• Accueil
  • > Recherche : 13 decembre 1812
( 23 juin, 2020 )

Un épisode de la guerre d’Espagne. Récit d’un témoin oculaire.

Espagne6

L’auteur de ce récit est le capitaine Courtot, du 23ème régiment d’infanterie légère, qui commandait une des compagnies du 3ème bataillon faisant partie de la garnison d’Astorga. Le manuscrit trouvé dans les papiers de cet officier est entièrement écrit de sa main ; il paraît être le brouillon, d’un rapport qui lui fut demandé, à sa rentrée en France, pour être adressé à l’Empereur.[1]

Les troupes qui occupaient la ligne de l’Orbigo, ayant reçu l’ordre le 10 juin 1812 de se concentrer du côté de Salamanque, la garnison d’Astorga, composée des 3ème  et 4ème bataillons du 23ème  léger et d’un bataillon du 1er de ligne, formant en tout  1.200 hommes fut livrée à elle-même à dater du 10. Le 13 juin, l’armée espagnole de Galice, forte de 12.000 hommes, commandée par le général Castanos, se présenta devant la place et commença les travaux de siège. Après une résistance opiniâtre de soixante-sept jours et la garnison ayant absolument consommé ses vivres [selon les « Mémoires » de Marmont, la garnison d’Astorga n’avait de vivres que jusqu’au 17 août] et épuisé toutes ses munitions d’artillerie, la résolution fut prise, par le conseil de guerre, de se faire jour au travers des ennemis pour rejoindre l’armée de laquelle on n’avait plus de nouvelles et dont on ignorait la position.     

Cette résolution hardie fut reçue avec satisfaction par la garnison et déjà les ordres étaient donnés pour sortir de la place dans la nuit du 18 au 19 août. Lorsqu’un parlementaire envoyé par le général Castanos, vint présenter une capitulation que notre brave général, ainsi que nos autres chefs, crurent pouvoir accepter sans déroger à l’honneur des armées de Sa Majesté [cette garnison joua de malheur. Le général Foy, après l’évacuation de Madrid, reprit le commandement de deux divisions d’infanterie et d’une de cavalerie légère, avec la mission de retirer de Toro, de Zamora et d’Astorga les garnisons qu’on y avait laissées. Celles des deux premières places furent ramenées, mais celle d’Astorga s’était rendue la veille du jour où le général Foy arriva. Il n’y trouva que les malades et les blessés qu’il ramena ; il lui fut impossible d’atteindre l’ennemi. (« Mémoires du roi Joseph »)] La base de la capitulation portait : que la garnison d’Astorga sortirait de la place dans la matinée du 19 avec armes et bagages, deux pièces de campagne, tambour battant et mèche allumée ; qu’elle déposerait ses armes sur le glacis ; qu’on les chargerait sur des voitures qui marcheraient escortées d’un cinquième de la garnison, entre les bataillons du 23ème léger et du 1er de ligne ; que les officiers conserveraient leurs épées et leurs bagages et les soldats leurs sacs et que toute la garnison serait conduite, sans délai, aux avant-postes de notre armée que le général Castanos nous assurait être dans les mains de l’armée du Portugal. Mais loin de tenir aux traités signés, nous éprouvâmes, aussitôt les armes déposées, la plus affreuse trahison ; non seulement on nous enleva nos épées et tous nos bagages, mais encore nous eûmes la douleur de voir dépouiller nos braves soldats et de nous voir traîner de prison en prison et traiter de la manière la plus infâme. Aujourd’hui, cette garnison, qui méritait un meilleur sort, se trouve dispersée dans divers endroits de la Galice, espérant encore de voir réaliser cet échange qui est le plus cher désir de tant de braves qui végètent si misérablement. Au lieu de nous conduire aux avant-postes de notre armée, on nous conduisit dans les Asturies où nous fûmes enfermés dans une prison et réduits à coucher sur la paille. L’approche des Français nous fit conduire à La Corogne. Nous eûmes le nouveau chagrin d’y trouver cent quarante officiers, compagnons d’infortune qui étaient enfermés dans le fort de San Anton, situé à l’extrémité du port au milieu de la mer. C’est là que ces braves officiers ont pour logement dix casemates humides et malsaines, ayant pour se coucher de chétives paillasses, pour traitement une ration de pain noir et vingt sous qu’il arrive souvent qu’on ne leur paye point ; aussi par le prix exorbitant des denrées de première nécessité, les pauvres infortunés sont-ils réduits à prendre une nourriture grossière et malsaine et dans leur triste situation, ils n’ont même pas la satisfaction de distraire quelque peu leurs ennuis par une promenade salutaire qu’on a la barbarie de n’accorder qu’à un officier par jour, et encore est-il escorté par un soldat. Les soldats qui se trouvent à La Corogne sont enfermés dans le fort de… [nom laissé en blanc dans le manuscrit] dans lequel ils ont à peine assez de place pour se coucher sur une mauvaise poignée de paille qu’on ne leur change que fort rarement, couverts de baillons, dévorés par la vermine ,ne sortant jamais, et ne recevant pour traitement que 450 grammes de ration de pain et six sous par jour qu’on ne leur paye que fort rarement.

———-

Exaspérés par ces mauvais traitements, sept officiers, compagnons de captivité au fort de San Anton, à La Corogne, résolurent de tout risquer pour reconquérir leur liberté et pour venir reprendre du service dans les armées françaises. Dans la nuit du 9 au 10 février 1813, MM. Beille, lieutenant au 25ème régiment de dragons ; Courtot, capitaine au 23ème régiment d’infanterie légère (l’auteur du récit ci-dessus) ; Mingrenot, officier de gendarmerie ; Deschamps, du 120ème régiment de ligne ; Vitrac, commissaire des guerres ; Moreau , premier lieutenant à bord du corsaire la « Comète » et … , Américain, s’échappèrent de leur prison et se jetèrent dans un grand canot. Armés seulement de poignards au milieu de la nuit et prirent de vive force le chasse-marée espagnols le « Saint-Bonaventure » qui était mouillé dans le port au milieu des forts et qui n’était gardé que par cinq hommes d’équipage. Après avoir mis ces matelots hors d’état de résister et de crier. Les officiers fugitifs eurent assez de courage et de chance pour mettre à la voile et pour traverser tous les dangers qui les menaçaient aussi bien à la sortie de la rade qu’en pleine mer. Le 13 févier 1813, ils arrivèrent avec leur prise à Santona, port occupé par une garnison française sous les ordres du général Charles de Lameth. Le bâtiment capturé était chargé de marchandises anglaises qui furent brûlées conformément aux décrets impériaux réglant le Blocus continental et de quelques denrées coloniales qui furent vendues au profit  des capteurs.

Le capitaine Courtot, ainsi échappé des prisons de l’ennemi, reçut le certificat ci-après du général de Lameth :

« Le général soussigné, commandant la place de Santona, certifie que M. Courtot, capitaine au 23ème  régiment d’infanterie légère, est arrivé aujourd’hui dans ce port sur le chasse-marée espagnol le « Saint-Bonaventure » qu’il a capturé, avec sept autres officiers prisonniers, dans le port de La Corogne, la nuit du 9 an 10 de ce mois. En foi de quoi lui avons délivré le présent certificat pour valoir ce que de raison.

A Santona, le 13 février 1813. 

Signé : le général Charles de Lameth. »

 (« Journal de l’Empire » du 5 avril 1813).


[1] Ce récit fut publié la première fois en décembre 1903 dans le « Carnet de la Sabretache ». Les notes d’origine ont été mises entre crochets, excepté la dernière (certificat délivré par le général de Lameth) qui a été placée à la suite du témoignage.

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 21 mai, 2020 )

Campagne de Russie. Lettre d’un grognard parisien.

cdr2

Voici la lettre d’un sous-officier, blessé à la bataille de la Moskowa, qui présente cette particularité qu’elle a été écrite, faute d’encre, avec de la  poudre à canon. La poudre des cartouches devait être également utilisé au cours de cette terrible campagne, pour saler les bouillies et les morceaux de cheval, de même que l’étoupe dont on garnissait les caissons et  délivrée par l’artillerie devait servir aux pansements. L’auteur, Antoine-Henry-Félix Bauve, est né à Paris le 12 mars 1785. Il apprenait le métier d’horloger chez son père Gilles Bauve, lorsqu’il fut enlevé à sa famille par la conscription de l’an XIV  et incorporé au 9ème régiment d’infanterie, le 15 frimaire (6 décembre 1805).

Nommé  caporal le 1er janvier 1807 et fourrier le 30 octobre, sergent-major le 9 juillet 1809, il est adjudant sous-officier depuis le 28 février 1812.

Il a fait les campagnes des années 1809, en Italie et en Allemagne et en 1810, au Tyrol.

Georges MAUGUIN (« Revue des Etudes Napoléonienne », janvier-juin 1935).

—————————-

Russie, Ghjatsk, le 30 septembre 1812.

Chers papa et maman,

Les communications sont si difficiles et les postes ne pouvant être bien servies dans ce pays, je vous écris plus promptement que je ne l’aurais fait, c’est dans la crainte où je suis que vous n’ayez reçu ma lettre datée du 10 présent mois.

Par cette lette, je vous faisais savoir qu’à la bataille donnée le 7 [septembre 1812] j’avais été blessé d’un coup de feu, qu’une ballez m’était entrée au-dessous de l’épaule droite, était sortie au milieu et au-dessus de la gauche et que par un bonheur presque inouï cette blessure quoique forte n’était nullement dangereuse puisqu’elle ne m’avait attaqué aucune partie et que mes 4 membre étaient du reste très bien portants. Maintenant mes plaies sont dans le plus bel état, celle de l’épaule gauche est bientôt fermée et sans l’évacuation forcée que nous avons fait, puisque nous somme à 45 lieues en arrière de Moscou, je serais bien près de ma guérison.

Je vous donnais aussi avis que Tenins m’avait, dans l’état d’abattement et de dénuement où j’étais, fait prendre 60 francs, dont je lui ai fait un bon pour Madame sa mère et que je vous prie de lui acquitter. Il y a quatre mois que nous n’avion reçu un centimes de paye. Ce cher ami m’a dans cette circonstance  rendu je crois la vie.

Le chagrin où j’étais de  la perte de ma gargagnace [sic] qui venait de m’être volée au moment où on me pansait à l’ambulance et qui contenait ce que depuis un mois je me forçais de mettre en réserve dans le as où je viendrais à être blessé, savoir : une petite bouteille de rhum, une chemise, des mouchoirs, des cravates  et du biscuit qui venait encore de la Silésie et une gourde pleine d’eau-de-vie, toutes ces choses m’eussent été du plus grand secours, puisque nous avons été 2 jours sans secours et sans vivres et nous pansant nous-mêmes les uns aux autres, nous avons tant bien que mal fait équiper par nos domestiques trois petites voitures et, en volant des chevaux à droite et à gauche, nous avons formé une petite caravane pour nous sauver de ce séjour d’horreur, où à chaque instant nous risquions à périr dans les flammes. Nous avons par un très grand bonheur rencontré une honnête cantinière qui nous a bien voulu vendre du pain dont on n’avait pas voulu ailleurs, et moi, comme le moins riche, j’en pris un du poids de 3 livres qui me coûta 12 francs et un verre d’eau-de-vie pour mes plaies, 6 francs.

Nous avons, après trois jours de marche très pénible, puis que je ne pouvais que très peu supporter la voiture, gagner la ville d’où je vous écris et où nous y avons trouvé notre colonel, deux chefs de bataillon et tous les autres officiers du régiment qui étaient blessés et formaient un total de 39.

La fortune nous ne veut toujours. Il y a deux jours qu’un incendie  qui dura 24 heures consuma 6 ou 8 maisons, tout ce que le hasard avait pu sauver lors du premier feu de cette ville. Nous avons été quitte pour chercher fortune au milieu des champs et le lendemain nous sommes revenus habiter une bicoque près la maison du colonel qui avait été épargnée par sa bonne construction qui n’est pas de bois comme toutes celles de ce pays. Nous espérions aussi aller à  Moscou en convalescences. Pas du tout. Cette immense cité aussi grande que Paris est aussi flambée. Je ne conçois rien au système des Ruses, car ce sont eux qui mettraient le feu à leurs villes et villages. Nous avions l’espérance que cet hiver les habitants reviendraient et que nous pourrions y trouver quelques ressources, mais cette dernière circonstance empêche que 20.000 âmes puissent y trouver le moindre asile.

Écrivez-moi toujours au régiment et comme adjudant sous-officier pour que les ports de lettre ne vous coûtent pas comme officier 3 ou 4 francs. Je ne vous ai pas dit dans quelle compagnie j’étais. C’est dans la 3ème du 4ème bataillon. L’ami Legroux a été amputé du bras droit et il va très bien et sera guéri avant ceux qui ont des blessures légères. Il est proposé pour la croix. Ne dites rien de tout cela à sa mère si vous la voyez. Je dois lui écrire demain pour lui. Bartaumine, Baudin et tous ceux qui sont venus à la maison pour m’y voir, ont été blessés, masi légèrement.

Je présente mes respects à ma chère Tante. Embrassez-la comme je vous embrasse tous deux mille fois de cœur et croyez-moi pour la vie, Votre fils.

BAUVE.

Ecrivez-moi, je vous prie. Ayez pitié d’un pauvre diable.

Ecrivez à M. B [Bauve], adjudant sous-officier au 4ème bataillon du 9ème  régiment de ligne, 4ème corps de la Grande Armée en Russie.

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 19 mai, 2020 )

Autour de quelques témoignages…

Grenadier.jpg

Si l’Empire et plus précisément l’Epopée impériale sont à la fois mieux connus et si familiers aux napoléoniens d’aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à la publication de témoignages sur les campagnes de Napoléon, par les récits de ces « acteurs » qui se trouvaient sur les champs de batailles. Bien que l’intérêt qu’ils puissent présenter soit souvent inégal d’un ouvrage à  l’autre, ils méritent que le lecteur s’y penche systématiquement afin de se faire une idée.

Voici cinq témoignages lus il y a quelque temps.

C.B.

—————

En 1988, Jacques Garnier, éminent historien napoléonien, fit paraître un manuscrit jusqu’alors resté inédit : le témoignage de Jean-Baptiste Ricome qui fut sergent dans les rangs du 133ème de ligne. Comme l’écrit le professeur Jean Tulard dans la préface à cet ouvrage : « Ricome est de la race de ces humbles soldats de Napoléon qui écrivirent plus tard leurs souvenirs à l’usage de leur famille mais en songeant aussi à la postérité. »

Ricome, originaire de Cournonterral, près de Montpellier est mobilisé en avril 1808. Après un mois de formation à Grenoble, puis en garnison à Mont-Dauphin on le retrouve en décembre de la même année à Toulon. Sa première expérience militaire sera de faire partie des troupes chargées d’accompagner un convoi naval de vivres destinées à la place de Barcelone. Puis en 1810, Ricome il passe le plus clair de son temps à protéger la population du littoral méditerranéen contre les incursions des Anglais. Après un passage en janvier 1811 à Gênes, puis à Plaisance, entre autres villes, où il tient garnison, Ricome rentre en France en août 1811. Il est à préciser qu’il est provisoirement versé du 2ème régiment de la Méditerranée (son régiment d’origine), lequel deviendra le 133ème de ligne, au 92ème, rangs dans lequel il fera les campagnes de 1812 et de 1813. J. Garnier nous apprend qu’il reste rattaché administrativement au 133ème  de ligne.

En janvier 1812, Ricome retrouve l’Italie afin de rejoindre l’armée du prince Eugène, qui deviendra le IVème corps de la Grande-Armée. On le retrouve un peu plus tard en Savoie fin de chercher de jeunes recrues. Il décrit à cette occasion la pauvreté de la population de cette région.

Au début de mars 1812, Ricome suit son régiment en route pour Mayence puis pour Varsovie. Le voici engagé dans la fameuse campagne de Russie, laquelle forme la partie la plus importante de ces « Souvenirs ». Notons que pratiquement tous les noms de lieux ou ceux de personnages sont « écorchés » sous la plume de l’auteur. J. Garnier s’est efforcé de rétablir la bonne orthographe en marge du texte original ; il a eu de quoi faire !  Le 29 juin 1812, le IVème corps traverse le Niémen. Il convient de signaler, avant de poursuivre, que le témoignage de Ricome a été rédigé bien après les faits. C’est vers 1860/1862 que notre « Brave » des armées impériales a pris la plume et les erreurs et confusions soulignées par J. Garnier sont courantes dans son texte. A propos, l’annotateur, a remarqué que Ricome avait effectué de larges emprunts au témoignage de Labaume, cet officier-géographe qui appartenait lui aussi au IVème corps. Les souvenirs d’Eugène Labaume parurent la première fois dès 1814. Leur ton hostile à Napoléon  contribua sans nul doute au succès de cet ouvrage qui connut plusieurs éditions. Mais revenons à Ricome ! Comme l’écrit à juste titre J. Garnier, à propos du combat se déroulant près du château de Jakoubovo (en août 1812), fait d’armes auquel ni Ricome ni son 92ème régiment n’ont participé : « Ricome s’est servi de l’ouvrage de Labaume pour établir le cadre e ses souvenirs mais l’a mal lu et affirme avoir été  présent à des actions relatées dans le livre, alors que Labaume lui-même prend bien  soin d’écrire que le IVème corps [celui auquel appartenait Ricome] n’y était pas. » Les notes et éclaircissements de J. Garnier sont donc bien utiles au lecteur. Ricome est présent notamment à Borodino et, plus tard, au passage de la Bérézina, après avoir affronté le froid, la faim et une fatigue extrême…

Le 5 décembre, il voit l’Empereur, à Smorgoni juste avant son départ pour la France : « Il était bien portant, il était vêtu d’une redingote en poils de couleur jaune, et portait un grand bonnet en laine qui lui préservait tout le cou du froid », écrit-il.

Sorti sain et sauf des neiges de Russie, Ricome participe à la campagne de 1813. Le voici à Varsovie en février de la même année. Le 6 mars il est à Glogau. Si Ricome combat effectivement lors de la bataille de Lützen (2 mai 1813) et il est chargé le lendemain d’aller dans la ville de Lützen « pour exiger des habitants de venir ouvrir des fossés » afin d’enterrer les malheureuses victimes de la bataille, il n’est en revanche, pas présent à Dresde et à Leipzig, comme il le laisse entendre. J. Garnier, infatigable annotateur, souligne une des contradictions de Ricome qui écrit plus, loin, sans s’en rappeler que son régiment reçut l’ordre le 10 juin 1813 de partir pour l’Italie ! Le 28 juillet, il est présent avec son régiment à Laybach. Blessé au cours d’un engagement près de Villach, le 18 septembre 1813, Ricome est fait prisonnier et expédié à l’hôpital de Klagenfurt. Il ne retrouvera la France qu’en  juillet ou en août 1814, lors de la Première Restauration.

Le récit du sergent Jean-Baptiste Ricome, n’est pas, certes, d’une qualité exceptionnelle par le ton assez confus et les erreurs ou imprécisions commises/ Mais il  mérite d’être lu. Le lecteur du XXIème siècle pourra revivre ainsi l’existence quotidienne, émaillée d’heurs et de malheurs; de ceux qui contribuèrent à rendre l’histoire napoléonienne plus vivante.

 « Journal d’un grognard de l’Empire. Souvenirs de Jean-Baptiste Ricome, sergent au 133ème régiment de ligne. Présenté [et annoté] par Jacques Garnier. Préface de Jean Tulard », Presses du CNRS, 1988, 150 p.

——-

Nombre d’amateurs d’histoire napoléonienne ne peuvent ignorer le travail monumental qu’effectua l’historien Fernand-Emile Beaucour. Bien peu de ceux qui font l’actualité savante du monde napoléonien d’aujourd’hui peuvent s’enorgueillir d’avoir autant de connaissances que ce personnage aujourd’hui disparu.

