( 20 janvier, 2019 )

Un dragon dans la campagne de France… (3 et fin).

Claye 28mars1814

Dernière partie du témoignage Gougeat, dragon à cheval au 20ème régiment.

« Nous quittons le camp d’Essoyes pour retourner de l’Aube. Après avoir passé dans différents endroits déjà parcourus, nous nous trouvons de nouveau, du 15 au 18 mars, dans les environs de Nogent. Là, nous recevons  l’ordre de rétrograder sur Arcis. En remontant la Seine et l’Aube, nous partons aussitôt pour cette ville où la Garde impériale et plusieurs corps d’armée se réunissent évidemment en prévision d’une grande bataille.

Les armées russes, prussiennes et autrichiennes se concentrent dans la plaine devant Arcis, sur la route de Troyes. Les Russes ont incendié, il y a quelques jours, la petite ville de Méry.

Pendant que l’armée française défile pour aller prendre position dans la plaine, on nous fait rouler nos manteaux et prendre nos dispositions pour charger. Nous traversons la ville à notre tour, et la bataille s’engage.

Nos escadrons, trop eu nombreux, se heurtent, mais sans succès, contre la masse énorme de la cavalerie ennemie; ils sont ramenés jusqu’à Arcis. Nous allons nous reformer dans l’avenue du château, sur les bords de la rivière; d’autres corps débandés nous rejoignent. On repart; on se bat toute la journée. Finalement, nous couchons sur nos positions.

Le lendemain, nous quittons Arcis avec l’Empereur et la Garde et nous marchons sur la route de Vitry. Nous passons la nuit à Dampierre d’où nous entendons encore le canon d’Arcis. Nous allons franchir la Marne à Frignicourt, petit village situé à une demi-lieue de Vitry. Là, toute l’armée défile devant l’Empereur et le salue de ses acclamations ; assis à une petite table devant l’église, il est penché sur une carte étalée devant lui et ne fait pas un mouvement.

Le régiment est envoyé devant Vitry. Il va ensuite en reconnaissance dans les villages situés entre Vitry et Saint-Dizier. Plusieurs fois, nous passons et repassons à Larzicourt, mon pays natal, dont l’aspect est des plus mornes. Les rares habitants que nous rencontrons, et dont je me garde bien de me faire connaître, sont tristes et abattus; on voit qu’ils sont encore sous l’impression de la terrible scène du bombardement dont j’ai parlé. Jetant les yeux du côté de la maison de ma mère, je suis navré à la vue des meubles entassés pêle-mêle dans la rue…

Nous partons, le lendemain, par la route de Montiérender et nous arrivons au pied du village de Moelain, au-dessous et non loin de Saint-Dizier. Ce village est situé au sommet d’une petite côte de vignes au bas de laquelle coule la Marne. De l’autre côté de la rivière est le bourg d’Hoëricourt, avec une vaste plaine.

Il est 10 heures du matin, le temps est splendide, le soleil brille d’un vif éclat. L’armée russe évolue dans la plaine.

A la vue de l’ennemi, notre armée, guidée par des habitants du pays, traverse la Marne au gué d’Hoëricourt, en masse et dans un ordre parfait. Parvenue sur l’autre rive, elle est accueillie par la cavalerie russe dont elle reçoit le choc sans broncher, notre cavalerie la charge à son tour; une terrible mêlée s’engage pendant laquelle les escadrons ennemis sont ramenés plusieurs fois. Enfin, après deux heures de ce rude combat, l’Empereur lance sur les Ruses la cavalerie de sa Garde qui les sabre et les met dans une déroute complète. Ils se débandent et fuient au galop: une partie dans la direction de Vitry et le reste par la route de Bar-le-Duc.

Je ne pris pas part à l’action, mais je la vs se dérouler à mes pieds, du haut del a petite colline de Moelain, où je me trouvais avec l’officier-payeur de mon régiment. La traversée de la Marne par notre cavalerie, dont les chevaux ne nous paraissaient pas plus gros que des moutons au milieu de la rivière, et le choc des escadrons dans la plaine aux rayons d’un beau soleil qui faisait jaillir des milliers d’étincelles des armes et des casques, constituaient l’une des plus beaux spectacles qu’il m’ait été donné de contempler.

Passant, le soir, sur le champ de bataille, je reconnais, parmi les morts, plusieurs dragons de mon régiment et un officier du 19ème dragons. Je rencontre M. Lallemant, officier dans ma compagnie, blessé à l’épaule, et qui me prie de panser ma blessure. Tout près de la grande route se tiennent des cavaliers qui offrent, mais sans succès, de vendre à leurs officiers des chevaux qu’ils ont pris à l’ennemi.

Je rejoins ma compagnie au village de Longchamp où elle s’est arrêtée après avoir coopéré à la poursuite des Russes; nous y passons la nuit.

Nous restons plusieurs jours entre Vitry et Saint-Dizier, profondément attristés à la vue des ravages exercés par les armées étrangères dans cette contrée, jadis si florissante et maintenant si dévastée. Dans les villages peu de maisons sont intactes. Parmi celle qui sont encore debout, les unes ne sont plus soutenues que par leurs piliers ; d’autres n’ont plus de toitures; des murs son ou renversés ou ébréchés; les portes et les fenêtres sont béantes. A l’intérieur, il n’y a plus rien. Un silence de mort plane sur ces ruines ; les habitants se sont enfuis, avec leurs bestiaux, au fond des forêts voisines, afin d’échapper aux vexations et aux brutalités de l’ennemi.

Nous repassons la Marne, sous l’impression de ce triste spectacle, et nous nous dirigeons sur Vandoeuvre. De là, nous allons à Troyes, à Sens, puis à Fontainebleau.

En arrivant à Fontainebleau, un jour qu’il tombait un léger brouillard, mon régiment se range en bataille sur la grande route, tout près d’un château. Longtemps, nous restons là immobiles et silencieux. De temps en temps, de vagues rumeurs nous arrivent de la ville; des officiers passent et repassent au galop; les visages sont tristes. On sent, on devine de graves événements. Bientôt, nous apprenons la capitulation de Paris et l’abdication de l’Empereur. Soudain un bruit de cavalerie en marche se fait entendre du côté de Fontainebleau et nous voyons venir plusieurs voitures, escortées par un escadron de lanciers de la Garde. Au moment où elles passent devant nous, un bras sort de l’une d’elles et s’agite en signe d’adieu; on nous dit que c’est l’Empereur qui part et nous adresse ses adieux. L’émotion est grande, les cœurs sont oppressés, les yeux se mouillent… »

Fin.

(Témoignage publié la première fois en 1901 dans le « Carnet de la Sabretache »; réimprimé en 1997 par Teissèdre).

 

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( 19 janvier, 2019 )

Les CENT-JOURS. Le MARÉCHAL NEY à LONS-LE-SAUNIER (12-14 mars 1815).

Les CENT-JOURS. Le MARÉCHAL NEY à LONS-LE-SAUNIER (12-14 mars 1815). dans TEMOIGNAGES ney

Extrait d’un témoignage peu connu. Il est tiré du livre de D. MONNIER, « Souvenirs d’un octogénaire de province » (Lons-le-Saunier, Imprimerie de Gauthier frères, 1871). 

« J’étais quartier-maître de la Garde nationale de Lons-le-Saunier depuis le 10 juillet 1814, lorsque l’illustre captif des puissances alliées s’évada de l’île d’Elbe, et c’est à ce titre que le 12 mars 1815 je me trouvai un moment en rapport avec le prince de la Moskowa. Il avait été envoyé contre son ancien maître. Le maréchal Ney venait de renouveler, à Paris, son serment de fidélité à Louis XVIII, et le vulgaire qui ne sait pas ménager ses termes et qui exagère volontiers les torts de l’homme qu’il accuse, répétait sottement que l’ancien compagnon d’armes de Napoléon avait promis au Roi de lui amener l’Usurpateur dans une cage de fer comme une bête féroce. Mais le héros de la Moskowa était tombé dans un état perplexe difficile à décrire, s’étant placé entre le devoir et les instincts de toute sa vie. C’est à peine s’il se laissait voir et aborder dans une situation aussi fausse, blâmé d’un côté par l’armée d’avoir prêté serment de fidélité à un prince qui passait pour avoir répudié les gloires nationales, blâmé en même temps par les royalistes de n’avoir encore rien dit aux troupes pour les encourager à repousser l’ennemi des bourbons.

Retiré dans le modeste hôtel de la Pomme-d’Or, le maréchal s’était étendu tout habillé sur son lit dont les rideaux tirés sur lui le dérobaient à la vue des visiteurs. Là, le guerrier poussait de profonds soupirs qui me semblaient accuser la plus pénible angoisse. Mon colonel, M Xavier de Champagne, écartant doucement les rideaux me présenta au maréchal comme un de ses officiers sur lequel il pouvait compter.

