps à Sainte-Hélène. Puis le Docteur Antommarchi. Avec les abbés et le médecin sont arrivés encore deux serviteurs : Chandelier, qui a été cuisinier à Paris, dans la maison de l’Empereur et qui est heureux de trouver l’occasion de rejoindre son maître. Il est mis de suite à la tête des cuisines. Avant lui, c’est un Chinois fort intellignet qui remplissait cet office. Il reste avec plusieurs autres Chinois sous les ordres de Chandelier. Coursot, qui arrive avec Chandelier, devient officier de bouche, à la place de Pierron.

L’Abbé Vignali célèbre la messe, le dimanche, pour l’Empereur. Ses compagnons d’exil y assistent. Tous les serviteurs de la maison y sont admis. On a dressé l’autel dans la grande salle à manger qui sert plus depuis que l’Empereur prend seul ses repas. La messe est dite plusieurs fois chez le général Bertrand. Je dresse un autel dans la grande véranda et tout le service de la maison y assiste. 
Note de G. Godlewski : Ce court passage n’apporte rien sur les cinq personnes composant la « petite caravane « . Elles arrivèrent à Longwood le 18 septembre 1819.

A suivre.

 

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( 7 mai, 2018 )

A propos de la disparition de Napoléon…

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« On croyait généralement que Napoléon avait été empoisonné par le gouverneur de Sainte-Hélène, par ce sir Hudson Lowe qui commandait à Caprée [Capri], lorsque je m’emparai de cette île [en 1808]. Mais aujourd’hui il paraît certain que l’Empereur a succombé sous l’influence d’un climat malsain, sous le poids des chagrins, des dégoûts, des vexations sans nombre et des privations de tout genre qu’on lui a fait supporter […] La politique anglaise est plus odieuse et plus criminelle que celle des anciens dominateurs du monde !

Hudson Lowe est un geôlier et un bourreau en uniforme brodé. »

Général LAMARQUE (« Mémoires et souvenirs. Publiés par sa famille », tome I, 1835).

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( 6 mai, 2018 )

Le général Tindal (1773-1834)

Tindal

Ralph-Dundas Tindal, général hollandais au service de la France, expose dans la première de ces deux lettres qu’il veut être le fidèle sujet de Louis XVIII, puis dans la seconde que son roi, le nouveau souverain des Pays-Bas, le rappelle ; il revint, en effet, dans sa patrie, et en 1815, il était inspecteur général de l’infanterie et chargé de l’administration de la guerre dans les départements méridionaux, c’est-à-dire en Belgique; au lendemain de Waterloo, il s’entretint à Bruxelles avec Lobau, Compans, Cambronne prisonniers, ses anciens camarades.

Arthur CHUQUET.

1. Lettre du général Tindal à Louis XVIII.

Paris, 22 avril 1814.

Sire, lorsque la Hollande, ma patrie, a été réunie à la France, je commandais le régiment de grenadiers de la Garde hollandaise ; ce corps est devenu le 3ème régiment de grenadiers de la Garde Impériale. Au commencement de 1812 [le 2 janvier 1812. Note de Chuquet], j’ai été nommé général de brigade , baron de l’Empire, avec une dotation de six mille francs et j’ai conservé le grade de major de la Garde, commandant le même régiment ; j’ai fait en cette double qualité la campagne de Russie [On sait combien son régiment y souffrit, surtout à Krasnoïé ; le 17 novembre 1812 ; a dit Castellane, le 3ème régiment de la Garde, « composé de Hollandais vêtu de blanc, réduit à 300 hommes, attaque un village sur la droite et y perd la moitié de son monde ». Note de Chuquet]

Le régiment royal ayant été dissous, par décret du 15 février 1813, j’ai été nommé adjudant général de l’arme des chasseurs et officier de la Légion d’honneur. J’ai fait la campagne de 1813. Ayant été blessé très grièvement sous les murs de Dresde le 26 août 1813, j’ai été élevé au grade de général de division par décret du 7 septembre 1813 et Sa Majesté m’a autorisé à rentrer en France pour me faire guérir de mes blessures et y jouir du traitement de général de division commandant une division territoriale ; ma guérison est avancée à ce point que je pourrai bientôt reprendre le service actif.