En 1994, F. Beaucour, dans le cadre de son association historique, le Centre d’Etudes Napoléoniennes, fit paraître un manuscrit resté  quasi-inédit  (quelques courts passages avaient parus en 1985 dans une revue d’érudition locale, comme l’indique une note de F. Beaucour).  C’est ainsi que le témoignage du sergent Louis Frèche qui appartint au 24ème régiment d’infanterie légère. S’il s’agit plus d’un itinéraire que de souvenirs, l’auteur nous entraîne sans répit, à sa suite depuis le camp de Boulogne à la campagne d’Autriche. C’est-à-dire sur une période non-négligeable de l’Epopée impériale ! Frèche, présent à Austerlitz, y est blessé grièvement après avoir reçu cinq coups de sabre sur la tête. Rien que çà ! Il perd connaissance et reste deux heures et demie sur le champ de bataille « comme mort ». Son calvaire n’est pas fini ! Les Russes passant près de lui veulent l’achever en lui administrant un coup de baïonnette au ventre, un coup de sabre à la main gauche ; c’est sans compter les trois escadrons de cavalerie qui le piétine, « dont un cheval qui m’a marché sur l’épaule » écrit le malheureux. Il survivra comme par miracle ! Arrivé à Brune une vieille dame lui fait du bouillon et… lui lave la tête ! Autre temps, autres remèdes médicaux, dont l’efficacité ne cesse de nous échapper ! A Wagram, plus tard, le sergent Frèche sera de nouveau blessé : une balle lui traversa le haut de la cuisse gauche. Mis hors de combat, il retrouve son village natal de Poissons (dans la Haute-Marne) début novembre 1809.

Son récit méritait de sortir de l’oubli, nonobstant le fait qu’il n’apporte rien de bien nouveau aux épisodes historiques vécus par son auteur.

« Dans le sillage de Napoléon. Mémoire de mes Campagnes (1803-1809), par le sergent Louis Frèche, du 24ème  régiment d’infanterie légère », Centre d’Etudes Napoléoniennes, 1994, 134 p.

———–

Voici un témoignage peu connu. Il est constitué par la correspondance du capitaine Guillaume Maffre, du 129ème régiment d’infanterie.  Publiées par F. Beaucour (cité précedemment), ce sont 39 lettres émanant de l’auteur. Ce militaire qui décédera à l’hôpital militaire de Strasbourg en juillet 1814, servit d’abord dans les rangs de la 17ème demi-brigade d’infanterie de ligne, qui devint le 17ème de ligne. C’est en mai 1811 que Maffre passe au 129ème régiment d’infanterie de ligne, occupant les fonctions de lieutenant officier-payeur.

Au travers de sa correspondance on le suit en Hollande, en Belgique (1803/1805), puis en Allemagne, en Pologne, en Prusse, en Autriche. Il aurait participé à la campagne de Russie mais l’éditeur ne reproduit aucune correspondance relative à cette dernière. En finalité ce livre est un peu fade et présente un intérêt limité. Le lecteur, en en refermant les pages, ressentira certainement une impression d’inachevé.

« Dans le sillage de Napoléon. Lettres de mes Campagnes (1801-1814), par le capitaine Guillaume Maffre », Centre d’Etudes Napoléoniennes, 2002, 140 p.

———–

Jean-Louis Lacorde, lieutenant de voltigeur dans les rangs du 84ème régiment d’infanterie de ligne, 3ème bataillon, a laissé un journal écrit quotidiennement et couvant la période qui va de 1803 à 1813. Mais, auparavant, voici quelques mots sur son auteur : Lacorde entre au service le 1er janvier 1803. Il est fait caporal un an plus tard, au 84ème d’infanterie, le 7 janvier 1804, puis fourrier un jour après. Nommé sergent le 1er décembre 1806, puis sergent-major le 1er juin 1808, il atteint le grade de sous-lieutenant le 20 juillet 1809, puis celui de lieutenant le 23 août 1811. Son « Journal » présente un intérêt inégal : Lacorde n’échappant pas au travers, si courant à l’époque,  de décrire encore et toujours les contrées, les villes et villages qu’il traverse avec force détails, ce qui tend à « barber » le lecteur… Parti le dernier jour de l’année 1802 de son village natal, Romagne-sous-Montfaucon (Meuse), il pénètre en Belgique, puis marche jusqu’en Hollande avec son régiment. Le voici en Allemagne en juin 1803, puis de nouveau en Hollande au début de l’année 1804. En août, il découvre le camp de « Zeist ou d’Utrecht », dont il donne une bonne description. En 1805, Lacorde fait partie des troupes embarquées par voie navale à destination des ports du Helder et du Texel. Nous sommes en juin 1805. Les choses deviennent enfin vraiment intéressantes avec sa participation à la bataille d’Ulm et au siège de  la ville du même nom, le 17 octobre 1805. Plus loin, l’auteur évoque la capitulation de la place de Gratz. Il n’est pas présent lors de la bataille d’Austerlitz et le mois de janvier 1806, le trouve en Styrie, notamment à Laybach avant de partir pour le Frioul italien. En avril 1809, Lacorde participe à la bataille de Sacile, en Italie, puis à celle de la Piave, le mois suivant.  En Illyrie, il participe aux combats et assauts donnés aux redoutes de Prewald, au combat de Laybach, puis à celui de Saint-Léonard-sous-Gratz (19 juin 1809). Le 6 juillet 1809, Lacorde se bat à Wagram dont il décrit la violence et les blessés brûlés vifs dans les blés incendiés par les coups de canons… « C’était vraiment un cruel spectacle à voir », écrit l’auteur.  Plus tard il est dans le Tyrol face au soulèvement des paysans. Après un nouveau séjour en Italie, l’auteur retrouve la France en septembre 1810. Il se repose dans son village de Romagne-sous-Montfaucon, bénéficiant d’un congé de six mois.

Après un passage en Suisse et en Allemagne, il est participe à la campagne de Russie, qui a tant marqué les esprits, et en réchappe, laissant au passage quelques belles pages sur ce qu’il a vécu durant cette période. Il sera blessé lors de la bataille de Malojaroslavets (24 octobre 1812), et fait partie du nombre de la multitude qui se presse dans le chaos glacé du passage de la Bérézina ! Il s’en tire avec un pied gelé et la perte de plusieurs orteils… Son « Journal » s’achève le 17  mars 1813, lorsque l’auteur retrouve enfin son village natal pour un repos bien mérité.

Lieutenant Lacorde, « Journal Historique, 1er janvier 1803-17 mars 1813. Publié par Paul Dufournet avec le concours de Dominique Lacorde », Librairie Clavreuil, 1992, 188 p.

———–

Bien avant de publier le témoignage du lieutenant Lacorde, M. Paul Dufournet avait publié, également à la Librairie Clavreuil le récit du grenadier Jacquin. Francois-Joseph Jacquin, originaire du village de Villers (Doubs) afait partie du 37ème régiment d’infanterie de ligne. C’est à l’âge de vingt ans, en  novembre 1798,  qu’il part aux armées en tant que conscrit. En décembre de la même année, Jacquin  combat en Suisse puis participe à la bataille de Zurich. En 1800, il est successivement en Allemagne, en Prusse et en Autriche. Il retrouve la France qu’avec la paix de Lunéville en février 1801  mais a à peine  le temps de souffler, étant dirigé sans délai vers l’Espagne. En passant à Bayonne, Jacqui, relève le fait que « les bourgeois ont été bien étonnés de nous voir si mal habillé et ils ont été bien plus surpris quand nous leur avons  dit qu’il nous était dû onze mois de solde. » Il ne restera pas  très longtemps en Espagne. Le voici en juin 1802 en Bretagne où des éléments de son régiment doivent s’embarquer pour les Antilles.. Le 1er octobre 1805, Jacquin et son régiment reçoivent l’ordre de partir pour la hollande.  Puis, il gagne l’Italie, avant de rejoindre la Poméranie suédoise. Que de milliers de lieues parcourues par les jambes de ces braves soldats ! Bénéficiant d’un congé bien mérité, Jacquin retrouve sa famille, qu’il n’a pas vue depuis… onze ans ! Sa propre mère ne le reconnait pas ! Son père et ses frères le prennent pour un imposteur ! Il faudra que Jacqui leur montre montre la dernière lettre de sa famille et reçue par lui afin que tout ce petit monde se rendre à l’évidence, non sans force larmes et émotion !

Les retrouvailles seront de courte durée : cinq jours !  Et le voici de nouveau en route, cette fois pour l’Autriche. Il se bat à Wagram : « A trois heures du matin la canonnade faisait déjà un fracas terrible », écrit l’auteur. Après cette fameuse bataille, Jacquin remarque qu’une partie des croix données par l’Empereur sont attribuées par quelques chefs à des militaires n’ayant jamais vu le feu : « Ce sont les plus mauvais soldats qui les ont reçues, des hommes qui n’ont pas porté d’armes et qui n’ont pas vu  l’ennemi de toute la campagne ».  En février 1811, l’auteur quitte l’infanterie pour intégrer la gendarmerie en Hollande. En juin 1813, il est nommé brigadier dans ce même corps, à Paris.  Jacquin assiste à la capitulation de Paris le 30 mars 1814 passe la revue devant Louis XVIII en mai de la même année. Apprenant le débarquement de l’Empereur à Golfe-Juan en mars 1814, il commente la nouvelle en l’affublant du nom péjoratif de « Bonaparte »… En juin 1815, il est expédié en Vendée afin de réprimer les troubles qui s’y déroulent. En 1817, Jacquin termine sa carrière comme capitaine aux gendarmes à cheval et basé à Seyssel, dans l’Ain.  Son témoignage, sans être exceptionnel, mérite d’être lu avec intérêt.

François-Joseph Jacquin, grenadier à la 37ème demi-brigade de ligne, « Carnet de route d’un grognard de la Révolution et de l’Empire. Texte inédit présenté par Antoine Dufournet. Publié par Paul Dufournet », Librairie Clavreuil, 1960, 104 p.

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 10 mai, 2020 )

Un épisode de la retraite de Russie d’après une lettre d’un officier d’artillerie.

campagnerussie1.jpg

L’auteur de la lettre suivante, Jean-Michel-Marie Prévost, fils d’Henri-François, conseiller du Roi, juge, magistrat en la sénéchaussée et siège présidial de Clermont-Ferrand, et de marguerite Monestier, est né à Clermont-Ferrand le 26 juillet 1782. Entré à L’École Polytechnique le 1er frimaire an 10, sous-lieutenant-élève le 1er vendémiaire an 12, Prévost fut nommé lieutenant en 2ème au 5ème régiment d’artillerie le 20 floréal an 13. Capitaine en 1er au 4ème régiment d’artillerie à pied, 21ème compagnie, le 25 février 1813, il passa chef de bataillon le 19 septembre suivant et commanda l’artillerie de la 2ème division du 1er corps de la Grande-Armée. Prisonnier de guerre le 8 décembre lors de la capitulation de Dresde, il fut emmené en captivité et ne rentra des prisons de l’ennemi que le 18 juin 1814. Admis à la retraite le 19 décembre 1815, le commandant Prévost se retira dans son pays natal et y mourut le 20 juin 1832. Il était chevalier de la Légion d’honneur du 13 juillet 1813.  

Georges BERTIN. 

Magdebourg, le 24 mars 1813.

J’ai reçu, mon cher ami, ta lettre avec le plus grand plaisir et t’en remercie de tout mon cœur après être resté très longtemps sans avoir de vos nouvelles à tous, j’ai même reçu ta lettre et une de mon père qui était la première depuis mon départ de Moscou. Dans une de mes lettres à mon père, je lui avais fait part de ce que je savais alors sur le compte de ton beau-frère Mabru [Claude Mabru, chevalier d’empire par lettres patentes du 5/10/1808, né à Clermont-Ferrand le 31 mars 1778]. J’ai été bien informé par des officiers qui se trouvaient avec lui en sortant de Kowno le 13 ou 14 décembre. Il a eu le malheur d’être pris là par les cosaques qui étaient embusqués près de la grande route au coin d’un bois. Il marchait assez lentement depuis longtemps et, ce jour-là, avec le général Pernety [Cet officier avait pris le 25 septembre 1812 le commandement de l’artillerie des réserves de cavalerie], dont il avait été aide de camp. Mon frère était aussi avec lui, mais Mabru seulement et un autre de nos camarades ne puent pas assez vite gagner le bois et s’échapper. J’avais eu  souvent le plaisir de le voir à Moscou où il m’avait donné l’hospitalité lorsqu’il était encore capitaine dans la garde ; il changea de logement lorsqu’il fut nommé chef de bataillon [le 23 septembre 1812], et fut s’installer dans un quartier éloigné avec le 3ème corps dont il faisait partie. Il ne tarda pas dans la retraite à perdre ses chevaux parce que son domestique était malade. Le 3ème corps était alors à l’arrière-garde. Il perdit ses pièces faute de chevaux pour les atteler et son fourgon fut pillé par les cosaques qui manquèrent [de] le prendre près de Krasnoïé. Mon frère fut pris le lendemain, mais relâché. Je le vis ensuite souvent marchant à pied et souffrant assez, sans être cependant malade. Au passage de la Bérésina où je le vis, il perdit un petit cheval qui lui restait et lui portait quelques vivres. Ses pieds allaient mieux et il marchait alors avec une compagnie d’artillerie de la Garde où il trouvait un peu à manger. A Wilna, il se réunit au général Pernety et aux officiers de son état-major. Je le vis bien deux jours après Wilna, à quelques lieues de Kowno, il allait bien. C’est le lendemain qu’il a été pris. Je ne pus lui dire bonjour qu’à la hâte, j’étais avec des canonniers dans un traîneau, parce qu’il m’était impossible de marcher depuis Wilna. Je vis aussi mon frère [Jean-Baptiste-Benoît  Prévost (1784-1841). Pendant la campagne de Russie, il était capitaine adjoint à l’état-major d’artillerie de la 3ème division du 1er corps d’armée] le même jour et je ne l’ai pas revu depuis parce que, de Kowno, je me dirigeai sur Koenigsberg par Tilsit et mon frère sur Thorn. Il se trouve malheureusement resté là avec plusieurs compagnies d’artillerie pour la défense de la place. Nous espérons chasser les barbares du Nord et au-delà de la Vistule et gagner ainsi les places qui sont sur le fleuve. Quelques uns de nos camarades, prisonniers dans la retraite, ont écrit et disent qu’ils sont bien traités par les russes. Dieu le veuille et que nous puissions bientôt les forcer à nous rendre nos camarades et amis. Beaucoup d’officiers auvergnats de l’artillerie et du génie sont restés prisonniers. Mes pieds sont cicatrisés depuis quelque temps et j’ai remis des bottes. Je suis déjà prêt à tirer de la mitraille sur les ours du Nord ; il me tarde d’être sur la Vistule. Les prussiens se sont conduits comme des tartuffes : ils ont confirmé l’opinion que nous avons toujours eu de leur vil caractère. Je crois qu’ils vont payer cher cette manière d’agir et que le royaume de Prusse sera rayé sur les cartes géographiques. Les cohortes sont animées du meilleur esprit et ne désirent que de battre l’ennemi. Je ne désire que d’être chargé de brûler Koenigsberg, je m’en acquitterai avec le plus grand plaisir.  J’avais appris par le colonel Marilhac, qui est ici, le mariage de Savignat. Je te prie, mon cher ami, d’embrasser ton Adèle pour moi ainsi que tes polissons ; je vois avec plaisir que tu es content de leurs progrès. Mes respects à tes parents ainsi qu’à notre oncle. 

Ton sincère ami et tendre cousin.

 PRÉVOST.                                                                                                                                 

Capitaine commandant la 21ème compagnie du 4ème régiment d’artillerie à pied, à Magdebourg.  

A Monsieur Monestier, fils, maire de la commune d’Anthezat à la Gague par Veyre-Monton, département du Puy-de-Dôme. 

Article paru en 1901 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 8 mai, 2020 )

Le sous-lieutenant Joseph de Naylies.

06-513450

Publié en 1817, puis en 1835, le témoignage du sous-lieutenant Joseph de Naylies sur la campagne d’Espagne est méconnu [1]. « Peu de mois avant la campagne d’Austerlitz, j’entrai comme soldat, dans le 19ème régiment de dragons que je rejoignis en Allemagne. Pour conserver le souvenir des principaux événements de la guerre, je recueillis dès lors quelques notes sous la forme d’un journal que j’ai constitué pendant dix ans passés hors de France », écrit Naylies au début de ses « Mémoires ».

Toujours dans les rangs du 19ème dragons, l’auteur entre en Espagne en novembre 1808 et raconte en détail sa progression. Début décembre, près de Guadarrama, il connaît son premier engagement sérieux : « Des feux très vifs de mousqueterie nous tinrent en haleine toute la nuit du 2 au 3 [décembre 1808] ; ils étaient provoqués par l’arrivée de notre infanterie, qui s’emparait des postes qui lui étaient assignés. Nous passâmes la nuit sans dormir, la bride au bras, et n’ayant rien à donner à nos chevaux. Au point du jour, notre artillerie étant arrivée, il s’engagea une forte canonnade, qui dura douze heures sans interruption… »

Le 16 janvier 1809, Naylies participe à la bataille de La Corogne, face aux troupes du général Moore (ce dernier y sera tué) : « Vers trois heures de l’après-midi, la division Mermet attaqua l’ennemi ; elle parvint à lui faire abandonner plusieurs points importants ; le combat fut très opiniâtre jusqu’à la nuit ; nos troupes gagnaient le sommet des hauteurs, lorsqu’elles furent obligées, par des forces supérieures, de rentrer dans leurs premiers postes. La nature du terrain ne permettait pas un grand développement, tous les efforts furent dirigés sur la droite des Anglais. Les 17ème et 27ème dragons, qui formaient notre première brigade, firent une très belle charge. »

Le dragon évoque également les intempéries, le ravitaillement, les bivouacs: « … autour d’une énorme peau de bouc, pleine de vin de Ribadavia, nous nous entretenions de nos guerres passées ; nous chantions de joyeux couplets, et seulement quand l’outre était à sec, nous goûtions un doux sommeil ». Début mars 1809, le voici au Portugal : « Notre brigade, formant l’avant-garde, rencontra 2.000 Portugais dans une belle position, près de Feces d’Abaxos, sur la rive gauche de la Tamega. Nous passâmes cette rivière pour marcher sur eux, et après une charge vigoureuse, ils furent dispersés dans les montagnes ». L’auteur continue son récit avec le même réalisme : « Les obstacles toujours croissants, et les mouvements dans Anglais sur Lamego, rendaient notre situation très alarmante ; nous trouvions encore quelques ressources sur la rive gauche de la Tamega, mais il fallait les disputer aux paysans dans les bois et dans les rochers : on courait après un habitant comme après une bête féroce, et les soldats, dès qu’ils en apercevaient un, s’écriaient en saisissant leurs fusils : « Voilà un homme ! Voilà un homme ! ». On se mettait à sa poursuite, jusqu’à ce qu’il fût tué. J’en ai vu un dont la cuisse fut cassée : il tomba sans abandonner son arme, eut le courage de coucher en joue et de tuer un brigadier de mon régiment. »

L’armée, le régiment de Naylies y compris, regagne l’Espagne en mai 1809. L’auteur poursuit son récit toujours avec les mêmes détails : « … un détachement de cavalerie légère du corps d’armée ayant poussé une reconnaissance en avant de Penausende, avait perdu un maréchal-des-logis à une lieue du village. Ce sous-officier, resté en arrière de sa troupe avait été assassiné par trois paysans, dépouillé entièrement, et son corps mutilé de la manière la plus inhumaine… »

Naylies quittera la Péninsule en janvier 1812, non sans avoir laissé à la postérité un témoignage des plus intéressants.

Nommé ensuite adjudant-major « dans un régiment de cavalerie [légère] », en fait le 28ème dragons , il déclare : «… qu’il me soit permis de payer un juste tribut d’admiration aux braves dragons d’Espagne, qui, à Leipzig, à Hanau, et dans la mémorable campagne de France, firent des prodiges de valeur, et soutinrent en si petit nombre les efforts d’une innombrable cavalerie ».

Par ses états de services qui suivent, nous savons que Joseph de Naylies participe à la campagne de Saxe, en 1813 et qu’il sera blessé lors de la bataille de Dresde le 27 août de cette même année, puis à Leipzig le 18 octobre. Après avoir rejoint les rangs du 2ème régiment d’éclaireurs de la Garde Impériale, avec le grade de capitaine, il est engagé dans la campagne de France.

