( 28 avril, 2020 )

Réflexions de Napoléon sur la campagne de 1814…

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« Je lui fis observer [à Napoléon] qu’on était généralement étonné qu’il n’eût pas fait la paix à Châtillon, lorsque tout paraissait perdu pour lui. Napoléon répondit : « Je ne pouvais consentir à donner à l’Empire moins d’étendue qu’il n’en avait lorsque je suis monté sur le trône ; j’avais juré de conserver l’intégrité du territoire français. En outre, les puissances alliées offraient tous les jours des conditions plus inadmissibles les unes que les autres. Peut-être cela vous étonnera—t-il, mais je vous assure que je ne voudrais pas maintenant signer un pareil traité. Si j’étais resté sur le trône après mon retour de l’île dElbe, je l’aurais maintenu, parce que je le trouvais tout fait; mais jamais je n’aurais voulu le faire moi-même d’abord. Ma plus grande faute est de n’avoir pas fait la paix à Dresde. J’ai eu tort de consentit à l’armistice qui eut lieu alors. Si j’avais marché en avant à cette époque, mon beau-père [l’Empereur d’Autriche] n’eût pas pris parti contre moi. «  (Napoléon au docteur O’meara, à Sainte-Hélène).

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« Peut-être ma faute principale, dans la campagne de 1814 n’est-elle de n’avoir pas pris d’assaut Vitry en venant d’Arcis…C’est une grande faute ; j’aurais dû reconnaître Vitry par moi-même et l’enlever de vive force, cela aurait arrêté court les Alliés. Mais quand je pensais à l’assaut, on me dit que j’allais perdre ma Garde. J’eus tort de céder, et vous [Gourgaud] aviez raison quand vous vîntes me dire que la ville serait facilement enlevée d’assaut et sans perte sensible pour la Garde… » (Napoléon à Montholon, à Sainte-Hélène).

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 « A Vassy, quand Macdonald me dit qu’il était suivi de toute l’armée ennemie et que je me retournai pour la jeter dans la Marne, il n’y avait personne que la cavalerie de Winzingerode. Toujours les idées de la peur. » (Napoléon à Montholon, à Sainte-Hélène).

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« Tout le monde regarde Marmont comme un traître, mais il y a bien des gens plus coupables que lui. Les hauteurs devaient être fortifiées, elles ne l’étaient pas. La défection se montrait de tous côtés. On approvisionnait avec des boulets de 8 des pièces de 6 ; on donnait ordre et contrordre ; on délibérait quand il fallait se battre… » (Napoléon à Montholon, à Sainte-Hélène).

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« Aurais-je pu, étant à La Cour de France, arriver assez tôt à Paris pour faire sonner le tocsin et faire battre la Garde nationale ? Je ne le pense pas. C’eût été tout compromettre en pure perte. Ce que j’aurais dû faire, c’est de partir le soir même de Troyes, quand j’y suis arrivé, au lieu du matin ; je me serais alors trouvé à Paris pour la bataille qu’a livrée Marmont… (Napoléon à Montholon, à Sainte-Hélène).

 

Source : « Préceptes et Jugements de Napoléon. Recueillis et classé par le Lieutenant-colonel Ernest Picard », Berger-Levrault, 1913, pp.305-306.

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( 26 avril, 2020 )

Le chemin de l’exil (juillet 1815)…

1815

Extrait du témoignage de Madame de Montholon (« Souvenirs de Sainte-Hélène… », Emile-Paul, 1901).

L’Empereur, pour se rendre à Rochefort, port désigné par le gouvernement provisoire pour l’embarquement, prit, pour passer incognito, une autre route que celle de ses voitures.

Il partit de Malmaison le 29 juin, à 3 heures du soir [de l’après-midi].

Deux voitures avaient été disposées pour son départ, mais il préféra la calèche avec le général Bertrand, le duc de Rovigo, et le général Becker, qui l’accompagnait par ordre du gouvernement provisoire.

Il couche à Rambouillet, en part le 30 à 8 heures du matin.

Le lendemain, 1er juillet, il arrive à Niort à 9 heures du soir, loge à la Boule-d’Or ; il y séjourne le 2 et loge à la préfecture, où il est accueilli toute la journée par les cris de : « Vive l’Empereur ! »

Il en part le 3, à 3 heures du matin, pour Rochefort où il arrive le 4.

Pendant le voyage de Malmaison à Rochefort, il était suivi de la seconde voiture fermée, dans laquelle était le général Gourgaud.

L’Empereur portait l’uniforme des chasseurs, une redingote bleue par-dessus et un chapeau rond.

Saint-Denis [mamelouk Ali] était sur le siège de la voiture où était le général Gourgaud. M. Marchand et *** venaient ensuite dans une grande berline, avec le docteur, les effets de l’Empereur et le lavabo dont il se servit à Sainte-Hélène.

Deux berlines chargées des services d’argenterie et remplies des officiers qui suivaient partirent à 10 heures du soir, sous la conduite du général de Montholon. Je suivais dans la mienne.

Nous passâmes par Châteauroux, où je changeai de chevaux par un beau clair de lune.

La Vendée était soulevée.

A quelques lieues de Saintes, la nuit, à une heure du matin, je me trouvais en avant à quelque distance des deux voitures – on avait exprès divisé le service pour ne pas prendre trop de chevaux à la fois. Je ne dormais pas et je vis tout à coup un homme à cheval qui arrêtait le postillon et, au même moment, un pistolet était braqué sur ma portière. C’étaient des Vendéens qui, sachant qu’une des voitures que l’on attendait avait passé en dehors de la ville, croyaient faire grande prise en m’arrêtant. Ne voyant que deux femmes, ils furent un peu étonnés. Je les avais pris pour des voleurs et, voyant ce canon de pistolet dirigé vers moi, j’avais jeté mon enfant à mes pieds.

Passé ce premier moment de surprise, on en vint aux explications. Ils m’invitèrent à rebrousser chemin, ce que je refusai de faire ; mais ils me dirent qu’un gendarme qui les suivait portait l’ordre de la municipalité de me ramener à Saintes. En effet, le gendarme arriva et me montra l’ordre. Je me soumis, non sans peine.

Les deux jeunes gens qui m’avaient arrêtée marchaient chacun à une portière. L’un était ancien officier ; honteux de ce qu’il faisait, il s’en excusait ; l’autre, un vrai chouan. Celui-ci voulait absolument que je fusse la princesse Borghèse, quelle que chose que je disse pour l’en dissuader.

J’avais deux domestiques sur le siège, l’un à moi, l’autre au général Gourgaud. Ils étaient armés, et je leur avais demandé comment il se faisait qu’ils n’eussent pas tiré, puisqu’ils avaient dû, comme moi, prendre ces messieurs pour des voleurs. Le chouan m’avait entendu faire cette question et me disait pendant le chemin qu’il fallait bien que je fusse la sœur de l’Empereur pour regretter que l’on n’eût pas tiré sur eux.

En entrant à Saintes, à l’auberge où l’on me conduisit, j’aperçus à travers une fenêtre le prince Joseph que l’on avait aussi arrêté.

En ce moment, j’entendis le bruit des deux voitures et des coups de pistolet. Je crus qu’on les tuait tous ; mais je fus bientôt rassurée et nous nous trouvâmes réunis.

Toute la ville était aux fenêtres.

La municipalité intervint contre les fauteurs de nos arrestations ; nous avions des passeports en règle du gouvernement provisoire et nous pûmes continuer notre route, heureux que les voitures n’eussent pas été pillées. Nous traversâmes la ville au milieu d’une foule immense, parmi laquelle je fus saluée par mon ex-officier.

J’arrivai à Rochefort bien fatiguée de deux nuits passées en voiture. Le lendemain, le grand-maréchal me prévint que nous dînerions avec l’Empereur, à 8 heures. J’avais attendu que mon mari vînt me chercher pour aller à la préfecture où logeait l’Empereur. Il ne l’avait pu, et quand j’arrivai, on était à table. Je pris ma place qui était restée vide à la gauche de l’Empereur, Mme Bertrand était à droite.

J’avais à côté de moi le général Becker, nommé par le gouvernement provisoire pour accompagner l’Empereur jusqu’à l’embarquement. Les autres personnes étaient le prince Joseph, le grand-maréchal, le général Gourgaud, M. de Las Cases, M. de Montholon et le préfet maritime. Le général Lallemand rejoignit l’Empereur à Rochefort.

A peine assise :

— Vous avez été bien inquiétée dans la Vendée, madame, fut le premier mot que me dit l’Empereur.

Je l’ai d’autant mieux retenu que cette expression inquiétée, pour tourmentée, est une manière de parler du Midi, et j’ai eu depuis l’occasion de remarquer qu’il employait des locutions méridionales.

L’Empereur portait un frac marron. Je ne l’avais jamais vu qu’en uniforme. Cet habit, le lieu où nous étions me firent éprouver une impression qui ne s’effacera jamais. On parla de l’affaire de la Vendée. L’Empereur mangeait et parlait peu, sa parole était brève et coupée. Après le dîner, on passa dans le salon qui donnait sur une terrasse. L’Empereur y emmena son frère, puis ces messieurs. Pendant ce temps, je causai avec Mme Bertrand ; la promenade sur la terrasse s’étant prolongée, Mme Bertrand me proposa de nous retirer, puisque l’Empereur ne revenait pas. J’y consentis et nous partîmes.

Ce qu’il y a de singulier, c’est que l’Empereur, à qui rien n’échappait, m’a parlé depuis de notre disparition, me disant qu’il voulait causer avec nous et qu’il avait été étonné et contrarié de ne plus nous trouver. C’était en effet manquer à l’étiquette ; jamais on ne quittait le salon qu’il ne se fût retiré. Peut-être, en ce moment, l’avait-il doublement remarqué.

M. de Montholon était toute la journée à la préfecture, je ne le voyais pas ; on s’attendait à chaque instant à s’embarquer. On se demandait : Est-ce ce soir, est-ce demain ? A peine osait-on se coucher.

Les personnes qui se trouvaient à Rochefort étaient :

- le grand-maréchal comte Bertrand, la comtesse Bertrand et leurs enfants : Napoléon, Henry et Hortense ;

- le duc de Rovigo ;

- le général baron Lallemand, aide de camp ;

- Le général comte de Montholon, la comtesse de Montholon et leur fils Tristan ;

- le général baron Gourgaud ;

- le comte de Las Cases, chambellan de l’Empereur ; le jeune Las Cases, page ; le jeune***, parent de l’impératrice Joséphine ;

- M. Planat, officier d’ordonnance ;

- M. de Résigny ;

- deux officiers polonais qui avaient été à l’île d’Elbe : MM. Plontowski et Schoutty ;

- M. Merchaire, capitaine ; M. Marchand ;

- le lieutenant Rivière, qui avait servi sous les ordres de M. de Montholon ;

- M. Deschamps, fourrier du palais ; M. Huro, médecin ;

- Cipriani (Corse), maître d’hôtel ; Pierron, chef d’office ;

- Saint-Denis [Ali], chasseur de l’Empereur ; Noverraz ;

- Lepage, cuisinier ; Gentilini (Lucquois), valet de pied ;

- les deux Archambault, piqueurs ;

- deux courriers ;

- M. Bertrand avait un domestique et une femme de chambre ;

- Mme de Montholon, Pierre, son domestique, Joséphine, sa femme de chambre ;

- le général Gourgaud, un domestique.

Pendant la journée du 7, qui précéda l’embarquement, M. Renault, aide de camp du préfet maritime, nous fit voir les établissements du port. Rochefort me parut assez triste séjour. Enfin on nous prévint que l’on allait s’embarquer.

Le 8 juillet, au matin, M. Renault vint me chercher pour me conduire à l’embarcation. Mon mari avait suivi l’Empereur qui était déjà en mer. Mme Bertrand était dans un autre canot, et M. Renault me disait, en me guidant au rivage assez loin de la ville, que la chaloupe sur laquelle j’allais m’embarquer était très mauvaise et me parlait de manière à m’inquiéter sur le trajet qui n’était pas long. Les frégates étaient en vue. A peine en mer, nous nous mîmes à rire en vrais Français. L’embarcation était réellement en mauvais état et, faisant allusion à une situation analogue des officiers et dames de la cour de Pierre III, nous nous disions :

— C’est à nous aussi à chanter : « Qu’allions-nous faire dans cette galère ? »

Il n’y avait pas dix minutes que j’étais sur le bateau que le mal de mer me prit, mal irrésistible pour moi et bien violent ; mais j’arrivai peu après à bord et les frégates étant à l’ancre, je fus bientôt remise.

L’Empereur était déjà sur la Saale, capitaine Philibert ; le général de Montholon, moi et partie des officiers et gens, sur la Méduse, commandée par le capitaine Ponée, digne et brave homme. Si l’on n’eût écouté que son dévouement, il n’y aurait peut-être pas eu de captivité à Sainte-Hélène !

Le bon capitaine eut pour moi les attentions des marins. L’habitude des privations et du commandement absolu devrait leur endurcir le cœur ; mais, s’ils sont en général un peu brusques dans leurs manières, ils sont francs et bons ; la solitude en présence des œuvres de Dieu est toujours bonne à l’homme : elle fortifie l’âme ; le ciel et l’eau, les dangers, les tempêtes ne peuvent inspirer que de nobles pensées.

Le capitaine Philibert était très pâle et avait l’air profondément inquiet. Il s’agissait d’éviter la croisière anglaise qui se composait de onze vaisseaux en vue de Rochefort ; mais le capitaine Philibert avait l’ordre secret de ne pas appareiller. Le duc de Rovigo dit dans ses Mémoires que le duc de Vicence, qui faisait partie du gouvernement provisoire, et le général Becker avaient connaissance de cet ordre et ne l’avaient pas communiqué à l’Empereur.

Une nuit, le capitaine Ponée nous dit :

— Le vent est bon, qui empêche qu’on ne mette à la voile ? Si les Anglais attaquent, je soutiendrai le combat, et pendant ce temps, la Saale passera.

Je me voyais déjà à fond de cale, et s’il en eût été ainsi et que je fusse restée sur la Méduse, il est vraisemblable que la prédiction du général de Flahaut se serait vérifiée. La nuit se passa avec vent favorable et point d’ordre de départ. Le pauvre capitaine jurait comme un marin et piétinait de colère. Pour lui et nous, tout était compris. Il fit dire à l’Empereur par le général de Montholon que, s’il voulait venir à son bord, il avait l’espoir de franchir la croisière ; que sa frégate roulait comme une barrigue (ce fut son expression), ou bien que la Saale essayât de passer et que pendant ce temps la Méduse livrerait combat.

On aurait bien pu forcer le capitaine Philibert à appareiller ; mais on prit un autre parti.

J’ai bien souvent pensé à cette Méduse qui, depuis, a fait naufrage sous les ordres du successeur du capitaine Ponée. Il savait déjà, ce bon capitaine, qu’il ne garderait pas son commandement et nous désignait dès lors pour son successeur M. de Chaumareyx, celui qui allait le remplacer ; ces officiers du bord avec qui nous dînions ou causions ont péri, l’équipage presque tout entier.

Le 9, l’Empereur descendit à terre pour visiter l’île d’Aix ; il fut accueilli avec transport par les élèves de la marine.

Le 10, les officiers de la garnison de La Rochelle vinrent faire leurs adieux à l’Empereur. Quels adieux ! C’étaient les dernières marques de dévouement et de regret des Français fidèles !

Le 12, on vint nous dire que l’Empereur débarquait à l’île d’Aix ; nous l’y suivîmes immédiatement. Il n’était pas encore décidé sur le parti à prendre pour éviter la flotte anglaise et passer en Amérique.

