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( 31 mars, 2020 )

Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais…

Ce témoignage qui fut publié dans le Carnet de la Sabretache, en 1923, est celui d’un royaliste. Malgré les inexactitudes qu’il recèle, l’atmosphère des jours qui précédèrent et qui suivirent le retour de l’Empereur y est bien retranscrite.

C.B.

Il semble qu’il ne reste plus rien à dire sur le Retour de l’île d’Elbe. Cependant, le récit qui va suivre nous a paru intéressant, non seulement parce qu’il nous donne les impressions d’un témoin de ce prodigieux événement, mais parce qu’il contient des détails inédits. Son auteur, le baron Balthazard Hubert de Saint-Didier, qui se livrait à de fréquentes allées et venues entre son château de La Tour-de-Priay, situé dans le département de l’Ain, et le domicile qu’il possédait à Lyon, était, par sa situation personnelle et par l’étendue de ses relations, mieux placé que bien d’autres pour Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais... dans TEMOIGNAGESconnaître l’état d’esprit des populations au milieu desquelles il vivait et pour tenir ses renseignements des meilleures sources. Il se rendait de Priay à Lyon, lorsqu’il apprit, à Montluel, le débarquement et l’arrivée imminente de l’Empereur. Comme il atteignait le but de son voyage, le comte d’Artois, accouru en toute hâte, venait d’arriver de Paris pour organiser la résistance. Il put donc de rendre compte par lui-même des efforts infructueux et du départ précipité de ce prince, assister à l’entrée de Napoléon et s’instruire en détail de ses moindres faits et gestes. C’est ainsi qu’il sut, bien avant que les « gazettes » aient eu le temps de les relater, tous les incidents survenus depuis le départ de l’île d’Elbe jusqu’à l’arrivée de l’Empereur à Lyon et fut ensuite et fut ensuite parfaitement informé de ceux qui marquèrent la fin de sa marche sur Paris. Le retour de Napoléon entraînait des conséquences trop graves pour ne pas produire une profonde sensation. Le baron de Saint-Didier dut en être d’autant plus ému que ses sentiments personnels et ses traditions de famille le rattachaient étroitement aux Bourbons. En effet, son père, le baron Ennemond Hubert de Saint-Didier, mestre de camp de cavalerie en 1773, et chevalier de Saint-Louis, avait été écuyer servant de Madame, comtesse de Provence. Lui-même, était né à Lyon, le 19 février 1779, mort à Neuville-sur-Ain en 1863.

Comte Louis de COLBERT-TURGIS.

Chaque jour la sollicitude du Roi s’étendait sur tous les points de l’administration. Des règlements justes, sur toutes ses branches, accroissaient le bonheur des Français et leur faisaient espérer un avenir calme. Toutes les plaies se fermaient. Les esprits qui avaient été le plus égarés se rattachaient de bonne foi au seul gouvernement juste et doux que la France eût éprouvé depuis ses affreuses convulsions. Mais l’esprit du mal n’était pas éteint. Quelques députés laissaient voir dans les discussions une habitude de révolution qui se trahissait jusque dans leurs expressions peu mesurées. Les grands mots de « Liberté », d’ « Egalité », de « Droits », dont trop de ses membres avaient fait un si cruel abus, retentissaient trop souvent dans cette Assemblée. Carnot avait fait un « mémoire » qu’il avait eu l’imprudence de dédier au Roi, où, sous prétexte de l’éclairer sur l’état des esprits, il attaquait avec silence les actes de son gouvernement. M. Méhée de La Touche dans une « lettre à l’abbé de Montesquiou » et dans un « mémoire » intitulé « Dénonciation au Roi des actes par lesquels les ministres de Sa majesté ont violé la constitution », se livrait à ses attaques non moins violentes et non moins injustes contre l’autorité royale. Le Roi, dans son système de douceur, de modération, d’était contenté de laisser dans l’oubli d’aussi horribles pamphlets. Les campagnes ne cessaient d’être travaillés par des émissaires. Quelques associations secrètes répondaient avec audace et profusion toutes les calomnies et les faussetés possibles. De nouvelles plus absurdes les unes que les autres, entretenaient un doute dangereux sur la force, la durée du gouvernement. Celle qu’ils se plaisaient le plus à répandre, et dont l’effet devait être si puissant, était le retour prochain de Buonaparte qui, en nourrissant l’espérance coupable de quelques uns, empêchait les autres de se livrer franchement et avec confiance à un gouvernement dont on leur présageait la chute prochain. Les administrations, suivant le plan que leur traçait la conduite du Roi, de qui on éloignait, sans doute, des rapports qui eussent peut-être excité une surveillance plus active, semblaient mépriser de tels bruits et ne prenaient aucune mesure pour comprimer les malveillants, dont l’audace s’accrut au point d’annoncer l’arrivée de Napoléon pour les premiers jours de mars. On ne peut douter, maintenant, que ces bruits ne fussent le résultat d’une conspiration affreuse, dont les rameaux propagateurs s’étendaient au loin et dont les chefs de l’Etat dirigeaient dans l’obscurité les horribles ressorts. Enfin, le 8 mars [1815], comme nous revenons à Lyon, nous apprîmes, à Montluel, une nouvelle qui nos terrassa. On nous dit que Buonaparte avait débarqué, avait pris Grenoble et serait peut-être le soir même à Lyon. Le peuple était dans l’étonnement, encore incertain de la vérité d’événements qu’on lui avait annoncés si souvent. Nous poursuivîmes notre route, et, aux environs de Lyon, nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où l’on s’attendait d’un instant à l’autre à voir une révolution. Monseigneur le comte d’Artois était arrivé dans la nuit du mercredi 8 mars, au soir, à Lyon, avec le maréchal Macdonald. Le lendemain, il passa une revue des troupes qui étaient à Lyon, se composant du 24ème régiment de ligne, du 20ème, venue de Montbrisson, et du 13ème de dragons. Brayer, avait donné pendant tout l’hiver des démonstrations les plus exaltées de son attachement au Roi et à sa famille. Ses dragons étaient, selon lui, « parfaitement dévoués à sa cause et on pouvait compter autant sur eux que sut lui-même ». Le peu de zèle, ou plutôt le froide contenance de ces militaires ne montrèrent que trop au Prince combien peu il devait compter sur de pareils défenseurs. La Garde nationale, en grande partie, avait les meilleures dispositions ; mais n’étant pas exercée au maniement des armes, sans munitions, sans canons, et conduite par des chefs dont la majorité ne connaissait pas la guerre et que des intérêts particuliers éloignaient de ses dangers, elle ne pouvait offrir un bien grande ressource. Les démonstrations que le Prince reçut de sa bonne volonté lui furent extrêmement sensibles ; mais il était trop tard pour accepter des services dans lesquels Son Altesse prévoyait qu’elle serait mal secondée. Depuis plusieurs mois cette garde demandait qu’on lui accordât quelques pièces de canon ; mais, ou les circonstances, ou plus vraisemblablement, le plan des conspirateurs s’opposaient à ce que l’on multipliât les points d’une résistance que l’on redoutait. Une inscription volontaire pour s’armer fut bientôt remplie dans cette même gare ; mais les mesures étaient si bien prises que l’on ne trouva même pas des fusils en état et quelques cartouches à distribuer. La journée du jeudi se passa en reconnaissances dans les environs de la ville, en expéditions d’ordres pour réunir à Lyon des troupes. Le 4ème régiment de hussards, en garnison à vienne, se mit en marche ; mais à Saint-Symphorien d’Ozon, les officiers firent prendre au régiment la route de Bourgoin où ils se réunirent à Buonaparte. On avait proposé de couper le pont de La Guillotière et le pont Morand. On dit que le mécontentement que la populace témoigna, fit que le Prince se borna à faire placer quelques tonneaux pleins de terre ou fascines pour embarrasser et défendre le passage. Les gazettes étaient pleines d’adresse des différents corps qui juraient fidélité au Roi. Celui-ci avait, dès le 6 mars, par une proclamation, convoqué extraordinairement les Chambres qui avaient été ajournées le 31 décembre dernier, et par une ordonnance du même jour, déclaré traître à la patrie Napoléon Buonaparte, ainsi que les militaires et employés de tous grades ou administrateurs qui lui prêteraient aide et tout individu prenant part à la révolte. Une proclamation du comte d’Artois, appelait à Lyon tous les bons Français pour la défense du trône. Une autre, du ministre de la Guerre (Soult, duc de Dalmatie) à l’armée, en date du 8 mars 1815, contenait cette phrase : « Bonaparte…cherchera-t-il des traîtres parmi ces soldats qu’il a trompés ?…Il nous méprise assez pour croire que nous pouvons abandonner un souverain légitime, pour un homme… qui n’est plus qu’un aventurier !…etc. » Le préfet du Var avait envoyé des coursiers à tous les préfets voisions pour les avertir du débarquement de Buonaparte, et celui de Lyon l’avait annoncé télégraphiquement, le 5 mars 1815, à Paris. Cette annonce parut si extraordinaire que l’on ne put y ajouter foi et qu’une seconde dépêche la confirmât. On ne savait point encore de détails précis sur cet événement. On savait seulement que Buonaparte était entré sans coup férir à Grenoble ; qu’i : s’avançait sur Lyon, et on s’attendait à la voir s’y présenter à tout moment. Le 10, Monseigneur le comte d’Artois, après avoir, vu l’impossibilité de défendre Lyon, fait partir les caisses du gouvernement, mais non celles de la ville, voulut encore tenter un dernier effort sur les troupes. Une revue se fit sur place Bellecour. Le Prince y parut, accompagné du maréchal Macdonald. Il y parla aux soldats avec cette bonté qui lui est si naturelle ; mais la plupart des officiers, déjà gagnés, ou comptant sur un succès certain de Napoléon, se turent et m^me empêchèrent leurs soldats de faire le moindre signe qui put faire paraître l’émotion dont plusieurs ne pouvaient se défendre. On m’a assuré avoir vu et entendu un maréchal des logis passant derrière les rangs des dragons répétant à mi-voix : « Silence dragons ! Silence ! ». Le Prince leur dit (en les voyant muets au cri de « Vive le Roi ! ») : »Enfin, mes amis, dites au moins « Vive la Patrie ! ». Alors, la honte, sans doute, les retint dans le même silence. A 10 heures du matin, je traversais la place. L’on m’avait dit que le Prince était déjà parti. Un groupe d’officiers à cheval était près d’une troupe en bataille. En m’approchant, j’y reconnus le Prince qui parlait encore avec bonté à ces militaires qui le trahissaient déjà dans leur cœur. Sa figure noble était sereine. Il paraissait pourtant fatigué de tout ce qu’il avait fait depuis son départ de Paris. Après avoir étudié quelques minutes cette figure noble et malheureuse, je ne pus continuer et me retirai en versant des larmes sur lui et sur mon pays. Il partit, peu après, avec une seule voiture escortée par quatre gendarmes. Les troupes restèrent en bataille sur la place. Une petite partie des gens se portait sur le quai du Rhône. Nul cri ne se faisait encore entendre. Tout était dans la stupeur. A une heure, le 23ème régiment se mit en marche, en colonne, sur la place de la Charité, la cocarde blanche et le drapeau royal déployé. On disait vaguement qu’il se portait pour défendre le pont de La Guillotière, où Buonaparte était déjà arrivé… Au moment où il tournait sur la place de la Charité, on vit paraître, sur le pont, quelques hussards de son parti. La colonne fit halte. Le maréchal était auprès du poste du pont avec le comte de Damas. Il pérorait des murmures s’élevèrent et un soldat courut, la baïonnette en avant sur lui, en le menaçant. Alors, voyant que tout était perdu, ils partirent au galop. Deux ou trois dragons le poursuivirent, sabre à la main, sur place et les eussent atteints, si le jeune Damas, qui avait été chef de partisans pour Napoléon, n’eût arrêté ces furieux. Ces messieurs partirent aussitôt dans la voiture de Macdonald ; celle auprès de M. de Damas fut ramenée par des dragons. Après une halte d’un quart d’heure, le régiment revint se mettre en bataille sur la place. Alors quelques petits polissons parurent sur la place, criant : « Vive l’Empereur ! ». Leur nombre grossissait peu à peu de plusieurs individus dont les vêtements en lambeaux rendaient ce cri plus affreux. Enfin, sur les 2 heures, un détachement des troupes impériales entra et se mit en bataille, à quatre pas du 23ème, en poussant des cris de « Vive l’Empereur ! ». Alors, de toutes parts, parurent des groupes de la dernière classe du peuple poussant les mêmes cris. Le 23ème était toujours dans un silence parfait avec la cocarde blanche et le drapeau royal, mais ployé. Après environ une demi-heure passée ainsi en regard l’un de l’autre, deux ou trois hussards vinrent au galop. Les officiers du 23ème se formèrent en groupe autour d’eux, reçurent les premières des proclamations imprimées de Buonaparte, qui aussitôt furent distribuées aux soldats et au peuple avec profusion, avec des cocardes tricolores. Celles-ci remplacèrent bientôt toutes les cocardes blanches. Il entra successivement plusieurs petits détachements de troupes, infanterie et cavalerie, et on attendit l’arrivée de leur chef. Buonaparte n’entra dans la ville que sur les 8 heures du soir, accompagné d’une foule de gens de la lie du peuple qui, comme des forcenés, criaient : « Vive l’Empereur ! » en injuriant les personnes que la curiosité faisait mettre aux fenêtres. Peu après, ayant crié d’illuminer, ils jetèrent des pierres contre la plupart des fenêtres des maisons situées au nord de la place, surtout celles où l’on avait remarqué le plus de zèle, soit pour les illuminations des fêtes royales, soit par l’affluence à ces mêmes fêtes. Le Café Berger fut entièrement pillé et le désordre eût été bien grand si Buonaparte lui-même n’eût ordonné au maire de le faire cesser. Des paysans de La Guillotière et des environs étaient accourus dans l’espoir du pillage de la ville, et, le lendemain, plusieurs paysans de villages plus éloignés arrivèrent avec des sacs et des charrettes pour tirer leur part d’un événement qui leur paraissait tout naturel. M. Defargues, maire, avait fait afficher une proclamation assez sage pour la circonstance : »Vous allez, disait-il, revoir dans vos murs cet homme célèbre…etc., qui releva vos murailles, ranima votre commerce éteint, etc.… Recevez-le avec le calme qui convient aux circonstances…, etc., etc., « Le maire, à la tête du conseil municipal, fut le complimenter à l’archevêché. Il les reçut d’abord assez froidement, et, après plusieurs questions sur le commerce, l’état de la ville, il demanda si les dissensions entre les classes de la noblesse et des négociants étaient finies, ajoutant sur les prétentions de la noblesse, sur son orgueil, plusieurs phrases aussi injurieuses que fausses. M. d’Ambérieu, membre du conseil, répondit avec vigueur sur ces fausses imputations, sur l’état de la noblesse de Lyon, presque entièrement sortie du commerce, sur le mépris que lui-même avait commencé à montrer pour la noblesse qui, dans tous les cas, n’avait pu s’attacher à un prince qui l’accablait en toutes occasions…, etc. Buonaparte, peu accoutumé à une discussion aussi vigoureuse, parut touché du zèle que montrait ce Lyonnais et demandant son nom et son état reçut de ce respectable vieillard un exemple de ce peuvent la fermeté et le désintéressement joints à cause juste. On dit que, parlant de la beauté de la place de Bellecour, un membre de ce conseil dit : « Il y manque une statue ! » L’Empereur vit la basse flatterie et regarda cet homme avec mépris. Après les premiers moments de cette audience, Buonaparte se dérida, se mit à causer familièrement, prenant souvent quelques pastilles [sic], et prenant l’air tout à fait « bonhomme ». C’est ainsi que plusieurs présentes l’ont dépeint. Les grands vicaires lui ayant été présentés il leur fit une sortie sur le zèle de quelques prêtres : « Prêchez la morale et rien de plus, leur répéta-t-il, et soyez sage ! »-« Nous le serons toujours, Sire, etc. » L’on apprit alors des détails sur cette expédition singulière et audacieuse que les journaux ne donnèrent que plusieurs jours après. Buonaparte avait eu de fréquentes relations avec la France pendant tout le temps de son exil et surtout avec l’Italie. Sa sœur Caroline, reine de Naples, était venue souvent à l’île d’Elbe. Les soldats croyaient même que Marie-Louise y était venue. Ils disaient qu’à une certaine époque leur souverain s’était retiré dans une maison de campagne dans l’intérieur de l’île, y était demeuré six à huit jours seul, des gardes empêchant toutes personnes d’approcher. Ils en concluaient que c’était alors que cette princesse y était présente. Depuis plusieurs mois, Buonaparte entretenait ses confidents du projet vague de revenir en France, mais sans en désigner l’époque. Il y avait, dans le mois de décembre, renvoyé plusieurs soldats et officiers, sans doute pour sonder les esprits. Enfin, le 26 février, à 5 heures du soir, il s’embarqua à Portoferraio sur un brick de 25 canons avec 400 hommes de sa garde. Trois autres bâtiments portaient 400 hommes d’infanterie et 100 chevau-légers polonais. Il échappa, avec son escadre, à la croisière anglaise. On dit que lord Bentinck, qui la commandait, était alors descendu à Livourne où il était épris d’une dame [Ces faits sont exacts mais il s’agit du colonel Neil Campbell, chargé de la surveillance au large de l’île d’Elbe.]. Quoiqu’il en soit, on ignore comment il a pu se justifier et même s’il a été obligé de le faire, les journaux anglais n’ayant plus reparlé de la motion faite au Parlement d’examiner sa conduite et de le juger. Il en fut de même de la croisière française, composée de deux frégates et d’un brick qu’il rencontra à quelques lieues de Livourne. Le 1er mars 1815, à 3 heures après-midi, il entra au Golfe-Juan près d’Antibes. Un capitaine et 25 hommes se présentèrent dans cette ville, mais le gouverneur les fit prisonniers. Le débarquement effectué, on bivouaqua jusqu’à 11 heures. Napoléon se porta alors sur Cannes, Grasse, Saint-Vallier, et arriva le 2 au soir, au village de Séranon, ayant parcouru 20 lieues. Le 3, il était à Barème ; le 4, il dînait à digne ; le 5, le général Cambronne, venu de l’île d’Elbe, occupait Sisteron, tandis que Buonaparte couchait à Gap. Le lendemain 6, l’Empereur atteignait Corps, et Cambronne, avec 40 hommes, poussait jusqu’à La Mure. Il y rencontrait l’avant-garde d’un corps de 6000 hommes, venue de Grenoble pour s’opposer à sa marche. Cette avant-garde, après avoir refusé toute communication, s’était repliée de 3 lieues en arrière, vers les lacs de Laffrey. Buonaparte s’y porta. Il y trouva un bataillon du 3ème de ligne, une compagnie de sapeurs et une compagnie de mineurs ; en tout, 7 à 800 hommes. Le chef d’escadron Raoul se présenta à eux pour parlementer. On refusa de l’entendre. » Napoléon, dit « Le Moniteur », mit pied à terre et s’avança, suivi de sa garde portant l’arme sous le bras. Il se fit connaître et dit que « le premier soldat qui voudrait tuer son Empereur le pouvait ». Ce fut le signal de la défection. On cria de part et d’autre : « Vive l’Empereur ! » Des cocardes tricolores furent distribuées. L’un assura, dans le temps, que l’on creva plusieurs tambours de la troupe royale, qui avaient été d’avances remplis des ces cocardes. « Le Moniteur » a fait tenir à Buonaparte un discours à ces soldats où il dit : « Je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime, n’ayant pas été élevé par la nation. Demandez à vos pères et au peule ici présent : ils vous diront que vous êtes menacés du retour des dimes, des droits féodaux… Ce n’est-il pas vrai, paysans ? »-« Oui Sire, on voulait nous attacher à la terre. Vous êtes l’Ange du Seigneur…etc. » auraient répond ses auditeurs ; mais on peut douter du récit de la gazette officielle et récuser les témoins. Napoléon continua alors à marcher sur Grenoble. Près de Vizille, l’adjudant-major du 7ème de ligne vint lui annoncer que le colonel Labédoyère venait avec son brave régiment se joindre à l’Empereur. Il le rencontra à une lieue de Grenoble et logea le soir même dans un faubourg de cette ville. Le colonel Labédoyère, né à Paris en 1786, venait d’épouser depuis peu la nièce du comte de Damas, gouverneur de Lyon, et le Roi l’avait nommé, à cette occasion, colonel du 7ème de ligne. Le général Marchand, qui commandait la place de Grenoble, y avait réuni le 3ème du génie, le 4ème d’artillerie, -celui où Buonaparte avait été élevé au grade de capitaine vingt-cinq ans avant, deux bataillons du 5ème et les fidèles hussards du 4ème, dit « Le Moniteur ». Marchand se retira dans le Fort Barraux. Sa femme fut, dit-on, se jeter aux pieds de Napoléon pour l’excuser. Le préfet de l’Isère, M. Fourier, avait quitté Grenoble à l’entrée de Buonaparte, qui lui fit dire qu’il l’attendait à Bourgogne, où, en effet, il alla le rejoindre et entra avec lui à Lyon où il fut nommé préfet. On a cherché à excuser sa conduite en disant qu’associé, à une époque glorieuse, à la destinée de Buonaparte, comme savant, En Egypte, il n’avait eu, pour récompense de ses travaux, que cette préfecture de l’Isère où le Roi l’avait confirmé. Il s’y était, de tout temps, attiré l’estime générale en cherchant à éluder ou modérer les lois rigoureuses de son gouvernement. Il se vit alors sans ressources et crut pouvoir se rattacher à une cause qu’il voyait vigoureusement soutenue. Le 9, Buonaparte coucha à Bourgoin. Les paysans du Dauphiné l’entouraient et l’accompagnaient depuis longtemps en proférant mille injures contre le gouvernement royal, les nobles, etc., et criant : « Vive l’Empereur ! » Buonaparte se montra fort peu pendant les deux jours qu’il resta à Lyon. On dit que, fatigué des cris d’une populace exaltée qui entourait son palais, il dit à ses officiers : « Que l’on fasse retirer cette canaille et qu’on me laisse en repos ! » [Propos douteux venant de l’Empereur. Rappelons que le témoin est royaliste]. Il avait fait afficher les proclamations qu’il nous avait apportées de l’île d’Elbe, datées du Golfe-Juan, le 1er mars 1815. L’unes d’elles, adressée à l’armée, disait : « Soldats, nous n’avons pas été vaincus. Deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, leur pays, leur Prince, leur Bienfaiteur…etc.… Dans mon exil, j’ai entendu votre voix…Arborez cette cocarde tricolore !… vous la portiez dans nos grandes journées… Vos biens, vos rangs, votre gloire, les biens, les rangs et la gloire de vos enfants n’ont pas de plus grands ennemis que ces princes qui vous ont été imposés par l’étranger…Les vétérans des armées sont humiliés…Venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef… Son existence est la vôtre ! … La victoire marchera au pas de charge, et l’Aigle avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame…etc.… ». Une autre, s’adressant au peuple français, s’exprimait ainsi : « La défection du duc de Castiglione [Le maréchal Augereau] livra Lyon sans défense aux ennemis. L’armée qu’il commandait «était nombreuse et brave et à même de battre le corps d’armée autrichien qui lui était opposé et d’arriver sur le flanc gauche de l’armée qui menaçait Paris. Les victoires de Champagne, l’insurrection des paysans de Lorraine, de Franche-Comté, de Bourgogne, etc.…avaient mis celle-ci dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point d’être plus puissants…etc.…etc. Dans ces grandes circonstances, mon cœur fut déchiré… Je m’exilai. Elevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Un gouvernement national et une dynastie née dans votre révolution peuvent seuls garantir vos nouveaux intérêts. J’ai entendu vos plaintes et vos vœux. J’ai traversé les mers au milieu des périls. Je viens reprendre mes droits qui sont les vôtres. La Nation a le droit de se soustraire au joug imposé. C’est à vous seuls et braves de l’armée que je me fais et me ferai toujours gloire de tout devoir. » Une autre, des généraux, officiers et soldats de la Garde Impériale disait à l’armée : « Nous vous avons conservé votre Empereur, malgré les nombreuses embûches qu’on lui a tendues. Nous vous le ramenons…etc. Foulez aux pieds la cocarde blanche, signe de la honte. Les Bourbons n’ont rien oublié ni rien appris ! Selon eux, vous êtes des rebelles, et l’on vous punira quand ils seront assez forts. Il faudra avoir une naissance conforme à leurs préjugés pour être officier. Le soldat sera toujours soldat ; le peuple n’aura que les charges. On a avili la Légion d’honneur en la distribuant à tous les traîtres et en lui ôtant ses privilèges politiques. Soldats de la grande Nation, du grand Napoléon, venez nous rejoindre…etc.…etc. Enfin, pour ses adieux aux Lyonnais, l’Empereur avait fait afficher cette quatrième proclamation : « Au moment de quitter votre ville pour me rendre dans ma capitale, j’éprouve le besoin de vous faire connaître mes sentiments. Vous avez toujours été au premier rang dans mon affection. Le caractère élevé qui vous distingue spécialement vous a mérité toute mon estime… Je reviendrai m’occuper de vos besoins, etc.… Lyonnais, je vous aime ! » Le matin de son départ, il fit une multitude de décrets qui ne parurent qu’après son entrée son entrée à Paris : sur le licenciement de la maison du Roi ; la suppression des ordres royaux ; le renvoi des émigrés, non rayés, hors de France ; le rappel des juges destitués ; la dissolution de la Chambre des pairs et de la Chambre des communes ; enfin la convocation des collèges électoraux des départements à Paris, au mois de mai, pour assister au couronnement de l’Impératrice et de son fils [Confusion de la part de l’auteur ! Il s’agit de la remise des aigles au Champ-de-Mars]. Enfin, Buonaparte, précédé de toutes ses troupes, partit, le 13 mars, à 2 heures après-midi. Il passa successivement à Villefranche, Mâcon, Tournus, Chalon ; coucha, le 15, à Autun ; le 16, à Avallon, et fut rejoint à Auxerre par le 14ème de ligne, le 6ème de lanciers, et le maréchal Ney, qui avait prendre, à tout son gouvernement, la cocarde tricolore avant de partir. Le 13, il y avait eu à Bourg une insurrection avec attroupements et cris de « Vive l’Empereur ! » On avait entouré la préfecture. Le préfet, M. Capelle, menacé, parvint à s’échapper. Il se rendit en toute hâte à Lons-le-Saulnier, où était le maréchal Ney, et lui dit, qu’ « entouré de traîtres, il pensait trouver en lui un fidèle sujet du Roi. » Le maréchal balbutia quelques vagues paroles et finalement déclara à M. Capelle qu’il allait passer ses troupes en revue. A celles-ci, il dit que « Napoléon était rentré en France pour se replacer sur son trône ; qu’il était maître de Grenoble et de Lyon ; mais qu’il pensait qu’ayant juré fidélité au Roi elles s’opposeraient à son entreprise et crieraient : « Vive le Roi ! » On lui répondit -comme il s’y attendait- par : « Vive l’Empereur ! »-« Eh bien oui mes amis, « Vive l’Empereur ! » reprit-il ; puis, se tournant vers le préfet, il ajouta : « Vous voyez, Monsieur, ce qu’il se passe ? »-« Oui, Monsieur, répondit celui-ci, je vois quel est mon devoir ». Et il lui demanda un passeport pour Paris ; mais ayant appris, en route, que le Roi en était parti, il passa sans danger en Suisse. Ney fit aussitôt la proclamation suivante, datée du 13 mars : « La cause des Bourbons est à jamais perdue ! La dynastie légitime que la Nation a adoptée va remonter sur le trône. C’est à l’Empereur Napoléon qu’il appartient seul de régner sur notre beau pays. Que la noblesse des Bourbons s’expatrie de nouveau, etc., ou qu’elle consente à vivre avec nous, que nous importe ! La liberté triomphe ! Je vous ai souvent mené à la victoire ; je vais vous mener à cette phalange immortelle que l’Empereur conduit à Paris, etc. » Le Roi, prévoyant que toute résistance de la part des troupes fidèles serait inutile, l’armée étant en pleine défection, fit rapprocher de Paris tout ce qui lui était attaché, et partit lui-même, le 19 mars, à minuit, suivi de quelques gardes du corps, laissant les Parisiens consternés, et emportant les regrets de la plus grande partie de cette immense population. Buonaparte, arrivé à Fontainebleau, le 20, à 4 heures du matin, apprit, à 7 heures, le départ du Roi, mais ne voulut ou n’osa entrer à Paris qu’à 9 heures du soir. Le 21, il passa une revue. « Le Moniteur » dit qu’il fit aux troupes un discours que sa longueur peut faire supposer, en grande partie, l’ouvrage du journaliste. « Je comptais sur l’amour du peuple et des soldats… La gloire de ce que nous venons de faire est toute au peuple et à vous… Le trône des bourbons était illégitime, puisqu’il était relevé par les étrangers ; qu’il avait été proscrit par nos Assemblées nationales et qu’il n’offrait pas de garantie… Le trône impérial peut seul garantir les droits du peuple et votre gloire…etc. » Et il leur distribua des Aigles en les pérorant de nouveau sur la trahison… les circonstances malheureuses… etc.… et termina par ces mots : «Enfin, jurez de les défendre…etc. » Carnot fut nommé ministre de l’Intérieur, Caulaincourt, duc de Vicence, ministre de l’Extérieur. Le roi, sous le nom de « comte de Lille » quitta Lille le 23. M. de Bossi ancien préfet de l’Ain, alors préfet de la Manche, fit une proclamation où il annonçait au peuple « l’entrée de Napoléon le Grand à Paris, fier et attendri de revoir son Libérateur, don Héros, son Père… etc.

