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( 19 mai, 2020 )

Autour de quelques témoignages…

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Si l’Empire et plus précisément l’Epopée impériale sont à la fois mieux connus et si familiers aux napoléoniens d’aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à la publication de témoignages sur les campagnes de Napoléon, par les récits de ces « acteurs » qui se trouvaient sur les champs de batailles. Bien que l’intérêt qu’ils puissent présenter soit souvent inégal d’un ouvrage à  l’autre, ils méritent que le lecteur s’y penche systématiquement afin de se faire une idée.

Voici cinq témoignages lus il y a quelque temps.

C.B.

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En 1988, Jacques Garnier, éminent historien napoléonien, fit paraître un manuscrit jusqu’alors resté inédit : le témoignage de Jean-Baptiste Ricome qui fut sergent dans les rangs du 133ème de ligne. Comme l’écrit le professeur Jean Tulard dans la préface à cet ouvrage : « Ricome est de la race de ces humbles soldats de Napoléon qui écrivirent plus tard leurs souvenirs à l’usage de leur famille mais en songeant aussi à la postérité. »

Ricome, originaire de Cournonterral, près de Montpellier est mobilisé en avril 1808. Après un mois de formation à Grenoble, puis en garnison à Mont-Dauphin on le retrouve en décembre de la même année à Toulon. Sa première expérience militaire sera de faire partie des troupes chargées d’accompagner un convoi naval de vivres destinées à la place de Barcelone. Puis en 1810, Ricome il passe le plus clair de son temps à protéger la population du littoral méditerranéen contre les incursions des Anglais. Après un passage en janvier 1811 à Gênes, puis à Plaisance, entre autres villes, où il tient garnison, Ricome rentre en France en août 1811. Il est à préciser qu’il est provisoirement versé du 2ème régiment de la Méditerranée (son régiment d’origine), lequel deviendra le 133ème de ligne, au 92ème, rangs dans lequel il fera les campagnes de 1812 et de 1813. J. Garnier nous apprend qu’il reste rattaché administrativement au 133ème  de ligne.

En janvier 1812, Ricome retrouve l’Italie afin de rejoindre l’armée du prince Eugène, qui deviendra le IVème corps de la Grande-Armée. On le retrouve un peu plus tard en Savoie fin de chercher de jeunes recrues. Il décrit à cette occasion la pauvreté de la population de cette région.

Au début de mars 1812, Ricome suit son régiment en route pour Mayence puis pour Varsovie. Le voici engagé dans la fameuse campagne de Russie, laquelle forme la partie la plus importante de ces « Souvenirs ». Notons que pratiquement tous les noms de lieux ou ceux de personnages sont « écorchés » sous la plume de l’auteur. J. Garnier s’est efforcé de rétablir la bonne orthographe en marge du texte original ; il a eu de quoi faire !  Le 29 juin 1812, le IVème corps traverse le Niémen. Il convient de signaler, avant de poursuivre, que le témoignage de Ricome a été rédigé bien après les faits. C’est vers 1860/1862 que notre « Brave » des armées impériales a pris la plume et les erreurs et confusions soulignées par J. Garnier sont courantes dans son texte. A propos, l’annotateur, a remarqué que Ricome avait effectué de larges emprunts au témoignage de Labaume, cet officier-géographe qui appartenait lui aussi au IVème corps. Les souvenirs d’Eugène Labaume parurent la première fois dès 1814. Leur ton hostile à Napoléon  contribua sans nul doute au succès de cet ouvrage qui connut plusieurs éditions. Mais revenons à Ricome ! Comme l’écrit à juste titre J. Garnier, à propos du combat se déroulant près du château de Jakoubovo (en août 1812), fait d’armes auquel ni Ricome ni son 92ème régiment n’ont participé : « Ricome s’est servi de l’ouvrage de Labaume pour établir le cadre e ses souvenirs mais l’a mal lu et affirme avoir été  présent à des actions relatées dans le livre, alors que Labaume lui-même prend bien  soin d’écrire que le IVème corps [celui auquel appartenait Ricome] n’y était pas. » Les notes et éclaircissements de J. Garnier sont donc bien utiles au lecteur. Ricome est présent notamment à Borodino et, plus tard, au passage de la Bérézina, après avoir affronté le froid, la faim et une fatigue extrême…

Le 5 décembre, il voit l’Empereur, à Smorgoni juste avant son départ pour la France : « Il était bien portant, il était vêtu d’une redingote en poils de couleur jaune, et portait un grand bonnet en laine qui lui préservait tout le cou du froid », écrit-il.

Sorti sain et sauf des neiges de Russie, Ricome participe à la campagne de 1813. Le voici à Varsovie en février de la même année. Le 6 mars il est à Glogau. Si Ricome combat effectivement lors de la bataille de Lützen (2 mai 1813) et il est chargé le lendemain d’aller dans la ville de Lützen « pour exiger des habitants de venir ouvrir des fossés » afin d’enterrer les malheureuses victimes de la bataille, il n’est en revanche, pas présent à Dresde et à Leipzig, comme il le laisse entendre. J. Garnier, infatigable annotateur, souligne une des contradictions de Ricome qui écrit plus, loin, sans s’en rappeler que son régiment reçut l’ordre le 10 juin 1813 de partir pour l’Italie ! Le 28 juillet, il est présent avec son régiment à Laybach. Blessé au cours d’un engagement près de Villach, le 18 septembre 1813, Ricome est fait prisonnier et expédié à l’hôpital de Klagenfurt. Il ne retrouvera la France qu’en  juillet ou en août 1814, lors de la Première Restauration.

Le récit du sergent Jean-Baptiste Ricome, n’est pas, certes, d’une qualité exceptionnelle par le ton assez confus et les erreurs ou imprécisions commises/ Mais il  mérite d’être lu. Le lecteur du XXIème siècle pourra revivre ainsi l’existence quotidienne, émaillée d’heurs et de malheurs; de ceux qui contribuèrent à rendre l’histoire napoléonienne plus vivante.

 « Journal d’un grognard de l’Empire. Souvenirs de Jean-Baptiste Ricome, sergent au 133ème régiment de ligne. Présenté [et annoté] par Jacques Garnier. Préface de Jean Tulard », Presses du CNRS, 1988, 150 p.

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Nombre d’amateurs d’histoire napoléonienne ne peuvent ignorer le travail monumental qu’effectua l’historien Fernand-Emile Beaucour. Bien peu de ceux qui font l’actualité savante du monde napoléonien d’aujourd’hui peuvent s’enorgueillir d’avoir autant de connaissances que ce personnage aujourd’hui disparu.

En 1994, F. Beaucour, dans le cadre de son association historique, le Centre d’Etudes Napoléoniennes, fit paraître un manuscrit resté  quasi-inédit  (quelques courts passages avaient parus en 1985 dans une revue d’érudition locale, comme l’indique une note de F. Beaucour).  C’est ainsi que le témoignage du sergent Louis Frèche qui appartint au 24ème régiment d’infanterie légère. S’il s’agit plus d’un itinéraire que de souvenirs, l’auteur nous entraîne sans répit, à sa suite depuis le camp de Boulogne à la campagne d’Autriche. C’est-à-dire sur une période non-négligeable de l’Epopée impériale ! Frèche, présent à Austerlitz, y est blessé grièvement après avoir reçu cinq coups de sabre sur la tête. Rien que çà ! Il perd connaissance et reste deux heures et demie sur le champ de bataille « comme mort ». Son calvaire n’est pas fini ! Les Russes passant près de lui veulent l’achever en lui administrant un coup de baïonnette au ventre, un coup de sabre à la main gauche ; c’est sans compter les trois escadrons de cavalerie qui le piétine, « dont un cheval qui m’a marché sur l’épaule » écrit le malheureux. Il survivra comme par miracle ! Arrivé à Brune une vieille dame lui fait du bouillon et… lui lave la tête ! Autre temps, autres remèdes médicaux, dont l’efficacité ne cesse de nous échapper ! A Wagram, plus tard, le sergent Frèche sera de nouveau blessé : une balle lui traversa le haut de la cuisse gauche. Mis hors de combat, il retrouve son village natal de Poissons (dans la Haute-Marne) début novembre 1809.