Pendant le séjour à l’île d’Aix, le général Lallemand revint de l’embouchure de la Gironde où il s’était rendu le 12. Il y avait conféré avec le capitaine Baudin qui commandait la corvette la Bayadère. Ce capitaine offrait de conduire l’Empereur en Amérique et en répondait. Des bâtiments américains firent faire la même proposition. L’Empereur hésita, le prince Joseph accepta et passa sur un bâtiment américain. Les enseignes de l’Ecole de l’île d’Aix se chargeaient de transporter l’Empereur dans une chaloupe qu’ils auraient manœuvrée eux-mêmes. C’était faisable et ce que l’on pouvait faire de mieux. Mais je ne sais quel malin génie présidait aux décisions ; on n’était qu’hésitation et chaque moment rendait tout parti plus inexécutable. Il fut question de se mettre sur un chasse-marée danois qu’offrait le lieutenant Besson ; ce bâtiment appartenait à son beau-frère. L’Empereur devait se rendre à la pointe des Sables pour s’y embarquer. Il avait désigné dans la nuit les personnes qui devaient l’accompagner. On devait aller en Amérique. Le voyage était long ; c’était un peu sévère. Les hommes seuls pouvaient y aller. Mon mari, cependant, consentit à m’emmener.

Je demandai à Mme Bertrand de prendre mon fils avec elle ; elle me le promit et je fus toute une nuit habillée en homme, prête à m’embarquer. Une fois à bord du chasse-marée, il aurait bien fallu que l’on me gardât. M. de Résigny, qui logeait avec nous, rit beaucoup de mon costume. Je n’avais pu m’affubler que d’une pelisse, d’un pantalon de hussard, ancien uniforme de mon mari.

La veille, Mme Bertrand m’avait demandé de l’essayer – nous logions dans la même maison, elle au premier et moi au rez-de-chaussée ; avec sa belle et haute taille, il lui allait à merveille. Le même jour, le duc de Rovigo entra chez moi comme je me trouvais avec Mme Bertrand. On parla des différents partis à prendre. Se rendre aux Anglais en était un.

Mme Bertrand, Anglaise par son père, nièce de lord Dillon, élevée en Angleterre, penchait pour qu’on s’arrêtât à ce projet.

— Et vous, Mme de Montholon, me dit le duc, qu’est-ce que vous en pensez ? Comment croyez-vous qu’ils nous traiteront ?

J’étais sans doute inspirée quand je lui répondis :

— On commencera par des révérences et on finira par des verrous.

Hélas ! nous n’avons même pas eu les révérences !

Pendant les trois jours que l’on resta à l’île d’Aix, nous déjeunions et dînions dans la maison occupée par l’Empereur ; nous, c’est-à-dire les généraux, officiers d’ordonnance, M. de Las Cases, Mme Bertrand et moi. Les officiers, médecin, fourrier, etc., dînaient à une autre table. L’Empereur ne paraissait point, il mangeait chez lui ; le service d’aide de camp auprès de sa personne alternait entre les généraux et à peine voyais-je mon mari. Il fallait donc se tirer d’affaire comme on pouvait ; on passait le temps à ouvrir et à fermer ses malles.

La première fois que je me rendis au déjeuner, je ne savais pas le chemin. On m’avait mal indiqué la salle à manger qui était au rez-de-chaussée et je montai au premier. J’ouvre une porte et je vois l’Empereur en robe de chambre. Je referme vite la porte et m’enfuis toute confuse de mon étourderie. Au milieu de l’hésitation et de tout l’embarras d’une telle position avec une suite assez nombreuse, c’était merveille que l’on s’y reconnût ; mais tout marchait encore d’après les habitudes de subordination et de précision du palais impérial, organisation modèle sous toute espèce de rapports et surtout sous celui de l’économie unie à toute la grandeur désirable. Dix fois par jour, ordre et contre-ordre résultaient des circonstances et s’exécutaient sans murmure et de manière à ce que tout fût prêt à la minute. Mais aussi, quelle abnégation de soi-même pour bien faire son service ! Mon mari n’avait que le temps de me dire à la hâte : « Tenez-vous prête pour telle heure. » Enfin on se décida à envoyer le duc de Rovigo et le comte de Las Cases à bord du Bellerophon pour savoir du capitaine Maitland s’il recevrait l’Empereur à son bord librement.

La réponse du capitaine Maitland fut que « Rien dans ses instructions ne prévoyait la démarche qui était faite auprès de lui ; mais qu’il prendrait sur lui de recevoir à son bord l’Empereur et sa suite et de le transporter dans une rade d’Angleterre ».

Ici s’éleva une question très grave. Le duc de Rovigo et M. de Las Cases dirent à l’Empereur que le capitaine Maitland avait ajouté « qu’il répondait sur l’honneur que, si l’hospitalité britannique était refusée à l’Empereur, Sa Majesté serait en toute liberté d’aller où elle voudrait ».

Le capitaine Maitland a au contraire déclaré, dans une publication à ce sujet, qu’il n’avait pas ajouté un mot à la réponse que j’ai d’abord rapportée. Il ne semble pas qu’il ait pris aucun engagement à cet égard ; mais il est vrai qu’il a hautement exprimé « sa conviction que le gouvernement anglais ne violerait pas les droits sacrés de l’hospitalité et que les violer serait une forfaiture que l’honneur anglais repousserait avec indignation ».

L’Empereur convoqua en conseil les officiers généraux de sa suite, ainsi que M. de Las Cases. Il posa la question de savoir « s’il convenait dans l’état des choses de se confier au gouvernement anglais ; de tenter de vive force, avec la Saale et la Méduse, le passage au travers de l’escadre anglaise, ou de s’embarquer en secret à bord du chasse-marée danois, lui seul et un de ses officiers, pour courir les chances si périlleuses d’une navigation de deux mille lieues dans une telle embarcation ».

A la suite du conseil, dans lequel chacun donna son avis, l’Empereur se décida à se confier à la « générosité britannique ».

Le général Lallemand et le général de Montholon se prononcèrent contre ce parti : l’Empereur, étonné de cette dissidence, leur ordonna de développer les motifs et entama une discussion qui fut longue et animée.

Cette discussion, dans laquelle M. de Montholon avait soutenu son opinion, a été bien souvent l’objet des entretiens de Sainte-Hélène, et elle fut une des causes qui donnèrent à mon mari une si grande part dans la confiance que l’Empereur eut depuis en son jugement et en la portée de son esprit. L’Empereur lui a souvent répété : « Cela m’a beaucoup frappé. »

Le 14, le général Gourgaud fut envoyé en Angleterre avec une lettre de l’Empereur au Prince régent. On connaît les termes de cette lettre ; saisi par l’idée grandiose de demander l’hospitalité à ses ennemis, l’Empereur écrivait : « Comme Thémistocle, je viens m’asseoir au foyer britannique, etc. » Cette lettre a été blâmée et je n’en sais aucune bonne raison.

Pendant ces trois jours d’indécision, le gouvernement avait changé la destination du capitaine Baudin ; le parti du chasse-marée était périlleux et chanceux ; le gouvernement provisoire, qui voyait avec inquiétude l’Empereur en terre de France et si près, le pressait de quitter l’île d’Aix. Il n’y avait plus guère alors d’autre parti à prendre que celui de se rendre à bord du Bellerophon.

Le 15 juillet, de grand matin, l’Empereur s’embarqua sur le brick français l’Epervier qui devait l’y conduire.

Rien ne peut rendre la stupeur, le profond découragement qui se lisait sur les visages : l’Empereur se livrait aux Anglais ! Aux Anglais, ses ennemis, toujours ennemis avoués ou cachés de la France ! Cette pensée était écrite sur le front du matelot comme sur celui de l’officier. Nous qui le suivions, nous étions moins malheureux, et cependant, j’avais le cœur bien serré !

Lorsque je montai à bord, l’Empereur était déjà assis sur le pont. On m’apporta une chaise et je me trouvai à côté de lui ; il était calme, froid et pensif. Au bout de quelques minutes d’un silence solennel, il me dit en passant la main sur la manche de son habit :

— Est-ce vert ou bleu ? – On sait que l’Empereur avait de la peine à distinguer les couleurs.

Je fus si étonnée de cette question, que je tardais à répondre, croyant avoir mal entendu. Il me répéta doucement et à voix demi-basse la même question.

— Vert, Sire, répondis-je.

Il reprit encore comme pour bien s’en assurer :

— Vert ?

— Oui, Sire, vert.

Il était en frac et tenait sans doute à être vêtu de la couleur de l’uniforme qu’il portait toujours, celui des chasseurs de la Garde impériale… On apporta du café pur, il en prit.

L’embarquement terminé, on fit voile ; le Bellerophon était en vue. Bientôt la chaloupe de ce vaisseau, montée par le premier lieutenant, fut envoyée pour nous transborder. Le lieutenant monta sur le pont de l’Epervier et fit en anglais le discours obligé. Cet habit de la marine anglaise, cet Anglais qui ne disait pas un mot de français, cette chaloupe ramée par des matelots anglais, enfin cette séparation matérielle, positive, d’avec la France, tout cela me fit éprouver quelque chose de si amer, que j’en ressens encore aujourd’hui l’impression aussi vive que dans le moment même.

L’Empereur descendit dans la chaloupe, s’y assit. Nous l’y suivîmes ; non pas toute la suite, mais les généraux, M. de Las Cases, Mme Bertrand, moi et nos enfants. Les officiers et le reste de sa suite furent transportés à part. L’équipage de l’Epervier était consterné ; il semblait que nous fussions devenus muets… Scène solennelle, qui n’eut point la terre pour témoin, mais le ciel, la mer… et nos cœurs amis pour en garder le souvenir !

Arrivé à bord du Bellerophon, l’Empereur fut reçu avec des formes convenables par le capitaine Maitland. Celui-ci l’introduisit dans la chambre qui lui était destinée ; c’était celle du capitaine. On était fort gêné et l’on me fit une chambre sur le pont. L’ancre fut bientôt levée et nous fîmes voile pour les Sables où se trouvait l’amiral Holcham qui commandait la croisière et montait le Superbe.

Cet amiral se rendit immédiatement à bord du Bellerophon et mit une grande réserve dans les réponses qu’il fit aux questions de l’Empereur, qui, dès ce moment, conçut des inquiétudes que les événements n’ont que trop justifiées. Cependant l’amiral affecta de lui rendre tous les honneurs souverains, ce dont il fut très sévèrement blâmé depuis par son gouvernement.

L’Empereur accepta un déjeuner à bord du Superbe ; nous y fûmes tous invités ; le vaisseau était pavoisé, les matelots habillés de blanc, avec leurs longues ceintures, couvraient toutes les vergues. C’est un beau spectacle, surtout en pleine mer. On connaît la tenue des vaisseaux anglais ; en cela, le Superbe ne le cédait à aucun.

L’Empereur visita depuis le pont jusqu’à fond de cale ; nous le suivions. On ne pouvait assez applaudir à l’ensemble et aux détails qui prouvaient à chaque pas l’ordre et la discipline qui régnaient sur ce beau vaisseau. Les nôtres, maintenant, ne le cèdent plus sous ce rapport à la marine anglaise ; au surplus, on peut atteindre, mais on ne saurait surpasser l’ordre, le silence, la discipline des équipages, ni la tenue personnelle des officiers anglais. Je reviendrai sur ce sujet.

Le déjeuner était fort beau, très bien servi. La chambre de poupe qui faisait le salon de l’amiral était bien meublée. Une table était couverte d’instruments de marine, de cartes, d’albums, de montres, qui occupèrent l’Empereur. Il fut content de l’amiral sous tous les rapports. Cet amiral a de bonnes formes et une physionomie heureuse. En général, je n’ai rien trouvé dans les officiers de la marine anglaise qui justifiât le nom que leur donnait le roi George IV : il les appelait des loups de mer. Je les ai trouvés francs, simples, bons et remplis d’attentions délicates, depuis leur drog qu’ils vous font prendre contre le mal de mer, jusqu’à la discrétion et l’obligeance qu’exigeait notre position. Le capitaine Maitland a fait preuve de loyauté dans sa conduite envers l’Empereur. Ce n’est pas sa faute si ce terrible cabinet de lord Bathurst n’a pas cru devoir suivre son exemple et s’honorer à jamais par une conduite noble et généreuse, à la hauteur de la position où se trouvait alors l’Angleterre vis-à-vis de ses alliés. L’Empereur, en Angleterre, vivant dans un château, leur eût procuré sur les affaires du continent une prééminence que ne pouvait qu’affaiblir la distance de Sainte-Hélène à la Tamise. Il y avait de la haine, non dans le peuple anglais, ni même dans toute la haute aristocratie, mais dans une partie seulement et dans quelques membres du cabinet, ainsi que le prouvera notre apparition à Plymouth.

A 2 heures et demie, nous étions de retour du Superbe sur le Bellerophon et l’on mit immédiatement à la voile pour Torbay.

Je souffrais beaucoup du mal de mer ; cependant, après quelques jours, je pus paraître au dîner. L’Empereur ne souffrait pas, il avait seulement un peu mal à la tête ; mais il pouvait lire et s’occuper. Il déjeunait seul et passait une partie de la matinée à causer successivement avec les officiers généraux et M. de Las Cases. Vers une heure, il s’habillait et venait sur le pont. Il s’y promenait en causant avec le capitaine qui parlait français, le docteur O’Meara et les officiers du bord. Sa tenue était la même qu’aux Tuileries : son uniforme de chasseur, bas de soie, souliers à boucle. Je ne sais quelle idée les libelles avaient donnée de sa personne aux Anglais, mais tous étaient frappés de la régularité de ses traits et du caractère de simplicité, de noblesse et de bonté qui régnait dans, toutes ses manières. Ils appréciaient l’agrément de son regard et de son sourire.

L’Empereur s’amusait beaucoup des jeux de nos enfants et en riait. Il est impossible d’avoir le rire plus vrai, ce qui est un signe caractéristique de bonté. Pour passer le temps du déjeuner au dîner, on jouait à un jeu qui pût occuper tout le monde : le Macao, le vingt et un. On s’asseyait autour de la table de la salle à manger qui nous servait de salon. La conversation s’établissait, et l’Empereur était là aimable et en parfaite liberté d’esprit. Il aimait à taquiner. Un jour, entre autres, il tourmentait le duc de Rovigo sur sa fortune qu’il disait devoir être considérable. Le duc soutenait le contraire et s’impatientait de l’insistance de l’Empereur, et nous de rire du débat. Une grande aisance de conversation était établie et chacun était parfaitement à l’aise.

A dîner, la présence des officiers anglais imposait plus de réserve ; mais la conversation n’en était pas moins animée, et les questions que faisait l’Empereur, tant sur la marine que sur d’autres objets, étaient toujours d’un grand intérêt par les comparaisons qu’il faisait avec la France et il trouvait bon qu’on lui en fît sur tous sujets.

Il n’aimait pas à rester longtemps à table et se levait le premier après le dessert. Le grand-maréchal, le duc de Rovigo le suivaient sur le pont, tandis que M. de Las Cases et les autres, Mme Bertrand et moi, restions plus longtemps.

Après dîner, on se tenait sur le pont. Le capitaine ayant vu que nous, les dames, préférions être à l’air que dans nos cabines, avait fait disposer de chaque côté du pont un berceau formé de pavillons de différentes couleurs ; nous y passions une grande partie de la journée à couvert du soleil. Mme Bertrand parlant anglais, servait souvent d’interprète à l’Empereur avec ceux des officiers qui ne parlaient pas français. Peu de jours s’étaient passés et les Anglais avaient déjà perdu la plus grande partie de leurs préventions contre l’Empereur.

Les officiers de sa suite dînaient avec les officiers anglais. Le soir, nous allions quelquefois prendre le thé à leur table. Les midshipmen jouèrent la comédie et, pour remplir leurs rôles, quelques-uns s’étaient habillés en femme. L’Empereur et nous assistâmes à ce spectacle, le 18.

