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( 15 septembre, 2019 )

Napoléon à l’île d’Elbe. I. La vie ostensible.

Napoleon Ile Elbe

Cet article rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

L’épisode elbois marque dans les fastes napoléoniens une pause forcée de dix mois, entre le règne de quinze ans et celui des Cent-Jours. Sans les fautes des Bourbons et de leurs alliés, l’Empereur eût peut-être achevé là son destin, comme successeur d’un sous-préfet administrant douze mille illettrés. Le retour de l’Aigle et le drame de Sainte-Hélène rejettent à l’arrière-plan cet Etat d’opérette, sa cour de fantoches galonnés, ses dépenses somptuaires excédant quatre fois ses ressources.
Napoléon avait un sentiment trop vif de son génie pour ne pas ressentir l’énormité de la farce qu’il y joua jusqu’au dernier jour pour masquer ses intentions. Deux exemples entre mille éclairent sa véritable pensée sur le rôle qu’il s’imposait.  Adressant à Drouot un ordre concernant les soldats qui désirent regagner la France, cette phrase révélatrice lui échappe :  « Vous effacerez cette formule de « souverain de l’île d’Elbe », qui est ridicule… ». 

Et quarante jours avant de s’embarquer pour la France, le 17 janvier 1815, en pleine fièvre des préparatifs secrets, il dicte à l’intention du Grand maréchal Bertrand un ordre de vingt lignes qui commence ainsi :  « Il ne faut pas donner du pain de munition aux chiens de chasse : il sera fait exprès du pain de son. Je ne fais pas cela par économie, mais pour la décence… Cela sera payé sur les dépenses de chasse, pour lesquelles j’ai porté au budget 100 francs par mois ». 

L’île d’Elbe est toute proche du petit port toscan de Piombino, dont elle n’est séparée que par un bras de mer de six kilomètres. coupé par l’îlot de Palmaiola. Masse imposante et sombre émergeant du bleu profond de la mer Thyrrhénienne, elle apparaît sauvage, hérissée de caps aigus et de baies inhospitalières. Une quinzaine de villages aux noms chantants, cinq ou six ports de pêche, quelques fermes isolées ; des collines arides, tapissées d’une maigre végétation ; à l’arrière-plan, un relief montagneux : de loin en loin une vigne sur les versants bien exposés.  Cet aspect de la côte nord, que Napoléon découvre en arrivant de France, on le retrouve tout aussi âpre le long des quatre-vingt-cinq kilomètres du pourtour. L’île, étirée d’est en ouest, affecte vaguement la forme d’une crevette dont la croupe serait orientée vers la Corse, les antennes et les pattes tournées vers l’Italie. Une épine dorsale montagneuse parcourt son grand axe, d’où se détachent de nombreuses arêtes qui tombent à pie dans la mer.  L’arrivée à Porto Ferrajo, capitale et port principal, est d’une saisissante beauté. La côte septentrionale s’échancre soudain en un vaste golfe dont la courbe harmonieuse est soulignée par le sable clair d’une longue plage. Les rochers escarpés qui en défendent l’accès oriental s’abaissent peu à peu vers le fond de cette rade naturelle que borde une plaine étroite. A son extrémité occidentale se dresse une falaise abrupte, curieusement évidée en croissant ouvert sur le fond du golfe. Le port se blottit dans sa concavité, dos à la mer, bien abrité des vents du large. 

La cité s’élève en amphithéâtre autour du port, jusqu’au sommet de l’isthme défendu par deux forts. le Stella et le Falcone. Entre eux, quelques moulins en ruine se dressaient sur un terre-plein, appelé pour cette raison les Mulini, qui surplombe d’un côté la mer. et de l’autre la ville. 

L’arrivée de Napoléon.

Dans la soirée du 3 mai 1814, la frégate anglaise Undaunted, qui avait quitté Saint-Raphaël quatre jours plus tôt, jette l’ancre dans le port et hisse le drapeau blanc pour ne pas avoir à subir la canonnade des forts. Les rares nouvelles de France reçues au mois d’avril à Porto Ferrajo étaient en effet fort imprécises : on y avait vaguement appris l’abdication de Fontainebleau, le retour de Louis XVIII et, depuis une semaine, l’éventuelle accession de Napoléon à la souveraineté de l’île. Mais sur la cessation des hostilités, rien de certain, et le général Dalesme, gouverneur militaire. s apprête à recevoir le bâtiment britannique à coups de canon. Aucun insulaire ne se doute encore de la présence de l’Empereur à bord : seuls Dalesme et le sous-préfet Balbiani en sont aussitôt avisés. Pendant la nuit ils se rendent plusieurs fois auprès de lui pour régler la passation des pouvoirs et le protocole de sa réception. 

Le matin du 4, les Elbois se pressent autour d’une proclamation qui vient d’être placardée sur leurs murs : 
« Le plus heureux événement qui pût jamais illustrer l’histoire de l’île d’Elbe s’est réalisé en ce jour ! Notre auguste souverain l’Empereur Napoléon est arrivé parmi nous. Nos voeux sont accomplis : la félicité de l’île d’Elbe est assurée… 
… Unissons-nous autour de sa personne sacrée, rivalisons de zèle et de fidélité pour le servir… ». 
A cette lecture, une intense curiosité, des sentiments contradictoires de fierté, d’inquiétude et d’espoir agitent ce peuple un peu primitif, qui a toujours imaginé Napoléon comme une sorte de divinité guerrière, lointaine et inaccessible. Or, par un miracle qui échappe à l’entendement, il est descendu de l’Olympe, il se promène sur le pont d’un navire ennemi à quelques encablures ; d’un moment à l’autre on pourra le contempler, l’entendre, le toucher peut-être… Quelle extraordinaire y, journée pour les Elbois ! 
Il se fait attendre. Depuis midi la garde nationale est alignée sur le parcours qu’il doit suivre. La municipalité au grand complet entoure le maire Traditi, une foule énorme se presse le long des quais sous un soleil de plomb. 

A trois heures enfin le canon des forts tonne, ceux de la frégate lui font écho. Les marins saluent au sabre d’abordage l’Empereur qui descend l’échelle de coupée et prend place dans la chaloupe. A la poupe on a hissé les couleurs du nouvel Etat, à fond blanc, barré en diagonale d’une bande cramoisie piquée d’abeilles d’or. 
Dans le fracas assourdissant des salves, des roulements de tambour, des acclamations, le canot traverse le bassin au rythme lent des avirons. Napoléon debout, impassible, découvre sa nouvelle capitale, si semblable aux villages du Cap Corse qu’il n’a pas revus depuis son enfance, avec des maisons grises, blanches ou roses à volets verts, accrochées en gradins aux flancs du rocher.  Il débarque devant la Porte de Mer, sorte d’arc de triomphe élevé au XVI » siècle à la gloire de Cosme de Médicis, fondateur de la cité. Le maire Traditi lui présente les clefs de la ville sur un plateau d’argent et ne sait comment extraire de sa poche la harangue de bienvenue qu’il a préparée. Le vicaire général Arrighi, un lointain cousin de Bonaparte, vient à son secours et bredouille quelques paroles auxquelles l’Empereur met fin en baisant la croix pastorale. On l’invite alors à prendre place sous un dais de papier doré surmonté d’abeilles en carton, que portent quatre jeunes gens endimanchés. Napoléon en uniforme vert et redingote grise. coiffé du chapeau de la légende, marche entre Bertrand et Drouot. Impénétrable et plutôt renfrogné, il semble témoigner quelque impatience de cet étrange cortège,mi-procession, mi-défilé de carnaval, au passage duquel la foule, frappée de stupeur, se tait. On n’entend que le roulement des tambours qui ouvrent lentement la marche. 

Napoléon franchit ainsi la Porte de Mer et débouche sur la place d’armes où se dresse à droite l’église paroissiale, élevée pour la circonstance au rang de cathédrale. Mgr Arrighi le conduit à l’autel et entonne un Te Deum solennel. A la sortie de l’office la foule se déchaîne. L’Empereur, pressé, bousculé, acclamé, traverse à grandpeine la place pour gagner l’Hôtel-de-Ville où. faute de mieux, un logement sommaire lui a été préparé. Il y passera les premières nuits, incommodé par la puanteur des ruisseaux, fatigué des marques d’enthousiasme de ses sujets massés à toute heure sous ses fenêtres, et quittera sans regret ce séjour inhospitalier où viendra résider le ménage Bertrand.  Le lendemain de son arrivée, au petit jour, Napoléon monte à cheval pour visiter les mines de fer de Rio Marina. C’est une promenade d’une vingtaine de kilomètres, par de mauvais chemins. Ayant contourné le golfe de Porto Ferrajo et ses marais salants. il s’arrête un instant au village de Capoliveri qui, un mois plus tard, se révoltera contre les collecteurs d’impôts. Sur la côte orientale, il inspecte les défenses de Porto Longone, délicieux village de pêcheurs dont il fera une de ses résidences éphémères. Le « palais » était, à la mesure de son gouverneur-concierge, une maisonnette de six pièces.Poursuivant sa route, Napoléon atteint Rio Marina où l’administrateur des mines, l’honnête Pons de l’Hérault, entouré des plus jolies filles du pays couronnées de fleurs, lui fait, avec un grand concours de peuple, les honneurs de sa maison. Toute la nuit on a préparé le repas et orné la demeure. Par malchance le jardinier a planté un parterre de lys, ce que l’Empereur ne manque pas de faire observer à son hôte consterné. Plus tard Napoléon élira parfois domicile dans cette maison pour de brefs séjours. Il en expulsait courtoisement le propriétaire, l’autorisant toutefois à y vivre en son absence, ce qui le comblait d’aise. 

Les Mulini.

En approchant de l’île, Napoléon avait remarqué la situation exceptionnelle des Mulini. D’emblée il avait été séduit par l’immense panorama et l’isolement de cette crête. D’autre part, protégée d’une agression maritime par un à-pic vertigineux, et d’un assaut terrestre par les feux croisés des deux forts qui la dominent, une telle position serait facile à défendre. Aussitôt débarqué, il décide d’y aménager sa résidence principale.  L’accès en était malaisé, un rocher barrant le dernier lacet de la grande rue de Porto Ferrajo à proximité de la terrasse des Mulini. Il fera donc percer ce rocher d’un long tunnel, pour se frayer une issue vers la campagne sans être obligé de traverser la ville, et pour se dérober à l’exubérante familiarité de ses nouveaux sujets. 
Le tunnel débouche sur une petite esplanade, d’où l’on découvre la ville et le fond du golfe. A l’arrivée de Napoléon ce n’était qu’un champ mal tenu, envahi de bicoques et de moulins abandonnés qu’il fit raser. Seuls furent conservés deux pavillons bas, entre lesquels on édifia à la hâte un corps de bâtiment central plus élevé, comprenant un rez-de-chaussée et un étage, percés chacun de quatre fenêtres. Cette maison sera le « palais » des Mulini, et les pavillons attenants serviront de communs. 
A la lin de mai l’Empereur, qui vient chaque jour surveiller les travaux, s’y installe malgré la désagréable odeur de peinture et de plâtre frais. Au rez-de-chaussée quatre petites pièces contiguës deviennent sa chambre, sa bibliothèque, son petit salon et son cabinet. De part et d’autre, un grand salon et deux plus petits pour les officiers de service, une antichambre et la salle des valets. Un escalier fort raide accède à la vaste pièce qui correspond, au premier étage, à l’emplacement des appartements privés du rez-de-chaussée. Ses huit fenêtres dominent d’un côté la ville, de l’autre la mer. Ce salon d’apparat tient lieu de salle du trône pour les audiences collectives, parfois de salle de bal lorsque le petit théâtre, construit obliquement à l’extrémité du pavillon de gauche, n’est pas utilisé.

Pauline disposera de l’appartement contigu, primitivement destiné à Marie-Louise ; une penderie et un cabinet précèdent sa chambre, ainsi qu’une salle de bains, d’où un escalier dérobé permet de gagner le jardin sans avoir à traverser, au-delà du grand salon, les petits appartements de ses dames de compagnie.  Cette maison est péniblement impersonnelle, comme à la veille d’être vendue par des héritiers qui en auraient dispersé le mobilier. Napoléon l’avait cependant meublée avec abondance, sinon avec choix, grâce à deux razzias qui méritent d’être contées, tant elles sont évocatrices des moeurs corses. Une première fois il fait saisir à Piombino, dans l’ancien palais de sa soeur Elisa restitué au domaine autrichien, meubles, tentures, jalousies, jusqu’aux lames des parquets. Au commissaire d’Autriche qui se plaint de cette spoliation, il fait remettre l’état circonstancié de cet « emprunt », et l’affaire en reste là. Un peu plus tard, la tempête ayant forcé un bâtiment à faire relâche dans le port, Napoléon s’enquiert de son chargement : c’est le mobilier de son beau-frère Borghèse, acheminé de Turin à Rome. Il se l’approprie aussitôt, disant : « cela ne sort pas de la famille », et il en informe l’intéressé.

Après 1815 l’archiduc Ferdinand de Toscane vida complètement la maison, bibliothèque comprise, ce qui lui valut d’interminables protestations de la municipalité à qui l’Empereur l’avait léguée. Pendant cinquante ans les Mulini furent abandonnés jusqu’au jour oit le gouvernement italien les transforma en école, puis en bureaux administratifs. Devenue musée au début de ce siècle, la maison n’a jamais fait l’objet d’une reconstitution sérieuse. Le mobilier du musée actuel provient du garde-meuble national italien et n’a qu’un lointain rapport avec celui du souverain de l’île d’Elbe. 

Ce n’est donc pas à l’intérieur des murs qu’il faut s’efforcer d’imaginer Napoléon, mais dans le minuscule jardin qui sépare la maison de la mer et domine un immense horizon marin où s’inscrivent, au nord-ouest l’île Capraia, au nord-est la Toscane qui s’estompe à l’infini, à l’est la côte septentrionale de l’île. barrée par le fort Stella tout proche. Jardinet exquis, planté de myrtes, de cyprès, de palmiers, clos sur le précipice par un petit mur où, tôt levé, il allait s’asseoir pour contempler la mer et, comme plus tard à Sainte-Hélène, observer le mouvement des navires. A droite, l’ancien potager s’élève en pente douce vers le fort Stella. On y voit encore, au centre d’un petit bassin, une copie de la statue de Pauline par Canova. Certes, un monde sépare les Mulini de la splendeur des palais impériaux, mais l’azur méditerranéen, la lumière qui transfigure la médiocrité de cette maison, sa vue incomparable, forment un tel cadre que l’on parvient à oublier les murs, dignes au plus d’un notable cossu. Porto-Ferrajo conserve encore une demeure banale, qu’une plaque de marbre distingue des maisons voisines : dans une ruelle fort raide, en contrebas des Mulini, s’installa Madame Mère, au loyer de deux cents francs par mois. Elle montait chaque soir dîner chez son fils, et jouait avec lui au whist. Il aimait la faire perdre en trichant et s’en excusait: « Madame vous pouvez perdre ; moi qui suis pauvre, je dois gagner ». 

San Martino.

Disposant en ville d’un « palais », Napoléon se met en quête d’une maison de campagne pour la saison chaude. Bien entendu l’île n’en possède pas. Un jour, au hasard d’une promenade à cheval, il découvre au lieudit San Martino un vallon planté de vignes, d’où la vue s’étend agréablement jusqu’à Porto Ferrajo. Séduit par ce site calme et ombragé, il s’enquiert du propriétaire. Celui-ci fait valoir l’étendue de son domaine et, bien qu’il ne comporte qu’une grange et quelques cabanes, en demande le prix exorbitant de cent quatrevingt mille francs-or. Dans l’état des finances de Napoléon ce serait une folie. Aussi n’hésite-t-il pas à prier sa soeur Pauline d’en faire l’acquisition. En quelques semaines les masures sont rasées ; vingt maçons édifient une coquette maison blanche adossée à la colline, un peloton de grenadiers de la Garde construit une bonne route pour y accéder. L’été venu l’Empereur passera souvent la nuit à San Martino, distant d’une lieue des Mulini. 

Cette maisonnette a conservé le charme rustique et la décoration auxquels il apporta ses soins. Au premier étage on visite la salle à manger peinte à l’antique par un artiste local qui a naïvement évoqué en trompe-l’oeil des paysages égyptiens, des hiéroglyphes, une charge de mamelucks. Dans un angle est dessinée l’inscription optimiste : Ubicumque felix Napoleo. De part et d’autre de cette pièce, les chambres de Bertrand et de Drouot, la chambre et le petit bureau de Napoléon, meublés avec simplicité ; seul paraît authentique son lit d’acajou. Le centre de la façade est occupé par un salon dont le plafond allégorique représente, sur fond de ciel, deux pigeons liés par un ruban dont le noeud se resserre à mesure qu’ils s’éloignent : allusion à la venue de MarieLouise que les Elbois attendront en vain. Au rez-dechaussée subsistent dans la salle de bains une baignoire de pierre et une fresque pompéienne; l’Empereur y descendait de sa chambre par une échelle de moulin. 

Au milieu du siecle dernier, San Martino fut acheté par le prince Demidoff, divorcé de la princesse Mathilde. fille de Jérôme, qui conçut le projet d’y établir un musée consacré à son oncle par alliance. Malheureusement la réalisation, d’un mauvais goût offensant. allait porter un grave préjudice au site. Une allée de palmiers conduit à une grille surmontée d’aigles dorés qui donne accès à une galerie monumentale soutenue par une colonnade dorique. Demidoff y entreposa des collections napoléoniennes de grande valeur qui furent dispersées à sa mort par son neveu. La municipalité de Porto Ferrajo en a fait un affreux musée où s’entassent des copies de maîtres italiens voisinant avec des portraits et des bustes de notables locaux ! Le toit de cet étrange édifice, situé en contrebas de la maison de campagne, lui sert de terrasse, ce qui présente au moins l’avantage de le dissimuler lorsqu’on se promène dans le charmant jardin qui la précède. L’Empereur y planta un magnifique micocoulier qui ombrage encore la façade.  San Martino, bien entretenu, partiellement décoré. décemment meublé, constitue la relique napoléonienne la mieux conservée de l’île : les touristes y affluent et se montrent ébahis, prêtant à Napoléon les folies de Demidoff. Le gardien les entretient volontiers dans cette erreur, si bien qu’ils demeurent confondus de la somptuosité d’un règne qui avait trouvé en dix mois le moyen d’édifier le seul bâtiment imposant de l’île ! 

L’Ermitage de la Madonne.

Des trois résidences napoléoniennes, la plus touchante et la plus poétique, la moins connue aussi est sans doute l’Ermitage de la Madone au Monte Giove. Ce fut encore au hasard d’une promenade que l’Empereur le découvrit et s’abandonna à son enchantement.  Il avait, par une piste muletière, longé les méandres souvent vertigineux de la côte nord jusqu’au port de Marciana Marina. Là, l’horizon s’élargit : un cirque de montagnes enserre une étroite plaine côtière tapissée de vignobles. Deux sommets dominent ce massif, le Monte Capane et le Monte Giove, aux flancs desquels sont suspendus les villages jumeaux de Poggio et de Marciana Alta, où venaient se réfugier. depuis des temps immémoriaux. les pêcheurs fuyant l’attaque des Barbaresques.  A Marciana Alta la piste s’achève. Le village, pressé autour de son clocher, domine un admirable paysage de pentes escarpées allant se perdre au loin sur le dédale des falaises. Au-dessus, la masse énorme et nue du Monte Giove. Napoléon s’engage sur le sentier pierreux qui le gravit en marches d’escalier taillées dans le roc. C’est un pèlerinage fréquenté, marqué de loin en loin par de petites niches de plâtre rappelant les stations du Calvaire. Graduellement l’horizon s’élargit pour former sur la mer immobile une fantastique dentelle de côtes déchiquetées. Le site évoque les mille détours de la baie de Rio de Janeiro, telle qu’on la découvre du haut du Corcovado. Mais ici pas de ville immense : une solitude absolue, sans une maison, sans un arbre. La montagne aride ne nourrit que buissons odorants. bruyères, mousses, fougères. Longtemps il faut peiner sous le soleil implacable pour découvrir près du sommet un petit bois de châtaigniers d’où émerge un clocher blanc. Là vécut un ermite, dans l’étroite et basse masure qui se blottit le long de la chapelle. Aux alentours un éboulis de rochers dont le plus élevé, l’Affaciatoio, évoque un aigle aux ailes déployées. Si l’on escalade sa plate-forme. comme le fera souvent Napoléon, on découvre le plu, beau panorama du monde, la Corse au couchant. Capraia au nord, la côte elboise au levant, se découpant sur la mer Tyrrhénienne. 
Napoleon est seduit par la souveraine grandeur du site. Il décide d’y passer les journées les plus chaudes de l’été dans une des cellules de l’ermite. Drouot en occupera une autre. Une piquet de grenadiers campera en contrebas. Madame Mère, elle, s’installera dans une maison de Marciana Alta, et chaque soir il descendra à cheval pour aller la saluer. Ici, comme ailleurs. il veille au moindre détail d’installation : 

« Monsieur le comte Bertrand, écrit-il de sa main, il me manque trois volets pour les fenêtres de ma chambre… Envoyez trois rideaux pour la chambre de Madame, les tringles y sont. Envoyez-nous aussi des feux. pincettes. pelles… ». 

Il s’y attardera une quinzaine de jours. du 23 août au 5 septembre 1814. De ces premières heures de détente depuis tant d’années, il goûte profondément la paix. rêvant à la Corse du haut de son rocher. escaladant les pentes du Monte Giove, ou sillonnant la côte occidentale, abrupte et déserte. Cependant il ne néglige pas son administration. Chaque jour des officiers d’ordonnance apportent les nouvelles et repartent avec les ordres les plus minutieux, ayant trait aussi bien à la grosseur des poutres et au nombre de clous nécessaires pour édifier la salle de spectacle des Mulini, qu’au marché à conclure pour l’exportation du minerai, et jusqu’à ce billet adressé à Bertrand : 

« Un de mes mulets s’est noyé dernièrement, ce qui est une perte ; elle vient de ce qu’il n’y a pas une petite pompe à l’écurie ; faites-en arranger une, de celles qui sont en magasin… » 

Une visite inopinée va troubler cette quiétude. exceptionnelle dans l’existence de Napoléon. Au cours de la nuit du 1er septembre, un navire entre en rade de Porto Ferrajo mais, au lieu de gagner le port, mouille dans une crique au fond du golfe. Bertrand prévenu accourt, salue profondément la jeune femme et l’enfant qui débarquent, fait atteler une calèche et seller les chevaux. Les voyageurs disparaissent aussi mystérieusement qu’ils sont venus. En ville le bruit se répand de l’arrivée de l’Impératrice et du Roi de Rome. 
Quelques heures plus tot, au crépuscule, Napoléon avait suivi à la lunette l’approche du bâtiment. Dès qu’une estafette de Bertrand lui apprend l’accostage, il la renvoie avec ses ordres et saute lui-même à cheval. Précédé de quatre porteurs de torches, il descend de son nid d’aigle. La rencontre des deux groupes se fera au milieu de la nuit, le long de la mer, près de Marciana Marina. Napoléon prend la place de Bertrand dans la calèche et, tout en jouant avec les boucles blondes de l’enfant, s’enquiert affectueusement du voyage. Avant l’aube, tout le monde atteint enfin l’Ermitage, Napoléon a cédé sa chambre et fait dresser une tente devant la maison. Mais Ali, son valet de chambre, le voit furtivement la quitter aussitôt : Marie Walewska passe avec lui une dernière nuit… Certes, les temps de l »idylle polonaise sont révolus. L’amour de l’Empereur est mort, celui de Marie subsiste-t-il ? Pendant les quatre années du règne de MarieLouise il l’a rarement revue. A Fontainebleau, après l’abdication, elle a vainement attendu une nuit devant sa porte, il ne l’a pas reçue. A l’île d’Elbe, elle lui a écrit plusieurs fois, gagnant par petites étapes la côte toscane, sollicitant la permission de venir. Il la lui accorde enfin et elle accourt, peut-être avec l’espoir de rester auprès de lui. 

C’est mal le connaître. Informé quelques heures plus tard de la rumeur publique, il en conçoit un vif mécontentement. Ainsi, malgré les précautions prises, les Elbois sont déjà persuadés que sa femme et son fils l’ont rejoint. Il désire éviter que le Cabinet autrichien ne tire parti de cette visite pour inciter Marie-Louise à ajourner encore sa venue. Il ne veut surtout pas, lui si strict pour les autres, que sa conduite soit un objet de scandale quand la vérité éclatera.

Marie Walewska sera donc une fois de plus sacrifiée au devoir conjugal et aux obligations d’Etat. Il ne le lui dit pas tout de suite. Le matin, il l’emmène jusqu’à son rocher ; au déjeuner, il s’esquive pour sa visite quotidienne à Madame Mère – la famille avant tout. Le soir, il dîne sous la tente avec la jeune femme et les officiers polonais de la Garde. On improvise des danses, les chants slaves s’élèvent de la terre latine. Marie espère, Marie est heureuse. Le lendemain, informée par le trésorier Peyrusse de la détresse financière de l’Empereur, elle veut restituer le collier de perles qu’il lui offrit jadis à la naissance d’Alexandre, mais il refuse avec émotion et la prie doucement de partir le soir même. Puis il disparaît toute la journée et ne la reverra que pour les adieux. 

Rien ne manque à cet épisode, ni le cadre exceptionnel où il se déroula, ni son dénouement romantique. Avec la nuit la tempête s’est levée, la pluie tombe en rafales. Marie, transie, serrant son enfant contre elle, tente de s’embarquer à Marciana. Le risque est trop grand. Son navire ira l’attendre à Porto Longone, à l’autre extrémité de l’île. De longues heures elle peine sur les mauvais chemins transformés en torrents. dans la nuit traversée d’éclairs. Lorsqu’elle atteint son but, on veut encore la dissuader. Trop fière elle s’obstine, saute dans une barque et, courant mille périls. gagne l’échelle de coupée. Le vaisseau s’éloigne, elle ne reverra Napoléon que furtivement à l’Elysée et à Malmaison. quelques mois plus tard. Lui, pendant ce temps, saisi de remords et d’angoisse, dépêche un officier d’ordonnance pour ajourner l’embarquement, puis de plus en plus inquiet, saute à cheval et galope jusqu’à Longone, où il arrivera trop tard. Au matin, accablé, frissonnant, il regagne l’Ermitage, mais le charme est rompu. Deux jours plus tard, il le quittera à son tour pour n’y plus revenir.

Les personnages de l’entracte Elbois.

Tel est le cadre elbois. Le personnage central et les figurines qui gravitent autour de lui composent un tableau coloré, naïf et parfois cocasse, comme une toile du douanier Rousseau.  L’entourage de Napoléon est aussi nombreux que médiocre, Drouot et Bertrand exceptés. A sa tête, à la fois gouverneur militaire de l’île et ministre de la Guerre, le général Drouot, « homme de Plutarque », loyal et dévoué, un des très rares hommes devant qui Napoléon pense tout haut sans crainte de voir ses propos aussitôt déformés ou transcrits pour la postérité. Mais Drouot est si éperdu d’admiration pour son maître qu’il ne se permettrait pas l’ombre d’une critique ou d’un conseil. Ce quadragénaire vertueux et désintéressé, dur dans le service, bon à l’excès dans le privé, croit découvrir l’amour : il voudrait épouser une jeune fille de l’île, mais sa mère s’étant opposée par lettre à ce mariage avec une inconnue, il y renoncera au dernier moment. 

Bertrand, Grand maréchal du palais depuis la mort de Duroc, sera ministre de l’Intérieur. Inséparable de Napoléon depuis la Campagne d’Egypte, il lui fermera les yeux à Sainte-Hélène. La publication de son Journal par Fleuriot de Langle éclaire cette figure de grand honnête homme, plus travailleur qu’intelligent, pointilleux et têtu. Il obtient souvent gain de cause, par lassitude ou indulgence de l’Empereur, dans les conflits qui les opposent sur des vétilles. Il partage sa vie entre son maître et sa femme, demie anglaise de naissance, qui se tient à l’écart de la cour elboise, au milieu d’un petit cercle de compatriotes.  Bertrand, pas plus que Drouot, ne peut prendre la moindre initiative. Les quelques ordres de Napoléon cités plus haut montrent combien son autorité s’étend aux plus infimes détails. Que Drouot veuille casser un caporal ivre qui a donné un coup de pied à son officier, il rédige un rapport que l’Empereur apostille de sa main. Que Bertrand énumère la suite de Pauline, on lui répond : « Qu’elle n’amène pas de maître de piano, mais seulement un bon chanteur et une bonne chanteuse, vu que nous avons ici un bon violon et un bon pianiste…»  Le maître veut tout connaître, tout régenter, ses généraux ne sont que des commis d’ordres. 

Le troisième compagnon d’infortune, c’est Cambronne, le soudard héroïque aux dix-sept blessures. Commandant la place de Porto Ferrajo, il a la nostalgie des champs de bataille. Un jour une frégate napolitaine entre dans le port, et l’amiral qui la commande sollicite l’honneur d’être présenté à l’Empereur. A la vue de l’uniforme de la trahison, Cambronne voit rouge et menace de passer le visiteur par les armes. L’autre ne se le fait pas dire deux fois et prend aussitôt le large. Napoléon en est navré, mais désespère d’initier le bouillant général aux subtilités diplomatiques. 