BARON HUBERT DE SAINT-DIDIER

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( 18 mars, 2020 )

La bataille de Waterloo racontée par les témoins…

waterloo

18 juin 1815. Une date mythique pour tous les napoléoniens… « Waterloo, la fin d’un monde… » comme l’a si joliment écrit le commandant Henry Lachouque. On ne compte plus les études en tout genre consacrées à cette bataille. Aussi, plutôt que de réécrire une nouvelle fois les faits de cette journée qui marque à jamais l’Histoire de notre pays mais aussi celle de l’Europe, nous avons préféré glaner çà et là quelques extraits de témoignages représentatifs. Nous avons complété ce choix de textes par une bibliographie d’ouvrages (et non exhaustive) se rapportant à Waterloo. 

Les troupes sont prêtes. La bataille éclate. 

Lieutenant au 26ème régiment d’infanterie légère et devenu aide de camp du général de La Houssaye (resté lui à Paris), le jeune Alexandre de Chéron a laissé une lettre (adressée à son général) et datée du 22 juin 1815. Il y raconte la bataille telle qu’il l’a vu :  »Le lendemain 18 juin, l’Empereur fit ses positions d’attaque. L’ennemi formait le fer à cheval devant nous. Notre corps tint la droite. La fusillade commença sur les neufs heures du matin [Chéron se trompe car tout le monde est d'accord pour dire que c'est à 11h30 que la bataille débuta]. Les colonnes d’attaque furent formées, on se porta en avant de tous côtés. L’attaque fut générale. Les soldats étaient dans un enthousiasme impossible à décrire. Les cris de  » Vive l’Empereur !  » se confondaient avec le bruit du canon. Cependant, l’ennemi, embusqué dans une position extrêmement avantageuse, protégé par une artillerie nombreuse et formidable ne parut point étonné de notre audace. Il fit un feu si terrible que nos têtes de colonne reculèrent en désordre ; alors la cavalerie chargea et dégagea l’infanterie en tuant beaucoup d’anglais ; ils prirent beaucoup de chevaux. L’ordre se rétablit et l’on continua à se battre avec un succès balancé. Enfin l’ennemi put dégager son centre pour se porter aux ailes. L’Empereur suivit ce mouvement. Les ailes tentèrent même à le rejoindre derrière nous et à nous couper la route. Le maréchal Blache [Chéron veut dire Blücher] était arrivé avec ses troupes sur notre droite. L’ennemi recommença le feu sur le centre, feu qu’il n’avait suspendu que pour nous donner plus de confiance et nous nous vîmes entourés pour ainsi dire, n’ayant pour tout point libre que la route. L’Empereur comptait sur les généraux Grouchy et Vandamme qui devaient prendre l’ennemi par derrière. Ils ne vinrent pas et nous fûmes sur les huit heures tellement pressés par des forces supérieures que nos troupes se replièrent successivement et finirent enfin par être dans un désordre impossible à décrire « .(Alexandre de Chéron, lettre du 22 juin 1815 contenue à la fin de ses  » Mémoires inédits sur la campagne de Russie. Présentés par Robert de Vaucorbeil « . Teissèdre, 2001)Victor Dupuy, quant à lui, est chef d’escadron, au 7ème hussards:  »Le 18 à quatre heures du matin, nous étions à cheval et vers huit heures, après avoir fait rafraîchir nos chevaux quelques instants, nous nous rendîmes sur le champ de bataille. Notre régiment fut détaché de la division et, avec trois escadrons de chasseurs, prit position à l’extrême droite, n’ayant pas d’ennemis devant nous ; Le combat s’engagea à notre gauche sur toute la ligne ; dès midi, la panique s’empara de quelques régiments d’infanterie du 1er corps d’armée et le sauve-qui-peut y fut prononcé. Ils fuyaient dans le plus grand désordre, je courus à eux avec un peloton de hussards pour les arrêter ; voyant parmi les fuyards, un porte-drapeau avec son aigle, je lui dis de me la remettre ; il l’avançait déjà pour me la donner, lorsque la réflexion me vint : « Je ne veux pas vous déshonorer, monsieur, lui dis-je, déployez votre drapeau, et portez-vous en avant, en criant avec moi, Vive l’Empereur !« . Il le fit sur-le-champ, le brave homme ! Bientôt les soldats s’arrêtèrent et dans peu d’instants, grâce à ses efforts et aux nôtres, près de trois mille hommes étaient réunis et avaient fait volte-face. Cette fuite était d’autant plus étonnante et extraordinaire que l’ennemi ne poursuivait pas ; mais par qui le malveillant sauve-qui-peut avait-il été prononcé ? On l’ignorait. Jusque vers quatre heures, nous restâmes paisibles spectateurs de la bataille. Dans ce moment le général Domon vint à moi ; le feu des Anglais était à peu près cessé ; il me dit que l’affaire était gagnée, que l’armée ennemie était en retraite, que nous étions là pour faire jonction avec le corps du maréchal Grouchy et que nous serions le soir à Bruxelles ; il partit. Peu de moments après, au lieu de faire jonction avec les troupes du maréchal Grouchy comme nous nous y attendions, nous reçûmes l’attaque d’un régiment de hulans prussiens. Nous le repoussâmes vigoureusement et lui donnâmes la chasse, mais nous fûmes forcés à la retraite par le feu à mitraille de six pièces de canon, derrière lesquelles les hulans se replièrent. Le colonel Marbot avait été blessé d’un coup de lance à la poitrine, dans l’attaque des Prussiens. Attaqués alors par l’infanterie, nous nous reployâmes sur le centre en battant en retraite. Dans notre mouvement rétrograde, nous rencontrâmes le maréchal Soult, major général, qui nous fit placer près d’une batterie de la garde pour la soutenir ; le canon ennemi nous fit quelque mal. »(Victor Dupuy :  » Souvenirs militaires, 1794-1816 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001). Le fameux Capitaine Jean-Roch Coignet assiste au début de la bataille :  »L’Empereur, ne recevant pas de nouvelles du maréchal Grouchy, donna l’ordre de l’attaque sur toute la ligne et la foudre éclata sur tous les points aux cris de : « Vive l’Empereur ! » (Capitaine Coignet :  » Cahiers. Présentés par Jean Mistler, de l’Académie Française. Avant-propos de Christophe Bourachot « . Arléa, 2001.) 

Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali, se trouvait près de Napoléon lors de la bataille :  »L’action commença au parc d’Hougoumont [Le château d'Hougoumont entouré de son parc et de son petit bois (aujourd'hui disparu)]. Cet endroit étant peu éloigné et assez élevé, on put voir assez facilement l’attaque et la défense. Ce fut avec beaucoup de peine que l’on parvint à en déloger l’ennemi. Les autres parties de la ligne de bataille étant éloignées ou cachées par les inégalités du sol, on pouvait bien voir à l’œil nu les divers mouvements qui s’opéraient. Une bonne partie de la journée s’était écoulée, et ce n’était que fort lentement que l’on avait gagné quelque terrain.  Dans l’après-midi, le corps prussien du général Bülow, qu’on avait pris d’abord pour celui du maréchal Grouchy, commença à faire quelques progrès et à donner des chances de succès à l’ennemi. Il était, je crois, trois à quatre heures. Au moment où les premiers boulets prussiens arrivaient sur notre droite, je fus envoyé à la ferme du Caillou pour dire à Pierron, maître d’hôtel, d’apporter une petite cantine, l’Empereur et quelques personnes de sa suite ayant besoin de prendre quelque nourriture. En allant, quelques boulets seulement traversaient la chaussée, mais, en revenant, il en arrivait une assez grande quantité. Peu loin et en arrière de l’endroit où était l’empereur, il y avait un chemin creux dans lequel était un grand nombre d’hommes tués de la garde anglaise (horse-guard) ; on les reconnaissait à leur haute stature et à leur grand casque orné d’une chenille noire.  Bülow repoussé, l’Empereur fit avancer les bataillons de la Vieille Garde sur les Anglais. La cavalerie avait déjà été lancée. Dès que la Garde eut joint l’ennemi, elle y sema la mort., et de toutes parts le fit reculer. Nos blessés, qui étaient en grand nombre, nous firent connaître l’opiniâtreté que mettaient les Anglais dans la résistance. Parmi les blessés, je vis le général Friant qui était encore à cheval ; quelques moments après, le colonel Mallet, qui était porté par ses soldats. Ce dernier me reconnaissant, me fit signe de lui donner une goutte d’eau-de-vie. Je le satisfis immédiatement : je portais le flacon de l’empereur. L’Empereur, qui, une demi-heure avant et peut-être plus, avait laissé la plus grande partie de son état-major et de son piquet d’escorte, pour diriger l’attaque de l’infanterie de la Garde, vint nous rejoindre une demi-heure après. La nuit commençait à couvrir le champ de bataille de ses ombres, lorsque le maréchal Blücher entra en ligne sur notre droite et porta le désordre dans quelques régiments français ; et ce désordre, se communiquant de proche en proche, devint général en peu de temps. Il fallut que la Garde fît un changement de front et ensuite qu’elle se formât en carrés, dans l’un desquels se réfugia l’Empereur avec sa suite pour échapper à la cavalerie prussienne qui inondait le champ de bataille. Le corps de Bülow, qui avait repris l’offensive et qui coupait déjà la chaussée, menaçait de nous envelopper entièrement. (Mameluck Ali :  » Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés et annotés par Christophe Bourachot « . Arléa, 2000).

Octave Levavasseur, officier d’artillerie et aide de camp du Maréchal Ney, se trouve aux premières loges lors de cette journée historique :  »Le 18 juin, reconnaissant que l’ennemi a pris position en avant de la forêt de Soignes et hérissé la crête de Mont-Saint-Jean, l’Empereur juge que c’est là que Wellington veut fixer la bataille ; il fait défiler l’armée en colonnes d’attaque et dispose ses lignes parallèlement à celles des Anglais. Le Prince Jérôme commandait notre aile gauche ; les comtes Reille et d’Erlon marchaient au centre ; Lobau et Duhesme à droite. Le Maréchal Ney avait le commandement de l’infanterie et de la cavalerie. Nous étions séparés de l’armée anglaise par un petit vallon dans lequel se trouvait, sur la grande route, la ferme de La Haye-Sainte, très rapprochée de la ligne ennemie. Pendant que nos troupes prenaient position, des boulets enlevèrent quelques files. Déjà le comte d’Erlon avait commencé son mouvement d’attaque, la bataille était engagée. Le Maréchal fit appeler tous les colonels de cavalerie et leur donna l’ordre de lui envoyer chacun un escadron. Ces escadrons étant venus se former derrière lui, il dit à un de ses plus anciens aides de camp, Crabet, général de brigade en retraite, revenu depuis quelques jours auprès de lui, de prendre le commandement de cette cavalerie, et il ajouta : « Vous allez suivre par la gauche et balayer tout ce qui se trouve entre l’artillerie ennemie et son infanterie en passant sur le terrain occupé par l’ennemi derrière La Haye-Sainte « . Pendant ce temps, le comte d’Erlon s’avançait au milieu de la mitraille sur la pente du plateau, mais il ne réussissait pas à prendre la position. Crabet défile et s’enfonce dans le vallon ; le maréchal se retourne et s’adressant à moi : « Levavasseur, dit-il, marchez avec cette charge« . (Octave Levavasseur :  » Souvenirs militaires, 1800-1815 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Capitaine Robinaux, du 2ème de ligne a les yeux grands ouverts sur la bataille qui commence :  »Le 18 juin, ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les anglais, attaquée par le 2ème corps d’armée commandé par le comte Reille qui s’en empare, ainsi que deLa Haie-Sainte. Planchenois [Plancenoit] et la ferme de La Belle-Alliance sont occupées par les français ; c’est vers ce point que Bülow se dirige… Sur les 10 heures du matin, toute l’armée française se mit en mouvement et s’avança dans la plaine ; l’armée était échelonnée et en colonnes serrées ; elles passèrent toutes, successivement, ces belles colonnes, au pied du mamelon de La Belle-Alliance où était l’Empereur et se dirigèrent chacune sur le point qui lui fut assigné. Le corps dont je faisais partie (le 2ème) se dirigea sur la ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les Anglais ; elle est située sur une petite hauteur qui domine la plaine sur tous les points, et au pied de cette ferme il y a un grand bois de taillis assez mal plantés, au-dessous duquel nous étions en colonne serrée ; nous formions l’extrême gauche de l’armée. 

Le comte Reille, qui commandait en chef le 2ème corps, vint nous donner l’ordre d’enlever la position occupée par les Anglais et de prendre la ferme pour point d’appui et de nous maintenir dans cette position pendant la bataille, sans perdre ni gagner du terrain. Aussitôt la charge fut ordonnée et nous montâmes en masse, la baïonnette croisée sur l’ennemi, qui fit une ferme résistance. Le combat fut opiniâtre ; de part et d’autre et la fusillade la plus meurtrière se poursuivit avec une égale ardeur une demi-heure suffit aux français pour enlever cette position formidable ; si nous eussions fait un grand nombre de prisonniers, tandis que sur le centre et la droite de l’armée la canonnade la plus vive et la fusillade la mieux soutenue se faisaient entendre ; nous tenions toujours ferme cette position importante.   Sur les 6 heures du soir, le maréchal Ney vint à notre position et nous cria d’une voix forte : « Courage, l’armée française est victorieuse, l’ennemi est battu sur tous les points ! « .

L’Empereur, voyant un corps qui débouchait dans la plaine, annonça aussitôt l’arrivée du Général Grouchy, commandant en chef la cavalerie ; aussitôt il fit attaquer les plateaux dits Mont-Saint-Jean, occupés par les Anglais sous le commandement du général en chef commandant les armées combinées Lord Wellington ; là il trouva une ferme résistance ; une artillerie nombreuse et embusquée vomissait feu et flamme de toutes parts ; la garde impériale s’avança sur-le-champ et enleva la position qui fut reprise à l’instant ; la garde forma aussitôt le carré et se battit ainsi avec acharnement sans exemple ; sommée plusieurs fois de se rendre, elle préféra la mort au déshonneur, et bientôt l’on entendit ces mots si dignes du caractère et du beau nom français : « La Garde meurt, mais elle ne se rend pas !…  »

(Capitaine Robinaux :  » Journal de route (1803-1832). Publié par Gustave Schlumberger « . Plon, 1908). 

