( 1 mars, 2016 )

Une lettre de l’archichancelier Cambacérès adressée à Napoléon…

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[Paris] 1er mars 1814.

Sire, Les inquiétudes des Parisiens qui s’étaient renouvelées avant-hier, à cause de la marche de l’ennemi sur Meaux, et sur Lagny, se sont calmées dans la journée d’hier. On a su que l’ennemi était en retraite et Votre majesté en mesure de l’atteindre.

Aujourd’hui le roi Joseph m’a fait dire que le duc de Raguse [Maréchal Marmont] avait eu un avantage [Lors de la tentative de traversée de la Marne, par Blücher, le 27 février 1814]. Il nous tarde de savoir si l’armée du Prince de Schwarzenberg va se retirer, pendant le mouvement que Votre Majesté vient d’exécuter.

J’ai appris en même temps la maladie et la mort du général Reynier [Mort à Paris des suites de sa captivité, le 27 février 1814], qui laisse une jeune femme enceinte de huit mois.

(Cambacérès, « Lettres inédites à Napoléon 1802-1814. Tome II. Avril 1808-Avril 1814. Présentation et notes par Jean Tulard », Editions Klincksieck,1973, p.1124, lettre n°1363 ).

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( 26 décembre, 2015 )

Sans doute un des meilleurs livres napoléoniens de l’année…

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Il s’agit d’un fort volume et constituant un véritable inventaire cinématographique des films concernant Napoléon ou la période napoléoniennes. Un éditeur suisse a réalisé là un véritable tour de force. Paru en septembre 2015, cet ouvrage est en vente en librairie et sur le net. 

Informations sur le site de l’éditeur:

http://www.idesetcalendes.com/booksDetail.php?i=245

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( 19 novembre, 2015 )

La naissance du Roi de Rome : réjouissances et excès…

« L’Impératrice accoucha du roi de Rome le 20 mars 1811. La naissance de cet héritier d’un vaste empire fut saluée par les plus vives acclamations. Au premier coup de canon, il se fit un silence général. Chacun comptait les coups. Au vingt-deuxième, qui annonçait un garçon, partit un immense cri de « Vive l’Empereur ! » Je m’empressai avec mes camarades d’accourir aux Tuileries. Déjà la foule remplissait les rues : les ouvriers quittaient leur ouvrage, les marchands fermaient leurs boutiques ; on se parlait, on se serrait les mains, on s’embrassait sans se connaître. C’était une joie désordonnée, c’était de l’ivresse. Les quais, le Carrousel, le jardin étaient, quand nous arrivâmes, remplis d’une foule compacte. On chantait, on dansait, on poussait des hourras assourdissants. Je ne crois pas que l’histoire présente un autre exemple d’une naissance saluée par des acclamations si unanimes et si spontanées. L’émotion fut générale en France. Partout on voulut voir dans cet enfant un gage de paix, de splendeur et de prospérité. Plus tard, lorsque ce jeune roi commença à marcher, on le voyait tous les jours sur la terrasse, traîné dans une élégante calèche par deux beaux et paisibles moutons, blancs comme neige. Cette naissance fut célébrée par des fêtes magnifiques. Dans ces occasions, on faisait des distributions au peuple ou à la populace. On dressait dans la grande avenue des Champs-Elysées des estrades autour desquelles se groupaient ou plutôt s’étouffaient toute espèce de gens. A un signal donné, des hommes placés sur ces estrades jetaient, à la volée, des cervelas, des saucissons, des viandes rôties, du pain, sur lesquels on se ruait comme une bande de sauvages. On sortait de là avec des vêtements souillés de boue et de poussière, déchirés, mis en lambeaux, le visage parfois meurtri et couvert de sang. Des scènes encore plus hideuses avaient lieu pour les distributions de vin : on se battait pour placer un seau ou un vase quelconque sous le robinet; plus d’une fois, le broc était renversé pendant la lutte, et le vin coulait sur le pavé. Ceux qui avaient été assez heureux pour remplir leurs seaux allaient s’asseoir sous un arbre du voisinage, buvaient et mangeaient gloutonnement. Alors l’ivresse amenait de nouvelles scènes de violences. Des distributions individuelles de vin et de comestibles faites aux indigents remplacèrent ces dégoûtantes orgies et apportèrent une heureuse amélioration. Le roi de Rome était un très bel enfant. Je l’ai vu pour la dernière fois, en 1813, dans le parc de Saint-Cloud ; il avait alors deux ans et demi. A part le prestige du rang et de la naissance, on ne pouvait le voir sans l’admirer. Il se promenait ou on le promenait sans autre escorte qu’un officier et quelque valet de pied. On l’approchait facilement. La puissance de Napoléon n’avait plus que peu de temps à exister. Les levées d’hommes se succédaient sans interruption. Le deuil était dans toutes lesfamilles. On parlait de cette campagne de Russie que, par un pressentiment, tout le monde redoutait. L’empereur en surveilla les préparatifs dans les moindres détails. Tous les régiments qui devaient enfaire partie furent, au moins le plus grand nombre, dirigés sur Paris et passés en revue par l’empereur  lui-même, avec un soin minutieux. Ces troupes étaient remplies d’ardeur. La vue de Napoléon les électrisait ; mais on pouvait y remarquer plus de mentons imberbes que de vieilles moustaches, La guerre continuelle, celle d’Espagne surtout qui se prolongeait sans paix ni trêve, nous avait enlevé le plus grand nombre de nos vieux soldats. Les régiments de la Jeune Garde qui furent formés sous le nom de voltigeurs, tirailleurs, flanqueurs, avaient tout ce qu’il faut pour faire de bons soldats. Ce qui leur manquait, certes, ce n’était pas le courage, mais la force et l’habitude des camps. Ils étaient si jeunes! Dans le pressant besoin d’hommes où l’on se trouvait, on était venu de vingt à dix-neuf, puis à dix-huit ans. C’étaient des enfants, incapables pour la plupart de supporter les fatigues de la guerre. Le baptême du roi de Rome fut l’occasion d’une grande fête à Saint-Cloud [Cette fête eut lieu le dimanche 23 juin 1811. Elle attira près de 300 000 spectateurs]). L’Empereur donna à dîner à tous les régiments de la garde qui se trouvaient alors à Paris. Je vis d’immenses rangées de tables dans le bois de Boulogne, avec des murailles, des bastions formés de pain de quatre livres. Les lanciers hollandais s’enivrèrent : une compagnie arriva dans le parc de Saint-Cloud, le sabre à la main; tout le monde fuyait devant eux, quelques personnes furent blessées, je faillis être du nombre. On eut beaucoup de peine à désarmer ces furieux. On avait dressé dans le parc un théâtre sur lequel on joua un opéra italien. Mme Barilli chantaavec son talent prodigieux. Tout à coup un orage imprévu éclata avec une telle violence, la pluie tomba avec une telle impétuosité qu’on n’eut pas le temps de gagner un abri. Le spectacle n’était pas terminé. L’empereur et toute sa cour se mirent à courir en désordre vers le château ; le public courut aux voitures : plusieurs furent enlevées d’assaut, d’autres à prix d’argent, quelques-unes furent payées cinq cents francs. Les cochers, sans s’inquiéter de leurs maîtres, traitèrent ainsi avec ceux qui purent les payer. La confusion, le désordre étaient extrêmes, l’obscurité complète. Le château fit distribuer des torches pour éclairer la route et prévenir les accidents. Je fus assez heureux pour trouver une place derrière une de ces voitures. La foule des piétons et des voitures formait une masse compacte, marchant pêle-mêle et au pas, au milieu des cris de douleur, des jurements, des imprécations. Je voyais, de la place que j’occupais, tomber à droite et à gauche des personnes qui ne parvenaient qu’à grand’peine à se relever. Plusieurs furent blessées. Cette pluie torrentielle  continua toute la nuit. Le matin, on trouva la route jonchée de fragments de vêtements, de chaussures, de harnais. Mme Barilli, la célèbre cantatrice, y contracta une fluxion de poitrine qui l’enleva en huit jours; elle emporta les regrets des personnes qui la connaissaient et de tous les amateurs de la bonne musique »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.95-98)

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( 30 octobre, 2015 )

A bord du « Northumberland »…

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Mme de Montholon monte à bord du Northumberland avec l’Empereur. Deux mois et demi plus tard, le 15 octobre 1815, le bateau arrivera à Sainte-Hélène, petite île volcanique perdue au milieu de l’Océan Atlantique dans laquelle se jouera l’épilogue d’une fulgurante destinée.

« Le 7 août, l’Empereur, après avoir reçu les tristes adieux de ses fidèles serviteurs, fut transféré à bord du Northumberland, portant pavillon de l’amiral Cockburn.

Il y passa sur le canot du Bellerophon.

Avant de quitter ce vaisseau, je dois dire qu’en témoignage de ce qu’il pensait de la conduite qu’avait tenue à son égard le capitaine, l’Empereur lui fit présent d’une tabatière avec son portrait, que le brave marin, tout heureux qu’il était, n’accepta que sous la condition que son gouvernement lui en donnerait la permission.

Nous n’eûmes tous qu’à nous louer des attentions du capitaine et des officiers de son bord.

Le docteur O’Meara, médecin-chirurgien attaché à ce bâtiment, eut la permission de suivre l’Empereur à titre de médecin attaché à sa personne et à son service. Tous ceux qui ne venaient pas à Sainte-Hélène restèrent sur le Bellerophon. Ils furent depuis transportés sur le brick ***, pour être conduits à Malte.

En arrivant à bord du Northumberland, l’Empereur y trouva M. Stanley et M. Hutchinson, tous deux attachés au ministre Castlereagh et membres des Communes, qui l’y attendaient ; il eut avec eux un long entretien.

Dans l’empressement que mit le cabinet anglais à éloigner l’Empereur des côtes d’Angleterre, il ne se trouva qu’un seul gros vaisseau qui fût en état de faire un tel voyage ; le Northumberland fut destiné à nous recevoir. Il venait de l’Inde, et l’on ne prit même pas le temps de changer l’eau et le biscuit ; aussi, toute la traversée, n’eûmes-nous à boire que de l’eau pourrie, et, sur la fin, le biscuit était rempli de vers ; au reste, les vivres étaient bons et abondants. N’ayant pu prévoir un tel voyage, nous demandions à acheter du linge et tout ce qui nous était nécessaire pour ce long trajet. Il eût été bien facile à Plymouth de nous procurer tout ce dont nous avions besoin ; mais, quelles que fussent nos sollicitations à cet égard, on ne nous le permit pas. C’était bien dur, et ce refus nous soumit à de grandes privations.

Le jour de notre installation sur le Northumberland, au moment où nous allions faire voile, nous fûmes témoins d’un triste spectacle dont j’éprouvai une vive impression. Le temps était sombre et frais ; j’étais sur le pont, pensant tristement à notre destination, lorsque je vis un bateau qui se dirigeait vers nous. Il contenait une femme ; c’était une curieuse venue de loin, elle voulait approcher du Northumberland, dans l’espoir d’apercevoir l’Empereur. Elle était avec son enfant et un domestique. Je la vois encore avec sa robe noire. Au moment où elle nous atteignait, un brick croisait, et rencontrant le bateau, il le coula. Nous vîmes l’embarcation disparaître.

A l’instant, les canots furent à la mer, et l’on parvint à sauver la mère et l’enfant qui furent portés sur des vaisseaux différents. La pauvre mère se trouvait à bord du nôtre, elle ignorait que son enfant fût sauvé, et, à peine hors de l’eau, elle criait avec l’accent du désespoir : « My child ! my child ! »

Le serviteur ne fut pas retrouvé. Cet événement était de triste augure ; chacun eut cette pensée.

Le 8, l’Empereur déjeuna dans sa cabine ; c’était son cuisinier qui faisait son déjeuner. Nous trouvâmes à bord le colonel Bingham, qui commandait le bataillon du 53e. Je ne dois pas omettre qu’au moment de l’embarquement sur le Northumberland, on prit la mesure de s’emparer de l’argent qu’avait l’Empereur : 400 000 francs. Il fut convenu que cet argent resterait à sa disposition sur des mandats, mais qu’il ne pourrait l’avoir entre ses mains que par petites sommes. Il ne fut soustrait à l’inquisition anglaise que 80 000 francs. Comme cette somme était en or, elle put être répartie entre les officiers et domestiques qui en portaient chacun une partie sur eux, dans des ceintures.

Dans la nuit du 10 août, le signal fut donné pour mettre à la voile et faire route pour Sainte-Hélène : signal d’exil ! Le bruit du cabestan nous fit en ce moment une triste impression. »

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( 28 octobre, 2015 )

28 octobre 1813…

macdonald.jpgLe maréchal Macdonald.

[Pièce n°2254]. Berthier à Macdonald.

Hünfeld, 28 octobre 1813, 1 heure du matin.

L’intention de l’Empereur est que vous partiez pour suivre le mouvement du général Sébastiani qui a l’ordre de faire une bonne marche sur la route de Francfort. Ayez soin, conjointement avec lui,de faire réparer les ponts.  Vous laisserez suffisamment de troupes à Fulda pour garder la ville jusqu’à ce que le duc de Bellune [maréchal Victor] arrive. L’Empereur suit le mouvement. Faites-moi connaître où vous coucherez.

(Arthur Chuquet, « Inédits napoléoniens », Ancienne  Librairie Fontemoing et Cie.-E. de Boccard Éditeur, 1914-1919, tome II, p.237).

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( 17 octobre, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W. Warden, chirurgien du « Northumberland » (VI et fin).

JOB

Le 15 octobre 1815, le Northumberland mouille devant l’île de Sainte-Hélène. L’Empereur y débarque le 16, en fin de journée.

« Sainte-Hélène.