Son récit méritait de sortir de l’oubli, nonobstant le fait qu’il n’apporte rien de bien nouveau aux épisodes historiques vécus par son auteur.

« Dans le sillage de Napoléon. Mémoire de mes Campagnes (1803-1809), par le sergent Louis Frèche, du 24ème  régiment d’infanterie légère », Centre d’Etudes Napoléoniennes, 1994, 134 p.

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Voici un témoignage peu connu. Il est constitué par la correspondance du capitaine Guillaume Maffre, du 129ème régiment d’infanterie.  Publiées par F. Beaucour (cité précedemment), ce sont 39 lettres émanant de l’auteur. Ce militaire qui décédera à l’hôpital militaire de Strasbourg en juillet 1814, servit d’abord dans les rangs de la 17ème demi-brigade d’infanterie de ligne, qui devint le 17ème de ligne. C’est en mai 1811 que Maffre passe au 129ème régiment d’infanterie de ligne, occupant les fonctions de lieutenant officier-payeur.

Au travers de sa correspondance on le suit en Hollande, en Belgique (1803/1805), puis en Allemagne, en Pologne, en Prusse, en Autriche. Il aurait participé à la campagne de Russie mais l’éditeur ne reproduit aucune correspondance relative à cette dernière. En finalité ce livre est un peu fade et présente un intérêt limité. Le lecteur, en en refermant les pages, ressentira certainement une impression d’inachevé.

« Dans le sillage de Napoléon. Lettres de mes Campagnes (1801-1814), par le capitaine Guillaume Maffre », Centre d’Etudes Napoléoniennes, 2002, 140 p.

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Jean-Louis Lacorde, lieutenant de voltigeur dans les rangs du 84ème régiment d’infanterie de ligne, 3ème bataillon, a laissé un journal écrit quotidiennement et couvant la période qui va de 1803 à 1813. Mais, auparavant, voici quelques mots sur son auteur : Lacorde entre au service le 1er janvier 1803. Il est fait caporal un an plus tard, au 84ème d’infanterie, le 7 janvier 1804, puis fourrier un jour après. Nommé sergent le 1er décembre 1806, puis sergent-major le 1er juin 1808, il atteint le grade de sous-lieutenant le 20 juillet 1809, puis celui de lieutenant le 23 août 1811. Son « Journal » présente un intérêt inégal : Lacorde n’échappant pas au travers, si courant à l’époque,  de décrire encore et toujours les contrées, les villes et villages qu’il traverse avec force détails, ce qui tend à « barber » le lecteur… Parti le dernier jour de l’année 1802 de son village natal, Romagne-sous-Montfaucon (Meuse), il pénètre en Belgique, puis marche jusqu’en Hollande avec son régiment. Le voici en Allemagne en juin 1803, puis de nouveau en Hollande au début de l’année 1804. En août, il découvre le camp de « Zeist ou d’Utrecht », dont il donne une bonne description. En 1805, Lacorde fait partie des troupes embarquées par voie navale à destination des ports du Helder et du Texel. Nous sommes en juin 1805. Les choses deviennent enfin vraiment intéressantes avec sa participation à la bataille d’Ulm et au siège de  la ville du même nom, le 17 octobre 1805. Plus loin, l’auteur évoque la capitulation de la place de Gratz. Il n’est pas présent lors de la bataille d’Austerlitz et le mois de janvier 1806, le trouve en Styrie, notamment à Laybach avant de partir pour le Frioul italien. En avril 1809, Lacorde participe à la bataille de Sacile, en Italie, puis à celle de la Piave, le mois suivant.  En Illyrie, il participe aux combats et assauts donnés aux redoutes de Prewald, au combat de Laybach, puis à celui de Saint-Léonard-sous-Gratz (19 juin 1809). Le 6 juillet 1809, Lacorde se bat à Wagram dont il décrit la violence et les blessés brûlés vifs dans les blés incendiés par les coups de canons… « C’était vraiment un cruel spectacle à voir », écrit l’auteur.  Plus tard il est dans le Tyrol face au soulèvement des paysans. Après un nouveau séjour en Italie, l’auteur retrouve la France en septembre 1810. Il se repose dans son village de Romagne-sous-Montfaucon, bénéficiant d’un congé de six mois.

Après un passage en Suisse et en Allemagne, il est participe à la campagne de Russie, qui a tant marqué les esprits, et en réchappe, laissant au passage quelques belles pages sur ce qu’il a vécu durant cette période. Il sera blessé lors de la bataille de Malojaroslavets (24 octobre 1812), et fait partie du nombre de la multitude qui se presse dans le chaos glacé du passage de la Bérézina ! Il s’en tire avec un pied gelé et la perte de plusieurs orteils… Son « Journal » s’achève le 17  mars 1813, lorsque l’auteur retrouve enfin son village natal pour un repos bien mérité.

Lieutenant Lacorde, « Journal Historique, 1er janvier 1803-17 mars 1813. Publié par Paul Dufournet avec le concours de Dominique Lacorde », Librairie Clavreuil, 1992, 188 p.

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Bien avant de publier le témoignage du lieutenant Lacorde, M. Paul Dufournet avait publié, également à la Librairie Clavreuil le récit du grenadier Jacquin. Francois-Joseph Jacquin, originaire du village de Villers (Doubs) afait partie du 37ème régiment d’infanterie de ligne. C’est à l’âge de vingt ans, en  novembre 1798,  qu’il part aux armées en tant que conscrit. En décembre de la même année, Jacquin  combat en Suisse puis participe à la bataille de Zurich. En 1800, il est successivement en Allemagne, en Prusse et en Autriche. Il retrouve la France qu’avec la paix de Lunéville en février 1801  mais a à peine  le temps de souffler, étant dirigé sans délai vers l’Espagne. En passant à Bayonne, Jacqui, relève le fait que « les bourgeois ont été bien étonnés de nous voir si mal habillé et ils ont été bien plus surpris quand nous leur avons  dit qu’il nous était dû onze mois de solde. » Il ne restera pas  très longtemps en Espagne. Le voici en juin 1802 en Bretagne où des éléments de son régiment doivent s’embarquer pour les Antilles.. Le 1er octobre 1805, Jacquin et son régiment reçoivent l’ordre de partir pour la hollande.  Puis, il gagne l’Italie, avant de rejoindre la Poméranie suédoise. Que de milliers de lieues parcourues par les jambes de ces braves soldats ! Bénéficiant d’un congé bien mérité, Jacquin retrouve sa famille, qu’il n’a pas vue depuis… onze ans ! Sa propre mère ne le reconnait pas ! Son père et ses frères le prennent pour un imposteur ! Il faudra que Jacqui leur montre montre la dernière lettre de sa famille et reçue par lui afin que tout ce petit monde se rendre à l’évidence, non sans force larmes et émotion !

Les retrouvailles seront de courte durée : cinq jours !  Et le voici de nouveau en route, cette fois pour l’Autriche. Il se bat à Wagram : « A trois heures du matin la canonnade faisait déjà un fracas terrible », écrit l’auteur. Après cette fameuse bataille, Jacquin remarque qu’une partie des croix données par l’Empereur sont attribuées par quelques chefs à des militaires n’ayant jamais vu le feu : « Ce sont les plus mauvais soldats qui les ont reçues, des hommes qui n’ont pas porté d’armes et qui n’ont pas vu  l’ennemi de toute la campagne ».  En février 1811, l’auteur quitte l’infanterie pour intégrer la gendarmerie en Hollande. En juin 1813, il est nommé brigadier dans ce même corps, à Paris.  Jacquin assiste à la capitulation de Paris le 30 mars 1814 passe la revue devant Louis XVIII en mai de la même année. Apprenant le débarquement de l’Empereur à Golfe-Juan en mars 1814, il commente la nouvelle en l’affublant du nom péjoratif de « Bonaparte »… En juin 1815, il est expédié en Vendée afin de réprimer les troubles qui s’y déroulent. En 1817, Jacquin termine sa carrière comme capitaine aux gendarmes à cheval et basé à Seyssel, dans l’Ain.  Son témoignage, sans être exceptionnel, mérite d’être lu avec intérêt.