Louis Bro, commandant le 4ème régiment de chevau-légers lanciers est également un des témoins de cette bataille : « A une heure du soir [de l'après-midi], la division Donzelot, précédée des batteries, marche sur le château de Goumont [Hougoumont], repousse une division belge et s’éparpille dans un terrain accidenté. Le corps anglais de Picton attaque son flanc gauche. La division Marcognet se précipite, mais ne peut sauver une batterie enlevée par la troupe de Ponsomby qui charge à la tête des dragons gris d’Ecosse. Notre infanterie, coupée en tronçons, se débande ; Drouet d’Erlon fait ordonner à la cavalerie de charger. Un terrain détrempé ne nous permet pas de manœuvrer à l’aise. J’enlève mon 4ème lanciers.  A droite d’un petit bois, nous apercevons la cavalerie anglaise, qui, promptement reformée, menace de tourner le 3ème chasseurs. Je prends la tête des escadrons en criant : « Allons, les enfants, il faut renverser cette canaille ! » Les soldats me répondent : « En avant ! Vive l’Empereur ! » Deux minutes plus tard, le choc a lieu. Trois rangs ennemis sont renversés. Nous frappons terriblement dans les autres ! la mêlée devient affreuse. Nos chevaux écrasent des cadavres et les cris des blessés s’élèvent de toutes parts.  Je me trouve un moment comme perdu dans les fumées de la poudre. L’éclaircie venue, j’aperçois des officiers anglais qui entourent le lieutenant Verrand, porte-aigle. Ralliant quelques cavaliers, je me porte à son secours. Le maréchal des logis Orban tue d’un coup de lance le général Ponsomby. Mon sabre fauche trois de ses capitaines. Deux autres peuvent fuir. Je retourne sur le front pour sauver mon adjudant-major. J’avais vidé mon deuxième pistolet quand je sentis tout à coup mon bras droit paralysé. De la main gauche, j’abattis l’agresseur qui me bravait… Un éblouissement me força à saisir la crinière de mon cheval. J’eus la force de dire au major Perrot : « Prenez le commandement du régiment !« . Le général Jacquinot, survenu, en voyant le sang inonder mes vêtements, me soutint et dit : »Retirez-vous ! » Et il partit pour la charge. Le major Motet coupa mon dolman et appliqua un bandage sur charpie, en prononçant : « Ce n’est pas mortel, mais il ne faut pas rester ici. » La rage de quitter mes escadrons me fit verser des larmes. »(Général Bro :  » Mémoires, 1796-1844 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Colonel Trefcon, chef d’état-major de la 1ère division d’infanterie du corps d’armée de Reille, nous donne une affirmation bien révélatrice sur l’intensité des combats :  »A trois heures, le champ de bataille ressemblait à une véritable fournaise. Le bruit du canon, celui de la fusillade, les cris des combattants, tout cela joint au soleil ardent le faisait ressembler à l’enfer des damnés « . (Colonel Trefcon :  » Carnet de campagne, 1793-1815. « , A la Librairie des Deux Empires, 2003). Le chirurgien Louis-Vivant Lagneau, du 3ème régiment des grenadiers à pied de la Vieille Garde, a lui aussi sa propre vision de la bataille:  »On est obligé, sur le soir, de se retirer, ce qui n’a pas lieu sans désordre. L’Empereur, derrière lequel j’étais à dix pas, entre son état-major et la ferme de La Belle-Alliance, d’où j’avais été chassé ainsi que mes blessés, par les tirailleurs prussiens, qui débusquaient d’un petit bois sur notre droite, eut un instant son attention fixée sur ce point, où il s’attendait à voir arriver le maréchal Grouchy, auquel des ordres avaient été expédiés ; mais ils n’étaient pas arrivés au maréchal. L’Empereur comptait bien sur lui, car il regardait souvent à sa montre et faisait dire au général Duhesme, qui était à l’aile droite et qui demandait des secours, qu’il tint bon et que Grouchy ne tarderait pas à lui arriver en aide. J’étais là avec Larrey, le chirurgien en chef de la Garde, il y avait aussi Zinck, avec une ambulance. Il avait été forcé, comme nous, d’abandonner la partie et s’était rapproché, comme moi, du groupe de l’Empereur. Il y avait là aussi le collègue Champion, qui, avec Zinck avait établi l’ambulance de la Garde près de la mienne, dans une grange, sous les ordres de Larrey.   Napoléon croyait la bataille gagnée au moment où nous fûmes délogés de notre ambulance, parce qu’il croyait que les Prussiens, qui nous envoyaient des coups de fusil sur la ferme de La Belle-Alliance, étaient eux-mêmes poussés par derrière par le corps de Grouchy. Il était alors à peu près deux heures et demie ou trois heures. Malheureusement c’était bien les Prussiens et les Prussiens tout seuls, commandés par le général Bülow. Grouchy n’avait pas reçu trois messages que lui avait adressé l’Empereur. Les aides de camp avaient été pris par l’ennemi, et lui, Grouchy, qui avait eu au début de la bataille et peut-être dès la veille, l’ordre de retenir les Prussiens au pont de Wavre, pour en finir avec les Anglais, avant qu’ils pussent se réunir à eux, s’était contenté, avec ses 25 ou 30 000 hommes d’excellentes troupes, d’observer le pont, où les Prussiens avaient laissé une seule division, tandis qu’avec tout le reste de leur armée Bülow se dirigeait sur notre champ de bataille. » (Louis-Vivant Lagneau :  » Journal d’un chirurgien de la Grande-Armée, 1803-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot ». LCV, Editeur, 2000). Dieudonné Rigau, chef d’escadrons au 2ème dragons, apporte dans ses  » Souvenirs des guerres de l’Empire  » un témoignage presque symbolique : »Je me suis retiré le dernier du champ de bataille avec un escadron et toujours au pas, sans que l’ennemi ait osé s’adresser à nous, quoique nous débordant de tous côtés. Arrivé près de la position où se trouvait l’Empereur, je m’arrêtai, et j’entendis distinctement Napoléon dire : « Que l’on déploie l’aigle du bataillon de l’île d’Elbe , qui était couvert de son étui. On cria Vive l’Empereur !. Mais le destin s’était prononcé ; il dut se retirer. «  (Dieudonné Rigau :  » Souvenirs des guerres de l’Empire « . A la Librairie des Deux Empires, 2000). 

Voilà Grouchy ! Non, ce sont les Prussiens !… 

Quelques pages plus loin, Levavasseur, aide de camp de Ney poursuit :  »Sur les 6 heures du soir arrive auprès du Maréchal Ney le général Dejean. « Monsieur le maréchal, lui dit-il, Vive l’Empereur ! Voilà Grouchy !  » Le maréchal m’ordonne aussitôt de passer sur toute la ligne et d’annoncer l’arrivée de Grouchy. Prenant le galop, élevant le chapeau au bout de mon sabre et passant devant la ligne : « Vive l’Empereur ! m’écrié-je, soldats, voilà Grouchy ! « . Ce cri soudain est répété par mille voix ; l’exaltation des soldats est à son comble ; ils s’écrient tous : « En avant ! En avant ! Vive l’Empereur ! » A peine arrivé à l’extrémité de notre ligne, des coups de canon se font entendre sur nos derrières. Le plus grand silence, l’étonnement, l’inquiétude succèdent à cet enthousiasme. La plaine se couvre de nos équipages et de cette multitude de non-combattants qui suivent toujours l’armée ; la canonnade continue et s’approche. Officiers et soldats se mêlent, se confondent avec les non-combattants. Je viens, atterré, auprès du maréchal, qui me prescrit d’aller reconnaître la cause de cette panique. J’arrive auprès du général [nom laissé en blanc par l'auteur] qui me dit :  » Voyez ! Ce sont les Prussiens !« . Je retourne cherchez le maréchal, que je ne retrouve pas. Notre armée ne formait plus alors qu’une masse informe, où tous les régiments étaient confondus. Dans cet instant fatal, il n’y a plus de commandement, chacun reste interdit en présence d’un danger qu’on ne peut définir. Vient Drouot qui s’écrie :  » Où est la Garde ? Où est la Garde ?  » Je la lui montre ; il s’en approche en criant :  » Formez le carré !  » Je vois alors l’Empereur passer près de moi, suivi de ses officiers. Arrivé près de sa Garde, placée en face de lui, de l’autre côté de la route :  » Qu’on me suive !  » dit-il, et il marche en avant sur le chemin que cent pièces de canon balayent « .  Le capitaine Coignet assiste lui aussi à l’arrivée des Prussiens :  » Arrive de notre aile droite un officier près de l’Empereur, disant que nos soldats battaient en retraite :  » Vous vous trompez, lui dit l’Empereur, c’est Grouchy qui arrive.  » Il ne croyait pas à un pareil contretemps. Il fit partir de suite dans cette direction pour s’assurer de la vérité. L’officier, de retour, confirma la nouvelle qu’il avait vu une colonne prussienne s’avancer rapidement sur nous et que nos soldats battaient en retraite. «  Robinaux, capitaine au 2ème de ligne écrit :  » Le prétendu corps du Général Grouchy n’était autre qu’un corps prussien fort de quinze mille hommes commandés par Blücher qui vint couper notre armée et la prendre en flanc ; l’épouvante devint générale; les bruits les plus sinistres se répandirent dans toute l’armée… «  

La bataille s’achève. La déroute commence. 

Robinaux, encore lui, poursuit :  »Nous avançâmes de 200 ou 300 pas dans la plaine pour voir les mouvements de notre armée, car nous ne recevions point d’ordres. Qu’y vîmes-nous ? Nos troupes en pleine retraite sur tous les points ; nous en avertîmes aussitôt le général qui commanda :  » Colonnes en retraites « , dès qu’il s’en fut assuré par lui-même, et nous recommanda de garder le plus grand ordre ; le tout ne fut pas de longue durée ; nous recevions quelques boulets par derrière, et des soldats effrayés, regardant derrière eux, aperçurent nos lanciers polonais ; ils les prirent pour de la cavalerie anglaise, et s’écrièrent : « Nous sommes perdus !  » Le bruit s’en répandit dans toute la colonne, et bientôt nous fûmes dans un désordre complet ; chacun ne pensa plus qu’à son propre salut ; impossible de rallier les soldats égarés ; la cavalerie suivit l’impulsion de l’infanterie ; j’ai vu des dragons en retraite, au galop, renverser des malheureux fantassins et monter sur leur corps avec leurs chevaux ; cela m’est arrivé une fois ; ennuyé d’un pareil désordre, et exténué de fatigue à force de courir, car il y avait une demi-heure que nous courions dans la plaine sans être poursuivis, je m’en étais aperçu plusieurs fois et je ne cessai de le répéter à haute voix, en criant :  » Halte, rallions donc, rien ne nous poursuit. «  Le chef d’escadron Victor Dupuy, poursuit son récit :  » Peu après, nous reçûmes l’ordre de nous porter en arrière, pour nous opposer à des tirailleurs prussiens. Jusque-là, nous pensions que la bataille était gagnée sur les autres points de la ligne ; mais lorsque, arrivés sur la grande route, nous la vîmes encombrée de fuyards, nous fumes détrompés. Nous cherchâmes d’abord à les rallier, mais cela fut impossible, il fallut faire aussi retraite, mais du moins, nous la fîmes en ordre, marchant à quelques centaines de pas sur le côté de la route, jusqu’à ce que la nuit et les difficultés du chemin nous eussent forcé à y rentrer et à marcher pêle-mêle, avec les fuyards de toutes armes. Notre défaite était calculée à l’avance : des caissons dételés, dont les timons étaient enchâssés les uns dans les autres, avaient été placés de distance en distance en travers de la grande route, pour entraver notre marche et arrêter notre matériel et nos bagages. De larges fossés la bordaient ; il fallut souvent faire mettre pied à terre à quelques-uns de nos hommes, pour en abattre les talus et pratiquer ainsi des passages. «  Ali, le mameluck de l’Empereur, après la prise par l’ennemi de la voiture de Napoléon et des équipages impériaux restés au Caillou, suit son souverain dans la déroute :  » Dans la longue colonne de soldats de toutes les armes, de tous les corps, de tous les régiments qui battaient en retraite, marchant pêle-mêle, chacun allant pour son compte, le très petit groupe dont l’empereur était le noyau marchait avec tout le monde, se dirigeant sur Philippeville. La nuit était une nuit d’été sans lune ; on voyait, mais on ne pouvait distinguer ; sur la route, çà et là, étaient des feux de bivouac où se reposaient des hommes fatigués et mourant de faim. Tranquillement et silencieusement, on cheminait au pas des chevaux « . Sur l’issue de la bataille, le chirurgien Lagneau a sa propre version des faits:  » La triste vérité fut que les Prussiens, qui n’étaient pas talonnés, comme le croyait Napoléon, par Grouchy, écrasèrent Duhesme et le corps de la Jeune Garde, qu’il commandait à notre aile droite, et qu’ils vinrent se placer sur nos derrières, sur la route de Charleroi, pour nous couper toute retraite. Heureusement qu’ils n’avaient d’abord que des pelotons de cavalerie. Le mouvement rétrograde se prononçant, je suis assez heureux, avec quelques blessés encore ingambes et des hommes valides, qui ne peuvent plus retourner où l’on se bat, pour me tirer de là grâce à mon excellent cheval. J’ai dans cette retraite, pour compagnon d’infortune, le capitaine (chef de bataillon) Friant, de la Vieille Garde. Il est le fils du général Friant, de la Garde. Nous marchons toute la nuit au milieu des colonnes en retraite et des hommes isolés et nous franchissons le matin à Charleroi, où tout est en désordre, les rues encombrées de voitures de charbon et de bagages militaires « . 

L’aide de camp Levavasseur découvre Génappe en plein désordre :  » Quel fut mon étonnement, à mon arrivée à Génappe, de voir cette ville encombrée de voitures, au point qu’il était impossible de passer debout dans les rues ; les fantassins étaient obligés de ramper sous les équipages pour se frayer un passage ; la cavalerie tournait la ville. Parvenu sur la route, au-delà de la place, indigné de ne voir aucun ralliement, je me plaçai en travers, et, tirant mon sabre, je m’écriai :  » De par l’Empereur, on ne passe pas !  » Un officier de hussards, croyant que j’avais reçu l’ordre d’agir ainsi, se mit à côté de moi, et l’un et l’autre nous barrâmes le passage. Alors nous entendîmes tous les officiers et soldats s’écrier :  » Par ici le 25ème, le 12ème, le 8ème ! etc., etc. Tous cherchaient à se rallier, et toute la nuit se passa au milieu de ces cris « Bro, cité plus haut, alors qu’il est blessé et qu’il se dirige dans une calèche en route d’abord pour Charleroi écrit encore :  » A cinq heures du soir, quand la canonnade faisait rage, nous étions arrivés devant Génappe. Un long charroi d’artillerie encombrait la voie. J’appris en ce lieu que l’armée française exécutait sa retraite. Deux cavaliers nous jetèrent en passant la nouvelle que Napoléon avait été tué dans un carré de la Garde. Cela me causa un malaise inexprimable. «  

Jean-Baptiste Jolyet, chef de bataillon au 1er régiment d’infanterie légère fait également partie des nombreux blessés.  » J’arrivai ainsi à Génappe. Là, les voitures, les caissons, les canons étaient tellement les uns sur les autres que ceux qui se hasardaient dans cette bagarre risquaient fort d’être écrasés… Tout à coup, au moment où nous nous y attendions le moins, nous entendîmes les trompettes de la cavalerie prussienne qui galopait dans les rues. Je me rappellerai toujours la tentation que j’éprouvai en entendant ces sonneries triomphantes ; nous nous disions les uns aux autres à voix presque basse :  » Pauvre France ! Pauvre armée !  » et nous songions avec rage et avec honte, que rien ne pouvait nous empêcher d’être prisonniers  » . (Jean-Baptiste Jolyet :  » Souvenirs de 1815 « , in  » Souvenirs et correspondance sur la bataille de Waterloo « . Teissèdre, 2000). Le Capitaine Aubry (du 12ème chasseurs) a été blessé au pied lors de la bataille de Fleurus. Il est emmené par le général Vinot (blessé lui aussi) dans une maison (à Fleurus). Les deux hommes se reposent. Nous sommes le soir du 18 juin 1815 :  » Nous étions couchés quand, dans la nuit le domestique de la maison est venu me dire que l’armée battait en retraite. Je me suis fait porter vers mes chevaux et, après être monté à cheval, j’ai été me poster en vedette à l’entrée de la ville…Il s’est trouvé que l’ennemi ne s’est pas mis à la poursuite des français, car il aurait pris toute l’armée qui, saisie de panique, s’était mise dans une déroute épouvantable, abandonnant tout son matériel, son artillerie, ses bagages, ses blessés sur le champ de bataille. Si il y avait eu une réserve pour soutenir la retraite, elle ne se serait pas changée en une déroute que l’ennemi devait ignorer : il était nuit, et lui-même se croyant battu et s’apprêtait pour continuer le lendemain… Le fait est que le soir de Waterloo il fallait cesser le feu et bivouaquer sur le champ de bataille. Les Anglais et les Prussiens étaient sur les dents et plus maltraités que nous ; c’est eux qui auraient battu en retraite pendant la nuit… Il y eut un sauve-qui-peut et une panique générale ; personne n’a été mieux à même que moi de voir cette terrible échauffourée… Et Aubry poursuit plus loin son témoignage :  » Sur toute la route que je parcourais, c’était une confusion inexprimable ; toutes les armes étaient confusément mêlées : cavalerie, artillerie, infanterie, voitures de cantinières, tout le train d’une armée marchait pêle-mêle, se croyant poursuivi, tandis que l’ennemi était resté sur le champ de bataille de Waterloo, ignorant notre déroute et appréhendant la continuation de cette terrible lutte pour le lendemain. « (Capitaine Aubry :  » Souvenirs du 12ème chasseurs « . A la Librairie des Deux Empires, 2002). 

Jean-Baptiste d’Héralde, était chirurgien-major au 12ème régiment d’infanterie légère. Présent lors de la campagne de Belgique, blessé le 16 juin à Fleurus, il ne participa pas à Waterloo. Néanmoins, se trouvant dans la ville même de Fleurus, il assiste lui aussi à la débâcle :  » A onze heures du soir [le 18 juin 1815], on entendait bien distinctement des coups de fusils sur le terrain où nous avions combattu le 16 [lors de la bataille de Fleurus]. Enfin, à minuit, plusieurs coureurs arrivèrent et tous nous assurèrent que notre armée était en retraite. Sur ces dires, on prit les armes et les quatre colonels arrêtèrent que la division quitterait Fleurus à une heure après minuit pour rétrograder sur Charleroi. Nous y arrivâmes le 19 à six heures du matin. A 300 pas de la ville, on trouve à sa droite la route de Bruxelles et c’est là, sur cette route, que nous pûmes nous convaincre des désastres de Waterloo. On voyait arriver en masse et dans le plus grand désordre notre cavalerie : lanciers, cuirassiers, hussards, dragons, chasseurs, tous marchaient pêle-mêle, les rangs et les armes étaient confondus. Presque toutes les lances étaient encore dégoûtantes de sang, ce qui attestait par écrit qu’on n’avait pas fait demi-tour sans combattre.  » (Jean-Baptiste d’Héralde :  » Mémoires d’un chirurgien de la Grande-Armée. Transcrits et présentés par Jean Chambenois « . Teissèdre, 2002). 

Le mot de la fin… 

Enfin, laissons la parole au célèbre Marbot, qui, à Waterloo, était colonel du 7ème hussards :  « Laon, 26 juin 1815. Je ne reviens pas de notre défaite !… On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles. J’ai été, avec mon régiment, flanqueur de droite de l’armée pendant presque toute la bataille. On m’assurait que le maréchal Grouchy allait arriver sur ce point, qui n’était gardé que par mon régiment, trois pièces de canon et un bataillon d’infanterie légère, ce qui était trop faible. Au lieu du maréchal Grouchy, c’est le corps de Blücher qui a débouché !… Jugez de la manière dont nous avons été enfoncés, et l’ennemi a été sur-le-champ sur nos derrières !… On aurait pu remédier au mal, mais personne n’a donné d’ordres. Les gros généraux ont été à Paris faire de mauvais discours. Les petits perdent la tête, et cela va mal… j’ai reçu un coup de lance dans le côté ; ma blessure est assez forte, moi j’ai voulu rester pour donner le bon exemple. Si chacun eût fait de même, cela irait encore, mais les soldats désertent à l’intérieur ; personne ne les arrête, et il y a dans ce pays-ci, quoi qu’on dise, 50.000 hommes qu’on pouvait réunir ; mais alors il faudrait peine de mort contre tout homme qui quitte son poste et contre ceux qui donnent permission de le quitter. Tout le monde donne des congés, et les diligences sont pleines d’officiers qui s’en vont. Jugez si les soldats sont en reste ! Il n’y en aura pas un dans huit jours, si la peine de mort ne les retient… Si les chambres veulent, elles peuvent nous sauver ; mais il faut des moyens prompts et des lois sévères… On n’envoie pas un bœuf, pas de vivres, rien… ; de sorte que les soldats pillent la pauvre France comme ils faisaient en Russie… Je suis aux avant-postes, sous Laon ; on nous a fait promettre de ne pas tirer, et tout est tranquille… «  (Général Baron de Marbot :  » Mémoires « . Plon, 1891, 3 volumes.) 

Waterloo : quelques chiffres… 

Début de la bataille : 11h35.
Fin de la bataille : vers 21 heures. 

Forces françaises : Garde 1er, 2ème, 6ème corps, 3ème et 4ème corps de réserve de cavalerie. 

Forces anglo-hollando-belges : 85 000 hommes.
Forces prussiennes : 127 000 hommes (Les 4 corps prussiens) 

Pertes françaises : environ 20 000 tués et blessés.
Pertes alliées : environ 20 000 tués et blessés (dont 7000 prussiens)

 (D’après : Alain Pigeard :  » Dictionnaire de la Grande-Armée « . Tallandier, 2002, page 790).   

Pour en savoir plus sur le sujet : 

 Capitaine Jean-Baptiste Lemonnier-Delafosse:  » Souvenirs militaires. Présentés par Christophe Bourachot « . LCV, Editeur, 2002. (L’auteur, capitaine au 37ème de ligne, a consacré un excellent chapitre de ses souvenirs à la journée du 18 juin 1815).

 » Waterloo. Récits de combattants « Teissèdre, 1999 (Un recueil de plusieurs témoignages : Citons notamment ceux du colonel Heymès, aide de camp de Ney et du Général de Brack (« Récit inédit d’un combattant  » dont deux versions sont proposées ici) ; 

Jean Thiry :  » Waterloo « . Berger-Levrault, 1943. 

Henry Houssaye:  » 1815. Waterloo ». Perrin et Cie, 1898 (Réédité souvent, cet ouvrage reste de loin un des meilleurs qui soit). 

Commandant Henry Lachouque :  » Waterloo, la fin d’un monde « . Lavauzelle, 1985 (Bien illustré). 

Jacques De Vos :  » Les 4 jours de Waterloo, 15-16-17-18 juin 1815 « . Editions Jean Collet, 1997. 

 A.Brett-James :  » Waterloo raconté par les combattants « . La Palatine, 1969. 

Robert Margerit :  » Waterloo, 18 juin 1815 « . Gallimard, 1974. 

Jacques Logie:  » Waterloo, la dernière bataille ». Ed. Racine, 1998. 

C.B.

 

                                                                                               

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( 18 juin, 2019 )

La bataille de Waterloo racontée par le lieutenant Martin…

Récit de la bataille de Waterloo par le lieutenant Martin du 45ème régiment d’infanterie, division Marcognet, corps de d’Erlon. 

La bataille de Waterloo racontée par le lieutenant Martin... dans TEMOIGNAGES Waterloo-300x196Jacques Martin est né le 12 août 1791 à Genève puis pour ses 21 ans intègre Saint-Cyr en 1812. Dès janvier 1813, il intègre le 5e Corps et fait les campagnes de 1813 puis de France en 1814. En 1815, il fait la très courte campagne de Waterloo avant de profiter de la débâcle pour rejoindre la Suisse, alors redevenue indépendante de la France. Il y mène une vie de pasteur à Genève, en Suisse. En 1867, à 76 ans, le vieil homme publie ses souvenirs militaires. Pour écrire son témoigna, Martin s’est inspiré de ses lettres d’époques qu’il a envoyé à sa famille ou ses amis. Parmi ces lettres, figure celle qu’il a envoyé à sa mère le 1er août 1815 où il raconte sa bataille.  Son témoignage a été réédité en 2007 aux Editions Tallandier sous le titre de « Souvenirs de guerre (1812-1815) ».     C.B.