-Partez sur-le-champ pour Chalon-sur-Saône, me dit le maréchal d’un ton bref, comme si nous avions été à la Grande Armée, informez-vous du matériel dont l’Empereur dispose, et sachez m’en rendre compte dans le plus bref délai !

A dix heures du soir, on me délivra un passeport et je partis à onze dans un des voitures du Receveur général du département. Toute la journée du 13 fut employée à recueillir des renseignements. Je vis plusieurs fois Napoléon venir au balcon de l’Hôtel du Nord, pour se montrer au peuple enthousiasmé. Tous les détachements en garnison dans les villes de son itinéraire venaient successivement lui rendre hommage et accroître son effectif. On avait peine à distinguer ces soldats de dépôt avec les vieux grognards venus de l’île d’Elbe, sous les ordres du général Bertrand ; tous se ressemblaient par leur enthousiasme et par le culte de cette même idole.

Le lendemain, dans l’après-midi revenant à Lons-le-Saunier, je croisai en route le général G… et plusieurs autres officiers supérieurs ayant à leurs chapeaux de grandes cocardes tricolores, signe évident de leur défection. Leurs chevaux allaient ventre à terre dans le chemin boueux. C’était à qui de ces messieurs arriverait le premier auprès du maître.

Je m’arrêtai un moment à Montmorot, où je fus mis au courant de ce qui s’était passé pendant son absence à Lons-le-Saunier. Le prince de la Moskowa n’avait pas attendu le retour de son émissaire pour prendre son parti. A la revue d’un corps d’armée rassemblé sous ses ordres, le 14 mars 1815, au moment où tous les soldats de la ligne s’attendaient à crier « Vive le Roi ! » avec leur maréchal, ce dernier leur avait adressé sa fameuse allocution commençant par ces mots : « La cause des Bourbons est à jamais perdue, «  et le cri de « Vive l’Empereur ! » lui avait répondu, et la défection d’en était suivie.

Un trait de fidélité donné par le comte Alexandre de Grivel, commandant de la Garde nationale du Jura, a consolé les cœurs droits de l’acte de félonie d’un maréchal de France. La scène s’était passée à la promenade dite « de la Chevalerie » ; M. de Grivel était à côté du maréchal ; dès qu’il eût entendu  prononcer les mots : « La cause des Bourbons est à jamais perdue », M. de Grivel qui avait les yeux arrêtés sur les lèvres de l’orateur, s’attendant à l’explosion de sentiments bien différents et plus généreux, détourne de lui la vue avec indignation et brise son épée en la plongeant dans la terre et en criant d’une voix tonnante : « Vive le Roi ! ».  Ce cri fut répété par des échos sympathiques jusqu’aux derniers rangs et s’entremêla aux cris de « Vive l’Empereur ! » poussés par les soldats bonapartistes. Un de ces derniers, un sous-officier, ramassa le bout de la noble épée cassée et la serra dans son havresac : « Je suis, dit-il, un soldat de l’Empereur, mais je n’en admire pas moins la fidélité à une autre cause. Ceci était l’épée d’un brave, je garderai précieusement ce glorieux débris ; il me portera bonheur. »

De retour à Lons-le-Saunier, il va sans dire que je ne rendis compte à personne de ma mission tout à fait inutile. La scène était vide d’acteurs. Tout était redevenu bonapartiste.

A quelques mois de là, des Bourboniens, qui se croyaient bien informés parce qu’ils voyaient souvent M. le comte de Bourmont, me firent confidence de leur espoir dans un avenir très-prochain. Il s’agissait, suivant eux, d’un moyen infaillible. On ne m’en indiquait pas la nature, qui me répugne à supposer ; c’était probablement le sauve-qui-peut de Waterloo qu’on méditait déjà pour une déroute. « 

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( 19 janvier, 2019 )

Notes de la comtesse de Caffarelli.

Femme Empire

Ces documents proviennent des Archives du comte de Caffarelli, au château de Leschelle près du Nouvion-en-Thiérache. Julienne-Blanche-Louise d’Hervilly (1784-1854) avait épousé François Marie-Auguste, comte de Caffarelli (1766-1849), général de division, aide-de-camp de l’Empereur. Nous n’avons, malheureusement, retrouvé que ces fragments de mémoires.

Vicomte de GROUCHY (« Le Carnet Historique & Littéraire », 1899).

L’exécution du duc d’Enghien m’avait laissé une telle horreur que je cherchais à sauver une autre victime politique… Je logeais dans la rue de Poitiers, au moment de la conspiration de Georges; déjà la plus grande partie des personnes qui y tenaient venait d’être arrêtée ; j’étais malade, quand, une nuit, j’entends frapper à la fenêtre de ma chambre à coucher, située au rez-de-chaussée, et une voix me prie d’ouvrir, sans sonner mes gens. Je courus à la lucarne d’un petit cabinet par la lucarne duquel l’homme qui m’avait parlé me dit qu’il était poursuivi et qu’il avait pu gagner mon jardin. Je lui ouvris et le gardai dans ma chambre, fort embarrassée de ce que j’en ferais. Le matin, je le cachai sous mon canapé, fis mettre mes chevaux et ordonnai d’aller à Saint-Cloud. La livrée de l’Empereur que portaient mes gens permit de passer la barrière sans autre peine que celle de me nommer. Mon conspirateur était couché à mes pieds, je n’avais pas voulu savoir son nom; je le déposai au Point-du-Jour et m’en revins à Paris, sous le prétexte que j’étais malade. Je gardai si bien mon secret que je doute que j’en aie jamais parlé. J’éprouvais, à la vérité, un peu de remords de m’être servi de la livrée de Sa Majesté pour faire échapper, peut-être, un de ses assassins, et une grande crainte, d’avoir compromis mon mari ; mais je sentais en moi un grand bonheur en pensant que j’avais sauvé la vie d’un homme. Je ne sais ce qu’il est devenu, ni s’il vivait encore en 1814. Il n’aura peut-être pas non plus gardé la parole qu’il m’avait donnée de ne jamais rien tenter contre l’Empereur, au nom duquel je l’avais fait fuir.

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Mon mari avait été chargé d’aller à Rome inviter le Pape à venir en France, et quand Pie VII fut à Fontainebleau, on convia les dames pour les concerts qui s’y donnèrent. Il fallait faire la route toute habillée, et revenir de nuit. Je suis la seule femme qui arriva toujours à temps, car ma toilette n’était jamais longue à faire, et, prévenue à Paris, à une heure et demie, j’étais rendue à sept heures à Fontainebleau.

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Le Pape fut parfait pour moi, et, pendant tout le tems de son séjour, me combla de bontés. C’était un homme des plus respectables que j’aie connu ; il était d’une religion sage et éclairée, mais ses alentours ne le valaient pas, et, si j’eusse eu plus d’expérience, j’eusse été encore plus choquée de la conduite des monsignori qui se permettaient une foule de choses el de propos plus qu’inconcevables (sic) et que je n’ai compris que bien des années après. Le couronnement fut beau, mais combien je trouvais le général Bonaparte petit sous le costume impérial ; il n’était plus, pour moi, le grand homme, mais un comédien, et nous tous de vraies marionnettes.

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A la Malmaison, l’Empereur nous jouait des tours dans lesquels la griffe de Sa Majesté le Lion se faisait un peu sentir. Une fois, nous devions partir à huit heures pour la chasse. A six heures, pendant que nous dormions encore, nous entendons le bruit des calèches. Toutes les dames effrayées d’être en retard sautent à bas du lit et courent, dans le négligé le plus entier, regarder à la fenêtre. L’Empereur était en bas, à nous guetter, et déchargea son fusil sur de pauvres pigeons qui volaient autour de ma croisée. Un de mes carreaux en fut cassé et je dus m’estimer heureuse d’en être quitte pour avoir été vue en chemise. A la chasse, il tirait des lapins jusque sous notre calèche, les chevaux s’emportaient, et les femmes criaient.