Peyrusse, trésorier de la couronne [durant les Cent-Jours], devient ministre des Finances. L’inexorable amenuisement des quatre millions apportés de France, et réduits de moitié dix mois plus tard, n’altère pas sa bonne humeur méridionale. Ses Mémoires et ses Archives constituent, avec les Souvenirs de Pons de l’Hérault la plus précieuse source documentaire sur le premier exil.  Une foule de fonctionnaires est rattachée à l’autorité de Bertrand par l’intermédiaire du sous-préfet Balbiani qui devient intendant général et supervise les magistrats du tribunal de commerce, ainsi que le directeur des domaines, le chef de la sûreté, le directeur du port, deux architectes, autant de postes coûteux et superflus qui seront supprimés au départ de Napoléon. 

L’entretien de l’armée à lui seul suffit à provoquer la banqueroute, et cependant cette force est indispensable pour parer à une éventuelle tentative d’enlèvement. Aux 675 grenadiers de la Garde et aux 54 chevau-légers polonais venus le rejoindre, Napoléon adjoint un bataillon franc recruté sur place et un bataillon corse, péniblement enrôlé dans la grande île. Ce seront de mauvaises troupes, insubordonnées, infestées de déserteurs, qu’il abandonnera sans regret au départ. 

Au total près de 1.600 hommes qui, avec l’armement très poussé, les innombrables forts, l’intendance. coûteront un million par an. L’armée s’accroît d’ailleurs sans cesse d’officiers isolés qui, par nostalgie du passé, viennent solliciter un emploi. Tel le général Boinod, parfaitement sourd, que l’on nomme inspecteur général aux revues. Tel le commandant Tavelle, vieillard corse qui se présente un matin à Napoléon : « Colonel, vous irez commander à Rio », lui dit-il, n’osant le renvoyer. Le bonhomme s’empresse d’acheter les insignes de son nouveau grade : « Si je ne portais pas ces épaulettes, disait-il volontiers, je donnerais un démenti à l’Empereur qui m’a traité de colonel ». Il s’en fut donc commander la place de Rio Marina, dont la garnison s’élevait à 5 canonniers et 4 cavaliers. Il se refusait obstinément à quitter ce village, pour ne saluer l’Empereur qu’à son poste. 

Toute aussi comique fut la Cour, inspirée de celle de France, mais avec les seuls concours locaux. Deux fourriers des Tuileries devinrent préfets du palais des Mulini. L’un, Deschamps, était un vieux gendarme en habit d’officier, brutal et grossier ; l’autre, Baillon, s’initiait avec plus de bonheur à la vie de salon. Quatre chambellans pris parmi les notables : le maire et le médecin de Porto Ferrajo, un aristocrate ruiné qui donnait le ton de l’élégance, un borgne, « brigand qui fait maintenant le chien couchant », écrit Pons de l’Hérault avec indignation. Sept officiers d’ordonnance choisis parmi les jeunes gens des meilleures familles villageoises. L’un d’eux, Paoli, d’origine corse et gendarme de profession, répondit un jour à l’Empereur qui lui demandait l’heure : « L’heure qui plaît le mieux à Votre Majesté… ». L’ancien médecin des écuries impériales, Foureau de Beauregard, devint médecin en chef de l’Empereur. Très infatué de sa science, il voulut une fois l’empêcher de humer un bol de bouillon trop chaud, « parce que Sa Majesté avalait des colonnes d’air, et ces colonnes d’air pouvaient lui donner la colique » Ce à quoi il lui fut répondu qu’on était assez grand pour savoir comment boire. 

Une innombrable domesticité voletait autour de ces parvenus. La livrée ne comprenait pas moins de 24 hommes, parmi lesquels Marchand, premier valet de chambre, et Ali, premier chasseur, deviendront bientôt de nobles figures héléniennes. 13 serviteurs assuraient le service de bouche ; il y avait encore 5 tapissiers ébénistes, 2 jardiniers, 4 musiciens, 3 lingères, 22 piqueurs, cochers et palefreniers pour les 9 chevaux célèbres qu’avait montés l’Empereur aux plus grandes batailles. Les écuries logeaient en outre 90 chevaux de moindre valeur et 27 voitures. Du matin au soir cette centaine de courtisans et d’employés bourdonnait dans l’étroit espace des Mulini. 

La journée de Napoléon commence avant l’aube. Dès son réveil il lit et dicte au secrétaire ou au valet de service en scrutant l’horizon. A sept heures il prend une légère collation et se recouche un moment. Puis à cheval, avec un officier d’ordonnance, il fait une longue course dans la campagne. Au retour il donne audience. Les visiteurs ne sont reçus que sur approbation d’une liste présentée par Drouot ou Bertrand qui les introduisent au milieu d’uniformes chamarrés et de livrées aux armes impériales. A midi il déjeune, seul ou avec Drouot, il se retire pour lire pendant les heures chaudes. Vers le soir, il fait quelque inspection et dîne à six heures avec Madame Mère, et Pauline à partir de novembre. Il y a toujours quelques invités : anglais de passage, officiers de la Garde, Pons de l’Hérault, Campbell, le commissaire anglais avec qui il entretient les rapports les plus courtois, malgré l’espionnage mutuel impitoyable auquel tous deux se livrent. A la veillée, les courtisans et leurs femmes sont souvent priés. L’Empereur joue avec sa mère ou avec les généraux. A neuf heures, il donne le signal du départ en tapotant quelques notes, toujours les mêmes, sur le piano.

Pauline et la vie mondaine.

Cette vie si calme, coupée seulement de brefs séjours dans ses diverses résidences lorsque l’ennui l’accable, s’anime soudain avec l’arrivée de sa soeur Pauline Borghèse. 
Au printemps elle avait fait une première escale à l’île d’Elbe avec la frégate Laetitia, mise à sa disposition par Murat. L’objet de ce voyage était une cure thermale à Ischia ; Pauline, éternelle malade imaginaire, l’avait décidée depuis longtemps. Mais après avoir passé l’hiver au Luc, en Provence, où Napoléon sur le chemin de l’exil s’était lui-même arrêté quelques heures, elle avait tergiversé tout le mois de mai avant de s’embarquer : la première quinzaine à Saint-Raphaël avec son amant en titre, le colonel Duchand ; la seconde à Villefranche où après une courte traversée qui l’avait fort éprouvée, elle attendait une mer moins agitée. 

Le 30 mai, après avoir refusé l’offre de deux frégates anglaises, elle était enfin montée à bord du vaisseau napolitain et le 1er juin, accueillie avec les honneurs souverains par les salves des forts et des navires, elle faisait à Porto Ferrajo une entrée triomphale au côté de son frère. Brève rencontre au cours de laquelle elle détacha quelques diamants de son collier célèbre pour lui permettre d’acquérir San Martino. Elle passa la nuit aux Mulini en pleins travaux d’aménagement, fut présentée en grande pompe à la petite Cour réunie en son honneur, et reprit la mer aussitôt, laissant aux insulaires ébahis l’éblouissante vision de sa beauté alanguie, d’un hamac dressé sur le pont pour son repos, et du carré de velours garni de rouleaux à poignées sur lequel elle se faisait porter. 

Bien accueillie à Naples par les Murat, elle est leur hôte à Portici. D’Ischia il n’est plus question, le docteur Andral la jugeant trop malade pour affronter « les eaux ». Tout l’été, entre Portici et les pentes du Vomero où elle est allée fuir la chaleur, elle se soigne et écrit d’innombrables lettres. Avant tout des billets d’affaires à son homme de confiance parisien, Michelot, avec qui elle correspond par l’intermédiaire du plus actif agent napoléonien, Bartolucci, de Livourne. Elle est ruinée, aucune de ses propriétés ne trouve acquéreur, sauf l’hôtel du faubourg Saint-Honoré qu’elle vendra huit cent mille francs au gouvernement anglais pour son ambassade. Par surcroît son mari, l’infortuné prince Borghèse, lui réclamant tableaux, meubles, argenterie, elle presse Michelot de les déménager au plus vite et de les mettre en lieu sûr. Elle gémit sur son sort, sa santé, sa solitude, auprès des Bonaparte réfugiés à Rome, Madame Mère, le cardinal Fesch, Lucien, Louis… Sans cesse, elle manifeste le désir de rejoindre au plus tôt Napoléon et de voir la famille réunie autour de lui ; elle a des mots très durs pour Elisa qui trahirait volontiers le clan pour s’installer en France, et pour Joseph qui ne se soucie pas de quitter le confortable exil de Prangins. Mais cette velléitaire ne manifeste aucun empressement à revenir. Napoléon s’impatiente, et, le 25 septembre, lui envoie son brick l’inconstant qui l’attendra vainement tout le mois d’octobre à Civita-Vecchia. à Baïes et à Portici. Le 29 enfin, escortée des Murat, elle consent à s’embarquer. 

Le surlendemain, Porto Ferrajo, la reçoit avec le même cérémonial, et la population pavoise. Pauline s’installe au premier étage des Mulini, aménagé au mieux pour elle. Son étroite intimité avec Napoléon, pendant les quatre mois où ils vont vivre sous le même toit, donnera lieu à de venimeuses insinuations que Beugnot propage à la Cour de France, et Talleyrand à Vienne. Certains historiens hostiles à Napoléon ressuscitent périodiquement cette calomnie, au mépris de la magistrale réfutation donnée par Frédéric Masson. Le rôle de Pauline s’est tout au plus borné à favoriser les passades de son frère.
 
Elle prend pour dames de compagnie Mmes Colombani, Bellini, et Lise Le Bel, femmes ou fille d’officiers échoués à l’île d’Elbe. La Capraiaise, l’Espagnole et la Parisienne font sensation à Porto Ferrajo, où leur beauté et leur élégance éclipsent celles des petites bourgeoises de la ville ; le choix de deux d’entre elles lui a sans doute été suggéré par Napoléon lui-même. Ces complaisances de Pauline ne sont d’ailleurs pas nouvelles : n’a-t-elle pas, en 1809, servi d’intermédiaire entre son frère et sa dame d’honneur Christine de Mathis ?  La brune Belina, dite Bellini, qui pourrait aussi bien se faire appeler Stupieski, du nom de son mari, chef d’escadron polonais, dansait admirablement le fandango. Cette Castillane avait plus de charme que de beauté, et son mari ne brillait pas par l’intelligence. Que Napoléon ait consenti quelques faveurs à Belina ne semble pas douteux : rentrée à Paris avec Mme Bertrand pendant les Cent-Jours, elle écrit à Marchand pour lui signaler son dénuement. Napoléon, prévenu, donne l’ordre de lui porter 4.000 francs sur sa cassette (40.000 frs/1979) et l’invite à dîner à l’Elysée ; elle put ainsi « offrir elle-même ses remerciements à Sa Majesté », ajoute Marchand sans sourire… La Bellini devait une dernière fois faire parler d’elle lors du triste départ de Malmaison pour Rochefort. Flanquée de Stupieski et déguisée en homme, elle supplia tant et si bien Bertrand qu’ils obtinrent de monter dans la voiture de Gourgaud. A Rambouillet, dans la nuit, Napoléon, informé de cette étrange présence, pria qu’on l’en débarrassât avec ménagement. Marchand remit au couple 3.000 francs et Bertrand un billet de congédiement. La Bellini affectait un profond désespoir de ne pouvoir suivre le second exil de son impérial amant. Elle s’en consola en ouvrant à Lima, au Pérou, un pensionnat de demoiselles ! 

Lise Le Bel était une plus ancienne liaison. Le préfet du palais Bausset, qui pourvoyait à l’occasion son maître en jolies filles, avait distingué sa beauté. Elle avait dix-sept ans à la fin de l’Empire. Une nuit, le valet de chambre Constant était venu la quérir à Bourg-la-Reine,avec la complicité de sa mère et de son beau-père, l’adjudant commandant Le Bel. Introduite au palais de Saint-Cloud par la porte secrète de l’Orangerie, elle y passa trois heures et revint quelquefois, mais ces témoignages de la faveur impériale s’espacent vite. Déception familiale. A Fontainebleau, après la première abdication, elle tente en vain, comme Walewska, d’être reçue. Obstinée, elle débarque en famille à l’île d’Elbe. Bien accueillie et placée auprès de Pauline, elle ne peut néanmoins obtenir de sinécure pour son beau-père. Sans doute Napoléon estime-t-il cette complicité paternelle peu compatible avec l’honneur. Lise suivra Pauline en Italie pendant les Cent-Jours et ne reverra plus Napoléon.

Aidée de ces jolies femmes, Pauline improvise soirées musicales et théâtrales où elle-même se produit avec des officiers de la Garde dans des pièces qui semblent faites pour elle : Les Fausses Infidélités et Les Folies amoureuses ; il y aura encore six grands bals, dont trois masqués, en janvier et février à la veille du départ, sans aucun doute pour duper les espions. Napoléon veille lui-même à leurs préparatifs : 
« Les invitations devront s’étendre sur toute l’île sans cependant qu’il y ait plus de deux cents personnes… Il y aura des rafraîchissements sans glace, vu la difficulté de s’en procurer. Il y aura un buffet qui sera servi à minuit. Il ne faudrait pas que tout cela coutât plus de mille francs ». 
Or Pons de l’Hérault écrit : 

… « Il n’y avait pas à Porto-Ferrajo six familles dont la fortune fût au niveau du luxe inusité de leurs femmes… N’importe, l’on était notabilité, et pour ne pas déchoir par la mise, on s’exposait à déchoir par la bourse. On avait une belle robe pour la fête du pays ; on n’aurait pas osé la porter une seconde fois au bal de la fête impériale, et l’on cherchait à s’en procurer une plus belle ; ajoutez quelques apparitions aux cercles de la Cour : tout cela conduisait à une catastrophe… ». 

Un vent de folie soufflait sur les Elboises. Ces petites bourgeoises se découvraient des vocations de dames du palais. Et leurs maris, par vanité, se ruinaient doucement pour paraître. Cette « promotion sociale » n’allait pas sans quelques maladresses. Un soir au bal, Mme Balbiani ayant appris que l’étiquette prescrivait de ne pas croiser l’Empereur sans le saluer, passa et repassa tant de fois en faisant la grande révérence qu’il finit par lui tourner le dos. Toute l’assistance de rire. Mais Napoléon, qui déteste blesser, fait ostensiblement le tour de la salle et adresse quelques paroles bienveillantes à la pauvre femme. 

 Les travaux et les jours.

Derrière cette façade d’opérette destinée à donner le change autant qu’à stimuler la vanité de très petites gens, Napoléon travaille énormément. Environ trois cents notes ou ordres nous sont parvenus. Dictés à son secrétaire Rathery, parfois à Bertrand ou à Marchand, ces pièces concernent à peu près exclusivement la gestion de l’île, dans ses plus infimes détails. En dix mois Elbe a connu plus de changements qu’en mille ans, et rien de sensible n’a depuis lors été accompli. Il mûrissait d’ailleurs des projets grandioses qui, faute de temps, ne virent pas le jour. Elbe est aujourd’hui le dernier vestige de la civilisation napoléonienne, figé au stade où il l’abandonna. 
Ayant dressé un bilan des ressources locales, il conclut qu’elle sont insuffisantes pour assurer la subsistance de la population. La récolte annuelle de blé est épuisée en trois mois ; les herbages sont maigres et le cheptel insignifiant; les cultures se limitent à des potagers familiaux. Le vignoble donne un excellent vin, léger et capiteux, qui constitue avec le minerai de fer les seules productions exportables. Pêcheries de thon et salines complètent cette activité économique des plus restreinte. 
Napoléon fait établir un plan d’irrigation et de mise en valeur de la seule plaine importante, celle de l’Acona. Aux paysans il conseille la culture de la pomme de terre, qu’il appelle parmentière, et qui est inconnue dans l’île. Il rêve de faire d’Elbe un paradis et ordonne un vaste reboisement : des oliviers et des mûriers dans les vallées et sur les pentes exposées au midi ; des châtaigniers sur le versant nord des montagnes. 
Des pistes a peine carrossables tenaient lieu de routes : un de ses premiers soins est de faire construire un réseau routier qui desservira les communes les plus importantes en partant de la capitale. 

Un jour il va visiter l’îlot abandonné de la Pianosa, à vingt mille au sud. Aussitôt il l’annexe, le fortifie, y laisse une garnison, fait venir vingt ménages de fermiers italiens pour défricher. Cette dernière conquête le préoccupe beaucoup pendant l’été. Il lui consacre des dizaines d’ordres et deux inspections. 
Elbe possède de belles carrières de marbre inexploitées. Marbriers et sculpteurs sont recrutés en Italie. Bargigli, de Carrare, ouvre un atelier dont les Anglais de passage achèteront la production à prix d’or. Et puisque toute distraction ne peut être organisée ici qu’à une échelle minuscule, Napoléon décide de se constituer une réserve de chasse en isolant par un mur le petit cap Stella qui s’enfonce d’une demi-lieue dans la mer. Pour le peupler il ordonne de capturer lièvres et lapins sur tout le territoire. Devant le maigre résultat obtenu, il en fera venir de Corse et de Toscane.

L’hygiène publique, à son arrivée, était inexistante. Les ruelles puantes tenaient lieu de latrines et de poubelles. Il exige que chaque maison en soit pourvue, faute de quoi un impôt de propreté devra être versé, qui sera doublé tous les trois mois. Des sources sont captées, de nouvelles citernes sont creusées pour assurer le ravitaillement de la ville en eau potable. Il crée un hôpital, fort bien tenu qu’il visitera souvent… 
Tant de prodiges accomplis en si peu de temps stupéfiaient les insulaires. Pons de l’Hérault, volontiers emphatique, s’en émerveille : 
« L’ère nouvelle de l’île d’Elbe s’annonçait avec éclat. Porto Ferrajo ressembla à la Salente de Fénelon. L’industrie levait sa tête radieuse, l’enclume retentissait constamment sous le marteau ; la hache frappait sans cesse, et la truelle était en permanence. Les navires naviguaient sans relâche pour que les bras occupés ne manquassent jamais des matériaux qui leur étaient nécessaires. De là, l’accroissement de richesse du commerce elbois… ». 
Pauvres gens ! Leur rêve de gloire et de prospérité s’évanouira dès le départ du grand homme. Lui parti, l’île d’Elbe retombera dans l’oubli d’où son génie créateur l’avait un instant tiré. 

Telle fut, sous des dehors bouffons, l’innocente activité dont Napoléon offrit au monde étonné le rassurant spectacle. Comédien consommé, il adaptait son génie à la fièvre besogneuse d’un sous-préfet en mal d’avancement. Pour mieux abuser l’Europe il feignit de prendre au sérieux cet Etat d’opérette et de s’y complaire, d’afficher l’irrésolution et l’oisiveté jusqu’à convaincre les naïfs de sa déchéance prématurée. Le colonel Campbell, seul espion officiel en résidence dans l’île, note dans son Journal le 20 septembre 1814 :  « Napoléon semble avoir perdu toute habitude de travail et d’étude sédentaire. Il a quatre résidences dans diverses localités de l’île, et son unique occupation consiste à y faire des changements et des améliorations. … Je commence à croire qu’il est tout à fait résigné à sa retraite et qu’il se trouve passablement heureux, excepté quand, dans sa solitude, se réveille le souvenir de son ancienne grandeur, souvenir rendu plus amer par le besoin d’argent et la pensée qu’on retient loin de lui l’Impératrice et le Roi de Rome » … 

Rien n’est plus trompeur que le lion qui sommeille ou feint de sommeiller… 

G.G.

Vue Ile Elbe

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( 19 août, 2019 )

19 août 1815. Le général de Labédoyère, un des martyrs de la Terreur blanche…

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Charles-Angélique-François Huchet de La Bédoyère, issu d’une vieille famille bretonne, naît à Paris le 17 avril 1786. Après avoir grandi dans un royalisme ambiant, le jeune Charles, au sortir de la tourmente révolutionnaire n’a qu’un but : « Il est dévoré de la passion de servir à la grandeur française« , comme l’écrit Marcel Doher dans la biographie qu’il lui a consacrée. Après un voyage au cours duquel, en compagnie de son frère Henry, il parcourt la France, la Suisse et l’Allemagne, il rencontre la célèbre Madame de Staël. Il devient d’ailleurs un des habitués de son salon de Coppet. Mais c’est la carrière des armes qui est son objectif ; en 1806, nous retrouvons Charles lieutenant en second à la 2ème compagnie des gendarmes d’ordonnance. Notons au passage que La Bédoyère était un cousin éloigné de Charles de Flahaut, lui même fils naturel de Talleyrand (et de Madame de Souza, une familière de la Reine Hortense). Selon Marcel Doher, c’est grâce à la bienveillance de cette dernière que le jeune Charles obtint son brevet de sous-lieutenant… La compagnie de Charles jusque là cantonné à Mayence, part début 1807 afin de traquer quelques bandes de  » partisans « .Il traverse donc l’Allemagne en direction de la Poméranie. La Bédoyère traverse Berlin, puis le voici en route pour Stettin et Colberg . Il participe à de  » petits engagements avec des groupes de partisans en embuscade « . Après une opération à Degow, devant Colberg,,  » en dehors des jours de combat, ce sont de longues reconnaissances, des bivouacs sur la neige, dans la solitude de forêts monotones et de lacs gelés « , écrit Marcel Doher. Le 14 juin 1807, La Bédoyère et ses camarades assistent à la bataille de Friedland. Après la dissolution des Gendarmes d’ordonnance, La Bédoyère est nommé lieutenant en 1er  au 11ème  chasseurs à cheval. Le 14 janvier 1808, il est nommé aide de camp de Lannes et le suit en Espagne.  On le retrouve ainsi au siège de Saragosse, puis au printemps 1809 il part pour l’Autriche et participe à toute la campagne s’y déroulant. En juin 1809, La Bédoyère passe aide de camp du Prince Eugène et le suit en Italie. Il y séjournera jusqu’en 1812. En cette année douloureuse pour la Grande-Armée, La Bédoyère suit Eugène en Allemagne lorsque celui-ci prend le commandement du IV° corps de la Grande-Armée. Puis c’est lé départ pour la Russie…

Il est présent à la bataille de La Moskowa (7 septembre 1812), à celle de Malojaroslavets (24 octobre 1812), puis lors du passage de la Bérézina (26-28 novembre 1812). n 1813, Charles de La Bédoyère reçoit le commandement du 112ème de ligne, compris dans la 35ème division du Général Gérard (XIème  corps du maréchal Macdonald). Le 1er mai 1813 il est nommé colonel et participe à la bataille de Bautzen (20-21 mai 1813). Blessé à Golberg, il est mis en congé et rentre en France pour se soigner.

Il épousera au cours de son séjour, Georgine de Chastellux, en novembre 1813. Les nouveaux époux profitent en cette fin d’année pleinement de leur bonheur.

1814 ! L’ennemi foule le sol de la France…

La Bédoyère, proposé à deux reprises pour le grade de général de brigade par le général Gérard, est affecté au commandement provisoire de la 2ème brigade de la 1ère division de Paris. Il refuse ce poste  » espérant rejoindre son régiment et désirant en garder le commandement « . Il est présent lors de la bataille de Paris, le 30 mars 1814, et  » se dépasse sans compter  » comme l’écrit si bien le Colonel Hippolyte de Marcas dans ses  » Souvenirs « . Après la première abdication, Charles de La Bédoyère remet sa démission afin de ne pas servir le nouveau pouvoir mais c’est sans compter avec sa belle-famille les de Chastellux ! « César de Chastellux, le frère aîné de Georgine, émigré servant aujourd’hui dans la Garde Royale, effectue une démarche, que Charles n’aurait jamais faite, auprès du Ministre de la Guerre « , écrit Marcel Doher. La Bédoyère est nommé le 4 octobre 1814, colonel du 7ème de ligne et doit rejoindre sa garnison à Chambéry.

Le 25 octobre de la même année, Georgine donne naissance à un petit garçon : Georges-César-Raphaël.

En janvier 1815, Charles de La Bédoyère est toujours à Paris ! Il ne semble pas pressé de rejoindre son régiment…Il quitte enfin la capitale le 22 février et arrive à sa destination quatre jours après. Déjà en France, devant le mécontentement général, certains ont le regard tourné vers l’île d’Elbe…

  » Que diriez-vous si vous appreniez que mon régiment a pris la cocarde tricolore et les aigles ?… » demandait Charles à la Reine Hortense avant son départ.

Le 26 février, jour de son arrivée à Chambéry, l’Aigle quitte son rocher ;il est en route vers les côtes de France…

Le général Marchand, commandant la place de Grenoble apprend le débarquement le 4 mars au soir. Le lendemain après une réunion avec tous les officiers de la garnison, Marchand envoie une dépêche à un certain Devilliers, commandant la brigade de Chambéry : il doit faire mouvement sur Grenoble afin de s’opposer à la progression du  » Corse  » ! Le 7ème et le 11ème de ligne se mettent en route. Le 7ème  ayant à sa tête le très bonapartiste La Bédoyère.  Celui-ci au cours d’une halte chez une certaine Madame de Bellegarde aurait déclaré :  » Adieu , Madame, dans huit jours je serai fusillé ou Maréchal d’Empire ! « . Puis c’est l’arrivée à Grenoble… On connaît l’épisode inoubliable de Laffrey… La Bédoyère n’y assistera pas: il est à Grenoble dans la ville en état d’alerte. Après avoir déjeuné avec le Général Marchand, ce 7 mars 1815, il rassemble son régiment aux cris de  » Vive l’Empereur !  » et après un conciliabule avec ses officiers et ses soldats, il sort de Grenoble, allant à la rencontre de l’Empereur qu’il retrouve  » avant Vizille, entre Tavernolles et Brié « .  Marcel Doher écrit :  » Celui-ci voit s’approcher le jeune et ardent colonel. L’an passé, aux jours douloureux de Fontainebleau, La Bédoyère s’est mis spontanément à sa disposition, demeurant auprès de lui jusqu’au dernier moment, à l’heure de tous les reniements « .  L’Empereur embrasse La Bédoyère et voyant que ce dernier n’a pas de cocarde tricolore, décroche celle qui orne son chapeau et la lui donne.  Plus tard c’est la prise de Grenoble, après bien des aléas. La Bédoyère suit l’Empereur vers Paris. Ce dernier y arrive le 20 mars vers 21 heures.  Le lendemain, à 3 heures du matin, Le 7ème de ligne commandé par La Bédoyère y fait son entrée. L’Empereur nomme La Bédoyère général de brigade et aide de camp. Il a vingt-neuf ans. Notons, que le « bon » roi Louis XVIII ne reconnaîtra pas cette nomination… 

Le 4 juin, Charles de La Bédoyère est fait comte de l’Empire et nommé membre de la Chambre des pairs. La campagne de Belgique débute alors. Le 12 juin 1815, l’Empereur quitte Paris, accompagné, notamment de son nouveau général de brigade. Ligny, les Quatre-Bras puis Waterloo… Durant cette ultime grande bataille, La Bédoyère parcourt les rangs afin de transmettre les ordres de l’Empereur. L’Empire vit ses derniers jours…C’est la retraite. L’Empereur entre dans Philippeville ; La Bédoyère n’est pas loin, accompagné des autres aides de camp : Flahaut, Dejean, Bussy, Corbineau et Canisy. Le 21 juin, Napoléon est à Paris. Charles de La Bédoyère se démène à la Chambre des députés afin de soutenir la reconnaissance de Napoléon II ; mais en vain …Pendant son vibrant plaidoyer, le maréchal Masséna lui assène cette phrase cinglante: « Jeune homme, vous vous oubliez !« .

Le 29 juin, l’Empereur quitte la Malmaison pour Rochefort. Sensible à la fidélité de La Bédoyère il le veut près de lui dans son exil. Mais Charles, tout occupé à réconforter sa chère Georgine, arrive trop tard. : Napoléon est parti et les prussiens approchent de la Malmaison. La Reine Hortense, amie fidèle , l’engage à quitter Paris sans délai. Il part de la capitale le 12 juillet en direction de Riom afin d’aller saluer son ami Exelmans qui lui a réservé le poste de chef d’état-major du 2ème corps de cavalerie. Mais partout en France, les royalistes crient vengeance…Il faut songer à quitter la patrie. Aussi, après s’être procuré un passeport pour l’Amérique, La Bédoyère remonte à Paris embrasser une dernière fois son épouse et son fils. Le 24 juillet 1815, est publiée l’ordonnance du Roi (dont Fouché et Talleyrand sont les véritables auteurs) poursuivant les anciennes gloires de la Grande-Armée. Ney, Les frères Lallemand, Drouet d’Erlon, Bertrand, Drouot, Cambronne et…La Bédoyère sont cités dans celle-ci. Ils ne sont pas les seuls…

Charles de La Bédoyère prend cette fois la décision d’aller en Amérique mais avant il tient à aller à Paris…

Repéré durant son voyage, il est arrêté le 2 août 1815 et expédié à la Préfecture de police. Interrogé par Decazes, le nouveau ministre de la police,  » il reconnaît et prend à sa charge tous les actes qu’il a accomplis « .Transféré à la Conciergerie puis à la prison de l’Abbaye, La Bédoyère attend sereinement son jugement. Son procès est fixé au lundi 14 août 1815. Entre temps, a lieu une tentative pour le faire évader. Elle n’aboutira pas.

Après un procès mémorable, Charles de La Bédoyère est condamné à la peine de mort. 

Chateaubriand, en bon courtisan, écrira au Roi :  » Vous avez saisi ce glaive que le souverain du ciel a confié aux princes de la terre pour assurer le repos des peuples… Le moment était venu de suspendre le cours de votre inépuisable clémence…votre sévérité paternelle est mise au premier rang de vos bienfaits.  » (Cité par Henry Houssaye (dans son  » 1815. La seconde abdication.-La Terreur blanche « . Paris, Perrin, 1905) 

Acta est fabula ! La pièce est jouée ! 