J’ai servi fidèlement et avec dévouement en France comme en Hollande. Délié de mes serments envers l’empereur Napoléon, je me suis empressé à donner mon adhésion aux actes du Sénat qui rappellent Votre Majesté sur le trône de France. J’ai vingt-neuf ans de service; j’ai fait onze campagnes dans lesquelles j’ai été blessé quatre fois très grièvement. Je suis père de neuf enfants, et toute ma fortune consiste dans mon grade et ma dotation.

Désirant rester en France, je prie Votre Majesté de me maintenir en activité de service. Votre majesté trouvera en moi un fidèle sujet, toujours prêt à verser son sang pour sa défense et celle de la patrie.

2. Le général Tindal au  général Dupont, ministre de la Guerre.

Paris, 25 mai 1814.

Monseigneur, j’ai eu l’honneur de vous écrire pour vous dire que je désirais rester en France et vous prier de proposer à Sa Majesté de me maintenir en activité de service comme lieutenant général. L’avancement que j’ai obtenu en France, les témoignages de bienveillance que j’ai reçus de la part de messieurs les maréchaux sous les ordres desquels j’ai servi, l’affection particulière que vous m’avez bien voulu montrer, me faisaient désirer de rester dans un pays où j’ai été si bien traité. Je n’avais écouté que les premiers mouvements de reconnaissance. Mais le nouveau souverain de ma patrie m’ayant fait dire qu’il me donnerait du service, je crois devoir m’empresser de rentrer dans ma patrie. Je prie conséquemment Votre Excellence de proposer à Sa Majesté le Roi d’accepter ma démission du grade de lieutenant général et de me permettre de rentrer en Hollande.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, pp.369-371)

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( 6 mai, 2018 )

Roustam en 1814…

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Le mameluck Roustam, né vers 1780 à Tiflis (de nos jours Tbilissi) en Géorgie, avait été enlevé puis acheté par un bey du Caire, entré dans le corps des mamelouks. Passé après la mort de son maître au service du cheikh El-Becri, ce dernier en fit présent à Bonaparte en août 1799. Roustam ne quittera pas la destinée du futur empereur, jusqu’en 1814… le 13 avril 1814, au matin, à Fontainebleau, Roustam, sans doute effrayé par la tentative de suicide de Napoléon, s’enfuit prétextant devoir embrasser sa femme à Paris, avant le départ pour l’île d’Elbe. Il ne revint pas… Roustam termina sa vie à Dourdan (Essonne) après avoir reçu de Louis-Philippe la charge d’un bureau de poste, jusqu’à sa mort en 1845. On peut voir sa tombe, restaurée en 2007, dans le cimetière de cette même ville. Ce personnage sans grand caractère a laissé des « Souvenirs » qui furent publiés la première fois en 1911. Ils forment un témoignage d’un intérêt très limité : à l’opposé de ceux d’un autre mameluck (« faux » celui-là) : le versaillais Louis-Etienne Saint Denis (1788-1856), connu sous le nom de « Ali ». Voir mon édition de ses « Souvenirs » publiée en 2000 chez Arléa.

C.B.

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( 6 mai, 2018 )

L’Empereur est-il mort empoisonné ?

Napoléon le Grand

Dans ce chapitre dont j’ai reproduit jusqu’au titre d’origine, Héreau évoque la tentative d’empoisonnement de Napoléon à Fontainebleau en avril 1814. Ce fait est connu depuis fort longtemps par les témoignages du mameluck Ali et surtout par le passage que contient les mémoires magistraux du général de Caulaincourt. Celui qui fut chirurgien de la mère de l’Empereur, évoque une autre tentative, en 1815 celle-là. Est-elle bien réelle ?