« Arras, le 1er août 1815,

Ma chère mère,

Tu seras bien étonnée et, j’en suis sur, bien contente, de recevoir enfin cette lettre. Tu ne t’y attendais pas. Tu me croyais sans doute tué, et cela est bien pardonnable, car il y a eu un moment où je l’ai cru aussi. Mais fort heureusement nous en voilà tous deux dé-persuadés, et non sans peine ni pour toi ni pour moi. […]  Le 17 au matin, nous nous portâmes en avant sur une position qu’occupaient les Anglais et le reste de l’armée ennemie. La pluie commença, alors à tomber avec violence et dura toute la journée, ce qui nous incommoda, beaucoup, car je t’assure que ce n’est pas le moindre mal que celui d’être mouillé quand cela dure longtemps. La position qu’occupaient les alliés était à cheval sur la grande route de Bruxelles; il était donc indispensable de les en chasser, mais cela ne laissait que d’être difficile. Le haut de la colline était garni de bâtiments dont ils avaient lié les parties et fait du tout une espèce de fort. Cet endroit s’appelle la ferme des Quatre-Bras. Nous restâmes toute la matinée en vue de ces messieurs sans nous tirer un seul coup de canon, seulement des tirailleurs échangèrent quelques coups de fusil entre les deux armées. Nous attendions cependant à chaque instant l’ordre de monter à la baïonnette sur la position, moyen qui devait nous faire perdre beaucoup de monde ; Mais nous n’en voyions pas d’autre; nous nous étonnions même du retard qu’on y apportait quand, tout à coup, nous vîmes déboucher plusieurs colonnes sur la gauche de l’armée ennemie. Au premier moment, nous les crûmes de chez eux, mais ils ne nous laissèrent pas longtemps dans cette erreur, car ils plièrent bagage au plus vite et partirent après avoir tiré quelques coups de canon sur ces nouveaux venus. Ainsi, ce mouvement habile nous épargna une perte considérable. Ils ne purent cependant se retirer assez vite pour empêcher que notre cavalerie ne leur sabrât une partie de leur arrière-garde. Nous les poursuivîmes avec vivacité tout le reste de la journée, malgré la pluie qui tombait par torrents et qui leur fut plus défavorable qu’à nous, car nous nous emparions de ce qu’ils étaient obligés de laisser dans les boues. Mais il faut leur rendre cette justice qu’ils laissèrent fort peu de chose. La nuit qui survint nous empêcha de continuer notre marche; nous fûmes contraints de nous arrêter à une demi-lieue de Mont-Saint-Jean autrement dit la ferme de la Belle-Alliance, à Waterloo, position trop fameuse, où tant de milliers de braves gens devaient périr le lendemain sans que pas un s’en doutât la veille. En effet nous savions en gros que Wellington avait encore la plus grande partie de son armée aux environs de Bruxelles, mais nous ne comptions pas sur une affaire générale avant quelques jours, que nous lui croyions nécessaires pour la rassembler entièrement. D’ailleurs, la chasse qu’il venait de recevoir devait, dans nos idées, nous assurer au moins la possession de Bruxelles, qui n’était qu’à deux lieues de là. Qui sait? Peut-être, il est vrai, d’autres raisons que l’obscurité de la nuit nous contraignirent à nous arrêter mais, peut-être aussi, si nous eussions marché une heure de plus, si nous eussions mis derrière nous cette malheureuse position, peut-être… Au reste, ce n’est pas à moi d’en juger, le soldat qui ne fait qu’obéir et se battre, excepté ce qu’il voit par lui-même, est peut-être l’homme le moins instruit des opérations d’une guerre où, cependant, il met tant du sien. Quoi qu’il en soit, c’est là que nous nous arrêtâmes. Nous leur souhaitâmes le bonsoir à coups de canon jusque vers les neuf heures que finit notre compliment et nous songeâmes à nous camper, ce qui n’était pas chose facile.  Toute l’armée s’était trouvée réunie comme par enchantement dans cette plaine. Les villages n’étaient pas assez grands pour les généraux, leurs domestiques, leurs chevaux, les commissaires, les boulangers, etc… tous gens qui ne bivouaquent guère, surtout par le temps qu’il faisait. Les maisons étaient pleines de ces sangsues. Elles en regorgeaient, et je crois, en vérité, que l’Empereur lui-même ne put pas trouver à se placer, car nous lui vîmes dresser sa tente et s’asseoir au coin de son feu.

Il était donc impossible de trouver du bois et de la paille ; les honnêtes gens qui occupaient le village, et qui étaient dans leurs aises jusqu’aux oreilles, se seraient plutôt laissé étrangler que d’en laisser quelque chose aux soldats. C’est leur louable coutume : peu importe que leurs défenseurs mangent ou ne mangent pas, se couchent ou ne se couchent pas, pourvu qu’eux-mêmes regorgent de tout et, pour éviter qu’on ne s’empare de leur bien par violence, ils crient jusqu’à s’enrouer « C’est le logement du général un tel, c’est celui de ses aides de camp, c’est M. le maréchal, c’est M. le Prince, etc. », et ce stratagème leur réussit presque toujours. En attendant, nous étions percés jusqu’aux os, nous déployant de toutes tes manières, manœuvrant dans la boue jusqu’aux genoux pour nous placer dans la position la plus avantageuse et couvrir ces messieurs.  Quelle nuit ! il semblait que le ciel se fût enveloppé de ses plus noires ténèbres, eut ouvert toutes ses écluses. L’eau tombait par torrents et sans discontinuer. Par surcroît de bonheur, le régiment se trouva placé dans les terres labourées et entièrement inondées. C’est là que nous devions reposer nos membres fatigués, c’est là que nous devions goûter les douceurs du repos. Pas de bois, pas de paille, rien à manger et aucun moyen de se procurer tout cela. Triste position! Ce dont, cependant, nous devions le moins nous plaindre, c’était du lit. Il n’était pas dur, au contraire. Aussitôt qu’on s’était couché, on se sentait enfoncer mollement jusqu’à mi-corps et avec la seule précaution de se mettre un shako sous la tête en guise d’oreiller, le duvet le plus fin n’était pas plus doux. On était un peu fraîchement, il est vrai, mais on avait encore l’avantage, lorsqu’on se retournait, de sentir lavé par la pluie le coté qui avait pu se salir quand il était dessous. Malgré tant de commodités réunies, beaucoup de gens se plaignaient encore, juraient, envoyaient au diable celui qui nous avait envoyés là; puis, après avoir bien murmuré, on finissait par se livrer au sommeil, ce remède à tous les maux.

Tu auras sans doute de la peine à me croire, mais demande à un homme qui a fait campagne ce que c’est qu’une envie de dormir quand elle est excitée par des marches forcées, par des fatigues de toute espèce si communes à la guerre, il te dira que dans ces cas là on dormirait sur des baïonnettes. Le lendemain [le 18], de bonne heure, nous sautâmes à bas du lit et, après toilette faite, les soldats délassés coururent de tous côtés chercher du bois et autre chose s’ils pouvaient. En ayant rapporté suffisamment, on fit du feu en dépit de la pluie qui continuait toujours ; l’on grilla quelques côtelettes de vache qui, vraiment, étaient délicieuses, et l’on but copieusement parce que l’eau-de vie ne manquait pas. Ce repas fait, nous attendîmes patiemment l’ordre du départ, que nous imaginions devoir être très prochain. Mais nous nous étions trompés. Toute la matinée s’écoula sans qu’on nous fît seulement changer de position. Nous étions les plus avancés, il est vrai aussi voyions-nous les autres corps d’armée défiler devant nous, les uns à droite, les autres à gauche, prendre enfin toutes les dispositions ordinaires pour une bataille générale. Nous reconnûmes alors que le moment était arrivé où, comme disent les soldats, on allait se donner un fameux coup de peigne. Tout le monde s’y prépara on nettoya les armes, on s’exhorta à bien faire et à finir la campagne de ce seul coup. Hélas! on ne croyait pas si bien dire. Enfin nous partîmes. Le temps s’était éclairci : le soleil, dans tout son éclat, éclairait cet imposant spectacle. L’armée se déployait avec magnificence devant la position ennemie. Tout s’accordait à rendre plus majestueuse la scène terrible qui se préparait. Nous avancions par une colline, qui nous découvre de toutes parts ce magnifique point de vue. Nous déployâmes par brigade en masse et nous nous arrêtâmes au pied d’une petite hauteur qui nous cachait encore les ennemis. Alors la canonnade s’engagea et elle fut terrible dès le commencement, car une fois que nous fûmes démasqués de la hauteur, la distance entre les deux armées devint extrêmement petite. Nous étions en colonne par bataillons et en masse au moment où l’ordre arriva de monter à la position et de s’emparer à la baïonnette des batteries anglaises et de tout ce qui pourrait offrir de la résistance. La montagne était hérissée de leurs canons, couverte de leur troupes; elle paraissait inexpugnable. N’importe, l’ordre arrive, la charge bat, le cri de vive l’Empereur part de toutes les bouches et nous marchons en avant, les rangs serrés, alignés comme dans un jour de parade. Je puis l’attester dans ce moment critique, je ne vis pas une seule pensée lâche se peindre sur la figure de nos soldats. La même ardeur, la même gaîté y brillaient comme auparavant. Cependant le boulet nous avait déjà tué beaucoup de monde, et ce fut surtout quand nous arrivâmes sur leurs pièces que le carnage devint horrible. La mort volait de toutes parts; des rangs entiers disparaissaient sous la mitraille, mais rien ne put arrêter notre marche; elle continua toujours avec le même ordre, la même précision. L’homme mort était remplacé sur-le-champ par celui qui le suivait; les rangs, pour devenir moins nombreux, n’en restaient pas moins bien unis. Enfin, nous arrivâmes sur la hauteur. Nous allions recevoir le prix de tant de bravoure : déjà les Anglais commençaient à lâcher pied, déjà leurs pièces se retiraient au galop. Un chemin creux, environné de haies, est le seul obstacle qui nous sépare d’eux encore. Nos soldats n’attendent pas l’ordre de le franchir; ils s’y précipitent, sautent par-dessus les haies et laissent désunis leurs rangs pour courir sur les ennemis. Fatale imprudence. Nous nous efforcions de ramener le bon ordre parmi eux. Nous les arrêtâmes pour les rallier. Au moment où j’achevais d’en pousser un à son rang, je le vois tomber à mes pieds d’un coup de sabre. Je me retourne avec vivacité. La cavalerie anglaise nous chargeait de toutes parts et nous taillait en pièces. Je n’ai que le temps de me précipiter au milieu de la foule pour éviter le même sort. Le bruit, la fumée, la confusion, inséparables de pareils moments, nous avaient empêchés d’apercevoir que, sur notre droite, plusieurs escadrons de dragons anglais étaient descendus par une espèce de ravin, s’étaient étendus et formés sur nos derrières et nous avaient chargés à dos.

Il est extrêmement difficile à la meilleure cavalerie possible d’enfoncer des soldats qui ont formé le carré et qui se défendent avec intrépidité et de sang-froid. Lorsque l’infanterie est en désordre, ce n’est plus qu’un massacre presque sans danger pour le cavalier, quelque braves que puissent être d’ailleurs les troupes attaquées. Aussi ce ne fut bientôt plus ici qu’un massacre général. La cavalerie pénètre au milieu de nous, nos batteries, nous voyant entièrement perdus et craignant de se voir enlevées à leur tour, font feu sur la mêlée et nous tuent beaucoup de monde. Nous mêmes, dans les flots continuels d’une foule confuse et agitée, les coups de fusil que nous dirigeons sur nos ennemis deviennent souvent funestes aux nôtres. Toute bravoure fut donc inutile. Après des prodiges de valeur, notre aigle, prise et reprise, resta enfin au pouvoir des ennemis : en vain des soldats s’élevaient sur leurs pieds, allongeaient les bras pour atteindre et percer de leurs baïonnettes des cavaliers montés sur des chevaux vigoureux et extrêmement élevés. Inutile courage leurs mains et leur fusil tombaient ensemble à terre et les livraient sans défense à un ennemi acharné qui sabrait sans pitié jusqu’aux enfants qui nous servaient de tambours et de fifres dans le régiment et qui demandaient grâce, mais en vain. C’est là que j’ai vu la mort de plus près : mes meilleurs amis tombaient à mes côtés, je ne pouvais me dissimuler que le même sort m’attendait, mais je n’avais plus de pensées distinctes je me battais machinalement et comme attendant le coup fatal. Je ne remarquais même pas que le hasard ou plutôt la Providence faisait tomber à mes côtés les coups qui peut-être m’étaient destinés et que jusqu’à ce moment j’étais sans blessure grave.

Cela dura jusqu’au moment où, ne voyant plus de résistance parmi nous, les Anglais se divisèrent en deux parties, dont l’une fit prisonniers et conduisit en arrière ce qui restait de la division, l’autre remonta du côté de nos pièces pour tâcher de s’en emparer.  Déjà un instant auparavant j’avais été renversé par un dragon qui passait près de moi avec rapidité; j’étais resté par terre parmi plusieurs dont les uns étaient morts, les autres blessés, et d’autres encore qui se trouvaient dans le même cas que moi, c’est-à-dire renversés par les chevaux. Ceux qui conduisaient les prisonniers ne faisaient marcher que les hommes restés debout, sans s’amuser à fouiller parmi les morts pour y chercher quelques vivants ils laissèrent donc sur le champ de bataille, où il semble que j’aurais dû rester jusqu’à la décision de l’affaire, car, dans le moment, je ne pouvais que, ou me rendre prisonnier, ou chercher à me sauver en remontant vers nos batteries. Ce fut pourtant le parti que je pris. L’amour de la liberté, presque aussi grand que l’amour de la vie, m’y détermina et je réussis, après avoir échappé à des dangers ou mille autres peut-être auraient péri. J’ignore, en effet, si d’autres que moi se sauvèrent de la même manière. Ce que je sais bien, c’est que je n’étais pas eu état de m’en occuper. Ivre de fatigue, de douleur, la poitrine oppressée, manquant de respiration, je voulais courir et je me trouvais comme dans ces rêves où, voulant fuir un danger, on remue les jambes sans pouvoir avancer d’un seul pas. Je marchais donc en chancelant au milieu des cavaliers qui remontaient de tous côtes sur nos pièces. Je regardais autour de moi, je ne voyais que des ennemis et, sans pouvoir conserver d’espoir, je marchais toujours. Cette inconcevable apathie fut ce qui me sauva, tandis qu’elle aurait dû me perdre mille fois. En effet, si j’échappais au feu de notre artillerie qui tirait sur moi comme sur eux, puisque nous remontions ensemble, comment pouvais-je espérer de leur échapper à eux-mêmes? Trois ou quatre fois je vis de ceux qui se trouvaient les plus proches de nous faire le mouvement de tourner bride pour me courir dessus. Je ne sais ce qui les retint, s’ils méprisèrent un ennemi trop faible ou, ce qui est plus probable, si les boulets et la mitraille qui roulaient autour de nous attirèrent leur attention sur un côté plus important pour eux.  Quoi qu’il en soit, nous arrivâmes ensemble à nos batteries, et pendant qu’ils se chamaillaient à coups de sabre avec les canonniers, je me faufilai et je gagnai à pied jusqu’à un ravin, à trois ou quatre cents pas en arrière. Arrivé là, je me jetai à terre pour respirer.

Tant que le danger avait été pressant, mes forces avaient été surnaturelles mais une fois que je fus en sûreté, elles m’abandonnèrent et je restai sans mouvement. La fatigue que m’avait causée cette marche à travers des blés abattus et pleins de boue, de légères blessures que je commençais ressentir, l’étonnement d’une délivrance presque miraculeuse, surtout chargé comme je l’étais, car j’avais ma musette et ma capote en sautoir, ce qui m’avait préserve de bien des coups de sabre, tout cela, dis-je, me causait plus de peur du danger auquel je venais échapper que je n’en avais eu quand j’y étais. Je me remis enfin et je retournai du côté du corps de la garde impériale, qui se battait avec acharnement sur ma gauche. Pendant ce temps, arrivait de notre côté la cavalerie qu’on avait laissée à une demi-lieue derrière nous. Je traversai le 3e lanciers qui se préparait à charger, et je fus témoin de la déconfiture qu’ils firent des dragons qui nous avaient si bien arrangés. J’ai lu depuis, dans les gazettes qu’il ne resta pas trente hommes de ce régiment qu’ils appellent Royal George, et je le crois facilement. Nos lanciers les travaillaient de si bonne grâce qu’ils donnaient envie à ceux qui les voyaient faire : ils les poursuivirent jusqu’à notre champ de bataille d’où ils ramenèrent un grand nombre de nos blessés, d’autres qui ne l’étaient pas et reprirent beaucoup de prisonniers.

Les restes du corps d’armée furent réunis, au nombre de quelques centaines d’hommes, et on nous donna à garder une lisière de bois où les tirailleurs ennemis voulaient déjà pénétrer. Cependant la bataille continuait avec fureur. Toute l’armée fit des prodiges de valeur, mais la vieille garde en fit d’incroyables : ses carrés, presque formés sous la mitraille, ne purent jamais être entamés. Trois fois ils montèrent sur la fatale montagne, trois fois des forces innombrables les entraînèrent plutôt qu’elles ne les vainquirent. Quelle rage! Des soldats mutilés, presque sans vie, trouvaient des forces pour tirer un dernier coup de fusil et se venger en mourant. Vous eussiez dit que la fureur les animait encore, quand la vie les avait déjà quittés. Mais il serait impossible de raconter tout dans un combat où le reste de l’armée le disputait à la garde pour la valeur, et surtout les canonniers et les cuirassiers qui aussi ont été presque entièrement détruits. Ce massacre, qui n’a peut-être pas d’exemple dans l’histoire, dura jusqu’à la nuit. Une partie de l’armée jonchait le champ de bataille, que ses tristes restes se défendaient encore. Qui pourra expliquer maintenant la fuite précipitée qui suivit de si près un courage héroïque ? Ce n’est pas moi, je suis encore à le comprendre. Je sais que la retraite était devenue indispensable, mais qui empêcha de la faire avec ordre? Est-ce trahison? Est-ce terreur panique comme on a voulu le faire entendre? Je l’ignore. Au reste, voici ce qui arriva. La nuit nous couvrait de ses ombres, le canon ne se faisait plus entendre, un silence morne avait succède aux tumultueuses horreurs de la journée, chacun cherchait un repos agité qu’interrompaient douloureusement les plaintes des blesses. Tout à coup, un bruit sourd se répand dans les rangs « On part ! on part ! » On regarde et, en effet, on aperçoit dans l’ombre des hommes armés qui gagnent la route de Charleroi. On craint d’être abandonné, on n’écouta plus ses chefs, on se précipite sur la grande route, où déjà régnait le plus grand désordre. Artillerie, cavaliers, fantassins, tout marche pêle-mêle, tout est confondu et, dès ce moment, il devint impossible de rallier l’armée. Nous marchâmes ainsi toute la nuit, mourant de faim, épuisés de fatigue, risquant à chaque instant d’être écrasés sous les roues comme il arriva à de malheureux blessés qui, manquant de forces pour se soutenir contre la foule, furent renversés sous les voitures.

Au point du jour, nous arrivâmes à Charleroi.[...]« 

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( 31 août, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (7 et fin).

Espagne 2

Nous nous remettons en route, à une demi-lieue du village de Vittatobas ; je fais halte et sortir dix hommes pour aller reconnaître le village, sous les ordres du capitaine adjudant major Riguerer ; j’apperçois (sic) un instant après sur la grande route qui était à un quart de lieue sur ma droite un piquet d’hommes à cheval qui sortaient à toute course du village ; je fais partir sur le champ douze hommes au galop pour soutenir l’adjudant major dans la crainte que l’ennemi n’occupât ce poste et je mets au trot le reste de la troupe ; le village ne s’apperçoit (sic) par le  chemin que nous tenions que lorsqu’on en est à une portée de fusil ; en le découvrant je vis sortir l’adjudant major au grand galop avec un de mes sapeurs qui avait cinq chevaux en main ; aussitôt qu’ils me voyent (sic), ils lâchent tous ces chevaux et rentrent dans le village ; ne sachant que penser de cette manoeuvre, je partis au galop avec 50 chevaux et laissai le reste pour garder l’argent et les otages et j’entrai moi-même dans le village où je trouvai la place jonchée de morts et de mourants et pas un Français, ni un paysan ; étonné d’un pareil carnage, j’allais moi-même, ne voyant plus d’ennemis à combattre, sortir du village pour le faire cerner et réunir ma troupe dans la crainte de quelqu’embuscade, lorsque je vis arriver le capitaine Rigueur que je croyais pris ou tué dans cette échauffourée, avec sept hommes, le sabre à la main ; il me raconta alors, qu’aussitôt après m’avoir quitté, il avait trouvé un troupeau qu’il y avait laissé trois hommes des dix qui étaient partis avec lui, et que près d’arriver au village, il avait surpris une vedette ennemie, qu’il l’avait tuée et que d’après cela, jugeant le poste occupé, il avait dit à ses sept hommes qu’il fallait faire voir à leur nouveau colonel à quels hommes, il commandait qu’ils allaient se porter au grand galop sur la place, qu’ils y trouveraient l’ennemi et le surprendraient, qu’ils étaient trop peu pour s’occuper à faire des prisonniers et qu’il fallait tout tuer. Tout cela fut exécuté en un instant. Cet officier me dit ensuite qu’il était certain d’avoir tué plus d’hommes que ceux qui étaient étendus là et que pour son compte, il avait tué ou blessé mortellement le chef dont en effet on trouva le chapeau et le sabre et qu’il l’avait laissé pour mort sur les marches de la maison de ville. Il me dit qu’il avait trouvé environ 50 cavaliers sur la place et que sans leur donner le tems (sic) de monter à cheval, ils en avaient tué tant qu’ils avaient pu, mais que n’étant que huit, ils n’avaient pû empêcher que quelques-uns ne se sauvassent; je fis soigneusement cerner le village et visiter les maisons, qui avoisinaient la place, on y trouva 20 chevaux et quelques hommes blessés mortellement. 