Le 22 mars 1815, après que Napoléon, échappé de son île d’Elbe, retrouve Paris, Naylies escortera Louis XVIII vers son exil à Gand. Par la suite, l’auteur s’installe en Belgique, ayant suivi le comte d’Artois, futur Charles X…[2]

Cette attitude lui vaudra d’être condamné à mort par contumace par le pouvoir impérial le 30 mai 1815, quinze jours avant la bataille de Mont Saint-Jean… 

Amnistié durant la Seconde Restauration, Joseph de Naylies rentre en France et reprend ses fonctions comme officier supérieur des Gardes du corps du Roi. En août 1817, il fait paraître ses « Mémoires sur la guerre d’Espagne ». Ajoutons, pour l’anecdote, qu’il fut un temps autorisé par Louis XVIII (en janvier 1815) à ajouter à son nom patronymique celui de « St.-Orens » mais ce privilège lui fut suspendu l’année suivante par les membres de la famille qui le portait en encore.

Devenu maire de la ville de Jouarre (dans l’actuelle Seine-et-Marne) Joseph de Naylies s’y éteint le 3 juin 1874 à l’âge de 88 ans, après avoir vu bon nombre des événements importants de son siècle…

C.B.

—————-

3èmeRÉGIMENT DE CHASSEURS

A CHEVAL.

 

État des services, campagnes et blessures de Monsieur de Naylies de St-Orens, capitaine au dit Régiment.

 

Détail des Services

NAYLIES de St.-Orens (Joseph-Jacques)

Né à Toulouse le 16 novembre 1786.

Officier dans l’armée Royale du Midi sous les ordres du maréchal de camp et [des] armées du Roi,

Congé en août 1799

Enrôlé volontaire au 19ème de dragons en 1805

Fourrier 15 septembre 1806

Marchal des logis le 28 octobre 1806

Adjudant sous-officier le 7 mars 1807

Sous-lieutenant le 31 août 1810

Lieutenant au 28ème régiment de dragons en décembre 1812

Adjudant-major au dit régiment le 5 mai 1813

Capitaine au 2ème régiment d’éclaireurs de la Garde le 17 décembre 1813.

Membre de la Légion d’honneur le 1er  octobre 1807.

Passé capitaine au 3ème chasseurs par incorporation le 15 août 1814.

 

Campagnes, actions et blessures.

A fait les campagnes de 1799 dans le Midi.

Celles de 1805, 1806, 1807, 1808, en Prusse et en Pologne.

Celles de 1809, 1810, 1811 et 1812, en Espagne et Portugal, celle de 1813 en Saxe, de 1814 en France.

A été blessé d’un coup de sabre à la main gauche à la bataille de Dresde le 27 août 1813.

D’un coup de mitraille au bras et au flanc droit le 18 octobre 1813 à la bataille de Leipzig.

Certifié véritable par nous membre du Conseil d’administration du dit régiment. Signés : TOUSSAINT, LAROMPART, capitaines, POZAC, chef d’escadron et le Baron de St.-MARX, colonel. A Lille, le 25 avril 1815.

Collationné par envers le sous-inspecteur aux revues de la maison du Roi sur l’original. Le présent état des services de M. de Naylies de St.-Orens ; et nous avons vérifié le certificat dans l’extrait et rapporté par ses mots : a fait la campagne de 1799 dans le midi.

A [nom de ville illisible], le 1er juin 1815.

VAUDRICOURT.

 

 


[1] La première édition été publiée à Paris, en 1817, chez Magimel, Anselin et Pochard (338 pages). En 1835, paraît une seconde édition (Paris, chez Bourayne, Librairie, Rue de Babylone, n°5, près la rue du Bac). La typographie est rigoureusement la même que la précédente et comporte également 338 pages. Sur cette même dernière page, pour l’édition de 1817, le récit s’arrête à : « …et je partis pour ma nouvelle destination » ; sur celle de 1835, il se poursuit de deux paragraphes. La page de garde comporte quelques variantes sur le nom de l’auteur, par rapport à celle de 1817 : « Par le Vicomte de Naylies, Colonel de cavalerie, Chevalier de Saint-Louis, Commandeur de la Légion-d’Honneur ». 

[2] Bien plus tard, Naylies accompagnera également le souverain après sa chute lors de la Révolution de Juillet. Il rédigera un ouvrage sur ce sujet : « Relation du voyage du roi Charles X depuis son départ de Saint-Cloud jusqu’à son embarquement, par un garde du corps », Paris, G.-A. Dentu, 1830. Ouvrage publié anonymement.

 

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 18 avril, 2020 )

Une lettre du général de Beaumont à son épouse…

 

Une lettre du général de Beaumont à son épouse… dans TEMOIGNAGES gal038

Au bivouac en avant de Moscou, à 18 lieues [72 kilomètres], le 14 octobre 1812. 

Mon adorable et tendre amie, voilà huit jours que nous sommes dans la même position sans avancer. Nous augurons donc que l’on traite d’un armistice de six mois. Plût à Dieu que cela soit et que nous soyons cantonnés, car la saison est déjà très froide et l’hiver sera dur à raison du climat. Sur sept lettres que tu m’as écrites de Berlin par estafette, je n’en ai reçu que quatre, les autres auront été interceptées par les cosaques sur nos derrières, car la route depuis. Smolensk à Moscou n’est pas sûre. Il y a au moins un mois qu’il n’est pas arrivé de courrier pour l’armée et par conséquent il n’en part pas ; je n’ai donc pu que profiter des bontés de M. le duc… [de Vicence : le général de Caulaincourt]. Je me porte bien, je n’ai besoin que de repos.

Dieu sait quand il arrivera, et malheureusement je suis si éloigné, et la saison sera si rigoureuse qu’il ne sera pas possible de voyager. C’est le général Sébastiani qui commande notre réserve ; il en a pris le commandement le lendemain de la bataille ; nous en sommes enchantés. On n’est pas plus brave que le roi de Naples [le maréchal Murat]. Il a rendu dans cette campagne de grands services à Sa Majesté Il est d’une bravoure et d’une activité sans égales, toujours aux avant-postes. La paix, ma bonne amie, voilà le plus grand bien qui puisse nous arriver ; s’il y a armistice, la paix s’ensuivra. Je n’en doute pas ; nous la désirons tous.Tu auras lu avec intérêt le bulletin du 7 [septembre 1812 : celle de Borodino], comme tu liras avec horreur notre entrée à Moscou. 

 Adieu, ton époux. 

BEAUMONT. 

 A Madame la Baronne de Beaumont, rue Guillaume n°63 à Berlin

 ——

Le général baron de Beaumont (Jean-Louis-Chrétien-Carrière), est né le 14 avril 1771 à Brouchy (Somme). Général de brigade à la 2ème division de cuirassiers ; général de division le 4 décembre 1812, il décède le 16 décembre 1813. Son épouse était née Maria-Urbana de Lima de Baretto. 

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 7 avril, 2020 )

Napoléon à Oschmiana. Récit du chirurgien Geissler

Napoléon à Oschmiana. Récit du chirurgien Geissler dans TEMOIGNAGES Geissler-226x300Dans sa « Geschichte des Regiment Herzoge su Sachsen » (pp.136-137), le chirurgien Geissler raconte qu’il vit Napoléon arriver le 5 décembre 1812 au soir. Tel était l’enthousiasme que l’Empereur inspirait encore aux soldats qu’on eut du mal à empêcher les troupes allemandes de la division Loison de lui faire une ovation. 

Arthur CHUQUET 

‘Le 5 décembre au soir, Napoléon arrivait du quartier-général de Smorgoni- à une journée de marche d’Ochmiana- après avoir remis au roi de Naples [Maréchal Murat]  Le commandement en chef de l’armée. Il était près de 10 heures du soir lorsqu’il arriva à Ochmiana, accompagné d’un détachement de cavalerie polonaise. Il était dans une voiture de voyage drapée de fourrure et tirée par six petits chevaux lithuaniens ; Caulaincourt, duc de Vicence, à côté de lui ; sur le siège, le mamelouk Roustam et l’interprète polonais, le capitaine de la Garde Wonsowicz. Dans un traîneau suivaient le Grand Maréchal Duroc, duc de Frioul, et Mouton, comte de Lobau.

L’Empereur portait une pelisse verte garnie de brandebourgs d’or et un bonnet de même espèce. Il avait l’air grave et semblait être en très bonne santé. Depuis que nous l’avions vu de près à Gotha en 1807, à Erfurt et à Weimar en 1808, et, en dernier lieu, à Donauwörth  en 1809, son visage n’avait pas du tout changé. Nous considérions ce  puisant mortel à la distance de quelques pas- car, par hasard, il avait fait arrêter devant notre quartier- et avec la plus grande attention. Les généraux Gratien (qui remplaçait Loison, pas encore arrivé) et Vivier, avec les colonels des régiments, s’étaient mis en demi-cercle à la portière de la voiture. On parla du grand froid et de la surprise qui venait d’avoir lieu [celle tentée par le partisan Seslavine, qui à la tombée de la nuit, était soudain entré dans Ochmiana avec des canons sur traîneaux] et qui parut affecter désagréablement l’Empereur : il croyait peut-être que l’ennemi connaissait déjà son départ. La personnalité de cet homme extraordinaire, la plus attachante de l’époque moderne, ses traits marqués de l’empreinte de la plus grandiose originalité, ses puissantes actions qui avaient remué son temps et son monde, nous entraînaient à une involontaire admiration.

La voix que nous entendions à l’instant même, n’était-ce pas la voix dont le moindre accent résonnait dans toute l’Europe, déclarait des guerres, décidait des batailles, déterminait le destin des empires, élevait ou détruisait la gloire de tant et tant d’hommes ? Lorsque la nouvelle de son arrivée se répandit parmi les troupes, elles voulurent manifester. Malgré le froid rigoureux et d’autres conditions favorables, comme les troupes d’Oudinot et de Victor à Borisov, le saluer par l’habituel cri de joie.  Mais à cause de son incognito, de telles acclamations furent réprimées.  »

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 29 février, 2020 )

Les blessures de Napoléon…

2

« La santé est indispensable à la guerre et ne peut être remplacée par rien ». Cette phrase de Napoléon était particulièrement vraie au début du XIXe siècle. Pour de nombreux historiens, « la main sur le ventre » sur les peintures qui le représentent est interprétée comme un signe de gastralgie.

Cette affirmation est probablement influencée par les antécédents familiaux de Napoléon, son père étant décédé à quarante ans d’un squirre du pylore. En fait, selon les biographies de ses proches et de son médecin Corvisart, ce signe correspond plus à une manie qu’à un signe objectif de maladie. Tous sont unanimes sur sa bonne santé générale entre 1800 et 1814. En revanche, Napoléon a été victime de plusieurs blessures au cours de sa vie. Toutes ne sont pas connues, car il a toujours exigé de tenir secret ce genre d’accident pour éviter tout désordre politique. « Qui sait, disait-il, quelle horrible confusion ne produirait pas une semblable nouvelle ?… Si je suis blessé que personne ne le sache, si c’est possible. Si je suis tué, qu’on tâche de gagner la bataille sans moi ; il sera temps de le dire après ». À ses compagnons d’exil (Mémorial de Las Cases), il rappelait qu’« il avait été très souvent exposé dans ses batailles ; mais on le taisait avec le plus grand soin. Il avait recommandé une fois pour toutes le silence le plus absolu sur toutes les circonstances de cette nature ».

Les blessures de l’Empereur.

Dans la belle collection du musée de Romans figure une chaussure ayant appartenu au cardinal Fesch. Joseph Fesch, demi-frère de Letizia Ramolino, a largement profité au cours de sa vie des faveurs de son neveu Napoléon Ier. Il a été grand aumônier de l’Empire, grand-aigle de la Légion d’honneur, sénateur, ami de Pie VII et pair de France. Pourtant sa conduite peut être considérée comme odieuse en août 1818 lorsque le maréchal Bertrand l’invite à envoyer un nouveau médecin à son neveu, malade à Sainte-Hélène. En effet, le docteur O’Meara, officier britannique et médecin personnel de l’Empereur déchu, accusé de traîtrise et de calomnie, soupçonné de relais de correspondance clandestine des prisonniers vers l’Europe, est renvoyé par Hudson Lowe, fils de médecin militaire, devenu le geôlier impitoyable que l’on connaît. Fesch, illuminé, pensait que Napoléon avait été « enlevé de son rocher par les anges, qui l’avaient porté on ne saurait dire où; mais en parfaite santé ». Ses certitudes d’En-Haut le conduisirent à accepter la candidature d’un prosecteur d’anatomie à Florence, sans titre doctoral, nommé Antommarchi. Son origine corse, sa prétendue admiration pour l’Empereur et sa fourberie avaient convaincu Fesch qu’il faisait une bonne oeuvre en engageant ce pauvre garçon sans le sou.

À Longwood, Napoléon privé de médecin depuis quatorze mois, découvrit rapidement l’incompétence et l’ignominie du protégé de son oncle : « Quelqu’un a-t-il été plus mal soigné que moi par un tel coglione ? ». En revanche, grâce à Antommarchi… et à Fesch, nous bénéficions d’un méticuleux rapport d’autopsie. La description détaillée des cicatrices permet de confirmer plusieurs plaies et blessures évoquées dans les mémoires. « Le corps présentait… plusieurs cicatrices, à savoir : une à la tête, trois à la jambe gauche, dont une sur la malléole externe, une cinquième à l’extrémité du doigt annulaire ; enfin, il en avait un assez grand nombre sur la cuisse gauche » (Dr Antommarchi, Les derniers moments de Napoléon, récit de l’autopsie).

Un traumatisme cranien.

Dans sa jeunesse, il « verse avec une calèche et perd connaissance ». Cet incident est à l’origine de controverses sur les prétendues crises comitiales de Napoléon qui a fait plusieurs pertes de connaissances dans sa vie.

Une plaie à la cuisse gauche.

Sa première blessure de guerre date du 16 décembre 1793 au cours du siège de Toulon, ville livrée par ses habitants royalistes aux Anglais. Malgré la pluie diluvienne et l’obscurité, il décide de mener l’assaut pour s’emparer de la redoute du petit Gibraltar sur le promontoire de l’Éguillette, l’un des derniers forts qui couvrent l’accès de la rade. Bonaparte ayant eu son cheval tué sous lui, continue à pied et reçoit à la cuisse un coup d’esponton porté par un officier anglais. Tous les témoignages de ses proches et le rapport d’autopsie confirment l’existence d’une cicatrice sur une dépression « profonde et pouvant admettre le poing » dans la cuisse gauche, un peu au-dessus du genou. À Sainte-Hélène Napoléon avoue à Las Cases que cette blessure lui fit craindre pour sa cuisse. Il a échappé de peu à l’amputation que voulait tout d’abord pratiquer le chirurgien Hernandez. Finalement la cicatrisation fut obtenue grâce aux soins prodigués par Jean-Mathieu Chargé.

Des morsures aux mollets.

En décembre 1795 ou début janvier 1796, Napoléon passe sa première nuit d’amour avec Marie-Joseph-Rose Tascher de La Pagerie, veuve du général de Beauharnais. La prise de la couche de la future Impératrice est précédée d’une lutte contre Fortuné, le carlin qui l’accueillait régulièrement en aboyant à chacune de ses visites rue Chantereine. Le chien abandonne sa place habituelle non sans plusieurs morsures dont certaines laissèrent des traces sur le mollet du général. Malgré cela, il adresse à sa maîtresse le premier de ses billets ardents : « Je me réveille plein de toi. Ton portrait et le souvenir de l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens ! Douce et incomparable Joséphine… ». Le 9 mai 1796 (19 ventôse an IV), Rose de Beauharnais devient officiellement madame Joséphine Bonaparte.

Une contusion à la jambe droite.

Bonaparte est blessé pendant la campagne d’Égypte à Damanhour, le soir du 11 juillet 1798 (22 messidor), comme en témoigne le chirurgien Larrey dans ses mémoires : « Le général en chef reçut un coup de pied d’un cheval arabe, qui lui fit, à la jambe droite, une contusion assez forte qu’on dût craindre des accidents consécutifs : je fus assez heureux pour les prévenir, et le conduire en très peu de temps à la guérison, malgré sa marche pénible et son activité naturelle qui l’éloignait du repos ».

Une contusion à un doigt.

Dans une chasse à Marly, le 22 juin 1803 (3 messidor an XI), il est renversé et blessé. Une lettre de Napoléon à Joséphine datée du lendemain en témoigne : « Je me suis blessé très légèrement à un doigt en tuant un sanglier… ». Cet accident fut assez important pour qu’il s’en souvienne encore à Sainte-Hélène (« une forte contusion du doigt ») et laisse une cicatrice notée sur le rapport d’autopsie (« extrémité du doigt annulaire »).

Une érosion à la jambe gauche.

Dans le « Mémorial », Las Cases relate une autre blessure de guerre qui n’a pas laissé de souvenirs précis à Napoléon : « à celle d’Essling ou de Wagram (6 juillet 1809), je ne saurais dire laquelle, un autre coup de feu lui avait déchiré la botte, le bas et la peau de la jambe gauche ».

Des chutes sans gravité.

En courant : en septembre 1808, l’Empereur tombe en courant après l’Impératrice lors d’une partie de barres dans le jardin, avec quelques familiers (« Mémoires »  de Constant). A cheval : Napoléon fait plusieurs chutes de cheval nécessitant parfois plusieurs jours de convalescence : au siège de Toulon, pendant les campagnes d’Italie, au siège de Saint-Jean-d’Acre, au camp de Boulogne et à Arcis-sur-Aube. À Marengo, le 14 juin 1800, il faillit être noyé dans la vase : « Seule ma tête dépassait et les Autrichiens auraient pu facilement me décapiter ».

Une brûlure au cuir chevelu.

Lors de l’incendie de Moscou déclenché par des criminels libérés de prison sur l’ordre du gouverneur Rostopchine, des flammèches tombent au milieu de la nuit sur le toit de l’appartement occupé par l’Empereur au Kremlin, le 15 septembre 1812. En sortant, il « eut sa redingote grise brûlée en plusieurs endroits, de même que ses cheveux » (« Mémoires » de Constant).

La blessure au pied à Ratisbonne (23 avril 1809).

En janvier 1809, Napoléon lutte en Espagne contre l’armée anglaise de John Moore. Il apprend que l’Autriche est prête à déclarer la guerre, après plusieurs années de préparation en vue de venger Austerlitz. Pendant son retour à bride abattue vers la France, il est informé de l’existence d’un complot entre Talleyrand et Fouché visant à placer Joachim Murat sur son trône en cas de mort accidentelle, les nouvelles d’Espagne étant pessimistes. À Paris, le 28 janvier, il convoque ses ministres dont Talleyrand et entre dans une rage folle (… «Vous êtes de la m… dans un bas de soie»).

L’attaque autrichienne.

Le 13 avril, il repart en campagne à l’Est. Pour la première fois, il s’est laissé surprendre car l’archiduc Charles a attaqué le 10 et occupé Münich, sans rupture diplomatique ni déclaration de guerre (5e coalition). Le 17, il parvient sur le terrain et devine aussitôt les projets de l’archiduc. La Grande Armée est divisée en deux gros corps d’armée : Masséna au sud-ouest et Davout au nord-est ; si le centre est enfoncé par les armées ennemies (Autriche, Prusse), la guerre est perdue. Napoléon donne donc l’ordre aux deux ailes de se regrouper au centre, sur la ville d’Abensberg où il se rend lui-même. La rencontre entre Davout et ses adversaires se produit à Tengen, au sud de Ratisbonne (Regensburg). Profitant de l’avantage des Français et du regroupement de son armée, Napoléon poursuit les Autrichiens qui sont vaincus à Eckmühl, le 22.  L’archiduc se replie avec toutes ses troupes sur Ratisbonne où il laisse une très forte garnison et poursuit sa route vers la Bohême pour rejoindre son armée de réserve.
Il a perdu 30 000 hommes en huit jours. Le 23 avril, les Français enlèvent d’assaut Ratisbonne, étape indispensable pour ouvrir la route de Vienne (prise le 12 mai). Au cours de cette bataille, Napoléon est victime de sa deuxième blessure de guerre.

La blessure de l’Empereur.

Les consignes de Napoléon ayant été respectées, il n’existe pas de document officiel qui relate cet épisode. Il faut donc se baser sur les témoignages qui diffèrent souvent sur le siège de la blessure, son type et les circonstances.