Malgré une dernière tentative de sa femme afin d’intercéder auprès de Louis XVIII, le destin de La Bédoyère semble devoir s’achever d’une façon irrémédiable…. Jugé par un conseil de guerre 5 jours auparavant, il est fusillé en fin de journée le 19 août 1815, vers 6h20 du soir, à la Barrière de Grenelle (appelée également des Ministres)  par un peloton dont il commanda lui-même le feu…

Le 22 août 1815, son corps est transféré au cimetière du Père-Lachaise où il repose depuis. Son fils Georges le rejoindra en 1867 et Georgine en 1871. 

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Le jugement de l’Empereur à Sainte-Hélène. 

«Le Colonel de La Bédoyère était animé des plus nobles sentiments ; il avait été aide de camp du maréchal duc de Montebello [Lannes] et du vice-roi d’Italie [Eugène de Beauharnais]. Jeune homme de trente ans, il avait été élevé dès sa plus tendre enfance aux cris de «Vive l’Empereur !» et était enivré de la gloire de la France. La conduite des Bourbons, leur asservissement à l’étranger, le déshonneur dont ils couvraient la nation, avaient révolté tous les sentiments de son âme, et, quoique sa famille, une des anciennes familles de Bretagne, fût attachée à la cour des Bourbons, il resta constamment en opposition, frémissant de l’avilissement de la France, et il appelait de tous ses souhaits, à grands cris, celui que la France voulait et que les étrangers redoutaient tant. Napoléon le reçut et le loua de son généreux dévouement, il y avait du courage, car il était le premier qui se ralliait à l’empereur, et il l’avait fait hardiment, au milieu de la place de Grenoble. Il n’y avait dans cet acte aucun sentiment personnel, aucune vue d ‘ambition, même aucun sentiment d’amour-propre.» 

(Comte de Las Cases, « Mémorial de Sainte-Hélène). 

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A Sainte-Hélène c’est par Gourgaud, qui l’avait lu dans les journaux reçus, que Napoléon apprit la mort de Charles de La Bédoyère. Nous étions le 7 décembre 1815, autre date sombre puisque ce fut ce même jour qu’était fusillé le Maréchal Ney, avenue de l’Observatoire… Dans son Testament en date du 15 avril 1815, l’Empereur lègue 100 000 francs aux enfants de La Bédoyère. Dans son Codicille (daté du 24 avril 1821) il ajoute la somme de 50 000 francs aux mêmes. (Source:  » Mémorial de Sainte-Hélène. « . Edition établie par Marcel Dunan (Paris, Garnier, 1983, 2 volumes). 

Sources:

-Marcel DOHER :  » Des rêves de gloire au peloton d’exécution. Charles de la Bédoyère, 1786-1815, aide de camp de l’Empereur. Préface du Commandant Henry Lachouque « . Paris, J. Peyronnet et Cie, 1963. 

-Comte de LA BEDOYERE et André de MARICOURT :  » Idylle et drame (1790-1815).Georgine de Chastellux et Charles de La Bédoyère « . Paris, Émile-Paul frères, 1924. 

 

 

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( 16 juillet, 2019 )

« L’esprit humain ne se permet pas de faire de la destruction d’une ville comme Paris un objet de calcul spéculatif… »

« Samedi, 15 juillet 1815.

Depuis ma dernière lettre les Parisiens commencent à s’apercevoir que leur Roi ne règne qu’aux Tuileries, et qu’ils ne sont pas même entièrement sous ses ordres, car les Prussiens bivouaquent toujours sur la place du Carrousel et ont rendu les avenues de ce côté impraticables. L’intérieur de l’arc de triomphe leur sert de tuerie ; il n’y pas jusqu’aux misérables journalistes royalistes qui ne se plaignent déjà des canons; chargés, des mèches allumées et faisceaux d’armes établis devant la demeure de leur Roi et sur les ponts de la capitale ; ils disent même que la conduite des Prussiens est telle que les amis de la bonne cause en gémissent. Le maréchal Blücher permet à ses subordonnés toutes sortes de vengeances et de pillage, qu’il paraît incliné à diriger contre la ville collectivement et contre les individus en particulier. Le pont d’Iéna a été miné par son ordre, et on l’aurait fait sauter, malgré les remontrances du Roi, si le duc de Wellington n’y eût fait placer une sentinelle, qui avait ordre de quitter son poste au moment ou l’on aurait mis le feu à la mèche, et qui sauva ce monument en déclarant qu’il ne pouvait quitter son poste que lorsqu’il serait relevé par son caporal. La Malmaison a été à moitié saccagée par dépit; et non seulement la maison, mais les personnes attachées à Napoléon ont été marquées du sceau de la réprobation. Le général Thielman ayant pris son logement chez madame la maréchale Ney, s’empara de ses voitures, de ses chevaux, et enleva même jusqu’aux harnais qui se trouvaient dans les écuries. Dimanche passé ou a menacé l’adjoint du 10ème  arrondissement de l’envoyer dans une forteresse, s’il ne fournissait pas y dans un temps donné, dix mille paires de souliers. Ce fonctionnaire se rend chez le préfet Bondy, qui lui dit qu’il lui a été demandé aussi une contribution de dix millions, et le conduit chez Talleyrand. Ce ministre leur conseille de s’évader ou de temporiser jusqu’à l’arrivée du roi de Prusse, et qu’alors il fera quelques remontrances en leur faveur. Le général prussien déclara qu’il ferait piller le faubourg Saint-Germain, dans trois jours, si l’on ne satisfaisait pas à sa demande; et lorsqu’on lui dit que le duc de Wellington n’avait pas fait de réquisition, il répliqua : « Qu’il fasse ce qu’il voudra, je ne m’en mêle pas ». Il rit de la nomination du général Maison au gouvernement de Paris, et dit que le général Muffling aurait soin que les Français n’empiétassent pas sur son autorité. Je sais que lord Wellington est indigné de ces excès; mais il dit naturellement qu’il ne peut pas les empêcher, à moins que de retirer son armée pour combattre celle du maréchal prussien. Ce qui paraît extraordinaire, c’est que les troupes prussiennes sont dans un état complet d’insubordination, et que même elles ne parlent pas plus du Roi que de la cause pour laquelle elles se battent. Vous pouvez juger facilement que c’est pour se venger des Français. Ils oublient, comme tous nos déclamateurs en Angleterre et en Allemagne, que les Prussiens ont été les premiers agresseurs. L’invasion du duc de Brunswick, la coalition de Pilnitz, sont effacées des pages de l’histoire contemporaine ; on parle de venger les malheurs de l’Allemagne, comme si les Français n’avaient pas été les premiers attaqués. Les Prussiens voulaient faire une entrée solennelle de leur armée dans Paris, ce que le général anglais avait refusé pour la sienne ; mais lorsque le général Blücher lui en parla, il ne put que répondre qu’il n’avait qu’à suivre son inclination. En conséquence, cinquante mille Prussiens-entrèrent par les boulevards et par les ponts le 7 juillet 1815  au matin, le lendemain de la capitulation ; plusieurs bataillons traversèrent les rues seulement pour grossir le cortège, car ils sortirent de la, ville l’instant d’après. La partie des troupes anglaises qui devait être logée dans la ville entra sans bruit à 6 heures du matin. On espérait d’abord que les soldats ne seraient pas logés chez le bourgeois; mais cet espoir fut bientôt déçu, et le désir actuel des habitants est d’avoir des Anglais logés chez eux à l’exclusion des autres. La conduite de nos soldats leur a valu cette préférence : il est impossible que des conquérants inspirent  moins de regrets. Il n’en est pas ainsi de nos alliés; partout où ils ont paru, ils ont apporté la terreur, et laissé le dégoût pour la cause du monarque qu’ils ont protégé. Plusieurs parties du pays qu’ils ont occupé ou traversé ont perdu leur attachement aux Bourbons, dont le retour a été accompagné de désolations et de rapines. Un royaliste de ma connaissance, l’ennemi le plus acharné de Napoléon, me disait l’autre jour que les Français n’avaient plus d’autre ressource que les vêpres siciliennes. On dit que l’armée de la Vendée s’est offerte de se réunir à celle de la Loire, pour empêcher le démembrement de la France; ce que l’on croit probable. Que cela soit vrai ou non, ce bruit suffit pour montrer l’indignation du peuple, qui se dirigera très-probablement et très malheureusement contre la personne et la famille du monarque restaure, parce que la cause des Bourbons est trop liée à la conduite des alliés. Un seul effort pourrait tout changer, mais il ne faut pas l’attendre d’un sexagénaire que les maladies privent de l’activité nécessaire. Si, lorsqu’il vit que les étrangers étaient déterminés à ne pas faire droit à son intercession, il eût quitté Paris et se fût rendu à l’armée de la Loire; ou s’il eût arboré l’étendard tricolore, et fait un appel à la garde nationale et à toutes les troupes de son royaume, pour se lever et prendre une attitude qui le mît dans le cas de traiter de la paix à des conditions honorables pour la France et pour son roi: alors il se serait identifié avec ses sujets, comme ils l’ont identifié avec leurs ennemis; on aurait même oublié et pardonné sa coupable victoire, dans cette première lutte heureuse ou non, pour l’indépendance de sa nation et de sa couronne. L’influence morale de  Paris aurait fait regarder, à la vérité ? Son dessein comme une mesure extrême ; mais la ruine de la capitale aurait pu être le salut de la patrie, qui doit gémir aujourd’hui sur les sacrifices faits pour conserver le membre le plus corrompu et le plus malsain de tout le corps politique. On doit être indigné de voir les habitants de cette capitale trembler à la menace de la chute d’une colonne, lorsqu’ils devraient pleurer leur liberté perdue, et prier plutôt pour la destruction de cet ornement, dont l’enlèvement porterait toute leur sollicitude aux seuls objets dignes de leurs soins, et leur ferait, dans une autre occasion , diriger tous leurs efforts vers la défense de leur indépendance intérieure et extérieure, ces vrais moments du bonheur national et de la gloire, qui, ne résidant point dans le marbre ni dans le bronze, me sont circonscrits par aucune enceinte, et ne sont fixés nulle part, de sorte qu’ils ne peuvent être renversés par la chute d’une ville ni par le sac d’une province. L’esprit humain ne se permet pas de faire de la destruction d’une ville comme Paris un objet de calcul spéculatif, de crainte qu’on ne regrette de n’avoir pas essayé la dernière alternative qui restait pour sauver la patrie; mais soit qu’une résistance sous les murs de la capitale ait réussi ou non, le désespoir ou la victoire, la chute ou le salut de la ville, aurait laissé la France même moins à la merci de ses conquérants et de son roi qu’elle ne l’est dans ce moment d’incertitude : je vous dirai ici que, malgré toutes les imputations de faussetés et de trahison dirigées contre le duc d’Otrante et contre le Gouvernement exécutif, au sujet de la capitulation , cette mesure ne vient pas du duc, mais de l’armée. Un conseil de guerre, composé de cinquante officiers-généraux, fut convoqué : quarante-huit furent d’avis qu’une résistance de plus de quinze jours était impraticable, et que les troupes ne pouvaient garantir pour plus longtemps la sûreté de la capitale. Le prince d’Eckmülh fit part au Gouvernement de cette décision, et il voulut lui donner tant de poids, qu’il répéta sa lettre le lendemain, et l’envoya encore aux Tuileries contresignée par vingt-deux officiers- généraux. Le prince ne s’inquiéta point de l’armée et de la populace  il savait que là moitié seulement de la garde nationale consentirait à faire le service dans la ligne. Or, avec une armée de 73,000 hommes, quelque bien équipée qu’elle fût, il n’aurait pas été excusable de hasarder une bataille contre au moins 160,000 ennemis dont le nombre augmentait tous les jours, sans compter 40,000  hommes commandés par le prince de Wrède, qui devaient arriver sous peu de temps. Les alliés brûlaient d’en venir aux mains; et dans un moment de colère, le colonel anglais Stavelez, envoyé en parlementaire, ayant été blessé grièvement , le duc de Wellington menaça de faire donner l’assaut. Si la masse des citoyens eût pris les armes, il n’est pas bien sûr que leur attitude imposante n’ait porté les alliés et leurs ministres à réfléchir avant d’ordonner le bombardement de soixante mille maisons, pour terminer une querelle qui était déjà décidée, et seulement pour plaire aux représentants légitimes des Louis-le- Gros et des Philippe-le-Bel. L’armée fut sauvée pour l’état, c’est-à-dire pour la patrie, et un autre homme aurait cru qu’il valait la peine de conserver intacte, autant qu’il aurait été en son pouvoir, une telle garantie de la dignité de son peuple et de sa couronne. L’armée n’a pas été la dernière à se montrer disposée à faire cause commune avec la famille rentrée. Dès le 10, trois généraux vinrent de la part du général en chef, et offrirent de prendre à l’instant la cocarde blanche, ne demandant pour cela qu’une amnistie générale, que 70,000 repentants armés pouvaient raisonnablement espérer d’obtenir, quelque noir qu’ait été leur crime. Mais on refusa, et ilen est résulté la soumission des troupes à discrétion; ce que, non Louis, mais ses courtisans ont pu compter pour un triomphe, mais ce qui, à d’autres yeux, ajoute aux causes d’un mécontentement futur, le désir d’effacer ce signe d’une servitude passée.  »

(J. HOBHOUSE, « Histoire des Cent-Jours ou Dernier règne de l’Empereur Napoléon. Lettres écrites de Paris depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. », Paris, chez Domère, Libraire, 1819, pp.461-468)

 

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( 15 juillet, 2019 )

1815. Rappel de quelques dates…

Napoléon. Retour

Depuis début mai 1814, Napoléon est à l’île d’Elbe. Louis XVIII règne pour la première fois de son existence sur le trône de France. Le gouvernement royal, de par sa vision obsolète des choses, est devenu progressivement impopulaire.

26 février 1815. Napoléon quitte l’île d’Elbe à bord du navire L’Inconstant.

1er mars. L’Empereur débarque à Golfe Juan.

6 mars. Les Parisiens apprennent le débarquement de Napoléon.

7 mars. Napoléon arrive à Grenoble.

10 mars. L’Empereur arrive à Lyon.

19 mars. Louis XVIII quitte Paris pour la Belgique.

20 mars. Entrée de Napoléon à Paris.

21 mars. L’Empereur charge Benjamin Constant de la rédaction d’une constitution libérale.

5 avril. Les troupes anglaises arrivent en Belgique, commandées par Arthur Wellesley, duc de Wellington.

22 avril. Proclamation de l’acte additionnel aux constitutions de l’Empire.

26 mai . Le tsar de Russie, le roi de Prusse et l’empereur d’Autriche quittent Vienne pour se mettre à la tête de leurs armées et lutter contre la France.

1er juin. Cérémonie du Champ-de-Mai, à Paris.

9 juin. L’acte final du Congrès de Vienne est signé par les plénipotentiaires des grandes puissances alliées présentes. Il avait été ouvert le 1er novembre 1814.

12 juin. Napoléon quitte Paris pour la Belgique.

15 juin. Napoléon chasse les Prussiens de Charleroi et décide de s’attaquer à Blücher pendant que Ney est prié d’occuper les Quatre-Bras, carrefour stratégique routier.

16 juin. Bataille de Ligny et bataille des Quatre-Bras.

18 juin. Bataille de Mont-Saint-Jean, appelée par les Anglais « Bataille de Waterloo » et par les Prussiens « Bataille de La Belle-Alliance ».

21 juin. Napoléon est de retour à Paris.

22 juin. L’Empereur abdique en faveur de son fils.

25 juin. Napoléon arrive au château de Malmaison.

29 juin. Après un court séjour, Napoléon prend le chemin de l’exil.

3 juillet. L’Empereur est à Rochefort-sur-Mer.

8 juillet. Louis XVIII revient à Paris.

12 juillet. Arrivé sur la frégate Saale, Napoléon s’installe provisoirement à  l’île d’Aix.

15 juillet. Il s’embarque à bord du brick de guerre l’Épervier, sous pavillon parlementaire qui le conduit jusqu’au Bellérophon, navire britannique. « Je suis venu me placer sous la protection de votre prince et de vos lois », déclare l’Empereur.

7 août. En rade de Plymouth, Napoléon est transféré sur le Northumberland  qui le conduira à l’île de Sainte-Hélène.

15 octobre. Arrivée de l’Empereur à Sainte-Hélène.

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( 1 juillet, 2019 )

Rocquencourt, 1er juillet 1815 : un des derniers combats de la Grande-Armée…

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18 juin 1815, Waterloo. L’armée de Grouchy, que l’on n’a point vue, après l’avoir tant espérée sur le champ de bataille principal, a retraité depuis la région de Wavre, par Namur, Dinant et Givet. Le 23 juin, avec un peu plus de 28 000 hommes valides, un millier de blessés et cent bouches à feu, il est entre Reims et Soissons. Le 29, il est à Paris. Son armée a parcouru quelque 350 km en dix jours et devance de peu l’armée prussienne, tandis que le gros des anglo-hollandais de Wellington s’attarde à Senlis. L’Empereur, qui a abdiqué le 22, a quitté l’Élysée le 25 juin pour la Malmaison.  Le 29, il prend place dans une calèche qui rejoint, par La Celle Saint-Cloud et Rocquencourt, la route de Paris à Rochefort où Napoléon à décidé de se livrer aux anglais. Alors qu’on le croit en route, il revêt son uniforme de colonel des chasseurs de la garde et propose au gouvernement de prendre une dernière fois la tête des armées pour battre l’ennemi.  C’est que la situation des forces en présence n’a pas laissé d’exalter l’imagination de Napoléon qui y voit l’occasion d’une revanche éclatante sur l’adversité, peut-être un des plus fantastiques retournements de l’histoire militaire, au moins les effets du désastre de Waterloo largement atténués. L’Empereur déchu en pressent l’occasion et l’urgence qu’exigent les actions violentes et soudaines.  Mais on ne l’écoute plus ; il quitte la Malmaison en vêtements civils, échappant de quelques heures à des éléments de cavalerie prussienne qui avaient le projet de l’enlever. Un gouvernement provisoire siège à Paris, Fouché l’anime, autant dire que l’intrigue règne et que sévit la confusion. Fouché, qui a trahit Napoléon, négocie avec les alliés et prépare le retour de Louis XVIII.  Ce personnage qui participa à la Terreur et contribua en 1793, à la sanglante répression de Lyon, après avoir trahi Robespierre.

Talleyrand expert en trahison disait : « Son mépris des hommes tient à ce que Monsieur Fouché s’est beaucoup regardé »  Dans Paris, sous Davout nommé généralissime, les forces de Grouchy viennent renforcer les restes de l’armée du Nord ramenés par Soult et quelques corps rameutés des provinces. « Les alliés, diminués par leurs pertes des 16 et 18 juin, obligés à des détachements importants pour l’observation des places et assurer les lignes de communication, ne peuvent opposer à Davout guère plus de cent mille hommes« . Or, celui-ci dispose maintenant d’une armée aussi nombreuse et sa supériorité en artillerie est écrasante. Si les troupes françaises sont concentrées, prussiens et anglo-bataves sont une fois de plus séparés. Malgré les précautions prises par Blücher pour masquer son changement de front, ces mouvements furent bientôt révélés à l’armée française. Bien qu’ayant adressé à Wellington et à Blücher une nouvelle demande d’armistice, Davout pensa qu’un échec infligé à l’ennemi dans une situation hasardeuse lui donnerait peut-être à réfléchir. En conséquence, Davout fit tenir l’ordre à Exelmans de rassembler toute la cavalerie bivouaquée sur la rive gauche et de la porter à la rencontre du parti prussien qui venait de traverser Versailles. Le succès de l’entreprise paraissait certain ; et comme cette petite opération devait être exécutée par de la cavalerie, presque toujours à même de se dégager, elle ne pourrait, quoi qu’il arrivât, entraîner une action générale. 

Exelmans combina un plan non seulement pour culbuter la cavalerie prussienne, mais aussi pour la prendre au filet: ordre à la division Piré, avec un bataillon du 44e, de se porter par Sèvres et Vaucresson sur Rocquencourt, afin de couper la retraite à l’ennemi; ordre à la division Valin de suivre ce mouvement; ordre à la division Donion, colonne de gauche, de se diriger sur Fontenay-le-Fleury, en tournant Versailles au sud-ouest. Exelmans se réservait le commandement de la colonne centrale, formée de ses deux divisions de dragons, qui marcherait droit sur Versailles par Le Plessis-Piquet et Vélizy. Les hussards prussiens (1), après avoir bivouaqué à Versailles (2), se dirigèrent en direction de Plessis-Piquet, mais se heurtèrent, à la hauteur de Velizy, aux 51ème et 13ème  dragons. Après un vif combat, les cavaliers de Sohr se replient sur Versailles, mais ne peuvent entrer, serrés de près qu’ils sont par les dragons d’Exelmans. Les hussards dévalent comme un torrent le boulevard du Roi et galopent en direction de Saint-Germain. Soudain, à l’entrée de Rocquencourt, une grêle de plomb s’abat sur le premier escadron: ce sont les fantassins du 44ème  de ligne français postés là par Piré qui tirent, dissimulés dans les champs. Une panique indescriptible s’empare de la cavalerie prussienne. Sohr jette ses hommes à travers champ en direction du Chesnay, mais lui-même tombe, blessé, et est emmené prisonnier à Versailles. Les Prussiens longent le parc du château du Chesnay, se trouvent bloqués dans la petite rue étroite. Ils sont cernés, tourbillonnent, cherchant vainement un refuge dans la cour de la ferme Poupinet et finalement sont tous massacrés ou faits prisonniers. Beaux coups de sabre donnés en vain ! Le gros de l’armée prussienne accourait en hâte en direction de Saint-Germain, et les forces qui s’opposèrent à Exelmans lui étaient dix fois supérieures. Néanmoins, il résista. Dans l’après-midi et jusqu’à 10 heures du soir soir, Exelmans, sans le soutien des corps de Vandamme, car Davout ne veut pas d’un engagement général, parvient à repousser un retour offensif des forces de Zieten accourues en hâte. Ayant bivouaqué à Versailles, il se replie le lendemain sur Paris ramenant quatre cent trente-sept prisonniers et de nombreux chevaux. Cependant, Blücher (3)n’osa entrer dans Le Chesnay que le 2 juillet au matin. Les femmes et les enfants du pays s’étaient réfugiés au Château. Il ne fallut rien moins que l’intervention et le sang-froid du propriétaire, M. Caruel, pour en imposer finalement aux Prussiens qui voulaient tout massacrer et brûler. Ce fait d’armes brillant, mais sans suite, est tout à la gloire d’Exelmans. En 1815, il a 40 ans. Incommode et bourru, il n’a pas connu la gloire et les honneurs qui ont favorisé parfois de moins dignes que lui. Au combat du Chesnay-Rocquencourt, cet entraîneur d’escadrons s’est révélé meilleur stratège que d’autres chefs d’un rang plus élevé ; quelques jours plus tard, c’est en vain qu’il s’oppose à la capitulation de l’armée. « Décision inutile, faute grave qui empêchait de tenter ce que Napoléon aurait voulu faire : frapper d’un coup foudroyant Blücher pris au piège dans la boucle de la Seine, puis encercler la petite armée de Wellington dans la plaine de Saint-Denis », et livrait le pays aux violences étrangères et aux vengeances des ultras. Engagé volontaire en 1791, l’ancien chef d’état-major de Murat ne rentre en grâce qu’en 1828 sous Charles X, qui le nomme inspecteur général de la cavalerie. Il est fait Grand Chancelier de la Légion d’honneur en 1849 et Louis-Napoléon lui confère enfin, en 1851, le titre de Maréchal de France.  C’est l’année suivante, d’une chute de cheval, que mourra l’un des plus grands cavaliers de l’Empire, qui avait exposé sa vie dans de nombreux combats. Un boulevard porte le nom d’Exelmans au Chesnay. Une plaque commémorative a été installée par la société d’histoire militaire «  la Sabretache » près de l’horloge du carrefour de Rocquencourt

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LE COURAGEUX FACTIONNAIRE

(Extrait des Annales du Chesnay n°5 1991 «  Rocquencourt Le Chesnay 1 juillet 1815 le dernier coup de sabre de la Grande Armée  ») 

Il est 6 heures et demie du soir; le général Exelmans dévale la rue des Réservoirs à la tête de la brigade Vincent et il rejoint boulevard de l’Empereur les lanciers de Piré et sa première brigade commandée par Burthe. Exelmans s’apprête à lancer les six régiments de cavalerie, qu’il a maintenant sous la main, aux trousses des hussards de Von Sohr, mais il se heurte aux grilles de la barrière Saint-Antoine, toujours fermées ; le général apprend que des Versaillais ont emporté les clefs et ont aidé les Prussiens; il s’indigne contre Versailles, « ce vieux repaire de royalistes, de traîtres abominables« ; il menace et s’écrie qu’ « il regrette de ne pas avoir le temps de livrer la ville aux flammes« . Enfin les grilles sont ouvertes; Exelmans se retourne vers le général Strolz : « Nous avons perdu bien du temps ! La brigade Hubert doit être actuellement aux prises avec l’ennemi à Rocquencourt ; pourvu qu’elle puisse tenir jusqu’à notre arrivée… Au galop! A Rocquencourt ! «  Plus de vingt escadrons de la cavalerie française sont sortis de Versailles dans un bruit d’enfer; le silence succède au tumulte ; le boulevard de l’Empereur est couvert de cadavres; on entend par moment des blessés qui gémissent… Le factionnaire de la barrière Saint-Antoine, M. Fasmann, est seul à son poste; tout à coup, son attention est attirée sur le boulevard par la vue d’un dragon qui se précipite, de toute la vitesse de son cheval, vers un Prussien démonté et blessé.

Le dragon brandit son sabre comme pour le frapper; le hussard allemand s’enfuit en courant et cherche à se réfugier dans le bureau de l’octroi; le dragon le rattrape et s’apprête à le tuer; le blessé se jette à genoux devant le cavalier et implore la merci de son agresseur, mais en vain; voyant cela, M. Fasmann s’élance au devant de son compatriote et l’apostrophe avec énergie : « Espèce de brute ! Tu ne vas tout de même pas commettre l’infamie de tuer de sang-froid un blessé qui te demande merci ! «  Le dragon n’écoute pas le garde national; il veut à toute force massacrer celui qu’il peut faire son prisonnier. Hors de lui, il hurle comme un forcené « qu’il doit venger la mort de ses camarades« ; le cavalier abaisse son sabre et l’enfonce à travers la poitrine du malheureux Prussien, sans craindre de frapper du coup M. Fasmann, dans les bras duquel le blessé est venu se blottir en un effort suprême ! Un coup de sabre malheureux, donné par un soldat aigri par la mort d’un compagnon ! Une tache sur l’honneur des dragons d’Exelmans ? Non. Nos « sabreurs » ont été en maintes occasions assez généreux pour se faire pardonner quelques faiblesses de ce genre. 

Alexandre TOLOCZIN

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(1) Qui, entre le 25 et le 29 juin, ont chevauché durant 170 kilomètres, et, pire encore, ont, depuis le 15 juin, avancé et combattu sans relâche. Situation qui ne sera pas sans influer sur les évènements qui vont suivre. (2)« J’ai l’honneur d’humblement rapporter à Votre Excellence que j’occupe Versailles. À mon approche, un nombre insignifiant de fantassins (français) et quelques cavaliers, tirant parti du terrain tourmenté, ont réussi à se retirer sur la route de Paris. Les 1200 hommes de la garde nationale nous ont envoyé un parlementaire, ouvert les portes, se sont déclarés partisans du Roi, et ont demandé notre protection. J’ai accepté, à la condition qu’ils enlèvent la cocarde tricolore de leur chapeau et que votre permission soit sollicitée. Selon les rapports reçus ici, Napoléon est parti l’après-midi du 29, pour Cherbourg via Rambouillet et Chartres, où deux frégates attendent son embarquement. Je vais continuer ma marche sur Longjumeau et j’ai déjà envoyé des patrouilles sur toutes les routes menant à Paris et vers l’intérieur du pays. » (Sohr à Blücher – in Voss, Generalmajor von, Napoleons Untergang 1815, Berlin 1906 – cité par Peter Hofschröer, « The Waterloo Campaign », Greenhill Books)  

(3) Blücher avait mal accueilli les nouvelles de Rocquencourt.  » Blücher était dans son bureau, sur un sofa, profitant d’un court repos et j’étais assis devant la maison, quand un parti de hussards du 5e régiment, conduits par le major von Wins, arriva et stoppa. Le major mis pied à terre et me reconnaissant, vint vers moi, me disant, très excité: « Ce que vous voyez ici est ce qui reste de deux régiments de hussards. Tous les autres sont soit morts ou prisonniers. Le lieutenant-colonel Sohr lui-même a été gravement blessé et fait prisonnier. » J’étais surpris. Je n’aurais jamais pensé que de si bonnes troupes puissent subir une si terrible défaite, et je lui dis que je n’en croyais rien. Le major m’assura que c’était la vérité et me demanda de parler au Prince. J’essayais de l’en dissuader, lui disant que l’entrevue risquait d’être très désagréable. Mais cela ne changea rien, et je l’introduisis. Le Prince écouta son rapport avec une colère grandissante, puis il explosa de rage, criant: « Monsieur ! Si ce que vous me dîtes est vrai, alors j’eusse souhaité que le diable vous ait également atteint ». Sur ces mots, Wins fut renvoyé. Le prince était outragé et choqué au plus haut point » (Nostitz, Graf von, Das Tagebuch des generals der Kavallerie Grafen von Nostitz, Kriegsgeschichtliche Einzelschriften, Berlin 1885 – cité par Peter Hofschröer, The Waterloo Campaign, Greenhill Books).  

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( 29 juin, 2019 )

29 juin 1815… Le dernier jour de l’Empereur à Malmaison…

29 juin 1815... Le dernier jour de l'Empereur à Malmaison... dans JOURS D'EPOPEE malmLe dimanche 25 juin 1815, à midi et demi, Napoléon quitte l’Élysée pour le château de Malmaison. Le lendemain, Guillaume Peyrusse, Trésorier de la Couronne pendant les Cent-Jours, y est appelé par le souverain. Voici un extrait de ses «Mémoires» .