 
J’envoyai chercher l’alcalde et lui ordonnai de faire sur le champ publier un ban pour prévenir les habitans (sic), que lui Alcalde, allait être pendu au balcon de la municipalité si on trouvait des brigands dans les recherches qui allaient être faites dans les maisons et que le chef de famille où un seul serait trouvé sans être dénoncé serait également pendu. Je ne donnai qu’un quart d’heure à l’alcalde pour faire trouver le chef de la bande qui ne pouvait être loin puisque l’on suivait ses traces par le sang qu’il avait perdu, jusqu’à la maison même de l’alcalde; le quart d’heure passé et rien n’arrivant, on lui mit la corde au col et on le hissait déjà lorsque sa famille vient annoncer qu’on allait amener Cherimbolo, chef de ces brigands ; en effet on l’apporta aussitôt sur la place, il avait deux coups de sabres terribles sur la figure, et un coup de lance donné par un de mes sapeurs et qui le traversait de part en part, je le fis porter dans une maison où on en avait déjà réuni six autres aussi blessés que lui, on décrocha l’alcalde qui me supplia de lui donner 10 grenadiers pour faire la recherche lui-même. Ce même Cherimbolo que je menaçai de faire fusiller sur le champ si on trouvait d’autre officier que lui, m’indiqua une maison où se trouvait un autre chef nommé Don Juan Martinez, brigand fort réputé dans le pays et qui était entré dans le village avec dix hommes un moment avant l’action. J’envoyai sur-le-champ un officier avec 20 hommes et l’ordre de faire pendre tous les habitans (sic) de cette maison en commençant par le chef de la famille ; si dans cinq minuttes (sic) ce chef n’était découvert ; ils nièrent d’abord que personne fut caché chez eux et surtout la maîtresse de la maison qui paraissait n’ajouter aucune foi aux menaces qu’on lui fesait (sic), mais quand elle se vit enlever de terre, elle fit signe qu’elle voulait parler, il était tems (sic) ; elle indiquait du doigt un espèce de Belveder (sic) où était caché ce Martinez déjà déguisé en paysan et qui de sa cachette observait tout ce que nous faisions sur la place. On lui fit reprendre ses habits qui était (sic) ceux d’un commissaire des guerres qu’il avait pris deux jours avant et sur lequel il s’était avisé de placer des épaulettes d’officier général français. On me l’amena et il se jetta (sic) à mes genoux en me suppliant de ne le faire pas fusiller parce que, disait-il, il n’avait jamais tué de Français que les armes à la main ; je fus fâché qu’on ne l’ait pas tué, en le prenant, mais je ne crus pas devoir faire massacrer un homme désarmé. Quelques recherches que nous ayons pu faire après cela, nous n’avons pu en découvrir que 17 en tout tués ou blessés, excepté ce seul Martinez qui se trouvant dans la maison où on le découvrit au moment de l’action échappa au carnage. Nous n’avons pas eu un seul homme blessé. Ce village outre toutes ses contributions paya 60.000 réaux (16.000 francs) pour n’avoir pas annoncé à Ocafia la présence des brigands. 
Je rentre le 24 mars à Ocaña où j’apprends que malgré nos recherches cinq ou six brigands blessés étaient partis le jour même que nous de Villatobas. Les chevaux pris à ces brigands ont servi à remonter 20 hommes à pied de mon régiment.

Le 30 l’armée fait un mouvement pour se concentrer en arrière du Tage ; la division part d’Ocaña et fait halte à Aranjuès où elle passe ce fleuve. Cette résidence royale qui, autrefois, était un séjour enchanteur est presqu’entièrement dévastée, on a abbatu (sic) à cause des nombreux bivacqs (sic) et pour le service de l’artillerie une partie des plus beaux arbres ; les jolies habitations des personnes attachées à la Cour sont la plupart démolies, le peuple fait chaque jour de nombreux dégâts pour avoir les fers et les plombs; le château seul a été respecté jusqu’à ce moment ; il n’a rien de bien extraordinaire, mais cependant avec toutes ses dépendances, ce séjour devait autrefois être digne de sa destination. Nous séjournons le 31 à Colmenar de Dreja et nous nous établissons le 1er avril à une lieue en arrière du village de Chinchon, qui autrefois présentait de grandes ressources mais qui a été sacagé (sic) en 1811 pour avoir fait feu sur un régiment français qui y passait ; il y a eu plus de 200 habitans (sic) massacrés par les soldats. Cependant le pays est si productif que nous y avons trouvé beaucoup de ressources encore et de bons logemens (sic). Nous y restons jusqu’au 5 que nous en partons pour aller coucher à Madrid ; nous avons soin d’emporter des vivres en tous genres pour 5 jours attendu qu’on ne peut rien obtenir des magazins (sic) de Madrid. Nous faisons halte au hameau de Peralecco pour y prendre de la paille et nous arrivons à 3 heures à Madrid. Nous nous formons en bataille sur le Prado. Les officiers de la brigade vont rendre visite à M. le général comte Gazan, commandant en chef l’armée du Midi en l’absence du maréchal. Il y aurait de l’inconséquence à juger de Madrid sur ce que j’ai pu en voir pendant deux ou trois jours que j’y ai été. Tout ce que je puis dire, c’est que la ville est parfaitement bien bâtie, que les promenades sont très belles et les fontaines qui les décorent du meilleur goût et plus belles sans contredit (sic) que ce que l’on voit à Paris dans ce genre. Le palais des Rois qui est d’une architecture un peu lourde n’est pas achevé, mais il présente une masse noble et imposante. Je crois qu’autrefois, Madrid devait être une ville fort belle et fort agréable ; aujourd’hui elle est dans un état de délabrement qui fait pitié ; les rues ne sont plus nettoyées parce que les mules destinées à l’enlèvement des immondices ont été employées au service de l’armée ; beaucoup de maisons sont abandonnées et détruites, le peuple dans la plus affreuse misère se porte à mille excès violents pour vivre. Le libertinage occasionné par le besoin est poussé à un point qui fait horreur. Enfin c’est une immense population entièrement abandonnée à elle-même sans magistrats pour s’occuper de pourvoir à la subsistance et réprimer les délits. Le désordre, la confusion et la misère y sont au comble.  Les villages et les maisons qui se trouvent sur les routes avoisinant (sic) Madrid sont renversés, toute la campagne est ravagée. Nous allons le 6 avril à Colmenarejo où le régiment bivouaque parce que toutes les maisons sont détruites. Nous étions fort près de l’Escurial où j’ai regretté de ne pouvoir aller cependant ce que j’en ai vu m’a frappé d’étonnement et je n’ai pu concevoir pourquoi on avait précisément choisi pour bâtir un édifice aussi extraordinaire, un pays aride et adossé à une montagne qui ne présente que des rochers affreux.  Le lendemain nous passons les montagnes de Guadarrama par un tems (sic) superbe, quelques jours avant 200 hommes d’infanterie y avaient péris dans une tourmente ; lors de notre départ de Madrid beaucoup de personnes, entr’autres l’ambassadeur de France, les ministres et les officiers de la maison du Roi partirent avec nous ce qui ne laissait pas que de former un convoi considérable ; nous nous trouvions en queue de ce convoi au bas de la montagne et recevant ordre de gagner la tête. Nous marchons pendant deux heures au milieu de tout cet attirail et nous arrivons à la nuit à Villacastine. Le régiment est tout entier logé dans une seule maison, on met les chevaux dans un immense magazin (sic) qui, je crois, servait autrefois de dépôt pour les laines de la province de Ségovie. Il y a beaucoup de ces établissemens (sic)à Villacastine, je ne pense pas qu’ils soient utilisés de longtems (sic) parce que tous les troupeaux sont détruits, les régimens (sic) en traînent des milliers à leur suitte (sic) pour les distributions de la viande.

Le 8 avril nous allons à Arrevalo (?) nos provisions en tous genres étaient épuisées surtout l’orge ; je fais prendre quelques sacs de blé dans deux ou trois villages par où nous passons. Nous aurions été fort bien à Arrevalo si le quartier-général ne s’y était trouvé avec nous.  Le 9 nous nous rendons à Medina del Campo où nous trouvons les premières troupes de l’armée du Portugal qui nous paraissent fort bien tenues. L’on nous donne des vivres pour la première fois depuis notre départ de Chinchon. Le 10 nous nous mettons en marche à 4 heures du matin pour venir à Toro (10) où nous arrivons à 8 heures du soir. 10 chevaux meurent de fatigue pendant la route. On nous avait fait craindre la famine dans l’armée du Portugal, mais nous trouvons de grandes ressources en blé, orge et vin à Toro. Cette ville est bâtie sur une éminence bien élevée au bord du Duero, que l’on traverse sur un pont de pierre, elle est assez considérable, mais la cavalerie y manque d’eau ; il faut aller à la rivière qui, quoiqu’au bas de la montagne sur laquelle est la ville ne laisse pas d’en être éloigné d’une demi-lieue à cause des détours qu’il faut prendre. Le général en chef Reille commandant l’armée du Portugal arrive le lendemain ; il nous promet que nous ne manquerons de rien sur son territoire.  Nous restons à Toro jusqu’au 25 de mai dans notre séjour à Toro; je m’occupe de réparation et de confections pour remettre mon régiment en état de faire campagne ; je suis également chargé de la rentrée des contributions de la province et je pars avec deux cents chevaux pour activer cette opération sur la rive gauche du Duero. Je reste dix jours en colonne mobile, je n’ai aucune occasion de tomber sur les brigands qui infectent cette province. Ils sont instruits de tous mes mouvemens (sic) et se sauvent toujours à mon approche. Dans ces différentes courses, j’ai prélevé un million de réaux. 

Le 25 mai au soir, on est instruit que les armées espagnoles et anglaises se sont portées en force sur Salamanque qui a été évacuée par nos troupes; je reçois l’ordre de me tenir prêt à marcher avec mon régiment pour aller à leur rencontre à une marche de Toro et je pars le 26 mai à 4 heures du matin pour aller les combattre. 
La suitte (sic) à l’ordinaire prochain. 
Toro 26 mai à 2 heures du matin, an 1813. 

Fin.

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Notes.

(1) NDLR : L’orthographe en vigueur à l’époque a été respecté dans ce texte. (2) Hernani (3) NDLR : Il s’agit du col de Somport, aujourd’hui sur la N 134. (4) NDLR: Aujourd’hui Canfranc.(5) NDLR : Fuite. (6) NDLR : L’ancienne ville de Sagunte. (7) NDLR : Cuenca, dans la province de la nouvelle Castille, est situé à mi-chemin entre Madrid et Valence. (8) NDLR : San Clemente est à 75 kms au sud d’Utiel. (9) NDLR : Ocaña qui est à 50 kms à l’Est de Tolède, est le lieu de la victoire du roi Joseph Bonaparte et de Soult sur les Espagnols d’Areizaza, le 17 novembre 1809. Ce nom est inscrit sur l’Arc-de-Triomphe de l’Etoile. (10) NDLR : Dans la province de Léon, à 80 kms à l’Est de la frontière du Portugal. 

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( 24 août, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (6).

Espagne4Le 4 février nous arrivons de bonne heure à Utiel où je trouve mon régiment en entier qui attendait sous les armes mon arrivée ; je suis reçu colonel par le général Sparre mon prédécesseur au 5e de dragons. Le voilà donc enfin ce régiment après lequel je cours depuis si longtemps. Les officiers et les sous-officiers viennent me rendre visite et je suis fort satisfait de la tenue et de la tournure des uns et des autres. On me rend compte que la 5e compagnie du régiment avait deux jours auparavant surpris une bande de brigands ; il y en eut 5 de tués et 4 de pris, ceux-ci furent fusillés à notre départ d’Utiel. 

Le convoi se remet en marche après une halte de trois heures et arrive encore à la nuit à Villalgordo, misérable village ravagé maintes fois par les bandes et les troupes espagnoles. On n’y trouve rien, quelques habitans (sic) seulement y étaient encore et nous demandaient l’aumône. Le régiment bivouaque sur une hauteur en arrière du village, ce qui restait de maisons sur pied est démoli pour les feux de la partie du convoi et des troupes qui bivouaquent.  Le 5 le convoi couche à Minglanilla et traverse non sans peine pour y arriver les montagnes de Las Contreras ; le régiment qui ce jour-là faisait en partant l’arrière-garde, après avoir fait halte pendant trois heures au pont de la Venta de Contreras doit reprendre la tête ; il a beaucoup de peine à se tirer d’affaire dans les mauvais chemins de la montagne. On arrive à la nuit. 
Le 6 le régiment couche à Ledaña et je reste à Ynienta où était le quartier-général de la division. 
C’est le général Digeon qui la commande, homme aimable sous tous les rapports et dont je reçois un accueil fort gracieux. 
Le 8 le régiment séjourna à Ledaña. Je profite de ce séjour pour aller jusqu’à Villanueva de la Jarra conduire le convoi et y faire mes adieux à toutes les connaissances tant françaises qu’espagnoles ; la division du général Darricau prend sous sa garde le convoi et il part avec elle. 
Le régiment loge seul le 9 à Gambaldon, misérable village presque abandonné. Le 10 à Buenache de Alarion où nous achetons quelques chevaux, des officiers d’infanterie pour remonter nos hommes à pied. 
Le 11 en passant par Valverde, nous allons à La Parra où je suis forcé de faire mettre mon hôte le curé au bivacq (sic) sans feu pour obtenir de l’orge pour mon régiment, j’ai eu la cruauté de ne pas me laisser attendrir par trois jolies nièces qui intercédaient pour lui. 
Le 12 à Cuenca (7), nous y trouvons 45 malades de la bande de l’Empecinado qui sont faits prisonniers. Cette ville est bâtie partie sur le haut et partie sur le penchant d’une colline fort escapée ; tout ce qu’il y avait de riche et les principaux habitans (sic) se sont enfuis à notre approche. Le général Digeon me donne le commandement de cette place où nous sommes obligés de prendre des mesures violentes pour ne pas mourir de faim. Je fais des visites domiciliaires dans tous les couvents pour y découvrir les bléds (sic) cachés ; je fais arrêter et conduire en prison la plupart des abbesses. Le général me donne l’ordre de faire arrêter toutes les nièces ou gouvernantes des chanoines émigrés, cette mesure a lieu et cent au moins sont mises dans différents couvents, elles pleurent beaucoup mais elles finissent par payer pour leur oncle ou pour leur maître tout le montant de la contribution. Les maisons des émigrés qui n’avaient pas de représentants sont saccagées par les soldats et la plupart rasées jusqu’à terre. Le régiment est mal à Cuenca parce qu’on est obligé d’aller fourrager à trois ou quatre lieues de là et que les hommes et les chevaux n’y avaient pas une minutte (sic) de repos.

Nous restons dans cette ville jusqu’au 26 février et nous nous séparons du général Darricau qui était venu nous y rejoindre et sous les ordres duquel la division de dragons s’est trouvée pendant son séjour à Cuenca ; cet officier général ancien colonel du 32e régiment d’infanterie et avec lequel j’ai fait la guerre m’a traité avec une bonté toute particulière ; nous couchons le 26 à Valverde à six lieues de là ; il n’est pas inutile de dire qu’une lieue d’Espagne équivaut à 2 lieues de poste de France. Il faut une heure et quart pour en parcourir une au grand pas d’un cheval. Ce village de Valverde est extrêmement fatigué; il a beaucoup souffert à cause des bivacqs (sic) fréquents qui ont eu lieu dans les environs et la moitié au moins des maisons sont démolies; le 27 nous passons par Honrrubia pour aller coucher à San Clemente (8), bourg très considérable de la Manche – il y a presque toujours eu dans cet endroit une junte insurrectionnelle de sorte que toujours à l’approche des troupes françaises les habitans (sic) quittent leurs maisons et se sauvent dans les campagnes. C’est une chose fort triste que la sombre solitude de ces villes désertes et c’est en même tems (sic) un inconvénient fort fâcheux parce qu’on ne sait à qui s’adresser pour tout ce dont on peut avoir besoin. Les soldats d’ailleurs ne trouvent personne dans les logemens (sic) où ils se placent, commettent mille désordres qu’il est impossible d’empêcher. San Clemente est toujours désert quand les Français y arrivent. Le peu de misérables qui y restent se répandent au départ de la troupe dans les maisons abandonnées et détruisent ou volent ce qui s’y trouve encore, on a cherché plusieurs fois à dissuader les habitans (sic) de recourir à une si fâcheuse extrémité ; mais leur haine pour les Français est plus forte que le désir de conserver leurs propriétés. 
Le 28 le régiment couche à San Pedroneras où il est bien. 

Le 1er mars, nous arrivons au Toboso – patrie de l’héroïne de la Manche. C’est un beau et bon village, il paraît que depuis le tems (sic) où l’aimable auteur de Don Quichotte a écrit sa joyeuse histoire, les femmes de Toboso, n’ont pas embelli, celles que nous avons vues auraient pu passer pour autant de Dulcinées. Il est fort plaisant de lire cette véridique histoire en voyageant dans le pays où s’est illustré ce fameux guerrier, de reconnaître l’exactitude géographique de  son auteur et de s’arrêter à chaque pas dans ces lieux consacrés par les hauts faits du héros. 
Qu’aurait dit Don Quichotte s’il était arrivé à Toboso pendant notre séjour, en voyant tant de chevaliers le casque en tête et armés de toutes pièces. 
Le lendemain 2 nous rencontrons en passant à Quintanar les géants contre lesquels Don Quichotte livra ce fameux combat qui lui fut si fatal, les moulins n’ont pas changé de place. Nous couchons à El Coral del Almaguer où nous sommes parfaitement bien, hommes et chevaux. 

Le 3 après avoir fait halte au village de Villatolas, nous arrivons à Ocaña (9)où s’est livrée il y a quatre ans la bataille de ce nom, on en voit peu de débris, parce qu’il y eut peu de monde tué et qu’une grande partie de l’armée espagnole fut faite prisonnière de guerre. 
Ocaña est une assez jolie ville située à l’extrémité de la plaine immense de la Manche et sur le bord des ravins qui avoisinent le Tage. Quoique cette ville ait beaucoup souffert par les combats livrés sous ses murs, nous y trouvons encore des ressources et les habitans (sic) nous accueillent avec cordialité. Nous nous y établissons trois régimens (sic) de dragons, le 5e, 12e et 21e. Je profite de quelques jours de repos pour faire de nombreuses réparations. Le 19 mars je reçois l’ordre de partir avec deux cents chevaux pour aller en colonne mobile pour la rentrée des contributions en argent, mules et grains ; je vais ce même jour au village de Santa Cruz où je reçois 200.000 réaux. J’emmène en otage l’alcalde et les corregidors pour me répondre du transport à Ocaña de 600 sacs de grains que je parviens à réunir. Je fais le lendemain la même opération à Tarancon en passant par la Zarza misérable hameau imposé à une contribution considérable et où il n’y avait que 4 ou 5 maisons, je n’en exige rien. Il y avait à mon arrivée à Tarancon un poste de la partida de l’Empecinado, fort de 12 à 15 hommes ; je le fais charger et il se sauve dans la montagne, Tarancon située dans un pays très fertile est une ville du 3e ordre, mais elle a tant souffert par la présence des armées françaises et espagnoles et des bandes qu’elle est entièrement aux abois. C’est peine perdue que vouloir en rien tirer à présent; d’ailleurs les principaux habitans (sic) se sauvent toujours quand les Français arrivent ; j’aurais fait démolir leurs maisons si j’en avais eu le tems (sic), je voulais d’abord les brûler, mais par ce moyen, l’innocent voisin du coupable aurait été victime. 

Je vais le lendemain coucher à Torrubia qui est un fort bon village en passant par Fuente Pedroneras y Acebron où j’enlève des otages pour garant du payement (sic) des contributions. Je me remets en marche le 22 pour aller coucher à Vittatobas. A la hauteur de Fuente Pedroneras, je rencontre un escadron ennemi que je fais charger par un peloton soutenu d’un autre ; il se sauve, je marche toujours avec le reste de ma troupe ; à une lieue de-là ces pelotons que j’avais à la poursuite de l’ennemi engagent une fusillade assez vive ; je presse ma marche et malgré l’avantage que présentait le terrain pour découvrir, je n’apperçois (sic) plus l’ennemi ni les nôtres. Après avoir marché un certains tems (sic) je prends le parti de m’arrêter pour faire chercher ce que pouvaient être devenus ces pelotons, qu’un paysan qui se sauvait et que je fis heureusement attraper me dit avoir vu se dirigeant sur ma gauche poursuivant l’ennemi à toute course ; après une demi-heure d’attente, je vis une poussière très forte à travers de laquelle brillaient les casques ; je fis aussitôt sonner le ralliement par tous les trompettes et nos gens se dirigèrent sur moi ; je fis de violents reproches à l’officier de n’avoir pas rendu compte à tems (sic) de ce que c’était que cette troupe et de la direction qu’elle prenait car si j’eusse été prévenu, j’aurais parfaitement pu lui barrer le chemin ; ils ne firent aucuns prisonniers (sic) ; ils donnèrent seulement quelques coups de sabre aux plus paresseux qui pourtant parvinrent à se sauver à cause que nos chevaux fatigués des courses précédentes et de celles qu’ils venaient de faire pour les joindre, refusaient le service et d’ailleurs cette troupe, qui était de la bande de l’Abuelo (grand-père) avait formé son arrière-garde des hommes les mieux montés.

A suivre…

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( 21 août, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (5).

Espagne1

On apprend le 20 octobre que l’ennemi fait des mouvemens (sic) dans les environs d’Alicante et qu’il paraît vouloir se porter en force sur Valence ; l’armée d’Aragon quoiqu’animé du meilleur esprit, bien payée, bien nourrie, bien habillée, est cependant bien faible pour résister à des forces aussi considérables que des Espagnols et des Anglais réunis. Le maréchal se dispose à quitter Valence pour aller à leur rencontre, il a la bonté de me proposer d’être de la partie et de l’accompagner dans la visite qu’il va faire de son armée. Je pars avec lui pour San Felipe ou Jaliva et là et dans les environs, je vois les troupes les plus belles de l’armée française. Je visite avec le maréchal les positions où il se propose de recevoir l’ennemi et les points de retraite dans le cas où il serait obligé de quitter ses positions. L’ennemi s’avance vers Almanza, on l’envoie reconnaître et on lui prend 80 cavaliers et leurs chevaux. Le général ennemi détache un corps nombreux sur le flanc droit du maréchal pour déboucher par Requena et tomber sur Valence dont nous étions éloignés de 15 lieues. La position devenait assez critique, cependant le maréchal tint bon ; son audace en impose à l’ennemi qui, comme par enchantement, évacue une belle nuit toutes ses positions; je n’ai jamais pu savoir le motif d’une pareille démonstration ni d’une pareille fuge (5). 