• Constant, premier valet de chambre de l’Empereur, évoque l’incident à deux reprises, dans ses « Mémoires », avec des versions légèrement différentes :

– « L’Empereur voyant fuir les Autrichiens de toutes parts, croyait l’affaire terminée. On avait apprêté son déjeuner à la cantine, au lieu qu’il avait désigné. Il se dirigeait à pied vers cet endroit, lorsque se tournant vers le maréchal Berthier, il s’écria : “Je suis blessé”. Le coup avait été si fort que l’Empereur était tombé assis ; il venait de recevoir la balle qui l’avait frappé au talon. Au calibre de cette balle, on reconnut qu’elle avait été lancée par un carabinier tyrolien, dont l’arme porte ordinairement à la distance où nous étions de la ville. Un aide de camp vint me chercher, et lorsque j’arrivai, je trouvai M. Yvan occupé à couper la botte de Sa Majesté, dont je l’aidai à panser la blessure. Quoique la douleur fût encore très vive, l’Empereur ne voulut même pas donner le temps qu’on lui remit sa botte, et pour donner le change à l’ennemi, et rassurer l’armée sur son état, il monta à cheval, partit au galop avec tout son état-major et parcourut toutes les lignes ».

– « À la campagne de Ratisbonne, le 23 avril, l’Empereur reçut au pied droit une balle morte qui lui fit une assez forte contusion. J’étais avec le service quand plusieurs grenadiers de la garde accoururent me dire que Sa Majesté était blessée. Je courus en toute hâte et j’arrivai au moment où M. Yvan faisait le pansement. On coupa et laça la botte de l’Empereur qui remonta sur-le-champ à cheval ». Une autre version rapportée par Octave Aubry (La vie privée de Napoléon), confirme cette blessure au talon droit : « À pied près de Lannes, il examinait à la lorgnette les défenses de la ville quand un biscaïen, tiré des remparts, l’atteint au talon droit. Pendant qu’Yvan le panse il dit avec sang-froid : “Ce ne peut être qu’un Tyrolien qui m’ait ajusté de si loin. Ces gens sont fort adroits”. Cependant il souffre, car un nerf a été touché. Mais il remonte aussitôt à cheval et part au galop pour se montrer aux troupes qui l’acclament avec transport. Le lendemain, quoique fiévreux, il passe l’armée en revue ». Ces relations sont également celles du Cadet de Gassicourt (Voyages en Autriche), de W. Warden (Lettres de Sainte-Hélène) et du général baron de Marbot.

Pour certains témoins ce sont les orteils du pied qui sont « devenus noirs par la contusion » (général Désiré Chlapowski). Cette affirmation est peu vraisemblable.

Outre les références déjà citées, plusieurs arguments plaident en faveur du talon : le tableau de Gautherot au musée de Versailles ; les propres souvenirs de Napoléon rapportées par Las Cases dans le Mémorial (« une balle lui avait frappé le talon ») ; la lettre écrite par Napoléon à Joséphine le 6 mai 1809 d’Ems pour la rassurer, des « bruits » concernant sa blessure étant parvenus à Paris. « Mon amie, j’ai reçu ta lettre. La balle qui m’a touché ne m’a pas blessé : elle a à peine rasé le tendon d’Achille. Ma santé est bonne. Tu as tort de t’inquiéter. Mes affaires ici vont fort bien. Tout à toi. Dis bien des choses à Hortense et au duc de Berg ».

Le biscaïen (petit boulet faisant partie de la charge d’une boîte à mitraille) peut être vu au musée de l’Armée, à Paris, car il a été recueilli aussitôt par le capitaine Lameau, ingénieur-archiviste du bureau topographique qui faisait partie de la suite impériale, et remis à Mme Gérard, sa nièce, grand-mère des donateurs.

Le chirurgien.

Plusieurs noms sont avancés pour désigner le chirurgien qui pansa le pied de Napoléon à Ratisbonne : Nicolas Heurteloup (1750-1812), Nicolas-René Dufriche dit Desgenettes (1762-1837), Dominique Larrey (1766-1842). Une bonne connaissance du service de santé de l’Empereur ne laisse aucun doute sur l’identité du chirurgien. L’étiquette étant très respectée sous l’Empire, seul un médecin ou un chirurgien du Service a pu toucher l’Empereur. Bonaparte n’aimait ni les médecins ni les drogues. Il ne donna sa confiance qu’à un seul médecin, recommandé par son secrétaire Bourrienne et son frère Louis, Jean-Nicolas Corvisart (1755-1821). Corvisart devint le médecin de toute la famille Bonaparte et rapidement un des vrais amis de Napoléon (« Je ne crois pas à la médecine, je crois en Corvisart »). Conseiller médical du Premier consul, il est promu officier de la Légion d’honneur un mois après le sacre (premier médecin ayant eu cette distinction).

Toutes les obligations officielles ne l’empêchent pas de poursuivre une brillante carrière de thérapeute et d’enseignant. Bichat (1771-1802), Laennec (1781-1826) et Dupuytren (1777-1835) comptent parmi ses élèves les plus célèbres. Nommé Premier médecin de Sa Majesté (19 juillet 1804), il obtint carte blanche pour organiser le service de santé de l’Empereur. Parmi d’excellents praticiens il ne choisit que des amis loyaux, évinçant tout militaire qui aurait pu nuire à son influence en haut lieu

-Larrey, le plus célèbre des chirurgiens de l’époque, n’a jamais pu obtenir de poste officiel auprès de l’Empereur qu’il connaissait depuis Toulon. Il le suivit en Égypte comme chirurgien-chef du corps expéditionnaire. Corvisart, fin psychologue, craignait leur estime réciproque et fit tout pour ne pas perdre son avantage. Larrey fut inspecteur général du service de santé des armées en 1804 puis chirurgien en chef de la Grande Armée le 12 février 1812. Il n’a jamais appartenu au service de santé de l’Empereur. Desgenettes a été médecin-chef de l’armée d’Italie puis de l’expédition d’Égypte où il s’opposa à Bonaparte sur la conduite à tenir envers les pestiférés. Il participa fidèlement à toutes les campagnes puis devint inspecteur général du service de santé des armées. Il n’a jamais soigné l’Empereur.

-Heurteloup, autre fidèle de Bonaparte, a été chirurgien-chef de l’armée d’Italie puis des armées en 1800 (à 50 ans). Membre du conseil de santé de l’armée, secondé par Percy, il fut président de la société médicale de Paris. En 1809, responsable de l’organisation du service de santé, il était présent lors de la blessure de l’Empereur mais sa fonction ne lui permit pas d’intervenir. Il ne devint membre du service de santé de l’Empereur qu’en 1812.

Le premier chirurgien Boyer fut nommé à ce poste important par Corvisart pour sa compétence et sa timidité lors des réceptions officielles. Il n’avait aucun goût pour les expéditions lointaines et ne partait que sur ordre de l’Empereur, qui appréciait sa compagnie. Il ne participa pas aux campagnes de 1809. En revanche, le chirurgien ordinaire Yvan avait suivi Napoléon depuis les campagnes d’Italie. Chirurgien en chef des Invalides en 1804, Corvisart ne put l’exclure du service de santé de l’Empereur comme les autres fidèles du général Bonaparte. Yvan fut l’un des seuls courtisans, avec Corvisart, qui eut l’occasion d’assister parfois à la toilette de l’Empereur. Il coucha même aux Tuileries pendant quelques temps (ce que Corvisart n’avait jamais accepté) afin d’être à même de pouvoir donner des soins à toute heure du jour ou de la nuit. C’est certainement lui qui a soigné le pied de l’Empereur.

Un pas vers la répudiation de Joséphine.

Tous les témoignages laissent penser que la blessure de Ratisbonne fut sans gravité, limitée à une forte contusion sous-malléolaire externe droite. Par contre, elle influença probablement le courant de l’histoire. En avril 1809, Napoléon commence à craindre pour son avenir. La guerre d’Espagne se poursuit depuis un an. Les nationalistes, inspirés par la Révolution française, commencent à s’organiser dans l’Empire notamment en Allemagne et en Italie. Pour la première fois, les coalisés, mieux organisés, infligent de lourdes pertes à l’armée impériale alors qu’on commençait à la croire invulnérable. Cette blessure au pied sur le champ de bataille, la première de Napoléon en tant qu’Empereur, lui fait prendre conscience d’une mort possible alors qu’il n’a pas eu d’enfant avec Joséphine, donc pas de descendant direct.

Après la victoire de Wagram (6 juillet 1809), Marie Walewska, la maîtresse polonaise de l’Empereur, rejoint son amant à Vienne pour plusieurs semaines. Corvisart arrive à la demande de Napoléon en août et lui annonce quelques jours plus tard que Marie est enceinte. « Je craignais que ce bonheur de la paternité qu’ont tous les hommes ne me fût refusé, par une sorte de vengeance du sort qui m’a déjà prodigué tant de dons. J’aime les enfants, tu le sais. Mais un petit à moi, c’est une grâce à laquelle je n’osais plus songer ». Alexandre, né le 4 mai 1810 en Pologne, lui apporte une seconde preuve formelle, après le comte Léon, de ce qu’il espérait : être père.

La tentative d’assassinat du saxon Frédéric Staps, au cours d’une parade, devant le palais de Schoenbrunn le 18 octobre 1809, vient renforcer le sentiment de vulnérabilité. Après plus de deux ans d’hésitations, ces événements intervenus pendant la campagne autrichienne influent sur la décision définitive de Napoléon à divorcer. D’Autriche, il demande à Duroc d’écrire à l’intendant des palais impériaux pour qu’il fasse immédiatement murer à Fontainebleau la porte de communication entre son appartement et celui de Joséphine. Un mois après son retour à Paris, il trouve le courage d’annoncer à l’Impératrice sa répudiation, le 26 octobre 1809. Le divorce est prononcé le 14 décembre 1809.

Alain GOLDCHER 

(« Revue  du Souvenir Napoléonien » n°453, juin-juillet 2004, pp.3-7).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 16 février, 2020 )

Une lettre d’Amédée de Pastoret…

 amdedepastoret.jpgCette lettre, interceptée par les Russes est écrite par Amédée de Pastoret à un de ses collègues de Vilna, qui rit, danse et joue la comédie dans les salons du duc de Bassano et mène à la fois les plaisirs et les affaires. Pastoret n’est pas, lui, un « des heureux du siècle ». Il administre la Russie blanche, et Dieu sait au milieu de quel embarras, de quelles difficultés ! 

Arthur CHUQUET. 

Vitebsk, 28 octobre 1812. 

De tous les intendants que je connaîs, je suis le plus malheureux. L’Empereur de France m’a donné douze districts à gouverner, mais l’Empereur de Russie a jugé à propos d’en administrer huit par lui-même ou par ses généraux, et, qui pis est, il ne me laisse pas même tranquille dans les autres. M. de Wittgenstein, que bien vous connaissez, a des avant-postes à six lieues de moi, et l’autre jour, des cosaques sont venus déjeuner pour la troisième fois dans les faubourgs de Vitebsk. Il est bien vrai qu’assez près de moi j’ai deux maréchaux de France et trois corps d’armée. Mais jugez un peu ce que tout ce monde-là doit consommer en toute espèce de choses. Mes braves sujets ne voudraient point se battre, ils n’aiment pas à fournir leurs denrées et se soucient peu de donner leur argent. J’ai donc peu de secours à en attendre. D’un autre côté, la commission administrative que l’Empereur avait mise sous ma présidence et qui était richement composée de princes et de comtes, a disparu comme l’ombre vaine qui passe et ne revient plus. Supposer un pauvre homme tout seul dans un pays à peu près inconnu pour lui, mettez-lui les ennemis en tête et rien à dos, supposez qu’il n’ait ni argent ni forces militaires, qu’il ne trouve autour de lui ni zèle ni bonnes volonté, et vous aurez une petite idée de notre position. Je ne l’exagère pas, sur ma fois, mais j’ai bien de la peine à la supporter. 

————————————————

Quelques mots sur ce personnage : 

Pastoret, Amédée David de Pastoret est né le 2 janvier 1791 à Paris. Fils du marquis de Pastoret, membre du Sénat conservateur. Il fait ses études au lycée Napoléon, et à l’âge de 18 ans, est envoyé à Rome comme secrétaire général du Ministre de l’Intérieur. Il est nommé le 19 janvier 1810 auditeur de seconde classe, et affecté près l’administration des ponts et chaussées jusqu’en 1811. Il passe en service extraordinaire comme intendant en Russie en 1812. Officiellement auditeur de première classe en service ordinaire près du ministre de la police et de la section de l’intérieur en 1812, il est également rattaché à la commission du contentieux en 1812. En service extraordinaire, il est fait sous-préfet de Corbeil le 7 avril 1813 mais est mis à disposition de Daru, pour la Grande-Armée, par décret du 14 avril 1813. Le décret du 26 décembre 1813 le nomme adjoint au commissaire extraordinaire dans la 18ème  division militaire (Dijon). Il se rallie aux Bourbons en 1814 et est alors nommé maître des requêtes. Membre libre de l’Académie des Beaux-Arts en 1823. Conseiller d’État en 1825. Il refuse en 1830 de prêter serment à Louis Philippe et se mêle assez activement aux menées légitimistes. Il ne reprend une carrière publique qu’en 1852 : sénateur le 31 décembre 1852, grand officier de la Légion d’honneur et membre de la commission municipale de Paris en 1855. Il s’éteint à Paris le 18 mai 1857. 

 C.B. 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 7 janvier, 2020 )

Contrastes …

 

Contrastes … dans TEMOIGNAGES napoleon-en-route-pour-paris-decembre-1812-300x192

Quels contrastes ! Moscou et Paris ! La retraite avec ses misères et ses épouvantes, cette retraite qui fait dire à  un des acteurs : « Ah ! Certes nous avons le spectacle de grandes horreurs, pareille chose ne se reverra plus ! «  et le retour dans la patrie qui semblait si loin ! Castellane, qui consacre une partie du 1er volume de son « Journal » à la campagne de Russie, ne peut cacher son étonnement. Quelle différence ! A Paris, il fait des visites, et trois mois auparavant, sur les bords du Niémen, sans souliers, un pied nu et l’autre enveloppé dans un morceau de couverture lié avec une corde ! Il croît rêver. De même, Hochberg [le margrave Guillaume de Bade]. Au sortir des neiges et du froid le plus intense et le plus cruel, le voilà dans les salons du palais de Weimar. Il était naguère au bivouac et souffrait les privations les plus grandes, et il est maintenant dans une cour élégante, « au milieu des jouissances les plus délicates de la vie ! ». De même le colonel Combe, tombant dans le salon paternel, et pressant ses parents sur son cœur, goûtant une de ces joies inoubliables « dont la douceur dédommage de toutes les peines antérieures » et « qui rendent heureux même de ce qu’on a souffert. » De même, le fameux général Lejeune, peintre militaire de grand talent. Il rentre chez lui, il dort dans son lit, il cherche à s’endormir, et la campagne lui revient confuse comme un long cauchemar, il croit entendre encore le bruit du canon et voir ce terrible Tchitchagov qu’il na pas jamais vu et dont le nom faisait plus de peur que de mal, il a des rêves qui « rappellent les tourments de l’appétit » ; mais le lendemain il reçoit les caresses de ses amis et il oublierait ses maux s’il ne devait les raconter. Tous ces revenants de Moscou sont, en effet entourés, pressés de questions. A Weimar, tout le monde se précipite sur Hochberg pour avoir des nouvelles de l’armée. A Paris, Mme Fusil entend dire autour d’elle : « Elle a passé la Bérézina », et Ney se voit regardé, admiré, suivi comme un héros. Autre contraste. Les récits de ces réchappés de l’immense théâtre jettent l’effroi dans Paris qui, chaque jour, apprend avec un pénible étonnement une perte, une calamité nouvelle. L’Empereur donne des fêtes aux Tuileries, mais on trouve qu’il insulte à la douleur publique. Des officiers valsent le bras en écharpe. « Ces bal sont lugubres, dit un jeune colonel, et je crois voir danser sur les tombeaux. »

Arthur CHUQUET

(« 1812.La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série » Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.412-413).

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 6 janvier, 2020 )

Une lettre d’un officier de la Grande-Armée à sa femme…

gal020.jpg

Celle-ci émane de Barriès (Jean-Pierre-Michel), né le 22 novembre 1768, à Albi (Tarn). Chef de bataillon au 17ème de ligne en 1810 ; colonel commandant d’armes à la suite du quartier-général, le 8 octobre 1812. Il commandait à Vilna lors de la prise de la ville par les Russes. Barriès parvint à s’échapper le 19 décembre 1812 et mourut à Gumbinnen en janvier 1813. Au moment où il écrit à son épouse, il est officier à la 1ère division du 1er corps. 

Arthur CHUQUET. 

Moscou, le 24 septembre 1812.

Réjouis-toi, ma bonne et chère amie, me voilà arrivé sain et sauf à Moscou après une bataille des plus sérieuses et où l’ennemi, battu et dispersé sur tous les ponts, a perdu, sans exagérer, près de quarante mille hommes tant tués, blessés que prisonniers de guerre. Je ne raconterai pas tous les hauts faits qui ont signalé cette journée, ils sont sans nombre ; soldats, officiers, généraux, tous ont rivalisé d’audace et de bravoure, aussi il a en a tenu à bien près que l’Europe étonnée n’ai vu s’écrouler, ce même jour, cette puissance colossale qui, depuis environ douze ou quinze ans, menaçait d’envahir nos provinces, si elle n’eut eu pour barrière les mauvais chemins et la saison qui, dans ce climat, se trouve beaucoup plus précoce que dans le reste de l’Europe, ce qui n’a pas peu contribué à arrêter notre marche. Notre Empereur commandait en personne.

Sa présence électrisait les esprits ; rien n’échappait aussi à son œil observateur ; était-ce le cas de lui appliquer ces deux vers : Fière de t’obéir, ta redoutable armée 

Ne suit que les transports dont tu l’as animée. 

Notre régiment qui a été constamment à la  tête de toutes les attaques, a  beaucoup souffert. Nous avons eu beaucoup d’officiers blessés ou tués, dont parmi ces derniers trois chefs de bataillon sur cinq. J’en ai été quitte moi-même pour une légère contusion qui m’a un peu gêné pendant huit à dix jours, mais dont je suis entièrement remis. Que je te parle de Moscou, cette capitale de toutes les Russies, anciennes résidence des tsars qui, par la grandeur, la magnificence et la splendeur des palais qu’elle renfermait, l’emportait sur les premières villes du monde, mais qu’un incendie de cinq à six jours a entièrement consumé, sauf quelques palais qui ont échappé  à la fureur des flammes, que nous occupons. Voici, en peu de mots, ce qui y a donné lieu :  ces barbares, se voyant vivement poursuivis par nos légions, envoyèrent, à la suite d’une forte canonnade qui avait lieu à deux fortes lieues de Moscou, leur général commandant l’arrière-garde pour prier notre empereur de cesser le feu afin d’épargner la ville qu’ils nous livreraient intacte, lorsque, par une de ces perfidies qui n’a pas d’exemple et qu’on n’aurait pu attribuer qu’aux plus fourbes de l’ancienne Grèce, à un Zénon, ils lâchèrent le même soir tous les fous et les scélérats qui étaient dans les maisons de force qui, réunis à cinq ou six mille Russes qu’ils trouvaient cachés dans la ville, l’incendièrent entièrement, dans la certitude qu’ils nous croiraient assez maladroits pour l’aller occuper de suite sur la bonne fois des traités, et de nous y griller tous. Il est bon que je te dise que, sur une population de 300.000 âmes, il n’en reste pas plus de 30.000. Tous les autres s’étant sauvés avant notre entrée, en sorte que ce qui reste aujourd’hui n’est qu’un ramassis des malheureux n’emportant avec eux que ce qu’ils ont pu sauver sur leurs épaules. Vois par conséquent ce que nous sommes à plaindre sous le rapport de la société, puisque nous ne voyons personne. Notre Souverain [Napoléon] occupe le palais des tsars [le Kremlin] avec une partie de sa Garde. Il paraît, selon toutes les probabilités, que nous passerons l’hiver ici ou du moins une partie, tant que le pays nous offrira quelque ressource. 

Adieu, ma chère épouse. 

BARRIES. 

   

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 17 décembre, 2019 )

17 décembre 1812…

17 décembre 1812... dans TEMOIGNAGES campagnerussie1

Gumbinnen, le 17 décembre 1812.