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En allant à Leschelle, notre route nous conduisit à Ham, où une partie des complices de Georges était enfermée. Épouse d’un aide-de-camp du souverain, je voyais toutes les portes s’ouvrir devant moi ; le commandant donna l’ordre de me laisser entrer et je témoignai l’envie de visiter les horribles cachots de la tour. Il était trop lard, ce que je savais bien, mais on m’offrit de coucher là pour être toute portée le lendemain. J’acceptai et exprimai le désir de voir les prisonniers par la fenêtre quand ils feraient leur triste promenade. Le commandant me dit qu’il pouvait faire mieux encore pour une personne aussi dévouée que moi à l’Empereur, et convia à souper MM. de Polignac et deux autres dont j’ai oublié les noms. Je proposai, après le repas, déjouer à de petits jeux, parce que je n’osais causer à l’aise. Ces messieurs me comprenant à merveille, nous donnions des gages et toutes les pénitences avaient pour but d’éloigner le gouverneur. Je connus ainsi leur position et les moyens par lesquels je pourrais adoucir leur sort, et peu d’heures après, j’obtenais la promesse qu’on les laisserait sortir sur leur parole d’honneur. MM. de Polignac seuls purent profiter de cette permission, ayant une dé leurs parentes dans une campagne près de Ham. Il me serait pénible d’avoir à parler de la manière dont ils en ont abusé pour s’échapper, quelques mois après, en compromettant le commandant. Ils furent repris et mis à Vincennes, el le commandant de Ham destitué. Ce dernier eût été puni plus sévèrement sans la bonté de l’Empereur, auquel j’avouai tous mes torts, en le priant de ne châtier que moi. Il me répondit avec une douceur que je n’oublierai jamais : « Allez, vous êtes un enfant mutin; s’il y en avait dix comme vous, il faudrait les faire pendre, mais je préfère les qualités du cœur et l’étourderie à la raison froide. Prenez garde, cependant, d’en trop faire. » Il replaça le pauvre commandant près de Strasbourg, afin, dit-il, qu’il ne fût plus assez sur ma route pour que je puisse le séduire. Je continuai mes relations avec MM. de Polignac; ils étaient malheureux, ils se sont servi de moi, m’ont souvent compromise, j’ai été la confidente de leur dernière fuite, et depuis la Restauration, quand ils m’ont rencontrée, ils n’ont pas eu l’air de me reconnaître.

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Mon mari avait servi l’Empereur dans la campagne d’Austerlitz, et moi, je me retirai à Leschelle. La bataille eut lieu, le général s’y était distingué, et j’en étais bien heureuse, lorsque j’appris qu’il était resté à Znaïm, en Moravie, et qu’il y avait été à la mort d’une fièvre d’hôpital putride et maligne. Je partis de suite pour Paris, et là trouvai toutes les lettres que l’Empereur avait fait arrêter à la poste pour m’éviter des inquiétudes. Je courus aux Tuileries prendre l’Impératrice et, avec elle, fus trouver l’Empereur, lui annoncer mon départ pour Znaïm et lui demander ses ordres. Napoléon avait des nouvelles étaient mauvaises et raccommodées avec des rondins de bois. Les chevaux manquaient partout. Presque à la fin de ma course, à la poste de Vienne, où je prenais du café, un officier français me dit que le général devait être à Strasbourg, avec sa division. A Strasbourg, où j’avais passé, clans ma voiture, trois heures à la porte de l’auberge où mon mari était tranquillement couché et d’où j’étais repartie pour aller le chercher bien loin Je revins sur mes pas ; aux portes des villes, je retrouvais son nom, mais je perdis ses traces à Munich. A Neubourg, j’appris que la division n’arriverait que quelques jours après; il était une heure du matin, toutes les auberges étaient pleines et ce ne fut qu’après bien des peines que j’obtins de coucher dans le lieu où on avait suspendu un cochon qu’on venait de tuer. Je dus m’accommoder de six chaises et de m’y étendre, entourée d’un grand manteau. Mon mari était retourné en France avec un congé, et je ne fus dédommagée de mes peines qu’à Paris et que par le bonheur que nous éprouvâmes en nous retrouvant.

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Quand mon mari fut nommé ministre de la guerre et de la marine du royaume d’Italie, j’allai aux Tuileries prendre congé de l’Empereur qui me demanda gravement : « Combien résiderez-vous à Milan ? deux ans, quatre ans, six ans ?— « Tant que vous voudrez, Sire; mais vous savez que les campagnes comptent double ! » Il me donna des lettres pour le Vice-Roi et la Vice-Reine. Je quittais une cour où, au moins, le maître était un homme supérieur, pour retomber dans une autre où plus d’un ennui m’attendait. A Milan, il me fallut devenir grande dame, ce qui était si peu dans mon caractère que je conservai toute ma simplicité, portant même des robes de toile le matin : je fis aussi de grands frais envers les dames de la société. Cependant, la dame d’honneur de la Princesse craignait mon influence et me causa mille ennuis; d’ailleurs, mon mari était regardé plus comme un tuteur que comme un ministre ; je  ne pouvais m’éloigner, à cause de ma position, et pourtant je sentais qu’on me faisait des politesses plus par crainte que par affection. Le général se fiant en l’étoile de l’Empereur, non seulement mangeait son revenu, mais était chargé de dettes. Ma mère vint me retrouver; je reçus cette bonne nouvelle à Venise, je fus au-devant d’elle à Turin. et l’attendis dans une campagne chez Mmes de Cavour et de la Turbie; elle venait en voiturin, et j’étais certaine de connaître son arrivée, les gendarmes du mont Cenis ayant reçu l’ordre de me faire savoir son passage. Ma maison devint plus gaie, à cause de ma jeune sœur Thaïs, encore enfant; mes dîners seuls étaient ministériels; le soir, on jouait à de petits jeux, deux fois, par semaine, on faisait de la musique; le mardi gras, il y eut une grande mascarade à la Cour.

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La campagne de Prusse eut lieu, je suivis mon mari dans ses inspections; l’armée italienne était assez petite pour né former qu’une famille. Dans un voyage que l’Empereur fit à Milan, lors d’une fêle qu’on lui donna, ma voiture fut versée fort rudement, et le peuple qui nous aimait la releva si rudement qu’il la versa de l’autre côté. Les fêtes me tuaient, j’étais malade, et je sortais de mon lit pour faire les honneurs aux rois et aux princes dont nous étions accablés. Le sort de la pauvre reine d’Étrurie me révoltait. Les courses sur les bacs, avec le Vice-Roi et la, Vice-Reine, m’amusaient; nous passions notre temps à jouer et à nous faire des malices, mais partout je sentais la griffe du maître et l’envie des courtisans.

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Je dus faire un second voyage à Venise ; le Prince y vint, et les fêtes ne discontinuant pas, je dus faire les honneurs d’une partie où la gloutonnerie des dames m’étonna. Pour remercier les Vénitiens de l’accueil qu’ils m’avaient fait, je me fis présenter au Casino, qui ne commence qu’à une heure du matin. Menée par une dame de la ville, je fis le tour du cercle formé par les autres en faisant une révérence à chacune sans dire un mot; on se mit à jouer, moi, je m’en fus me coucher. A Chioggia se trouvait notre marine; les Anglais étaient en vue et l’on désirait faire honneur au pavillon italien : on devait pour cela faire sortir quelques bâtiments, mais les Anglais faillirent les prendre, nos frégates échouèrent et les ennemis purent bloquer Venise tout à leur aise. Notre brave division revint de l’armée, et rien ne fut négligé pour la bien recevoir. Le général Theuliet et plusieurs des colonels avaient été tués, les soldats étaient couverts de gloire et de cicatrices; mes favoris, les chasseurs royaux, arrivèrent les premiers; mon mari et son état-major furent au-devant d’eux à plusieurs lieues ; moi, je fus au-devant d’eux jusqu’à Lorette, où le régiment défila devant moi. Son nouveau colonel vint à ma voiture et, par un sentiment ridicule, je l’embrassai de tout mon cœur. Les habitants de Milan, les soldats de la Garde, des enfants, des femmes, marchaient au milieu de ces pauvres chasseurs. Peu de jours après, la division réunie fit son entrée solennelle à Milan : les rues étaient tapissées, des fenêtres on jetait des fleurs et des lauriers sur nos braves, qui se rendirent au Forum Bonaparte, où ils déposèrent leurs armes en faisceaux et dînèrent dans le cirque, où une table de quinze cents couverts était dressée, au milieu pour les officiers, tout autour pour les soldats. Trente mille spectateurs étaient sur les gradins et j’eusse été bien heureuse sans la vue de quelques invalides à la jambe de bois qui se promenaient au milieu de leurs frères d’armes. Le soir, il y eut bal à la Scala ; nos soldats remplissaient le parterre et furent accablés de couronnes. Je donnai peu après un bal qui fut réellement beau et où il y eut plus de trois mille invités. Le Vice-Roi était fort jaloux de la gaieté de ma maison : il voulut introduire aussi de petits jeux à la Cour, mais on ne s’amuse pas avec les princes en uniforme, on ne frappe pas à l’aise sur le dos ou la main d’une princesse, et on leur laisse toujours voir clair à colin-maillard. Aussi s’ennuyait-on chez eux, tandis qu’on riait chez moi. Alors, le Prince prétendit que nos jeux étaient contre la dignité de ministre, et je dus donner des soirées en règle et des bals. Mais on venait de préférence chez moi les autres jours. Les mascarades allaient leur train; les ministres les plus graves étaient convertis en bergers, en troubadours; mais comme les affaires devaient se faire, plus d’une fois je ris de bon cœur, surtout une fois, au bal masqué, où le général Sorbier, en grand uniforme, vint parler au Vice-Roi qui était en berger, et qu’il réunit mon mari et le général Charpentier, qui, bergers eux aussi, vinrent, avec leurs chapeaux de paille et leurs paniers de fleurs, traiter les affaires les plus graves.