« 26 juin 1815. A une heure du matin, un courrier m’apporte l’ordre de me rendre à Malmaison. Introduit dans la chambre de Sa Majesté, j’y trouvai M. le Ministre de la Marine [Decrès]. Sa Majesté était en robe de chambre, M. le Ministre faisait entrevoir à Sa Majesté le danger qu’elle courait à Malmaison, où, d’un moment à l’autre, elle pouvait être enlevée. Sa Majesté donna l’ordre, devant moi, au général Beker de faire rompre le pont du Pecq par où l’ennemi pouvait déboucher sur Malmaison. Le Ministre fut congédié ; je restai seul. Sa Majesté me pressa très vivement de solder toutes les dépenses de sa maison, et parut très contrariée que je n’eusse pas versé plus de fonds à M. Laffitte. Je lui fis observer que bien que le Gouvernement provisoire n’eût mis en demeure de ne pas me dessaisir des fonds existant en cause au moment de l’Abdication, néanmoins j’avais mis trois millions en sortie, et je n’avais gardé qu’une centaine de mille francs pour les besoins du service. Sa Majesté me parla des diamants existants. Je lui fis observer qu’ils étaient la propriété de la Couronne.- « Il y en a dans le nombre qui m’appartiennent, me répondit Sa Majesté ; avec ça on a du pain. » Ces paroles m’allèrent à l’âme. En voyant Sa Majesté réduite à une si mince épargne, après avoir eu deux cents millions dans son souterrain des Tuileries, et plus de soixante millions dans son domaine extraordinaire, j’aurais livré quelques diamants, si le sentiment d’un devoir impérieux ne m’eût fortifié et fait taire l’émotion profonde que j’avais ressentie.

29 juin 1815. Sa Majesté m’annonça qu’elle partirait dans le jour. A quatre heures du soir [Marchand indique « cinq heures et demie du soir»], elle prit congé de nous et partit sous l’escorte du général Beker. Je rentrai aux Tuileries le cœur navré. J’ordonnai à tous mes chefs de division et au caissier général d’arrêter tous les comptes au jour de l’Abdication.» 

Quant à l’Empereur, vêtu de vêtements civils, il quitte le Château de Malmaison, accompagné des généraux Bertrand, Becker et Savary. Il s’était recueilli seul un moment dans la chambre où s’était éteinte l’impératrice Joséphine…. Pour l’Empereur commençait  le dernier acte de sa fulgurante existence… 

 

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( 23 juin, 2019 )

Enlever l’Empereur (juin 1815) ?

Napoléon le Grand2Le colonel de Rumigny rejoint Paris dans l’espoir que la lutte va continuer, malgré la défaite de Waterloo.

J’allais donc galopant et pensant tristement, lorsque, dans la forêt de Villers-Cotterêts, je vis venir une voiture à quatre chevaux de poste avec un courrier en avant.

— Arrêtez, arrêtez ! me cria-t-on.

Je m’approchai de la voiture et je vis le général Sébastiani.

— Quelles nouvelles ? me dit-il.

— Mon général, je vais annoncer à l’Empereur que le maréchal Grouchy…

— Mon cher colonel, me répondit-il, l’Empereur a abdiqué. Il n’est plus à Paris. Mais allez au ministère de la Guerre, dites au prince d’Eckmühl [Davout] que vous m’avez rencontré et que je vais faire diligence pour arrêter l’ennemi et parlementer. Vous rencontrerez aujourd’hui, ajoute-t-il, le général La Fayette et Benjamin Constant, qui me suivent dans le même but.

Ces deux noms m’étaient antipathiques, et je dis au général :

— Mon général, il vaut mieux se battre que de négocier ; et on ne vous recevra pas, j’en suis certain.

Je continuai encore plus tristement ma route. A quelques lieues, La Fayette me fit appeler par son domestique, je ne répondis rien et en fis de même à Benjamin Constant, sauf un : « Va te faire f… » que je lui lâchai en passant.

J’arrivai enfin à Paris, où j’appris que l’Empereur était à la Malmaison, et qu’il me serait impossible d’aller le trouver parce qu’on le gardait à vue. Je me rendis donc au ministère de la Guerre et, pendant que je rendais compte au prince d’Eckmühl de ma mission, j’appris que le général Gérard avait réussi à passer à travers les ennemis et que, porté sur son fourgon, défendu par ses braves aides de camp, Perron, Lafontaine, Gérard, etc., et son escorte, il était arrivé à Paris. Cette nouvelle fut pour moi un premier sujet de consolation, car je lui étais fort attaché et je l’avais pleuré du fond de l’âme.

Pendant que j’étais dans le cabinet du ministre, on annonça le maréchal Oudinot. La conversation suivante s’établit. M. Guérier, secrétaire du maréchal, était présent.

— Mon cher maréchal, dit Oudinot, je viens te demander un commandement, car dans l’état des choses tout le monde se doit à son pays.

Le maréchal Davout l’interrompit brusquement en lui disant :

— Ah ! pour cela, c’est impossible. Qui diable veux-tu qui ait confiance en toi aujourd’hui, après ta conduite en 1814 ? La seule chose que je puisse faire est de te donner un commandement entre le village de Meudon et Paris.

— Je te remercie, dit Oudinot.

Et il s’en alla, pendant que le ministre, se tournant vers nous, expliqua :

— Où diable a-t-il la tête ! Personne ne se fierait à lui !

Je me rendis chez le général Gérard, qui était rue de Buffant, chez M. Duroux, son ami. Je le revis en état passable, mais souffrant beaucoup. Il causa de la mission qu’il m’avait donnée, et depuis nous en parlâmes souvent. Je n’ai jamais voulu rien publier pendant la controverse qui s’est établie en 1821 et 1822, au sujet du maréchal Grouchy. Il avait été plein de bonté pour moi en plusieurs occasions. Je pensais que les faits que j’écris ici intéresseraient surtout la postérité, et je ne voulais pas ajouter à l’âcreté des écrivains de l’époque. L’officier au carrick noisette dont parle Dismée, c’était moi.

J’étais, lors de ce débat, aide de camp de Mgr le duc d’Orléans, et, par conséquent, tenu à une neutralité silencieuse. Il m’eût été pénible de dire au maréchal Grouchy (qui était, je le répète, un homme d’honneur et un brave officier, commandant parfaitement, sous les ordres de l’Empereur, un corps de cavalerie) : « Vous êtes incapable de commander en chef, vous avez perdu la France ! » Je me suis donc abstenu. Le général Gérard lui-même m’a approuvé !

Vers la fin des Cent-Jours, les nouvelles les plus absurdes étaient répandues à profusion. Quand l’ennemi s’avança de tous les points de nos frontières de terre, le maréchal Davout et les membres du gouvernement provisoire n’offraient pas à l’armée, dans leur association hybride, une garantie suffisante pour que les troupes sentissent renaître confiance et ardeur guerrière.

Quelques colonels formèrent alors le projet d’enlever l’Empereur à la Malmaison. Il y eut plusieurs réunions auxquelles j’assistai. L’avis des plus énergiques était : 1° d’aller à la Malmaison, de saisir le général Becker qui avait la charge de garder l’Empereur ; 2° de se porter à la hâte, après avoir enlevé l’Empereur, sur la Chambre, de la jeter à la porte ; ensuite, de marcher à l’ennemi et de le battre pendant qu’il était en pleine sécurité.

La question de ce que l’on pouvait faire contre les ennemis nombreux qui s’avançaient inquiétait un peu, mais on pensait, et avec raison, que les absurdes idées de la Chambre et le peu d’énergie des membres du gouvernement provisoire allaient nous livrer pieds et poings liés aux Alliés, sans qu’ils voulussent rien entendre en voyant ce qui se passait chez nous. Il y avait une grande division dans les opinions des officiers qui se trouvaient réunis, et le complot avorta. L’âme du complot était Lalon, officier supérieur, qui me fit ses adieux et se brûla la cervelle quelque temps après.

Le maréchal Davout me donna alors un commandement du côté de La Villette. Parmi les hommes que j’avais à commander, se trouvaient 1 800 fédérés, qui étaient assez ardents, mais point disciplinés. Je fis peu de chose, bien que nous ayons tiraillé pendant quelques jours contre les Prussiens. Ceux-ci avaient commis la faute de se séparer, et un corps de 30 000 hommes s’était mis en marche sur Versailles.

Un conseil de guerre eut lieu à La Villette, où le maréchal Davout avait son quartier général. Il fut convenu que les troupes campées en avant de Montrouge sous les ordres du général Exelmans se porteraient sur Sèvres et attaqueraient les Prussiens. 12 000 hommes de la Garde devaient former la tête de la colonne qui partirait par le vieux Neuilly pour marcher sur Saint-Germain, le reste de l’armée devait suivre et menacer la gauche des ennemis. Le maréchal Davout me donna ordre de me rendre auprès des officiers ayant la direction du corps du général Gérard blessé, hors d’état encore de monter à cheval. J’allai à Montrouge et je suivis les troupes lorsqu’elles furent en marche.

Le général Exelmans faisait l’avant-garde avec la cavalerie. Il rencontra les Prussiens à Sèvres, les culbuta et arriva à Versailles, où un régiment de hussards de Brandebourg fut obligé de mettre bas les armes. La grille de Versailles qui barre la route de Saint-Germain se trouva fermée, de telle sorte que le régiment ennemi ne put se frayer un passage. Le reste de l’armée ne bougea plus. Naturellement, on fit passer les hussards et les prisonniers prussiens par le boulevard, où tous les Parisiens purent les voir. Ce petit succès enflamma l’ardeur de quelques gardes nationaux, mais il était trop tard ; la nation n’avait plus de chef, les discours de quelques députés jetaient le découragement et cela ne conduisait à rien. Les Alliés commençaient alors à entourer Paris et à couvrir de flots de troupes nos provinces les plus guerrières. La Vendée appelait les princes de la famille royale, et beaucoup de gens étaient fatigués des alarmes et des excitations des mois précédents.

Les vociférations des fédérés inquiétaient le grand nombre. Quant au prestige impérial, il restait affaibli : Napoléon, quelque grand qu’il fût, venait d’être vaincu deux fois, en 1814 et 1815. Les idées constitutionnelles avaient fait des progrès, tout concourait à annihiler nos forces combattantes. Nous étions encore plus de 70 000 vigoureux soldats, mais nos chefs n’avaient nullement la volonté de s’ensevelir sous les ruines de l’Empire. Par conséquent, aucun d’entre eux n’avait l’enthousiasme nécessaire pour entraîner les armées.

La capitulation de Paris se traita d’une étrange façon. On envoya, du quartier général situé à Montrouge, une députation qui se rendit à Meudon. Je la rencontrai en revenant des postes établis en avant d’Issy. M. Bourgeois, chef aux Affaires étrangères, me dit :

— Venez avec nous, nous aurons besoin de vous pour rapporter les nouvelles.

Mais au bas de la côte d’Issy, les Prussiens refusèrent de me laisser passer parce que j’étais à cheval, et je revins vers les postes de l’ancienne division Vichery. Des Gardes nationaux se ruèrent sur moi en me voyant revenir des postes prussiens, et peu s’en fallut que je ne fusse fusillé par eux. Heureusement, des grenadiers du 30e de ligne vinrent à mon secours, arrêtant la fureur de ces hommes sans frein ni discipline. A leur tour, ils furent heureux que j’intercédasse pour eux, car un sergent du 30e voulait les tuer sans miséricorde.

Quelques jours après, j’étais près du général Gérard, qui se rendait à Orléans avec l’armée du maréchal Davout. On s’arrêta à Savigny, où un grand nombre de généraux se trouvaient réunis. Il y eut une espèce de conseil, dans lequel on convint qu’il serait utile de faire une démarche en faveur du duc d’Orléans, alors en Angleterre. L’armée craignait Louis XVIII. Elle pensait que jamais ce monarque ne pardonnerait ce qui s’était passé au retour de l’Ile d’Elbe, qu’enfin les troupes seraient très mal traitées sous son règne.

A la suite du conseil, le général Gérard me fit appeler en présence des généraux Fresgnet, Pajol, Exelmans, Vichery et quelques autres. Le maréchal Davout me donna l’ordre de me rendre à Paris et de remettre au duc d’Otrante [Fouché] la lettre collective qu’on me confiait. En outre, j’avais ordre d’aller voir le duc de Vicence [Caulaincourt] et de m’entendre avec lui.

Je pris à la poste de Savigny un bidet – bien fatigué, mais allant un peu – et je m’acheminai sur Paris avec un postillon. A peine hors du village, le postillon effrayé me déclara qu’il n’irait pas plus loin, parce que les cosaques s’avançaient et qu’il serait gardé prisonnier. Je continuai donc mon chemin seul, et effectivement, à deux lieues, je fus arrêté par deux cosaques qui voulurent d’abord me désarmer, mais je tirai mon sabre et j’allais me mettre en défense lorsqu’un officier russe arriva au galop. Après quelques mots d’explication, il me donna un de ses hommes pour m’accompagner jusqu’à la barrière. Je me remis au galop et, soit que le cheval du cosaque fût fatigué, ou qu’il eût peur de s’éloigner de son poste, il me laissa gagner de l’avance et j’arrivai seul à Paris.

J’allai d’abord chez le duc de Vicence. Il était aux Tuileries, dans l’appartement qui donnait sur le quai, au bout de la galerie de Diane. Il lut attentivement la lettre dont j’étais porteur, et, après quelques mots d’entretien, il m’envoya au duc d’Otrante. Je trouvai ce ministre quai Malaquais, à l’ancien hôtel de la Police. Il était fort tard dans la nuit. Le duc me parla de la lettre dont j’étais porteur et me dit que les difficultés seraient énormes, que les Alliés voulaient purement et simplement rétablir Louis XVIII comme il était en 1814, qu’une nouvelle proposition entraverait les choses et qu’il me donnerait une réponse le lendemain.

Je me retirai. Le lendemain, lorsque je revins, il me dit d’attendre. La journée se passa, et lorsque je voulus avoir un ordre pour retourner au quartier général, il me dit que c’était inutile, qu’il fallait que je restasse à Paris, que d’ailleurs il ne me donnerait pas de passeport.

Cette réponse me mit en fureur ; et je le lui témoignais, lorsqu’il me dit tranquillement :

— Mon cher colonel, je partage toutes les pensées des généraux ; mais il y a force majeure, je l’ai fait dire au prince d’Eckmühl [Davout] et aux autres officiers de l’armée.

Je lui représentai que si je restais à Paris pendant que l’armée était à Orléans et sur la rive gauche de la Loire, j’aurais l’air d’être un déserteur. Alors il me dit :

— Revenez dans deux jours, vous aurez un passeport.

J’étais à Paris, lorsque je rencontrai La Bédoyère, avec qui j’étais lié depuis la campagne de 1813. Il était en cabriolet.

Je l’arrêtai et lui parlai de l’imprudence qu’il commettait en ne partant pas ; qu’il n’y avait pour lui qu’un lieu de sûreté et qu’il devait gagner l’Amérique. Il me dit qu’on ne le prendrait pas et que, d’ailleurs, on n’oserait pas le mettre à mort.

J’eus beau l’engager à montrer de la prudence, je n’en pus rien obtenir et je le quittai, bien convaincu qu’il lui arriverait malheur.

Ma conviction n’était, hélas ! que trop fondée. [La Bédoyère sera fusillé le 19 août suivant]

J’ai connu peu d’officiers plus braves, de plus d’entrain à l’armée, d’un plus brillant courage. Je l’accompagnais à la bataille de Bautzen lorsqu’il commandait le 112e de ligne ; je lui apportai l’ordre du général Gérard de reprendre la position que le maréchal Oudinot abandonnait, avec tout son corps d’armée. Cette position, qui était sur le flanc droit de notre division Gérard, était occupée par une division de grenadiers russes. Le maréchal Oudinot l’avait évacuée malgré les plus vives instances du général Gérard, qui bouillonnait de colère, parce que de là pouvait dépendre le non-succès de la bataille. Lorsque j’apportai l’ordre à La Bédoyère, il me dit :

— Diable, ce sera rude !

— Oui, mais le général m’a chargé de vous dire que, dussions-nous y périr, il faut l’enlever.

— Alors, allons ! Par division à droite, à distance de peloton, serrez la colonne ! cria-t-il ; et ensuite : en avant marche !

Jamais mouvement ne fut plus beau, et le 112e aborda les Russes la baïonnette croisée, nous eûmes la gloire d’enlever cette rude position, et je vis le capitaine de grenadiers du 1er bataillon du 112e abattre de son épée l’officier russe qui était devant lui.

Chacun de nous croisa le fer avec les Russes. La Bédoyère fut admirable. Lorsque l’occupation de la position fut assurée, je courus vers le général Gérard, qui était à quelques pas de nous.

Pauvre La Bédoyère ! Que n’est-il tombé là !

 

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( 22 juin, 2019 )

A Paris, après Waterloo…

Paris Empire

Écoutons le jeune Emile Labretonnière. Le 22 juin 1815, l’Empereur abdique en faveur de son  fils, Napoléon II.

« A partir du jour de l’abdication de Napoléon, le retour des Bourbons ne fut un problème pour personne, malgré les airs de nationalité et de résistance que prenait la Chambre des représentants. Le coup était porté. Au lieu de prendre un parti vigoureux, de se déclarer pouvoir exécutif, et d’ordonner tous les actes qui pouvaient sauver d’abord l’indépendance du territoire, la Chambre nomma un gouvernement provisoire, et se mit paisiblement à discuter une constitution que devrait jurer le Prince appelé à régner sur la France. Or, il était assez naturel de commencer  par proclamer ce nouveau chef, de le faire avec éclat et retentissement, et d’appeler aux armes la nation au nom de Napoléon II. Ce fut seulement pour la forme qu’eut lieu ce grand acte de souveraineté populaire. La certitude de la prochaine issue des Cent Jours avait rendu à Paris sa physionomie aristocratique; la joie était rentrée au coeur du faubourg Saint-Germain ; c’était un dimanche, et les Tuileries étaient pleines d’une société brillante. Je m’y promenais tristement avec un de mes anciens camarades de lycée, que je venais de rencontrer par hasard; voilà bientôt Hippolyte qui arrive tout essoufflé de la Chambre, et nous annonce qu’elle vient de proclamer Napoléon II. Nous, de nous réjouir ; et Bordet, le camarade dont je viens de parler, de se moquer de nous. En qualité d’ex-garde de la porte, il était fort royaliste et nous apprit en riant que notre Napoléon II ne serait pas un grand obstacle à la rentrée du Roi, que nous verrions avant huit jours. Voilà, du reste, tout l’effet que produisit sur la capitale cet événement; nulle cérémonie, nul apparat pour l’annoncer ; le pauvre petit roi de Rome vit sa royauté passer à la Chambre avec la même solennité qu’un amendement sur les tabacs ou la potasse. Cependant l’armée, désorganisée à Waterloo, s’était peu à peu ralliée; le maréchal Grouchy venait d’accourir au secours de Paris avec un superbe corps d’armée de 31,000 hommes; les corps détachés arrivaient à marches forcées, les gardes-nationales de la Bourgogne et de la Picardie avaient rejoint l’armée de ligne. Tous brûlaient de venger l’échec de Mont-Saint-Jean. Les fortifications élevées sur la rive droite de la Seine furent armées d’une manière imposante ; Montmartre, Belleville, Saint-Chaumont étaient devenus de véritables citadelles. Dans l’intervalle des forts, des batteries détachées et de petites redoutes étaient confiées à des artilleurs volontaires tirés des lycées et des écoles de droit et de médecine; la capitale était donc couverte depuis Vincennes jusqu’à Neuilly. L’armée était campée dans la plaine, attendant l’ennemi de pied ferme. Pauvres laboureurs ! Quel cas on faisait de ce qui vous avait coûté tant de travaux et de sueurs! J’allais un soir visiter les préparatifs de défense; en sortant de la barrière , je vis une longue suite de petites cabanes bâties à la hâte par un régiment de cavalerie qui campait là. Les chevaux broutaient paisiblement au piquet le blé vert, tandis que les soldats, pour se garantir du soleil, avaient moissonné des champs entiers dans le but de couvrir, en guise de chaume, les toits en branchages sous lesquels ils dormaient. Pendant ce temps-là, les armées prussienne et anglaise , avant de connaître l’abdication tâtonnant et incertaines dans leurs mouvements, marchaient plus hardiment sur Paris, depuis qu’elles avaient connaissance de ce grand évènement qui devait avoir jeté le découragement au sein de l’armée. Cette nouvelle avait effectivement consterné tous les patriotes. Mais un vague instinct disait à l’armée, ainsi qu’au peuple, que la nécessité briserait bientôt cette fatale abdication, qui paralysait le seul bras capable de brandir l’épée libératrice. Aussi chaque jour une foule avide, d’ouvriers surtout, rôdait autour de l’Elysée, épiant l’instant où elle pouvait apercevoir dans le jardin, Napoléon se promenant triste et rêveur. Un cri général l’appelait à la tête de l’armée; jamais le peuple, le peuple qui paie et se bat, ne lui avait témoigné plus d’intérêt que -dans son malheur. Je cherchais à le voir une dernière fois, je n’y pus parvenir. Cependant les généraux Blücher et Wellington avaient marché de concert; ils étaient maitres de Saint-Germain et de Versailles, lorsqu’une grande partie de l’armée prussienne se sépara de l’armée anglaise et passa sur la rive gauche de la Seine. Ce fut alors que Napoléon, en apprenant cette énorme faute, jugea l’instant décisif pour sauver la liberté. Il proposa au gouvernement provisoire de redevenir le général Bonaparte, de se remettre en cette qualité à la tête de l’armée, et se fit fort d’écraser l’une après l’autre les deux armées ennemies. C’était encore une fois la manoeuvre de Mantoue. Pour toute réponse, la commission présidée par Fouché, le fit mettre en surveillance à la Malmaison. Oh ! si jamais malédiction générale accueillit un acte de gouvernement, ce fut ce jour-là ! La trahison était si flagrante que l’indignation ne se déguisait plus. Je me rappelle nos protestations, notre colère pendant toute la soirée au café des Pyrénées. Jamais ce paisible théâtre de nos discussions politiques depuis un an n’avait été témoin de scènes si orageuses. Les canonniers volontaires de l’Ecole de Médecine rentraient de l’exercice; quelques tirailleurs de notre onzième bataillon, qui avaient reçu leurs armes et leur équipement, revenaient du village des Vertus, la bouche encore noircie par la cartouche; on y avait tiraillé toute la journée avec tes vedettes étrangères. On conçoit que ces jeunes têtes ne devaient pas prendre patiemment le parti de se soumettre au joug ennemi. En vain la pauvre demoiselle Eugénie , assise à son comptoir, où lui parvenaient sans gaze, tous les b…. et les f…. de l’assemblée , s’efforçait de calmer l’effervescence générale; elle s’adressa à un jeune homme nommé Carrant, étudiant en médecine, demeurant dans la maison. – Eh! f. Mademoiselle, s’écria-t-il, laissez-nous tranquilles ! Et en disant cela, il tire son sabre et en applique sur un bassin de tôle un coup violent, qui fait voler en éclats tous les verres à liqueur y prenant un bain. Cet exploit, dont rit lui-même son auteur, calma l’ardeur juvénile de l’assemblée; elle se borna à une polémique verbale, jusqu’à l’arrivée d’un personnage inconnu qui se mit seul à une table. Il se faisait tard; nous n’étions plus que cinq ou six dans le café. L’un de nous se mit à accuser de royalisme la garde nationale, prétendant qu’elle ferait cause commune avec l’étranger, plutôt que d’exposer Paris aux suites d’une bataille. — Il n’y a, dit tout-à-coup l’inconnu qui nous écoutait depuis un quart d’heure, que de mauvais citoyens capables de tenir de tels propos! Là-dessus notre homme se voit en butte à d’assez vives apostrophes, auxquelles il riposte avec énergie; tant et si bien qu’on le prie de vouloir passer la porte. Mais lui, d’un air triomphant, met la main dans son sein et en tire un gros nœud de rubans tricolores, qui exhala, malheureusement pour lui, une telle odeur de mouchard, que, malgré sa résistance et ses invocations de la loi, il fut saisi au collet et entraîné dans la rue, non sans renverser, dans la lutte, tabourets , verres et bouteilles. Ma foi, comme j’entendais le pauvre diable, pendant qu’on lui fermait la porte au nez, nous menacer de la force armée qu’il allait requérir, me souciant fort peu de la police correctionnelle , je sortis par la petite porte donnant devant mon hôtel et j’allai prudemment me coucher. C’est ce que fit sans doute aussi notre agent de police, car j’appris le lendemain que la scène n’avait pas eu de suites. Deux ou trois jours après, je passais sur le quai Voltaire, quand je vis un détachement de hussards escortant des militaires à pied et désarmés. Je courus vers le pont Royal, devant lequel ils allaient passer; c’était une partie des régiments de hussards de Brandebourg et de Poméranie, qu’on escortait jusqu’à l’Ecole Militaire où étaient casernés les autres prisonniers. Dans l’escorte, je remarquai un jeune brigadier dont le regard plein de feu se portait sur ces hussards étrangers, vêtus de vert comme son régiment, le 7ème  à ce que je crois me rappeler; dans un soubresaut du cheval, son schako était tombé, mais il aima mieux demeurer tête nue que d’abandonner son rang un instant, et il continua de prendre fièrement sa revanche en jetant, du haut de son cheval, un regard superbe sur les piétons captifs. Ces deux régiments qui passaient pour les plus beaux de l’armée prussienne , avaient été laissés à Versailles par Blücher, qui était loin de craindre qu’on n’allât les y attaquer. Mais le coup que voulait porter Napoléon paraissait si infaillible que le général Exelmans ne put résister à l’envie de séparer, par une manœuvre subite l’armée prussienne de l’armée anglaise. En conséquence, le mouvement était combiné de manière, à s’emparer de toute la rive droite de la Seine, tandis que l’armée française, campée dans la plaine de Grenelle, acculerait à la rivière le corps prussien qu’on avait imprudemment jeté sur la rive gauche; les divisions de la plaine Saint-Denis eussent pris en écharpe sur son flanc gauche le reste de l’armée combinée. Jamais, dit-on , victoire ne s’était montrée plus certaine, surtout avec la soif de vengeance qui dévorait nos bataillons. Fouché, le fatal Fouché, fit avorter ce plan de salut; le mouvement fut arrêté au nom du gouvernement provisoire. L’avant-garde seule avait marché avec résolution sur Versailles, avant d’avoir reçu contre-ordre. Honneur aux braves qui, là, portèrent les derniers coups, au terme de cette lutte de vingt-trois ans, de la France contre l’Europe! Les hussards prussiens furent sabrés par les dragons du jeune colonel Bricqueville, devenu depuis l’énergique député de Cherbourg. Puis, reçus au bout des baïonnettes du 14ème de ligne, ils furent entièrement pris ou tués. L’aspect des prisonniers, tous superbes et vieux soldats, rendit un éclair de fierté à des regards abattus, depuis quelques jours, par la douleur. Le bruit se répandit qu’on allait enfin attaquer le corps prussien, campé dans la plaine de Vaugirard. Je me transportai à l’instant derrière les bâtiments de l’École Militaire; là, l’École Polytechnique était en bataille, attendant des ordres qui ne venaient point. Je reconnus dans les rangs mes deux camarades Duclos et Allenet et m’approchai d’eux pour leur parler; ils ne doutaient point que l’ennemi ne fût attaqué dans la soirée, et l’École était toute prête à soutenir sa renommée. Les deux élèves Duclos et Allenet sont aujourd’hui en retraite, le premier comme colonel du génie, à Toulon, le second comme officier supérieur d’artillerie, à La Rochelle. On voyait de loin les masses noires de l’armée prussienne se mouvoir lentement à travers les bouquets d’arbres qui semaient la plaine. Mais en vain espéra-t-on toute la soirée voir commencer l’attaque ; Fouché venait d’écrire à Wellington cette lettre qui, le lendemain, fit saigner tant de cœurs français par sa bassesse et ses lâches adulations; c’en était fait ! l’armée devait livrer Paris sans combattre »

(E. LABRETONNIERE: « Macédoine. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et durant les Cent-Jours », Lucien Marpon, Libraire-éditeur,1863, pp.273-280)

 

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( 27 mai, 2019 )

L’Empereur est-il mort empoisonné ?

Napoléon le Grand

Dans ce chapitre dont j’ai reproduit jusqu’au titre d’origine, Héreau évoque la tentative d’empoisonnement de Napoléon à Fontainebleau en avril 1814. Ce fait est connu depuis fort longtemps par les témoignages du mameluck Ali et surtout par le passage que contient les mémoires magistraux du général de Caulaincourt. Celui qui fut chirurgien de la mère de l’Empereur, évoque une autre tentative, en 1815 celle-là. Est-elle bien réelle ?

C.B.