Mon cher Ami,

Il est plus facile de concevoir que de décrire la sensation excitée par l’arrivée de Napoléon sur l’intéressante petite colonie de Sainte-Hélène. La curiosité, l’étonnement, l’intérêt s’unissaient pour arracher les habitants à leur tranquillité habituelle. Napoléon resta dans sa chambre une heure au moins après que le vaisseau eût jeté l’ancre dans la baie. Quand il n’y eut plus personne sur le pont, il parut et monta sur la poupe, d’où il pouvait examiner à son aise la rangée de canons qui luisaient au soleil sur les coteaux enserrant la vallée au centre de laquelle est la ville de Jamestown, seule ville de l’île. Pendant tout ce temps, j’examinai son visage avec la plus grande attention : ses traits ne trahissaient aucune émotion particulière. Il regardait ce spectacle comme tout autre homme aurait regardé un lieu qu’il eût vu pour la première fois. A celte occasion, je vous dirai que depuis le départ du Northumberland jusqu’à son arrivée à Sainte-Hélène, je n’ai jamais observé le moindre changement dans la physionomie calme et les manières polies de notre distingué passager. Je n’ai jamais ouï dire à bord que quelqu’un ait remarqué chez lui la moindre trace de mécontentement ou de mauvaise humeur. Les dames ont paru péniblement impressionnées à la première vue de leur cage. Toutefois, leur attitude en cette occasion a prouvé un empire sur elles-mêmes auquel on ne s’attendait guère. Le premier soin de l’Amiral fut de prendre les arrangements nécessaires pour loger convenablement Napoléon et sa suite. On disposa à cet effet la maison du lieutenant-gouverneur, en attendant qu’on eût choisi une résidence convenable pour le captif. Les Français ne mirent pied à terre que le 17 , au crépuscule. Les habitants de la ville, las d’attendre le débarquement de Bonaparte, étaient rentrés chez eux, et notre prisonnier, selon le désir qu’il en avait exprimé, entra sans avoir été aperçu dans la maison où il devait passer sa première nuit de Sainte- Hélène. Le lendemain matin, de bonne heure, le général (Bonaparte) monta à cheval, accompagné de sir Georges Cockburn. Ils gravirent la montagne jusqu’à Longwood, qui devait être désormais la demeure monotone, sur un rocher perdu en mer, d’un homme qui avait possédé des palais somptueux dans tant de grandes villes d’Europe. A peu près à un mille de la ville et à mi-côte, est située la maison de campagne de M. Balcombe, respectable négociant de l’île. Elle est appelée «Les Ronces» [Plus communément appelée « Les Briars »] et située sur un terrain si uni que, sur cette montagne escarpée, on pourrait le croire aplani par la main de l’homme. Elle occupe environ deux arpents de terre et est traversée par un ruisseau, dont la fraîcheur produit une fort belle végétation. Ce terrain, couvert de forts beaux arbres fruitiers, forme le plus agréable contraste avec le reste du paysage. Il parait suspendu entre les rochers qui s’élèvent au-dessus et les abîmes qui sont à ses pieds. Napoléon fut invité à s’arrêter aux « Ronces » à sa descente de Longwood, et l’accueil de l’aimable propriétaire de la maison fut tel qu’il refusa de retourner à Jamestown. Il put se dérober de la sorte à la curiosité publique. Sur une éminence, à environ cinquante verges de la maison, est situé un bâtiment gothique, ayant une chambre dans le bas et deux dans le haut. C’est celte maisonnette que Napoléon choisit pour sa résidence, jusqu’à ce que Longwood fut achevé. Il n’y avait pas grand choix à faire vu la distribution du logement. Il occupa donc le rez-de-chaussée tandis que Las  Cases, son fils qui est page de l’Impératrice, et leur valet de chambre, se logeaient au premier étage. Quelques jours après qu’il se fût fixé aux « Ronces », j’allai lui rendre visite. Je le trouvai couché sur un sofa , et paraissant incommodé par la chaleur. Il me dit qu’il avait été se promener au jardin, mais que l’ardeur du soleil l’avait forcé de rentrer. Il semblait être de bonne humeur et me demanda avec la plus grande politesse des nouvelles des officiers du Northumberland. Après quelques questions concernant les restrictions imposées à ceux qui venaient le visiter : « Je sais, me dit-il, qu’il y a dans l’île des forces considérables et peut-être plus qu’elle n’est capable d’en nourrir. Quel intérêt a donc votre gouvernement d’envoyer ici le 53me régiment ? Voilà comment, vous autres Anglais, vous jetez l’argent par les fenêtres. » Je lui répondis sans hésiter : « Mon Dieu, général, vous avouerez bien que lorsqu’une mesure est prise, la meilleure politique est d’employer tous les moyens qui peuvent en assurer le succès. » Vous pouvez croire que ma réponse n’était pas pour lui plaire, mais la façon dont il l’a accueillie m’a convaincu qu’il était plus content de ma franchise que d’un compliment, métier dans lequel, vous le savez, je ne brille pas par mon adresse. Je pris alors congé de lui et redescendis pour diner à Jamestown , en compagnie du comte Bertrand.  Ce n’est qu’au mois de novembre que je revins aux « Ronces », où M. Balcombe m’avait invité à dîner. Etant arrivé quelque temps avant que l’on se mît à table, j’ai voulu m’amuser à examiner les cultures des jardins. Je pris un chemin au hasard. A l’endroit où ce sentier se termine, commence une allée étroite formée de poiriers sauvages. A l’angle des deux chemins, je rencontrai Napoléon descendant les rochers avec ses grosses bottes de soldat. Il m’aborda avec un air mélangé de joie et de surprise et, de la manière la plus aimable, il me reprocha ma longue absence. Un gros billot de bois mal équarri, posé sur deux pierres, nous servit de siège. Après en avoir enlevé la poussière avec sa main, il m’invita à m’asseoir près de lui. Las Cases vint bientôt nous rejoindre, car en grimpant ces sentiers rocailleux, son maître, bien que mauvais piéton, allait cependant plus vite que lui. De tous côtés, autour de l’endroit où nous étions assis, des rochers s’élevaient à plus de mille pieds au-dessus de nos têtes et sous nos pieds se creusait un abîme de la même profondeur. Là nature semble s’être amusée à faire de cet étroit espace une sorte d’habitation aérienne. Pendant que je regardais d’un oeil d’étonnement les beautés sauvages de ce site extraordinaire, Napoléon me demanda, en souriant, ce que j’en pensais : « Croyez-vous, me dit-il, que vos compatriotes aient agi avec beaucoup de douceur à mon égard ? » Je n’avais qu’une réponse à faire, c’était le silence. Il se mit alors à parler de l’aspect et de la nature de l’île et fit observer que tous les livres qu’il avait lus à ce sujet, pendant le voyage, en donnaient un tableau beaucoup trop flatteur, à moins qu’il n’y eût des sites plus agréables que ceux qu’il avait eu occasion de voir en allant à Longwood, qui était le point le plus reculé des limites qu’on lui avait assignées. Sa conversation fut, dans cette circonstance, familière, aimable, facile, comme en toutes les occasions où il me fut donné de lui parler. Elle ne portait pas la moindre empreinte de sa grandeur passée et quand le sujet s’y prêtait, il ne manquait jamais de donner à ses remarques un air d’enjouement. Quand je lui parlai de l’activité que l’amiral mettait à diriger les réparations faites à la maison de Longwood, en ajoutant qu’elle serait probablement prête dans le délai d’un mois : « Votre amiral sait peut-être, répliqua-t-il, quand un vaisseau peut être achevé ; mais, comme architecte, je crois bien que ses calculs sont faux. » J’ai alors soutenu que, sur terre ou sur mer, Sir Georges Cockburn était capable d’assurer la réussite de tout ce qu’il entreprenait. J’ajoutai que les officiers surveillaient les matelots à Longwood et commandaient les transports de matériaux. Il s’informa de ces messieurs, essayant de se rappeler leurs noms. Il exprima le désir de les voir à leur passage ; « si, ajouta-t-il, ils veulent bien venir me voir, comme vous, en pleine campagne, car ma présente habitation, qui me sert de salle à manger et de chambre à coucher, n’est pas propre à recevoir une nombreuse société. » Les « Ronces » ont acquis et conserveront toujours une certaine célébrité, rien que pour avoir été la demeure momentanée de Napoléon ; de même que beaucoup de lieux obscurs, n’ayant jamais tenu la moindre place sur la carte, sont, grâce à des événements fortuits, devenus des points importants dans la géographie historique. Napoléon est souvent l’hôte de M. Balcombe. Il n’est jamais incommode ni importun. Il se conduit toujours en homme bien élevé, et sa vivacité vient ajouter à l’agrément général du cercle domestique. J’ai vu, dans les journaux anglais, qu’il jouait aux cartes pour des dragées, qu’il était emporté comme un enfant, qu’il faisait toutes sortes de singeries. Je déclare qu’il n’y a rien de vrai dans tous ces racontars. Je n’ai pas encore entendu dire que Napoléon se soit plaint, si ce n’est dans la circonstance suivante : depuis qu’il est aux « Ronces », un officier, ayant rang de capitaine, y demeure et est responsable de tout ce qui se passe. Napoléon s’est plaint de cette surveillance auprès de l’amiral, qui n’a pas jugé à propos d’y satisfaire en apportant un relâchement quelconque à ses instructions. Napoléon s’était plaint également de l’importunité des visiteurs durant son séjour aux « Ronces » ; ce qui a donné à l’amiral une occasion favorable d’exécuter les ordres transmis d’Angleterre, avec une délicatesse qui, pour quiconque le connaît, est une preuve de la satisfaction qu’il aurait éprouvée à plaire en tout à l’Empereur. Il a donné de suite des ordres pour que personne ne fût admis à Longwood sans une autorisation de l’amiral ou du gouverneur. Quand Napoléon est allé habiter Longwood, on lui a assigné des limites pour ses excursions. Cette enceinte est gardée par un cordon de sentinelles. Tant qu’il reste dans le cercle assigné, il n’est rien ajouté aux dispositions ordinaires de surveillance; mais veut-il aller plus loin, un officier est chargé de l’accompagner. Cette dernière circonstance, particulièrement pénible, le retient habituellement dans ses limites . L’indisposition du général Gourgaud m’a procuré l’occasion de passer beaucoup de temps à Longwood. Au commencement, la maladie avait fort mauvaise tournure et mon ami, M. O’Meara, que je vous ai déjà présenté comme chirurgien de l’Empereur, désirait que nous puissions conférer ensemble durant le traitement. Lors de ma première visite, j’ai remarqué plusieurs choses que je crois dignes de votre attention. A peu près vers six heures du soir, je suis arrivé à Hutsgate, petite maison sise sur la route de Longwood, à un mile de l’habitation principale. C’est là qu’habite le comte Bertrand. La maison se compose de deux petites chambres en bas et deux en haut. La santé règne dans cette chaumière, les enfants sont charmants, les soucis ne semblent pas pénétrer souvent dans cette demeure. Je pourrais remplir un volume de tout ce que je sais sur cette famille. Durant la traversée, j’employai la plus grande partie de mes loisirs à lire de l’anglais avec le général Bertrand qui, en retour, me racontait ses campagnes. Il me disait souvent : « Quel mauvais maître vous faites ! Vous écoutez tout ce que je vous raconte et, en retour, vous ne me dites rien. » Quand Napoléon avait besoin de moi, il envoyait demander « l’ami de Bertrand ». Quand j’arrivai à Hutsgate, Madame Bertrand me pria de descendre de cheval et de l’accompagner en voiture à Longwood, son mari étant parti avant elle. La nuit commençait à tomber et quand nous arrivâmes près de la maison, nous aperçûmes son « empereur », comme elle disait toujours, en conversation, près de la route, avec Bertrand. « Montrez-vous à la portière quand nous passerons, me dit-elle, ils me croiront en bonne fortune et cela leur rappellera les plaisirs de Paris. » Nous dépassâmes l’Empereur et Bertrand, en marchant d’un bon pas. J’obéis à mes instructions et, ayant donné la main à la comtesse, pour l’aider à sortir de la voiture, elle me quitta de suite pour aller annoncer à son mari quel était l’étranger. Quelques minutes après, je recevais de Napoléon lui-même une invitation à dîner. Comme vous pouvez bien le penser, j’ai accepté de suite et j’en ai été d’autant plus touché que, depuis quelque temps, il ne reçoit plus que les gens de sa suite. Je ne pouvais me présenter qu’en négligé et c’est ainsi que j’ai fait mon entrée. Le général de Montholon, en grand uniforme, m’a reçu dans l’antichambre et m’a introduit dans une pièce voisine, où Bonaparte jouait aux échecs avec le comte Bertrand. Il m’a accueilli avec les compliments ordinaires de civilité et, quand j’eus pris place derrière sa chaise, il continua de jouer. Les gens qui se trouvaient dans la chambre parlaient fort peu entre eux. On n’entendait qu’une sorte de murmure respectueux, interrompu de temps en temps par la « basse » de mes réponses aux questions qui m’étaient adressées. Peu de temps avant qu’on vint annoncer que la table était servie, le général de Montholon vint me dire à l’oreille que ma place était entre l’Empereur et le Grand-Maréchal. Que pensez-vous de ces honneurs ? Que ne puissiez-vous simplement voir votre ami, humble et modeste, dans une situation aussi élevée ! Je ne puis dire que je ressemblai à Sancho Panza, tous les mets étant à ma disposition, mais un morceau de bœuf rôti ou un gigot de mouton à la sauce aux câpres auraient été plus à mon goût que toutes les fricassées et ragoûts de la cuisine française. Napoléon était à ma droite et le grand-maréchal à ma gauche. Il y avait une place vacante, qui avait l’air d’être réservée pour Marie-Louise. A côté de chaque assiette étaient placées une bouteille de Bordeaux et une carafe d’eau. On ne but pas à la santé des convives ; si l’on voulait boire, il fallait se servir soi-même. Le service en porcelaine surpasse tout ce que j’ai vu en ce genre. L’argenterie est massive et décorée d’aigles. Le dessert fut servi dans un service en or. Le repas dura environ une heure. Les questions de Napoléon étaient si nombreuses que j’avais à peine le temps de manger et de boire, tant j’étais embarrassé pour trouver mes réponses. Je vais tout au moins essayer de vous en donner une idée générale. — « Avez-vous vu le général Gourgaud ? — Oui, Général, je suis venu à Longwood tout exprès. — Comment l’avez-vous trouvé ? — Très malade. — De quoi souffre-t-il ? — De la dysenterie. — Où est le siège du mal? — Dans les intestins. — Quelle en est la cause ? — La chaleur du climat, agissant sur une constitution sujette à cette influence, mais enlevez la cause et l’effet disparaîtra. S’il avait été saigné dès le début, il est probable que la maladie aurait été moins violente. — Quel remède vous proposez-vous d’appliquer ? — Les fonctions du foie et des autres viscères sont dérangées. Pour leur rendre leur activité, il sera nécessaire de recourir à l’usage du mercure. — Mauvais remède ! — L’expérience m’a enseigné le contraire. — Hippocrate s’en servait-il ? — Je ne le crois pas. Il avait grande confiance dans les simples. — Cependant, il est considéré comme l’un des plus grands médecins ? — Néanmoins, il aurait su tirer un grand avantage des découvertes modernes. — La nature ne fait-elle pas des efforts pour chasser de notre corps la maladie ? Ne croyez-vous pas que ces douleurs ne soient rien autre chose que ces efforts ? — On m’a enseigné par principe qu’il fallait aider la nature. — Ne pourriez-vous le faire sans avoir recours à ce dangereux métal ? — L’expérience m’a convaincu que le mercure, pourvu qu’il produise la salivation, est un remède infaillible. — Alors continuez l’emploi de votre mercure. » — « Avez-vous perdu beaucoup de monde sur le Northumberland ? — Nous avons eu le malheur de perdre plusieurs hommes de l’équipage. — De quelle maladie ? — De la dysenterie et de l’inflammation du foie. — Les avez-vous examinés après la mort ? — Oui. — Quel était l’aspect des entrailles ? — Dans l’une des maladies, une très forte suppuration ; dans l’autre, la gangrène des intestins. — Gomment définissez- vous la mort ? — Une suspension des fonctions vitales des organes de la respiration et de l’action du cœur. — A quel moment l’âme se sépare-t-elle du corps? — Je ne peux répondre avec précision, car l’homme peut paraître mort alors que, par des moyens artificiels, la résurrection est produite. — Quand croyez-vous que l’âme entre dans le corps ? [...] « Quelques jours après, un vaisseau étant arrivé d’Angleterre, je descendis à Jamestown pour avoir des nouvelles du pays. Le soir, quand je revins, on me dit que Napoléon m’attendait chez le général Gourgaud. Dès que je fus entré, la première question qu’il m’adressa fut relative à l’étal de santé du général ; puis, changeant aussitôt de conversation : « Vous arrivez de la ville, me dit-il ; le vaisseau qui vient d’arriver vient-il d’Angleterre ? Dans ce cas, je suppose qu’il a apporté des lettres et des journaux ? — Certainement, je viens de voir toute une liasse du Courrier. — N’y a-t-il pas le Morning Chronicle ? — Je ne l’ai pas encore vu. J’ai lu le Times et un journal de province. — Quels sont les nouvelles de France ? — J’y ai à peine jeté un coup d’œil. — Vous vous rappelez peut-être quelque chose ; dites-le moi, je vous prie. — J’ai lu des passages qui vous concernent, mais ce que j’ai vu avait trait surtout au jugement et à la condamnation du maréchal Ney. » A ces mots, Napoléon se rapprocha de moi et, sans qu’on remarquât la moindre altération dans sa physionomie, il me dit : « Quoi, le maréchal Ney a été condamné à être fusillé ! — Oui, répondis-je ; il s’est adressé, mais vainement, aux souverains alliés. Il alléguait, pour sa défense, le douzième article de la convention signée après Waterloo. Au cours du procès, il a prétendu que vous l’aviez trompé ; que la proclamation dont on lui faisait un grief avait été composée par le major-général Bertrand et que vous lui aviez caché les desseins de l’Autriche et de l’Angleterre. » Le comte Bertrand, qui assistait à l’entretien, fit remarquer froidement que le maréchal Ney avait le droit de chercher à sauver sa vie par n’importe quel moyen. Si des légendes fabriquées dans ce but pouvaient lui servir, on ne pouvait le blâmer d’y avoir eu recours. « Mais, ajouta-t-il, pour ce qui est de la proclamation, c’est une assertion aussi fausse que ridicule. Le maréchal Ney savait écrire, il n’avait donc pas besoin de moi. » Napoléon n’ajouta aucune remarque ; il dit simplement : « Le maréchal Ney était un brave soldat. »[…] La maladie du général Gourgaud avait pris une très mauvaise tournure. Les symptômes paraissaient annoncer une issue fatale. Le général était tellement abattu qu’il refusait de prendre le seul remède qui pût le sauver et il aurait succombé victime de ses idées noires, si la voix à laquelle il n’osait pas désobéir ne lui eût adressé une sévère remontrance, dont l’effet devait être salutaire. « Quelle conduite ridicule est la vôtre, lui dit Bonaparte ! Quelles sont ces craintes sottes et puériles, auxquelles vous vous abandonnez, en refusant tout moyen de les dissiper? Combien de fois n’avez-vous pas, sur les champs de bataille, affronté la mort sans trembler? Et maintenant, au lieu de lui résister, vous vous livrez sans défense à son pouvoir ! Quelle obstination d’enfant ! Ne faites pas la bête (sic), je vous prie, et prenez de bonne grâce les remèdes qui seuls peuvent vous rendre à la santé. » Cette admonestation triompha de l’opiniâtreté du malade. Il se soumit au régime prescrit et ne tarda pas à se rétablir. Quelque temps après, Napoléon me dit : « Eh bien, vous autres, médecins, vous avez fait des miracles avec Gourgaud. Cependant, s’il y avait eu un prêtre dans l’île, il vous aurait chassé tous deux et n’en aurait fait qu’à sa tête. Mais, heureusement pour le malade, il n’y a pas ici de confesseur. »

———-

« Sainte-Hélène.

Mon cher Ami,

J’avais pensé terminer avec ma dernière lettre le petit récit que j’ai composé pour contenter votre avide curiosité. Si cette narration vous a fait plaisir, ;je serai charmé de pouvoir la continuer en l’agrémentant ;d’anecdotes inattendues, qui me semblent assez intéressantes. Il y a bien près de six  habitants. Le hasard m’a cependant conduit dans une réunion où se trouvait le comte de Las Cases. Après avoir parlé de l’arrivée du nouveau gouverneur, il m’apprit que son maître avait souvent demandé de mes nouvelles et qu’il s’était enquis des motifs de mon absence prolongée. — « Nous ne vous avons pas vu, me dit-il, depuis la résurrection du général Gourgaud. Votre absence provient-elle de quelque répugnance de votre part ou d’une défense particulière de l’amiral ? « Je lui répondis que ce n’était ni l’un ni l’autre ; mais j’ajoutai que j’avais cru devoir observer les ordres généraux et que je ne pouvais justifier la demande d’un passeport pour Longwood sans avoir quelque raison particulière. — Je désire beaucoup, me dit-il, vous consulter sur la santé de mon fils. — C’est une raison suffisante, répliquai-je ; je m’adresserai à l’amiral. Il est dans une pièce à côté et j’espère qu’il m’accordera de suite l’autorisation nécessaire. La permission accordée, Las Cases m’invita à venir déjeuner avec Napoléon le lendemain, à onze heures. Une violente averse m’en empêcha; mais j’ai saisi la première occasion de tenir ma parole. L’heure du déjeuner était passée, quand je suis arrivé à Longwood. Bonaparte, profitant du beau temps, était allé se promener de meilleure heure que de coutume. Je crois qu’il ne me vit pas quand j’approchai de la maison, car, à ce moment, il était caché derrière une haie. L’heure du déjeuner était passée; il ne m’attendait plus et, à vous dire vrai, si mon but n’avait pas été de recueillir quelque nouveauté pour votre distraction, j’aurais été en quelque sorte soulagé à l’idée que je ne serais pas exposé à subir l’un de ses longs interrogatoires.

Cependant, je rencontrai bientôt le comte de Las Cases qui, pensant que le grand homme s’était retiré pour le reste de la journée, me proposa de l’accompagner chez lui, où, me dit-il, « après avoir vu mon fils, nous nous remettrons à notre histoire; ce qui vous intéressera, comme l’ouvrage intéressera le monde entier, si nous avons le courage de le terminer. » Je ne me souviens pas de vous avoir dit, dans mes lettres précédentes, que Las-Cases, qui est secrétaire intime de Napoléon, m’avait confié que son maître avait commencé d’écrire les Mémoires de sa vie.

Il m’avait déjà raconté que les campagnes d’Egypte et d’Italie et ce qu’il nomme je crois, « mon règne des Cent-Jours » , étaient achevés, et que les périodes suivantes étaient très avancées. Je me proposais donc de passer une très agréable matinée et me réjouissais déjà du plaisir que j’aurais à parcourir les manuscrits qui me seraient confiés. Malheureusement, Napoléon me fit dire de l’aller trouver dans sa chambre. Comme je savais d’avance que ma visite ne serait pas une visite de pure cérémonie, je priai le comte de Las Cases de m’accompagner, car c’est un interprète aussi fidèle qu’intelligent. En outre, cette méthode me donne le temps de préparer mes réponses. Il y avait un peu de diplomatie de ma part dans cet arrangement, car l’étiquette est rigoureusement observée à la cour de Longwood. En entrant dans la chambre, je n’aperçus que le dos d’un sofa, et pénétrant plus avant, je vis Napoléon couché tout du long, son bras gauche pendant par dessus le meuble. La lumière était interceptée par une jalousie. Devant lui, était une table couverte de livres, parmi lesquels j’aperçus de jolis volumes bien reliés, traitant de la Révolution française. La chaleur l’avait forcé à quitter son habit et son gilet. Dès qu’il m’aperçut, il s’écria en anglais et d’un ton de bonne humeur : « Ah! Warden, comment allez-vous ? » Je m’inclinai, et il me dit : « J’ai attrapé la fièvre. » Ayant immédiatement tâté son pouls et voyant, par sa régularité autant que par la gaîté peinte sur le visage de Bonaparte, qu’il avait envie de plaisanter, je lui souhaitai d’avoir toujours la même santé. Il me frappa alors la joue du revers de la main et me pria d’avancer au milieu de la chambre, parce qu’il avait quelque chose à me communiquer. Je lui fis mes compliments sur son bon état de santé et sur les progrès qu’il paraissait avoir faits en anglais . — « C’est vrai, me dit-il, grâce au bon régime que je suis, je jouis d’une bonne santé. J’ai toujours faim, mais je suis réglé dans mes repas et quitte toujours la table avec appétit. De plus, vous savez que je ne bois jamais de vins capiteux . Pour ce qui est de la langue anglaise, j’ai beaucoup travaillé. Je puis maintenant lire vos journaux avec facilité  et je dois vous avouer que cela m’amuse beaucoup. Cependant, ils ne sont pas toujours très polis envers moi. L’un m’appelle « menteur », l’autre  » tyran », un troisième « monstre » et un quatrième « poltron », qualificatif auquel je ne m’attendais guère. Il parait néanmoins que l’auteur de l’article ne m’accuse pas d’éviter le danger sur un champ de bataille, de fuir à la vue de l’ennemi ou de n’oser affronter les coups du destin. Il ne me reproche pas non plus de manquer de présence d’esprit dans le tumulte des combats ou dans les hasards de la guerre. Non, ce n’est pas cela ; il paraît que je manque de courage — parce que je ne me suis pas brûlé la cervelle ou jeté à la mer. Le rédacteur du journal ne comprend pas que j’ai trop de courage pour me tuer . Vos journaux sont écrits sous l’influence de l’esprit de parti. Ce que l’un loue, l’autre le dénigre, et vice-versa. Ceux qui vivent à Londres peuvent juger par eux-mêmes des événements passés et des affaires en général ; mais, par la lecture de vos journaux, ceux qui demeurent loin de la capitale, et surtout les étrangers, ne peuvent jamais connaître le véritable état des affaires, ni le caractère des hommes d’Etat. » Ce jour-là, Napoléon paraissait plutôt d’humeur à émettre ses opinions qu’à faire des questions. Moi-même étais disposé à parler et je ne doutais pas de parvenir soit à l’entraîner dans une conversation intéressante, soit à le pousser à me renvoyer. Je répondis aussitôt : « Je pense que vous devez avoir plus de patience que mes compatriotes ne vous en supposent, si vous avez lu tout ce qu’on écrit sur vous. Vous n’avez pas dû vous attendre, général, à ce que les événements extraordinaires qui viennent d’avoir lieu et dans lesquels vous avez joué un si grand rôle, fussent considérés et jugés ailleurs avec plus de franchise qu’en Angleterre; car, en Angleterre, on a le droit, — puisse-t-on le posséder toujours ! — de dire et d’écrire tout ce qu’on pense. » Je continuai ainsi à tenir un langage plein de fierté, quand il m’interrompit de la sorte : « Tout cela, me dit-il, ne fait que m’amuser, mais il y a dans vos journaux des observations qui produisent sur moi des sensations très différentes… » […]

Il se plaignit tout à coup d’une douleur dans l’orteil du pied droit, et m’ayant décrit la sensation qu’il éprouvait, il voulut savoir de moi si c’était la goutte. Je lui demandai s’il avait lieu de croire que cette maladie fut héréditaire dans sa famille. — Non, répondit-il ; seul, mon oncle, le cardinal Fesch, en a beaucoup souffert. Je répliquai que, même si cette maladie était héréditaire dans une famille, de l’exercice et un bon régime, dès les premières atteintes, retardaient souvent les accès et adoucissaient le mal quand on ne pouvait pas le prévenir. Je lui fis remarquer, en outre, qu’étant donnée la vie active qu’il avait menée jusqu’alors, j’étais d’avis que, depuis quelque temps, il ne prenait pas assez d’exercice pour avoir une bonne santé. Il me répondit : « Mes promenades à cheval ne sont pas assez prolongées: il m’est si désagréable d’être accompagné d’un officier, que je préfère courir le risque de toutes sortes de maladies en les abrégeant. Je ne ressens pas, du reste, d’inconvénients de ce manque d’exercice. L’homme s’habitue aux privations. Pendant six ans, je ne suis pas resté un seul jour sans monter plusieurs heures à cheval. A une autre époque, pendant dix-huit mois consécutifs, je n’ai pas quitté la maison. » Il se plaignit de nouveau d’être surveillé par un officier : « Vous connaissez, dit-il, la topographie de Sainte-Hélène et vous devez convenir qu’une sentinelle placée sur l’une de ces montagnes peut me suivre des yeux, depuis l’instant où je quitte cette maison jusqu’à celui où j’y rentre. Si un officier ou un soldat placé sur cette hauteur ne paraît pas suffisant à votre gouverneur, pourquoi ne pas en mettre dix, vingt, ou une compagnie de dragons ? Qu’ils ne me perdent pas de vue, mais qu’on me délivre de cet officier collé à mes côtés. » Croyez, mon cher ami, que je ne regretterai pas le travail que cette lettre m’a coûté, si j’ai été fidèle dans mes souvenirs et exact dans mes récits. Je sais d’avance le plaisir qu’elle vous procurera, et cette pensée me dédommage de mes peines. Les circonstances futures pourront seules décider si vous recevrez une autre lettre de Sainte-Hélène de votre fidèle ami.

