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( 31 janvier, 2020 )

Une lettre du général Walther à sa femme…

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Dans la lettre suivante, le général de division comte Walther, colonel commandant les grenadiers à cheval de la Garde Impériale, confie à sa femme la douleur que lui inspirent les excès de l’armée. 

A.CHUQUET 

Berkzevitzki, 25 juillet 1812. 

Je suis arrivé ici hier avec les dragons et les grenadiers. Avant d’en repartir, plusieurs familles des châteaux voisins sont venues se réfugier auprès de nous, de malheureux soldats étant allés piller et ravager leurs habitations. Il y avait au moins vingt personnes, hommes, femmes et enfants, et des enfants charmants, entre autres deux petits garçons et une fille de onze ans qui parlaient très bien le français et portaient la parole pour leur père qui ne pouvait pas les comprendre. Je leur ai donné à manger et j’ai envoyé un aide de camp, chasser cette bande malfaisante. Les pauvres gens, en partant, m’on couvert de bénédictions en versant des larmes. Il y avait aussi une femme qui venait d’accoucher. Son mari, à l’approche de ces scélérat, s’était sauvé avec l’enfant dans les bois. Juge, chère amie, de cette situation pénible pour mon cœur. Il y a vraiment de quoi vous faire abandonner l’état militaire. 

 

 

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( 28 janvier, 2020 )

L’espion Schulmeister…

Qui ne connaît l’espion Charles Schulmeister ? C’est lui dont le préfet du Bas-Rhin, Lezay-Marnesia, disait qu’il avait joué un grand rôle dans la diplomatie secrète de Napoléon et qu’il avait bien des moyens de le jouer encore; il était, disait Lezay, le plus célèbre et le plus audacieux des espions de Bonaparte et sa police est autrement puissante que la mienne, tant en intelligence qu’en finances. La pièce qui suit a trait au « roi des espions », et son auteur, un Alsacien sans doute, un royaliste que nous ne connaissons pas, nous renseigne sur une intéressante tentative de Schulmeister que Napoléon avait chargé d’enlever Marie-Louise.

 Arthur CHUQUET.

L'espion Schulmeister… dans FIGURES D'EMPIRE Charles-Schulmeister.Charles Schulmeister. Notice sur l’agent le plus actif le plus dangereux de la police de Bonaparte.

Fils d’un ministre protestant de Freistett, grand duché de Bade, fut espion des Autrichiens en 1793- 1794, dans les premières campagnes sur le Rhin; habitait alors un vieux château appelé Anbach, près de Sasbach, en face du monument de Turenne. Depuis, ayant établi une manufacture de tabac à Strasbourg, fit banqueroute quelque temps après. Se trouvant ans ressources, se lit chef de contrebandiers et devint si audacieux et si redoutable dans ce métier qu’à la demande de l’administration des douanes il fut déporté de France par un arrêté de M. Shée, alors préfet du département du Bas-Rhin. Lorsque la Grande Armée de Boulogne passa le Rhin pour ouvrir la campagne d’Austerlitz, s’y attacha comme espion et se fit connaître par le tour hardi qu’il joua à Ulm au général Mack. Savary, chargé de la police de Bonaparte, se l’attacha particulièrement et bientôt il devint son omnis homo. Il l’’accompagna lors de la campagne de Prusse, dans son gouvernement de Koenigsberg lorsqu’il fit vendre les bâtiments du port avec leurs cargaisons. Ensuite, lors de la campagne e Wagram, Schulmeister fut nommé chef de la police par Rovigo. Il revint de l’Allemagne avec une fortune immense, étala en Alsace un faste insolent,  acquit pour un million de bien-fonds, se faisant traîner par l’attelage des chevaux blancs hongrois volés à Vienne au prince de Palfy, dont il habitait l’hôtel, et sa femme couverte des diamants qu’il enleva à Vienne dans le séquestre qu’il se permettait comme chargé de la police. Par la protection de Savary, devint associé dans l’entreprise générale des jeux de Paris et des bains de Baden, ce qu’il est encore. Connu, méprisé, conspué en tous lieux et dans les journaux allemands, notamment ceux de Coblenz et de Carlsruhe, il n’en continua pas moins ses correspondances secrètes et relations de police, auxquelles es agents de tous les jeux de France et d’Allemagne, ainsi que les comédiens et artistes ambulants et les voyageurs marchands, sont spécialement employés. Il possède à ferme une superbe chasse dans le grand-duché de Baden, sous le titre d’aide de camp du duc de Rovigo. Depuis que les Autrichiens tiennent garnison  Kehl, n’a plus osé jouir du plaisir de la chasse, craignant quelques récriminations de la part du commandant,  à raison des horreurs qu’il a commises à Vienne, se flattant néanmoins dans le courant de février, de son intimité avec Suchet, pour narguer le commandant autrichien. Depuis, a disparu de l’Alsace et des terres qu’il possède dans un département aux environs de Paris. Maintenant on a la conviction que ce misérable était en Autriche pour diriger l’opération de l’enlèvement de l’archiduchesse Marie-Louise. Ce coup ayant échoué, il s’est échappé et, étant toujours uni de tous les passeports, lettres de commerce et pièces les plus régulières pour se soustraire à toutes recherches, prenant même tous les costumes et toutes les décorations, il a été manqué de deux heures, le 6 mars 1815, à Francfort-sur-le-Main. Il aura sans doute été rejoindre son ami Suchet ou Savary, digne protecteur d’un tel monstre. Signalement : taille, 5 pieds 1 pouce ; stature, aigre ; sourcils et cheveux roux ; petits yeux vifs ; parlant allemand, français, latin, anglais, italien : air effronté ; enfin, le crime personnifié.

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première Série  [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion, Éditeur, 1911, pp.406-409).

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( 13 janvier, 2020 )

Méconnu baron de Mesgrigny !

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Adrien-Charles-Marie de Mesgrigny, comte de Briel, baron d’Empire, chevalier de Malte et officier de la  Légion d’honneur, naquit à Troyes, le 4 juin 1778, s’engagea à 16 ans, devint assez rapidement officier, aide de camp d’Augereau, écuyer de l’Empereur. Au baron de Mesgrigny fut confiée la mission d’annoncer à l’empereur d’Autriche, la grossesse de l’impératrice Marie-Louise. C’est en qualité d’écuyer qu’il fit les campagnes de 1812, 1813, 1814, et accompagna l’Empereur jusqu’à son départ de Fontainebleau. La ville de Troyes doit aux instances du baron de Mesgrigny de n’avoir pas été bombardée en 1814. Le 23 février de cette même année, alors que les Français allaient investir la place, le prince de Wrède demandait un armistice pour la nuit, promettant d’évacuer la ville et de la rendre au petit jour ; qu’autrement, il l’incendierait avant de la quitter. Une supplique du maire, M. Piot de Courcelles, qui conjurait d’épargner Troyes des horreurs d’un bombardement, était jointe à la lettre du général allemand. L’Empereur, par sentiment d’humanité et aussi par condescendance pour son écuyer, Adrien de Mesgrigny, qui avait à cœur de sauver sa ville natale, voulut bien céder, et injonction fut donnée au prince de Wrède d’abandonner la place. 

Au retour de l’île d’Elbe, Napoléon fit au baron de Mesgrigny l’honneur de le rappeler auprès de sa personne, faveur d’autant plus grande que, sur dix-huit écuyers qui existaient avant son départ, il n’en nomma que quatre. Le baron de Mesgrigny comme écuyer commandant. Après la bataille de Waterloo, il ramena l’Empereur à L’Élysée-Napoléon, le conduisit ensuite, non sans peine, à la Malmaison, et ne le quitta qu’à son départ de Fontainebleau. Rayé en 1815, du tableau des officiers en activité ; renvoyé ensuite du Conseil général du département de l’Aube, il fut encore destitué de la place de maire de la commune de Briel (Aube). Nommé député de l’Aube en 1834, puis inspecteur général des Haras, il remplit ces fonctions jusqu’à la Révolution de Février.  Le baron de Mesgrigny mourut le 8 mai 1849. Il avait épousé Marie-Antoinette-Éléonore de Barthelot de Rambuteau qui, jusqu’en 1814, fut sous-gouvernante du Roi de Rome. La baronne de Mesgrigny était petite-fille du comte de Narbonne, dernier ministre de la guerre de Louis XVI, ambassadeur à Vienne en 1813, et sœur du comte de Rambuteau, chambellan de l’Empereur, préfet du Simplon en 1813, de la Loire en 1814 et de la Seine de 1833 au 24 février 1849.  

                                                             

Article paru en 1910 dans le « Carnet de la Sabretache », avec la mention : « Communication de Mme ALLART de MESGRIGNY, sa petite-fille » . 

 

 

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( 30 décembre, 2019 )

Mémoires de Charles SIMON, chef de bataillon (1813-1815)

L’auteur de ce témoignage, Charles-Luc-Louis-Marie Simon est né à Blois le 18 octobre 1785. Il devint maréchal de camp après la Révolution de Juillet. Décoré sur le champ de bataille à Talavera de la Reyna (Espagne) en 1810, de la croix de chevalier de la légion d’honneur, il était devenu commandeur dans cet ordre lorsqu’il mourut à Pau, le 23 mars 1866. Charles Simon avait 80 ans.

Nommé chef de bataillon par décret impérial le 14 juin 1813, je dus me rendre à Wesel pour y prendre le commandement du Premier  Bataillon du 37ème de ligne, en remplacement de Monsieur Dhar, passé major. Bien que je fusse parti de Paris le 16 du même mois et en poste, je trouvai ce bataillon parti pour rejoindre la division du général Rochambeau dans les environs de Leipzig. M. le général Merle, gouverneur de la place si importante de Weisel, dont j’avais l’honneur d’être particulièrMémoires de Charles SIMON, chef de bataillon (1813-1815) dans TEMOIGNAGES 06506310ement connu pour avoir servi sous ses ordres dans la campagne de 1806 et 1807 en Autriche, me fit part de l’erreur commise à mon égard par les Bureaux dela Guerre, puisque M. Beauregard avait reçu plus de quinze jours avant moi l’ordre de remplacer M. Dhar. Bien que je lui témoignasse toute la peine que je ressentais d’un pareil contretemps, il me dit que pour son compte, il en était enchanté puisque je me trouvais, en attendant de nouveaux ordres du Ministre, auquel il allait écrire, tout à fait à sa disposition et que je n’aurais pas lieu de m’en plaindre, qu’il avait des vues toutes particulières sur moi., Effectivement, il me fit appeler le lendemain matin chez lui, pour me dire que bien je fusse, et pour l’âge et pour le grade, le plus jeune des officiers supérieurs de la garnison, il ne m’en confiait pas moins l’organisation et le commandement d’un régiment provisoire, composé de tous les hommes isolés, mis jusqu’à ce jour en subsistance dans les différents corps d’infanterie de la place.  Ils étaient du nombre de deux mille environ et appartenant pour la plupart aux 11ème et 13ème corps d’armée. Cette marque de haute confiance excita mon émulation au dernier point. Je savais que le général y attachait un grand prix et qu’il destinait mon futur régiment à un service spécial de sorties fréquentes, afin d’observer les mouvements de l’ennemi.

