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( 23 juin, 2019 )

Deux lettres sur la campagne d’Autriche…

 

1809A Madame de Marbotin-Rubéran pour Sauviac à Bazas (Gironde). Du bivouac devant Stockerau, le 10 juillet 1809.

 Ma chère maman, 

Nous venons d’avoir une affaire avec les Autrichiens et je m’empresse de t’écrire d’après la demande que tu m’en as faite et d’après le devoir que je me suis moi-même imposé d’écrire, après chaque bataille ou combat auquel je me serais trouvé, à des parents qui prennent un si vif intérêt à moi. Je t’aurais écrit plus tôt, si je n’eusse voulu attendre l’ordre du jour de l’Empereur, afin de pouvoir t’instruire des résultats. Le 4, à dix heures du soir, les batteries nombreuses que nous avions établies dans l’île de Lobau, surnommée « Ile Napoléon », commencèrent à jouer et à lancer une quantité innombrable de boulets et de bombes qui mirent le feu à une petite ville nommée Enzersdorf, située sur l’autre rive et où l’ennemi avait des magasins de munitions. Vers minuit, notre division commença à effectuer le passage du Danube, sur lequel un pont fut jeté en moins d’un quart d’heure. L’Empereur était à notre tête, à pied et par le temps le plus abominable qu’il soit possible de voir. Il plut depuis le 4 à trois heures de l’après-midi jusqu’à cinq ou six heures du matin. Notre armée avait été renforcée, la veille, de l’armée d’Italie, de celle du prince de Ponte-Corvo (composée de Saxons et de Français) et de celle de Dalmatie. Nous nous emparâmes de toutes les redoutes et batteries que l’ennemi avait faites dans la plaine, ainsi que de tous les villages où il s’était retranché. L’ennemi commença à battre en retraite dès le 5 et nous parvînmes à disperser son armée au point qu’à la fin de la deuxième journée le champ de bataille tenait une étendue de 8 lieues. La bataille a duré quarante-huit heures (jusqu’au 6 à neuf heures et demie du soir) et, grâce à Dieu, je n’ai pas eu la moindre blessure. L’Empereur, dans un ordre du jour où il nous témoigne sa satisfaction, lui donne le nom de bataille d’Enzersdorf et de Wagram.  Il est dit que dans cette bataille décisive, l’ennemi a perdu plusieurs drapeaux, 60 pièces de canon et 25.000 prisonniers. Il effectue sa retraite du côté de la Bohême et de la Moravie et notre cavalerie est à ses trousses. Nous sommes à six lieues de Vienne, sur la route de Bohême, et je t’écrirai dès que nous serons arrivés. Je reçus, le soir de la bataille, une lettre de mon père en réponse à celle que je lui avais écrite de notre île ; tu peux juger du plaisir qu’elle m’a fait, il y avait si longtemps que je n’avais pas reçu de vos nouvelles. Je n’ai pas vu Bayle [sous-lieutenant d’infanterie, camarade de promotion du sous-lieutenant de Marbotin à l’Ecole militaire du Fontainebleau, et dont la famille était domiciliée à Bazas] depuis l’affaire : sa division était au centre et la nôtre occupait l’aile gauche. Le général Boudet n’a pas eu le moindre mal. Vous avez vu, vraisemblablement, dans les journaux qu’il a été nommé Grand-Croix de la Légion d’honneur. Je t’annoncerai aussi, ma bonne maman, persuadé que cela te fera plaisir, que l’Empereur, par décision du 30 juin, m’a nommé lieutenant [l’auteur avait à ce moment-là dix-neuf ans à peine]. Pardon si je ne puis te donner de plus longs détails, mais nous sommes comme l’oiseau sur la branche, attendant l’instant de notre départ et je m’empresse de faire partir ma lettre.

Adieu donc, ma très chère maman, je t’embrasse du plus profond de mon cœur.

 

MARBOTIN.

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A Madame de Marbotin-Rubéran pour Sauviac à Bazas (Gironde). Au camp de Butwitz (Moravie), le 22 août 1809.