C.B.

« Ce fut le 11 juillet 1821 que parvint à Paris la nouvelle de la mort de l’Empereur. Aux clameurs de ces bandes de crieurs lancées dans les rues pour annoncer un événement si inattendu, le public répondit par les bruits les plus sinistres. Le gouverneur sir Hudson-Lowe, disait-on, s’étant permis, dans un accès d’emportement avec l’Empereur, un geste menaçant, il en était résulté, entre les personnes présentes, une rixe dans laquelle l’Empereur avait été assassiné. On disait aussi que ce geôlier, sous le prétexte d’une promenade, l’ayant conduit sur le bord d’un des abîmes de l’île, l’y avait précipité; ou bien , que l’Empereur ayant, par mégarde , franchi les limites étroites imposées à ses promenades, avait été fusillé par une sentinelle. Ailleurs, et successivement, passant en revue tous les genres de morts violentes sous lesquelles ont succombé tant de grands personnages dans les temps de barbarie, on disait que, comme Edouard II, il avait trouvé dans Read et Hudson d’autres Gournay et Mautravers; ou que, comme Jean, il avait été étouffé sous ses matelas; ou, comme Paul, étranglé dans sa chambre. Le voile mystérieux dont fut couvert pendant cinq ans le rocher de Sainte-Hélène, le silence imposé sur tout ce qui avait trait au mauvais état de santé de l’illustre captif qui devait y mourir; l’espèce d’affectation que mettaient les organes du ministère anglais à répéter que l’Empereur était très bien, qu’il jouissait d’une santé parfaite; enfin les étranges détails qu’on donna de sa maladie, en même temps que ceux de sa mort, tout sembla concourir à faire prendre une si horrible idée de la fin prématurée et inattendue de ce grand homme. Malgré la vigilance intéressée du ministère anglais et des autres gouvernements solidaires de l’infamie qui s’est consommée à huis clos, à deux mille lieues de nous, sur la personne de l’Empereur, sa famille et ses amis n’ignorèrent pas les soupçons trop bien fondés qu’il avait conçus lui-même sur le but auquel tendaient ses ennemis, depuis qu’il était en leur pouvoir. Il faut convenir que la manière dont on s’était saisi de sa personne, le choix que l’on avait fait du lieu de sa déportation, celui du site où il fut établi, et plus encore, peut-être, celui de l’homme commis à sa garde, étaient plus que suffisants pour faire croire à des desseins funestes. Parmi les divers genres de mort dont on racontait les moindres détails, les derniers heureusement n’étant plus dans nos mœurs, un seul sembla d’abord fixer plus particulièrement l’attention générale, à cause des circonstances singulièrement frappantes et vraisemblables qui vinrent fortifier les soupçons de poison. Aussi l’opinion de l’empoisonnement est-elle celle qui a survécu à toutes les autres ; elle fut longtemps admise à Paris, elle règne encore dans les départements. Et si, depuis le retour de ceux des amis de l’Empereur qui furent assez heureux pour partager sa captivité, cette opinion s’est fort affaiblie, il faut l’attribuer à la libre et fréquente communication de ceux-ci avec leur famille et leurs amis, et aux détails qu’ils s’empressèrent toujours de donner sur la fin du héros de cette grande infortune. Bien des gens croient encore qu’il n’a été permis à ces derniers de rentrer en France qu’à la condition , sous serment, de ne rien dévoiler de l’horrible mystère qu’on s’obstine à supposer dans ce malheureux événement ; mais l’opinion générale est que l’Empereur a succombé à un cancer de l’estomac, maladie qui, dit-on , est héréditaire dans sa famille. Nous allons examiner successivement chacune de ces opinions, ce qui nous amènera tout naturellement à faire connaître les motifs sur lesquels est fondée la nôtre. Quoique nous n’attachions aucune importance aux premiers cris de l’opinion qui accréditèrent le meurtre supposé de l’Empereur, nous devons cependant dire que ces récits n’étaient pas seulement des bruits populaires, mais qu’ils étaient répandus et admis par les personnes instruites et appartenant aux classes distinguées de la société. Ils ont longtemps fait l’objet des conversations les plus animées, et l’indignation générale qu’ils ont soulevée n’a pas peu contribué à la manifestation