( 18 janvier, 2018 )

Carnet d’un Italien au service de la France (1803-1815). Souvenirs de Venturini.

Ombre 1

Parti conscrit le 21 mars 1803.

Le soir, à Verceil, ville capitale du département de la Sesia. Le 22, séjour; le 23, passé à Trissero.

J’ai fait, un instant, la conversation chez mon cousin Monta, professeur de chirurgie. Le soir à Trino, logé chez une pauvre veuve, sur de la paille. Je commençais à m’apercevoir de la différence qu’il y avait d’être chez moi.

Le 23, à Crescentino, j’ai dépensé bien de l’argent pour régaler l’officier et les sous-officiers pour avoir la permission d’aller passer deux jours chez moi ; à mon arrivée, tout le monde se disait : « Le voilà encore, le pauvre Ventu ! « Parents et amis se sont empressés de me faire passer des moments agréables.

Le 2 avril, nous avons mangé de très bons taglianini; j’en ai été quitte de ma journée avec 40 francs.

Le 3, à Chambéry, capitale de la Savoie, jolie ville, très bien bâtie. Le 4, à Pont de Beauvoisin. Le pont sépare le pays du Piémont de la France.

Le 5, à Bourgoin, jolie ville où je me suis fort bien amusé. Le sexe est charmant, je commençais à me réjouir d’être ne France.

Le 6, à Lyon, très grande ville ; l’on y fait très bonne chère ; je me suis très bien amusé pendant trois jours, avec de jolies Lyonnaises.

 Là, je commençais à oublier les Piémontaises, excepté…

Le 9, à Villefranche, j’ai passé la nuit avec l’officier et un jeune homme de Lyon fort aimable; il chantait à merveille; il était en même temps très bon enfant.

Le 10, nous nous sommes quittés à regret, parce que l’on ne trouve pas toujours des personnes bien élevées.

Le soir, à Mâcon, un peu malade d’avoir passé la nuit, mais, le soir, le bon nectar me fit passer la maladie.

Le 11, parti pour Châlons sur le Rhône sur un bateau, passé par Thoran [?]

J’ai passé deux jours fort agréables. Nous allâmes voir les belles du pays ; étant à l’obscurité, l’officier vit une très belle femme ; il était tout flatté d’avoir eu la préférence.

Le lendemain, nous le pressions d’y retourner, mais, au lieu de voir une jolie femme, il se présente la même du soir : elle était épouvantable. Elle était, à la vérité, grande, mais elle avait deux beaux goitres à la place de la gorge, enfin c’était un monstre. Je fis mes compliments à l’officier du choix et de la préférence qu’il avait eus.

Le 14, à Beaune, renommé par son bon vin ; j’ai été au bal, j’ai vu de jolies personnes.

Le 15, à Joinville; le 16 à Chaumont, jolie ville.

Le 4 mai, à Verdun. Deux jours après, on me fit l’honneur de me mettre aux grenadiers. On me fit cadeau d’une clarinette de cinq pieds, un sabre, un habit, un bonnet à poil : j’étais tout déconcerté de me voir métamorphosé d’une si jolie manière. Ensuite, on me conduisit à mon sieur le caporal d’escouade qui, de son côté, fut très poli et me présenta à cinq camarades à moustaches qui me dirent, à leur tour : « Soyez le bienvenu ! »

L’on me présenta, ensuite, une cuiller de plomb, et ils me m’engagèrent à manger la soupe avec eux.

De mon côté, j’ai remercié tous ces honnêtes gens et me suis dit à moi-même : « Te voilà frais ! »

Le lendemain, on me fit faire l’exercice ; les larmes me tombaient parce que cela me fatiguait ; je n’avais pas assez de force pour pouvoir supporter ce fardeau. Enfin, j’y suis parvenu, mais non sans peine. Mon premier voyage que je fis avec tout cet appareil, fut pour aller manœuvrer à Sedan, devant le Premier consul.

La ville  était toute tapissée des plus beaux draps du pays, la garde d’honneur du pays était composée des plus beaux hommes et des plus riches de la ville. Leur uniforme était magnifique et du plus beau drap d’écarlate. La ville en fit cadeau de vingt-cinq pièces au Premier consul.

Dans les manœuvres que l’on fit faire, on voulait me mettre avec les recrues. Je me plaignis à mon capitaine de l’affront que l’on voulait me faire.

Il me demanda si j’étais dans le cas de rester longtemps pour les manœuvres que l’on devait faire, et, sur ma réponse affirmative, il m’admit à manœuvrer devant le Premier Consul. J’en fus tellement flatté qu’à mon retour à Verdun, je fis part à mes parents de l’honneur que j’avais eu.

Le 28 aout, parti pour Ostende où je suis resté près de deux ans. Je fus tellement épuisé de fatigue que je n’en pouvais plus. Je fus, pour quelque temps, à Montmédy, où j’ai reçu le grade de caporal. Ce jour, j’ai fait danser et donné un très beau dîner à mes amis. J’tais tout flatté de me voir ces beaux galons de laine sur les bras, je disais : « Me voilà déjà quelque chose ! »

Je suis ensuite parti pour Mayence ; j’eus le bonheur de loger chez la bonne famille Betz ; j’étais tellement bien que tous mes amis étaient régalés lorsqu’ils venaient me voir. Mlle Appollonie me fit l’honneur d’être marraine avec moi. A mon départ, ces braves gens étaient tous ne pleurs. De mon côté, j’étais peiné de quitter une famille qui me combla d’honnêtetés et de bienfaits. Les demoiselles m’ont fait de jolis présents avant mon départ. Quels regrets !

Passé le Rhin à marches forcées jusqu’à Austerlitz, bataille qui s’est donnée contre les russes qui occupaient toutes les hauteurs devant Austerlitz. Leur aile droite s’étendait jusqu’à Brünn, capitale de la Moravie. L’aile gauche était couverte d’un grand lac près de Sokolnicki. Ils se croyaient tellement sûrs d’être vainqueurs qu’ils avaient laissé leurs sacs sur les hauteurs.

Le signal d’attaque fut donné par un coup de canon, là où était l’Empereur ; aussitôt les bataillons s’avancèrent en colonnes d’attaque et on les faisait déployer au fur et à mesure que le terrain le permettait. Les russes descendirent dans les plaines, l’armée française fit demi-tour et battit en retraite pour attirer l’armée russe en-deçà du lac et, lorsqu’elle y  fut, on fit faire face en tête à notre armée, on chargea avec tant de vigueur et d’audace, que les Russes furent obligés de battre en retraite sur le lac qui était fortement glacé, mais les généraux d’artillerie française firent aussitôt faire feu à boulet sur la glace qui ne put résister, et les russes furent engloutis. L’armée se mit en pleine retraite, mais les débouchés étaient occupés par les Français. Ils se virent, alors, obligés de capituler. Le soir, l’empereur d’Autriche vint demander la paix à Napoléon, qui la lui accorda en grand homme.

Je reviens ensuite dans le Wurtemberg. J’ai logé à Lamberteim, près de Mannheim, capitale du pays de Bade où j’allais m’amuser tous les jours. Quel beau pays ! J’y suis resté jusqu’en 1806, époque à laquelle nous reçûmes l’ordre de marcher contre les Prussiens. Nous les atteignîmes le 14 octobre à Iéna, où ils furent défaits.

Notre régiment perdit, ce jour-là 800 hommes. Nous poursuivîmes les Prussiens jusqu’à Eylau où il y avait toute l’armée russe. Nous nous sommes battus, pendant trois jours, par un temps affreux.

Les chasseurs de la Garde ont chargé et traversé les trois lignes russes. Le corps d’armée du maréchal Augereau fut dissous parce qu’il n’y avait plus de monde. Napoléon montra le plus grand sang-froid et fit voir qu’il savait conduire une armée. Il resta presque toujours devant l’église pour donner les ordres nécessaires. Deux de ses généraux (aides-de-camp) furent tués à côté de lui. On le pria instamment de se retirer, ce qu’il ne fit que lorsque la bataille fut décidée.

Les Russes battirent en retraite, et nous revînmes prendre des cantonnements pour bous remttre et avoir de quoi subsister.

En 1807, les russes attaquèrent le maréchal Ney qui était d’avant-garde. Son corps d’armée était rangé dans les plaines de Gustadt ; une partie faisait les manœuvres et l’exercice avec des pierres de bois. Nous [nous] reposions, mais c’était le repos du lion !

L’armée se met aussitôt en marche et passa la Passarge. Chaque soldat portait une fascine sur le dos pour former des ponts. Nous arrivâmes sans les p laines où les Russes avaient osé attaquer le corps d’armée du maréchal Ney. Cette armée terrible les fit aussitôt repentir de leur audace. Le lendemain, nous attaquâmes cette armée de barbares dans Ebersberg, qui ne put résister aux intrépides Français. Jamais je n’ai vue une pareille armée réunie !

Nous les poursuivîmes jusqu’à Friedland où ils osèrent faire résistance. Le général Oudinot attaqua avec ses intrépides réunis. Ces braves avaient un des meilleurs généraux d’avant-garde, qui donna toujours l’exemple par sa bravoure et son courage. Une partie des ruses furent jetés dans la Praga et le reste de l’armée battit en retraite sur Tilsitt et  passa le Niémen.

Nous fûmes en face et les préliminaires de paix se firent dans cette ville. Les deux Empereurs étaient toujours ensemble. Le Roi et la Reine de Prusse y étaient aussi. Les Gardes Françaises et Russe fraternisèrent ensemble et, tous les jours, ils se donnèrent des repas. Nous campâmes pendant un mois ou deux devant Tilsitt. Nous fîmes tous les jours les grands manœuvres. L’Empereur commandait souvent en personne. L’Empereur de Russie et le Roi de Prusse furent souvent témoins et suivirent toujours napoléon.

L’armée repartit pour prendre dans cantonnements et le régiment vint camper à Sokacew, mauvais pays où on ne voyait que sable, bois et marais. La ville est habitée par des Juifs, comme presque toutes celles de Pologne. Ils sont très malpropres partout. Nous restâmes deux mois et plus. J’ai attrapé la fièvre et fus pour rentrer à l’hôpital de Lowicz, mais je fus tellement découragé à cause de la malpropreté, que je suis aussitôt reparti pour le camp et je fus rejoindre le bataillon qui fortifia Modlin et faisait une tête de pont sur le Bug.

Je repartie, le lendemain, avec le régiment, pour Lowicz. On y resta deux mois, puis nous partîmes pour Mezeritz. Je fus logé chez le brave Monsieur Klein. Je me suis fort bien amusé dans cette ville. Nous fîmes souvent venir la musique du régiment pour amuser les jolies Polonaises. Elles venaient de vingt lieues à la ronde pour danser. Je fis connaissance avec une jolie dame et une très belle juive.

Nous partîmes, septi mois après, pour Wraclawek. Nous y restâmes trois mois. Nous vînmes ensuite camper à Breslau, capitale de la Silésie, très jolie ville. Nous nous y amusâmes ave les belles du pays ; elles venaient au camp pour passer les soirées dans nos jolies baraques.

Au commencement de l’hiver, nous partîmes pour Goura. J’avais avec moi une très jolie personne. Le colonel écrivit au commandant de bataillon qu’il fallait me mettre aux arrêts, parce que j’avais fait un rapt d’une demoiselle de Breslau. Heureusement pour moi que je l’avais cachée chez une dame. Je fis réponse que jamais je n’avais eu une demoiselle avec moi, et je ne gardai pas les arrêts. Je fis aussitôt partir, non sans regrets, la demoiselle qui, de son côté, versa bien des larmes de me quitter.

Après mon départ, arrivée à la maison, elle m’envoya une très jolie bourse et me témoignait de vifs regrets d’avoir été obligée de me quitter. Arrivé à Goura, je fis connaissance de très jolies personnes, du directeur de la poste aux lettres et de deux jolies meunières. Je n’étais point mal partagé dans mon logement : la demoiselle de la maison, accompagnée de sa servante, me faisait tous les soirs une visite dans mon lit.

Je partis pour Hof Bareuth. Je fus logé chez le baron de Plotho, au château de Zedwitz ; madame était très spirituelle, très bien élevée, ayant très bon cœur. Monsieur le baron ne l’était pas moins. Je m’amusais beaucoup avec ses deux enfants qui étaient de toute beauté. Je fis connaissance avec une demoiselle et je fus loger chez elle ; j’étais on ne peu pas mieux.

J’oubliais que je m’étais très bien amusé en traversant la Saxe, surtout à Dresde, capitale de ce pays.

Je partis de Zedwitz avec regret, mais il s’agissait de faire la guerre contre l’Autriche. C’était  mon état et cela passait avant tout le reste. Cependant, le régiment s’arrêta encore près d’un mois à Coulenbat, où j’ai eu l’occasion de faire quelques visites à la demoiselle du directeur de la poste aux lettres. Cette demoiselle était une très jolie blonde, très bon caractère. Je me trouvais vraiment heureux d’avoir fait sa connaissance. Comme j’étais alors très timide, la demoiselle, quoiqu’âgée que de quinze ans, était plus hardie que moi et, par conséquent, elle me faisait toujours entrer lorsque je  passais devant la maison. J’avais aussi soin de passer souvent ; enfin, je n’étais pas mal chez moi non plus. Le 9 avril 1809, je reçus l’ordre d’aller faire le logement à  Bareuth y pour le régiment. A mon arrivée, j’ai eu soin de bien me bien loger. Il y avait, en même temps, une fort jolie personne. Je commençais à lui dire que j’étais bien flatté d’être tombé si bien, mais tout à coup, j’entends une musique et des tambours ; je dis : « Voilà le régiment qui arrive pour caserner : « Pas du tout, je vois toute la division Friant, de laquelle je faisais partie. Je mandai le motif ; l’on me répondit qu’elle allait bivouaquer. Je fis aussitôt ma révérence à ces braves dames, non sans témoigner mon vif regret de les quitter si tôt.

J’arrive au régiment qui était déjà bivouaqué dans un bois ; je dis : « Voilà une jolie différence ! Ce soir, je commence à jeûner ! «  Et, à la vérité, je n’ai rien eu de toute la nuit.

Le 11, nous attaquâmes l’ennemi qui était embusqué, et nous le chassâmes de ses positions. Nous partîmes la nuit, de crainte d’être coupés ; nous arrivâmes heureusement à Bamberg après quelques escarmouches. Nous bivouaquâmes le 12, et, le 13, nous partîmes pour Nuremberg pour empêcher l’ennemi de joindre  l’armée qui était à Ratisbonne. Nous quittâmes cette ville pour nous rendre à Ratisbonne et, chemin faisant, nous chassâmes partout l’ennemi de ses positions et nous joignîmes le corps d’armée du maréchal Davout. Nous nous sommes battus pendant deux jours contre toute l’armée autrichienne qui occupait de fort jolies positions.

Le troisième jour, l’Empereur arriva avec l’armée bavaroise et wurtembergeoise, tomba sur l’aile gauche de l’ennemi et le défit totalement. Nous avons fiat 30 000 prisonniers. Nous poursuivîmes une partie de son armée dans les montagnes de la Bohême et nous revînmes sur la route de vienne. Nous nous arrêtâmes à Saint-Polten pendant quelques jours, et nous eûmes un excellent vin. Nous faisons la chasse à nos traînards. L’ordre de l’Empereur était de les décimer lorsqu’il n’y avait pas de chefs de complot.

Nous arrivâmes devant Vienne. Le prince Maximilien voulut faire quelque résistance. L’Empereur lui envoya dire que toute résistance était inutile de sa part, qu’il l’engageait à rendre la ville afin d’éviter de faire des malheureux, puisque la ville et les faubourgs en souffriraient seuls. Nous entrâmes après une capitulation, et nous bivouaquâmes pendant quelque temps au Prater.

La bataille d’Aspern et [d’] Essling se donna le 22 mai 1809. Le pont ayant été enlevé par des moulins[1], l’armée battit en retraite, et bien heureuse d’avoir peu rétablir le pont qu’on passa en désordre. Le maréchal Lannes et tant d’autres braves généraux en furent les victimes, avec douze à quinze mille braves. Nous revînmes camper près de vienne, et une partie de l’armée campa dans l’île de Lobau ; on rétablit un grand pont. Le prince Eugène, le plus brave des guerriers et prince sans tache, battit, par sa bravoure, son courage et son génie, l’armée du prince Ferdinand ; il ne lui laissa pas un moment de répit ; il l’enfonça partout où il la rencontra et vint faire sa jonction avec la Grande Armée, après la bataille de Raab . Le Sommering a été témoin de sa jonction.

Le 4 juillet, toute l’armée entra dans l’île de Lobau, par un temps affreux. Toute la nuit a été un feu d’enfer ; les boules rouges et les bombes pleuvaient comme la grêle. Nous fîmes le passage et, le lendemain 5, à la pointe du jour, toute l’armée était en bataille de l’autre côté du Danube dans la fameuse plaine de Wagram. Nous nous battions jusqu’à dix heures du soir.

Le lendemain 6, l’armée autrichienne descendit les hauteurs en colonne d’attaque ; on la laissa venir dans la plaine, et l’on nous fit charger à notre tour.

Les tambours battaient la charge, les colonnes firent retentir le nom de l’Empereur, les batteries firent un feu terrible. Nous poursuivîmes l’armée ennemie, la baïonnette aux reins, jusque dans les montagnes de la Moravie.