Ma chère maman,

J’ai reçu avant-hier ta lettre du 1er août dans la quelle tu me félicites de mon nouveau grade. Puis-je recevoir des félicitations plus agréables que celles d’une mère que j’ai toujours présente à ma pensée et qui guide toutes mes actions ? Si j’ai pu te donner un instant de désagrément en embrassant un état dont ta tendresse pour moi aurait voulu m’éloigner, du moins je t’ai toujours promis de ne rien faire d’indigne de toi et j’ai tâché d’effacer par une bonne conduite les torts dont je me suis rendu coupable à ton égard. C’est avec bien de la peine, ma bonne mère, que je vois que plusieurs de mes lettres se sont égarées. Tu me dis qu’il y avait trois mois que tu n’en avais reçu et, cependant, je t’avais écrit de Vienne et je t’avais encore écrit de l’île Lobau quelques jours après la bataille d’Essling, peu avant celle de Wagram. Quelle bataille ma chère maman ! Quel profond génie dans les manœuvres de notre grand général, de celui que l’on peut appeler à juste titre le premier capitaine du monde ! A l’instant où les autrichiens s’y attendaient le  moins, l’armée d’Italie, forte de 50 à 60.000 hommes, aux ordres de prince Vice-Roi, qui s’était emparée de la forteresse de Raab, à 30 lieues au-dessous de Vienne et qui paraissait devoir continuer ses marches en Hongrie, remonte le long du Danube jusqu’à 2 lieues de Vienne ; le corps d’armée du maréchal Davout, dont la moitié était devant Presbourg, revient aussi ; le corps commandés par le maréchal Marmont, qui était dans le fond de la Dalmatie depuis trois ou quatre ans, arrive au moment où nous-mêmes le croyions encore dans cette province. Le prince de Ponte-Corvo arrive aussi avec une division française et 20.000 Saxons ; enfin le maréchal Lefebvre vient avec 30.000 Bavarois. De sorte que, dans la journée du 4, nous fûmes renforcés de plus de 120.000 hommes et, de suite, on passe le Danube dans la nuit. Ce qui acheva encore de tromper l’ennemi, c’est que, trois jours auparavant, une division de notre corps d’armée avait passé sur le même point où nous avions passé lors de la bataille d’Essling, le 21 mai, et qu’il s’attendait à voir passer sur ce point toute notre armée, tandis que nous allâmes effectuer le passage à une lieue au-dessous, sur un pont qui fut jeté en cinq minutes et qui, étant déjà construit d’avance derrière une île, n’eut besoin que de descendre un instant le Danube, d’être retourné et accroché aux bords. Ce pont, le premier qui n’ait jamais paru de cette espèce, est de l’invention de l’Empereur lui-même. De suite, cinq à six ponts furent jetés à une artillerie forte de 400 pièces de canon, au moins, commença à jouer sur eux.  Mais, où vais-je m’étendre ? Les journaux ont dû t’apprendre les détails de cette fameuse journée où les autrichiens croyaient nous jeter tous dans le Danube ; car je tiens d’une comtesse de ce pays-ci que, le général Hiller ayant été dire au prince Charles que les Français passaient et qu’il vaudrait mieux les attaquer en détail, le prince lui répondit :  »Laissez faire, il n’y en a pas encore assez ; plus il y en aura, plus nous en prendrons ; je suis sûr de ce fait comme de mon existence.  »

Nous ne savons encore rien sur notre nouvelle destination. Dès que je le saurai, je m’empresserai de t’en faire part. En attendant, reçois, ô la meilleure des mères, les embrassements d’un fils qui te chérira toute sa vie.

 MARBOTIN.

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Etat de services du Baron Pierre-François-Joseph-Marie MARBOTIN-SAUVIAC : 

Né à Langon (Gironde), le 20 juillet 1790, fils du chevalier de Marbotin-Rubéran, capitaine des vaisseaux du Roi, chevalier de Saint-Louis, et de Madame Larouy de Beaulac. Elève à l’Ecole spéciale militaire de Fontainebleau le 14 mais 1807 ; caporal à la dite Ecole, le 26 juin 1807 ; sous-lieutenant au 3ème  régiment d’infanterie légère le 23 juin 1808 ; lieutenant le 30 juin 1809 ; capitaine le 5 mai 1812 ; capitaine à la Légion de la Gironde le 25 décembre 1816 ; capitaine au 2ème régiment de la Garde Royale en août 1822 ; réformé pour blessures dans le service le 4 octobre 1828.

Campagnes : 1808, Grande-Armée ; 1809, Allemagne ; 1810 à 1814, Espagne ; 1823, Espagne.

Blessure : Coup de feu à la cuisse gauche au combat de Xesta sous Tortose, le 5 août 1813.

Décorations : Chevalier de la Légion d’honneur, le 25 avril 1821 ; Chevalier de Saint-Louis, le 22 octobre 1823.

Se retira au château de Sauviac, près de Bazas, où il mourut en 1873. Marié à sa cousine de Lauzac de Savignac, il laissa deux enfants : le baron Charles de Marbotin-Sauviac, préfet des Landes et la baronne de Verneilh-Puyrazeau.

Le sous-lieutenant de Marbotin était entré à l’Ecole militaire de Fontainebleau en 1807, en se cachant de sa mère et malgré ses ordres réitérés. Celle-ci, femme d’un officier de la marine royale qui avait émigré en 1790, et ayant cruellement souffert à la Révolution, n’entendait pas que son fils prit du service dans les armées impériales. De là une certaine mésintelligence passagère entre la mère et le fils.

Document paru en 1909 dans le « Carnet de la Sabretache ».

 

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( 22 avril, 2019 )

Lettres sur 1809…

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Dans les premiers jours du mois de juillet 1809, au cours des mémorables événements dont la bataille de Wagram allait être le couronnement, deux lettres du baron d’Aspre, général-major au service de l’Autriche, commandant la réserve des grenadiers autrichiens, sont tombées entre les mains de l’armée française. Ces lettres montrent bien l’état d’esprit des chefs de l’armée autrichienne, tout au moins de certains d’entre eux, à la veille de la journée de Wagram. Elles offrent assurément un intérêt historique beaucoup plus élevé que leur ton de persiflage ne pourrait le faire supposer. Après la bataille des 21 et 22 mai 1809 et pendant le mois de juin et les premiers jours de juillet 1809, l’Empereur avait su maintenir l’état-major autrichien dans la persuasion qu’il engagerait à nouveau la lutte sur le terrain d’Essling, les lettres du baron d’Aspre le prouve surabondamment, tandis que l’armée française allait être déployée, le 5 juillet, sur la gauche de l’armée autrichienne, loin du point où cette armée l’attendait, rendant inutiles les travaux de défense que l’ennemi avait élevés entre Essling et Aspern. Napoléon avait ainsi merveilleusement mis en pratique le premier de ses axiomes : « Le secret de la guerre est dans le secret des opérations ». 