François-Joseph Jacquin, grenadier à la 37ème demi-brigade de ligne, « Carnet de route d’un grognard de la Révolution et de l’Empire. Texte inédit présenté par Antoine Dufournet. Publié par Paul Dufournet », Librairie Clavreuil, 1960, 104 p.

 

 

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( 13 mai, 2020 )

Un témoignage incontournable !

Couv-PEYRUSSE-carré

Il arrive parfois, qu’au détour des pages glorieuses de l’Epopée, apparaisse un personnage oublié ou méconnu. Guillaume Peyrusse, qui fut un des collaborateurs de Napoléon, en fait partie. Entré en 1805, l’année d’Austerlitz, dans les bureaux du Trésor de la Couronne, Peyrusse va débuter une carrière fulgurante. En 1809, alors que se prépare la campagne d’Autriche, Peyrusse est nommé Payeur du Trésor de la Couronne à la suite de l’Empereur.  Dès le lendemain de cette nomination, qui le rapproche de Napoléon, il suit la Grande-Armée. 

C’est là que débute son passionnant témoignage.

Il va raconter notamment toutes les campagnes auxquelles il participe, les batailles dont il est témoin, toujours placé non-loin de Napoléon.

En 1812, débute une des plus fameuses campagnes de Napoléon : celle de Russie. G. Peyrusse suit l’Empereur, toujours en tant que Payeur du Trésor de la Couronne. Cette fonction lui va décidément à ravir, lui, dont la rectitude dans les comptes est légendaire. Aux batailles menées par Napoléon, il oppose des batailles de nombres. Son armée est composée de milliers d’opérations, de colonnes noircies à la plume par des combats d’additions et de soustractions qui doivent donner en finalité un résultat exact. C’est quelquefois pour lui un vrai casse-tête. Mais il n’oublie pas relater tout ce qu’il voit : la bataille de Borodino, Moscou, la ville aux mille clochers, l’incendie dantesque dont elle sera la proie et plus tard l’enfer blanc, ce froid, cette neige qui décimeront la Grande-Armée de l’Empereur, et le fameux passage de la Bérézina qui a tant marqué les esprits !

G. Peyrusse fait partie des survivants. Le voici en Allemagne, où il aura à peine le temps de se reposer. En ce début 1813, il doit suivre Napoléon dans la nouvelle campagne qui commence. En avril, il est à Mayence ; en mai, Peyrusse assiste aux batailles de Lützen et de Bautzen ; en août, il est témoin de la bataille de Dresde qui verra la mort du fameux général Moreau dans les rangs ennemis. Puis ce sera celle de Leipzig, le 16 octobre 1813, que Peyrusse qualifie « d’effroyable boucherie ». En janvier 1814, il est de retour à Paris. L’Empire est menacé. L’héroïque campagne de France commence. Elle est ponctuée par des noms de lieux, qui sont autant de combats et de batailles menés avec courage par les troupes de l’Empereur : Brienne, Champaubert, Montmirail, Vauchamps…

Mais tout est bientôt fini. Napoléon doit abdiquer. G. Peyrusse assiste aux émouvants Adieux de Fontainebleau, le 20 avril 1814, puis c’est le départ pour l’exil: l’île d’Elbe. Durant cet intermède, il joue un rôle capital auprès de Napoléon : c’est lui qui occupe les fonctions de « Trésorier général de l’Empereur et Receveur général de l’île ». Celui que Napoléon aime à appeler, avec son accent si particulier, Peyrousse, a su obtenir la confiance du souverain. Le 26 février 1815, lorsque l’Aigle prend soudain son envol, lorsque Napoléon décide de revenir en France, G. Peyrusse le suit et note tout, depuis le débarquement de la petite armée de l’Empereur à Golfe-Juan jusqu’ à son arrivée triomphale à Paris. Au soir du 21 mars, aux Tuileries,  Napoléon est accueilli par une foule en délire; moments d’une intensité incommensurable ! Deux jours après, l’Empereur nomme G. Peyrusse, Trésorier général de la Couronne. Il s’installe non loin du cabinet du souverain, se tenant toujours prêt à répondre à ses sollicitations. Peyrusse, travailleur infatigable, entreprend alors de remettre en ordre les comptes fastidieux de l’Empire. Resté à Paris, il ne participe pas à la campagne de Belgique. Le 21 juin 1815, à trois heures du matin, il apprend la défaite de Waterloo… Tôt ce même jour, Napoléon arrive à l’Élysée et convoque aussitôt Peyrusse afin de remettre de l’ordre dans ses finances. Mais l’Histoire suit son cours inexorable : l’Empereur  doit abdiquer pour la seconde fois.

 « Je rentrai aux Tuileries le cœur navré », écrit-il, après avoir rencontré Napoléon une ultime fois au château de Malmaison et assisté à son départ pour un exil, cette fois, définitif…

Ce sont les « Mémoires » de ce personnage attachant que nous vous proposons de découvrir, et ce dans une version intégrale. En effet, J’ai pu avoir accès au manuscrit original écrit de la main de Guillaume Peyrusse. L’ensemble a été complété par de nombreuses notes qui viennent éclairer cet important témoignage. »

CB.

Paru en 2018 aux Editions AKFG, 63,  rue Grande, 77300 FONTAINEBLEAU. Tél: 09 73 68 64 07

On peut commander cet ouvrage en ligne, sur le site de l’éditeur:  http://akfgedition.com/product/baron-guillaume-peyrusse

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( 8 mai, 2020 )

Le sous-lieutenant Joseph de Naylies.

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Publié en 1817, puis en 1835, le témoignage du sous-lieutenant Joseph de Naylies sur la campagne d’Espagne est méconnu [1]. « Peu de mois avant la campagne d’Austerlitz, j’entrai comme soldat, dans le 19ème régiment de dragons que je rejoignis en Allemagne. Pour conserver le souvenir des principaux événements de la guerre, je recueillis dès lors quelques notes sous la forme d’un journal que j’ai constitué pendant dix ans passés hors de France », écrit Naylies au début de ses « Mémoires ».

Toujours dans les rangs du 19ème dragons, l’auteur entre en Espagne en novembre 1808 et raconte en détail sa progression. Début décembre, près de Guadarrama, il connaît son premier engagement sérieux : « Des feux très vifs de mousqueterie nous tinrent en haleine toute la nuit du 2 au 3 [décembre 1808] ; ils étaient provoqués par l’arrivée de notre infanterie, qui s’emparait des postes qui lui étaient assignés. Nous passâmes la nuit sans dormir, la bride au bras, et n’ayant rien à donner à nos chevaux. Au point du jour, notre artillerie étant arrivée, il s’engagea une forte canonnade, qui dura douze heures sans interruption… »

Le 16 janvier 1809, Naylies participe à la bataille de La Corogne, face aux troupes du général Moore (ce dernier y sera tué) : « Vers trois heures de l’après-midi, la division Mermet attaqua l’ennemi ; elle parvint à lui faire abandonner plusieurs points importants ; le combat fut très opiniâtre jusqu’à la nuit ; nos troupes gagnaient le sommet des hauteurs, lorsqu’elles furent obligées, par des forces supérieures, de rentrer dans leurs premiers postes. La nature du terrain ne permettait pas un grand développement, tous les efforts furent dirigés sur la droite des Anglais. Les 17ème et 27ème dragons, qui formaient notre première brigade, firent une très belle charge. »

