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( 27 novembre, 2019 )

Officiers d’ordonnance de l’Empereur…

officiers ordonnance

« 6677. — Paris, 22 avril 1815.

Sont nommés nos officiers d’ordonnances : les sieurs.

Lariboisière, capitaine d’artillerie (1).

Saint-Jacques, capitaine d’artillerie (2)

Planat, capitaine aide-de-camp (3)

Amillet, capitaine du génie (4)

Lannoy, capitaine au 7ème  de ligne (5)

Résigny, capitaine aide-de-camp (6).

NAPOLEON. »

———–

1. Honoré-Charles Lariboisière, promu capitaine d’artillerie après la Moskowa, chambellan de l’Empereur (6 avril 1813), quitte le service après les Cent Jours avec le grade de chef de bataillon, mais devient pair de France en 1835 et sénateur en 1852. Il avait épousé Melle Elisa Roy qui laissa à la ville de Paris une somme de 2.600.000 francs pour améliorer l’hospice du Nord lequel reçut le nom d’hôpital Lariboisière.

2.François-Louis Saint-Jacques, né à Sedan le 3 février 1784. Elève à l’Ecole polytechnique, puis à l’Ecole d’application (21 février 1804), second lieutenant au l 1′ régiment d’artillerie (9 mars 1806), premier lieutenant au même régiment (24 décembre 1807). aide-de-camp de Sénarmont (12 septembre 1808).

3. Louis-Nicolas Planas, né à Paris le 3 mai 1784, soldat en 1806. Sous-lieutenant du train d’artillerie en 1800, lieutenant en 1812, capitaine en 1813, aide-de-camp de Lariboisière. puis de Drouot, puis d’Evain, rayé du contrôle de l’armée en 1816, admis au traitement de réforme en 1828, confirmé chef d’escadron eu 1831, et mis en solde de congé, puis (1834) en non activité, puis (1851) à la retraite.

4. Amillet, fils d’un médecin de Poitiers, capitaine en janvier 1810, envoyé à l’armée d’Espagne et attaché à l’état-major du général Lery, employé à Rochefort et à l’île d’Oléron, â Anvers, à Poitiers, puis, après Waterloo, à la commission du Gouvernement provisoire, mis en non activité (5 août 1816), remis en activité (17 janvier 1817), mis en congé avec demi-solde (19 octobre 1818). Admis au traitement de réforme (19 mai 1825), chef de bataillon et commandant du corps des sapeurs-pompiers de Paris (30 août 1830).

5. Lannoy ou mieux Delannoy  (Henri), capitaine au 7ème  régiment de ligne, était aide-de-camp du maréchal de camp Labédoyère qui, le 28 mars, avait dit de lui : « ses talents, son zèle, son dévouement à la personne de S. M. et le vif intérêt que je lui porte sont les motifs qui me le font attacher à ma personne ».

6. Marie-Jules-Louis d’Y de Résigny, né en 1788, élève à l’Ecole de Fontainebleau en 1805, sous-lieutenant au 7ème  chasseurs à cheval (1806), lieutenant (1811), capitaine et aide-de-camp du duc de Plaisance (1813), considéré comme démissionnaire (23 juin 1815), chargé de la formation d’un régiment de hussards (2 août 1830), chef d’état-major du général Colbert (5 août 1830), lieutenant-colonel du 6ème  hussards (21 août 1830), colonel du 1er  dragons (24 janvier 1832). Maréchal de camp (18 décembre 1841), retraité (11 octobre 1850).

(Notes d’A. Chuquet).

(Arthur CHUQUET, « Ordres et Apostilles de Napoléon (1799-1815). Tome quatrième », Librairie Ancienne Honoré Champion, Editeur, 1912, p.549).

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( 24 novembre, 2019 )

Une lettre du lieutenant Pierre de Constantin

Une lettre du lieutenant Pierre de Constantin dans TEMOIGNAGES 06-513471

« Au bivouac, à quinze lieues de Moscou, sur la route de Kalouga, le 15 octobre 1812.

Ma chère sœur,

Après deux mois de date, ta lettre m’est parvenue et j’y réponds. J’avais cependant promis à maman, dans la lettre que je lui adressai le 3 septembre, que je lui écrirai aussitôt notre arrivée à Moscou ; mais des raisons m’ont empêché de le faire. Je la prie de ne pas en être fâchée. Depuis le 3 septembre, nous avons assisté à deux grandes batailles le 5 et le 7. Celle du 7 a été très meurtrière et décisive pour nous. Les détails ont dû vous être donnés par les journaux. Qu’il te suffise de savoir que notre corps d’armée s’y est couvert de gloire et a reçu des compliments. Le général [de] Grouchy, qui commandait ce corps [le IIIème corps de réserve de cavalerie de la Grande Armée], eut deux chevaux tués et fut blessé de deux balles et d’un biscaïen. Le général Thiry, commandant notre brigade [cet officier commandait depuis le 9 janvier 1812, la 1ère brigade de la division de cavalerieLa Houssaye, selon G. Six, tome II, p.495, de son « Dictionnaire.. »], fut blessé de plusieurs coups de sabre. Mon colonel eut deux chevaux tués. Sur dix-sept officiers de mon régiment qui étaient présents, dix ont été tués ou blessés. Quatorze chevaux d’officiers on été tués, parmi lesquels le miens est du nombre. Sur trois cents et quelques hommes que nous avions dans les rangs, cinquante-six ont été tués ou blessés, et soixante-dix chevaux de troupe sont restés sur le champ de bataille. En cela je ne parle que de mon régiment croyant inutile de te parler des autres qui font partie de notre corps d’armée. Dans cette journée, j’ai été distingué parmi mes camarades et, pour récompense, j’ai reçu le titre et la croix de chevalier dela Légiond’honneur, prix flatteur et qui me dédommage des fatigues, misères et disette que j’ai éprouvées et éprouve encore. Depuis le 7, le IIIème corps des Réserves dela Cavalerie a toujours été à l’avant-garde et, par conséquent, nous avons dû tous les jours avoir des affaires d’avant-postes, souvent même toute la journée. Depuis environ douze jours, les deux armées sont en présence sans tirer un coup de fusil. Nos vedettes sont à quarante pas de celles des Cosaques.

Hier, étant de garde, j’ai bu l’eau-de-vie avec des officiers cosaques. Cette tranquillité à laquelle nous ne sommes pas accoutumés nous fait croire qu’on traite de la paix. Dieu le veuille ! Car la campagne d’hiver serait très rude dans ce pays-ci. La glace et la neige commencent à se faire sentir. Que sera-ce donc à Noël ? Nous avons été bivouaquer aux environs des murs de Moscou plusieurs jours. Tu sais sans doute, que cette superbe grande et immense capitale a été pillée et réduite en cendres. A peine en reste-t-il encore quelques maisons isolées, entourées de jardins, et que les flammes ont respectées. Cette ville offrit beaucoup de ressources, mais presque toutes ont été dévorées par le feu.

Avant-hier, j’ai eu des nouvelles de mon frère. Il est à  Moscou et se porte bien.

Adieu, mon amie, ton frère t’assure de son éternel attachement.

P. de Constantin.

Embrasse maman pour moi ainsi que ton mari et ta fille. Ne m’oublie pas auprès des dames de Montsec, etc.

Mon adresse est, à présent que je suis légionnaire et chevalier : à M. le chevalier de Constantin, lieutenant au 23ème Dragons, dans la 6ème division de cavalerie de réserve, au IIIème corps des réserves de la cavalerie, à la grande Armée.

————

Pierre de Constantin, « Journal et lettres de campagne », in « Carnet de la Sabretache », n°299, juillet 1925. L’auteur était, depuis le 9 juin 1812, lieutenant au 23ème régiment de dragons.

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( 24 novembre, 2019 )

Dans l’enfer !

 

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L’extrait qui suit est tiré du témoignage du médecin Joseph de Kerckhove. Durant la campagne de Russie, il était attaché au quartier-général du 3ème corps (maréchal Ney).

« Le 15 [septembre 1812] au soir, des incendies partiels commencèrent à se manifester. Plusieurs d’entre nous  pensaient d’abord qu’ils étaient produits par quelque accident. Nos gens s’employaient avec zèle pour les éteindre ; mais ils étaient dépourvus de pompes à feu. Ils en cherchaient vainement partout : elle étaient toutes enlevées ou brisées. Ces incendies partiels se multiplièrent avec promptitude, le feu se montra soudainement et à la fois dans plusieurs quartiers de la ville, très éloignés les uns des autres… Le 16 au matin, profondément endormis des fatigues de la veille, nous fûmes réveillés par le mugissement et le sifflement des flammes et le fracas des bâtiments qui s’écroulaient autour de nous. Quel aspect d’horreur ! Quel lugubre spectacle frappe nos regards !…des flammèches et des brandons volent de toutes parts. L’incendie, aidé par un vent impétueux, répand ses fureurs avec la plus grande intensité, l’embrasement s’étend avec une effrayante rapidité aux plus magnifiques quartiers, qui tombent promptement en cendres : c’était un véritable déluge de feu… On avait de la peine à se sauver, on était presque partout exposé à être atteint par les flammes. Ceux des habitants restés à Moscou et cachés dans leurs maisons, en sortirent, étant chassés par le feu qui s’emparait de leurs asiles ; pétrifiés de terreur, frappés de désespoir, faisant retentir l’air des plaintes les plus lamentables, ces malheureux ne savaient où aller, ne savaient que devenir : ils étaient sans abri et sans secours !… Ici l’on voit des hommes et des femmes chargés de meubles et d’effets pour les soustraire aux flammes ; là des pillards dépouillent ces infortunés de leurs effets les plus précieux ; là une épouse ou une mère éplorée cherche en vain son mari ou ses enfants ; là des enfants, jetant des cris touchants, pleurent un père ou une mère ; là des femmes vertueuses, couvertes de haillons pour échapper à la brutalité que la circonstance favorise, d’enfuient à travers les flammes ; là une mère abandonnant à la rapacité de notre soldatesque sa maison et tout ce qu’elle possède, n’emporte avec elle que ses enfants pour lesquels seuls elle tremble ; là une femme nouvellement accouchée, toute exténuée de souffrance et sans forces, se lance de son lit de couche et croit avoir tout sauvé en sauvant le fruit de son amour et de sa douleur ; là un père infirme, soutenu par son fils, ne sait où fuir pour être en sûreté ; là un malade hors d’état de marcher est porté par un ami, un frère ou un fidèle serviteur ; là un vieillard, accablé sous le poids des années, erre à l’aventure, s’arrachant les cheveux maudissant nos armes et implorant le ciel de lui ôter le peu de jours qui lui restent ; là un malade expire au milieu des flammes sans consolation… Mais une horreur qui fait frémir d’épouvante et pour laquelle l’imagination chercherait vainement des couleurs pour les peindre, c’est lorsque l’incendie se communiquait aux hôpitaux, où il se trouvait au-delà de vingt mille blessés et malades, qui, pour la plupart, appartenaient à l’armée russe. Plus de la moitié de ces malheureux périrent dans les flammes… Ces infortunés, voyant l’embrasement approcher, jetaient d’une voix mourante les cris les plus douloureux ; ils rassemblaient tout ce qu’il leur restait de force pour implorer du secours, pour se dérober à la mort cruelle qui les attendait… Les uns expirèrent de suite et furent ensevelis sous les cendres ; d’autres se jetèrent par les fenêtres et furent meurtris ou se tuèrent dans leur chute ; d’autres se traînèrent sous les ruines et les débris fumants ; d’autres à demi-brûlés parvinrent à se traîner jusque dans les cours et les rues avoisinantes ; mais la vitesse du feu et l’écroulement des bâtiments firent promptement taire leur horrible gémissements et achevèrent les nus comme les autres… Lorsque l’armée française, après avoir gagné la bataille de la Moskowa, approchait de Moscou, Rostopchine fit ouvrir les prisons des galériens et de tous les malfaiteurs, et leurs accorda la liberté sous la condition de brûler la ville dès que nous y serions entrés. A cet effet, il leur fit distribuer des mèches sulfureuses et goudronnées, que l’on prétend avoir été préparées sous la direction d’un mécanicien anglais, nommé Schmit… Pendant le spectacle horrible de l’incendie et les scènes tragiques qui l’accompagnaient, tout occupés de notre propre conservation, si fortement menacée, nous ne songions qu’à nous procurer des provisions ; car nous ne pouvions guère compter sur d’autres subsistances que celles que nous parvenions à soustraire aux flammes. Quelle terrible circonstance ! L’on n’a jamais vu de confusion plus effrayante : le sifflement des flammes et le fracas épouvantable des bâtiments qui s’écroulaient, les ports que l’on enfonçait, les vociférations des ivrognes, qui fourmillaient partout, les imprécations naissant du butin que l’on se disputait, les cris de douleur et de désespoir, tout cela produisait, surtout dans la nuit, un effet qu’aucune plume ne saurait rendre. Notre soldatesque commit tous les dérèglements imaginables. Sa rapacité ne connut plus de bornes : dans tous les quartiers de la ville, le pillage le plus effréné se fit observer ; on vit entrer, au mépris du plus grand danger, dans les bâtiments embrasés pour chercher des comestibles, des vins, des liqueurs et des objets précieux, une foule de soldats, de vivandiers, de domestiques, de sous-employés, etc. Foule à laquelle, dans ce moment de désordre et de confusion, se mêlaient les mendiants de Moscou, des déserteurs russes, des prisonniers dont on ne s’occupait plus, et même beaucoup de ces forçats qui avaient incendié la ville. Ces rapaces Moscovites désignèrent à nos gens les endroits qui fournissaient le plus de prises à leur cupidité. Les pillards, pour la plupart dans un état d’ivresse, firent partout les fouilles les plus minutieuses : aucun lieu n’échappa à l’avidité de leurs recherches ; ils allèrent jusqu’à troubler la paix des tombeaux et profaner les cendres des morts ! C’est ce qui eut lieu au caveau des empereurs dans l’église du Kremlin. Le jour n’aurait jamais dû éclairer tant d’horreurs. »