Un brouillard épais avait fait manquer la reconnaissance d’Ouessant. Le capitaine en était très contrarié. Cet incident était désagréable dans la circonstance de l’Empereur à bord. Un bâtiment que l’on rencontra apprit où l’on était.

Le 23, on dépassa Ouessant et, à 10 heures du soir, on découvrit les côtes d’Angleterre. Nous passâmes devant l’île de Wight, si belle de verdure et toute couverte de maisons de campagne qui font un effet charmant.

Le 24, on jeta l’ancre devant Torbay. Toute communication avec la terre fut défendue. Ce fut à grand-peine que l’on obtint que Cipriani descendrait à terre pour faire des provisions. Le général Gourgaud, arrivé depuis quelques jours, n’avait pu encore débarquer.

 Le 26 juillet, à 5 heures du matin, nous fîmes voile pour Plymouth où nous arrivâmes le soir à 4 heures.

A peine dans le port, le Bellerophon devint l’objet de l’intérêt et de l’empressement des habitants de Plymouth, puis de toute l’Angleterre à mesure que la nouvelle de l’apparition de l’Empereur s’y répandait. On voulait le débarquement ; on voulait voir le grand homme.

La mer était couverte d’embarcations remplies à chavirer d’hommes de toutes classes, de femmes élégantes. Ces bateaux entouraient le vaisseau dans l’espoir d’apercevoir l’Empereur ; ils s’approchaient assez près pour pouvoir nous parler.

Cet empressement inquiétait le gouvernement et l’ordre fut donné de forcer les curieux à s’éloigner. Des chaloupes-canonnières furent mises en mer, commandées par les officiers du Bellerophon, qui repoussaient les bateaux des curieux ; mais ceux-ci s’obstinaient à rester, au risque de périr. Les femmes, debout, se cramponnaient au bras des hommes et ne voulaient pas que l’on s’éloignât. Le gouvernement craignait qu’une ancienne loi anglaise ne vînt prêter son secours hospitalier au débarquement ; il se décida à nous éloigner au plus vite.

Depuis que nous étions en rade de Plymouth, on commençait à nous parler de Sainte-Hélène comme du lieu où nous pouvions bien être envoyés, et chacun de nous de s’enquérir de cette île. Les uns nous disaient que le pays était beau et le climat sain ; d’autres que c’était un horrible séjour, malsain, que nous y trouverions tous les inconvénients et désagréments que l’on trouve en général sous les tropiques, en animaux venimeux, etc.

Le 28 juillet, l’amiral Keith vint à bord à midi ; il eut un long entretien seul avec l’Empereur.

Dans la journée, plusieurs bâtiments, chargés de soldats français faits prisonniers à la bataille de Waterloo, entrèrent dans le port ; c’était pour nous un triste spectacle et de sinistre augure. Enfin, le 31, l’amiral Keith revint à bord, accompagné d’une autre personne munie de l’ordre qui envoyait l’Empereur à Sainte-Hélène. L’amiral fut reçu par l’Empereur dans la chambre de poupe et lui annonça sa destination ; ce second entretien dura assez longtemps.

Quand l’amiral sortit de chez l’Empereur, j’étais avec Mme Bertrand et, si je ne me trompe, plusieurs autres personnes, dans la pièce qui précédait celle où se trouvait l’Empereur. L’amiral nous dit en français, qu’il parlait avec beaucoup de peine, qu’il venait d’annoncer à l’Empereur qu’on l’envoyait à Sainte-Hélène. Nous ne cachâmes pas à l’amiral notre étonnement et notre chagrin de ne pas rester en Angleterre :

— C’est, nous dit-il, pour le plus grand avantage de l’Empereur que le Cabinet a pris cette détermination. En Angleterre, on eut été obligé de le tenir enfermé dans quelque château, tandis que là, il sera libre.

On verra comme il le fut.

L’amiral, en nous parlant ainsi, était embarrassé ; il paraissait gêné de la triste mission qu’il avait à remplir. Après quelques moments de conversation sur ce sujet, il nous quitta. La consternation était parmi nous.

On s’occupa immédiatement des arrangements.

L’Empereur ne pouvait emmener que trois de ses officiers généraux. Il y eut un moment d’hésitation de la part du général Bertrand ; il fut même décidé momentanément qu’il ne suivrait pas. L’Empereur le fit venir et lui dit :

— Ce n’est pas pour moi que je veux vous emmener, c’est pour vous. Si vous me quittez maintenant, vous perdrez la réputation que vous avez acquise à l’île d’Elbe.

C’était trop vrai et trop conforme aux sentiments du grand-maréchal pour ne pas être senti et dominer dans son cœur toute autre affection, tous regrets de s’éloigner d’un père et d’une mère déjà vieux. Le bonheur de sa femme, qui ne pouvait prendre son parti de renoncer à la France et à sa famille, était aussi d’un grand poids dans la balance ; mais ses hésitations ne pouvaient tenir contre un mot de l’Empereur : il fut donc arrêté qu’il viendrait.

On sait que le duc de Rovigo et le général Lallemand étaient condamnés à mort s’ils rentraient en France et, par suite du système adopté de considérer l’Empereur comme prisonnier de guerre, le cabinet anglais, au lieu de les laisser aller où ils voudraient, les envoya prisonniers à Malte, ainsi que les officiers qui ne pouvaient venir à Sainte-Hélène. On peut juger de ce que fut pour le duc sa séparation d’avec l’Empereur.

Je m’étais lié avec lui à bord, et depuis je l’ai toujours trouvé ami fidèle et je lui ai connu bien des qualités estimables. Il nous montrait souvent une boîte sur laquelle étaient peints les portraits de sa femme et de ses enfants ; il les contemplait avec bonheur : on voyait combien il les aimait.

La position du général Bertrand, qui était rentré les armes à la main, lui fermait aussi la France, ce qui irritait beaucoup Mme Bertrand. Elle n’avait pu s’empêcher, un jour qu’elle était de mauvaise humeur, de comparer les deux causes politiques qui bannissaient également son mari et le duc, le premier pour être revenu de l’île d’Elbe, le second parce qu’il avait, disait-elle, attaché une lanterne sur la poitrine du duc d’Enghien. Calomnie atroce qu’elle répétait inconsidérément dans un moment de désespoir. Elle répétait une chose qu’elle avait entendu dire et qui n’était pas vraie. Aussi, le jour de la scène, le 31 juillet, lorsqu’elle voulut se jeter à la mer, le duc était sur le pont, d’où il voyait son mari qui la retenait de la fenêtre de la cabine par où passait le haut du corps ; il lui criait en riant : « Lâche-la ! lâche-la ! » Nous en avons souvent ri depuis.

Je ne dirai qu’un mot du chagrin qu’elle éprouva de ce qu’on nous fermât l’Angleterre pour nous envoyer à Sainte-Hélène.

Dans la soirée qui suivit la triste mission de l’amiral Keith, elle entra chez l’Empereur et le supplia de ne pas emmener son mari. L’Empereur lui répondit avec calme qu’il ne forçait personne à le suivre et que c’était plutôt pour le grand-maréchal que pour lui-même qu’il l’engageait à persévérer. Le chagrin d’avoir déplu à l’Empereur et le regret de partir firent perdre la tête à cette personne aussi vive qu’impressionnable et, en sortant de chez l’Empereur, elle voulut se jeter à la mer. On ne s’est que trop emparé de l’effet d’un mouvement de nerfs pour représenter avec malveillance et tourner en ridicule un moment de désespoir indépendant du cœur et du caractère, pourtant bien excusable, et qui ne prouve rien qu’une vive sensibilité.

Son attachement pour l’Empereur ne pouvait être douteux : Mlle Dillon est créole et parente, par sa mère, de l’impératrice Joséphine. L’Empereur l’avait mariée au général Bertrand, son aide de camp, et l’avait dotée. Elle avait joui depuis lors de tous les avantages attachés à cette position. Son mari avait remplacé Duroc dans sa place de grand-maréchal ; mais il n’avait occupé cette place que peu de temps. Il y avait pour Mme Bertrand bien loin des habitudes des Tuileries aux privations du Bellerophon. Le prestige était grand, on pouvait le regretter.

Excepté quelques moments de vivacité où, comme le disait l’Empereur, « le bout de l’oreille créole passait », elle est très facile à vivre ; il est impossible d’avoir plus de distinction dans la tournure et dans les manières et, quand elle le veut, de plaire plus facilement.

Sa taille est élevée, belle et souple. Elle a un joli pied, de jolis cheveux et une physionomie agréable, et, de plus, tout ce qu’il fallait pour bien représenter comme femme du grand-maréchal. Elle aimait le monde, la cour, le luxe, la grandeur, ce qui ne l’empêchait pas d’être excellente mère et tout occupée de ses enfants. L’attachement à son mari est la meilleure preuve des nobles qualités de cette femme séduisante.

Elle me plaisait beaucoup comme compagne d’exil et nous avons toujours fort bien vécu ensemble. C’est la meilleure réfutation que je puisse faire de toutes les assertions contraires qui ont pu être faussement débitées.

La seule discussion que nous ayons jamais eue ensemble eut lieu sur le Bellerophon.

Nous promenant sur le pont, le duc en tiers, la conversation s’établit sur la manière dont on recevrait l’Empereur en Angleterre ; elle était encore dans l’illusion et je n’en avais pas ; le duc était de mon avis ; elle rêvait vie de château, affluence d’empressements.

— Vous croyez, lui dis-je, qu’on va venir nous chercher en palanquin ?

Cette illusion lui faisait honneur, c’était compter sur la bonne foi et la générosité britanniques. Voilà la seule fois qu’il y ait eu discussion entre nous et encore fut-elle bien modérée ; mais la conversation était animée, on nous entendait et l’on pouvait croire que nous nous querellions.

Nos enfants s’aimaient comme des frères et cette affection, née dans l’exil, n’a jamais cessé.

1er août. – Les curieux furent un peu moins nombreux que les jours précédents ; on y mettait bon ordre.

L’Empereur ne fit point sa promenade sur le pont.

Le capitaine nous avait présenté sa femme, mais elle ne put monter à bord. La visite se fit, elle dans son bateau, et nous sur le pont. L’empressement que l’on continuait à montrer et l’intérêt que le peuple anglais prenait à cette question donnaient de l’inquiétude à lord Bathurst, chef du cabinet, et l’ordre fut donné d’éloigner le Bellerophon jusqu’à Torbay.

Le 4, le vaisseau sortit du port, et, dans la matinée du 6, on signala le Northumberland. Les deux vaisseaux firent route vers Torbay, où ils jetèrent l’ancre.

L’amiral Keith vint nous rejoindre à Torbay, à bord du Tonnant. Lui et l’amiral Cockburn vinrent annoncer à l’Empereur que le Northumberland était prêt pour le recevoir.

Là, commencèrent les tribulations des prisonniers. On retira les armes et l’on visita les effets de l’Empereur et ceux des personnes de sa suite.

On s’occupa alors des arrangements.

L’Empereur ne pouvait emmener que trois officiers généraux et douze domestiques ; les trois officiers généraux furent le grand-maréchal Bertrand, les généraux Montholon et Gourgaud.

M. de Las Cases se trouvait en dehors des élus ; on eut beaucoup de peine à obtenir de le faire considérer comme le secrétaire de l’Empereur ; les Anglais ne l’aimaient pas. Ils avaient pris de lui une prévention défavorable depuis le jour où, envoyé à bord du Bellerophon, il avait dissimulé, disaient-ils, de savoir parler anglais et de l’entendre.

Peut-être M. de Las Cases n’avait-il pas été dans le cas de s’expliquer à cet égard. Quoi qu’il en soit, par suite de ce manque d’explication, qu’ils appelaient réticence, on avait parlé devant lui, et lorsque, rendu plus tard sur le Bellerophon, il fut découvert qu’il savait l’anglais comme un Anglais, le capitaine Maitland et autres en furent tous surpris et furieux. Depuis, l’amiral Cockburn m’a dit que la prévention que l’on avait contre lui venait de là.

L’Empereur aurait bien voulu pouvoir emmener M. Planat, officier d’ordonnance, qui lui aurait été très utile comme secrétaire. On ne put l’obtenir.

Tous ceux qui avaient espéré vainement suivre l’Empereur, Français, Polonais, officier d’ordonnance et autres, furent envoyés à Malte, excepté le jeune Las Cases à qui l’on permit de suivre son père.

J’avais emmené un domestique et une femme de chambre ; on ne me permit de garder que celle-ci.

On permettait en tout, je l’ai déjà dit, douze personnes au service de l’Empereur, et, pour qu’il pût garder les siens, nous ne gardâmes pas les nôtres. Mme Bertrand put emmener un homme parce qu’il était le mari de sa femme de chambre. On admit en principe que l’on ne séparait pas les maris des femmes et les enfants des pères.

Le moment de la séparation de ceux qui ne suivaient pas fut affreux. Ces pauvres officiers pleuraient comme des enfants ; le duc de Rovigo était affecté d’une vive douleur, comme on peut le croire d’un attachement tel que le sien. »

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( 25 avril, 2020 )

25 avril 1814, jour difficile pour l’Empereur…

NNN

Lors de son trajet vers l’île d’Elbe, Napoléon dut à subir les fureurs de la populace provençale. Ainsi, dans la petite ville d’Orgon-en-Provence, le 25 avril 1814, sans le sang-froid de son entourage et le courage du chasseur Noverraz qui s’interposa arme à la main, l’Empereur aurait pu connaître une fin tragique. Avant Orgon, il y eut des signes avant-coureurs. A Orange, à 3 heures du matin ce même jour, l’hostilité est déjà perceptible, en Avignon même, à 6 heures du matin, « Il [Napoléon] échappe par surprise aux violences de la foule ». Le convoi impérial fait une halte à Saint-Andéol.

