( 5 novembre, 2018 )

« On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles… »

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C’est en ces termes très vifs que le colonel de Marbot résume, dans cette lettre Il était alors à la tête du 7e régiment de hussards.

« Laon, 26 juin 1815.

 Je ne reviens pas de notre défaite ! … On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles. J’ai été, avec mon régiment, flanqueur de droite de l’armée pendant presque toute la bataille. On m’assurait que le maréchal Grouchy allait arriver sur ce point, qui n’était gardé que par mon régiment, trois pièces de canon et un bataillon d’infanterie légère, ce qui était trop faible. Au lieu du maréchal Grouchy, c’est le corps de Blücher qui a débouché !… Jugez de la manière dont nous avons été arrangés !… Nous avons été enfoncés, et l’ennemi a été sur-le-champ sur nos derrières !… On aurait pu remédier au mal, mais personne n’a donné d’ordres. Les gros généraux ont été à Paris faire de mauvais discours. Les petits perdent la tête, et cela va mal… J’ai reçu un coup de lance dans le côté ; ma blessure est assez forte, mais j’ai voulu rester pour donner le bon exemple. Si chacun eût fait de même, cela irait encore, mais les soldats désertent à l’intérieur ; personne ne les arrête, et il y a dans ce pays-ci, quoi qu’on dise, 50 000 hommes qu’on pourrait réunir ; mais alors il faudrait peine de mort contre tout homme qui quitte son poste et contre ceux qui donnent permission de le quitter. Tout le monde donne des congés, et les diligences sont pleines d’officiers qui s’en vont. Jugez si les soldats sont en reste ! Il n’y en aura pas un dans huit jours, si la peine de mort ne les retient… Si les Chambres veulent, elles peuvent nous sauver ; mais il faut des moyens prompts et des lois sévères… On n’envoie pas un bœuf, pas de vivres, rien… ; de sorte que les soldats pillent la pauvre France comme ils faisaient en Russie… Je suis aux avant-postes, sous Laon ; on nous a fait promettre de ne pas tirer, et tout est tranquille. »

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( 4 novembre, 2018 )

La CAMPAGNE de RUSSIE vue par le baron FAIN… (3 et fin)

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Mojaïsk, 10 septembre 1812. 

Cette grande bataille [celle de La Moskowa, que les russes surnomment « Borodino »] dont tu as dû recevoir la nouvelle par un mot que je t’ai écrit, nous a ouvert le chemin de Moscou. L’armée marche en avant et nous sommes logés dans une maison qui nous a paru [être] un gîte meilleur que la tente ; les nuits commencent à être un peu fraîches sous la toile. Nous avons même eu de la glace ces jours derniers…  Il semble que les fatigues rendent ma santé meilleure, j’ai maigri mais il y paraît à peine à mon visage. Depuis Wilna je n’ai pas quitté l’Empereur. Au bivouac, je couche sous la tente. Dans la maison je m’établis dans un coin du Cabinet, faisant mon lit avec le coussin de la voiture et mon oreiller avec le portefeuille courant, et je suis toujours là pour le service de la nuit que la faible santé de Méneval ne lui permet plus de partager avec moi. Depuis Smolensk je ne me suis pas déshabillé.  Mon pauvre Ribert [sans doute son valet de chambre] a grand soin de moi et la dette que je contracte envers lui est sacrée.  La nourriture a toujours été assez bonne, mais le vin a fini par nous manquer.  Dans ce pays où l’on ne connaît la vigne que dans les serres chaudes, ton vin de Brétigny se vendrait 12 francs la bouteille ! Il y a même tel bivouac où une bouteille de l’eau de ta Fontaine [allusion au nom de sa propriété de La Fontaine, sur la commune de Brétigny, dans l’Essonne], se vendrait le même prix ! Vois donc quelle coupe d’or les gens de Brétigny auraient pu faire par ici s’ils avaient eu l’esprit du commerce !  Voici bien une autre nouvelle ! Mon fameux cheval que je croyais frappé par la foudre vient de traverser l’Europe  pour me rejoindre. Il a fait un détour par Varsovie. Je veux le monter et faire dessus mon entrée triomphante dans la cour des Archives de Moscou.

Moscou, 15 septembre 1812. 

Je t’écris enfin de Moscou. Nous y sommes entrés hier. L’Empereur loge aujourd’hui dans l’ancien palais des Tsars qu’on appelle le « Kremlin ». C’est un château couvert de petits dômes surmontés de boules dorées. L’édifice est très irrégulier, mais les appartements sont très beaux. Quant à la ville, voici mon premier aperçu. Elle me semble immense, plus grande que Paris et l’on ne saurait voir nulle part un plus grand ensemble de palais et de cabanes. Je vais donc coucher dans un bon lit !

Moscou, 20 septembre 1815. 

Cette belle ville de Moscou dont je ne t’ai encore dit qu’un mot est déjà devenue presque entièrement la proie des flammes. Voilà des événements qui me laisseront que de biens tristes souvenirs !… L’achat que je viens de faire d’une pelisse qui me coûte 200 francs fait un rude échec à ma bourse.

Moscou, 25 septembre 1812. 

Depuis la fin des incendies, nous secouons nos cendres. Le Kremlin où loge l’Empereur et toute sa Maison est une grande citadelle dans laquelle il y a plusieurs palais, sept églises, plus l’Arsenal. Il est fermé par de hautes murailles. On n’y laisse pas entrer les Russes de la ville, de peur des incendiaires et nous sommes renfermés au kremlin comme nous pourrions l’être à Vincennes.  Je n’ai qu’une petite chambre dans le palais de l’Empereur mais je m’y trouve bien et j’ai refusé d’aller loger dans la ville où il reste encore quelques belles maisons. Mon lit se compose d’un matelas que je place sur un canapé de maroquin. Mon manteau fait ma couverture, et je tiens ma pelisse de renard en réserve pour les froids.  On s’occupe ici beaucoup de ce que sera l’hiver et je crois que l’on s’en occupe un peu trop. Tu sais que j’aime le froid et je me fais d’avance un plaisir de voyager en traîneau.

Moscou, 14 octobre 1812. 

Je viens d’écrire à Camille [son fils aîné] pour lui faire mon compliment sur ce qu’ils ne se fait plus prier pour danser. J’ai fait aussi mon compliment à aimé sur ce qu’il commence à avoir un peu plus de tenue. Charge-toi de faire mon compliment à Eugène de ce qu’il commence à lire ses lettres.  

Somensköe, 22 octobre 1812. 

Depuis le 19 nous sommes en marche. Je profite de la première estafette pour te dire qu’il ne faut avoir aucune inquiétude si, sans les mouvements de l’armée, ma correspondance devient moins exacte. Si cette lettre n’est pas partie le 22, j’en rafraîchis la date aujourd’hui 24 à Borowsk et nous poursuivons notre route.

Ghorodnia, 26 octobre 1812. 

Il ne fait pas si froid qu’en France. Bien certainement les éléments et les saisons sont renversés comme tout le reste dans ce pays.

Ghjatsk, 30 octobre 1812. 

Ma santé est toujours très bonne et jusqu’à présent ka secousse de la marche me fait un grand bien. Plusieurs estafettes nous manquent.

Viazma, 11 novembre 1812. 

Je reçois ici tes lettres du 6, du 9 et du 13 octobre. Je ne t’y répondrai en détail que quand nous serons en repose quelque part. Le temps que nous avons est vraiment le plus beau du monde ; c’est un miracle en notre faveur. J’en profite pour faire la plus grande partie du chemin à pied à côté des voitures. 

Bobr, 24 novembre 1812. 