(Joseph de Kerckhove, « Mémoires sur les campagnes de Russie et d’Allemagne (1812-1813) », Édité par un Demi-solde, 2011, pp.80-86).

 

 

 

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( 22 novembre, 2019 )

Lettre d’un colonel sur la bataille de La Moskowa…

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Ce témoignage, dont l’auteur est resté anonyme selon A. Chuquet, retrace avec réalisme cette fameuse bataille ; notons qu’il a été rédigé le soir même du 7 septembre 1812.   

 Mojaïsk, le 7 septembre 1812, à 9 heures du soir.  

J’ai vu une des plus terribles batailles qui se soient jamais données, depuis que les hommes étudient l’art de se détruire ; je me suis trouvé, pendant l’action, successivement sur tous les points. Accoutumé à observer froidement l’ensemble des dispositions générales d’une affaire, je crois qu’aucunes de celle-ci ne m’ont échappé : je n’entrerai pas dans les détails, cela nous mènerait trop loin.  Voici la position de l’ennemi, dont j’évalue la force de 110 à 130.000 hommes. Sa gauche était appuyée à un bois, et soutenue par une redoute construite sur un mamelon ; deux redoutes couvraient la ligne ennemie jusqu’au centre, également couvert par trois grandes redoutes placées sur des élévations : la droite, laissant la Kolotcha et le village de Borodino entre elle et notre gauche, s’appuyait à deux mamelons sur lesquels étaient construites les dernières redoutes de la ligne ennemie ; deux profonds ravins couvraient presque en entier l’armée russe, et ajoutaient beaucoup à la force de la position avantageuse qu’elle avait choisie. L’armée française, prenant l’offensive, quitta ses positions désavantageuses au point du jour. La gauche, commandée par le vice-roi [Eugène], surprit, à 6 heures du matin, le village de Borodino. Le 3ème corps attaqua à 7 heures, au centre, secondé par le feu de soixante pièces de canon. Le 1er corps, commandé par le prince d’Eckmühl [Davout], avec le 5ème, aux ordres du prince Poniatowski, placés à l’extrême-droite, avaient déjà commencé leur mouvement pour tourner le bois et la gauche de l’ennemi. Dans cet état de choses, à 7 heures [et] ½, notre armée était entièrement engagée : mille pièces de canon vomissaient la mort sur les deux armées. 

Napoléon, entouré de toute sa Garde, dirigeait les attaques du haut d’un plateau hors de la portée de canon. On doit croire que la supériorité de nos troupes et leur extrême bravoure lui firent juger inutiles toutes ces manœuvres qui auraient pu, en épargnant cependant beaucoup de sang, nous donner également la victoire. Car il n’attendit pas le résultat du mouvement du corps commandé par le prince Poniatowski sur notre droite et ne fit ni poursuivre, ni soutenir par la Jeune Garde, comme on s’y attendait, le premier succès du vice-roi à notre gauche. Il fit attaquer les redoutes par l’infanterie et la cavalerie : avec des troupes comme les nôtres, on est certains d’arriver ; mais leurs pertes sont énormes.  Avant que le feu de nos batteries et l’adresse de nos pointeurs eussent produit leur effet ordinaire sur l’artillerie ennemie, et pendant le feu le plus soutenu, nos troupes avaient marché sur ses redoutes, et les avaient attaquées de front. Elles ont été prises et reprises plusieurs fois. A 9 heures, l’ennemi ayant perdu toutes ses positions du centre, qu’il avait vraisemblablement dégarnies pour renforcer sa droite, si vivement menacée trois heures auparavant, voulut les reprendre ; il soutint cette attaque, faite par une partie de sa réserve par la garde impériale russe, avec une grande fermeté, mais avec trop peu d’énergie et de résolution. Ses colonnes furent arrêtées par notre artillerie et restèrent stationnaires pendant plus d’une heure et demie sous notre mitraille, sans perdre un pouce et demi de terrain. Mais enfin une charge du 4ème corps de cavalerie mit fin à leur indécision ; elles se débandèrent. Les troupes ennemies, qui avaient réussis à reprendre leurs redoutes de droite à 9 heures du matin, nous abandonnent leur ligne et le champ de bataille. A 2 heures [de l’] après-midi, la victoire se déclare pour nous. Il ne reste aux Russes qu’une des redoutes de droite, d’où ils font un feu soutenu, jusqu’à la fin de la journée, pour protéger leur retraite. Tout porte à croire qu’à l’heure où je vous écris elle est également abandonnée. Nos trophées consistent en soixante pièces de canon, et quatre à cinq mille prisonniers. Sous le rapport des morts et des blessés, je ne crois pas nos pertes moindres que celles de l’ennemi. Mais je compte pour rien ce que nous avons aujourd’hui. S’il est poursuivi cette nuit par la Garde impériale, comme nous l’espérons, la journée de demain ne se passera pas sans que son artillerie et la majeure partie de ses débris ne soient entre nos mains. Nos forces étaient égales à celles de l’ennemi, distraction faite de la Garde impériale, qui n’a pas donné.  Nos soldats se sont battus à jeun ; leur ardeur leur a fait oublier la faim. Après l’affaire, j’ai vu Napoléon parcourir le champ de bataille ; je l’ai suivi partout ; il était rayonnant, il se frottait les mains en répétant avec satisfaction : « Il y a cinq Russes morts pour un Français ». Je crois qu’il a pris les Allemands pour des russes, etc. Il y a plus de chevaux tués que d’hommes ; notre grosse cavalerie est presque entièrement démontée, mais elle a fait des prodiges de valeur, comme toute l’armée. Nous avons perdu beaucoup de généraux ; plusieurs sont blessés grièvement.   

Document publié dans le volume d’Arthur Chuquet : « Lettres de 1812.1ère série [Seule parue] », Paris, Champion, 1911.      

 

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( 4 novembre, 2019 )

Le capitaine Le Boul…

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Griois parle dans ses « Mémoires », d’un de ses camarades, Michel-Christophe-Jean Le Boul, qui fit avec lui la guerre de Calabre et le siège d’Amantea (mais il ne semble pas l’avoir rencontré durant la campagne de Russie). Né en 1781 à Lavardin dans la Sarthe, Le Boul, élève de l’École polytechnique, sous-lieutenant en 1801, lieutenant en premier en 1806, capitaine en second le 30 août 1808, capitaine en premier le 10 avril 1812, devint chef d’escadron (1822), lieutenant-colonel (1830), colonel (1834) et maréchal de camp (27 février 1841). Il fut le 19 avril 1843, placé dans la section de réserve et mourut à Paris le 29 décembre 1857. Le Boul prit donc part à la guerre de Russie et, le 7 décembre 1812, il fut pris, avec cinq canons qu’il avait encore avec lui, par les ennemis. Il ne revit la France qu’au mois de septembre 1814. Voici comment, dans un court fragment de lettre, il retrace ses faits et gestes en 1812. 

Arthur CHUQUET 

Paris, 9 décembre 1814 

…Capitaine, depuis plus de six ans, légionnaire depuis trois, j’obtins au commencement de 1812 le commandement d’une compagnie d’artillerie attachée à la 3ème division du 2ème corps de la Grande-Armée. Cette compagnie prit part aux différentes affaires qu’eut à soutenir ce corps d’armée, entre autre à celle du 18 août devant Polotsk en Lituanie, à celles  des 18 et 19 octobre en avant et à Polotsk, à celle du 31 octobre à Tchachniki, enfin au passage de la Bérézina. Après cette dernière affaire, le général d’artillerie Aubry me promit de demander en ma faveur la décoration d’officier de la Légion d’honneur. Le passage de la Bérézina effectué, ma compagnie, ainsi que les restes du 2ème corps, fit partie de l’arrière-garde de l’armée et, huit jours après, je tombai au pouvoir de l’ennemi avec cinq pièces qui me restaient alors et je perdis absolument tout ce que j’avais. 

 

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( 31 octobre, 2019 )

L’incendie de Moscou raconté par Maret, duc de Bassano.

L'incendie de Moscou

Cette lettre datée du 21 septembre 1812, est une note que Maret, duc de Bassano, envoya au corps diplomatique d’après les renseignements qui lui furent transmis par Lelorgne d’Ideville et d’autres correspondants. Il y énumère les preuves du « crime » de Rostopchine : enlèvement des pompes, emploi de projectiles incendiaires, embrasement sans qu’on puisse savoir comment le feu y fut mis, déchaînement des criminels qui concourent à cette œuvre de ruine.  

 A.CHUQUET 

Moscou, le 21 septembre 1812. 

L’incendie, qui a dévoré la plus grande partie de cette belle capitale, est enfin éteint. Cette épouvantable catastrophe qui a fait plus de mal à la Russie que la perte de six batailles, est le crime du gouverneur général Rostopchine, le seul auteur, le seul directeur de cette combinaison infernale. Son horrible projet a été exécuté avec méthode. Il n’aurait pas trouvé d’incendiaires parmi les habitants, intéressés à la conservation de leurs propriétés ; il est allé chercher dans les prisons des complices dignes de lui. Dès le matin du 14, il a tiré des fers huit cent misérables, condamnés tous à la peine capitale pour des rimes moins affreux, sans doute, que celui dont Rostopchine les destinait à devenir les agents. Dans les journées et dans les nuits du 15, du 16 et même du 17, on a vu successivement le feu se manifester dans les quartiers situés sous la direction du vent et dont les flammes étaient dirigées sur les autres parties de la ville. Les toits des palais inhabités qui se trouvaient au milieu de quartiers où le feu n’avait pas paru, devenaient tout à coup la proie des flammes, comme s’ils avaient été frappés de la foudre. C’est ainsi que le beau bâtiment de la Bourse, dont toutes les portes de fer étaient fermées aux verrous, a été subitement consumé, sans qu’on pût savoir comment le feu avait été mis. Tout était prêt d’avance, et l’approche d’un seul incendiaire suffisait pour qu’un incendie éclatât.