Cette journée a été glorieuse pour l’armée française et, de ma vie, je n’ai jamais vu une bataille où il se soit tiré autant de coups de canon. Nous achevâmes notre besogne à Znaïm où l’armistice se conclut et nous vînmes camper logé chez M. Gerstemberger et deux jolies filles, Charlotte et Caroline. La troisième vit.

L’on fit la paix, et j’ai eu le bonheur de venir passer quelques mois agréables à Passau. Je fus d’abord logé dans une auberge, sur un peu de paille ; encuite je logeai chez le banquier Pomerer, où il y avait la charmante Mlle Thérèse… Et sa sœur. Je fus ensuite logé chez la comtesse Wimerer. Mlle Joséphine était charmante, et le comte d4arco était l’ami de la maison. Je fus très heureux d’avoir cultivé sa connaissance.

J’ai fait ensuite connaissance avec Mlle Suthor, logement de mon lieutenant, qui était très malade. Je fus assez heureux pour devenir l’amant de cette demoiselle, lap lus jolie personne du pays. J’ai aussi fait connaissance avec la jeune comtesse Kuer, très aimable personne. Les demoiselles Kinder, ses amies, venaient aussi chez moi ; elles mettaient tout en désordre pour voir ce que j’avais soit dans ma chambre, soit dans ma malle ; enfin, j’étais un heureux mortel dans cette ville.

Le régiment reçut l’ordre de se rendre à Braunau, à la rencontre de l’impératrice Marie-Louise. Nous restâmes jusqu’à son arrivée pour lui rendre les honneurs qu’elle méritait si bien. Le soir, nous nous sommes très bien amusés au bal.

Le jour de son départ, j’étais de garde à sa porte. Un moment après son départ, une dame de la cour me remit une boîte où il y avait les bijoux de l’Impératrice; elle me pria de la lui porter et de la lui remettre entre ses propres mains. Je me rendis auprès de sa voiture qui était sur le pont, je priai M. le colonel Rothembourg de me présenter à Sa Majesté. Celui-ci me présenta au général Barbanègre. Il prit la boîte et la remit à un domestique qui était derrière la voiture ; Je m’en retournai tout fâché, le colonel me fit des reproches de ma maladresse : j’aurais certainement eu un souvenir agréable !

Après le départ de l’Impératrice, nous sommes revenus pour quelque temps à Passau, où je me suis très bien amusé. Nous partîmes à regret le Passau, mais il fallait se résigner et en prendre mon parti. Le régiment fut cantonner à Rawensburg, et moi je reçus l’ordre de cantonner près de Wangen et [de] Lindau, pour instruire les soldats. Je fus assez heureux pour faire de bonnes connaissances, et surtout le prince de Sigmaringen, qui me procura le plaisir de faire connaissance avec son grand baillif, au château de Hasberg, qui avait deux fort jolies et fort aimables demoiselles. Je fis la cour à la plus jeune, Mlle Célestine. L’aînée se nommait Philippine. Leur maman était un ange et l’enfant gâté.

Le 15 août 1810, l’on fit demander les officiers qui désiraient aller en semestre chez eux. Je fus du nombre de ceux qui désiraient voir leur patrie, vu que j’y manquais depuis huit ans. Cette bonne famille me fit mille instances pour passer le semestre chez elle. Je ne peux y consentir, quoique j’y fusse très attaché; j’avais besoin de régler mes affaires et de voir mes parents. J’ai fait mes adieux les larmes aux yeux, et de leur côté, elles tombaient en abondance.

Je partis avec un détachement de 75 hommes et je traversai la Suisse. J’ai manqué[de]périr en traversant le Lac Majeur. Arrivé à Arona, je déjeunai et pris aussitôt la poste. J’arrivai vers le cinq à Novarra, je mangeai un morceau et je partis une dmei-heure après pour Verceil, ville capitale du départemnt de la Sesia. Je descendis à l’Auberge du Lion d’or, j’entendis aussitôt une voix que je connaissais et je ne m’y suis pas trompé, car c’était l’aimable Charlotte (Mme Piota). Elle tenait [un] hôtel à [dans] mon pays.

Cette dame était accompagnée de M. Merle, adjoint au maire de Cigliano. Tous deux furent très complaisants.  Après m’avoir embrassé, ils m’annoncèrent que mes beaux-frères et plusieurs de mes amis étaient venus à ma rencontre dans cette ville. En effet, ils m’accompagnèrent jusqu’à l’Auberge de la Fontaine, où ils étaient. J’entre, je vois mon cousin et un de mes beaux-frères qui faisaient la partie de cartes pour s’mauser. Aussitôt qu’ils entendirent un sabre traînant, ils se tournèrent vers mois en disant : « Le voilà ! » 

On éveilla ceux qui dormaient, et tous, empressés de me voir, descendirent au nombre d’une quinzaine ! nous nous embrassâmes de bon cœur, et ensuite une parie est venue m’accompagner à mon hôtel, où nous passâmes la nuit; le lendemain tous, pressés de me voir partir pour mon pays natal, s’empressèrent de venir me prendre et nous partîmes pour Cigliano, après avoir bien déjeuné. J’étais en voiture avec un de mes beaux-frères, escorté par plusieurs jeunes gens de mon pays, tous bien montés. Nous déjeunâmes à moitié chemin.

J’oubliais de dire que je rencontrai mon beau-frère Suvino sur le chemin de Verceil. Il descendit de cheval et moi de voiture ; nous nous embrassâmes et nous filâmes, ensuite, chacun de notre côté. Le soir, à quatre heures, j’arrive dans ce pays tant désiré et que je n’avais point vu depuis huit ans.

En entrant, j’eus bien soin de faire du tapage, et une grande partie des habitants des deux sexes se mirent aux croisées. J’entendais qu’ils se disaient : « C’est lui !… Non ce n’est pas lui ! « Enfin, je traversai les rues comme l’éclair, et je fus descendre chez mon cousin où j’eus le plaisir d’embrasser une partie de mes amis.

Plusieurs personnes des premières familles vinrent me voir, et chacun d’eux m’engageait à aller chez lui. Enfin, je cédai à une jolie dame, épouse d’un de mes amis nommé Cassio. A mon arrivée chez elle, on me fit manger un morceau. Plusieurs personnes sont venues nous voir pour fraterniser ensemble. Je peux bien dire que j’étais reçu comme un prince.

On pourrait croire que j’ai beaucoup d’amour-propre, mais cela m’est arrivé, et n’est pas étonnant dans un bourg où les gens se voient de tout cœur ! j’ai passé quatre mois dans mon pays natal au milieu de l’allégresse; je recevais des invitation de tous les pays environnants; je faisais souvent des courses dans les jolies vignes du pays, où plusieurs fmailels étiaent réunie pour s’mauser. Je me suis aussi beaucoup amusé à Turin, capitale du piémont. A force de plaisirs, je pris la fièvre. Je suis partie malade pour rejoindre le régiment qui était à Magdebourg (Prusse). En traversant la suisse, j’ai eu le malheur d’avoir les pieds gelés en passant la montagne du Saint-Gothard. Si j’ai eu du plaisir à mon pays, j’ai bien souffert en Suisse ! Heureusement pour moi, j’ai trouvé des personnes bien aimables, surtout M. et Mme de Feklin. Je fus reçu chez eux comme l’ami de la maison; l’on me donna un fort joli appartement, enfin je reçus tous les soins possibles. Je voulus partir par délicatesse, malgré les instances de ces braves gens. Madame eut la bonté de mettre du bon vin, des biscuits, etc., dans ma voiture. Elle pleurait en me voyant partir, comme si j’eusse été son fils. Je me suis repenti plus d’une fois d’avoir quitté cette bonne famille, car j’ai souffert peines et martyre.

Enfin, après tant de peines, je suis arrivé avec mon brave grenadier, mon homme de confiance à Lindau, très jolie ville bâtie sur le Lac de Constance, où je venais passer des moments agréables, avant mon départ pour aller en semestre [sic]. C’est près de cette ville que j’ai eu le bonheur de faire connaissance avec la bonne et brave famille de Scheffer, lorsque j’étais cantonné près de Wangen. Cette brave famille demeurait au château d’Achberg. Aussitôt qu’ils surent le triste état où j’étais, le bon papa, ne pouvant venir lui-même, a aussitôt envoyé sa fille aînée, Mlle Philippine, avec un jeune homme, pour me faire prendre dans sa voiture et me conduire dans leur château. Par une délicatesse mal placée de ma part, je témoignai ma vive reconnaissance des offres gracieuses qu’ils me faisaient, et je n’acceptai pas parce que je savais l’embarras que j’aurais donné. Le lendemain, le papa est venu lui-même pour me faire les mêmes offres; j’ai encore refusé.

Le samedi soir, je vois arriver la maman avec les deux demoiselles: elles me trouvèrent tellement mal, qu’elles se mirent toutes à pleurer et me prièrent de partir avec elles. Sur mon refus, c’est-à-dire après bien des remerciements, elles partirent non sans peine, car elles on voulut voir mes pieds qu’elles virent non sans frémir, puisque, jusqu’à mi-jambe, c’était comme du charbon.

J’avais déjà fait partir mon grenadier pour Magdebourg, avec une lettre pour le colonel, afin de l’instruire de mon malheur qui m’était arrivé le cinq décembre 1810, sur la montagne de Splügen. Tandis que j’étais seul, rêveur, et que je souffrais tant, M. de Scheffer venait souvent me voir. Tantôt c’était lui, tantôt la dame, et, deux fois par semaine, c’était leur messager; tous venaient dans l’intention de me chercher. Deux mois venaient de s’écouler quand, tout à  coup, je vois entrer dans chambre un caporal de grenadiers de ma compagnie nommé Bobbe. C’était le colonel qui me l’envoyait pour avoir soin de moi. C’était l’homme que j’aimais de tout mon cœur, je lui avais montré à lire et à écrire et je l’avais fait nommer caporal. C’était un jeune homme de mon pays, qui, de son côté, m’aimait beaucoup; enfin, il m’a rendu la vie.

Je fi aussitôt porter du bon vin et un bon souper et, de contentement, nous passâmes la nuit à causer. Quelques jours se passèrent sans nous en apercevoir. Lorsque je fus un peu mieux, je lui dis que je voulais partir pour le régiment; il me fit observer que c’était impossible et que je souffrirais trop. Un beau jour, j’écrivis à M. de Scheffer, en le remerciant des attentions qu’il avait eues pour moi, et que j’étais décidé à partir.

Le lendemain, je vois arriver ce brave homme dans ma chambre, accompagné de ses deux jolies demoiselles. Voici ce qu’il me dit : « Mon cher Venturini, vous ferez tout ce que je vous voudrez, mais je vous annonce que je ne vous laisserai pas partir. Si vous me le refusez, vous ne le refuserez pas à mes deux demoiselles ! «  Enfin, il eut tant de bonté, que je ne peux refuser ses offres. Je partis aussitôt pour son château, dans sa voiture, avec lui, ses deux filles et mon cher caporal. A mon arrivée à la maison, je fus reçu très poliment de la chère et bonne maman. La plus jolie chambre du château et un très bon lit furent pour moi ; un quart d’heure après, un bon chirurgien est venu me panser. Je soupirai et me dis : « Me voilà au milieu de ma famille ! » Je n’eux pas tort, car on était aux petits soins. Le matin, le papa était le premier à venir me voir ; à huit heures, la bonne maman venait me porter elle-même le café. Après mon déjeuner, les deux demoiselles venaient à leur tour et elles passaient presque toute la journée à causer avec moi: elles brodaient, etc.

J’étais vraiment un heureux mortel, toujours servi par la main des Grâces ! Mon caporal n’était pas mal partagé; il buvait ses deux bouteilles de vin par jour et mangeait encore mieux. Lorsque je me trouvai mieux, je voulus partir, mais les braves gens m’en ont empêché. Enfin, pour les contenter, il a fallu rester encore un mois, parce que chaque personne de la famille voulait que je reste encore une semaine après le je jour fixé pour mon départ. Enfin, je partie, les larmes aux yeux de quitter une famille à laquelle je devais la vie. Je traversai la Wurtemberg, une partie de la Saxe, une partie de la Bavière et une partie de la Westphalie, avant d’avoir rejoint le régiment qui était en garnison à Magdebourg.

J’ai eu la douce consolation de revoir des aimables familles, soit à Nuremberg, soit à Hof, pays de Bayreuth, où j’avais  cantonné en 1808 et 1809.

Je suis resté quelques mois à Magdebourg, j’étais instituteur à l’école régimentaire et me suis fort bien amusé. Les officiers de différents régiments jouaient la comédie ; il n’y avait que les meilleures familles qui pouvaient avoir des cachets. J’eux le bonheur de connaître la jolie Mme Kramer et les demoiselles Belfois, les plus jolies personnes de la ville.

Je partis le 9 avril 1811, avec une jolie dame, dans une voiture à trente-six portières [sic]. Le même soir je logeai chez Mme Mayer à Neuhausdesleben, très bien; le 10 à Gardeleben, dans une auberge. Il y a eu concert près de ma chambre. C’était une partie de crieuses et non de chanteuses !

Le 11à Salsweld, le 12 à Danneberg chez Mme Bergauer, très bien ; le 13 à Grabow chez la charmante Christiana Ted…, fort bien; le 14 à Prachin, où il y avait deux jolies demoiselles de Praud, très bien ; le 19, passé à Gustrow pour rendre visite au brave colonel Husson et au général Dufour ; le soir à Butzow, jolie petite ville du Mecklembourg-Schwerin. Je fus logé chez M. l’architecte Schéel. Il y avait quatre jolies demoiselles et une aimable tante. Toute la famille me combla de politesses.

Le mois de mai, chez M. de Leck, il y avait une fort aimable dame et la jolie demoiselle Rusinow, Mlle Sigelkow, son amie, la surpassait.

Un beau jour que j’amusais ces dames par es plaisanteries, mon hôte tomba mort d’apoplexie ! Le même soir, je reçus une invitation de MM. de Pletz, d’Elisberg et de Dorn. J’ai accepté chez le second, parce que j’avais reçu son invitation la première.

J’ai logé, ensuite, chez M. de Pletz. Son péouse peignait supérieurement, on peut la comparer aux premiers peintres de Prusse. Je fus logé  ensuite chez M. de Colantz, homme très estimé. Le brave général Dufour venait souvent s’amuser avec nous, soit au bal, soit à la chasse, et pour la bonne soicété qui était toute composée des meilleures familles de Mecklembourg, j’aurais désiré y demeurer toute ma vie. Les familles d’Heuenausen, d’Oertz, de Pletz, de Convenans, d’Eler, de Schéer, de Colantz, d’Eler, etc., et le juif Joseph, tous m’ont accueilli chez eux comme l’ami de la maison.

Je suis parti le 3 août, passé à Sternberg ; le même soir à Schwerin, capitale du Mecklembourg de ce nom, jolie ville situe près de très beaux lacs de 8 à 10 lieues. Les environs sont magnifiques. Il y a un superbe par cet de fort jolies promenades. J’ai logé chez M. le conseiller Franck. Il y avait al charmante Mlle Martini. J’ai fait connaissance avec Panhy, officier du 9ème lanciers ; Je me suis bien diverti. Le 4, à une lieue en avant de Gadebush, sur de la paille; le 5 à Ratzeburg, le soir à Mollen. J’ai passé quelques mois fort agréables.

J’allais souvent faire des courses à Butzow et à Schwerin. Un beau jour, nous fumes embourbés dans la neige et, grâce à plusieurs paysans, nous nous sommes retirés d’une fort mauvaise affaire.

Parti le 27, passé chez Ratzeburg où je me suis fort bien amusé chez M. l’apothicaire. Il y avait de charmantes demoiselles avec lesquelles j’ai beaucoup dansé. Je suis parti, ensuite, pour Rutzow où j’ai revu avec bien du plaisir les personnes qui m’avaient si bien accueilli lorsque j’étais cantonné. Elles m’ont donné de nouvelles preuves de leur véritable attachement.

Le 27, à Rostock, très jolie ville. Nous avons établi un casino où nous passions des soirées bien agréables. Je fus fort bien reçu de la famille Muller, où il y avait trois demoiselles de tout cœur. C’est dommage que j’aie dû les quitter au bout d’un mois. Les deux demoiselles du bijoutier étaient fort jolies, enfin je crois que c’est le pays où  je me suis le plus amusé.

Je ne dois pas oublier les beaux jours que j’ai passé à Mayence, Passau, Brunn et Vienne, Mezeritz, Bireinbaum, Smiegel, aux différents châteaux de la Pologne et chez les braves familles de Czacz, de Plotho et aux différents châteaux du prince Pignatelli et du prince d’Orange; enfin, je dois oubli er tous les plaisirs pour aller en Russie.

II

Je suis parti le 27 février 1812, le soir, à Gnoien. Parti le 2 mars par un temps affreux. Le soir, chez la baronne de Ploetz, très bien logé. Le 4, près d’Anklam, un froid terrible, de la neige en quantité et très mal logé sur une poignée de paille. Le 5, le temps était affreux ; j’ai fait dix à douze lieues à travers la boue et la neige. Le soir, chez une veuve de 80 ans, très riche à la vérité, mais elle nous traita, en revanche, très mal. Jeme suis jamais plaint.