Napoléon « revêt une lévite bleue, se coiffe d’un chapeau rond et part à franc-étrier, traverse Orgon où la foule est surexcitée sans être reconnu ». L’endroit où le convoi s’arrêta existe toujours : il s’agit  de l’auberge « Aux Petits Pavés  » situé sur l’actuelle route nationale 7:  

http://www.aubergeauxpetitspaves.com/accueil/histoire/

Le Trésorier Guillaume Peyrusse était également présent lors de cet événement : « A Orgon, petit village où les relais avaient été placés, la rage du peuple était à son comble. Devant l’auberge même, où l’on avait forcé les relais à s’établir ; on avait suspendu un mannequin, représentant Sa Majesté, en habit vert de sa Garde, avec un papier ensanglanté sur sa poitrine. La populace des deux sexes se pressait, se cramponnait à la voiture de Sa Majesté et cherchait à la voir pour lui adresser les plus fortes injures. Le danger était imminent ; les Commissaires [ceux des puissances alliées accompagnant l’Empereur dans son voyage vers l’île d’Elbe] s’empressèrent de descendre de leurs voitures pour se ranger autour de celles de l’Empereur. Transporté de colère à la vue de ces misérables, je m’élançai de la mienne pour me joindre aux Commissaires ; leurs harangues et mes paroles, prononcées très énergiquement en langue patoise, suspendirent les hurlements de la multitude. Les chevaux se trouvant attelés, on les lança au grand galop, et la rage des gens d’Orgon expira dans quelques jets de pierre lancés sur la voiture de Sa Majesté. Le danger auquel l’Empereur venait d’échapper l’avertissait et lui commandait la prudence. A un quart de lieue au-delà d’Orgon, Sa Majesté jugea indispensable de changer de costume ; elle prit l’habit d’un de ses courriers qu’elle fit placer dans sa voiture, et courut elle-même devant nos voitures. » 

Et à l’auberge de La Calade…

Mais Napoléon devait encore vivre quelques émotions durant cette journée ; ainsi lors de son escale à l’Auberge de La Calade, Peyrusse retrace parfaitement l’émotion qui y régnait ; avec un danger toujours sous-jacent : « On trompa ainsi la multitude à Saint-Canat, où l’effervescence ne le cédait en rien à celle dont nous venions d’être les tristes témoins [à Orgon] ; mais à midi, l’Empereur, harassé de fatigue, et horriblement meurtri, ne put continuer sa route ; il s’arrêta dans l’auberge dite La Calade, à trois lieues en deçà d’Aix. Sa Majesté, s’y présentant comme un courrier de l’Empereur, eût à essuyer avec la maîtresse du logis une conversation bien pénible. Cette mégère ne lui déguisa pas la haine que l’on portait à Napoléon et la résolution où était le peuple de le massacrer lors de son passage à Aix [en-Provence]. Tout le cortège s’arrêta à La Calade. Nous pénétrâmes dans l’arrière où l’on avait placé Sa majesté. J’éprouvai un sentiment bien difficile à exprimer en la voyant ainsi déguisée, les deux coudes sur la table, livrée à des réflexions que je jugeai bien amères. Le dîner fut servi ; l’Empereur mangea peu. Lorsque nous fûmes seuls et que l’hôtesse qui nous servait fuit sortie, Sa majesté n’eut pas la peine à nous convaincre que sa vie était en danger et que des Commissaires du gouvernement nouveau [celui de Louis XVIII] avaient ameuté les populations sur son passage ». Peyrusse qui signale que « déjà beaucoup de personnes s’étaient rassemblées devant l’auberge » indique qu’une lettre fut expédiée au maire d’Aix-en-Provence, par l’aide de camp du commissaire russe Schouvaloff. Cette lettre le sommer d’assurer la sécurité de Napoléon alentours de La Calade. « A onze heures, l’aide de camp rentra à La Calade, nous donnant l’assurance que le maire répondait du passage et de la tranquillité de la ville. On se prépara pour le départ ; néanmoins on jugea prudent de donner à Sa Majesté le conseil de prendre un déguisement et de se placer dans une autre voiture ; Sa Majesté prit la voiture du général Koller et se revêtit de sa casquette [sic]. Le major Olewieff [Olsufief] aide de camp du général  Schouwaloff [Schouvaloff], prit la place de Sa Majesté.  Quelques gendarmes, disposé par le maire d’Aix [en-Provence], dissipèrent les groupes qui cherchaient à nous entourer en vociférant les cris de Vive le Roi ! A bas le tyran ! Mais il n’y eut aucune tentative inquiétante.» Avant le lever du soleil, le 26 avril 1814, Napoléon quitte La Calade. « Il endosse l’uniforme autrichien du général Koller, commissaire des alliés, pour ne pas être reconnu ».  

C.B.

 

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( 24 avril, 2020 )

1er mai 1809: Guillaume Peyrusse pénètre en Autriche, à la suite de la Grande-Armée…

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Guillaume Peyrusse, qui fut Trésorier général de la Couronne pendant les Cent-Jours, a laissé un passage intéressant sur son entrée en Autriche, à la suite de la Grande-Armée.Tout d’abord voici un extrait qui était resté totalement inédit. Il est extrait du manuscrit des « Mémoires » de G. Peyrusse (se trouvant à la Bibliothèque municipale de Carcassonne). Il fut reproduit dans mon édition publiée en novembre 2018 et  réalisée par les bons soins des Editions AKFG:

« 1er mai [1809]. Nous voici en Autriche, la terreur nous précède, la dévastation nous suit sur le pays ennemi. Plus de distributions aux troupes. Tout appartient au soldat : vivres, fourrage, linge, vêtements, or, argent, il prend tout ce qu’il trouve.On n’ordonne pas le pillage mais on le tolère. L’avant-garde s’empare du meilleur, le centre glane, l’arrière-garde incendie de colère les maisons où elle ne trouve rien. Voilà la guerre ! La terreur était dans Branau [Braunau] quand nous y arrivâmes. » Le fragment qui suit fut également reproduit par L.-G. Pellissier à la fin du volume de la correspondance échangée entre Guillaume Peyrusse et son frère André (Perrin et Cie, 1894). Je l’ai transcrite dans mon édition . « Nous découvrons Ulm. En approchant de cette ville, l’une des plus considérables de la Souabe, je ne pus m’empêcher de rabattre un peu de la mauvaise opinion que j’avais du général Mack qui l’a rendue sans la défendre en 1805. Cette place est entourée, il est vrai, par de larges fossés et fortifiée de murailles assez élevées, mais ses remparts ne sauraient la protéger puisqu’elle est presque entièrement dominée par une colline qui permet de la foudroyer à demi-portée de canon. Résister eût été une sottise. La garnison, il est vrai, était forte de plus de 30,000 combattants, mais ils avaient à leur tête des princes faibles, qu’il était du devoir de Mack de ne pas compromettre. Ce général le savait. En outre, il avait reçu de Napoléon, maître du plateau qui commande la place, le billet doux suivant : « Si je prends la place d’assaut, je serai obligé de faire ce que j’ai fait à Jaffa, où la garnison fut passée au fil de l’épée. C’est le triste droit de la guerre, vous le savez. Je désire qu’on épargne à la brave nation autrichienne la nécessité d’un acte aussi effrayant. » Il eût été difficile de ne pas se rendre à de pareilles raisons, quand on n’a pas le courage de faire une sortie…» (Fragments Inédits, « Notes de voyage », pp.208-209, [sans nom de lieu], 24 avril 1809).

C.B.

 

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( 22 avril, 2020 )

Un témoignage intéressant…

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John HOBHOUSE,  auteur de ce récit.

Paris, 24 avril 1815.

« J’ai vu l’Empereur deux fois: la première, à la revue de la garde nationale qui s’est faite le dimanche 16 de ce mois; la seconde, le vendredi suivant, au Théâtre-Français, où il se rendait pour la première fois depuis son retour : et comme j’ai eu, l’année dernière, occasion de voir les princes de la famille des Bourbons à la tête de la garde nationale et au même théâtre, je puis faire une comparaison entre les deux réceptions, et apprécier ce que l’on appelle la popularité de l’une et de l’autre dynastie. La première cérémonie était un événement que paraissaient redouter les partisans femelles de Napoléon. On avait semé le bruit que le jour de la revue on devait attenter à la vie de l’Empereur ; plusieurs personnes m’avaient confié en secret leurs soupçons, et avaient ajouté que le crime devait être consommé par une femme. Le moment choisi pour l’exécution de cet attentat était celui où toute la garde nationale serait sous les armes, parce que l’on pensa que ce corps, quels que fussent d’ailleurs ses sentiments politiques, aimerait mieux défendre ses propriétés et assurer la tranquillité de la ville, que de tirer vengeance d’un crime commis sur un individu. J’étais aux Tuileries dans les appartements de la reine Hortense, qui était à l’une des croisées avec quelques dames de la Cour. La belle madame était de la compagnie ; elle manifesta la plus grande inquiétude, et me dit qu’elle ne craignait rien de la Garde, mais qu’elle n’était point tranquille en voyant tant de monde se presser autour des marches du vestibule où l’Empereur devait monter à cheval : cependant elle se remit et sembla oublier ses craintes, lorsqu’elle entendit les décharges du canon des Invalides, qui annonçaient la soumission de Marseille et la pacification de l’Empire. A une heure et demie, vingt-quatre bataillons de la garde nationale étaient rangés dans la cour des Tuileries; il n’y avait ce jour-là sous les armes aucune garde impériale ni aucune troupe de ligne; mais on voyait quelques militaires parmi les spectateurs qui étaient autour du vestibule, et qui consistaient principalement en femmes et autres individus de la basse classe. Votre ami, M. et moi, nous étions, je crois, les seuls qui fussent habillés à l’ordinaire : nous attendions en silence aux fenêtres. Linquiétude des dames se faisait remarquer de nouveau; mais elle fut à l’instant dissipée par les cris de « Vive l’Empereur ! qui annoncèrent que Napoléon était à cheval. Il parcourut d’abord la gauche de la ligne, et de nouveaux cris nous apprirent qu’il revenait. Un officier passa au grand’ galop sous les fenêtres, faisant avec son épée signe aux pelotons de reculer, et nous vîmes bientôt après Napoléon lui-même avec toute sa suite. Au milieu de tous ces plumets et de ces brillants uniformes, il n’était distingué que par un simple chapeau sans ornement, et par un habit uni décoré d’un crachat et d’une étoile. Il fit l’inspection de tous les pelotons; et comme il passait près de l’endroit où je m’étais placé pour le voir plus à mon aise, il s’arrêta tout à coup et parla à un militaire dans les rangs. Un invalide qui était près de moi dit tout haut, sans s’adresser à personne : « Voyez comme il s’arrête pour lire la pétition d’un simple soldat ! » et en prononçant ces mots, je vis les larmes rouler dans ses yeux. J’eus occasion de le voir à plusieurs reprises, comme il passait à travers les rangs. Il se reposait quelque temps à la fin de chaque rang; il s’arrêta aussi devant plusieurs soldats rangés en ligne, qui lui présentaient des pétitions. Les acclamations se succédaient à mesure qu’il allait de droite à gauche et de gauche à droite. Les premiers bataillons se rapprochèrent et se serrèrent contre le palais ; on ouvrit les grilles de l’arc de triomphe, et les 24 bataillons restant entrèrent de la place du Carrousel dans la cour, où l’Empereur en fit aussi la revue de la même manière. On laissa ensuite un espace vide au milieu de la cour, entre le palais et l’arc de triomphe ; Napoléon s’y plaça avec tout son état-major. Alors un corps nombreux d’officiers de la garde nationale quitta les rangs et se précipita vers l’Empereur, qui leur adressa ce discours que vous avez lu dans le Moniteur du 17.