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Je quittai l’Italie après un séjour de deux ans; je passai le mont Cenis avec peine, et, parvenue au sommet, ma voiture versa. Mon domestique était allé chercher du secours, et la neige me faisant craindre une tourmente, je partis en avant, pour me rendre à l’hospice, où j’arrivai transie et hors d’haleine. Des chiens énormes me barrèrent la porte ; je ne me laissai pas arrêter par leurs gueules effrayantes, les moines survinrent, je me nommai. Le prieur avait, autrefois, servi en Sardaigne avec mon mari, et l’hospice lui devait beaucoup, puisqu’il avait décidé l’Empereur à en doubler-presque les revenus. Des pères et des frères coururent avec des chiens et des flambeaux au-devant de mon fils, resté dans la voiture; j’étais si mouillée qu’il me fallut changer, et on me donna l’habit complet d’un jeune novice.

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Le 1er  avril, j’étais depuis plusieurs jours à Avignon et songeais à mon départ, lorsque, vers onze heures du soir, on vint me prévenir qu’il y avait des lettres importantes pour moi à la poste. Nous avions donné tant de poissons d’avril ce jour-là que je ne voulais pas me déranger; pourtant, je finis par y aller et trouvai l’annonce d’un majorat de 25,000 francs de rente et un titre de comte.

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( 18 janvier, 2019 )

Conversation entre Napoléon et le capitaine de Bourgoing (5 avril 1814)

Napoléon portrait.

Bourgoing, capitaine au 5ème régiment de tirailleurs et aide-de-camp de Mortier, vient annoncer à Napoléon, le 5 avril 1814, à 6 heures et demie du matin, la défection du duc de Raguse.

A. Chuquet

« Napoléon : Qu’y-a-t-il de nouveau ?

Bourgoing. Sire, je suis chargé d’un bien triste message.

Napoléon. Au fait ! Point de préambule !

Bourgoing. Le 6ème corps vient de quitter la cause de Votre Majesté, tout ce corps s’est mis en marche vers Paris.

Napoléon. C’est une nouvelle affreuse que vous me donnez là, jeune homme ! En êtes-vous bien sûr ?

Bourgoing. Sire, j’étais moi-même, cette nuit, à Essonnes ; j’ai vu de mes yeux les troupes prendre les armes et marcher dans la direction des lignes ennemies.

Napoléon. Les troupes savaient-elles où on les conduisait ?

Bourgoing. Non, sans doute, suivant leur coutume, elles ont obéi en silence.

Napoléon. Ah ! Il faut tromper mes soldats pour me les enlever ?… Avez-vous vu le duc de Raguse au moment de la marche des troupes,

Bourgoing. Non, Sire, il n’était pas à son quartier-général, lorsque les troupes ont fait leur mouvement. Je ne lai vu qu’hier soir quand je suis arrivé à Essonnes avec le duc de Trévise. Ce sont les généraux qui m’ont fait connaître le but de leur marche. J’ai dû les quitter brusquement, craignant qu’ils ne veuillent m’empêcher de rejoindre mon maréchal.

Napoléon. La cavalerie a suivi ce mouvement ?

Bourgoin. Oui, sire. Infanterie, cavalerie, artillerie, tout s’est mis en marche dans la même direction.

Berthier. Il paraît qu’ils sont partis en masse.

Napoléon. En masse ! En masse !… Que fait Mortier ?

Bourgoing. Sire, il m’envoie vers vous pour assurer Votre Majesté de son dévouement absolu. Il attend vos ordres pour marcher. Nous sommes, a-t-il dit, dévoués à l’Empereur à la vie à la mort.

Napoléon. Ah ! Je le reconnais bien là, et je sais que je dois compter sur lui. Et ses troupes ? Et ma jeune garde ? Elle pense aussi à m’abandonner ?

Bourgoing. Sire, la jeune garde et toute la jeunesse de France sont prêtes à mourir pour vous. Napoléon. (Touchant l’épaule de Bourgoing en passant la main sous les franges de l’épaulette). Ah ! Oui, les jeunes gens ! Ce ne sont pas ceux-là qui m’abandonneront !… Allez, mon ami. Dites à votre maréchal que je compte sur lui, que je le remercie de sa fidélité et que j’ai toute confiance en ses troupes. Qu’il se tienne prêt ; qu’il se garde… Au reste, dies-lui que nous ne nous battrons plus. On veut me perdre par des intrigues. « 

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814… », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1914, pp.180-181).

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( 18 janvier, 2019 )

Un martyr de la sinistre Terreur blanche (1815)

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Charles-Angélique-François Huchet de La Bédoyère, issu d’une vieille famille bretonne, naît à Paris le 17 avril 1786. Après avoir grandi dans un royalisme ambiant, le jeune Charles, au sortir de la tourmente révolutionnaire n’a qu’un but :  » Il est dévoré de la passion de servir à la grandeur française « , comme l’écrit Marcel Doher dans la biographie qu’il lui a consacré.  Après un voyage au cours duquel, en compagnie de son frère Henry, il parcourt la France, la Suisse et l’Allemagne, il rencontre la célèbre Madame de Staël. Il devient d’ailleurs un des habitués de son salon de Coppet. Mais c’est la carrière des armes qui est son objectif ; en 1806, nous retrouvons Charles lieutenant en second à la 2ème compagnie des gendarmes d’ordonnance.

Notons au passage que La Bédoyère était un cousin éloigné de Charles de Flahaut, lui même fils naturel de Talleyrand (et de Madame de Souza, une familière de la Reine Hortense).

Selon Marcel Doher, c’est grâce à la bienveillance de cette dernière que le jeune Charles obtint son brevet de sous-lieutenant…

La compagnie de Charles jusque là cantonné à Mayence, part début 1807 afin de traquer quelques bandes de  » partisans « . Il traverse donc l’Allemagne en direction de la Poméranie. La Bédoyère traverse Berlin, puis le voici en route pour Stettin et Colberg . Il participe à de  » petits engagements avec des groupes de partisans en embuscade « . Après une opération à Degow, devant Colberg,  » en dehors des jours de combat, ce sont de longues reconnaissances, des bivouacs sur la neige, dans la solitude de forêts monotones et de lacs gelés « , écrit Marcel Doher.  Le 14 juin 1807, La Bédoyère et ses camarades assistent à la bataille de Friedland. Après la dissolution des Gendarmes d’ordonnance, La Bédoyère est nommé lieutenant en 1er au 11ème chasseurs à cheval. Le 14 janvier 1808, il est nommé aide de camp de Lannes et le suit en Espagne. On le retrouve ainsi au siège de Saragosse, puis au printemps 1809 il part pour l’Autriche et participe à toute la campagne s’y déroulant. En juin 1809, La Bédoyère passe aide de camp du Prince Eugène et le suit en Italie. Il y séjournera jusqu’en 1812. En cette année douloureuse pour la Grande-Armée, La Bédoyère suit Eugène en Allemagne lorsque celui-ci prend le commandement du IV° corps de la Grande-Armée. Puis c’est le départ pour la Russie…Il est présent à la bataille de La Moskowa (7 septembre 1812), à celle de Malo-Jaroslawetz (24 octobre 1812), puis lors du passage de la Bérézina (26-28 novembre 1812). En 1813, Charles de La Bédoyère reçoit le commandement du 112ème de ligne, compris dans la 35ème division du Général Gérard (XI ème corps du maréchal Macdonald). Le 1er mai 1813 il est nommé colonel et participe à la bataille de Bautzen (20-21 mai 1813). Blessé à Golberg, il est mis en congé et rentre en France pour se soigner. Il épousera au cours de son séjour, Georgine de Chastellux, en novembre 1813. Les nouveaux époux profitent en cette fin d’année pleinement de leur bonheur. 

1814 ! L’ennemi foule le sol de la France… La Bédoyère, proposé à deux reprises pour le grade de général de brigade par le général Gérard, est affecté au commandement provisoire de la 2ème brigade de la 1ère division de Paris. Il refuse ce poste  » espérant rejoindre son régiment et désirant en garder le commandement « . Il est présent lors de la bataille de Paris, le 30 mars 1814, et  » se dépasse sans compter  » comme l’écrit si bien le Colonel Hippolyte de Marcas dans ses  » Souvenirs « . Après la première abdication, Charles de La Bédoyère remet sa démission afin de ne pas servir le nouveau pouvoir mais c’est sans compter avec sa belle-famille les de Chastellux !

« César de Chastellux, le frère aîné de Georgine, émigré servant aujourd’hui dans la Garde Royale , effectue une démarche, que Charles n’aurait jamais faite, auprès du Ministre de la Guerre « , écrit Marcel Doher. La Bédoyère est nommé le 4 octobre 1814, colonel du 7ème de ligne et doit rejoindre sa garnison à Chambéry. Le 25 octobre de la même année, Georgine donne naissance à un petit garçon : Georges-César-Raphaël. En janvier 1815, Charles de La Bédoyère est toujours à Paris ! Il ne semble pas pressé de rejoindre son régiment…Il quitte enfin la capitale le 22 février et arrive à sa destination quatre jours après.