Le 6, marché toute la journée dans une grande forêt ; le soir, au village de Boeug, très mal sur un peu de paille, et tout habillé. Le 7, à Zaberdorf, près de Stettin. Il y avait là Mlle Aldobrandini qui était aussi aimable que Madame. Le 9, à Zelow, chez un curé où l’on m’a volé mon argent. Le 20 à Guarzic, très mal. Le 30 mars 1812, à Stettin, pour joindre le 11ème léger. Je fus ravi de revoir la jolie demoiselle Louise, demoiselle d’un général prussien où je fis logé en 1807 et fort bien traité. J’ai mangé, tout le temps que je suis resté à Stettin, chez ce brave général et un major saxon.

Parti le 28 avril ; le même soir à quatre lieues de Stargard, le 29 à Sakau, le 30 à Neuwedell, le 1er mai à Marc-Friedland, le 2 à Deutschkrone, le 3 à Zaskow, le 4 à Preuss-Friedland, le 5 à Comen, séjour. Le 7 à Tachel, le 8 à Grosslewitz.

FIN.


[1] Les autrichiens, maîtres du cours du fleuve en amont des Français, avaient lancé des moulins à eau montés sur de gros bateaux, dans l’espoir que leurs poids briseraient les ponts établis par l’ennemi. (Note figurant dans l’édition de 1904).

Ombre 2

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( 18 janvier, 2018 )

« Les Lys blancs »…

Tel est le titre de cet épisode de la fameuse série des années 1970,  »SCHULMEISTER, ESPION DE L’EMPEREUR », avec Jacques Fabbri.

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Conduite par le comte de Beaumont et avec le soutien de l’Angleterre, une insurrection contre l’Empereur se prépare en Normandie. Des armes sont cachées partout dans la province, enterrées sous des bosquets de lys blancs. Schulmeister et son ami Hammel sont chargés de les découvrir et de déjouer le complot.

J. FABBRI

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( 17 janvier, 2018 )

Parce que Paris sera toujours Paris…

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( 17 janvier, 2018 )

Retour sur les derniers jours de Napoléon à Malmaison (juin 1815)…

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Voici un extrait des « Mémoires » de Marchand, premier valet de chambre de l’Empereur. 

« Après l’abdication, l’Empereur resta encore quelques jours à l’Elysée. Le lendemain et le surlendemain les voitures étaient encore nombreuses dans la cour, le troisième jour elles diminuèrent, mais l’effervescence populaire allait en augmentant autour de résidence. L’Empereur, pensant que de semblables démonstrations pouvaient être calomniée par ses ennemis qui ne voyaient pas sans crainte ses manifestations du peuple pour son élu, se déroba presque furtivement à tant de preuves d’amour et d’affection en se retirant à la Malmaison. Avant de partir, il adressa à ses anciens compagnons d’armes la proclamation suivante qui ne parvint pas à l’armée – les sentiments qu’elle renfermait effrayèrent trop les nouveaux gouvernements :

« Soldats !

« Quand j’ai cédé à la nécessité qui me force à m’éloigner de la brave armée française, j’emporte avec moi l’heureuse certitude qu’elle justifiera par les services éminents que la patrie attend d’elle, les éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent pas lui refuser. Soldats ! je suivrai vos pas quoique absent, je connais tous les corps, et aucun d’eux ne remportera un avantage signalé que je rende justice au courage qu’il aura déployé. Vous et moi nous avons été calomniés, des hommes indignes d’apprécier vos travaux ont vu dans les marques d’attachement que vous m’avez données, un zèle dont j’étais le seul objet. Que vos services futurs leur apprennent que c’était la patrie par-dessus tout que vous serviez en m’obéissant, eu que si j’ai quelque part à votre affection, je le dois à mon ardent amour pour la France notre mère commune. Soldats ! encore quelques efforts et la coalition est dissoute. Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter. Sauvez l’honneur, l’indépendance des Français, soyez jusqu’à la fin tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et vous serez invincibles. »

 Le 25 juin à midi et demi, l’Empereur quitta l’Elysée sans suite ; il monta dans la voiture du grand-maréchal [Bertrand] qui l’attendait à la porte du jardin dans les Champs-Elysées ; le comte Bertrand était avec lui et Noverraz sur le siège. Dans le même moment, les voitures de l’Empereur prenaient la rue du faubourg-Saint-Honoré, emmenant à la Malmaison les généraux Gourgaud et Montholon, aides de camp de l’Empereur, le comte de Las Cases, chambellan. Le baron de Mesgnigny, écuyer de l’Empereur était à cheval à la portière de la première voiture qui suivie de l’escorte, laissait croire que l’Empereur quittant la voiture du grand-maréchal monta dans la sienne pour se rendre à la Malmaison où il fut reçu par sa fille d’adoption la reine Hortense, avec une affection aussi respectueuse que touchante. Vingt-cinq hommes de la Garde impériale à pied, commandés par un officier s’y trouvaient pour veiller à la sûreté de l’Empereur dans cette résidence.

Avant de quitter Paris, l’Empereur avait demandé au gouvernement provisoire deux frégates et des passeports pour passer en Amérique, il avait fait brûler par M. Rathery, son secrétaire, les lettres, les mémoires et les pétitions dont les noms pouvaient compromettre les signataires. Je restai quelques heures plus tard que l’Empereur à l’Elysée-Bourbon pour ramasser tout ce qui était à son usage et attendre aussi des emplettes que j’avais faites et qui n’arrivaient pas. Ma famille était autour de moi, consternée d’un départ qui nous séparait peut-être pour jamais et aussi malheur qui frappait le pays. Le moment de la séparation fut cruel, il devait l’être, je me jetai tour à tour dans les bras de mon père, de mes sœurs, des mes frères et de mon beau-frère, et j’en sortis en les priant de calmer une douleur qui ne me rendait plus maître de la mienne. Nous nous quittâmes en nous promettant de nous revoir le lendemain et les jours suivants à la Malmaison, si l’Empereur y passait quelques jours.

L’Empereur, à la Malmaison, qui lui rappelait ses premières années de gloire et de bonheur, était entouré de soins et d’affection par la reine Hortense et de dévouement par les officiers généraux et autres qui s’offraient à l’accompagner dans sa mauvaise fortune. Le comte Bertrand, le duc de Rovigo, les généraux Lallemand, Montholon, Gourgaud, se partagèrent auprès de sa personne le service d’aides de camp, les chefs d’escadrons de Résigny et Planat, celui d’officiers d’ordonnance, auxquels s’adjoignirent le capitaine Mercher et Schultz. Ce dernier avait accompagné l’Empereur à l’île d’Elbe ; lui et plusieurs autres sollicitèrent la veille du départ pour la Malmaison, l’honneur d’y suivre l’Empereur. M. le baron de Montaran y remplissait le service d’écuyer, le comte de Las Cases celui de chambellan, son fils et M. de La Pagerie, celui de pages. Le service de Bouche était très nombreux, celui de la Chambre était le même qu’à Paris.

Dans les quelques jours passés à la Malmaison, l’Empereur fut visité par ses amis qui à toute heure de la journée étaient sur la route pour lui apporter des nouvelles ; il les questionnait avec anxiété. Au nombre de ceux qui vinrent, se trouvèrent le comte de La Valette, le duc de Bassano, le général Flahaut, le général de La Bédoyère, le général Caffarelli, M. Poggi ; et les princes Joseph, Lucien et Jérôme, ses frères ; les dames qui avaient conservé un profond attachement pour lui ne lui manquèrent point non plus. Le salon de la reine Hortense se remplissait le soir de Mmes les comtesses Bertrand, Montholon, Caffarelli. Les duchesses de Rovigo, Bassano, les comtesses Regnault de Saint-Jean d’Angély, Walewska et d’autres dont le nom m’échappe, vinrent à la Malamaison et ne manquèrent point au malheur. Mme P*** vint aussi apporter des consolations de cœur qui furent appréciées de l’Empereur ; son souvenir, sur le rocher de Sainte-Hélène, est venu quelquefois chasser les ennuis de la captivité, en se rappelant et son âme et sa beauté.

L’Empereur attendait assez impatiemment l’arrivée des passeports qu’il avait demandés, et l’ordre qui mettait deux frégates à sa disposition pour passer en Amérique. Lorsque le 25 juin, le général Becker vint à la Malmaison pour y prendre le commandement de la Garde de l’Empereur, et veiller autant à la conservation de sa personne, qu’au respect qui lui était dû, la reine Hortense crut qu’on allait arrêter l’Empereur : elle en fut effrayée, elle allait se jeter entre Sa Majesté et celui chargé de cette mission, lorsqu’on lui dit que l’ennemi approchait de Paris. Ce général n’était envoyé que pour veiller à la sûreté personnelle de l’Empereur.

Le général Becker, aussitôt arrivé, demanda à être introduit auprès de l’Empereur et lui présenta la lettre du ministre de la Guerre, le prince d’Eckmühl [Davout], ainsi conçue :

« Paris, 25 juin 1815, à quatre heures de l’après-midi.

« Monsieur le Général,

« J’ai l’honneur de vous prévenir que la commission du gouvernement vous a nommé pour aller commander la Garde de l’empereur Napoléon à la Malmaison.

« L’honneur de la France commande de veiller à la conservation de sa personne et au respect qui lui est dû. L’intérêt de la patrie exige qu’on empêche les malveillants de se servir de son nom pour exciter des troubles.

« Monsieur le général, votre caractère connu est une garantie pour le gouvernement et pour la France que vous remplirez ce double but. Je vous invite à vous rendre de suite à la Malmaison, à vous faire reconnaître par la Garde et à prendre toutes les dispositions pour remplir ce double objet.

« Recevez, etc.

« Le maréchal ministre de la Guerre,

« Prince d’Eckmuhl. »

Cette mesure dictée par le duc d’Otrante [Fouché], à laquelle se soumettait le ministre de la Guerre, sous le masque de l’intérêt, n’était autre qu’un moyen de surveiller les actions de l’Empereur ; le besoin pour eux devenait d’autant plus nécessaire, que l’un et l’autre de ces hommes d’Etat étaient déjà abouchés pour le retour de Louis XVIII avec le baron de Vitrolles, agent du Roi.

L’Empereur ne le laissa pas ignorer au général Becker qui, dans cette circonstance, eut la conduite la plus honorable.

A mon retour de Sainte-Hélène, j’ai eu l’honneur de voir souvent ce général, et voici ce qu’il me disait de cette affaire :

— Lorsque j’acceptai cette mission, ce ne fut qu’en vue de servir l’Empereur et de protéger sa personne ; je ne soupçonnais pas alors ce qui me fut révélé quelques jours plus tard, que le duc d’Otrante et le prince d’Eckmühl traitaient avec les agents royalistes. L’Empereur, me dit-il, fut blessé de la manière dont je lui étais envoyé, il eût désiré que le gouvernement l’informât officiellement d’un acte qu’il regardait comme une affaire de forme et non comme une mesure de surveillance à laquelle il était inutile de l’assujettir. La pensée que l’Empereur put croire que je pourrais me prêter à tout autre rôle que celui d’un brave soldat qui venait pour veiller à son salut, me révolta, et je lui dis que, si ma présence à la Malmaison pouvait éveiller un semblable soupçon, je donnerais immédiatement ma démission au gouvernement, de la mission qui m’était confiée. L’Empereur vit, me dit-il, combien j’étais blessé et me dit : — Rassurez-vous, général, si l’on m’avait laissé le choix d’un officier, je vous eusse désigné de préférence, car depuis longtemps je connais votre loyauté. Il m’entraîna dans le jardin et nous causâmes de Paris. »

Ce général me rappela qu’à bord de la Saale, je lui avais donné une chemise de l’Empereur qu’il conservait précieusement.

L’Empereur ne voyait pas sans frémissement l’armée ennemie s’avancer sur Paris sans qu’on lui opposât de résistance et sans qu’on s’occupât de défendre cette ville. Il en causait avec son entourage ; des troupes légères pouvaient se porter sur la Malmaison, l’armée ennemie disait-on, était près de Paris. Ce qu’il avait prédit se réalisait. Les commissaires français se plaignaient de la mauvaise foi qu’apportaient les Alliés à traiter, l’anxiété des gouvernants redoublait, le retard que mettait l’Empereur à s’éloigner de la Malmaison leur faisait craindre qu’une détermination toute spontanée ne portât l’Empereur à se mettre à la tête de l’armée et ne détruisit tout l’échafaudage de trahison qui livrait Paris à l’ennemi.

Ce fut seulement le 27 que le grand-maréchal, qui était à Paris pour obtenir de la Commission du gouvernement, qu’on mît à la disposition de l’Empereur deux frégates pour le conduire aux Etats-Unis, écrivit à Sa Majesté que le ministre de la Marine mettait à sa disposition les deux frégates du port de Rochefort, et prévint Sa Majesté que tous les ordres relatifs aux relais sur la route étaient donnés ; les frégates ne devaient point quitter la rade de Rochefort avant que les sauf-conduits fussent arrivés.

Le duc d’Otrante autorisait verbalement le comte Bertrand à prendre aux Tuileries, où l’ordre était donné de ne plus rien laisser sortir, un service complet de douze couverts, le service de porcelaine dit des « quartiers généraux », six services de douze couverts en linge damassé, six services en linge d’office, douze paires de draps de premier choix, douze paires de draps de service, six douzaines de serviettes d’appartement, deux voitures de voyage, trois selles et brides d’officier général, trois selles et brides de piqueurs, quatre cents volumes à prendre dans la bibliothèque de Rambouillet, diverses cartes géographiques, et 100 000 francs pour les frais généraux du voyage. C’était ce qu’accordait le gouvernement à celui qui avait gouverné la France avec tant de gloire, et donné des fortunes considérables à ceux qui l’entouraient ; celui même qui permettait d’emporter ce modique mobilier, avait reçu de lui 200 000 livres de rente.

Malgré toutes les invitations faites à l’Empereur soit par lettres, soit par communication verbales, par le gouvernement provisoire de quitter la Malmaison, l’Empereur n’en tenait aucun compte ; le général Becker reçut l’ordre de se rendre à Paris au sein de la Commission qui lui intima de partir le soir même incognito avec l’Empereur pour Rochefort. Il recevait en même temps un passeport qui autorisait ce général à se rendre dans cette ville avec son secrétaire et son domestique. Ce secrétaire devait être l’Empereur !

Cet ordre ridicule ne fut pas plus écouté que les précédents ; il porta l’Empereur à faire déclarer à la Commission du gouvernement provisoire par le général Becker qu’il renonçait à partir pour Rochefort ; attendu que les communications n’étaient pas libres, il ne trouvait pas une garantie suffisante pour sa sûreté personnelle ; que, d’ailleurs, arrivant à cette destination, il devait se considérer comme prisonnier puisque son départ de l’île d’Aix était subordonné à des passeports qui lui seraient sans doute refusés pour se rendre en Amérique ; qu’en conséquence, l’Empereur était déterminé à attendre son arrêt à la Malmaison ; qu’il attendrait qu’il soit statué sur son sort par le duc de Wellington auquel le gouvernement pouvait annoncer cette résignation ; qu’il restait donc à la Malmaison, persuadé qu’on n’entreprendrait rien contre lui qui ne fût digne de la nation et de son gouvernement.

Depuis le 25 juin, les messages étaient fréquents entre le gouvernement et le général Becker à la Malmaison. Les amis de l’Empereur venaient en grand nombre, mais le 28, la fermeture des barrières et la barricade élevée au pont de Neuilly, offraient des difficultés pour arriver jusqu’à lui. Ce même jour cependant, je vis encore mon beau-frère et ma sœur qui m’entretinrent de l’agitation de Paris ; on ne comprenait pas le calme de l’Empereur à l’approche de l’ennemi.

Mme P*** [Pellapra], dans l’après-midi de cette journée, me fit prévenir par son domestique qu’elle m’attendait dans une des rues de Rueil ; je m’y rendis aussitôt. Elle m’assura qu’elle savait, à n’en pouvoir douter, que le duc d’Otrante traitait en ce moment avec M. de Vitrolles, agent de Louis XVIII, et que le prince d’Eckmühl, tout en concentrant des forces sous Paris, en paralysait l’action ; que j’eusse à en prévenir l’Empereur ; que le premier de ces deux ministres était homme à livrer Sa Majesté s’il y trouvait son profit.

Pendant que j’étais avec cette dame, une partie de la Garde qui était à Rueil se mettait sous les armes. Inquiet de ce que ce pouvait être, je la quittai pour rentrer à la Malmaison, où j’appris que l’ennemi approchant, le général Becker venait de recevoir l’ordre de faire détruire les ponts de Chatou et de Bezons avec ordre de se garder militairement sur ces routes.

[Note de Marchand en marge de son manuscrit :] Bien résolu à défendre l’Empereur avec quelques centaines d’hommes qu’il avait sous ses ordres, auxquels s’adjoignaient les généraux et officiers d’ordonnance qui étaient auprès de lui.

Saint-Denis [mamelouk Ali] avait été envoyé à Versailles par l’Empereur pour y prendre des fusils de chasse, des pistolets d’arçon et une boîte de deux paires de beaux pistolets ; il avait trouvé la route libre, mais on s’inquiétait que l’Empereur restât si paisiblement à la Malmaison quand des coureurs pouvaient tomber sur lui à l’improviste. MM. de Bassano, La Valette, le duc de Rovigo [Savary], le général Bertrand étaient auprès de lui. Le soir, lorsque l’Empereur rentra dans son intérieur, je lui dis ce que j’avais appris de l’esprit de Paris, de la volonté de se défendre si Sa Majesté paraissait, mais qu’en son absence, il y aurait inertie complète et que les Bourbons seraient reçus, que Mme P***, que j’avais vue à Rueil m’avait chargé de lui dire que le duc d’Otrante traitait avec M. de Vitrolles, et que les commissaires envoyés au camp ennemi n’étaient point écoutés.