« Ce fut le 11 juillet 1821 que parvint à Paris la nouvelle de la mort de l’Empereur. Aux clameurs de ces bandes de crieurs lancées dans les rues pour annoncer un événement si inattendu, le public répondit par les bruits les plus sinistres. Le gouverneur sir Hudson-Lowe, disait-on, s’étant permis, dans un accès d’emportement avec l’Empereur, un geste menaçant, il en était résulté, entre les personnes présentes, une rixe dans laquelle l’Empereur avait été assassiné. On disait aussi que ce geôlier, sous le prétexte d’une promenade, l’ayant conduit sur le bord d’un des abîmes de l’île, l’y avait précipité; ou bien , que l’Empereur ayant, par mégarde , franchi les limites étroites imposées à ses promenades, avait été fusillé par une sentinelle. Ailleurs, et successivement, passant en revue tous les genres de morts violentes sous lesquelles ont succombé tant de grands personnages dans les temps de barbarie, on disait que, comme Edouard II, il avait trouvé dans Read et Hudson d’autres Gournay et Mautravers; ou que, comme Jean, il avait été étouffé sous ses matelas; ou, comme Paul, étranglé dans sa chambre. Le voile mystérieux dont fut couvert pendant cinq ans le rocher de Sainte-Hélène, le silence imposé sur tout ce qui avait trait au mauvais état de santé de l’illustre captif qui devait y mourir; l’espèce d’affectation que mettaient les organes du ministère anglais à répéter que l’Empereur était très bien, qu’il jouissait d’une santé parfaite; enfin les étranges détails qu’on donna de sa maladie, en même temps que ceux de sa mort, tout sembla concourir à faire prendre une si horrible idée de la fin prématurée et inattendue de ce grand homme. Malgré la vigilance intéressée du ministère anglais et des autres gouvernements solidaires de l’infamie qui s’est consommée à huis clos, à deux mille lieues de nous, sur la personne de l’Empereur, sa famille et ses amis n’ignorèrent pas les soupçons trop bien fondés qu’il avait conçus lui-même sur le but auquel tendaient ses ennemis, depuis qu’il était en leur pouvoir. Il faut convenir que la manière dont on s’était saisi de sa personne, le choix que l’on avait fait du lieu de sa déportation, celui du site où il fut établi, et plus encore, peut-être, celui de l’homme commis à sa garde, étaient plus que suffisants pour faire croire à des desseins funestes. Parmi les divers genres de mort dont on racontait les moindres détails, les derniers heureusement n’étant plus dans nos mœurs, un seul sembla d’abord fixer plus particulièrement l’attention générale, à cause des circonstances singulièrement frappantes et vraisemblables qui vinrent fortifier les soupçons de poison. Aussi l’opinion de l’empoisonnement est-elle celle qui a survécu à toutes les autres ; elle fut longtemps admise à Paris, elle règne encore dans les départements. Et si, depuis le retour de ceux des amis de l’Empereur qui furent assez heureux pour partager sa captivité, cette opinion s’est fort affaiblie, il faut l’attribuer à la libre et fréquente communication de ceux-ci avec leur famille et leurs amis, et aux détails qu’ils s’empressèrent toujours de donner sur la fin du héros de cette grande infortune. Bien des gens croient encore qu’il n’a été permis à ces derniers de rentrer en France qu’à la condition , sous serment, de ne rien dévoiler de l’horrible mystère qu’on s’obstine à supposer dans ce malheureux événement ; mais l’opinion générale est que l’Empereur a succombé à un cancer de l’estomac, maladie qui, dit-on , est héréditaire dans sa famille. Nous allons examiner successivement chacune de ces opinions, ce qui nous amènera tout naturellement à faire connaître les motifs sur lesquels est fondée la nôtre. Quoique nous n’attachions aucune importance aux premiers cris de l’opinion qui accréditèrent le meurtre supposé de l’Empereur, nous devons cependant dire que ces récits n’étaient pas seulement des bruits populaires, mais qu’ils étaient répandus et admis par les personnes instruites et appartenant aux classes distinguées de la société. Ils ont longtemps fait l’objet des conversations les plus animées, et l’indignation générale qu’ils ont soulevée n’a pas peu contribué à la manifestation vive et spontanée de la douleur que la France a ressentie à la nouvelle de la perte qu’elle venait de faire. Nous nous attacherons davantage à la discussion des faits sur lesquels s’appuient ceux qui croient encore à l’empoisonnement. Parmi eux, et c’est le plus petit nombre, ceux qui apprirent que l’Empereur avait presque toujours été souffrant et malade depuis le jour de sa déportation, crurent qu’il avait succombé à l’action d’un poison lent. Les progrès modernes obtenus dans les sciences de l’anatomie et de la physiologie font reléguer parmi les fables atroces des temps de la maréchale d’Ancre et de la marquise de Brinvilliers, ces filtres, ces essences dont une parcelle suffisait, disait-on, pour miner longuement la vie, au point de faire croire à une mort naturelle. On sait aujourd’hui qu’il n’y a de poisons lents que ceux dont l’action serait tous les jours répétée, et qui finirait alors par occasionner des désordres plus ou moins apparents dans les organes nécessaires à l’entretien de la vie. Mais cette dernière supposition n’a pu se soutenir lorsqu’on à connu la manière dont étaient réglées la maison et la table de l’Empereur. Nous avons appris de l’un des généraux, compagnons de son exil, que lorsque, d’après des indices très équivoques, on conçut des craintes sur des projets odieux, des mesures de sûreté furent prises aussitôt autour de l’Empereur, et à son insu, par les personnes qui lui étaient attachées. Ce que nous venons de dire des précautions employées pour garantir l’Empereur de l’introduction frauduleuse de substances vénéneuses dans ses aliments, répond à l’idée qu’on pouvait avoir qu’il avait été empoisonné par surprise et avec des matières qui auraient occasionné sa mort instantanément. Quant au soupçon d’empoisonnement avec violence et par des matières corrosives, cette question commande une attention particulière, et nous devrons la traiter avec plus d’étendue. Dans le cours de cet écrit, nous verrons que le ministère anglais avait calculé l’époque de la mort de l’Empereur. Les probabilités de la durée de sa vie, dans les conditions où il avait été placé, n’allaient pas au delà de quatre à cinq années : la force de sa constitution, qui l’a fait lutter pendant six ans contre toutes les causes de destruction sur lesquelles on avait compté, aurait fait, disait-on, recourir à un auxiliaire plus prompt, afin de se décharger tout d’un coup d’une responsabilité qui commençait à peser à celui sur la tête duquel elle reposait. L’Empereur aurait donc été empoisonné au moyen d’un breuvage corrosif qu’on l’aurait forcé de prendre. Cette opinion, d’abord généralement admise, fut accréditée par les contradictions frappantes contenues dans les étranges procès verbaux que l’on dressa de l’ouverture du corps, et qui furent publiés d’une manière si maladroite et si peu faite pour satisfaire les médecins, seuls juges dans ces matières. On ne fut d’abord frappé que d’une chose à la lecture de ces procès verbaux, c’est qu’il y était question d’ulcération et de perforation de l’estomac, de matières noires, semblables à du marc de café, contenues dans cet organe. En fallait-il davantage au public pour faire croire à l’empoisonnement ? Cette idée, déjà fortifiée par le refus qu’avait fait le médecin particulier de l’Empereur de signer le procès verbal rédigé par les médecins anglais, le fut encore davantage par le dissentiment que renfermait celui qu’il rédigea de son côté. Malgré l’isolement dans lequel on avait essayé de placer l’Empereur, en renvoyant successivement, et sous de vains prétextes, une grande partie de ceux qui s’étaient associés à sa mauvaise fortune, il restait encore trop de cœurs généreux autour de lui, pour qu’il fût facile de parvenir à ce but criminel par la violence. Au soupçon qu’il se soit empoisonné volontairement lui-même pour se soustraire au système d’avilissement qu’on suivait à son égard , nous opposerons sa propre opinion contre le suicide, tant de fois manifestée par lui-même dans ces derniers temps , où il lui a fallu toute la force d’âme dont il était doué pour ne pas succomber à la tentation de se soustraire aux mauvais traitements auxquels il était en butte.

A cette occasion nous mentionnerons la prétendue tentative de Fontainebleau, peu avant l’abdication de 1814; nous en extrairons le récit de la Collection des pièces authentiques, etc. « Fontainebleau est maintenant une prison ; toutes les issues en sont soigneusement gardées par les étrangers ; signer (l’abdication) semble être le seul moyen qui lui reste pour sauver sa liberté, peut-être même sa vie ! Car les émissaires du gouvernement provisoire sont aussi dans les environs, et l’attendent. Cependant la journée finit, et Napoléon a persisté dans son refus ; comment espère-t-il échapper à la nécessité qui le menace ? « Depuis quelques jours il semble préoccupé d’un secret dessein. Son esprit ne s’anime qu’en parcourant les galeries funèbres de l’histoire. Le sujet de ses conversations les plus intimes est toujours la mort volontaire que les hommes de l’antiquité n’hésitaient pas à se donner dans une situation pareille à la sienne ; on l’entend avec inquiétude discuter de sang-froid, à cette occasion, les opinions les plus opposées. Une circonstance vient encore ajouter aux craintes que de tels discours sont bien faits pour inspirer. L’Impératrice avait quitté Blois; elle voulait se réunir à Napoléon ; elle était déjà arrivée à Orléans, on l’attendait à Fontainebleau : mais on apprend de la bouche même de Napoléon que des ordres sont donnés autour d’elle pour qu’on ne la laisse pas suivre son dessein. Napoléon, qui craignait cette entrevue, a voulu rester maître de la résolution qu’il médite. « Dans la nuit du 12 au 13, le silence des longs corridors du palais est tout à coup troublé par des allées et des venues fréquentes. Les garçons  du château montent et descendent; les bougies de l’appartement intérieur s’allument ; les valets de chambre sont debout. On vient frapper à la porte du docteur Yvan, on va réveiller le grand-maréchal Bertrand, on appelle le duc de Vicence [Caulaincourt] , on court chercher le duc de Bassano [Maret] , qui demeure à la chancellerie ; tous arrivent et sont introduits successivement dans la chambre à coucher. En vain la curiosité prête une oreille inquiète, elle ne peut entendre que des gémissements et des sanglots qui s’échappent de l’antichambre, et se prolongent sous la galerie voisine. Tout à coup le docteur Yvan sort; il descend précipitamment dans la cour, y trouve un cheval attaché aux grilles, monte dessus et s’éloigne au galop. L’obscurité la plus profonde a couvert de ses voiles le mystère de cette nuit. Voici ce qu’on en raconte : «A l’époque de la retraite de Moscou, Napoléon s’était procuré, en cas d’accident, le moyen de ne pas tomber vivant dans les mains de l’ennemi. Il s’était fait remettre par son chirurgien Yvan un sachet d’opium , qu’il avait porté à son cou pendant tout le temps qu’avait duré le danger . Depuis, il avait conservé avec grand soin ce sachet dans un secret de son nécessaire. Cette nuit, le moment lui avait paru arrivé de recourir à cette dernière ressource : le valet de chambre qui couchait derrière sa porte entrouverte, l’avait entendu se lever, l’avait vu dé layer quelque chose dans un verre d’eau, boire et se recoucher. Bientôt les douleurs avaient arraché à Napoléon l’aveu de sa fin prochaine. C’était alors qu’il avait fait appeler ses serviteurs les plus intimes. Yvan avait été appelé aussi ; mais, apprenant ce qui venait de se passer, et entendant Napoléon se plaindre de ce que l’action du poison n’était pas assez prompte, il avait perdu la tête, et s’était sauvé précipitamment de Fontainebleau. On ajoute qu’un long assoupissement était survenu, qu’après une sueur abondante les douleurs avaient cessé, et que les symptômes effrayants avaient fini par s’effacer, soit que la dose se fût trouvée insuffisante , soit que le temps en eût amorti le venin. On dit enfin que Napoléon, étonné de vivre, avait réfléchi quelques instants : « Dieu ne le veut pas ! » s’était-il écrié ; et, s’abandonnant à la Providence, qui venait de conserver sa vie, il s’était résigné à de nouvelles destinées. « Ce qui vient de ce passer est le secret de l’intérieur. Quoi qu’il en soit, dans la matinée du 13, Napoléon se lève et s’habille comme à l’ordinaire. Son refus de ratifier le traité a cessé, il le revêt de sa signature. » Il est bien présumable que le sujet de ce morceau à effet dramatique a été fourni par une des personnes qui avaient un grand intérêt à donner un motif de leur étrange conduite à cette malheureuse époque. Nous nous serions dispensé de rapporter la circonstance sur laquelle cette narration s’appuie, si nous n’étions informé que ceux qui y ajoutent foi, ou feignent d’y croire, s’en servent comme d’un argument en faveur de l’opinion qu’on a essayé d’accréditer, en disant que c’était aux suites de cette tentative qu’il fallait attribuer la maladie dont on a prétendu, plus tard, que l’Empereur était mort. Cette dernière opinion nous oblige à révéler aujourd’hui une circonstance qui, devant quelque jour entrer dans le domaine de l’histoire, pourrait être alors commentée au profit de l’assertion que nous nous efforçons ici de combattre. Voici le fait, tel qu’il nous a été confié par la seule personne qui l’ait su, et dont le caractère estimable ne permet pas de soupçonner la véracité.

Le 29 juillet  1815, avant de quitter la Malmaison, l’Empereur remit à M.***[Marchand] un petit flacon long, plat, uni, et soigneusement bouché, contenant environ deux cuillerées d’une liqueur jaunâtre , très limpide. Il lui ordonna de le placer dans quelque partie de ses vêtements d’un usage journalier, et qu’il pût facilement atteindre. Après l’avoir placé dans un petit sachet en peau, celui- ci l’attacha sous la pâte qui boucle la bretelle du côté gauche. Les choses restèrent dans cet état jusqu’aux premiers jours du mois d’août. Le 2 ou le 3 de ce mois, dans la matinée, l’Empereur, étant encore à bord du Bellérophon, et connaissant la résolution prise par le ministère anglais de le faire conduire à Sainte-Hélène, prévoyant dès lors, sans doute, le sort qui l’y attendait, parut avoir pris la résolution de s’y soustraire. Après avoir médité pendant quelque temps, en se promenant d’un air calme, il écrivit, rangea quelques papiers, mit ordre à quelques affaires, et disposa de quelques effets précieux. Il ordonna ensuite à M***[Marchand] de tout fermer chez lui, et de ne laisser entrer qui que ce fût. Une demi-heure après environ, celui-ci étant rentré à la voix de l’Empereur, le trouva sur son lit, et remarqua sur un petit meuble auprès de lui un verre rempli d’une liqueur jaunâtre, comme pourrait être de l’eau et du vin d’Espagne. L’Empereur, toujours avec un air fort calme, lui donna ordre d’introduire le comte B*** [Bertrand ?]. A la suite de l’entretien qu’il eut avec ce dernier, l’Empereur se leva et s’habilla. Le verre, toujours plein, dont nous avons parlé, était resté à la même place ; le lendemain ce verre avait disparu, et avec lui le petit flacon dont il a été fait mention, et qui ne reparut plus. Dès lors sa résolution est prise; et, quelque affreux que puisse être l’avenir qu’on lui prépare, il boira la coupe jusqu’à la lie. La première de ces tentatives n’ayant point eu lieu, et la seconde ayant à peine eu un commencement d’exécution, on ne peut, dès lors, leur imputer ni la maladie ni la mort de l’Empereur. »

(« Napoléon à Sainte-Hélène. Opinion d’un médecin sur la maladie de l’Empereur et sur la cause de la mort », par J. HEREAU, ancien chirurgien ordinaire de Madame Mère et premier chirurgien de l’impératrice Marie-Louise », Paris, F. Louis, Libraire, 1829, pp.9-24).

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( 24 avril, 2019 )

Marie Walewska, comtesse et maîtresse de Napoléon.

MW

Il y a cent cinquante ans [cet article a été rédigé en 1967] mourait, discrètement comme elle avait vécu, une jeune femme de trente ans, la générale Philippe Antoine d’Ornano, plus connue sous le nom de Marie Walewska. Peu de femmes célèbres ont laissé une trace aussi imprécise, un abord aussi impénétrable. Les sources authentiques relatives à sa brève existence sont des plus ténues. Frédéric Masson les a exhumées et un demi siècle plus tard, il y a fort peu de temps, le comte d’Ornano en a livré d’autres passages inédits. Malheureusement les documents familiaux, auxquels ils ont eu recours l’un après l’autre, imposent des réserves car il ne s’agit pas de notes autobiographiques, mais de propos recueillis qui ne concordent pas toujours avec les rares allusions des mémorialistes, ni certaines affirmations de Napoléon à Sainte-Hélène. À défaut des lettres qu’elle lui écrivit, sans doute à jamais perdues, il est toutefois possible de suivre l’évolution des sentiments de l’Empereur grâce à quatorze de ses lettres qu’elle avait conservées et qui constituent l’irréfutable témoignage de leur liaison. Telle est la maigre manne où le critique épris de vérité peut tout au plus puiser la substance d’un article, certes pas d’un volume. Et l’on éprouve quelque scrupule à forcer l’intimité de cette femme exquise et modeste qui n’eut d’autre ambition que de vivre dans l’ombre de celui à qui elle avait tout sacrifié. Cette pudeur, ce désir d’échapper aux indiscrets, furent exaucés jusqu’au jour où Frédéric Masson, après quatre-vingts ans d’oubli, la fit revivre. Alors s’est créée autour d’elle une légende auréolée de mystère et de poésie que les spécialistes d’une certaine littérature ont romancée pour mieux la commercialiser. Octave Aubry lui-même n’a pas échappé à cette facilité et ses émules ont depuis exploité cette mine dans la presse, sur les ondes et par l’image, à un point tel que la Polonaise est devenue aujourd’hui une sorte de vedette, aussi popularisée que Marie-Antoinette ou que Joséphine, ce qui n’eût pas manqué de l’épouvanter si elle avait pu le prévoir.

Un instrument docile.

Quelles étaient les dispositions morales de Napoléon et de Marie, au moment où leurs destins vont se croiser, en janvier 1807 ? Napoléon a trente-sept ans. Sa puissance et son génie ont presque atteint le sommet de leur courbe. En trois années inouïes il s’est couronné empereur des Français et roi d’Italie, a vaincu l’Autriche à Austerlitz et la Prusse à Iéna. Maintenant il s’apprête à affronter la Russie sur le territoire de l’infortunée Pologne, démembrée entre ses voisins. Un immense espoir de résurrection nationale soulève l’enthousiasme des Polonais qui l’accueillent en libérateur ; mais lui, bien informé de leurs divisions intestines et de leur exaltation naturelle ne croit guère à leur capacité de s’administrer. Ce surhomme qui mène de front, au prix d’un labeur forcené, des guerres lointaines et l’administration d’un empire démesuré, n’accorde à l’amour que de brefs répits. Au même titre que n’importe lequel de ses sujets, il considère la femme comme un instrument docile de sa volonté omnipotente, spécialement chargé d’assouvir ses instincts élémentaires qui sont grands, à condition d’être diversifiés. Cette conception dénuée d’idéalisme, il l’exprimera plus tard à Bertrand au cours de deux veillées de Sainte-Hélène :
« L’amour n’existe pas réellement. C’est un sentiment factice né de la société. Je suis peut-être peu propre à en juger : je suis trop raisonnable… On a beau dire, l’amour ne résiste pas à l’absence. En général je ne crois pas dans les hommes à la persistance d’un sentiment quelconque, si ce n’est la raison…

… La nature rapproche les hommes des femmes en général, non d’une en particulier… ».

Bien avant le retour d’Egypte il n’éprouve plus pour Joséphine la passion dévorante des premières années de leur mariage qu’elle a si stupidement déçue. Certes il lui demeure fort attaché par les liens du souvenir et d’un conservatisme bourgeois que son ascension n’a pas détruits. Mais l’affection qu’il lui conserve n’aliène en rien sa liberté. En huit ans il a peuplé ses rares loisirs d’une quinzaine de maîtresses, sans compter les inconnues d’un soir. Aucune d’elles n’est parvenue à le fixer plus de quelques semaines ou de quelques mois. Aucune ne lui a inspiré d’autre sentiment qu’un désir violent et passager. Qu’elles soient actrices, petites bourgeoises, célibataires ou mariées, le processus a été le même, à quelques variantes près. Napoléon les distingue au spectacle ou à la Cour. Très souvent son entourage s’ingénie à susciter la candidate, dûment chapitrée sur ce qui l’attend. Pauline et Caroline excellent à ce jeu. Elles connaissent les goûts de leur frère et rivalisent d’ardeur à les satisfaire, mais il y a aussi Talleyrand et à l’occasion Joséphine. A la manière des forestiers, elle sait allumer un contre-feu pour limiter l’incendie qui menace de s’étendre…

Un certain nombre de qualités sont requises à la postulante : elle doit être jeune, expérimentée, soumise, ravissante, de préférence sans cervelle, en tout cas sans la moindre velléité politique. Il est souhaitable qu’elle se comporte en femme du monde, piquante et spirituelle, mais ce n’est pas indispensable si elle possède d’autres talents. Elle est prévenue d’avoir à porter des robes de couleurs vives, car on déteste le blanc et le noir. Détail essentiel : ni odeur ni parfum car on a l’odorat sensible. En revanche pas de prévention : brune ou blonde, grande ou petite, forte ou mince, elle sera la bienvenue pourvu qu’elle sache attiser son désir. Sa Majesté ayant désigné l’élue se la fait amener le soir même ou le lendemain par le préfet du Palais Bausset, surnommé « l’archi-complaisant », ou par son seul ami intime, Duroc. Un des valets de chambre, Constant, Ali ou Roustan, l’introduit au palais par un escalier dérobé, de nuit, dans le plus grand secret. Parfois elle doit attendre longtemps. Parfois Napoléon est là, galant, empressé, direct. Peu de conversation, pas de prémices. En une heure l’affaire est conclue, la belle congédiée. Il n’est pas question d’éluder ou de résister. Elles s’ingénient à durer, certaines par vanité d’avoir été choisies, d’autres avec l’espoir chimérique de devenir favorites à la mode de l’Ancien Régime ou de tirer profit. Sur ce point elles ne sont pas déçues : l’Empereur sait se montrer généreux : bijoux, cadeaux, dons en espèces, avancement flatteur pour le mari s’il existe… Commence alors pour la privilégiée le supplice des lendemains. Elle se morfond dans l’attente des appels nocturnes. Selon le plaisir qu’elle a su lui donner, ce sera souvent, rarement ou jamais. Un soir, elle ne sera plus conviée et comprendra que son temps est révolu, sans orage, sans rupture, simplement parce que le regard du maître s’est posé sur une autre, ce dont la rumeur publique ne manquera pas de l’informer. L’une d’elles vient justement de lui donner un fils, le futur comte Léon, et cette naissance, qu’il apprend la veille du jour où il fera la connaissance de Marie, revêt à ses yeux une importance capitale : pour la première fois, après tant d’expériences infructueuses, il se sait capable de procréer. Il importait d’évoquer ce côté « oriental » de la psychologie de Napoléon pour éclairer son comportement à l’égard de la petite Polonaise. Il va l’affronter avec la mâle assurance que toute femme est prête à s’offrir s’il daigne l’honorer de sa faveur et qu’elle ne l’importunera plus dès qu’il en sera lassé.

Réservée, pieuse, secrète.

Marie a vingt ans. Ses parents, les Laczynski, de petite noblesse rurale, vivent chichement de l’exploitation du domaine de Kiernozia qu’une centaine de paysans cultivent pour eux, ce qui n’est rien dans un pays où les grandes fortunes terriennes s’évaluent par milliers de serfs. La mort prématurée de Mathieu Laczynski a laissé sa femme, Ève Zobrovska, seule pour élever six enfants en bas âge. Marie est l’aînée. La famille végète dans une misère digne, telle que Tchékhov la décrira dans la Cérisaie, où le salut repose sur les riches mariages que pourront contracter les filles.
Or Marie possède les dons propres à assurer ce sauvetage : physiquement et moralement elle promet, à défaut de qualités brillantes, de combler le mari le plus exigeant. À peine sortie de pension elle témoigne d’une maturité peu commune : réservée, pieuse, secrète, elle brûle d’un feu intérieur pour sa patrie malheureuse. L’obsession de l’indépendance la hante. Elle nourrit une haine virile du Russe qui occupe la Mozavie, ce lambeau de Pologne où elle est née, à quelques lieues de Varsovie, mais aussi du Prussien et de l’Autrichien qui se sont partagés le reste du pays. La terre des Laczynski jouxte celle d’un riche seigneur de vieille souche, le comte Anastase Colonna Walewski qui, deux fois veuf, plusieurs fois père et grand-père, habite avec sa soeur et ses nièces le château de Walewice, voisin de Kiernozia. C’est plutôt un manoir bourgeois, construit au xviie siècle, dont l’ordonnance trapue a été anoblie par deux ailes basses et au centre par un péristyle à colonnes surmonté d’un fronton triangulaire qu’un Polonais d’Amérique a dû emprunter au style colonial néo-classique. Qu’importe d’ailleurs : Walewice entouré d’un parc aux belles essences, a grande allure si on le compare au délabrement de Kiernozia. Toutefois le châtelain a cinquante ans de plus que la jeune fille et, lorsqu’il la demande en mariage, elle refuse avec énergie. Une maladie opportune lui procure un sursis. A peine convalescente, il revient à la charge et devant les supplications maternelles, elle cède, malgré sa répugnance. Voyage de noces à Rome. Visite au palais Colonna d’où est issu le rameau polonais de cette illustre famille qui compte parmi ses ancêtres le pape Martin V. Marie écrit à une amie cette lettre édifiante qui prouve que son sacrifice n’a pas été vain et qu’elle est résignée à cette union avec un vieillard chevaleresque:  »… Mon mari a des délicatesses qui touchent. Un autre que lui m’aurait tenue au courant de ce qu’il a fait après notre mariage, et c’est par Mamusia que j’ai appris les dettes qu’il avait payées et ses envois à mes frères. Il m’a demandé pardon de me l’avoir caché… … Y a-t-il beaucoup de jeunes filles qui rencontrent leur idéal ?… Serments échangés à l’autel, respect de soi-même, force que donne la prière. Nous ne sommes pas sur terre pour satisfaire nos caprices et nous pouvons faire le sacrifice d’un bonheur fugitif pour l’offrir à Dieu en pardon de nos fautes et pour le salut de notre pays ».

Trois années vont s’écouler à Walewice dans le plus morne ennui. Marie vit dans la société de sa belle-soeur, la chanoinesse Edwige Walewska, et de ses nièces par alliance, la princesse Jablonowska et la comtesse Birgenska, qui pourraient être ses grand-mères. Lorsqu’elle donne naissance à un fils, ces duègnes s’en emparent, sous le prétexte qu’une jeune femme de dix-huit ans est incapable de l’élever. Son mari leur donne raison. Marie écrit alors : « Je renonce à m’occuper de mon fils… Elles ne me le rendront jamais ». Et se retranchant dans la solitude, elle s’isole dans une étroite piété. A l’automne 1806 Napoléon envahit la Pologne. Les Walewski s’installent à Varsovie pour mieux s’intégrer à la fièvre patriotique. Marie est introduite dans la haute société, mais elle y fait une entrée discrète et d’ailleurs la vie mondaine lui importe peu. Ce qui compte pour elle, c’est préparer l’opinion à la venue du libérateur, tirer le peuple de sa torpeur, l’obliger à secouer le joug. Avec ses nièces elle parcourt les faubourgs et les campagnes, distribuant des tracts, collant des affiches, prêchant le soulèvement contre l’oppresseur. Pendant ces semaines exaltantes elle milite avec passion pour le parti français. Elle imagine Napoléon comme un mythe vengeur, désincarné, un envoyé de la Providence dont il importe de seconder les desseins qu’elle lui prête avec innocence. Telle est la toute jeune femme, pure, mystique, victime d’un premier sacrifice, qui va être offerte au caprice du demi-Dieu. Elle est plus ravissante que belle, avec sa petite taille bien prise, ses cheveux châtain clair et ses yeux bleus candides.

« Elle était gracieuse autant qu’une femme peut l’être, dit la comtesse de Kielmannsegge, modeste et sans aucune prétention : très réservée dans ses gestes et toujours très simple dans sa toilette, elle avait comme femme tout ce qu’il faut pour être aimée… ».Et la comtesse Potocka qui la détestera cordialement, sans doute parce qu’elle lui a été préférée, lui rend cet hommage empoisonné : « Délicieusement jolie, elle réalisait les figures de Greuze : ses yeux, sa bouche, ses dents étaient admirables. Son rire était si frais, son regard si doux, l’ensemble de sa figure si séduisant, qu’on ne pensait jamais à ce qui pouvait manquer à la régularité de ses traits ».

La rencontre.