Il y a peut-être bien longtemps que tu n’as eu de mes nouvelles. Il y a longtemps que j’ai eu des tiennes.  Je voudrais bien n’être pas plus inquiet de la santé que tu ne dois être de la mienne. 

Studianka, 27 novembre 1812.

Dans l’impossibilité où je suis de t’écrire des lettres je ne t’expédie qu’un mot pour te dire que je me porte toujours bien, ainsi que ton frère. Depuis Moscou j’ai le bonheur de n’avoir pas quitté l’Empereur. 

Molodetschno, 3 décembre 1812.  J’ai été longtemps sans avoir de tes nouvelles. Je viens de recevoir toutes tes lettres qui étaient en arrière. 

Fin. 

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Petit rappel. Les « Mémoires » du baron Fain, dont la première édition date de 1908 (chez Plon) ont été réédités à mon initiative chez Arléa en 2001. 

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( 3 novembre, 2018 )

La campagne d’Autriche (1809) vécue par le musicien Girault. (I)

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Voici un extrait de ces « Souvenirs » dont la toute première édition fut publiée en 1889 à La Rochelle à cent exemplaires numérotés.  A cette époque, Philippe-René Girault (1775-1851) est musicien dans les rangs du 93ème régiment de ligne.

« L’ordre d’entrer en campagne arriva dans les premiers jours de mars, mais ce n’était plus en Espagne que nous allions, mais en Autriche. Guerre pour guerre, j’aimais mieux la faire aux Autrichiens qu’aux Espagnols. On nous fit refaire la même route que nous avions faite pour venir à Lyon, jusqu’à Belfort, où nous prîmes la route de Bâle en Suisse. Nous avions l’ordre de passer le Rhin à Brisach; mais, le pont n’étant pas prêt, le général Molitor, qui commandait la division qui nous précédait, demanda le passage par Bâle. Les Suisses, invoquant les traités qui avaient reconnu leur neutralité, refusèrent de laisser passer les troupes françaises sur leur territoire, sans en avoir reçu l’ordre des autorités fédérales. Le général, impatient de passer, fit dire aux Bâlois que s’ils n’ouvraient pas leurs portes, il les ferait ouvrir à coups de canons. Et comme il l’aurait fait comme il le disait, on s’empressa de nous livrer passage et nous pûmes franchir le Rhin; mais aucun soldat ne séjourna sur le territoire Suisse. Nous entrions dans un pays que j’avais souvent parcouru avec l’armée de Moreau. La guerre y avait déjà apporté une première fois la dévastation. Nous entrions dans un pays que j’avais souvent parcouru avec l’armée de Moreau. La guerre y avait déjà une première fois apporté la dévastation ; sorti à peine de ses ruines, il lui fallait de nouveau supporter es charges d’une occupation militaire. Car dès que le Rhin fut passé, nous fûmes nourris chez es habitants, ce qui me permettait de faire des économies et d’envoyer de l’argent à ma femme. De Bâle on nous dirigea sur Fribourg, grande et belle ville dont la cathédrale possède une tour presque aussi belle que celle de Strasbourg. A Donaueschingen, je vis où le Danube prend sa source, dans la cour du château. Après avoir passé à Masskich et Biberach, lieux illustrés par des faits d’armes où j’avais assisté, on nous fit cantonner dans un gros bourg de la Bavière, nommé Krumbach.

Je fus logé à Krumbach chez un bon bourgeois qui nous reçut avec plus d’égards que nous n’y étions habitués. J’en sus bientôt la raison. Il devait la vie à un Français, et voici ce qu’il me raconta :

- « Lors de la dernière guerre, je servais dans un régiment de hussards autrichiens. A la bataille de Biberach, mon cheval fut tué et je reçus une balle dans la cuisse. J’étais étendu, sans pouvoir me relever, au milieu de la rue, où j’aurais péri infailliblement sous les pieds des chevaux de la cavalerie et de l’artillerie, lorsqu’un musicien de hussards français vint me relever, me traîna contre une maison, me donna une goutte d’eau-de-vie, ce qui me remit un peu, car j’étais presque sans connaissance. Puis frappant à la maison contre laquelle il m’avait déposé, il se fit aider de la femme qui vint ouvrir, et ne me quitta que lorsqu’il m’eut couché sur un lit. Il partit sans que je puisse lui témoigner ma reconnaissance autrement qu’en lui baisant les mains. Voilà sept ans de cela. Je n’ai fait qu’entrevoir mon libérateur; mais, depuis que vous êtes ici, je ne cesse de vous regarder, et plus je vous regarde plus je trouve une ressemblance frappante avec celui qui m’a sauvé la vie, et n’était le costume je dirais que c’est vous. Avez-vous eu un frère musicien dans les hussards ? [Girault fit un passage dans les rangs du 5ème hussards avant d'arriver au 93ème d'infanterie]»

Pendant tout le cours de cette histoire, j’avais peine à cacher mon émotion; car c’était bien moi qui étais le héros de cette petite aventure que j’avais presque oubliée: de pareils faits, bien naturel d’ailleurs, m’étant arrivés bien souvent. Surmontant enfin mon émotion, je finis par lui dire:- « Ce n’est pas mon frère qui vous a sauvé, c’est moi-même qui servais alors dans les hussards. En passant il y a deux jours à Biberach, j’ai reconnu la maison où je vous ai déposé. C’était un débit de tabac, et je me rappelle que la femme qui m’avait aidé à vous porter, me donna un paquet de tabac. — Que vous vouliez payer, » interrompit mon hôte en me sautant au cou. Ce brave homme ne se connaissait plus de joie, il riait, il pleurait, il m’embrassait et ne savait comment me témoigner sa reconnaissance. Il fallut que sa jeune femme vint embrasser celui qu’il appelait son sauveur. Il répétait sans cesse à un petit garçon d’un an qu’il tenait dans ses bras: — « Regarde bien ce militaire, sans lui tu ne serais pas au monde», comme si l’enfant avait pu le comprendre. Lorsqu’il fut un peu calmé, je lui demandai la suite de son aventure. — « L’armée française marchait si vite, me dit-il, qu’il me fut facile de me dissimuler pour n’être pas fait prisonnier. La femme qui m’avait recueilli me donna un lit et cacha mon uniforme. Au bout de deux jours, il n’y avait plus de Français dans le pays, et j’envoyai un exprès ici pour avertir mes parents de ma situation. Mon père vint de suite auprès de moi. Il aurait voulu me transporter chez lui, mais je n’étais pas en état de supporter la voiture. Il s’arrangea avec les maîtres de la maison où l’on m’avait recueilli, et j’y restai jusqu’à parfaite guérison. Puis je revins au pays, ici, où l’on ne songea pas à me réclamer. Depuis deux ans, je suis marié, et, vous pouvez me croire, je n’ai jamais laissé passer un jour sans songer à vous, sans prier le ciel qu’il vous conserve la vie, comme vous me l’avez conservée. »

Mon hôte avait souvent raconté son histoire à sa famille et à ses amis. Aussi dès que l’on sut que le sauveur, comme il m’appelait, était chez lui, ce fut comme une procession de visiteurs. Il fallait à tous raconter toujours la même histoire: c’eût été bien ennuyeux, si chaque récit n’avait été arrosé, à chaque répétition, d’une nouvelle bouteille de vin. Mon hôte était un riche paysan, qui n’épargnait rien pour me prouver sa reconnaissance. Aussi pendant tout le temps que nous restâmes chez lui, ce fut une noce continuelle. Mais il fallut bientôt partir et dire adieu aux bons repas. Si j’avais laissé faire ces braves gens, ils m’auraient chargé de vivres pour quinze jours. Je n’acceptai qu’un saucisson et une petite bouteille d’eau-de-vie, et je les laissai me comblant de toutes sortes de bénédictions. Nous étions au 11 avril 1809, et cependant il nous fallut partir dans la neige. A la première étape, nous fûmes logés vingt par maison et nous fûmes obligés d’attendre pour manger que le pain fût cuit. C’était un vilain début; mais nous devions en voir de bien plus dures. Le lendemain, comme nous avions pris les devants, nous fîmes, sans nous y attendre, un fort bon repas. A moitié route, nous entrâmes dans une auberge pour y déjeuner, et nous y trouvâmes une table copieusement garnie. Un officier qui se disposait à partir nous dit: – « Mes amis, profitez du déjeuner que j’avais fait préparer pour les officiers de mon bataillon qui devaient faire halte ici. Je viens d’apprendre qu’ils ont reçu l’ordre de changer de route et je vais les rejoindre. » Nous ne nous fîmes pas prier pour nous mettre à table, et nous étions bien repus, lorsque notre régiment arriva. Nous cédâmes la place à nos officiers, qùi crurent que c’était nous qui avions fait préparer le déjeuner et qui payèrent leur écot et aussi le nôtre sans s’en douter.