Le dragon évoque également les intempéries, le ravitaillement, les bivouacs: « … autour d’une énorme peau de bouc, pleine de vin de Ribadavia, nous nous entretenions de nos guerres passées ; nous chantions de joyeux couplets, et seulement quand l’outre était à sec, nous goûtions un doux sommeil ». Début mars 1809, le voici au Portugal : « Notre brigade, formant l’avant-garde, rencontra 2.000 Portugais dans une belle position, près de Feces d’Abaxos, sur la rive gauche de la Tamega. Nous passâmes cette rivière pour marcher sur eux, et après une charge vigoureuse, ils furent dispersés dans les montagnes ». L’auteur continue son récit avec le même réalisme : « Les obstacles toujours croissants, et les mouvements dans Anglais sur Lamego, rendaient notre situation très alarmante ; nous trouvions encore quelques ressources sur la rive gauche de la Tamega, mais il fallait les disputer aux paysans dans les bois et dans les rochers : on courait après un habitant comme après une bête féroce, et les soldats, dès qu’ils en apercevaient un, s’écriaient en saisissant leurs fusils : « Voilà un homme ! Voilà un homme ! ». On se mettait à sa poursuite, jusqu’à ce qu’il fût tué. J’en ai vu un dont la cuisse fut cassée : il tomba sans abandonner son arme, eut le courage de coucher en joue et de tuer un brigadier de mon régiment. »

L’armée, le régiment de Naylies y compris, regagne l’Espagne en mai 1809. L’auteur poursuit son récit toujours avec les mêmes détails : « … un détachement de cavalerie légère du corps d’armée ayant poussé une reconnaissance en avant de Penausende, avait perdu un maréchal-des-logis à une lieue du village. Ce sous-officier, resté en arrière de sa troupe avait été assassiné par trois paysans, dépouillé entièrement, et son corps mutilé de la manière la plus inhumaine… »

Naylies quittera la Péninsule en janvier 1812, non sans avoir laissé à la postérité un témoignage des plus intéressants.

Nommé ensuite adjudant-major « dans un régiment de cavalerie [légère] », en fait le 28ème dragons , il déclare : «… qu’il me soit permis de payer un juste tribut d’admiration aux braves dragons d’Espagne, qui, à Leipzig, à Hanau, et dans la mémorable campagne de France, firent des prodiges de valeur, et soutinrent en si petit nombre les efforts d’une innombrable cavalerie ».

Par ses états de services qui suivent, nous savons que Joseph de Naylies participe à la campagne de Saxe, en 1813 et qu’il sera blessé lors de la bataille de Dresde le 27 août de cette même année, puis à Leipzig le 18 octobre. Après avoir rejoint les rangs du 2ème régiment d’éclaireurs de la Garde Impériale, avec le grade de capitaine, il est engagé dans la campagne de France.

Le 22 mars 1815, après que Napoléon, échappé de son île d’Elbe, retrouve Paris, Naylies escortera Louis XVIII vers son exil à Gand. Par la suite, l’auteur s’installe en Belgique, ayant suivi le comte d’Artois, futur Charles X…[2]

Cette attitude lui vaudra d’être condamné à mort par contumace par le pouvoir impérial le 30 mai 1815, quinze jours avant la bataille de Mont Saint-Jean… 

Amnistié durant la Seconde Restauration, Joseph de Naylies rentre en France et reprend ses fonctions comme officier supérieur des Gardes du corps du Roi. En août 1817, il fait paraître ses « Mémoires sur la guerre d’Espagne ». Ajoutons, pour l’anecdote, qu’il fut un temps autorisé par Louis XVIII (en janvier 1815) à ajouter à son nom patronymique celui de « St.-Orens » mais ce privilège lui fut suspendu l’année suivante par les membres de la famille qui le portait en encore.

Devenu maire de la ville de Jouarre (dans l’actuelle Seine-et-Marne) Joseph de Naylies s’y éteint le 3 juin 1874 à l’âge de 88 ans, après avoir vu bon nombre des événements importants de son siècle…

C.B.

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3èmeRÉGIMENT DE CHASSEURS

A CHEVAL.

 

État des services, campagnes et blessures de Monsieur de Naylies de St-Orens, capitaine au dit Régiment.

 

Détail des Services

NAYLIES de St.-Orens (Joseph-Jacques)

Né à Toulouse le 16 novembre 1786.

Officier dans l’armée Royale du Midi sous les ordres du maréchal de camp et [des] armées du Roi,

Congé en août 1799

Enrôlé volontaire au 19ème de dragons en 1805

Fourrier 15 septembre 1806

Marchal des logis le 28 octobre 1806

Adjudant sous-officier le 7 mars 1807

Sous-lieutenant le 31 août 1810

Lieutenant au 28ème régiment de dragons en décembre 1812

Adjudant-major au dit régiment le 5 mai 1813

Capitaine au 2ème régiment d’éclaireurs de la Garde le 17 décembre 1813.

Membre de la Légion d’honneur le 1er  octobre 1807.

Passé capitaine au 3ème chasseurs par incorporation le 15 août 1814.

 

Campagnes, actions et blessures.

A fait les campagnes de 1799 dans le Midi.

Celles de 1805, 1806, 1807, 1808, en Prusse et en Pologne.

Celles de 1809, 1810, 1811 et 1812, en Espagne et Portugal, celle de 1813 en Saxe, de 1814 en France.

A été blessé d’un coup de sabre à la main gauche à la bataille de Dresde le 27 août 1813.

D’un coup de mitraille au bras et au flanc droit le 18 octobre 1813 à la bataille de Leipzig.

Certifié véritable par nous membre du Conseil d’administration du dit régiment. Signés : TOUSSAINT, LAROMPART, capitaines, POZAC, chef d’escadron et le Baron de St.-MARX, colonel. A Lille, le 25 avril 1815.

Collationné par envers le sous-inspecteur aux revues de la maison du Roi sur l’original. Le présent état des services de M. de Naylies de St.-Orens ; et nous avons vérifié le certificat dans l’extrait et rapporté par ses mots : a fait la campagne de 1799 dans le midi.

A [nom de ville illisible], le 1er juin 1815.

VAUDRICOURT.

 

 


[1] La première édition été publiée à Paris, en 1817, chez Magimel, Anselin et Pochard (338 pages). En 1835, paraît une seconde édition (Paris, chez Bourayne, Librairie, Rue de Babylone, n°5, près la rue du Bac). La typographie est rigoureusement la même que la précédente et comporte également 338 pages. Sur cette même dernière page, pour l’édition de 1817, le récit s’arrête à : « …et je partis pour ma nouvelle destination » ; sur celle de 1835, il se poursuit de deux paragraphes. La page de garde comporte quelques variantes sur le nom de l’auteur, par rapport à celle de 1817 : « Par le Vicomte de Naylies, Colonel de cavalerie, Chevalier de Saint-Louis, Commandeur de la Légion-d’Honneur ». 

[2] Bien plus tard, Naylies accompagnera également le souverain après sa chute lors de la Révolution de Juillet. Il rédigera un ouvrage sur ce sujet : « Relation du voyage du roi Charles X depuis son départ de Saint-Cloud jusqu’à son embarquement, par un garde du corps », Paris, G.-A. Dentu, 1830. Ouvrage publié anonymement.

 

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( 23 mars, 2020 )

Un témoignage sur la bataille de Lützen (2 mai 1813).