La version officielle des premières rencontres de Napoléon et de Marie, telle qu’elle a été accréditée par Frédéric Masson, est si connue qu’il est à peine besoin de la retracer. Marie avait une amie d’origine juive et de moeurs légères, Mme Abramowicz, que ses intimes appelaient Elzunia. Toutes deux avaient conçu le projet un peu fou d’entrevoir Napoléon à son passage au relais de Blonie, le dernier avant Varsovie. Le matin du 1er janvier 1807 elles s’y font conduire et, mêlées à la foule, attendent, chaudement emmitouflées, l’arrivée de la berline impériale à la maison de poste. La voici enfin. Pendant que l’on change les chevaux au milieu des vivats, Marie se fraie un passage, bouscule les soldats et parvient à Duroc qu’elle a vu descendre de voiture. Elle le supplie de la laisser parler à son maître et devant l’insistance de cette jolie fille distinguée qui parle un français chantant, il se laisse fléchir : par la portière entr’ouverte un bref dialogue s’engage. Marie haletante balbutie un compliment éperdu d’admiration, de gratitude et de voeux pour l’émancipation de la Pologne. Napoléon surpris, ramasse un des bouquets que les paysans ont jetés à ses pieds, le lui offre et la remercie en formulant l’espoir de la revoir à Varsovie. La scène n’a duré qu’un instant et déjà la berline s’éloigne. Marie, interdite, serre les fleurs dans un mouchoir de baptiste et regagne sa demeure, bien décidée à ne révéler à quiconque, même pas à son mari, cette escapade sans conséquence. Pas un instant elle ne songe à revoir le grand homme aperçu dans la pénombre. Elle croit avoir accompli un geste patriotique, elle a exprimé le sentiment profond de son peuple et cela lui suffit. Une quinzaine de jours s’écoulent et la vision s’estompe déjà dans son esprit lorsqu’un matin le prince Poniatowski s’annonce chez les Walewski. C’est un personnage considérable, d’une bravoure légendaire, neveu du dernier roi de Pologne. Napoléon l’a nommé ministre de la Guerre du gouvernement provisoire, constitué dès son arrivée pour expédier les affaires courantes. Il vient en personne les convier au bal qu’il doit donner le lendemain à son palais de Pod Blacha en l’honneur de l’Empereur. Au regard équivoque, à l’allusion pleine de sous-entendus que ce grand seigneur dépravé lui a lancée, Marie réalise qu’une visite aussi insolite n’a d’autre objet que de l’attirer dans un piège. Poniatowski a beau insister et Walewski joindre ses exhortations aux siennes, elle refuse. Le soir même, Mme Abramowicz vient avec une amie, Mme de Vauban, maîtresse du prince de longue date. Elles sont mandatées par lui pour vaincre son entêtement et lui révèlent qu’elle est l’enjeu d’une petite conspiration. Napoléon s’est enquis de l’inconnue rencontrée à Blonie. Il a fait donner l’ordre à la police de la retrouver à tout prix. Le gouvernement polonais s’en est vainement mêlé jusqu’au jour où Mme Abramowicz a raconté leur fugue à Mme de Vauban. Voilà pourquoi Poniatowski témoigne tant d’intérêt aux Walewski. Marie se défend pied à pied, mais les solliciteuses font valoir le seul argument susceptible de la fléchir : elle n’a pas le droit de refuser l’occasion inespérée de plaider elle-même la cause sacrée de la Pologne. Napoléon est inaccessible aux hommes d’État polonais. Elle, avec sa foi persuasive, peut l’intéresser – qui sait ? – le convaincre. On ne lui en demande pas plus, cette entrevue ne l’engage pas… Propos hypocrites certes : les rouées savent bien que l’enjeu est tout autre. Mais il importe aujourd’hui de ne pas effaroucher l’innocente. Après de longs débats elle consent, à une condition : arriver assez tard à ce bal pour échapper au supplice de la présentation.

Esther et Assuerus.

Marie a revêtu sa robe la plus simple : de satin blanc sans broderies, tunique de gaze, diadème de feuillage, pas de bijoux. Dans la salle de bal elle va se tapir dans un coin entre deux inconnues. Poniatowski se glisse derrière elle et lui dit à voix basse : « L’Empereur désire ouvrir le bal avec vous. – Je ne danse pas ». Il supplie, elle se bute. Le maréchal Malachowski intervient, elle l’éconduit. Duroc est chargé d’en prévenir l’Empereur. Les Polonais sont terrifiés. L’air absent, Napoléon prend maintenant congé. Il parcourt les salons, gratifie quelques dames de banalités qui sonnent faux. Le voici devant Marie. Elle manque gauchement sa révérence et, pâle comme une morte, les yeux baissés, attend que la foudre tombe sur sa tête. Ce qu’il trouve à lui dire est d’une plate méchanceté : « Le blanc sur le blanc ne vas pas, Madame ». Et plus bas : « Ce n’est pas l’accueil auquel j’avais le droit de m’attendre après… ». Il la fixe un instant et s’éloigne.

Le lendemain matin, Elzunia entre dans la chambre de Marie et lui tend une lettre cachetée qu’elle déchire à grand-peine :

« Je n’ai vu que vous, je n’ai admiré que vous, je ne désire que vous. Une réponse bien prompte pour calmer l’impatience de

N. »
A la lettre est joint un gros bouquet de roses pâles entourant une seule rose rouge à laquelle est épinglée une carte d’invitation à dîner le soir même au palais Zamek avec ces mots griffonnés : « Pas de bijoux pour ce dîner. Mais cette rose ».
Une telle désinvolture la blesse, la révolte. Elle s’insurge, elle pleure, elle se refuse à l’évidence. Non elle n’ira pas à ce dîner, la Pologne dût-elle en périr. Il faudra, pour l’obliger à céder, l’ingéniosité d’Elzunia, l’astuce de Mme de Vauban et surtout l’ordre formel, incompréhensible, de son mari. Mais elle ira sans la rose, tout aussi simplement vêtue et se fera attendre.

À table elle est placée à côté de Duroc, en face de Napoléon. Pendant le repas celui-ci, sans lui adresser la parole, ébauche à l’intention de Duroc des gestes expressifs que le fidèle ami traduit en langage clair à sa voisine : Pourquoi n’a-t-elle pas piqué la rose à son corsage ? A-t-elle reçu la lettre ? Pourquoi n’y avoir pas répondu ? Elle élude, se dérobe. Ce soir encore elle ne concédera pas le moindre encouragement. Visiblement Napoléon enrage, stupéfait d’une telle résistance. Elle rentre brisée, mais satisfaite d’elle-même. A son réveil elle trouve une seconde lettre:

« Vous ai-je déplu, Madame? J’avais cependant le droit d’espérer le contraire. Me suis-je trompé ? Votre empressement s’est ralenti tandis que le mien augmente. Vous m’ôtez le repos. Oh! Donnez un peu de joie, de bonheur, à un pauvre coeur tout prêt à vous adorer. Est-il si difficile d’envoyer une réponse ? Vous m’en devez deux ». Dans la matinée une troisième missive est apportée par Constant. Encore plus pressante et chargeant Duroc de convenir d’un rendez-vous, elle s’achève par une sorte de chantage : « Votre patrie me sera plus chère quand vous aurez pitié de mon pauvre coeur ».

A la même heure le gouvernement polonais délibère gravement sur la manière de forcer sa réserve. On admet qu’elle seule, dans les circonstances présentes, peut exercer une influence sur le sort de la Pologne. Elle doit sacrifier son honneur à la raison d’État. Il est décidé que le vice-chancelier Kollontaj, vénéré pour sa droiture et la rigueur de ses principes, tentera une démarche pressante auprès d’elle et que Poniatowski l’appuiera.
Elle les reçoit, muette et crispée. Elle entend leur plaidoyer. Quand il passe les bornes, elle s’insurge, le ton s’élève. On la traite de mauvaise patriote, puis on se radoucit : elle sera leur ambassadrice extraordinaire, l’épouse polonaise de Napoléon… Dans un élan lyrique, Poniatowski va jusqu’à s’écrier : « Voilà notre future impératrice !… » Elle se tait. Alors Kollontaj tire de sa poche une lettre signée de tous ses collègues du gouvernement. Il en escompte un grand effet. Le passage essentiel qui s’appuie sur la Bible et sur la religion devrait porter sur cette âme pieuse :
« … Croyez-vous qu’un sentiment d’amour ait poussé Esther à se donner à Assuérus ? L’effroi qu’il lui inspirait, au point de défaillir sous son regard, n’était-il pas la preuve que la tendresse n’avait aucune part à cette union ? Elle s’est sacrifiée pour sauver son peuple, et elle a eu la gloire de le sauver. Puissions-nous en dire autant de vous, pour votre gloire et pour notre bonheur. Sachez, Madame, ce qu’a dit un homme célèbre, un saint et pieux ecclésiastique, Fénelon : « Les hommes, qui ont toute autorité en public, ne peuvent par leurs délibérations aucun bien effectif si les femmes ne les aident à l’exécuter ». Ecoutez cette voix réunie à la nôtre afin de jouir du bonheur de vingt millions d’êtres ». Marie ne refuse ni ne promet. Ces singuliers ambassadeurs sentent que sa volonté vacille, qu’elle est profondément ébranlée. Ils l’abandonnent à sa méditation. Heures dramatiques où, livrée à elle-même, elle se débat entre des solutions contradictoires. Opposer un refus catégorique aux avances de Napoléon, apaiserait sa conscience, mais quels remords si la Pologne doit en souffrir des représailles ? Se livrer ? Quelle humiliation, quelle honte ! Elle n’oserait jamais revoir son mari ni ses amis, et comment Dieu la jugerait-elle ?… Fuir ? Peut-être, mais on l’arrêtera et elle subira le même sort… Un léger bruit la fait sursauter. Duroc a soudoyé les domestiques, il a forcé sa porte et l’invite à le suivre. Elle ne proteste pas. Napoléon a voulu que leur premier tête-à-tête ait lieu dans son cabinet de travail pour ne pas l’effrayer. Des rafraîchissements sont préparés, il les lui présente avec grâce. D’entrée de jeu, Marie se lance à corps perdu dans une tirade politique. Elle est venue lui parler au nom du gouvernement provisoire : elle le supplie de l’écouter puisqu’elle est la seule voix qu’il daigne entendre. Tandis qu’elle esquisse cette pauvre parade, il sourit et s’approche, veut la prendre dans ses bras, la tutoie, la submerge de propos brûlants. Elle se dégage et s’enfuit. Il la rappelle à l’ordre, sèchement. Et redevenu correct, distant, amical, il s’efforce de l’attendrir en évoquant son ménage sans enfants, sa famille qui ne le comprend pas, sa solitude morale. Il la questionne sur les siens, lui laisse entendre que son mari ne s’oppose pas à l’adultère qu’elle va commettre, qu’elle sera la femme de sa vie. Il parle longuement, avec une douceur, une force de persuasion infiniment redoutables. Et lorsqu’il la congédie après l’avoir embrassée sur le front et lui avoir fait promettre de venir dîner le lendemain, elle a le sentiment de remporter une victoire et de le dominer. Comme elle le connaît mal !… Sa lettre habituelle du matin, aussi tendre que les précédentes, est assortie cette fois d’une magnifique broche en diamants. Elle la rejette avec colère. Ainsi pense-t-elle, il veut m’acheter ? Suprême affront que cette femme fière et désintéressée ne saurait supporter. Sa résolution est prise, elle se sauvera. Une lettre d’adieu à son mari et le soir venu, une valise à la main, elle s’enfonce dans la ville, vers le ghetto où elle espère trouver, à prix d’or, le moyen de gagner un port de la Baltique. On lui oppose un refus poli mais formel, le risque à courir serait trop grand. Alors, désemparée, elle se dirige vers le palais Zamek et par l’escalier dérobé de la veille se fait conduire au cabinet de l’Empereur.
Il est furieux. Duroc ne l’a pas trouvée chez elle, on a battu la ville à sa recherche et maintenant elle se permet d’arriver avec deux heures de retard !…
Elle tente de s’expliquer. L’envoi de la broche l’a ulcérée, elle ne voulait plus le revoir… Ces propos malheureux ont le don d’exaspérer Napoléon. Il l’insulte, brise une montre et se répand en invectives contre les Polonais. Saisissant un dossier il invoque le témoignage de Talleyrand : « Pas une goutte de sang français en échange de toute la Pologne ! » Et celui de Lannes : « Les Polonais sont tremblants sous le joug de leurs maîtres, ils sont toujours légers, divisés, anarchiques, vouloir les reconstituer en corps de nation serait épuiser inutilement le sang de la France pour une oeuvre sans solidité et sans durée ». Sous cette avalanche d’outrages, Marie défaille. Quand elle reprend connaissance, elle réalise que Napoléon a profité de son évanouissement pour abuser d’elle. Telle est la thèse dont les papiers de Marie Walewska ont assuré la consécration. Aux sceptiques on pourrait répondre qu’elle était mieux placée que quiconque pour donner sa version des faits. Mais certains témoignages et certaines invraisemblances laissent penser que la réalité fut sans doute moins romanesque. Selon ses Mémoires, la comtesse Potocka était présente au fameux bal où Marie refusa de danser avec Napoléon (cela est confirmé par une note de l’intéressée, citée par le comte d’Ornano). L’Empereur vint s’asseoir entre Marie et Mme Potoçka, causa quelques minutes avec cette dernière et lui demanda qui était sa voisine. Se tournant alors vers Marie, il l’invita à une contredanse, après quoi il lui serra la main, « ce qui, disait-on, équivalait à un rendez-vous ».

Poniatowski donnera à la comtesse de Kielmannsegge une version identique :

« Au bal donné par la ville en son honneur, l’Empereur la remarque et, sans lui dire un mot, danse avec elle. Le lendemain et les jours suivants Duroc l’invite chez l’Empereur ».
Qui donnait ce bal ? Mme Potocka répond : Talleyrand, et précise pourquoi il avait ménagé cette première entrevue :

« Napoléon ayant manifesté le désir de compter une Polonaise au nombre de ses conquêtes, elle fut choisie telle qu’il la fallait, délicieuse de figurer et nulle d’esprit ».
A Sainte-Hélène Napoléon confirmera ce patronage à Gourgaud :

« C’est M. de Talleyrand qui m’a procuré Mme Walewska, elle ne s’est pas défendue. »

On remarquera qu’aucun de ces témoignages concordants ne fait allusion au relais de poste ni à la recherche de l’inconnue. Napoléon aurait connu Marie chez Talleyrand, à l’initiative de ce dernier, et aurait dansé avec elle. Les rencontres suivantes, mentionnées par Poniatowski, concordent en revanche avec le récit prêté à Marie.

Reste à discuter la phrase énigmatique de Napoléon : « Elle ne s’est pas défendue ».

En effet le viol paraît peu plausible. Marie savait à quoi s’en tenir lorsqu’elle est venue la seconde fois au palais Zamek. Puisqu’elle était prête au sacrifice, pourquoi eût-il été nécessaire de l’y contraindre ?… Ce procédé constituerait d’ailleurs un exemple unique dans la carrière de Napoléon et psychologiquement on imagine mal une femme aimant par la suite l’homme qui l’a ainsi traitée.

Elle s’est défendue, certes, mais avant de se rendre. L’impatience déçue des lettres de Napoléon témoigne d’une certaine résistance. Plus encore le message rusé du gouvernement provisoire. On objectera que cette résistance fut brève. Selon Garros, le bal eut lieu le 18 janvier et Napoléon a quitté Varsovie le 29 : onze jours pour conquérir et ébaucher une vie commune que personne ne conteste, c’est peu il est vrai, mais quelle honnête femme eût échappé à l’implacable conjuration d’une volonté toute-puissante et de la raison d’Etat… ?

Une collaboration intellectuelle.

La nuit même où Marie s’est donnée à lui – volontairement ou non – Napoléon l’a installée dans un appartement discret du palais Zamek. Rien n’est changé à son intense activité : audiences, plans de campagne, travail de cabinet avec Maret. Il ne la rejoint que le soir pour dîner, ou à l’une de ces soirées brillantes dont les Polonais raffolent. Marie, « semblable à une jeune veuve » dira la comtesse Potoçka, ne s’affiche pas. Timide, effacée, insensible aux hommages, elle semble ignorer la curiosité dont elle est l’objet, sa nouvelle position suscitant, bien entendu, des commentaires plus ou moins favorables. Dans l’intimité retrouvée elle amène, avec son doux entêtement, la conversation sur son idée fixe. Il ne l’éconduit pas. Pour la première fois de sa vie il tolère qu’une femme lui parle de politique. Patiemment il discute avec elle sans toutefois s’engager. Ses arguments ne varient pas : que les Polonais fassent preuve de cohésion, de maturité, qu’ils soutiennent militairement sa lutte contre la Russie, et ils seront récompensés selon leurs mérites. Bien sûr Marie ne trahit pas de secret en divulguant ces propos à Poniatowski, en l’exhortant à imposer la trêve aux factions, en le pressant de lever des régiments. Il est même certain que Napoléon se sert de son truchement pour inspirer la ligne de conduite des dirigeants polonais. Car elle n’est pas prisonnière d’une cage dorée, elle reçoit librement ses compatriotes et, tout en communiant avec eux dans l’idéal commun, elle se fait l’interprète et l’avocate loyale des desseins de l’Empereur. Cette collaboration intellectuelle qui marque la première phase de leur liaison est si réelle qu’à son départ, le 29 janvier. Napoléon lui confie une sorte de mission officieuse : elle se rendra à Vienne avec sa mère et prodiguera dans les salons l’assurance que la France ne détachera jamais la Galicie polonaise de la couronne d’Autriche, ceci afin de rassurer Metternich dont la neutralité demeure incertaine. C’est à Vienne qu’elle reçoit, au lendemain de la tuerie indécise d’Eylau, ce bref billet de Napoléon daté du 9 février :

« … La bataille a duré deux jours et nous sommes restés maîtres du terrain. Mon coeur est avec toi ; s’il dépendait de lui, tu serais citoyenne d’un pays libre. Souffres-tu comme moi de notre éloignement ? J’ai le droit de le croire ; c’est si vrai que je désire que tu retournes à Varsovie ou à ton château, tu es trop loin de moi. Aime-moi, ma douce Marie, et aie foi en ton N. ». Docile, elle retourne à Kiernozia, refuse avec dignité le séjour de Walewice qui lui est pourtant offert. Il ne semble pas que Napoléon lui écrive, mais il lui fait donner de ses nouvelles par Duroc.Trois mois s’écoulent ainsi, dans la solitude et la méditation de l’incroyable événement qui a bouleversé son existence. Au début de mai elle reçoit la visite du général Zayonczek et de son frère Teodor Laczynski qui la supplient de les conduire auprès de Napoléon. Zayonczek vient de recruter une division de six mille hommes et il voudrait l’offrir à l’Empereur en gage de la bonne volonté polonaise. Marie saisit ce prétexte et sollicite une autorisation qu’elle obtient. Le quartier impérial est établi depuis un mois au château de Finkenstein, en Prusse-Orientale. Il faut, pour s’y rendre de Varsovie, traverser sur plus de cinquante lieues un rude pays de forêts, de lacs et de marécages, par des routes épouvantables, au milieu de troupes en mouvement. Peu de femmes prendraient le risque d’un tel voyage. Marie n’hésite pas. Dans le climat spartiate de Finkenstein son arrivée passe relativement inaperçue. Elle vie en recluse, sans quitter la chambre contiguë au cabinet de travail de Napoléon où leurs repas sont servis. Son unique distraction est d’observer, derrière sa fenêtre, les allées et venues de cette ruche. Il lui consacre si peu de temps, du matin au soir absorbé par ses revues, des inspections, des conférences… Un jour l’ambassade de Perse vient en audience, apportant d’admirables châles destinés à Joséphine. Napoléon veut les offrir à Marie, elle les refuse. À force de prières elle finit par accepter le moins beau… à condition de le donner à une amie.

Sentiment nouveau.

Malgré la précarité du séjour, les quelques semaines passées à Finkenstein comptent parmi les plus heureuses de leur union éphémère. L’admiration mêlée de crainte dont elle ne s’est jamais défendue à l’égard de son génie évolue maintenant vers un amour profond, mystique, sans espoir. Quant à lui, passé le temps de la frénésie sensuelle, il se laisse envahir par un sentiment nouveau de tendresse protectrice et d’estime qu’aucune femme ne lui a encore inspiré. La capitulation de Dantzig et la reprise imminente des opérations contraignent Napoléon à la renvoyer en Pologne. On peut mesurer le déchirement qu’elle dut éprouver aux allusions des deux billets qu’il lui adresse le 26 mai et le 12 juin :

« … Sois calme et heureuse, car l’horizon s’éclaire et nous nous reverrons bientôt. C’est mon voeu le plus cher…

… Tout marche comme je l’avais prévu, nous sommes sur les talons de l’ennemi et la division polonaise est remplie d’enthousiasme et de courage. Le jour approche d’une réunion que j’appelle de tout mon coeur, où nous pourrons vivre l’un pour l’autre… ».
Les événements ne le permettront pas de sitôt. Après l’éclatante victoire de Friedland et les pourparlers de Tilsitt avec le tsar Alexandre, il s’arrête à Dresde et regagne la France au plus vite, après dix mois d’absence. Le 27 juillet il est à Saint-Cloud d’où il lui écrit :
« … Ma joie serait entière si tu étais ici, mais je t’ai dans mon coeur. L’Assomption est ta fête et mon anniversaire de naissance : c’est une double raison pour que nos âmes soient à l’unisson ce jour-là. Tu m’as certainement écrit, comme je le fais en t’envoyant mes souhaits : ce sont les premiers, faisons des voeux pour que bien d’autres les suivent, pendant beaucoup d’années. Au revoir, ma douce amie, tu viendras me rejoindre. Ce sera bientôt, quand les affaires me laisseront la liberté de t’appeler.
Crois à mon inaltérable affection ». Un crochet par Varsovie n’eût pourtant guère allongé son voyage de Tilsitt à Dresde – un coup d’oeil sur la carte le démontre – mais peut-être craignait-il d’affronter l’enthousiasme populaire après le geste qu’il vient d’accomplir en faveur des Polonais : la création du grand-duché de Varsovie, placé sous la souveraineté nominale du roi de Saxe (en fait un simple protectorat français jouissant d’une autonomie relative) qui les délivre du joug de la Russie. Peut-être a-t-il pris cette demi-mesure, qui compromettra l’avenir de ses relations avec le Tsar, sous l’influence de Marie et pour lui plaire. Dans l’isolement de Kiernozia, cette nouvelle apporte en tout cas une lueur d’espoir. Pas de lettre, pas un signe de lui. Elle ignore que, depuis son retour à Paris, il s’est lancé dans une nouvelle aventure avec une jolie Génoise, Carlotta Gazzani, aimablement suscitée par Joséphine qui, bien informée, redoute l’épouse polonaise. Carlotta, grâce à sa fonction de lectrice de l’Impératrice, loge aux palais impériaux, ce qui facilite les choses. Toutefois Napoléon n’attache guère d’importance à ce passe-temps. A Mantoue le 13 décembre, au cours de sa tentative de réconciliation avec Lucien, il lui confiera, parlant évidemment de Marie :

« C’est une femme charmante, un ange. Ah ! C’est bien d’elle qu’on peut dire que son âme est aussi belle que sa figure ! …

… Vous riez de me voir amoureux ; oui je le suis en effet, mais toujours subordonnément à ma politique qui veut que j’épouse une princesse, quoique je préférerais bien couronner ma maîtresse ».
Ainsi il rêve de l’épouser bien que sachant ce rêve irréalisable. Tout ce qu’il peut lui concéder c’est de l’aimer, entre deux voyages, deux guerres, deux passades… 

Le 1er janvier 1808 Teodor Laczynski surgit à Kiernozia comme un messager du ciel, chargé d’amener Marie à Paris. Sans perdre de temps, avec la princesse Jablonowska pour chaperon, sa servante Mania et son frère, elle se met en route et fin janvier s’installe quai Voltaire chez Teodor. Elle n’a pas revu l’Empereur depuis Finkenstein, huit mois plus tôt, et il n’est pas question à Paris de vie commune, ni même de paraître à la Cour. C’est dans le plus grand secret que Napoléon vient le soir de temps à autre. Il semble pris pour elle d’un regain de passion, comme l’atteste cet aveu griffonné au dos d’un calendrier : « Tu es pour moi une nouvelle sensation, une révélation perpétuelle. C’est que je t’étudie avec impartialité. C’est qu’aussi je connais ta vie jusqu’à ce jour. D’elle vient, chez toi, ce singulier mélange d’indépendance, de soumission, de sagesse et de légèreté, qui te fait si différente de toutes ». Marie n’est pas exigeante, elle l’a prouvé en répondant à son premier appel, après avoir été si longtemps délaissée. Ce bonheur relatif, ces instants trop rares qu’il lui accorde, elle s’en contenterait s’il n’était sans cesse entraîné loin d’elle. Dès le Ier avril il part à Bayonne régler les affaires d’Espagne avec Joséphine, sa Cour… et Carlotta. Marie désenchantée regagne la Pologne.

Le chant du cygne.

Plus seule que jamais. Des voeux au 15 août. D’Erfurt, le 2 octobre, cet encouragement qui sonne faux :

« Ne t’excuse pas de ne pas écrire plus, c’est même plus sage d’agir ainsi, car je me déplace sans cesse. Qu’importe les mots, nos corps seuls sont séparés. J’en souffre mais je sais que la matière compte peu pour toi, tu m’as donné ton âme et tu possèdes la mienne…
Crois à mon éternelle affection… » Et le 14 janvier 1809, de Valladolid, cette dure semonce car elle doit sans cesse l’entretenir du problème polonais et il en est las :

« Ma petite Marie
Tu es une raisonneuse et c’est très laid ; tu écoutes aussi des gens qui feraient mieux de danser la polonaise que de se mêler des affaires du pays. J’ai perdu un quart d’heure à t’expliquer que ce qui paraît être des mesures incompatibles apportera de grands avantages. Relis-moi et tu comprendras, le Code Civil a fait ses preuves, et ailleurs qu’en France…

… Je serai prochainement à Paris ; si j’y demeure assez longtemps, tu pourras peut-être y revenir.
Mes pensées sont pour toi ».

Comme le ton de ces lettres diffère de celui des premières, il y a deux ans à peine. C’est un époux de longue date qui semble récriminer, ce n’est plus un amant… De fait il va passer près de trois mois à Paris sans se soucier d’elle. La campagne d’Autriche s’ouvre en avril par une écrasante défaite des Polonais. Varsovie est prise et Marie suit le quartier général à Thorn où elle a une orageuse entrevue avec Poniatowski à qui elle reproche son incapacité. L’entrée des Français en Autriche sauve l’armée polonaise du désastre, l’envahisseur est reconduit aux frontières. Marie, passionnée par ces événements, doit adresser à Napoléon de véritables rapports auxquels il répond de Vienne à deux reprises par des conseils politiques. Enfin le 6 juillet la victoire de Wagram va lui permettre de prendre un long répit et Marie, après seize mois d’absence, est mandée à Schönbrunn. De la mi-juillet à la mi-octobre ils vont vivre la plénitude et le chant du cygne de leur liaison. Napoléon veut recréer, pour elle, l’intimité de Finkenstein. Elle dispose d’un appartement au château, il vient l’y rejoindre chaque nuit et souvent il s’évade pour l’entraîner dans de longues promenades à travers la campagne viennoise. Cet enchantement de sa présence, aussi souvent que cela lui est possible, va bientôt se magnifier pour elle d’une autre présence: elle attend un enfant et Napoléon semble s’en réjouir. Mais la politique lui interdit de faiblir. Sa décision de divorcer est irrévocable et la venue de Marie à Paris, dans l’état où elle se trouve, pourrait compromettre les négociations du divorce et de son remariage. Elle rentrera donc en Pologne, enceinte de trois mois, tandis qu’il s’apprête à affronter Joséphine. Marie paraît d’abord se soumettre à cet abandon si peu honorable. Mais en décembre elle reprend la route de Paris, cette fois avec une domesticité complète et de nombreux bagages, comme s’il s’agissait d’une installation définitive. Il semble bien qu’elle agisse de sa propre initiative car Napoléon mène à ce moment une existence compliquée où elle ne peut que l’embarrasser. De front il prépare Joséphine à l’idée du divorce, il est en quête d’une alliance souveraine et il s’intéresse fort à une jeune personne de la suite de Pauline, Christine de Mathis, qui le tient en haleine avec une coquetterie consommée. Il existe trente-quatre billets de Napoléon à sa soeur, écrits de novembre 1809 à février 1810, où toutes les nuances de l’inquiétude, de la fièvre ou du ressentiment s’expriment au jour le jour, Pauline étant chargée de convoquer, de tancer, de transmettre ses messages à la rebelle. Et cela jusqu’à la veille de l’arrivée de Marie-Louise à Compiègne !…

Les mobiles de Marie demeurent hypothétiques. Cherche-t-elle un ultime rapprochement par l’intermédiaire de l’enfant qui va naître ? Veut-elle éviter le scandale dont sa grossesse va éclabousser les Walewski ? Est-elle sollicitée par le gouvernement polonais que la perspective d’un mariage russe de Napoléon préoccupe, et qui voudrait obtenir des assurances par son truchement ? On ne sait, mais les deux dernières hypothèses sont plus plausibles, sa réserve et son désintéressement étant bien connus. Quoi qu’il en soit, dès son arrivée, elle loue un hôtel particulier, 2 rue La Houssaye, nom que portait alors la portion de la rue Taitbout comprise entre la rue de Provence et la rue de la Victoire. Napoléon lui rend de rares visites. Il semble plus soucieux du confort de son installation et des préparatifs de la naissance que de sa solitude morale. Il ne lui témoigne qu’une affection lointaine. Leur liaison prend fin alors que cette maternité devrait la vivifier. Elle a duré trois ans au cours desquels ils n’ont été réunis que six mois en quatre fois : à Varsovie, à Finkenstein, à Paris et à Vienne. Entre temps de longues éclipses : quatre, huit et seize 

Alexandre Walewski.