Le 20, toute la division était réunie à Lansberg, où nous restâmes cinq jours sur le qui-vive et nous restâmes cinq jours sur le qui-vive et nous entourant de retranchements. Les Autrichiens venaient d’entrer en Bavière et avaient commencé les hostilités. De Lansberg on nous dirigea sur Augsbourg, où nous arrivâmes à sept heures du soir. Là on nous distribua des vivres pour quatre jours, pain, viande et eau-de-vie, et à dix heures nous repartions avec ordre de ne nous arrêter que lorsque nous aurions trouvé l’ennemi. Nous fîmes ainsi vingt-huit lieues en trente-six heures, dans des chemins de traverse effondrés par l’artillerie et la cavalerie. Nous n’avions pas été cependant assez vite; car nous arrivâmes le lendemain de la bataille. Pour nous reposer, on nous envoya bivouaquer à une lieue de là, dans un endroit où il n’y avait ni bourg ni village, deux maisons seulement pour le quartier-général. Il tombait de l’eau et il faisait froid, mais pas moyen de faire du feu: on avait déjà ramassé tout ce qu’on avait trouvé de bois et de paille dans les environs. Nous nous réfugiâmes une douzaine dans une petite écurie et nous nous y couchâmes, sans souper, la fatigue nous ôtant l’appétit : nous aurions dormi le derrière dans l’eau. Notre logis avait un toit de paille; mais à notre réveil nous nous trouvâmes à bel air: la paille et la charpente avaient été enlevées par des soldats, sans que nous nous en apercevions, tant nous dormions de bon cœur. Le général avait vu lui-même sa maison à moitié découverte et avait été obligé de mettre des factionnaires pour la protéger. Dès le matin, on fit une distribution de pain, de viande et d’eau-de-vie, et nous nous mîmes à faire la soupe dans une vieille marmite que nous avions trouvée dans notre étable; mais la soupe n’était pas encore trempée qu’il fallut partir pour Ratisbonne. On posta notre division à deux lieues de cette ville, dont l’attaque était dirigée par l’empereur Napoléon lui-même (23 avril 1809). Toute la journée nos soldats restèrent l’arme au bras entendant gronder le canon et pestant de ne pouvoir assister au bal. Le soir, y on nous apprit que la ville avait été prise de vive force, et, le lendemain, on nous annonça que nous serions passés en revue par l’Empereur sous les murs de Ratisbonne.

C’était la première fois que notre régiment se trouvait en présence de Napoléon. Comme tous les corps qui avaient fait partie des armées de Jourdan, Hoche, Marceau, Moreau, notre régiment n’avait pas été gâté par les faveurs impériales, il était bien pauvre en croix d’honneur. Le colonel le fit remarquer à l’empereur et celui-ci lui répondit: — « Si vous voulez des croix, vous en trouverez, avec vos baïonnettes, aux portes de Vienne, où nous serons dans quinze jours. » Il ne s’est trompé que de deux jours. Puis il fit quelques promotions dans le régiment. Comme il y avait un chef de bataillon à nommer, il fit demander le plus ancien capitaine. Celui-ci était resté en arrière, avec les fourgons, par suite de mal au pied. L’Empereur ne voulut point attendre qu’on l’allât chercher, il fit appeler le suivant en ancienneté et le nomma commandant. Quelques minutes après arriva l’autre capitaine; mais il était trop tard: il apprit ainsi à ses dépens qu’il fallait être sous les yeux du maître pour obtenir ses faveurs. La distribution de vivres se faisant dans Ratisbonne, j’en profitai pour visiter la ville. J’y vis un grand désastre. Un pont magnifique était détruit, plusieurs beaux édifices étaient brûlés et tous les faubourgs incendiés ne formaient plus qu’un immense décombre. Les rues étaient encombrées de chariots brisés qui témoignaient du désastre des Autrichiens. »

A suivre.

 

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( 3 novembre, 2018 )

Les chevaux de bataille de Napoléon.