Déjà en France, devant le mécontentement général, certains ont le regard tourné vers l’île d’Elbe…  » Que diriez-vous si vous appreniez que mon régiment a pris la cocarde tricolore et les aigles ?…  » demandait Charles à la Reine Hortense avant son départ…  Le 26 février, jour de son arrivée à Chambéry, l’Aigle quitte son rocher ;il est en route vers les côtes de France…Le général Marchand, commandant la place de Grenoble apprend le débarquement le 4 mars au soir.

Le lendemain après une réunion avec tous les officiers de la garnison, Marchand envoie une dépêche à un certain Devilliers, commandant la brigade de Chambéry : il doit faire mouvement sur Grenoble afin de s’opposer à la progression du  » Corse  » !  Le 7ème et le 11ème de ligne se mettent en route. Le 7ème ayant à sa tête le très bonapartiste La Bédoyère. Celui-ci au cours d’une halte chez une certaine Madame de Bellegarde aurait déclaré :  » Adieu , Madame, dans huit jours je serai fusillé ou Maréchal d’Empire ! « .

Puis c’est l’arrivée à Grenoble… On connaît l’épisode inoubliable de Laffrey… La Bédoyère n’y assistera pas: il est à Grenoble dans la ville en état d’alerte.

Après avoir déjeuné avec le Général Marchand, ce 7 mars 1815, il rassemble son régiment aux cris de  » Vive l’Empereur !  » et après un conciliabule avec ses officiers et ses soldats, il sort de Grenoble, allant à la rencontre de l’Empereur qu’il retrouve  » avant Vizille, entre Tavernolles et Brié « .

Marcel Doher écrit :  » Celui-ci voit s’approcher le jeune et ardent colonel. L’an passé, aux jours douloureux de Fontainebleau , La Bédoyère s’est mis spontanément à sa disposition, demeurant auprès de lui jusqu’au dernier moment, à l’heure de tous les reniements « .

L’Empereur embrasse La Bédoyère et voyant que ce dernier n’a pas de cocarde tricolore, décroche celle qui orne son chapeau et la lui donne. Plus tard c’est la prise de Grenoble, après bien des aléas. La Bédoyère suit l’Empereur vers Paris. Ce dernier y arrive le 20 mars vers 21 heures.

Le lendemain , à 3 heures du matin, Le 7ème de ligne commandé par La Bédoyère y fait son entrée.

L’Empereur nomme La Bédoyère général de brigade et aide de camp. Il a vingt-neuf ans. Notons, que le « bon » roi Louis XVIII ne reconnaîtra pas cette nomination…Le 4 juin, Charles de La Bédoyère est fait comte de l’Empire et nommé membre de la Chambre des pairs. La campagne de Belgique débute alors. Le 12 juin 1815, l’Empereur quitte Paris, accompagné, notamment de son nouveau général de brigade. Ligny, les Quatre-Bras puis Waterloo…Durant cette ultime grande bataille, La Bédoyère parcourt les rangs afin de transmettre les ordres de l’Empereur. L’Empire vit ses derniers jours…C’est la retraite.

L’Empereur entre dans Philippeville; La Bédoyère n’est pas loin, accompagné des autres aides de camp : Flahaut, Dejean, Bussy, Corbineau et Canisy.

Le 21 juin, Napoléon est à Paris. Charles de La Bédoyère se démène à la Chambre des députés afin de soutenir la reconnaissance de Napoléon II ; mais en vain …Pendant son vibrant plaidoyer, le maréchal Masséna lui assène cette phrase cinglante: « Jeune homme, vous vous oubliez !« . Le 29 juin, l’Empereur quitte la Malmaison pour Rochefort. Sensible à la fidélité de La Bédoyère il le veut près de lui dans son exil. Mais Charles, tout occupé à réconforter sa chère Georgine, arrive trop tard. : Napoléon est parti et les prussiens approchent de la Malmaison. 

La Reine Hortense, amie fidèle, l’engage à quitter Paris sans délai. Il part de la capitale le 12 juillet en direction de Riom afin d’aller saluer son ami Exelmans qui lui a réservé le poste de chef d’état-major du 2ème corps de cavalerie. Mais partout en France, les royalistes crient vengeance…Il faut songer à quitter la patrie. Aussi, après s’être procuré un passeport pour l’Amérique, La Bédoyère remonte à Paris embrasser une dernière fois son épouse et son fils. Le 24 juillet 1815, est publiée l’ordonnance du Roi (dont Fouché et Talleyrand sont les véritables auteurs) poursuivant les anciennes gloires de la Grande-Armée. Ney, Les frères Lallemand, Drouet d’Erlon, Bertrand, Drouot, Cambronne et… La Bédoyère sont cités dans celle-ci. Ils ne sont pas les seuls…

Charles de La Bédoyère prend cette fois la décision d’aller en Amérique mais avant il tient à aller à Paris… Repéré durant son voyage, il est arrêté le 2 août 1815 et expédié à la Préfecture de police.  Interrogé par Decazes, le nouveau ministre de la police,  » il reconnaît et prend à sa charge tous les actes qu’il a accomplis « . Transféré à la Conciergerie puis à la prison de l’Abbaye, La Bédoyère attend sereinement son jugement. Son procès est fixé au lundi 14 août 1815.  Entre temps, a lieu une tentative pour le faire évader. Elle n’aboutira pas. Après un procès mémorable, Charles de La Bédoyère est condamné à la peine de mort.  Chateaubriand, en bon courtisan, écrira au Roi :  » Vous avez saisi ce glaive que le souverain du ciel a confié aux princes de la terre pour assurer le repos des peuples… Le moment était venu de suspendre le cours de votre inépuisable clémence…votre sévérité paternelle est mise au premier rang de vos bienfaits.  » (Cité par Henry Houssaye (dans son  » 1815.La seconde abdication.-La terreur blanche « . Paris, Perrin, 1905)

Acta est fabula ! La pièce est jouée !

Malgré une dernière tentative de sa femme afin d’intercéder auprès de Louis XVIII, le destin de La Bédoyère semble devoir s’achever d’une façon irrémédiable…. Jugé par un conseil de guerre cinq jours auparavant, il est fusillé en fin de journée le 19 août 1815 à la Barrière de Grenelle (tout près de l’actuelle station de métro « Dupleix ») par un peloton dont on dit qu’il commanda lui-même le feu…

Le 22 août 1815, son corps est transféré au cimetière du Père-Lachaise où il repose depuis. Son fils Georges le rejoindra en 1867 et Georgine en 1871.

C.B.

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( 18 janvier, 2019 )

Le général Desaix…

Desaix

Paroles de Napoléon à propos du général Desaix, tué le 14 juin 1800, lors de la bataille de Marengo.

« Le général Desaix a été frappé d’une balle en chargeant à la tête de sa division. « Allez dire au Premier Consul que je meurs avec le regret de n’avoir pas assez fit pour vivre dans la postérité ». telles ont été  ses dernières paroles.

« Desaix…aimait la gloire pour elle, la France par-dessus tout. Il était d’un caractère simple, actif, insinuant ; il avait des connaissances étendues ; personne n’avait mieux étudié que lui le théâtre de la guerre dans le haut Rhin, la Souabe et la Bavière »

« Desaix était l’officier le plus distingué de l’armée d’Égypte. Actif, éclairé; aimant la gloire pour elle-même. Il était d’une petite taille, d’un extérieur peu prévenant, mais capable à la fois de combiner une opération et de la conduire comme une avant-garde. La nature lui avait assigné un rôle distingué, soit dans la guerre, soit dans l’état-civil. Il eût su gouverner une province aussi bien que la conquérir ou la défendre. »

« Desaix était plus capable de commander de grandes armées ; mieux qu’aucun autre, il comprenait la grande guerre comme je l’entends; Kléber était le deuxième dans mon opinion ; Lannes peut-être, le troisième. »

(Lieutenant-colonel Ernest Picard, « Préceptes et Jugements de Napoléon », Berger-Levrault, Éditeurs, 1913, pp.382-383).

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( 18 janvier, 2019 )

Une lettre du général Pouget au général Dupont, Ministre de la Guerre.