San Phelipe (sic) est une ville située dans un climat enchanteur, elle est adossée à une montagne qui la garantit des vents froids, elle est arrosée par un nombre prodigieux de très belles fontaines qui vont fertiliser les campagnes au-dessous de la ville ; ces fontaines sont alimentées par un aqueduc fort curieux, c’est un ouvrage des Maures, les campagnes sont couvertes de palmiers, d’oranges, de grenadiers, de cannes à sucre, on croirait être dans l’Orient, ces palmiers immenses chargés de fruits, les maisons toutes terminées par des terrasses donnent au paysage un air tout à fait étranger. San Phelipe fait un commerce considérable d’huile, de soie et d’oranges ; je vais faire une course avec M. le maréchal à Moxente, petite ville où se trouve l’avant-garde de l’armée, nous passons devant le château de Monteza ancien chef-lieu de l’ordre de ce nom, ce n’est plus aujourd’hui qu’un monceau de ruines. Quelques jours après le maréchal retoume à Valence ; il me donne l’ordre en quittant San Phelipe de prendre le commandement de tous les dépôts de cavalerie de l’armée du Midi, qui, depuis peu, se trouvaient réunisà Cullera petite ville à l’embouchure de Xacar, et de lui proposer les mesures que je croirais les plus convenables pour utiliser 500 chevaux et 700 hommes environ qui les composaient. Je trouve en effet cette troupe dans l’état le plus déplorable, mais sur ma demande, le maréchal donne draps, souliers, chemises et solde pour les hommes et un peu d’orge pour les chevaux qui ne pouvaient s’accoutumer à manger les garouffes. En peu de jours, tout change de face et le 6e jour je fais partir 100 chevaux tout équipés. Cependant la ville de Cullera offrait peu de ressources parce que le terrain qui l’environne est très sablonneux à cause des débordemens (sic) fréquents du Xucar et du voisinage de la mer ; on y trouvait par conséquent fort peu de vert dont les chevaux avaient un si grand besoin pour se remettre. Je demande au maréchal et j’obtiens pour ces dépôts la garnison de Lyria. Je pars le premier jour de l’An pour Valence par un tems (sic) affreux… J’ai pensé me noyer 20 fois dans les torrents qui innondaient (sic) les champs de toutes parts, les routes avaient totalement disparu, j’arrive cependant grâce à la vigueur de mes chevaux et aux relais que j’avais établis à Alleyra et à Almuzafes ; je voyageais dans des chemins aussi mauvais et par un temps aussi détestable pour me trouver le soir même à une fête à laquelle monsieur le maréchal m’avait engagé à ne pas manquer.

Cependant le temps (sic) passait, on parlait confusément du départ d’un convoi considérable pour Madrid ; je n’avais que cette occupation de rejoindre mon régiment et j’attendais ce moment avec une impatience bien vive ; c’était pourtant une contrariété pour moi de retourner par Saragosse, où il était possible que ce convoi s’arrêta fort longtems (sic), à cause du rassemblement général des insurgés qui, instruits de ce départ, le guettaient au passage dans les défilés qui se trouvent du côté de Calatayad. Le 17 janvier 1813, le maréchal fait disposer des piquets et des postes de distance en distance sur la route et chacun pour son compte, et se rend à Murviedro (6), distant de 4 lieues de Valence ; je prends le commandement de toutes la cavalerie de l’armée du Midi et d’une troupe espagnole appelée Los Escopetoros ; ces derniers sont de vrais chenapans ou autrement des contre-brigands. On ne peut leur faire entendre raison qu’à coups de sabres ; j’ai toutes les peines du monde à les empêcher de dévaliser les paysans. Le lendemain le convoi se met en route ; le trésor derrière les premières troupes, les voitures sur deux de front, chacun selon son rang, il y en avait 410 de toutes espèces, et au moins 2 000 chevaux ou mules portant des bagages. On arrive sans accident à Castillon de la Plana. Le convoi avait une grande demi-lieue de longueur ; c’est le général Lallemand qui le commandait.

Le convoi poursuit sa route jusqu’à Benicarlos où il arrive le 20 janvier ; j’avais poussé ce jour-là avec ma cavalerie jusqu’à Vinaraz. C’est là qu’on me prévient qu’il y a de nouveau contre-ordre et que le convoi retourne à Valence; il faisait un tems (sic) admirable et chacun prit son parti gaîment, moi surtout, car malgré le chemin que nous venions de faire inutilement il y avait plus d’apparence pour moi de rejoindre promptement en passant par la route directe, qu’en prenant celle de Saragosse, qui d’ailleurs outre les dangers provenant de la présence de l’ennemi était presqu’impraticable pour les voitures. Je rentre donc à Vinaros d’où j’étais déjà sorti, j’y séjourne, le convoi rentre aussi à Benicarlos, les marquis Saint-Adrien, grand-maître des cérémonies et Aravacca, majordome du Roi et leur famille viennent me demander l’hospitalité parce qu’ils étaient horriblement pressés à Benicarlos. Nous nous amusons beaucoup, chacun met la main à l’ouvrage ; nous finissons par déjeuner fort bien et dîner mieux encore. 

On ne part enfin pour Valence, mais après deux jours de marche et à deux lieues du village de Castillon, on reçoit encore un contre-ordre qui nous alarma tous, parce qu’on croyait être obligé de retourner encore par Saragosse. Nous avions dépassé déjà le village de Villaréal et le convoi s’acheminait vers Valence, lorsque ce contre-ordre arriva. Il était motivé sur la présence d’une escadrille anglaise qui menaçait d’un débarquement et celle d’une bande commandée par Frayle, qui avait paru la veille à Nulès avec 5 ou 600 chevaux. Qu’on se figure un convoi aussi nombreux devant faire une contre-marche, par un tems (sic) très mauvais, sur une route qui, quoique belle est cependant trop étroite pour l’opérer avec deux voitures de front, toutes ces dames qui étaientenchantées de retourner à Valence se voyant obligées de rétrograder de nouveau ; l’ennemi de tous côtés, les hommes à cheval cherchant tous à gagner la tête du convoi pour éviter le danger, les femmes pleurant et criant de crainte d’être prises, une terreur panique s’emparant de tous ces gens-là, chacun enfin cherchant à fuir, on ne pourra pas encore se faire une idée du désordre qui eut lieu pendant un moment ; heureusement en partant de Castillon, je faisais l’arrière-garde avec 200 chevaux ; je me trouvai pas conséquent en tête du convoi lors de la retraite et à l’aide de quelques coups de sabre aux plus peureux et en barrant entièrement la route, je parvins à arrêter tout ce qui voulait marcher plus vite que moi. Je me mis en position de l’autre côté du village de Villaréal et après avoir vu défiler tout le convoi où il n’y avait plus besoin de vagmestre pour faire serrer les voitures, je reçus ordre d’aller m’établir à Buriana sur le bord de la mer pour m’opposer autant que possible à toute tentative de débarquement. Je traversai pour m’y rendre une troisième fois ce même village de Villaréal, au grand étonnement des habitans (sic) qui ne savaient que penser de cette fluctuation et j’arrivai à 9 heures du soir à Buriana par une pluie épouvantable. Après avoir établi tous les postes, je me retirai chez moi avec tous les officiers ; il n’y eut rien de nouveau jusqu’au lendemain à 4 heures après midi que je reçus l’ordre de me rendre à Marviedro. Je partis 10 minutes après ; j’avais 9 lieues d’Espagne qui en sont au moins 13 de France et de chemins de traverse et un tems (sic) vraiment déplorable ; j’arrivai à 2 heures du matin et pour consolation, on me prévint à mon arrivée qu’il n’y avait rien dans les magazins (sic) et qu’il fallait bivouaquer ou se loger militairement. Je préférai le dernier parti attendu que nous nous trouvions sous la protection de la forteresse de Sagunte. Je partis seul le lendemain pour Valence, j’allais chez le gouverneur pour me faire donner le même logement que j’avais eu auparavant et qui m’avait été conservé par ordre du maréchal; en arrivant sur la place San Augustino où il loge, je vis une compagnie de dragons que je pris pour une compagnie de grenadiers de la Garde royale; je m’avançai vers le commandant pour lui demander qu’elle était cette troupe ; quel fut mon étonnement lorsque j’appris que c’était la compagnie d’élite de mon régiment qui venait me chercher à Valence ! Quel fut également l’étonnement des officiers et de la troupe en voyant que la première personne qui leur parle à Valence était leur colonel annoncé depuis si longtems (sic). 

Le maréchal fit séjourner le convoi à Valence, passa le lendemain la revue de ma compagnie d’élite et il eut la bonté de dire mille choses flatteuses au capitaine Decoux qui commandait cette compagnie. Il remarqua que les porte-manteaux étaient mauvais et il me donna du drap et 3000 francs pour en faire confectionner pour tout le régiment. 

La communication étant ouverte, outre les armées du Centre, du Midi et de l’Aragon ; le maréchal se décide à faire passer le convoi par Requeña et la Manche ; mais malgré les représentations du général Sparre qui devait le commander, aux personnes qui avaient des voitures et des chariots à leur suite, malgré la certitude où l’on était de tout perdre si le mauvais tems (sic) continuait, en passant les montagnes de las Cabrillas et de Contreras, personne ne se rendit, et tout partit avec la même sécurité que si l’on avait dû suivre la grande route; une dizaine de voitures restèrent embourbées le 2 février jour de notre départ de Valence, le reste arriva à la nuit à Bunol (?) où toutes les voitures parquèrent sur une hauteur à l’entrée du défilé de Cabrillas ; le lendemain on s’enfourna dans la montagne où plusieurs voitures et caissons qui ne purent suivre furent brûlés ; tous ceux qui avaient des voitures furent obligés de marcher, par bonheur, le tems (sic) se remit subitement et on arriva assez en désordre à 9 heures du soir à Requeña; on voulut comme la veille faire parquer les voitures, mais il n’y avait pour cela qu’un terrain de l’autre côté de la ville, de sorte que dans l’obscurité et la confusion inséparable d’un pareil convoi, chacun tournait à gauche,à droite ou s’arrêtait pour entrer dans les logemens (sic), et l’on se trouva bientôt arrêté sans pouvoir avancer ni reculer, ce qui augmenta encore l’embarras, c’est que ceux qui suivant l’ordre dans le champ désigné ne voyant point arriver d’autres voulurent aussi revenir avec leurs voitures devant leur logemens (sic) ; on n’y voyait goutte, on ne s’entendait plus, les piétons étaient froissés par les bêtes de somme qui se trouvaient alors pêle mêle avec les voitures chacun s’accrochait, criait, jurait ; il n’y eut que le tems (sic) et le jour qui purent mettre fin à ce désordre. Je me rappelle d’avoir dit à un ministre espagnol qui le premier avait quitté la route du parc pour faire conduire sa voiture devant son logement que l’ordre du général était de faire brûler toutes celles qui n’étaient pas au parc. Le moyen est doux, me répondit-il. Eh bien ! Monseigneur, lui expliquai-je, si celui-là ne convient pas, on en prendra de violents. A la bonne heure, Monsieur, dans ce cas je vais faire parquer ma voiture.

A suivre…

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( 16 août, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (4).

Espagne3

Nous nous remettrons en route le 27 octobre pour aller coucher à Torreblanca où nous trouvons encore un convoi de malades et de blessés rentrant en France ; le village offrant peu de ressources, nous y sommes fort mal, on nous dit qu’il n’y a plus de brigands et que l’on peut voyager seul. En effet, nous n’avons été nullement inquiétés. Le convoi se dirige le 28 sur Castellon de la Plana ; le colonel Mermet du 19e régiment de dragons tombe malade en route ; il revient heureusement nous rejoindre le soir avec les douze hommes que nous avions laissé pour le garder. Le colonel Duchastel du 21e régiment de chasseurs perd pendant la nuit un très beau cheval arabe, qui s’échape (sic) de l’écurie ; il envoye (sic) courir après un maréchal des logis de son régiment, un chasseur et un trompette ; ils n’étaient pas revenus quand nous quittons Torreblanca, le lendemain mais vingt-quatre heures après notre arrivée à Valence, ils ramènent ce cheval qu’ils avaient trouvé près du village d’Alcala et arrivés à l’auberge où le colonel Mermet était resté malade et dont il n’était parti que depuis un quart d’heure, ils trouvèrent un parti de 150 chevaux de la bande de Frayle, le maréchal des logis ne perdit pas la tête, il ordonna au trompette de sonner des appels, comme s’il avait eu une troupe nombreuse à réunir, il fit plusieurs commandemens (sic) comme si son prétendu escadron fut réuni dans un ravin près de là. Les brigands qui marchaient à lui s’arrêtèrent ; ils étaient à 25 pas. 

Alors il cria : « Escadron en avant ; au trot ! marche ! » Les brigands firent demi-tour, et le maréchal des logis et les deux hommes en firent autant et firent bien, et se sauvèrent à toute course ; les brigands ne se voyant point poursuivis et appercevant (sic) trois hommes seulement qui se sauvaient, s’apperçurent (sic) de la ruse mais il était trop tard, nos trois hommes arrivèrent avant eux à Torreblanca d’où on envoya un détachement après eux ; ils se retirèrent aussitôt dans les montagnes. 

Nous trouvons Castellon de la Plana encombré d’un autre convoi qui part pour la France ; celui-là était tout composé de militaires venant de l’armée du Midi ; les habitans (sic) qui avaient vu passer tous les autres se figurent que nous allons quitter tout à fait l’Espagne et sont par conséquent fort étonnés de voir d’autres troupes françaises qui arrivent ; depuis quelques jours un détachement du 4e de hussards s’était joint à nous; de sorte que nous avions environ 150 chevaux. Castillon que l’on apelle (sic) un village est immense et le convoi est fort bien établi ainsi que nous ; il y a de superbes maisons, et malgré la grande quantité de monde qu’il y avait à loger, personne se n’est plaint. 

On part de bonne heure le 29 octobre, quelques-uns avaient pris l’avance sur l’assurance positive qu’il n’y avait absolument rien à craindre des bandes ; nous faisons halte au village de Nulès et vers midi nous nous remettons en marche pour Murviedro ; le convoi pour la première fois marchait mal ordre ; à un quart de lieue du village d’Almenara, je vois deux chevau-légers de la Garde qui faisaient partie du convoi et qui comme moi étaient en avant de l’avant-garde, courir ventre à terre en se dirigeant vers une montagne à la droite de la route, je pique des deux pour voir le motif d’une pareille course ; l’avant-garde me suit au galop, le convoi fait halte et se réunit, et nous appercevons (sic) une douzaine de brigands à cheval, qui emmenaient deux hommes, garrottés, ils les lâchent à notre approche et se sauvent à toute course ; ils avaient trop d’avance et nous ne pouvons les joindre. Nous ramenons les deux soldats qu’ils avaient pris un moment auparavant et qui étaient nus de la tête aux pieds, ils voyageaient isolément et nous dirent qu’au détour de la montagne où ils avaient été arrêtés, les brigands en avaient déjà pris plusieurs, qu’ils les massacraient à mesure et qu’on allait les poignarder au moment où la tête de la colonne s’était présentée ; on leur donne quelques hardes pour les couvrir et ils marchent avec nous. A quelques pas de là nous trouvons les cadavres de quatre de ces infortunés, un avait la tête coupée et les trois autres les pieds et les mains, un seul respirait encore, nous l’emportons, mais il meurt un instant après.

Enfin nous arrivons à Murviedro ; c’est l’ancienne Sagunte, il n’en reste rien que des pierres éparses où l’on voit des caractères inconnus; mais on y voit encore un superbe amphithéâtre bâti du tems (sic) des Romains, et qui aujourd’hui serait encore tout entier, s’il n’avait été détruit dans ces derniers temps par les Espagnols pour bâtir la forteresse de Sagunte sur l’emplacement de l’ancienne ville ; elle se trouve sur un mont isolé; elle était déjà du tems (sic) des Espagnols d’un accès fort difficile, mais les travaux immenses que M. le duc d’Albufera y a fait faire la rendent, pour ainsi dire, imprenable, elle est parfaitement armée et approvisionnée et il paraît presqu’impossible de la prendre de vive force. La route de Murviedro à Valence est tellement couverte de beaux villages pendant 4 lieues que c’est comme un faubourg de cette grande ville, l’agriculture est poussée à sa perfection dans ce pays; partout des canaux d’irrigation rafraîchissent la terre qui sans cela serait brûlée par un soleil ardent; cette partie du royaume de Valence jouit d’un éternel printems (sic) ; il n’y gêle jamais et il y pleut fort rarement ; on commence à voir des palmiers ; les orangers, les citronniers et les cédrats y sont fort communs. 

Le faubourg de Murviedro par où l’on entre a beaucoup souffert, il est entierrement (sic) dévasté. Le Guadalaviar que l’on traverse sur cinq ponts superbes n’est autre chose qu’un misérable ruisseau, où on peut à peine faire boire un cheval ; le moindre de ces ponts est aussi beau que le Pont Royal à Paris, ils ont tous dix et douze arches et bien rarement il passe de l’eau sous eux. Valence est une ville bien grande, bien populeuse et très fiche ; elle est fort irrégulièrement bâtie, et n’est point pavée, ce qui, malgré les fréquents arrosemens (sic) occasionne une poussière fort désagréable dans les beaux jours et une boue dont on a peine à se tirer à la moindre pluie ; à la vérité il y pleut bien rarement et le ciel y est presque toujours serein. On peut citer à ce sujet l’établissement des Serenos qui, la nuit en parcourant les rues avec une lanterne et une pique annoncent les heures et le temps qu’il fait ; ils vont criant d’une voix glapissante : Ave Maria Purissima, son las dace, Sereno ! Je vous salue Marie, il est minuit, le tems (sic) est serein ! et comme le tems (sic) est pour ainsi dire toujours le même, le nom de Sereno leur est resté. C’est au reste un établissement fort utile puisque ces hommes rôdant toujours peuvent s’opposer aux vols qui seraient sans doute fort fréquents dans une ville aussi populeuse ; ils sont encore fort utiles aux étrangers pour indiquer les logemens (sic), qu’ils retrouveraient fort difficilement, attendu qu’il n’y a guère d’autres réverbères que ceux qui sont placés devant les madones et que passé dix heures du soir la ville ressemble à un désert ; on prétend qu’on a plusieurs fois essayé de paver les rues, mais on a craint des pétitions de la part des villages dont la Valence ! est entourée, et qui viennent en ville ramasser la poussière ou la boue pour fumer leurs terres.

Je n’ai eu que de l’agrément à Valence ; le maréchal duc d’Albufera m’ayant ordonné de regarder sa maison comme la mienne et madame la duchesse ayant bien voulu me dire la même chose, je me suis trouvé tout d’un coup aussi bien qu’il soit possible ; je trouvai aussi à Valence le général Saint-Cyr Nuguès, mon vieux ami, de sorte que bien reçu par les premières autorités, je le fus de même partout. Je retrouvai à Valence jusqu’à ce gros Dalté, fournisseur de l’armée d’Arragon (sic) et que j’avais connu en Italie, heureux mortel ! Riche et sans soucis, il n’a d’autre bonheur que de manger son argent avec des amis ; c’était lui faire la plus cruelle injure que de rester plusieurs jours sans aller déjeuner chez lui ; et quels déjeuners !! Enfin pour qu’il ne manquât rien à mon bien-être on m’avait logé dans un superbe palais, où l’on m’eut prodigué tout ce qui peut rendre la vie agréable, si j’avais eu besoin de quelque chose. Les spectacles à Valence quoique bien préférables à ceux de Vitoria et de Saragosse me parurent toujours également insipides. Les comédies sont insoutenables par les invraisemblances et les platitudes qu’elles renferment, je n’ai vu jouer qu’une seule tragédie, le héros enfant au premier acte, meurt au 5e dans une prison, âgé de 90 ans et avec une barbe qui descend jusqu’à terre. La musique des opéras, ou pour mieux dire des saynettes qui sont de petites pièces chantées, ne peut inspirer que du dégoût à un Français qui a été longtemps en Italie ; mais la danse est énivrante, c’est tout ce qu’on peut voir de plus vif et de plus volupteux. Il est bien extraordinaire que le peuple espagnol naturellement grave prenne autant de goût à des danses aussi vives, et les femmes qui paraissent aussi réservées s’animent et applaudissent avec un transport qui tient du délire, les gestes plus que libres des danseurs; Anda ! Anda ! s’écrie-t-on de toutes parts, lorsque les danseurs paraissent dans l’ivresse du plaisir ! Anda Muchacha ! Allons, allons petite  ! C’est ça, courage, allons ! Il faut avoir vu pareilles scènes pour y croire.
 
Je n’ai rien dit jusqu’à présent de l’habillement des femmes espagnoles, il est presque partout le même, c’est une robe en baskine de soie noire avec une taille fort longue, dessinant parfaitement les formes qu’elles exagèrent tant qu’elles peuvent ; car plus elles sont prononcées plus elles sont bien, et une mantille ou voile noir sur la tête ; avec ce costume, elles ont l’art d’être très séduisantes ; elles sont d’ailleurs très libres en propos, et on croirait à les entendre qu’elles sont toutes de fort mauvaise compagnie, mais ce serait à tort, l’usage veut que dans ce pays les paroles soient comptées pour rien, on ne juge que sur les faits; malgré l’uniformité apparente du costume, cependant on distingue le grand monde, par la recherche des broderies en jais, la multiplicité des franges qui prennent quelquefois depuis le bas de la taille , jusqu’au bas de la robe et aussi par la dentelle prodiguée au milieu de tout cela, et enfin par la chaussure qui est un des points essentiels attendu l’exiguité des baskines qui ne descendent guère que jusqu’au molet (sic). Elles ont en général la gorge fort mal, quand elles ne sont pas très jeunes, parce qu’elles s’obstinent à la serrer et à la réunir, quelques-unes à présent la fatiguent moins et on prétend qu’elles doivent cet avantage aux Français. 
Il y avait autrefois à Valence une superbe promenade appellée (sic) l’Alameyda, mais on l’a entièrement détruite pendant le siège, elle allait depuis la ville jusqu’au Grao ou port distant de près d’une lieue. Il n’y a guère au Grao que des pêcheurs et de grands magazins (sic) vides aujourd’hui à cause de la guerre ; je ne pense pas non plus que Valence ait jamais eu un commerce maritime bien considérable parce que le port de Grao, malgré les grandes dépenses qu’on a pu y faire pour creuser le bassin, ne peut recevoir des batimens (sic) ordinaires qu’à 300 toises du rivage où se fait alors le déchargement qui peut être fort dangereux dans les mauvais tems (sic). Il y a dans Valence beaucoup de fort belles maisons, mais je n’y ai vu d’autres ediffices (sic) remarquables par une fort belle architecture que la douane dont on a fait un château fort. Singularité avec laquelle la ville est bâtie rend la connaissance des rues fort difficile et je ne puis dire la connaître parfaitement quoique j’y aie (sic) passé deux mois et que j’aie beaucoup couru. 

Le peuple y paraît malheureux, il y a beaucoup de mendiants, comme dans toutes les villes d’Espagne, et là, plus que partout ailleurs, ils ont une manière de demander l’aumône qui ne leur réussit guerre (sic) auprès des Français parce qu’ils y mettent une audace et une exigeance insupportables ; ils entrent sans cérémonie dans les maisons en disant Ave, d’un ton humble, ensuite Ave Maria, d’un ton plus haut, puis après du ton le plus arrogant, Ave Maria Purissima ! et ils le répètent à tue-tête jusqu’à ce qu’on leur ait donné ou de l’argent ou des coups. 