W. WARDEN. »

———-

« Sainte-Hélène.

Mon cher Ami,

Une flotte venant des Indes vient d’arriver à Sainte Hélène. Cet événement, tout en me permettant de vous faire parvenir ma lettre précédente, m’a donné l’idée d’en commencer une autre. Jamestown a été envahie par les passagers, tous curieux comme d’habitude de voir Napoléon. Parmi eux se trouvait la comtesse de London. Durant son séjour à Sainte- Hélène, elle est descendue à Plantation-House, résidence du gouverneur. Le lendemain, sir Hudson Lowe a donné un grand dîner en l’honneur de cette dame. Il adressa au général Bertrand, pour le général Bonaparte, une invitation conçue avec une politesse si parfaite qu’il avait tout bleu de croire qu’elle serait acceptée. C’était la première fois que Napoléon était invité chez le gouverneur. On fit observer que la démarche provenait plutôt du désir de satisfaire la comtesse, que de l’intention de faire une civilité particulière à la personne à qui elle était adressée. C’est ainsi que l’on comprit la chose à Longwood. Le comte Bertrand remit la carte du gouverneur à son maître, qui la lut et la lui rendit sans la moindre observation : « Sire, dit le Maréchal, quelle réponse dois-je faire de la part de Votre Majesté? » — Dites que l’Empereur n’en a pas donné. J’ai passé la plus grande partie de l’après-midi de ce jour dans la chambre de Napoléon. Comme d’ordinaire, le temps s’est passé à répondre de mon mieux aux différentes questions que l’Empereur a jugé à propos de m’adresser. Ce jour-là, elles portèrent surtout sur l’état et la force des navires qui venaient d’arriver, sur notre commerce avec les Indes, sur le nombre des Anglais qui passent aux Indes ou en reviennent. Au cours de cette conversation, j’arrivai à parler de l’espérance des étrangers de l’apercevoir quand il irait à Plantation-House dîner chez le gouverneur. Cette petite observation tomba fort mal à propos, car je remarquai aussitôt le seul symptôme d’emportement que j’aie observé dans mes différentes visites à l’ex-Empereur. Ce symptôme se manifesta dans son ton, son regard et son geste, comme dans la précipitation de sa réponse : « Comment voulez-vous que j’aille dîner avec un peloton de soldats pour m’escorter? » Quelques instants après, il reprit son sang-froid accoutumé et me dit : « Après tout, on ne devait pas s’attendre à ce que j’accepte l’invitation. La distance est considérable, l’heure fort avancée et j’ai presque abandonné l’idée de dépasser les bornes qui me sont assignées, accompagné comme je dois l’être par un officier. » La comtesse de London quitta donc l’île sans avoir vu l’ex-Empereur. Elle manifesta, paraît-il, son mécontentement à ce sujet et si je puis hasarder une opinion (veuillez vous rappeler que c’est la mienne seule), je crois que le désappointement fut mutuel. Quelques jours après, Napoléon me demanda si j’avais vu la comtesse. Je répondis affirmativement et j’ajoutai qu’elle avait honoré le Northumberland d’une visite. — On lui a montré la cabine que vous occupiez durant le voyage et la chaise où les étrangers ne manquent pas de s’asseoir un instant. — Et la comtesse, répliqua-t-il, a-t-elle fait honneur à la chaise? Ne m’étant pas trouvé à cet instant dans la cabine, je ne puis lui répondre positivement. Il paraissait se complaire dans l’idée du prix que l’on semblait mettre à s’asseoir un moment sur sa chaise. » […] Je me suis trouvé à Longwood avec M. Raffles, l’ancien gouverneur de Java. Ce personnage brûlait d’envie de voir Napoléon. Sa curiosité devenait une véritable rage et on a tout fait pour la satisfaire. On lui dit que Napoléon était indisposé, rien n’y fit ; une heure fut désignée par l’ex-Empereur pour la réception de l’ex-gouverneur. Ce dernier ne savait comment exprimer la satisfaction que lui causait la façon dont il avait été reçu. Peu de temps après que M. Raffles eût pris congé, Napoléon m’envoya dire d’aller le joindre au jardin. Quand j’arrivai, il était entouré de toute sa suite, hommes et femmes. La voiture était prête, les chevaux sellés, tout était prêt pour le départ. Mon apparition dérangea leur projet. Au lieu de monter en voiture, Napoléon tourna la tête vers moi comme s’il voulait me parler. Je saluai en ôtant mon chapeau que je remis aussitôt sur la tête, tandis que les maréchaux, comtes et généraux restaient découverts. Cela ne me troubla pas trop. Mais ma galanterie se trouva un peu gênée par la présence des dames, dont un zéphyr bien indiscret souleva brusquement les jupes […] Nous avions causé au moins pendant vingt minutes, toute la suite demeurant dans son attitude respectueuse, quand je crus devoir me retirer. Mais il fit mine de ne pas s’en apercevoir. Au bout d’un moment cependant, il me salua légèrement et conduisit Mme Bertrand à la voiture. Il monta auprès d’elle. Je restai près de la voiture, lorsque, remarquant qu’il y avait une place inoccupée, il me demanda si je voulais aller me promener avec lui. J’acceptai de suite et je déclare que chez des villageois irlandais se rendant sur une charrette à la foire, il n’aurait pas régné plus de gaîté, d’aisance et affabilité. les chevaux allaient grand train, autant que les plaisanteries de Napoléon. Il commença à parler anglais. Ayant passé son bras autour du cou de Mme Bertrand il s’écria : « This is my mistress ! », voulant dire : « c’est ma maîtresse ! », pendant que la dame essayait de se dégager et que le comte, son mari, éclatait de rire. Napoléon me demanda s’il avait fait une faute. Quand je lui appris quelle était en anglais la signification du mot « mistress », il s’écria : « Oh ! Non non, je voulais dire : mon amour, mon amie ; non, pas mon amour, mon amie, mon amie. » Mme Bertrand ayant été indisposée pendant plusieurs jours, Napoléon désirait la faire rire et rendre la conversation familière. Pour me servir d’une locution dont on a abusé : il était l’âme de la société. Les détours de la route, rendus nécessaires par la nature du terrain, peuvent avoir une longueur de cinq à six miles. […] Ce fut la dernière visite que je fis à Napoléon. Quand j’ai pris congé de lui, il s’est levé et m’a dit : « Je vous souhaite santé, bonheur et bon voyage. J’espère qu’à votre arrivée vous trouverez vos amis bien portants et joyeux de vous revoir. » M. de Las Cases, le général Bertrand et toutes les personnes de la suite de Napoléon m’avaient témoigné tant d’égards, de sympathie et d’affection que je n’ai pu les quitter sans une vive émotion. Je n’ai jamais vu de famille plus aimable et plus unie que celle du général Bertrand. Sa tendresse conjugale et paternelle n’est pas moins digne d’éloges que sa fidélité envers son maître. Je termine ici mon récit. S’il me revenait en mémoire quelque autre particularité, je les mentionnerais dans un post-scriptum. Quant à la description que vous tiendriez à avoir de Sainte-Hélène, nous en reparlerons plus tard, au coin d’un bon feu, comme on sait les faire en Angleterre, et surtout chez vous.

En attendant et à jamais, je suis, etc., etc.

W. WARDEN. »

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.96-154).

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( 16 octobre, 2015 )

16 octobre 1815 !

Sainte LN

En fin de journée, l’Empereur débarque à Sainte-Hélène…

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( 14 octobre, 2015 )

« Terre ! »

Sainte Hélène.

Il y a 200 ans , le « Northumberland », navire transportant l’Empereur, arrivait au large de l’île de Sainte-Hélène.  Écoutons Louis Marchand, premier valet de chambre de Napoléon: 

«  Le 14 octobre, nous étions appelés à voir cette île ; dans l’après-midi on cria : « Terre ! » et tout aussitôt les regards se portèrent dans la direction donnée, cherchant le Pic de Diane que l’on nous disait être le point le plus élevé de Sainte-Hélène. Nous l’aperçûmes par un ciel clair, à quinze lieues [environ 60 km] de distance, mais ce n’était qu’à l’aide lunettes que l’on pouvait distinguer la petite masse qui se laissait voir à l’horizon. A 9 heures du soir, le « Northumberland » mit en panne pour la nuit ; une corvette détachée du convoi par les ordres de l’amiral d’approcha de la terre pour annoncer notre arrivée.

 (Louis MARCHAND  « Mémoires… », Tallandier, 1985, tome II,  p.26)

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( 21 septembre, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W. Warden, chirurgien du « Northumberland »(V).

Sainte-Hélène 2

Le 15 octobre 1815, le Northumberland mouille devant l’île de Sainte-Hélène. L’Empereur y débarque le 16, en fin de journée.

« Sainte-Hélène.

Mon cher Ami,

Il est plus facile de concevoir que de décrire la sensation excitée par l’arrivée de Napoléon sur l’intéressante petite colonie de Sainte-Hélène. La curiosité, l’étonnement, l’intérêt s’unissaient pour arracher les habitants à leur tranquillité habituelle. Napoléon resta dans sa chambre une heure au moins après que le vaisseau eût jeté l’ancre dans la baie. Quand il n’y eut plus personne sur le pont, il parut et monta sur la poupe, d’où il pouvait examiner à son aise la rangée de canons qui luisaient au soleil sur les coteaux enserrant la vallée au centre de laquelle est la ville de Jamestown, seule ville de l’île. Pendant tout ce temps, j’examinai son visage avec la plus grande attention : ses traits ne trahissaient aucune émotion particulière. Il regardait ce spectacle comme tout autre homme aurait regardé un lieu qu’il eût vu pour la première fois. A celte occasion, je vous dirai que depuis le départ du Northumberland jusqu’à son arrivée à Sainte-Hélène, je n’ai jamais observé le moindre changement dans la physionomie calme et les manières polies de notre distingué passager. Je n’ai jamais ouï dire à bord que quelqu’un ait remarqué chez lui la moindre trace de mécontentement ou de mauvaise humeur. Les dames ont paru péniblement impressionnées à la première vue de leur cage. Toutefois, leur attitude en cette occasion a prouvé un empire sur elles-mêmes auquel on ne s’attendait guère. Le premier soin de l’Amiral fut de prendre les arrangements nécessaires pour loger convenablement Napoléon et sa suite. On disposa à cet effet la maison du lieutenant-gouverneur, en attendant qu’on eût choisi une résidence convenable pour le captif. Les Français ne mirent pied à terre que le 17 , au crépuscule. Les habitants de la ville, las d’attendre le débarquement de Bonaparte, étaient rentrés chez eux, et notre prisonnier, selon le désir qu’il en avait exprimé, entra sans avoir été aperçu dans la maison où il devait passer sa première nuit de Sainte- Hélène. Le lendemain matin, de bonne heure, le général (Bonaparte) monta à cheval, accompagné de sir Georges Cockburn. Ils gravirent la montagne jusqu’à Longwood, qui devait être désormais la demeure monotone, sur un rocher perdu en mer, d’un homme qui avait possédé des palais somptueux dans tant de grandes villes d’Europe. A peu près à un mille de la ville et à mi-côte, est située la maison de campagne de M. Balcombe, respectable négociant de l’île. Elle est appelée « Les Ronces » [Plus communément appelée « Les Briars »] et située sur un terrain si uni que, sur cette montagne escarpée, on pourrait le croire aplani par la main de l’homme. Elle occupe environ deux arpents de terre et est traversée par un ruisseau, dont la fraîcheur produit une fort belle végétation. Ce terrain, couvert de forts beaux arbres fruitiers, forme le plus agréable contraste avec le reste du paysage. Il parait suspendu entre les rochers qui s’élèvent au-dessus et les abîmes qui sont à ses pieds. Napoléon fut invité à s’arrêter aux « Ronces » à sa descente de Longwood, et l’accueil de l’aimable propriétaire de la maison fut tel qu’il refusa de retourner à Jamestown. Il put se dérober de la sorte à la curiosité publique. Sur une éminence, à environ cinquante verges de la maison, est situé un bâtiment gothique, ayant une chambre dans le bas et deux dans le haut. C’est celte maisonnette que Napoléon choisit pour sa résidence, jusqu’à ce que Longwood fut achevé. Il n’y avait pas grand choix à faire vu la distribution du logement. Il occupa donc le rez-de-chaussée tandis que Las  Cases, son fils qui est page de l’Impératrice, et leur valet de chambre, se logeaient au premier étage. Quelques jours après qu’il se fût fixé aux « Ronces », j’allai lui rendre visite. Je le trouvai couché sur un sofa , et paraissant incommodé par la chaleur. Il me dit qu’il avait été se promener au jardin, mais que l’ardeur du soleil l’avait forcé de rentrer. Il semblait être de bonne humeur et me demanda avec la plus grande politesse des nouvelles des officiers du Northumberland. Après quelques questions concernant les restrictions imposées à ceux qui venaient le visiter : « Je sais, me dit-il, qu’il y a dans l’île des forces considérables et peut-être plus qu’elle n’est capable d’en nourrir. Quel intérêt a donc votre gouvernement d’envoyer ici le 53me régiment ? Voilà comment, vous autres Anglais, vous jetez l’argent par les fenêtres. » Je lui répondis sans hésiter : « Mon Dieu, général, vous avouerez bien que lorsqu’une mesure est prise, la meilleure politique est d’employer tous les moyens qui peuvent en assurer le succès. » Vous pouvez croire que ma réponse n’était pas pour lui plaire, mais la façon dont il l’a accueillie m’a convaincu qu’il était plus content de ma franchise que d’un compliment, métier dans lequel, vous le savez, je ne brille pas par mon adresse. Je pris alors congé de lui et redescendis pour diner à Jamestown , en compagnie du comte Bertrand.  Ce n’est qu’au mois de novembre que je revins aux « Ronces », où M. Balcombe m’avait invité à dîner. Etant arrivé quelque temps avant que l’on se mît à table, j’ai voulu m’amuser à examiner les cultures des jardins. Je pris un chemin au hasard. A l’endroit où ce sentier se termine, commence une allée étroite formée de poiriers sauvages. A l’angle des deux chemins, je rencontrai Napoléon descendant les rochers avec ses grosses bottes de soldat. Il m’aborda avec un air mélangé de joie et de surprise et, de la manière la plus aimable, il me reprocha ma longue absence. Un gros billot de bois mal équarri, posé sur deux pierres, nous servit de siège. Après en avoir enlevé la poussière avec sa main, il m’invita à m’asseoir près de lui. Las Cases vint bientôt nous rejoindre, car en grimpant ces sentiers rocailleux, son maître, bien que mauvais piéton, allait cependant plus vite que lui. De tous côtés, autour de l’endroit où nous étions assis, des rochers s’élevaient à plus de mille pieds au-dessus de nos têtes et sous nos pieds se creusait un abîme de la même profondeur. Là nature semble s’être amusée à faire de cet étroit espace une sorte d’habitation aérienne. Pendant que je regardais d’un oeil d’étonnement les beautés sauvages de ce site extraordinaire, Napoléon me demanda, en souriant, ce que j’en pensais : « Croyez-vous, me dit-il, que vos compatriotes aient agi avec beaucoup de douceur à mon égard ? » Je n’avais qu’une réponse à faire, c’était le silence. Il se mit alors à parler de l’aspect et de la nature de l’île et fit observer que tous les livres qu’il avait lus à ce sujet, pendant le voyage, en donnaient un tableau beaucoup trop flatteur, à moins qu’il n’y eût des sites plus agréables que ceux qu’il avait eu occasion de voir en allant à Longwood, qui était le point le plus reculé des limites qu’on lui avait assignées. Sa conversation fut, dans cette circonstance, familière, aimable, facile, comme en toutes les occasions où il me fut donné de lui parler. Elle ne portait pas la moindre empreinte de sa grandeur passée et quand le sujet s’y prêtait, il ne manquait jamais de donner à ses remarques un air d’enjouement. Quand je lui parlai de l’activité que l’amiral mettait à diriger les réparations faites à la maison de Longwood, en ajoutant qu’elle serait probablement prête dans le délai d’un mois : « Votre amiral sait peut-être, répliqua-t-il, quand un vaisseau peut être achevé ; mais, comme architecte, je crois bien que ses calculs sont faux. » J’ai alors soutenu que, sur terre ou sur mer, Sir Georges Cockburn était capable d’assurer la réussite de tout ce qu’il entreprenait. J’ajoutai que les officiers surveillaient les matelots à Longwood et commandaient les transports de matériaux. Il s’informa de ces messieurs, essayant de se rappeler leurs noms. Il exprima le désir de les voir à leur passage ; « si, ajouta-t-il, ils veulent bien venir me voir, comme vous, en pleine campagne, car ma présente habitation, qui me sert de salle à manger et de chambre à coucher, n’est pas propre à recevoir une nombreuse société. » Les « Ronces » ont acquis et conserveront toujours une certaine célébrité, rien que pour avoir été la demeure momentanée de Napoléon ; de même que beaucoup de lieux obscurs, n’ayant jamais tenu la moindre place sur la carte, sont, grâce à des événements fortuits, devenus des points importants dans la géographie historique. Napoléon est souvent l’hôte de M. Balcombe. Il n’est jamais incommode ni importun. Il se conduit toujours en homme bien élevé, et sa vivacité vient ajouter à l’agrément général du cercle domestique. J’ai vu, dans les journaux anglais, qu’il jouait aux cartes pour des dragées, qu’il était emporté comme un enfant, qu’il faisait toutes sortes de singeries. Je déclare qu’il n’y a rien de vrai dans tous ces racontars. Je n’ai pas encore entendu dire que Napoléon se soit plaint, si ce n’est dans la circonstance suivante : depuis qu’il est aux « Ronces », un officier, ayant rang de capitaine, y demeure et est responsable de tout ce qui se passe. Napoléon s’est plaint de cette surveillance auprès de l’amiral, qui n’a pas jugé à propos d’y satisfaire en apportant un relâchement quelconque à ses instructions. Napoléon s’était plaint également de l’importunité des visiteurs durant son séjour aux « Ronces » ; ce qui a donné à l’amiral une occasion favorable d’exécuter les ordres transmis d’Angleterre, avec une délicatesse qui, pour quiconque le connaît, est une preuve de la satisfaction qu’il aurait éprouvée à plaire en tout à l’Empereur. Il a donné de suite des ordres pour que personne ne fût admis à Longwood sans une autorisation de l’amiral ou du gouverneur. Quand Napoléon est allé habiter Longwood, on lui a assigné des limites pour ses excursions. Cette enceinte est gardée par un cordon de sentinelles. Tant qu’il reste dans le cercle assigné, il n’est rien ajouté aux dispositions ordinaires de surveillance; mais veut-il aller plus loin, un officier est chargé de l’accompagner. Cette dernière circonstance, particulièrement pénible, le retient habituellement dans ses limites . L’indisposition du général Gourgaud m’a procuré l’occasion de passer beaucoup de temps à Longwood. Au commencement, la maladie avait fort mauvaise tournure et mon ami, M. O’Meara, que je vous ai déjà présenté comme chirurgien de l’Empereur, désirait que nous puissions conférer ensemble durant le traitement. Lors de ma première visite, j’ai remarqué plusieurs choses que je crois dignes de votre attention. A peu près vers six heures du soir, je suis arrivé à Hutsgate, petite maison sise sur la route de Longwood, à un mile de l’habitation principale. C’est là qu’habite le comte Bertrand. La maison se compose de deux petites chambres en bas et deux en haut. La santé règne dans cette chaumière, les enfants sont charmants, les soucis ne semblent pas pénétrer souvent dans cette demeure. Je pourrais remplir un volume de tout ce que je sais sur cette famille. Durant la traversée, j’employai la plus grande partie de mes loisirs à lire de l’anglais avec le général Bertrand qui, en retour, me racontait ses campagnes. Il me disait souvent : « Quel mauvais maître vous faites ! Vous écoutez tout ce que je vous raconte et, en retour, vous ne me dites rien. » Quand Napoléon avait besoin de moi, il envoyait demander « l’ami de Bertrand ». Quand j’arrivai à Hutsgate, Madame Bertrand me pria de descendre de cheval et de l’accompagner en voiture à Longwood, son mari étant parti avant elle. La nuit commençait à tomber et quand nous arrivâmes près de la maison, nous aperçûmes son « empereur », comme elle disait toujours, en conversation, près de la route, avec Bertrand. « Montrez-vous à la portière quand nous passerons, me dit-elle, ils me croiront en bonne fortune et cela leur rappellera les plaisirs de Paris. » Nous dépassâmes l’Empereur et Bertrand, en marchant d’un bon pas. J’obéis à mes instructions et, ayant donné la main à la comtesse, pour l’aider à sortir de la voiture, elle me quitta de suite pour aller annoncer à son mari quel était l’étranger. Quelques minutes après, je recevais de Napoléon lui-même une invitation à dîner. Comme vous pouvez bien le penser, j’ai accepté de suite et j’en ai été d’autant plus touché que, depuis quelque temps, il ne reçoit plus que les gens de sa suite. Je ne pouvais me présenter qu’en négligé et c’est ainsi que j’ai fait mon entrée. Le général de Montholon, en grand uniforme, m’a reçu dans l’antichambre et m’a introduit dans une pièce voisine, où Bonaparte jouait aux échecs avec le comte Bertrand. Il m’a accueilli avec les compliments ordinaires de civilité et, quand j’eus pris place derrière sa chaise, il continua de jouer. Les gens qui se trouvaient dans la chambre parlaient fort peu entre eux. On n’entendait qu’une sorte de murmure respectueux, interrompu de temps en temps par la « basse » de mes réponses aux questions qui m’étaient adressées. Peu de temps avant qu’on vint annoncer que la table était servie, le général de Montholon vint me dire à l’oreille que ma place était entre l’Empereur et le Grand-Maréchal. Que pensez-vous de ces honneurs ? Que ne puissiez-vous simplement voir votre ami, humble et modeste, dans une situation aussi élevée ! Je ne puis dire que je ressemblai à Sancho Panza, tous les mets étant à ma disposition, mais un morceau de bœuf rôti ou un gigot de mouton à la sauce aux câpres auraient été plus à mon goût que toutes les fricassées et ragoûts de la cuisine française. Napoléon était à ma droite et le grand-maréchal à ma gauche. Il y avait une place vacante, qui avait l’air d’être réservée pour Marie-Louise. A côté de chaque assiette étaient placées une bouteille de Bordeaux et une carafe d’eau. On ne but pas à la santé des convives ; si l’on voulait boire, il fallait se servir soi-même. Le service en porcelaine surpasse tout ce que j’ai vu en ce genre. L’argenterie est massive et décorée d’aigles. Le dessert fut servi dans un service en or. Le repas dura environ une heure. Les questions de Napoléon étaient si nombreuses que j’avais à peine le temps de manger et de boire, tant j’étais embarrassé pour trouver mes réponses. Je vais tout au moins essayer de vous en donner une idée générale. — « Avez-vous vu le général Gourgaud ? — Oui, Général, je suis venu à Longwood tout exprès. — Comment l’avez-vous trouvé ? — Très malade. — De quoi souffre-t-il ? — De la dysenterie. — Où est le siège du mal? — Dans les intestins. — Quelle en est la cause ? — La chaleur du climat, agissant sur une constitution sujette à cette influence, mais enlevez la cause et l’effet disparaîtra. S’il avait été saigné dès le début, il est probable que la maladie aurait été moins violente. — Quel remède vous proposez-vous d’appliquer ? — Les fonctions du foie et des autres viscères sont dérangées. Pour leur rendre leur activité, il sera nécessaire de recourir à l’usage du mercure. — Mauvais remède ! — L’expérience m’a enseigné le contraire. — Hippocrate s’en servait-il ? — Je ne le crois pas. Il avait grande confiance dans les simples. — Cependant, il est considéré comme l’un des plus grands médecins ? — Néanmoins, il aurait su tirer un grand avantage des découvertes modernes. — La nature ne fait-elle pas des efforts pour chasser de notre corps la maladie ? Ne croyez-vous pas que ces douleurs ne soient rien autre chose que ces efforts ? — On m’a enseigné par principe qu’il fallait aider la nature. — Ne pourriez-vous le faire sans avoir recours à ce dangereux métal ? — L’expérience m’a convaincu que le mercure, pourvu qu’il produise la salivation, est un remède infaillible. — Alors continuez l’emploi de votre mercure. » — « Avez-vous perdu beaucoup de monde sur le Northumberland ? — Nous avons eu le malheur de perdre plusieurs hommes de l’équipage. — De quelle maladie ? — De la dysenterie et de l’inflammation du foie. — Les avez-vous examinés après la mort ? — Oui. — Quel était l’aspect des entrailles ? — Dans l’une des maladies, une très forte suppuration ; dans l’autre, la gangrène des intestins. — Gomment définissez- vous la mort ? — Une suspension des fonctions vitales des organes de la respiration et de l’action du cœur. — A quel moment l’âme se sépare-t-elle du corps? — Je ne peux répondre avec précision, car l’homme peut paraître mort alors que, par des moyens artificiels, la résurrection est produite. — Quand croyez-vous que l’âme entre dans le corps? — Je n’ai pas assez de connaissances métaphysiques pour vous donner une réponse satisfaisante. La faculté de penser semble être comme l’aurore de l’âme. Quand elle a acquis une certaine puissance dé raisonnement, l’âme est parfaite et c’est alors que l’homme devient responsable de ses actions. » Là-dessus, la conversation tomba, à ma grand satisfaction, car elle prenait une tournure trop profonde pour ma philosophie. Vous penserez peut-être que cette partie de la conversation aurait fait perdre l’appétit à tout autre convive qu’un médecin. Je crois néanmoins que ce sera un excellent ragoût pour votre curiosité. Napoléon se leva et les convives l’accompagnèrent dans la salle de jeu, où le whist commença. Il paraît bien connaître ce jeu, mais il le joue avec beaucoup d’indifférence et de bonne humeur, comme s’il était enchanté de perdre son argent. Ce soir-là, il resta une demi-heure de plus qu’à l’ordinaire et, suivant son habitude, fit force questions. A la fin, il prit congé de nous et Las Cases me dit, du ton aimable qui lui est ordinaire : « Eh ! bien, ce jour-ci a été un jour de questions. Je crains que vous ne regardiez comme une punition de venir dîner avec nous, car vous avez subi un véritable interrogatoire. Mais vous pouvez être sûr qu’il est satisfait de vos réponses, car autrement il ne vous aurait pas fait tant de questions. »