2016
« Dans son numéro du mois de mai 1892, la « Revue de Cavalerie » a publié un article anonyme intitulé « Les chevaux de bataille de Napoléon 1er ». Il nous a paru intéressant de reproduire dans la « Revue des Etudes Napoléoniennes » cette très intéressante étude. Jean BRUNON (Extrait de la « Revue des Etudes napoléoniennes », 1932) 
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L’excellente « Revue militaire suisse », qui paraît à Lausanne, contient dans sa dernière livraison, d’intéressants renseignements, en partie inédits, sur les chevaux de bataille de Napoléon 1er. En effet, le piqueur de l’Empereur, Noverraz, était vaudois. Son témoignage est souvent invoqué par l’auteur de l’article qui s’appuie, pour le reste, sur une longue et consciencieuse étude publiée récemment par le « Daily Magazine », la plus anciennes et la plus importante des revues anglaises consacrées au sport, par Sir Francis Lawley, fils de Lord Wenlock. M. Lawley commence par reproduire une conversation à Sainte-Hélène entre l’Empereur et le célèbre médecin O’Meara. Parlant des occasions où, dans sa carrière, il avait connu les plus grands dangers, l’Empereur racontait qu’à Arcole, son cheval rendu furieux par une blessure, s’était emporté et l’emmenait tout droit dans les lignes autrichiennes, lorsqu’il s’enfonça jusqu’au cou dans un bourbier où il faillit rester sous son cheval mort et tomber aux mains des Autrichiens. En comme, Napoléon disait avoir eu, d’Arcole à Waterloo, dix-huit ou dix-neuf chevaux tués sous lui. M. Lawley fait remarquer que ce chiffre n’a rien d’invraisemblable, puisque le maréchal Blücher en perdit au moins autant que le général Forrest, un des plus brillants officiers de cavalerie du Sud, dans la guerre de Sécession, qui vit tomber sous lui trente chevaux en quatre ans. Sans être ce que l’on appelle un écuyer, Napoléon était mieux que cela pour son métier de conquérant, c’est-à-dire un hardi, solide et infatigable cavalier. Pour lui tout cheval devait remplir, en premier lieu, la condition d’être un bon et docile véhicule, allant dans tous les trains, à toutes allures, au gré de sa pensée. Nous le savons par le témoignage de son piqueur Noverraz, de Lausanne, qui nous a souvent raconté les transes par lesquelles il dut passer pour suivre les intrépides cavalcades de son vénéré maître. On le sait aussi par divers récits de ses officiers d’ordonnance, notamment le comte de Ségur : il raconte qu’après sa nomination comme Général en chef de l’Armée de Paris, Bonaparte circulait jour et nuit à cheval dans les diverses rues de la capitale pour surveiller l’exécution de ses ordres, sans nul souci des précautions à prendre sur de mauvais pavés ou dans des défilés encombrés. Il montait et descendait à grande allure les escaliers du jardin des Tuileries et ceux qui existaient alors sous le péristyle, au grand désespoir de sa suite. Quand on lui faisait remarquer que ces inutiles grimpades et dégringolades n’étaient pas sans danger pour lui, il répondait : « Bah ! J’ai mon étoile ! », et quand on lui opposait le danger pour les montures, il répliquait : « La mère aux chevaux n’est pas morte ! » En résumé, dès sa jeunesse, le grand gagneur de batailles était ce que l’on appelle un brillant et heureux cavalier casse-cou. Il est inutile de dire que nous savons fort peu de choses de la plupart des chevaux de Napoléon. Toutefois ce n’est pas le cas pour tous et M. Lawley a réuni des détails sur « Marengo » que l’Empereur montait à Waterloo, « Austerlitz », « Maria » (une jument grise nommée d’après l’Impératrice), « Ali » et « Jaffa ». Le « Daily Magazine » reproduit les portraits d’ « Ali » et de « Marengo » d’après les originaux existant en Angleterre ; ils sont blancs comme, d’ailleurs, presque tous les chevaux du Petit Caporal. Le plus célèbre des cinq est « Marengo » dont le squelette est conservé à l’Institut militaire de Whitehall à Londres, et dont un sabot, transformé en tabatière, est toujours sur la table des officiers de la garde royale au palais de Saint-James, avec l’inscription suivante sur le couvercle d’argent : Sabot de « Marengo », cheval de bataille barbe, ayant appartenu à Bonaparte, monté par lui à Marengo, Austerlitz, Iéna, Wagram, en Russie et à Waterloo. » Autour du sabot se lisent ces mots : « Marengo » fut blessé à la hanche à Waterloo, pendant que son cavalier l’enfourchait sur le terrain des avant-postes. Aussi dans les batailles précédentes, ce bon destrier avait été blessé. Si nous devons ajouter foi à cette inscription, Napoléon a dû le monter pendant au moins quinze ans, de Marengo à Waterloo ; nous nous permettrons d’en douter. Quoiqu’il en soit « Marengo », dont le portrait aussi bien que le squelette est conservée à l’Institut militaire, est bien le cheval que l’Empereur avait à Waterloo, et probablement celui dont le colonel Charras veut parler dans sa « Campagne de 1815 », lorsqu’il raconte que Napoléon, en montant à cheval le matin de Waterloo, se mit dans une violente colère contre un soldat maladroit qui, en l’aidant à se mettre en selle, faillit le faire tomber par dessus son cheval. C’est encore « Marengo » qui porta l’Empereur jusqu’à Charleroi après la bataille, mais M. Lawley ne nous explique pas comment il se fait que le cheval soit venu finir ses jours à l’Institut militaire et c’est un point qu’il serait intéressant d’élucider. Peut-être devint-il la propriété d’un gentilhomme français établi vers 1815, au château de Glassenburg, dans le comte de Kent, pendant la minorité des propriétaires légitimes. Ce gentilhomme, dont le nom n’a malheureusement pas été conservé, était l’ami de l’Empereur et avait avec lui un autre cheval de bataille , « Jaffa », un arabe que Napoléon avait pris en Egypte. Le vieux coursier fut très bien soigné à Glassenburg ; mais, en 1829-il avait alors 37 ans- il était tellement affaibli qu’on se décida à l’abattre. Le fils de celui qui lui déchargea un coup d’escopette vit encore [1892] et, dans son parc, on peut lire sur une petite colonne l’épitaphe suivante : « Sous cette pierre repose « Jaffa », fameux cheval de bataille de Napoléon, âgé de 37 ans ». C’est de lord Wolseley, qui connaît à fond tout ce qui a trait au grand capitaine, que l’auteur tient cette anecdote. Un autre admirateur anglais de Napoléon a remis à M. Lawley un portrait d’ « Ali » avec cette légende : «Ali », cheval de bataille de Napoléon 1er. Ce cheval fut pris en Egypte sous Ali-Bey, monté par un soldat du 18ème dragons, capturé par les Mamelucks et repris par les Français.Ceci le fit remarquer du général Menou qui l’emmena en Europe et en fit cadeau au Premier Consul. Depuis lors, Bonaparte le monta dans toutes les batailles ; à celle de Wagram, par exemple, où il resta en selle de quatre heures du matin à six heures du soir. Il faut faire la part de la confusion et de l’exagération en ce qui concerne les noms des chevaux montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo » aient été montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il ne serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo » aient été montés le même jour, puisque, dans ses « Mémoires », Mme de Rémusat nous dit que son protecteur éreintait souvent quatre ou cinq chevaux en un jour. Il semble y avoir contradiction entre la légende qui attribue à « Marengo » l’honneur d’avoir porté Napoléon à Austerlitz et les « Mémoires » du général Vandamme [Il s’agit ici d’une confusion car cet officier n’a pas laissé de « Mémoires ». Note de C.B.], où il est fait mention d’un cheval gris de fer, 1 mètre 60, qui fut baptisé « Austerlitz » après la victoire. Il est certain de Napoléon avait un cheval de ce nom correspondant bien à la description donnée par Vandamme, puisqu’il y a un portrait de lui à Londres chez Lord Rosebery, un des hommes les plus compétents sur tout ce qui se rattache à l’épopée napoléonienne. Passons à la jument « Maria ». M. Lawley a eu la bonne fortune de rencontrer un vieux Mecklembourgeois, nommé Schallen, âgé de plus de 95 ans, qui se souvenait d’avoir vu les régiments de cavalerie française traverser la petite ville d’Ivenack, dans le Mecklembourg, en marche sur Moscou. Le général Lefebvre-Desnouettes y admira beaucoup les chevaux de race du baron de Plessen, et, en particulier, une jument grise qui descendait de « King–Herald » un des plus fameux étalons du Stud-Book britannique. Le général l’acquit et l’envoya à l’Empereur, qui lui donna le nom de « Maria »-celui de sa femme- et la monta pendant une grande partie de la campagne de 1813. Plus tard, la jument tomba on ne sait comment, aux mains des Prussiens, qui la restituèrent au baron de Plessen. Elle mourut à Ivenack, et Schallen raconte qu’on y voit encore son squelette religieusement conservé par les héritiers du baron dans leur vieux château d’Ivenack. Naturellement l’équipement des chevaux de Napoléon était de « primo cartello ». La sellerie ne laissait rien à désirer : siège, troussequins, genouillères, tout était parfait de matériaux et de confection. Le Musée de Lausanne en possède des spécimens probants, c’est-à-dire : trois excellentes selles à l’anglaise, revêtues de velours cramoisi, avec housses et fontes à l’avenant et étriers en argent suspendus à de fortes et fines courroies ; trois brides et trois martingales à garnitures d’argent. Le grand Empereur destinait à son fils ces effets personnels et, pour cela, il les avait confiés à son fidèle Noverraz qui les conserva longtemps à sa villa « La Violette » à Lausanne. En juin 1848, Noverraz, las d’attendre un ayant-droit, remit son précieux dépôt au gouvernement vaudois qui en orne le musée cantonal de Lausanne. Avec d’autres objets de même provenance, entres autres quatre fusils de chasse et quelques reliques de Longwood, notre habile préparateur, M. Bastian, en a composé une fort intéressante vitrine qui attire de nombreux visiteurs étrangers. L’auteur de l’article de la « Revue militaire suisse » ne donne que des indications peu précises, ou encore légèrement inexactes, sur les souvenirs de Napoléon, provenant du piqueur Noverraz, conservés au Musée de Lausanne (Don de J.-J. Mercie). Ces équipages de cheval de l’Empereur, du type de ceux qu’il utilisait en campagne, sont les seuls que nous connaissions ; à ce titre, leur intérêt est donc plus considérable encore que les harnachements de luxe, magnifiquement ornés, plus généralement connus, et nous jugeons qu’il vaut la peine d’en donner la nomenclature détaillée, d’après les notes que nous avons prises sur place, au Musée de Lausanne : – Trois selles à la française en velours cramoisi, avec leurs fontes, couvre fontes, et leur tapis de selle (deux de ces derniers en drap cramoisi, en un drap écarlate). Ces tapis de selle sont ornés d’un double galonnage or : le galon intérieur de 10 centimètres, du modèle dit « à bâtons ».
Ces galons sont bordés d’une double course en soutache or. - Deux paires d’étriers (une paire manque) en argent (ou argentés) forme classique des étriers d’officiers généraux. 
- Trois brides complètes, à peu près semblables, très simples, en cuir noir ; boucles, légèrement ouvragées, en argent. Deux de ces brides à mors à grandes bossettes, argentées ; une à mors sans bossettes ; les trois mors du modèle de cavalerie légère. 