vive et spontanée de la douleur que la France a ressentie à la nouvelle de la perte qu’elle venait de faire. Nous nous attacherons davantage à la discussion des faits sur lesquels s’appuient ceux qui croient encore à l’empoisonnement. Parmi eux, et c’est le plus petit nombre, ceux qui apprirent que l’Empereur avait presque toujours été souffrant et malade depuis le jour de sa déportation, crurent qu’il avait succombé à l’action d’un poison lent. Les progrès modernes obtenus dans les sciences de l’anatomie et de la physiologie font reléguer parmi les fables atroces des temps de la maréchale d’Ancre et de la marquise de Brinvilliers, ces filtres, ces essences dont une parcelle suffisait, disait-on, pour miner longuement la vie, au point de faire croire à une mort naturelle. On sait aujourd’hui qu’il n’y a de poisons lents que ceux dont l’action serait tous les jours répétée, et qui finirait alors par occasionner des désordres plus ou moins apparents dans les organes nécessaires à l’entretien de la vie. Mais cette dernière supposition n’a pu se soutenir lorsqu’on à connu la manière dont étaient réglées la maison et la table de l’Empereur. Nous avons appris de l’un des généraux, compagnons de son exil, que lorsque, d’après des indices très équivoques, on conçut des craintes sur des projets odieux, des mesures de sûreté furent prises aussitôt autour de l’Empereur, et à son insu, par les personnes qui lui étaient attachées. Ce que nous venons de dire des précautions employées pour garantir l’Empereur de l’introduction frauduleuse de substances vénéneuses dans ses aliments, répond à l’idée qu’on pouvait avoir qu’il avait été empoisonné par surprise et avec des matières qui auraient occasionné sa mort instantanément. Quant au soupçon d’empoisonnement avec violence et par des matières corrosives, cette question commande une attention particulière, et nous devrons la traiter avec plus d’étendue. Dans le cours de cet écrit, nous verrons que le ministère anglais avait calculé l’époque de la mort de l’Empereur. Les probabilités de la durée de sa vie, dans les conditions où il avait été placé, n’allaient pas au delà de quatre à cinq années : la force de sa constitution, qui l’a fait lutter pendant six ans contre toutes les causes de destruction sur lesquelles on avait compté, aurait fait, disait-on, recourir à un auxiliaire plus prompt, afin de se décharger tout d’un coup d’une responsabilité qui commençait à peser à celui sur la tête duquel elle reposait. L’Empereur aurait donc été empoisonné au moyen d’un breuvage corrosif qu’on l’aurait forcé de prendre. Cette opinion, d’abord généralement admise, fut accréditée par les contradictions frappantes contenues dans les étranges procès verbaux que l’on dressa de l’ouverture du corps, et qui furent publiés d’une manière si maladroite et si peu faite pour satisfaire les médecins, seuls juges dans ces matières. On ne fut d’abord frappé que d’une chose à la lecture de ces procès verbaux, c’est qu’il y était question d’ulcération et de perforation de l’estomac, de matières noires, semblables à du marc de café, contenues dans cet organe. En fallait-il davantage au public pour faire croire à l’empoisonnement ? Cette idée, déjà fortifiée par le refus qu’avait fait le médecin particulier de l’Empereur de signer le procès verbal rédigé par les médecins anglais, le fut encore davantage par le dissentiment que renfermait celui qu’il rédigea de son côté. Malgré l’isolement dans lequel on avait essayé de placer l’Empereur, en renvoyant successivement, et sous de vains prétextes, une grande partie de ceux qui s’étaient associés à sa mauvaise fortune, il restait encore trop de cœurs généreux autour de lui, pour qu’il fût facile de parvenir à ce but criminel par la violence. Au soupçon qu’il se soit empoisonné volontairement lui-même pour se soustraire au système d’avilissement qu’on suivait à son égard , nous opposerons sa propre opinion contre le suicide, tant de fois manifestée par lui-même dans ces derniers temps , où il lui a fallu toute la force d’âme dont il était doué pour ne pas succomber à la tentation de se soustraire aux mauvais traitements auxquels il était en butte.