Ce discours fut souvent interrompu par des applaudissements; et lorsque l’Empereur prononça ces mots: Vous jurez enfin de tout sacrifier à l’honneur et à l’indépendance de la France, des milliers de voix s’écrièrent: Nous le jurons ! Après plusieurs évolutions, l’Empereur fit volteface et vint se placer devant la porte du vestibule, à la tête de son état-major, pour passer la revue de tous les corps qui se disposaient à défiler par colonnes devant lui. Deux officiers de la garde eurent la bonté de me pousser en avant à dix pas de lui; plusieurs spectateurs étaient à peu près à la même distance à sa droite et à sa gauche, et beaucoup d’autres se tenaient en face, et ne laissaient justement qu’assez de place pour que les colonnes pussent défiler entre eux et l’Empereur. L’état-major était derrière, et le comte de Lobau, l’épée nue à la main, se tenait à sa gauche. A peine un régiment fut-il passé, qu’il mit soudain pied à terre : un écuyer s’empara aussitôt de la bride de son cheval, mais n’arriva pas assez à temps pour tenir l’étrier. Les maréchaux et l’ état-major mirent aussi pied à terre, à l’exception du comte de Lobau. Un grenadier de la garde sans armes se plaça à la gauche de l’Empereur et un peu en arrière; quelques curieux se pressaient à sa droite. Les gendarmes à cheval prenaient peu de soin de les tenir à une distance respectueuse. Les troupes employèrent deux heures à défiler devant lui, et tout assassin qui n’eût pas été désarmé par le prestige de ce beau spectacle, aurait pu profiter de ce temps-là pour faire feu sur lui ou même pour le poignarder. Sir Neil Campbell, qui n’a vu en lui qu’un être très ordinaire, aurait de la peine à me pardonner des détails si minutieux. Je voyais cet homme pour la première fois : sans examiner si c’était un esprit céleste ou infernal, mes yeux étaient toujours fixés sur lui, et il remplissait seul toute mon imagination. Ce vaste palais, cette confusion majestueuse et imposante, cette multitude d’armes étincelantes dans le lointain, cette foule immense assemblée autour de moi, cet appareil de guerre et de souveraineté, tout disparut à mes yeux, et dans mon admiration je ne vis rien que Napoléon ; je ne vis que l’homme pour la destruction duquel toute l’Europe courait aux armes. J’avoue que je ne l’aurais pas regardé avec le même plaisir dans le temps où il régnait en despote, et que le principal charme de ce spectacle ne prenait sa source que dans les réflexions que je faisais sur le danger où se trouvait ce mortel invincible. La persuasion où j’étais que l’on voulait faire sur sa personne un – essai du droit qu’une nation puissante a de se choisir son souverain, et le souvenir des qualités surprenantes qui faisaient tomber lé choix sur lui, ne contribuèrent pas peu à augmenter mon ravissement. Ceux qui ont été dernièrement à l’île d’Elbe l’ont vu souvent et ont essayé d’en tracer le portrait; mais je puis dire qu’il ne m’a paru semblable à aucun, à l’exception de celui qui est placé dans le salon du palais du Corps législatif. Sa figure est très-pâle, ses mâchoires larges, mais pas autant que je l’avais entendu dire; ses lèvres sont minces et façonnées de manière à donner à sa bouche une douceur admirable. Il paraissait avoir l’habitude de retirer ses lèvres comme quelqu’un qui mâche du tabac, selon l’observation qu’en a faite M. Kean, notre célèbre acteur; mais j’ai appris depuis que ce mouvement n’est occasionné que parce qu’il a presque toujours dans sa bouche un morceau de réglisse ou quelques pastilles, pour se guérir d’une toux habituelle. Ses cheveux sont d’un brun cendré et clairsemés sur les tempes: le dessus de sa tête est chauve, ce qui lui a fait donner dernièrement par ses soldats le sobriquet affectueux de notre petit tondu. Il n’est pas bien gras, mais son ventre est si saillant que l’on voit son linge passer au-dessous de son gilet. Il tenait généralement ses mains jointes par devant ou par derrière, mais quelquefois il les séparait pour se frotter le nez, prendre plusieurs prises de tabac et regarder à sa montre. Poussant souvent des soupirs et avalant sa salive, il paraissait souffrir quelques douleurs dans la poitrine. Il parlait peu, mais lorsqu’il le faisait, il souriait de la manière la plus agréable. Il regardait tout ce qui se passait autour de lui: il fronçait les sourcils et les rapprochait l’un de l’autre comme pour voir les objets plus distinctement. Enfin il passa par toute cette ennuyeuse cérémonie avec un air d’impatience paisible. A mesure que les premières colonnes d’un régiment défilaient devant lui, il portait l’index de sa main gauche à son chapeau pour rendre le salut, mais jamais il ne se découvrait ni ne remuait la tête. Lorsque les régiments avançaient, les cris de « Vive l’Empereur !’ »se faisaient entendre, et plusieurs soldats sortaient de leurs rangs avant à la main des pétitions que prenait le grenadier posté à sa gauche. Une ou deux fois il arriva que le pétitionnaire, craignant de quitter son rang, risquait de perdre l’occasion favorable ; mais Napoléon, s’en apercevant, faisait signe au grenadier de s’approcher et de prendre sa pétition. Un petit enfant, en uniforme à la française, marchait à la tête d’une compagnie; il excita des éclats de rire universels : Napoléon, pour ne pas faire semblant de s’en apercevoir, se tourna comme pour parler à quelqu’un derrière lui. Cependant un second enfant, vêtu en pionnier, et marchant en tête d’un régiment, s’avança directement vers lui, ayant au bout de sa hache d’armes une pétition que l’Empereur prit en souriant et lut avec beaucoup de complaisance. Peu de temps après, un homme de mauvaise mine, en demi-uniforme, avec une épée au côté, sortit du milieu de la foule ou de la garde nationale,, et se, précipita vers l’Empereur; il en était à très peu de distance, lorsque le grenadier de la gauche et un officier firent un pas en avant, et le saisissant au collet, le poussèrent pour le faire reculer: cela ne fit aucune impression sur Napoléon ; on ne remarqua aucune altération dans ses traits. Sans s’émouvoir d’aucune manière, il fit signe aux soldats de lâcher leur prisonnier; et le pauvre diable, s’approchant de si près qu’il pouvait le toucher, lui parla quelque temps avec beaucoup de chaleur et en portant la main sur son cœur. L’Empereur l’écouta sans l’interrompre, et lui donna une réponse qui parut le satisfaire beaucoup. Je vois encore Napoléon dans ce moment la tranquillité imperturbable de sa contenance au premier mouvement du soldat, se changeant par degrés en regards d’attention et de bonté, ne sortira jamais de ma mémoire. Je ne suis ni un tory ni un bloc de marbre, et je n’ai pas honte de dire que je sentis mes yeux humides de larmes lorsque je fus revenu de ma première surprise : c’est une faiblesse qu’éprouvent presque toujours bien des gens sensibles à la lecture d’un trait d’héroïsme frappant, et surtout de cette sérénité d’âme qui constituait le caractère des grands hommes de l’antiquité. Pendant la revue, s’apercevant d’un certain mouvement parmi son état-major, l’Empereur se retourna subitement, et vit qu’il avait lieu à l’occasion à une jolie paysanne anglaise qu’un de ses aides-de-camp avait placée près de lui, et aux remerciements de laquelle il répondait par un profond salut. Le dernier régiment de la garde nationale fut suivi de 90 écoliers du Lycée impérial, qui se précipitèrent hors de leurs rangs avec des pétitions, en courant et jetant des cris  d’allégresse. Napoléon parut alors pour la première fois dans le ravissement; il riait aux éclats, t se tournait à droite et à gauche pour leur témoigner a satisfaction. L’année dernière, ces jeunes gens désiraient combattre pour la défense e Paris, et ils sont encore enrôlés maintenant. En France, les jeunes gens en général sont attachés jusqu’à l’enthousiasme à l’Empereur, qui a perfectionné le système d’éducation militaire, dont ce serait cependant une erreur de le croire l’inventeur; car les écoles ont toujours été destinées à servir de pépinière à l’armée. Elles doivent leurs améliorations et leur destination à ce grand objet, au génie du peuple, plutôt qu’à celui de tel ou tel individu ; elles les doivent aux efforts des républicains qui ont été imités par les partisans de Napoléon. Tous les jeunes gens, à l’exception de quelques descendais pervertis des familles nobles, dont les espérances se sont réveillées pendant la restauration, sont portés pour Napoléon, ou du moins pour le nouvel ordre de choses; ils sont en opposition directe et opiniâtre avec le rétablissement de l’ancien régime. La classe d’hommes qui manquent en France, et que l’on suppose anéantis dans les armées, sont ceux d’environ 40 ans. Une belle génération s’élève , et elle est décidément contre la cause royale . Les cheveux blancs sont suspects à la nouvelle cour. Un courtisan s’entretenant un jour avec moi, vit entrer un vieux seigneur; il changea de suite la conversation, qui roulait sur la politique, et me dit : « Cessons là : vous pouvez  juger de ses opinions par la couleur de- ses cheveux ». Aussitôt que les enfants du Lycée eurent défilé devant lui, l’Empereur se retira dans son palais, monta lestement dans les appartements; et donna audience à toute sa cour. Elle était principalement composée de militaires et de membres de l’Institut; je remarquai parmi les premiers un général de brigade, qui autrefois n’aurait pu être gradé ni même admis à la cour d’aucun souverain légitime de la chrétienté : c’était un nègre, L’accueil fait à Napoléon fut de différents genres. La garde nationale, qui est presque toute composée de marchands, et qui a beaucoup gagné pendant le peu de jours de tranquillité dont la France a joui, regarde le retour de Napoléon comme le signal de la guerre ; ils ne l’applaudirent donc que très-faiblement : quelques régiments (légions) cependant le reçurent avec des applaudissements très-vifs et souvent répétés ; ils élevaient leurs bonnets sur leurs baïonnettes. Cet enthousiasme aurait sans doute été partagé par toutes les classes des citoyens, si l’on eût eu sous l’Empereur les mêmes espérances de paix que sous un autre gouvernement. Ils voient avec admiration les palais, les promenades, les galeries, les colonnes, les arcs de triomphe, les ponts, ; les quais, les fontaines et les autres monuments dont il a embelli la capitale; et s’ils ne regrettent pas, du moins ils déplorent l’imprudence et les erreurs de la famille royale et des conseillers du Roi; erreurs que, pour dire la vérité, on n’a jamais essayé de désavouer ou de justifier. Le dimanche avant cette scène, Napoléon a passé la revue de la garde impériale, et il est aisé de concevoir que la satisfaction a été plus visible et plus pure de part et d’autre. Les soldats donnèrent l’élan à leur enthousiasme, et l’Empereur parut se complaire en voyant l’excès de leur joie; il baisa les aigles de sa garde de l’île d’Elbe. La dame dont j’ai déjà parlé m’a assuré que, comme elle était près de lui, elle a vu ses yeux briller de joie, et que, faisant allusion à la conduite des Bourbons à l’égard de ce superbe corps, elle lui a entendu dire au maréchal Bertrand, en montrant les grenadiers qui étaient à la tête de ce corps: « Et ils ne voulaient pas se servir de telles gens! Quelles bêtes! » pliant à la manière dont Napoléon fut reçu au Théâtre-Français, il est impossible de donner une idée de la joie qui y a éclaté. La salle était tellement remplie, que l’on se foulait même dans l’orchestre. On jouait ce jour-là Hector. Avant le lever de la toile, les airs nationaux de la Victoire et de la Marseillaise furent demandés et exécutés au milieu des plus bruyantes acclamations: les spectateurs accompagnaient l’orchestre en chantant le refrain. Un acteur du théâtre Feydeau (Gavaudan) , qui se trouvait à un des balcons, chanta quelques vers ajoutés à la Marseillaise, et qui furent répétés avec enthousiasme par tous les spectateurs. Cet enthousiasme était réellement à son comble. Lorsque Napoléon entra à la troisième scène, tout le monde se leva en jetant des cris qui retentissent encore à mes oreilles. Les vivat continuèrent jusque ce que l’Empereur, après avoir salué à droite et à gauche, se fût assis: et alors on recommença la pièce. Le public accueillit avec transport tout ce qui avait le moindre rapport au retour du héros. Aux mots: « Enfin il reparaît: c’est lui, c’était Achille ! » tout le parterre se leva et interrompit l’acteur par ses acclamations. Napoléon était très-attentif: tout le temps que j’eus les yeux fixés sur lui y il ne parla à personne de ceux qui étaient derrière lui,-et n’eut point l’air de faire attention aux compliments des spectateurs. Il se retira si précipitamment à la fin de la pièce, que la multitude n’eut presque pas le temps de le saluer. Je vous ai déjà dit que j’avais vu l’année dernière les princes de la famille royale à ce même théâtre ; la réception qu’on leur a faite n’est pas à comparer à celle-ci. J’ai assisté à bien des spectacles dans ma vie, mais jamais je n’en ai vu de semblable. Talma, chargé du rôle d’Hector, le joua selon sa manière accoutumée. Ayant parlé de cet acteur, je ne puis me dispenser de rapporter une anecdote que je lui ai entendu raconter , et qui fait voir que Napoléon savait très-bien tourner un compliment. A la première entrevue qu’ils eurent ensemble depuis le retour de l’île d Elbe, l’Empereur, s’adressant à Talma avec sa familiarité ordinaire, lui dit: « Chateaubriand assure que vous me donnez des leçons pour jouer l’Empereur ; je prends ceci pour un compliment, parce qu’il fait voir du moins que j’ai assez bien rempli mon rôle. »

L’intimité qui existe entre le maître et l’écolier est d’ancienne date: la réputation du premier était établie lorsque le dernier était à peine connu. Le jeune officier recevait quelquefois de son ami des billets de spectacle. Un des principaux amusements des deux amis, et d’un troisième nommé Lenoir, était dans ce temps-là de raconter des histoires d’esprits, de revenants et de vieux châteaux. Pour cela ils éteignaient les lumières. Le conquérant futur de l’Europe entrait avec avidité dans l’esprit de ces contes, et s’offensait sérieusement lorsque ses compagnons l’interrompaient dans ses réflexions par différentes plaisanteries. J’ajouterai que cette intimité n’a jamais été interrompue ; que Napoléon n’a point oublié les billets d’entrée que Talma lui donnait autrefois, et qu’il récompensait de sa propre bourse les efforts que faisait cet acteur pour plaire au public. L’ingratitude ne trouve point de place dans le cœur d’un usurpateur; cette bassesse n’appartient qu’à ceux qui sont nés rois. Il y a quelque chose de magique dans cette espèce d’attachement dont cet homme extraordinaire a donné tant de preuves: car jamais tête couronnée n’a eu tant d’amis, et ne les a gardés si longtemps. »

(John HOBHOUSE  « Histoire des Cent-Jours ou dernier règne de l’empereur Napoléon. Lettres écrites de Paris, depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. Traduites de l’anglais », Paris, Domère, Libraire, 1819, pp.36-51).

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( 20 avril, 2020 )

Réflexions d’Henri Beyle (Stendhal) à propos de la seconde abdication de l’Empereur.

Le talentueux Henri Beyle, plus connu sous le nom de Stendhal (1783-1842)

Celui qui deviendra  un écrivain célèbre et qui a servi dans l’administration impériale, n’a pas accepté la défaite de Waterloo (plus loin, dans le même tome de son « Journal », à la page 282, il lit l’histoire des Stuarts par Hume et ajoute : « pour me consoler de la bataille de Mont-Saint-Jean »). Dans le tome cinquième de son « Journal » il porte le jugement suivant, à la date du 25 juillet 1815 :

« Le parti de l’éteignoir triomphe. Voilà un beau venez-y voir, dirais-je aux philosophe allemands, si en colère contre Bonaparte, si ces gens-là avaient assez d’esprit pour comprendre. Il ne me reste plus qu’un vœu, c’est que ces lâches habitants de Paris soient bien vexés par les soldats prussiens logés chez eux [comme en 1814, après la chute de Paris]. Les lâches ! On ne peut être malheureux, mais perdre l’honneur !

La haine de la tyrannie a égaré les Chambres. Il paraît qu’elles ont forcé Bonaparte à la démission, dans un moment où son grand nom était plus nécessaire que jamais. Lucien [frère de l’Empereur] avait raison, l’intérêt de la patrie était de mettre les chambres en prison pour un mois.  Peut-être Bonaparte, ne pouvant pas s’embraquer à Rochefort, ira-t-il se réfugier à l’armée qui est derrière la Loire à deux pas de lui. Tout ce qui se fera désormais en France devrait porter cette épigraphe : « A l’éteignoir ». Les bâtards doivent être bien contents. La France ne sera jamais heureuse que gouvernée par un souverain illégitime, c’est-à-dire qui tienne sa place de la constitution. Le duc d’Orléans [futur Louis-Philippe] serait bon aujourd’hui. Si l’on attend que la couronne lui échoie légitimement, il ne vaudra plus rien. »

(STENDHAL, « Journal, 1811-1823.V. Établissement du texte et préface par Henri Martineau », Paris, Le Divan, 1937, pp.277-280).

———–

J’en profite pour signaler que j’ai découvert que Stendhal ne supportait pas la personne du général Philippe de Ségur, auteur d’une histoire de la campagne de 1812. Selon l’auteur du « Rouge et le Noir » , Ségur s’attribuait bien des mérites, des blessures (contestables) reçues durant ses campagnes, ainsi qu’une flagornerie excessive à l’égard de Louis XVIII.  Tout cela est contenu dans les « Souvenirs d’égotisme » rédigés par Stendhal. Je n’ai pas trouvé trace (pour l’instant) d’une animosité similaire de la part du général de Ségur. J’aurais peut-être l’occasion d’y revenir .

C.B.

 

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( 20 avril, 2020 )

Une lettre du général Friant au maréchal Ney…

Une lettre du général Friant au maréchal Ney… dans TEMOIGNAGES 05-524353-300x238Fontainebleau, le 20 avril 1814.

A Son Excellence le Prince de la Moskowa.

J’ai l’honneur d’annoncer à Votre Excellence que Sa Majesté l’Empereur Napoléon est parti ce matin, à midi, de Fontainebleau. L’Empereur a désiré, avant son départ, voir le 1er régiment des grenadiers cantonné ici. Ayant réuni le corps des officiers, il leur a fait ses adieux en leur recommandant d’être fidèles au nouveau souverain que les vœux de la Nation avaient appelé au trône. L’officier porteur de mes dépêches donnera à Votre Excellence les autres détails. 

FRIANT.

Le général Friant fut nommé par Louis XVIII, le 18 juillet 1814, colonel des grenadiers à pied de France ; il avait reçu la croix de Saint-Louis le 2 juin 1814. Au retour de l’Empereur, il prit le commandement de la division des grenadiers de la Garde Impériale et combattit à Waterloo. (« Un soldat de Napoléon. Extraits des livres d’ordre et de correspondance du général de division comte Friant », publié dans « La Nouvelle Revue » du 15 avril 1900, par le Baron P. de Bourgoing).

 

 

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( 18 avril, 2020 )

Un cavalier dans l’Epopée: Victor Dupuy (III et fin).

Ombre 1

« Le 18 juin 1815, à quatre heures du matin, nous étions à cheval et vers huit heures, après avoir fait rafraîchir nos chevaux quelques instants, nous nous rendîmes sur le champ de bataille. Notre régiment fut détaché de la division et, avec trois escadrons de chasseurs, prit position à l’extrême droite, n’ayant pas d’ennemis devant nous. Le combat s’engagea à notre gauche sur toute la ligne. Dès midi, la panique s’empara de quelques régiments d’infanterie du 1er corps d’armée et le sauve-qui- peut y fut prononcé. Ils fuyaient dans le plus grand désordre, je courus à eux avec un peloton de hussards pour les arrêter. Voyant parmi les fuyards, un porte-drapeau avec son aigle, je lui dis de me la remettre; il l’avançait déjà pour me la donner, lorsque la réflexion me vint: « Je ne veux pas vous déshonorer, monsieur, lui dis-je, déployez votre drapeau, et portez-vous en avant, en criant avec moi, Vive l’Empereur ! » Il le fit sur-le-champ, le brave homme ! Bientôt les soldats s’arrêtèrent et dans peu d’instants, grâce à ses efforts et aux nôtres, près de trois mille hommes étaient réunis et avaient fait volteface. Cette fuite était d’autant plus étonnante et extraordinaire que l’ennemi ne poursuivait pas; mais par qui le malveillant sauve-qui-peut avait-il été prononcé ? On l’ignorait. Jusque vers quatre heures, nous restâmes paisibles spectateurs de la bataille. Dans ce moment le général Domon vint à moi; le feu des Anglais était à peu près cessé; il me dit que l’affaire était gagnée, que l’armée ennemie était en retraite, que nous étions là pour faire jonction avec le corps du maréchal Grouchy et que nous serions le soir à Bruxelles; il partit. Peu de moments après, au lieu de faire jonction avec les troupes du maréchal Grouchy comme nous nous y attendions, nous reçûmes l’attaque d’un régiment de hulans prussiens. Nous le repoussâmes vigoureusement et lui donnâmes la chasse, mais nous fûmes forcés à la retraite par le feu à mitraille de six pièces de canon, derrière lesquelles les hulans se replièrent. Le colonel Marbot avait été blessé d’un coup de lance à la poitrine, dans l’attaque des Prussiens. Attaqués alors par l’infanterie, nous nous reployâmes sur le centre en battant en retraite. Dans notre mouvement rétrograde, nous rencontrâmes le maréchal Soult, major général, qui nous fit placer près d’une batterie de la garde pour la soutenir; le canon ennemi nous fit quelque mal. Peu après, nous reçûmes l’ordre de nous porter en arrière, pour nous opposer à des tirailleurs prussiens. Jusque-là, nous pensions que la bataille était gagnée sur les autres points de la ligne; mais lorsque, arrivés sur la grande route, nous la vîmes encombrée de fuyards, nous fûmes détrompés. Nous cherchâmes d’abord à les rallier, mais cela fut impossible, il fallut faire aussi retraite, mais du moins, nous la fîmes en ordre, marchant à quelques centaines de pas sur le – côté de la route, jusqu’à ce que la nuit et les difficultés du chemin nous eussent forcé à y rentrer et à marcher pêle-mêle, avec les fuyards de toutes armes. Notre défaite était calculée à l’avance: des caissons dételés; dont les timons étaient enchâssés les uns dans les autres, avaient été placés de distance en distance en travers de la grande route, pour entraver notre marche et arrêter notre matériel et nos bagages. De larges fossés la bordaient; il fallut souvent faire mettre pied à terre à quelques-uns de nos hommes, pour en abattre les talus et pratiquer ainsi des passages. Après avoir marché toute la nuit, pendant laquelle quelques-uns des nôtres s’égarèrent, la brigade, ayant laissé la route de Charleroi, prit celle de Marchiennes, où, presque entière, elle passa la Sambre. Il tint à peu de chose, que les résultats de cette déplorable journée, ne fussent bien différents!. Le désordre était déjà dans l’armée anglaise, lorsque le corps prussien, s’étant dérobé au maréchal Grouchy, arriva sur le champ de bataille et ramena la victoire plus qu’échappée, aux Anglais. Sans cette marche adroite, le pont de Waterloo construit sur la Tamise, l’eût été sur la Seine du moins, d’après toute justice, on devrait voir sur ce monument la statue du général prussien !.