Au début de mars Marie reçoit d’Anastase Walewski une lettre pleine de dignité. Il cède son domaine à son fils aîné et l’invite à s’entendre avec lui afin d’accoucher à Walewice. On ne saurait imaginer plus noble mansuétude. Elle en est bouleversée, elle part, il était temps : cette offre généreuse lui épargne l’humiliation et le chagrin de se trouver à Paris lorsque les noces de Napoléon et de Marie-Louise seront célébrées en grande pompe le 2 avril. Alexandre Walewski naît le 4 mai 1810 et son père légitime pousse la délicatesse jusqu’à le déclarer lui-même au curé de Walewice. Sa signature, qui figure au registre de la paroisse, en fait foi. Ainsi les apparences sont sauves. L’enfant portera un nom dont il se prévaudra toute sa vie avec une juste fierté. Napoléon apprend la naissance de son fils au cours d’un voyage triomphal en Belgique avec sa jeune épouse. Il fait parvenir des dentelles de Bruxelles et 20 000 francs en or pour Alexandre ; pour Marie une somptueuse édition de Corneille. Elle doit tellement s’ennuyer à Walewice qu’elle revient rue La Houssaye. La comtesse de Kielmannsegge dira que sa maison était aussi mal meublée qu’un hôtel garni, à l’exception de quelques bibelots de grande valeur. Elle y mène une existence retirée en compagnie de son frère, ne recevant à sa table que les Polonais de passage. Elle s’habille toujours aussi simplement, le plus souvent d’une robe de satin gris, comme si elle portait le deuil. Napoléon veut l’ignorer : elle s’en plaint à Savary, à Duroc, à Corvisart. Pas d’écho. En février 1811 cependant, quelques semaines après la naissance du roi de Rome, il viendra la voir à deux reprises, mais ne s’intéresse guère qu’à Alexandre. Elle a repris ses distances, l’appelle Votre Majesté. Il proteste et tente de la prendre dans ses bras : elle le repousse doucement. Il n’insiste pas. Tout est bien fini. Elle souhaite néanmoins maintenir le contact, ne serait-ce que pour son fils et pour la Pologne. Et sans doute dans cet espoir, elle va louer à Boulogne, le 15 avril, une maison de campagne proche du palais de Saint-Cloud. Cette maison subsiste, 7 rue de Montmorency. Elle est aujourd’hui affectée à une école municipale pour enfants attardés. Aucune trace de décoration intérieure, si ce n’est une charmante cheminée d’époque. Mais les murs sont intacts et cette demeure oubliée, dont le grand jardin est envahi de baraquements scolaires, a conservé l’apparence bourgeoise qu’elle devait avoir au début du siècle dernier. Elle faillit disparaître en 1964, sa démolition ayant été décidée. Sur l’intervention du comte Roger Walewski et de Paul Fleuriot de Langle, M. Malraux l’a fait classer à l’Inventaire des demeures historiques. Elle est sauvée. Il reste à espérer qu’elle puisse être transformée un jour en musée.
 
Rien ne prouve que Napoléon vint voir Marie dans cette maison. Le seul fait de sa proximité de Saint-Cloud où il résida si souvent en 1811 est une coïncidence troublante, sans plus. Le 5 mai 1812 apparaît comme un jour faste dans cette grisaille. Elle a formulé une demande d’audience et il la reçoit aux Tuileries. Comme jadis la conversation prend vite un tour politique. Napoléon pense tout haut, familièrement. Elle l’interroge sur la possibilité d’une guerre avec la Russie que l’opinion croit imminente. Il s’en défend. Au cas où elle éclaterait, accorderait-il l’indépendance à la Pologne ? Il élude. Peut-elle le servir là-bas ? Oui, en aidant Poniatowski à constituer une armée forte… Il a tiré de son bureau un parchemin roulé et le lui tend. Par décret impérial Alexandre Walewski est doté de 69 fermes et parcelles appartenant à la Couronne de France dans le royaume de Naples. Jusqu’à sa majorité elle en percevra le montant s’élevant à 170 000 francs par an. Ensuite son fils lui versera une pension viagère de 50 000 francs. Si l’on multiplie ces sommes par quatre pour les évaluer en francs actuels, c’est une fortune considérable dont il comble la mère et l’enfant, sans doute pour libérer sa conscience. Marie le précède en Pologne. L’ambassadeur de France, Mgr de Pradt, la traite « en fac-similé d’Impératrice », dit la comtesse Potoçka qui lui trouve « un aplomb modeste », acquis pendant son séjour en France. Mais les honneurs dont on l’entoure, le pas qu’on lui donne sur les autres femmes, ne sont pas de son goût. Elle se hâte vers Vilna d’où Napoléon s’apprête à envahir la Russie. Une dernière fois elle le presse de proclamer l’indépendance de la Pologne dès qu’il aura vaincu ; pas plus que jadis, elle ne parvient à lui arracher de promesse. C’est tout juste si elle obtient qu’il reçoive la délégation de la Diète polonaise qu’elle a accompagnée. Tant que Napoléon triomphe en Russie, elle demeure à Varsovie où l’espoir est à son comble. Mais dès la nouvelle de l’incendie de Moscou elle se retire à Walewice. Des échos assourdis de la retraite parviennent et sèment la panique dans le pays. Le 10 décembre, l’ambassade de France lui fait savoir que l’Empereur est secrètement arrivé à Varsovie et qu’elle se tienne prête à le rencontrer. Quelques heures plus tard, second message : il arrive. En hâte elle fait improviser un souper, meubler la plus belle chambre du château avec ce qu’elle a de plus précieux. Et soudain dans la nuit les clochettes d’un traîneau. Napoléon, vieilli, épaissi, accablé, gravit lourdement le perron seul avec Duroc. Il embrasse tendrement son fils, fait le tour du château et se met à table. Morne souper. Il semble chercher à s’étourdir, lève des armées fantômes, échafaude mille projets… Duroc congédié, Marie le conduit à sa chambre. Il s’étend tout habillé, elle s’assied près de lui et il s’endort, la main dans la sienne. Elle demeure immobile, de longues heures, à le contempler. Avant l’aube, Duroc vient le réveiller. Rapides adieux, Napoléon engage Marie à ne pas s’exposer aux exactions des Cosaques, à regagner la France au plus vite.

Le temps des revers.

Le temps des revers est venu, le déclin de l’Empire se précipite. Marie ne manquera pas les rares occasions dont l’Empereur dispose pour lui manifester sa sollicitude. Certes il n’est pas question de rencontres clandestines : les derniers entretiens ont lieu au grand jour, dans l’apparat des palais impériaux, entre deux audiences. De ce fait ils n’ont pas échappé aux mémorialistes qui rendent unanimement hommage à sa fidélité dans le malheur. En novembre 1813, entre la désastreuse campagne d’Allemagne et celle de France, Marie est reçue aux Tuileries. Un témoin imprévu s’est glissé entre eux : le roi de Rome, alors âgé de deux ans et demi, à peine dix mois de moins que son propre fils. La présence de cet adorable enfant turbulent, son médaillon par Isabey que Napoléon lui remet maladroitement, lui arrachent des larmes… Cinq mois plus tard, après la première abdication, elle accourt à Fontainebleau, rencontre Caulaincourt et le prie de l’annoncer. Une partie de la nuit elle attend dans un salon du palais déserté qu’on veuille bien l’introduire. En vain. Elle a été oubliée. Cinq mois encore, l’Empereur est à l’île d’Elbe. Elle sollicite la permission de venir le saluer avec son fils qu’elle emmène à Naples pour tenter de récupérer ses biens confisqués par Murat. Le Ier septembre elle débarque de nuit à Porto Ferrajo. Bertrand est venu l’accueillir et la conduit discrètement dans la montagne, à l’ermitage de la Madone où Napoléon goûte les premières vacances de sa vie, dans un site enchanteur. Il descend à sa rencontre, lui cède la cellule de moine qu’il habite et feint de se retirer sous la tente qui a été dressée près de là. C’est du moins ce qu’insinue le mameluck Ali. Elle va passer deux jours, romantiques à souhait, dans ce paradis perdu. Elle s’attarderait volontiers, mais Napoléon craint que Marie-Louise, dont il ignore l’inconduite, ne tire prétexte de cette escapade pour se dérober. Une fois de plus Marie sera donc sacrifiée. A l’heure du départ, ayant appris par le trésorier Peyrusse les difficultés financières de l’Empereur, elle veut lui restituer un beau collier de perles qu’il lui offrit jadis. Bien sûr, il ne l’accepte pas et la congédie avec émotion. Sous les rafales de pluie, dans la nuit noire, Marie traverse l’île et s’embarque en pleine tempête. Leurs ultimes rencontres auront pour cadre l’Elysée, avant et après Waterloo, puis Malmaison la veille du départ à Sainte-Hélène. Chaque fois elle est venue avec le petit Alexandre, le seul lien qui l’unisse encore au grand vaincu. Napoléon n’est pas sans savoir en effet qu’elle a décidé de refaire sa vie, mais il serait mal fondé à le lui reprocher. Nul doute que leur dernier adieu à Malmaison se soit situé dans un climat de mutuelle affection et d’infinie tristesse, dépouillé de reproches autant que d’illusions.

Un jeune colonel.

Il faut revenir en arrière dans le passé de Marie pour la laver de la trahison dont certains l’accusent de s’être rendue coupable envers Napoléon.

A Varsovie, en janvier 1807, elle a rencontré, parmi les brillants officiers français qui papillonnaient autour d’elle, un jeune colonel de dragons, Philippe d’Ornano, superbe cavalier, petit-cousin de l’Empereur, et qui compte par surcroît deux maréchaux de France parmi ses ancêtres. Pendant cinq ans elle ne l’a pas revu. Entre temps il a guerroyé en Espagne et au Portugal où sa bravoure lui vaut d’être nommé général de brigade sur le champ de bataille de Fuentes de Onoro ; il fait ensuite la campagne de Russie et se couvre de gloire à la Moskowa. A vingt-huit ans il est général de division, en passe de prendre la relève des grands cavaliers de l’Empire tués à l’ennemi. C’est alors que se produit dans sa vie un événement extraordinaire : le 18 novembre 1812 à la bataille de Krasnoë, il est renversé par un boulet et tenu pour mort. Son aide de camp, M. de Laberge, l’ensevelit sommairement dans la neige puis, pris de remords, le déterre, le charge en croupe et ramène au quartier général ce qu’il croît être un cadavre. Ornano ouvre alors les yeux et se lève. Cinquante ans plus tard, ce ressuscité qui a la vie dure sera fait maréchal de France par Napoléon III. En attendant, quelques jours après sa fausse mort, il est grièvement blessé et évacué en France. Tel est le héros que Teodor Laczynski amène dîner chez sa soeur à la Noël 1812. Il lui fait une cour assidue, l’emmène au spectacle, l’entraîne dans le tourbillon du monde. Un jour il la demande en mariage. Elle refuse, prenant prétexte qu’elle n’est pas libre car Anastase Walewski vit encore et que pour rien au monde elle ne romprait les liens religieux du mariage. Ornano repart à la tête des dragons de la Garde pendant la campagne d’Allemagne. Ils s’écrivent et deux extraits de leur correspondance prouvent, s’il en était besoin, la pureté de leurs relations. Le 2 mai 1813 il lui écrit :« Ma profonde gratitude ne vous est pas seulement due pour m’avoir reçu avec tant de grâce charmante, pour m’avoir consacré votre temps : le sentiment que vous m’inspirez me fait votre obligé plus encore. Ne le partageriez-vous jamais qu’il m’aurait donné des heures d’une ineffable douceur, auxquelles il semble interdit de demander davantage… J’attendrai… ».

Elle lui répond le 20 juin :

« … J’ai aussi le meilleur souvenir de ces semaines. Elles scellent notre amitié. A elles je dois votre bonne lettre et le plaisir que me donne celle que je vous écris ». Dans les derniers jours de 1813 il rentre d’Allemagne et ne fera pas la campagne de France, car il commande les réserves de la Garde chargées de la défense de Paris. Il peut ainsi rencontrer Marie chaque jour et son influence s’affirme. C’est lui qui la décide à se rendre acquéreur d’un hôtel particulier 48, rue de la Victoire, qui jouxte celui où Napoléon connut Joséphine et qu’elle habitera désormais. C’est lui qui la ramènera de Fontainebleau après sa tentative infructueuse auprès de l’Empereur. A la première Restauration, Ornano s’est rallié aux Bourbons, ce qui n’a guère plu à Marie. Leurs occupations les éloignent d’ailleurs l’un de l’autre : il a pris un commandement à Tours, elle est à l’île d’Elbe et à Naples. Mais à son retour il insiste à nouveau pour l’épouser et cette fois elle ne peut plus opposer l’existence de son mari puisqu’il vient de mourir presque octogénaire. D’autant plus qu’elle conserve un assez amer souvenir de sa réception écourtée à l’île d’Elbe. Ils se fiancent donc en février 1815. Avant de s’engager elle a tenu loyalement à lui communiquer ses notes intimes afin qu’il ne puisse ignorer la ferveur de sa passion déçue. Cette franchise ne fait que la grandir à ses yeux, il est si décidé à l’épouser qu’il demande à cet effet un congé d’un mois au ministre de la Guerre. Sur ces entrefaites Napoléon débarque à Golfe-Juan et le projet est ajourné. Mais son retour à Paris ne le modifie pas. Nous avons vu Marie à l’Elysée, à Malmaison, toujours accompagnée de son fils pour éviter les colloques singuliers. Seule l’imminence d’une nouvelle guerre les fait reculer. Or, la veille de la campagne de Belgique, Ornano se bat en duel avec un certain général Bonet qui l’a provoqué. Marie tente en vain de l’en empêcher. Il reçoit une balle en pleine poitrine, ce qui ne lui permettra pas de charger à Waterloo, où il eût peut-être tenu un rôle glorieux.

La seconde Restauration le prive de toute activité. Il est même emprisonné à l’Abbaye pour propos séditieux. À peine libéré, il s’exile à Londres. Elle-même connaît de graves soucis financiers, les rentes de son fils étant naturellement suspendues. Mais elle hésite encore à se marier, bien qu’un avenir heureux lui soit enfin ouvert. Scrupuleuse et désintéressée, elle craint de nuire par son passé à la carrière de son beau général qui rentrera plus facilement en grâce si sa présence ne le compromet pas. Ornano a enfin raison de ces réticences : le 7 septembre 1816, il l’épouse à la collégiale Saint-Michel-et-Gudule de Bruxelles.

La nouvelle de leur mariage parvint à Sainte-Hélène le 18 janvier 1817. Ce jour-là Gourgaud note dans son journal :« Mme de Montholon apporte les gazettes venues de France. La comtesse Walewska épouse M. d’Ornano. Sa Majesté l’approuve : « Elle est riche et doit avoir mis de côté ; ensuite j’ai beaucoup donné pour ses deux enfants ». Je réponds : « Votre Majesté a longtemps payé à Mme de Walewska dix mille francs de pension par mois ». A ces mots l’Empereur rougit : « Comment savez-vous cela ? Il n’y avait que de Duroc que cela fût connu ». On eût souhaité d’autres commentaires. Peut-être ce cynisme masquait-il une secrète amertume. Qu’importe ! Les Ornano vivent heureux à Liège, où ils se sont établis sur un grand pied. Neuf mois après leur mariage elle met au monde un troisième fils, Rodolphe-Auguste, né le 9 juin 1817. Elle ne se relèvera pas. Une fièvre puerpérale compliquée de néphrite la consume lentement. C’est sans doute au cours de ces mois d’inaction, où elle sentait sa fin approcher qu’elle inspira à une main inconnue les Mémoires où est puisé le peu que nous connaissons de sa vie. Elle formula le désir de mourir en terre française, d’y laisser son coeur et de reposer en Pologne. Ce triple voeu sera exaucé. Elle expira le 11 décembre en son hôtel rue de la Victoire, son coeur fut déposé au Père-Lachaise, dans le caveau d’Ornano, et bien plus tard on transféra son corps au cimetière de Kiernozia.

Le chagrin du général d’Ornano fut immense. Il se mesure au fait que cet homme jeune, riche, comblé d’honneurs, qui allait lui survivre quarante-six ans, ne se remaria pas. En revanche on est surpris de constater que la mort de Marie n’a soulevé aucun écho parmi les mémorialistes de Sainte-Hélène. En 1818 ils étaient encore trois, à noter au jour le jour la moindre réaction de l’Empereur : Bertrand, Marchand, O’Meara. Un tel silence ne peut s’expliquer que par l’absence des journaux relatant son décès. On sait en effet que les collections parvenaient souvent à Longwood dépareillées et incomplètes. Il est certain que Napoléon l’ignora jusqu’à sa propre fin. La preuve en est apportée par une phrase de la conversation du 22 avril 1821 avec Bertrand : passant en revue ses legs de conscience et se préoccupant de l’avenir d’Alexandre Walewski il a ce mot révélateur : « Comme Madame Walewska a un autre fils et qu’elle voudra probablement l’avantager… ». Mais, bien que la croyant toujours en vie, il ne formule aucun vœu pour elle. Ainsi mourut dans le plein éclat de sa beauté la seule femme valable que Napoléon ait aimée, à sa manière, inconstante, égoïste et prodigue. Marie, elle, l’aima à la sienne, qui était toute d’abnégation, de désintéressement et de fidélité. Elle attendit longtemps un bonheur qu’elle était pleinement libre de saisir, après six ans d’abandon et de solitude. Et ce bonheur allait lui coûter la vie presque aussitôt.

Leur histoire fait penser à ce mot de Sainte-Beuve :

« On peut juger un homme public, mort ou vivant, avec quelque rudesse ; mais il me semble qu’une femme même morte, quand elle est restée femme par les qualités essentielles, est un peu notre contemporaine, toujours. »

Dr. Guy GODLEWSKI (1913-1983)

Cet article fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien n°358, d’avril 1988. Il a été rédigé en 1967.

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( 16 avril, 2019 )

Notes du général baron Charles Lallemand sur l’embarquement de l’Empereur à Rochefort (1815).

Notes du général baron Charles Lallemand sur l’embarquement de l’Empereur à Rochefort (1815). dans TEMOIGNAGES adieumabellefrance...Napoléon quitta Rochefort le 8 juillet 1815 pour se rendre à bord de la frégate la « Saale », dans la rade de l’île d’Aix. Il pouvait, de là, prendre une détermination, selon les circonstances, et saisir l’instant favorable pour l’exécuter, aussi tôt que les dernières dispositions seraient faites. Là, plusieurs marins d’une expérience consommée parlèrent encore du projet d’embarquement à l’embouchure de la Gironde, et démontrèrent que ce projet était évidemment celui auquel on devait s’arrêter. Mais plusieurs des officiers qui accompagnaient l’Empereur, et particulièrement ceux qui, possédant depuis plus longtemps sa confiance, avaient près de lui plus d’accès et d’influence, n’étaient pas en faveur de ce dernier projet, et, ne voyant que des obstacles dans tous ceux qui se présentaient, causaient des lenteurs dans tous ceux qui se présentaient, causaient des lenteurs dans les dispositions. La tiédeur avec laquelle ils accueillaient les projets, l’irrésolution qu’ils ne cessaient d’entretenir étaient occasionnées principalement par le désir qu’ils avaient énoncé, même avant le départ de la Malmaison, de voir l’Empereur prendre le parti de se rendre en Angleterre. On est tout à la fois accablé d’étonnement et de douleur en voyant des hommes dont le jugement devait être éclairé par l’expérience, qui donnent à l’Empereur toutes les preuves d’un dévouement sincère, agir dans le m^me sens que ses ennemis qui ont conjuré sa pertes,-eux qui verseraient leur sang pour lui avec orgueil, qui sont prêts à lui faire le sacrifice de leur vie, qui ont ambitionné, avec ardeur, l’honneur de partager son infortune, et qui sont incapables de s’en séparer volontairement. Tel est cependant le secret de la destinée que l’Empereur a subie ; telles sont les causes qui l’ont précipité vivant dans un tombeau. Il eût pu conserver sa liberté et atteindre une terre hospitalière.

Malheureusement aussi, dès qu’il ne fut plus question d’un haut intérêt politique, dès qu’il n’y eut plus rien à faire pour la gloire, l’Empereur devint trop indifférent pour tout ce qui n’était que considération personnelle. Il s’occupa trop eu de lui-même met abandonna entièrement le soin de sa situation aux hommes qui l’accompagnaient. Il pouvait se confier en des mains plus fidèles, mais guidées par des yeux moins clairvoyants. Frappé des vérités que m’avaient démontrées les marins avec lesquels je m’étais entretenu des moyens d’assurer le départ de l’Empereur, j’insistai seul, mais j’insistai fortement sur le projet de faire partir l’Empereur de l’embouchure de la Gironde, et sur la nécessité de s’en occuper avec la plus grande activité. On ne me répondit que par des objections sur l’exécution, et des doutes sur la certitude des moyens. Tout ce que je pus faire entendre, ce fut qu’au moins on ne devait pas négliger légèrement un projet qui pouvait sauver l’Empereur. Tout ce que je pus obtenir, ce fut d’aller moi-même m’assurer de la vérité sur les lieux. Je m’y rendis par Royan, et il me fut bien facile de ma convaincre de la solidité du projet. Je m’assurai qu’il était facile de passer en partant du point désigné. Les dispositions les plus sages avaient  été faites ; tout était prêt depuis plusieurs jours. Les bâtiments destinés à l’Empereur sortirent depuis, et plusieurs firent leur route sans avoir été visités par l’ennemi, quoiqu’ils eussent à peine cherché à l’éviter, quoique l’on n’eût pris aucune des précautions, aucune des mesures qui avaient été réglées pour assurer le passage de l’Empereur, s’il avait adopté ce parti. Cependant le général Savary et M. de Las Cases avaient été envoyées, du 10 au 11, en parlementaires à la croisière anglaise composée du vaisseau le Bellérophon et le Myrmidon. Ils étaient porteurs d’une lettre du général Bertrand pour le commandant de la station : c’était le capitaine Maitland. Lorsqu’il eut pris connaissance de la lettre, sur la question qui lui était faite s’il avait reçu les passeports demandés pour l’empereur, il répondit qu’il n’était instruit de rien relativement aux passeports, et ne pouvait répondre à la demande qui faisait l’objet du message. Lorsque nous eûmes ainsi traité de ce qui concernait l’Empereur, je dis au capitaine Maitland qu’ayant pris une part assez active aux derniers événements qui avaient eu lieu en France, je désirerai avoir la certitude que ni moi, ni aucun de ceux qui se trouvaient dans le même cas, nous ne pourrions être recherchés pour le parti que nous avions pris.«Vous n’avez rien à craindre, répondit le capitaine Maitland, tout cela est étranger au gouvernement anglais. Vous venez de votre plein gré en Angleterre ; aucune autorité ne peut vous y poursuivre.-J’ignore, observai-je, quelle résolution prendra l’empereur, mais, s’il vient en Angleterre, si je l’y accompagne, je ne veux pas être exposé à des persécutions sous le prétexte que je suis dans un cas particulier qui n’a pas été prévu, et que je devais connaître. Je n’ai jamais eu l’intention d’aller en Angleterre ; rien ne m’y force, et je vous déclare positivement que je n’y viendrais pas, non seulement s’il restait le plus léger soupçon que je puisse être remis en France, mais si je pouvais courir le risque de voir ma liberté restreinte ou d’être inquiété en aucune manière.-Cela est impossible, dit avec chaleur le capitaine Maitland ; en Angleterre, le gouvernement n’est pas despotique, il est obligé de se conformer aux lois et à l’opinion. Vous êtes sous la protection des lois anglaises, dès que vous êtes sous celle du pavillon britannique ». 

Au moment où l’on se dépara, le capitaine Maitland dit que, si l’Empereur se décidait à venir à son bord pour aller en Angleterre, il désirait en être prévenu avant son arrivée et recevoir le plus tôt possible la liste des personnes qui devaient l’accompagner, afin de faire toutes les dispositions n nécessaires pour recevoir chacun le moins mal qu’il se pourrait.  Nous revînmes dans la martinée, rendre compte de notre mission. L’Empereur ayant reçu le rapport de notre conférence avec le capitaine Maitland, inaccessible au plus léger soupçon de perfidie, se décida d’autant plus facilement à accepter la proposition qui lui était faite, que les discours continuels de la plupart des personnes qui l’entouraient avaient dû le préparer à prendre un parti semblable. Ne voulant pas, cependant, disposer entièrement et sans leur aveu du sort des hommes qui lui étaient restés fidèles, il fit appeler principaux officiers qui se trouvaient alors près de lui. Les autres étaient embarqués, et déjà hors des Pertuis, attendant ses ordres pour continuer leur route. Les officiers qui se réunirent chez l’Empereur étaient les généraux Bertrand, Savary, Lallemand, Montholon, Gourgaud et M. de Las Cases. Après qu’il eut été donné connaissance des propositions du capitaine Maitland et de toute la conférence qui avait eu lieu avec lui, l’Empereur demanda à chacun de ces officiers quel était son avis.

L’impression de ce dernier entretien est encore toute entière dans mon âme ; elle ne s’en effacera jamais. L’Empereur paraissait s’oublier lui-même pour ne songer qu’à ses compagnons d’infortune et à la France ; ses regards étaient toujours tournés vers elle ; elle avait toutes ses pensées : « Les intrigants l’ont perdue, disait-il ; des hommes  corrompusse sont joués de son indépendance et de sa gloire ; mais je ne me plains pas de la nation, elle n’a pas cessé d’être vaillante et magnanime ».  Il parla ensuite avec tendresse de son auguste mère, de ses sœurs, de ses frères, de vous, M. le Comte [Ce passage semble indiquer que ce texte fut rédigé plus tard pour un membre de la famille de Napoléon. (Note de la « Nouvelle Revue Rétrospective »)] , dont il s’était plu à cultiver la jeunesse, dans des temps prospères.

Son cœur était agité par le souvenir de son fils et de l’Impératrice. -« Mais je ne puis vous charger de rien, me dit-il, j’ignore quand on vous rendra votre liberté et, lorsque vous l’aurez recouvrée, l’Amérique sera sans doute votre seul asile. » C’est ainsi que je quittai l’Empereur, toujours grand, toujours supérieur au destin toujours digne de lui-même. 

Cette relation a été publiée la première fois dans la « Nouvelle Revue Rétrospective », juillet-décembre 1899. 

 

 

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( 19 février, 2019 )

Retour sur la bataille de Waterloo. Notes de Jean de Sismondi (1773-1842)

sismondi« L’Empereur savait très bien ce qu’il cherchait à dissimuler, que l’Europe entière se mettait en mouvement pour écraser la France, et que celle-ci n’avait point de forces suffisantes pour faire une longue guerre défensive. S’il avait attendu l’attaque du Nord derrière les forteresses de Flandres et fait une guerre de chicane, il aurait résisté sur ce point, mais toutes les autres frontières auraient été envahies. Paris aurait été pris; et sa situation n’en aurait pas été moins désespérée, sans qu’il y eût eu pour lui une bonne chance. Il crut plus convenable d’essayer de détruire entièrement les armées anglaises et prussiennes et d’obtenir de tels résultats qu’il déliât la coalition, qu’il intimidât les autres puissances, et fît une bonne paix. II livra la première bataille de Fleurus, qui fut gagnée, mais avec une perte très considérable, et point de résultats; il aurait pu gagner à Soignes une victoire semblable, en réunissant toutes ses forces, mais deux ou trois victoires de cette nature complétaient sa ruine, sa belle armée se serait fondue, et il n’aurait plus eu ensuite moyen de s’opposer aux autres oppressions. Il crut devoir donner davantage au hasard, mais s’assurer aussi que si les Anglais étaient défaits leur déroute était complète. Il donna au maréchal de Grouchy un corps très considérable pour observer les Prussiens et les écarter, et en même temps pour percer sur Bruxelles par Wavre, et y arriver avant lui. Si en effet les Anglais avaient été battus, cette position du maréchal Grouchy complétait leur déroute, les résultats auraient pu être immenses, la totalité de l’armée aurait été détruite ou faite prisonnière. Aussi n’était-il point vrai qu’il attendît le maréchal Grouchy au lieu même de la bataille, ni qu’il n’ait pas voulu croire l’approche de Bülow dont M. de Flahaut l’avait averti, d’après une lettre interceptée, encore qu’il fit semblant de n’y donner aucune attention il suivait son projet, et il se résignait à en courir les chances. Quant aux autres objections qu’on a faites sur la disposition de la bataille, elles auraient été louées s’il avait réussi. Une partie de son armée se promena l’arme au bras devant les positions anglaises, et ne prit jamais part au combat; mais il attaquait, avec un nombre fort inférieur, une position formidable il fallait faire illusion à l’ennemi sur la position de son armée, occuper un front égal au sien, pour ne pas se laisser déborder et montrer dans plusieurs endroits des masses qui fissent croire à l’existence d’une forte arrière-garde, en sorte que les ennemis ne sortissent nulle part de leurs positions. Trente mille hommes qui faisaient derrière l’armée des marches et des contremarches, faisaient aux yeux de Wellington plus d’effet que deux fois ce nombre agissant; celui-ci assure en effet dans ses rapports que l’armée française était double de la sienne, tandis qu’elle était inférieure de près de moitié. Pendant ce temps-là on ne combattait qu’en un seul point, au centre, que Napoléon espérait emporter. Il profitait de l’impétuosité française pour y faire faire des charges successives par des corps souvent peu nombreux, mais c’est par ces charges successives mêmes que la plupart des batailles sont gagnées, que celle-là fut sur le point de l’être. Ce fut au contraire le mouvement de toute la cavalerie, lorsque l’ordre n’avait été donné qu’à un seul corps de se mettre en mouvement, qui tourna le plus toutes les chances contre les Français. Jusqu’à cinq heures et demie l’avantage paraissait cependant encore être pour eux, et beaucoup de fuyards de l’armée anglaise avaient répandu la terreur et à Gandet à Bruxelles, mais à cette heure le corps de Bülow commença à déboucher sur la droite de l’armée, et son feu à se croiser avec celui des Anglais, dans la position même qu’occupait  l’empereur. Alors Napoléon aurait encore été à temps de se retirer, de renoncer au gain de la bataille, mais d’éviter une défaite. Le lendemain le maréchal de Grouchy serait entré dans Bruxelles, et Wellington aurait été obligé d’abandonner sa position, mais en se retirant en bon ordre. Napoléon jugea cependant que cet avantage même serait ruineux pour lui. Entre les deux batailles il aurait perdu 30,000 de ses meilleures troupes, il en aurait tué autant à l’ennemi; il aurait pris Bruxelles, mais il n’aurait pu la quitter après cet avantage, pour faire face à l’armée du pays de Liège, ou secourir celle du Rhin; il n’aurait point obtenu la paix, et il n’avait.pas de moyen à la longue pour remplacer les hommes qu’il avait perdus. La partie était devenue beaucoup plus mauvaise; cependant il n’en persista pas moins à vouloir jouer son va-tout, puisque c’était la seule chance de la gagner. Il chercha à faire prendre le change sur l’attaque de Bülow, en répandant le bruit que Grouchy arrivait derrière lui, il fit une dernière charge désespérée avec sa garde, charge dont le but fut jugé insensé par quelques-uns, puisque si elle avait réussi il n’en aurait pas moins eu Bülow sur ses derrières; cependant il ne pouvait savoir quelles chances heureuses se seraient présentées; si les positions de Wellington avaient été forcées, l’armée anglaise aurait peut-être été jetée dans une complète déroute la nuit survenait, Bülow aurait hésité à se porter en avant, il aurait cru lui-même peut-être à l’approche de Grouchy, et la grande victoire était possible jusqu’au dernier moment, quoiqu’elle ne fût plus probable. L’effroyable perte que fit la garde dans cette dernière charge, le nombre de blessés qu’on vit s’en séparer et qu’on prit d’abord pour des fuyards, et la fuite de quelques bataillons décidèrent de la déroute; elle fut d’autant plus complète que la position était devenue plus critique avant qu’elle commençât. Dès que la fuite eut commencé, tout était perdu. Bonaparte savait très bien qu’il avait  joué son va-tout. Il n’avait plus rien à attendre; il n’avait pas pu se faire tuer dans la bataille, il ne voulut pas l’être dans la déroute. Il avait cru impossible de faire la guerre de chicane et de position avant la bataille, il était bien plus impossible de la faire après. Il ne restait d’autre parti à prendre que celui de traiter aux conditions les moins désastreuses possibles. Il revint à Paris pour en donner les moyens. Il discuta avec ses conseillers les résultats que pourrait avoir son abdication dont il ne parut point éloigné dès les premiers mots qu’on lui adressa. Il se faisait encore illusion sur sa popularité, il ne croyait point non plus à cette haine si acharnée que les rois manifestent contre lui; il se figurait qu’il lui serait encore possible de vivre en simple particulier à la Malmaison, ou de se retirer en liberté dans quelqu’autre partie du monde; mais au moment où il quitta l’armée, il était déterminé à renoncer à une guerre dont il ne pouvait plus attendre d’heureux résultats. Il se sacrifiait lui-même sans hésiter, comme il avait déjà fait l’année précédente, parce qu’il regardait une Vendée, une guerre civile dans les provinces, une lutte prolongée contre toute l’Europe, comme une calamité pour la France, qu’il ne voulait pas attirer sur elle pour sa seule cause.