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Obligé de lâcher Vitebsk, rattrapé par les cosaques, blessé et fait prisonnier, le général Pouget, comme on le voit dans ses « Mémoires », fut envoyé à Saint-Pétersbourg où la politesse russe ne put, selon son expression, adoucir l’amertume de sa captivité.  Le 4 mai 1814, de Saint-Pétersbourg, il écrit au nouveau Ministre de la Guerre-le général Dupont [celui de Baylen !]- la lettre suivante. Il y raconte de nouveau la défense de Vitebsk et demande que le Roi l’emploie à Nancy. Il signe même, pour plaire aux Bourbons, « Baron de Pouget. » 

Arthur CHUQUET 

Monseigneur, 

L’histoire de ma captivité est aussi courte que précise. Blessé aux tendons fléchisseurs du genou gauche le 18 août 1812 à la bataille de Polotsk, j’obtins de M. le général Saint-Cyr l’autorisation d’aller me faire soigner à Vilna où je fus transporté avec peine. J’ai reçu  dans cette ville l’ordre d’aller prendre le gouvernement de la province de Vitebsk. Les ordres précis que j’avais de garder ce point me firent un devoir d’y attendre que je fusse attaqué par des forces bien supérieures. Il n’en fallait pas beaucoup. 600 hommes dont 400 n’avaient jamais titré un coup de fusil et 16 gendarmes pour toute cavalerie composaient ma garnison.  Je fus attaqué le 7 novembre 1812 par 3.000 hommes d’infanterie et 1.500 de cavalerie. Je tins ferme. Je ne fis mettre le feu au pont qu’après l’avoir vigoureusement défendu. Je n’attendais aucun secours puisque le corps du duc de Bellune [Maréchal Victor], le seul qui pouvait m’en donner, était en retraite et déjà à vingt lieues de Vitebsk. Je me retirai en bon ordre sur Smolensk, toujours en colonne serrée et en me battant contre la cavalerie qui me serrait de près.  Je fis ainsi quatre lieues en combattant depuis six heures de temps. Enfin, la cavalerie fondit sur ma petite troupe qui se laissa enfoncer. Je l’en accuse avec raison : avec 600 bons soldats français, ils ne m’auraient point entamé, mais c’étaient des soldats de Berg qui voyaient l’ennemi pour la première fois et que j’avais trop à cœur de sauver ; ils ne firent pas assez de feu et, sourds à ma voix, ils ne présentèrent pas même la baïonnette ; ils s’ouvrirent. J’en fus victime, car, en me défendant, je fus sabré et j’eus le bras droit luxé ; enfin, forcé de me rendre. J’avais heureusement l’honneur d’être connu de Sa Majesté l’Empereur Alexandre qui daigna me recommander et m’envoyer à Saint-Pétersbourg pour me faire soigner. Je fus, en effet, traité par un chirurgien de la cour et par l’ordre de Sa Majesté l’Impératrice régnante.  Tant de bontés me pénétrèrent sans doute de la plus vive reconnaissance, mais n’ont pu adoucir l’amertume d’une première captivité. Lorsque je quitterai la Russie, je me rendrai à Nancy [D’après ses « Souvenirs de guerre », ce fut le 20 mai 1814, seize jours après cette lettre, qu’il reçut la nouvelle de sa mise en liberté, et le 4 juin, il quittait Saint-Pétersbourg ; quelques semaines plus tard, il arrivait à Nancy où il revoyait sa femme et ses enfants avec un bonheur inexprimable. »] où j’ai ma demeure.  Je supplie Votre Excellence de m’y faire parvenir ses ordres, et si vingt-quatre ans de services, des blessures graves dont une me prive de la moitié du pied gauche, toutes les campagnes depuis 1792 pouvaient intéresser en ma faveur, je prierais Votre Excellence de vouloir bien demander pour moi au Roi la grâce d’être employé dans la 4ème division militaire où je pourrais être près de ma famille que j’ai à peine vue depuis dix-neuf ans de mariage.  Je vous prie, Monseigneur, de vouloir bien agréer l’hommage de mon respect. 

Le général de brigade, 

Baron de POUGET, prisonnier de guerre. 

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( 17 janvier, 2019 )

Retour sur les lieux d’un drame…

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Le 1er juillet 1810, se déroulent, à l’ambassade d’Autriche une importante soirée. Celle-ci-fait partie des festivités organisées pour célébrer l’union de Napoléon avec la jeune archiduchesse Marie-Louise. Au cours de cette soirée se déclare un terrible incendie. On peut voir de nos jours une plaque commémorative sur cet événement et apposée récemment à l’angle des rues Lafayette et de la Chaussée d’Antin; emplacement du lieux de ce drame. Plus d’un demi-siècle plus tard, en 1897, Paris connaîtra un autre incendie meurtrier: celui du Bazar de la Charité, rue Jean Goujon (Paris 8ème).

C.B.

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( 17 janvier, 2019 )

Stendhal était-il à l’île d’Elbe en 1814 ?

Navire île Elbe

Henri Beyle, l’écrivain Stendhal, est-il passé à l’île d’Elbe alors que l’Empereur y séjournait ? A-t-il rencontré le Grand Homme ?

Dans une lettre adressée à sa sœur Pauline et datée de Florence le 24 septembre 1814, Stendhal écrit les mots suivants, malheureusement restés incomplets si l’on en croit une déchirure de papier mentionnée par H. Martineau le publicateur de cette « Correspondance » :

« En [allant] à Livourne, j’ai vu… à l’île d’Elbe… a reçu 16 millions… Angleterre. Il économise… que ton serviteur. »

(STENDHAL, « Correspondance (1812-1816) », tome IV, Le Divan, 1934, p.314).

———————

Le même H. Martineau dans « Calendrier de Stendhal » (Le Divan, 1950,  p. 149), ne mentionne ni le passage de Stendhal à Livourne, ni à l’île d’Elbe.  Victor Del Litto, autre biographe honorable de Stendhal, mentionne que du 29 août au 13 octobre 1814, le futur écrivain part de Gênes en bateau pour Livourne. (« La Vie de Stendhal », Editions du Sud / Editions Albin Michel, 1965 , p.178). L’île d’Elbe n’est pas citée.

Bien évidemment, j’ai consulté les témoignages de Marchand, Peyrusse, Ali, Pons (de l’Hérault); l’Itinéraire  de MM. Garros et Tulard, l’étude de Godlewski sur le séjour elbois de l’Empereur, mais en vain…

C.B.

Le talentueux Henri Beyle, plus connu sous le nom de Stendhal (1783-1842)

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( 16 janvier, 2019 )

25 janvier 1814. Napoléon part pour l’armée…

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Ce fut le 25 janvier 1814 [à 6 heures du matin] que Napoléon partit pour l’armée. Mais il avait, comme on le voit dans Mollien (« Mémoires »… », tome III, p.359) de tristes pressentiments, et ses adieux eurent, selon le mot du ministre [du Trésor public], une teinte lugubre. Le 23, au soir, lorsque l’Impératrice se fut retirée, il retint ses ministres pour leur communiquer ses dernières dispositions. Il rendit justice à leurs efforts, il leur recommanda la fermeté, il avoua qu’il ne disposait que de faibles moyens, et ses paroles avaient « la gravité de déclarations testamentaires. » Soudain, son regard tomba sur Talleyrand : « Je sais bien, s’écria-t-il, que je laisse à Paris d’autres ennemis que ceux que je vais combattre, et mon absence leur laissera le champ libre. » Personne ne pouvait se méprendre à cette allusion. Mais, avec son sang-froid coutumier, Talleyrand, comme s’il n’avait rien entendu, continua, dans un coin du cabinet, la conversation qu’il avait entamée avec le roi Joseph. Le 24, Mollien revit Napoléon. L’Empereur n’avait pas fait de réponse à plusieurs notes du ministre. Le Trésor public perdait chaque jour quelques une de ses communications avec les caisses des départements ; que faire si les Cosaques finissaient par intercepter celles qui restaient encore ? Mollien proposait des mesures qui pourraient obvier à la pénurie complète des ressources. « Mon cher, répliqua, Napoléon, si l’ennemi arrive aux portes de Paris, il n’y a plus d’Empire. »

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, p.23).
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Concernant l’heure du départ de Napoléon, j’ai lu dans « Napoléon au jour le jour », de MM. Tulard et Garros, 6 heures du matin. Henry Houssaye dans son admirable « 1814″ a écrit 4 heures du matin quant à l’historien Jean Thiry, il  indique 3 heures…

C.B.

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( 16 janvier, 2019 )

Marche de l’Empereur vers Paris après son débarquement à Golfe-Juan en mars 1815…

Carte

Voici un passage du témoignage de l’adjudant-major Etienne LABORDE: « Le 3 mars [1815], l’Empereur coucha à Barème [Barrême] , le 4, à Digne . Le 5, le général Cambronne, avec une avant-garde de quarante hommes, s’empara du pont et la forteresse de Sisteron ; le même jour, l’Empereur coucha à Gap , et l’avant-garde à La Mure. Aucun événement remarquable n’eut lieu en traversant ce long espace de pays ; les habitants nous accueillaient fort bien, mais sans se prononcer ni pour ni contre. Durant ce long trajet, nous ne fîmes que deux recrues, un gendarme et un soldat d’infanterie. Nous quittâmes, après quelques jours de marche bien pénible, et à notre grande satisfaction, ce malheureux pays de montagnes, et nous commençâmes à découvrir la belle campagne au-delà de La Mure, qui avoisine celle de Vizille, pour aller à Grenoble.