Après huit jours d’un travail incessant, je pus présenter à l’inspection du général trois beaux bataillons commandés chacun par un capitaine expérimenté. C’est au moment où je croyais pouvoir recueillir le fruit de ce que j’avais fait, que le corps d’armée du maréchal Macdonald entra en Hollande et réclama du général Merle tous les hommes qui lui appartenaient. Il fallut bien obtempérer à cet ordre et je me trouvai de nouveau sans commandement. Le duc de Feltre [le général Clarke], ministre de la Guerre qui, depuis la mission importante qu’il m’avait confiée en février 1813 (et qui me valut en récompense le grade de chef de bataillon) semblait avoir une prédilection toute particulière en ma faveur, m’expédia l’ordre de la rejoindre immédiatement pour être à sa disposition. Ce que je ne pus exécuter toutefois que plus de trois mois après car j’étais tombé assez sérieusement malade par suite des fatigues de mon organisation régimentaire provisoire, comme aussi du chagrin de l’avoir vue échouer aussi promptement. Je ne pus me mettre en route qu’après avoir fait usage des bains d’Aix-la-Chapelle et j’arrivai encore très souffrant à Paris en décembre 1813. Pendant ce temps, ma mère, dans sa tendre sollicitude sur ma santé et sans m’en avoir parlé ou écrit, s’était entendue avec M. de Villemanzy notre parent, sénateur et ancien inspecteur en chef aux revues qui, lié, d’une étroite amitié avec le même duc de Feltre, s’était arrangé pour que je fusse nommé sous-inspecteur aux revues.  Le Ministre, qui  m’avait fait demander, crut me faire un bien grand plaisir en m’annonçant cette nouvelle qui eut lieu de me surprendre étrangement. Je le remerciai de sa sollicitude et priai de donner cet emploi si recherché à un autre, car je croyais que, dans l’état actuel des choses en France, au moment où la coalition européenne venait de franchir les frontière des Alpes suisses, l’Empereur aurait plus besoin de mon épée que de ma plume. […] Je reçus le 31 janvier 1814 et vers midi mes lettres de service du Ministère del a Guerre. Comme j’avais pu terminer toutes mes affaires à quatre heures de l’après-midi, je montai à cheval, après avoir embrassé  bien tendrement ma mère, et fus coucher à Charenton.  Le premier février, malgré ma mauvaise santé, mes douleurs de poitrine qui avaient nécessité l’établissement d’un deuxième cautère et le froid rigoureux qui régnait alors, je n’en arrivai pas moins à Nangis à la chute du jour. Le propriétaire du château où je logeai, ainsi que sa famille, me reçut avec une urbanité toute particulière et m’invita à dîner. A peine étais-je assis à sa table, soit effet de la fatigue ou la transition subite d’un air chaud concentré, je fus pris d’une sueur abondante qui me ruisselait sur la figure et sur toute l’habitude [sic] du corps. Je tombai à la renverse sur le parquet, et l’on fut obligé de me porter dans le lit qui m’était destiné. Après être revenu de cette syncope, j’ordonnai à mon domestique sans ne informer les maîtres de la maison, qui n’auraient pas manqué de s’y opposer dans crainte d’un plus grand mal, de me préparer une bouteille de vin chaud sucré, que j’avalai presque entièrement.  Ce remède à la hussarde me réussit à merveille et, lorsqu’au point du jour mon excellent hôte vint pour d’informer de ma santé et me proposer son cabriolet pour me ramener à Paris, je lui dis que j’espérai bien arriver le même jour à Troyes Malgré ses insistances et ses bonnes raisons pour m’en dissuader certain qu’il était, disait-il, que je ne pourrai jamais faire campagne, et je ne m’en acheminai pas moins vers le quartier-général impérial qui y était installé depuis l’affaire de Brienne. Je n’arrivai que fort à Troyes le deux février, mais le lendemain à la pointe du jour, après m’être fait indiquer la route de Saint-Parres-aux-Tertres, où le corps des réserves de Paris était placé, j’enfourchai ma monture, accompagné de mon domestique : à une demi-lieue de là, sur la droite de la route qui conduit à Vandeuvre, j’aperçus un parc d’artillerie et le général Armand de Digeon que je saluai. Une demi-heure après, je distinguai un groupe d’officiers supérieurs à cheval ; comme je le présumais que le général Gérard pouvait en faire partie et que je ne l’avais jamais vu, je demandai à mon domestique parisien qui le connaissait pour l’avoir conduit plusieurs fois de me l’indiquer. « Monsieur, dit-il, c’est celui qui a le carrick gris. » Une minute après. Je remettais ma lettre de service au général qui en prit connaissance. Sa première réception ne fut pas très flatteuse pour moi : « Je voudrais bien savoir pourquoi Monsieur le Ministre de la Guerre m’envoie des officier d’état-major que je n’ai pas demandé ? Il sait cependant les choix que j’ai faits.

- Mon Général, lui répondit-je aussitôt, il a fallu pour vaincre ma répugnance à renter dans l’État-major toute la célébrité que s’est acquise le comte Gérard dans nos dernières campagnes, et si je me suis rendu à l’insistance d’un de nos mais communs, M. Denniée, qui m’a vu servir en Espagne, c’est qu’il prétend que vous ne serez pas fâché de l’initiative qu’il a prise en m’envoyant servir sous vos ordres directs. Si je n’avais pas été aussi pressé de vous rejoindre pour venir prendre ma part de la nouvelle gloire qui vous attend, je vous eusse apporté une lettre explicative de sa part, mais vous la recevrez sans doute plus tard. »

Cette réponse plut sans doute au comte Gérard, qui, toujours à cheval ainsi que moi, se mit à me toiser et me dit d’un air tout à fait gracieux : « Monsieur Simon, vous avez dû voir un parc d’artillerie à une demi-lieue d’ici. » « Oui, mon Général. » « Eh bien, rendez-vous de suite auprès du général Digeon, dites-lui de mettre en mouvement une de ses batteries que vous  me conduirez vous-même sur la hauteur qui domine les ponts retranchés de La Guillotière que j’ai ordre de reprendre. Cela suffit. » Je tournai bride aussitôt et d’un temps de galop je fus auprès du général Digeon qui n’était pas fâché de me revoir. La batterie en route, comme mes deux lieues qui la séparaient des ponts retranchés de La Guillotière étaient directes, je pris de l’avance et rejoignis le comte Gérard pour lui rendre compte de l’exécution de ses ordres. Je le trouvai occupé à prendre ses dispositions pour l’attaque successive et simultanée des ponts retranchés qui existent de la chaussée, qui, de La Guillotière, conduit à Lusigny. A cet effet, un bataillon détaché de la brigade Jarry, protégé par la batterie d’artillerie que j’avais été chercher était tout disposé à agir. La compagnie de voltigeurs de ce bataillon réparti en tirailleurs sur les deux bermes de la longue chaussée devait, avec 40 hommes fusil en bandoulière, se porter au pas de course sur les abattis du premier point, et en rendre le passage praticable au reste du bataillon qui suivait. L’artillerie placée sur un plateau dominant, et par un feu nourri contre l’ennemi, devait seconder en tout point l’attaque ordonnée.

Monsieur le général Gérard, après m’avoir fait remarquer le terrain sur lequel nous devions agir et la position de l’ennemi, me dit de mettre pied à terre et de suivre le mouvement du bataillon, je me hâtai de prendre place en tête des voltigeurs et, le signal donnée, nous arrivâmes sur le premier retranchement d’abattis sur nous déblayâmes en un clin d’œil, secondés comme nous l’étions par le reste du bataillon dont un feu de deux rangs soutenu et les boulets de notre artillerie qui portaient en plein dans les masses de l’ennemi nous mit à même de nous rendre maîtres de tous les autres ponts retranchés et prendre position en moins d’une heure au village de Lusigny. Ce petit début de campagne, qui n’était pas sans importance et auquel je m’associai avec élan et bonheur, ma valut un compliment flatteur du général en chef. Les ordres donnés au général Jarry, pour ce qui lui restait à faire, nous revînmes au quartier-général du compte Gérard à Saint-Parres-aux-Tertres, chemin faisant je renouvelai une quasi-connaissance avec les colonels, ou adjudants-commandants Saint-Rémy et Dufay, le premier cousin germain du comte Gérard, remplissait près de lui les fonctions de chef d’état-major général, le second était chef d’état-major de la division Hamelinaye. J’avais eu l’occasion de voir ces deux officiers supérieurs à l’armée d’Espagne, dont nous parlâmes beaucoup. Arrivés à Saint-Parres-aux-Tertres et lorsque nous nous reposions tous sur la paille ainsi quel e général en chef, le colonel Dufay qui prétendait avoir été très content de moi à l’attaque des ponts de La Guillotière pria son collègue Saint-Rémy de m’envoyer à sa division en qualité d’adjoint.

Celui-ci, en plaisantant, lui répondit qu’il en était bien fâché, mais qu’il n’y consentait pas, que le comte Gérard lui avait bien parlé et avec le plus grand avantage de plusieurs officiers d’état-major qu’il avait demandés au Ministre de la Guerre avant de quitter Paris, que Son Excellence s’était empressée de le satisfaire sur ce point, qu’avis de l’expédition de leurs lettres de service était parvenu depuis quinze jours et même trois semaines, qu’aucun d’eux n’était encore arrivé à son poste, tandis que le camarade Simon, dont la commission « a été signée le 31 janvier, s’est déjà battu aux avant-postes le 4 février courant, d’où en ma qualité de chef d’état-major général et sans vouloir préjuger sur le mérite des officiers choisis par notre général en chef, je m’adjuge le commandant Simon. »

Le général en chef qui semblait prendre un certain intérêt au colloque établi entre Messieurs Saint-Rémy et Dufay, répondit qu’il allait les mettre complètement d’accord, qu’étant lui aussi fort content de moi, ce serait désormais de lui dont je ressortirais, que dès ce moment mes fonctions près de lui seraient celles d’aide-de-camp. Je me trouvai singulièrement flatté de cette distinction et j’en remerciai le compte Gérard, Monsieur de Rumigny, chef de bataillon, était breveté son premier aide-de-camp depuis la campagne de Russie. Il était en ce moment auprès du général et ne l’a pas quitté, non plus que  moi pendant toute la campagne de 1814. Ces détails préliminaires que j’aime tant à me rappeler, m’ont paru nécessaires pour faire connaître la manière dont j’ai fait connaissance avec le comte Gérard. Je puis dire, sans amour-propre, que jusqu’à l’abdication de l’Empereur à Fontainebleau le 11 avril 1814, j’ai su dans beaucoup de circonstance lui fournir la preuve que j’étais réellement digne de l’espèce de prédilection subite dont il m’avait honoré et du vif intérêt qu’il n’a cessé de me porter pendant vingt années.

Mais depuis la glorieuse Révolution de Juillet, j’ai pu me convaincre sans jamais en avoir pu connaître les motifs, qu’il n’avait conservé qu’un souvenir bien pâle de son ancien compagnon d’armes.

Qu’on me lise jusqu’au bout, qu’on lise également sa correspondance avec moi, à  l’occasion de sa polémique avec le maréchal Grouchy, sur les causes qui ont amené la perte de la bataille de Waterloo. Le rôle important de que le comte Gérard m’y fait jouer, en ma qualité de faisant fonction de chef de son état-major, puisque pour faire connaître la vérité, il ne s’appuie en grande partie sur les faits consignés dans mon rapport sur les opérations du quatrième corps d’armée qu’il commandait…

Charles SIMON-LORIERE.

Ce texte qui est un extrait du manuscrit original a été publié la première fois en 1989 dans « L’Émoi de l’Histoire » (n°3- 2ème trimestre), bulletin de l’Association des élèves du Lycée Henri IV (Paris). Ce numéro n’est plus disponible.

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( 29 décembre, 2019 )

Le Général Bonnamy…

Auguste Bonnamy , général de brigade depuis le 8 janvier 1799, commandait à la bataille de la Moskowa la 1ère  brigade de la division Morand. Son nom n’est pas cité par Ségur que Gourgaud ne manque pas de blâmer sur ce point. A la tête du 30ème régiment d’infanterie, un des régiments les plus braves et les plus résolus de l’armée, Bonnamy s’empara de la grande batterie ou batterie Raïevsky où les canonniers se firent tuer sur leurs pièces. Mais quelques bataillons russes, conduits par le général-major Ermolov et par le général d’artillerie Koutaïzov, revinrent à la charge, baïonnette baissée, et reprirent la batterie après une furieuse mêlée. Le 30ème régiment n’avait pas été secouru à temps : accablé, il dut se faire jour pour rejoindre sa division, et Bonnamy, criblé de coups, resta entre les mains des Russes : il fut fait prisonnier par le feldwebel Solotov, du 18ème régiment de chasseurs, qui reçut pour cette action le grade de lieutenant, et Koutouzov, dans son rapport du 8 septembre, eut bien soin de dire au tsar qu’il avait fait des prisonniers, dont un général de brigade. Au retour de Bonnamy, en 1814, sous la première Restauration, Ney, Morand, Berthier s’employèrent pour lui, et voici les témoignages qu’ils lui rendirent. Voici une lettre de Ney qui jadis avait déjà plaidé pour Bonnamy et qui demande qu’il soit élevé au grade d’officier de la Légion d’honneur; la lettre est adressée au comte Dupont, ministre de la guerre.

———————-

Paris, le 11 septembre 1814.