Commandant S.

1°/ Lettre adressée à une personne inconnue. 

Gersdorf, le 4 juillet 1809. 

On se canonne toujours. L’ennemi a rassemblé toute son armée dans la Lobau et les environs, il le garnit de ponts, de redoutes, etc. Nous le laissons faire assez tranquillement et l’attendons de pied ferme en lui envoyant de temps en temps un petit boulet de politesse. Ce matin ils nous ont fait demander par trois fois de l’échange des prisonniers, on s’est laissé séduire et le lieutenant-général Weissenwulf y a été envoyé avec un officier de l’état-major général. Ils voudront apparemment nous donner les O’Reilly et quelques bons vieux qu’ils ont trouvés dans Vienne, comme ils nous l’ont déjà proposé, en échange de leurs jeunes égrillards, mais on les leur refusera sans façon ; nous sommes devenus hardis depuis le 22, n’est-il pas vrai ? 

Il y a quelques jours que notre chef d’état-major s’est plaint de l’incendie de Presbourg [Cette ville, déclarée « ville ouverte », a été bombardée pendant quelques heures pour avoir continué ses travaux de défense et d’être transformée en place de guerre, malgré une sommation du maréchal Davout qui lui signifiait les conséquences qu’entrainerait pour la place, cette transformation] ; le leur, Sir Berthier [le maréchal du même nom], a fait répondre que par égard pour Son Altesse Impériale l’archiduc Charles, on ne tirerait plus sur la ville. Il est bien temps, quand il y a plus de 150 maisons brûlées ! Nous allons au dénouement, mon amie, et j’espère que d’ici à quelques jours je vous donnerai de bonnes nouvelles pour égayer votre estimable et un peu peureuse société. Nous devons être à Lemberg dans ce moment ; je viens de parler à un officier qui arrive de Pologne. Il me paraît que l’on traite assez légèrement cette sotte insurrection qui n’a pas le sens commun et qui est plus lâche que tout ce que l’on peut imaginer. Je suppose que les héros de cette farce auront pris le large d’assez bonne heure pour n’être pas pendus ; M. Schanrot n’est pas tendre ; il les expédie d’une manière assez leste, ce que je trouve de très aimable de la part des russes, c’est d’y avoir envoyé le fils de Souwarov, sans doute pour rappeler aux Varsoviens les doux souvenirs de Praga. Je vous dirai pour cette nouvelle que, cette nuit à onze heures, il y aura un superbe feu d’artifice. L’ennemi a rassemblé toute son armée dans l’île de Lobau ; ils y sont dans la plus grande sécurité, quand à onze heures, plus de mille bombes, boulets, grenades vont leur tomber sur le corps, pour amuser leur bivouac. Ils ne s’y attendent, pas plus que je ne le savais il y a dix minutes. Je suis à ma fenêtre, il est dix heures du soir. Quel malheur que toute votre société ne soit ici pour cette fête ; c’est la saison des feux d’artifice du Prater et on veut leur en faire le cadeau. 

Le 5 juillet. 

La canonnade a été furieuse, je ne sais ce qu’elle a produit, le crime s’est commis à l’ombre des ténèbres. Une circonstance assez singulière nous sert à merveille comme motif de vengeance. A dix heures, ces incendiaires jetant des grenades dans la petite ville de Stadtenzersdorf, le feu était à toutes les maisons, lorsque notre canonnade commença à venger la malheureuse ville. Ce qui rendait la scène encore  plus terrible, c’est qu’il pleuvait à verse avec le vent le plus violent que j’ai entendu de ma vie ; ajoutez à cela l’air enflammé par la réverbération du canon, les cris des blessés, des mourants, des caissons sautant en l’air, des bombes éclatant au milieu des nues, notre armée éclatant de rire à chaque beau coup, et, comme au spectacle, criant « bis » aux canonniers ; c’est charmant. Le brillant lever du soleil a fait taire tous ces démons de la nuit ; le silence majestueux qui règne actuellement invite au sommeil et ainsi que Richelieu, bonsoir ma douce et tendre amie, il est deux heures, séparons-nous. » 

A 8 heures après-midi. 

La bataille est engagée sur tous les ponts. Je crois qu’elle va bien puisque ma réserve de grenadiers n’a reçu encore aucun ordre. Je vois le feu de ma fenêtre du côté de Schönau ; il paraît que le grand passage s’est fait de ce côté-là. Quel dommage que ce ne soit pas à Aspre ; je crois qu’il a craint votre influence. Adieu, je vais à mon observatoire. 

2°/ A.S.E. le marquis de Lusignan, chevalier de l’ordre de Marie-Thérèse et général d’artillerie au service de S.M. l’Empereur et Roi. 