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Le 2 mai, l’armée se mit en mouvement sur Leipzig. Notre corps d’armée faisant l’arrière-garde ; mais l’on s’aperçut que l’ennemi, au lieu de se concentrer sur Leipzig comme on le croyait, faisait une diversion sur la droite de l’armée qu’il cherchait à tourner ; ordre fut aussitôt envoyé au sixième corps d’armée de se porter à travers champs et au pas de course sur la droite, où le général en chef ennemi Wittgenstein avait rassemblé une formidable artillerie et toute sa cavalerie pour couper la retraite des Français, dont le gros de l’armée se trouvait être arrêté à Lützen par les forces ennemies. Nous nous trouvions ainsi, le sixième corps, exposés, afin de protéger le reste de l’armée, à une puissante attaque, et fûmes obligés de soutenir de pied ferme et pendant environ quatre heures de temps, sept charges de cavalerie, plus une grêle incessante de boulets et de mitraille qui nous décimait.  Nous n’avions pour nous soutenir ni artillerie ni cavalerie, l’artillerie ayant été soutenir ni artillerie, ni cavalerie ; l’artillerie ayant été concentrée au centre de l’armée, et la  cavalerie détruite dans la retraite de Russie, n’ayant encore pu être réorganisée.  Je ne cache pas que le premier membre que je vis être emporté par un boulet, me fit une fort désagréable impression et que, malgré toute mon ardeur martiale, je me serais trouvé plus à l’aise à une distance plus respectable des canons ennemis. Je finis cependant par surmonter passablement cette première émotion ; il n’y avait d’ailleurs pas moyen de changer de position ; et, comme on se fait à tout, le spectacle continuel des hommes frappés à mon côtés, dont les cervelles rejaillirent plus d’une fois sur moi, le tonnerre toujours roulant de centaines de canons, le sifflement des projectiles, les hourras des charges de cavalerie, le bruit de la mousqueterie, les cris des blessés, tout cela causait un assourdissement et une excitation tels qu’on ne songeait plus à sa propre conservation. 

Je vis le moment où nous allions être forcés à la retraite ou mis ne déroute et tournés par des forces supérieures, affaiblis par un combat si disproportionné ; heureusement alors le corps d’armée du général Bertrand arrivant d’une position éloignée et à marche forcée à notre secours, vint appuyer notre droite menacée et faire reculer l’ennemi. L’avantage restait aussi aux Français à Lützen, centre de l’armée, en sorte que la bataille gagnée, nous eûmes un répit bien nécessaire pour nous rajuster. Je me trouvai fort heureux d’en être quitte pour la contusion que me causa sur la nuque une balle de mitraille frappant de biais sur le collet rembourré de ma capote ; le coup m’avait violemment jeté le nez en terre, et me relevant j’avais eu un avant-goût de mon décès en trouvant mon lieutenant qui s’était mis à la tête de ma compagnie, persuadé que j’étais tué. La bataille de Lützen fut glorieusement gagnée par une armée de jeunes conscrits, mais l’absence de cavalerie en rendit nuls les résultats, et si nuls que, craignant la nombreuse cavalerie qu’avait par contre l’ennemi, nous fûmes obligés de passer la nuits formés en carrés sur le champ même de la bataille. Bien nous en prit, car à dix heures du soir et par une profonde obscurité nous entendîmes soudain le piétinement des chevaux, la trompette sonnant la charge, et fûmes cernés par la cavalerie ennemie bien déconcertée de nous trouver sur nos gardes ; la surprise était manquée, et, après avoir galopé deux ou trois fois autour des carrés en déchargeant ses pistolets, elle fut réduite à se retirer laissant de nombreuses victimes du feu à notre mousqueterie. Nous fûmes opposés dans cette échauffourée à un corps de cavaliers volontaires organisés à Berlin, jeunes gens de bonne famille et supérieurement équipés; plusieurs vinrent tomber au milieu de nos carrés. 

L’expérience d’une grande bataille m’apprit combien y est passif le rôle d’un officier subalterne ; enclavé dans un rang, il n’a le plus souvent que le mérite de la patience, rarement celui du courage actif ; à ce prix le plus lâche peut se croire être un héros.

Il ne connaît ordinairement ni les lieux, ni la force des armées, ni leur position général, ni le but des opérations, et il est réduit à s’admirer après coup, pour des exploits dont il ne se doute pas, dans des bulletins boursouflés, tandis que l’honnête  bourgeois lisant la gazette les pieds sur le chenet, sait mille fois mieux que lui ce qu’il a fait lui-même. 

Extrait des « Mémoires » de Jean – Louis RIEU (Contenus dans la série « Soldats suisses au service étranger », Genève, Jullien, 1910), reproduit dans le livre de Georges BERTIN : « La campagne de 1813 », Flammarion, 1895. 

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( 23 février, 2020 )

Les mutilés de la Grande Armée en 1813…

Les mutilés de la Grande Armée en 1813... dans HORS-SERIE 1813Au mois de mai 1813, deux cent mille conscrits s’étaient battus à Lützen,  à Bautzen, à Wurtzen, comme les grenadiers de Marengo, et le roi de Saxe était ramené triomphant dans sa capitale. Mais cette guerre de héros, qu’avaient faite des conscrits à peine sortis de leurs dépôts et du village de leurs pères, avait coûté cher à  nos troupes : le nombre des blessés était si considérable, que des généraux firent entendre à l’Empereur qu’un  grand nombre de soldats avaient dû se blesser volontairement pour se soustraire au service militaire, et l’Empereur ne parla rien moins que de les faire fusiller. Ce fait, consigné sans commentaire par nombre d’historiens, est resté comme une preuve que les soldats eux-mêmes, à la fin, étaient las, et que tout le monde se lamentait des triomphes. Un vétéran de la Grande Armée, un homme de l’art chirurgical par excellence, le baron Larrey, qui fut appelé à prononcer son jugement sur ce cas remarquable de chirurgie légale militaire, y a consacré trois pages de ses « Mémoires ». Il est bon d’expliquer, tout d’abord, qu’on combattait alors en ligne pour le feu, et en colonne pour l’attaque. La ligne était sur trois rangs, et le troisième rang d’ordinaire n’avait pas à tirer, mais plutôt à passer un fusil tout chargé au premier rang, ou à relever les tués ou blessés du premier ou du deuxième rang. Mais en fait, avec le manque d’instruction et l’affolement des jeunes soldats, le troisième rang tirait comme les deux autres, et sans « serrer » suffisamment pour permettre au canon du fusil de déborder en avant du premier rang : détail technique important que les médecins juristes ne me semblent pas avoir fait suffisamment ressortir dans leur rapport. Cette petite remarque faite, je laisse la parole au baron Larrey :

« Pour diminuer aux yeux de Napoléon le nombre considérable de blessés qu’avaient donné les batailles de Lützen, Bautzen et Wurtzen, quelques personnes accoutumés à voiler les vérités lui firent entendre que beaucoup de ces blessés s’étaient mutilés volontairement pour se soustraire au service, et l’on rangeait dans cette classe tous ceux qui avaient les doigts tronqués ou les mains traversées par des balles. Sur ces assertions, on donna l’ordre de les réunir tous et de les enfermer dans le camp retranché établi pour la douane à un quarte de lieue de la ville, sur la grande route de Bautzen. Il y en avait près de trois mille. Interrogé par le chef de l’armée lui-même, sur la différence que présentaient les blessures résultant d’une cause mise en mouvement par l’individu blessé, d’avec celles qui sont l’effet d’une puissance étrangère, je répondis que, toutes choses égales d’ailleurs, nul médecin ne pouvait établir la moindre différence entre ces deux sortes de blessures. Mon opinion ne se trouvait pas d’accord avec celle de quelques-unes de mes collègues : elle ne prévalut point, et l’ordre de former un jury chirurgical, que je devais présider, me fut aussitôt intimé. Ce jury était chargé de désigner ceux des individus qu’il aurait rendus coupables de ces délits, pour qu’ils fussent mis ensuite à la disposition du général grand prévôt de l’armée. Je ne transcrirai pas ici ce que m’écrivit à ce sujet cet officier général ; sa lettre contenait le détail des mesures à prendre pour la police du camp, pendant la durée de nos opérations. Pénétré de l’importance de la décision que j’étais appelé à donner, dans ce cas remarquable de chirurgie légale, je persistai dans mon premier jugement ; les autres membres du jury partagèrent mon opinion ; et, après avoir examiné avec soin tous les blessés, nous fîmes le rapport suivant :

D’après l’ordre du chef de l’armée et en vertu des instruction de Son Excellence M. le comte Daru, ministre, directeur de l’armée, exprimées dans sa lettre du 13 juin 1813 ; Le jury chirurgical, composé de MM. Le baron Larrey, inspecteur général,  chirurgien en chef de l’armée et de la Garde, Eve, chirurgien principal, chevaliers de plusieurs ordres, Charmes, chirurgien-major, chevalier de la Légion d’honneur, Thébaut, chirurgien-major des hôpitaux,

Bécoeur chirurgien-major des ambulances, s’est réuni, le 16 du même mois, à cinq heures du matin, au lieu désigné, à l’effet de procéder à la visite des 2 350 soldats, et de 282 ramenés des ambulances de retraite, ce qui faisait en tout 2 632 militaires de toute arme, blessés aux mains et aux doigts.