Monsieur le Comte, je renouvelle à Votre Excellence la prière que je lui ai faite de faire confirmer le maréchal de camp Bonnamy dans le grade d’officier dela Légion d’honneur que l’Empereur lui avait accordé à Moscou pour prix de sa conduite à la bataille del a Moskowa.

 NEY.

Voici un certificat de Morand, apostillé par Berthier, qui tous deux attestent l’héroïque intrépidité de Bonnamy et sollicitent pour lui le grade de général de division ou de lieutenant-général, qu’il obtint, du reste, le 11 janvier 1815.

Je soussigné, lieutenant-général des armées du Roi, commandant dans la campagne de 1812 la première division du 1er corps d’infanterie, certifie qu’à la revue de cette division, au Kremlin, le 11 octobre 1812, la décoration d officier de la Légion d’honneur fut accordée, sur ma demande, à M. le maréchal de camp Bonnamy, commandant, dans cette campagne, la 3ème  brigade de cette division, et sur mon rapport de la manière héroïque avec laquelle M. le général Bonnamy enleva, avec sa brigade, la grande redoute de droite à la bataille de Borodino ou Mojaïsk. La demande du grade de général de division fut aussi faite pour ce général, et je reçus la promesse que le grade lui serait accordé à son retour. Le général Bonnamy, après avoir fait, avec sa brigade, une des actions les plus héroïques qui aient jamais illustré les armées françaises, resta, criblé de coups de baïonnette, au pouvoir de l’ennemi. Si le général Bonnamy n’a pas reçu les titres de cette nomination, son état de prisonnier et la perte de tous les papiers dans la retraite en sont l’unique cause.

Fait à Paris le 18 septembre 1814.

Le lieutenant-général,

Comte MORAND.

Certifié avec plaisir par moi, prince de WAGRAM.

ALEXANDRE.

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1812. Première Série [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion, Éditeur, 1911, pp.13-15).

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( 26 décembre, 2019 )

Une lettre du colonel PARGUEZ, ancien aide-de-camp du général MORAND, à sa femme durant la campagne de 1812. (2ème partie).

 

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Le pillage par la canaille et les soldats a été son comble; on vit de ce que l’on retire des caves qui n’ont pas été enfoncées et on vit mal. Tout le vin est bu ou perdu. J’en demande à tout le monde, mais je suis la voix Qui crie dans le désert ; ceux qui en ont le gardent et pensent à l’hiver ; dans 15 jours on ira en traîneaux. Par exemple on ne manque pas de sucre et de café ; nous nous sommes procuré trois vaches et à nous trois nous gobons une forte soupe au café tous les matins.  J’en mange deux fois autant que Tata et je voudrais bien qu’elle tienne ma petite provision de 50 livres de café et de 100 livres de sucre, sauf à me donner une tasse tous les matins. Tu vois que nous ne sommes pas si malheureux, mais que ça va toujours en augmentant et gare à l’hiver qui commence bien ici. Pluie, vent, neige et voilà la petite température moscovite d’aujourd’hui.

Pour que mes os ne gèlent pas cet hiver, j’ai rôdé autour des soldats et je suis parvenu à acheter à assez bon compte une fourrure chaude avec laquelle je vais faire doubler mon vieux garick [carrick] en totalité. J’ai fait construire par un soldat des grosses en peu d’ours, le poil en dedans, et je vais faire travailler mon imagination à fourrer mon nez, oui, ris, fourrer mon nez, le fourrer. Veux-tu me faire plaisir et de m’envoyer Marguerite pour  prendre sous le traversin de ma paillasse six belles douzaines de bandes de queues de martre, toutes préparées pour garnir au moins six pelisses. Elle sera de retour pour le 1er janvier et te portera tes étrennes.

Tu vois que je m’y prends de loin. Au fait, je souhaite bien une occasion ; ce n’est pas lourd du tout et tu pourrais tes honneurs.

Si nos voyageurs sont de retour, embrasse-les bien pour moi et laisse-toi embrasser par ton meilleur ami. 

PARGUEZ. 

A propos, je suis nommé colonel par décret du 23.

Je ne connaîs pas encore ma destination et adresse-moi toujours tes lettres, comme à l’aide-de-camp du général Morand, quoique je ne le sois plus. 

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( 22 décembre, 2019 )

Une lettre du colonel PARGUEZ, ancien aide-de-camp du général MORAND, à sa femme durant la campagne de 1812. (1ère partie).

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Son auteur est François Parguez (1773-1829). Il fut chef d’escadron et aide-de-camp du général Morand ; colonel le 22 septembre 1812, chef d’état-major de la 1ère division, 1er corps d’armée, le 1er novembre 1812. Il est nommé en 1813 adjudant commandant et baron.  Au moment de sa mort, Parguez était maréchal de cap honoraire. Il avait épousé en 1811 Jeanne Girault, fille d’un ancien avocat au Parlement et ancien secrétaire de la Chancellerie. 

Moscou, le 30 septembre 1812. 

Ma chère Julie, j’étais en route pour me rendre d’ici à Mojaïsk le 27 de ce mois, quand j’ai reçu par une ordonnance que nous envoyait Cubières [le fameux général de Cubières (1786-1853), alors capitaine aide de camp du général Morand. Il sera mêlé à un important scandale sous la Monarchie de Juillet] à une tes missives et celles de François.  A 13 lieues de Moscou, nous avons été attaqués par les Cosaques et nous avons été obligés de nous joindre à un grand convoi qui marchait à peu de distance et de nous mettre sous la protection de son escorte. Nous sommes restés plus longtemps en route que nous ne croyions de façon que la pétition pour Françoise a été retardée, mais elle est faite et sera présentée à S.M. par M. le Secrétaire d’Etat, le comte Daru, lorsqu l’Empereur s’occupera de çà ; il a d’autres affaires à penser.  J’y ai fait mettre un mot par le prince d’Eckmühl a promis  qu’il en parlerait à S.M. Si tout cela ne réussit pas, je ne saurais plus comment il faut s’y prendre pour faire donner à M. Fonfoix la première place de receveur des contributions vacante à Paris.

Dis-lui tout cela si ma lettre t’arrive, car les cosaques pourraient bien s’en torcher le… 

En écrivant ici, j’ai reçu ton poulet du 5. Tu crois donc que j’ai l’estafette à ma disposition et que je peux t’écrire tous les jours. Tu as annoncé 5 ou 6 billets de moi, ce mois-ci. Je ne les ai pas comptés ni numérotés. Tu en as eu après toutes les affaires et les batailles. Je t’ai dit tout ce qui m’était arrivé. Le général dans ses lettres donne de mes nouvelles.  Mme Morand a la complaisance de t’en faire part, et c’est, je crois, assez pour que la prise de Smolensk, la prise de Moscou et toutes les prises ne t’inquiètent pas plus que celles que je prendrais, si j’avais du tabac dans ma tabatière. C’est une bien vilaine chose qu’une grande ville brûlée. Figure-toi Paris brûlé, toutes les maisons sans toits, sans portes ni fenêtres, remplis de débris fumants, quelques maisons conservées et vous paraissant intactes, comme [l’île de] la Cité et l’île Saint-Louis ; tu verras Moscou en grand deuil ; au surplus ce qu’en dit un journal du mois d’août est assez exact. Je trouve seulement que les palais et l’architecture étaient mieux qu’il ne le dit, à en juger par ce qui reste. En général toutes ces grosses maisons étaient couvertes en fer et bâties ne briques et très bien construites.

Peu de maisons ont deux étages, c’est pourquoi la ville est si longue. 

A suivre… 

 

 

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( 10 décembre, 2019 )

Quelques figures elboises…

Elba

André Pons de l’Hérault, directeur des mines de l’île d’Elbe, évoque quelques personnages faisant partie de l’entourage de l’Empereur : « Le général Drouot, aide de camp de l’Empereur, avait été nommé gouverneur de l’île et chargé des affaires militaires, ce qui équivalait au ministère de la guerre. Lisez Plutarque, voyez le plus beau caractère nde ses grands hommes: c’est le caractère du général Drouot. Le général Drouot était la perfection de l’homme moral. Il avait suivi l’Empereur à condition qu’il ne lui serait payé aucun appointement. C’était le seul compagnon de Napoléon qui eût fait cette réserve. Il y avait deux hommes dans le général Drouot: l’homme public et l’homme privé. L’homme privé était trop bon, l’homme public était trop sévère.

M. Peyrusse, payeur de la Couronne, était devenu trésorier de la Couronne et receveur général de l’île d’Elbe. Cadet de Gassicourt, dans un « Voyage fait en Autriche à la suite de l’empereur Napoléon », dit au chapitre intitulé « Club des francs-blagueurs »: « M. Peyrusse, payeur de la Couronne, jeune Méridional plein d’esprit, de vivacité, de franchise, toujours gai, toujours obligeant, fort attaché à ses devoirs», et à l’île d’Elbe ce portrait n’avait presque subi aucune altération. Seulement les années avaient amené un peu plus d’aplomb. M. Peyrusse ne faisait pas parade de son dévouement pour l’Empereur, car il disait à qui voulait l’entendre, toutefois en riant: «Je n’ai pas suivi l’empereur Napoléon, j’ai suivi ma caisse», et c’était vrai. Les militaires n’étaient pas toujours bons à son égard; ce qui ne l’empêchait pas de leur rendre tous les services qui dépendaient de ses fonctions. L’Empereur, sur les bords de la tombe, a, dans son testament, été injuste à l’égard de M. Peyrusse, et cette injustice a tenu à sa malheureuse incrédulité des hommes probes.

Le docteur Foureau de Beauregard, dont la science médicale n’avait pas révélé le mérite, était, à Paris, médecin des écuries impériales, et, à l’île d’Elbe, médecin en chef de l’Empereur. Il était ce qu’on appelle vulgairement «une commère» et, pour plaire à l’Empereur, il lui colportait exactement tous les caquetages bons ou mauvais, ce qui avait fini par le rendre suspect. Il était, d’ailleurs, trop obséquieux auprès de l’Empereur. Cette obséquiosité faisait contraste avec sa vanité envers les personnes qui lui étaient subordonnées. Disons un mot pris dans le domaine de la plaisanterie, ce sera une petite escapade d’historien. L’Empereur était au bain: M. Foureau de Beauregard lui avait présenté un consommé, ce consommé était trop chaud, et, pour ne pas se brûler, l’Empereur le humait. Le médecin en chef voulut empêcher l’Empereur de humer son potage «parce qu’en le humant, il avalait des colonnes d’air, et que ces colonnes d’air pouvaient lui donner la colique». L’Empereur, peut-être un peu impatienté, s’écria: «Docteur, quoi qu’en dise Aristote et sa docte cabale, à mon âge, l’on sait comment il faut boire, et vous pouvez m’épargner votre leçon.» M. Foureau de Beauregard dut cesser sa harangue. C’était, au fond, un fort brave homme, mais il ne savait pas se faire aimer, et généralement on l’avait pris à tic, à ce que disait l’Empereur, défenseur-né de toutes les personnes impopulaires.

L’Empereur allait partir de Fontainebleau, que l’on n’avait pas encore trouvé un pharmacien. M. Gatti tomba sous la main de M. Foureau de Beauregard: on le prit. M. Gatti n’était pas instruit, il ne chercha pas à apprendre, et il fut loin de briller dans son emploi. Cependant on le critiquait beaucoup moins que le médecin en chef: c’est qu’il ne faisait pas flamboyer sa broderie, c’est que, dans l’exercice de ses fonctions, sa parole n’était pas insultante et qu’on le considérait comme un bon camarade. »

(André Pons de l’Hérault, « Souvenirs et Anecdotes de l’île d’Elbe », Plon, 1897).

 

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( 9 décembre, 2019 )

Une lettre du général Curial au général Clarke, duc de Feltre et ministre de la Guerre.

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Le général Curial était, en 1815, colonel des chasseurs royaux de France, naguère les chasseurs à pied dela Vieille Garde. Il voulut rester fidèle à Louis XVIII qui l’avait nommé pair. Son, régiment l’abandonna pour courir au-devant de Napoléon et les officiers lui disaient alors qu’ils le reconnaissaient toujours comme leur colonel et qu’ils lui obéiraient… à condition qu’il les mènerait à la rencontre de l’Empereur.  Aussi ne devait-il pas rester colonel des chasseurs à pied. Napoléon ne tenait pas pour un homme « sûr et chaud » ; il lui donna d’abord le commandement de Lyon, puis le lui ôta pour l’employer du côté de Montpellier et de Marseille, puis lui donna une division à l’Armée des Alpes.  Dans la lettre suivante, datée de Paris et du 16 octobre 1815, Curial retrace sa conduite au duc de Feltre, le général Clarke, Ministre de la Guerre, et lui expose, trop brièvement, à notre gré, « les faits tels qu’ils se sont passés ».