On a découvert dans beaucoup de maisons des amas de linges et autres matières combustibles imbibées de goudron et de soufre et placées dans les greniers, dans les écuries et sous les escaliers de bois. Des cordes, de l’espèce des mèches à canon, communiquaient avec le dehors et servaient à porter l’incendie dans l’intérieur. Là où ces moyens n’avaient pas été préparés d’avance, les complices de Rostopchine lançaient des fusées incendiaires si bien fabriquées qu’elles ne pouvaient manquer leur effet. On a le cœur serré, lorsque, parcourant la vaste enceinte où fut autrefois Moscou, on ne trouve plus, au lieu de ces beaux palais qui en faisaient l’ornement, que des tas de briques et des débris encore fumants  Par une précaution digne d’un esprit infernal, le gouverneur Rostopchine avait ordonné à tous les pompiers  et à tous les hommes de la police de partir, et avait fait enlever toutes les pompes à incendie dont le service était ici mieux organisé que dans une autre ville de l’Europe. Mais ce qui caractérise toute l’imbécilité de sa fureur, c’est qu’il n’a su désigner à ses complices ni les établissements de l’artillerie qui renfermaient les munitions de guerre de l’armée russe, ni les immenses magasins de farine formés à grands frais pour sa consommation. L’armée française y a trouvé des approvisionnements suffisants pour plusieurs campagnes et ses subsistances sont assurés pour six mois. Selon les habitants qui sont restés à Moscou, on avait attendu l’empereur Alexandre qui s’était fait annoncer pour le 10. Il n’a paru ni dans sa capitale ni dans son armée. Le grand duc Constantin est arrivé après la bataille de La Moskowa. On assure que c’est lui qui a donné le conseil d’ouvrir les prisons au moment où l’armée française entrerait ; on doute de ce fait. Rostopchine n’avait besoin du conseil de personne. Cet homme affreux était, à lui seul, capable de tous les crimes. On se rappelle l’avis qu’il avait fait insérer, il y a environ deux mois, dans la « Gazette de Moscou », au sujet d’un nommé Véreschaguine, fils d’un marchand de cette capitale, soupçonné d’avoir dit ou écrit qu’elle serait dans huit mois au pouvoir de l’empereur Napoléon. Cet homme fut arrêté. Il était encore dans les prisons lorsque le 14, à 3 heures du matin, Rostopchine l’en fit arracher. Il le fit amener dans la cour intérieure du Palais du Gouvernement, et, sans autre forme de procès, il le livre à la fureur des soldats. Il avait ordonné d’amener aussi devant lui le père de Véreschaguine, mais l’infortuné sur échapper à ses satellites. Rostopchine fut ainsi privé de la jouissance féroce de faire massacrer un fils sous les yeux de son père ; La mort de Véreschaguine a été lente et cruelle. Son corps, couvert de blessures, était encore à la porte de Rostopchine, au moment de l’entrée des Français. L’ordre est rétabli dans la ville. Le maréchal duc de Trévise [Mortier] est nommé gouverneur général de Moscou et de la province ; le chevalier de Lesseps est nommé intendant et le général Milhaud [ce fut Durosnel et non Milhaud], commandant de la place. La ville était divisée en vingt quartiers ; cette division subsiste et chaque quartier a un commandant spécial. On a beaucoup parlé d’une milice de paysans que le gouvernement russe avait formée. A peine a-t-il pu rassembler quelques milliers d’hommes. On en a pris un certain nombre, mourant de faim et de lassitude. Ils disent qu’on les pousse comme des troupeaux de bétail. Malgré tout ce qu’on a fait pour échauffer ces hommes ignorants et à demi barbares, on n’est pas parvenu à les fanatiser. Ils jettent partout les piques dont ils sont armés, et ne demandent qu’à rentrer dans leurs villages. Ils portent pour tout uniforme un morceau de cuivre qui représente un « A » surmonté d’une croix grecque, attaché sur leurs bonnets. Les jeunes gens de Moscou s’étaient formés en petites compagnies de grenadiers, de chasseurs et de cosaques à pied et à cheval. Ils ont la volonté, mais non la force de fuir ; on en prend tous les jours ; ils paraissent bien revenus de leur ardeur martiale. 

MARET. 

Ce témoignage a été publié dans l’ouvrage d’Arthur Chuquet : « Lettres de 1812. 1ère série [Seul volume paru] », Champion, 1911. 

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( 30 octobre, 2019 )

Napoléon et les échecs

Napoléon jeu d'échecs.

Le jeu d’échec a longtemps fasciné par sa symbolisation du choc de deux stratégies qui s’opposent. Davantage que d’autres jeux de stratégie comme le jeu de go, il correspond à une approche militaire pour laquelle l’échiquier est le champ de bataille et les pièces représentent les armées. Quant à l’objectif du combat, il s’agit de détruire l’adversaire en son échelon majeur, le roi. Le terme  » échec et mat  » provient d’ailleurs de  » Shah-mat « , en ancien perse, c’est-à-dire  » le roi est mort  » (1). Il nous a semblé intéressant à la lueur de trois parties recensées jouées par Napoléon Ier d’étudier la stratégie utilisée sur l’échiquier. Les parties traduisent-elles une originalité quelconque ou doivent-elles être rangées parmi les parties ordinaires de milliers d’amateurs, fussent-ils Staline, Churchill, Fidel Castro et bien d’autres.

Le jeu d’échecs pendant la période napoléonienne.

La fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe forment une période d’intense activité sur le plan des échecs. Tout se met en place de manière désordonnée, pour aboutir progressivement au milieu du XIXe siècle aux conceptions et à l’organisation moderne du jeu d’échecs. Le premier tournoi international date de 1851 (Londres) ; le concepteur des échecs modernes, Wilhelm Steinitz, naît en 1836 à Prague ; les premiers contrôles de temps pour limiter les parties apparaissent. Tout était déjà en germe. Le Français, François-André Danican, dit Philidor (1726-1795) était considéré au milieu du XVIIIe comme le meilleur joueur du monde. Il se rendit célèbre par une petite phrase extraite de son ouvrage Analyse des échecs, paru en 1749 :  » Les pions sont l’âme des échecs, ce sont eux qui forment l’attaque et la défense, et de leur bon ou mauvais arrangement dépend entièrement le gain ou la perte de la partie.  » Cette conception tout à fait nouvelle a pu apparaître à certains comme une des préfigurations des idées de la révolution française. Au milieu du XVIIIe siècle, les joueurs parisiens possèdent leur lieu de rendez-vous, le Café de la Régence [situé alors près du Palais-Royal, à Paris], qui verra s’affronter Voltaire, Diderot, Jean-Jacques Rousseau, d’Alembert, Grimm, Beaumarchais puis des révolutionnaires comme La Fayette, Marat, Barras, Camille Desmoulins. Maximilien de Robespierre en était un des partenaires les plus assidus. Napoléon aurait également été un des habitués (2). Toutefois, et sans doute en raison du rôle central conféré au roi, la révolution française entraînera une relative disgrâce du jeu et c’est seulement en 1804, après le sacre de Napoléon, que  » le roi des jeux est réintroduit dans ses fonctions ordinaires de récréation de cour  » (3).

A la mort de Philidor en 1795, c’est Alexandre Deschapelles (1780-1847) qui devint le joueur le plus redoutable. Soldat des armées révolutionnaires et impériales, laissé pour mort au siège de Mayence, participant à la bataille de Fleurus, capturé à Baylen, évadé, il perdit la main droite au combat et fut marqué par un sabre d’une profonde balafre au visage. Il se distingua par une aisance exceptionnelle dans la plupart des jeux puisque seulement quelques mois après avoir appris les règles du jeu de dames, il battit le champion de France. Il fut également remarquable au billard, avec son seul bras gauche. Sa nomination par le maréchal Ney en 1812 comme directeur général du monopole du tabac à Strasbourg ne l’éloigna pas des échecs. Après la bataille de Waterloo, où il organisa une bande de partisans qui le nommèrent général, il revint au Café de la Régence afin de vivre du jeu d’échecs. Sa domination s’arrêta en avril 1821 après qu’il eut perdu un match contre un de ses élèves, Louis de La Bourdonnais. Il préféra alors abandonner définitivement le jeu d’échecs pour se consacrer au whist. Les parties et le style de Deschapelles symbolisent parfaitement la conception d’alors du jeu d’échecs. L’attaque démarrait dès l’ouverture de la partie, les sacrifices se succédaient afin d’aboutir à une combinaison finale de mat la plus spectaculaire possible. La préparation des attaques était limitée, le sens positionnel réduit, la théorie stratégique absente.

En outre, il convient de noter que si la France dominait les échecs en ce début du XIXe siècle, sa suprématie était fortement combattue par l’Angleterre qui possédait également ses lieux de rencontre, le Parsloe Club de Saint James Street puis le Tom’s Coffee House en 1807 (4) où opéraient de forts joueurs. L’état de guerre entre les deux pays contribua à accentue la tension du domaine des échecs. A titre d’exemple, le match qui se déroula au Westminster Chess Club en juin 1834 entre La Bourdonnais et McDonnelle, le meilleur joueur anglais, et qui se termina par la victoire française, fut ainsi présenté :  » la revanche de Waterloo  » (5).

Les parties jouées par l’Empereur.

C’est seulement après la création des fédérations nationales de jeux d’échecs et la généralisation des tournois à la fin du XIXe siècle que la notation des parties se répandit. Il n’est guère étonnant que seules trois parties de Napoléon soient connues. Ces notations font partie de la tradition échiquéenne. Il n’est pas ici de notre propos d’en analyser l’authenticité, ce qui est le travail des spécialistes de Napoléon. Nous nous contenterons de les présenter du point de vue échiquéen, en partant donc du postulat que la notation est authentique. Cette hypothèse ne peut toutefois être confirmée et cela pour trois raisons : d’abord, parce que les parties ressemblent étrangement à des compositions réalisées pour le seul bénéfice de pouvoir présenter une composition de mat brillante. Auteur d’une histoire du jeu d’échecs, Richard Eales note :  » Les partie parfois attribuées à Napoléon Bonaparte sont des faux notoires, copiées inévitablement de Greco, toujours la première source de jeu brillant et spectaculaire  » (6). Ensuite, parce que de nombreux exemples de faux concernant des personnes célèbres ont été démontés. Enfin et surtout, parce que les trois parties publiées de l’Empereur ne sont reliées par aucun lien stratégique. Champion de France d’échecs en 1978, Nicolas Giffard nous confirme l’extrême différence entre la partie de 1809 et celle de 1820 contre le grand-maréchal Bertrand. La première démontre un amateurisme total alors que celle de 1820 témoigne d’un niveau remarquable. Ces doutes sur la véracité des parties sont renforcées par les dates où celles-ci auraient été jouées.

La première partie date du 20 mars 1804 et fut jouée à la Malmaison contre Mme de Rémusat, dame d’honneur de Joséphine. Cette soulève une première interrogation. Si Napoléon et Mme de Rémusat furent effectivement à la Malmaison, à cette date celui-ci prit-il le temps de jouer aux échecs le jour de l’exécution du duc d’Enghien ? La partie a été largement publiée (7) et notamment en France dans le Bréviaire des Echecs de Xavier Tartacover, l’un des plus forts grands maîtres de l’entre-deux-guerres. L’auteur ne peut s’empêcher de terminer son commentaire de la partie par une remarque personnelle :  » Les échecs se glorifient de l’intérêt que leur porta l’Empereur  » (8).

La seconde partie eut lieu à Schönbrunn et opposa Napoléon à l’automate de Kempelen. Egalement le Turc, l’automate imaginé par Kempelen (1734-1804) eut un succès considérable lors de ses tournées en France, aux Pays-Bas ou en Allemagne. Si un grand scepticisme entourait cet automate, ce n’est qu’en 1834 qu’un de ses opérateurs, Mouret, révéla la supercherie et le jeu de glaces et de bras articulés permettant à un joueur de petite taille de jouer de manière invisible à la place de la machine. Faux ancêtre de nos ordinateurs d’échecs, l’automate a néanmoins laissé une trace importante dans l’histoire, il a également défait l’empereur. Napoléon perd après avoir voulu employer la démarche précédente : un assaut ultrarapide sur le roi noir. Malheureusement pour lui, l’automate repousse facilement l’attaque non coordonnée, développe rapidement ses pièces avant de se lancer vers le monarque blanc. L’absence de réelle défense blanche aura tôt fait de détruire les maigres remparts. Napoléon aurait pu capituler au 15ème coup, mais préfère poursuivre son supplice en escomptant une erreur adverse. Son jeu manque totalement de coordination et surtout d’un plan cohérent de développement.