Cette opération, continuée, sans interruption, depuis le moment où elle a été commencée jusqu’aujourd’hui 19 juin, heure de midi, a eu pour témoins un officier supérieur de l’état-major et un officier de gendarmerie envoyés par le grand-prévôt de l’armée.

L’examen fait avec la plus scrupuleuse attention a porté :

1° sur le caractère des blessures et les infirmités qui en résultent.

2° Sur les causes qui ont produit ces blessures et sur la manière d’agir de ces causes.

3° Sur les circonstances qui ont accompagné ou précédé ces solutions de continuité.

Il résulte de cet examen :

1° Que presque toutes les plaies ont été faite par des corps contondants poussés par armes à  feu, et un petit nombre part armes blanches, dirigés contre ceux qui en ont été atteints.

2° Que la majeure partie des blessés a présenté en mêmes temps d’autres blessures en divers points de la surface du corps, ou des déchirures plus ou moins multipliées de vêtements, faites par le passage des balles.

3° Que le petit nombre des blessés chez lesquels les circonstances précitées ne se sont pas offertes d’une manière aussi évidente, se compose précisément d’anciens soldats, du dévouement desquels il n’est guère permis de douter (1).

Enfin le jury déclare qu’il n’est point de signes certains qui fassent connaître la différence qui peut exister entre deux plaies d’armés à feu reçues même à brûle-pourpoint et produites l’une par l’effet de la volonté de l’individu, et l’autre par celui d’une puissance étrangère à sa volonté.

Le jury, en se résumant, proteste qu’il est physiquement impossible d’établir la moindre preuve qu’aucun des militaires visités par lui ne se soit mutilé volontairement, et il pense que la lecture des états circonstanciés (2). Qu’il a fait dresser de tous les blessés soumis à sa visite, en expliquant les motifs du nombre si grand en apparence des mutilations, contribuera à dissiper l’opinion défavorable répandue sur compte de ceux qui les ont éprouvées. »

On pourrait m’en vouloir, après une aussi longue citation, d’ajouter quelque commentaire inutile à ce rapport médico-légal peu banal ; mais on me permettre bien de faire la remarque qu’il mérite d’être placé à côté de ceux empruntés aux maîtres les plus autorisés, dans les Traités de médecine légaleToujours est-il que l’homme de bien qui n’avait pas hésité à défendre la vérité contre le monarque prévenu et irrité, reçut le soir même le témoignage de la reconnaissance de l’Empereur, satisfait d’être détrompé : c’était son portrait enrichi de diamants, 6.000 francs en or et une pension sur l’État de 3.000 francs, sans exclusion, est-il dit au décret, de toute récompense méritée par ses grades, son ancienneté et ses services futurs. Pour finir, je rappellerai seulement que, pour éviter dorénavant les accidents dus particulièrement au tir sur trois rangs et aussi pour augmenter le front de bataille, en face de l’armée coalisée d’un effectif double du sien, Napoléon prescrivit-ce fut pour la première fois dans les armées- la formation de la ligne sur deux rangs seulement (3), lorsque se donna dans les champs de Leipzig ce combat que les Allemands sont appelé la Bataille des Nations.

 Dr. Max Billard.

—————

(1). « Nos recherches nous portent à croire que le défaut d’habitude dans le maniement des armes a été la principale cause de ces mutilations chez les conscrits ; qu’ainsi, lorsqu’ils tiraient sur trois rangs, le deuxième et le troisième faisaient involontairement porter le canon du fusil sur la main de ceux du premier, que dans la manœuvre du fusil même, ils se blessaient sans le vouloir, comme nous l’avons vu maintes fois ; qu’enfin, les charges s’étant faites par l’infanterie aux batailles de Bautzen et de Wurtzen, sur le revers des collines, et les soldats ayant toujours les moins élevées sur leurs fusils, lorsqu’il les dirigeaient vers l’ennemi qui occupait le sommet de ces collines, les balles de leurs adversaires devaient généralement porter sur leurs mains comme les parties les plu saillantes. Une semblable cause a fait de même blesser aux mains un grand nombre de fusiliers de la Garde, qui avaient inutilement attaqué l’ennemi sur les hauteurs de Heilsberg, dans la première campagne de Pologne. Ces braves jeunes gens, sur l’assertion de médecins peu éclairés, avaient été accusés de s’être mutilés volontairement. Ces circonstances se sont aussi fréquemment présentées en Espagne, dans la guerre des montagnes » (Note de Larrey).

(2). « Ces états furent déposés chez le ministre comte Daru. » (Note de Larrey).

(3).Plus tard, en 1866,avec le fusil à tir rapide, se chargeant par la culasse- le chassepot- la formation de la ligne fut enfin réduite à un seul rang.

(Extrait de « La Chronique médicale… », n°19, 1er octobre 1907).

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( 27 janvier, 2020 )

LA CAMPAGNE DE FRANCE VÉCUE PAR UN CHEF D’ESCADRON…(6 et fin)

Barrière Clichy

Le 31, sur les 4 heures, en route sur Essonne.

Le 1er avril, l’Empereur vint nous voir à Essonne. Après avoir parlé au maréchal Marmont, Sa Majesté dit :

« Mathieu, combien de bouches à feu ? –Vingt-quatre, Sire.-Des hommes, des chevaux et des munitions ?- Oui, Sire.- C’est bien, dans quelques jours, nous nous en servirions. »

Ce sont les dernières paroles que Sa Majesté m’a dites.

Le 2 avril 1814, on nous lu à l’ordre [du  jour], l’abdication de l’Empereur en faveur de son fils.

Le 4, une autre abdication où Sa Majesté l’Empereur renonçait pour lui et son fils au trône de France.

Sa Majesté était à Fontainebleau et nous à Essonne.

Le 4, à 7 heures du soir, je reçus l’ordre de me tenir prêt à marcher dans la nuit du 4 au 5.

Le 5, à 5 heures, nous sortons d’Essonne et nous comptions que nous allions nous mesurer ave l’ennemi. Tout en sortant d’Essonne, sur notre gauche, j’entends des fanfares de cavalerie. A peine s’il faisait jour.

« Que veut dire cela ? dis-je au bon colonel Girardot, du 3ème cuirassiers.- Je n’en sais rien, me dit-il ».

Je saute le fossé, je cours vers cette cavalerie et qu’est-ce que je vois ? De la cavalerie ennemie. Je m’approche tout près et on ne me dit tien. Je reviens, et je dis au colonel Girardot :

« Je crois, mon cher colonel, qu’on nous fait déserter les aigles du grand homme. Mon Dieu, si cela est, quel crime ! « 

Je vais trouver le colonel chef de l’état-major de l’artillerie du corps d’armée du maréchal Marmont, M. Marillac, auquel je dis : « 

Mais que veut dire tout ceci mon cher colonel ? Vous ne savez rien de ce qui se passe ? – Je vous jure, mon cher Mathieu, que je n’en sais pas plus que vous. »

Je cours alors au général Bordessoulle qui marchait en tête du corps d’armée avec le lieutenant-colonel Souham et je lui dis : « Mais, mon général, ayez donc la bonté de ma dire quel rôle est-ce qu’on nous fait jouer ici. Nous avons de la cavalerie ennemie sur nos derrières, en êtes-vous instruit ? Désertons-nous les aigles du grand homme, oui ou non ? Car on le dirait d’après ce qui se passe. – Oui, mon cher Mathieu, oui, nous quittons par un traité l’homme insatiable, l’homme qui ne nous aurait laissé que la guerre civile. Nous allons prendre des cantonnements et vous serez tranquille, heureux.[On voit que le général Bordessoulle n’avait pas été long à se rallier à la ragusade qu’il avait d’abord condamnée. Note de Camille Lévi, 1910]

-Comment, mon général, on nous fait commettre un crime heureusement inconnu jusqu’à ce jour parmi nous, et cela pour avoir du repos ! Il n’y a que quelques hommes qui pensent ainsi, je ne vous suis pas !