Arthur CHUQUET.

 Commandant, lors du funeste débarquement de Bonaparte, les chasseurs royaux de France [voulurent rejoindre les troupes de l’Empereur], je n’ai rien négligé pour les contenir dans le devoir et le sentier de l’honneur. Harangues, promesses, menaces, châtiments, j’ai tout employé infructueusement. Quelques officiers et surtout une députation des grenadiers à pied royaux, les avaient exaltés au point que le corps d’officiers réuni dans mon logement, à  Chaumont, me déclara malgré mes nouvelles remontrances, mes reproches et même prières, que le régiment allait partir pour se rendre auprès de Napoléon. Je les prévins alors que je cessais de les commander ; j’écrivis de suite à Votre Excellence pour lui rendre compte de cette défection ; je lui expédiai un aide-de-camp en courrier et je me rendis en poste à Troyes où je vous priai, Monseigneur, de me faire passer vos ordres ; mais Votre Excellence n’a pas reçu ma lettre ; elle avait déjà quitté  Paris lorsque mon officier y est arrivé. Pendant ce laps de temps, j’avis été dénoncé à Bonaparte par deux officiers partis en poste de Chaumont, non seulement pour avoir dit ce que je pensais sur son compte, mais encore pour avoir cherché par tous les moyens possibles à arrêter la marche du régiment. De là mon renvoi de la Garde, mon remplacement a Lyon où j’avais reçu l’ordre d’aller, quoique j’eusse demandé ma retraite, et enfin un exil de vingt-six jours à Chambéry.

Voulant éviter ensuite dans cette ville les vexations populaires, je pris le commandement d’une division de l’Armée des Alpes, lorsque les hostilités furent commencées : commandement que je n’ai conservé » que dix ou douze jours.

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( 27 novembre, 2019 )

Officiers d’ordonnance de l’Empereur…

officiers ordonnance

« 6677. — Paris, 22 avril 1815.

Sont nommés nos officiers d’ordonnances : les sieurs.

Lariboisière, capitaine d’artillerie (1).

Saint-Jacques, capitaine d’artillerie (2)

Planat, capitaine aide-de-camp (3)

Amillet, capitaine du génie (4)

Lannoy, capitaine au 7ème  de ligne (5)

Résigny, capitaine aide-de-camp (6).

NAPOLEON. »

———–

1. Honoré-Charles Lariboisière, promu capitaine d’artillerie après la Moskowa, chambellan de l’Empereur (6 avril 1813), quitte le service après les Cent Jours avec le grade de chef de bataillon, mais devient pair de France en 1835 et sénateur en 1852. Il avait épousé Melle Elisa Roy qui laissa à la ville de Paris une somme de 2.600.000 francs pour améliorer l’hospice du Nord lequel reçut le nom d’hôpital Lariboisière.

2.François-Louis Saint-Jacques, né à Sedan le 3 février 1784. Elève à l’Ecole polytechnique, puis à l’Ecole d’application (21 février 1804), second lieutenant au l 1′ régiment d’artillerie (9 mars 1806), premier lieutenant au même régiment (24 décembre 1807). aide-de-camp de Sénarmont (12 septembre 1808).

3. Louis-Nicolas Planas, né à Paris le 3 mai 1784, soldat en 1806. Sous-lieutenant du train d’artillerie en 1800, lieutenant en 1812, capitaine en 1813, aide-de-camp de Lariboisière. puis de Drouot, puis d’Evain, rayé du contrôle de l’armée en 1816, admis au traitement de réforme en 1828, confirmé chef d’escadron eu 1831, et mis en solde de congé, puis (1834) en non activité, puis (1851) à la retraite.

4. Amillet, fils d’un médecin de Poitiers, capitaine en janvier 1810, envoyé à l’armée d’Espagne et attaché à l’état-major du général Lery, employé à Rochefort et à l’île d’Oléron, â Anvers, à Poitiers, puis, après Waterloo, à la commission du Gouvernement provisoire, mis en non activité (5 août 1816), remis en activité (17 janvier 1817), mis en congé avec demi-solde (19 octobre 1818). Admis au traitement de réforme (19 mai 1825), chef de bataillon et commandant du corps des sapeurs-pompiers de Paris (30 août 1830).

5. Lannoy ou mieux Delannoy  (Henri), capitaine au 7ème  régiment de ligne, était aide-de-camp du maréchal de camp Labédoyère qui, le 28 mars, avait dit de lui : « ses talents, son zèle, son dévouement à la personne de S. M. et le vif intérêt que je lui porte sont les motifs qui me le font attacher à ma personne ».

6. Marie-Jules-Louis d’Y de Résigny, né en 1788, élève à l’Ecole de Fontainebleau en 1805, sous-lieutenant au 7ème  chasseurs à cheval (1806), lieutenant (1811), capitaine et aide-de-camp du duc de Plaisance (1813), considéré comme démissionnaire (23 juin 1815), chargé de la formation d’un régiment de hussards (2 août 1830), chef d’état-major du général Colbert (5 août 1830), lieutenant-colonel du 6ème  hussards (21 août 1830), colonel du 1er  dragons (24 janvier 1832). Maréchal de camp (18 décembre 1841), retraité (11 octobre 1850).

(Notes d’A. Chuquet).

(Arthur CHUQUET, « Ordres et Apostilles de Napoléon (1799-1815). Tome quatrième », Librairie Ancienne Honoré Champion, Editeur, 1912, p.549).

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( 24 novembre, 2019 )

Retour sur le 18 juin 1815…

Waterloo

« Mais revenons à notre journée du 18 juin. Croyant quitter pour toujours le colonel Marion, je rejoignis mon général à Wavres, où le combat, commenté depuis quatre heures, continua, avec une violence égale départ et d’autre, jusque fort avant dans la nuit. Le 19 juin, à une heure du matin, Napoléon expédia plusieurs officiers à Grouchy, pour lui annoncer la perte de la bataille de Waterloo, et lui ordonner de faire sa retraite, sur Namur. Le soir, le corps d’armée bivouaqua près de Gembloux; et, le lendemain, nous nous dirigeâmes sur Namur, suivi par l’ennemi, qui avait tenté en vain de nous dépasser, pour nous couper la retraite.

A trois-quarts de lieue de Namur près d’un village nommé Fallise, le général se doutant que nous allions être chargés par une forte colonne de cavalerie ennemie qui nous suivait de près, fit aussitôt former le carré à un régiment, au milieu duquel nous nous réfugiâmes; mais ce carré était à peine créé, que la cavalerie ennemie l’avait déjà attaqué avec un certain avantage, car sans un petit bois voisin où nos troupes se précipitèrent en désordre, ce qui empêcha les Prussiens de poursuivre leur succès, nous-étions sabrés impitoyablement. En nous ralliant de l’autre côté de ce bois, le général s’aperçut qu’il lui manquait deux canons que, dans notre fuite, l’on avait laissés embourbés au milieu d’un taillis; il donna l’ordre aussitôt qu’on allât les retirer, et je fus désigné, pour accompagner les hommes appelés à cette expédition. Après des efforts inouïs, inquiétés en même temps par ,des coups de pistolet que nous envoyaient les cavaliers prussiens, nous pûmes ramener ces deux pièces aux cris de joie de nos braves soldats. On se battait toujours, et la résistance fut opiniâtre; nous fûmes poursuivis à la baïonnette jusqu’à Namur, où l’engagement fut très acharné, et où nous perdîmes beaucoup de monde. Obligés de nous défendre jusque dans les faubourgs , nous fûmes poussés avec une telle vigueur jusqu’à la dernière porte de la ville, que cette retraite ressemblait à une fuite. On avait entouré cette porte d’énormes morceaux de bois garnis de paille et enduits de poix, auxquels on mit le feu à l’arrivée des Prussiens, ce qui les empêcha de nous poursuivre, heureusement pour nous, car l’ennemi eût eu beau jeu pour nous inquiéter dans notre retraite, attendu que nous étions resserrés sur une seule route, entre la Meuse et d’énormes rochers.

Bref, notre retraite s’effectua heureusement jusqu’à Paris, où notre corps d’armée arriva presque intact et sans avoir perdu une seule pièce de canon. » 

(« Souvenirs sur le retour de l’empereur  Napoléon de l’île d’Elbe et sur la campagne de 1815 pendant les Cent-jours », par M. LEFOL,  Trésorier de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, ancien aide-de-camp du général de division baron Lefol, sous l’Empire », Versailles, imprimerie de Montalant-Bougleux, 1852, pp.35-36)

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( 24 novembre, 2019 )

Dans l’enfer !

 

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L’extrait qui suit est tiré du témoignage du médecin Joseph de Kerckhove. Durant la campagne de Russie, il était attaché au quartier-général du 3ème corps (maréchal Ney).

« Le 15 [septembre 1812] au soir, des incendies partiels commencèrent à se manifester. Plusieurs d’entre nous  pensaient d’abord qu’ils étaient produits par quelque accident. Nos gens s’employaient avec zèle pour les éteindre ; mais ils étaient dépourvus de pompes à feu. Ils en cherchaient vainement partout : elle étaient toutes enlevées ou brisées. Ces incendies partiels se multiplièrent avec promptitude, le feu se montra soudainement et à la fois dans plusieurs quartiers de la ville, très éloignés les uns des autres… Le 16 au matin, profondément endormis des fatigues de la veille, nous fûmes réveillés par le mugissement et le sifflement des flammes et le fracas des bâtiments qui s’écroulaient autour de nous. Quel aspect d’horreur ! Quel lugubre spectacle frappe nos regards !…des flammèches et des brandons volent de toutes parts. L’incendie, aidé par un vent impétueux, répand ses fureurs avec la plus grande intensité, l’embrasement s’étend avec une effrayante rapidité aux plus magnifiques quartiers, qui tombent promptement en cendres : c’était un véritable déluge de feu… On avait de la peine à se sauver, on était presque partout exposé à être atteint par les flammes. Ceux des habitants restés à Moscou et cachés dans leurs maisons, en sortirent, étant chassés par le feu qui s’emparait de leurs asiles ; pétrifiés de terreur, frappés de désespoir, faisant retentir l’air des plaintes les plus lamentables, ces malheureux ne savaient où aller, ne savaient que devenir : ils étaient sans abri et sans secours !… Ici l’on voit des hommes et des femmes chargés de meubles et d’effets pour les soustraire aux flammes ; là des pillards dépouillent ces infortunés de leurs effets les plus précieux ; là une épouse ou une mère éplorée cherche en vain son mari ou ses enfants ; là des enfants, jetant des cris touchants, pleurent un père ou une mère ; là des femmes vertueuses, couvertes de haillons pour échapper à la brutalité que la circonstance favorise, d’enfuient à travers les flammes ; là une mère abandonnant à la rapacité de notre soldatesque sa maison et tout ce qu’elle possède, n’emporte avec elle que ses enfants pour lesquels seuls elle tremble ; là une femme nouvellement accouchée, toute exténuée de souffrance et sans forces, se lance de son lit de couche et croit avoir tout sauvé en sauvant le fruit de son amour et de sa douleur ; là un père infirme, soutenu par son fils, ne sait où fuir pour être en sûreté ; là un malade hors d’état de marcher est porté par un ami, un frère ou un fidèle serviteur ; là un vieillard, accablé sous le poids des années, erre à l’aventure, s’arrachant les cheveux maudissant nos armes et implorant le ciel de lui ôter le peu de jours qui lui restent ; là un malade expire au milieu des flammes sans consolation… Mais une horreur qui fait frémir d’épouvante et pour laquelle l’imagination chercherait vainement des couleurs pour les peindre, c’est lorsque l’incendie se communiquait aux hôpitaux, où il se trouvait au-delà de vingt mille blessés et malades, qui, pour la plupart, appartenaient à l’armée russe. Plus de la moitié de ces malheureux périrent dans les flammes… Ces infortunés, voyant l’embrasement approcher, jetaient d’une voix mourante les cris les plus douloureux ; ils rassemblaient tout ce qu’il leur restait de force pour implorer du secours, pour se dérober à la mort cruelle qui les attendait… Les uns expirèrent de suite et furent ensevelis sous les cendres ; d’autres se jetèrent par les fenêtres et furent meurtris ou se tuèrent dans leur chute ; d’autres se traînèrent sous les ruines et les débris fumants ; d’autres à demi-brûlés parvinrent à se traîner jusque dans les cours et les rues avoisinantes ; mais la vitesse du feu et l’écroulement des bâtiments firent promptement taire leur horrible gémissements et achevèrent les nus comme les autres… Lorsque l’armée française, après avoir gagné la bataille de la Moskowa, approchait de Moscou, Rostopchine fit ouvrir les prisons des galériens et de tous les malfaiteurs, et leurs accorda la liberté sous la condition de brûler la ville dès que nous y serions entrés. A cet effet, il leur fit distribuer des mèches sulfureuses et goudronnées, que l’on prétend avoir été préparées sous la direction d’un mécanicien anglais, nommé Schmit… Pendant le spectacle horrible de l’incendie et les scènes tragiques qui l’accompagnaient, tout occupés de notre propre conservation, si fortement menacée, nous ne songions qu’à nous procurer des provisions ; car nous ne pouvions guère compter sur d’autres subsistances que celles que nous parvenions à soustraire aux flammes. Quelle terrible circonstance ! L’on n’a jamais vu de confusion plus effrayante : le sifflement des flammes et le fracas épouvantable des bâtiments qui s’écroulaient, les ports que l’on enfonçait, les vociférations des ivrognes, qui fourmillaient partout, les imprécations naissant du butin que l’on se disputait, les cris de douleur et de désespoir, tout cela produisait, surtout dans la nuit, un effet qu’aucune plume ne saurait rendre. Notre soldatesque commit tous les dérèglements imaginables. Sa rapacité ne connut plus de bornes : dans tous les quartiers de la ville, le pillage le plus effréné se fit observer ; on vit entrer, au mépris du plus grand danger, dans les bâtiments embrasés pour chercher des comestibles, des vins, des liqueurs et des objets précieux, une foule de soldats, de vivandiers, de domestiques, de sous-employés, etc. Foule à laquelle, dans ce moment de désordre et de confusion, se mêlaient les mendiants de Moscou, des déserteurs russes, des prisonniers dont on ne s’occupait plus, et même beaucoup de ces forçats qui avaient incendié la ville. Ces rapaces Moscovites désignèrent à nos gens les endroits qui fournissaient le plus de prises à leur cupidité. Les pillards, pour la plupart dans un état d’ivresse, firent partout les fouilles les plus minutieuses : aucun lieu n’échappa à l’avidité de leurs recherches ; ils allèrent jusqu’à troubler la paix des tombeaux et profaner les cendres des morts ! C’est ce qui eut lieu au caveau des empereurs dans l’église du Kremlin. Le jour n’aurait jamais dû éclairer tant d’horreurs. »