La troisième partie qui nous soit parvenue fut jouée lors de l’exil à Sainte-Hélène. De nombreux témoignages (9) indiquent que l’Empereur s’adonnait fréquemment aux échecs. Un superbe échiquier lui fut envoyé de Canton par John Elphinstone (10). Paul Ganière décrit ainsi l’ambiance :  » Au retour de promenade, on s’installe dans le salon. On bavarde, mais plus souvent on joue aux échecs. Mauvais joueur, Napoléon triche sans vergogne, tout en protestant de sa bonne foi  » (11). Cette dernière partie fut jouée en 1820 contre le grand-maréchal Bertrand  (12). Elle est la plus intéressante des trois répertoriées. La prise de risque est plus limitée, l’ouverture est orthodoxe (ouverture écossaise, l’une des plus utilisées durant la première moitié du XIXe siècle), le développement plus harmonieux. Un coup comme 6) c3 est excellent en ce qu’il traduit une parfait compréhension du jeu et la nécessité de jouer de simples coups positionnels sans menace directe. Dès le 10e coup, la plupart des pièces blanches sont développées. Quelques constantes se retrouvent, notamment la volonté de sacrifice afin d’ouvrir les lignes, l’absence de tout intérêt porté aux pions, l’effet de surprise permanent au long des parties.

Afin de tenter d’être exhaustif sur le jeu napoléonien, il convient de citer une quatrième partie publiée (13). Il s’agit d’une nouvelle victoire de l’Empereur contre Mme de Rémusat, cette fois avec les noirs et en 1802, à Paris. Toutefois, le fait que celui-ci utilise Cf6 en ouverture, c’est-à-dire la défense Alekhine qui ne fut découverte et analysée qu’en 1821 par Johann Allgaier (1763-1823), l’un des opérateurs de l’automate de Kempelen, le fait que cette partie reconstitue l’exact symétrie, couleurs inversées, de la partie de 1804, tout cela incline à croire qu’il s’agit ici d’une partie apocryphe, voire d’une simple erreur de notation. Notons qu’Arrabal, dramaturge et chroniqueur du monde des échecsconfirme :  » l’histoire n’a conservé que trois des parties jouées par Napoléon  » (14).

Napoléon était  » infiniment peu fort [aux échecs]  » (15) mais son prestige semblait restreindre les velléités offensives de ses adversaires. Parmi les témoignages des acteurs, nous avons sélectionné celui de Bourrienne : « Bonaparte jouait aussi aux échecs, mais très rarement, et cela parce qu’il n’était que de troisième force et qu’il n’aimait point à être battu à ce jeu (…). Il aimait bien à jouer avec moi parce que, bien qu’un peu plus fort que lui, je ne l’étais pas assez pour le gagner toujours. Dès qu’une partie était à lui, il cessait le jeu pour rester sur ses lauriers  » (16).

Maret précise la  » stratégie  » impériale :  » L’Empereur ne commençait pas adroitement une partie d’échecs ; dès le début il perdait souvent pièces et pions, désavantages dont n’osaient profiter ses adversaires. Ce n’était qu’au milieu de la partie que la bonne inspiration arrivait. La mêlée des pièces illuminait son intelligence ; il voyait au-delà de 3 à 4 coups et mettait en oeuvre de belles et savantes combinaisons « . Et Jean-Paul Kauffmann de conclure :  » Le stratège d’Austerlitz et de Friedland qui tenait le champ de bataille pour un échiquier était un médiocre joueur d’échecs. Il se ruait naïvement sur l’adversaire et se faisait facilement capturer ce qui ne l’empêchait pas de tricher effrontément  » (17).

Stratégie militaire et stratégie des échecs.

La relation entre le jeu d’échecs et la guerre fonctionne d’abord par analogie (18) et par la volonté du combat.  » Le jeu d’échecs est un jeu de guerrier. Moi, je fais la guerre depuis l’âge de six ans. J’ai du sang sur les mains depuis plus de 20 ans  » (Garry Kasparov, actuel champion du monde des échecs) (19). Il est intéressant de noter que la relation temps-espace-matériel se retrouve dans les deux domaines et que les notions stratégiques et tactiques forment le coeur de la rencontre. Les conceptions militaires de Napoléon s’illustrent parfaitement sur l’échiquier :  » L’art de la guerre consiste à avoir toujours plus de forces que son ennemi sur le point qu’on attaque  » ;  » La perte du temps est irréparable à la guerre  » ;  » L’art de la guerre ne demande pas de manoeuvres compliquées, les plus simples sont préférables, il faut surtout avoir du bon sens  » ;  » Souvenez-vous de ces trois choses : réunion des forces, activité et ferme résolution de périr avec gloire  » ;  » Quand on a effectué l’offensive, il faut la soutenir jusqu’à la dernière extrémité  » (20).

Dans les trois parties, à supposer leur authenticité, Napoléon a voulu surprendre son adversaire par une blitzkrieg, il a lancé ses troupes et d’abord ses pièces lourdes afin de percer la défense adverse en espérant vaincre le plus rapidement possible. A la lecture des trois parties ci-dessus évoquées, Nicolas Giffard pense déceler une constante chez l’Empereur : celui-ci montre une réelle impatience sur l’échiquier et devait vraisemblablement jouer très vite. Les pions n’ont aucune utilité et il est symptomatique de constater la faiblesse de leurs mouvements : 2 coups sur 14 contre Mme de Rémusat, 5 sur 18 contre le grand-maréchal Bertrand, 5 sur 24 contre Kempelen. Au total, on perçoit une volonté de ruse après une estimation plus ou moins exacte de l’adversaire.

Napoléon préfère mourir que d’abandonner la partie même si la position est sans issue :  » La mort n’est rien ; mais vivre vaincu et sans gloire, c’est mourir tous les jours  » (21). Il s’obstine également à poursuivre une offensive plutôt que reculer :  » Les retraites sont plus désastreuses, coûtant plus d’hommes et de matériels que les affaires les plus sanglantes  » (22). La stratégie du jeu d’échecs est réduite au profit de calculs combinatoires :  » L’art de la guerre est un art simple et tout d’exécution « . Auteur d’un ouvrage très documenté sur les stratégies militaires, Bruno Colson note :   » Napoléon fut le premier à comprendre que le moyen le plus sûr et le moins coûteux, c’était de remporter sur un point seulement une victoire qui rompe immédiatement l’équilibre au détriment de l’adversaire. Le 19 juillet 1794, alors qu’il commandait l’artillerie de l’armée d’Italie, il écrivait dans un rapport au frère cadet de Robespierre :  » Il en est des systèmes de guerre comme des sièges de place. Il faut réunir ses feux contre un seul point. La brèche faite, l’équilibre est rompu, tout le reste devient inutile « . Cette notion de rupture d’équilibre, centrale au jeu d’échecs (cf. notamment Jeremy Silman :  » Pour arriver à percer les mystères de l’échiquier, vous devez prendre conscience du mot magique :  » déséquilibre  » (23)) est également associée à celle de rapidité d’exécution sur le champ de bataille :  » Pour amener l’adversaire à se soumettre, il faut détruire ses forces armées, mais pas dans le sens littéral du mot. Il suffit de les frapper d’une manière si rapide et si inattendue qu’elles soient démoralisées  » (24). Conception qu’illustre également Jean-Paul Kauffmann :  » Chez lui la manoeuvre avait toujours importé davantage que le combat  » (25).

De manière plus globale, l’ère napoléonienne représente l’apogée de la conception dite romantique du jeu d’échecs de laquelle deux étoiles surgiront encore : Anderssen (1818-1879), auteur de l’Immortelle en 1851, partie considérée comme une des plus brillantes de tous les temps, et Paul Morphy (1837-1887). Mais cette conception s’amoindrit progressivement au bénéfice d’idées plus rationnelle, positionnelles, stratégiques.
Dans leur Histoire du jeu d’échecs en parallèle avec la guerre, Jacques Dextreit et Norbert Engel notent :  » Clausewitz dévoile l’essence même de la guerre dans son ouvrage De la guerre, tandis que Steinitz, dans Chess Instructor (26), montre que Morphy doit ses succès à l’application systématique de règles précises (développement des pièces, mise à l’abri du roi, occupation du centre,…).

Alain Cotta, auteur de La société du jeu perçoit également la coïncidence des évolutions :  » Seules les grosses pièces, la dame en particulier, sont considérées avec attention. Les pions sont d’autant plus volontiers sacrifiés qu’ils paraissent gêner la circulation des autres pièces sur l’échiquier. Il s’agit alors de gagner vite et brillamment, si possible après avoir abandonné à l’adversaire un matériel important. Ce style romantique correspond à l’évidence à l’esprit du temps, dominé par une aristocratie qui se retrouve dans les pièces nobles et qui ne veut point avoir besoin de manants pour livrer son tournoi. Il correspond aussi aux modalités de l’affrontement réel entre les armées – tel que Napoléon devait l’imposer à toutes les nations européennes pendant vingt ans. Aller tout droit, être mobile, prendre l’adversaire par surprise, concentrer ses troupes et économiser ses forces dans une bataille qui devait donner la victoire définitive, autant de principes qui s’imposent aux terrains du jeu et du sérieux. La guerre en Europe et sur l’échiquier est affaire de violence  » (27).
 
En somme, et sans qu’il soit possible d’en tirer un quelconque scénario de causalité, la défaite napoléonienne a marqué une rupture tout à la fois dans les conceptions militaires que théorisera Clausewitz et dans les conceptions du jeu d’échec que développera Steinitz. L’influence de Napoléon sur le jeu d’échecs est de ce point de vue considérable, elle tient toutefois davantage aux évolutions de la culture stratégique globale qu’aux parties qu’il aurait personnellement jouées.

Thierry LIBAERT

Article publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien n°424 (Août-septembre 1999, pp.50-54).

——–

Notes.

 (1) Pascal Reysset, Les jeux de réflexion pure, Que Sais-Je ?, PUF, 1995, p. 50.
(2) W. Harston, The guiness book of chess grand master, Guiness Publishing, 1996, p. 16. D. Hooper, K. Whyld, The Oxford Companion to Chess, Oxford, 1992, p. 65.Dictionnaire Larousse du jeu d’échecs, 1997, p. 29.
(3) J.-M. Péchiné, Les échecs – Roi des jeux, jeux des rois, Gallimard Découvertes, 1996, p. 66.
(4) Europe Echecs, n° 372, décembre 1989, p. 39.
(5) N. Giffard, La fabuleuse histoire des champions d’échecs, ODIL, 1978, p. 62.
(6) R. Eales, Chess, the History of a Game, Batsford, Londres, 1985, p. 126.
(7) H. Golombeck, the Encyclopedia of Chess, Batsford, Londres, 1977, p. 208. G. Henschel, Freude am Schach, Steckenpferd, 1957, p. 78.
(8) X. Tartacover, Bréviaire des échecs, 1933, Le Livre de Poche, 1995, p. 127.
(9) Notamment Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, le Seuil, pp. 169, 179, 197 et 419.
(10) O. Aubry, Sainte-Hélène, Flammarion, 1973, p. 172
(11) P. Ganière, Napoléon à Sainte-Hélène, Perrin, 1969, rééd. 1998, p. 138.
(12) Gourgaud et Montholon étaient également des adversaires de l’Empereur. La notation de la partie ne peut venir des Cahiers de Sainte-Hélène et pour cause : les notes de Bertrand sur l’année 1820 n’ont pas été publiées.
(13) I. Cherney, 1000 best Short Games of Chess, Hodder & Stoughton, Londres, 1957, p. 75. La partie est reprise in H. Thiriez, Jeux, cultures et stratégies, Editions de l’Organisation, 1995, p. 30.
(14) Arrabal, Fischer : le roi maudit, Editions du Rocher, 1973, p. 141.
(15) Las Cases, op. cit., p. 50.
(16) Bourrienne, Mémoires, 1829, tome III, chap. I.
(17) J.-P. Kauffmann, La chambre noire de Longwood, La Table Ronde, Folio, p. 91.
(18) D. Renard,  » Le jeu d’échec, jeu politique ; d’une conception du monde à un tic de langage « , in A. Garrigou, Politique et jeu, Association Française de Sciences Politiques, 23-26 sept. 1992, p. 9.
(19) Europe Echecs, n° 382, mars 1991, p. 2.
(20) G. Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, Laffont Bouquins, 1990, p. 785 à 789.
(21) Ibid.
(22) Ibid.
(23) J. Silman, Mûrir son style aux échecs, 1993, édition française 1998, p. 26.
(24) B. Colson, L’art de la guerre de Machiavel à Clausewitz, Presses universitaires de Namur, 1999, p. 226.
(25) J.-P. Kauffmann, op. cit., p. 201. Cette idée est particulièrement exposée dans l’ouvrage de référence : H. Camon, La guerre napoléonienne, 1907, rééd. Economica, 1997.
(26) J. Dextreit, N. Engel, Jeu d’échecs et sciences humaines, Payot, 1984, p. 165.
(27) A. Cotta, La société du jeu, Fayard, 1993, p. 131.