Nous étions seuls nous, à Austerlitz et à Iéna !!! Personne n’a le droit d’en revendiquer la gloire !!! »

(« Souvenirs militaires de Victor Dupuy, chef d’escadron de hussards, 1794-1816. Publiés avec une préface du général Thoumas », Calmann-Lévy, éditeur, 1892, pp.289-292)

 

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( 18 avril, 2020 )

Un témoignage anglais sur Napoléon à bord de l’ »Undaunted ».

Napoléon

Thomas Hastings (1785-1812), était lieutenant à bord du navire l’Undaunted. C’est ce bâtiment qui conduisit l’Empereur dans son nouveau royaume. L’Undaunted mit les voiles le 29 avril 1814 à 11 heures, de Saint-Raphaël. Et jeta l’ancre le 3 mai suivant devant Portoferraio, dans la soirée. Napoléon débarque à l’île d’Elbe le 4 mai à 14 heures. Ce récit méconnu est extrait de l’ouvrage d’Arthur Chuquet et intitulé « L’année 1814 » (Fontemoing et Cie, 1914). Il est à prendre avec précaution car bien écrit dans l’air du temps où il était si facile d’accabler un souverain impuissant à se défendre et condamné à l’exil… J’ai complété ce témoignage par quelques notes et autres extraits ; le tout mis en italiques et entre-crochets.

C.B.

Le 16 avril [1814], lorsque au retour d’une courte croisière nous regagnâmes notre ancien poste devant Marseille, nous fumes reçus par les habitants de cette ville, dont le commerce a pourtant beaucoup souffert de nos efforts pour le détruire, avec des transports d’allégresse qu’aucune plume ne peut dépeindre.

La veille un pêcheur nous avait appris qu’on s’attendait à quelque grand changement. Ce matin-là, nous remarquâmes que le drapeau blanc flottait sur tous les forts à côté du drapeau anglais. Cela nous excitait à nous rapprocher quand une députation, conduite par le maire, vint à bord, nous invita à jeter l’ancre, et nous informa de la bienheureuse nouvelles de la paix et de la chute du perturbateur du monde, Bonaparte. Il serait impossible de décrire les exclamations immodérées de la joie enthousiaste qui éclata ; l’aire retentissait des cris de « Vive le Roi ! Vive Louis XVIII ! Vive l’Anglais ! » A  midi nous saluâmes la terre et jetâmes l’ancre. Il était étrange de voir ces mêmes gens, qui, peu de temps auparavant, chercher à se faire mutuellement tout le mal les uns des autres et s’embrasser avec une chaleur plus que fraternelle.

Nous restâmes à  Marseille jusqu’au 23 avril, où nous reçûmes l’ordre de faire voile vers Fréjus pour transporter le ci-devant Empereur à l’île d’Elbe. Nous arrivâmes le 24 et le 27 tout fut prêt pour son embarquement. Ce puissant ennemi de l’Angleterre préférait se remettre entre les mains de ce même peuple qu’il avait si fréquemment stigmatisé comme étant sans honneur et sans principes, plutôt qu’à ceux sur lesquels il avait régné et qu’il avait si souvent conduits à la victoire et à la gloire. Sur sa toute il n’avait pas été insulté sauf à Avignon où la population avait pendu son effigie sur le bord de la chaussée et demandé à grands cris à voir le tyran.

[Extrait des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse : « La plus grande effervescence régnait dans les villes que nous eûmes à traverser pendant la journée du 24 [avril 1814] et la matinée du 25. A Orange, à Avignon, nous fûmes assourdis des cris de Vive le Roi ! Vive Louis XVIII ! À bas Nicolas ! Je faisais, tapi dans ma voiture, des réflexions bien amères sur l’instabilité des grandeurs humaines, me contentant d’envisager tous ces visages frénétiques. A Orgon, petit village où les relais avaient été placés, la rage du peuple était à son comble.  Devant l’auberge même, où l’on avait forcé les relais à établir ; on avait suspendu un mannequin, représentant Sa Majesté, en habit vers de sa Garde, avec un papier ensanglanté sur sa poitrine. La populace des deux sexes se pressait, se cramponnait à la voiture de Sa Majesté et cherchait à la voir pour lui adresser les plus fortes injures. Le danger est imminent ; les Commissaires s’empressèrent de descendre de leurs voitures pour se ranger autour de celle de l’Empereur. Transporté de colère à la vue de ces misérables, je m’élançai de la mienne pour me joindre aux Commissaires ; leur harangue et mes paroles, prononcées très énergiquement en langue patoise, suspendirent les hurlements de la multitude. Les chevaux se trouvant attelés, on les lança au grand galop, et la rage des gens d’Orgon expira dans quelques jets de pierre lancés sur la voiture de Sa Majesté. Le danger auquel l’Empereur venait d’échapper l’avertissait et lui commandait la prudence. A un quart de lieue au-delà d’Orgon, Sa Majesté jugea indispensable de changer de costume ; elle prit l’habit d’un de ses courriers qu’elle fit placer dans sa voiture, et courut elle-même au-devant de nos voitures. On trompa ainsi la multitude à St-Canat, où l’effervescence ne le cédait en rien à celle dont nous venions d’être les tristes témoins ; mais à midi, l’Empereur, harassé de fatigue, et horriblement meurtri, ne put continuer sa route ; il s’arrêta dans l’auberge dite La Calade, à trois lieues en deçà d’Aix. Sa Majesté, s’y présentant comme un courrier de l’Empereur, eût à essuyer avec la maîtresse du logis une conversation bien pénible. Cette mégère ne lui déguisa pas la haine que l’on portait à Napoléon et la résolution où était le peuple de le massacrer lors de son passage à Aix. »]

 Il avait été escorté par un régiment de hussards autrichiens et accompagné par un général russe et par le colonel Campbell des gardes [Cet officier britannique chargé de la surveillance de Napoléon à l’île d’Elbe ne pourra pas empêcher son évasion, ayant été parti compter fleurette (une fois de plus) à une belle comtesse italienne à Livourne !]

Il resta deux jours à Fréjus et dans la nuit du 28 quitta cette ville pour s’embarquer. Les hussards faisaient la haie sur le chemin et un carré était formé sur la plage autour du canot. A 8 heures et demie il quitta la terre au milieu d’un profond silence interrompu seulement par une sonnerie de trompettes. La mer était calme, paisible, et la scène tout à fait solennelle.

Abandonné de tous ses généraux sauf deux, ainsi que du plus grand nombre de ses domestiques, craignant toujours pour sa sécurité [Hastings a une vision simpliste des événements !], il se jeta à bord d’une frégate appartenant à ce pays dont il avait justement mérité la haine mortelle. Il y fut reçu avec tous les honneurs dus à un prince souverain; ce à quoi, pour lui rendre justice, il fut très sensible, et il fit observer que les Anglais étaient vraiment des ennemis nobles et généreux. Il me faut dire toutefois que l’inflexible force d’âme et la noble fermeté avec lesquelles il supporte les revers de la fortune doivent au moins commander le respect, et si nous pouvions nous dépouiller de l’idée que l’assassin de d’Enghien [allusion à l’exécution du duc d’Enghien], de Wright et de tant d’autres est devant nous, nous laisserions bientôt aller à l’admiration.

[Extrait des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse, qui assiste à ces événements : « 27 avril 1814. Nous arrivâmes à Fréjus, où nous avait précédé le colonel Campbell, qui était arrivé de Marseille avec la frégate anglaise The Undaunted. Ce bâtiment était commandé par le capitaine Ussher, et était destiné à escorter l’Empereur pour garantir Sa Majesté contre toute espère d’attaque. Le brick l’Inconstant, capitaine Montcabrié, attendait l’Empereur, mais Sa Majesté jugea au-dessous de sa dignité de passer à son bord » ]

[Lettre inédite du général Bertrand à sa femme, Fanny : « « Nous sommes arrivés ici hier et nous partons ce matin sur une frégate anglaise ; le bâtiment français étant arrivé trop tard. Nous avons fait un heureux voyage sauf dans quelques villages de Provence où nous avons été exposés aux injures de la populace mais qui n’ont eu d’ailleurs aucune suite… Lettre datée de « Fréjus, ce 28 avril 1814 »].

La nuit même nous levâmes l’ancre et mîmes à la voile. Pendant une longue traversée de six jours, il  affecta une amabilité qui assurément ne lui paraît pas naturelle. Sa taille est de cinq pieds six pouces ; il tourne à l’embonpoint, ce qui lui donne l’air inactif et pesant ; ses yeux sont gris et extrêmement pénétrants. L’expression de sa physionomie n’a rien d’agréable. Il parle de tout et semble bien renseigné sur tout. On dirait qu’il s’est  beaucoup occupé de choses de la marine, car ses remarques sur ce chapitre sont extrêmement justes et appropriées.

Je fus nommé un des commissaires pour prendre possession de l’île [d’Elbe] et reconnaître le drapeau indépendant ; en conséquence, quand nous approchâmes, je quittai le navire avec le comte Koller [Le général autrichien Koller (1757-1821) fut désigné pour accompagner Napoléon de Fontainebleau à l’île d’Elbe. Il entretint d’assez bon rapport avec l’Empereu ], et le général comte Drouot [Le général Antoine Drouot (1774-1847), courageux et vertueux, il sera nommé par Napoléon Gouverneur de l’île d’Elbe.] Après avoir accompli toutes les formalités nécessaires, nous retournâmes et trouvâmes le vaisseau près du port de Portoferraio. Le lendemain, le bizarre drapeau de Bonaparte, blanc avec des bandes diagonales rouges et trois barres qui, dit-il, indiqueront son désir de cultiver l’industrie, l’harmonie et la paix, fut arboré [il s’agit du drapeau de Napoléon à l’île d’Elbe. Notre Anglais en donne une interprétation fantaisiste !] L’Undaunted le salua de vingt-et-un coups et tous les forts suivirent cet exemple. A 2 heures le cortège était prêt, et lorsque Napoléon descendit dans le canot, les servants gagnèrent leurs pièces, et dès qu’il s’éloigna du navire, on commença un salut royal.

Nous pénétrâmes dans le port en cet appareil. D’abord les canots de l’Empereur avec les marins de la Garde, leurs officiers et les officiers de sa maison, ensuite une grande affluence d’embarcations du pays avec de la musique, des gens qui jetaient des fleurs et acclamaient notre débarquement.

Napoléon fut reçu par la municipalité qui lui présenta les clefs d’or de la ville sur un plat d’argent. Nous nous avançâmes ensuite dans le plus grand ordre ; les rues étaient bordées de troupes et jonchées de fleurs, et l’air retentissait des cris de « Vive l’Empereur ! Vive Napoléon le Grand ! »

Alors eut lieu la plus grande scène d’hypocrisie [Hastings en est-il si certain ?]. A notre entrée dans l’église, et pendant qu’on chantait le Te Deum, le perturbateur du monde, le fléau des nations fléchit le genou devant l’autel de ce Dieu qu’il avait si souvent nié, de ce Dieu en présence duquel il avait abattu tant de victimes non préparées, non attendues. J’avais supporté tout le reste avec patience, et ces honneurs qu’on lui rendait, lui étaient certainement dus comme souverain ; mais la vue du voile sacré qu’il tira sur sa figure, me rappela que le plus grand et le plus compliqué des scélérats était en ce moment devant mes yeux et réveilla dans mon cœur des sentiments qui étaient loin d’être ceux d’un ami. Après la messe, nous nous rendîmes à la maison qui devait servir de palais à Napoléon, et toutes les formes de l’allégeance y furent remplies.

[Extrait des « Mémoires » de G. Peyrusse en date du 4 mai 1814 : « A deux heures, l’Empereur débarqua. Le général Drouot le salua d’une salve de cent coups de canon. La municipalité et les corps de l’État vinrent le recevoir et le haranguer. Sa Majesté était en culottes blanches, souliers à boucles d’or. Elle portait l’uniforme des chasseurs à cheval de sa Garde. L’Empereur, placé sous le dais, fut conduit à la cathédrale, où un Te Deum fut chanté. Les troupes formaient la haie. Après la cérémonie, le cortège se dirigea vers l’Hôtel de ville. Un Trône impérial avait été élevé à la hâte. Sa Majesté ne s’y plaça pas. Elle donna audience et reçut les hommages de toutes les autorités de l’île et leur adressa le discours suivant:

« La douceur de votre climat, le caractère et les mœurs de vos habitants, m’ont décidé à choisir votre île pour mon séjour ; j’espère que vous m’aimerez comme des enfants ; aussi me trouverez-vous toujours disposé à avoir pour vous la sollicitude d’un père. »

La joie la plus vive régnait dans toute la ville. Toutes les fenêtres étaient pavoisées d’étoffes de soie. Les rues étaient jonchées de verdure.

Aussitôt après l’audience, l’Empereur monta à cheval, visita les fortifications et promit, d’un air de contentement, beaucoup d’améliorations. »]

Nous terminâmes ainsi notre très extraordinaire voyage.

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( 18 avril, 2020 )

Une lettre du général de Beaumont à son épouse…

 

Une lettre du général de Beaumont à son épouse… dans TEMOIGNAGES gal038

Au bivouac en avant de Moscou, à 18 lieues [72 kilomètres], le 14 octobre 1812. 

Mon adorable et tendre amie, voilà huit jours que nous sommes dans la même position sans avancer. Nous augurons donc que l’on traite d’un armistice de six mois. Plût à Dieu que cela soit et que nous soyons cantonnés, car la saison est déjà très froide et l’hiver sera dur à raison du climat. Sur sept lettres que tu m’as écrites de Berlin par estafette, je n’en ai reçu que quatre, les autres auront été interceptées par les cosaques sur nos derrières, car la route depuis. Smolensk à Moscou n’est pas sûre. Il y a au moins un mois qu’il n’est pas arrivé de courrier pour l’armée et par conséquent il n’en part pas ; je n’ai donc pu que profiter des bontés de M. le duc… [de Vicence : le général de Caulaincourt]. Je me porte bien, je n’ai besoin que de repos.