(Joseph de Kerckhove, « Mémoires sur les campagnes de Russie et d’Allemagne (1812-1813) », Édité par un Demi-solde, 2011, pp.80-86).

 

 

 

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( 20 novembre, 2019 )

Une LETTRE de RUSSIE…

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Elle émane d’Alphonse de Vergennes, capitaine aide-de-camp du général Doumerc et est adressée à son père. 

—————————

Oulianovitschi, le 4 novembre 1812. 

Depuis que je ne t’ai écrit, il nous est arrivé tant d’événements désagréables que je suis trop heureux de jouir de quelques instants de tranquillité pour te mettre un peu au courant. Il faut que je remonte un peu haut. Tu sauras donc que le 18 octobre 1812, nous étions encore à Polotsk avec notre petit corps d’armée, fort de 20.000 hommes. Mais depuis quelque temps l’ennemi ayant reçu des renforts, se trouvait avoir 52.000 hommes sous les armes. Avec renfort, fier de sa supériorité il nous chagrinait continuellement. Enfin, le 18 octobre, il se décida à attaquer et à prendre Polotsk. M. le maréchal Gouvion Saint-Cyr fit la plus belle défense et tint pendant quatre jours avec une résistance qui peut passer pour le plus beau fait d’armes de l’armée française, mais enfin nous fûmes obligés d’évacuer et nous quittâmes les bords de la Dwina, poursuivis continuellement. L’ennemi perdit dans cette défense 18 à 20.000 hommes. Etant trop faibles pour tenir seuls la campagne, nous cherchâmes à nous retirer sur le corps du maréchal Victor  [le 9ème corps] et malgré l’armée russe, nous le joignîmes il y a quatre jours. Dans notre retraite, notre division [le général Doumerc commandait la 5ème division de cuirassiers, attachée au 2ème corps de la Grande Armée] a eu de très brillantes affaires de cavalerie et plusieurs fois nous avons fait voir aux Russes que nous étions peu, mais bon bons. Nous avons beaucoup souffert, mais le passé s’oublie et ne devient pénible que par les souvenirs tristes et affligeants qu’il nous laisse. Nous regrettons tous le colonel Lebrun [du 3ème chevau-légers, tué en avant de Lepel le 26 octobre 1812], fils cadet du prince archi-trésorier, jeune homme de la plus grande espérance. 

Je t’embrasse. 

Alexandre de VERGENNES. 

 

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( 18 novembre, 2019 )

A propos de Junot…

A propos de Junot… dans TEMOIGNAGES junot

Psychologiquement très perturbé, le duc d’Abrantès est mort le 29 juillet 1813, des suites de ses blessures, après s’être défenestré. Cette lettre de Napoléon est adressée au général Savary, duc de Rovigo, Ministre de la police générale.

Dresde, 7 août 1813

Je reçois votre lettre du 2 août. J’ai éprouvé une véritable peine de ce que vous m’avez écrit de ce pauvre Junot. Il avait perdu mon estime dans la dernière campagne [celle de Russie], mais je n’ai pas pour cela cessé de lui être attaché. Aujourd’hui il a recouvré cette estime, puisque je vois que sa pusillanimité était déjà l’effet de sa maladie. J’approuve toutes les propositions que bous me faites. Voyez l’archichancelier, à qui j’écris. On peut sans difficulté mettre les deux demoiselles [filles de Junot] à Ecouen. Vous ne me faites pas connaître l’âge des deux enfants.

Parlez aussi à l’archichancelier de la duchesse d’Istrie [veuve du maréchal Bessières, tué le 1er mai 1813 près de Weissenfels], et voyez ce qu’il faut faire pour arranger ses affaires ; mon intention est aussi de l’aider.

(« Lettres inédites de Napoléon 1er (An VIII-1815). Publiés par Léon Lecestre » Plon, 1897, tome II, pp.279-280).

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( 8 novembre, 2019 )

A Orcha et ailleurs…

Un bivouac de fortune (Russie, 1812)...

« En arrivant à Orcha, toute l’armée fut surprise de la complaisance des Russes. Ils nous y avaient lassé le passage libre, et c’est là que, le 19 et 20 novembre, nous franchîmes le Dniepr sur deux ponts construits à la hâte. En ne nous attaquant point, le maréchal Koutousov nous laissa la perspective flatteuse de voir arriver les corps d’armée des maréchaux Victor et Oudinot, qui en effet nous sauvèrent à la Bérézina ; Koutousov avait agi en général peu accoutumé à vaincre, ou en politique rusé. Sa maxime fut de nous laisser aller : « Cette leçon leur servira, disait-il, ils n’y reviendront pas ; il faut les chasser de chez nous, mais il ne faut pas détruire l’armée française ; ce serait travailler pour leurs ennemis et els nôtres. » Koutousov tenait au système d’alliance entrela France et la Russie. A Doubrowna et à Orcha nous avions trouvé des vivres, mais le désordre qui régnait dans l’armée avait rendu les distributions régulières impossibles, et le résultat avait été le même qu’à Smolensk ; les uns avaient pris au-delà de leurs besoins, les autres n’avaient rien obtenu et succombaient d’inanition. Personnellement j’ai été très heureux, après la perte de mes équipages. Le [grand-] maréchal Duroc m’invita souvent à déjeuner à la halte que l’Empereur faisait en plein air. Le maréchal Lefebvre, le duc d’Abrantès [général Junot], et surtout le comte Daru, partagèrent avec moi leur souper ; le général Piré conserva son fourgon jusqu’à la Bérézina, grâce à mes soins et à ceux de ses aides-de-camp. Je m’étais mis en subsistance chez lui à la condition de bien défendre notre palladium ; aussi, pour faire passer ce fourgon  si précieux et celui du comte Daru, ai-je tiré plus d’une fois l’épée contre ceux qui voulaient arrêter leur passage, mon chapeau galonné ne suffisant plus à en imposer aux soldats. J’ai beaucoup souffert à cause de ma blessure et du froid, mais je ne me suis jamais couché sans souper et sans boire une bouteille de vin. Dans le jour, je pus acheter quelquefois une entrecôte de bœuf ou de cheval que je rôtissais à la pointe de mon épée auprès des bivouacs, quand du moins les soldats consentaient à me laisse approcher. Les Polonais étaient bien plus complaisants, en cela, que les Français, et souvent ils m’ont échangé ma viande contre des côtelettes de mouton et de la soupe de kacha. Avant Smolensk, je fus soigné pendant trois jours par un jeune comte de Seckendorff, officier des cuirassiers saxons, qui était bien monté en tout et à qui j’ai eu pour cela grande obligation. Tous ces détails sont minutieux, mais ils dépeignent la triste situation de l’armée. A quoi en effet n’est pas réduit le sous-lieutenant lorsque les généraux sont à la merci du soldat et n’ont ce qu’ils obtiennent que par un reste de considération ou par amitié ?

J’ai perdu en Russie vingt-quatre chevaux de prix, sans compter les petits cognats qu’on achetait à un ou deux louis, et qu’on perdait deux jours après. Je n’ai sauvé que ma personne et mes papiers ; mes cartes, mon argent, tout est tombé au pouvoir de l’ennemi, et l’on ne m’a donné aucune indemnité à mon retour, grâce à la partialité du prince de Neuchâtel [Maréchal Berthier] ; à qui j’avais dit trop franchement, pour en être aimé ou favorisé, ma manière de voir sur le traitement qu’éprouvaient les étrangers. Comme j’avais été au Kremlin lui parler pour moi et pour quelques autres officiers, Son Altesse me dit : « Si vous n’êtes pas contents, vous pouvez vous ne retourner. » Je lui répliquai : « Ce n’est ni le moment pour nous de le demander, ni à vous de nous le proposer, et je doute, prince, que l’Empereur vous ait chargé de ce message ; mais je ne vous cache pas que moi aussi bien que ceux dont je vous parle, nous sommes fâchés d’être venus. »

(« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général baron de Dedem de Gelder (1774-1825) », Plon, 1900, pp.283-286).En 1812, cet officier commandait une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite, il se trouve à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

 

 

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( 5 novembre, 2019 )

Derniers jours en France…

Napoléon

Albine de Montholon fait partie du petit groupe qui partira avec l’Empereur à Sainte-Hélène. Elle raconte de son point de vue les jours qui ont précédé.

De retour à l’Elysée, Napoléon vit se réunir autour de lui ceux de ses dévoués qui étaient à sa portée. Le général de Montholon avait un double motif de s’y rendre : il était aide de camp et, d’ailleurs, connu de l’Empereur depuis son enfance, par la liaison qui avait existé, dès 1792, entre la famille Bonaparte et la sienne. L’Empereur devait donc s’attendre à le voir parmi les fidèles qui lui restaient.

Dans ces graves circonstances, les besoins du moment détournaient de leur service ordinaire les officiers de la Maison de l’Empereur. Les uns allaient siéger aux Chambres, où, à défaut de leur épée, leur voix pouvait encore défendre leur maître ; d’autres n’étaient pas revenus de l’armée.

Puis l’isolement, précurseur des catastrophes royales, commençait à se faire sentir. L’Elysée devenait chaque jour plus désert. Le général de Montholon se trouvait obligé de faire non seulement son service, mais celui des absents. L’Empereur, debout la nuit, suivant sa coutume, s’aperçut que c’était toujours le même qui se présentait pour recevoir et transmettre les ordres.

L’Empereur vint une nuit appeler M. de Montholon, et l’ayant fait entrer dans sa chambre à coucher, il lui dit :

— Mais, Montholon, vous êtes donc toujours là ?