A Wischau, par Brünn, Gersdorf, le 6 juillet 1809. 

Depuis le 1er juillet nos avons tous les jours quelque petite variété à jouer. Le 2 et le 3, nous nous attendions à une belle bataille sur notre champ de gloire. L’armée ennemie s’était rassemblé sur la Lobau et le 1er, le soir, il poussa nos avant-postes de ce côté du Danube. Voyez quelle était notre position [Suit un croquis]. Vous voyez que nos avant-postes dans le coude de la rivière ne pouvaient pas tenir. Ils se replièrent tout de suite dans la ligne et nous leur laissâmes le champ libre jusqu’aux retranchements [Il s’agit des Français]. Ils s’emparèrent du bois où ils se fortifièrent. Je croyais que le lendemain ils seraient venus nous attaquer ; tout fut tranquille à une petite canonnade près occasionnée par la présence de l’archiduc qui passait devant la ligne aux acclamations de l’armée. Ces cris de vivat furent entendus. L’Archiduc remarqué, l’ennemi accompagna sa suite d’une forte canonnade qui tua quelques malheureux. Le 3, l’ennemi manœuvre sur ses flanc de l’autre côté du Danube pour voir apparemment le mouvement que nous ferions, tout resta en place. Le 4, il revint dans son Lobau, y jette toute son armée et le 5 nous le régalâmes pendant la nuit (la nuit du 4 au 5) d’une terrible canonnade et bombardement. Je ne sais ce qu’il a perdu, les ténèbres couvraient nos crimes. Il pleuvait, il tonnait, il ventait, tout cela ajouté à la canonnade la plus sévère faisait un spectacle horriblement beau.

Aujourd’hui, le lever majestueux du soleil mit fin aux massacres de la nuit. Le rossignol innocemment signale par son chant harmonieux l’auteur de la nature et semble vouloir me souvenir de votre paisible et heureuse retraite. Je me repose à côté de vos platanes et respire l’odeur suave de vos superbes orangers. Croiriez-vous que pendant que je vous écris, je vois de ma fenêtre un feu de tous les diables ? Les Français ont passé le Danube à Mülheuten vis-à-vis de Mauswörth ; ils ont brûlé hier Stadtenzersdorf et nous les attaquons ce matin pour les chasser. Ils veulent nous faire de petites diversions sur notre flanc gauche pour déboucher par la Lobau et je ne serais pas étonné que vers midi nous soyons en pleine action. Le feu est assez vif, il me semble qu’il se dirige sur Schönau.

Dans ce moment la bataille est entièrement engagée. Je ne reçois encore aucun ordre pour ma réserve de grenadiers, de manière que je dois croire que les affaires vont bien. Adieu, chère Excellence.

Je vais cacheter et envoyer cette lettre à tout hasard. Il eût été intéressant de posséder une autre lettre du baron d’Aspre, datée du lendemain de Wagram. Elle nous aurait fait connaître les impressions du général autrichien en face de la réalité des événements.  

Ce témoignage fut publié en 1895 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

 

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( 25 novembre, 2018 )

La campagne d’Autriche (1809) vécue par le musicien Girault. (VI et fin)

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Dernière partie du témoignage de Philippe-René Girault (1775-1851), musicien dans les rangs du 93ème régiment de ligne.

« Le lendemain, j’enjolivai encore mon habitation, en élevant sur le devant un petit berceau, et, de chaque côté, deux bancs de gazon que j’avais soin d’arroser tous les jours, pour les conserver bien verts. Enfin je m’imaginai de creuser un puits, l’eau du Danube étant souvent trouble. Avec ma gamelle, je creusai la terre qui n’était que du gravier, jusqu’à cinq pieds de profondeur, où je trouvai de l’eau très claire. Il fallait alors agrandir le trou et le consolider. Comme personne de mes camarades ne voulait m’aider, je demandai à l’adjudant-major quatre soldats de corvée. Il me les accorda, et, en nous aidant de nos mains et de nos gamelles, nous parvînmes à faire un trou où j’avais de l’eau jusqu’au ventre. Je me procurai alors une barrique vide, il n’en manquait pas dans le camp, et, après l’avoir défoncée aux deux bouts, nous l’enfonçâmes dans le trou, en montant quatre dessus. Puis nous remplîmes le vide autour de la barrique avec de la terre et du gazon, et le lendemain nous avions un puits d’eau très claire où toute la division vint puiser. Mais je payai cher l’imprudence que j’avais faite de rester, trop longtemps, les jambes dans l’eau très froide. Je fus pris de douleurs qui, pendant huit jours, m’empêchèrent de marcher. J’employai ce temps à embellir mon château, et ma baraque, qui avait été la première construite, fut aussi la plus jolie de tout le camp: on venait la voir par curiosité. Le mamelouk de l’Empereur lui-même m’en fit ses compliments.