L’Empereur, informé que des troupes étaient parties de Grenoble avec mission de s’opposer à notre passage du pont de La Mure, prit des dispositions de défense et forma de sa petite armée, forte d’environ onze cents hommes, trois colonnes : la première, composée de trois compagnies de chasseurs, des lanciers polonais montés, ou non montés, de huit à dix marins de la Garde, forma l’avant-garde, commandées par le général Cambronne , ayant sous ses ordres l’intrépide colonel Malet ; la seconde, commandée par le capitaine Loubers, des grenadiers, fut composée de trois compagnies d’artillerie, et d’environ trente officiers sans troupe, conduits par le major corse Pacconi ; avec elle marcha l’Empereur, tout son état-major , et le Trésor porté sur deux ou trois mulets .

La troisième colonne, formée par le bataillon corse , sous les ordres du chef de bataillon Guasco , formait l’arrière-garde. Moi-même, aux approches de La Mure, je reçus l’ordre du général Cambronne de prendre les devants avec soixante chasseurs, commandés par le lieutenant Jeanmaire , et quelques lanciers polonais, pour établir le logement de la première colonne des troupes de l’Empereur, et que je portai à douze cents hommes, quoique en réalité il n’y en eût pas plus de trois cents. Il paraît que nous étions attendus, puisque je trouvai à la mairie tout le conseil municipal réuni. J’en fus parfaitement accueilli, et je m’occupais avec ces messieurs de préparer le logement lorsqu’un adjudant du 5ème d’infanterie de ligne arriva pour faire le logement d’un bataillon de ce corps et d’une compagnie du 3ème régiment de sapeurs du génie. Voyant que cet officier portait la cocarde blanche, je pensai bien qu’il ne venait point dans l’intention de se joindre à nous.

Je l’abordai et lui dis :

« A la cocarde que vous portez, je vois que vous êtes ici dans un autre but que le mien ; cependant répondez-moi avec la franchise qui doit nous caractériser ; sommes-nous amis ou ennemis ? »

Il me répondit en me tendant la main :

« Deux vieux compagnons d’armes seront toujours d’accord.

-Alors ; lui dis-je, faisons le logement de concert. »

Il fit semblant d’y souscrire ; mais, profitant d’un instant où j’étais occupé, il s’esquiva pour aller rendre compte à son chef de ce qui se passait, et ne revint plus. Cette troupe prit alors position à une portée de fusil de la ville de La Mure, et envoya une forte avant-garde dans les premières maisons du côté de Grenoble.

Instruit de la disparition de l’adjudant-major du 5ème de ligne, je n’étais pas du tout tranquille dans l’hôtel de la mairie, où je craignais d’être surpris, et je venais d’envoyer l’ordre au lieutenant Jeanmaire de rester sous les armes et de faire bonne garde aves con petit détachement, lorsque le général Cambronne arriva avec la première colonne, monta lui-même à l’hôtel de la Mairie, me demandant si j’aurais bientôt fini.

« De suite, lui répondis-je, mon général. »

En effet, nous sortîmes aussitôt. Lui ayant rendu compte de ce qui se passait, et lui-même apercevant un poste de la troupe opposante placé aux premières maisons d’une rue donnant sur la route de Grenoble, il fit établir un poste des nôtres, commandé par un officier, à portée de pistolet du 5ème de ligne, et envoya tout de suite le capitaine Raoul de l’artillerie, accompagné d’un maréchal-des-logis de mamelucks, auprès de l’officier commandant le poste du 5ème, pour l’engager à pactiser avec nous, mais nous ne pûmes le déterminer à y consentir. Le général y alla lui-même, et on lui répondit qu’il y avait défense de communiquer .

Alors le général Cambronne ordonna que la troupe prendrait position sur l’emplacement où elle se trouvait devant la mairie, et il fit ses dispositions pour éviter toute surprise. Cette opération terminée, nous entrâmes dans une auberge en face de la mairie, où j’avais commandé un dîner pour douze personnes. A peine commencions-nous notre repas qu’un paysan, qui avait été envoyé par le général Cambronne pour connaître les mouvements de la troupe qui nous était composée, entra et vint annoncer que cette colonne s’ébranlait et semblait disposée, en passant derrière La Mure, à se porter sur le pont par lequel nous étions arrivés pour le faire sauter et nous couper par là, tout communication avec l’Empereur . Il n’en fallut pas davantage pour nous faire partir à l’instant même, à l’effet d’aller nous établir sur le pont, que nous gardâmes militairement toute la nuit, durant laquelle la troupe adverse recula de trois lieues en se rapprochant de Grenoble.

Le général Cambronne ayant fait connaître à l’Empereur ce qui se passait, Sa Majesté arriva avec les deux colonnes, le lendemain vers les neuf heures du matin, sur le point où nous avions pris position, se mit à la tête des troupes et ordonna au général Cambronne de marcher en avant. Le brave colonel Malet prit le commandement des trois compagnies de chasseurs formant la tête de la colonne ; les lanciers polonais, commandés par l’intrépide colonel Germanoski [Jerzmanowski], prirent la droite à côté de la route. Les officiers sans troupe, commandés par le major Pacconi, prirent à gauche, et nous marchâmes droit sur le bataillon du 5ème de ligne. La compagnie de voltigeurs était en bataille à la sortie du village. L’Empereur ordonna au colonel Malet de faire mettre l’arme sous le bras gauche, la baïonnette au bout du canon. Cet officier lui ayant observé qu’il pourrait y avoir du danger à faire un pareil mouvement devant une troupe dont les intentions n’étaient pas connues, et dont la première décharge pourrait être funeste, l’Empereur lui dit avec vivacité:

« Malet, faites ce que je vous ordonne. »

Arrivé à la portée de pistolet, l’Empereur dit d’une voix forte et tranquille :

« Soldats ! Voilà votre empereur ; que celui d’entre vous qui voudra le tuer fasse feu. »

Un jeune officier, parent et aide-de-camp du général Marchand, commandant à Grenoble, qui était venu avec mission de son général de s’opposer à notre passage, dit à haute voix : « Le voilà ! Faites feu ! »

Le cri unanime [de] « Vive l’Empereur ! » fut la réponse.

Déjà les lanciers polonais étaient arrivés dans le village et se trouvaient pêle-mêle avec le bataillon du 5ème et la compagnie du 3ème régiment de sapeurs du génie, criant à l’envi : « Vive l’Empereur ! »

Le major Pacconi, à la tête des officiers sans troupe avait pris un sentier détourné, et s’était placé sur les derrières du 5ème pour le recevoir, dit-il à l’Empereur, si le combat s’était engagé. La Garde et les soldats s’embrassèrent, arrachèrent à l’instant la cocarde blanche et prient avec enthousiasme la cocarde tricolore. Cette troupe ayant été formée en bataille, l’Empereur parla ainsi :

« Soldats,

« Je viens avec une poignée de braves, parce que je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime, puisqu’il n’a pas été élevé par la nation ; puisqu’il est contraire aux intérêts de notre pays, et qu’il n’existe que dans l’intérêt de quelques familles… Vos pères sont menacés du retour des dîmes, des privilèges, des droits féodaux et de tous les abus dont nos succès les avaient délivrés. N’est-il pas vrai, citoyens ? (Dit-il, à un rassemblement immense qui se trouvait autour de la troupe.)

- Oui, Sire, répondirent-ils d’un cri unanime, on voulait nous attacher à la terre. Vous venez, comme l’ange du Seigneur, pour nous sauver. »
A peine, venions-nous de fraterniser avec le 5ème, que M. Dumoulin arriva à franc-étrier, ayant à son chapeau la cocarde tricolore, et, se précipitant de son cheval à la rencontre de l’Empereur : « Sire, lui dit-il avec la plus grande émotion, je viens vous offrir 100,000 francs et mon bras, et vous assurer de la fidélité de vos bons Grenoblois. » L’Empereur parut satisfait, et lui dit en riant : « Montez à cheval, nous causerons en marchant, j’accepte vos services. »  Le soir même de notre arrivée à Grenoble, ce jeune homme, rempli du plus grand courage, fut nommé capitaine officier d’ordonnance de l’Empereur, qui lui remit lui-même la décoration. Depuis, et pendant toute la route, M. Dumoulin, avec une escorte de quinze hussards du beau et bon régiment, marcha toujours à l’avant-garde et rendit les plus grands services. »

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( 16 janvier, 2019 )

Kellermann fils…

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Kellermann fils, comte, puis duc de Valmy, a, comme on sait, gagné au Premier Consul la bataille de Marengo [14 juin 1800] par une des plus audacieuses et des plus brillantes charges de cavalerie que cite l’histoire de la guerre. Mais, bien que promu général de division le 5 juillet 1800, il ne se trouva pas suffisamment récompensé ; il se plaignit que Napoléon fut jaloux de lui ; il afficha, comme disait l’Empereur, des prétentions. Nous le voyons demander sa retraite en 1813, puis laisser son père intervenir en sa faveur, et le 8 avril 1813, Napoléon l’envoie commander à Wurtzbourg la cavalerie du corps de Ney en disant qu’en considération des services du vieux maréchal qu’il estime fort, en considération des « services personnels rendus à Marengo », il oublie les sottises que le général va commise et compte désormais sur sa bonne conduite et son bon esprit. Néanmoins le général Kellermann garda rancune à l’Empereur et voici ce qu’il écrivait à Louis XVIII.