Toutes ces pièces sont en parfait état de conservation. 

Revenant aux chevaux de bataille de l’Empereur, il y lieu de signaler que le Musée de Malmaison, possède neuf petites peintures représentant neuf chevaux montées par Napoléon ; leurs noms sont les suivants : « Le Familier », « Le Triomphant », l’Aboukir », « Le Major », « Le Vizir » [Ce cheval a été naturalisé après sa mort ; il est conservé au Musée de l’Armée et porte sur la cuisse gauche l’N couronné], « le Cheick », « Le Sahara » , « Le Distingué » (le neuvième portrait ne porte pas de nom). Ces tableaux proviennent de la Manufacture de Sèvres. Ajoutons que l’Empereur a également possédé une jument qui portait le nom de « Nicole » et non « Nickel ». Citons en outre le beau portrait de « Tamerlan » peint par Géricault. Du reste, et comme le laisse comprendre l’auteur de l’article cité, plus haut, l’Empereur utilisa, au cours de sa vie, une quantité considérable de chevaux de selle. On en jugera par la lecture du document que nous reproduisons ci-après pour terminer ce rapide aperçu sur un sujet peu ou point battu sur lequel il reste encore à écrire une belle étude ; il se passe de tout commentaire. Avant la campagne de 1812 et sur son ordre, un projet de règlement réorganisant ses équipages de guerre fut présenté à l’Empereur qui l’adopta le 14 janvier 1812. Voici le texte de la partie qui concerne l’équipage de selle : 

« CHAPITRE V- Equipage de selle Article 11- L’équipage de selle comprend 10 brigades, chacune de 13 chevaux. Total : 130 chevaux. Article 12.- Chaque brigade se compose ainsi, savoir : 2 chevaux de bataille pour Sa Majesté, 1 cheval d’allure pour Sa Majesté, 1 pour le Grand-Ecuyer, 1 pour l’Ecuyer de service, ou tout autre, 1 pour le page de service, 1 pour le Mameluck de Sa Majesté, 1 pour le guide (paysan du pays), 3 chevaux de palefreniers montés et un à pied, 1 cheval pour le chirurgien, 1 pour le piqueur de service. 
Total : 13 Article 13.- Une paire de pistolets fera partie de l’équipement de tous les chevaux de selle destinés pour l’Empereur ; ces pistolets seront chargés tous les jours, et déchargés avec le tire-bourre par le Mameluck de service, sous l’inspection du Grand-Ecuyer ou en son absence, de l’Ecuyer de service au bivouac ou sous la tente ; le déchargement ou le rechargement des pistolets se fera chaque soir. Article 14.- Le Page de service porte en bandoulière la lunette de Sa Majesté, et il a sur le devant de sa selle des sacoches arrangées, qui renferment un mouchoir et une paire de gants pour Sa Majesté et un petit assortiment de bureau contenant papier, plumes, encre, crayons, compas, cire d’Espagne ; le tout conforme à l’état B ; il porte sur le derrière de sa selle un petit porte-manteau avec des armes à son usage. Le chirurgien porte derrière sa selle un porte-manteau avec un assortiment d’instruments et de tout ce qu’il faut pour panser, conforme à l’état E. Le mameluck porte en bandoulière une fiole pleine d’eau-de-vie, et sur le devant de sa selle, le manteau et le frac de Sa Majesté. Le Piqueur porte, sur le chevet, des petites sacoches pour cantines, approvisionnées conformément à l’état D ; et sur le derrière de sa selle, un porte-manteau d’effets à l’usage de Sa Majesté conformément à l’état T ; il porte aussi en bandoulière un flacon plein d’eau-de-vie. En conséquence, il est attaché un porte-manteau semblable à chacune des brigades des chevaux de selle. Les deux valets de chambre, qui sont à cheval, auront devant eux un petit appareil contenant de la charpie, des sels, de l’éther, de l’eau, une demi-bouteille de vin de Madère et quelques ustensiles de chirurgie, dont le Chirurgien ordinaire donnera le détail. Les trois maîtres d’hôtel, qui sont à cheval, auront chacun devant eux une petite cantine semblable à celle détaillée pour les Piqueurs. » 

 


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( 3 novembre, 2018 )

Un « restaurant » à Paris sous l’Empire (1810)…

« A mon arrivée à Paris, je fus conduit par un étudiant chez Flicoteau, qui prenait le titre de restaurateur et demeurait rue de la Parcheminerie [actuel 5ème arrondissement, entre les rues de la Harpe et Saint-Jacques]. Ce Flicoteau était le troisième du nom qui, après son père et son grand-père, dirigeait honorablement son établissement. C’était une grande salle obscure, garnie de tables et de bancs. A cela près qu’on n’y connaissait ni nappes ni serviettes, le tout était assez proprement tenu. Les plats gras ou maigres variaient de trois a cinq sous. Pour un sou on trempait la soupe, c’est-a-dire que chaque consommateur allait, en entrant, choisir une soupière de la capacité qui lui convenait ; il y taillait le pain qu’il voulait et appelait le père Flicoteau qui, consciencieusement, n’épargnait pas le bouillon. Certaines de ces soupières, dont le contenu était destiné à un seul consommateur, auraient été plus que suffisantes pour dix ou douze convives ordinaires. Les portions de viande de cinq sous étaient très copieuses; l’usage du vin était peu répandu. Il arrivait que beaucoup de dîners ne montaient qu’à six sous, non compris le pain que chacun devait apporter. A cette époque, cinq ou six autres restaurants, situés dans le pays [quartier] latin, étaient tenus par des membres  de cette honorable famille Flicoteau : les prix fixés étaient de seize à vingt-deux sous. Le vieux père Flicoteau, de la rue de la Parcheminerie, chef de la famille, ne se gênait pas pour critiquer ce qu’il appelait « le luxe » des nouveaux établissements formés par ses neveux : « Ils ont une carte, disait-il en ricanant, une carte sur laquelle on lit : « Pain à discrétion. » Les malheureux ! » Malgré les observations du père Flicoteau, ou plutôt à cause de ces observations, je le quittai pour aller chez un de ses neveux jusqu’à mon entrée dans les hôpitaux. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, p.93)

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( 2 novembre, 2018 )

Le général de Beurmann en 1814…

Beurmann

Jean-Ernest de Beurmann, né à Strasbourg le 20 octobre 1775, sous-lieutenant au régiment de Salm-Salm en 1790, lieutenant (en 1791) et capitaine (en 1792) au 19ème ci-devant Flandre, adjoint aux adjudants généraux (1794), chef de bataillon à la 20ème légère (1800) , adjudant commandant (1803), général de brigade (23 octobre 1811) avait été détaché de l’armée de Catalogne le 14 mars 1814 avec un division composée d’un bataillon du 32ème, des 79ème, 102ème, 115ème et 116ème régiment de ligne et d’une compagnie d’artillerie pour l’armée de Lyon. Il a ainsi retracé son rôle à l’armée.