Lorsque je fus guéri de mes douleurs et que je pus marcher, j’allai faire une tournée dans l’île.  J’y trouvai bien du changement. On travaillait à élever des batteries de tous côtés, et on construisait de nouveaux ponts sur pilotis, où trois voitures pouvaient passer de front. Tous les ponts étaient protégés par des estacades assez fortes pour arrêter toutes les machines incendiaires. Toute l’île était devenue une véritable place forte, défendue par plus de cent pièces de grosse artillerie. Tous les travaux s’exécutaient avec une activité extraordinaire, sous les yeux de l’empereur, qui tous les jours venait s’assurer par lui-même de l’exécution de ses ordres, et surveiller les travaux des Autrichiens qui, eux aussi, élevaient sur la rive gauche des retranchements formidables. On avait établi au milieu des arbres une grande échelle du haut de laquelle on pouvait découvrir toute la plaine. L’empereur y montait souvent pour étudier les travaux de défense des Autrichiens. Un jour qu’il y était monté, un factionnaire qui ne voyait pas l’échelle et qui croyait que c’était un soldat qui était monté dans un arbre, menaça d’abattre d’un coup de fusil l’oiseau trop haut perché. Il ne faisait qu’exécuter sa consigne, et si l’on ne se fut pas empressé de prévenir l’empereur, un grand malheur serait arrivé. Que serions-nous tous devenus, si dans les circonstances où nous étions, l’empereur avait été tué !

On se canonnait de temps en temps de part et d’autre, mais sans se faire beaucoup de mal et seulement pour entraver l’ouvrage des travailleurs. Ayant remarqué que l’on ne tirait jamais sur les ouvriers isolés, l’Empereur prit la capote d’un soldat, et, une pelle sur l’épaule, alla se promener jusque près des avant-postes de l’ennemi pour examiner leurs travaux. Puis il s’en retourna tranquillement, remit la capote au soldat en lui donnant la pièce. L’envie nous étant venue de revoir Vienne et de faire un bon repas, nous nous fîmes donner Une permission pour quatre et nous allâmes passer la journée dans la capitale, Je ne sais si la disette de farine se faisait encore sentir, mais nous fûmes obligés, au restaurant, de nous fâcher pour obtenir du pain en quantité suffisante; il est vrai que les Allemands mangent plus de viande que de pain. Nous trouvâmes la ville un peu plus vivante que la première fois; mais elle n’était pas gaie et cela se conçoit: depuis bientôt deux mois, les Viennois n’étaient plus leurs maîtres, c’étaient les Français qui commandaient chez eux.

En rentrant au camp, nous ramassâmes chacun une botte de paille, pour remplacer les feuilles

sèches qui nous servaient de couchette et qui commençaient à se réduire en poussière. Nous eûmes alors un excellent lit dont malheureusement nous ne pûmes jouir longtemps. On nous annonça que la Garde impériale allait venir nous remplacer, et, quelques jours après, on vint dresser la tente de l’empereur trop près de ma baraque pour que je pusse compter y rester. En effet, le 1er juillet, Napoléon vint s’installer dans l’île avec tout le quartier-général. Il fallut déguerpir. On avait défendu de toucher aux baraques, et j’abandonnai la mienne avec bien du regret. Les maréchaux étaient venus la voir et avaient admiré surtout le puits qui avait été si utile à toute la division. Le grand-maréchal Duroc voulut en goûter l’eau. A défaut de verre de cristal, je.lui en offris dans un gobelet de fer-blanc. Il la trouva fort bonne. Un des maréchaux se mit à plaisanter en regardant ma baraque. — « On se croirait ici au Palais-Royal, dit-il, car voilà le café du Caveau. » Toujours est-il qu’elle excitait bien des convoitises parmi les grosses épaulettes. Ce fut le maréchal Duroc qui s’en empara pour en faire son logement. J’emportai ma paille et ma toile et je transportai mes pénates plus loin. J’eus bientôt creusé un trou et fabriqué avec des branchages et ma toile une nouvelle baraque. Mais je n’y donnai pas autant de soin qu’à la première, c’était bien inutile ; car tout annonçait que le branle allait commencer. Tous les jours de nouvelles troupes arrivaient dans l’île. Il y en avait de toutes les couleurs, des Bavarois, des Wurtembergeois, des Hessois, des Saxons. Ma nouvelle baraque étant située sur la route qui joignait les deux ponts, je vis défiler tout cela. Je vis passer mon ancien régiment où je retrouvai quatre de mes anciens camarades. Je les arrêtai pour leur faire boire un coup. J’avais un de mes amis qui était garde-magasin des liquides, et grâce à lui j’avais toujours ma gourde pleine. J’allai le trouver, et, comme c’était lui-même un ancien musicien, il me donna, pour traiter mes collègues, un grand baquet qui contenait au moins quarante bouteilles de vin. Mais ça ne dura pas longtemps. Un invité en invitait un autre, et, comme j’étais assez connu tant dans la Grande Armée que dans l’Armée d’Italie, la société fut bientôt nombreuse, et l’on ne se sépara que lorsqu’il n’y eut plus de vin. Chacun alla alors rejoindre son corps. Dans la nuit du 4 au 5 juillet, vers dix heures du soir, notre, division reçut ordre de prendre les armes. On rassembla tous les voltigeurs et les grenadiers de la division, on les fit monter sur des barques et ils abordèrent l’autre rive sans obstacles. Mais à peine étaient-ils débarqués, que toutes les batteries françaises et autrichiennes ouvraient leur feu: la terre en tremblait sur plus d’une lieue de circonférence. Bientôt la petite ville d’Enzersdorf, sur les bords du Danube, fut tout en feu, et lorsque le clocher brûla, on y voyait dans l’île comme en plein midi. Sous la protection de nos canons, trois ponts d’une seule pièce, qui étaient tout préparés, furent jetés d’une rive à l’autre, une demi-lieue au-dessous de l’endroit où s’était effectué le premier passage, endroit où les Autrichiens avaient accumulé tous leurs moyens de défense. Toute l’armée se précipita alors sur les ponts, et au lever du jour elle était tout entière rangée en bataille au-delà des retranchements des Autrichiens, qui furent obligés de les abandonner pour battre en retraite sur Wagram. Par ordre de leurs chefs, la plupart des musiciens devaient rester dans l’île jusqu’à ce que le passage fût complètement terminé. J’assistai donc au défilé de toutes les troupes. Je n’en avais jamais tant vu. Toute la Garde impériale était là en grande tenue, comme pour la parade. Le défilé de l’artillerie semblait interminable. Cependant Napoléon, avait fait distribuer deux pièces de canon dans chaque régiment d’infanterie, et, pendant notre séjour dans l’île, on avait exercé une compagnie à la manœuvre du canon. Je vis bien défiler devant moi au moins cinq cents pièces d’artillerie.