Mon cher André, je ne t’ai pas écrit depuis longtemps, mais j’ai fait prier de vive voix Mélan, par un officier d’ordonnance expédié à l’empereur, de t’écrire que je me portais bien. Depuis environ un mois le service des estafettes est interrompu, et nous ne pouvons communiquer avec la France. Notre retraite continue. Nous sommes pressés. J’ai été assez heureux de sauver sur des chevaux et des traîneaux tous les fonds qui m’avaient été confiés, mais j’ai été forcé de brûler mon fourgon pour que l’ennemi ne s’en emparât pas. J’ai perdu presque tous mes effets. J’ai sorti de ma vache quelques chemises. Adieu pelisses et tout ce que je portais de Moscou. Mais je conserve de la force et de l’énergie. J’ignore où l’armée se réunira. Le roi de Naples la commande. J’ai ordre de rester pour faire le service. Je ne reçois de mettre de personne. Cela me désole plus que les 25 degrés de froid que nous éprouvons, et auxquels il est bien difficile de s’accoutumer. Tu auras appris avant l’arrivée de ma lettre l’arrivée de S.M. [Sa Majesté]. Elle nous a quittée le 5 décembre. M. Attalin, officier d’ordonnance, est dépêché en courrier. Il m’a promis de jeter cette lettre à la poste. Adieu, cher André. J’embrasse Pauline et Félix. Si tu écris à mon père, fais-moi le plaisir de lui donner de lui donner de mes nouvelles.

Adieu, adieu.

 Guillaume.

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrite à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814.Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, pp.112-113). Rappelons que Guillaume Peyrusse assurait les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne, durant cette campagne. Sa correspondance est un bon complément à ses « Mémoires » (Voir la version intégrale réalisée par mes soins en novembre 2018 aux Editions AKFG).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 7 décembre, 2019 )

Trois lettres du chef de bataillon Othenin sur la campagne de Russie…

campagnerussie.jpg

Voici trois lettres relatives de la campagne de Russie que le chef de bataillon Othenin du 33e régiment d’infanterie écrivit à son frère. Elles sont issues de l’ouvrage intitulé « Le major Othenin et Compiègne en 1814. Études d’histoire militaire d’après des documents entièrement inédits » par Edmond Caillette de L’Hervilliers (A Paris, chez l’Auteur, 1866). 

Au bivouac, à trente-six lieues de Moscou, le 2 septembre 1812 (à Ghjat).
 

Mon frère, 

Je vous écris à la hâte, parce que depuis trois mois nous marchons ; notre régiment n’a encore paru à l’ennemi que devant Smolensk, dix-huit hommes de mon bataillon ont été mis hors de combat, dont trois morts. Nous nous attendons d’un jour à l’autre à une bataille générale que nous gagnerons. Tous les soldats la désirent. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que j’ai été fait chevalier de l’Empire (Légion-d’Honneur) le 18 juin dernier l’Empereur m’a fait ce don sur ma bonne vieille mine (1) [...] Je vous écrirai de Moscou avant quinze jours, … 

(1) En effet Othenin a été décoré par l’Empereur le 18 juin 1812 lors d’une revue du 2e corps à Gumbinen en Prusse, juste avant le début de la campagne de Russie.

———————

Le 1er octobre 1812. 

Mon frère, Le trois ou quatre du mois dernier, je vous ai écrit que nous devions incessamment gagner une bataille, cela a eu lieu comme je l’avais prévu, et c’est le 7 septembre qu’elle fut gagnée. Je vous aurais bien écrit plus tôt, mais la blessure que j’ai reçue m’en a empêché. Voici ce qui m’est arrivé à cette bataille : A dix heures du matin , après avoir pris deux redoutes, notre régiment se trouva au centre de la ligne ennemie, formant une pointe par bataillon carré et par échelon. Ainsi disposés nous fîmes feu de toutes parts ; enfin, après avoir reçu trois balles dans mes habits, je reçus un biscaïen au côté gauche, qui ne laissa qu’une faible marque; au même moment je fus atteint par une balle qui me frappa derrière l’oreille droite et fit jaillir quelques gouttes de sang. Jusque là tout allait bien; mais, vers trois heures après midi, je fus enfin frappé par une balle à la hanche droite ; il me fallut alors quitter le champ de bataille; il résulte de cette blessure que je marche avec des béquilles ; la plaie va bien, mais la balle n’est pas sortie; l’on me fait espérer que cela ne m’empêchera pas de marcher, c’est ce que je désire.  

[Après avoir consacré une demi-page au neveu dont il a été précédemment question, il poursuit:]

Il y a loin d’ici à Beauzée, c’est pourquoi il faut écrire fin et bien serré lorsque vous me répondrez ; dites-moi du nouveau, car je ne me souviens presque plus de Beauzée, je crois que je ne retrouverai plus le chemin lorsque j’y retournerai. Donnez-moi des nouvelles de toute la famille en général, grands et petits, de tous nos amis, [suivent les noms. Il parle ensuite d’un ami André, qu’il a revu après dix-sept années de séparation, quelques instants avant la batailleJe commence à me faire vieux, mon frère, et pense plus que jamais à la retraite; me voilà dans ma quarante-troisième année d’âge et ma vingt-deuxième de service. Je sens que je n’ai plus le sang si chaud qu’à vingt-cinq ans. Avant de me déterminer définitivement au retour dans mes pénates, il faut que je sache si je pourrai loger convenablement chez vous, vous savez qu’un officier supérieur doit garder un certain décorum. Plus tard nous parlerons de cela, car à la guerre il n’est question que de brevet de mort subite et non de brevet de retraite.Jusqu’au revoir, mon frère, je vous embrasse ainsi que [etc., etc.] : ils ont part à tous les vœux que je forme au Très-Haut, pour la conservation et la prospérité de toute la famille 

 ———————

Stettin, le 24 janvier 1813.

Mon frère, 

Je ne sais si vous avez reçu mes deux dernières lettres, la première était des premiers jours de septembre, dans laquelle je vous annonçais que la bataille devait se donner incessamment. La seconde était de Mosaïque [Moskowa], écrite vers le 15 ou 20 septembre, dans laquelle je vous annonçais que j’avais été blessé. Dans l’incertitude où je suis si vous avez reçu cette dernière ou non, je vous apprends que j’ai été blessé le 7 septembre à la bataille de Mosaïque par une balle de fusil qui m’est entrée dans la hanche droite, où elle est encore, ce qui me rend boiteux et me prive de l’usage de la jambe droite. Je ne marche qu’avec des béquilles. Mon domestique est obligé de me mettre et de m’ôter mes pantalons et mes bas. Afin que vous n’ignoriez rien de ce qui m’est arrivé depuis le 7 septembre, je vais vous faire un récit qui vous mettra à même de juger de ma situation actuelle. Le 5 septembre, la diarrhée me prit, maladie incommode et qui affaiblit singulièrement; après avoir été blessé, je suis resté sept jours, dans une mauvaise cassine, dans les environs du champ de bataille,après quoi, moi, ainsi que plusieurs officiers du régiment, nous avons été transportés dans la ville de Mosaïque |Mojaïsk], où je suis resté jusqu’au 26 septembre, jour de mon départ pour Moscou. Je suis arrivé dans cette dernière ville le 30 septembre ; il y a vingt-deux lieues de Mosaïque à Moscou, et j’y suis resté jusqu’au 10 octobre, jour que l’Empereur fixa pour une grande évacuation sous l’escorte de douze cents hommes d’infanterie. Cette évacuation consistait en plus de vingt-cinq généraux, cinquante colonels, soixante-dix chefs de bataillon et cent cinquante officiers. De notre régiment étaient le colonel, le major, deux chefs de bataillon, moi compris, et quatre capitaines. J’ai donc voyagé depuis Moscou jusqu’à Wilna, deux cents lieues, avec la diarrhée, qui, à quatre reprises, est dégénérée en dysenterie, et loin d’avoir des moyens pour me guérir, on n’en avait même pas pour me soulager. Lorsque je suis arrivé à Wilna, le 12 novembre, on était obligé de me porter lorsque je voulais changer de place, j’avais absolument perdu toutes mes forces. Dans les premiers jours de mon arrivée à Wilna, où je suis resté dix-huit jours, j’ai heureusement découvert un chirurgien de ma connaissance, qui, au bout de huit jours, m’a débarrassé de la mauvaise maladie qui me poursuivait depuis près de trois mois, le bon vin de Bordeaux à 12 fr. la bouteille a eu beaucoup de part à ma guérison.  Un peu remis de mes fatigues et après dix-huit jours de repos, je suis parti de Wilna le 1er décembre, par un froid de chien, et suis arrivé le 16 à Koenigsberg. Le lendemain 17, la fièvre me prit et ne me quitta que le 29. Comme les Russes s’avançaient, il fallut penser à décamper, ce que je fis le 2 janvier, et fis très-bien, car le 4 l’ennemi prit possession de la ville. Comme il y avait un peu de désordre au moment de mon départ, je ne pus pas obtenir de moyen de transport, il me fallut payer cent cinquante francs pour me conduire à Elbing; la distance est de quarante lieues ; mais que faire ? Il fallait payer quarante thalers ou être fait captif.

D’Elbing à Stettin, il m’en a fallu payer à peu près autant. Il parait que ce n’est pas fini, car il y a deux jours que je devais partir pour Berlin ; je ne l’ai pu faute de chevaux. Il m’en est accordé deux sur ma feuille de route, mais les Commissaires des guerres ne se conforment pas toujours aux ordres. J’ai une petite chaise à moi dans laquelle je voyage très-commodément; il y a place pour mon petit et fidèle domestique. Je ne vous parle pas de mes chevaux… Un petit porte-manteau qui renfermait six chemises et quelques mouchoirs est ce qui me reste; toute ma bijouterie et tout le reste est perdu. Je suis en route pour Mayence, où je dois attendre la saison ces eaux. J’espère qu’elles me feront du bien. Au retour de ce traitement, c’est-à- dire au mois de septembre, je reviendrai à Mayence pour y demander ma retraite. Ainsi, l’hiver prochain je serai à Beauzée. Maintenant ma santé n’est pas très-bonne, je suis extrêmement maigre et je fais des sueurs horribles toutes les nuits. Cependant je bois quotidiennement ma bouteille de vin : depuis Dantzig je ne la paye que 3 fr.70c, un thaler ; il n’est pas toujours bon, mais il faut en boire, autrement plus de Cavalier.Je n’ai pas du tout souffert du froid, une bonne pelisse m’en garantit, lorsque je serai arrivé à Mayence je vous écrirai de nouveau; vous pouvez en attendant m’écrire et m’y adresser votre lettre. Que faites-vous, ainsi que votre épouse et vos enfants ? Dites-moi cela dans votre lettre.En attendant le bonheur de vous revoir tous, croyez-moi pour toujours votre frère. 

OTHENIN , Chef du 4ème bataillon du 33ème régiment de ligne. 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 5 décembre, 2019 )

Le général Sébastiani (devenu maréchal de France en 1840).

Sebastiani devint maréchal de France en 1840

François-Horace-Bastien Sébastiani,  comte et maréchal de France est né le 10 novembre 1772 à La Porta d’Ampugnani, et son oncle qui l’élève le destine à une carrière religieuse. Davantage attiré par le métier des armes, il s’engage comme sous-lieutenant dans le régiment de Vintimille en août 1789. Il peut être considéré comme l’un des plus « beaux soldats » qui ont servi l’Empereur : courageux, sérieux, énergique, froid et décidé. Intègre et loyal, il était considéré par ses pairs comme un « brave ». Napoléon, malgré une courte période de défiance, le tenait en grande estime. Il est inhumé aux Invalides et a son nom inscrit sur l’Arc de triomphe de l’Étoile. Il a participé a toutes les grandes batailles de la Révolution, du Consulat et de l’Empire : Arcole (1796), Marengo, Austerlitz (où il est grièvement blessé en 1803), guerre d’Espagne (1809/1811), campagne de Russie (1812), campagne de 1813/1814 (Leipzig, Hanau, etc.). Lors du 18-Brumaire, il seconde activement Bonaparte avec son régiment de dragons en chassant les députés de Saint-Cloud. Des missions diplomatiques lui sont confiées : en 1802 à Constantinople, il gagne l’amitié du sultan Selim III, puis en 1806 où comme ambassadeur il dirige la défense de la ville contre les Anglais qu’il force à repasser les Dardanelles (1807). Après Waterloo, il est l’un des commissaires désignés pour traiter la paix avec les alliés, mais ne peut rien obtenir en faveur de Napoléon. Mis en demi-solde par les Bourbons, il s’exile en Angleterre jusqu’en 1816. En 1819, il est élu député de la Corse et siège à l’extrême gauche, puis député de l’Aisne en 1826. Ambassadeur à Naples (1834), il est à nouveau député de la Corse en 1835, puis Ambassadeur à Londres (1835/1840). Sous la Monarchie de Juillet, il est nommé, dans un premier temps, Ministre de la Marine (1830) puis Ministre des Affaires Étrangères (1830/1832). Sa fidélité absolue à la politique de paix en Europe, voulue par Louis-Philippe, suscite une vive émotion à la Chambre le 16 septembre 1831, quand il annonce que la Russie vient d’écraser l’insurrection polonaise et ajoute que « la tranquillité régnait à Varsovie ». Cette phrase indigne les libéraux, partisans de l’insurrection et devient proverbiale sous la forme «  l’ordre règne à Varsovie.  » En octobre 1840, il est élevé à la dignité de maréchal de France. Les dernières années de sa vie sont accablées par la mort tragique de sa fille, la duchesse de Choiseul-Praslin, assassinée par son mari en 1847. Il décède à Paris le 20 juillet 1851. Au-delà du comportement traditionnel de la classe des notables dans l’île, le monopole politique détenus par quelques familles clanistes est favorisé par un système électoral censitaire qui, en accordant le droit de vote aux seuls propriétaires, autorise les abus, renforce le clan et laisse peu d’espaces d’expression, politique ou sociale, aux autres composantes de la société. Les représentants du pouvoir central, et au premier rang les préfets, apparaissent davantage aux yeux de la société préoccupés par les résultats électoraux que par les difficultés quotidiennes des insulaires. C’est dans ce contexte que se développe une forte criminalité.

La littérature romantique s’est emparée du mythe du « bandit d’honneur ». La réalité est beaucoup plus cruelle et parfois plus sordide. Entre 1818 et 1852, quatre mille six cent quarante-six meurtres sont commis dans l’île, soit une moyenne annuelle de cent trente. Réfugiés dans les montagnes, les bandits assassinent en quasi toute impunité, terrorisent et rançonnent les populations et parfois même les villes. Si la vendetta a sa part dans cette explosion de violence individuelle, nombreux sont ceux qui trouvent dans le banditisme « un moyen facile de pourvoir à leurs besoins » (X. Versini ’ Un siècle de banditisme en Corse, les Editions de Paris). Les populations locales, en dépit de quelques sympathies, subissent ce tribut criminel et ne se trompent guère sur les ressorts qui animent ces hommes en les nommant : «  I Parcitori  » (les percepteurs). La position de bandit est même une source d’influence dans la société insulaire où la justice a toujours été considérée comme inefficace ou insuffisante. La création en 1822 d’un corps de voltigeurs, composé uniquement d’insulaires, obtient quelques succès. Il se livre aussi à des excès ou exerce mollement sa mission contre parents et amis ce qui conduit à sa dissolution en 1850. Le banditisme est le révélateur des tensions sociales et d’une certaine forme de rejet de l’État. Quelques progrès timides sont enregistrés dans le domaine des transports : les premiers bateaux à vapeur sont mis en service entre la Corse et le continent en 1830. Les voies de communication internes sont améliorées à partir de 1836. L’industrie ne connaît guère de succès et l’artisanat reste traditionnel. La Corse enregistre cependant un « boom démographique » (F. Pomponi : Histoire de la Corse, Hachette) qui double sa population entre 1827 et 1870. Cet essor entraîne l’extension des surfaces cultivées, en particulier en céréales, et un accroissement corrélatif de la production. L’arboriculture progresse : le vignoble double sa surface, la châtaigneraie est mieux exploitée et la mise en valeur de l’oliveraie permet une activité exportatrice rémunératrice. Ces exigences économiques nouvelles modifient l’utilisation gratuite et la répartition des biens communaux. Le principe du recours à l’usage des biens communaux par adjudication, pour le pacage et pour l’ensemencement, est encouragé et rendu obligatoire par l’administration.

Il nourrit un mécontentement généralisé de la part des utilisateurs traditionnels et constitue pour le clan une arme efficace contre ses adversaires. Enfin ce système favorisa l’appropriation privée d’une partie terres communes et provoqua des tensions. La vaine pâture fut aussi strictement réglementée en 1825 et, en accentuant les clivages entre les éleveurs, constitua un facteur supplémentaire de tensions. Des années de sécheresse et de mauvaises récoltes vers le milieu du siècle coïncident avec les premiers troubles de la Révolution de 1848 qui sont marqués, en Corse, par des violences agraires avec parfois le concours actifs de « bandits d’honneur ». Dans l’île, l’annonce de la chute de Louis-Philippe est accueillie avec un enthousiasme certain. Les Corses pensent enfin tenir leur revanche en soutenant massivement la candidature de Louis Napoléon à la présidence de la République en décembre 1848.

Philibert DUMAS

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 27 novembre, 2019 )

Officiers d’ordonnance de l’Empereur…

officiers ordonnance

« 6677. — Paris, 22 avril 1815.

Sont nommés nos officiers d’ordonnances : les sieurs.

Lariboisière, capitaine d’artillerie (1).

Saint-Jacques, capitaine d’artillerie (2)

Planat, capitaine aide-de-camp (3)

Amillet, capitaine du génie (4)

Lannoy, capitaine au 7ème  de ligne (5)

Résigny, capitaine aide-de-camp (6).

NAPOLEON. »

———–

1. Honoré-Charles Lariboisière, promu capitaine d’artillerie après la Moskowa, chambellan de l’Empereur (6 avril 1813), quitte le service après les Cent Jours avec le grade de chef de bataillon, mais devient pair de France en 1835 et sénateur en 1852. Il avait épousé Melle Elisa Roy qui laissa à la ville de Paris une somme de 2.600.000 francs pour améliorer l’hospice du Nord lequel reçut le nom d’hôpital Lariboisière.

2.François-Louis Saint-Jacques, né à Sedan le 3 février 1784. Elève à l’Ecole polytechnique, puis à l’Ecole d’application (21 février 1804), second lieutenant au l 1′ régiment d’artillerie (9 mars 1806), premier lieutenant au même régiment (24 décembre 1807). aide-de-camp de Sénarmont (12 septembre 1808).

3. Louis-Nicolas Planas, né à Paris le 3 mai 1784, soldat en 1806. Sous-lieutenant du train d’artillerie en 1800, lieutenant en 1812, capitaine en 1813, aide-de-camp de Lariboisière. puis de Drouot, puis d’Evain, rayé du contrôle de l’armée en 1816, admis au traitement de réforme en 1828, confirmé chef d’escadron eu 1831, et mis en solde de congé, puis (1834) en non activité, puis (1851) à la retraite.

4. Amillet, fils d’un médecin de Poitiers, capitaine en janvier 1810, envoyé à l’armée d’Espagne et attaché à l’état-major du général Lery, employé à Rochefort et à l’île d’Oléron, â Anvers, à Poitiers, puis, après Waterloo, à la commission du Gouvernement provisoire, mis en non activité (5 août 1816), remis en activité (17 janvier 1817), mis en congé avec demi-solde (19 octobre 1818). Admis au traitement de réforme (19 mai 1825), chef de bataillon et commandant du corps des sapeurs-pompiers de Paris (30 août 1830).

5. Lannoy ou mieux Delannoy  (Henri), capitaine au 7ème  régiment de ligne, était aide-de-camp du maréchal de camp Labédoyère qui, le 28 mars, avait dit de lui : « ses talents, son zèle, son dévouement à la personne de S. M. et le vif intérêt que je lui porte sont les motifs qui me le font attacher à ma personne ».

6. Marie-Jules-Louis d’Y de Résigny, né en 1788, élève à l’Ecole de Fontainebleau en 1805, sous-lieutenant au 7ème  chasseurs à cheval (1806), lieutenant (1811), capitaine et aide-de-camp du duc de Plaisance (1813), considéré comme démissionnaire (23 juin 1815), chargé de la formation d’un régiment de hussards (2 août 1830), chef d’état-major du général Colbert (5 août 1830), lieutenant-colonel du 6ème  hussards (21 août 1830), colonel du 1er  dragons (24 janvier 1832). Maréchal de camp (18 décembre 1841), retraité (11 octobre 1850).

(Notes d’A. Chuquet).