— Tout ce que je leur ai dit se vérifie, me répondit l’Empereur, La Fayette est un niais, et ces gens-là, qui ne connaissent pas l’esprit de la France, perdent le pays.

Dans la nuit du 28 au 29, le duc Decrès et le comte Boulay de La Meurthe vinrent à la Malmaison. L’Empereur était couché depuis plusieurs heures lorsque j’entrai doucement chez lui pour le prévenir de l’arrivée de ces messieurs.

Lorsqu’ils furent introduits, ils déclarèrent à l’Empereur que l’armée ennemie autour de Paris donnait des craintes pour sa sûreté personnelle. Le gouvernement s’était décidé à regarder comme non avenu l’article de l’arrêté qui, en mettant les frégates à sa disposition, prescrivait qu’elles ne sortissent pas sans sauf-conduit ; que l’intérêt de l’Etat aussi bien que le sien exigeait impérieusement qu’il partît aussitôt ; des passeports étaient apportés pour toutes les personnes qui se proposaient de partager l’exil de l’Empereur. Sa Majesté les entretint quelque temps des malheurs qu’il voyait fondre sur la patrie et les congédia l’un et l’autre. En recevant ses adieux ils se retirèrent dans un état qui attestait le profond chagrin de leur âme.

Dans la journée, M. Corvisart était venu à la Malmaison avec un de ses élèves, jeune praticien qu’il venait présenter à l’Empereur. M. Foureau de Beauregard, son médecin à l’île d’Elbe, ayant été nommé député dans son département, et devant continuer sa législature, se promettait de rejoindre l’Empereur plus tard, mais ne pouvait pour le moment s’empêcher de remplir le mandat qu’il tenait de ses concitoyens. Ce jeune homme, M. Maingaut, était appelé à le remplacer.

Après sa présentation, l’Empereur lui dit de prendre les ordres du grand-maréchal, et resta une bonne demi-heure à se promener dans le jardin avec M. Corvisart.

En le quittant, l’Empereur rentra chez lui et m’appela comme il était dans l’habitude de le faire. Il me remit un petit flacon de la longueur de quinze lignes sur quatre ou cinq de largeur, renfermant une liqueur rouge, me recommandant de ne point le laisser voir de personne, et ajouta :

— Arrange-toi pour ce que je l’aie sur moi, soit en l’attachant à ma veste ou autre partie de mon vêtement, toujours de manière à ce que je puisse m’en saisir facilement.

Dans le moment même, on vint le prévenir que le duc de Bassano ou le comte de La Valette était au salon. Je restai seul avec ce flacon qui recélait une mort prompte, je ne pouvais en douter ; mes réflexions furent des plus tristes jusqu’au soir où je revis l’Empereur à son coucher.

Après lui avoir raconté ce que m’avait dit Mme P***, j’allais me retirer, lorsqu’il me demanda ce que j’avais fait du flacon qu’il m’avait remis. Je lui montrai le bout de sa bretelle de gauche qu’il pouvait saisir avec la main droite facilement, et sous cette bretelle, je lui montrai un petit sac en peau contenant le flacon qui entrait et sortait librement, maintenu par un œillet dans lequel était passé un cordon. Il examina le tout, sortit et rentra le flacon, puis me regardant il me dit :

— C’est bien !

Et comme il s’aperçut combien mon âme était profondément affligée, il appuya sa main sur ma joue en me disant de tout préparer pour son départ qui très probablement aurait lieu le lendemain.Comptant sur un départ qui pouvait avoir lieu d’un moment à l’autre, je m’entendis avec M. Colin, contrôleur de la Maison de l’Empereur, honnête homme autant que dévoué à l’Empereur, le priant d’avoir soin que les voitures qui devaient transporter l’argenterie et les porcelaines dites des « quartiers généraux » fussent toujours prêtes à recevoir les chevaux de poste, et se mettre en route : il me remit un état de tout ce qu’elles contenaient. Il ne s’était pas arrêté à un service d’argenterie de douze couverts comme le faisait généreusement le duc d’Otrante envers son maître, il joignit toute l’argenterie venue avec le service de l’Empereur à l’Elysée à celle apportée des Tuileries ; ce qui indique comment, après en avoir vendu une grande quantité à Sainte-Hélène, il en restait encore beaucoup après la mort de Sa Majesté.

L’Empereur, le matin de son départ, m’entretint et me dit d’assurer ceux de ses serviteurs qui l’accompagnaient que leur existence était assurée. Je pris la liberté de lui répondre qu’ils s’estimaient tous heureux de pouvoir offrir leur dévouement.

Une indemnité fut donnée à chacun d’eux comme frais de route par le grand-maréchal. J’appris que Ferdinand, cuisinier à l’île d’Elbe, ne suivait pas l’Empereur, et que le roi Joseph s’était empressé de mettre le sien à sa disposition. Il mit aussi autour de son corps le collier de diamants que la reine Hortense l’avait supplié d’accepter comme pouvant lui être nécessaire dans ce moment d’infortune suprême.

L’Empereur ayant déterminé les routes par lesquelles passeraient les voitures pour se rendre à Rochefort, fit donner 1 800 francs au général Montholon et 1 500 au général Gourgaud pour les frais de poste de Paris à cette ville. Quelques sommes de 10 000 francs furent distribuées à des personnes qu’il ne pouvait emmener avec lui, et qui se trouvaient gravement compromises, M. Poggi et autres.

Les généraux Chartran et Piré vinrent demander qu’on leur donnât les moyens de se soustraire à la persécution dont ils allaient être menacés. Il y avait un peu d’exaspération dans leurs paroles, l’Empereur en fut prévenu, le vit et dit qu’il était juste que des gens qui s’étaient sacrifiés pour lui s’adressassent à lui ; il fit donner à chacun d’eux 10 000 francs pour subvenir aux premiers besoins, et se plaignant de ne pouvoir en faire autant pour tous ceux qui allaient souffrir pour sa cause.

Depuis le retour de Waterloo, les personnes qui entouraient l’Empereur lui conseillaient de se rendre en Angleterre. L’Empereur dont l’existence politique était terminée, disait-il, préférait les Etats-Unis, c’était pour cette destination qu’il allait se mettre en route, lorsque dans la matinée des cris de : « Vive l’Empereur ! A bas les Bourbons ! » « A bas les traîtres ! » se firent entendre de la route.

C’était une division revenant de la Vendée qui, sachant l’Empereur encore à la Malmaison, s’était arrêtée devant le parc, et ne voulait pas faire un pas de plus, sans voir ou emmener l’Empereur. Ce cri de : « Vive l’Empereur ! » gage si souvent certain de la victoire, qui arrivait jusqu’à nous, réveilla dans les âmes guerrières qui entouraient l’Empereur, l’amour des combats. L’Empereur lui-même laissa son grand cœur se prendre d’enthousiasme aussi sans doute, puisque après avoir reçu le général commandant de cette division, il fit venir le général Becker et lui dit qu’il différait son départ de quelques heures, le temps qu’il pût soumettre au gouvernement la proposition qu’il lui faisait de reprendre, au nom de Napoléon II, le commandement de l’armée, en lui développant le plan d’opérations qui assurait toutes les chances de succès pour rejeter en peu de jours l’ennemi au-delà de la frontière. Le général Becker témoigna de son dévouement en n’hésitant pas à se charger d’une mission qui pouvait lui attirer le blâme du gouvernement, mais il voyait une chance de salut dans les combinaisons posées par l’Empereur pour le pays, il partit. Ce fut avec beaucoup de peine qu’il parvint au sein de la Commission par les obstacles qu’il rencontra sur sa route.

Le duc de Bassano, qui était venu travailler avec l’Empereur, le quitta, peu après le départ du général, pour travailler au retour de l’Empereur si son offre était acceptée.

Il n’en était pas ainsi. La proposition fut reçue avec effroi ; on croyait l’Empereur loin de Paris et les offres qu’il faisait faire renversaient trop complètement les négociations si péniblement élaborées avec les agents royalistes pour qu’elles fussent acceptées par le président du Conseil, et aussi par les membres de cette Commission qui ne se laissaient plus que guider par lui. Tout d’abord il fut répondu par le duc d’Otrante que ses offres ne pouvaient être acceptées et des reproches furent adressés au général en termes amers de s’être chargé de cette mission quand il avait celle d’être sur la route de Rochefort, et qu’il était urgent qu’il repartît aussitôt, la personne de l’Empereur n’étant plus en sûreté aux environs de Paris. Le général ayant demandé d’être porteur d’une décision du gouvernement sur le résultat de sa mission, le duc d’Otrante écrivit aussitôt au duc de Bassano qu’il supposait être encore à la Malmaison, le billet suivant :

« Le gouvernement provisoire ne pouvant accepter la proposition que le général Becker vient de lui faire de la part de Sa Majesté, par des considérations que vous saurez apprécier vous-même, je vous prie, monsieur le duc, d’user de l’influence que vous avez constamment exercée sur son esprit, pour lui conseiller de partir sans délai, attendu que les Prussiens marchent sur Versailles, etc.

« Le duc d’Otrante. »

Pendant que le général Becker était à Paris, M. le comte de La Valette, ce fidèle ami de l’Empereur, était arrivé à la Malmaison et donnait à Sa Majesté l’état des esprits dans la capitale ; chacun attendait avec anxiété le moment où l’Empereur demanderait ses chevaux pour se mettre à la tête de l’armée, lorsque le général Becker vint mettre un terme à nos illusions de bonheur : le gouvernement provisoire refusait l’offre de l’Empereur.

Sa Majesté prit connaissance du billet adressé au duc de Bassano, puis, sans que rien troublât l’émotion de son visage, donna des ordres pour son départ. Rentré chez lui accompagné du grand-maréchal il dit :

— Ces gens-là perdent la France.

Il quitta son uniforme des chasseurs de la Garde, mit un habit marron, une culotte bleue avec bottes à l’écuyère et sur sa tête un chapeau rond à larges bords. L’Empereur causait tout en s’habillant, avec le calme d’une âme sereine qui, jusqu’au dernier moment, a voulu défendre les intérêts du pays.

Il passa au salon où se trouvait la reine Hortense dont les larmes émurent son cœur, et qui se montra pleine de dévouement et de tendresse. Il l’entraîna avec lui au jardin et ne voulut pas qu’elle allât plus loin. Il reçut les derniers embrassements de cette princesse, dit un dernier adieu à quelques amis qui se trouvaient là, ainsi qu’à Mmes de Vicence, Caffarelli et Walewska, donna son cheval à son écuyer le baron de Montaran et s’éloigna d’amis qui tous éclataient en sanglots, se dirigeant vers la petite porte du parc.

Une calèche attelée de quatre chevaux de poste qui devaient être précédés d’Amodru, piqueur faisant l’office de courrier, l’attendait depuis près d’une heure.

L’Empereur y monta suivi du général Becker, du grand-maréchal et du duc de Rovigo qui l’accompagnaient, tous les trois en bourgeois.

Saint-Denis, qui devait monter sur le siège, avait pourvu la voiture d’amples provisions et d’autant de paires de pistolets que de personnes, s’en étant réservé deux paires pour lui. J’avais mis 20 000 francs en or dans un petit coffre pour y puiser dans les besoins de la route. »

           

 

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( 16 janvier, 2018 )

Exposé de la conduite du colonel Izoard [à Grenoble, en mars 1815].

RETOUR EMPEREUR

On sent dans le récit du colonel Izoard-qui commandait à Grenoble le 3ème régiment du génie- et d’un bout à l’autre, que l’auteur de cet « Exposé » est un homme de labeur et de conscience, uniquement préoccupé de son métier, et il retrace ce qu’il a fait et vu avec un minutieux et véridique détail. Mais que pouvait Izoard contre le peuple et les soldats qui, comme il dit, s’excitaient réciproquement ? Après que le 7ème régiment de Labédoyère, après que le bataillon du 5ème et la compagnie de mineurs s’étaient, ainsi que s’exprime encore Izoard, réunis à Bonaparte, comment les sapeurs n’auraient-ils pas criés, eux aussi : « Vive l’Empereur ! » ?

Arthur CHUQUET.

«Le commandement du 3ème  régiment de génie, en garnison à Grenoble, me fut confié au moment de son organisation, le 11 octobre 1814. Dès ce moment tout mon temps fut employé à l’administration, à la discipline et aux diverses branches d’instruction de ce corps, et j’ai été étranger à tout ce qui pouvait se passer hors du régiment.

Le 5 mars, M. le lieutenant-général comte Marchand convoqua chez lui les généraux, les colonels et majors des régiments, les chefs de corps et des administrations, et nous fit part de la nouvelle qu’il venait de recevoir du débarquement de Bonaparte, et de l’avis qu’on lui donnait qu’il se dirigeait sur Grenoble.

En sortant de chez lui, je pris toutes les mesures qui étaient en mon pouvoir pour prévenir tout désordre. Je fis prendre les armes dans la cour de la caserne. Je réunis les officiers devant le front du régiment, et après leur avoir fait part de cette nouvelle, je leur déclarai formellement que nous n’aurions jamais d’autre règle que notre devoir envers le souverain et une obéissance parfaite aux ordres de M. le lieutenant-général commandant la division. Je fis former le cercle dans chaque compagnie, et fis défendre, sous les peines les plus sévères, à tout sous-officier et soldat de se trouver dans aucun groupe, et de prendre part aux nouvelle qui pourraient circuler. Je consignai à la porte de la caserne toute personne étrangère au régiment, autre que les généraux et officiers de service. Mais, malheureusement, il y avait 4 compagnies logées dans la ville et les faubourgs. Pour m’assurer de l’exécution des ordres ci-dessus, et pour parer à l’inconvénient qu’il y avait d’avoir un tiers du régiment disséminé dans la ville, j’ordonnai des patrouilles fréquentes de jour et de nuit, composées d’officiers et de sous-officiers. J’augmentai le nombre des appels le jour et fis faire des contre-appels la nuit. En outre, je chargeai le chef de bataillon le capitaine, l’adjudant-major, les sous-officiers, l’adjudant et les sous-officiers de semaine de savoir ce qui se disait dans le régiment et de m’en rendre compte.

Le 6 mars, je reçus l’ordre à midi de faire partir une compagnie de mineurs qui fut mise à la disposition du chef de bataillon du génie, Tournadre, pour faire sauter le pont de La Mure. Cette compagnie se mit en marche sur le champ avec la poudre et les outils nécessaires pour cette opération ; elle avait l’ordre de l’état-major général de suivre le mouvement d’un bataillon du 5ème  régiment, qui devait protéger son travail et dont me chef commandait la colonne.

Pendant les journées des 6 et 7, et une partie de la nuit du 6 au 7, les autres compagnies, conduites par des officiers du régiment, ont été employées à refaire les banquettes, à construire et placer des barrières, à barricader les portes de la ville, etc., sous les ordres des officiers du génie de la place.

Tous les rapports des officiers et sous-officiers de service portaient que les mineurs te sapeurs n’étaient occupés que de leur travail, et  je m’assurai par moi-même qu’ils le faisaient avec zèle.

Le 7, à 6 heures du soir, je reçus l’ordre de faire quitter le travail, de faire prendre les armes, de placer le 1er bataillon dans la cour de la caserne, près du rempart, et le 2ème à la citadelle. Cet ordre fut exécuté sur le champ, et je fis distribuer des cartouches. M. le maréchal de camp, commandant le département, vint s’assurer par lui-même que l’ordre était exécuté.

Le départ du 7ème régiment qui avait forcé les portes à 3 heures après-midi, avait produit un effet très fâcheux sur l’esprit de toute la garnison. Le soir, les soldats apprirent encore que la bataillon du 5ème  régiment et la compagnie des mineurs s’étaient réunis à Bonaparte. Néanmoins, les sapeurs furent contenus dans l’ordre par les soins des officiers, lorsque déjà les troupes qui étaient sur les remparts, et tout le peuple, criaient : « Vive l’Empereur ! »

Ne recevant point d’ordres, j’allais moi-même chez M. le lieutenant-général Marchand lui en demander. Je le trouvai au moment où il partait. Il me prévint qu’on enfonçait les portes de la ville, et me dit de me retirer sur Barraux. Je revins sur le champ, et allai successivement aux deux bataillons ; mais pendant mon absence, les cris des troupes voisines avaient gagné le régiment, et il fut impossible de se faire entendre aux soldats.

Je pris alors le parti d’abandonner le régiment, et dis à M. le major d’aller à Barraux. Je passai chez moi pour ployer le drapeau et l’emporter (J’ai laissé ce drapeau aux archives du corps, où il a été conservé par le major. Note d’Izoard-). Pendant l’intervalle, des soldats de la garde, conduits par le colonel du 7ème  régiment, s’étaient emparés des portes, et au moment où je montai à cheval pour partir, le chef de bataillon, commandant de l’école, qui se retirait également à Barraux, et qui en avait été empêché, vint me prévenir que je ne pouvais plus sortir. J’avais renvoyé mon factionnaire et les ordonnances, et dans le régiment on me croyait parti. Si je n’avais pas eu l’intention d’exécuter les ordres de M. le lieutenant-général commandant la division, je n’aurais pas été moi-même en demander. Mais, malheureusement, je les reçus trop tard, et me trouvai dans le même cas que tous les autres chefs de corps qu’on envoya chercher le 8 au matin. Le général Bertrand me mena à Bonaparte qui m’ordonna de lui conduire le régiment pour en passer la revue.