Le lendemain, 6 juillet, au lever du soleil, nous entendîmes gronder le canon. C’était la bataille de Wagram qui commençait. Sur les neuf heures, nous allions nous mettre en route pour rejoindre notre régiment, lorsque nous vîmes déboucher des ponts une masse de fuyards criant: « En retraite, en retraite. » Ce fut alors une panique générale dans toute l’île Lobau. Les cantiniers, les musiciens, les infirmiers, toute la foule des non-combattants, le parc des bœufs, les vivres, l’ambulance, tout cela se mit à courir en désordre du côté des ponts de la rive droite. On se rappelait la première retraite et l’on ne se souciait pas d’être de nouveau renfermé dans l’île. Pour moi, je n’étais pas trop effrayé; car, entendant gronder le canon à deux ou trois lieues de nous, il me paraissait improbable que l’armée fût en retraite. J’essayais, mais inutilement, de rassurer les fuyards, lorsque je vis un général, arrivant au galop, écumant de colère, criant à la foule de s’arrêter, mais n’y pouvant parvenir. Il arriva cependant à temps pour arrêter le parc d’artillerie, qui était tout attelé et prêt à se mettre en retraite. Mais il avait beau prodiguer les coups de plats de sabre, il ne pouvait arrêter les fuyards. Un hasard fit plus que lui. Un caisson énorme de vivres versa à l’entrée du retranchement qui formait la tête du pont. On ne pouvait plus passer qu’en franchissant les palissades, ce qui n’était pas commode. Plusieurs qui l’essayèrent furent blessés. Le général profita de ce moment pour mettre fin à cette fuite insensée. Il rallia quelques cavaliers, et, à leur tête et à l’aide de coups de plats de sabre, il parvint à faire reprendre à chacun son poste. Il était temps, car la panique eût pu gagner l’armée et Dieu sait ce qui aurait pu en résulter. Un seul de mes camarades était resté avec moi. Nous retournâmes à notre baraque. A côté était la baraque d’un cantinier qui avait été un des premiers à se sauver. Il avait laissé sa marmite au feu et une casserole pleine de fricot. Ne sachant s’il reviendrait, nous nous emparâmes de sa cuisine, et achevant de faire cuire la viande, nous fîmes un excellent souper. Nous venions de finir, lorsque nous vîmes arriver la cantinière. Elle se précipita dans sa baraque comme une folle. Elle y avait oublié sa bourse, qui était fort dodue, et comme elle la retrouvait intacte, elle ne se connaissait plus de joie. Au lieu de nous faire des reproches d’avoir mangé ses provisions, elle nous remercia d’avoir ainsi gardé sa baraque et par conséquent sa bourse. Son mari arriva un moment après avec sa voiture. Elle en tira plusieurs bouteilles de vin qu’elle nous offrit. Elle nous aurait donné, je crois, toute sa marchandise, tant elle était contente d’avoir retrouvé son argent.