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( 18 octobre, 2019 )

Après les flammes…

« Chaque corps reçoit l’ordre d’envoyer des corvées en ville pour chercher des comestibles, des cuirs, des draps, des fourrures, etc., etc., Moscou renfermait de tous ces objets en abondance. Après les flammes... dans TEMOIGNAGES 06509284Notre camp a l’air d’un marché de friperie, on ne peut faire un pas sans marcher sur des bouteilles. Malgré les ressources que nous trouvons et les richesses que le pillage a procurées, personne n’est satisfait, prévoyant bien que la saison, qui est trop avancée pour cette contrée, nous surprendra avant que nous n’ayons des quartiers d’hiver (ce qui a l’air de ne pas être décidé encore).La Garde est établie en ville avec notre corps et celui ddu duc d’Elchingen à l’exception du régiment qui est toujours au camp de la route de Mojaïsk.

20 septembre. Le temps devient trop froid et trop humide pour que je puisse continuer à rester couché sur la terre. Je m’établis donc au château occupé par un bataillon du régiment qui y garde environ 3,000 prisonniers russes, qui ont été pris en ville.

21 septembre. Je me laisse passer un séton à travers ma blessure pour faciliter la sortie des esquilles.

22 septembre. Les prisonniers sous notre garde meurent par centaines ne recevant pas de vivres. On leur donne de tout ce que l’on peut disposer, mais cela ne suffit pas à la quantité.

23 septembre. Le régiment quitte sa position et va s’établir en ville dans le quartier que vient de quitter le corps du duc d’Elchingen. En y entrant, je suis frappé à la vue de ces beaux édifices où l’art à tout prodigué pour flatter le goût. J’ai le cœur navré en voyant que le fruit de tant d’années de travail a été détruit par une loi barbare de la politique russe. Les malheureux qui étaient restés sont en grande partie des négociants français, allemands et italiens qui, espérant qu’on respecterait leurs propriétés, ne perdirent pas moins tout ce qu’ils possédaient par les ravages de l’incendie, sous lequel était enfouie leur fortune réduite ne cendres. Là,tristement appuyés sur les décombres, ils déploraient leur cruelle situation ! Le spectacle était déchirant même pour les cœurs les plus inaccessibles à la pitié. Pour nous arracher à la mélancolie que produisait les ruines de Moscou et des malheureux qui y cherchaient encore des moyens de subsister, nous, nous réunissions tous les jours pour nous fêter et oublier dans la fumée des liqueurs spiritueuses les réflexions que notre position nous suggère.  La saison déjà avancée, artillerie et une cavalerie ayant besoin d’un long repos pour se remettre des fatigues excessives de cette guerre, nous faisaient espérer que nous passerions l’hiver en repos dans quelque bon pays tel que l’Ukraine ; mais le silence que l’on garde à ce sujet, ainsi que les affaires d’avant-garde, font craindre la continuation des opérations. »

 « Un journal de la campagne de Russie, en 1812 » par Louis Gardier »,  Mâcon, Protat frères, Imprimeurs, 1912, pp.47-49. L’auteur était durant cette campagne adjudant-major dans le 111ème de ligne.

 

 

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( 2 octobre, 2019 )

La bataille de La Moskowa d’après le Journal de la division Friant…

La bataille de La Moskowa d’après le Journal de la division Friant... dans TEMOIGNAGES lamoskowaLes lignes qui suivent sont tirées du Journal de la division Friant ou 2ème division du 1er corps d’armée commandé par Davout; elles concernent et ne concernent que la bataille de La Moskowa.

 A.C.

Le 7 [septembre 1812], la division passe sous les ordres de l’Empereur et reçoit l’ordre de se porter en réserve dans la redoute du centre, lorsqu’elle serait enlevée. Bientôt elle reçoit une autre direction et marche sur Seminskoe. Le général Friant ordonne au général Dufour, commandant le 15ème léger, d’emporter le village et la redoute qui le couvre. En même temps lui-même charge à la droite avec le 48ème régiment et culbute l’ennemi. Le régiment espagnol formait la réserve du 48ème. Les 4ème et 5ème  divisions du 1er corps, ainsi que celui du maréchal Ney, s’étant jetées à droite le long du bois, le général Friant étend sa division pour remplir le vide entre Seminskoe et la redoute du centre. Le 33ème se porte même au delà de la redoute près des taillis. L’ennemi veut reprendre Seminskoe et y dirige de nouvelles forces et de l’artillerie, Le général concentre alors sa division et lui fait occuper le mamelon en arrière de Seminskoe. Le 33ème se forme en carré sur l’emplacement du village réduit en cendres et repousse trois charges de cuirassiers. L’artillerie reçoit des renforts; son feu fait taire celui de l’ennemi et le fait renoncer à son entreprise. Dans cette tentative le général Priant fut blessé à la poitrine d’un coup de biscaïen. La division reste deux heures dans cette position. Mais les 4ème et 5ème divisions du 1er corps et le maréchal Ney, avec le 3ème corps, ayant débordé la gauche de l’ennemi, il prononça sa retraite. Le général Friant, revenu au combat malgré sa blessure, se porta aussitôt en avant, chassa les Russes d’un mamelon qu’ils occupaient au delà de Seminskoe et les repoussa jusque dans le bois. La division bivouaqua sur le plateau en arrière du bois. La division passa sous les ordres du Roi de Naples. Le 8, elle campa sur les hauteurs de Mojaïsk.

(Arthur CHUQUET, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.50-51).

 

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( 29 septembre, 2019 )

« Les Russes sont de grands barbares. »

Moscou, le 29 septembre 1812.

Nous voilà enfin arrivés dans les tristes restes encore fumants de la belle et superbe ville de Moscou, ses plus beaux palais sont réduits en cendres, ainsi que les magasins les plus riches et les mieux fournis en tout ce qu’il était possible de désirer, tant pour les subsistances en tous genres que pour les objets de luxe, tels que l’on peut trouver à Paris. Il reste quelques palais et maisons qui ont été épargnées et que nous habitons. Imagine-toi bien à Paris ou Londres et quelques maisons éparses existant çà et là. C’est la plus belle horreur que j’aie vu et verrai de ma vie. Le feu a duré cinq jours et autant de nuits sans discontinuer, nous étions éloignés d’une lieue où nous étions campés et l’on y lisait à minuit comme à midi. [De]Cette capitale de la Moscovie, la plus ancienne de l’empire russe, aussi grande, pour ne pas dire plus grande que Paris, n’existe plus qu’une ombre. Les Russes sont de grands barbares. La population a fui comme le reste devant nos armes victorieuses. Ton fidèle ami et époux.

BAURVOTT.

(« Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812…», La Sabretache, 1913, p.58). « Aucun renseignement n’a pu être trouvé sur le signataire de cette lettre ».

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( 27 septembre, 2019 )

Une lettre du soldat Philibert Poulachaud à sa femme…

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L’auteur de cette lettre, est un certain Poulachaud soldat au 21ème régiment de ligne, écrit à son épouse, demeurant à Corcelles, dans le département de Saône-et-Loire.  Ce document est extrait du volume de la correspondance interceptée par les Russes durant la campagne de 1812 (et publié par la Sabretache en 1913).

Moscou, le 27 septembre 1812.

Ma chère tendre épouse, je mets la plume à la main pour m’informer de l’état de votre santé ; tant qu’à moi je me porte assez bien. J’ai tardé si longtemps sans vous écrire, cela n’est pas de ma faute, bien au contraire, mais je vous dirai que me voilà sept mois que nous couchons au bivouac sans entrer dans des maisons. Nous avons beaucoup souffert, mais cela n’est pas encore fini. Nous sommes déjà éloignés de 800 lieues de la France, mais l’empereur de Russie ne veut pas faire la paix.Cependant partout où nous passons nous brûlons tous les pays ; en arrivant à Moscou, nous avons brûlé sa vieille capitale [ce qui est faux car on sait que c’est le perfide Rostopchine, gouverneur de cette ville, qui ordonna sa destruction]. Pour le nombre des hommes que nous avons perdus, je ne saurais pas te dire pour le moment ; d’abord il ne reste que 24 hommes de notre compagnie [3ème compagnie, 3ème division, 1er corps] de 140 hommes que nous étions. Notre empereur ne veut pas aller plus loin. Nous sommes dans les casernes pour quelques jours pour savoir comme cela va se passer.

T’embrassant du plus profond de mon cœur, etc.

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( 25 septembre, 2019 )

Lettre du 25 septembre 1812…

Lettre du lieutenant Pierre Paradis du 25ème de ligne à son père, marchand ferblantier, rue Saint-Laurent à Grenoble (Isère).

Moscou, le 25 septembre 1812.

Mon cher papa, c’est de cette superbe capitale, aujourd’hui presque réduite en cendres, que je m’empresse de te donner de mes nouvelles, pensant bien qu’après avoir été autant exposé dans cette terrible campagne, il te sera agréable d’apprendre que j’avais été quitte pour une balle morte qui était venue me frapper dans l’endroit sensible, car si j’avais pas eu ma lévite bouclée et mise en bandoulière autour de moi, malgré que la coquine avait perdu une grande partie de sa force, elle me perçait le cœur puisqu’elle a bien eu celle de percer l’étoffe en dix doubles. J’ai assisté dans une grande partie des batailles que nous avons eues depuis le commencement de la guerre, mais je jure qu’aucune n’approchait à celle que nous avons eu le 7 de ce mois avec les Russes. Je puis t’assurer que le champ de bataille était couvert de morts. J’ai compté moi-même 20 Russes étendus contre un Français. Leur perte est inconcevable. Figure-toi une affaire générale qui a duré depuis 5 heures du matin  jusqu’à dix heures du soir. On s’est même tiraillé une partie de la nuit. On compte sue leur armée était forte de 150.000 hommes qui, ce jour-là, ont obtus donné. Notre nombre était à peu près le même, mais la Garde Impériale n’a pas donné. Je ne puis mieux te comparer le feu continuel pendant tout ce temps qu’au tonnerre le plus grondant. La mitraille, les boulets et les obus nous sifflaient par les oreilles comme les balles, aussi lorsque le calme est venu je te jure que, malgré le mauvais temps, il n’a pas fallu me bercer pour m’endormir, car aussitôt que je me suis jeté sur la terre j’ai fermé les yeux et ne les ai ouverts qu’au moment où mes soldats m’ont réveillé le lendemain matin pour manger la soupe dont j’avais comme eux grand besoin. Enfin je voudrais bien te détailler toutes les circonstances de cette fameuse campagne, mais il me faudrait trop de temps et plus d’une rame de papier ; il te suffira de savoir que nous avons été toujours victorieux et que mon régiment a formé l’avant-garde de l’armée pendant 15 jours et que tous les jours je me battais avec la compagnie que j’ai l’honneur de commander depuis la première affaire comme lieutenant, car il est bon de t’apprendre que par décret impérial du 25 novembre 1811, j’avais été nommé sous-lieutenant et que par décret du 10 juin dernier S.M. lui-même, en sa présence dans la cour de son palais à son passage à Dantzig, en passant notre régiment en revue, m’a nommé lieutenant et que mon colonel huit jours après m’a nommé lieutenant chargé de l’habillement et armement du régiment.