(« Notes de Sismondi sur l’Empire et les Cent-Jours » in « Revue historique », Janvier-avril 1879, pp.376-379).  Propos recueillis le 20 juillet 1815 auprès d’Alexandre de Girardin.

 

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( 12 février, 2019 )

Quelques figures d’Empire (III et fin).

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LABORDE (Lieutenant-colonel Etienne), 1782-1865. Après s’être enrôlé dans le 85ème de ligne, il est sous-lieutenant en 1809, puis passe lieutenant en 1811. Laborde est nommé capitaine le 8 avril 1813. Il participe aux campagnes d’Allemagne, de Prusse et de Russie. Après avoir été blessé à Viazma, il est appelé comme lieutenant en premier au 2ème régiment de chasseurs à pied de la Garde. Engagé dans la mémorable campagne de France, Etienne Laborde est nommé capitaine-adjudant-major dans la Garde le 8 mars 1814. C’est avec ce grade qu’il passe le 13 avril, après l’abdication de Napoléon à Fontainebleau, dans le Bataillon Napoléon qui devait suivre le souverain dans son exil de l’île d’Elbe. Plus tard, Etienne Laborde participe à la campagne de Belgique avec rang de lieutenant-colonel et le grade de chef de bataillon toujours aux chasseurs à pied de la Garde ; il est présent à Waterloo…Durant la seconde Restauration, Laborde, est rétrogradé au rang de capitaine et passe dans la Légion du département de l’Aude, puis dans plusieurs compagnies de fusiliers sédentaires. On le retrouve en 1830 lieutenant-colonel du 45ème de ligne. Après avoir participé à la campagne de Belgique  de 1831, cette fois, il prend le commandement de la place militaire de Cambrai. Etienne Laborde est admis en 1838 à la retraite. En août 1840, il participe à la seconde tentative de soulèvement de Boulogne-sur-Mer, dirigée par le prince Louis-Napoléon, dans laquelle on trouve le comte de Montholon, et plusieurs des combattants des guerres de l’Empire. Notamment le commandant Charles-Denis Parquin, auteur de fameux « Souvenirs », et qui avait déjà participé à la tentative de Strasbourg en 1836, le colonel de cavalerie en retraite Jean-Baptiste Voisin, présent à Austerlitz et en Allemagne en 1813. Arrêté, avec ses comparses, Laborde est condamné par la Cour des Pairs à une peine de « deux années d’emprisonnement » assortis de deux années de surveillance policière. Après avoir échoué, en 1848, aux élections pour entrer à l’Assemblée constituante, il fut élu, le 13 mai 1849, représentant de la Charente-Inférieure (devenue en 1941 la Charente-Maritime) à l’Assemblée législative. Etienne Laborde prit place dans les rangs de la majorité hostile aux institutions républicaines. La même année il occupe également les fonctions de « Commandant supérieur du Palais de Saint-Cloud ». Après le coup d’État du 2 décembre 1851, il est nommé Gouverneur du Palais du Luxembourg.  L’historien Paul Bartel (dans son « Napoléon à l’île d’Elbe… », Perrin, 1947, p.143), juge  « Laborde, brave et bon soldat, est instruit, cultivé. Il admire Napoléon profondément et estime que jamais plus grand homme ne vint au monde. Il est surtout, communicatif, comme tour méridional. Aussi, répond-il avec force détails aux questions précises, embrassant tout ce que l’Empereur fait pleuvoir sur lui. »

LEFOL (Sous-lieutenant Louis-Hercule DUVAL) 1787-1824. Il quitte le Prytanée de Saint-Cyr en novembre 1813 avec le grade de sous-lieutenant et rejoint les rangs du 100ème  régiment d’infanterie de ligne. Louis-Hercule devient, par hasard, aide-de-camp de son oncle, le général Lefol. Il participera à ses côtés à la campagne de 1814 et à celle de 1815.

LEVAVASSEUR (Capitaine Octave), 1781-1866. Après avoir été élève à l’École polytechnique en 1800, puis élève sous-lieutenant à l’École d’application de Metz, en 1802, Levavasseur est nommé lieutenant en second dans les rangs du 2ème régiment d’artillerie à cheval l’année suivante. Il fit la campagne de 1805, fut blessé à Austerlitz, de 1806, présent à Iéna. Il est présent à Friedland en 1807, il sera nommé chevalier de la Légion d’honneur en avril de cette même année. Il se bat lors de la campagne d’Espagne, en 1808-1809. Levavasseur ayant été nommé aide-de-camp du général Seroux en 1806, il occupe quelques mois après cette même fonction auprès du maréchal Ney qu’il suivra jusqu’à sa mort (il sera fusillé en décembre 1815). Il est nommé successivement capitaine et chef de bataillon, tout en restant aide-de-camp du maréchal. Après la première abdication de Napoléon, il est réadmis comme chef de bataillon dans le corps de l’artillerie, puis devient aide-de-camp du général Dessolle ; enfin en cette même année 1815, Levavasseur est nommé capitaine en 1er dans l’artillerie à cheval de la Garde royale. Mis en non-activité en 1816, il est nommé, deux ans plus tard, chef d’escadron d’artillerie à cheval en demi-solde.

MARCHAND (Louis), 1791-1876. Il entre en 1811 dans la maison impériale comme garçon d’appartement. Sa mère est la première des trois berceuses du Roi de Rome, fils de Napoléon. En 1814, après la défection de Constant,  valet de chambre de Napoléon, Louis Marchand est choisi pour le remplacer, par le général Bertrand, grand maréchal du Palais. Marchand suivra Napoléon dans son exil à l’île d’Elbe, sera présent à Waterloo, et fera partie de ceux qui suivront l’Empereur à Sainte-Hélène. D’un dévouement sans borne, discret et efficace, il respectera la volonté de Napoléon en épousant la fille d’un des généraux s’étant illustré durant les guerres de l’Empire : celle du général Brayer.

MARTIN (Jacques-François), 1794-1874.  Il entre à l’École militaire de Saint-Cyr en 1812. L’année suivante, le sous-lieutenant Martin est en Allemagne dans les rangs du 154ème  régiment d’infanterie de ligne ; présent aux batailles de Lützen, à Bautzen, à La Katzbach. Il est nommé lieutenant peu avant celle de Leipzig. Il participe à la campagne de France. Durant la première Restauration, son régiment devient le 42ème de ligne, puis au retour de Napoléon, le 45ème. Le lieutenant Martin combat à Waterloo, son régiment faisant partie du 1er corps (Drouet d’Erlon), 3ème division (général Marcognet).

MAUDUIT (Hyacinthe-Hippolyte de), 1794-1862. À l’âge de 19 ans, ainsi que le lui permettait sa condition, il s’enrôla dans les Gardes d’honneur. Incorporé le 5 juin 1813 au 3ème régiment, il fut nommé fourrier le 24 juillet suivant, et c’est en cette qualité qu’il termina la campagne de 1813 en Allemagne, fit celle de France l’année suivante et fut blessé d’un coup de lance à la cuisse droite dans l’affaire livrée près de Reims le 15 mars 1814. Après l’abdication de l’Empereur, il rentra dans ses foyers avec le grade de sous-lieutenant de cavalerie honoraire. Mais son inaction fut de courte durée. Le nouveau gouvernement ayant réuni les débris des grenadiers de la Vieille Garde pour former le noyau du Corps Royal des Grenadiers de France, le 11 novembre 1814 le jeune Mauduit sacrifia allégrement son grade d’officier de cavalerie et entra comme sergent aux « Grenadiers de France ». Aux Cents-Jours, le 19 avril 1815 ce corps fut dissous et ses éléments servirent à constituer les 1er, 2ème  et 3ème  régiments de grenadiers à pied (Vieille Garde). Mauduit fut affecté au 1er  régiment. Il participa à la bataille de Ligny le 16 juin, à celle de Mont-Saint-Jean [dite de Waterloo] le 18, puis lors du licenciement définitif de la Garde, il retourna dans sa famille. Trois mois après, le 26 novembre 1815, il reprenait du service comme sergent-major au 5ème  régiment d’infanterie de la Garde royale.

MENEVAL (Baron Claude-François de), 1778-1850. Ce personnage fut tout d’abord secrétaire de Joseph Bonaparte (à partir de 1800) et employé pendant les négociations qui précédèrent la paix de Lunéville (1801), le Concordat et la paix d’Amiens (1802). C’est Joseph qui le propose à Napoléon, voulant se séparer de Bourrienne, pour occuper la fonction de secrétaire du Portefeuille ou secrétaire intime. Il restera à ce poste durant onze années, de 1802 à 1813 avant d’être remplacé par le baron Fain. Méneval occupe ensuite les fonctions de secrétaire des commandements de l’impératrice Marie-Louise. En 1810,  il est nommé maître des requêtes au conseil d’État, puis reçoit le titre de baron. Sous la première restauration, il suit la souveraine à Vienne. Méneval revient à Paris durant en mai 1815.

MIOT DE MELITO (Comte André-François), 1762-1841. Il entre dans l’administration militaire la veille de la révolution. En 1795, Miot est envoyé à Florence, puis à Rome et ensuite en Corse comme commissaire du pouvoir exécutif. L’année suivante il est ministre plénipotentiaire au Piémont .Après le coup d’état du dix-huit Brumaire, Miot est nommé  secrétaire général du ministre de la Guerre, le général Berthier. Après avoir occupé les fonctions d’administrateur général en Corse, il réintègre le Conseil d’État, où il avait été nommé une première fois. En 1806, Miot est mis à la disposition de Joseph Bonaparte, roi de Naples. Il occupe dans ce royaume les fonctions de ministre de l’Intérieur et suivra Joseph en Espagne, lorsqu’il est nommé souverain de ce pays. Miot est intendant de la maison du Roi. Il rentre en France avec lui après la chute de son royaume en 1813. En 1814, Miot reprend sa place au Conseil d’État et reçoit le titre de comte de Mélito. Il suivra Joseph, nommé lieutenant-général de l’Empire (chargé de la défense de Paris), lorsque ce dernier part à Blois avec le conseil de régence, alors que la capitale connaît de vifs affrontements, et qu’approchent les troupes alliées…  L’année 1815 sera particulièrement douloureuse pour le comte Miot de Mélito : à Waterloo, le 18 juin 1815, son fils est grièvement blessé (et mourra six mois après) ; son gendre, le général Jamin (major des grenadiers à cheval de la Garde) est tué.

MONTHOLON  (Comtesse Albine-Hélène de, née VASSAL), 1779-1848. Après un premier mariage elle épouse en 1812 le fameux général Charles-Tristan, comte de Montholon (1783-1853), ce qui déplaira à Napoléon, par la mauvaise réputation. Le couple suit l’Empereur à Sainte-Hélène. Dans ce huis-clos particulier qu’est la captivité de Napoléon, elle aurait adouci le séjour du plus célèbre prisonnier du monde… En juillet 1819, sous prétexte médical, la comtesse de Montholon quitte Sainte-Hélène, laissant son époux. Il convient de préciser que, quelques mois auparavant, son chemin avait croisé celui de Basil Jackson (1795-1889), lieutenant de l’état-major de Hudson Lowe. Elle le retrouvera bientôt à Bruxelles.

PASQUIER (Etienne-Denis, baron), 1767-1862.  Napoléon le choisit en 1810 comme Préfet de police, en remplacement de Dubois. Après le départ de l’Impératrice le 29 mars 1814,  il représente la seule autorité avec le Préfet de la Seine. Pasquier parvint à y maintenir l’ordre tout en favorisant  les intrigues de Talleyrand en faveur de Louis XVIII. Renvoyé le 21 mai 1814, le poste de Préfet de police ayant été supprimé, il se retrouve la direction des Ponts et Chaussées. Écarté durant les Cent-Jours et exilé de Paris, Pasquier devient par la suite garde des Sceaux et ministre de l’Intérieur par intérim dans le gouvernement Talleyrand-Fouché en juillet 1815. 

PAULIN (Général Jules-Antoine), 1782-1876.  Élève à l’École Polytechnique en 1799 puis élève sous-lieutenant du génie à l’École d’application de Metz en 1801. Il est nommé à sa sortie, quelques mois plus tard,  lieutenant au corps impérial du génie. Nommé capitaine en 1804, il devient deux ans plus tard, aide-de-camp du maréchal Augereau, puis occupe les mêmes fonctions auprès du général Bertrand. Il servira auprès de ce dernier en Espagne puis à l’armée d’Allemagne, avant de le retrouver en 1813 en Saxe. Nommé major du génie en novembre 1813 puis envoyé en mission de reconnaissance sur la frontière suisse à la fin de cette même année. Directeur du génie de l’armée de Champagne en 1814, Paulin occupe à nouveau les fonctions d’aide-de-camp auprès du général Bertrand (ce dernier occupe également depuis l’année précédente les fonctions de grand maréchal du Palais). Il est nommé colonel le 15 mars 1814. Sous la première Restauration on le retrouve directeur des fortifications à Antibes. Affecté à l’état-major du génie du 7ème corps d’observation en avril 1815, il devient par la suite directeur des travaux de défense de Lyon. Dans un premier temps mis en non-activité après la chute de l’Empire, Paulin reprend du service en 1816 puis accède au poste de directeur des fortifications de Paris en 1818. Maréchal de camp en 1839, il est nommé membre du comité des fortifications, puis inspecteur général du génie. Il obtient sa retraite en 1848 mais sera affecté  à la 2ème  section du cadre de l’état-major général en 1852.  Paulin était chevalier de la Légion d’honneur depuis 1807 ; nommé officier (en 1815) puis commandeur (en 1831) du même ordre. En outre, il était chevalier de l’ordre de Saint-Louis depuis 1814. Ce brillant officier prit part à toutes les campagnes de l’Empire, sauf à celle de Russie.

PEYRUSSE (Guillaume-Joseph-Roux), 1776-1860. Engagé dès l’âge de dix-sept ans dans la « Compagnie de chasseurs du bataillon de la masse de Carcassonne », on le retrouve durant plusieurs années au sein de l’Armée des Pyrénées-Orientales. Entre l’automne 1793 et l’année 1800, le jeune Peyrusse y occupe les fonctions de soldat ou, alternativement, celles de secrétaire dans les bureaux de l’état-major. En l’an II (1794), il demande un congé pour maladie et reçoit son congé définitif le 5 thermidor an VIII (24 août 1800). Jusqu’à l’automne 1805, Peyrusse restera au sein de sa famille. Plus tard, grâce à  son frère André, déjà dans la place,  il intègre les bureaux du Trésor de la Couronne. L’année 1809, celle de la campagne d’Autriche, marque un tournant dans sa carrière. Il est nommé successivement, le 1er février et le 7 mars de cette même année, « inspecteur et seul inspecteur du Trésor de la Couronne ». Puis le 24 mars, il est désigné par son supérieur, le Trésorier général Estève, pour faire « le service de Payeur du Trésor général de la Couronne à la suite du Quartier-Général impérial ». Dès le lendemain de sa nomination, Guillaume Peyrusse suit la Grande Armée qui part pour l’Autriche. Il retrouve l’Autriche en février 1810, pacifiquement cette fois: il est désigné pour aller au-devant de Marie-Louise, la future impératrice des Français. Le 5 mars 1812, peu après sa nomination de Payeur du Trésor de la Couronne à la suite de l’Empereur, il prend la route de l’est. Peyrusse traverse l’Allemagne et en profite pour visiter de nombreux lieux et monuments. Tout au long de sa vie, il est animé par une soif de curiosité intellectuelle, cette volonté d’en apprendre chaque jour un peu plus.  L’année 1813 le trouve en Allemagne, se remettant lentement de son retour de Russie et découvrant Berlin. Peyrusse s’embarque pour la campagne de Saxe, qui verra la mort tragique de Duroc, son protecteur. Le général de Caulaincourt, Grand-Écuyer de l’Empereur et le baron Fain, secrétaire de Napoléon, prennent le relais et l’assurent de leur bienveillance. «Vers la fin de la campagne de Saxe », il est nommé cette fois « Payeur de l’Empereur », mais ce titre ne sera jamais officialisé.  Peyrusse assiste en témoin observateur à la campagne de France. Présent à Fontainebleau lors de la première abdication de l’Empereur, il est encore là lors de la scène mémorable des Adieux. Volontaire pour suivre le souverain dans son minuscule empire de l’île d’Elbe, il en sera un des acteurs les plus importants et un collaborateur de Napoléon incontournable. En toute logique c’est lui qui occupe les fonctions de « Trésorier général de l’Empereur et Receveur général de l’île ». Celui que Napoléon aime à appeler, avec son accent si particulier, Peyrousse, a su obtenir  la confiance du souverain. Le 26 février 1815, Peyrusse suit l’Aigle dans son envol historique vers les côtes de France. « Napoléon à l’île d’Elbe, n’avait pas perdu son Empire ; il y rentrait après onze mois d’absence, et déjà il régnait dans tous les lieux où pénétrait la nouvelle de cet étonnant retour. », écrit notre témoin. Napoléon le nomme, le 23 mars 1815, Trésorier général de la Couronne. Puis, quelques jours après, Peyrusse est fait Baron de l’Empire. Resté à Paris, il ne participe pas à la campagne de Belgique. Le 21 juin 1815, à trois heures du matin, il apprend la défaite de Waterloo… Il est nommé officier de la Légion d’honneur ce même jour. Cinq jours plus tard, au château de Malmaison, Guillaume Peyrusse rencontre le souverain déchu qui lui dicte ses ultimes instructions. A Sainte-Hélène, L’Empereur, confie aussi à ses compagnons de captivité, ses opinions sur les centaines de personnages qu’il a rencontrés durant son règne. Son jugement est quelquefois sévère ou erroné. Aussi Guillaume Peyrusse est-il accusé à tort, par Napoléon d’avoir détourné « 2 à 300 000 francs en lettres de change » Après la mort de l’Empereur, Peyrusse n’a de cesse de se justifier, chiffres à l’appui. Il est soutenu dans son combat par d’autres proches de Napoléon. Les  compagnons de la Captivité, les généraux Bertrand et Montholon, le baron Fain, ou encore Louis Marchand, valet de chambre du souverain, et Louis-Etienne Saint-Denis, le fameux mameluck Ali, assurent Peyrusse de son bon droit. Sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, Peyrusse réside dans sa ville de Carcassonne. Il se marie et une fille, Louise, vient combler son existence. De 1832 à 1835, il en est le premier magistrat et sera, par la suite, durant neuf années, membre du Conseil général du Département de l’Aude. Le 1er juillet 1853, Guillaume Peyrusse est fait Commandeur de la Légion d’honneur. Napoléon III, en lui remettant cette haute distinction, lave ainsi l’accusation de l’Empereur, son oncle.

PLANAT DE LA FAYE (Capitaine Nicolas-Louis), 1784-1864. Simple soldat au 8ème bataillon bis du train d’artillerie, Planat est nommé l’année suivante successivement fourrier puis maréchal des logis. En 1808, il est nommé maréchal des logis chef à ce même régiment. En 1809, il devient sous-lieutenant adjoint à l’Inspection générale du train d’Artillerie à la Grande-Armée. Trois ans plus tard, Planat est nommé lieutenant et aide-de-camp du général Lariboisière, occupant alors les fonctions de 1er inspecteur général d’artillerie. En 1813,  il est désigné pour être aide-de-camp du général Drouot ; en octobre de la même année, il est nommé capitaine. Blessé grièvement au combat de Château-Thierry, le 12 février 1814, il ne peut suivre l’Empereur à l’île d’Elbe. En novembre 1814, il est affecté comme capitaine au 1er escadron du train d’Artillerie. Le mois suivant il est nommé aide-de-camp du général Evain.  Fin avril 1815, il est désigné par l’Empereur pour être un de ses officiers d’ordonnance. Planat était en mission à Toulouse quand la nouvelle du désastre de Waterloo lui parvint. Il se précipite à Paris. Napoléon voulut l’emmener avec lui à Sainte-Hélène, mais absent au moment de l’embarquement, c’est le général Gourgaud qui est désigné à sa place. Après le départ de l’Empereur, Planat est expédié à l’île de Malte comme prisonnier de guerre. A sa libération, il s’efforça de rejoindre l’illustre prisonnier. Il obtiendra enfin l’autorisation nécessaire trop tard : Napoléon venait de s’éteindre… L’Empereur, dans son testament lui lègue quarante mille francs. Considéré comme démissionnaire, Planat est rayé des contrôles de l’armée le 3 juillet 1815. Il devint le secrétaire de Jérôme Bonaparte puis celui d’Eugène de Beauharnais. Il avait participé aux campagnes de Prusse, de Pologne, d’Allemagne : à celles de Russie, de Saxe et de France. Chevalier de la Légion d’Honneur le 21 juin 1813 il nommé officier du même ordre le 15 mars 1814.  Planat, fut autorisé, en 1860, à ajouter à son nom celui de « de la Faye ».

ROEDERER (Baron Antoine-Marie), 1782-1865. Second fils du conseiller d’État Pierre-Louis Roederer, ce personnage fut d’abord attaché au ministère des Relations extérieures, puis auditeur au conseil d’État. Détaché au royaume de Naples, sous le règne de Joseph Bonaparte, il occupe de hautes fonctions administratives. Rentré à Paris après le remplacement de Joseph par Joachim Murat, sur le trône du Royaume de Naples, il est nommé en 1810 préfet du département du Trasimène (Italie), puis début 1814, il devient celui de l’Aube. Roederer est obligé d’évacuer son département avec l’avancée des troupes ennemies. Le jeune fonctionnaire n’hésitera pas à embrasser une carrière militaire lors de la campagne de France. Il retrouve sa préfecture durant les Cent-Jours et la Seconde Restauration. Ce personnage fut nommé officier dans l’ordre de la Légion d’honneur en 1811, puis chevalier en 1858. Napoléon Ier  l’avait nommé baron de l’Empire en 1810.

RUMIGNY (Colonel Théodore de GUEULLUI de) 1789-1860.  Issu d’une famille d’émigrés, autorisée à rentrer en France après le dix-huit brumaire, le jeune Rumigny débute une carrière dans les bureaux du ministère des Affaires étrangères, avec la bienveillance du Premier Consul.  Plus tard, il est admis en 1805 à l’École militaire de Fontainebleau. Théodore de Rumigny en sort avec le grade de sous-lieutenant l’année suivante. C’est durant la campagne de Prusse, qu’il fait ses premières armes sous les ordres du général Gudin. Remarqué au combat de  Presbourg, où il est blessé, Rumigny est nommé lieutenant dans les rangs du 12ème régiment d’infanterie de ligne. Il est de nouveau blessé à Wagram. Nommé adjudant-major en juillet 1809 puis capitaine en 1811 au même régiment, il participe à la campagne de Russie et devient aide-de-camp du général Gérard, début janvier 1813.. Chef de bataillon en juillet 1813, tout en gardant ses fonctions d’aide-de-camp, il participe à la campagne d’Allemagne et à celle de France.En avril 1814, Rumigny est nommé colonel. Durant la campagne de Belgique, il est attaché à l’état-major du général Gérard (commandant le 4ème corps). Il avait été nommé chevalier de la Légion d’honneur en août 1812, puis officier du même ordre en septembre 1813.

TOUSTAIN-FRONTEBOSC (Victor-Louis-Alexandre, marquis de), 1774-1829. Admis fort jeune à l’école d’artillerie de Metz, il entre, quatre ans après, dans les gardes du corps, compagnie de Luxembourg. Toustain obtient le brevet de sous-lieutenant de remplacement aux chasseurs de Flandres. Il émigre en 1791, passe à l’armée des Princes. Toustain passe en Russie dans les rangs de l’armée de Condé. Plus tard, de 1801 à 1807, on le retrouve en Angleterre à l’état-major de celle du Portugal. En 1814, le marquis de Toustain réside à Chartres, où il est depuis l’année précédente, capitaine de la Garde urbaine. Il assiste à une étape de l’impératrice Marie-Louise qui passe une nuit dans cette ville,  ayant fui  Paris (le 29 mars) pour Blois (où elle arrivera le 2 avril). Toustain se croyant être plus utile à Paris, « pour la cause royale », se rendra plusieurs fois dans la capitale. Après la Première restauration, il fit partie de la compagnie de Wagram,  mise sur pied par le Roi et confiée au maréchal Berthier, prince de Wagram, et ancien serviteur de l’Empereur. Pendant les Cent-Jours, le marquis de Toustain suit Louis XVIII à Gand, en Belgique.

C.B.

 

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( 29 janvier, 2019 )

Méconnu baron de Mesgrigny !

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Adrien-Charles-Marie de Mesgrigny, comte de Briel, baron d’Empire, chevalier de Malte et officier de la  Légion d’honneur, naquit à Troyes, le 4 juin 1778, s’engagea à 16 ans, devint assez rapidement officier, aide de camp d’Augereau, écuyer de l’Empereur. Au baron de Mesgrigny fut confiée la mission d’annoncer à l’empereur d’Autriche, la grossesse de l’impératrice Marie-Louise. C’est en qualité d’écuyer qu’il fit les campagnes de 1812, 1813, 1814, et accompagna l’Empereur jusqu’à son départ de Fontainebleau. La ville de Troyes doit aux instances du baron de Mesgrigny de n’avoir pas été bombardée en 1814. Le 23 février de cette même année, alors que les Français allaient investir la place, le prince de Wrède demandait un armistice pour la nuit, promettant d’évacuer la ville et de la rendre au petit jour ; qu’autrement, il l’incendierait avant de la quitter. Une supplique du maire, M. Piot de Courcelles, qui conjurait d’épargner Troyes des horreurs d’un bombardement, était jointe à la lettre du général allemand. L’Empereur, par sentiment d’humanité et aussi par condescendance pour son écuyer, Adrien de Mesgrigny, qui avait à cœur de sauver sa ville natale, voulut bien céder, et injonction fut donnée au prince de Wrède d’abandonner la place. 

Au retour de l’île d’Elbe, Napoléon fit au baron de Mesgrigny l’honneur de le rappeler auprès de sa personne, faveur d’autant plus grande que, sur dix-huit écuyers qui existaient avant son départ, il n’en nomma que quatre. Le baron de Mesgrigny comme écuyer commandant. Après la bataille de Waterloo, il ramena l’Empereur à L’Élysée-Napoléon, le conduisit ensuite, non sans peine, à la Malmaison, et ne le quitta qu’à son départ de Fontainebleau. Rayé en 1815, du tableau des officiers en activité ; renvoyé ensuite du Conseil général du département de l’Aube, il fut encore destitué de la place de maire de la commune de Briel (Aube). Nommé député de l’Aube en 1834, puis inspecteur général des Haras, il remplit ces fonctions jusqu’à la Révolution de Février.  Le baron de Mesgrigny mourut le 8 mai 1849. Il avait épousé Marie-Antoinette-Éléonore de Barthelot de Rambuteau qui, jusqu’en 1814, fut sous-gouvernante du Roi de Rome. La baronne de Mesgrigny était petite-fille du comte de Narbonne, dernier ministre de la guerre de Louis XVI, ambassadeur à Vienne en 1813, et sœur du comte de Rambuteau, chambellan de l’Empereur, préfet du Simplon en 1813, de la Loire en 1814 et de la Seine de 1833 au 24 février 1849.  

                                                             

Article paru en 1910 dans le « Carnet de la Sabretache », avec la mention : « Communication de Mme ALLART de MESGRIGNY, sa petite-fille » . 

 

 

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