A suivre…

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.72-92).

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( 20 septembre, 2015 )

Quelle année 1815 !

napdicte

En mars, l’Empereur revient comme un éclair, de son exil de l’île d’Elbe.  Les nuages de tardent pas à poindre à l’horizon et en juin, il part pour la campagne de Belgique. Puis tout s’effondre avec la bataille de Waterloo et Napoléon doit abdiquer pour la seconde fois !

En septembre 1815, il est à bord du « Northumberland » faisant route vers l’île de Sainte-Hélène. Avec sa captivité, sur ce « rocher » au milieu de l’Atlantique, c’est le dernier acte de sa prodigieuse existence qui va commencer.

Il durera à peine cinq années mais deux siècles après, en France et ailleurs, faisant fi des frontières entre les états, des différences de langues ou de religions, dans le monde entier on parle toujours du grand NAPOLÉON !

C.B.

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( 18 septembre, 2015 )

A propos des Cent-Jours…

Napoléon

A Sainte-Hélène, Napoléon dira, à propos des Cent-Jours :
 » Il est sûr que dans ces circonstances je n’avais plus en moi le sentiment du succès définitif. Ce n’était plus ma confiance première : soit que l’âge, qui d’ordinaire favorise la fortune, commençât à m’échapper, soit qu’à mes propres yeux, dans ma propre imagination, le merveilleux de ma carrière se trouvât entamé, toujours est-il certain que je sentais en moi qu’il me manquait quelque chose…  Ce n’était plus cette fortune attachée à mes pas qui se plaisait à me combler, c’était le destin sévère auquel j’arrachais encore, comme par force, quelques faveurs, mais dont il se vengeait tout aussitôt… J’ai traversé la France, j’ai été porté jusqu’à la capitale par l’élan des citoyens et au milieu des acclamations universelles. Mais à peine étais-je dans Paris que, comme par une espèce de magie et sans aucun motif légitime, on a subitement reculé, on est devenu froid autour de moi. « 

(Comte de Las Cases, « Mémorial de Sainte-Hélène »).

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( 11 septembre, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W. Warden, chirurgien du « Northumberland ».(IV).

Napoléon le Grand2

Le 23 septembre 1815, le navire franchit l’Equateur, ce qui donne lieu traditionnellement dans la marine à des réjouissances.

 « La cérémonie du passage de la ligne, jour de jubilé pour les voyageurs de toutes les nations maritimes, est trop connu pour que je croie superflu de vous en donner une description minutieuse. Cependant elle eut cette fois plus de solennité que de coutume. Ces saturnales maritimes ont trouvé chez les membres de notre société française des fidèles soumis, qui n’ont pas donné le moindre sujet de plainte au Neptune et à l’Amphitrite du jour. Pourtant c’était une nouveauté pour les Français. Dans un bateau rempli d’eau, ayant pour trône un cuvier, pour sceptre la brosse d’un peintre, les deux dieux étaient assis. Autour deux se tenaient leurs Tritons, cinquante ou soixante gaillards parmi les plus vigoureux de l’équipage, nus jusqu’à la ceinture et bariolés de diverses couleurs. Chacun d’eux portait un seau d’eau pour baigner plus ou moins les sujets du Dieu de la mer. Vous vous imaginerez jusqu’où vont les privilèges de ce passe-temps, quand je vous aurai dit que » le commandant du navire, le capitaine Ross, reçut avec la plus parfaite gaîté un seau d’eau à la figure. Bertrand, Montholon, Gourgaud et Las Cases, avec tous leurs domestiques, se présentèrent aussi devant Neptune, divinité temporaire, mais puissante, et se firent arroser de fort bonne grâce. Les deux premiers conduisaient leurs enfants qui, de leurs petites mains, offrirent au Dieu qui règne sur les mers chacun un double napoléon. Un mousse chanta « La chère petite île », dont quelques couplets ne sont pas très flatteurs pour les ennemis de la Grande-Bretagne, mais les Français prirent galamment la chose. Les dames, placées sur une estrade, assistèrent à la cérémonie, qui parut les étonner et les divertir fort. Neptune fut trompé dans son attente, car Napoléon ne parut pas ; mais il reconnut la souveraineté du Dieu, en lui envoyant une riche offrande. Bref, la meilleure humeur ne cessa de régner jusqu’à la fin de la cérémonie.[…] Napoléon a une figure commune, large, pleine et respirant la santé. Dans la conversation, ses traits ne bougent pas, sauf les muscles de la bouche. Le front est tout à fait uni, alors que celui d’un Français du même âge est généralement ridé, à cause de l’effort habituel des muscles, effort que nous appelons grimace. Bien que Napoléon mette souvent beaucoup de feu dans la conversation, l’on ne peut découvrir chez lui la moindre contraction de la face. S’il désire faire une question, il l’accompagne d’un geste de la main ; c’est le seul qu’il fasse et si je parlais d’un « petit maître », je croirais qu’il apporte de la coquetterie à montrer cette main, qui est fort bien faite. Il sourit parfois, mais ne rit jamais ; même si la plus grande gaîté règne parmi nous, elle ne le gagne pas. Les intéressants enfants qui sont à bord et qui amusent ici tout le monde, n’attirent pas son attention. Il y a un grand et bon chien de Terre-Neuve qui est l’ordinaire et rude compagnon de leurs jeux. Dans notre situation très monotone, les amusements de ces petites créatures sont suivis avec un vif intérêt par ceux qui sont autour d’elles. Mais devant moi, ils n’ont jamais arraché un sourire à leur spectateur impérial. Une fois, tandis que Bertrand parlait avec son maître, la petite-fille du comte vint les interrompre, pour leur raconter une histoire et toutes les réprimandes de son père ne purent lui imposer silence. Cette fois-là seulement Napoléon la prit par la main, l’écouta attentivement et l’embrassa. Mais c’est probablement pour se débarrasser de l’enfant ou pour ne pas déplaire au père, qu’il fit à l’enfant cette caresse extraordinaire. Vous direz peut-être, quand vous en aurez lu davantage, que nous avons besoin à bord de distractions, ce que je sais aussi bien que vous, et que des bagatelles nous amusent. Mais, puisque vous êtes père de famille, je vous dirai quelque chose qui, je crois, vous fera plaisir.

Plusieurs tentatives ont été faites auprès des petits Bertrand, et le langage de la séduction a été employé pour les engager à crier : « Vive le Roi, ou Vive Louis Dix-Huit ! » Mais les deux aînés sont fidèles et sincères et n’ont jamais manqué de répondre par le cri de « Vive l’Empereur ! » Le plus jeune des trois s’est cependant laissé gagner par des bonbons et a crié « Vive Louis Dix-huit ! » ne voulant pas, en fin politique, crier « Vive le Roi ! » Cette coupable félonie n’a pas manqué de lui attirer les reproches de ses incorruptibles frère et soeur. On dit que ce charmant enfant ressemble au jeune Napoléon. Il a reçu parmi nous le surnom de « John Bull », qu’il porte fièrement. Quand on lui demande comment il s’appelle, il répond avec un air de satisfaction et d’orgueil : « Jean Boule. » Vous me connaissez depuis longtemps et vous avez connu tous mes projets. Mais qui peut prévoir ce qu’il adviendra un jour? Pouviez-vous supposer que je serais jamais devenu professeur d’anglais, avec, comme élève, l’ex-Grand Maréchal du Palais des Tuileries ? J’ai lieu toutefois de me louer de mon élève pour son caractère aimable, sa franchise de soldat et son esprit cultivé. Il parle bien l’anglais, mais avec un accent français très marqué, ce dont il veut se corriger en lisant avec moi.  Telle a été ma tâche pendant une heure ou deux, chaque jour de la dernière quinzaine. Nous avons lu ensemble le Vicaire de Wakefield, avec beaucoup de succès ; Roderic Random, histoire interminable des exploits d’un matelot, nous occupe maintenant. Les termes de marine, la langue des matelots sont choses très embarrassantes, car mon studieux élève ne laisse pas passer un mol sans demander des explications. Le Voyage du docteur Syntax nous reste encore à lire; nous en aurons, je crois, jusqu’à Sainte-Hélène. […]J’ai remarqué que notre grand homme joue aux cartes avec négligence, et qu’il perd son argent de fort bonne grâce. Il oublie même souvent de compter ses points, et je suis sûr que c’est autant à son préjudice qu’à son avantage. Il ne porte peut-être pas la même indifférence aux échecs, jeu savant, indépendant du hasard et qui ressemble beaucoup aux manœuvres militaires. Cependant, quelle que soit sa force, je soupçonne que Montholon, quand il joue avec lui, a grand soin de perdre. J’ai lu, je ne me souviens plus dans quel livre, qu’un grand capitaine, ayant perdu aux échecs contre l’un de ses aides de camp, fut si irrité qu’il tua son adversaire d’un coup de pistolet. L’aide de camp français a peut-être entendu parler de cette histoire. Ayant passé la ligne, les vents du sud-ouest nous obligèrent à faire un grand détour au delà du golfe de Guinée, avant de pouvoir nous diriger vers notre destination. Le dernier rayon de soleil du 14 octobre 1815 illumina, avant de disparaître, les sommets du rocher de Sainte-Hélène. Bientôt parut le mémorable matin du jour qui devait être le premier de l’exil de Napoléon. Cette nouvelle partie de son histoire fera l’objet de ma prochaine lettre.

Adieu, etc., etc.

W. W.

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( 31 août, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (7 et fin).

Espagne 2

Nous nous remettons en route, à une demi-lieue du village de Vittatobas ; je fais halte et sortir dix hommes pour aller reconnaître le village, sous les ordres du capitaine adjudant major Riguerer ; j’apperçois (sic) un instant après sur la grande route qui était à un quart de lieue sur ma droite un piquet d’hommes à cheval qui sortaient à toute course du village ; je fais partir sur le champ douze hommes au galop pour soutenir l’adjudant major dans la crainte que l’ennemi n’occupât ce poste et je mets au trot le reste de la troupe ; le village ne s’apperçoit (sic) par le  chemin que nous tenions que lorsqu’on en est à une portée de fusil ; en le découvrant je vis sortir l’adjudant major au grand galop avec un de mes sapeurs qui avait cinq chevaux en main ; aussitôt qu’ils me voyent (sic), ils lâchent tous ces chevaux et rentrent dans le village ; ne sachant que penser de cette manoeuvre, je partis au galop avec 50 chevaux et laissai le reste pour garder l’argent et les otages et j’entrai moi-même dans le village où je trouvai la place jonchée de morts et de mourants et pas un Français, ni un paysan ; étonné d’un pareil carnage, j’allais moi-même, ne voyant plus d’ennemis à combattre, sortir du village pour le faire cerner et réunir ma troupe dans la crainte de quelqu’embuscade, lorsque je vis arriver le capitaine Rigueur que je croyais pris ou tué dans cette échauffourée, avec sept hommes, le sabre à la main ; il me raconta alors, qu’aussitôt après m’avoir quitté, il avait trouvé un troupeau qu’il y avait laissé trois hommes des dix qui étaient partis avec lui, et que près d’arriver au village, il avait surpris une vedette ennemie, qu’il l’avait tuée et que d’après cela, jugeant le poste occupé, il avait dit à ses sept hommes qu’il fallait faire voir à leur nouveau colonel à quels hommes, il commandait qu’ils allaient se porter au grand galop sur la place, qu’ils y trouveraient l’ennemi et le surprendraient, qu’ils étaient trop peu pour s’occuper à faire des prisonniers et qu’il fallait tout tuer. Tout cela fut exécuté en un instant. Cet officier me dit ensuite qu’il était certain d’avoir tué plus d’hommes que ceux qui étaient étendus là et que pour son compte, il avait tué ou blessé mortellement le chef dont en effet on trouva le chapeau et le sabre et qu’il l’avait laissé pour mort sur les marches de la maison de ville. Il me dit qu’il avait trouvé environ 50 cavaliers sur la place et que sans leur donner le tems (sic) de monter à cheval, ils en avaient tué tant qu’ils avaient pu, mais que n’étant que huit, ils n’avaient pû empêcher que quelques-uns ne se sauvassent; je fis soigneusement cerner le village et visiter les maisons, qui avoisinaient la place, on y trouva 20 chevaux et quelques hommes blessés mortellement. 