Je cours à mes hommes, je leur dis : « Mes enfants, on nous trahit, qui m’aime me suive ! »

Lorsque je voulus repasser par Essonne, la cavalerie ennemie était à cheval sur la route et ne voulut pas nous laisser passer. Je fus obligé de suivre le mouvement sur Versailles où nous arrivâmes après avoir traversé l’armée ennemie et escortés par une cavalerie ennemie bien nombreuse. Je ne fis que de pleurer.

Le 6, nous vînmes coucher à Saint-Germain-en-Laye et, le 17, nous arrivâmes à Rouen pour y cantonner tout le reste d’avril et le mois de mai.

Je partis dans les premiers jours de juin pour conduite mon matériel à Douai. C’est de là que je reçus ma demi-solde en date du 28 juin 1814

Je me mis en route avec ce qui appartenait au 1er régiment d’artillerie à cheval et j’arrivai au régiment de Besançon le 19 juillet 1814

Je rendis mes comptes au conseil d’administration et ensuite, après avoir dit adieu à mes braves camarades et à mes bons canonniers, fruit de mes 24 années de guerre et de mes 27 années de service accompagnées de sept blessures. Je revins rejoindre ma famille que j’avais quittée le 20 octobre 1811. J’étais tout nu, je n’avais pas le sou, à la bataille de Paris, le 30 mars 1814.

Je perdis par trois fois tout ce que je possédais dans mes dernières campagnes : la première fois, le 18 octobre 1812, à 15 lieues de Moscou ; la deuxième, le 19 octobre 1813, à Leipzig, et la troisième le 9 mars 1814, à cette dernière affaire, je ne possédais plus que mon corps et une bonne et grande envie de détruire les ennemis de mon bon pays de France.

 FIN.

(« Souvenirs militaires du chef d’escadron Mathieu, de 1787 à 1815. Publié par Camille Lévi », Henri Charles-Lavauzelle, Éditeur militaire, s.d. [1910], pp.33-45).

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( 9 janvier, 2020 )

Réflexions de Napoléon à propos de la campagne de 1813…

Napoléon« Après la campagne de Russie, j’ai commis une grande faute en ne renvoyant pas Ferdinand en Espagne. Cela m’eût rendu 180,000 bons soldats. Si  je ne  les avais eux, durant la  campagne de Lützen, que n’aurais-je pas fait avec eux ? » (Journal de Gourgaud à Sainte-Hélène).

« Je crois bien que j’ai mal fait, mais j’espérais m’arranger avec l’Autriche ; mon armée était fatiguée ! Il faut rendre justice à Soult, il approuvait mon idée de ne pas signer l’armistice, mais Berthier, qui radotait, et Caulaincourt m’ont pressé. » (Gourgaud).

« Quand je reporte ma pensée sur les fautes que j’ai faites et qui ont amené les alliés en France, je me sens accablé de remords. Quelles fautes d‘avoir accordé une suspension d’armes après la victoire ! Si j’avais donné un coup de collier de plus, l’armée russe et l’armée prussienne étaient anéanties, et je dictais la paix. » (A Montholon à Sainte-Hélène).

« Voyez-vous, les malheurs se suivent à la file et, quand on est dans le malheur, tout tourne mal. Encore, si cette bataille de Vitoria était venue plus tôt, j’aurais signé la paix, mais elle est arrivée juste au moment où il ne fallait pas ! Quand les alliés ont vu que j’avais perdu la bataille, mes canons, mes bagages, et que les Anglais entraient en France, ils me jugèrent perdu. Les Français se sont, alors bien mal conduits pour moi. Les Romains, lors de Cannes, ont redoublé d’efforts, mais c’est qu’alors tout le monde avait peur pour soi d’être violé, égorgé, pillé. C’est faire la guerre, tandis que dans les campagnes modernes, tout se passe à  l’eau de rose ». (Gourgaud).

« Si j’ai commis des fautes, les Autrichiens risquaient bien plus en m’attaquant à Dresde sur la rive gauche que sur la rive droite ». (Gourgaud).

« Marmont qui était un faiseur, n’a pas voulu occuper ni fortifier la position que je lui avais indiquée à Leipzig » (Gourgaud).

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Toutes ces réflexions sont extraites de l’ouvrage : « Préceptes et Jugements de Napoléon. Recueillis et classé par le lieutenant-colonel Ernest Picard », Berger-Levrault, Éditeur, 1913, pp.303-304.

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( 30 décembre, 2019 )

Mémoires de Charles SIMON, chef de bataillon (1813-1815)

L’auteur de ce témoignage, Charles-Luc-Louis-Marie Simon est né à Blois le 18 octobre 1785. Il devint maréchal de camp après la Révolution de Juillet. Décoré sur le champ de bataille à Talavera de la Reyna (Espagne) en 1810, de la croix de chevalier de la légion d’honneur, il était devenu commandeur dans cet ordre lorsqu’il mourut à Pau, le 23 mars 1866. Charles Simon avait 80 ans.

Nommé chef de bataillon par décret impérial le 14 juin 1813, je dus me rendre à Wesel pour y prendre le commandement du Premier  Bataillon du 37ème de ligne, en remplacement de Monsieur Dhar, passé major. Bien que je fusse parti de Paris le 16 du même mois et en poste, je trouvai ce bataillon parti pour rejoindre la division du général Rochambeau dans les environs de Leipzig. M. le général Merle, gouverneur de la place si importante de Weisel, dont j’avais l’honneur d’être particulièrMémoires de Charles SIMON, chef de bataillon (1813-1815) dans TEMOIGNAGES 06506310ement connu pour avoir servi sous ses ordres dans la campagne de 1806 et 1807 en Autriche, me fit part de l’erreur commise à mon égard par les Bureaux dela Guerre, puisque M. Beauregard avait reçu plus de quinze jours avant moi l’ordre de remplacer M. Dhar. Bien que je lui témoignasse toute la peine que je ressentais d’un pareil contretemps, il me dit que pour son compte, il en était enchanté puisque je me trouvais, en attendant de nouveaux ordres du Ministre, auquel il allait écrire, tout à fait à sa disposition et que je n’aurais pas lieu de m’en plaindre, qu’il avait des vues toutes particulières sur moi., Effectivement, il me fit appeler le lendemain matin chez lui, pour me dire que bien je fusse, et pour l’âge et pour le grade, le plus jeune des officiers supérieurs de la garnison, il ne m’en confiait pas moins l’organisation et le commandement d’un régiment provisoire, composé de tous les hommes isolés, mis jusqu’à ce jour en subsistance dans les différents corps d’infanterie de la place.  Ils étaient du nombre de deux mille environ et appartenant pour la plupart aux 11ème et 13ème corps d’armée. Cette marque de haute confiance excita mon émulation au dernier point. Je savais que le général y attachait un grand prix et qu’il destinait mon futur régiment à un service spécial de sorties fréquentes, afin d’observer les mouvements de l’ennemi.