N’ayant pas pu sortir de la ville dont les portes étaient gardées, étant à la discrétion de Bonaparte, les scènes tumultueuses et les vociférations qui avaient eu lieu pendant la nuit du 7 et la matinée du 8 entre le peuple et les soldats qui s’excitaient réciproquement, faisant craindre qu’ils ne se portassent aux plus grands désordres, placé entre deux écueils, et le régiment étant, depuis son entrée la veille au soir, à la disposition de Bonaparte, sans que j’eusse pu l’empêcher, je me déterminai à exécuter son ordre, afin d’éviter le mal, si je le pouvais. Aucun autre motif n’est entré dans cette détermination.

Après la revue, le général Bertrand me donna l’ordre de faire une adresse. Je ne répondis rien. A 7 heures du soir, il m’envoya chercher, me dit que celles des autres corps étaient déjà imprimées, et me demanda celle du régiment. J’en minutai une qui ne lui convint pas, et me retirai. Après mon départ, il en fit une autre qu’il envoya à l’imprimerie. A une heure après minuit, il m’envoya encore chercher pour me demander le nom des officiers. J’envoyai une garde à l’imprimerie pour empêcher qu’elle ne fût remise. Tout ce que je pus obtenir, c’est qu’on ne la tirerait pas avant qu’elle eût été communiquée aux officiers et qu’on n’apporta une copie signée d’eux. Quoique cette copie n’ait jamais été remise à personne, et que je l’aie brûlée moi-même, on ne la rendit pas moins publique après notre départ.

A mon arrivée à paris, mon premier soin fut de demander à être remplacé au régiment, et d’être employé dans une direction.

Quant aux articles additionnels des prétendues constitutions de l’Empire, je ne les ai point signés, et n’ai prêté aucun serment à Bonaparte, ni de vive voix, ni par écrit. Me trouvant aux bureaux de la guerre peu de jours après que cette pièce eut paru, je déclarai positivement devant M. le maréchal de camp, chef de la 7ème division, que je ne les accepterais jamais.

Je n’avance rien qui ne soit conforme à la vérité. On peut consulter sur cela M. le lieutenant-général comte Marchand, commandant la 7ème division, et le lieutenant-général Maureillan, qui se trouvait à Grenoble le 5 et le 6 mars.

Je suis arrivé dans cette direction dans le mois de mai, et ne me suis mêlé que des fortifications. On peut prendre à cet égard des informations dans le département. Depuis le retour du Roi, soit comme directeur des fortifications, soit comme commandant le département dont j’ai été chargé par M. le lieutenant-général Marchand, j’ai donné tous mes soins à conserver à Sa Majesté les places de cette direction, et particulièrement Briançon et Mont-Dauphin. Je crois ne rien hasarder en assurant que j’y ai eu une très grande part. On peut prendre des informations à ce sujet auprès de MM. les généraux commandants et de MM. les préfets et sous-préfets.

Voilà l’exposé sincère de ma conduite. Je sers depuis vingt-deux ans dans un corps où j’ai souvent reçu des témoignages d’estime, et dans lequel j’ai joui jusqu’à présent de la bienveillance de mes chefs et de l’amitié de mes camarades. Dès mon enfance, j’ai été occupé des études nécessaires pour y être admis, et depuis cette époque tout mon temps a été employé aux différents services dont j’ai été chargé. Je suis étranger à toutes les révolutions ; le sort m’a conduit à différentes armées où j’ai fait douze campagnes et plusieurs sièges. J’y ai ruiné ma santé et dépensé une grande partie de ma modique fortune. Ce n’est point un motif d’intérêt qui me guide dans ce moment, et qui me fait solliciter un avais favorable à ma conduite ; c’est un sentiment plus impérieux, celui de l’honneur qui m’est plus cher que la vie. »

Le colonel du génie,

J. IZOARD.

Mont-Dauphin, le 4 novembre 1815

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première série [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion, éditeur, 1911, pp. 132-139).

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( 16 janvier, 2018 )

Paris en 1810. Le témoignage de Karl de Luternan…

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Le document qui suit, fut publié en août 1950 dans la « Revue de Paris ». Henry d’Estre, le publicateur d’alors, apporte quelques détails biographiques sur son auteur : Rudolf-Samuel-Karl de Luternan.   

« Né en 1769, la même année que Napoléon, il avait été avant 1789 officier au régiment d’Ernest, corps d’infanterie au service du Roi de France, qui l’utilisa notamment en corse. Membre du Conseil de Berne en 1803, il était inspecteur général de l’artillerie helvétique à l’époque de la rédaction de son « Journal », commencée le 31 juillet 1810, terminée le 19 octobre. Son Gouvernement l’avait envoyé à Paris dans un double-but : en mission officielle pour féliciter S.A.S. le Prince de Neuchâtel et de Wagram [le maréchal Berthier], vice-connétable, grand-veneur, etc., au titre de sa nomination de colonel-général des troupes suisses au service de la France ; en mission secrète, pour s’enquérir des intentions du tout-puissant empereur sur leur pays, qui craignait d’être annexé par décret, comme venait de l’être la Hollande, comme l’avaient été, l’année précédent, les états pontificaux. Les libres habitants de la libre Helvétie s’alarmant à ce sujet, ses dirigeants expédièrent à Paris un homme sachant voir et dire ce qu’il avait vu ». 

UNE REVUE AUX TUILERIES. 

Le 22 septembre 1810, le colonel de Luternan assiste à la grande revue qui se déroule. « Il avait pu prendre place à une croisée du rez-de-chaussée du château des Tuileries, tout proche de la grande porte ». Mais à présent, laissons parler l’auteur : « En disant que toutes ces troupes, deux bataillons d’infanterie légère française et les quatre faibles bataillons portugais exceptés, appartenaient à la Garde Impériale, il est à peine nécessaire de parler de la beauté des hommes et de leur tenue. Le coup d’œil me parut magnifique ; point de clinquant inutile, hors la chamarrure ordinaire des tambours-majors et des musiques de régiment.  A une heure, un roulement général de tambour que l’écho, ou plutôt l’encaissement du château, rendait semblable à celui du tonnerre, annonça l’Empereur. Son cheval blanc l’attendait sous l’escalier du château.  Il saute dessus assez pesamment et part au petit galop, suivi du prince de Neuchâtel, du maréchal Bessières, du duc de Feltre [Clarke, alors ministre de la Guerre] et d’une dizaine de généraux. Après s’être arrêté un petit quart d’heure à l’aile droite des grenadiers portugais, où il fit des questions que je ne pus comprendre, il parcourut rapidement toutes les lignes et revint ensuite mettre pied à terre où il était monté à cheval. Toute sa suite en fit autant, à l’exception du général Mouton, destiné à répéter les mots de commandement de l’Empereur aux exercices et manœuvres qui allaient commencer.  Ici, je dois faire mention d’une chose peu royale, peu impériale, qui se passa sous nos yeux, même sous les yeux des dames, qui remplissaient les appartements du [grand-] maréchal Duroc. Bonaparte fut pris d’un besoin et, sans se gêner, il vint (en quittant son cheval) le satisfaire au coin de la porte d’entrée. Je n’en dis pas davantage. Après ce galant épisode je vis que S.M. dirigeait ses pas nonchalamment vers nous, le long du mur du château, se grattant le nombril et prenant du tabac, etc.…, etc. J’étais loin de penser, en le voyant approcher ainsi s’asseoir sur une borne sous ma fenêtre, qu’il y fixerait sa station et que, pendant trois heures de suite, il n’en bougerait pas. Néanmoins, c’est ce qui arriva : le destin, favorable à mes yeux, l’avait tout de bon arrêté à quatre pas (quatorze pieds mesurés) de ma fenêtre et me procurait ainsi la plus étrange occasion d’observer à mon aise cet homme extraordinaire, dont aucun geste, aucune parole, aucun mouvement de physionomie, pendant trois heures d’une activité très soutenue, ne pouvaient m’échapper. En pareil cas, les moindres circonstances prennent de l’intérêt ; voici donc la disposition du groupe tel qu’il vint se former sous mes yeux. 

 La borne impériale était obliquement à sa gauche, à huit pieds du mur ; la croisée où je me trouvais était élevée à peu près de sept pieds au-dessus du sol, ce qui me faisait plonger par-dessus la suite de l’Empereur rangée sous moi, le long du mur du château, et me donnait l’avantage de voir Bonaparte isolé et à découvert de la tête aux pieds. Je me trouvais si près des généraux composant sa suite que, de la main, j’aurais pu enlever le chapeau du prince d’Eckmühl [le maréchal Davout] et du duc de Reggio [le maréchal Oudinot] qui étaient devant moi. Le prince de Neuchâtel était à la gauche de l’Empereur, un peu en arrière. Le grand nombre de troupes entassées sur neuf lignes, dans la cour du château, semblait devoir rendre toute manœuvre impossible. Mais l’Empereur n’en éprouva pas le moindre embarras et montra, dans cette occasion, une connaissance parfaite des détails de l’école du bataillon. Donnant à mi-voix les commandements nécessaires, que répétait à haute voix le général Mouton, il amena successivement les neuf lignes d’infanterie vis-à-vis de lui, au bord de la grille. Là, il faisait exécuter quelques feux de bataillon, puis marcher la baïonnette en avant, au pas de charge, jusqu’à dix pas de lui et renouveler les feux.  Rien de plus facile à ce moment à un traître… C’était à faire venir l’eau à la bouche et je me rappelai alors les balles qu’en pareille occasion, j’avais entendu siffler autour de sa tête à Milan  [au cours d’une grande parade, en mai 1805, alors que Napoléon était allé à Milan pour s’y faire couronner roi d’Italie]. 

La première ligne, composée d’un régiment d’infanterie légère, ne brilla pas dans ses manœuvres, mais ses feux allaient bien. Au bout d’un quart d’heure il fut expédié. Les quatre bataillons de Portugais, qui vinrent après, et quoique leur général, homme d’un certain âge et d’une tournure assez commune, reçût les commandements en français et qu’il fût obligé de les rendre dans son idiome, il n’y eut pas de malentendus, pas un instant de confusion. Après avoir travaillé cette troupe pendant une demi-heure, l’Empereur quitta sa place, se rendit devant son front, appela tous les officiers et sous-officiers et, après les avoir formés en carré ouvert devant lui, il les harangua de la manière suivante : « Soldats portugais, je suis content de vous. Votre conduite, votre discipline vous ont distingués en Allemagne. Je vais vous donner une preuve de ma confiance. Les Anglais vous calomnient. Ils osent dire que vous avez tous péri de misère. Vos baïonnettes sauront donner un démenti à ces perfides insulaires. Officiers, sous-officiers, me répondez-vous de vos soldats ? »  Un « hourra ! » général fut la réponse à ce discours prononcé d’un ton très énergique et qui avait été intercepté par le général portugais, à qui l’Empereur adressa ensuite directement des choses obligeantes qui parurent lui faire plaisir. Je n’osais pas espérer que l’Empereur, après cela, revint au poste modeste qu’il avait quitté avec toute sa suite. Mais, comme si un contrepoids l’eût lié à mes pieds, j’eus le plaisir de le voir s’en rapprocher de nouveau. Après avoir renvoyé les Portugais sur la droite, au fond de la cour, l’Empereur, de retour à sa borne, fit avancer les grenadiers de la Garde hollandaise.  Cette troupe magnifique répondit à tout ce que l’on pouvait attendre d’elle. Mais Bonaparte ne tarda pas à monter clairement qu’il lui était défavorable. Il ordonna des manœuvres difficiles pour un terrain aussi resserré. On voyait qu’il cherchait à les égarer, mais il n’y réussit pas ; enfin, voyant que ce régiment se tirait toujours d’affaire, il eut recours à la plus flagrante injustice pour les faire broncher ; il commandait nouvelle manœuvre pendant que la précédente s’exécutait. 

Au premier indice d’hésitation qu’il aperçut chez le colonel [le colonel Tindal qui avait rang de général de brigade], qui n’avait pu comprendre le commandement à cause du bruit et de la distance, il l’apostropha d’un ton aussi grossier que peu généreux : « Eh bien ! F… tre, dit-il, que fait ce colonel ? Je crois qu’il délibère. » Cette apostrophe n’échappa pas à ceux qui purent l’entendre et je peux juger de la sensation générale par celle qu’elle produisit à notre croisée. Heureusement que le colonel hollandais se trouvait alors hors de portée et qu’il ne l’entendit pas. Les gardes nationaux de la Garde, troupe formée depuis un an, parurent à leur avantage, même après les Hollandais. Ils donnèrent néanmoins, aussi, un moment d’humeur à leur maître. C’était dans feux. L’un des chefs de bataillon commanda le feu en courant à son poste, devant le front : « Qu’est-ce que ce chef de bataillon qui reste devant le front ? Aux arrêts ! » 

« Eh bien ! F…, ce tambour-major, ne sait pas son devoir, le coup de baguette donc après le roulement. » Il l’avait, en effet, oublié. 

Les grenadiers et les chasseurs de la Vieille Garde, qui suivirent la Garde nationale, parurent posséder la bienveillance du Maître, car il les traita bien mieux que les autres, quoique, assurément, les Hollandais eussent bien mérité les mêmes égards. Les bataillons, après chaque manœuvre finie, étaient renvoyés et formés en colonne serrée, à droite et à gauche, au fond de la cour. Ils défilèrent ensuite tous ensemble au pas accéléré, à l’exception des bataillons de la Vieille Garde, auxquels le monarque semblait se complaire davantage et qu’il fit défiler au pas ordinaire. On ne voit pas de troupe de plus noble ni de plus guerrière dans leur apparence ; on n’entend pas de musique plus brillante que celle de ces régiments. A mesure que l’infanterie quittait la cour par la porte près de la galerie du Louvre, la cavalerie y entrait en passant sous l’Arc-de-Triomphe [du Carrousel]. Elle ne manoeuvra point, à l’exception des chasseurs hollandais et portugais. Ceux-ci n’eurent pas le bonheur de paraître à leur avantage et l’Empereur, qui les jugea sur leurs premiers mouvements, les renvoya par un geste assez méprisant. Les Hollandais étaient bien et défilèrent en très bon ordre, après quelques conversions par escadron. Ces trente-quatre escadrons, seize pièces d’artillerie à quatre et six chevaux, prirent du temps et quoique l’Empereur parût impatient d’en voir la clôture (car il avait plusieurs fois regardé sa montre), il ne souffrit pas que les chevaux prissent le trot. Malgré cette précaution très sage sur le pavé, il arriva un accident. Deux dragons furent abattus ensemble sur leurs chevaux. L’un d’eux, très maltraité, fut ramené au Palais et deux généraux se détachèrent par ordre du Maître, pour le voir. Il était alors quatre heures. La parade était finie. L’Empereur rentra au château et chacun, comme il put, regagna son logis où à mon retour, je notai toutes les circonstances du rare spectacle qu’y avait tenu l’Empereur, pendant trois heures d’horloge, cloué sous mes yeux, occasion rare pour observer cet homme extraordinaire et terrible. Il portait aujourd’hui, comme presque toujours, l’uniforme de sa Garde, deux petites épaulettes de colonel assez mesquines et la petite croix étaient ses seules marques de distinction. Un petit chapeau noir sans autre accessoire qu’une cocarde de la grandeur d’un écu, une épée fort simple, veste et culotte blanche, bottes fortes, tel était son habillement. 

 Un maintien aisé mais sans noblesse, des manières libres et un oubli marqué de toute bienséance caractérisaient Bonaparte aujourd’hui. Je ne sais s’il prenait à tâche de paraître dur et grossier, parce qu’il commandait à ses soldats et s’il empruntait ainsi à dessein les grâces et l’énergique langage du noble métier. A moitié assis sur sa borne, où négligemment appuyé sur le coude gauche, il avait tantôt la main droite dans ses culottes, tantôt les bras et les jambes croisés. A tout moment, il prenait du tabac portant si vivement et d’un seul coup de la main droite. Sa tabatière est dans la poche gauche de l’habit et je lui en vis vider une et demie pendant la parade. Lorsqu’il eut vidé la première, il continua à l’ouvrir, à en flairer le parfum et à en considérer le médaillon, jusqu’à ce qu’on lui en eût apporté une deuxième. La physionomie de l’Empereur variait selon  l’impression du moment. Je l’ai vue dans les deux extrêmes. Elle annonçait aujourd’hui beaucoup de sévérité et de mépris [« On attribuait sa mauvaise humeur aux nouvelles d’Espagne, qui n’étaient pas favorables », note de Luternan]. Son impatience éclate quelquefois d’une manière peu digne de lui. En voici quelques traits : A l’une des charges à la baïonnette qu’il fit exécuter à sa Garde, mécontent des tambours, qui, selon lui ne battaient pas à la charge avec assez de vigueur, il s’emporta contre eux en criant : « Allons donc, tambours, plus vite : rrum, rrum, rrum ! » et il accompagnait cela comme un polisson de huit ans, et des mains et de la voix. 