Dieu sait quand il arrivera, et malheureusement je suis si éloigné, et la saison sera si rigoureuse qu’il ne sera pas possible de voyager. C’est le général Sébastiani qui commande notre réserve ; il en a pris le commandement le lendemain de la bataille ; nous en sommes enchantés. On n’est pas plus brave que le roi de Naples [le maréchal Murat]. Il a rendu dans cette campagne de grands services à Sa Majesté Il est d’une bravoure et d’une activité sans égales, toujours aux avant-postes. La paix, ma bonne amie, voilà le plus grand bien qui puisse nous arriver ; s’il y a armistice, la paix s’ensuivra. Je n’en doute pas ; nous la désirons tous.Tu auras lu avec intérêt le bulletin du 7 [septembre 1812 : celle de Borodino], comme tu liras avec horreur notre entrée à Moscou. 

 Adieu, ton époux. 

BEAUMONT. 

 A Madame la Baronne de Beaumont, rue Guillaume n°63 à Berlin

 ——

Le général baron de Beaumont (Jean-Louis-Chrétien-Carrière), est né le 14 avril 1771 à Brouchy (Somme). Général de brigade à la 2ème division de cuirassiers ; général de division le 4 décembre 1812, il décède le 16 décembre 1813. Son épouse était née Maria-Urbana de Lima de Baretto. 

 

 

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( 15 avril, 2020 )

Un cavalier dans l’Epopée: Victor Dupuy (II).

Ombre 3« Le 15 juin, les hostilités étant commencées, nous entrâmes dans la Belgique; nous ne vîmes point l’ennemi dans cette journée et prîmes cantonnement dans un village, près de la petite ville de Grosselies. Le 16, on nous dirigea sur la route de Bruxelles, le 2ème  corps était en avant de nous; bientôt nous nous mîmes en ligne et eûmes de légères escarmouches, avec les hussards hanovriens et les dragons anglais, dans lesquelles, l’avantage nous resta toujours. Ayant pris position à Villers et en étant partis le lendemain, nous nous dirigeâmes sur Jemmapes. Arrivée dans la grande rue de ce bourg notre tête de colonne fut arrêtée par le 2ème lanciers,  commandé par le bon et brave colonel Sourd, refoulé par un fort parti de cavalerie anglaise. Craignant que dans leur retraite, les lanciers n’entraînassent notre régiment et par la suite, le 3ème  chasseurs qui nous suivait, calculant que le pont que nous venions de traverser, serait bientôt obstrué et que le désordre s’en augmenterait, le colonel Marbot fit barrer la rue par le 1er  escadron et prenant avec les 2ème  et 3ème  une petite ruelle sur notre gauche, il déboucha au trot dans une prairie; les forma vivement en ordre de bataille et les porta en avant, sur le flanc droit de la colonne anglaise, que ce hardi mouvement, exécuté aussi par le 3ème  chasseurs, décida à la retraite. Lorsque nous débouchions de Genappe l’artillerie de la garde placée de l’autre côté de la rivière,. trompée par nos portemanteaux et nos pantalons garances, nous prit pour des Anglais et dirigea son feu sur nous; un jeune fourrier du régiment et plusieurs hussards, furent victimes de cette déplorable erreur. Notre belle manœuvre dégagea les lanciers, dont le digne chef avait été grièvement blessé, à la sortie du bourg. Plus tard, voyant un convoi défiler sur une grande route et le prenant pour de l’artillerie, nous lui courûmes sus; c’était simplement des bagages; nous les enlevâmes ainsi qu’un bon nombre d’Écossais. J’occupai jusqu’à dix heures du soir, avec deux escadrons, une position sur laquelle, les Anglais étaient le lendemain. Les fusées à la Congreve qu’ils lancèrent toute la soirée, passaient au-dessus de nous, et faisaient dans les ténèbres, un superbe effet. Les plaisants disaient, que c’était un feu d’artifice que l’ennemi nous donnait. Enfin, je reçus l’ordre de rejoindre en arrière le reste de la brigade. Le temps était affreux; la pluie tombait par torrents; après avoir erré quelque temps, pour trouver où nous caser, les deux régiments s’établirent dans une grande ferme, où les hommes et les chevaux furent à peu près à couvert. »

A suivre.

(« Souvenirs militaires de Victor Dupuy, chef d’escadron de hussards, 1794-1816. Publiés avec une préface du général Thoumas », Calmann-Lévy, éditeur, 1892, pp.287-289)

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( 14 avril, 2020 )

Une lettre d’un fidèle de l’Empereur…

Drouot-couleur

Fontainebleau, 14 avril 1814.

L’Empereur va partir pour l’île d’Elbe. Deux officiers seulement l’accompagneront dans sa retraite. Je suis un de ces officiers [avec le général Bertrand]. J’ai bien aimé et bien servi mon souverain lorsqu’il était heureux ; je le suivrai et j’adoucirai ses peines dans l’adversité. Il m’en coûte beaucoup de renoncer à ma patrie, à mes affections les plus chères; il m’en coûterait bien plus, si je renonçais à la reconnaissance.

J’ai fait mes adieux aux canons : je les aimais cependant beaucoup, et, si je suis jamais rappelé dans notre bonne France, je n’y servirai pas. Mon intention est de consacrer à l’étude et au bonheur intérieur les années qu’il plaira à la Providence de me laisser encore dans cette vallée de larmes. J’emporte, en quittant, l’état militaire, une grande consolation, celle d’avoir toujours été guidé par l’honneur et la probité.

(Lettre du général DROUOT adressée à un ami lorrain, sans doute M. de Richier, demeurant à Paris et contenue dans l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1914, pp.389-390).

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( 13 avril, 2020 )

Château de Fontainebleau, nuit du 12 au 13 avril 1814…

Avril 1814

Rappelons que durant cette fameuse nuit, l’Empereur voulut mettre fin à ses jours, en absorbant un poison. Ce n’est pas une découverte (contrairement à ce que certains laissent entendre de nos jours) car cet incident est abordé dans les témoignages du mameluck Ali (paru en 1926, Ali a recueilli le récit auprès du valet Hubert), du général de Caulaincourt (publié en 1933) et de Louis marchand (édité en 1952-1955).

———————-

« La vie m’est insupportable !  » Caulaincourt avait pu croire à l’un de ces mots tragiques dont Napoléon semait ses confidences-sans qu’ils fussent toujours de conséquence. Il fut tiré de son erreur quand, le 13, à 3 heures du matin, les valets vinrent le réveiller, affolés. L’Empereur agonisait et il réclamait le grand écuyer.[...] Deux ans auparavant, au cours de la retraite de Russie, ayant, on se le rappelle, failli tomber vivant dans les mains d’une horde de Cosaques, il avait demandé à l’un de ses médecins, Yvan, un poison violent que, depuis cette époque, il portait toujours sur lui enfermé dans un sachet. C’était un mélange d’opium et de belladone, qu’il croyait assez fort « pour tuer deux hommes ». Resté seul et s’étant mis au lit, il avait avalé toute la dose, et semblait déjà terrassé par le poison; cependant, sa forte constitution luttant contre, il était, de temps à autre, agité de spasmes violents. Caulaincourt le trouva dans une sorte de coma, coupé de soubresauts. L’œil déjà vitreux, il tendit au duc de Vicence une lettre qu’avant de s’étendre il avait préparée pour Marie-Louise et que celle-ci ne devait, par la suite, jamais connaître: « Adieu ma bonne Louise. Tu es ce j’aime le plus au monde. Mes malheurs ne me touchent que pour le mal qu’ils te font. Toute la vie, tu aimeras le plus tendre Bertrand, le docteur Yvan et Roustam. Napoléon l’en empêcha. Il parlait d’une voix étouffée par les hoquets: « Dites à l’Impératrice que je meurs avec le sentiment qu’elle ma  donné tout le bonheur qui dépendant d’elle; qu’elle ne m’a jamais causé le moindre sujet de mécontentement et que je ne regrette le trône que pour elle et pour mon fils dont j’aurai fait un homme digne de gouverner la France. » après de nouveaux spasmes, il dit encore: « Vous direz à Joséphine que j’ai bien pensé à elle. » Le duc de Vicence, voyant une sueur glacée couler sur son visage, courut alerter Yvan. Le docteur, affolé, se précipita dans la chambre et tâta le pouls du malade avec angoisse. « Qu’on a de peine à mourir ! Soupirait l’Empereur. Docteur, donnez-moi autre chose. » Mais Yvan, se récriant, voulut au contraire lui administrer un contrepoison; le malade le repoussa. Le malheureux médecin, songeant à la responsabilité qu’il avait encourue, perdit la tête, sortit de la chambre, puis du château et, à cheval, s’éloigna comme un fou vers Paris. On ne devait plus le revoir.

Cependant, les spasmes se multipliaient, mais, ayant avalé un verre d’eau, l’Empereur soudain, rendit le poison. Il reçut alors Maret et Bertrand, prévenus par le duc de Vicence; ils lui parlèrent avec amitié, le réconfortèrent; Bertrand lui dit qu’il l’accompagnerait à l’île d’Elbe, ce qui fit passer sur ses traits une lueur de satisfaction. Quand Caulaincourt revint à la fin de la matinée, il le trouva hors de danger. « Je vivra, lui dit-il, puisque la mort ne veut pas plus de moi dans mon lit que sur le champ de bataille. il y aura aussi du courage à supporter la vie après de tels événements ! «   (Louis Madelin, « Histoire du Consulat et de l’Empire. La campagne de France. Tome XIV », Librairie Hachette, 1951, pp.357-359).

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Le docteur Hillemand est l’auteur d’une étude intéressante : « Pathologie de Napoléon. Ses maladies, leurs conséquences » (La Palatine, 1970). Il souligne que Napoléon était sujet à des crises dépressives qui pouvaient se traduire par des idées suicidaires. Hillemand précise que ces crises se situèrent dans la jeunesse du futur empereur et en 1814. Si l’on en croit le praticien, Napoléon chercha à se faire tuer lors de la bataille de Montereau et à celle d’Arcis-sur-Aube. Hillemand mentionne le témoignage du général de Ségur, pour Arcis. Concernant la fameuse nuit du 12 au 13 avril 1814, le médecin écrit : « Il ne faut pas oublier qu’à Fontainebleau, comme à Orléans, le bruit du suicide courait depuis deux ou trous jours et que ce dernier était envisagé comme une issue possible »

Napoléon tenta bien de mettre fin à ses jours. Dans les ultimes journées qui précédèrent à son départ de Fontainebleau pour l’île d’Elbe, l’Empereur fut en proie à un désespoir progressif, dont l’acte suicidaire peut en marquer l’apogée.

Citons ces deux passages des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse (AKFG Editions, 2018). Le premier se situe le 10 avril 1814 à Fontainebleau : « Je profitai de cette occasion pour mettre sous les yeux de l’Empereur la situation de ma caisse, le priant de vouloir bien me donner l’ordre d’aller chercher des fonds à Orléans chez M. le Trésorier général de La Bouillerie qui avait suivi Sa Majesté l’Impératrice avec tous les Trésors de la Couronne ; qu’il y avait à craindre qu’un retard ne nous privât de cette ressource importante et indispensable pour les nouveaux projets de Sa Majesté.– Bah ! Bah ! Mon cher Peyrousse, me dit l’Empereur, quand on perd l’Empire on peut tout perdre…Sa Majesté me quitta pour cacher son émotion… Profondément ému moi-même, je me retirai. »

Le 11 avril, Peyrusse note : « De très bonne heure, je reçois l’ordre de me rendre dans le cabinet de l’Empereur. Je trouvai Sa Majesté pâle et la figure bouleversée ».

Cette « agonie de Fontainebleau » selon l’expression de Louis Madelin, marqua psychiquement et physiquement le grand capitaine que fut Napoléon. Les trois cents jours passés à l’île d’Elbe, son retour inattendu en France, véritable coup de tonnerre, le déroulement de la campagne de Belgique (Napoléon à l’issue de la bataille de Waterloo voulut-il prendre son sabre et se faire tuer à la tête de ses hommes ?) relégua ces jours de crise au rang des souvenirs. Il est possible que l’Empereur y songea de nouveau lors de l’exil interminable de Sainte-Hélène (autre cause d’une déprime latente).

 

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( 12 avril, 2020 )

Le général Amey…

1814-15Fait prisonnier à Fère-Champenoise, Amey écrit de Bruxelles au ministre de la Guerre, le général Dupont, qu’il adhère au nouvel ordre des choses.

Arthur CHUQUET.

Bruxelles, à l’hôtel impérial, rue des Fripiers, 12 avril 1814.

Le 25 mars dernier, j’ai été fait prisonnier à Fère-Champenoise par les armées alliées et présenté à Sa Majesté l’empereur de Russie qui a bien voulu me remettre mon épée. J’ai été traité par ce souverain avec une bienveillance et une considération toute particulière. Les prisonniers français ont été dirigés par Laon, Mons et Bruxelles. Arrivés à cette dernière destination, nous avons été assez heureux d’y rencontrer S.A.R. le prince de suède qui nous a promis de nous faire mettre en liberté. Déjà M. le général de brigade Delort a obtenu cette faveur. Je supplie Votre excellence de vouloir bien employer ses bons offices pour me faire rendre ma liberté, désirant aller le plus promptement à Paris, afin de pouvoir, comme tous les bons Français, adhérer au nouvel ordre des choses qui assurera à la nation sa tranquillité et son bon bonheur.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, p.277).

Image d’illustration.

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( 11 avril, 2020 )

La Bérézina au printemps de 1813….

Ombre 2

Le chirurgien wurtembergeois Henri de Roos, fait prisonnier à la Bérézina et attaché aux hôpitaux russes, était encore à Borisov en 1813 et dans ses Souvenirs, il raconte ce qu’était devenu Studienka et décrit la contrée quelques mois plus tard.

Arthur CHUQUET.