Arthur CHUQUET.

 « J’arrivai en poste le 19 mars 1814 avec la tête de la colonne que je commandais, à Lyon. Le maréchal Augereau m’ordonna de suite de prendre position à Grange-Blanche avec un bataillon du 32ème de ligne, le troisième du 116ème et le troisième du 115ème. L’ennemi, se trouvant en présence, attaqua la ligne, le 20, à la pointe du jour, força la droite et le centre de l’armée, de manière à être près du faubourg de la ville. Malgré ses efforts réitérés et toutes ses forces, j’ai conservé ma position avec les troupes désignées et huit bouches à feu que le maréchal avait mises à ma disposition. Cette journée a eu pour résultat l’évacuation de la ville de Lyon sans désordre le lendemain 21, sans que l’ennemi osât nous entamer ; nous lui avions causé une grande perte et fait 500 prisonniers. »

 Quelques jours plus tard, Beurmann était envoyé de Lyon avec sa division à l’armée de la Garonne, à Libourne. C’est là qu’il fit son adhésion aux Bourbons…

 (Arthur CHUQUET, « L’Année 1814… », Fontemoing et Cie, 1914, p.280).

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( 2 novembre, 2018 )

Une lettre du général Subervie au maréchal Berthier…

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Le général Jacques-Gervais Subervie, naguère colonel du 10ème régiment de chasseurs à cheval, comte de l’Empire depuis le 28 novembre 1809, est nommé général de brigade le 6 août 1811.  Il sera général de division le 3 avril 1814. Plus tard, du 25 février au 4 avril 1848, il occupera les fonctions de Ministre de la Guerre. Subervie a été blessé à la bataille de La Moskowa. Mais c’est pour son jeune frère, blessé à Smolensk, qu’il demande, au lendemain de la bataille, les grâces de l’Empereur. 

Arthur CHUQUET. 

En arrière du champ de bataille de Boroghino [Borodino] le 8 septembre 1812. 

Monseigneur, j’ai été frappé hier dans la bataille par deux éclats d’obus qui, m’ayant ouvert la cuisse droite, m’ont obligé de quitter le commandement de la 16ème brigade de cavalerie légère.  Je prends la liberté de renouveler aujourd’hui mes instances à Votre Altesse pour qu’elle veuille bien accorder le grade de lieutenant, pour être mon aide-de-camp, à mon frère, sous-lieutenant au 10ème régiment de chasseurs à cheval.  Pendant que je marchais sur la Dvina pour assurer la communication avec le général Montbrun. Il fut blessé d’un coup de feu à Smolensk et, à cette occasion, Votre altesse eut la bonté de lui donner des espérances.  J’ose la prier de les réaliser aujourd’hui que l’Empereur accorde des grâces à ceux de son armée qui ont bien servi. J’espère que Votre altesse accueillera avec sa bonté ordinaire la demande que j’ai l’honneur de lui adresser.

En parcourant l’état des services de mon frère, elle verra qu’il a quatre ans de grade et plusieurs blessures. 

Le général SUBERVIE. 

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( 1 novembre, 2018 )

Une LETTRE du GENERAL RAPP au BARON DESPORTES, PREFET du HAUT-RHIN.

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Moscou, 7 octobre 1812. 

Il y a aujourd’hui un mois que l’Empereur a gagné la plus belle et la plus terrible bataille qui se soit encore livrée depuis la Révolution [Rapp fait allusion à celle de La Moskowa, le 7 septembre 1812]. Le général Compans ayant été blessé, Sa Majesté l’avait donné le commandement de cette belle division mais j’ai reçu à mon tour quatre coups dans une heure et demie de temps. Le premier, un coup de pistolet dans la cuisse ; le troisième, un boulet de canon au bras gauche, et le quatrième, un biscaïen dans la hanche gauche. Celui-là m’a renversé de dessus mon cheval et m’a obligé de quitter la partie. Heureusement qu’aucune de ces blessures n’avait rien cassé, et je suis presque rétabli. Tout le monde prétend que je ne serais plus tué à la guerre. 

(Arthur Chuquet, « Avec la Grande Armée en Russie. 1812. Préface de Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux Empires, 2004, pp.252-253).

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( 31 octobre, 2018 )

1er MARS 1815. NAPOLEON débarque sur les côtes de FRANCE.

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Le général Mouton-Duvernet devait se rallier à Napoléon et il expia cruellement sa défection. Pourtant, lorsqu’il apprit le débarquement de l’Empereur à Golfe-Juan, il se prononça contre lui et il envoyait à son lieutenant, le maréchal de camp Rostollant qui commandait à Gap, la lettre suivante où il déclarait qu’un Français ne saurait être parjure, que Bonaparte a abdiqué et que Louis XVIII est le souverain légitime.

Arthur CHUQUET.

Valence, le 4 mars 1815.

Mon cher général, en suite de la nouvelle du débarquement de Napoléon Buonaparte [sic] au Golfe-Juan le 2 de ce mois [le 1er mars], et de sa direction annoncée vers Die, Gap, Grenoble et Lyon, ne perdez pas un instant pour prendre toutes les mesures que les circonstances exigeront, et assurez-vous de la fidélité des troupes à notre souverain légitime Louis XVIII, en les rappelant à leurs serments. Dites-leur qu’un Français ne saurait être parjure et que Buonaparte [sic] a abdiqué [précédemment le 6 avril 1814]. Je marche vers vous. Cette lettre me précédera de quelques heures.

Nota : Comme le dit plus haut Arthur Chuquet, Mouton-Duvernet se ralliera par la suite à l’Empereur et s’opposera au retour de Louis XVII après Waterloo.Cet officier supérieur paiera cher son revirement. Il sera fusillé le 27 juillet 1816 à Lyon.

———

Voir sa notice biographique sur Wikipédia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9gis_Barth%C3%A9lemy_Mouton-Duvernet

 

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( 31 octobre, 2018 )

Grouchy…

Grouchy.