 
J’envoyai chercher l’alcalde et lui ordonnai de faire sur le champ publier un ban pour prévenir les habitans (sic), que lui Alcalde, allait être pendu au balcon de la municipalité si on trouvait des brigands dans les recherches qui allaient être faites dans les maisons et que le chef de famille où un seul serait trouvé sans être dénoncé serait également pendu. Je ne donnai qu’un quart d’heure à l’alcalde pour faire trouver le chef de la bande qui ne pouvait être loin puisque l’on suivait ses traces par le sang qu’il avait perdu, jusqu’à la maison même de l’alcalde; le quart d’heure passé et rien n’arrivant, on lui mit la corde au col et on le hissait déjà lorsque sa famille vient annoncer qu’on allait amener Cherimbolo, chef de ces brigands ; en effet on l’apporta aussitôt sur la place, il avait deux coups de sabres terribles sur la figure, et un coup de lance donné par un de mes sapeurs et qui le traversait de part en part, je le fis porter dans une maison où on en avait déjà réuni six autres aussi blessés que lui, on décrocha l’alcalde qui me supplia de lui donner 10 grenadiers pour faire la recherche lui-même. Ce même Cherimbolo que je menaçai de faire fusiller sur le champ si on trouvait d’autre officier que lui, m’indiqua une maison où se trouvait un autre chef nommé Don Juan Martinez, brigand fort réputé dans le pays et qui était entré dans le village avec dix hommes un moment avant l’action. J’envoyai sur-le-champ un officier avec 20 hommes et l’ordre de faire pendre tous les habitans (sic) de cette maison en commençant par le chef de la famille ; si dans cinq minuttes (sic) ce chef n’était découvert ; ils nièrent d’abord que personne fut caché chez eux et surtout la maîtresse de la maison qui paraissait n’ajouter aucune foi aux menaces qu’on lui fesait (sic), mais quand elle se vit enlever de terre, elle fit signe qu’elle voulait parler, il était tems (sic) ; elle indiquait du doigt un espèce de Belveder (sic) où était caché ce Martinez déjà déguisé en paysan et qui de sa cachette observait tout ce que nous faisions sur la place. On lui fit reprendre ses habits qui était (sic) ceux d’un commissaire des guerres qu’il avait pris deux jours avant et sur lequel il s’était avisé de placer des épaulettes d’officier général français. On me l’amena et il se jetta (sic) à mes genoux en me suppliant de ne le faire pas fusiller parce que, disait-il, il n’avait jamais tué de Français que les armes à la main ; je fus fâché qu’on ne l’ait pas tué, en le prenant, mais je ne crus pas devoir faire massacrer un homme désarmé. Quelques recherches que nous ayons pu faire après cela, nous n’avons pu en découvrir que 17 en tout tués ou blessés, excepté ce seul Martinez qui se trouvant dans la maison où on le découvrit au moment de l’action échappa au carnage. Nous n’avons pas eu un seul homme blessé. Ce village outre toutes ses contributions paya 60.000 réaux (16.000 francs) pour n’avoir pas annoncé à Ocafia la présence des brigands. 
Je rentre le 24 mars à Ocaña où j’apprends que malgré nos recherches cinq ou six brigands blessés étaient partis le jour même que nous de Villatobas. Les chevaux pris à ces brigands ont servi à remonter 20 hommes à pied de mon régiment.

Le 30 l’armée fait un mouvement pour se concentrer en arrière du Tage ; la division part d’Ocaña et fait halte à Aranjuès où elle passe ce fleuve. Cette résidence royale qui, autrefois, était un séjour enchanteur est presqu’entièrement dévastée, on a abbatu (sic) à cause des nombreux bivacqs (sic) et pour le service de l’artillerie une partie des plus beaux arbres ; les jolies habitations des personnes attachées à la Cour sont la plupart démolies, le peuple fait chaque jour de nombreux dégâts pour avoir les fers et les plombs; le château seul a été respecté jusqu’à ce moment ; il n’a rien de bien extraordinaire, mais cependant avec toutes ses dépendances, ce séjour devait autrefois être digne de sa destination. Nous séjournons le 31 à Colmenar de Dreja et nous nous établissons le 1er avril à une lieue en arrière du village de Chinchon, qui autrefois présentait de grandes ressources mais qui a été sacagé (sic) en 1811 pour avoir fait feu sur un régiment français qui y passait ; il y a eu plus de 200 habitans (sic) massacrés par les soldats. Cependant le pays est si productif que nous y avons trouvé beaucoup de ressources encore et de bons logemens (sic). Nous y restons jusqu’au 5 que nous en partons pour aller coucher à Madrid ; nous avons soin d’emporter des vivres en tous genres pour 5 jours attendu qu’on ne peut rien obtenir des magazins (sic) de Madrid. Nous faisons halte au hameau de Peralecco pour y prendre de la paille et nous arrivons à 3 heures à Madrid. Nous nous formons en bataille sur le Prado. Les officiers de la brigade vont rendre visite à M. le général comte Gazan, commandant en chef l’armée du Midi en l’absence du maréchal. Il y aurait de l’inconséquence à juger de Madrid sur ce que j’ai pu en voir pendant deux ou trois jours que j’y ai été. Tout ce que je puis dire, c’est que la ville est parfaitement bien bâtie, que les promenades sont très belles et les fontaines qui les décorent du meilleur goût et plus belles sans contredit (sic) que ce que l’on voit à Paris dans ce genre. Le palais des Rois qui est d’une architecture un peu lourde n’est pas achevé, mais il présente une masse noble et imposante. Je crois qu’autrefois, Madrid devait être une ville fort belle et fort agréable ; aujourd’hui elle est dans un état de délabrement qui fait pitié ; les rues ne sont plus nettoyées parce que les mules destinées à l’enlèvement des immondices ont été employées au service de l’armée ; beaucoup de maisons sont abandonnées et détruites, le peuple dans la plus affreuse misère se porte à mille excès violents pour vivre. Le libertinage occasionné par le besoin est poussé à un point qui fait horreur. Enfin c’est une immense population entièrement abandonnée à elle-même sans magistrats pour s’occuper de pourvoir à la subsistance et réprimer les délits. Le désordre, la confusion et la misère y sont au comble.  Les villages et les maisons qui se trouvent sur les routes avoisinant (sic) Madrid sont renversés, toute la campagne est ravagée. Nous allons le 6 avril à Colmenarejo où le régiment bivouaque parce que toutes les maisons sont détruites. Nous étions fort près de l’Escurial où j’ai regretté de ne pouvoir aller cependant ce que j’en ai vu m’a frappé d’étonnement et je n’ai pu concevoir pourquoi on avait précisément choisi pour bâtir un édifice aussi extraordinaire, un pays aride et adossé à une montagne qui ne présente que des rochers affreux.  Le lendemain nous passons les montagnes de Guadarrama par un tems (sic) superbe, quelques jours avant 200 hommes d’infanterie y avaient péris dans une tourmente ; lors de notre départ de Madrid beaucoup de personnes, entr’autres l’ambassadeur de France, les ministres et les officiers de la maison du Roi partirent avec nous ce qui ne laissait pas que de former un convoi considérable ; nous nous trouvions en queue de ce convoi au bas de la montagne et recevant ordre de gagner la tête. Nous marchons pendant deux heures au milieu de tout cet attirail et nous arrivons à la nuit à Villacastine. Le régiment est tout entier logé dans une seule maison, on met les chevaux dans un immense magazin (sic) qui, je crois, servait autrefois de dépôt pour les laines de la province de Ségovie. Il y a beaucoup de ces établissemens (sic)à Villacastine, je ne pense pas qu’ils soient utilisés de longtems (sic) parce que tous les troupeaux sont détruits, les régimens (sic) en traînent des milliers à leur suitte (sic) pour les distributions de la viande.

Le 8 avril nous allons à Arrevalo (?) nos provisions en tous genres étaient épuisées surtout l’orge ; je fais prendre quelques sacs de blé dans deux ou trois villages par où nous passons. Nous aurions été fort bien à Arrevalo si le quartier-général ne s’y était trouvé avec nous.  Le 9 nous nous rendons à Medina del Campo où nous trouvons les premières troupes de l’armée du Portugal qui nous paraissent fort bien tenues. L’on nous donne des vivres pour la première fois depuis notre départ de Chinchon. Le 10 nous nous mettons en marche à 4 heures du matin pour venir à Toro (10) où nous arrivons à 8 heures du soir. 10 chevaux meurent de fatigue pendant la route. On nous avait fait craindre la famine dans l’armée du Portugal, mais nous trouvons de grandes ressources en blé, orge et vin à Toro. Cette ville est bâtie sur une éminence bien élevée au bord du Duero, que l’on traverse sur un pont de pierre, elle est assez considérable, mais la cavalerie y manque d’eau ; il faut aller à la rivière qui, quoiqu’au bas de la montagne sur laquelle est la ville ne laisse pas d’en être éloigné d’une demi-lieue à cause des détours qu’il faut prendre. Le général en chef Reille commandant l’armée du Portugal arrive le lendemain ; il nous promet que nous ne manquerons de rien sur son territoire.  Nous restons à Toro jusqu’au 25 de mai dans notre séjour à Toro; je m’occupe de réparation et de confections pour remettre mon régiment en état de faire campagne ; je suis également chargé de la rentrée des contributions de la province et je pars avec deux cents chevaux pour activer cette opération sur la rive gauche du Duero. Je reste dix jours en colonne mobile, je n’ai aucune occasion de tomber sur les brigands qui infectent cette province. Ils sont instruits de tous mes mouvemens (sic) et se sauvent toujours à mon approche. Dans ces différentes courses, j’ai prélevé un million de réaux. 

Le 25 mai au soir, on est instruit que les armées espagnoles et anglaises se sont portées en force sur Salamanque qui a été évacuée par nos troupes; je reçois l’ordre de me tenir prêt à marcher avec mon régiment pour aller à leur rencontre à une marche de Toro et je pars le 26 mai à 4 heures du matin pour aller les combattre. 
La suitte (sic) à l’ordinaire prochain. 
Toro 26 mai à 2 heures du matin, an 1813. 

Fin.

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Notes.

(1) NDLR : L’orthographe en vigueur à l’époque a été respecté dans ce texte. (2) Hernani (3) NDLR : Il s’agit du col de Somport, aujourd’hui sur la N 134. (4) NDLR: Aujourd’hui Canfranc.(5) NDLR : Fuite. (6) NDLR : L’ancienne ville de Sagunte. (7) NDLR : Cuenca, dans la province de la nouvelle Castille, est situé à mi-chemin entre Madrid et Valence. (8) NDLR : San Clemente est à 75 kms au sud d’Utiel. (9) NDLR : Ocaña qui est à 50 kms à l’Est de Tolède, est le lieu de la victoire du roi Joseph Bonaparte et de Soult sur les Espagnols d’Areizaza, le 17 novembre 1809. Ce nom est inscrit sur l’Arc-de-Triomphe de l’Etoile. (10) NDLR : Dans la province de Léon, à 80 kms à l’Est de la frontière du Portugal. 

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( 24 août, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (6).

Espagne4Le 4 février nous arrivons de bonne heure à Utiel où je trouve mon régiment en entier qui attendait sous les armes mon arrivée ; je suis reçu colonel par le général Sparre mon prédécesseur au 5e de dragons. Le voilà donc enfin ce régiment après lequel je cours depuis si longtemps. Les officiers et les sous-officiers viennent me rendre visite et je suis fort satisfait de la tenue et de la tournure des uns et des autres. On me rend compte que la 5e compagnie du régiment avait deux jours auparavant surpris une bande de brigands ; il y en eut 5 de tués et 4 de pris, ceux-ci furent fusillés à notre départ d’Utiel. 

Le convoi se remet en marche après une halte de trois heures et arrive encore à la nuit à Villalgordo, misérable village ravagé maintes fois par les bandes et les troupes espagnoles. On n’y trouve rien, quelques habitans (sic) seulement y étaient encore et nous demandaient l’aumône. Le régiment bivouaque sur une hauteur en arrière du village, ce qui restait de maisons sur pied est démoli pour les feux de la partie du convoi et des troupes qui bivouaquent.  Le 5 le convoi couche à Minglanilla et traverse non sans peine pour y arriver les montagnes de Las Contreras ; le régiment qui ce jour-là faisait en partant l’arrière-garde, après avoir fait halte pendant trois heures au pont de la Venta de Contreras doit reprendre la tête ; il a beaucoup de peine à se tirer d’affaire dans les mauvais chemins de la montagne. On arrive à la nuit. 
Le 6 le régiment couche à Ledaña et je reste à Ynienta où était le quartier-général de la division. 
C’est le général Digeon qui la commande, homme aimable sous tous les rapports et dont je reçois un accueil fort gracieux. 
Le 8 le régiment séjourna à Ledaña. Je profite de ce séjour pour aller jusqu’à Villanueva de la Jarra conduire le convoi et y faire mes adieux à toutes les connaissances tant françaises qu’espagnoles ; la division du général Darricau prend sous sa garde le convoi et il part avec elle. 
Le régiment loge seul le 9 à Gambaldon, misérable village presque abandonné. Le 10 à Buenache de Alarion où nous achetons quelques chevaux, des officiers d’infanterie pour remonter nos hommes à pied. 
Le 11 en passant par Valverde, nous allons à La Parra où je suis forcé de faire mettre mon hôte le curé au bivacq (sic) sans feu pour obtenir de l’orge pour mon régiment, j’ai eu la cruauté de ne pas me laisser attendrir par trois jolies nièces qui intercédaient pour lui. 
Le 12 à Cuenca (7), nous y trouvons 45 malades de la bande de l’Empecinado qui sont faits prisonniers. Cette ville est bâtie partie sur le haut et partie sur le penchant d’une colline fort escapée ; tout ce qu’il y avait de riche et les principaux habitans (sic) se sont enfuis à notre approche. Le général Digeon me donne le commandement de cette place où nous sommes obligés de prendre des mesures violentes pour ne pas mourir de faim. Je fais des visites domiciliaires dans tous les couvents pour y découvrir les bléds (sic) cachés ; je fais arrêter et conduire en prison la plupart des abbesses. Le général me donne l’ordre de faire arrêter toutes les nièces ou gouvernantes des chanoines émigrés, cette mesure a lieu et cent au moins sont mises dans différents couvents, elles pleurent beaucoup mais elles finissent par payer pour leur oncle ou pour leur maître tout le montant de la contribution. Les maisons des émigrés qui n’avaient pas de représentants sont saccagées par les soldats et la plupart rasées jusqu’à terre. Le régiment est mal à Cuenca parce qu’on est obligé d’aller fourrager à trois ou quatre lieues de là et que les hommes et les chevaux n’y avaient pas une minutte (sic) de repos.

Nous restons dans cette ville jusqu’au 26 février et nous nous séparons du général Darricau qui était venu nous y rejoindre et sous les ordres duquel la division de dragons s’est trouvée pendant son séjour à Cuenca ; cet officier général ancien colonel du 32e régiment d’infanterie et avec lequel j’ai fait la guerre m’a traité avec une bonté toute particulière ; nous couchons le 26 à Valverde à six lieues de là ; il n’est pas inutile de dire qu’une lieue d’Espagne équivaut à 2 lieues de poste de France. Il faut une heure et quart pour en parcourir une au grand pas d’un cheval. Ce village de Valverde est extrêmement fatigué; il a beaucoup souffert à cause des bivacqs (sic) fréquents qui ont eu lieu dans les environs et la moitié au moins des maisons sont démolies; le 27 nous passons par Honrrubia pour aller coucher à San Clemente (8), bourg très considérable de la Manche – il y a presque toujours eu dans cet endroit une junte insurrectionnelle de sorte que toujours à l’approche des troupes françaises les habitans (sic) quittent leurs maisons et se sauvent dans les campagnes. C’est une chose fort triste que la sombre solitude de ces villes désertes et c’est en même tems (sic) un inconvénient fort fâcheux parce qu’on ne sait à qui s’adresser pour tout ce dont on peut avoir besoin. Les soldats d’ailleurs ne trouvent personne dans les logemens (sic) où ils se placent, commettent mille désordres qu’il est impossible d’empêcher. San Clemente est toujours désert quand les Français y arrivent. Le peu de misérables qui y restent se répandent au départ de la troupe dans les maisons abandonnées et détruisent ou volent ce qui s’y trouve encore, on a cherché plusieurs fois à dissuader les habitans (sic) de recourir à une si fâcheuse extrémité ; mais leur haine pour les Français est plus forte que le désir de conserver leurs propriétés. 
Le 28 le régiment couche à San Pedroneras où il est bien. 

Le 1er mars, nous arrivons au Toboso – patrie de l’héroïne de la Manche. C’est un beau et bon village, il paraît que depuis le tems (sic) où l’aimable auteur de Don Quichotte a écrit sa joyeuse histoire, les femmes de Toboso, n’ont pas embelli, celles que nous avons vues auraient pu passer pour autant de Dulcinées. Il est fort plaisant de lire cette véridique histoire en voyageant dans le pays où s’est illustré ce fameux guerrier, de reconnaître l’exactitude géographique de  son auteur et de s’arrêter à chaque pas dans ces lieux consacrés par les hauts faits du héros. 
Qu’aurait dit Don Quichotte s’il était arrivé à Toboso pendant notre séjour, en voyant tant de chevaliers le casque en tête et armés de toutes pièces. 
Le lendemain 2 nous rencontrons en passant à Quintanar les géants contre lesquels Don Quichotte livra ce fameux combat qui lui fut si fatal, les moulins n’ont pas changé de place. Nous couchons à El Coral del Almaguer où nous sommes parfaitement bien, hommes et chevaux. 

Le 3 après avoir fait halte au village de Villatolas, nous arrivons à Ocaña (9)où s’est livrée il y a quatre ans la bataille de ce nom, on en voit peu de débris, parce qu’il y eut peu de monde tué et qu’une grande partie de l’armée espagnole fut faite prisonnière de guerre. 
Ocaña est une assez jolie ville située à l’extrémité de la plaine immense de la Manche et sur le bord des ravins qui avoisinent le Tage. Quoique cette ville ait beaucoup souffert par les combats livrés sous ses murs, nous y trouvons encore des ressources et les habitans (sic) nous accueillent avec cordialité. Nous nous y établissons trois régimens (sic) de dragons, le 5e, 12e et 21e. Je profite de quelques jours de repos pour faire de nombreuses réparations. Le 19 mars je reçois l’ordre de partir avec deux cents chevaux pour aller en colonne mobile pour la rentrée des contributions en argent, mules et grains ; je vais ce même jour au village de Santa Cruz où je reçois 200.000 réaux. J’emmène en otage l’alcalde et les corregidors pour me répondre du transport à Ocaña de 600 sacs de grains que je parviens à réunir. Je fais le lendemain la même opération à Tarancon en passant par la Zarza misérable hameau imposé à une contribution considérable et où il n’y avait que 4 ou 5 maisons, je n’en exige rien. Il y avait à mon arrivée à Tarancon un poste de la partida de l’Empecinado, fort de 12 à 15 hommes ; je le fais charger et il se sauve dans la montagne, Tarancon située dans un pays très fertile est une ville du 3e ordre, mais elle a tant souffert par la présence des armées françaises et espagnoles et des bandes qu’elle est entièrement aux abois. C’est peine perdue que vouloir en rien tirer à présent; d’ailleurs les principaux habitans (sic) se sauvent toujours quand les Français arrivent ; j’aurais fait démolir leurs maisons si j’en avais eu le tems (sic), je voulais d’abord les brûler, mais par ce moyen, l’innocent voisin du coupable aurait été victime. 

Je vais le lendemain coucher à Torrubia qui est un fort bon village en passant par Fuente Pedroneras y Acebron où j’enlève des otages pour garant du payement (sic) des contributions. Je me remets en marche le 22 pour aller coucher à Vittatobas. A la hauteur de Fuente Pedroneras, je rencontre un escadron ennemi que je fais charger par un peloton soutenu d’un autre ; il se sauve, je marche toujours avec le reste de ma troupe ; à une lieue de-là ces pelotons que j’avais à la poursuite de l’ennemi engagent une fusillade assez vive ; je presse ma marche et malgré l’avantage que présentait le terrain pour découvrir, je n’apperçois (sic) plus l’ennemi ni les nôtres. Après avoir marché un certains tems (sic) je prends le parti de m’arrêter pour faire chercher ce que pouvaient être devenus ces pelotons, qu’un paysan qui se sauvait et que je fis heureusement attraper me dit avoir vu se dirigeant sur ma gauche poursuivant l’ennemi à toute course ; après une demi-heure d’attente, je vis une poussière très forte à travers de laquelle brillaient les casques ; je fis aussitôt sonner le ralliement par tous les trompettes et nos gens se dirigèrent sur moi ; je fis de violents reproches à l’officier de n’avoir pas rendu compte à tems (sic) de ce que c’était que cette troupe et de la direction qu’elle prenait car si j’eusse été prévenu, j’aurais parfaitement pu lui barrer le chemin ; ils ne firent aucuns prisonniers (sic) ; ils donnèrent seulement quelques coups de sabre aux plus paresseux qui pourtant parvinrent à se sauver à cause que nos chevaux fatigués des courses précédentes et de celles qu’ils venaient de faire pour les joindre, refusaient le service et d’ailleurs cette troupe, qui était de la bande de l’Abuelo (grand-père) avait formé son arrière-garde des hommes les mieux montés.