A cette occasion nous mentionnerons la prétendue tentative de Fontainebleau, peu avant l’abdication de 1814; nous en extrairons le récit de la Collection des pièces authentiques, etc. « Fontainebleau est maintenant une prison ; toutes les issues en sont soigneusement gardées par les étrangers ; signer (l’abdication) semble être le seul moyen qui lui reste pour sauver sa liberté, peut-être même sa vie ! Car les émissaires du gouvernement provisoire sont aussi dans les environs, et l’attendent. Cependant la journée finit, et Napoléon a persisté dans son refus ; comment espère-t-il échapper à la nécessité qui le menace ? « Depuis quelques jours il semble préoccupé d’un secret dessein. Son esprit ne s’anime qu’en parcourant les galeries funèbres de l’histoire. Le sujet de ses conversations les plus intimes est toujours la mort volontaire que les hommes de l’antiquité n’hésitaient pas à se donner dans une situation pareille à la sienne ; on l’entend avec inquiétude discuter de sang-froid, à cette occasion, les opinions les plus opposées. Une circonstance vient encore ajouter aux craintes que de tels discours sont bien faits pour inspirer. L’Impératrice avait quitté Blois; elle voulait se réunir à Napoléon ; elle était déjà arrivée à Orléans, on l’attendait à Fontainebleau : mais on apprend de la bouche même de Napoléon que des ordres sont donnés autour d’elle pour qu’on ne la laisse pas suivre son dessein. Napoléon, qui craignait cette entrevue, a voulu rester maître de la résolution qu’il médite. « Dans la nuit du 12 au 13, le silence des longs corridors du palais est tout à coup troublé par des allées et des venues fréquentes. Les garçons  du château montent et descendent; les bougies de l’appartement intérieur s’allument ; les valets de chambre sont debout. On vient frapper à la porte du docteur Yvan, on va réveiller le grand-maréchal Bertrand, on appelle le duc de Vicence [Caulaincourt] , on court chercher le duc de Bassano [Maret] , qui demeure à la chancellerie ; tous arrivent et sont introduits successivement dans la chambre à coucher. En vain la curiosité prête une oreille inquiète, elle ne peut entendre que des gémissements et des sanglots qui s’échappent de l’antichambre, et se prolongent sous la galerie voisine. Tout à coup le docteur Yvan sort; il descend précipitamment dans la cour, y trouve un cheval attaché aux grilles, monte dessus et s’éloigne au galop. L’obscurité la plus profonde a couvert de ses voiles le mystère de cette nuit. Voici ce qu’on en raconte : «A l’époque de la retraite de Moscou, Napoléon s’était procuré, en cas d’accident, le moyen de ne pas tomber vivant dans les mains de l’ennemi. Il s’était fait remettre par son chirurgien Yvan un sachet d’opium , qu’il avait porté à son cou pendant tout le temps qu’avait duré le danger . Depuis, il avait conservé avec grand soin ce sachet dans un secret de son nécessaire. Cette nuit, le moment lui avait paru arrivé de recourir à cette dernière ressource : le valet de chambre qui couchait derrière sa porte entrouverte, l’avait entendu se lever, l’avait vu dé layer quelque chose dans un verre d’eau, boire et se recoucher. Bientôt les douleurs avaient arraché à Napoléon l’aveu de sa fin prochaine. C’était alors qu’il avait fait appeler ses serviteurs les plus intimes. Yvan avait été appelé aussi ; mais, apprenant ce qui venait de se passer, et entendant Napoléon se plaindre de ce que l’action du poison n’était pas assez prompte, il avait perdu la tête, et s’était sauvé précipitamment de Fontainebleau. On ajoute qu’un long assoupissement était survenu, qu’après une sueur abondante les douleurs avaient cessé, et que les symptômes effrayants avaient fini par s’effacer, soit que la dose se fût trouvée insuffisante , soit que le temps en eût amorti le venin. On dit enfin que Napoléon, étonné de vivre, avait réfléchi quelques instants : « Dieu ne le veut pas ! » s’était-il écrié ; et, s’abandonnant à la Providence, qui venait de conserver sa vie, il s’était résigné à de nouvelles destinées. « Ce qui vient de ce passer est le secret de l’intérieur. Quoi qu’il en soit, dans la matinée du 13, Napoléon se lève et s’habille comme à l’ordinaire. Son refus de ratifier le traité a cessé, il le revêt de sa signature. » Il est bien présumable que le sujet de ce morceau à effet dramatique a été fourni par une des personnes qui avaient un grand intérêt à donner un motif de leur étrange conduite à cette malheureuse époque. Nous nous serions dispensé de rapporter la circonstance sur laquelle cette narration s’appuie, si nous n’étions informé que ceux qui y ajoutent foi, ou feignent d’y croire, s’en servent comme d’un argument en faveur de l’opinion qu’on a essayé d’accréditer, en disant que c’était aux suites de cette tentative qu’il fallait attribuer la maladie dont on a prétendu, plus tard, que l’Empereur était mort. Cette dernière opinion nous oblige à révéler aujourd’hui une circonstance qui, devant quelque jour entrer dans le domaine de l’histoire, pourrait être alors commentée au profit de l’assertion que nous nous efforçons ici de combattre. Voici le fait, tel qu’il nous a été confié par la seule personne qui l’ait su, et dont le caractère estimable ne permet pas de soupçonner la véracité.