— Sire, il le faut bien ; tous vos officiers sont occupés par vos ordres.

— Ah ! oui ! et, dans quelques jours, ce sera comme à Fontainebleau !

Après une conversation analogue aux circonstances, et pendant laquelle l’Empereur put lire dans un cœur dévoué :

— Je vais partir, ajouta-t-il. Tout le monde m’abandonne, et vous, m’abandonnerez-vous aussi ?

M. de Montholon, entraîné par un élan de cœur, lui répondit sans hésiter :

— Non, Sire.

— Vous me suivrez donc ?

— Oui, Sire.

L’Empereur alors entra dans beaucoup de détails sur la position de M. de Montholon, s’informa de quelle fortune il pourrait avoir à attendre de M. de Sémonville, etc.

Après ces explications, l’Empereur ajouta :

— J’emmène tel et tel, vous viendrez.

Quelques questions de détail furent traitées et l’Empereur dit :

— Votre femme, si elle ne peut partir avec vous, viendra vous rejoindre en Angleterre.

Le lendemain, M. de Montholon était inscrit sur la liste des partants et annoncé comme tel. Il vint alors me faire part de ce qui s’était passé, de la conversation qu’il avait eue et de l’engagement qu’il avait pris. Il était inquiet de ce que je penserais d’une résolution aussi grave, prise si promptement.

— Ce que vous avez fait est si bien, lui dis-je en pleurant, que je ne puis vous blâmer.

Du moment où il fut connu que M. de Montholon suivait l’Empereur, ce fut à qui lui ferait des représentations sur les conséquences de l’engagement qu’il venait de prendre. C’était, lui disait-on, une insigne folie. Il compromettait sa carrière, son existence politique… Il risquait de perdre ce qu’il avait à espérer de ses parents…, etc. Enfin c’était à qui chercherait à le décourager. Rien n’ébranla sa résolution de lier son sort à celui de l’Empereur, et elle a persisté dans son cœur, sans une seconde d’hésitation, depuis ce jour jusqu’à celui où la mort l’a dégagé de sa fidélité.

Les événements se pressaient. Le lendemain du jour où il avait été décidé que M. de Montholon suivrait l’Empereur, on se rendait à Malmaison. Au moment du départ, mon mari me dit :

— Je ne puis me décider à vous laisser derrière moi dans un pareil moment.

De mon côté, j’étais très affligée de cette séparation, inquiète de ne pas partir en même temps ; je craignais des obstacles pour rejoindre et j’avais bien raison !

La grosse difficulté venait de mes enfants dont le plus jeune n’avait que huit mois ; je ne pouvais l’emmener, sans parler de tous les arrangements que demande une pareille décision.

— Vous n’avez, ajouta M. de Montholon, que deux heures pour faire vos préparatifs ; il est possible que l’on quitte la Malmaison dans la nuit. Ceux qui suivent doivent être là.

Ma sœur était absente. Je fus obligée de laisser mon enfant et sa nourrice aux soins d’une amie. Je pris ce que pouvait contenir un coupé. J’emmenai mon fils aîné, mais aussi en bas âge, une femme de chambre et un fidèle domestique. On était en été, et comme on pensait qu’on irait d’abord en Angleterre, enfant, nourrice, bagages, tout devait venir m’y rejoindre. Je ne pris donc que ce qu’il me fallait pour un court voyage et pas un vêtement d’hiver. Si j’avais pu prévoir que l’on restât aussi longtemps à Malmaison et surtout que l’on ne dût pas débarquer en Angleterre, je ne me serais pas trouvée plus tard manquant de tout ce qui pouvait m’être nécessaire dans un long voyage en mer.

 Arrivée à Malmaison, j’y trouvai tout occupé. Cependant on me donna une chambre. Mon fils couchait sur les coussins de la voiture, dont on lui fit un lit. Au déjeuner, j’étais assise en face du pauvre général de La Bédoyère. Sa figure noble et pâle, son front plissé, son air préoccupé, enfin toute sa physionomie empreinte de tristesse semblait, ce jour-là, présager sa fatale destinée.

La reine Hortense était comme toujours aimable, gracieuse et bienveillante. Elle allait continuellement dans l’appartement de l’Empereur, et dans un moment où elle venait de le voir, elle dit au peu de personnes qui se trouvaient là :

— Je ne comprends pas l’Empereur ; au lieu de prendre un parti, de décider quelque chose pour son départ, il lit un roman.

Je fus frappée de cette apparence d’insouciance et d’abandon de soi-même dans une aussi importante circonstance. Depuis, j’ai pu juger que, lorsqu’il avait l’esprit tendu par quelque contrariété, c’était le moyen qu’il employait au moral, comme le bain au physique, pour calmer et détendre ses nerfs. La reine était impatiente qu’il n’entendît à rien et ne se prêtât à aucune discussion relative à son départ et à l’imminence du danger qui le menaçait s’il prolongeait son séjour à Malmaison. On venait à chaque instant nous dire que les cosaques nous entouraient, que le pont était abattu, enfin que le château pouvait être envahi et l’Empereur enlevé, ce qui était vrai. La reine désirait avec raison qu’il quittât Malmaison. Elle avait laissé ses enfants à Paris et voulait aussi les rejoindre, et rien ne se décidait, et l’Empereur de lire son roman !

Cette apparente incurie ne l’empêchait pas de s’occuper des intérêts personnels de ceux de ses officiers qui perdaient tout en le perdant. Des généraux, des officiers venaient lui demander d’assurer leur position. Aucun n’essuyait de refus, quelque fût le peu que l’on avait mis à l’abri.

On sait que ce n’est qu’au dernier moment que l’Empereur, ou plutôt ceux qui l’entouraient, pensèrent à ce que l’on emporterait d’argent, d’argenterie, et qu’alors il ne se trouva déjà plus de disponible que les 6 millions qui étaient entre les mains de M. de La Bouillerie. Ils furent remis à M. Laffitte. On ne prit qu’un seul service d’argenterie, celui qui se trouvait sous la main.

Enfin, jamais on ne descendit d’une si haute position avec un plus parfait et plus noble oubli de soi-même ; 200 millions dus à l’économie de l’Empereur, laissés dans les caves des Tuileries, avaient servi, l’année d’avant, à payer les Alliés.

En attendant le départ et quelle que fût l’anxiété de la reine Hortense, le salon ne désemplissait pas de visites, inopportunes sans doute, mais qui prouvaient le dévouement, dernier hommage de fidélité. Le soir, au milieu d’un cercle de femmes, le général de Flahaut, aide de camp de l’Empereur, dit tout haut qu’il ne comprenait pas ce que l’on faisait là, excepté les personnes qui partaient ; il ajoutait avec raison que l’on pouvait être attaqué dans la nuit. Cette sortie était louable en son but : elle eut son effet ; beaucoup de personnes retournèrent à Paris. Le lendemain, dans la salle de billard, le même général me dit :

— Est-il vrai que vous partez ? – Sur ma réponse affirmative : Vous ne savez donc pas, me dit-il, que si un vaisseau anglais veut s’emparer de l’Empereur, vous risquez un combat et de sauter.

— Eh bien ! je sauterai, lui répondis-je.

Mon parti était pris.

Au moment du départ, il m’aperçut dans une voiture.

— Comment, me dit-il, vous partez !

Ce fut la dernière voix amie que j’entendis, à ce moment si solennel de notre départ de Malmaison !

 

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( 23 octobre, 2019 )

Une lettre d’Erfurt…

Guillaume Peyrusse

Une lettre de Guillaume Peyrusse -Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur- à son frère André.

Erfurt, 23 octobre 1813.

Neuf estafettes que nous avons trouvées ici ne m’ont porté qu’une seule lettre de toi du 12. Je ne puis te dire aujourd’hui que ceci : c’est que je suis arrivé ici cette nuit avec mon fourgon et que S.M. y est entrée avec sa Garde à deux heures ce matin. Il ne peut pas m’être permis de devancer la publication des événements que nous avons éprouvés depuis notre départ de Dresde et qui nous fait rétrograder. Je veux rassurer ton cœur en te disant que je suis sain et sauf, et qu’il ne m’est arrivé aucun fâcheux accident, grâce à mon énergie.

Adios, caro mio.

Le jeune Guizol se porte bien ; il est aide-de-camp du général Sébastiani qui, à l’affaire devant Leipzig a été blessé d’un coup de lance. Dis-le à son père. Salex se porte bien aussi. Je l’ai vu au-delà de Leipzig.

(Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrites à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire, de 1809 à 1814. Publiées d’après les manuscrits originaux, avec une notice sur Peyrusse par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, p.172).

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( 21 octobre, 2019 )

Patriotes ou mercenaires ?

Les légions polonaises au service de la France (1797-1807)

L’échec de l’insurrection de Kosciuszko (1794) et le troisième partage de la Pologne, effectué une année plus tard par la Russie, l’Autriche et la Prusse, provoquèrent l’émigration des dirigeants de l’insurrection et de militaires polonais. Paris devint alors le centre d’attraction d’une grande majorité de ces émigrés qui, divisés en factions, se disputèrent les faveurs du Directoire. La majorité rêvait d’une force militaire capable de recommencer la lutte pour l’indépendance. Les légions polonaises au service de la France (1797-1807) marquèrent le commencement du phénomène de service massif des soldats polonais sous les drapeaux étrangers.

 « L’espoir nous rallie »

La « Députation polonaise », radicale et républicaine, croyait au mouvement indépendantiste national et, suivant l’exemple français, prônait l’égalité ainsi que la liberté des paysans. Le soutien français lui semblait important mais non primordial. Les modérés, exclus de cette « Députation », s’assemblèrent en une « Agence » puis dans une organisation désignée sous le nom de : « Émigrés polonais ». Ces partisans de la Constitution du 3 mai 1791, concentrés autour de l’ancien envoyé polonais auprès dela Républiquefrançaise, Franciszek Barss, de Jozef Wybicki et du général Jozef Wielhorski, voyaient la future Pologne comme une monarchie constitutionnelle introduisant progressivement des changements sociaux. Mais ils considéraient que des préparatifs pour une insurrection dans leur pays, occupé, étaient prématurés.

Les deux factions s’opposaient farouchement, cependant elles s’accordaient sur la nécessité de créer une force militaire polonaise en exil. Les tentatives des radicaux pour organiser les unités polonaises à la frontière de l’Autriche, de la Turquie et à Venise ayant échoué, les démarches similaires des « ÉmiPatriotes ou mercenaires ? dans HORS-SERIE Légion-243x300grés polonais » auprès du Directoire connurent le même résultat, car non seulement le gouvernement français craignait d’inciter les Russes à la guerre contre la France mais, aussi, car l’entrée d’étrangers dans l’armée républicaine était interdite par la Constitution de 1795. Avec l’arrivée à Paris (fin septembre 1796), sur la demande de Wybicki, de Jan Henryk Dabrowski, ancien officier de la garde saxonne et général polonais, qui s’était couvert de gloire contre les Prussiens, « l’espoir changea de camp, le combat changea d’âme ». Dans l’espoir d’une alliance antirusse entre la Prusse et la France, Dabrowski avait mené des pourparlers à Berlin sondant la possibilité de créer des troupes polonaises. Finalement, ce projet ne fût finalisé qu’en France. Car si le gouvernement craignait des complications diplomatiques, il voyait l’utilité que pouvaient apporter les Polonais pour lutter contre l’Autriche en Italie. Dabrowski fut donc envoyé au glorieux commandant de l’armée d’Italie, le général Bonaparte, qui connaissait déjà un peu les affaires polonaises grâce à son aide de camp Jozef Sulkowski, par ailleurs opposé à l’idée des légions.