A suivre…

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( 23 août, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W.Warden, chirurgien du « Northumberland ».(III).

Sainte Hélène.

« En mer.

Mon cher Ami,

Je reprends mon travail décousu : « la tâche journalière telle que vous la voulez ». Le premier jour de son arrivée à bord, notre illustre passager montra un appétit extraordinaire. J’ai observé qu’il avait fort bien dîné et bu beaucoup de vin de Bordeaux. Il passa toute la soirée sur le pont, où il prit plaisir à entendre la musique du 53ème  régiment. Il demanda qu’on exécutât le God save the king et le Rule Britannia.  De temps en temps il plaisantait les officiers qu’il jugeait capables d’engager avec lui une conversation en français. Je remarquai que, dans ces occasions, il conservait invariablement la même attitude. Il se donnait un air d’importance, probablement tel qu’il était accoutumé à le prendre au Palais des Tuileries quand il donnait audience à ses Maréchaux ou à ses Ministres. Il a toujours ses mains derrière le dos et ne les enlève de leur place habituelle que pour prendre la tabatière. Une chose qui m’a frappé tout particulièrement, c’est qu’il n’offrait jamais une prise à celui avec lequel il causait : c’est sans doute un reste de sa dignité de jadis. Le lendemain il déjeuna à onze heures. Son repas consiste en viande arrosée de bordeaux et se termine par du café. Au dîner, je l’ai vu choisir une côtelette de mouton qu’il trouva moyen de manger sans l’aide d’un couteau ni d’une fourchette. Il passa la plus grande partie de la troisième journée sur le pont et parut avoir apporté une attention toute particulière à sa toilette. Il ne reçoit d’autres marques de respect des officiers du bord que celles que l’on témoignerait à un simple particulier. Du reste, il ne paraît pas en solliciter, ni en attendre plus qu’il n’en reçoit. Il se contente sans doute des hommages de sa suite, qui paraît toujours tête nue devant lui, de sorte que si une ligne était tirée autour d’eux, on pourrait se croire au Palais de Saint-Cloud. Il joua aux cartes dans la soirée ; on fit une partie de whist et il perdit. On ne joua pas de la même façon qu’à nos tables de jeu anglaises ; mais je n’ai pas la compétence nécessaire pour expliquer les diverses  variétés de ce jeu. Le jour suivant, Napoléon le passa tout entier dans sa cabine. Sa suite ne tarda pas à s’apercevoir qu’il avait le mal de mer. Il était si peu accoutumé à la mer, qu’il ne connaissait même pas les effets ordinaires du mouvement d’un vaisseau sur les personnes qui n’y sont point habituées et qu’il croyait devoir attribuer sa migraine à quelque autre cause. Il ne paraissait pas vouloir croire que l’eau salée en fût l’origine. Je présume qu’aucune personne de sa suite n’osa, à cette occasion, lui répéter la leçon pratique de son frère, Canut, à ses courtisans, sur les procédés grossiers de l’Océan. Parmi les bagages étaient deux lits de camp, qui l’avaient accompagné dans plusieurs de ses campagnes. L’un d’eux avait reçu une destination bien différente de celle que l’on avait eu en vue quand il fut construit et était devenu un meuble bien nécessaire dans sa cabine. L’autre n’était plus propre à donner du repos à un héros militaire, dans l’agitation de quelque campagne ; il était destiné à être pressé par quelque héroïne, telle qu’était Madame Bertrand, à travers les vagues en furie. L’habileté du tapissier et du mécanicien les ont cependant rendus aussi confortables que possible, Ils ont à peu près six pieds de long sur trois de large, avec une épaisse garniture de soie verte. La charpente est en acier et travaillée si artistement que l’on est surpris de leur légèreté et de la facilité avec laquelle on les déplace. Quand, par hasard, je viens à m’asseoir sur l’un d’eux, je ne peux m’empêcher de penser aux batailles de Wagram, Austerlitz, Friedland, etc. Dans une telle situation, le politique et le sage peuvent réfléchir aux vicissitudes et aux hasards du monde. Mais je ne crois pas posséder suffisamment aucun de ces deux caractères, ni séparément, ni collectivement, pour être autorisé à m’engager dans une suite de réflexions sur des sujets pourtant intéressants ; je laisserai cette occupation à votre esprit, plus actif et plus prompt à s’enthousiasmer.

Quoique le vent fût fort et le roulis considérable, Bonaparte apparut sur le pont entre trois et quatre heures de l’après-midi. Il s’amusa à faire des questions au lieutenant de quart : « Combien de lieues le vaisseau faisait dans une heure ? S’il était probable que la mer se calmât? Quel était le navire qui courait à bâbord du Northumberland ? ». Au résumé, il tenait à prouver que rien n’échappait à son attention. Mais je ne pouvais m’empêcher de sourire en voyant ce conquérant, qui avait traversé d’un pas si fier tant de pays asservis, chanceler sur le pont d’un navire et s’accrocher à n’importe quel bras pour s’empêcher de tomber, n’ayant pas encore le pied marin. Entre autres objets qui attirèrent son attention, il observa que M. Smith, qui se promenait de long en large avec les autres aspirants, était plus âgé que ses camarades. Il lui demanda depuis combien de temps il était entré dans la marine : « Depuis neuf ans », répondit M. Smith. — C’est beaucoup, répliqua Napoléon. — C’est vrai, répliqua M. Smith, mais j’en ai passé la plus grande partie dans une prison française ; j’étais à Verdun quand vous êtes parti pour la campagne de Russie. » Napoléon haussa les épaules avec un sourire significatif et mit fin à l’entretien. Je dois vous dire une fois pour toutes, si je n’en ai pas encore fait l’observation, que Napoléon laisse rarement échapper l’occasion d’interroger […]

Le nom de Talleyrand fut un jour prononcé, au cours d’une conversation que nous eûmes avec nos voyageurs français, qui avouèrent sans réserve la haute opinion que les Bonapartistes avaient de ses talents. Comme je demandais à quelle époque il avait perdu la confiance de Napoléon et cessé de diriger sa politique, on me répondit que c’était lors de la guerre d’Espagne. Ainsi se trouvèrent vérifiés les bruits répandus en Angleterre, à savoir que Talleyrand avait blâmé sans détours cette entreprise si hasardeuse et si téméraire. On avait pourtant contredit cette nouvelle et l’on avait dit alors que le prince de Bénévent avait, au contraire, approuvé la guerre d’Espagne et même recommandé cette mesure, se basant sur cette opinion inaltérable (sic), qu’il communiqua à l’Empereur, que sa vie ne serait pas en sûreté, tant qu’un Bourbon régnerait en Europe.

Je pénétrai plus avant dans ce sujet avec Madame Bertrand et elle m’assura positivement, et de la façon la moins équivoque, que Talleyrand entretenait une correspondance secrète avec Napoléon, lors de leur dernier séjour à Paris, et qu’il devait les rejoindre dans le délai d’un mois. Son départ de Vienne pour les eaux d’Aix-la-Chapelle fut attribué à une indisposition, mais c’était pour mieux cacher sa duplicité. « Croyez-vous, Madame, lui dis-je, que Talleyrand, même s’il en eût eu l’intention, aurait possédé le pouvoir d’influencer la Cour de Vienne en faveur du gendre de l’Empereur ? — La Cour de Vienne ! s’écria-t-elle. Oh ! Oui, il est capable d’influencer toutes les Cours de l’Europe. S’il avait rejoint l’Empereur, la France n’aurait pas changé de maître et nous serions maintenant à Paris. »

Quant aux vertus de Talleyrand, je n’en ai jamais entendu faire l’éloge, mais vous pouvez juger, d’après ce que je vous en ai dit, en quelle grande estime ses talents politiques étaient tenus dans le cercle français à bord du Northumberland. Je demandai au comte Bertrand lequel des généraux français avait amassé le plus de richesses. Sans la moindre hésitation, il me répondit que c’était Masséna. Il ajouta que tous avaient fait des fortunes considérables. D’après lui, Macdonald, duc de Tarente, s’était moins enrichi que tout autre. A notre grand étonnement, il fit de Davout, prince d’Eckmühl, un panégyrique complet, sur lequel se récrièrent tous les assistants, trouvant la conduite de cet officier à Hambourg sans exemple. Le comte Bertrand n’en convint pas. Au contraire, il représenta Davout comme un officier zélé, correct, fidèle, nullement dépourvu d’humanité. On le connaissait pour interpréter avec une extrême rigueur les ordres reçus et cependant il n’avait pas agi à Hambourg, avec toute la sévérité que lui prescrivaient ses instructions. Le comte Bertrand nous assura aussi que Davout était incapable de s’être laissé acheter. Une somme d’argent considérable lui avait été offerte pour laisser quelques vaisseaux sortir du port de Hambourg pendant la nuit. Il l’avait refusée avec le dédain d’un loyal soldat et d’un homme d’honneur.

Le comte de Las-Cases, prenant part à la conversation sur les maréchaux de France, parla d’eux avec très peu de réserve : « Masséna, nous dit-il, a été, à l’origine, un maître d’armes. Avant ses campagnes en Portugal et en Espagne, il était considéré en France comme égal, sinon supérieur, à Bonaparte pour les capacités militaires. Le comte le représente, depuis cette époque, comme réduit à une insignifiance absolue. « Il est, dit-il, très avare, quoiqu’il n’ait qu’un enfant, une fille, qui doit hériter de son immense fortune. »[…]

Dans l’après-midi, notre « principal passager » demeura plus longtemps sur le pont qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, et ses traits dénotaient l’inquiétude. Il s’enquit de la marche du navire, montrant ainsi son impatience d’arriver au terme du voyage. Il éprouvait sans doute quelque indisposition, par l’effet de l’étroit local dans lequel il se trouvait resserré, ayant contracté dans ses campagnes l’habitude d’exercices violents. Suivant ce que j’ai entendu dire, il avait été fort maigre jusqu’au temps où il devint Premier Consul, et quand même son tempérament eût été autre, ses campagnes en Egypte eussent suffi à fondre son embonpoint. Mais les fatigues de corps et d’esprit qu’il a endurées depuis étaient faites pour détruire tout autre tempérament que le sien. Il a fallu une constitution extraordinairement robuste pour résister. Même sa santé s’est plutôt améliorée qu’affaiblie et pendant ces dix dernières années il a sans cesse engraissé.

Madame Bertrand, causant de la famille Bonaparte, m’a parlé des femmes avec admiration. Elle dit qu’à l’exception de la princesse de Piombino, toutes sont d’une beauté éclatante. C’est donc par ces femmes charmantes que, pour employer l’expression favorite de nos passagers « de grande et grosse tête », je finirai ici ma grande et grosse lettre.

Adieu, etc., etc.

W. WARDEN

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« En mer.

Mon cher Ami,

Je crois vous avoir déjà dit qu’on avait mis une attention toute particulière à ne pas laisser voir à nos exilés les journaux anglais qui nous furent envoyés avant que nous ne missions à la voile. Le comte Bertrand, un jour que nous parlions ensemble, en profita pour me demander si je les avais lus. Comme vous pouvez bien le supposer, je lui répondis affirmativement et aussitôt il se mit à me questionner sur leur contenu. C’est ainsi que je lui racontai que les journaux parlaient du voyage secret qu’on croyait qu’il avait fait à Paris, avant le retour de Napoléon en France. A peine lui eus-je communiqué ce détail que son visage exprima un vif ressentiment : « Je sais bien, me dit-il, que les journaux anglais m’ont accusé d’avoir été à Paris sous un déguisement, quelques mois avant le départ de l’Empereur de l’île d’Elbe. Mais je déclare solennellement qu’à cette époque, je n’ai jamais mis le pied en France, au moins de la façon qui m’a été attribuée. J’aurais pu aller en Italie si je l’avais voulu, mais je n’ai pas quitté l’île d’Elbe avant que mon Empereur l’ait lui-même quittée. On a aussi prétendu que j’avais prêté serment de fidélité au Roi, c’est une assertion également fausse, car je n’ai jamais vu un seul membre de la famille des Bourbons de France. » Je vais vous donner le récit du retour de Bonaparte en France, tel qu’il m’a été raconté. « Le principal acteur fut le duc de Bassano [Maret]. Plusieurs individus s’étaient rendus à l’île d’Elbe, de différents départements français. L’Empereur avait été conduit à soupçonner que les alliés avaient résolu de l’envoyer dans l’île qui lui est actuellement destinée. Sur quelle base était fondée cette appréhension, aucun indice ne m’a été, à cet égard, communiqué. Toutefois ce qui est certain, c’est qu’il le croyait si sérieusement qu’il se décida à quitter l’île d’Elbe pour déjouer le complot qu’il s’imaginait devoir éclater en France. Au moment de l’embarquement de la petite armée, l’Empereur reçut une dépêche de l’un de ses amis, le priant instamment de retarder son entreprise, ne fût-ce que d’un mois. Si les soldats n’eussent pas été embarqués et toutes choses arrêtées, il n’est pas douteux que cette communication eût suffi à contenir son impatience et à calmer ses craintes : quoi qu’il en soit, il était trop tard, le sort en était jeté.

Aujourd’hui il s’est passé un événement qui, comme vous pouvez l’imaginer, a excité beaucoup d’intérêt parmi nos passagers et appelé des questions multiples : une corvette française, portant le pavillon blanc, a vogué quelque temps de conserve avec nous. Le général Gourgaud nous amusa d’une foule de détails relatifs aux campagnes d’Espagne et de Russie, auxquelles il avait lui-même pris part. J’en choisirai deux ou trois ; car il est tels récits qui égayent la monotonie des journées passées sur le pont d’un vaisseau, et qui peuvent ne pas être dignes d’être communiqués à ceux qui sont entourés des plaisirs variés qu’on trouve à toute heure dans le large cercle de la vie sociale. Il nous parla de la rigueur du froid en Russie, en exprimant un étonnement qui nous procura quelque divertissement. Vous pouvez aisément vous figurer la différence des sensations d’un Français, né sous un climat très doux et qui avait servi en Espagne, quand il se trouva transporté dans une partie du globe, où les larmes coulant sur ses joues devenaient des petits glaçons ; et qu’autour de lui, les soldats stupéfiés par le froid, cherchant à s’agiter pour recouvrer leur sens, tombaient à terre et y expiraient instantanément […]

Pendant la soirée, Napoléon posa des questions au capitaine Beatty, des régiments de marine, qui parle la langue française avec une grande facilité. Ses questions portèrent sur les règlements et la discipline des troupes de la marine, etc., etc. Il ne pouvait choisir un officier qui fût mieux qualifié pour satisfaire sa curiosité militaire sur le sujet qu’il venait  d’aborder. Le capitaine Beatty avait servi sous Sydney Smith en Orient et était au siège de Saint-Jean d’Acre, événement qui ne figure pas parmi les souvenirs les plus agréables de Bonaparte. Cependant, quand il fut informé de cette circonstance, il l’accueillit de très  bonne humeur et, prenant le capitaine par l’oreille, il s’écria d’un ton plaisant : « Ah ! Coquin, coquin, vous étiez là ! » Il demanda alors ce qu’était devenu Sir Sydney Smith. Quand il apprit que ce brave chevalier était en ce moment sur le continent et qu’il avait soumis au Congrès de Vienne une proposition pour détruire les pirates de la côte barbaresque, il répliqua de suite « qu’il était et avait toujours été honteux que les puissances européennes permissent l’existence de ce repaire de scélérats ! » Cette opinion confirme en quelque sorte les avis émis sur une proposition qu’Andréossy  fut, dit-on, chargé de faire à notre gouvernement, durant la courte paix conclue avec la France sous le gouvernement consulaire. Pendant cette trêve des hostilités, on croit que le Premier Consul avait proposé une action combinée entre les deux puissances, qui se faisaient auparavant la guerre, pour détruire et exterminer entièrement les pirates de Barbarie. Dans cette occasion, à ce que dit l’histoire, Bonaparte offrait de fournir les forces militaires de terre, si l’Angleterre voulait faire tous les préparatifs maritimes nécessaires pour assurer le succès d’une entreprise si honorable pour les deux nations. Si de telles propositions ont été réellement faites, il n’est pas douteux qu’il a dû exister des raisons suffisantes pour faire hésiter à les accepter. La prompte reprise de la guerre a mis fin à toutes autres négociations sur ce sujet, si jamais il en a été entamé.[…]

Vous avez probablement remarqué que notre principal passager ne fait pas ses questions au hasard ; il s’adresse, en effet, toujours aux personnes qui, d’après leur caractère officiel, sont particulièrement qualifiées pour lui fournir des explications satisfaisantes ; ou, ce qui paraît plus probable, c’est plutôt l’apparence extérieure officielle des personnes, que le hasard amène devant lui, qui lui suggère le sujet de ses questions ; car sa curiosité se dirige vers ce qui paraît être relatif aux attributions apparentes de ceux avec qui il converse. Ainsi, il devait être porté à me parler de mon métier quand je venais à attirer son attention. La médecine  ne semble pas être un sujet sans attraits pour lui. Il regarde l’équitation comme un exercice plus propre que tout autre à conserver une bonne santé . On m’a dit que, pendant sa traversée à bord du Bellérophon, il s’était flatté d’obtenir de notre gouvernement la permission de rester en Angleterre et qu’il se faisait à l’avance une fête d’y goûter les plaisirs de la chasse.

Après vous avoir donné un tel spécimen de l’activité de Napoléon, je vais vous causer sans doute de la surprise en vous apprenant que cet homme qui, dans le cours de sa carrière, semble s’être à peine accordé la permission de se reposer et qui, pendant tant d’années, a tenu en éveil le monde entier, est maintenant le dormeur le plus décidé à bord du Northumberland . Pendant la plus grande partie de la journée, il demeure couché sur un sofa, quitte le soir la table de jeu de très bonne heure. Le matin, il ne paraît guère avant onze heures et souvent déjeune au lit. Mais il n’a rien à faire et un roman suffit parfois à le distraire. […]

Le général Montholon est d’un caractère gai ; il a de charmantes manières, mais Madame « sa très chère femme »  a continuellement besoin de l’assistance du médecin. Son Empereur, en s’informant auprès de M. O’Meara de l’état de sa santé, répéta la question de Macbeth de la manière suivante : « Un médecin peut-il guérir un esprit malade ; « Ou ôter de la mémoire un mal profondément enraciné? « 

« Madame de Montholon, continua-t-il, est très alarmée à l’idée d’aller à Sainte-Hélène. Elle manque de ce courage si nécessaire dans sa situation et le défaut de résolution est une faiblesse impardonnable, même chez une femme. » Il est, en effet, très manifeste que nous devons la société des dames dans notre voyage au dévouement romanesque de messieurs leurs époux au personnage qui en est l’objet. Madame Bertrand ne put même persuader à sa femme de chambre de quitter Paris tant qu’elle n’eût pas obtenu la permission, pour le mari et le fils de cette femme, de faire partie de la suite de Napoléon. […]

A notre approche de Madère , le mauvais état de l’atmosphère ne nous permit de distinguer cette île que lorsque nous fûmes entre Porto-Santo et les déserts. Cette dernière île est un rocher escarpé et offre quelque ressemblance avec Sainte-Hélène. Je communiquai cette idée à Las Cases, qui aussitôt en avertit l’Empereur. Celui-ci ayant quitté la table plus tôt qu’à l’ordinaire, vint nous joindre sur la poupe Mais la comparaison de ce qu’il voyait en ce moment avec l’image qu’il avait lieu de se former du triste séjour qu’il allait bientôt habiter, ne lui arracha pas une parole : il haussa les épaules et sourit avec dédain. Ce fut tout. La côte riante et l’aspect fertile de Madère ne pouvait exciter en lui qu’une sensation désagréable, par le contraste qu’ils présentaient avec l’idée qu’il s’était faite du noir et sourcilleux rocher de Sainte-Hélène. […]

Quarante-huit heures avant notre arrivée à Madère, les vignes de l’île avaient été fortement dévastées et avaient éprouvé un dommage considérable par suite d’un violent sirocco. Cet événement sera indubitablement attribué par les habitants superstitieux à l’apparition néfaste de Bonaparte sur leurs côtes et tous les Saints du Paradis seront sans doute invoqués pour qu’ils hâtent notre départ. Je finirai cette lettre en vous disant que nous avons sous les yeux un riche et fertile paysage. Ma prochaine lettre vous donnera peut-être la nouvelle de notre arrivée au rocher stérile de Sainte-Hélène. Mais en quelque endroit que je me trouve, vous savez avec quelle sincérité je suis, etc., etc., etc.