Je t’embrasse, ton bon fils.

PARADIS.

(« Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812… », La Sabretache, 1913, pp.23-24).

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( 21 septembre, 2019 )

Moscou en flammes !

Lettre de Guillaume PEYRUSSE à son frère André.

Au Palais du Kremlin, à Moscou, le 21 septembre 1812.

Je t’ai écrit, le 15 courant, pour t’annoncer mon arrivée à Moscou. J’étais loin de m’attendre alors que nous serions forcés de quitter cette résidence. Le 14, un général cosaque se présenta aux avant-postes de Sa majesté et déclara que si Sa majesté voulait ménager la ville, il ne serait fait aucune résistance. Sa Majesté répondit que les capitales de Vienne et de Berlin attestaient sa modération, et qu’il était disposé à la même modération à condition qu’on ne brûlerait ni les ponts ni les magasins. Nous entrâmes le 15. Le quartier-général s’établit dans un quartier- appelé le Kremlin. C’est une espèce de forteresse, entourée d’un double mur en brique crénelé, et dans l’enceinte sont bâtis l’arsenal, le palais du Sénat et le palais de l’Empereur. Dans la soirée quelques incendies éclatèrent. On les attribua à l’imprudence et à la négligence des soldats peu habitués à faire du feu dans des maisons de bois. BientôtMoscou en flammes ! dans TEMOIGNAGES Moscou1-300x200 une fusée fut lancée, et de toutes parts on vit éclater des incendies tout autour de notre quartier. Il n’existait dans la ville ni pompes ni pompiers. On ne put pas arrêter le feu qui dans un instant dévora tout ce qu’il rencontra. Dans la nuit les principaux palais et édifices publics furent incendiés. Plusieurs incendiaires russes furent saisis avec des torches et saucissons de poudre inflammable. Une bande de malfaiteurs avait obtenu à Constac [Cronstadt ?] leur liberté à la condition qu’ils commettraient ce crime atroce ; le gouverneur de la ville avait ordonné tous les apprêts. Ces animaux sauvages étaient gorgés de vin. La ville était en feu. Tous nos regards se portaient sur l’arsenal, et nous ne fûmes pas peu étonnés, malgré la vigilance et la surveillance la plus minutieuse, de voir éclater le feu au milieu des appartements de l’arsenal. Sa majesté se rendit sur les lieux, quelque danger qu’il y eût à courir pour sa personne. Elle ordonna des dispositions telles que bientôt on se rendit maître du feu. Il en était autrement dans un des plus beaux quartiers de la ville, appelé le Palais-Royal ; plus de six cents magasins étaient en flammes. La masse de feu qui embrasait la ville attirait une colonne d’air qui excitait l’incendie d’une manière affreuse. Sa Majesté était à peine rentrée au palais que nous vîmes le feu éclater dans le haut de la tour du château près des cuisines ; au même instant deux incendiaires furent saisi, l’un allant mettre le feu aux fourrières (dépôt de bois) du palais, l’autre s’introduisant dans les combles avec un saucisson et un briquet ; ils furent amenés à Sa Majesté ; interrogés, ils avouèrent qu’ils avaient eu ordre de leurs officiers de mettre le feu. On en fit une prompte justice. Un de nos piqueurs saisit un soldat russe au moment où il allait mettre le feu au pont, il lui cassa la mâchoire et le précipita dans la rivière ; Sa majesté, ne pouvant sauver la ville et étant bien convaincue que les feux souterrains étaient placés partout, se décida à quitter son palais. Elle fut s’établir à Pétrovski, château impérial à deux lieues de Moscou. Nous eûmes toutes les peines du monde à déboucher. Les rues étaient encombrées de décombres, de poutres embrasées, nous nous grillions dans nos voitures ; les chevaux ne voulaient pas avancer. J’avais les plus vives inquiétudes pour le trésor. La nuit du 16 au 17 vit éclater de nouveaux désastres, rien n’était ménagé ; la flamme présentait un développement de plus de quatre lieues. Le ciel était ne feu. Le vent mollit un peu dans la journée du 18. Faute d’aliment, le feu ne fut pas aussi considérable. Nous rentrâmes à Moscou, et nous vînmes nous réinstaller dans le Kremlin. On a saisi tous les soldats russes qui se trouvent ici pour les interroger. Il est plus que certain que le gouverneur de la ville comptait surprendre ici une partie de l’armée et la livrer aux flammes ; mais nulle autre troupe que la Garde n’avait eu la permission d’y stationner. Le projet était de couper toutes nos communications et d’anéantir les ressources que cette immense ville pouvait nous offrir. Sous ce dernier point de vue ils ont un peu réussi ; mais il reste encore des provisions de toute espèce et des approvisionnements suffisants. Leur barbarie n’est retombée que sur leurs compatriotes. Vingt—cinq mille blessés russes portés ici de Mojaïsk, ont été victimes de cette férocité, à laquelle on assure que le grand duc Constantin et plusieurs grands de Moscou ont contribué. On rend à l’empereur Alexandre la justice de croire qu’il est étranger à cet acte de barbarie… »

(«Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, p.91-95). L’auteur de cette lettre occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne.

 

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( 16 septembre, 2019 )

Une lettre du chirurgien Schaken…

L’auteur était à cette époque chirurgien sous-aide à l’ambulance de la 3èmedivision du 1er corps. Cette lettre est adressée à sa sœur, « à Lenoncourt, par Nancy ».

Moscou, 29 septembre 1812.

Ma chère sœur, nous ne nous permettons pas ici de réfléchir sur notre position future ; l’espérance de surmonter courageusement nos peines nous soutient, joignant à cela la grande confiance que nous avons dans celui qui nous a amenés jusqu’ici, qui sans doute nous reconduira aussi, sinon tous, au moins quelques unes. Nos repas ordinaires consistant à manger du pain que nous sommes fort heureux d’avoir, quelquefois de la viande qu’on nous distribue, plus nos provisions de légumes, mais elles s’épuisent comme tout le reste ; quant à nos chevaux, j’en ai encore deux, autrefois gras et fringants, actuellement rongeant leurs mangeoires, faute de paille ; puis j’ai l’avantage d’avoir un domestique qui ne les étrilles jamais que lorsqu’il l’a été par moi-même et à coup de plat de sabre. La perte de ces animaux est infaillible ; je finirai par les faire tuer, après quoi je les donnerai en paiement à ce drôle ; cette perte ne serait rien s’il ne fallait acheter un autre cheval au renouvellement de la campagne. Quant à notre entretien, il ne coûte pas cher, car nous ne trouvons rien à acheter. Chacun se raccommode comme il peut ; nous avons adopté la coutume de ne plus mettre à nos pantalons que des pièces de cuir, car les autres ne tiennent pas assez.

Tu vois, ma chère sœur, que nous sommes de jolis garçons. En dépit de tout cela, c’est à qui se montera le plus gai et quiconque montre de la tristesse est sûr de recevoir la savate, et je t’assure que je serai un des derniers à  la recevoir.

Prépare-moi une jolie petite maîtresse pour mon retour, car il n’y en a point ici ; dis-lui que je l’aimerai beaucoup…

(« Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812…», La Sabretache, 1912, pp.59).

Une lettre du chirurgien Schaken… dans TEMOIGNAGES Ruines-Moscou

 

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( 14 septembre, 2019 )

14 septembre 1812: « Moscou ! Moscou ! »

« Enfin le 14 septembre nous voyons la capitale tant désirée et le cri de « Moscou ! » vingt fois répété sort de toutes les bouches. Cette grande ville avec ses constructions orientales et ses nombreux clochers avait de quoi frapper l’imagination. Une partie de l’armée traverse la ville et se porte en avant. L’Empereur y fait son entrée à la tête de la Garde. Mon corps d’armée (1er) reste devant la ville sur les bords de la Moskowa. Une fois les postes établis, mon capitaine me désigne pour chercher des vivres. Ayant choisi les hommes en qui je pouvais avoir toute confiance, je me dirigeai avec eux vers la ville. Nous n’étions armés que de nos sabres. Mais l’unique pont était gardé par un piquet, et la défense d’entrer dans Moscou formelle. Nous descendons le courant à la recherche d’un gué que nous trouvons, et passons sur l’autre rive avec de l’eau jusqu’à la ceinture. Nous nous trouvons à l’entrée des faubourgs où nous rencontrons beaucoup d’autres soldats également en quête de vivres. M’éloignant de nos compétiteurs je dirigeai mon escouade sur une maison isolée14 septembre 1812: où je voyais de la lumière. Nous frappons, appelons, menaçons, envoyons des sommations, personne ne répond, aucune issue ouverte. Enfin, je parlemente en allemand, j’expose nos désirs et rassure mon interlocuteur caché. Puis, une voix de femme intervient en français. Après beaucoup de pourparlers la porte d’ouvre, et la pauvre femme recule épouvantée devant les figures plus que brunies par quatre mois de bivouacs et de batailles des six guerriers dont la tenue se ressentait de tant de fatigues et de dangers. Je finis par la rassurer et demandai à être présenté aux maîtres de la maison.  On nous fait entrer dans un salon bien meublé ou bientôt apparaît une famille de dix personnes allant des grands-parents aux petits-enfants ; Ils étaient français, de Caen, et fabricants de tulle à Moscou. Nous fûmes reçus à bras ouverts, on nous servit un bon dîner, arrosé de vins de France, puis nous sollicitâmes des vivres pour nos camarades qui nous attendaient avec anxiété. Cette excellente famille nous donna un chariot sur lequel on nous mit le pain restant à la maison, beaucoup de farine, des légumes secs ainsi qu’une foule d’autres provisions.  Après avoir fait nos adieux et exprimé notre reconnaissance nous remontons la rive, vers le pont, au milieu d’un encombrement extraordinaire. Craignant que des maraudeurs moins heureux que nous, nous attaquent, et sachant que ventre affamé n’a pas d’oreilles, je cachai notre chariot dans les broussailles au bord de l’eau et disposai mes hommes autour, sabre en main. De ma personne je me portai au pont où se trouvait un poste du 16ème léger commandé par un capitaine et un sous-lieutenant. J’expose au capitaine que, me rendant avec des vivres près du général de division, j’ai peur d’être dévalisé en route. Cet officier me donna, de suite un cavalier et six hommes en armes comme escorte. Je pus ainsi rejoindre sans accident le 7ème léger, et récompensai largement, en vivres, mes chers camarades du 16ème léger qui rentrèrent, ravis, à leur poste. Ma compagnie me fit fête, tous entouraient la voiture avec joie et le reste de la nuit se passa en un banquet fraternel. » (Capitaine Vincent Bertrand, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillies et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils [1ère édition en 1909]. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux empires, 1998, pp.128-131).