Un nom indéniablement lié à la défaite de Waterloo !  Avant la journée historique du 18 juin 1815, Emmanuel marquis de Grouchy, né en 1766,  a eu une longue carrière militaire au plus haut niveau. Entré au service en 1780, comme élève à l’École d’artillerie de Strasbourg, il est nommé six ans plus tard sous-lieutenant dans la Compagnie écossaise des gardes du corps, ce qui lui donne rang de lieutenant-colonel de cavalerie. Réformé en 1787, il reprend du service en 1791. En 1792, Grouchy est colonel du 6ème régiment de hussards. Maréchal de camp, il commande la cavalerie de l’armée des Alpes et participe à la répression de l’insurrection vendéenne. Devenu général de division et chef d’état-major de Hoche il refuse une affectation à l’armée d’Italie en 1796. Commandant le corps de l’armée dirigée par Hoche et  engagé lors de l’expédition en Irlande (afin de prêter main forte aux Irlandais face au Anglais), il fait preuve d’indécision, attendant l’arrivée de la seconde partie de la flotte qui avait séparée par une tempête. On le retrouve en Italie en 1798. Blessé très grièvement lors de la bataille de Novi, Grouchy est fait prisonnier puis libéré après un an de captivité. Il est affecté en 1800 à l’armée du Rhin, sous le général Moreau. Avec l’avènement de l’Empire, il est doté de grands commandements : 2ème division du corps de Marmont en 1805 ; 2ème division de dragons sous Murat en 1806. Présent à Eylau, où il charge de façon héroïque. Il combat  à Friedland.  Grouchy effectue un court séjour à l’armée d’Espagne en 1808, il déploie une grande énergie dans la répression de l’insurrection du 2 mai. En 1809, il est à la tête de la 1ère division de dragons de l’armée d’Italie. Présent à la bataille de La Piave, on le retrouve à Wagram .Durant la campagne de Russie, il dirige le 3ème corps de cavalerie et se bat à Borodino (La Moskowa), à Maloïaroslavets. Fin 1813, il écrit à Napoléon afin de reprendre du service, devant la France menacée d’invasion. L’Empereur le nomme commandant en chef de la cavalerie de la Grande armée. Grouchy se bat avec courage à Saint-Dizier, à Brienne, à La Rothière, à Troyes, à Vauchamps, enfin à Craonne, où grièvement blessé, il doit quitter l’armée. Rallié à Louis XVIII, il est nommé inspecteur général de cavalerie et décoré de la croix de l’ordre de Saint-Louis. Après le retour de Napoléon, il s’oppose dans le sud-est à l’armée du duc d’Angoulême (fils du comte d’Artois, futur Charles X) et accède à la dignité de maréchal. Il participe à la campagne de Belgique. Commandant l’aile droite de l’armée française, , Napoléon le charge, après la bataille de Ligny, de rejeter et de poursuivre avec 30 000 hommes, 100 000 Prussiens. Une mission quasi-impossible. Il ne réussit à retenir que les 25 000 hommes de Thielmann pendant que les autres divisions parviennent à déboucher sur le champ de bataille de Waterloo… Grouchy sauve néanmoins une partie de l’armée française en organisant son repli en bon ordre en direction de Namur et dans des conditions difficiles. Il parviendra à Reims sans avoir connu aucune perte. Après la chute de l’Empire, il doit quitter la France et s’embarque pour les États-Unis. Grouchy en retrouve son pays qu’en 1821. Il s’éteint en 1847.

Son attitude durant la journée du 18 juin 1815 a été longuement et vivement discutée. Refusant de marcher au canon comme le lui indiquait le général Gérard, Grouchy fit preuve d’une passivité incompréhensible, malgré l’envoi d’un message de Napoléon lui ordonnant de se rapprocher du dispositif français. Napoléon déclara à Sainte-Hélène : « … sur ma droite, les manœuvres inouïes de Grouchy, au lieu de me garantir une victoire certaine, ont consommé ma perte et précipité la France dans le gouffre ».

C.B.

 

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( 30 octobre, 2018 )

La CAMPAGNE de RUSSIE vue par le baron FAIN…(2)

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Wilna, 2 juillet 1812.

Ton frère t’écrira, sa position devient chaque jour meilleure, mais il est loin de se douter de ce qu’il y a de plus heureux dans sa position. Son bonheur c’est d’être seul de sa bande et de n’avoir pas à passer le jour et la nuit avec des originaux à poitrines étroites dont la petite jalousie nous entrave sans cesse par mille fils qu’il faut casser si l’on veut débarrasser ses jambes et marcher.  Voilà sept ans que je casse des fils pour parvenir à servir l’Empereur comme je le dois et c’est bien fatigant. 

Bichen-Kowitschi, 25 juillet 1812.

Je t’écris des bords de la Dvina. C’est une rivière de la largeur de la Marne. Depuis le Niémen jusqu’ici nous avons traversé les provinces polonaises que les derniers partages avaient fait tomber au pouvoir de la Russie.Ce qui en ce moment embellit à nos yeux les rues de la Dvina, c’est la jolie maison de Mme Kreptowitz, où nous venons nous loger. Cette dame s’est sauvée chez les Russes dès qu’elle a vu nos premières vedettes. Nous avons trouvé la maison comme elle l’a laissé ; les lits des enfants à moitié défaits, des dessins commencés, un solfège encore ouvert sur le piano, des roses encore toutes fraîches dans les vases du salon, un mobilier d’une propreté admirable. C’est la simplicité anglaise dans toute son élégance ! Ne prends-tu pas une vive part à la peine que cette pauvre dame a dû avoir en se voyant obligée d’abandonner ce charmant séjour ? Mais aussi pourquoi nous fuir ?

Witepsk, 1er août 1812. 

…Nous ne sommes plus qu’à quinze lieues du Borysthène, ancienne limite de l’Europe et de l’Asie.

Witepsk, 8 août 1812.

Tes lettres sont bien courtes. Mon père lui-même m’écrit d’une manière bien abrégée. Vous vous imaginez tous que parce que je suis à sept cent lieues [environ 2800 kilomètres] de vous il n’y a plus rien à me dire. C’est tout le contraire. Quand on est à sept cents lieues des siens, les moindres détails intéressent. Cette ville de Witepsk d’où je t’écris c’est encore qu’une peuplade de juifs. Qui a vu un juif polonais en a vu dix mille. 

Au camp sous Smolensk, 18 août 1812. 

Depuis Witepsk, je n’ai pas quitté l’Empereur et j’ai passé toutes les nuits sous la tente…

Smolensk, 20 août 1812.

Nous sommes donc entrés dans la ville. Je me suis assis sur une chaise.

J’écris sur une table, je suis dans une maison, cela vaut toujours  mieux que d’être à la belle étoile et voilà huit jours que nous y étions. Malheureusement nous sommes entrés dans cette pauvre ville au milieu des flammes. Et il nous tarde de la quitter pour être plus tôt à Moscou. J’ai reçu ta lettre du 5 août. 

Smolensk, 24 août 1812. 

Nous faisons nos paquets pour nous remettre en route ; d’ici à Moscou nous aurons bien des bivouacs.

A suivre… 

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( 28 octobre, 2018 )

La CAMPAGNE de RUSSIE vue par le BARON FAIN…(1)

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Après avoir diffusé ici, sur mon « Estafette », le récit du Baron Fain sur la campagne d’Austerlitz, sur celle d’Allemagne et enfin sur la campagne de France, le tout à travers la correspondance adressée à son épouse, voici la partie touchant à la mémorable campagne de Russie. Elle fut diffusée la première fois en 1961 dans la « Revue de l’Institut Napoléon ». 

C.B. 

Wurtzbourg, le 13 mai 1812. 

Après t’avoir quittée j’ai fait halte à Châlons chez le préfet, à Metz, chez le préfet (M. de Vaublanc) : à Mayence, chez le préfet (mon vieil ami Jeanbon Saint-André) et c’est ainsi que de préfet en préfet je me suis trouvé transporté jusqu’à la frontière. Je devançais l’Empereur, j’ai fait le service du Cabinet à son arrivée à Mayence ; Méneval étant ensuite arrivé, le Grand-Écuyer [Caulaincourt] m’a fait reprendre les devants, et l’on m’a roulé successivement à Aschaffenbourg et Wurtzbourg. Je t’écris de cette dernière ville en attendant avec impatience l’ordre de partir pour Dresde où je dois enfin trouver de tes nouvelles. 

Dresde, 19 mai 1812. 

Je n’ai précédé l’Empereur que de quelques heures… Nous sommes ici dans de grands galas. Nous logeons au palais du Roi de Saxe qui reçoit à la fois l’Empereur de France et celui d’Autriche.Jamais palais d’Allemagne n’a été ni plus encombré ni plus animé ; faute de place, nous a mis Méneval et moi chez le concierge du château. 

Dresde, 26 mai 1812. 