Dabrowski proposa d’organiser ces unités avec des officiers de l’armée polonaise, licenciés après 1795, des immigrés des terres polonaises et de combler les rangs avec des milliers de recrues de Galicie au service de l’Autriche en Italie et faites prisonnières par les Français. Le général comptait sur la création de ces formations pour inciter les Polonais restés sous les drapeaux autrichiens à déserter. Convaincu par ses arguments, Bonaparte donna son accord et le 9 janvier 1797, le général polonais signait une convention avec le gouvernement lombard en vertu de laquelle étaient créées les légions polonaises auxiliaires auprès de la Républiquede Lombardie, alliée de la France. Le 20 janvier, leur chef invitait ses compatriotes à le rejoindre dans un appel rédigé à Milan en quatre langues : « Polonais ! L’espoir nous rallie ! La France triomphe, elle combat pour la cause des nations ; tâchons d’affaiblir ses ennemis ; elle nous accorde un asile, attendons de meilleures destinées pour notre pays. Rangeons-nous sous ses drapeaux, ils sont ceux de l’honneur et de la victoire ! Des légions polonaises se forment en Italie, sur cette terre jadis le sanctuaire de la liberté ; déjà, des officiers et des soldats, compagnons de nos travaux et de votre courage, sont avec moi ; des bataillons s’organisent ! Venez, compagnons, jetez les armes qu’on vous a forcé de porter ! Combattons pour la cause commune des nations, pour la liberté, sous le vaillant général Bonaparte, vainqueur d’Italie ! Les trophées de la République française sont notre unique espérance ; c’est par elle, c’est par ses alliés que nous reverrons peut-être avec joie ces foyers chéris que nous avons abandonnés avec des larmes ! »

La création des légions apparaissait utile à tous les partis : Bonaparte gagnait quelques milliers de soldats pour combattre les Autrichiens et les partisans italiens ;la République lombarde gagnait, quant à elle, des défenseurs sans prendre le risque d’armer son propre peuple et les émigrés polonais, l’espoir d’un avenir meilleur .

 Gloire et déclin.

 Les luttes des factions au sein de l’émigration n’épargnaient point le créateur des légions souvent calomnié auprès du Directoire par ses rivaux politiques et militaires. Outre des allusions à son passé (irrégularités financières, servilité à l’égard des Russes pendant la réduction de l’armée en 1792) et à son esprit prétendument « germanique », après 21 années passées au service de la Saxe, l’opposition critiquait le fait de faire mourir inutilement des compatriotes pour le service d’un pays étranger. « À l’époque et aux temps des trahisons où nous vivons il se peut qu’un homme le plus vertueux mais inconscient prenne également Dabrowski pour traître »– par ces mots Wybicki consolait son ami dans une lettre de 1799. Malgré ses désillusions, Dabrowski restait fidèle à sa devise, formulée à l’époque du déclin des légions : « Persévérer ! Les événements peuvent produire un changement favorable ! »

 Le général organisa d’abord ses premiers 6 000 hommes en six bataillons d’infanterie homogènes (avec trois compagnies d’artillerie) divisés en deux légions. Selon Jan Pachonski, après la réorganisation effectuée en mai 1797 par Bonaparte, « la légion polonaise dans son ensemble, se distinguait du modèle des demi-brigades françaises par un état-major élargi, par l’augmentation de l’effectif dans les compagnies de grenadiers, de 83 à 123 soldats, par l’adjonction d’une compagnie supplémentaire de tirailleurs qui n’existait pas dans les formations françaises. En raison du manque constant d’officiers [la plus grande vague de candidats n’arriva en Italie qu’en été], des compagnies doubles étaient formées avec un seul corps d’officiers pour les deux compagnies ».

 Les premières, et rares, opérations des Polonais, en mars-avril 1797, consistaient principalement à soutenir les républicains sur le territoire de Vénétie ; la 2e légion, quant à elle, fut incorporée à la garnison de Mantoue qui préparait une attaque sur le territoire autrichien. L’armistice de Leoben et la paix signée à Campoformio (17-18 octobre 1797) scellèrent tout espoir d’offensive victorieuse vers la Galicie occupée par l’Autriche. Se posait alors pour la première fois la question du devenir des formations polonaises.

 La création de la Républiquecisalpine à la place dela Républiquelombarde compliqua les projets de Dabrowski, qui sauva tout de même la situation en signant une nouvelle convention, le 17 novembre 1797, avec les seules autorités françaises. Ces dernières maintinrent donc un corps polonais auxiliaire. Craignant l’attitude des Polonais en cas de conflit avec la France et préférant les incorporer directement à son armée,  le corps législatif cisalpin n’approuva pas, quant à lui, cette convention. Au début de l’année 1799, l’effectif du corps polonais auxiliaire monta à plus de 8 200 soldats, grâce à l’adjonction d’une cavalerie (un régiment de lanciers fut créé), à l’augmentation de l’artillerie ainsi qu’à la formation d’une quatrième compagnie dans chaque bataillon.

 La 1re légion du général Kniaziewicz participa à la libération de Latium. Le 3 mai 1798, elle entra à Rome et combattit les ennemis dela République romaine (surtout les partisans paysans) et l’invasion napolitaine (entre autres dans les batailles de Magliano, Otricoli, Civitacastellana, Calvi, Ferentino, Frosinone et Terracina). Le fait d’armes le plus célèbre restait la prise de la forteresse maritime de Gaëta. Le commandant en chef, le général Championnet, rendit honneur aux soldats de Kniaziewicz en chargeant celui-ci de remettre le 8 mars 1799 au Directoire les 33 drapeaux pris à l’ennemi.

 L’année 1799 se révéla désastreuse pour les Polonais. Dans les batailles de Magnano et de Legnano, la 2e légion perdit son chef, le général Rymkiewicz et 1 750 hommes. Les 1 500 rescapés (dont 300 artilleurs) furent envoyés à Mantoue, considérée comme une forteresse déjà perdue. Au moment de la capitulation, le général Foissac-Latour signa « l’article additionnel concernant les déserteurs » en livrant ainsi ses subordonnés polonais (à l’exception des officiers) aux Autrichiens. Cet acte déloyal choqua profondément le corps polonais, déjà persuadé d’être la « chaire à canon » négligée par les Français. À l’instar du colonel Kosinski (fait prisonnier à Mantoue), les légionnaires condamnaient cet « article inconnu au conseil de guerre extraordinaire, indigne de la grandeur de la nation française, honteux pour toute la garnison, contraire à sa réputation et à ses lumières, si pénible et douloureux pour tous les Polonais qui en sont les victimes… article dont les Autrichiens n’ont pas manqué d’abuser en arrachant les armes des soldats polonais au titre de déserteurs, indistinctement tels ou non, en déchirant un de leurs drapeaux et en comblant tous les officiers d’injures et d’insultes les plus ignominieuses ».

 La 1re légion, désormais sous les ordres de Dabrowski, fut presque anéantie par les Russes entre les 17 et 19 juin à la bataille de Trebbia. Il fallut toute la détermination du général pour épargner les restes de ses troupes qui participèrent encore à la défense dela République ligurienne. Après les batailles de Novi et de Bosco, les survivants (975 sur 1 800) prirent part à la défense de Gênes. Les défaites militaires de la France et la vaillance des troupes polonaises changèrent l’attitude du Directoire à l’égard de ces légions. Avec le soutien de Kosciuszko, le 8 septembre 1799, une « légion du Danube » fut créée et placée sous le commandement du général Kniaziewicz . Il n’était plus question de convention mais les 6 000 légionnaires portant les uniformes polonais devaient avoir une discipline, des promotions et une solde égales à celles des Français .

 La prise de pouvoir de Bonaparte semblait assurer le futur des formations polonaises. Ainsi, la France décida de prendre en charge la légion de Dabrowski qui fut réorganisée près de Marseille. La légion de Kniaziewicz, dont le siège fut successivement Phalsbourg, Metz, Strasbourg et Ulm, et qui comptait en 1800 plus de 5 000 fantassins et 950 cavaliers, prit part à la campagne de Francfort (été 1800) et se distingua à Hohenlinden (3 décembre) en prenant 3 500 prisonniers. Le général Decaen, qui passa dans les rangs polonais au matin de la bataille se souvenait « de l’ardeur que manifestaient les officiers et les soldats. Ne parlant pas leur langue, je leur exprimais par mes regards que je comptais sur leur valeur, et que bientôt ils allaient avoir l’occasion d’en donner les preuves » .

 L’espoir de voir le sort polonais tranché par la France victorieuse fut déçu par la paix de Lunéville (9 février 1801), où la France et l’Autriche s’engagèrent mutuellement à ne pas soutenir « les ennemis intérieurs ». Cela sonna le glas des légions (15 200 hommes dont 12 000 sous les armes) et de nombreux officiers polonais, y compris Kniaziewicz, donnèrent leur démission de façon éclatante. Les soldats, surtout ceux de la légion du Danube, désertaient massivement. Au cours de l’année 1801, le nombre de légionnaires, tous concentrés en Italie, n’était plus que de 10 700. Le Premier consul décida d’en faire trois demi-brigades, placées au service de la France mais à la solde de la République cisalpine (Italienne) et du Royaume d’Étrurie. Le 21 janvier 1802, l’inspectorat général polonais avec Dabrowski à sa tête, chargé des questions administratives et de l’instruction, ainsi que la 1re et la 2e demi-brigades (formées à partir de la légion d’Italie) et le régiment de lanciers passèrent à la solde de l’Italie. La totalité de ces forces dont l’uniforme et le commandement devaient être polonais était de 8 366 hommes et de 1 000 chevaux.

 Soldats et officiers.

 Jusqu’en 1807, le nombre de soldats (à 65 % des paysans) atteignit, selon Jan Pachonski, 33 000 dont 18 000 périrent ou restèrent à l’étranger. Il faut ajouter 3 000 déserteurs, 2 000 émigrés, et 1 000 hommes partis dela Pologneoccupée aux 27 000 prisonniers de guerre de l’armée autrichienne (1797-1800), russe (1799) ou prussienne (1806).

 Depuis deux siècles la légende nationale idéalisait les légionnaires, présentés comme des volontaires patriotes provenant de toutes les couches de la société. Dariusz Nawrot remarque que les mémoires des anciens légionnaires « répètent les informations sur l’arrivée de nombreux volontaires venant du pays ce qui légitimait la vision des Légions comme une force nationale. Nous n’y trouvons nullement des lamentations sur le petit afflux de volontaires mais leur nombre non plus. La mise en valeur du rôle des volontaires dans la création des Légions servait aux auteurs des mémoires à justifier le motif idéologique de leur propre service et à souligner le dévouement des légionnaires. Et pourtant ils se contredisent en évoquant l’enrôlement massif des prisonniers de guerre autrichiens d’origine polonaise ».

 Les témoignages soulignant l’enthousiasme des Polonais pour leur service en uniforme national ne décrivent qu’une partie de la réalité. Non seulement la conscience nationale des paysans de Galicie n’était pas assez développée pour les pousser à s’engager dans les légions (et que dire des Ruthènes enrôlés avec des Polonais ?) mais plus d’un Tchèque, Hongrois, Croate ou Allemand profita du recrutement pour échapper à la misère des camps de prisonniers. Waclaw Tokarz rappelait qu’après l’enrôlement les soldats polonais « se considéraient encore longtemps comme  des « hommes de l’empereur d’Autriche »   et regardaient avec méfiance leurs nouveaux officiers qu’ils traitaient « d’étrangers de Varsovie » ; ils menaçaient même de reprendre leur ancien service qui à cette époque avait déjà assez bien assimilé nos paysans ». Parmi les nouveaux légionnaires, il y avait bien sûr des aventuriers qui « voulaient changer de vie et cherchaient parfois une possibilité de déserter sur la route menant au dépôt ». Par ailleurs, la discipline dans les légions restait peu stricte même après l’introduction des articles militaires français en 1798. Dans la première période, Dabrowski, qui tenait à augmenter le nombre de légionnaires pour renforcer sa position, craignait qu’une discipline trop sévère ne rebutât les nouvelles recrues.

 Les officiers supérieurs de l’ancienne armée polonaise – à cause de leur âge, leurs familles, leurs biens ou leur hostilité à la révolution – ne vinrent pas en Italie. Selon Jaroslaw Czubaty, 13 des 63 généraux qui avaient servi Kosciuszko quittèrent le pays mais seuls Kniaziewicz, Niemojewski, Wielhorski et Wojczynski suivirent Dabrowski, ce qui ne constitue que 8,2 % du groupe. Parmi ces cinq « anciens », seul Dabrowski allait rester au service jusqu’à la  dissolution des légions. Jozef Zajaczek fit une belle carrière « française » et devint général de division (1802). Le manque de généraux fut partiellement compensé par le concours des officiers de talent pour qui le service en exil allait devenir un tremplin. Amilkar Kosinski, Michal Sokolnicki et Jean Henri Wollodkowicz reçurent leurs épaulettes de général avant 1804. Wollod servit même dans l’armée française.