L’infanterie légère ne défilait pas avec assez de rapidité. Il s’en fâcha et, précipitant le mouvement d’un signe de main, il cria : « Allons donc, f… tre ! » Plusieurs fois, lorsqu’on ne remédiait pas très promptement à quelque chose qui n’allait pas à son gré, je l’ai vu jeter un regard dur et sévère sur ses maréchaux placés derrière lui, et d’un ton impatient et grossier, accompagné d’un geste de la main très expressif, leur dire, sans désignation de personne : « Allons donc, allez ! » Aussitôt deux pour un se détachaient et couraient. Si pendant la durée de cette très active parade, il donna des preuves multipliées d’injustices, de sévérité, d’impatience, il sut y mêler, par moments, l’expression de sentiments opposés. Il fit par exemple toujours un accueil gracieux aux soldats qui venaient lui présenter des placets. Un seul fut rabroué, parce qu’il était sorti mal à propos de son rang. Même dans les moments qui semblaient devoir faire éclater son humeur, je le vis, à ma très grande surprise, se tourner du côté de ses généraux et leur adresser, d’un air souriant, la parole, faisant semblant de ne pas s’apercevoir d’un peu de désordre. Le bruit des tambours m’empêcha de comprendre ses paroles, mais un sourire sardonique et moqueur était sur ses lèvres… Ce désordre, si tant il est vrai qu’on puisse l’appeler ainsi, n’était autre chose qu’une complication apparente, formée au gré de l’Empereur, qui aimait sans doute, fortifier, en l’exerçant, sa très grande habitude à confondre et à dérouler ses masses entassées les unes sur les autres. Tel est le souvenir que je conserve d’une journée qui fut pour moi du plus grand intérêt.

 LE «PANORAMA DE WAGRAM ». 

Comme je suis logé à l’hôtel Mirabeau, rue Napoléon [actuelle rue de la Paix], très près du « Panorama de Wagram », Fischamm nous y conduit May et moi. On nous dit que cette invention vient d’Angleterre. M. Prévost, anglais d’origine, est l’auteur de celle-ci. Nous entrons (pour 40 sols) dans l’enceinte circulaire, murée par un escalier sombre et tournant, qui descend sous le sol et remonte bientôt. La faible lueur d’une lampe guide nos pas. Au bout d’une vingtaine de marches, on se trouve, ou plutôt on croit arriver au sommet d’un belvédère et l’on se croit, comme par enchantement, transporté au milieu de la plaine du Marchfeld. Un beau soleil d’été éclaire la scène terrible, qui se développe ici tout autour du spectateur étonné. Placé derrière le centre de l’armée française, l’on voit devant et dessous, à cinquante pas de distance, l’Empereur à la tête de son état-major donnant des ordres au général de Wrède. Le moment choisi est celui qui précéda immédiatement la victoire. On devine aux fumées, on croit entendre les progrès du maréchal Davout, qui a tourné la gauche des autrichiens derrière la colline de Margrafen-Neusiedel. L’on voit arriver au galop l’artillerie de la Garde, et cette formidable batterie jouer à mesure qu’elle se forme. Quarante et quelques pièces sont déjà dans le feu. Tous les villages (celui de Rausdorf) où sont les ambulances, excepté, brûlent ou commencent à brûler. Ce spectacle vraiment magique inspire d’autant plus d’intérêt, qu’il surpasse de beaucoup ce que, par ouï-dire, l’on pourrait en attendre. L’on se croit sur les lieux et l’illusion serait complète, si, par quelques arrangements faciles, on cherchait à y réunir le bruit confus du canon, de la mousqueterie et les cris plaintifs de tant de blessés que l’on voit étendus ou passer devant soi.

Les détails de cet immense tableau paraissent tous en grandeur naturelle. Tel est l’effet merveilleux de la perspective. Les tourbillons de flamme et de fumée des villages en plein incendie, le mouvement des corps de troupes et des soldats épars, les scènes pitoyables d’un champ de bataille durant quarante-huit heures, les blessés enflammés par les obus, qui brûlent autour des cadavres et des agonisants, le spectacle des troupes engagées, où l’on croit voir du mouvement et apercevoir des brèches nouvelles chaque fois qu’on y reporte les yeux, leur désordre bien ordonné, les bouffées roulantes des fumées de canons dont on croit voir le recul, la teinte argentine et légère des fumées des feux d’infanterie, la poussière roussâtre dont tous les corps en mouvement sont environnés, tout, même les boulets qui sillonnent ce champ de carnage, et dont on croit entendre le sifflement et suivre des yeux les rapides ricochets, tout, dis-je, donne à ce tableau un caractère de vérité incroyable, dont l’illusion, bien loin de s’affaiblirent le détaillant, croît et se fortifie, au contraire à mesure que l’on s’en occupe davantage. 

Ajoutez à cela une perspective admirable et qui s’étend du côté de la Hongrie à plus de vingt-cinq lieues, une fidélité scrupuleuse, dit-on, dans le dessin du paysage, un coloris naturel, un ciel d’une transparence admirable, une teinte vaporeuse qui règne et plane sur le champ de bataille sans l’obscurcir, un dessin très correct des figures, et l’on aura encore une idée bien faible de ce spectacle.  

PROMENADE SUR LES BOULEVARDS. 

 Mes occupations ont traîné aujourd’hui jusqu’à quatre heures. Mon compagnon, en revanche, a couru la ville dès le matin. Nous nous retrouvons à quatre heures et demie pour dîner chez Frascati, très joli jardin sur les boulevards, forts à la mode il y a peu d’années et totalement délaissé depuis quelque temps. Nous n’y trouvons qu’un groupe d’Anglais, prisonniers sur parole, qui viennent sans doute ici en faveur de la solitude qu’ils sont sûrs d’y trouver. Nous dînons bien et courons ensuite les boulevards, promenade toujours nouvelle et charmante, dont les détails variés ne cessent de nous intéresser. On y reviendrait cent fois, on y verrait toujours des objets nouveaux. Ce n’est qu’aujourd’hui, par exemple, que nous remarquons ces magasins d’oiseaux vivants, où depuis le serin jusqu’au cygne, la gent emplumée compte de nombreux représentants. Des faisans, des pigeons rares, et de fort belles oies d’Amérique font ménage ensemble, c’est ici que nous voyons et examinons avec complaisance les premières perdrix françaises : elles nous donnent l’avant-goût de celles que nous espérons voir bientôt en rase campagne. 

TIVOLI. 

 A huit heures, nous quittons les boulevards pour nous rendre au jardin de Tivoli (rue Saint-Lazare), où pour 6 heures une fête charmante nous attendait. Les premiers pas que l’on fait préparent l’imagination à un « spectacle féérie ». Il fait obscur. On entend, sans la voir, une assez bonne musique. L’entrée est décorée de fleurs et de beaux orangers. Les ombres de la nuit, une faible lumière, rendent cette entrée mystérieuse : on devine à peine les objets, néanmoins, le parfum des fleurs vous indique un jardin. Peu à peu, le théâtre s’agrandit, on a quitté la faible lumière, et on se trouve au milieu d’une société assez choisie et nombreuse, qui se promènent de tous côtés dans les allées du vaste jardin, illuminé avec goût de lampions de couleurs variées. Des guirlandes de feux tiennent les arbres décorent la verdure et la rendent brillante. Sous ces feuillages étoilés, il règne juste assez de clarté pour reconnaître son monde. Mon ami, quoique myope, voit enfin ce que depuis longtemps, disait-il, il avait cherché vainement : des jolies femmes. Mais à son grand déplaisir, il s’aperçoit aussi en même temps, que les hommes sont grands, qu’ils sont beaux et il n’aime pas laisser croître dans son esprit ces Parisiens, dont il avait eu jusqu’ici une si petite opinion. Nous circulons au milieu des préparatifs de tous genres, passant d’un spectacle, d’un bosquet à un autre. Nous nous arrêtons avec la foule devant le célèbre Olivier, escamoteur fameux, dont les tours surprenants, ainsi que ceux de ses automates, nous intriguèrent beaucoup. Nous poussons plus loin : ici, c’est un bal, là un grimacier. Dans le lointain, on entend un concert. Nous approchons, mais avant que d’y arriver, nous rencontrons mille détails nouveaux : une grande optique, un grand microscope, etc., etc. Des couples heureux, mais fugitifs, traversent çà et là. On croit les suivre, mais bientôt les lumières plus rares et leur faible clarté en font perdre la trace ; on se trouve dans les bosquets mystérieux de Cythère et l’œil indiscret n’y doit pas pénétrer. Nous revenons donc sur nos pas, et voyons un rassemblement très nombreux qui s’est formé autour d’un tréteau. Ce sont des danseurs de corde, dont on admire l’agilité successivement éclipsée par ceux qui les suivent. Mademoiselle Pachy et un très joli danseur paraissent et viennent surprendre par leur adresse, leur aplomb et leurs grâces. Jamais je n’avais encore vu dans ce genre quelque chose qui s’en approche. Le saut périlleux est exécuté sur la corde, en avant et en arrière, sur un seul pied. Je n’y conçois rien. Pendant  qu’on les admire, un coup de canon se fait entendre. Un ballon de feu se lève dans les airs avec rapidité ; il plane sur Paris : chacun le suit de yeux et fait ses conjectures sur ce qu’il va devenir. Mais avant qu’on l’ait perdu de vue, la détonation d’un artifice qui éclate près de là, a détourné subitement l’attention. On se trouve tout à coup au milieu des étoiles romaines qui s’élèvent de tous côtés. Les feux augmentent, le spectacle s’agrandit : on voit la Pachy, deux étendards à la main, mesurer des yeux une corde, qui, partant de terre s’élève et conduit au sommet d’un temple de plus de cinquante pieds de hauteur. Elle s’élance sur le rapide sentier ; à l’instant, les feux redoublent ; de tous côtés, ils jaillissent sur elle ; on la croit dans le danger le plus imminent. La courageuse Pachy monte avec intrépidité : ses étendards saluent la foule, la foule lui répond par des fanfares et des cris redoublés. La musique, les trompettes, mille coups de feux qui partent et brûlent autour d’elle rendent cette scène charmante et d’un véritable intérêt. Au milieu des fracas de cette brillante ascension, la Pachy est arrivée au sommet de son temple. Au même instant, l’édifice, embrasé par sa main, présente à l’œil étonné une vaste et superbe illumination. Ce moment, je ne l’oublierai jamais, est du plus grand effet. La Pachy suspendue dans les airs, au milieu des feux pétillants qui semblent devoir la dévorer, les traverse avec calme et redescend en triomphe. Ce moment fait trembler pour elle le spectateur nouveau et non prévenu. Elle arrive enfin à travers les flammes, et pendant que l’air retentit des cris de joie mille fois répétés, et au moment où l’on croit le spectacle fini, une détonation effroyable fait tourner les têtes du côté opposé. C’est un volcan qui s’est ouvert tout à coup au sommet d’une colline, et qui vomit des feux de toutes couleurs. Cette transition subite et d’un à-propos admirable produit le plus grand effet : tout à l’heure, c’étaient des feux brillants et d’une blancheur éblouissante ; ici, c’est au contraire la sombre et menaçante rougeur d’une lave brûlante. On la voit se former au milieu des éclats souterrains, pendant près d’un quart d’heure, et détruire enfin dans ses torrents le simulacre d’Herculanum. Voilà, en abrégé, ce que nous venons de voir dans ces lieux enchanteurs. Le silence qui a succédé à ce beau tintamarre nous permet de sentir que nous avons faim et soif. Nous passons un quart d’heure au café et cherchons enfin la sortie du jardin. Mais avant d’arriver à l’issue, deux voix d’homme, délicieuses, qui partent d’un kiosque de verdure, arrêtent nos pas. Leur chant mélodieux semble être l’adieu de l’entrepreneur de la fête. Nous l’écoutons un bon moment, et quittons enfin ces lieux, bien satisfaits de tout ce que nous venons d’y voir. Nous conserverons longtemps, May et moi, le souvenir de cette agréable, dont les détails, les variations multipliées, et surtout l’à-propos de transition et des grands coups de théâtre, ne laissaient rien, absolument rien à désirer. Et tout çà pour 6 francs. 

SPECTACLE DE M. PIERRE. 

Un bon dîner chez M. d’Hauteville, auquel je ne peux pas faire honneur comme je l’aurais voulu, me fait aller au faubourg du Roule, à cinq heures et je termine cette journée au spectacle de M. Pierre, qu’on nous avait conseillé d’aller voir une fois.  Ce divertissement  nouveau et singulier, du genre des ombres chinoises, représente, dans des tableaux mouvants coloriés, des scènes vivantes, des ports de mer, des villes, des orages, etc., etc. Vous voyez des eaux couvertes de bateaux, de vaisseaux, qui vont à rames et à pleines voiles. Des chasses à courre et au tir- celle du canard, entre autre, est admirable. Des ponts, des chaussées sont animés de voyageurs à pied et en carrosse, de chariots d’artillerie, de troupes de toutes armes. Tout cela va et vient dans tous les sens et sans confusion. Même le bruit du roulage est imité à s’y méprendre. Le tableau du coucher du soleil est frappant. Dans l’orage, on voit les nuages changer peu à peu de nuances et de formes, les éclairs, le tonnerre sont imités au mieux. La foudre éclate sur un vaisseau battu par la tempête et y met le feu ; le navire s’échoue sur un écueil, ajoutant au péril un degré supplémentaire. Une chaloupe vient heureusement en secourir les passagers, etc.etc. Tout cela qui, au récit, ne paraît être qu’un jeu d’enfant, mérite d’être vu et l’on ne quitte pas M. Pierre sans applaudir à son spectacle et à la modestie avec laquelle il le produit. Mais je n’y retournerai plus : car, outre que cela n’est bon que pour une fois, j’en eus les yeux abîmés. 

LES TUILERIES. 

Nous profitons aujourd’hui d’un moment favorable pour voir les appartements du château des Tuileries. J’avais déjà vu plusieurs pièces du Palais avant la revue ; mais le grand mouvement de ce jour-là avait entièrement absorbé mon attention et l’avait détournée des objets purement et simplement matériels. Au 10 août 1792, le sang coulait dans tous ces appartements. Aujourd’hui, ils étonnent par leur richesse et leur magnificence. Nous parcourons successivement ceux de l’Empereur, de l’Impératrice, les salles du lit, du trône, des spectacles, la galerie de Diane, etc., etc. Tout ce que les arts réunis produisent de plus somptueux et de plus galant, se voit au pied de la souveraine dans ses appartements. Dans la salle du lit est la superbe toilette dont Paris lui a fait hommage : rien n’égale le goût et la beauté de cet ouvrage-là. Elle consiste en une psyché d’une élégance parfaite, une table à toilette, avec un miroir tournant, deux vases ou bassins sur des trépieds, un cabriolet et différents accessoires, tels que vases, cassolette, aiguières, etc., etc., en or et vermeil. 2 224 marcs d’argent sont affectés à cette bagatelle, pour laquelle Thomire a fourni un mémoire de 574 000 francs. Le lit, en velours cramoisi, frangé et brodé en or, les meubles de tous les appartements où l’or, le velours, les gobelins, les porcelaines les plus précieuses sont étalés, forment un assemblage de richesse fatigant pour les yeux et difficile à décrire. Il règne néanmoins un caractère différent dans les appartements de l’Empereur que dans ceux de l’Impératrice. Dans les premiers, les emblèmes sont guerriers ; dans le dernier, en revanche, tout y respire le bon goût et la magnificence. La Grande Galerie dite « de Diane » est ornée des plus riches Gobelins. On y voit aussi de grands tableaux militaires, dont les campagnes de Bonaparte ont fourni les sujets. Un des plus frappants, par son effet, est le « Bivouac d’Austerlitz », peint par Lejeune. Dans la Salle des Maréchaux, je considère à mon aise, les bustes, les portraits en pied des maréchaux d’Empire morts et vivants. Autant que je peux en juger, ils sont très ressemblants. La tournée que nous venons de faire en deux heures suffit à peine pour bien visiter l’intérieur d’un palais qui a quatre cent vingt pas de long sur quarante de large. 

LA SAVONNERIE DE PASSY. 