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« Le 14 septembre, à une heure de l’après-midi, après avoir traversé une grande forêt, nous aperçûmes de loin une éminence. Une demi-heure après, nous y arrivâmes. Les premiers, qui étaient déjà sur le point le plus élevé, faisaient des signaux à ceux qui étaient encore en arrière, en leur criant : « Moscou ! Moscou ! » En effet, c’était la grande ville que l’on apercevait : c’était là où nous pensions nous reposer de nos fatigues, car  nous, la Garde Impériale, nous venions de faire plus de douze cents lieues sans nous reposer. C’était par une belle journée d’été ; le soleil réfléchissait sur les dômes, les clochers et les palais dorés. Plusieurs capitales que j’avais vues, telles que Paris, Berlin, Varsovie, Vienne et Madrid, n’avaient produit en moi que des sentiments ordinaires, mais ici la chose était différente : il y avait pour moi, ainsi que pour tout le monde, quelque chose de magique. Dans ce moment, peines, dangers, fatigues, privations, tout fut oublié, pour ne plus penser qu’au plaisir d’entrer dans Moscou, y prendre des bons quartiers d’hiver et faire des conquêtes d’un autre genre, car tel est le caractère du militaire français : du combat à l’amour, et de l’amour au combat. » (Sergent Bourgogne, « Mémoires. Présentés par Gilles Lapouge », Arléa, 1992, p.13).

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L’entrée dans Moscou…

« On amena à l’Empereur quelques paysans et quelques marchands, qui faisaient pitié par la frayeur qu’ils avaient, croyant qu’on allait les égorger. Nous vîmes arriver ensuite un Français, qu’il interrogea ; je lui parlai aussi, et M. de Narbonne lui demandant s’il y avait moyen de se refaire à  Moscou, il répondit que les russes avaient enlevé tout ce qu’il s avaient pu, mais que cependant la ville ne manquait de rien. Après cela, l’Empereur entra dans les faubourgs de la ville sainte, et c’était le 14 septembre. Il y a, pour entrer dans ces faubourgs, de très petites portes ; un officier avait ordre de ne laisser enter que la suite de l’Empereur, et je passai en cette qualité. Les faubourgs sont traversés par la rivière de la Moskova ; l’Empereur descendit de cheval sur la droite de la rivière et près du pont ; il avait grand froid, il toussait en donnant ses ordres et paraissait incertain de ce qu’il y avait à faire ; puis croyant plus prudent de ne pas pénétrer encore au milieu de la ville, il revint sur ses pas pour se placer à droite, dans une petite maison de bois. Pour moi, je passai le pont et j’achetai, moyennant 15 francs, une bouteille de rhum à une cantinière qui s’était déjà établie sur une terrasse. Lorsque j’eus repassé le pont, j’aperçus Lacour  qui me cherchait de l’autre côté de la Moskova ; il avait passé la rivière à gué ; j’en fis autant pour lors et, de là, nous entrâmes dans la ville. Plusieurs habitants nous offrirent de l’eau-de-vie et des vivres que nous refusâmes ; nous empêchâmes aussi un trompette et quelques soldats de forcer des portes pour avoir de la vodka. Nous suivîmes des rues qui paraissant garnies de boutiques fermées ; on voyait à leur extrémité des palais surmontés par des tours de différentes grandeurs et très antiques, le tout dominé par force pinacles qui, ainsi que les sommités des mêmes palais, étaient revêtues en or et en argent, qui se détachaient sur des peintures où dominaient le rouge et le vert, et tout cela parsemé d’étoiles d’or. Voilà qui me parut tout à la fois bizarre et superbe. Nous vîmes aussi des enseignes de café et de marchandes de modes très élégamment exécutées… » (Adrien de Mailly, « Souvenirs de la campagne de Russie, 1812. Présentés par Christophe Bourachot », Editions du Grenadier, 2012, pp.56-57. L’auteur était sous-officier au 2ème régiment de carabiniers).

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Dans Moscou…

 « Nous fûmes surpris de ne voir aucun habitant,excepté cependant quelques malheureux que nous vîmes çà et là. Toutes les maisons paraissaient désertes. On ne voyait que des soldats polonais ou français circulant dans les rues, et plus on approchait du Kremlin plus leur nombre augmentait. En tournant le coin d’une rue, nous rencontrâmes un Polonais de la Garde, qui avait plusieurs bouteilles sous les bras et dans les mains. Il nous en offrit une que nous acceptâmes ; mais, comme nous n’avions rien pour la déboucher, nous la lui remîmes pour qu’il en cassât le goulot sur une pierre. C’était du champagne. Mes compagnons et moi nous bûmes à la régalade. Nous trouvâmes ce vin fort bon. Nous continuâmes notre chemin vers le Kremlin, où nous entrâmes peu de temps après la porte de l’Ouest.A quelque distance de la porte que nous venions de passer, nous vîmes trois ou quatre mamelucks qui étaient assis près d’un mur bordant le chemin à gauche : c’étaient des hommes démontés qui se reposaient. Nous ne tardâmes pas d’arriver sur une espèce de place que j’appellerai la court de l’ouest. Là nous descendîmes de voiture et nous nous séparâmes ; chacun alla rejoindre les siens du service auquel il appartenait. En me rendant à l’endroit où était mon devoir, je jetai un coup d’œil sur ce qui m’environnait. Le palais est un composé de divers bâtiments tenant ensemble et d’une architecture différente. A gauche d’un grand bâtiment construit à l’orientale, est un vaste escalier qui aboutit à une cour intérieure dallée, se prolongeant à droite, au bout de laquelle était une issue qui communiquait à l’intérieur des appartements de l’Empereur. Là, dans une grande pièce, je trouvai les personnes du service auquel j’appartenais. L’Empereur, qui avait passé la nuit dans le faubourg nomme Dorogomilow, était venu dans la matinée s’installer dans le palais des Czars. » (Mameluk Ali, « Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés par Christophe Bourachot », Arléa, 2000  pp.44-45).

 

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( 12 septembre, 2019 )

Le MARECHAL LEFEBVRE en 1812…

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Il commandait la Vieille Garde pendant la campagne de Russie et, de longue date, il avait sollicité ce commandement. Napoléon hésita d’abord ; il consulta Berthier ; puis, le 10 avril 1812, il donna la division se sa vieille garde à Lefebvre ; après tout, comme il disait, le duc de Dantzig était encore en état de faire la guerre et il avait de l’expérience et de l’énergie au feu.  Le 7 mai 1812, le maréchal arrivait à Glogau et, durant la marche, de la frontière russe jusqu’à Moscou, il ne cessa d’exhorter son monde à l’endurance et à la résignation, de lui prêcher la vigilance : ne serait-il pas honteux pour la Garde de se laisser enlever un poste derrière l’armée et sous les yeux de l’Empereur. Le 2 septembre 1812, il l’engage à se préparer au très prochain combat dont le résultat ne saurait être douteurs puisque l’Empereur commande.  

Chargé, après l’incendie de Moscou, de la police du Kremlin, le maréchal prend les précautions les plus sévères. Ne laisser entrer aucun Russe, tirer sur tout Russe qui cherche à pénétrer dans l’enceinte, envoyer dans le Kremlin et d’un bout à l’autre des patrouilles fréquentes, y faire le service nuit et jour comme dans une place de guerre, telles sont les prescriptions de Lefebvre. Aucun soldat de la Garde ne peut sortir du Kremlin sans la permission de son capitaine et cette permission sera donnée rarement. Le duc de Dantzig ne souffre même pas de cantinières dans le Kremlin. Pourtant des soldats sortent et commettent des excès. Lefebvre les menaça. Comment des hommes d’élite, destinés à la garde de l’empereur et qui devaient donner l’exemple de l’ordre et de la subordination, s’oubliaient-ils, s’avisaient-ils ainsi ? N’appréciaient-il pas l’honneur d’appartenir à la Garde ? Certes, la masse du corps était bonne ; mais il fallait, disait le maréchal, la purger de quelques mauvais sujets qui, chaque jour, causaient à leur chefs des désagréments.  Durant la Retraite, il marchait à pied et il vit avec douleur le désordre de l’armée. Son dévouement, dit Roguet, fut alors des plus utiles et il trouvait toujours soit dans la vieille, soit dans la jeune garde, un bataillon pour garder son tondu de caporal. Au sortir de Tolotchin, seul et à pied, un bâton à la main, dans le milieu du chemin, il apostrophe de sa voix forte et avec son accent allemand les traînards et les isolés :

« Allons, mes amis, réunissons-nous ! Il vaut mieux se joindre aux autres et se former en bataillons que d’être des lâches et des brigands !  » A l’entrée du pont de la Bérésina, il essaie durant quelques instants de maintenir l’ordre. Pion des Loches dit, assez vilainement, qu’il s’était transformé en piqueur et qu’il dirigeait les voitures impériales sur l’autre rive. Mais d’autres admiraient l’infatigable activité du vieux soldat : il portait une barbe blanche qui n’avait pas été faite depuis quelques  jours, et le bâton noueux qui soutenait ses pas semblait être dans ses mains le noble bâton de maréchal. On sait qu’il dut, non sans désespoir, laisser à Vilna son fils moribond. Il resta toutefois à la tête des troupes et partagea leurs privations, leur donna, comme dit encore Roguet, l’exemple de la fermeté et de la patience. A Vilna on le vit parcourir les rues en criant « Aux armes ! » et rassembler sur la place des débris de la Vieille Garde, 600 hommes à peine !  

Mais la mort de son fils qu’il ignore et qu’il pressent, accable Lefebvre, et, à la fin du mois de décembre, lorsque la Garde n’existe presque plus- c’est sa propre expression- il demande la permission de revenir en France. Le 11 janvier 1813, Napoléon donne un ordre à Berthier de le renvoyer à Paris. 

A.CHUQUET 

Article publié dans le 2ème  volume de la série d’Arthur Chuquet et  intitulée : « 1812. La guerre de Russie. Notes et documents », Fontemoing, 1912 (3 volumes). 

 

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( 8 septembre, 2019 )

Une lettre du sous-lieutenant Paris, du 12ème de ligne.

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Jean-Marie-François Paris est né le 11 avril 1785. En 1806 il entre comme soldat au 12ème de ligne. Il est nommé sous-lieutenant le 20 août 1812, puis lieutenant l’année suivante. Cet officier sera tué à Kulm le 30 août 1813. 

Suscription : Paris, sous-lieutenant au 12ème régiment de ligne, 3ème division, 1er corps, à sa mère, Mme veuve Paris, rue Michel-le-Comte, n°38, à Paris. 

Moscou, le 18 septembre 1812. 

Ma chère mère, je vous écris ces lignes pour m’informer de votre état. Je suis parti du cantonnement d’où je vous ai écrit la dernière fois, pour nous mettre en campagne contre la Russie, mais comme cela s’est opéré avec tant de rapidité je n’ai pas trouvé un moment pour vous écrire et d’ailleurs le manque de poste m’en aura empêché, car nous avons marché nuit et jour malgré que [sic] nous avions l’ennemi à combattre. Nous avons fait un très long chemin en fort peu de temps. Enfin, nous sommes à Moscou depuis le 14. Le régiment s’est battu cinq fois et il a reçu des félicitations de S.M. l’Empereur, ainsi que du roi Murat.  L’Empereur [qui] a passé la revue du régiment le 20 août, a donné pour récompense trente et une croix d’honneur et a fait beaucoup d’officiers. Comme j’étais blessé le 17 août à la prise de Smolensk, je n’ai pas été présent à cette revue, cependant ma blessure était légère et j’espérais avant quinze jours rejoindre le régiment.  En effet, je me suis procuré un cheval et je me mis en route avant d’être guéri, car les vivres étaient courts et je pouvais être bien mieux au régiment.  Je me mis donc en route. Après avoir fait deux lieues, je rencontre un officier qui venait aussi de la ville et qui me dit qu’une heure après que je sois parti, l’Empereur avait fait donner aux adjudants et aux officiers blessés chacun dix napoléon.  Cela me fit beaucoup de peine d’être parti si tôt et point guéri et aussi de faire une pareille perte.  J’arrive au régiment, mais quelle fut ma satisfaction d’apprendre qu’à la revue  de S.M. l’Empereur j’avais été nommé sous-lieutenant. Quel plaisir pour moi ! Au moins maintenant je pourrais vous soulager dans tout ce qui sera en mon pouvoir. Sitôt que je serai payé de tout ce qui me revient, je vous ferai passer quelques chose, mais pour le moment il ne m’est pas possible, car voilà cinq mois que nous n’avons pas été payés. Cependant on espère que sous peu on sera acquitté de tout.