Hier, j’ai profité de l’absence de l’Empereur qui a été chassé dans les environs. J’ai vu cette fameuse Galerie de tableaux ; c’est très beau, du reste tout est ici de troisième classe, la capitale est en proportion avec le royaume. Je n’ai vu Dresde que très imparfaitement, mais je m’en console car mes idées ne sont pas là. Je vais partir à trois heures pour continuer le voyage. Ce n’est pas tout d’avoir la Pologne à traverser, il nous restera encore bien d’autre chemin à faire. 

Posen, 1er juin 1812.

Cette fois la campagne ne nous paraît pas si laide. Quelle différence si nous nous rappelons notre hideuse entrée en 1806 ! Mais aussi nous sommes au printemps et notre arrivée à Nuiseris avait lieur par les neiges du mois de décembre.Aujourd’hui le pays est couvert de verdure, il fait beau temps et l’œil peut distinguer çà et là des habitation que, l’hiver, on ne peut pas même soupçonner. Quant au chemin, il n’y a plus d’accidents et d’embourbements à te raconter.

Dantzick, 8 juin 1812. 

Il y  a aujourd’hui un mois que nous nous sommes quittés. Après avoir été de l’avant-garde pendant la première partie de ce voyage avec M. de Ponthon, pour camarade, on me fait changer d’allure et passer à l’arrière-garde, avec M. [Bacler]d’Albe. Aujourd’hui me voici du centre avec Méneval. T’ai-je dit que j’ai perdu mon cheval et comment ? C’est par un coup du ciel, il paraît que le tonnerre a frappé le conducteur et dispersé mes chevaux… Ainsi pour mon compte la part du malheur est faite.

Koenigsberg, 13 juin  1812. 

Nous ne sommes plus qu’à très peu de distance de la frontière russe et d’un moment à l’autre nous allons nous trouver dans les forêts de la Lithuanie [Lituanie]. Méneval est tombé malade de la fièvre à Dantzick, nous n’avons pas pu l’emmener avec nous. Nous voici donc encore une fois dans ce pays, comme j’y étais, il y a cinq ans à la fameuse époque de Friedland, faisant tout seul le service du Cabinet par suite d’une semblable maladie arrivée à mon cher confrère. Pour moi ma santé est meilleure que jamais.  Il me semble qu’on eût voulu l’assurer encore davantage en me donnant le docteur Yvan pour compagnon de voyage. 

Gumbinen, 20 juin 1812. 

Méneval n’a eu qu’un accès éphémère ; il vient de nous rejoindre. 

Kowno, 25 juin 1812. 

Nous voici en Russie. Nous venons de passer le Niémen ; la ville d’où je t’écris est sur l’autre bord. 

Wilna, 28 juin 1812.

Je t’écris d’une ville où l’Empereur de Russie était avant-hier avec toute sa cour. Aujourd’hui il court les grandes routes ne sachant où rallier son armée qui est toute disloquée. Quel revers ! Il est d’autant plus étrange qu’il n’y a pas eu de bataille. Il a suffi de quelques fausses mesures prises par MM. les Russes et quelques marches habiles exécutées de notre côté. J’ai beaucoup de fatigue, mais je suis content, car je ne quitte pas l’Empereur. On voulait bien m’écarter encore [Méneval, par jalousie sans doute], mais cette fois cela n’a pas réussi. L’Empereur lui-même s’est expliqué et sa bonté se signale doublement en ordonnant au plus faible de rester derrière au plus fort de ne pas quitter sa personne. Nous somme ici à cinq cent trente lieues de Paris [environ 2120 km]. Ton frère [E.L.F. Le Lorgne d’Ideville (1780-1812) maîtrisant la langue russe il deviendra secrétaire-interprète de l’Empereur] commence à faire merveille avec son russe. L’Empereur parle de se l’attacher. 

A suivre…

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( 28 octobre, 2018 )

« Ah si IL revenait !.. »

Sur cette gravure de Charlet (datant des années 1820) ce sergent revenu à ses occupations domestiques, semble méditer sur son sort; se souvenir des heures glorieuses de l’Epopée… Remarquez sa Légion d’honneur, et, au-dessus de sa tête, dans une niche, une statuette de Napoléon. Et le chien qui regarde son maître…

Ah ! Si IL revenait... !

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( 27 octobre, 2018 )

Depuis son exil elbois, l’Empereur pense à la France…

Napoléon

« De l’île d’Elbe, Napoléon tourne donc les yeux vers la France et non vers l’Italie. Voilà pourquoi il avait opté pour l’île d’Elbe, et non pour la Corse.  La Corse c’était pourtant sa patrie : il ne parlait d’elle qu’avec la plus vive émotion; il assurait que l’odeur de la terre corse, cette odeur aromatique qui s’exhale des plantes et des arbustes de la montagne, lui causait une sorte d’enivrement, qu’il n’avait nulle part retrouvé cette odeur, qu’elle eût suffi, s’il avait fermé les yeux, pour lui faire deviner le sol du pays natal. Retiré dans l’île de Corse, comme dans une imposante forteresse, il aurait bravé toute surprise, tout enlèvement, et c’est là qu’il projetait [projeta] de fuir après Waterloo;  c’est là qu’il comptait trouver un asile s’il ne pouvait, en mars 1815, atteindre le rivage de Provence. Pourquoi donc avait-il à Fontainebleau dédaigné la Corse ? Parce qu’aller en Corse, c’était finir où il avait commencé; c’était revenir au gîte pour y mourir ; c’était se terrer et s’enterrer. En Corse, il aurait pris goût à la vie de roitelet ; il eût marié Drouot à une cousine Paravicini dont il vantait la dot, 300.000 francs en oliviers !  II préféra l’île d’Elbe: de là, il épiait les Bourbons; de là, il observait cette France qu’il ne désespérait pas de reprendre et de gouverner. Déjà, au mois d’avril [1814], à Fontainebleau, dans un entretien avec le général comte Gérard, il lâchait ce mot: « Je reviendrai plus tôt qu’on ne pense « . Déjà, le 24 avril, le commissaire russe Schouvalov qui l’accompagna jusqu’à Fréjus, écrivait qu’il ne renonçait pas à ses projets, qu’il pensait être au bout de quelque temps redemandé par les Français, qu’il avait des partisans qui travaillaient pour lui. Déjà, sur le pont de L’Indompté qui le portait à l’île d’Elbe, il disait que Bourbons et bourbonistes se livraient à la joie parce qu’ils retrouvaient leurs châteaux et leurs terres, mais que, s’ils mécontentaient le peuple, ils seraient chassés avant six mois. Huit jours après avoir touché le sol elbois, il exprimait la même idée: « Que les Alliés regagnent la frontière, et les Français ne se tiendront pas tranquilles; je ne leur donne pas six mois de patience. » Devant Campbell et le général autrichien Kohler, il tenait de semblables propos : les Bourbons ne convenaient pas au pays ; ils n’avaient pour eux que quelques perruques, quelques personnages sans influence qui leur feraient par leurs ridicules prétentions plus de mal que de bien; ils auraient dû prendre la France, telle qu’il la leur laissait, avec ses institutions et ses habitudes nationales, au lieu de l’affubler de vieux vêtements qui n’étaient  plus à sa taille. « Qu’éclate une tempête révolutionnaire, s’écriait l’Empereur, Louis XVIII ira retrouver ses amis les ennemis ! » Il avait la conviction que le comte d’Artois [le futur Charles X] perdrait son frère. Sans doute, remarquait-il, « le Roi est éclairé et il a de l’esprit, plus d’esprit que Louis XVI; il n’a qu’à changer les draps et à se mettre dans mon lit : je le lui ai fait assez beau. Mais il aurait dû revenir le premier ou, mieux encore, revenir seul. Le comte d’Artois gâtera tout. »

(Arthur CHUQUET, « Le départ de l’île d’Elbe », Editions Ernest Leroux, 1921, pp.75-78)

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