A deux heures, nous allons à la Manufacture de la Savonnerie [Cet établissement, fondé en 1627, fut installé à Chaillot jusqu’en 1826, date à laquelle elle fut réunie à la Manufacture des Gobelins. Elle se trouvait approximativement à l’emplacement de l’actuel palais de Tokyo], où se font les tapis en laine pour l’Empereur. Cette manufacture travaille à l’instar de celle des Gobelins, avec la seule différence que l’ouvrage n’est pas à l’envers et que le modèle n’est pas derrière l’ouvrier, mais droit au-dessus de lui. Tous ces tapis sont veloutés : celui auquel on travaille depuis deux ans et demi est magnifique, tant par la grandeur du dessin que par l’exécution et la vivacité des couleurs. Il coûtera 50 000 francs. Que d’argent pour une natte ! A peu de distance de l’emplacement de cette manufactue  est la Grande pompe à feu qui fournit de l’eau au quartier de Chaillot [fondée en 1781 par les frères Perrier, elle fonctionna jusqu’en 1900. Elle se trouvait tout près de la place de l’Alma. L’actuelle rue des Frères-Périer a été percée sur son emplacement]. La vapeur d’eau fait jouer un immense piston, qui, à chaque coup, aspire douze cents bouteilles d’eau de Seine. Cette eau est élevée et conduite jusque sur une hauteur qui la met de niveau avec le quartier qu’elle doit abreuver, où elle se distribue par plusieurs canaux. Le tube dans lequel le piston joue est un immense cylindre de fer, qui pèse quatre cents quintaux [400 Kg]. Il y en a deux afin de prévenir toute suspension en cas d’accident. On se sert de houille pour chauffer l’eau. La force de la vapeur est incroyable : renfermée hermétiquement dans un grand vase, elle fait monter et descendre un piston, dont l’action prodigieuse augmente en raison de la grandeur de la machine. Il y en a vingt-neuf d’identiques à Paris, mais celle-ci est la plus considérable de toutes. Au surplus, ce procédé, dû aux Anglais, n’est point encore généralisé ici. Le puits de Bicêtre, les bains de la Seine marchent encore à bras d’hommes, ou par le moyen de chevaux, ce qui est plus lent et plus coûteux. Après avoir vu la puissante machine qui donne à Paris des eaux sales et dégoûtantes, nous allons directement à l’établissement formé depuis peu, auprès de Notre-Dame, pour la dépurer et la clarifier. Traversant d’abord une quantité d’entonnoirs horizontalement couchés et dans lesquels sont des éponges, cette eau trouble et jaunâtre passe ensuite par des ouvertures nombreuses, bouchées aussi avec des éponges, et coule dans de grandes caisses où il y a cinq couches de grès et de sable de grosseur et de finesse différentes. Entre la deuxième et la troisième couche, il y en a une de poudre de charbon. C’est en sortant de ces caisses que l’eau distillée, parfaitement pure et claire comme de l’eau de roche, coule dans de grands réservoirs, d’où soixante chevaux, entretenus par les entrepreneurs la distribuent aux abonnés. La voie coûte 2 sols et ½ à ceux qui ne sont pas abonnés, et seulement 2 à ceux qui le sont. Il ne manque que la fraîcheur à cette eau, mais on peut lui donner cette qualité à très peu de frais, vu la grande abondance de glace que l’on trouve en toute saison à Paris.  

« LE PASSAGE DU SAINT-BERNARD ».

Le soir, nous allons aux Jeux Gymniques, boulevard Saint-Martin, spectacle subalterne qu’il est bon de voir une fois. Ce sont des pantomimes, des vaudevilles, etc. dans l’une des pièces qu’on donne ce soir, « La Petite Guerre », on est frappé de l’étonnante vitesse des métamorphoses de Seymour, cela semblait tenir du prodige. « Le Passage du Saint-Bernard », par l’armée de réserve, présentait de jolies décorations. Le déblaiement des neiges, les rondes des chiens et l’aspect du couvent étaient bien. Mais ce qui devait le plus surprendre, dans cette pièce, était la ressemblance frappante de l’acteur, qui jouait le rôle du premier Consul, avec Bonaparte lui-même : taille, grosseur, maintien, coup de physionomie, attitudes, manières, en un mot, tout y était au plus naturel. L’Empereur, en ayant entendu parler, voulut un jour en juger par lui-même. Il se rendit au spectacle (sa loge conserve encore en souvenir la décoration très simple qu’on y fit) et il en fut si satisfait qu’il envoya le lendemain 600 francs à l’acteur pour, dit-il, « se laver les mains qu’il avait assez sales ». 

LE « COSMORAMA ». 

Ce soir nous allons au Palais-Royal, voir d’abord le « Cosmorama », qui, sous ce nom boursouflé, ne présente au spectateur intrigué qu’une grande optique où, pour  30 sols nous faisons une petite promenade dans les ruines de Palmyre, dans la basilique de Saint-Pierre à Rome et dans quelques autres monuments grecs et romains. Ce voyage dura dix minutes et nous quittâmes bientôt ces ruines fantastiques, pour rejoindre en tout bien tout honneur les ruines ambulantes du jardin, et pour faire ensuite un brin de cour à la beauté du Café des Milles-Colonnes [allusion à l’épouse de M. Romain, propriétaire de ce célèbre établissement se trouvant au n°36 de la Galerie de Montpensier. Walter Scott en personne fit partie des admirateurs de la « Belle Limonadière »], où un punch à la glace délicieux, le spectacle du monde qui se renouvelait sans cesse nous retint, au milieu d’une illumination éblouissante, jusqu’à l’heure où j’aime à me coucher. Nous rentrâmes à pied et même assez difficilement, n’ayant pas trouvé le chemin direct de notre gîte. 

L’ATELIER DE THOMIRE. 

Pour avoir une idée du luxe qui règne dans les grandes maisons de Paris, il faut aller voir quelques magasins de meubles. Quoi que nous eussions vu celui de MM. Jacob et Desmalter, nous voulons encore allez chez Thomire [Pierre-Philippe Thomire, 1751-1843, un des plus extraordinaire bronzier de l’époque], parce que c’est lui qui a fourni la toilette de l’impératrice Marie-Louise. Ce magasin, situé rue Taitbout [peut-être au n°41], l’emporte sur celui de Jacob en magnificence. Il est impossible de décrire ; il faut voir ces meubles, ces pendules, cheminées, candélabres, secrétaires, tables, etc., etc., en malachite, porphyre, marbre et bronzes dorés. On ne peut se faire une idée de la beauté, du fini, de la richesse de des ouvrages. M.Thomire nous fit remarquer la présence d’une grande table ronde, portée par un pied de bronze à l’antique, assortie de deux urnes, de deux candélabres et d’une pendule, le tout en malachite richement décoré en bronze doré. Il avait fourni ces ouvrages à un prince souverain (qu’il ne voulut pas nommer) : ce prince s’en dégoûta d’abord et les laissa pour la valeur intrinsèque de la matière, qui était de 150,000 francs : qu’on juge du prix de la façon. Fabricant de la magnifique toilette que Paris a donnée à Marie-louise, M.Thomire nous dit, qu’ayant été obligé de brusquer cet ouvrage qui proprement eût exigé des années de travail, il avait nuit et jour employé trois cents ouvriers pour arriver à en venir à bout en tris mois. On ne conçoit pas, en voyant tous ces meubles, qu’il soit possible de pousser plus loin le luxe effréné, devenu ruineux, par l’instabilité du goût et l’esprit inquiet de changement qui calcule sans cesses de nouvelles formes. Le suprême bon ton entraîne tout sous le char de la mode : peu que ces princes, ces généraux, ces financiers et leur imitateur en soient écrasés. Qu’ils sont pauvres ces riches dans leur magnificence, pensais-je, en sortant de là, pour chercher chez Hardy un modeste dîner. 

MONTMARTRE. 

Nous remontons en carrosse jusqu’au pied de Montmartre ; nous en gravissons la hauteur à pied. Arrivés au sommet, nous allons tout droit au télégraphe, d’où l’on découvre une vue superbe. C’est ici que l’on prend une idée juste de l’immensité de Paris et de la richesse de ses environs. La plaine se présente ici dans toute son immense étendue. On découvre tout autour de soi une telle quantité d’habitations, et la distance de l’une de l’autre est si petite, que l’on croit voir, non la campagne, mais les faubourgs de la ville se prolonger à l’infini et se perdre à l’horizon. Je n’oublierai jamais ce coup d’œil, dont une indisposition ne me permit pas de jouir au gré de mes désirs. L’air était frais et on le sent au sommet d’un télégraphe. Celui-ci pendant que nous y étions, était en grande activité de correspondance avec la Hollande : chose vraiment bien ingénieuse et bien simple, que nous considérerions avec beaucoup de plaisir. Montmartre étant couvert de moulins à vent, j’allai les examiner parce que je n’en avais jamais vu.  On voit aussi sur cette colline calcaire, d’immenses plâtrières, qui fournissent tout le plâtre qui se consomme à Paris.

De ces moulins à vent, on plonge directement sur les travaux du Faubourg Montmartre, où s’élèvent les nouveaux abattoirs qui délivreront l’intérieur de la ville d’un spectacle odieux [ces abattoirs se trouvaient sur l’actuel boulevard Rochechouart. Ils occupaient la partie nord de l’avenue Trudaine. Achevés en 1818, il fonctionnèrent pendant près d’un demi-siècle]. A droite, dans la rue des Martyrs, et à gauche, le long du canal de l’Ourcq, depuis la barrière de La Villette jusqu’à la Seine, on distingue plusieurs ouvrages entrepris, et une multitude d’ouvriers qui les poussent avec activité. Ici, c’est un nouvel égout voûté de quinze pieds de large sur neuf de haut. Là, c’est la jonction du bassin avec la rivière qui s’opère à grands frais et c’est la même chose dans tous les quartiers de Paris.

Assurément, Bonaparte doit trouver des amis dans la classe ouvrière, car le nombre de ceux auxquels il procure du pain est immense. «  

 KARL DE LUTERNAN. 

                                                                                                                                                         

 

 

 

 

 

 

 

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( 16 janvier, 2018 )

Louis-François Gille, un conscrit dans la campagne d’Espagne…

Gille

En avril 1807, alors qu’il ne se destine pas à une carrière militaire, Louis-François Gille est compris dans « la levée immédiate de la conscription de 1808 ». Après tirage au sort, et un ultime examen, en vain, auprès de plusieurs officiers de santé, le voici « Bon pour le service » ! Gille est tout d’abord fourrier, à la compagnie des voltigeurs du 6ème bataillon du 121ème régiment d’infanterie. Il se met en route pour Lille où se forme alors la 1ère Légion de réserve à laquelle il va désormais appartenir, reprenant peu de temps après ses fonctions de fourrier. Nous sommes en juin 1807. Quatre mois plus tard, le jeune soldat prend la direction de Bayonne où il arrive le 9 décembre. Gille pénètre en Espagne dans les derniers jours de l’année 1807. Il passe avec son régiment à Burgos, à Valladolid à Ségovie, puis à Madrid avant d’atteindre Aranjuez. Ces étapes donnent à l’auteur l’occasion de raconter de nombreuses anecdotes, et de faire partager au lecteur son quotidien. Il n’y a pas de temps mort dans ce témoignage. Gille, du haut de ses vingt ans note tout, et sait décrire le moindre incident, le moindre combat, le danger omniprésent ! Le 1er mai 1808 il est à Madrid et assiste au sanglant soulèvement qui marquera cette campagne. Le voici ensuite à Tolède, et à Manzanarès avant d’arriver dans les gorges de la Sierra-Morena. Puis c’est la bataille de Baylen à laquelle Gille consacre un long passage. Suite à la capitulation qui suit, l’auteur est expédié sur les sinistres pontons de Cadix avant d’être transféré dans l’île de Cabrera, lieu de déportation de tant de braves, magistral exemple de la cruauté des Espagnols pour leurs adversaires. Son récit passionnant s’achève après son transfert en Angleterre, au château de Porchester, en septembre 1810, afin d’y être enfermé. L’auteur ne revient en France que le 25 mai 1814 et passe au 31ème de ligne (le 26 août 1814).  Le 1er octobre 1815, il entre comme secrétaire des bureaux de l’administration à l’École royale militaire de Saint-Cyr qu’il quitte en 1828, avant de devenir magistrat à Paris; Gille occupera ces fonctions pendant trente ans, avant de s’éteindre le 2 décembre 1863, jour-anniversaire de la bataille d’Austerlitz…

Son témoignage fut publié la première fois en 1892, par son fils, Philippe Gille (1830-1901) qui fut rédacteur au « Figaro ». Ce livre connut à l’époque un certain succès [1].

C.B.


[1]. Première, deuxième et troisième éditions : Paris, Victor-Havard, Éditeur, 168, Boulevard Saint-Germain, 1892 ; quatrième édition, chez le même, en 1893. 

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( 15 janvier, 2018 )

Un nouveau forum…

( 15 janvier, 2018 )

Napoléon vu par Betzy Balcombe…

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« Vu de près, Napoléon paraissait plus petit, surtout à côté de sir George Cockburn [l’amiral], de haute stature et à la physionomie aristocratique ; il perdait aussi de ce grand air qui m’avait frappé à la première vue. Il était d’une pâleur de mort. Cependant ses traits, malgré leur froideur, leur impassibilité et quelque chose de dur, me parurent d’une grande beauté. Dès qu’il eut pris la parole, son sourire en chanteur et la douceur de ses manières firent évanouir jusqu’au moindre vestige de la crainte que j’avais jusqu’alors éprouvée. Il s’assit sur un de nos sièges rustiques, promena son regard d’aigle sur notre petit appartement et félicita maman sur l’heureuse situation des Briars. Pendant qu’il causait, je pus tout à loisir examiner ses traits : je ne me souviens pas d’avoir jamais vu une physionomie plus remarquable et plus frappante. Les portraits qu’on a faits de Napoléon donnent de lui une idée assez exacte; mais ce que nul pinceau ne saurait reproduire, c’est son sourire, c’est l’expression de son regard : tout ce qui, précisément, constituait son charme fascinateur. Les cheveux, d’un brun foncé, étaient aussi fins, aussi soyeux que ceux d’un enfant; ils l’étaient même peut-être un peu trop pour un homme, ce qui le faisait paraître légèrement chauve. Il avait les dents noires; j’ai su plus tard que cela provenait de son habitude de manger du suc de réglisse, dont il avait toujours une provision dans sa poche. »

(Mrs Lucia-Elizabeth ABELL (Betzy BALCOMBE), « Napoléon à Sainte-Hélène. Souvenirs…” Plon, 1898, pp.21-23)

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( 15 janvier, 2018 )

Autour du passage de la Bérézina…

Autour du passage de la Bérézina... dans HORS-SERIE Bérézina1

Les pontonniers, sans oublier les autres…

« A plusieurs reprises les ponts se rompirent sous le fardeau, et il s’écoula du temps avant que les pontonniers qui étaient déjà très fatigués et sans nourriture aucune, eussent réussi à les rétablir. Mais ces braves gens, dans l’eau jusqu’à la poitrine, travaillèrent avec le plus grand zèle et la plus rare abnégation, et ils se dévouèrent à une mort certaine pour sauver l’armée.» (« La campagne de 1812. Mémoires du Margrave de Bade… », Fontemoing et Cie, 1912, p.123).

Durant la campagne de Russie, l’auteur, Guillaume de Hochberg (1792-1859) commandait une brigade badoise, faisant partie de la 26ème division (Daendels) et du 9ème  corps d’armée (maréchal Victor).

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«On a donné les plus justes éloges tant aux ouvriers d’artillerie et du génie qu’aux pontonniers et aux marins dela Garde qui avaient été mis à la disposition du général Éblé. Il est presque incroyable, que dans une si rude saison, et exténués par les misères et les fatigues communes, ces braves gens enfoncés dans l’eau jusqu’aux aisselles, y soient restés durant des heures entières pour planter et consolider les chevalets sur un fond fangeux qui avait trompé d’abord tous les calculs, et qui fit presque désespérer de conduire le travail à sa fin. » (Baron Dufour, « La guerre de Russie, 1812… », Atlantica, 2007, p.409).

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Le passage.

« Pendant la nuit du 27 au 28 [novembre] le passage s’effectue dans la plus affreuse confusion; le désordre est au comble. Des milliers de voitures sont entassées à l’entrée et à la sortie des ponts ; la force l’emporte sur le droit, le plus faible est renversé et foulé aux pieds. Soudain (9 heures du matin), la canonnade la plus vive s’étend de la gauche à la droite, et décrit les trois quarts d’un cercle au centre duquel l’Empereur est placé… Déjà Wittgenstein foudroie les ponts sur lesquels cent obus viennent éclater ; il veut se rendre maître du passage. L’air retentit des cris et des gémissements des femmes et des enfants. Dans leur effroi, les uns se précipitent dans le fleuve et cherchent à le passer à la nage, les autres tentent de le guéer ; et tous, épuisés par de vains efforts, viennent s’engloutir dans les marais impraticables de la Bérézina.  » (Baron Denniée, « Itinéraire de l’empereur Napoléon pendant la campagne de 1812 », Paulin, Libraire-Editeur, 1842, pp.158-160).

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« Quel effrayant tableau me présenta cette multitude d’hommes accablée de toutes les misères, et contenue dans un marais ! Elle, qui deux moi auparavant, triomphante, couvrait la moitié de la surface du plus vaste des empires. Nos soldats pâles, défaits, mourant de faim et de froid, n’ayant pour se préserver des rigueurs de la saison que des lambeaux de pelisses, ou des peaux de mouton toutes brûlées, se pressaient en gémissant le long de cette rive infortunée [celle dela Bérézina]. Allemands, Polonais, Italiens, Espagnols, Croates, Portugais et Français, tous mêlés ensemble, criant, s’appelant entre eux, et se fâchant chacun dans leur langue ; enfin les officiers, et même les généraux, roulés dans des pelisses sales et crasseuses, confondus avec les soldats, et s’emportant contre ceux qui les foulaient ou bravaient leur autorité, formaient une confusion dont aucune peinture ne pourrait retracer l’image. » (Labaume, »La campagne de Russie. 1812 », Cosmopole, 2002, pp.272-273).