Tous nos confrères ayant regagné le camp, nous nous mîmes en route pour rejoindre notre division. Nous la trouvâmes au repos. Elle avait tellement donné la veille et toute la matinée, que les soldats étaient harassés. La bataille était alors dans toute sa force. On ne distinguait plus les coups de canon, c’était un roulement continuel produit par les détonations d’un millier de pièces. Le sol en tremblait et c’était à en devenir sourd. L’instant décisif approchait. Notre division fut lancée en avant. Les Autrichiens lâchaient pied sur toute la ligne, et bientôt ils se mettaient en pleine retraite. Nos soldats les poursuivirent la baïonnette dans les reins pendant trois lieues, faisant quantité de prisonniers. Mais la fatigue arrêta la poursuite et toute l’armée, qui avait combattu presque sans interruption pendant plus de quarante heures, reçut l’ordre de coucher sur le champ de bataille de Wagram. Dès le lendemain matin, la poursuite recommença, mais sans engagement sérieux. Nous côtoyâmes d’abord le Danube jusqu’à Stockerau. Puis on nous dirigea sur Hollabrun, où nous restâmes un jour, et enfin sur Znaïm, où les Autrichiens avaient fait volte face et faisaient mine de vouloir de nouveau livrer bataille. Nous avions entendu le matin gronder le canon, et, lorsque nous rencontrâmes tournant le dos à l’ennemi un régiment de lanciers de la Garde, nous crûmes d’abord que l’on battait en retraite. Mais le trompette-major, près duquel je m’étais rendu, m’annonça qu’un armistice venait d’être signé (11 juillet 1809) et que toute la Garde s’en retournait à Vienne. La nouvelle fut confirmée un moment après par un général. On fit faire halte à la division, et toutes les gourdes se vidèrent pour célébrer la bonne nouvelle. Nous vîmes bientôt défiler tous les corps d’armée qui se rendaient dans leurs cantonnements. L’Empereur traversa notre division se rendant à Vienne, et nous le vîmes rire pour la seconde fois de toute la campagne: on se rappelle que, pour la première fois, c’était sur une plaisanterie de moi, que j’avais lancée sans me douter qu’il l’entendrait. Notre corps d’armée reçut l’ordre d’aller camper sur les frontières de Bohême, la division Molitor à Jaspitz et nous à Budwitz, où nous arrivâmes le 14 juillet. Nous y restâmes jusqu’au 12 octobre. C’était un très pauvre pays, les habitants étaient dans la dernière misère, et, loin de trouver chez eux des vivres, c’était nous au contraire qui pourvoyions à leur subsistance en retour des petits services qu’ils pouvaient nous rendre. Nous étions réduits au strict ordinaire, aux vivres de campagne, et, même pour de l’argent, on ne pouvait rien se procurer. Pendant notre séjour dans ce triste pays, nous perdîmes notre général de division, qui fut enterré avec toute la pompe due à son rang. La neige ayant commencé à tomber, on fit lever le camp et on nous envoya sur les derrières de l’armée, dans un mauvais village, où nous étions cependant un peu mieux que d’où nous sortions. Mais nous n’y restâmes que quatre jours. Il nous fallut aller remplacer, à Jaspitz, la division Molitor qui y cantonnait depuis plus de deux mois. On ne pouvait être plus mal. Heureusement nous n’y restâmes pas longtemps. On nous envoya à Sigard, très beau village, fort riche, qui n’avait pas éprouvé les misères de la guerre. Nous y restâmes fort heureux jusqu’au 16 décembre, bien logés, bien nourris. bien vus des hommes auxquels nous payions à boire, et encore mieux des femmes que nous faisions danser. »

FIN.

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( 7 octobre, 2018 )

Les blessés de Wagram, d’après une lettre adressée à Maret, duc de Bassano.

Les blessés de Wagram, d'après une lettre adressée à Maret, duc de Bassano. dans TEMOIGNAGES larreyetblesss

Vienne, le 17 juillet 1809.