(Arthur CHUQUET, « Ordres et Apostilles de Napoléon (1799-1815). Tome quatrième », Librairie Ancienne Honoré Champion, Editeur, 1912, p.549).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 30 octobre, 2019 )

Napoléon et les échecs

Napoléon jeu d'échecs.

Le jeu d’échec a longtemps fasciné par sa symbolisation du choc de deux stratégies qui s’opposent. Davantage que d’autres jeux de stratégie comme le jeu de go, il correspond à une approche militaire pour laquelle l’échiquier est le champ de bataille et les pièces représentent les armées. Quant à l’objectif du combat, il s’agit de détruire l’adversaire en son échelon majeur, le roi. Le terme  » échec et mat  » provient d’ailleurs de  » Shah-mat « , en ancien perse, c’est-à-dire  » le roi est mort  » (1). Il nous a semblé intéressant à la lueur de trois parties recensées jouées par Napoléon Ier d’étudier la stratégie utilisée sur l’échiquier. Les parties traduisent-elles une originalité quelconque ou doivent-elles être rangées parmi les parties ordinaires de milliers d’amateurs, fussent-ils Staline, Churchill, Fidel Castro et bien d’autres.

Le jeu d’échecs pendant la période napoléonienne.

La fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe forment une période d’intense activité sur le plan des échecs. Tout se met en place de manière désordonnée, pour aboutir progressivement au milieu du XIXe siècle aux conceptions et à l’organisation moderne du jeu d’échecs. Le premier tournoi international date de 1851 (Londres) ; le concepteur des échecs modernes, Wilhelm Steinitz, naît en 1836 à Prague ; les premiers contrôles de temps pour limiter les parties apparaissent. Tout était déjà en germe. Le Français, François-André Danican, dit Philidor (1726-1795) était considéré au milieu du XVIIIe comme le meilleur joueur du monde. Il se rendit célèbre par une petite phrase extraite de son ouvrage Analyse des échecs, paru en 1749 :  » Les pions sont l’âme des échecs, ce sont eux qui forment l’attaque et la défense, et de leur bon ou mauvais arrangement dépend entièrement le gain ou la perte de la partie.  » Cette conception tout à fait nouvelle a pu apparaître à certains comme une des préfigurations des idées de la révolution française. Au milieu du XVIIIe siècle, les joueurs parisiens possèdent leur lieu de rendez-vous, le Café de la Régence [situé alors près du Palais-Royal, à Paris], qui verra s’affronter Voltaire, Diderot, Jean-Jacques Rousseau, d’Alembert, Grimm, Beaumarchais puis des révolutionnaires comme La Fayette, Marat, Barras, Camille Desmoulins. Maximilien de Robespierre en était un des partenaires les plus assidus. Napoléon aurait également été un des habitués (2). Toutefois, et sans doute en raison du rôle central conféré au roi, la révolution française entraînera une relative disgrâce du jeu et c’est seulement en 1804, après le sacre de Napoléon, que  » le roi des jeux est réintroduit dans ses fonctions ordinaires de récréation de cour  » (3).

A la mort de Philidor en 1795, c’est Alexandre Deschapelles (1780-1847) qui devint le joueur le plus redoutable. Soldat des armées révolutionnaires et impériales, laissé pour mort au siège de Mayence, participant à la bataille de Fleurus, capturé à Baylen, évadé, il perdit la main droite au combat et fut marqué par un sabre d’une profonde balafre au visage. Il se distingua par une aisance exceptionnelle dans la plupart des jeux puisque seulement quelques mois après avoir appris les règles du jeu de dames, il battit le champion de France. Il fut également remarquable au billard, avec son seul bras gauche. Sa nomination par le maréchal Ney en 1812 comme directeur général du monopole du tabac à Strasbourg ne l’éloigna pas des échecs. Après la bataille de Waterloo, où il organisa une bande de partisans qui le nommèrent général, il revint au Café de la Régence afin de vivre du jeu d’échecs. Sa domination s’arrêta en avril 1821 après qu’il eut perdu un match contre un de ses élèves, Louis de La Bourdonnais. Il préféra alors abandonner définitivement le jeu d’échecs pour se consacrer au whist. Les parties et le style de Deschapelles symbolisent parfaitement la conception d’alors du jeu d’échecs. L’attaque démarrait dès l’ouverture de la partie, les sacrifices se succédaient afin d’aboutir à une combinaison finale de mat la plus spectaculaire possible. La préparation des attaques était limitée, le sens positionnel réduit, la théorie stratégique absente.

En outre, il convient de noter que si la France dominait les échecs en ce début du XIXe siècle, sa suprématie était fortement combattue par l’Angleterre qui possédait également ses lieux de rencontre, le Parsloe Club de Saint James Street puis le Tom’s Coffee House en 1807 (4) où opéraient de forts joueurs. L’état de guerre entre les deux pays contribua à accentue la tension du domaine des échecs. A titre d’exemple, le match qui se déroula au Westminster Chess Club en juin 1834 entre La Bourdonnais et McDonnelle, le meilleur joueur anglais, et qui se termina par la victoire française, fut ainsi présenté :  » la revanche de Waterloo  » (5).

Les parties jouées par l’Empereur.

C’est seulement après la création des fédérations nationales de jeux d’échecs et la généralisation des tournois à la fin du XIXe siècle que la notation des parties se répandit. Il n’est guère étonnant que seules trois parties de Napoléon soient connues. Ces notations font partie de la tradition échiquéenne. Il n’est pas ici de notre propos d’en analyser l’authenticité, ce qui est le travail des spécialistes de Napoléon. Nous nous contenterons de les présenter du point de vue échiquéen, en partant donc du postulat que la notation est authentique. Cette hypothèse ne peut toutefois être confirmée et cela pour trois raisons : d’abord, parce que les parties ressemblent étrangement à des compositions réalisées pour le seul bénéfice de pouvoir présenter une composition de mat brillante. Auteur d’une histoire du jeu d’échecs, Richard Eales note :  » Les partie parfois attribuées à Napoléon Bonaparte sont des faux notoires, copiées inévitablement de Greco, toujours la première source de jeu brillant et spectaculaire  » (6). Ensuite, parce que de nombreux exemples de faux concernant des personnes célèbres ont été démontés. Enfin et surtout, parce que les trois parties publiées de l’Empereur ne sont reliées par aucun lien stratégique. Champion de France d’échecs en 1978, Nicolas Giffard nous confirme l’extrême différence entre la partie de 1809 et celle de 1820 contre le grand-maréchal Bertrand. La première démontre un amateurisme total alors que celle de 1820 témoigne d’un niveau remarquable. Ces doutes sur la véracité des parties sont renforcées par les dates où celles-ci auraient été jouées.

La première partie date du 20 mars 1804 et fut jouée à la Malmaison contre Mme de Rémusat, dame d’honneur de Joséphine. Cette soulève une première interrogation. Si Napoléon et Mme de Rémusat furent effectivement à la Malmaison, à cette date celui-ci prit-il le temps de jouer aux échecs le jour de l’exécution du duc d’Enghien ? La partie a été largement publiée (7) et notamment en France dans le Bréviaire des Echecs de Xavier Tartacover, l’un des plus forts grands maîtres de l’entre-deux-guerres. L’auteur ne peut s’empêcher de terminer son commentaire de la partie par une remarque personnelle :  » Les échecs se glorifient de l’intérêt que leur porta l’Empereur  » (8).

La seconde partie eut lieu à Schönbrunn et opposa Napoléon à l’automate de Kempelen. Egalement le Turc, l’automate imaginé par Kempelen (1734-1804) eut un succès considérable lors de ses tournées en France, aux Pays-Bas ou en Allemagne. Si un grand scepticisme entourait cet automate, ce n’est qu’en 1834 qu’un de ses opérateurs, Mouret, révéla la supercherie et le jeu de glaces et de bras articulés permettant à un joueur de petite taille de jouer de manière invisible à la place de la machine. Faux ancêtre de nos ordinateurs d’échecs, l’automate a néanmoins laissé une trace importante dans l’histoire, il a également défait l’empereur. Napoléon perd après avoir voulu employer la démarche précédente : un assaut ultrarapide sur le roi noir. Malheureusement pour lui, l’automate repousse facilement l’attaque non coordonnée, développe rapidement ses pièces avant de se lancer vers le monarque blanc. L’absence de réelle défense blanche aura tôt fait de détruire les maigres remparts. Napoléon aurait pu capituler au 15ème coup, mais préfère poursuivre son supplice en escomptant une erreur adverse. Son jeu manque totalement de coordination et surtout d’un plan cohérent de développement.

La troisième partie qui nous soit parvenue fut jouée lors de l’exil à Sainte-Hélène. De nombreux témoignages (9) indiquent que l’Empereur s’adonnait fréquemment aux échecs. Un superbe échiquier lui fut envoyé de Canton par John Elphinstone (10). Paul Ganière décrit ainsi l’ambiance :  » Au retour de promenade, on s’installe dans le salon. On bavarde, mais plus souvent on joue aux échecs. Mauvais joueur, Napoléon triche sans vergogne, tout en protestant de sa bonne foi  » (11). Cette dernière partie fut jouée en 1820 contre le grand-maréchal Bertrand  (12). Elle est la plus intéressante des trois répertoriées. La prise de risque est plus limitée, l’ouverture est orthodoxe (ouverture écossaise, l’une des plus utilisées durant la première moitié du XIXe siècle), le développement plus harmonieux. Un coup comme 6) c3 est excellent en ce qu’il traduit une parfait compréhension du jeu et la nécessité de jouer de simples coups positionnels sans menace directe. Dès le 10e coup, la plupart des pièces blanches sont développées. Quelques constantes se retrouvent, notamment la volonté de sacrifice afin d’ouvrir les lignes, l’absence de tout intérêt porté aux pions, l’effet de surprise permanent au long des parties.

Afin de tenter d’être exhaustif sur le jeu napoléonien, il convient de citer une quatrième partie publiée (13). Il s’agit d’une nouvelle victoire de l’Empereur contre Mme de Rémusat, cette fois avec les noirs et en 1802, à Paris. Toutefois, le fait que celui-ci utilise Cf6 en ouverture, c’est-à-dire la défense Alekhine qui ne fut découverte et analysée qu’en 1821 par Johann Allgaier (1763-1823), l’un des opérateurs de l’automate de Kempelen, le fait que cette partie reconstitue l’exact symétrie, couleurs inversées, de la partie de 1804, tout cela incline à croire qu’il s’agit ici d’une partie apocryphe, voire d’une simple erreur de notation. Notons qu’Arrabal, dramaturge et chroniqueur du monde des échecsconfirme :  » l’histoire n’a conservé que trois des parties jouées par Napoléon  » (14).

Napoléon était  » infiniment peu fort [aux échecs]  » (15) mais son prestige semblait restreindre les velléités offensives de ses adversaires. Parmi les témoignages des acteurs, nous avons sélectionné celui de Bourrienne : « Bonaparte jouait aussi aux échecs, mais très rarement, et cela parce qu’il n’était que de troisième force et qu’il n’aimait point à être battu à ce jeu (…). Il aimait bien à jouer avec moi parce que, bien qu’un peu plus fort que lui, je ne l’étais pas assez pour le gagner toujours. Dès qu’une partie était à lui, il cessait le jeu pour rester sur ses lauriers  » (16).

Maret précise la  » stratégie  » impériale :  » L’Empereur ne commençait pas adroitement une partie d’échecs ; dès le début il perdait souvent pièces et pions, désavantages dont n’osaient profiter ses adversaires. Ce n’était qu’au milieu de la partie que la bonne inspiration arrivait. La mêlée des pièces illuminait son intelligence ; il voyait au-delà de 3 à 4 coups et mettait en oeuvre de belles et savantes combinaisons « . Et Jean-Paul Kauffmann de conclure :  » Le stratège d’Austerlitz et de Friedland qui tenait le champ de bataille pour un échiquier était un médiocre joueur d’échecs. Il se ruait naïvement sur l’adversaire et se faisait facilement capturer ce qui ne l’empêchait pas de tricher effrontément  » (17).

Stratégie militaire et stratégie des échecs.

La relation entre le jeu d’échecs et la guerre fonctionne d’abord par analogie (18) et par la volonté du combat.  » Le jeu d’échecs est un jeu de guerrier. Moi, je fais la guerre depuis l’âge de six ans. J’ai du sang sur les mains depuis plus de 20 ans  » (Garry Kasparov, actuel champion du monde des échecs) (19). Il est intéressant de noter que la relation temps-espace-matériel se retrouve dans les deux domaines et que les notions stratégiques et tactiques forment le coeur de la rencontre. Les conceptions militaires de Napoléon s’illustrent parfaitement sur l’échiquier :  » L’art de la guerre consiste à avoir toujours plus de forces que son ennemi sur le point qu’on attaque  » ;  » La perte du temps est irréparable à la guerre  » ;  » L’art de la guerre ne demande pas de manoeuvres compliquées, les plus simples sont préférables, il faut surtout avoir du bon sens  » ;  » Souvenez-vous de ces trois choses : réunion des forces, activité et ferme résolution de périr avec gloire  » ;  » Quand on a effectué l’offensive, il faut la soutenir jusqu’à la dernière extrémité  » (20).

Dans les trois parties, à supposer leur authenticité, Napoléon a voulu surprendre son adversaire par une blitzkrieg, il a lancé ses troupes et d’abord ses pièces lourdes afin de percer la défense adverse en espérant vaincre le plus rapidement possible. A la lecture des trois parties ci-dessus évoquées, Nicolas Giffard pense déceler une constante chez l’Empereur : celui-ci montre une réelle impatience sur l’échiquier et devait vraisemblablement jouer très vite. Les pions n’ont aucune utilité et il est symptomatique de constater la faiblesse de leurs mouvements : 2 coups sur 14 contre Mme de Rémusat, 5 sur 18 contre le grand-maréchal Bertrand, 5 sur 24 contre Kempelen. Au total, on perçoit une volonté de ruse après une estimation plus ou moins exacte de l’adversaire.

Napoléon préfère mourir que d’abandonner la partie même si la position est sans issue :  » La mort n’est rien ; mais vivre vaincu et sans gloire, c’est mourir tous les jours  » (21). Il s’obstine également à poursuivre une offensive plutôt que reculer :  » Les retraites sont plus désastreuses, coûtant plus d’hommes et de matériels que les affaires les plus sanglantes  » (22). La stratégie du jeu d’échecs est réduite au profit de calculs combinatoires :  » L’art de la guerre est un art simple et tout d’exécution « . Auteur d’un ouvrage très documenté sur les stratégies militaires, Bruno Colson note :   » Napoléon fut le premier à comprendre que le moyen le plus sûr et le moins coûteux, c’était de remporter sur un point seulement une victoire qui rompe immédiatement l’équilibre au détriment de l’adversaire. Le 19 juillet 1794, alors qu’il commandait l’artillerie de l’armée d’Italie, il écrivait dans un rapport au frère cadet de Robespierre :  » Il en est des systèmes de guerre comme des sièges de place. Il faut réunir ses feux contre un seul point. La brèche faite, l’équilibre est rompu, tout le reste devient inutile « . Cette notion de rupture d’équilibre, centrale au jeu d’échecs (cf. notamment Jeremy Silman :  » Pour arriver à percer les mystères de l’échiquier, vous devez prendre conscience du mot magique :  » déséquilibre  » (23)) est également associée à celle de rapidité d’exécution sur le champ de bataille :  » Pour amener l’adversaire à se soumettre, il faut détruire ses forces armées, mais pas dans le sens littéral du mot. Il suffit de les frapper d’une manière si rapide et si inattendue qu’elles soient démoralisées  » (24). Conception qu’illustre également Jean-Paul Kauffmann :  » Chez lui la manoeuvre avait toujours importé davantage que le combat  » (25).

De manière plus globale, l’ère napoléonienne représente l’apogée de la conception dite romantique du jeu d’échecs de laquelle deux étoiles surgiront encore : Anderssen (1818-1879), auteur de l’Immortelle en 1851, partie considérée comme une des plus brillantes de tous les temps, et Paul Morphy (1837-1887). Mais cette conception s’amoindrit progressivement au bénéfice d’idées plus rationnelle, positionnelles, stratégiques.
Dans leur Histoire du jeu d’échecs en parallèle avec la guerre, Jacques Dextreit et Norbert Engel notent :  » Clausewitz dévoile l’essence même de la guerre dans son ouvrage De la guerre, tandis que Steinitz, dans Chess Instructor (26), montre que Morphy doit ses succès à l’application systématique de règles précises (développement des pièces, mise à l’abri du roi, occupation du centre,…).

Alain Cotta, auteur de La société du jeu perçoit également la coïncidence des évolutions :  » Seules les grosses pièces, la dame en particulier, sont considérées avec attention. Les pions sont d’autant plus volontiers sacrifiés qu’ils paraissent gêner la circulation des autres pièces sur l’échiquier. Il s’agit alors de gagner vite et brillamment, si possible après avoir abandonné à l’adversaire un matériel important. Ce style romantique correspond à l’évidence à l’esprit du temps, dominé par une aristocratie qui se retrouve dans les pièces nobles et qui ne veut point avoir besoin de manants pour livrer son tournoi. Il correspond aussi aux modalités de l’affrontement réel entre les armées – tel que Napoléon devait l’imposer à toutes les nations européennes pendant vingt ans. Aller tout droit, être mobile, prendre l’adversaire par surprise, concentrer ses troupes et économiser ses forces dans une bataille qui devait donner la victoire définitive, autant de principes qui s’imposent aux terrains du jeu et du sérieux. La guerre en Europe et sur l’échiquier est affaire de violence  » (27).
 
En somme, et sans qu’il soit possible d’en tirer un quelconque scénario de causalité, la défaite napoléonienne a marqué une rupture tout à la fois dans les conceptions militaires que théorisera Clausewitz et dans les conceptions du jeu d’échec que développera Steinitz. L’influence de Napoléon sur le jeu d’échecs est de ce point de vue considérable, elle tient toutefois davantage aux évolutions de la culture stratégique globale qu’aux parties qu’il aurait personnellement jouées.

Thierry LIBAERT

Article publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien n°424 (Août-septembre 1999, pp.50-54).

——–

Notes.

 (1) Pascal Reysset, Les jeux de réflexion pure, Que Sais-Je ?, PUF, 1995, p. 50.
(2) W. Harston, The guiness book of chess grand master, Guiness Publishing, 1996, p. 16. D. Hooper, K. Whyld, The Oxford Companion to Chess, Oxford, 1992, p. 65.Dictionnaire Larousse du jeu d’échecs, 1997, p. 29.
(3) J.-M. Péchiné, Les échecs – Roi des jeux, jeux des rois, Gallimard Découvertes, 1996, p. 66.
(4) Europe Echecs, n° 372, décembre 1989, p. 39.
(5) N. Giffard, La fabuleuse histoire des champions d’échecs, ODIL, 1978, p. 62.
(6) R. Eales, Chess, the History of a Game, Batsford, Londres, 1985, p. 126.
(7) H. Golombeck, the Encyclopedia of Chess, Batsford, Londres, 1977, p. 208. G. Henschel, Freude am Schach, Steckenpferd, 1957, p. 78.
(8) X. Tartacover, Bréviaire des échecs, 1933, Le Livre de Poche, 1995, p. 127.
(9) Notamment Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, le Seuil, pp. 169, 179, 197 et 419.
(10) O. Aubry, Sainte-Hélène, Flammarion, 1973, p. 172
(11) P. Ganière, Napoléon à Sainte-Hélène, Perrin, 1969, rééd. 1998, p. 138.
(12) Gourgaud et Montholon étaient également des adversaires de l’Empereur. La notation de la partie ne peut venir des Cahiers de Sainte-Hélène et pour cause : les notes de Bertrand sur l’année 1820 n’ont pas été publiées.
(13) I. Cherney, 1000 best Short Games of Chess, Hodder & Stoughton, Londres, 1957, p. 75. La partie est reprise in H. Thiriez, Jeux, cultures et stratégies, Editions de l’Organisation, 1995, p. 30.
(14) Arrabal, Fischer : le roi maudit, Editions du Rocher, 1973, p. 141.
(15) Las Cases, op. cit., p. 50.
(16) Bourrienne, Mémoires, 1829, tome III, chap. I.
(17) J.-P. Kauffmann, La chambre noire de Longwood, La Table Ronde, Folio, p. 91.
(18) D. Renard,  » Le jeu d’échec, jeu politique ; d’une conception du monde à un tic de langage « , in A. Garrigou, Politique et jeu, Association Française de Sciences Politiques, 23-26 sept. 1992, p. 9.
(19) Europe Echecs, n° 382, mars 1991, p. 2.
(20) G. Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, Laffont Bouquins, 1990, p. 785 à 789.
(21) Ibid.
(22) Ibid.
(23) J. Silman, Mûrir son style aux échecs, 1993, édition française 1998, p. 26.
(24) B. Colson, L’art de la guerre de Machiavel à Clausewitz, Presses universitaires de Namur, 1999, p. 226.
(25) J.-P. Kauffmann, op. cit., p. 201. Cette idée est particulièrement exposée dans l’ouvrage de référence : H. Camon, La guerre napoléonienne, 1907, rééd. Economica, 1997.
(26) J. Dextreit, N. Engel, Jeu d’échecs et sciences humaines, Payot, 1984, p. 165.
(27) A. Cotta, La société du jeu, Fayard, 1993, p. 131.