Le 29 juillet  1815, avant de quitter la Malmaison, l’Empereur remit à M.***[Marchand] un petit flacon long, plat, uni, et soigneusement bouché, contenant environ deux cuillerées d’une liqueur jaunâtre , très limpide. Il lui ordonna de le placer dans quelque partie de ses vêtements d’un usage journalier, et qu’il pût facilement atteindre. Après l’avoir placé dans un petit sachet en peau, celui- ci l’attacha sous la pâte qui boucle la bretelle du côté gauche. Les choses restèrent dans cet état jusqu’aux premiers jours du mois d’août. Le 2 ou le 3 de ce mois, dans la matinée, l’Empereur, étant encore à bord du Bellérophon, et connaissant la résolution prise par le ministère anglais de le faire conduire à Sainte-Hélène, prévoyant dès lors, sans doute, le sort qui l’y attendait, parut avoir pris la résolution de s’y soustraire. Après avoir médité pendant quelque temps, en se promenant d’un air calme, il écrivit, rangea quelques papiers, mit ordre à quelques affaires, et disposa de quelques effets précieux. Il ordonna ensuite à M***[Marchand] de tout fermer chez lui, et de ne laisser entrer qui que ce fût. Une demi-heure après environ, celui-ci étant rentré à la voix de l’Empereur, le trouva sur son lit, et remarqua sur un petit meuble auprès de lui un verre rempli d’une liqueur jaunâtre, comme pourrait être de l’eau et du vin d’Espagne. L’Empereur, toujours avec un air fort calme, lui donna ordre d’introduire le comte B*** [Bertrand ?]. A la suite de l’entretien qu’il eut avec ce dernier, l’Empereur se leva et s’habilla. Le verre, toujours plein, dont nous avons parlé, était resté à la même place ; le lendemain ce verre avait disparu, et avec lui le petit flacon dont il a été fait mention, et qui ne reparut plus. Dès lors sa résolution est prise; et, quelque affreux que puisse être l’avenir qu’on lui prépare, il boira la coupe jusqu’à la lie. La première de ces tentatives n’ayant point eu lieu, et la seconde ayant à peine eu un commencement d’exécution, on ne peut, dès lors, leur imputer ni la maladie ni la mort de l’Empereur. »

(« Napoléon à Sainte-Hélène. Opinion d’un médecin sur la maladie de l’Empereur et sur la cause de la mort », par J. HEREAU, ancien chirurgien ordinaire de Madame Mère et premier chirurgien de l’impératrice Marie-Louise », Paris, F. Louis, Libraire, 1829, pp.9-24).