Au duc de Bassano 

Monseigneur, 

J’ai été assez heureux pour voir les Français combattre dans plusieurs campagnes, et j’ai souvent pensé qu’à l’armée seulement on pouvait juger du noble caractère de notre nation ; qu’il ne peut y avoir d’esprit d’opposition, en France, que chez des gens d aveuglés par la passion ou parmi ceux qui n’ont pas vu nos drapeaux chez l’étranger ; que les Français montrent à le guerre mille qualités qui ne trouvent point leur développement sur le sol natal et que l’on ne connaît encore que la moitié du courage, de la gaîté, de la générosité du soldat français, si l’on ne l’a pas vu blessé, souffrant et prêt à expirer de la mort des braves. Votre Excellence désire connaître quels sont les traits remarquables dont nous avons pu être les témoins pendant nos heureuses journées du 7 au 14 juillet. J’ai déjà vu tant d’actions héroïques dans les armées françaises, que si j’avais été le seul qui dût répondre à cette demande, je n’aurais pas hésité à dire que le trait le plus inconnu à citer était de voir les ministres de S.M. près d’Elle sur le champ de bataille, dépassant la ligne où leur vie pouvait être à l’abri du danger et ajoutant au courage des braves qui recevaient des blessures derrière eux, ce sang-froid désintéressé et cet et cet élan du cœur qui le associaient aux chances de nos armes et leur faisaient un plaisir du bivouac, de la fatigue et des privations. Louis XIV était aussi suivi à l’armée par ses ministres, mais ils ne se livraient pas à lus de dangers et de fatigues que n’en offre une longue partie de chasse. Le génie militaire de l’Empereur a rendu nos batailles en combats de géants, que nos rois les plus guerriers auraient peine à  croire, s’ils pouvaient en entendre le récit. Les relations que MM. Pinot et de Breteuil ont eu l’honneur de remettre à Votre Excellence contiennent ce que nos recherches ont offert de plus intéressant. Ce qui m’a été dit personnellement est ce que chaque officier ou soldat a pu entendre cent fois depuis nos armées couvrent le territoire ennemi. J’en extrais pourtant ce qui peut mériter le plus d’être mis sous les yeux de Votre Excellence. Le 11, au soir, nous ramenâmes plusieurs blessés, qui avaient été pansés à l’ambulance d’Enzersdorf et pour lesquels il n’y avait plus de moyens de transport. L’un d’eux (Français) dit gaiement quand il fut placé dans une voiture : « Infirmier, je laisse ici ma jambe, je te la donne ; aies-en bien soin, entends-tu ? ». Un soldat de la ligne avait tout le bas-ventre emporté par un boulet ; il était le plus souffrant de tous et, cependant, il avait le plus de courage. Il exhortait, encourageait chaque blessé : « J’aimerais mieux être seul au fond d’un bois, disait-il, que d’entendre mes camarades crier ainsi. » Un autre Français, plus sensible à la douleur, couché près de lui, poussait des cris lamentables ; on les met dans la même voiture, le courageux soldat y est placé le premier ; l’autre, ne songeant qu’à ses douleurs, se laisse tomber sur l’affreuse plaie du soldat, qui pousse des cris horribles : « Vilain lâche, lui dit-il, si j’avais mon sabre, je te tuerais, mais je vais te rouer de coups si tu ne te retires pas. » On les plaça l’un vis-à-vis de l’autre, et le soldat, oubliant sur-le-champ sa colère et sa souffrance, s’occupa de son compagnon d’infortune, comme de l’être qu’il eût le plus aimé ; il lui montrait à se tenir, arrangeait le linge qui couvrait ses blessures, lui donnait à boire. Le 14, à minuit, je trouvai à la porte de l’hôpital de Josephplatz, un fiacre contenant deux blessés (l’un Français et l’autre Hongrois). On avait déjà refusé leur admission dans deux hôpitaux et le cocher, voulant emmener sa voiture et ses chevaux, qui étaient attelés depuis le matin, les deux soldats allaient passer la nuit sur le pavé, à la porte de l’hôpital. Je demandai au Français (carabinier du corps d’Oudinot) quelle était sa blessure : »Monsieur, me dit-il avec tranquillité, j’ai eu la cuisse emportée par un boulet ; je suis resté six jours sur le champ de bataille, on m’en a relevé ce matin et on m’a coupé la cuisse ; mais il est trop tard, j’ai des vers jusqu’à la hanche ; je mourrai sûrement demain ; au reste , je m’en moque ; je serais seulement fâché de mourir sur le pavé. » Je lui promis qu’il allait sur-le-champ entrer à l’hôpital : »Monsieur, ajouta-t-il, tâchez je vous en prie, d’y faire mettre aussi ce pauvre kaiserlich. » Je fis lever immédiatement le chirurgien-chef et le forçai à recevoir ces deux soldats. 

Le 7, au soir, nous ramenâmes dans notre voiture un capitaine du 25ème régiment d’infanterie légère, qui avait le bras et l’épaule fracassés par une balle. Il ne sentait pas le besoin de manger, quoiqu’il n’eût rien pris depuis trente-six heures, mais une soif affreuse le dévorait. Son palais était devenu sec et enflammé ; une goutte de vin venait de le faire beaucoup souffrir. J’avais une orange et la lui donnait : « Monsieur, me dit-il  avec attendrissement, il y a 15 ans que je sers ; depuis  ce temps, les deux plus grands plaisirs que j’aie éprouvée sont : d’avoir reçu la croix à Friedland, et de manger cette orange. » Voici une ingénuité qui m’a fait à la fois peine et plaisir. Je fus voir l’hôtel du comte de Rasumowski, lorsque le corps du général Lasalle venait d’y être transporté ; il était encore sur le chariot qui l’avait amené. Un chasseur à cheval, qui l’avait escorté, le gardait ; des larmes roulaient dans ses yeux. J’entrai en conversation avec lui : « Ah Monsieur ! me dit-il, quel brave militaire que le général Lasalle ! Si j’étais l’Empereur, je le ferais maréchal d’Empire. » Le 10, près de Rachsdorf, nous vîmes deux ou trois soldats qui avaient fait halte et semblaient accablés de fatigue ; nous les prîmes d’abord pour des blessés : »Qu’as-tu mon ami ? Dis-je à l’un d’eux.- Monsieur, je n’ai rien ; c’est que je n’ai pas mangé depuis trois jours.- Où vas-tu ? – Rejoindre le corps du général Marmont. » Je terminerai ma narration par un tableau bien noir et bien frappant. A Enzendorf, dans un recoin obscur, sous l’escalier du clocher, deux soldats autrichiens étaient couchés l’un à côté de l’autre.

L’un d’eux venait d’expirer, l’autre avait les deux jambes emportées jusqu’au-dessus du genou. Il n’avait point été pansé et la chaleur extrême des quatre jours précédents avait fait produire à ses plaies une grande quantité de vers qu’on voyait le ronger. Ce malheureux avait conservé sa connaissance ; il avait vécu de la paille qui était sous lui. On lui donna du pain dont il mangea aussitôt. Lorsqu’on lu parlait, il ne pouvait répondre ; mais alors il montrait ses blessures et, soit que le soldat qu’il avait à ses côtés fût son camarade et son ami, soit qu’il redoutât d’avoir près de lui un mort, je l’ai vu étendre sa main sur lui comme pour s’assurer s’il vivait encore.                                                 

Signé : G. de VIENNEY, membre du Conseil d’Etat.

 

Article paru dans le « Carnet de la Sabretache » en 1896. 

 

 

 

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