5 août 1814.

Je suis lieutenant général depuis seize ans. J’ai acquis mon grade sur le champ de bataille de Marengo. C’est moi seul qui, avec 400 chevaux, inspiré par la Providence, au moment où tout était perdu, ai retrouvé cette bataille mémorable par des immenses résultats. L’homme qui en a profité ne m’en a tenu que peu de compte et peut-être ne me l’a point pardonné.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, p.318).

 

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( 16 janvier, 2019 )

La CAMPAGNE d’ALLEMAGNE RACONTÉE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (VII et fin).

Ombre 2

On a pu remarquer par le détail que j’en ai donné que cette marche de Dresde à Leipzig fut une continuité de changements de direction, contremarches, etc., qui marquent bien le peu de fixité des plans et l’incertitude des projets du Chef. Un jour nous marchions sur Pegau, le lendemain sur Leipzig, le jour suivant vers Wittenberg, puis dans la direction de la Bohême. Les soldats se fatiguaient sans avancer et sans résultats connus, l’inquiétude prenait la place de la confiance. L’armée était à moitié détruite avant d’avoir combattu.

Telle était notre situation le 16 octobre au matin. Tout paraissait calme et rien n’annonçait une bataille. Nous nous mîmes en marche à 8 heures du matin sur Lieberwolwitz. Près de ce village nous vîmes l’armée réunie et disposée pour le combat. Un instant après on entendit trois coups de canons tirés à intervalles égaux, c’était le signal de l’ennemi ;

Le combat commença par un feu d’artillerie pour approcher d’une hauteur bien défendue par l’artillerie et qui semblait un des points les plus importants de la ligne. Elle fut vite emportée à la baïonnette. La gauche de l’ennemi fut violemment attaquée par nos tirailleurs, qui y semèrent le désordre. A ce moment l’ordre fut donné de former les colonnes d’attaque et de marcher droit à l’ennemi. La victoire n’était pas douteuse et la destruction totale des alliés semblait certaine.

Le corps d’armée saxon fit un mouvement que l’on crut être le commencement de la charge générale. Il marcha à l’ennemi en ordre de bataille avec beaucoup d’ordre er de célérité, mais bientôt nous vîmes les généraux alliés recevoir les Saxons et l’artillerie qui quelques minutes auparavant était placée à côté de nous, nous tira dessus.

Cette défection causa un grand vide dans notre armée. Pour le combler en toute hâte on prit d’abord la cavalerie de la Garde et la 2ème division de Jeune Garde que l’on plaça près des batteries de 12. Au lieu d’attaquer il fallut se borner à garder les positions acquises vers le début de la bataille.

Vers le soir le corps d’armée commandé par M. le comte de Lauriston qui s’était battu tout le jour et avait beaucoup souffert, battit en retraite et fut bientôt en pleine déroute. La brigade que je commandais fut envoyée pour le rallier et arrêter la marche de l’ennemi. Elle se porta en avant au pas de charge et obligea bien vite l’ennemi à se retirer en abandonnant sa position. Ce fut en marchant à l’ennemi que je reçus un coup de feu au coude du bras droit. Je restai très avant dans la nuit sans être pansé, la balle s’était logée dans l’os et on eut toutes les peines du monde à la retirer.

La brigade prit position à l’entrée du village et bivouaqua en carré à une portée de pistolet des vedettes ennemies.

On ne conçoit pas l’espèce d’aveuglement dont l’Empereur était frappé. Rien ne pouvait dessiller ses yeux, une fatalité extraordinaire le poursuivait ans que les leçons de l’expérience pussent le préserver des moindres fautes.

Il avait vu successivement les Autrichiens, les Bavarois, les Wurtembergeois abandonner son armée et il n’avait pris aucune précaution pour se garantir de la trahison des Saxons. S’il les avait laissés à Dresde et à Pirna au lieu des deux corps d’armée français qui s’y trouvaient, il aurait remporté une victoire complète qui eut changé la face des choses. Voulant tout conserver, il perdit tout. Terrible leçon pour les conquérants qui seraient tentés de l’imiter !

Le 17, la brigade reste dans la même position. Les Prussiens attaquèrent Leipzig, mais furent repoussés. La retraite était inévitable, toutefois aucune précaution pour éviter les pertes ne fut prise.

Il y avait en arrière de Leipzig un défilé long de deux lieues avec trente-deux ou trente-trois ponts. Il était aisé de présumer que les équipages s’y embarrasseraient et que ni l’armée, ni l’artillerie ne pourraient passer.

Le prince de Wagram [maréchal Berthier] avait proposé de faire des ponts de bois afin de faciliter la marche des voitures en conservant la route pour l’armée. L’Empereur rejeta cette pensée si sage, parce qu’il voulait que personne n’eut la pensée de battre en retraite.

A 11 heures, je reçus l’ordre de mettre du bois sur les feux et d’abandonner le camp. A ce moment le feu prit dans une maison ou étaient mes chevaux et mes équipages et en un instant tout fut brûlé. Je perdis chevaux, effets, argent et restai blessé sans un sou ni une chemise.

La nuit fut employée à traverser la ville et nous couchâmes dans une prairie, près de la route de Naumbourg. Il y avait déjà grand embarras de voitures dans les rues et sur la route.

Le 18, après un court repos, la division reçut l’ordre de se porter en avant de la ville. Le général de division Barrois marchait en tête, mai l’encombrement était tel qu’il fût séparé de nous et que nous étions dans l’impossibilité d’avancer ni de reculer.

A cet instant, l’ennemi se présenta à l’entrée de la ville. Je fus fort embarrassé, d’autant plus que les balles qui pleuvaient sur nous augmentaient encore le désordre. Je craignais qu’en ne suivant pas le général de division je fusse blâmé comme ayant manqué à mon devoir… Je pris mon parti sur-le-champ. Je fis évacuer la rue et placer deux pièces de canon sur le pont et les autres dehors, pour prendre l’ennemi de flanc et l’empêcher d’occuper notre retraite. Je fis placer les deux régiments de tirailleurs en colonne serrée à la gauche de la rivière et chasser l’ennemi du Rosenthal par le colonel Dariule avec cinq cents tirailleurs. En un instant l’ennemi fut chassé de l’île, y laissant beaucoup de morts. Les obus mirent le feu à l’hôpital où se trouvaient quatre ou cinq cents blessés de toutes les nations, qui périrent.

Je fis prévenir le général et l’Empereur de la situation où je m’étais trouvé. Sa Majesté me fit dire par un  de ses aides-de-camp de garder cette position et ne la quitter que sur mon ordre. Nous nous battîmes toute la journée pour empêcher l’ennemi d’entrer dans la ville.

Le régiment perdit 18 tués et 114 blessés dont 7 officiers. Les 93 tirailleurs envoyés sur l’hôpital furent perdus sans que l’on put savoir s’ils étaient blessés ou prisonniers.

L’embarras allait en augmentant, je vis le moment où l’on ne pourrait plus passer. Pour parer à cet inconvénient,j’envoyai mon lieutenant-colonel Guillemin, avec un adjudant-major pour établir un pont sur l’Elster dans un endroit éloigné de la route et hors de la vue. Ces deux officiers s’acquittèrent de cette mission avec une merveilleuse dextérité. Le pont fut établi en quelques heures ; j’y fis placer une compagnie pour le garder. Cette précaution fut notre salut le lendemain, sinon nous eussions tous été tués ou pris.

Le 19 octobre, on se battait toujours.

(Fin de l’extrait).

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( 15 janvier, 2019 )

Un mot en 5 lettres…

Cambronne

S’il y a un général  connu dans la Grande-Armée pour son « mot » c’est bien le général Pierre Cambronne (1770-1842). Au soir de la journée mémorable de Waterloo  en réponse aux Anglais qui le sommaient de se rendre,  il aurait lancé à la figure de l’ennemi ce mot violent, tel un dernier coup de canon. Mais rien n’est moins sûr ! En effet l’intéressé s’est toujours défendu de l’avoir prononcé ; mais le cœur y était certainement ! Et voilà Cambronne, vaillant officier ayant connu le baptême du feu à Jemappes en 1792, s’étant illustré sur presque tous les champs de batailles de l’Empire, qui entre dans l’Histoire. Lui qui commandait le 1er régiment des chasseurs à pied de la Garde le 18 juin 1815 et qui se retrouva dans un des derniers carrés face aux Britanniques, épousera plus tard une… Anglaise après avoir été nommé vicomte par Louis XVIII.

C.B.

 

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