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( 5 mai, 2018 )

5 mai 1822…

5 mai 1822... dans TEMOIGNAGES malmaison

« J’ai revu hier la Malmaison, qui est aussi bien tenue que lorsque Joséphine l’habitait ; il n’y manque que la riche collection de tableaux et de statues. J’ai été indigné de voir dans la salle à manger le buste de l’empereur de Russie et de ne trouver nulle part celui de Napoléon. Il ne manque pas un livre à  la bibliothèque ; les cartes de Russie sont amoncelées dans un rayon auprès de la table de travail.

C’est peut-être sur ces mêmes cartes que l’Empereur avait calculé cette funeste marche sur Moscou, qui l’a conduit à Sainte-Hélène ! »

Général LAMARQUE (« Mémoires et souvenirs. Publiés par sa famille »,tome I, 1835).

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( 5 mai, 2018 )

A propos d’une lettre (sans doute inédite) de Joséphine.

Joséphine 2

Cette dernière fait partie du lot de celles de Napoléon (dont une au moins n’est pas inédite) et découvertes fortuitement et récemment dans les rayonnages de la bibliothèque d’Ajaccio : https://france3-regions.francetvinfo.fr/corse/corse-du-sud/tresors-oublies-bibliotheque-ajaccio-1468597.html

Lettre inédite Joséphine

Voici le texte de ce document, entièrement rédigée de la main de l’attachante Joséphine et signée par elle :

« Mon Cousin, je suis touchée de la nouvelle marque de confiance que vous me donnez de vos sentiments qui me ravi[?] à l’occasion de l’heureuse délivrance de ma belle-fille. Il m’est donné de profiter de cette circonstance pour vous renouveler l’assurance de mon attachement. A Navarre le 21 décembre.

Joséphine. »

Cette courte lettre, écrite depuis son château de Navarre, près d’Evreux, dans l’Eure, ne nous indique ni le destinataire, ni la date. En consultant l’ouvrage « Impératrice Joséphine. Correspondance, 1782-1814 », Payot, 1996, j’ai trouvé quelques éléments intéressants. 

L’événement dont il est question dans ce document est la naissance du troisième enfant d’Eugène de Beauharnais (1781-1824), qui avait épousé, en 1806, Augusta-Amélie de Bavière (1788-1851): Auguste-Eugène-Charles-Napoléon, né à Milan le 9 décembre 1810.

Le destinataire pourrait être Cambacérès, auquel Joséphine donnait le titre de « Cousin ». Il est à rappeler qu’ cette époque elle n’est plus l’épouse de Napoléon.

A la p.287 du l’ouvrage cité plus haut, se trouve une autre lettre de Joséphine et adressée à Mme de Montesquiou, datée de Navarre, 23 décembre 1810 dans laquelle Joséphine déclare : «  Je sais, Madame, combien vous prenez part à tout ce qui m’intéresse, et je suis touchée de la nouvelle marque que vous m’en donnez à l’occasion des couches de ma belle-fille ».

Enfin, cette lettre paraît être inédite. Elle ne figure pas dans l’ouvrage publié par Payot en 1996, ni dans l’annexe n°5 de ce même livre et qui référence succinctement les lettres de Joséphine passées en ventes aux enchères publiques, commercialisées par des libraires ou bien encore se trouvant dans certains fonds de bibliothèque, comme celui de Frédéric Masson (à la Bibliothèque Thiers, place Saint-Georges, à Paris).

Christophe BOURACHOT

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