Pendant le séjour que j’ai fait à Valence, je suis allé plusieurs fois avec M. le maréchal visiter son duché, c’est-à-dire le fameux lac d’Albufera dont il est propriétaire. Le rapport de la chasse et de la pêche est fort peu de chose puisque cela ne rapporte guerres (sic) que 20 ou 30 mille francs ; mais ce qui en fait la véritable richesse, c’est une lisière de 4 à 500 toises de terrain qui entoure presque partout le lac dont la longueur est de trois lieues sur une lieue et demie de largeur, et où l’on recueille une quantité énorme de riz et de saffran (sic) ; cet objet rapporte plus de 400 mille francs par an tous frais faits. Il y a cinq ou six villages qui font partie de cette belle propriété.

A suivre…

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( 10 août, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (3).

Espagne2

Les environs de Saragosse si riants autrefois ne sont plus aujourd’hui qu’un désert, les belles plantations d’oliviers qui fesaient (sic) la richesse de ce pays ont toutes été coupées pendant le siège, les villages, les fermes, les campagnes si fertiles sur les bords de l’Ebre, tout est dévasté. Le long siège que cette ville a soutenu, la résistance inouie qu’elle a opposé à nos armes, sont des événemens (sic) qui feront époque dans l’histoire de la guerre. Les fortifications qui deffendaient (sic) les approches de la ville ont été enlevées pendant les premiers jours du siège, mais ensuite chaque couvent, chaque maison devenait un fort dont il fallait faire un siège particulier et dont on ne pouvait se rendre maître qu’en y attachant le mineur et en les fesant (sic) sauter avec tous leurs deffenseurs (sic), on a détruit ainsi 1 500 maisons, églises ou couvents et la capitulation n’a eu lieu que lorsque les maisons du centre de l’ancienne ville ont commencé à sauter; c’est particulièrement sur le cosso, grande rue, qui entoure le centre de Saragosse que l’on voit des murailles énormes abatues (sic) à coups de balles de fusil, il n’y a pas une seule sur le cosso qui ne soit entierrement (sic) criblée de balles du haut en bas, c’est dans cette même rue que des batteries de canons étaient établies dans les chambres d’une maison à une autre maison, on s’emparait du rez-de-chaussée, mais l’ennemi maître encore du premier étage s’y deffendait (sic), on le chassait, il se retirait au second, toutes les maisons se communiquaient les unes aux autres par des ouvertures, par des échelles ou des ponts en planches. On se battait dans les rues, dans les caves, dans les chambres, jusques (sic) sur les toits; on s’égorgeait partout; pendant que ces scènes d’horreurs se passaient, une pluie de bombes et d’obus tombait sur le centre de la ville ; 54 000 habitans (sic) sont morts par le fer, le feu, la famine ou les maladies ; on ne peut trouver dans cette ville immense une seule maison qui ait été épargnée. Une grande partie des femmes et des enfants s’étaient réfugiés dans la superbe église de Notre-Dame del Pilar à laquelle ils avaient grande dévotion et sur laquelle ils s’étaient immaginés (sic) qu’aucune bombe ne pouvait tomber parce que pendant les premiers jours du siège on voulait ménager cet édifice et sauver les trésors qu’il renfermait, mais cependant plusieurs bombes perdues y tomberont à la fois et produisirent un désordre épouvantable au milieu de la multitude qui y était réunie. Toutes les rues étaient jonchées de cadavres depuis quelque tems (sic), on ne les enterrait plus, les blessés, les malades étaient abandonnés sans secours, la ville se rendit enfin ; c’est alors que les habitans (sic) connurent l’étendue de leur malheur ; on les força de brûler, d’enterrer ou de jetter (sic) les cadavres dans l’Ebre. Dans les courses que j’ai faites dans les quartiers renversés quoiqu’il se soit passé trois ans depuis ce siège mémorable, j’ai vu encore des restes effrayants de la résistance opposée par les assiégés, des couvents sont remplis de squelettes de moines ayant leurs habits. On y trouve des soldats, des femmes, des enfants sans sépultures entassés, au milieu de ce qui était autrefois des cours ou des jardins. 

Je suis resté trois jours dans cette malheureuse ville et j’ai éprouvé une bien grande satisfaction de pouvoir en partir le 17 octobre pour aller à Pina ; à deux lieues de Saragosse, nous avons rencontré environ 50 chevaux de la bande d’un certain Pablo qui ne fait que commencer, ils se sauvèrent lorsque nous voulûmes marcher à eux. La disette est grande dans le pays où nous sommes, tour à tour foulés par les bandes qui y sont fort multipliées et par le passage des troupes françaises, ces malheureux habitans (sic) sont réduits aux plus cruelles extrémités ; en effet, nous n’avons pu à Pina rien obtenir ni pour les hommes ni pour les chevaux.  Le 18 nous rencontrons encore quelques partis en allant à Bujarolos qui ne vaut pas mieux que Pina ; je trouvai en route, un ancien maréchal des logis du 7e de dragons qui est maintenant gendarme à cheval ; c’est le plan rude de tous les métiers, ils sont employés aux escortes des courriers et convois, ils sont attaqués presque tous les jours parce que les brigands toujours prévenus de leur passage les attendent au retour ; à une auberge dans un pays isolé et désert, où nous faisons halte, 30 soldats espagnols au service du roi Joseph, avaient tué la veille leur capitaine et un courrier et ensuite avaient pris parti parmi les brigands. Nous trouvons les cadavres de ces malheureux, nous les fesons (sic) enterrer.

Le 19 en allant à Caspé nous rencontrons quelques hommes à cheval qui suivent de loin le convoi dans l’espoir d’enlever quelques traînards. On marchait en ordre et ils n’osent s’approcher trop près de l’arrière-garde. Nous séjournons le 20 à Caspé, cette ville bâtie sur une colline de l’autre côté de l’Ebre peut avoir 4 000 âmes de population ; elle présente encore des ressources, les bandes nombreuses qui se trouvent sur la rive gauche de l’Ebre traversent rarement le fleuve, par conséquent, n’ayant à fournir qu’aux troupes françaises, cette ville est moins foulée que les autres qui sont obligées d’alimenter les deux partis. 

Le 21 octobre nous remettons en route pour aller à Abatea où nous arrivons à la nuit après avoir traversé un pays fort difficile et presque désert; la troupe n’est pas mal dans ce village, c’est la première fois que l’on fait une distribution de garouffes pour les chevaux, au lieu d’orge, c’est une espèce de cosse longue et humide qui vient sur un arbre, les chevaux ont beaucoup de peine à s’y faire ; de là on va coucher à Pinell toujours par des chemins de montagne fort dangereux, on y est mal parce que le village est pauvre et ruiné. 

Nous quittons Pinell le 23 pour aller à Tortose, le pays est toujours aussi misérable et aussi dépeuplé jusques (sic) près de Xerta à deux lieues de Tortose, la scène change alors et nous trouvons des champs bien cultivés, arrosés avec intelligence, des orangers, des grenadiers, et chose fort rare en Espagne des prairies. Le pays est le même jusques (sic) à Tortose et présente partout l’image de la plus abondante fertilité. Il y a dans ces parages fort peu de brigands et on y voyage en sûreté avec une escorte de quatre hommes ; en arrivant au bord de l’Ebre pour entrer dans Tortose, nous sommes arrêtés là fort longtems (sic) à cause de l’arrivée d’un convoi beaucoup plus considérable que celui que j’avais vu à Sacca lors de mon séjour dans cette ville ; il était composé de plus de 300 voitures, toutes attelées de 4, 5, 6 et 7 mules, d’un nombre prodigieux de militaires malades ou blessés, enfin c’était en partie toutes les administrations supérieures espagnoles sorties de Madrid à l’approche de l’armée anglaise. Quoique Tortose soit une ville fort grande, j’ai été bien heureux de trouver place pour moi chez un muletier et pour mes chevaux dans le cloître d’un couvent. Les magasins furent épuisés en un moment ; j’apprends là des nouvelles de mon régiment par le chef d’escadron Rocourt qui rentre en France, il me donne l’espoir de le rejoindre du côté de Valence, Tortose a beaucoup moins souffert que Saragosse pendant le siège, mais cependant cette ville est bien loin d’être ce qu’elle était autrefois, les passages continuels des troupes et des convois qui la plupart du tems (sic) y séjournent, ont épuisé les ressources des campagnes qui l’entourent. Tout y était hors de prix un poulet s’y vendait 10 francs, un oeuf six sous et la livre de pain 20 sous. Nous avions heureusement pris séjour à Caspé car le gouvemeur que nous allâmes voir le soir, et qui assez maladroitement donnait un bal ce jour-là, nous dit que la disette de vivres le forçait à nous faire partir le lendemain, nous en fûmes satisfaits et nous quittâmes sans regret cette ville où la troupe éprouvait beaucoup de privations. Nous nous étions donné rendez-vous hors de la ville, parce que toutes les voitures affluant par différentes rues à la seule issue qui mène au pont, elles y restèrent emmêlées dans un désordre inextricable ; nous les laissons se dépétrer et nous nous mettons en marche à 9 heures du matin par une chaleur excessive, et dévorés par des milliers de cousins que l’Ebre fait naître, nous traversons une plaine assez fertile et nous quittons la grande route pour prendre à travers champs et éviter de passer sur celle qui côtoie la mer où une station anglaise inquiète par son feu les convois, tuant indifféremment Français et Espagnols; nous arrivons à 4 heures à Ull de Cona, village charmant où la troupe et nous sommes parfaitement bien, il y avait dans mon logement au premier une terrasse ombragée par des orangers, des roses et des jasmins où on respirait une odeur délicieuse. Il n’y a pas de brigands dans les environs ; la sage administration de M. le maréchal duc d’Albufera, qui. empêche les troupes de mener le paysan, en leur faisant donner tout ce dont elles ont besoin, a conservé la tranquilité (sic) sur plusieurs points du royaume de Valence et elle n’y est troublée que par des bandes qui viennent quelques fois (sic) des provinces voisines y faire des incursions. Le pays est toujours également beau et également bien cultivé jusqu’à Benicarlos où on va se coucher le lendemain en passant par la jolie petite ville de Vinaroz qui fait un commerce de contrebande fort considérable ; nous y fesons (sic) une ample provision de rhum à 40 f. la bouteille pendant la halte, qu’y fait le convoi. 

Benicarlos est fameux pour les vins qu’on y récolte ; ce village grand et bien bâti, était fort riche autrefois, mais il a été souvent ravagé par l’armée qui ya séjourné ; cependant nous y avons été fort bien sous tous les rapports ; nous avons visité mes camarades et moi, pendant le séjour que nous y avons fait le lendemain, la forteresse de Peniscola placée sur un rocher dans la mer ; on aurait inutilement fait le siège de ce fort tant qu’il aurait eu des vivres ; il s’est rendu sans coup férir après la capitulation de Valence…

A suivre…

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( 5 août, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (2).

Espagne

Après avoir fait à Vitoria un séjour de plus d’un mois et ne voyant aucun espoir de rejoindre mon régiment par la route de Valladolid, je consultais le général en chef sur le parti que j’avais à prendre et il me conseilla de retourner à Bayonne pour prendre la route de Saragosse et de Valence et de profiter de l’occasion d’un convoi qui devait ramener en France le maréchal duc de Raguse, blessé à la bataille d’Alba de Tormès ; en effet ce convoi arriva le 22 septembre à Vitoria, il y séjourna le 23 et j’obtins de M. le duc la permission de partir avec lui, nous repassâmes dans les mêmes gîtes que pour venir à Vitoria. L’escorte de M. le duc était nombreuse et bien choisie. Il y avait en cavalerie 5 compagnies d’élite, 2000 hommes de cadres de troisième et quatrième bataillons, 2 pièces de canon et un nombre prodigieux d’officiers isolés, elle marchait avec beaucoup d’ordre, avec trop d’ordre peut-être, car cette marche ressemblait à un triomphe. Le maréchal sur son brancard était au milieu du convoi avec une compagnie d’élite devant et une derrière, dix grenadiers de ces compagnies avaient les mains appuyées sur le brancard, des laquais le précédaient et le suivaient, nul sous aucun prétexte ne pouvait dépasser la litière. Le général Bonnet blessé à la même affaire suivait dans une litière ainsi que le major Ducheyron, du 66e d’infanterie mort en arrivant à Bayonne. Avant d’arriver à Emany, nous rencontrons une colonne française de 2.000 hommes environ et 150 chevaux ; le général qui la commandait et dont je ne me rappelle pas le nom, nous dit que les Anglais avaient opéré un fort débarquement à Guetaria, éloigné de 4 ou 5 lieues de là et qu’il avait été forcé à la retraite ; cependant cette retraite nous parut un peu précipitée, puisqu’il n’était pas suivi et qu’il avait à peine échangé quelques coups de fusil. Le maréchal lui dit des choses assez dures et nous continuons notre chemin croyant d’après ce rapport rencontrer l’ennemi. Nous ne vîmes aucun parti et nous arrivâmes fort paisiblement à Yrun. Là les bruits de débarquement paraîssaient certains, et un convoi très considérable d’habillement qui venait enfin de sortir de Bayonne, reçut ordre de rentrer en France. Je restai un jour à Yrun pour voir ce que cela allait devenir et ne voyant rien de nouveau, je partis le lendemain pour Bayonne. En mettant pied à terre, j’allai avec le colonel Duchastel du 21e régiment de chasseurs voir le général L’Huillier qui nous reçut fort mal, c’est-à-dire comme des gens qui se sauvent de l’Espagne. Nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire comprendre que nous n’en étions sortis que pour y rentrer le lendemain par une autre route; il ne nous mit néanmoins en réquisition pour aller commander la cavalerie qui allait marcher contre les Anglais; un régiment d’infanterie qui arrivait de l’intérieur à Bayonne ne s’y arrêta pas et poussa le même jour jusques (sic) à Saint-Jean de Luz, cependant lorsqu’on eut vérifié les faits, ce fameux débarquement se réduisit à rien ou à fort peu de chose et on nous laissa tranquille.

Je trouvai à cette époque à Bayonne, le général Souham qui allait y prendre le commandement de l’armée de Portugal, j’aurais bien désiré repartir avec lui, mais je craignais de perdre un tems (sic) parce que l’on parlait de la prochaine jonction des armées du Midi et d’Arragon (sic) à Valence, et je me mis en route pour Pau où j’arrivai le 1er octobre. 

Je n’avais jamais entendu parler de Pau comme d’une ville agréable, cependant on vante beaucoup de villes en France qui, selon moi, sont loin de la valoir, d’abord cette ville est située dans un pays agréable et fertile, il y a des promenades de la plus grande beauté et où l’on jouit d’une vue admirable, un fleuve qui arrose ses murs et des accidents de terrain très répétés font une espèce de jardin de tout le pays qui entoure la ville, la vie y est à très bon compte, les habitans (sic) en paraissent bons et affables, et certes, pendant le peu de jours que j’ai passé à Pau, mon tems (sic) n’a pas été à regretter et je m’y suis fort amusé.

Je pars à Pau le 5 octobre pour aller coucher à Oloron, ville autrefois très commerçante à cause de son voisinage de l’Espagne et de la contrebande que facilitent les montagnes qui l’avoisinent. Le chemin de Pau jusques (sic) là traverse des pays fort agréables, on ne peut sortir de France par une route qui laisse de plus aimables souvenirs, le 6 je vais à Bedous. C’est un triste et malheureux village, dans un triste et malheureux pays ; j’arrivai le 7 à Urdos, dernier village français. Il est comme tous ceux des montagnes fort resserré et surtout très pauvre. A deux lieues avant d’y arriver, le chemin devient impraticable pour les voitures et même souvent très mauvais pour les chevaux et les bêtes de somme. On nous fait remarquer un rocher immense taillé à pic par la main des hommes, et l’on nous dit que c’est par les Carthaginois, commandés par Annibal lorsqu’il quitta les Espagnes pour marcher contre Rome. C’est une chose curieuse que les garnisons de ces villages frontières, autant -vaudrait n’en point avoir; car quelle résistance pourraient opposer 15 ou 20 soldats, mal armés, mal vêtus et malheureusement souvent mal commandés ? Les paysans des montagnes que j’ai parcouru dans ces cantons, parlent comme ceux des Alpes un français assez pur. Je ne pense pas cependant que la même cause opère les mêmes résultats, on voit beaucoup plus de Savoyards à Paris que d’habitans (sic) des Pyrennées (sic). Ceux-ci m’ont dit qu’ils ne quittaient gueres (sic) leur retraite que pour aller dans les environs, soit en Espagne, soit en France ; ils ont aussi une réputation d’intégrité et de bonne foi comme les autres et je crois qu’ils la méritent. 

L’entrée en Espagne par cette route est fort dangereuse dans le rapport des chemins, car on ne parle pas encore de brigands. Nous partons le 8 à la pointe du jour avec dix soldats d’infanterie qui escortaient jusques (sic) à Jacca un convoi d’habillement pour l’armée d’Arragon (sic), le chemin devient de plus en plus difficile, on monte toujours, les montagnes n’offrent aucuns (sic) de ces beaux sites que l’on voit dans les Alpes; tout présente ici l’image du chaos et de la désolation ; arrivé enfin au col que l’on appelle ici Port (3), les chemins deviennent presqu’impraticables et surtout très dangereux parce qu’ils sont tellement rapides qu’on a été obligé d’y pratiquer des marches que les chevaux escaladent avec peine. On trouve au Port une auberge assez vaste où nous avons le bonheur de pouvoir manger une omelette, du pain et du vin assez bons. Il faisait un tems (sic) affreux, la pluie, le vent, la grêle et la neige fondue rendait les chemins beaucoup plus dangereux encore. A quelques cent toises de l’auberge on entre sur le territoire espagnol ; rien ne l’annonce qu’un mauvais bâtiment où se trouvait autrefois la douane et qui a été détruit. On redescend presqu’aussitôt, et la difficulté des passages fait qu’il y a plusieurs sentiers, chacun cherchant les endroits qu’il croit les moins dangereux, de sorte qu’il serait très facile de se perdre sans guides particulièrement lorsqu’il y a de la neige, attendu qu’on pourrait aller se jetter (sic) dans des vallées qui n’aboutissent qu’à des précipices où les pâtres vont mener leurs chèvres. Le chemin continue à descendre jusques (sic) à Campfranc (4), premier gîte en Espagne, il est impossible de dépeindre la misère des habitans (sic) de ce village. Cependant, malgré la malheureuse position dans laquelle ils sont, nous y avons eu de l’orge pour nos chevaux, on parle à Campfranc tout à fait la langue espagnole, on ne peut plus se faire entendre avec le français. 
 
Nous quittons le lendemain 9 ce malheureux village et nous marchons avec un peu plus de précautions parce que quelquefois des partis de la bande de Mina viennent de tems en tems (sic) dans les vallées de Campfranc à Jacca et qu’en outre il y a des bandes de voleurs qui arrêtent sur les chemins les voyageurs de quelque nation qu’ils soient; nous arrivons heureusement à Jacca, située sur une haute plaine, le pays commence à redevenir riant et cultivé, et on retrouve le beau soleil de l’Espagne. Jacca est une ville assez considérable bien bâtie, et où il y a de bonnes maisons, il paraît qu’elle a peu souffert en comparaison du reste de l’Espagne pendant la guerre actuelle, les Français en sont toujours restés les maîtres, elle est déffendue (sic) par une citadelle régulière et assez forte, et surtout bien armée et approvisionnée. Le chef de bataillon Deshonties, gouverneur de la place, reçoit tous les officiers français avec une aimable cordialité, on obtient des magazins (sic) qu’il a formés tout ce que l’on peut désirer; il paraît administrer sagement le pays puisqu’il est content des habitans (sic) et que les habitans (sic) paraissent aussi l’être de lui. C’est dans cette ville que pour la première fois j’ai mangé dans une auberge; c’était chez une vieille française, bonne cuisinière, fesant (sic) toutefois beaucoup d’étalage de son savoir-faire, se plaignant amèrement de la cherté du pain et des denrées ; nous nous attendions après cela à déjeuner fort mal et à payer beaucoup  ; au contraire, elle nous fit une cuisine fort recherchée, elle nous donna de bons vins et de différentes sortes, un dessert tout à fait galant, du carié (sic), des liqueurs. Enfin tout ce qu’on peut désirer, et tout cela pour 40 francs. Nous étions huit, en France, on en aurait demandé 200 et on aurait été moins bien servi ; je cite ce fait plutôt comme une chose extraordinaire que comme un objet de comparaison sur ce qu’il en coûte en France et en Espagne, parce que -tout est généralement plus cher – dans la péninsule. 

Jusques (sic) alors je n’avais vu d’autres convois que ceux avec les quels (sic) j’avais voyagé ; tout y était purement militaire ; je n’avais par conséquent aucune idée des caravanes qui ont lieu dans ce pays à la suitte (sic) de grands événemens (sic), soit que l’on se porte en avant soit que l’on rétrograde. Ne pouvant quitter Jacca faute de troupes nécessaires pour traverser le pays jusques (sic) à Saragosse, le gouverneur m’engagea ainsi que mes compagnons, à attendre l’arrivée d’un convoi considérable composé de personnes de la Cour ou attachées au nouveau gouvernement, de blessés, de malades, et de gens enfin qui refluaient de l’Espagne sur la France. En effet, le lendemain 10 à onze heures du matin arriva un bataillon du 81e formant l’avant-garde et j’allai hors de la ville voir arriver ce fameux convoi. Les chemins pour venir de Ayerbé à Jacca étant absolument impraticables pour les voitures, tous ces grands seigneurs, toutes ces grandes dames avaient été obligés de les abandonner. 
 
Je vis ce jour-là un des plus curieux spectacles que l’on puisse s’imaginer. Des dames dans des litières dorées portées par 20 paysans qui se relayaient de tems en tems (sic), d’autres en amazones et montant de superbes chevaux, d’autres sur des mules, celles-ci à califourchon sur des ânes, celles-là portées sur des chaises ajustées en forme de litière, quelques-unes n’ayant pu se procurer une monture marchand à pied dans la boue, quelques autres préférant se faire tenir sur des chevaux énormes de routiers français qui avaient aussi abandonné leurs chariots, des enfants sur des ânes et dans des paniers, d’autres portés par des paysans et suspendus sur un bâton dans une espèce de hamac, d’autres enfin tout bonnement portés à bras par les nourrices, des valets galonnés à cheval, des maîtres à pied, une suitte (sic) nombreuse de chevaux de main, un nombre prodigieux de mulets chargés de malles, de matelas, d’orge, de paille et de vivres de toute espèce. Ajoutés à cela des généraux français et espagnols ayant tous un cortège plus ou moins nombreux, des officiers, des soldats, les uns blessés ou malades et les autres bien portants, des dames et des seigneurs escortés au milieu de cette bagarre par des pages ou des gardes, tout cela marchant pêle mêle, au milieu des cris des blessés, des cantinières et des chansons grivoises des soldats bien portants et défilant dans le plus grand désordre après avoir bivouaqué la nuit précédente par un tems (sic) affreux. Cette marche a duré depuis onze heures du matin jusqu’à six heures du soir et il n’y avait pas 4 000 personnes dans le convoi. Chacun trouva à se caser tant bien que mal à Jacca et le lendemain désordre plus grand encore au départ parce que le danger avait cessé et que chacun s’en allait pour son compte.