W. WARDEN. »

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.22-58).

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( 21 août, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (5).

Espagne1

On apprend le 20 octobre que l’ennemi fait des mouvemens (sic) dans les environs d’Alicante et qu’il paraît vouloir se porter en force sur Valence ; l’armée d’Aragon quoiqu’animé du meilleur esprit, bien payée, bien nourrie, bien habillée, est cependant bien faible pour résister à des forces aussi considérables que des Espagnols et des Anglais réunis. Le maréchal se dispose à quitter Valence pour aller à leur rencontre, il a la bonté de me proposer d’être de la partie et de l’accompagner dans la visite qu’il va faire de son armée. Je pars avec lui pour San Felipe ou Jaliva et là et dans les environs, je vois les troupes les plus belles de l’armée française. Je visite avec le maréchal les positions où il se propose de recevoir l’ennemi et les points de retraite dans le cas où il serait obligé de quitter ses positions. L’ennemi s’avance vers Almanza, on l’envoie reconnaître et on lui prend 80 cavaliers et leurs chevaux. Le général ennemi détache un corps nombreux sur le flanc droit du maréchal pour déboucher par Requena et tomber sur Valence dont nous étions éloignés de 15 lieues. La position devenait assez critique, cependant le maréchal tint bon ; son audace en impose à l’ennemi qui, comme par enchantement, évacue une belle nuit toutes ses positions; je n’ai jamais pu savoir le motif d’une pareille démonstration ni d’une pareille fuge (5). 

San Phelipe (sic) est une ville située dans un climat enchanteur, elle est adossée à une montagne qui la garantit des vents froids, elle est arrosée par un nombre prodigieux de très belles fontaines qui vont fertiliser les campagnes au-dessous de la ville ; ces fontaines sont alimentées par un aqueduc fort curieux, c’est un ouvrage des Maures, les campagnes sont couvertes de palmiers, d’oranges, de grenadiers, de cannes à sucre, on croirait être dans l’Orient, ces palmiers immenses chargés de fruits, les maisons toutes terminées par des terrasses donnent au paysage un air tout à fait étranger. San Phelipe fait un commerce considérable d’huile, de soie et d’oranges ; je vais faire une course avec M. le maréchal à Moxente, petite ville où se trouve l’avant-garde de l’armée, nous passons devant le château de Monteza ancien chef-lieu de l’ordre de ce nom, ce n’est plus aujourd’hui qu’un monceau de ruines. Quelques jours après le maréchal retoume à Valence ; il me donne l’ordre en quittant San Phelipe de prendre le commandement de tous les dépôts de cavalerie de l’armée du Midi, qui, depuis peu, se trouvaient réunisà Cullera petite ville à l’embouchure de Xacar, et de lui proposer les mesures que je croirais les plus convenables pour utiliser 500 chevaux et 700 hommes environ qui les composaient. Je trouve en effet cette troupe dans l’état le plus déplorable, mais sur ma demande, le maréchal donne draps, souliers, chemises et solde pour les hommes et un peu d’orge pour les chevaux qui ne pouvaient s’accoutumer à manger les garouffes. En peu de jours, tout change de face et le 6e jour je fais partir 100 chevaux tout équipés. Cependant la ville de Cullera offrait peu de ressources parce que le terrain qui l’environne est très sablonneux à cause des débordemens (sic) fréquents du Xucar et du voisinage de la mer ; on y trouvait par conséquent fort peu de vert dont les chevaux avaient un si grand besoin pour se remettre. Je demande au maréchal et j’obtiens pour ces dépôts la garnison de Lyria. Je pars le premier jour de l’An pour Valence par un tems (sic) affreux… J’ai pensé me noyer 20 fois dans les torrents qui innondaient (sic) les champs de toutes parts, les routes avaient totalement disparu, j’arrive cependant grâce à la vigueur de mes chevaux et aux relais que j’avais établis à Alleyra et à Almuzafes ; je voyageais dans des chemins aussi mauvais et par un temps aussi détestable pour me trouver le soir même à une fête à laquelle monsieur le maréchal m’avait engagé à ne pas manquer.

Cependant le temps (sic) passait, on parlait confusément du départ d’un convoi considérable pour Madrid ; je n’avais que cette occupation de rejoindre mon régiment et j’attendais ce moment avec une impatience bien vive ; c’était pourtant une contrariété pour moi de retourner par Saragosse, où il était possible que ce convoi s’arrêta fort longtems (sic), à cause du rassemblement général des insurgés qui, instruits de ce départ, le guettaient au passage dans les défilés qui se trouvent du côté de Calatayad. Le 17 janvier 1813, le maréchal fait disposer des piquets et des postes de distance en distance sur la route et chacun pour son compte, et se rend à Murviedro (6), distant de 4 lieues de Valence ; je prends le commandement de toutes la cavalerie de l’armée du Midi et d’une troupe espagnole appelée Los Escopetoros ; ces derniers sont de vrais chenapans ou autrement des contre-brigands. On ne peut leur faire entendre raison qu’à coups de sabres ; j’ai toutes les peines du monde à les empêcher de dévaliser les paysans. Le lendemain le convoi se met en route ; le trésor derrière les premières troupes, les voitures sur deux de front, chacun selon son rang, il y en avait 410 de toutes espèces, et au moins 2 000 chevaux ou mules portant des bagages. On arrive sans accident à Castillon de la Plana. Le convoi avait une grande demi-lieue de longueur ; c’est le général Lallemand qui le commandait.

Le convoi poursuit sa route jusqu’à Benicarlos où il arrive le 20 janvier ; j’avais poussé ce jour-là avec ma cavalerie jusqu’à Vinaraz. C’est là qu’on me prévient qu’il y a de nouveau contre-ordre et que le convoi retourne à Valence; il faisait un tems (sic) admirable et chacun prit son parti gaîment, moi surtout, car malgré le chemin que nous venions de faire inutilement il y avait plus d’apparence pour moi de rejoindre promptement en passant par la route directe, qu’en prenant celle de Saragosse, qui d’ailleurs outre les dangers provenant de la présence de l’ennemi était presqu’impraticable pour les voitures. Je rentre donc à Vinaros d’où j’étais déjà sorti, j’y séjourne, le convoi rentre aussi à Benicarlos, les marquis Saint-Adrien, grand-maître des cérémonies et Aravacca, majordome du Roi et leur famille viennent me demander l’hospitalité parce qu’ils étaient horriblement pressés à Benicarlos. Nous nous amusons beaucoup, chacun met la main à l’ouvrage ; nous finissons par déjeuner fort bien et dîner mieux encore. 

On ne part enfin pour Valence, mais après deux jours de marche et à deux lieues du village de Castillon, on reçoit encore un contre-ordre qui nous alarma tous, parce qu’on croyait être obligé de retourner encore par Saragosse. Nous avions dépassé déjà le village de Villaréal et le convoi s’acheminait vers Valence, lorsque ce contre-ordre arriva. Il était motivé sur la présence d’une escadrille anglaise qui menaçait d’un débarquement et celle d’une bande commandée par Frayle, qui avait paru la veille à Nulès avec 5 ou 600 chevaux. Qu’on se figure un convoi aussi nombreux devant faire une contre-marche, par un tems (sic) très mauvais, sur une route qui, quoique belle est cependant trop étroite pour l’opérer avec deux voitures de front, toutes ces dames qui étaientenchantées de retourner à Valence se voyant obligées de rétrograder de nouveau ; l’ennemi de tous côtés, les hommes à cheval cherchant tous à gagner la tête du convoi pour éviter le danger, les femmes pleurant et criant de crainte d’être prises, une terreur panique s’emparant de tous ces gens-là, chacun enfin cherchant à fuir, on ne pourra pas encore se faire une idée du désordre qui eut lieu pendant un moment ; heureusement en partant de Castillon, je faisais l’arrière-garde avec 200 chevaux ; je me trouvai pas conséquent en tête du convoi lors de la retraite et à l’aide de quelques coups de sabre aux plus peureux et en barrant entièrement la route, je parvins à arrêter tout ce qui voulait marcher plus vite que moi. Je me mis en position de l’autre côté du village de Villaréal et après avoir vu défiler tout le convoi où il n’y avait plus besoin de vagmestre pour faire serrer les voitures, je reçus ordre d’aller m’établir à Buriana sur le bord de la mer pour m’opposer autant que possible à toute tentative de débarquement. Je traversai pour m’y rendre une troisième fois ce même village de Villaréal, au grand étonnement des habitans (sic) qui ne savaient que penser de cette fluctuation et j’arrivai à 9 heures du soir à Buriana par une pluie épouvantable. Après avoir établi tous les postes, je me retirai chez moi avec tous les officiers ; il n’y eut rien de nouveau jusqu’au lendemain à 4 heures après midi que je reçus l’ordre de me rendre à Marviedro. Je partis 10 minutes après ; j’avais 9 lieues d’Espagne qui en sont au moins 13 de France et de chemins de traverse et un tems (sic) vraiment déplorable ; j’arrivai à 2 heures du matin et pour consolation, on me prévint à mon arrivée qu’il n’y avait rien dans les magazins (sic) et qu’il fallait bivouaquer ou se loger militairement. Je préférai le dernier parti attendu que nous nous trouvions sous la protection de la forteresse de Sagunte. Je partis seul le lendemain pour Valence, j’allais chez le gouverneur pour me faire donner le même logement que j’avais eu auparavant et qui m’avait été conservé par ordre du maréchal; en arrivant sur la place San Augustino où il loge, je vis une compagnie de dragons que je pris pour une compagnie de grenadiers de la Garde royale; je m’avançai vers le commandant pour lui demander qu’elle était cette troupe ; quel fut mon étonnement lorsque j’appris que c’était la compagnie d’élite de mon régiment qui venait me chercher à Valence ! Quel fut également l’étonnement des officiers et de la troupe en voyant que la première personne qui leur parle à Valence était leur colonel annoncé depuis si longtems (sic). 

Le maréchal fit séjourner le convoi à Valence, passa le lendemain la revue de ma compagnie d’élite et il eut la bonté de dire mille choses flatteuses au capitaine Decoux qui commandait cette compagnie. Il remarqua que les porte-manteaux étaient mauvais et il me donna du drap et 3000 francs pour en faire confectionner pour tout le régiment. 

La communication étant ouverte, outre les armées du Centre, du Midi et de l’Aragon ; le maréchal se décide à faire passer le convoi par Requeña et la Manche ; mais malgré les représentations du général Sparre qui devait le commander, aux personnes qui avaient des voitures et des chariots à leur suite, malgré la certitude où l’on était de tout perdre si le mauvais tems (sic) continuait, en passant les montagnes de las Cabrillas et de Contreras, personne ne se rendit, et tout partit avec la même sécurité que si l’on avait dû suivre la grande route; une dizaine de voitures restèrent embourbées le 2 février jour de notre départ de Valence, le reste arriva à la nuit à Bunol (?) où toutes les voitures parquèrent sur une hauteur à l’entrée du défilé de Cabrillas ; le lendemain on s’enfourna dans la montagne où plusieurs voitures et caissons qui ne purent suivre furent brûlés ; tous ceux qui avaient des voitures furent obligés de marcher, par bonheur, le tems (sic) se remit subitement et on arriva assez en désordre à 9 heures du soir à Requeña; on voulut comme la veille faire parquer les voitures, mais il n’y avait pour cela qu’un terrain de l’autre côté de la ville, de sorte que dans l’obscurité et la confusion inséparable d’un pareil convoi, chacun tournait à gauche,à droite ou s’arrêtait pour entrer dans les logemens (sic), et l’on se trouva bientôt arrêté sans pouvoir avancer ni reculer, ce qui augmenta encore l’embarras, c’est que ceux qui suivant l’ordre dans le champ désigné ne voyant point arriver d’autres voulurent aussi revenir avec leurs voitures devant leur logemens (sic) ; on n’y voyait goutte, on ne s’entendait plus, les piétons étaient froissés par les bêtes de somme qui se trouvaient alors pêle mêle avec les voitures chacun s’accrochait, criait, jurait ; il n’y eut que le tems (sic) et le jour qui purent mettre fin à ce désordre. Je me rappelle d’avoir dit à un ministre espagnol qui le premier avait quitté la route du parc pour faire conduire sa voiture devant son logement que l’ordre du général était de faire brûler toutes celles qui n’étaient pas au parc. Le moyen est doux, me répondit-il. Eh bien ! Monseigneur, lui expliquai-je, si celui-là ne convient pas, on en prendra de violents. A la bonne heure, Monsieur, dans ce cas je vais faire parquer ma voiture.

A suivre…

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( 16 août, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (4).

Espagne3

Nous nous remettrons en route le 27 octobre pour aller coucher à Torreblanca où nous trouvons encore un convoi de malades et de blessés rentrant en France ; le village offrant peu de ressources, nous y sommes fort mal, on nous dit qu’il n’y a plus de brigands et que l’on peut voyager seul. En effet, nous n’avons été nullement inquiétés. Le convoi se dirige le 28 sur Castellon de la Plana ; le colonel Mermet du 19e régiment de dragons tombe malade en route ; il revient heureusement nous rejoindre le soir avec les douze hommes que nous avions laissé pour le garder. Le colonel Duchastel du 21e régiment de chasseurs perd pendant la nuit un très beau cheval arabe, qui s’échape (sic) de l’écurie ; il envoye (sic) courir après un maréchal des logis de son régiment, un chasseur et un trompette ; ils n’étaient pas revenus quand nous quittons Torreblanca, le lendemain mais vingt-quatre heures après notre arrivée à Valence, ils ramènent ce cheval qu’ils avaient trouvé près du village d’Alcala et arrivés à l’auberge où le colonel Mermet était resté malade et dont il n’était parti que depuis un quart d’heure, ils trouvèrent un parti de 150 chevaux de la bande de Frayle, le maréchal des logis ne perdit pas la tête, il ordonna au trompette de sonner des appels, comme s’il avait eu une troupe nombreuse à réunir, il fit plusieurs commandemens (sic) comme si son prétendu escadron fut réuni dans un ravin près de là. Les brigands qui marchaient à lui s’arrêtèrent ; ils étaient à 25 pas. 

Alors il cria : « Escadron en avant ; au trot ! marche ! » Les brigands firent demi-tour, et le maréchal des logis et les deux hommes en firent autant et firent bien, et se sauvèrent à toute course ; les brigands ne se voyant point poursuivis et appercevant (sic) trois hommes seulement qui se sauvaient, s’apperçurent (sic) de la ruse mais il était trop tard, nos trois hommes arrivèrent avant eux à Torreblanca d’où on envoya un détachement après eux ; ils se retirèrent aussitôt dans les montagnes. 

Nous trouvons Castellon de la Plana encombré d’un autre convoi qui part pour la France ; celui-là était tout composé de militaires venant de l’armée du Midi ; les habitans (sic) qui avaient vu passer tous les autres se figurent que nous allons quitter tout à fait l’Espagne et sont par conséquent fort étonnés de voir d’autres troupes françaises qui arrivent ; depuis quelques jours un détachement du 4e de hussards s’était joint à nous; de sorte que nous avions environ 150 chevaux. Castillon que l’on apelle (sic) un village est immense et le convoi est fort bien établi ainsi que nous ; il y a de superbes maisons, et malgré la grande quantité de monde qu’il y avait à loger, personne se n’est plaint. 

On part de bonne heure le 29 octobre, quelques-uns avaient pris l’avance sur l’assurance positive qu’il n’y avait absolument rien à craindre des bandes ; nous faisons halte au village de Nulès et vers midi nous nous remettons en marche pour Murviedro ; le convoi pour la première fois marchait mal ordre ; à un quart de lieue du village d’Almenara, je vois deux chevau-légers de la Garde qui faisaient partie du convoi et qui comme moi étaient en avant de l’avant-garde, courir ventre à terre en se dirigeant vers une montagne à la droite de la route, je pique des deux pour voir le motif d’une pareille course ; l’avant-garde me suit au galop, le convoi fait halte et se réunit, et nous appercevons (sic) une douzaine de brigands à cheval, qui emmenaient deux hommes, garrottés, ils les lâchent à notre approche et se sauvent à toute course ; ils avaient trop d’avance et nous ne pouvons les joindre. Nous ramenons les deux soldats qu’ils avaient pris un moment auparavant et qui étaient nus de la tête aux pieds, ils voyageaient isolément et nous dirent qu’au détour de la montagne où ils avaient été arrêtés, les brigands en avaient déjà pris plusieurs, qu’ils les massacraient à mesure et qu’on allait les poignarder au moment où la tête de la colonne s’était présentée ; on leur donne quelques hardes pour les couvrir et ils marchent avec nous. A quelques pas de là nous trouvons les cadavres de quatre de ces infortunés, un avait la tête coupée et les trois autres les pieds et les mains, un seul respirait encore, nous l’emportons, mais il meurt un instant après.

Enfin nous arrivons à Murviedro ; c’est l’ancienne Sagunte, il n’en reste rien que des pierres éparses où l’on voit des caractères inconnus; mais on y voit encore un superbe amphithéâtre bâti du tems (sic) des Romains, et qui aujourd’hui serait encore tout entier, s’il n’avait été détruit dans ces derniers temps par les Espagnols pour bâtir la forteresse de Sagunte sur l’emplacement de l’ancienne ville ; elle se trouve sur un mont isolé; elle était déjà du tems (sic) des Espagnols d’un accès fort difficile, mais les travaux immenses que M. le duc d’Albufera y a fait faire la rendent, pour ainsi dire, imprenable, elle est parfaitement armée et approvisionnée et il paraît presqu’impossible de la prendre de vive force. La route de Murviedro à Valence est tellement couverte de beaux villages pendant 4 lieues que c’est comme un faubourg de cette grande ville, l’agriculture est poussée à sa perfection dans ce pays; partout des canaux d’irrigation rafraîchissent la terre qui sans cela serait brûlée par un soleil ardent; cette partie du royaume de Valence jouit d’un éternel printems (sic) ; il n’y gêle jamais et il y pleut fort rarement ; on commence à voir des palmiers ; les orangers, les citronniers et les cédrats y sont fort communs. 

Le faubourg de Murviedro par où l’on entre a beaucoup souffert, il est entierrement (sic) dévasté. Le Guadalaviar que l’on traverse sur cinq ponts superbes n’est autre chose qu’un misérable ruisseau, où on peut à peine faire boire un cheval ; le moindre de ces ponts est aussi beau que le Pont Royal à Paris, ils ont tous dix et douze arches et bien rarement il passe de l’eau sous eux. Valence est une ville bien grande, bien populeuse et très fiche ; elle est fort irrégulièrement bâtie, et n’est point pavée, ce qui, malgré les fréquents arrosemens (sic) occasionne une poussière fort désagréable dans les beaux jours et une boue dont on a peine à se tirer à la moindre pluie ; à la vérité il y pleut bien rarement et le ciel y est presque toujours serein. On peut citer à ce sujet l’établissement des Serenos qui, la nuit en parcourant les rues avec une lanterne et une pique annoncent les heures et le temps qu’il fait ; ils vont criant d’une voix glapissante : Ave Maria Purissima, son las dace, Sereno ! Je vous salue Marie, il est minuit, le tems (sic) est serein ! et comme le tems (sic) est pour ainsi dire toujours le même, le nom de Sereno leur est resté. C’est au reste un établissement fort utile puisque ces hommes rôdant toujours peuvent s’opposer aux vols qui seraient sans doute fort fréquents dans une ville aussi populeuse ; ils sont encore fort utiles aux étrangers pour indiquer les logemens (sic), qu’ils retrouveraient fort difficilement, attendu qu’il n’y a guère d’autres réverbères que ceux qui sont placés devant les madones et que passé dix heures du soir la ville ressemble à un désert ; on prétend qu’on a plusieurs fois essayé de paver les rues, mais on a craint des pétitions de la part des villages dont la Valence ! est entourée, et qui viennent en ville ramasser la poussière ou la boue pour fumer leurs terres.