Un dimanche de printemps j’exécutai le plan que j’avais fait depuis longtemps d’aller à Studienka, à l’endroit où Napoléon avait passéla Bérézina. Nous partîmes de bonne heure à cheval en compagnie d’officiers du génie qui étaient venus dans le pays pour purifier la rivière et bâtir des ponts ainsi qu’une tête de pont, et du professeur de l’école du cercle qui connaissait exactement cette contrée et son histoire. Nous choisîmes le chemin que les restes dela Grande Arméeavaient pris et que j’avais pris moi-même, par Staroï-Borisov. Arrivés dans le village de Studienka, entièrement détruit et rasé, et sur le bord de la rivière, nous trouvâmes à notre grande surprise, et là surtout où était naguère le village, le sol couvert d’une belle et luxuriante verdure. L’orge, l’avoine, etc., que les troupes avaient jetées dans ce village aux jours du passage, avait germé et poussé et à Studienka et aux alentours. L’orge, déjà grandement avancé dans sa croissance, formait un vert agréable d’où émergeait encore ici et là le reste d’un ancien four ou d’une cheminée. Nous apprîmes que les habitants avaient. Dès le départ de l’armée, voulu rebâtir leurs maisons, mais qu’un ordre donné par l’empereur Alexandre les en avait empêchés : Studienka devait être entièrement rasé et, à l’avenir, ne plus exister. A l’est et à l’ouest de ce qui avait été le village, on voyait de grands tumulus. L’un, près de l’endroit où j’avais passé la nuit du 26 au 27 novembre, était depuis longtemps déjà couvert de sapins et il avait la hauteur d’une maison de paysan. A ce que prétendit notre professeur, il devait sa naissance au passage qu’en ce lieu les Russes avaient, cent années auparavant, disputé aux Suédois de Charles XII et il avait survécu jusqu’à aujourd’hui. Le professeur nous dit qu’il en coûterait peu de peine de se convaincre de cette visite, qu’en fouillant quelque peu on trouvait des ossements. L’autre tumulus, à l’ouest, qui contenait tant de  nos compagnons de guerre restés dans le combat, ou morts de faim, de froid ou de misère, était beaucoup plus haut et d’une étendue bien plus grande. On évaluait à plusieurs milliers le nombre des cadavres qu’il renfermait. En arrivant au bord de la rivière — qui, là n’est pas large — et à l’endroit où Napoléon avait fait jeter les deux ponts pour le passage de son armée, nous trouvâmes un major des ponts et chaussées avec un officier et plusieurs soldats. Il avait l’ordre d’enlever dela Bérézina tout ce qu’elle contenait du passage. Il nous raconta le résultat de ses travaux. La rivière (elle a une largeur de seize à dix-huit toises, et de ce côté-ci une rive escarpée et plus ferme, de l’autre côté une rive plate et vaseuse, et l’eau n’y coulait pas avec rapidité) la rivière a été remplie en amont et en aval non seulement d’hommes et de chevaux, mais de beaucoup d’autres objets qu’une armée porte avec elle; déjà, dans l’hiver, on avait retiré de la glace et la neige des cadavres et mainte dépouille; dans les forêts voisines on avait trouvé un nombre incroyable de Français, les uns assis sous les arbres, les autres gisant çà et là, tous gelés, el ils avaient sur eux une foule de choses précieuses, montres, argent, décorations, armes, épaulettes, etc. Les paysans chargés de cette besogne avaient de la sorte trouvé quantité d’objets qu’ils avaient dû, il est vrai, livrer à leur seigneur. Le major lui-même avait, depuis son séjour sur cette rive, extrait de l’eau et mis au jour, dans ses fouilles, beaucoup de malles, de valises, de porte-manteaux, de caisses. Il avait de grands dépôts d’armes, de harnais, de voitures, etc. On avait du reste recueilli dans le pays une multitude de ces objets, et les juifs de Borisov en faisaient un trafic avantageux, bien que la plus grande partie des armes ait dû être remise à la couronne. Le major avait même fait tirer de la rivière des canons et des équipages de diverse sorte, et il savait qu’il y avait encore des pièces d’artillerie dans les marais et sous l’eau. Il nous reçut dans les baraques qu’il avait fait construire sur la rive pour lui et son détachement avec les restes du pont et du village. Son butin aurait pu nous donner le péché d’envie. Il avait trouvé dans les malles et les coffres de l’argent en vaisselle et en lingots d’un poids considérable, de l’or, des diamants, une foule de belles et utiles choses, dont il nous montra plusieurs. Ses soldats y avaient leur part, et ils ne purent s’empêcher de nous exhiber, comme leur propriété, des montres, des bagues, des pièces d’or et d’argent, des habits, etc. Le major nous fit des cadeaux; il me donna une épée, un sabre et une selle anglaise. Nous allâmes courir les environs et nous vîmes encore bien des restes d’armes, des lambeaux de vêtements, et particulièrement beaucoup de casques, de chapeaux, de bonnets, et des papiers, des livres, les cartes, des plans, des brevets d’officiers, des extraits mortuaires des troupes auxquelles j’appartenais et que je remis deux ans plus tard à l’envoyé de Wurtemberg  à Saint-Pétersbourg, le comte de Wintzingerode. L’hiver suivant je fis le même voyage et je trouvai confirmée la légende d’après laquelle beaucoup de loups avaient suivi la marche de l’armée. Je vis lors, en effet, plusieurs troupes de loups sur la neige ,près de la grande route, de même que dans ma patrie on voyait jadis, près du chemin, les cerfs, les chevreuils et les sangliers. La trace des ours rendit quelquefois très inquiets nos quatre chevaux, quatre chevaux rapides, blancs tigrés et attelés côte à côte. Les travaux, poussés avec un grand zèle, pour le rétablissement du pont de la Bérézinaet la construction d’une tête de pont en face de Borisov, occupaient de nombreux prisonniers de toutes les nations et de nombreux paysans des gouvernements voisins. Parmi eux étaient beaucoup de prisonniers de Bautzen, et surtout des Wurtembergeois, conscrits de l’année précédente. Un officier de notre garnison, le lieutenant-colonel de Swischzin, avait, dans l’hiver de 1812, rassemblé et ordonné, selon les diverses langues, tous les papiers des fugitifs qu’il avait trouvés : lettres, livres, cartes et plans. Sur son désir, je lui lus plusieurs de ses textes allemands; c’étaient des ordres aux régiments et aux brigades, des traductions de bulletins, etc. Mais les plus intéressants pour lui étaient les textes français, car il savait parfaitement le français : il y avait des correspondances des maréchaux, leurs journaux, même des lettres de Napoléon à sa femme et à ses ministres. Les lettres de Napoléon à sa femme démontraient qu’il pouvait être tendre, et ses lettres à ses ministres que, malgré sa malheureuse retraite. Il se souciait sérieusement de ce qui se passait en France. Chose extrêmement remarquable : le lecteur du colonel était un sergent français prisonnier, et quand il devait lire des choses qui blessaient en lui l’orgueil national, il essuyait souvent ses larmes. Chez le baron Korsak, intendant du prince Radziwill à Staroi-Borisov, je trouvai pareillement des débris de l’armée française, des armes et des moulins à main, de ces moulins en fer que Napoléon avait fait venir de France pour son armée et que je vis employer ici pour la première fois avec succès. Le baron remarquait depuis longtemps à la boutonnière de ma redingote un petit ruban noir et jaune, et souvent il m’avait demandé quelle était cette décoration, sa grandeur, sa forme, pourquoi je l’avais eue et comment je l’avais perdue. Un jour il me dit : « Est-ce qu’elle a une inscription? » « Oui, répondis-je, bene merentibus ». Il me conduisit dans son cabinet, il ouvrit une commode où il avait une incroyable collection de croix et de plaques de presque toutes es nations belligérantes, et il prononça ces mots : « Trouvez parmi ces décorations celle qui peut réparer votre perte, et je me fais une joie de vous la céder ». Il y avait dans la collection cinq croix de l’ordre du mérite militaire de Wurtemberg, j’en pris une ainsi que le ruban jaune et noir auquel elle était attachée. Il habitait près de l’endroit du passage; la plupart des paysans étaient ses sujets et devaient lui apporter ce qu’ils trouvaient; en outre, il avait acheté aux Cosaques et autres soldats russes qui faisaient argent de leur butin ; de là, sa collection d’ordres et de décorations.

Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912, pp.82-86.

 

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( 8 avril, 2020 )

Un cavalier dans l’Epopée: Victor Dupuy (I).

Ombre 2

« Échappé aux désastres de la retraite et complètement remis de ses fatigues, il allait être nommé major (lieutenant-colonel) lorsqu’il fut fait prisonnier le 28 septembre 1813. Après avoir passé en Hongrie près des frontières de la Serbie le temps de sa captivité il rentra en France en avril 1814 et fut replacé comme chef d’escadrons au 7e régiment de hussards que commandait alors le colonel de Marbot. Après avoir assisté sous ses ordres à la bataille de Waterloo il commanda le régiment lorsque Marbot proscrit fut obligé de s’éloigner et accomplit noblement pour le 7ème hussards la tâche douloureuse du licenciement », écrit le général Thoumas dans sa préface de l’édition de ce témoignage (Calmann-Lévy, 1892; réédition : A la Librairie des Deux Empires, 2001).

« Le colonel Marbot, désirant être lui-même porteur de l’heureuse, nouvelle de la soumission de la ville de Valenciennes et de sa garnison, se rendit immédiatement à Paris. Lorsque l’Empereur eut entendu son rapport, il l’embrassa, demanda et écrivit de sa main les noms de ceux qui avaient le plus coopéré à lui conserver cette place forte: le mien eut l’honneur d’y figurer. Le 30 mars 1815, le maréchal Ney, prince de la Moskowa, dont depuis la noble tête fut sacrifiée à une basse vengeance et peut-être aussi aux exigences ennemies, vint à Valenciennes pour en inspecter la garnison. Aussitôt son arrivée, nous lui fîmes une visite de corps; il nous complimenta sur notre conduite des 23 et 24 mars puis, nous dit que les idées de l’Empereur étaient changées; qu’il ne voulait que la paix, le bonheur des Français et nous donner une constitution libérale qui conviendrait à tous et pour laquelle nous nous battions depuis vingt-cinq ans. A cette époque, le colonel Trobriand fut nommé colonel en second de notre régiment; c’était un aimable et bon officier que j’avais connu fourrier dans le 11èm chasseurs en 1800. Le 6 avril, nous reçûmes l’aigle que le colonel Marbot avait rapportée de Paris au nom de l’Empereur; c’était celle du 23ème chasseurs, son ancien régiment, dont il avait fait changer le numéro. Les escadrons de guerre ayant été formés, nous nous mîmes le 7 en marche pour la frontière et, passant par Orchies, jolie petite ville entre Lille et Valenciennes, nous prîmes position le 9 au bourg de Cysoing et plaçâmes nos postes avancés sur les confins de notre territoire. Partis de Cysoing le 22 avril, stationnés pendant quelques jours à Sainghin, nous arrivâmes le 1er mai à Saint-Amand, petite ville assez jolie à quatre lieues de Valenciennes et près de la frontière belge. L’horizon politique s’obscurcissait, la guerre paraissait imminente; nous fûmes attachés au 1er corps d’armée commandé par le comte d’Erlon .Embrigadés avec le 3e chasseurs qui obéissait aux ordres du colonel Lawoestine et placés sous ceux du général Bruno. Le 4 mai, M. le comte d’Erlon et deux officiers généraux, visitèrent nos avant-postes. Le 5, nous passâmes la revue du général comte Girardin, nommé au commandement de la division dont nous faisions partie. Vers cette époque, on nous envoya l’acte additionnel aux constitutions de l’empire pour y donner notre acceptation; le colonel se trouvait absent; je fis réunir les hussards et leur présentai cet acte; la législation n’étant point notre fait, nous signâmes tous « Oui », laissant aux amateurs le plaisir de le discuter. Peu de jours après, la députation du régiment pour le champ de mai partit pour rejoindre à Paris, le colonel Marbot; alors nous eûmes, à nous occuper d’exercices, de manœuvres, et d’inspections. Faisant partie d’un conseil de guerre, je me rendais souvent à Valenciennes, pour y juger par contumace les officiers désertés à l’ennemi; ils étaient tous condamnés à mort, mais bientôt, par suite des événements qui survinrent tous ces condamnés, rentrés en France, à la suite de Louis XVIII et des armées ennemies, étaient haut placés dans la garde royale et dans les divers corps de la nouvelle armée, tandis que leurs juges rongeaient leur frein dans la disponibilité ! Restés dans nos cantonnements de Saint-Amand jusqu’au 13 juin, nous trouvant alors à la satisfaction générale et particulièrement à la mienne, sous les ordres du général Jacquinot, nous en partîmes ce jour-là et nous établîmes le soir dans un village près de la Sambre. Nous étant remis en marche le lendemain de grand matin et suivant le cours de la rivière, nous nous arrêtâmes à Jumeux. »

A suivre.

(« Souvenirs militaires de Victor Dupuy, chef d’escadron de hussards, 1794-1816. Publiés avec une préface du général Thoumas », Calmann-Lévy, éditeur, 1892, pp.284-287)

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( 8 avril, 2020 )

Une LETTRE du GENERAL COMTE DROUOT…

Elle est extraite du « Carnet de la Sabretache » de novembre 1907. Sur ce personnage, lire l’excellente biographie de Jean Tabeur, parue chez Teissèdre en 2004.

Fontainebleau, 14 avril 1814

Mon cher compatriote,

Le major Bureau, mon aide-deUne LETTRE du GENERAL COMTE DROUOT... dans TEMOIGNAGES DROUOT-249x300-camp et votre compatriote, se rendant à  Paris, je le charge d’aller vous voir et me rappeler à votre amitié ; je le prie de vous exprimer combien j’aurais été heureux, si j’avais pu vous faire moi-même mes adieux. L’Empereur va partir pour l’île d’Elbe, deux officiers seulement l’accompagneront dans sa retraite. Je suis un de ces officiers. J’ai bien aimé et bien servi mon souverain lorsqu’il était heureux, je le suivrai et j’adoucirai ses peines dans l’adversité. Il m’en coûte beaucoup de renoncer à ma patrie, à ma famille, à mes affections les plus chères. Il m’en coûterait bien plus, si je renonçais à la reconnaissance. J’ai fais mes adieux aux canons, je les aimais cependant beaucoup, et si je nez suis jamais rappelé dans notre bonne France, je n’y servirai pas. Mon intention est de consacrer à l’étude et au bonheur intérieur les années qu’il plaira à la providence de me laisser encore dans cette vallée de larmes. J’emporte en quittant l’état militaire une grande consolation : celle d’avoir toujours été guidé par l’honneur et par la probité. Ayez la bonté de présenter mes amitiés à Mme de Richier et à Mlle de Richier. Conservez-moi une part dans votre bonne amitié et croyez à mon bien sincère et éternel dévouement.

 Signé : DROUOT

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( 7 avril, 2020 )

Napoléon à Oschmiana. Récit du chirurgien Geissler

Napoléon à Oschmiana. Récit du chirurgien Geissler dans TEMOIGNAGES Geissler-226x300Dans sa « Geschichte des Regiment Herzoge su Sachsen » (pp.136-137), le chirurgien Geissler raconte qu’il vit Napoléon arriver le 5 décembre 1812 au soir. Tel était l’enthousiasme que l’Empereur inspirait encore aux soldats qu’on eut du mal à empêcher les troupes allemandes de la division Loison de lui faire une ovation. 

Arthur CHUQUET 

‘Le 5 décembre au soir, Napoléon arrivait du quartier-général de Smorgoni- à une journée de marche d’Ochmiana- après avoir remis au roi de Naples [Maréchal Murat]  Le commandement en chef de l’armée. Il était près de 10 heures du soir lorsqu’il arriva à Ochmiana, accompagné d’un détachement de cavalerie polonaise. Il était dans une voiture de voyage drapée de fourrure et tirée par six petits chevaux lithuaniens ; Caulaincourt, duc de Vicence, à côté de lui ; sur le siège, le mamelouk Roustam et l’interprète polonais, le capitaine de la Garde Wonsowicz. Dans un traîneau suivaient le Grand Maréchal Duroc, duc de Frioul, et Mouton, comte de Lobau.

L’Empereur portait une pelisse verte garnie de brandebourgs d’or et un bonnet de même espèce. Il avait l’air grave et semblait être en très bonne santé. Depuis que nous l’avions vu de près à Gotha en 1807, à Erfurt et à Weimar en 1808, et, en dernier lieu, à Donauwörth  en 1809, son visage n’avait pas du tout changé. Nous considérions ce  puisant mortel à la distance de quelques pas- car, par hasard, il avait fait arrêter devant notre quartier- et avec la plus grande attention. Les généraux Gratien (qui remplaçait Loison, pas encore arrivé) et Vivier, avec les colonels des régiments, s’étaient mis en demi-cercle à la portière de la voiture. On parla du grand froid et de la surprise qui venait d’avoir lieu [celle tentée par le partisan Seslavine, qui à la tombée de la nuit, était soudain entré dans Ochmiana avec des canons sur traîneaux] et qui parut affecter désagréablement l’Empereur : il croyait peut-être que l’ennemi connaissait déjà son départ. La personnalité de cet homme extraordinaire, la plus attachante de l’époque moderne, ses traits marqués de l’empreinte de la plus grandiose originalité, ses puissantes actions qui avaient remué son temps et son monde, nous entraînaient à une involontaire admiration.

La voix que nous entendions à l’instant même, n’était-ce pas la voix dont le moindre accent résonnait dans toute l’Europe, déclarait des guerres, décidait des batailles, déterminait le destin des empires, élevait ou détruisait la gloire de tant et tant d’hommes ? Lorsque la nouvelle de son arrivée se répandit parmi les troupes, elles voulurent manifester. Malgré le froid rigoureux et d’autres conditions favorables, comme les troupes d’Oudinot et de Victor à Borisov, le saluer par l’habituel cri de joie.  Mais à cause de son incognito, de telles acclamations furent réprimées.  »

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