Nous profitons du retour du bataillon du 81e et nous allons le lendemain à Ancenigo où avait bivouaqué le convoi la veille, nous nous jetons pêle mêle dans trois ou quatre maisons qui composent ce misérable hameau et le lendemain nous partons en bon ordre pour Ayerbé, où nous arrivons sans accident par un tems (sic) fort mauvais, il y avait une brigade de troupes italiennes de sorte que les logemens (sic) y étaient rares. Le capitaine de gendarmerie Mouchet, qui commande la place s’est fort bien retranché dans un ancien château maure, les brigands sont venus l’attaquer très souvent avec des forces supérieures, ils ont toujours été contraints de se retirer après des pertes inutiles ; nous apprenons le lendemain au moment de quitter Ayerbé, qu’un convoi et des couriers (sic) qui marchaient deriere (sic) nous venaient d’être vigoureusement attaqués à la tour des Maures distante de deux lieues et où nous avions fait halte la veille. Un détachement de 60 dragons Napoléon italien (sic), a chargé les brigands, leur a tué une trentaine d’hommes et a dégagé le convoi. Nous laissons à Ayerbé le bataillon du 81e et nous partons avec un détachement de 40 chevaux du 18e et du 22e dragons d’un escadron du 9e régiment de hussards et d’un bataillon, devant nous accompagner seulement jusqu’au village de Gurrea à 4 lieues d’Ayerbé. Nous faisons halte à une demi-lieue pour réunir le convoi, parce qu’on nous donne l’avis que quelques partis ennemis rôdent dans les environs; c’est là où je m’apperçois (sic) que mon chien, le fidèle Mylord, me manquait ; j’envoie un petit détachement pour le chercher, parce que nous étions encore en vue de la ville, mais on vient me dire, qu’on l’a vu parcourant la ville en poussant des cris affreux, qu’il est entré et ressorti vingt fois du logement que j’avais occupé, et qu’enfin il avait disparu. Je fus, je l’avoue, vivement affligé de cette perte. Nous marchons dans un pays découvert et stérile, laissant à droite le fleuve Gallego qui nous sépare d’un pays rempli d’insurgés, nous n’en voyons pourtant que fort peu dans un grand éloignement et après avoir fait halte dans un ravin fort agréable au village de Gurrea, nous nous remettons en marche et arrivons à la nuit à Zuera, petite ville ruinée en partie et dont la plupart des habitans (sic) se sont enfuis ; elle est située sur le bord du Gallego que l’on passe sur un pont en bois et adossée à des collines qui terminent l’immense plaine que nous venions de parcourir. Comme dans les gîtes précédens (sic) la troupe de la garnison est renfermée dans un castillo (petit château fort) pour éviter toute surprise de la part des bandes fort nombreuses dans ce pays, comme dans tout le Nord de l’Espagne. Les rapports que l’on nous fait là nous apprenent (sic) que la route jusqu’à Saragosse est infestée ; l’escadron du 9e de hussards, n’avait pas ordre de dépasser Zuera de sorte qu’il ne nous restait que les 40 dragons venus de France et qui pour la plupart étaient des enfants ; nous sollicitons en vain le commandant de la place pour avoir quelques gendarmes à cheval connaissant le pays pour éclairer la route dans les endroits les plus dangereux, il s’y refuse, en nous assurant que nous avions assez de monde pour voyager en toute sûreté, qu’il n’y avait aucun danger; et cependant la veille dix hommes avaient été enlevés à une lieue de là avec un trésor qu’ils escortaient ; nous partons donc le lendemain, nous rencontrons quelques brigands qui s’éloignent à notre approche et après avoir fait deux lieues, arrivés sur une haute plaine d’où on découvre parfaitement Saragosse, nous faisons halte pour envoyer d’avance un détachement au logement, il y avait devant nous un ravin assez profond et une venta à quelques pas sur la gauche ; nous étions bien loin de nous douter que ce même endroit, d’où l’on paraît toucher Saragosse, et où nous goûtions tant de sécurité, devait être le lendemain à la même heure le théâtre d’une sanglante tragédie ; en effet ce même convoi déjà attaqué près de Ayerbé et qui était à un jour derrière nous ayant détaché avant d’arriver sur la hauteur 10 hommes pour aller au logement, ils furent assaillis à ce même ravin où nous étions arrêtés la veille, et accablés par le nombre, ils furent tous égorgés à l’exception de deux à qui les brigands eurent la cruauté de couper les mains et les pieds, on les rapporta dans cet état à Saragosse où ils moururent le lendemain.

A suivre…

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( 31 juillet, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (1).

Espagne7

Natif de Charleville (Ardennes) le jeune Morin s’engage dans un bataillon de volontaires à l’âge de dix-sept ans. En 1796, il est lieutenant, aide de camp du général Dupont-Chaumont à l’armée du Nord. Après avoir passé quelques mois dans les rangs de la 66e demi-brigade de ligne, puis du 2e de dragons, il est promu capitaine. Il reprend les fonctions d’aide de camp successivement du général Wirion, de la gendarmerie (1798), puis du général Dupont-Chaumont pour la deuxième fois (1799) et enfin du général Dupont de l’Étang (celui de Baylen) en 1800. Il est blessé deux fois pendant la campagne d’Italie de 1800-1801 et passe chef d’escadron.  Après un séjour à l’armée des Côtes en 1804, il combat avec la Grande Armée en Allemagne et en Autriche. Major au 7e de dragon, il est en Italie et à Wagram dans l’armée du vice-roi Eugène de Beauharnais. Ayant fait ses preuves comme colonel en second de son régiment en 1811, l’Empereur lui donne le commandement d’un autre régiment de dragons, le 51 qui est en opération dans le Sud de l’Espagne. C’est ainsi que le colonel Morin va faire campagne dans la péninsule pendant dix-huit mois. C’est l’objet du récit qui va suivre. 

Dans ce document manuscrit, rigoureusement inédit, récemment acquis en salle de ventes par la Fondation Napoléon, le jeune colonel raconte avec intelligence, précision et parfois avec un certain lyrisme – dans le style et avec l’orthographe de l’époque – ses pérégrinations parfois mouvementées à la recherche de son régiment dans un pays dévasté par quatre ans de guerre. En effet, averti le 23 juin 1812 de sa nomination à la tête du 5e de dragons (ci-devant colonel- général-dragons), Morin va mettre plus de sept mois pour rejoindre son commandement. 

Compte tenu du danger grandissant que représentent en 1812 les nombreuses bandes de guérilleros espagnols dans presque toutes les régions, on ne peut plus y circuler qu’en convoi sous escorte de centaines d’hommes armés. Ce qui n’empêche ni les embuscades ennemies de se produire ni les routes d’être coupées par des éboulements, des aabatis des ponts détruits, etc. 

Parti de Bayonne le 2 août 1812 le colonel rejoint Irun où il se joint au convoi du général de Lameth. Arrivé à Vitoria, il trouve la route de Valladolid (vers. le Sud-Ouest) coupée. Il décide alors de profiter du convoi du maréchal Marmont pour rebrousser chemin. Ainsi, il revient en France dans le but de reprendre un nouvel itinéraire, par l’Est de l’Espagne, passant par Saragosse et Valence. Après Bayonne, il se rend à Pau qu’il quitte le 5 octobre pour repasser les Pyrénées. Il est à Saragosse le 14 et à Tortose le 24, d’où il emprunte la route côtière par Benicarlo, Castellon et Sagunte. Son convoi arrive péniblement à Valence à la fin du mois. Le colonel décrit admirablement cette ville sous tous ses aspects. Il ne semble d’ailleurs pas pressé d’en repartir car il y séjourne deux mois. En fait, il y est très aimablement accueilli par le maréchal Suchet en personne. Le duc Albufera le prend provisoirement à son service et l’invite à l’accompagner dans des opérations contre les Anglo-Espagnols au Nord d’Alicante, puis à remettre en état sa cavalerie dans la région de Cullera (située sur la côte à environ 100 kms à l’Ouest de l’île d’lbiza).
 
En janvier 1813, la route .Séparant l’armée d’Aragon de l’armée du Centre étant enfin réouverte, Morin repart vers Madrid à la tête d’un important convoi. C’est à Utiel, à 75 kms à l’Ouest de Valence, qu’il a la bonne surprise, le 4 février, de rencontrer enfin son régiment qu’il cherchait à rejoindre depuis si longtemps.  Faisant dès lors partie de la 2e division de dragons du général baron Digeon, brigade Sparre : composée des 5e, 12e et 21e dragons, Morin va mener des opérations incessantes de contre-guerrilla à la tête de son régiment. Il sera engagé pendant deux mois dans la province de la Manche à la poursuite des bandes rebelles du redoutable El Empecinado. Le 5e de dragons séjourne à Madrid les 5 et 6 avril avant de franchir les montagnes du Guadarrama pour rejoindre l’armée du Portugal du général comte Reille dans la région de Toro. C’est là que se termine en mai 1813 le récit du colonel Morin, à la veille de l’offensive décisive de Lord Wellington à la tête de l’armée anglo-portugaise en direction de la France. Nous savons que par la suite le 5e dragons va mener une action retardatrice au sein de la division Digeon en direction de Burgos puis de Vitoria. C’est là que Morin va se couvrir de gloire dans la bataille du 21 juin. Responsable de la défense du pont d’Arriaga sur la Zadorra il exécute trois charges à la tête de son régiment contre les hussards britanniques du général Stuart, tuant de sa main un officier supérieur ennemi. Bien que blessé de deux coups de feu et criblé de vingt coups de sabre, il parvient cependant à se dégager.  Il sera de nouveau blessé le 13 décembre 1813 au combat de Saint-Pierre d’lrube dans les Pyrénées.  Promu général de brigade le 12 mars 1814, Jean-Baptiste Morin meurt à Paris le 26 du même mois à l’âge de trente-huit ans, probablement épuisé par ses nombreuse blessures récentes. 

Colonel Paul WILLING.

Ce témoignage a été publié la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien », n°378, d’août 1991.

L’Empereur m’ayant nommé par décret du 1er juin 1812 colonel du 5e régiment de dragons, je fus informé de ma nomination le 23 du même mois par le ministre de la Guerre ; je fis le même jour partir de Paris un domestique avec trois chevaux pour arriver à Bayonne le 23 ou le 24 juillet; je partis moi-même en poste avec mon valet de chambre Hauvette le 21 juillet à une heure du matin. J’arrivai le 22 à Château-Renault, le 23 à Poitiers, le 24 à Bordeaux où je séjoumai le 25 et le 26. Je descendis à Bayonne à l’hôtel de Saint-Etienne. Cette ville paraît avoir un assez mauvais esprit, on y débite continuellement mille fâcheuses nouvelles sur l’Espagne. Cependant si son commerce maritime a beaucoup souffert ou plutôt s’il est nul, elle fait beaucoup d’affaires pour tout ce qui a rapport aux fournitures des armées qui sont en Espagne. Les commissionnaires, les marchands, les aubergistes, les selliers, les tailleurs y font fortune ; c’est particulièrement à Bayonne qu’on vend bon marché le superflu de la guerre, quand on sort de l’Espagne, qu’on paye au poids de l’or ce que l’on veut acheter quand on y entre. 

Il y a de fort jolies promenades appelées les allées marines, elles m’ont paru peu fréquentées. Un aventurier pendant mon séjour à Bayonne est descendu à l’hôtel de Saint-Etienne, il arrivait de Bilbao avec une escorte de 1.200 hommes, et avait, disait-il débarqué dans les environs de cette ville ; il se donnait pour ambassadeur des Etats-Unis et porteur de dépêches pour Sa Majesté, plusieurs autorités lui ont fait visite ; le lendemain de son arrivée, il a annoncé son départ pour Paris, ses papiers visés par le commissaire général de police étaient, ou paraissaient être en règle, rien ne s’opposait à son départ, il fit charger sa voiture, demander des chevaux de poste, et il disparut, laissant son bagage et 12.000 frs en or. On l’a fait chercher et je n’ai pas appris qu’on ait pu découvrir ce qu’il était devenu. 

Le 31 juillet je vais en bateau promener au village du Boucaut peu distant de l’Océan, sur la rive droite de l’Adour ; il y a une très belle jetée ouvrage de nos derniers rois, qui conduit à la mer, elle a au moins 800 toises de longueur, sur deux environ de largeur, elle est bâtie en pierres dures taillées carrément. L’entrée du port est fort difficile, on fait des ouvrages immenses pour détruire ce que l’on appelle la barre, ce sont des sables mouvants qui forment des bancs changeant de place chaque jour et qui rendent à cet endroit la mer très houleuse. Je l’ai vue extrêmement agitée quoique le tems (sic) (1) fut calme. 

Après avoir beaucoup dépensé d’argent à Bayonne, pour achats de mules et autres objets, j’obtiens du général L’Huillier, commandant la réserve à Bayonne la permission de partir pour Yrun ; je laisse dans cette ville ma voiture, des livres et plusieurs autres objets d’un transport difficile et je pars le dimanche 2 août, par une chaleur excessive, pour aller coucher à Saint-Jean de Luz, petite ville près la mer ; elle doit être fort malsaine à cause de la laisse de basse mer qui y séjourne et produit des exhalaisons funestes. Le lendemain 3 je passe le pont de Bidassoa et j’entre en Espagne. Il faut déjà être sur ses gardes pour aller du pont à Yrun, quoiqu’il y ait à peine un quart de lieue de distance, les brigands répandus dans le pays viennent quelquefois enlever des hommes isolés sur cette route. Je trouve à Yrun un ancien ami et compatriote dans le commissaire des guerres Gailly, qui me reçoit avec beaucoup de cordialité; il y a abondance de toutes choses dans cette ville où on se trouverait bien si on n’était pas pour ainsi dire, bloqué de toutes parts, on aperçoit à une demi-lieue de distance à peu près la petite ville de Fontarrabie, fort déchue de ce qu’elle était autrefois  ; huit jours avant mon arrivée à Yrun le commandant de Fontarrabie se promenait à 50 pas de la porte de la ville, deux paysans en sortent, le saluent, ils marchent ensemble quelques pas, les paysans lui mettent le pistolet sur la gorge et l’enlèvent. Le 4 août je séjourne à Yrun, je pars le 5 avec 200 gendarmes à pied, 100 gendarmes à cheval et un bataillon d’infanterie. Le général Charles De Lameth, nommé commandant de Santonia est chargé du commandement du convoi où se trouve aussi le général Labadie qui se rend dans la même place pour mettre en état les fortifications. Le convoi s’ajuste avec assez de peine, on marche enfin militairement. Le pays est bien cultivé. Les routes sont bonnes, on fait halte au village Ernany(2) et on se remet en route pour Tolosa où nous arrivons à trois heures après midi, après une marche de 12 heures; quelques brigands couronnaient les hauteurs, mais le bon ordre de la colonne leur en a imposé, ils ont vu qu’il n’y avait que des coups à gagner et ils ne nous ont point inquiétés. 

Il est pourtant fâcheux de voir de distance en distance les postes établis sur les hauteurs par les bandes pour percevoir les droits sur tout ce qui passe sur les routes, les détachemens (sic) s’éloignent quand une colonne française arrive et reviennent à leur poste aussitôt que l’arrière garde de la colonne a défilé. Un homme qui resterait à cinquante pas derrière la colonne courerait le risque d’être assassiné. Aussi n’y a-t-il point de traînards. Cette manière de marcher en caravane dès les premiers jours que l’on entre en Espagne, de traverser des villages dépeuplés ou détruits, a quelque chose de sinistre et donne une idée fâcheuse du pays à celui qui y vient pour la première fois. Le pays quoiqu’aussi bien cultivé qu’il peut l’être à cause de la guerre, est généralement sec et aride dans beaucoup de parties, et malgré soi on regrette vivement la France que l’on vient de quitter. 
Tolosa est une ville assez considérable et où malgré la présence continuelle des brigands autour des murailles, on trouve encore quelques ressources. On commence à s’appercevoir (sic) déjà de l’injustice des Français envers les Espagnols. Ils croient que rien n’est bien que chez eux et que lorsque l’on entre en Espagne, on va mourir de faim et surtout qu’on ne trouvera aucun secours pour réparer ou remplacer les équipages. Cette crainte peu fondée force la plupart de ceux qui viennent dans ce pays, à des dépenses et à des embarras inutiles ; si on n’a pas les mêmes facilités qu’en France, s’il en coûte plus cher, on peut néanmoins se procurer à peu de chose près tout ce dont on peut avoir besoin.

On part de Tolosa pour aller coucher à Villaréal qui n’est qu’un bourg, divisé en deux et fort insignifiant ; il est absolument impossible là de sortir de la ville sans escorte. Les bandes font journellement feu sur les vedettes. Les troupes de la garnison là comme dans les autres lieux d’étapes sont renfermées dans de grandes maisons crénelées, qui sont la plupart du tems (sic) celles de l’hôtel de ville, toutes sont belles et d’une bonne architecture dans la province de Guipuscoa et la Biscaye.  La journée de Villaréal à Montdragon est pénible à cause du paysage d’une montagne que l’on monte et resdescend avant d’arriver à Bergara, jolie petite ville près la route et où on faisait beaucoup d’armes autrefois. De là on arrive à Montdragon petite ville située au milieu des montagnes et où les mêmes dangers existent par la présence continuelle des bandes sur ce territoire. Les distributions de vivres en tous genres s’y font avec assez de régularité et si on n’y est pas bien, on ne peut pas dire que l’on y soit mal.  Le 7 nous partons avec la même escorte ; nous faisons halte à la petite ville de Salinas, et après avoir heureusement traversé le défilé qui l’avoisine, et vu les tristes restes d’un convoi considérable attaqué et pris six mois auparavant par la bande commandée par Mina, nous arrivons à Vitoria; c’est là que nous apprenons les malheureux événements arrivés à l’armée du Portugal le 22 juillet ; un convoi considérable de blessés y arrivait, ceux que nous interrogions nous peignent les choses sans doute beaucoup plus noires qu’elle ne le sont. Le général en chef Caffarelli me fait un accueil fort aimable et m’engage à rester à Vitoria, jusqu’à ce qu’il y ait une occasion pour pousser plus loin, ou jusqu’à ce que les affaires aient pris une autre tournure afin de savoir quelle route je dois prendre.

Vitoria est une grande et jolie ville, la place est superbe et d’une bonne architecture ; comme dans la plupart de celles d’Espagne, il y a beaucoup de fenêtres et de balcons parce que c’est là où se donnent les combats de taureaux, tout ce qui avoisine la place est neuf et bâti régulièrement, l’ancienne ville est sur le penchant d’une colline et n’a gueres (sic) que trois grandes rues principales qui longent la colline horizontalement avec une infinité d’autres plus petites qui ne sont gueres (sic) que des escaliers ; elles sont d’ailleurs fort sales, malgré que  presque tous les jours des forçats soient occupés à les netoyer (sic) ; peine inutile, les Espagnols paraissent se complaire dans cette ordure, puisque outre cela, il y a entre les différents quartiers des conduits non recouverts où toutes les saloperies et les eaux séjournent et qui répandent une odeur affreuse. Mon séjour se prolongeant à Vitoria, j’y passe le tems (sic) fort tristement, malgré toutes les amitiés que je reçois de MM. l’Intendant Bépières de l’ordonnateur en chef Volland, et du général Thiébault, qui chacuns occupés de leurs affaires ne sont libres que le soir.
 
Vers le 15 août le général Caffarelli part pour reprendre Bilbao que les événemens (sic) de l’armée du Portugal lui avaient fait quitter et il laisse le général Thiébault avec quelques centaines d’éclopés et 500 gendarmes à cheval pour commander et garder Vitoria. On tâche de tout utiliser dans une reconnaissance que je fais le lendemain avec le général Thiébault, nous prenons deux brigands qui sont fusillés.  Ce même jour mon valet de chambre Hauvette qui était avec moi depuis six ans, que j’avais toujours traité avec bonté, qui paraissait m’être fort attaché déserte pour aller joindre les bandes insurgées, heureusement il ne m’emporte qu’une montre et des choses de peu de valeur.  C’est pour la première fois que j’entends la musique espagnole, si toutes fois (sic) on peut appeler musique, des psalmodies aussi insipides que ridicules. Il est inconvenable que la barbarie d’un pareil chant reste enracinée dans un pays où les airs de danse sont les plus vifs et les plus animés. Rien d’aimable en effet comme le fandango, le bollero (sic) et le sorongo. Cinq jours après le général Caffarelli rentre de son expédition, et il ramène une centaine de prisonniers de la bande de Durand qu’il avait rencontrée sur son chemin. Un détachement de mon régiment passe à Vitoria pour se rendre dans la Garde impériale. Le convoi dont il fait partie est attaqué près de Vitoria. Je demande à un grenadier que je rencontre avec 4 autres de combien d’hommes était ce détachement; nous sommes dix, mon colonel, me répond-il, et où sont les autres ? ah! les autres, ils ont été tués tout à l’heure.  J’ai vu pendant mon séjour à Vitoria exécuter six malheureux qui dans une maison avaient assassiné un officier français. Le supplice qu’ils ont subi est, je pense, le moins effrayant de tous. Aussi d’un peuple immense qui se trouvait là, aucun ne me paraîssait ému et j’avoue, à ma honte, que j’en regardais les apprêts avec le plus grand sang froid. Le patient est assis sur un banc derrière lequel est une poutre, le confesseur qui le suit sur l’échafaud ne le quitte pas et l’on peut dire qu’il lui donne l’absolution lorsque son âme s’échappe de son corps. 

Aussitôt assis, l’exécuteur lui passe au col un collier en fer, il tourne une vis et dans l’instant l’homme est mort. Le prêtre fait ensuite un discours au peuple qui lui rit au nez. Il y a sans doute du mérite à rendre à des malheureux les approches de la mort moins terribles, mais les prêtres espagnols ont si peu de décence dans tout ce qu’ils font et dans l’exercice de leurs fonctions, ils sont si sales, qu’ils perdent tout le fruit de leurs exhortations sur une multitude à qui il faudrait un peu parler aux yeux.

A suivre…

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