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 12 septembre, 2019 )

Le MARECHAL LEFEBVRE en 1812…

lefebvre.jpg

Il commandait la Vieille Garde pendant la campagne de Russie et, de longue date, il avait sollicité ce commandement. Napoléon hésita d’abord ; il consulta Berthier ; puis, le 10 avril 1812, il donna la division se sa vieille garde à Lefebvre ; après tout, comme il disait, le duc de Dantzig était encore en état de faire la guerre et il avait de l’expérience et de l’énergie au feu.  Le 7 mai 1812, le maréchal arrivait à Glogau et, durant la marche, de la frontière russe jusqu’à Moscou, il ne cessa d’exhorter son monde à l’endurance et à la résignation, de lui prêcher la vigilance : ne serait-il pas honteux pour la Garde de se laisser enlever un poste derrière l’armée et sous les yeux de l’Empereur. Le 2 septembre 1812, il l’engage à se préparer au très prochain combat dont le résultat ne saurait être douteurs puisque l’Empereur commande.  

Chargé, après l’incendie de Moscou, de la police du Kremlin, le maréchal prend les précautions les plus sévères. Ne laisser entrer aucun Russe, tirer sur tout Russe qui cherche à pénétrer dans l’enceinte, envoyer dans le Kremlin et d’un bout à l’autre des patrouilles fréquentes, y faire le service nuit et jour comme dans une place de guerre, telles sont les prescriptions de Lefebvre. Aucun soldat de la Garde ne peut sortir du Kremlin sans la permission de son capitaine et cette permission sera donnée rarement. Le duc de Dantzig ne souffre même pas de cantinières dans le Kremlin. Pourtant des soldats sortent et commettent des excès. Lefebvre les menaça. Comment des hommes d’élite, destinés à la garde de l’empereur et qui devaient donner l’exemple de l’ordre et de la subordination, s’oubliaient-ils, s’avisaient-ils ainsi ? N’appréciaient-il pas l’honneur d’appartenir à la Garde ? Certes, la masse du corps était bonne ; mais il fallait, disait le maréchal, la purger de quelques mauvais sujets qui, chaque jour, causaient à leur chefs des désagréments.  Durant la Retraite, il marchait à pied et il vit avec douleur le désordre de l’armée. Son dévouement, dit Roguet, fut alors des plus utiles et il trouvait toujours soit dans la vieille, soit dans la jeune garde, un bataillon pour garder son tondu de caporal. Au sortir de Tolotchin, seul et à pied, un bâton à la main, dans le milieu du chemin, il apostrophe de sa voix forte et avec son accent allemand les traînards et les isolés :

« Allons, mes amis, réunissons-nous ! Il vaut mieux se joindre aux autres et se former en bataillons que d’être des lâches et des brigands !  » A l’entrée du pont de la Bérésina, il essaie durant quelques instants de maintenir l’ordre. Pion des Loches dit, assez vilainement, qu’il s’était transformé en piqueur et qu’il dirigeait les voitures impériales sur l’autre rive. Mais d’autres admiraient l’infatigable activité du vieux soldat : il portait une barbe blanche qui n’avait pas été faite depuis quelques  jours, et le bâton noueux qui soutenait ses pas semblait être dans ses mains le noble bâton de maréchal. On sait qu’il dut, non sans désespoir, laisser à Vilna son fils moribond. Il resta toutefois à la tête des troupes et partagea leurs privations, leur donna, comme dit encore Roguet, l’exemple de la fermeté et de la patience. A Vilna on le vit parcourir les rues en criant « Aux armes ! » et rassembler sur la place des débris de la Vieille Garde, 600 hommes à peine !  

Mais la mort de son fils qu’il ignore et qu’il pressent, accable Lefebvre, et, à la fin du mois de décembre, lorsque la Garde n’existe presque plus- c’est sa propre expression- il demande la permission de revenir en France. Le 11 janvier 1813, Napoléon donne un ordre à Berthier de le renvoyer à Paris. 

A.CHUQUET 

Article publié dans le 2ème  volume de la série d’Arthur Chuquet et  intitulée : « 1812. La guerre de Russie. Notes et documents », Fontemoing, 1912 (3 volumes). 

 

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 11 septembre, 2019 )

Carnet d’un Italien au service de la France (1803-1815). Souvenirs de Venturini.

Ombre 1

Parti conscrit le 21 mars 1803.

Le soir, à Verceil, ville capitale du département de la Sesia. Le 22, séjour; le 23, passé à Trissero.

J’ai fait, un instant, la conversation chez mon cousin Monta, professeur de chirurgie. Le soir à Trino, logé chez une pauvre veuve, sur de la paille. Je commençais à m’apercevoir de la différence qu’il y avait d’être chez moi.

Le 23, à Crescentino, j’ai dépensé bien de l’argent pour régaler l’officier et les sous-officiers pour avoir la permission d’aller passer deux jours chez moi ; à mon arrivée, tout le monde se disait : « Le voilà encore, le pauvre Ventu ! « Parents et amis se sont empressés de me faire passer des moments agréables.

Le 2 avril, nous avons mangé de très bons taglianini; j’en ai été quitte de ma journée avec 40 francs.

Le 3, à Chambéry, capitale de la Savoie, jolie ville, très bien bâtie. Le 4, à Pont de Beauvoisin. Le pont sépare le pays du Piémont de la France.

Le 5, à Bourgoin, jolie ville où je me suis fort bien amusé. Le sexe est charmant, je commençais à me réjouir d’être ne France.

Le 6, à Lyon, très grande ville ; l’on y fait très bonne chère ; je me suis très bien amusé pendant trois jours, avec de jolies Lyonnaises.

 Là, je commençais à oublier les Piémontaises, excepté…

Le 9, à Villefranche, j’ai passé la nuit avec l’officier et un jeune homme de Lyon fort aimable; il chantait à merveille; il était en même temps très bon enfant.

Le 10, nous nous sommes quittés à regret, parce que l’on ne trouve pas toujours des personnes bien élevées.

Le soir, à Mâcon, un peu malade d’avoir passé la nuit, mais, le soir, le bon nectar me fit passer la maladie.

Le 11, parti pour Châlons sur le Rhône sur un bateau, passé par Thoran [?]

J’ai passé deux jours fort agréables. Nous allâmes voir les belles du pays ; étant à l’obscurité, l’officier vit une très belle femme ; il était tout flatté d’avoir eu la préférence.

Le lendemain, nous le pressions d’y retourner, mais, au lieu de voir une jolie femme, il se présente la même du soir : elle était épouvantable. Elle était, à la vérité, grande, mais elle avait deux beaux goitres à la place de la gorge, enfin c’était un monstre. Je fis mes compliments à l’officier du choix et de la préférence qu’il avait eus.

Le 14, à Beaune, renommé par son bon vin ; j’ai été au bal, j’ai vu de jolies personnes.

Le 15, à Joinville; le 16 à Chaumont, jolie ville.

Le 4 mai, à Verdun. Deux jours après, on me fit l’honneur de me mettre aux grenadiers. On me fit cadeau d’une clarinette de cinq pieds, un sabre, un habit, un bonnet à poil : j’étais tout déconcerté de me voir métamorphosé d’une si jolie manière. Ensuite, on me conduisit à mon sieur le caporal d’escouade qui, de son côté, fut très poli et me présenta à cinq camarades à moustaches qui me dirent, à leur tour : « Soyez le bienvenu ! »

L’on me présenta, ensuite, une cuiller de plomb, et ils me m’engagèrent à manger la soupe avec eux.

De mon côté, j’ai remercié tous ces honnêtes gens et me suis dit à moi-même : « Te voilà frais ! »

Le lendemain, on me fit faire l’exercice ; les larmes me tombaient parce que cela me fatiguait ; je n’avais pas assez de force pour pouvoir supporter ce fardeau. Enfin, j’y suis parvenu, mais non sans peine. Mon premier voyage que je fis avec tout cet appareil, fut pour aller manœuvrer à Sedan, devant le Premier consul.

La ville  était toute tapissée des plus beaux draps du pays, la garde d’honneur du pays était composée des plus beaux hommes et des plus riches de la ville. Leur uniforme était magnifique et du plus beau drap d’écarlate. La ville en fit cadeau de vingt-cinq pièces au Premier consul.

Dans les manœuvres que l’on fit faire, on voulait me mettre avec les recrues. Je me plaignis à mon capitaine de l’affront que l’on voulait me faire.

Il me demanda si j’étais dans le cas de rester longtemps pour les manœuvres que l’on devait faire, et, sur ma réponse affirmative, il m’admit à manœuvrer devant le Premier Consul. J’en fus tellement flatté qu’à mon retour à Verdun, je fis part à mes parents de l’honneur que j’avais eu.

Le 28 aout, parti pour Ostende où je suis resté près de deux ans. Je fus tellement épuisé de fatigue que je n’en pouvais plus. Je fus, pour quelque temps, à Montmédy, où j’ai reçu le grade de caporal. Ce jour, j’ai fait danser et donné un très beau dîner à mes amis. J’tais tout flatté de me voir ces beaux galons de laine sur les bras, je disais : « Me voilà déjà quelque chose ! »

Je suis ensuite parti pour Mayence ; j’eus le bonheur de loger chez la bonne famille Betz ; j’étais tellement bien que tous mes amis étaient régalés lorsqu’ils venaient me voir. Mlle Appollonie me fit l’honneur d’être marraine avec moi. A mon départ, ces braves gens étaient tous ne pleurs. De mon côté, j’étais peiné de quitter une famille qui me combla d’honnêtetés et de bienfaits. Les demoiselles m’ont fait de jolis présents avant mon départ. Quels regrets !

Passé le Rhin à marches forcées jusqu’à Austerlitz, bataille qui s’est donnée contre les russes qui occupaient toutes les hauteurs devant Austerlitz. Leur aile droite s’étendait jusqu’à Brünn, capitale de la Moravie. L’aile gauche était couverte d’un grand lac près de Sokolnicki. Ils se croyaient tellement sûrs d’être vainqueurs qu’ils avaient laissé leurs sacs sur les hauteurs.

Le signal d’attaque fut donné par un coup de canon, là où était l’Empereur ; aussitôt les bataillons s’avancèrent en colonnes d’attaque et on les faisait déployer au fur et à mesure que le terrain le permettait. Les russes descendirent dans les plaines, l’armée française fit demi-tour et battit en retraite pour attirer l’armée russe en-deçà du lac et, lorsqu’elle y  fut, on fit faire face en tête à notre armée, on chargea avec tant de vigueur et d’audace, que les Russes furent obligés de battre en retraite sur le lac qui était fortement glacé, mais les généraux d’artillerie française firent aussitôt faire feu à boulet sur la glace qui ne put résister, et les russes furent engloutis. L’armée se mit en pleine retraite, mais les débouchés étaient occupés par les Français. Ils se virent, alors, obligés de capituler. Le soir, l’empereur d’Autriche vint demander la paix à Napoléon, qui la lui accorda en grand homme.

Je reviens ensuite dans le Wurtemberg. J’ai logé à Lamberteim, près de Mannheim, capitale du pays de Bade où j’allais m’amuser tous les jours. Quel beau pays ! J’y suis resté jusqu’en 1806, époque à laquelle nous reçûmes l’ordre de marcher contre les Prussiens. Nous les atteignîmes le 14 octobre à Iéna, où ils furent défaits.

Notre régiment perdit, ce jour-là 800 hommes. Nous poursuivîmes les Prussiens jusqu’à Eylau où il y avait toute l’armée russe. Nous nous sommes battus, pendant trois jours, par un temps affreux.

Les chasseurs de la Garde ont chargé et traversé les trois lignes russes. Le corps d’armée du maréchal Augereau fut dissous parce qu’il n’y avait plus de monde. Napoléon montra le plus grand sang-froid et fit voir qu’il savait conduire une armée. Il resta presque toujours devant l’église pour donner les ordres nécessaires. Deux de ses généraux (aides-de-camp) furent tués à côté de lui. On le pria instamment de se retirer, ce qu’il ne fit que lorsque la bataille fut décidée.

Les Russes battirent en retraite, et nous revînmes prendre des cantonnements pour bous remttre et avoir de quoi subsister.

En 1807, les russes attaquèrent le maréchal Ney qui était d’avant-garde. Son corps d’armée était rangé dans les plaines de Gustadt ; une partie faisait les manœuvres et l’exercice avec des pierres de bois. Nous [nous] reposions, mais c’était le repos du lion !

L’armée se met aussitôt en marche et passa la Passarge. Chaque soldat portait une fascine sur le dos pour former des ponts. Nous arrivâmes sans les p laines où les Russes avaient osé attaquer le corps d’armée du maréchal Ney. Cette armée terrible les fit aussitôt repentir de leur audace. Le lendemain, nous attaquâmes cette armée de barbares dans Ebersberg, qui ne put résister aux intrépides Français. Jamais je n’ai vue une pareille armée réunie !

Nous les poursuivîmes jusqu’à Friedland où ils osèrent faire résistance. Le général Oudinot attaqua avec ses intrépides réunis. Ces braves avaient un des meilleurs généraux d’avant-garde, qui donna toujours l’exemple par sa bravoure et son courage. Une partie des ruses furent jetés dans la Praga et le reste de l’armée battit en retraite sur Tilsitt et  passa le Niémen.

Nous fûmes en face et les préliminaires de paix se firent dans cette ville. Les deux Empereurs étaient toujours ensemble. Le Roi et la Reine de Prusse y étaient aussi. Les Gardes Françaises et Russe fraternisèrent ensemble et, tous les jours, ils se donnèrent des repas. Nous campâmes pendant un mois ou deux devant Tilsitt. Nous fîmes tous les jours les grands manœuvres. L’Empereur commandait souvent en personne. L’Empereur de Russie et le Roi de Prusse furent souvent témoins et suivirent toujours napoléon.

L’armée repartit pour prendre dans cantonnements et le régiment vint camper à Sokacew, mauvais pays où on ne voyait que sable, bois et marais. La ville est habitée par des Juifs, comme presque toutes celles de Pologne. Ils sont très malpropres partout. Nous restâmes deux mois et plus. J’ai attrapé la fièvre et fus pour rentrer à l’hôpital de Lowicz, mais je fus tellement découragé à cause de la malpropreté, que je suis aussitôt reparti pour le camp et je fus rejoindre le bataillon qui fortifia Modlin et faisait une tête de pont sur le Bug.

Je repartie, le lendemain, avec le régiment, pour Lowicz. On y resta deux mois, puis nous partîmes pour Mezeritz. Je fus logé chez le brave Monsieur Klein. Je me suis fort bien amusé dans cette ville. Nous fîmes souvent venir la musique du régiment pour amuser les jolies Polonaises. Elles venaient de vingt lieues à la ronde pour danser. Je fis connaissance avec une jolie dame et une très belle juive.

Nous partîmes, septi mois après, pour Wraclawek. Nous y restâmes trois mois. Nous vînmes ensuite camper à Breslau, capitale de la Silésie, très jolie ville. Nous nous y amusâmes ave les belles du pays ; elles venaient au camp pour passer les soirées dans nos jolies baraques.

Au commencement de l’hiver, nous partîmes pour Goura. J’avais avec moi une très jolie personne. Le colonel écrivit au commandant de bataillon qu’il fallait me mettre aux arrêts, parce que j’avais fait un rapt d’une demoiselle de Breslau. Heureusement pour moi que je l’avais cachée chez une dame. Je fis réponse que jamais je n’avais eu une demoiselle avec moi, et je ne gardai pas les arrêts. Je fis aussitôt partir, non sans regrets, la demoiselle qui, de son côté, versa bien des larmes de me quitter.

Après mon départ, arrivée à la maison, elle m’envoya une très jolie bourse et me témoignait de vifs regrets d’avoir été obligée de me quitter. Arrivé à Goura, je fis connaissance de très jolies personnes, du directeur de la poste aux lettres et de deux jolies meunières. Je n’étais point mal partagé dans mon logement : la demoiselle de la maison, accompagnée de sa servante, me faisait tous les soirs une visite dans mon lit.

Je partis pour Hof Bareuth. Je fus logé chez le baron de Plotho, au château de Zedwitz ; madame était très spirituelle, très bien élevée, ayant très bon cœur. Monsieur le baron ne l’était pas moins. Je m’amusais beaucoup avec ses deux enfants qui étaient de toute beauté. Je fis connaissance avec une demoiselle et je fus loger chez elle ; j’étais on ne peu pas mieux.

J’oubliais que je m’étais très bien amusé en traversant la Saxe, surtout à Dresde, capitale de ce pays.

Je partis de Zedwitz avec regret, mais il s’agissait de faire la guerre contre l’Autriche. C’était  mon état et cela passait avant tout le reste. Cependant, le régiment s’arrêta encore près d’un mois à Coulenbat, où j’ai eu l’occasion de faire quelques visites à la demoiselle du directeur de la poste aux lettres. Cette demoiselle était une très jolie blonde, très bon caractère. Je me trouvais vraiment heureux d’avoir fait sa connaissance. Comme j’étais alors très timide, la demoiselle, quoiqu’âgée que de quinze ans, était plus hardie que moi et, par conséquent, elle me faisait toujours entrer lorsque je  passais devant la maison. J’avais aussi soin de passer souvent ; enfin, je n’étais pas mal chez moi non plus. Le 9 avril 1809, je reçus l’ordre d’aller faire le logement à  Bareuth y pour le régiment. A mon arrivée, j’ai eu soin de bien me bien loger. Il y avait, en même temps, une fort jolie personne. Je commençais à lui dire que j’étais bien flatté d’être tombé si bien, mais tout à coup, j’entends une musique et des tambours ; je dis : « Voilà le régiment qui arrive pour caserner : « Pas du tout, je vois toute la division Friant, de laquelle je faisais partie. Je mandai le motif ; l’on me répondit qu’elle allait bivouaquer. Je fis aussitôt ma révérence à ces braves dames, non sans témoigner mon vif regret de les quitter si tôt.

J’arrive au régiment qui était déjà bivouaqué dans un bois ; je dis : « Voilà une jolie différence ! Ce soir, je commence à jeûner ! «  Et, à la vérité, je n’ai rien eu de toute la nuit.

Le 11, nous attaquâmes l’ennemi qui était embusqué, et nous le chassâmes de ses positions. Nous partîmes la nuit, de crainte d’être coupés ; nous arrivâmes heureusement à Bamberg après quelques escarmouches. Nous bivouaquâmes le 12, et, le 13, nous partîmes pour Nuremberg pour empêcher l’ennemi de joindre  l’armée qui était à Ratisbonne. Nous quittâmes cette ville pour nous rendre à Ratisbonne et, chemin faisant, nous chassâmes partout l’ennemi de ses positions et nous joignîmes le corps d’armée du maréchal Davout. Nous nous sommes battus pendant deux jours contre toute l’armée autrichienne qui occupait de fort jolies positions.

Le troisième jour, l’Empereur arriva avec l’armée bavaroise et wurtembergeoise, tomba sur l’aile gauche de l’ennemi et le défit totalement. Nous avons fiat 30 000 prisonniers. Nous poursuivîmes une partie de son armée dans les montagnes de la Bohême et nous revînmes sur la route de vienne. Nous nous arrêtâmes à Saint-Polten pendant quelques jours, et nous eûmes un excellent vin. Nous faisons la chasse à nos traînards. L’ordre de l’Empereur était de les décimer lorsqu’il n’y avait pas de chefs de complot.