Je n’ai eu que de l’agrément à Valence ; le maréchal duc d’Albufera m’ayant ordonné de regarder sa maison comme la mienne et madame la duchesse ayant bien voulu me dire la même chose, je me suis trouvé tout d’un coup aussi bien qu’il soit possible ; je trouvai aussi à Valence le général Saint-Cyr Nuguès, mon vieux ami, de sorte que bien reçu par les premières autorités, je le fus de même partout. Je retrouvai à Valence jusqu’à ce gros Dalté, fournisseur de l’armée d’Arragon (sic) et que j’avais connu en Italie, heureux mortel ! Riche et sans soucis, il n’a d’autre bonheur que de manger son argent avec des amis ; c’était lui faire la plus cruelle injure que de rester plusieurs jours sans aller déjeuner chez lui ; et quels déjeuners !! Enfin pour qu’il ne manquât rien à mon bien-être on m’avait logé dans un superbe palais, où l’on m’eut prodigué tout ce qui peut rendre la vie agréable, si j’avais eu besoin de quelque chose. Les spectacles à Valence quoique bien préférables à ceux de Vitoria et de Saragosse me parurent toujours également insipides. Les comédies sont insoutenables par les invraisemblances et les platitudes qu’elles renferment, je n’ai vu jouer qu’une seule tragédie, le héros enfant au premier acte, meurt au 5e dans une prison, âgé de 90 ans et avec une barbe qui descend jusqu’à terre. La musique des opéras, ou pour mieux dire des saynettes qui sont de petites pièces chantées, ne peut inspirer que du dégoût à un Français qui a été longtemps en Italie ; mais la danse est énivrante, c’est tout ce qu’on peut voir de plus vif et de plus volupteux. Il est bien extraordinaire que le peuple espagnol naturellement grave prenne autant de goût à des danses aussi vives, et les femmes qui paraissent aussi réservées s’animent et applaudissent avec un transport qui tient du délire, les gestes plus que libres des danseurs; Anda ! Anda ! s’écrie-t-on de toutes parts, lorsque les danseurs paraissent dans l’ivresse du plaisir ! Anda Muchacha ! Allons, allons petite  ! C’est ça, courage, allons ! Il faut avoir vu pareilles scènes pour y croire.
 
Je n’ai rien dit jusqu’à présent de l’habillement des femmes espagnoles, il est presque partout le même, c’est une robe en baskine de soie noire avec une taille fort longue, dessinant parfaitement les formes qu’elles exagèrent tant qu’elles peuvent ; car plus elles sont prononcées plus elles sont bien, et une mantille ou voile noir sur la tête ; avec ce costume, elles ont l’art d’être très séduisantes ; elles sont d’ailleurs très libres en propos, et on croirait à les entendre qu’elles sont toutes de fort mauvaise compagnie, mais ce serait à tort, l’usage veut que dans ce pays les paroles soient comptées pour rien, on ne juge que sur les faits; malgré l’uniformité apparente du costume, cependant on distingue le grand monde, par la recherche des broderies en jais, la multiplicité des franges qui prennent quelquefois depuis le bas de la taille , jusqu’au bas de la robe et aussi par la dentelle prodiguée au milieu de tout cela, et enfin par la chaussure qui est un des points essentiels attendu l’exiguité des baskines qui ne descendent guère que jusqu’au molet (sic). Elles ont en général la gorge fort mal, quand elles ne sont pas très jeunes, parce qu’elles s’obstinent à la serrer et à la réunir, quelques-unes à présent la fatiguent moins et on prétend qu’elles doivent cet avantage aux Français. 
Il y avait autrefois à Valence une superbe promenade appellée (sic) l’Alameyda, mais on l’a entièrement détruite pendant le siège, elle allait depuis la ville jusqu’au Grao ou port distant de près d’une lieue. Il n’y a guère au Grao que des pêcheurs et de grands magazins (sic) vides aujourd’hui à cause de la guerre ; je ne pense pas non plus que Valence ait jamais eu un commerce maritime bien considérable parce que le port de Grao, malgré les grandes dépenses qu’on a pu y faire pour creuser le bassin, ne peut recevoir des batimens (sic) ordinaires qu’à 300 toises du rivage où se fait alors le déchargement qui peut être fort dangereux dans les mauvais tems (sic). Il y a dans Valence beaucoup de fort belles maisons, mais je n’y ai vu d’autres ediffices (sic) remarquables par une fort belle architecture que la douane dont on a fait un château fort. Singularité avec laquelle la ville est bâtie rend la connaissance des rues fort difficile et je ne puis dire la connaître parfaitement quoique j’y aie (sic) passé deux mois et que j’aie beaucoup couru. 

Le peuple y paraît malheureux, il y a beaucoup de mendiants, comme dans toutes les villes d’Espagne, et là, plus que partout ailleurs, ils ont une manière de demander l’aumône qui ne leur réussit guerre (sic) auprès des Français parce qu’ils y mettent une audace et une exigeance insupportables ; ils entrent sans cérémonie dans les maisons en disant Ave, d’un ton humble, ensuite Ave Maria, d’un ton plus haut, puis après du ton le plus arrogant, Ave Maria Purissima ! et ils le répètent à tue-tête jusqu’à ce qu’on leur ait donné ou de l’argent ou des coups. 

Pendant le séjour que j’ai fait à Valence, je suis allé plusieurs fois avec M. le maréchal visiter son duché, c’est-à-dire le fameux lac d’Albufera dont il est propriétaire. Le rapport de la chasse et de la pêche est fort peu de chose puisque cela ne rapporte guerres (sic) que 20 ou 30 mille francs ; mais ce qui en fait la véritable richesse, c’est une lisière de 4 à 500 toises de terrain qui entoure presque partout le lac dont la longueur est de trois lieues sur une lieue et demie de largeur, et où l’on recueille une quantité énorme de riz et de saffran (sic) ; cet objet rapporte plus de 400 mille francs par an tous frais faits. Il y a cinq ou six villages qui font partie de cette belle propriété.

A suivre…

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( 13 août, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W. Warden, chirurgien du « Northumberland ».(II).

Northumberland2

« Quand il reparut sur le pont, une heure avant dîner, il se mit à parler avec M. Lyttelton, Lord Lowther et Sir Georges Byngham. Il se plaignit beaucoup de la sévérité avec laquelle il était traité et de l’obligation de passer le reste de ses jours sur ce rocher de Sainte-Hélène, perdu au milieu de l’Océan et sans cesse battu par la tempête. Il déclara qu’il ne pouvait comprendre ni la politique, ni les craintes de l’Angleterre, qui lui refusait un asile sur son sol. Sa carrière politique n’était-elle donc pas terminée ?  Il insista sur ce point avec véhémence. Mais ce serait prendre trop de liberté avec M. Lyttelton, son principal interlocuteur, que de reproduire ses réponses d’après les racontars d’autrui. Je dois observer cependant que, durant toute cette conversation, M. Lyttelton ne se départit pas de sa courtoisie habituelle. Dans un entretien que j’eus le lendemain avec le comte Bertrand, celui-ci se plaignit en termes énergiques de l’inutile cruauté avec laquelle on les traitait. L’Empereur, disait-il (car sa suite continuai à l’honorer de ce titre), se fiait à la bonne foi de l’Angleterre, étant persuadé que celle-ci lui accorderait un asile sûr. Il se demandait quel sort plus malheureux il aurait pu avoir sur un bâtiment américain qui l’eût fait prisonnier. Au moins, dans ce cas, aurait-il pu essayer de s’échapper. Il discourut quelque temps sur les chances d’une pareille aventure et ajouta qu’il pourrait bien avoir à se repentir de ne pas l’avoir risquée. Il ajouta ensuite : « Croyez-vous que l’Empereur n’eût pas pu se mettre à la tête de l’armée de la Loire ? Ne pensez-vous pas qu’elle eût été fière de se soumettre à un tel chef? N’est-il pas plus que probable que de nombreux partisans du Nord, du Sud et de l’Est fûssent venus le rejoindre ? Il est impossible de nier qu’il ne fût en son pouvoir de s’assurer de la sorte une situation autrement avantageuse que celle où il se trouve actuellement. S’il s’est jeté dans vos bras, c’est pour éviter une nouvelle effusion de sang; c’est pour ce même motif qu’il se fia à une nation réputée pour sa générosité et son amour de la justice. L’Angleterre n’eût certes pas été déshonorée en proclamant Napoléon Bonaparte un de ses citoyens. Il demandait simplement à compter parmi les plus humbles, ayant le ciel pour toit, la terre d’Angleterre pour sauvegarde. Cette demande était-elle donc trop exigeante de la part d’un tel homme ? Assurément non ; et certes, même dans un moment de désespoir, s’il en eût été capable, avec un cœur comme le sien pouvait-il ne pas être touché du refus d’une telle grâce? C’eût été plutôt un sujet d’orgueil pour l’Angleterre, que l’homme qui avait vaincu toute l’Europe, sauf la patrie anglaise, cherchât dans son infortune à passer le reste d’une vie, si brillante qu’elle forme une époque à part dans l’histoire de notre siècle, dans un coin retiré, qu’elle aurait daigné lui accorder. Il avoua que Napoléon l’avait consulté sur la magnanimité probable du gouvernement anglais et sur la mesure qu’il avait en vue, « mais dans cette affaire, dit-il, j’ai refusé de lui donner le conseil qu’il me demandait. Ce ne fut pas, certes, par quelque prévention contre la nation anglaise, mais parce que je préférai lui désobéir que de devenir son conseiller dans un moment si critique et dans une affaire de tant d’importance, qui intéressait son avenir et l’honneur de son nom. Je savais bien que sa personne serait en sûreté, mais je m’attendais, comme cela est en effet arrivé, à ce que sa liberté fut atteinte. « Partagé entre mes craintes et mes espérances, je ne pus que l’assurer de mon dévouement loyal et fidèle, et je lui déclarai que j’étais prêt à m’attacher à sa fortune, quelle qu’elle fût, lorsqu’il en aurait montré la route. « Je ne saurais exprimer, ajouta-t-il, combien je me félicite d’avoir persévéré dans cette résolution, car si mon opinion avait influé, ne fût-ce qu’un peu, sur la situation dans laquelle se trouve actuellement mon Empereur, je ne pourrais plus d’un moment de tranquillité. »

Son accent manifestait l’état de son âme. Dans sa manière de parler, on retrouvait une sorte d’énergie militaire, mais on sentait que la douleur était dans son cœur, et, ferme comme je le suis dans ma loyauté d’Anglais, fier, comme doit l’être tout Anglais, de ce qualificatif distingué, et bien que son attachement l’entraînât à des sentiments et des opinions que je ne pouvais partager, je n’hésite pas à reconnaître que je fus rempli d’admiration pour ce Français si fidèle. Les plaintes de madame Bertrand étaient exprimées d’une toute autre façon que celles du comte son époux. Elle paraissait parfois ne pas avoir conscience de son état. Elle me dit une fois : « Ma situation ne vous paraît-elle pas bien triste ? Où trouver une expression qui pourrait dépeindre la vivacité de mes souffrances ? Quel changement pour une femme qui a tenu un haut rang dans la cour la plus brillante et la plus aimable de l’Europe, où son importance était telle que des milliers de personnes recherchaient sa faveur et étaient fières d’y participer ! « L’épouse du comte Bertrand, grand-maréchal du Palais de l’Empereur des Français, est maintenant destinée, avec ses trois enfants, à accompagner  un époux exilé sur un rocher au milieu des mers, où le faste du rang, la pompé de la fortune et les chants de joie seront remplacés par une triste captivité, car, malgré les promesses qu’on nous a faites d’adoucir notre sort, ce séjour environné d’un océan sans bornes ne sera qu’un exil et une prison. » Elle était curieuse de savoir ce que les Anglais pensaient de son mari. Je lui répondis qu’autant qu’il m’était possible d’en juger, ils avaient une plus haute opinion de lui que de tout autre maréchal de France et que son fidèle attachement pour Napoléon avait une saveur romanesque qui n’était pas sans admirateurs en Angleterre. Ce changement de fortune, lui faisant méconnaître son véritable intérêt et les plus chères affections de sa famille, madame Bertrand avait essayé de se suicider. Le soir où Napoléon fut informé de son sort futur, au moment où on communiqua la décision du gouvernement anglais à Madame Bertrand, elle tenta de se jeter du Bellérophon dans la mer. Les petits Bertrand sont des enfants fort intéressants ; le plus jeune n’a que trois ou quatre ans. L’aîné naquit à Trieste, pendant que son père était gouverneur des provinces Illyriennes. Le second enfant est une fille, dont le caractère emporté se manifeste de temps en temps par des mouvements de violence. Il semble que l’esprit militaire se soit emparé de ces enfants : du matin au soir, ils jouent aux soldats, marchent, chargent au petit galop. La petite fille se joint à ces jeux, comme une véritable amazone, sous le commandement d’un petit Français qui, je présume, doit être né dans un camp. Ayant dit par hasard à Madame Bertrand que tout le monde supposait qu’elle serait restée en Angleterre pour l’éducation de ses enfants, elle me répondit avec vivacité et avec un accent égaré qui lui est assez ordinaire : « Comment, Monsieur, quitter mon mari dans un pareil moment ! C’est un degré d’héroïsme auquel mon cœur n’atteindra point. Dans un an, peut-être, songerai-je à retourner en Europe. » Quand je lui eus dit qu’une occasion favorable s’offrirait bientôt à bord du Northumberland, elle parut ajouter foi à la probabilité d’un tel événement. Ni Monsieur ni Madame de Montholon ne parlent l’anglais : le comte est un joli homme, petit ; la comtesse est une femme de tournure très élégante. La grande consolation de leur infortune, consolation à laquelle ils attachent bien du prix, est la compagnie de leur charmant petit garçon. Vous voyez que, d’une manière fort décousue, il est vrai, je vous fais peu à peu connaître tous nos passagers ; mais vous devez comprendre que c’est le meilleur moyen que je puisse employer. Bonaparte, au moment de quitter le Bellérophon, fut prié de choisir trois personnes de sa suite pour l’accompagner à Sainte-Hélène. Bertrand était tout indiqué, à cette époque, pour rester en Europe. Lord Keith prit sur lui d’ajouter un ami si fidèle à la suite du général exilé. Les autres étaient le comte de Las Cases, ancien capitaine de la marine française, homme instruit et lettré, le général comte de Montholon et le lieutenant-général Gourgaud, tous les deux aides-de-camp de Bonaparte et entièrement dévoués à leur maître. Ces deux officiers l’ont accompagné dans la campagne de Russie et nous ont dépeint dans toute son horreur l’hiver qu’ils y ont passé. Ils font le plus grand éloge de la cavalerie russe, mais représentent les Cosaques comme un troupeau facile à disperser. Ils n’aiment pas les armées prussiennes, mais les estiment supérieures à celles de l’Autriche. A Waterloo , l’infanterie anglaise les a frappés d’étonnement. Ils prétendent que notre cavalerie a trop de fougue ; ils ont eu probablement à en souffrir dans cette glorieuse journée. Parlant l’autre jour de Waterloo avec le comte Bertrand, celui-ci ne put me dissimuler sa façon de penser. Le peu qu’il disait était exprimé d’un ton plaintif, mais sincère : « Nous avons combattu ce jour là, dit-il, pour la couronne de France. Vous avez gagné la bataille et nous avons été défaits. » Je lui demandai s’il avait lu la lettre du maréchal Ney au duc d’Otrante pour justifier sa conduite sur le champ de bataille. II ne semblait pas la connaître. Quand je lui eus dit en quels termes le maréchal avait critiqué la conduite de son maître, alors qu’aux yeux de l’opinion publique, celle-ci était pleinement justifiée : « Bien, bien, répliqua- t-il, si j’avais eu le commandement de la division du maréchal Ney, j’aurais peut-être fait plus de sottises que lui, mais du poste que j’occupais, j’ai vu qu’il commettait de grosses fautes. » Puis, levant les yeux au ciel et les baissant rapidement, il s’écria d’un ton significatif : « Il y a autant de distance entre Bonaparte et Ney, qu’entre le Ciel et la Terre ! D’après les détails que j’ai recueillis dans mes conversations avec nos hôtes, il parait que l’abdication de l’Empereur en faveur de son fils est un sujet qui, autant que je puis en juger, a été entièrement dénaturé en Angleterre : je veux dire quant aux causes immédiates et prochaines. Si les renseignements qui m’ont été donnés sont exacts, et je ne peux pas croire qu’ils aient été inventés pour m’en imposer, un vaste complot fut ourdi par Fouché pour renverser son maître. Ce complot réussit. Les habitants de notre petite colonie ne prononcent jamais le nom de ce rusé politique et ardent révolutionnaire, qu’en l’accompagnant de malédictions qu’il n’est pas nécessaire que vous entendiez et qu’il y aurait quelque ridicule à vous répéter. Talleyrand, lui-même, ne leur est pas aussi odieux et ils croient fermement que Fouché va s’efforcer de faire pendre son complice Talleyrand, à moins que celui-ci ne lui réserve le même sort. Ils ajoutent que s’ils étaient tous les deux pendus au même gibet, ce monument devrait être considéré comme un objet de vénération publique, étant donné le service qu’il aurait rendu au genre humain, en punissant deux des plus grands coquins qui aient jamais déshonoré la société. L’historiette (sic) à laquelle je viens de faire allusion, était ainsi rapportée : Lors du retour de Napoléon à Paris, après sa désastreuse défaite à Waterloo, le duc d’Otrante soumit à son maître, très perplexe à l’égard de la conduite qu’il devait tenir dans cet immense malheur, une lettre, qu’il lui dit avoir reçue du prince de Metternich, le ministre de l’Empereur d’Autriche. Cette lettre était datée du mois d’avril précédent : le diplomate y déclarait que son souverain était résolu à chasser Napoléon Ier du trône de France, et qu’on laisserait le peuple français libre de se soumettre au gouvernement de Napoléon II, ou d’adopter la République comme forme de gouvernement. L’Autriche déclarait qu’elle ne se reconnaissait aucun droit à dicter des lois aux Français. L’exil définitif du traître (c’était son expression), voilà tout ce que l’Empereur d’Autriche exigeait de la France. Napoléon mordit à l’hameçon et immédiatement abdiqua en faveur de son fils. Mais à peine eut-il signé son abdication qu’il découvrit le double jeu de Fouché. La lettre était un faux et il devint bientôt évident qu’il n’était pas au pouvoir de l’Empereur d’Autriche, même s’il l’eût voulu, de pousser son petit-fils sur la scène politique. En quittant Paris, l’ex-Empereur et sa suite allèrent tout d’une traite aux rivages de la mer. Ils auraient pu y séjourner longtemps, le voisinage de Rochefort ne leur donnant aucun motif raisonnable de crainte. L’impatience de Bonaparte ne leur permit pas de rester en cet endroit.

A peine arrivé à bord, il exprima le désir de lire les journaux anglais, mais comme il ne lui aurait pas été très agréable de savoir ce qui se disait sur son caractère et sa conduite, on mit de la délicatesse à les soustraire à ses regards. La vérité n’est pas toujours bonne à dire et jamais ce proverbe ne fut mieux justifié qu’à bord du Northumberland. Le comte de Las-Cases avait cependant offert à son général de le mettre, dans le délai d’un mois, suffisamment au courant de la langue anglaise pour qu’il pût lire un journal, entreprise qu’il n’aurait certes pas réussi à mener à bien; mais il ne put décider son maître à devenir son élève et la proposition fut brièvement écartée par la réponse suivante : « Je sais bien que vous me prenez pour un prodige, mais quoi qu’il en soit, je ne suis pas universel et parmi les choses qui sont au-dessus de mes forces, est la possibilité de passer maître dans la langue anglaise en quelques semaines. » Je terminerai ici cette première lettre, ou si vous préférez, la première partie de ma correspondance. Elle sera prête ainsi, à tout événement, dès qu’une occasion s’offrira pour vous l’envoyer. Si elle vous donne quelque plaisir, si elle satisfait en quelque façon votre curiosité, « tant mieux »[en français dans le texte]. Au moins elle me donnera l’occasion de dire : « Comment vous portez-vous ? Et que Dieu vous bénisse » à tous nos amis, auxquels j’offre mes compliments sincères et mes affectueux souvenirs.

Adieu, etc., etc.

W.WARDEN

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.12-22)

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