 Les officiers (environ 1 200 dans les formations d’Italie et la légion du Danube) étaient tous volontaires et Polonais, à l’exception de 70 étrangers dont 49 Français . Dabrowski misait sur leur esprit national, car il ne pouvait pas leur garantir de carrière. Dans les années 1797-1798, l’état des formations polonaises prévoyait au maximum 311 officiers dont 65 hors cadre. En janvier 1797, leur chef espérait « que le patriotisme de nos officiers les fera venir ici non pour obtenir des promotions mais pour leur perfectionnement, pour qu’ils puissent, plût à Dieu, servir ensuite profitablement leur Patrie ». Homme lucide, il ajoutait : « Il serait préférable de voir arriver surtout ceux qui n’ont pas grand chose à perdre chez eux. »Les officiers formaient un groupe prêt au sacrifice (environ 900 périrent), mais souvent divisé par des luttes pour les promotions et les commandements. Cela ne pouvait être autrement puisque, surtout après la crise de 1799, les officiers « étaient de caractère très varié : parfois d’une grande, remarquable valeur militaire et morale, parfois aventuriers, intrigants et rebelles, hommes majoritairement positifs et faciles à conduire pendant la bataille mais à surveiller de près et nécessitant une instruction pendant le service et les déplacements ».

 Contrairement à l’armée de Pologne-Lituanie mais conformément à l’esprit révolutionnaire et à celui de l’insurrection de 1794, les grades d’officier étaient accessibles aux roturiers. Dans un premier temps, les légions recrutaient des officiers parmi les militaires émigrés présents en France ou en Italie du Nord en attendant l’arrivée des volontaires du pays. Dans ces deux groupes dominaient les anciens officiers de carrière, souvent promus aux grades supérieurs pendant l’insurrection de Kosciuszko. La stabilisation progressive des effectifs puis, la guerre, permirent de vérifer la qualité de ces officiers. Dabrowski et Kniaziewicz essayèrent de promouvoir les plus aptes aux différents échelons hiérarchiques et de se séparer des officiers trop faibles ou sans autorité. Il est vrai que la commission établie par Dabrowski pour examiner les futurs officiers se heurta à l’arbitraire du chef des légions, méfiant à l’égard des promotions datant de 1794 et peu enthousiaste pour  promouvoir les sous-officiers « issus du rang ». Après la réorganisation de 1801, il leurs préférait les jeunes venants du pays et instruits pendant quelque temps comme sous-officiers. La synergie entre tous ces courants produisit un corps d’officiers composé à 83 % de nobles (80 % issus de la moyenne et petite noblesse), à 14 % de bourgeois chrétiens (venant surtout de Varsovie) à 1 % de bourgeois juifs. 1,5 % des officiers était d’origine paysanne. Plus d’un tiers (34 %) avaient moins de 25 ans et seuls 8 % en avaient plus de 40.

Dabrowski, inquiet de conserver son autonomie, basa la formation et l’entraînement du soldat sur le règlement polonais adapté par le général Wielhorski. Le règlement français de 1791 ne fut introduit qu’en 1802 et uniquement dans l’infanterie. En revanche, le service se faisait dès 1797 selon les règles françaises adaptées pour les légions polonaises ; une commission spéciale fut chargée des adaptations. Les punitions corporelles utilisées dans l’ancienne armée polonaise avaient été supprimées et la peine de mort n’était appliquée que pour les crimes les plus graves. Pour Dabrowski, la devise « tous les hommes libres sont frères », inscrite en italien sur les épaulettes des légionnaires devait symboliser le changement d’attitude des officiers à l’égard des soldats, non plus paysans corvéables en uniforme, indifférents à la cause nationale mais compagnons d’armes et futurs citoyens de leur patrie. L’éducation (patriotique et pratique y compris l’alphabétisation) des troupiers et des futurs sous-officiers, pendant les longues périodes d’inaction, aida à former un esprit de corps particulier. Jusqu’en 1802, le nombre de désertions restait relativement faible.

 Les tentatives pour mettre sur pied une école régulière d’officiers ayant échoué, les chefs des légions organisaient des cours de perfectionnement et encourageaient l’auto-instruction. Dabrowski, lui même propriétaire d’une collection de cartes et d’une bibliothèque importante, favorisait le travail intellectuel de ses meilleurs officiers. La bonne préparation théorique combinée avec des expériences de guerre variées (ennemis russes, autrichiens, napolitains et partisans) produisit un type d’officier valeureux et doté d’un esprit d’initiative. Le caractère limité des opérations confiées aux troupes polonaises ne permit pas pourtant de mieux préparer les officiers d’état-major .

 Concentrés en Italie et frustrés, les Polonais commencèrent à poser des problèmes et leurs contacts avec l’opposition antifrançaise italienne ne purent qu’accélérer la décision du Premier consul. Après son refus de servir sous les ordres du roi d’Étrurie, la 3e demi-brigade polonaise (ancienne « Danube ») fut « en récompense de sa vaillance » transformée en 113e demi-brigade française et envoyée à Saint-Domingue (mai 1802) pour mater l’insurrection des esclaves noirs. En février 1803, elle fut rejointe par la 2e (114e) demi-brigade, également passée à la solde de la France. Sur les 6 000 légionnaires débarqués à Saint-Domingue, 4 000 périrent au combat ou de maladie ; la moitié des 1 000 prisonniers de guerre polonais fut incorporée de force au 63e régiment étranger de l’armée anglaise, et le reste alla végéter sur les pontons, parfois jusqu’en 1815. Dans la partie espagnole de l’île, les derniers Polonais luttèrent jusqu’en 1809. Plus de 450 anciens légionnaires s’établirent à Saint-Domingue, à Cuba ou aux États-Unis. Seuls 340 Polonais revinrent en Europe.

 Dernières formations.

 En 1803, les rescapés de l’épopée légionnaire : la 115e demi-brigade du général Grabinski et le régiment de lanciers de Rozniecki firent partie du corps d’occupation en Apulie. Deux ans plus tard, après la création du royaume d’Italie environ 4 700 Polonais passèrent automatiquement à son service, et participèrent à l’opération contre le corps du prince de Rohan (Castel Franco, le 24 novembre) et à la prise de Naples et de Caserte (février 1806). Au cours des combats en Calabre (Campo Tenesco, le 9 mars), les fantassins polonais protégeaient le littoral contre les tentatives de débarquement de l’armée anglo-sicilienne ; les lanciers de Rozniecki assuraient la liaison avec Rome et surveillaient la côte entre Terracine et Ostia.  Le nouveau roi de Naples, Joseph Bonaparte qui, entre autres tâches confia aux Polonais l’instruction de sa jeune armée les reprit à son service en juillet 1806. Entre-temps Grabinski perdit 350 hommes à la malheureuse bataille de Maida (4 juillet) livrée contre le débarquement anglais ; la révolte en Calabre coûta la vie aux 650 Polonais.

Les survivants avec Grabinski à leur tête, devaient constituer les cadres de la légion polono-italienne, créée par le décret de Napoléon le 5 avril 1807. Ces 9 200 hommes répartis en six bataillons d’infanterie et un régiment de lanciers, organisés en Silésie, devaient être envoyés en Espagne sous le nom de «  légion dela Vistule » (1808). Dabrowski, séparé de ses soldats dès 1803 et dessaisi du commandement, fut néanmoins nommé inspecteur général de la cavalerie italienne. Décoré de la croix de commandeur de la Légion d’honneur, il fit partie de la délégation italienne au sacre de Napoléon. Pendant la guerre contre les Bourbons (1806), il commanda une division de dragons et termina sa carrière en Italie comme gouverneur de la province de Trois Abruzzes.

Malgré toutes ces déceptions, la majorité des anciens légionnaires ne cessait de voir en la France le seul allié naturel dont les conflits avec l’Autriche, la Prusse et la Russie permettaient d’espérer un changement radical dans le rapport de forces en Europe. Le concours de ces vétérans devait s’avérer indispensable à l’issue de la campagne de Prusse qui, fin 1806, conduisit la Grande Armée sur le sol de l’ancienne Pologne. Ainsi, Napoléon se décida à utiliser la carte polonaise qui lui tombait sous la main ce qu’il n’aurait certainement fait si la Prusse avait demandé la paix au lendemain d’Iéna. Endossant le costume du vertueux protecteur de la cause polonaise, Napoléon convoqua on octobre 1806, à Berlin, Dabrowski et Wybicki. Il en résulta leur proclamation du 3 novembre qui annonçait l’entrée en Pologne de « Napoléon le Grand, l’invincible ».

 Le bilan.

 Le bilan politique des légions est morose, sans oublier que les Polonais ne pouvaient que subir les événements. Dans le domaine militaire, l’aspect quantitatif (30 000 soldats en 10 ans) n’est pas forcément déterminant, mais il en va tout autrement de l’aspect qualitatif. La préparation d’un groupe considérable à la guerre moderne  devait s’avérer très importante. Comme écrit Pachonski « profitant de l’expérience des années 1792-1794, les Légions purent fondre l’héritage polonais avec les acquis de la Révolution française ».

Selon Czubaty, plus de la moitié des 51généraux polonais nommés entre1797 et1814 (dont 48 après 1806) avaient connu les légions ; 15restèrent au service jusqu’à leur dissolution. « Pour la plupart, ils étaient jeunes et leur attachement à la cause des Légions résultait de leur patriotisme. Très souvent, ils n’avaient aucune raison pour retourner au pays occupé n’y ayant ni de terres ni de perspective d’une carrière militaire. Contrairement aux généraux nommés par Stanislas Auguste Poniatowski, ils ne percevaient pas forcement le service dans les Légions comme une « dégradation » volontaire dans la hiérarchie militaire. »

Dans l’armée du duché de Varsovie (1807-1814), les vétérans des campagnes d’Italie constituaient un groupe influent et aguerri dans les intrigues. Leur expérience les mettant en bonne position certaines carrières furent rapides : parmi 24 anciens légionnaires nommés généraux avant la chute de l’Empire seuls 6 avaient été colonels en 1807. Deux (Dabrowski et Zajaczek) sur trois divisionnaires du 5e corps de la Grande Armée, créé à la veille de la campagne de Russie, avaient servi la France avant 1806 ainsi que le général Paszkowski, qui remplaça Zajaczek blessé. Le chef de l’état-major, le général de division Fiszer (tué à Vinkovo), avait été colonel dans la légion du Danube.

Au total, l’armée du duché et les formations polonaises prises à sa solde par Napoléon comptaient neuf généraux de division « légionnaires » ainsi que 23 brigadiers, 41 colonels, 51 lieutenant-colonels, 26 chefs de bataillon (escadron), 22 officiers supérieurs dans l’administration de la Guerre ou de la Santé et 164 officiers de ligne subalternes. Minoritaires parmi les officiers du duché mais bien placés et assez solidaires, ils prirent une part décisive dans l’instruction (Fiszer étant inspecteur-général de l’infanterie et Rozniecki de la cavalerie) et dans la démocratisation de la jeune armée. En 1807, Dabrowski menaça de démissionner pour combattre la réintroduction de l’ancien code de discipline militaire polonais permettant des punitions corporelles.

Pendant deux siècles, le souvenir des légions encouragea les patriotes qui – au risque de mériter l’appellation de mercenaires – mettaient sur pied les unités nationales au service étranger (Portugal en 1828-1834, Hongrie et Rome en 1848, Turquie en 1855, Autriche et Russie en 1914). Pour eux, les paroles de la Mazurka de Dabrowski (1797) : « La Pologne n’est pas morte, puisque nous vivons. Ce que nous a pris la force étrangère, nous le reprendrons par le glaive » ne perdaient pas leur sens.

En même temps, l’affaire de Saint-Domingue laissa un sentiment d’amertume dans la mémoire collective polonaise qui accusait (à tort) Napoléon d’envoyer ses frères d’armes fidèles à une mort certaine. Elle servait d’exemple pour tous ceux (y compris les communistes après Yalta) qui s’opposaient à l’idée de former des troupes polonaises auprès des puissances étrangères nécessairement cyniques. Le premier fut Kosciuszko qui, déjà, après Lunéville, renonça à toute coopération avec Bonaparte.

 Après 1918, la Pologne indépendante incorpora les légions à son panthéon et, en 1927, adopta leur chant comme hymne national, le seul au monde à nommer Bonaparte.

Source : Andrzej Nieuwazny, « Patriotes ou mercenaires ? », Revue historique des armées, 260/2010: http://rha.revues.org/index7040.html.

 

 

 

 

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