Adieu ma chère mère. 

Votre fils, 

PARIS 

 

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( 7 septembre, 2019 )

7 septembre 1812: La Moskowa (Borodino)…

7 septembre 1812: La Moskowa (Borodino)… dans JOURS D'EPOPEE Borodino-230x300La bataille de La Moskowa ou bataille de Borodino s’est déroulée le 7 septembre 1812. Elle fut la plus importante et la plus sanglante confrontation de la campagne de Russie, impliquant plus de 250 000 hommes pour des pertes estimées à 75 000 hommes. La Grande Armée commandée par Napoléon Ier, vainquit l’armée impériale russe sous les ordres de Mikhaïl Koutouzov, près du village de Borodino, à l’ouest du village de Mojaïsk). Les Français s’emparèrent des principales fortifications russes, dont la redoute Raevsky et les « flèches » de Piotr Bagration, mais ils ne réussirent pas à détruire l’armée russe. Environ 30 000 soldats français furent tués ou blessés au cours de la bataille. Les pertes russes furent plus lourdes, mais la puissance démographique du pays permit de remplacer les soldats tués. La bataille prit fin avec la retraite de l’armée russe, laquelle se retira en bon ordre. L’état des troupes françaises et l’absence de reconnaissance du terrain conduisirent Napoléon à stationner son armée sur le champ de bataille au lieu de poursuivre l’armée russe, comme il l’avait fait lors de ses précédentes campagnes. La bataille de la Moskowa est la plus importante de la campagne de Russie : elle marque la dernière action offensive des Français sur le sol russe. En se retirant, les Russes sont encore en état de combattre, ce qui leur permettra de bouter les troupes françaises hors de la Russie.

La campagne précédant la bataille la Grande Armée avait commencé l’invasion de la Russie fin juin 1812.

Les forces russes, initialement massées le long de la frontière polonaise, reculèrent devant les Français en appliquant la politique de la terre brûlée selon la tactique de Michel Barclay de Tolly, le commandant en chef de l’armée russe. Ce dernier a bien tenté d’établir une ligne défensive solide face à la Grande Armée, mais ses efforts furent à chaque fois ruinés par la rapidité de l’avance française.

Napoléon marcha sur Moscou à partir de Vitebsk.

La Grande Armée est cependant mal préparée pour une campagne terrestre prolongée. En effet sa base logistique la plus proche est Kowno, située à 925 kilomètres de Moscou, et le dépôt de ravitaillement de Smolenskest situé à 430 km de la capitale russe. Les lignes d’approvisionnement françaises sont donc particulièrement vulnérables aux attaques des partisans russes. Néanmoins, l’envie d’une bataille décisive pousse Napoléon à passer à l’action. Pendant ce temps, les conflits entre les subordonnés de Barclay empêchent les Russes d’établir une stratégie commune. La politique de terre brûlée de Barclay est perçue comme une réticence à combattre. Le tsar, lassé de cette stratégie, nomme un nouveau commandant en chef russe le 29 août : le prince Mikhaïl Koutouzov. Ce dernier n’est pas considéré par ses contemporains comme l’égal de Napoléon, mais il est cependant préféré à Barclay car il est ethniquement russe (contrairement à Barclay qui a des origines écossaises), et est très populaire dans l’entourage du tsar.

Koutouzov attendit cependant que les Français (avec de nombreux Polonais et Bavarois) soient à 125 km de Moscou pour accepter la bataille. Le 30 août, il ordonne une nouvelle retraite à Gshatsk. Koutouzov établit alors sa ligne défensive dans une zone facile à défendre, près du village de Borodino. À partir du 3 septembre, Koutouzov renforça la position avec des travaux de terrassements, notamment la redoute Raevski dans le centre droit russe, et les « flèches » de Bagration sur la gauche.

La bataille de Schwardino. Forces en présence 

1. L’Armée russe

L’armée russe aligne, de gauche à droite, les corps de Toutchkoff, de Borozdine, de Raevski, de Doctorov, d’Ostermann, et de Baggovut. Le corps de Constantine forme la réserve russe. Les éléments de cavalerie russes sont commandés par Silvers, Pahlen, Kork, Platov et Ouvaroff. L’aile gauche est commandée par Bagration, l’aile droite par Barclay de Tolly, qui appuient leurs lignes défensives sur un système de redoutes. La plus importante, la redoute Raevsky, au centre avec 18 canons, est prolongée au sud par trois autres retranchements : les « flèches » de Bagration. Les forces russes présentes le jour de la bataille comprenaient 180 bataillons d’infanterie, 164 escadrons de cavalerie, 20 régiments de cosaques, et 55 batteries d’artillerie (640 pièces d’artillerie au total). Au total, les Russes ont engagés 103 800 hommes. Toutefois, 7 000 cosaques, ainsi que 10 000 miliciens russes présents ce jour-là n’ont pas été engagés dans la bataille.

2. La Grande-Armée. 

Positionnée près de Schwardino, à 2,5 km des lignes russes, la Grande Armée dispose, de gauche à droite, des corps d’Eugène de Beauharnais, de Ney, et de Davout, appuyés au sud par l’infanterie de Poniatowski et les forces de cavalerie de Nansouty, de Montbrun et de Latour-Maubourg. La Garde impériale et les corps de Junot, de Grouchy et de Murat constituent la réserve.

La Grande Armée comprend 214 bataillons d’infanterie, 317 escadrons de cavalerie et 587 pièces d’artillerie pour un total de 124 000 soldats. Cependant, la Garde Impériale, qui dispose de 109 canons et qui comprend 30 bataillons d’infanterie et 27 escadrons de cavalerie pour un total de 18 500 hommes, n’a pas été engagée dans la bataille.

Déroulement. 

1. Les flèches. 

La bataille commence à 6 heures du matin, par une préparation d’artillerie contre le centre russe, menée par 102 canons. Mais les Français perdent ensuite un temps précieux à les déplacer, car ils sont trop loin des lignes russes. Davout donne l’ordre aux divisions Compans et Desaix d’attaquer la flèche située la plus au sud. Canonnés par l’artillerie russe, Compans et Desaix sont blessés, mais les Français parviennent à avancer. Voyant la confusion, Davout dirige alors personnellement la 57e brigade, jusqu’au moment où son cheval est abattu. Davout tombe si lourdement qu’il est signalé mort au général Sorbier. Le général Rappest envoyé sur place pour le remplacer, mais Davout est vivant et toujours à la tête de la 57e brigade. Rapp prend alors la tête de la 61e brigade avant d’être blessé (pour la 22e fois de sa carrière). À 7 heures, Napoléon engage les corps de Ney, puis de Junot, pour venir en aide à Davout ; ce dernier conquiert enfin les trois flèches vers 7 heures 30.  Mais les Français sont repoussés par une contre-attaque russe menée par Bagration. Ney relance un assaut contre les flèches, et parvient à les reprendre vers 10 heures. Barclay envoie alors 3 régiments de la garde, 8 bataillons de grenadiers et 24 canons sous le commandement de Baggovout pour renforcer le village de Semionovskoïe, au nord des flèches. Le retour offensif de Baggovout déloge les Français des flèches, mais Ney les reprend à nouveau à 11 heures. Le maréchal français en est de nouveau chassé, mais il conquiert définitivement la position vers 11 heures 30. Napoléon hésite à engager la Garde Impériale, qui constitue ses dernières réserves, si loin de France.

2. La redoute Raevsky. 

Pendant ce temps, Eugène de Beauharnais pénètre dans Borodino après de durs combats contre la Garde russe, et progresse vers la redoute principale. Cependant ses troupes perdent leur cohésion, et Eugène doit reculer sous les contre-attaques russes.

Le général Delzons se place alors devant Borodino pour protéger le village. Au même moment, la division Morand progresse au nord de Semynovskaya, tandis que les forces d’Eugène franchissent le Kalatsha en direction du Sud. Eugène déploie alors une partie de son artillerie, et commence à faire refluer les Russes derrière la redoute.

Appuyés par l’artillerie d’Eugène, les divisions Morand et Broussier progressent et prennent le contrôle de la redoute. Barclay lui-même doit rallier le régiment Paskévitch en déroute. Koutouzov ordonne alors au général Iermolov de reprendre la redoute ; disposant de trois batteries d’artillerie, ce dernier ouvre le feu contre la redoute tandis que deux régiments de la garde russe chargent la position. La redoute repasse alors aux mains des Russes.

L’artillerie d’Eugène continue à pilonner les Russes alors qu’au même moment, Ney et Davout canonnent les hauteurs de Semyonovskaya. Barclay envoie des renforts à Miloradovitch, qui défend la redoute tandis qu’au plus fort de la bataille, les subordonnés de Koutouzov prennent toutes les décisions pour lui : selon les écrits du colonel Clausewitz, le général russe semble être « en transe ».

Avec la mort du général Kutaisov, qui commandait l’artillerie russe, une partie des canons, situées à l’arrière des lignes russes, sont inutilisés, tandis que l’artillerie française fait des ravages dans les rangs russes.

À 14 heures, Napoléon ordonne un nouvel assaut contre la redoute. Les divisions Broussier, Morand, et Gérard doivent charger la redoute, appuyés par la cavalerie légère de Chastel à droite et par le second corps de cavalerie de réserve à gauche.

Le général Caulaincourt ordonne aux cuirassiers de Wathier de mener l’attaque contre la redoute. Observant les préparatifs français, Barclay déplace alors ses troupes pour renforcer la position, mais elles sont canonnées par l’artillerie française. Caulaincourt mène personnellement la charge et parvient à enlever la redoute, mais il est tué par un boulet.

La charge de Caulaincourt fait refluer la cavalerie russe qui tente de s’opposer à elle, tandis que la gauche, où Bagration a été mortellement blessé, et le centre russe, sévèrement mis à mal, donnent des signes de faiblesse. À ce moment, Murat, Davout et Ney pressent l’empereur, qui dispose de la Garde impériale en réserve, de l’engager pour porter l’estocade finale à l’armée russe, mais celui-ci refuse.

Fin de la bataille. 

Barclay demande alors à Koutouzov de nouvelles instructions, mais ce dernier se trouve sur la route de Moscou, entouré de jeunes nobles et leur promettant de chasser Napoléon. Toutefois, le général russe se doute bien que son armée est trop diminuée pour combattre les Français. Les Russes se retirent alors sur la ligne de crête située plus à l’est. Napoléon estime que la bataille reprendra le lendemain matin, mais Koutouzov, après avoir entendu l’avis de ses généraux, ordonne la retraite vers Moscou. La route de la capitale russe est ouverte à la Grande Armée.

Pertes. 

Les pertes sont très élevées dans les deux camps.La Grande Armée perd environ 30 000 hommes : selon Denniée, inspecteur aux revues de la Grande Armée, il y aurait eu 6 562 morts, dont 269 officiers, et 21 450 blessés[].Les Russes perdent environ 44 000 hommes, morts ou blessés, dont 211 officiers morts et 1 180 blessés. 24 généraux russes furent blessés ou tués, dont Bagration qui meurt de ses blessures le 24 septembre.

Du côté français, le manque de ravitaillement, suite à l’allongement des lignes d’approvisionnement, pour les soldats valides fait que certains blessés meurent de faim ou de négligences dans les jours qui suivent la bataille.

Conséquences. 

Les Français prirent Moscou (à 125 km) le 14 septembre. Le soir même, d’immenses incendies ravagent la ville. Les derniers feux seront éteints le 20 au soir. Moscou, essentiellement construite en bois, est presque entièrement détruite. Privés de quartiers d’hiver et sans avoir reçu la capitulation russe, les Français sont obligés de quitter la capitale russe le 18 octobre pour entamer une retraite catastrophique.

La Bataille de La Moskowa est une victoire tactique française. Elle ouvre la voie de Moscou à Napoléon. Les pertes françaises, quoique très importantes, restent inférieures au nombre de morts et blessés russes. Toutefois, l’Empire russe a aussi revendiqué la victoire, les troupes s’étant repliées en bon ordre.

Alexandre TOLOCZIN

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