Nous arrivâmes devant Vienne. Le prince Maximilien voulut faire quelque résistance. L’Empereur lui envoya dire que toute résistance était inutile de sa part, qu’il l’engageait à rendre la ville afin d’éviter de faire des malheureux, puisque la ville et les faubourgs en souffriraient seuls. Nous entrâmes après une capitulation, et nous bivouaquâmes pendant quelque temps au Prater.

La bataille d’Aspern et [d’] Essling se donna le 22 mai 1809. Le pont ayant été enlevé par des moulins[1], l’armée battit en retraite, et bien heureuse d’avoir peu rétablir le pont qu’on passa en désordre. Le maréchal Lannes et tant d’autres braves généraux en furent les victimes, avec douze à quinze mille braves. Nous revînmes camper près de vienne, et une partie de l’armée campa dans l’île de Lobau ; on rétablit un grand pont. Le prince Eugène, le plus brave des guerriers et prince sans tache, battit, par sa bravoure, son courage et son génie, l’armée du prince Ferdinand ; il ne lui laissa pas un moment de répit ; il l’enfonça partout où il la rencontra et vint faire sa jonction avec la Grande Armée, après la bataille de Raab . Le Sommering a été témoin de sa jonction.

Le 4 juillet, toute l’armée entra dans l’île de Lobau, par un temps affreux. Toute la nuit a été un feu d’enfer ; les boules rouges et les bombes pleuvaient comme la grêle. Nous fîmes le passage et, le lendemain 5, à la pointe du jour, toute l’armée était en bataille de l’autre côté du Danube dans la fameuse plaine de Wagram. Nous nous battions jusqu’à dix heures du soir.

Le lendemain 6, l’armée autrichienne descendit les hauteurs en colonne d’attaque ; on la laissa venir dans la plaine, et l’on nous fit charger à notre tour.

Les tambours battaient la charge, les colonnes firent retentir le nom de l’Empereur, les batteries firent un feu terrible. Nous poursuivîmes l’armée ennemie, la baïonnette aux reins, jusque dans les montagnes de la Moravie.

Cette journée a été glorieuse pour l’armée française et, de ma vie, je n’ai jamais vu une bataille où il se soit tiré autant de coups de canon. Nous achevâmes notre besogne à Znaïm où l’armistice se conclut et nous vînmes camper logé chez M. Gerstemberger et deux jolies filles, Charlotte et Caroline. La troisième vit.

L’on fit la paix, et j’ai eu le bonheur de venir passer quelques mois agréables à Passau. Je fus d’abord logé dans une auberge, sur un peu de paille ; encuite je logeai chez le banquier Pomerer, où il y avait la charmante Mlle Thérèse… Et sa sœur. Je fus ensuite logé chez la comtesse Wimerer. Mlle Joséphine était charmante, et le comte d4arco était l’ami de la maison. Je fus très heureux d’avoir cultivé sa connaissance.

J’ai fait ensuite connaissance avec Mlle Suthor, logement de mon lieutenant, qui était très malade. Je fus assez heureux pour devenir l’amant de cette demoiselle, lap lus jolie personne du pays. J’ai aussi fait connaissance avec la jeune comtesse Kuer, très aimable personne. Les demoiselles Kinder, ses amies, venaient aussi chez moi ; elles mettaient tout en désordre pour voir ce que j’avais soit dans ma chambre, soit dans ma malle ; enfin, j’étais un heureux mortel dans cette ville.

Le régiment reçut l’ordre de se rendre à Braunau, à la rencontre de l’impératrice Marie-Louise. Nous restâmes jusqu’à son arrivée pour lui rendre les honneurs qu’elle méritait si bien. Le soir, nous nous sommes très bien amusés au bal.

Le jour de son départ, j’étais de garde à sa porte. Un moment après son départ, une dame de la cour me remit une boîte où il y avait les bijoux de l’Impératrice; elle me pria de la lui porter et de la lui remettre entre ses propres mains. Je me rendis auprès de sa voiture qui était sur le pont, je priai M. le colonel Rothembourg de me présenter à Sa Majesté. Celui-ci me présenta au général Barbanègre. Il prit la boîte et la remit à un domestique qui était derrière la voiture ; Je m’en retournai tout fâché, le colonel me fit des reproches de ma maladresse : j’aurais certainement eu un souvenir agréable !

Après le départ de l’Impératrice, nous sommes revenus pour quelque temps à Passau, où je me suis très bien amusé. Nous partîmes à regret le Passau, mais il fallait se résigner et en prendre mon parti. Le régiment fut cantonner à Rawensburg, et moi je reçus l’ordre de cantonner près de Wangen et [de] Lindau, pour instruire les soldats. Je fus assez heureux pour faire de bonnes connaissances, et surtout le prince de Sigmaringen, qui me procura le plaisir de faire connaissance avec son grand baillif, au château de Hasberg, qui avait deux fort jolies et fort aimables demoiselles. Je fis la cour à la plus jeune, Mlle Célestine. L’aînée se nommait Philippine. Leur maman était un ange et l’enfant gâté.

Le 15 août 1810, l’on fit demander les officiers qui désiraient aller en semestre chez eux. Je fus du nombre de ceux qui désiraient voir leur patrie, vu que j’y manquais depuis huit ans. Cette bonne famille me fit mille instances pour passer le semestre chez elle. Je ne peux y consentir, quoique j’y fusse très attaché; j’avais besoin de régler mes affaires et de voir mes parents. J’ai fait mes adieux les larmes aux yeux, et de leur côté, elles tombaient en abondance.

Je partis avec un détachement de 75 hommes et je traversai la Suisse. J’ai manqué[de]périr en traversant le Lac Majeur. Arrivé à Arona, je déjeunai et pris aussitôt la poste. J’arrivai vers le cinq à Novarra, je mangeai un morceau et je partis une dmei-heure après pour Verceil, ville capitale du départemnt de la Sesia. Je descendis à l’Auberge du Lion d’or, j’entendis aussitôt une voix que je connaissais et je ne m’y suis pas trompé, car c’était l’aimable Charlotte (Mme Piota). Elle tenait [un] hôtel à [dans] mon pays.

Cette dame était accompagnée de M. Merle, adjoint au maire de Cigliano. Tous deux furent très complaisants.  Après m’avoir embrassé, ils m’annoncèrent que mes beaux-frères et plusieurs de mes amis étaient venus à ma rencontre dans cette ville. En effet, ils m’accompagnèrent jusqu’à l’Auberge de la Fontaine, où ils étaient. J’entre, je vois mon cousin et un de mes beaux-frères qui faisaient la partie de cartes pour s’mauser. Aussitôt qu’ils entendirent un sabre traînant, ils se tournèrent vers mois en disant : « Le voilà ! » 

On éveilla ceux qui dormaient, et tous, empressés de me voir, descendirent au nombre d’une quinzaine ! nous nous embrassâmes de bon cœur, et ensuite une parie est venue m’accompagner à mon hôtel, où nous passâmes la nuit; le lendemain tous, pressés de me voir partir pour mon pays natal, s’empressèrent de venir me prendre et nous partîmes pour Cigliano, après avoir bien déjeuné. J’étais en voiture avec un de mes beaux-frères, escorté par plusieurs jeunes gens de mon pays, tous bien montés. Nous déjeunâmes à moitié chemin.

J’oubliais de dire que je rencontrai mon beau-frère Suvino sur le chemin de Verceil. Il descendit de cheval et moi de voiture ; nous nous embrassâmes et nous filâmes, ensuite, chacun de notre côté. Le soir, à quatre heures, j’arrive dans ce pays tant désiré et que je n’avais point vu depuis huit ans.

En entrant, j’eus bien soin de faire du tapage, et une grande partie des habitants des deux sexes se mirent aux croisées. J’entendais qu’ils se disaient : « C’est lui !… Non ce n’est pas lui ! « Enfin, je traversai les rues comme l’éclair, et je fus descendre chez mon cousin où j’eus le plaisir d’embrasser une partie de mes amis.

Plusieurs personnes des premières familles vinrent me voir, et chacun d’eux m’engageait à aller chez lui. Enfin, je cédai à une jolie dame, épouse d’un de mes amis nommé Cassio. A mon arrivée chez elle, on me fit manger un morceau. Plusieurs personnes sont venues nous voir pour fraterniser ensemble. Je peux bien dire que j’étais reçu comme un prince.

On pourrait croire que j’ai beaucoup d’amour-propre, mais cela m’est arrivé, et n’est pas étonnant dans un bourg où les gens se voient de tout cœur ! j’ai passé quatre mois dans mon pays natal au milieu de l’allégresse; je recevais des invitation de tous les pays environnants; je faisais souvent des courses dans les jolies vignes du pays, où plusieurs fmailels étiaent réunie pour s’mauser. Je me suis aussi beaucoup amusé à Turin, capitale du piémont. A force de plaisirs, je pris la fièvre. Je suis partie malade pour rejoindre le régiment qui était à Magdebourg (Prusse). En traversant la suisse, j’ai eu le malheur d’avoir les pieds gelés en passant la montagne du Saint-Gothard. Si j’ai eu du plaisir à mon pays, j’ai bien souffert en Suisse ! Heureusement pour moi, j’ai trouvé des personnes bien aimables, surtout M. et Mme de Feklin. Je fus reçu chez eux comme l’ami de la maison; l’on me donna un fort joli appartement, enfin je reçus tous les soins possibles. Je voulus partir par délicatesse, malgré les instances de ces braves gens. Madame eut la bonté de mettre du bon vin, des biscuits, etc., dans ma voiture. Elle pleurait en me voyant partir, comme si j’eusse été son fils. Je me suis repenti plus d’une fois d’avoir quitté cette bonne famille, car j’ai souffert peines et martyre.

Enfin, après tant de peines, je suis arrivé avec mon brave grenadier, mon homme de confiance à Lindau, très jolie ville bâtie sur le Lac de Constance, où je venais passer des moments agréables, avant mon départ pour aller en semestre [sic]. C’est près de cette ville que j’ai eu le bonheur de faire connaissance avec la bonne et brave famille de Scheffer, lorsque j’étais cantonné près de Wangen. Cette brave famille demeurait au château d’Achberg. Aussitôt qu’ils surent le triste état où j’étais, le bon papa, ne pouvant venir lui-même, a aussitôt envoyé sa fille aînée, Mlle Philippine, avec un jeune homme, pour me faire prendre dans sa voiture et me conduire dans leur château. Par une délicatesse mal placée de ma part, je témoignai ma vive reconnaissance des offres gracieuses qu’ils me faisaient, et je n’acceptai pas parce que je savais l’embarras que j’aurais donné. Le lendemain, le papa est venu lui-même pour me faire les mêmes offres; j’ai encore refusé.

Le samedi soir, je vois arriver la maman avec les deux demoiselles: elles me trouvèrent tellement mal, qu’elles se mirent toutes à pleurer et me prièrent de partir avec elles. Sur mon refus, c’est-à-dire après bien des remerciements, elles partirent non sans peine, car elles on voulut voir mes pieds qu’elles virent non sans frémir, puisque, jusqu’à mi-jambe, c’était comme du charbon.

J’avais déjà fait partir mon grenadier pour Magdebourg, avec une lettre pour le colonel, afin de l’instruire de mon malheur qui m’était arrivé le cinq décembre 1810, sur la montagne de Splügen. Tandis que j’étais seul, rêveur, et que je souffrais tant, M. de Scheffer venait souvent me voir. Tantôt c’était lui, tantôt la dame, et, deux fois par semaine, c’était leur messager; tous venaient dans l’intention de me chercher. Deux mois venaient de s’écouler quand, tout à  coup, je vois entrer dans chambre un caporal de grenadiers de ma compagnie nommé Bobbe. C’était le colonel qui me l’envoyait pour avoir soin de moi. C’était l’homme que j’aimais de tout mon cœur, je lui avais montré à lire et à écrire et je l’avais fait nommer caporal. C’était un jeune homme de mon pays, qui, de son côté, m’aimait beaucoup; enfin, il m’a rendu la vie.

Je fi aussitôt porter du bon vin et un bon souper et, de contentement, nous passâmes la nuit à causer. Quelques jours se passèrent sans nous en apercevoir. Lorsque je fus un peu mieux, je lui dis que je voulais partir pour le régiment; il me fit observer que c’était impossible et que je souffrirais trop. Un beau jour, j’écrivis à M. de Scheffer, en le remerciant des attentions qu’il avait eues pour moi, et que j’étais décidé à partir.

Le lendemain, je vois arriver ce brave homme dans ma chambre, accompagné de ses deux jolies demoiselles. Voici ce qu’il me dit : « Mon cher Venturini, vous ferez tout ce que je vous voudrez, mais je vous annonce que je ne vous laisserai pas partir. Si vous me le refusez, vous ne le refuserez pas à mes deux demoiselles ! «  Enfin, il eut tant de bonté, que je ne peux refuser ses offres. Je partis aussitôt pour son château, dans sa voiture, avec lui, ses deux filles et mon cher caporal. A mon arrivée à la maison, je fus reçu très poliment de la chère et bonne maman. La plus jolie chambre du château et un très bon lit furent pour moi ; un quart d’heure après, un bon chirurgien est venu me panser. Je soupirai et me dis : « Me voilà au milieu de ma famille ! » Je n’eux pas tort, car on était aux petits soins. Le matin, le papa était le premier à venir me voir ; à huit heures, la bonne maman venait me porter elle-même le café. Après mon déjeuner, les deux demoiselles venaient à leur tour et elles passaient presque toute la journée à causer avec moi: elles brodaient, etc.

J’étais vraiment un heureux mortel, toujours servi par la main des Grâces ! Mon caporal n’était pas mal partagé; il buvait ses deux bouteilles de vin par jour et mangeait encore mieux. Lorsque je me trouvai mieux, je voulus partir, mais les braves gens m’en ont empêché. Enfin, pour les contenter, il a fallu rester encore un mois, parce que chaque personne de la famille voulait que je reste encore une semaine après le je jour fixé pour mon départ. Enfin, je partie, les larmes aux yeux de quitter une famille à laquelle je devais la vie. Je traversai la Wurtemberg, une partie de la Saxe, une partie de la Bavière et une partie de la Westphalie, avant d’avoir rejoint le régiment qui était en garnison à Magdebourg.

J’ai eu la douce consolation de revoir des aimables familles, soit à Nuremberg, soit à Hof, pays de Bayreuth, où j’avais  cantonné en 1808 et 1809.

Je suis resté quelques mois à Magdebourg, j’étais instituteur à l’école régimentaire et me suis fort bien amusé. Les officiers de différents régiments jouaient la comédie ; il n’y avait que les meilleures familles qui pouvaient avoir des cachets. J’eux le bonheur de connaître la jolie Mme Kramer et les demoiselles Belfois, les plus jolies personnes de la ville.

Je partis le 9 avril 1811, avec une jolie dame, dans une voiture à trente-six portières [sic]. Le même soir je logeai chez Mme Mayer à Neuhausdesleben, très bien; le 10 à Gardeleben, dans une auberge. Il y a eu concert près de ma chambre. C’était une partie de crieuses et non de chanteuses !

Le 11à Salsweld, le 12 à Danneberg chez Mme Bergauer, très bien ; le 13 à Grabow chez la charmante Christiana Ted…, fort bien; le 14 à Prachin, où il y avait deux jolies demoiselles de Praud, très bien ; le 19, passé à Gustrow pour rendre visite au brave colonel Husson et au général Dufour ; le soir à Butzow, jolie petite ville du Mecklembourg-Schwerin. Je fus logé chez M. l’architecte Schéel. Il y avait quatre jolies demoiselles et une aimable tante. Toute la famille me combla de politesses.

Le mois de mai, chez M. de Leck, il y avait une fort aimable dame et la jolie demoiselle Rusinow, Mlle Sigelkow, son amie, la surpassait.

Un beau jour que j’amusais ces dames par es plaisanteries, mon hôte tomba mort d’apoplexie ! Le même soir, je reçus une invitation de MM. de Pletz, d’Elisberg et de Dorn. J’ai accepté chez le second, parce que j’avais reçu son invitation la première.

J’ai logé, ensuite, chez M. de Pletz. Son péouse peignait supérieurement, on peut la comparer aux premiers peintres de Prusse. Je fus logé  ensuite chez M. de Colantz, homme très estimé. Le brave général Dufour venait souvent s’amuser avec nous, soit au bal, soit à la chasse, et pour la bonne soicété qui était toute composée des meilleures familles de Mecklembourg, j’aurais désiré y demeurer toute ma vie. Les familles d’Heuenausen, d’Oertz, de Pletz, de Convenans, d’Eler, de Schéer, de Colantz, d’Eler, etc., et le juif Joseph, tous m’ont accueilli chez eux comme l’ami de la maison.

Je suis parti le 3 août, passé à Sternberg ; le même soir à Schwerin, capitale du Mecklembourg de ce nom, jolie ville situe près de très beaux lacs de 8 à 10 lieues. Les environs sont magnifiques. Il y a un superbe par cet de fort jolies promenades. J’ai logé chez M. le conseiller Franck. Il y avait al charmante Mlle Martini. J’ai fait connaissance avec Panhy, officier du 9ème lanciers ; Je me suis bien diverti. Le 4, à une lieue en avant de Gadebush, sur de la paille; le 5 à Ratzeburg, le soir à Mollen. J’ai passé quelques mois fort agréables.

J’allais souvent faire des courses à Butzow et à Schwerin. Un beau jour, nous fumes embourbés dans la neige et, grâce à plusieurs paysans, nous nous sommes retirés d’une fort mauvaise affaire.

Parti le 27, passé chez Ratzeburg où je me suis fort bien amusé chez M. l’apothicaire. Il y avait de charmantes demoiselles avec lesquelles j’ai beaucoup dansé. Je suis parti, ensuite, pour Rutzow où j’ai revu avec bien du plaisir les personnes qui m’avaient si bien accueilli lorsque j’étais cantonné. Elles m’ont donné de nouvelles preuves de leur véritable attachement.

Le 27, à Rostock, très jolie ville. Nous avons établi un casino où nous passions des soirées bien agréables. Je fus fort bien reçu de la famille Muller, où il y avait trois demoiselles de tout cœur. C’est dommage que j’aie dû les quitter au bout d’un mois. Les deux demoiselles du bijoutier étaient fort jolies, enfin je crois que c’est le pays où  je me suis le plus amusé.

Je ne dois pas oublier les beaux jours que j’ai passé à Mayence, Passau, Brunn et Vienne, Mezeritz, Bireinbaum, Smiegel, aux différents châteaux de la Pologne et chez les braves familles de Czacz, de Plotho et aux différents châteaux du prince Pignatelli et du prince d’Orange; enfin, je dois oubli er tous les plaisirs pour aller en Russie.

II

Je suis parti le 27 février 1812, le soir, à Gnoien. Parti le 2 mars par un temps affreux. Le soir, chez la baronne de Ploetz, très bien logé. Le 4, près d’Anklam, un froid terrible, de la neige en quantité et très mal logé sur une poignée de paille. Le 5, le temps était affreux ; j’ai fait dix à douze lieues à travers la boue et la neige. Le soir, chez une veuve de 80 ans, très riche à la vérité, mais elle nous traita, en revanche, très mal. Jeme suis jamais plaint.

Le 6, marché toute la journée dans une grande forêt ; le soir, au village de Boeug, très mal sur un peu de paille, et tout habillé. Le 7, à Zaberdorf, près de Stettin. Il y avait là Mlle Aldobrandini qui était aussi aimable que Madame. Le 9, à Zelow, chez un curé où l’on m’a volé mon argent. Le 20 à Guarzic, très mal. Le 30 mars 1812, à Stettin, pour joindre le 11ème léger. Je fus ravi de revoir la jolie demoiselle Louise, demoiselle d’un général prussien où je fis logé en 1807 et fort bien traité. J’ai mangé, tout le temps que je suis resté à Stettin, chez ce brave général et un major saxon.

Parti le 28 avril ; le même soir à quatre lieues de Stargard, le 29 à Sakau, le 30 à Neuwedell, le 1er mai à Marc-Friedland, le 2 à Deutschkrone, le 3 à Zaskow, le 4 à Preuss-Friedland, le 5 à Comen, séjour. Le 7 à Tachel, le 8 à Grosslewitz.

FIN.


[1] Les autrichiens, maîtres du cours du fleuve en amont des Français, avaient lancé des moulins à eau montés sur de gros bateaux, dans l’espoir que leurs poids briseraient les ponts établis par l’ennemi. (Note figurant dans l’édition de 1904).

Ombre 2

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
12345
Page Suivante »
|