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« L’armée russe s’étant rapprochée, quelques obus tombèrent parmi ces malheureux. Alors, la terreur s’empara de tous les esprits, beaucoup tentèrent de passer sur des chevaux à la nage, quelques-unes réussirent, mais la plupart périrent entraînés par les glaçons ou même coupés en morceaux par leur choc. On en vit arrêtés par les glaces, mourir dans pouvoir se dégager et en appelant le secours d’un ami. (Général Vionnet de Maringoné, « Mes campagnes. Russie et Saxe (1812-1813)… », A la Librairie des Deux Empires, 2003, pp.54-55).

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« L’armée fatiguée par les longues étapes, affaiblie par les privations et la faim, exténuée par le froid était déjà détruite moralement, si elle existait encore physiquement ; aussi, à la vue de ce nouveau danger [celui du passage périlleux de la Bérézina], chacun songea-t-il à sa conservation personnelle. Les faibles liens de la discipline achevèrent de se briser. L’ordre n’existait plus, le plus fort renversait le plus faible et lui marchait sur le corps pour arriver au pont. On se précipitait en masse pour passer, mais avant d’entrer sur le pont il fallait gravir une montagne de cadavres et de débris. Beaucoup se soldats blessés ou malades, des femmes à la suite de l’armée furent renversés par terre et foulés aux pieds. Quelques centaines d’hommes furent écrasés par les canons. La foule qui se pressait pour passer formait une masse immense. Ses mouvements ressemblaient aux vagues de la mer, à chaque ondulation, les hommes qui n’étaient pas assez forts pour résister au choc étaient jetés et étouffés par cette masse. » (Vionnet de Maringoné, p.54).

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 « C’était un spectacle déchirant de voir tant de blessés et de malades qui demeuraient sur l’autre bord et qui se trouvaient maintenant livrés à l’ennemi. Aucune plume ne peut décrire la désolation qui s’offrit à nos yeux lorsque les Russes prirent possession de la rive gauche. La masse de soldats isolés qui tombèrent en captivité peut-être, sans exagération, estimée à 10,000 hommes. Quarante canons et la plupart de tous les généraux, avec une partie de la caisse militaire, restèrent là, et le butin doit avoir été grand. En 1819, à Saint-Pétersbourg, j’entendis encore le grand-duc Nicolas qui revenait d’un voyage dans cette contrée, dire qu’on trouvait toujours de l’or et des armes de toute sorte au point du passage. » (Margrave de Bade, p.145).

 

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( 14 janvier, 2018 )

Napoléon cavalier… (2ème partie).

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Le 13 juin 1807, quittant Preussich-Eylau dans la nuit, il devance au galop l’escadron de service, met deux heures et demie pour joindre Lannes qui est à 28 kilomètres. Le lendemain 14, avant de livrer et gagner la bataille de Friedland, il longe, parfois au galop, une longue file de troupes, la Garde, les corps de Ney et de Bernadotte. Voitures, cavaliers et hommes tiennent la route. Il galope, s’avance, s’arrête, parle aux hommes, évoluant avec une parfaite aisance, sans aucune timidité. 

Le 23 avril 1809, devant Aderklaa Napoléon monte « Euphrate », cheval dit « blanc », mais gris clair et observe les mouvements de troupes dans un vide entre deux courants de boulets, sans s’inquiéter de sa monture. Devant Ratisbonne, il s’avance à cheval, dans un feu de tirailleurs, pour observer un tir d’artillerie lorsqu’une balle le frappe au coup de pied droit ; si elle avait touché un peu plus haut, le pied eut dû être amputé. 

Le 29 octobre 1808, avant minuit, Napoléon avait quitté les Tuileries en calèche, atteint Angoulême le 30, rencontre Junot le 31. Entre à  Bordeaux le 1er novembre ; il monte à cheval à Mont-de-Marsan, le lendemain, il traversera les Landes sablonneuses plus rapidement qu’en voiture et il arrive à Bayonne le 3, entre minuit et une heure du matin. Seul avec Duroc, il a couvert 850 à 900 kilomètres. Dans la nuit du 23 au 24 juin 1812, il veut pousser une reconnaissance en avant de Naugaraidski, le long du Niémen que ses troupes vont franchir. Vers 1 heure du matin, l’Empereur enfile le manteau d’un cavalier- ou celui du chevau-léger ou celui d’un lancier polonais- et troque son petit chapeau contre un bonnet de police.  Il monte « Gonzalo», cheval dit « blanc » [ne pas confondre avec « Gonzalve », robe grise, acquis en 1814

Il dépasse les avant-postes, essuie quelques coups  de pistolets tirés par des cosaques, laisse aller les rênes ; il épie l’horizon. Comme un dû, la rive qui le porte domine la rive opposée. Une étrange clarté, qui n’est plus la lumière mais qui ne cède pas à l’ombre, argente une boucle du Niémen. Cette clarté diffuse, l’haleine de l’espace qui monte sur le fleuve immobile, l’horizon profond, vide et sans voix, font un paysage fabuleux. Sauf quelques flammes sur des chaumières qui brûlent, rien ne rappelle la guerre. Napoléon épie l’horizon et roule à terre : « Gonzalo » a fait un écart, effrayé par un animal qui fila entre ses jambes : un Romain attentif aux présages rebrousserait chemin. 

 A suivre… 

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( 12 janvier, 2018 )

Une LETTRE du COMMANDANT GUILLEMIN au GENERAL PELET à propos de la BATAILLE de WATERLOO…

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Il y a quelque temps, j’ai diffusé ici même une lettre du général Petit et une du général Christiani ; toutes les deux adressées au général Pelet et extraites du « Carnet de la Sabretache » de 1905. Celle qui suit est écrite par le commandant Guillemin (en 1815, chef de bataillon au 3ème régiment des grenadiers de la Garde) au général Haxo. 

 

Sorel-Moussel (Eure-et-Loir), 10 juin 1835. 

Mon général, 

M. le sous-préfet de Nontron vient de me transmettre la lettre que je vous lui avez adressée, en  date du 24 avril dernier, pour obtenir des renseignements sur ce qui s’est passé à la fin de la bataille de Waterloo, relativement à  la Garde Impériale. Ceux que j’ai à vous donner seront de bien peu d’importance ; ils ne s’étendront qu’à mon bataillon seulement. Voici les faits tels que ma faible mémoire peut se les rappeler. Vers les quatre à cinq heures du soir, nous reçûmes l’ordre de nous porter en avant en colonne par bataillon. Arrivés sur le plateau qui dominait le champ de bataille, le brave général Poret  de Morvan, qui nous commandait, nous fît former le carré et commencer le feu de deux rangs. Nous restâmes assez longtemps dans cette position, tout en perdant beaucoup de monde. A notre gauche était un carré de chasseurs de la Garde, commandé par le général Michel, qui y fut tué. Une batterie de la Garde était un peu en avant et à gauche de ce carré.- L’Empereur y est resté longtemps, et ce n’est qu’après bien des instances qu’on est parvenu à le faire retirer. Peu de temps après, la batterie fut démontée, les chevaux et les canonniers tués ou mis hors de combat. Le maréchal Ney vint dans mon carré et dit au général de Morvan : « Général, il faut mourir ici ! » Nous soutînmes encore quelque temps le combat, mais la fusillade et la mitraille vomissaient la mort de toute part, et dans un instant mon carré n’était plus. Nous nous retirâmes, le maréchal, le général et moi, sur le carré des vieux grenadiers, commandé par le général Cambronne [Erreur : Cambronne commandait le 1er régiment de chasseurs, et se trouvait en effet sur le plateau avec son 2ème bataillon. (Note du « Carnet de la Sabretache »)].  En passant près d’une ferme, nous fûmes assaillis par une décharge à mitraille d’une batterie ennemie placée sur la route, et auprès de ce carré, voyant la bataille perdue, donna les ordres de le faire retirer. Pour lors, nous battîmes en retraite par la route de Génappe à Avesnes. 

 Voilà, mon général, les renseignements que je peux vous donner, mais qui sont très exacts.

Si j’osais me permettre une observation, je vous dirais que M. le duc de Wellington, qui  s’attribue, lui et ses Anglais, le mérite du gain de la bataille, aurait bien pu, sans les Prussiens, être le prisonnier de Waterloo, au lien d’en être le prince. 

Agréez, mon général, l’assurance des sentiments les plus distingués avec lesquels j’ai l’honneur d’être votre très humble et très obéissant serviteur. 

Signé : GUILLEMIN. 

 

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( 11 janvier, 2018 )

Un nouveau blog dédié à celle qui incarna le rôle de Joséphine dans le film « Austerlitz » d’Abel Gance (1960)…

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( 11 janvier, 2018 )

Suisses, Savoyards et Jomini…

A_Jomini

Bulletin du 7 septembre 1814.

Ain, Préfet, 1er septembre 1814.- Il s’est formé à Lausanne et aux différents points du canton de Vaud plusieurs réunion composées d’habitants de ce canton. On y a aussi remarqué beaucoup d’anciens Savoyards, qui ont tenu ou qui tiennent encore au service de France, même dans des grades élevés. Ces réunions, dans lesquelles les uns ont manifesté leur éloignement pour tout retour vers la suprématie de Berne, et les autres pour leur aversion pour le gouvernement actuel de la France, semblent avoir pour objet des plans, des espérances et des  vœux favorables à Bonaparte. Cependant on a assuré à M. Capelle que le général Jomini (le même qui a abandonné Bonaparte après les batailles de Lützen et Wurtzen pour passer du côté des Russes] a fait partie de ces rassemblements, et qu’il s’y est montré zélé partisan des intérêts du canton de Vaud. Il est fort possible qu’il soit en cela d’accord avec M. le colonel La Harpe, son compatriote, qui ne contribue sans doute pas à attacher l’empereur de Russie à la cause des petits cantons. Mais il est difficile de croire que général Jomini participe à des machinations qui se rattacheraient aux rêves insensés dont pourrait se bercer celui duquel il s’est montré le si ardent ennemi »

(« Napoléon et la police sous la Première Restauration. D’après les rapports du comte Beugnot au roi Louis XVIII. Annotés par Eugène Welvert», R. Roger et F. Chernoviz, s.d., pp.180-181).

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( 11 janvier, 2018 )

Les maréchaux Marmont et Augereau en 1814…

Marmont

Maréchal Marmont.

Marmont et Augereau eurent un comportement plus que contestable en 1814…On peut leur ajouter les maréchaux Murat, Masséna et Soult ; sans parler de Fouché et de Talleyrand…

« Le 20 mars 1814, Augereau, l’ancien bretteur, jacobin fait duc avec un mot de Napoléon, Augereau avait livré Lyon à Bubna et Bianchi, qui firent leur entrée en vainqueurs dans cette ville consternée. Le lendemain 21, Bordeaux, par la trahison de son infâme maire, le comte de Lynch et de quelques misérables conseillers municipaux, ouvrait ses portes aux Anglais ; et, le 25, Raguse [Maréchal Marmont] et Trévise [Maréchal Mortier], des ducs [faits] par la grâce de Napoléon, fuyaient devant l’ennemi, après avoir vu se flétrir leurs blasons napoléoniens dans l’inconcevable déroute de La Ferté-Champenoise [Fère-Champenoise] ».

(J. Chautard, « L’Ile d’Elbe et les Cent-Jours. Livre de la démocratie napoléonienne », Paris, Ledoyen, Éditeur, 1851, p.50).

« Un soldat, devenu maréchal d’Empire [Augereau] avait livré Lyon et son armée ; un autre soldat [Marmont], parvenu au même grade, après avoir abandonné Paris à l’Europe en armes, pour accélérer la paix du monde, pour le bonheur de la France et du monde entier, traversait les lignes des alliés avec sa division, qui ne pouvait le soupçonner de félonie. Abandonnant celui qui l’avait toujours traité come un ami fidèle, laissant un des flancs de l’armée sans défense, il osait encore stipuler pour la vie et la liberté de son général, de son Empereur »

(A.D.B. M*** [Monnier], lieutenant de grenadiers, « Une année de la vie de l’empereur Napoléon… », Paris, chez Alexis Emery, Libraire, 1815, pp.6-7).

Augereau

Maréchal Augereau.

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( 10 janvier, 2018 )

Napoléon cavalier… (1ère partie).

Un mauvais cavalier se montre circonspect, or Napoléon était un cavalier hardi, voire casse-cou : il lançait son cheval au galop dans des sentiers étroits, il s’aventurait sur des pentes assez abruptes puis franchissait des ravins, sans avertir. Le mameluck Roustan suivait, au même train, avec un portemanteau pour changer son maître en cas de chute.

Napoléon cavalier... (1ère partie). dans HORS-SERIE Nap-à-cheval-241x300Napoléon, en effet, soigneux, quittait tout vêtement sali et ne portait guère plus de deux fois la veste et la culotte blanches. Comme il s’habillait moins souvent pour la parade que pour le travail, comme il se trouvait à être à l’aise dans des vêtements usagés et qu’il préférait les faire réparer à endosser un habit neuf, les culottes et les vestes blanches allaient souvent chez le teinturier-dégraisseur.  En cas de pluie, le mameluck portait en réserve la redingote grise, capote d’officier aux entournures larges parce que Napoléon ne défaisait jamais ses épaulettes. Avare de son temps, s’il était en souliers à boucles d’or et s’il devait monter à cheval, il conservait les bas de soie et remplaçait seulement les souliers par des bottes à l’écuyère. Ses bottes militaires étaient habituellement doublées en peluche de soie.

Quant au petit chapeau, il était en feutre noir, sans bordure ; une cocarde tricolore l’ornait sur le côté, maintenu par une ganse en soie noire. En 1806, il était devenu « chapeau castor français »  Un chapeau, plusieurs fois porté par l’Empereur, fut remis au peintre Gros pour son tableau de la bataille d’Eylau. Gros le conserva ; il figura dans la vente d’une partie de ses bien. L’acquéreur offrit cette relique à Louis-Philippe.  Ce chapeau fut déposé aux Invalides. D’après le docteur Gall, qui s’était renseigné auprès des chapeliers de l’Empereur, sans doute auprès de Poupart, la tête de Napoléon aurait continué à prendre du volume jusque sous l’Empire. En 1800, quittant, avec Bourrienne seul, les Tuileries pour l’Italie, il a emprunté un berline à l’artillerie ; il la fait lancer au galop et roule un train d’enfer, sans autre pose par étape que tout dételer et réatteler. A chaque relais, Bourrienne demande à la portière : « Le nom de l’endroit ? » Puis il s’efface pour que son compagnon entende directement la réponse.  Malgré cette course à toute vitesse, malgré les cahots et  le tintamarre, Bonaparte examine attentivement les rapports de Lacuée sur les Autrichiens, sur leurs mouvements. 

A l’armée, l’Empereur aura trois équipages à sa disposition : une voiture de poste, une calèche de service ou voiture légère et ses chevaux de selle. La voiture de poste ou coupé jaune à caisse lourde est aménagée pour les voyages, pour les longs parcours ; il pourra travailler en roulant et dormir sur un matelas. La calèche est à deux places et le compagnon de Napoléon et le général Berthier, annuaire vivant de l’armée.  Cette voiture légère va d’un corps de troupe à un autre, elle parcourt en quelques heures une journée d’étape d’infanterie. En voiture de poste comme en calèche, le mameluck Roustan s’assied sur l’avant. Généralement, deux officiers de service et deux chasseurs à cheval de la Garde précèdent la calèche ; l’écuyer de service chevauche à la portière droite et le général commandant l’escorte à la portière gauche. L’escorte suit, au maximum vingt-quatre à vingt-cinq cavaliers pris en général parmi les chasseurs à cheval dela Garde. Les aides de camp de l’Empereur, souvent quelques officiers de service et des pages viennent alors, avec les ecuyers menant en main les chevaux harnachés pour l’Empereur et Berthier.  Si le cortège entre dans une zone où des troupes manœuvrent, l’Empereur fait un signe : la calèche s’arrête, un écuyer approche la monture de Sa Majesté qui, en un clin d’œil, monte en selle et part sans s’inquiéter de sa suite.

Le chasseur à cheval du portefeuille rattrape l’Empereur et colle derrière lui ; il porte un sac de cuir contenant les cartes du pays, une écritoire, un compas, souvent ouvert à la longueur d’une étape.  Napoléon chevauche dangereusement parce qu’absent, absorbé dans ses pensées : légèrement voûté, le bras gauche ballant le long du corps, les rênes négligemment tenues dans la main droite, il s’abandonne à ses calculs…pour arrêter brusquement son cheval, au risque d’un tête-à-queue, et demander sans se retourner : « La carte ! » 

A suivre. 

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( 9 janvier, 2018 )

En kiosque le 26 janvier…

26 janvier 018

Sommaire de « TRADITIONS » n°18 (Février 2018) :

Batailles
– Le blocus de Naarden, 1813-1814 (Ronald Pawly)
– 1794, les Français victorieux à Waterloo (Philippe Charlet)
Les fondamentaux : Commençons par le début (Patrice Courcelle)

Destins
– Le général Espagne à Heilsberg (Olivier Lapray)

Livres anciens : Abel Hugo (Laurent Teitgen)

Lieux de mémoire
– Les combats au Bourget en octobre 1870 (Dominique Timmermans)
Blasons : Les blasons de Waterloo (Philippe Lamarque)

Revue de détail
– La baïonnette des hommes de fer (Fabien Pacaud)
– La fabrique de canons des frères Frèrejean (Jérôme Croyet)
Fonds de giberne : Fantaisies lors du sacre (Patrice Courcelle)
Unités
– L’armée russe en Allemagne et en France (Tomas Yantchaouskas)

 

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