Après huit jours d’un travail incessant, je pus présenter à l’inspection du général trois beaux bataillons commandés chacun par un capitaine expérimenté. C’est au moment où je croyais pouvoir recueillir le fruit de ce que j’avais fait, que le corps d’armée du maréchal Macdonald entra en Hollande et réclama du général Merle tous les hommes qui lui appartenaient. Il fallut bien obtempérer à cet ordre et je me trouvai de nouveau sans commandement. Le duc de Feltre [le général Clarke], ministre de la Guerre qui, depuis la mission importante qu’il m’avait confiée en février 1813 (et qui me valut en récompense le grade de chef de bataillon) semblait avoir une prédilection toute particulière en ma faveur, m’expédia l’ordre de la rejoindre immédiatement pour être à sa disposition. Ce que je ne pus exécuter toutefois que plus de trois mois après car j’étais tombé assez sérieusement malade par suite des fatigues de mon organisation régimentaire provisoire, comme aussi du chagrin de l’avoir vue échouer aussi promptement. Je ne pus me mettre en route qu’après avoir fait usage des bains d’Aix-la-Chapelle et j’arrivai encore très souffrant à Paris en décembre 1813. Pendant ce temps, ma mère, dans sa tendre sollicitude sur ma santé et sans m’en avoir parlé ou écrit, s’était entendue avec M. de Villemanzy notre parent, sénateur et ancien inspecteur en chef aux revues qui, lié, d’une étroite amitié avec le même duc de Feltre, s’était arrangé pour que je fusse nommé sous-inspecteur aux revues.  Le Ministre, qui  m’avait fait demander, crut me faire un bien grand plaisir en m’annonçant cette nouvelle qui eut lieu de me surprendre étrangement. Je le remerciai de sa sollicitude et priai de donner cet emploi si recherché à un autre, car je croyais que, dans l’état actuel des choses en France, au moment où la coalition européenne venait de franchir les frontière des Alpes suisses, l’Empereur aurait plus besoin de mon épée que de ma plume. […] Je reçus le 31 janvier 1814 et vers midi mes lettres de service du Ministère del a Guerre. Comme j’avais pu terminer toutes mes affaires à quatre heures de l’après-midi, je montai à cheval, après avoir embrassé  bien tendrement ma mère, et fus coucher à Charenton.  Le premier février, malgré ma mauvaise santé, mes douleurs de poitrine qui avaient nécessité l’établissement d’un deuxième cautère et le froid rigoureux qui régnait alors, je n’en arrivai pas moins à Nangis à la chute du jour. Le propriétaire du château où je logeai, ainsi que sa famille, me reçut avec une urbanité toute particulière et m’invita à dîner. A peine étais-je assis à sa table, soit effet de la fatigue ou la transition subite d’un air chaud concentré, je fus pris d’une sueur abondante qui me ruisselait sur la figure et sur toute l’habitude [sic] du corps. Je tombai à la renverse sur le parquet, et l’on fut obligé de me porter dans le lit qui m’était destiné. Après être revenu de cette syncope, j’ordonnai à mon domestique sans ne informer les maîtres de la maison, qui n’auraient pas manqué de s’y opposer dans crainte d’un plus grand mal, de me préparer une bouteille de vin chaud sucré, que j’avalai presque entièrement.  Ce remède à la hussarde me réussit à merveille et, lorsqu’au point du jour mon excellent hôte vint pour d’informer de ma santé et me proposer son cabriolet pour me ramener à Paris, je lui dis que j’espérai bien arriver le même jour à Troyes Malgré ses insistances et ses bonnes raisons pour m’en dissuader certain qu’il était, disait-il, que je ne pourrai jamais faire campagne, et je ne m’en acheminai pas moins vers le quartier-général impérial qui y était installé depuis l’affaire de Brienne. Je n’arrivai que fort à Troyes le deux février, mais le lendemain à la pointe du jour, après m’être fait indiquer la route de Saint-Parres-aux-Tertres, où le corps des réserves de Paris était placé, j’enfourchai ma monture, accompagné de mon domestique : à une demi-lieue de là, sur la droite de la route qui conduit à Vandeuvre, j’aperçus un parc d’artillerie et le général Armand de Digeon que je saluai. Une demi-heure après, je distinguai un groupe d’officiers supérieurs à cheval ; comme je le présumais que le général Gérard pouvait en faire partie et que je ne l’avais jamais vu, je demandai à mon domestique parisien qui le connaissait pour l’avoir conduit plusieurs fois de me l’indiquer. « Monsieur, dit-il, c’est celui qui a le carrick gris. » Une minute après. Je remettais ma lettre de service au général qui en prit connaissance. Sa première réception ne fut pas très flatteuse pour moi : « Je voudrais bien savoir pourquoi Monsieur le Ministre de la Guerre m’envoie des officier d’état-major que je n’ai pas demandé ? Il sait cependant les choix que j’ai faits.

- Mon Général, lui répondit-je aussitôt, il a fallu pour vaincre ma répugnance à renter dans l’État-major toute la célébrité que s’est acquise le comte Gérard dans nos dernières campagnes, et si je me suis rendu à l’insistance d’un de nos mais communs, M. Denniée, qui m’a vu servir en Espagne, c’est qu’il prétend que vous ne serez pas fâché de l’initiative qu’il a prise en m’envoyant servir sous vos ordres directs. Si je n’avais pas été aussi pressé de vous rejoindre pour venir prendre ma part de la nouvelle gloire qui vous attend, je vous eusse apporté une lettre explicative de sa part, mais vous la recevrez sans doute plus tard. »

Cette réponse plut sans doute au comte Gérard, qui, toujours à cheval ainsi que moi, se mit à me toiser et me dit d’un air tout à fait gracieux : « Monsieur Simon, vous avez dû voir un parc d’artillerie à une demi-lieue d’ici. » « Oui, mon Général. » « Eh bien, rendez-vous de suite auprès du général Digeon, dites-lui de mettre en mouvement une de ses batteries que vous  me conduirez vous-même sur la hauteur qui domine les ponts retranchés de La Guillotière que j’ai ordre de reprendre. Cela suffit. » Je tournai bride aussitôt et d’un temps de galop je fus auprès du général Digeon qui n’était pas fâché de me revoir. La batterie en route, comme mes deux lieues qui la séparaient des ponts retranchés de La Guillotière étaient directes, je pris de l’avance et rejoignis le comte Gérard pour lui rendre compte de l’exécution de ses ordres. Je le trouvai occupé à prendre ses dispositions pour l’attaque successive et simultanée des ponts retranchés qui existent de la chaussée, qui, de La Guillotière, conduit à Lusigny. A cet effet, un bataillon détaché de la brigade Jarry, protégé par la batterie d’artillerie que j’avais été chercher était tout disposé à agir. La compagnie de voltigeurs de ce bataillon réparti en tirailleurs sur les deux bermes de la longue chaussée devait, avec 40 hommes fusil en bandoulière, se porter au pas de course sur les abattis du premier point, et en rendre le passage praticable au reste du bataillon qui suivait. L’artillerie placée sur un plateau dominant, et par un feu nourri contre l’ennemi, devait seconder en tout point l’attaque ordonnée.

Monsieur le général Gérard, après m’avoir fait remarquer le terrain sur lequel nous devions agir et la position de l’ennemi, me dit de mettre pied à terre et de suivre le mouvement du bataillon, je me hâtai de prendre place en tête des voltigeurs et, le signal donnée, nous arrivâmes sur le premier retranchement d’abattis sur nous déblayâmes en un clin d’œil, secondés comme nous l’étions par le reste du bataillon dont un feu de deux rangs soutenu et les boulets de notre artillerie qui portaient en plein dans les masses de l’ennemi nous mit à même de nous rendre maîtres de tous les autres ponts retranchés et prendre position en moins d’une heure au village de Lusigny. Ce petit début de campagne, qui n’était pas sans importance et auquel je m’associai avec élan et bonheur, ma valut un compliment flatteur du général en chef. Les ordres donnés au général Jarry, pour ce qui lui restait à faire, nous revînmes au quartier-général du compte Gérard à Saint-Parres-aux-Tertres, chemin faisant je renouvelai une quasi-connaissance avec les colonels, ou adjudants-commandants Saint-Rémy et Dufay, le premier cousin germain du comte Gérard, remplissait près de lui les fonctions de chef d’état-major général, le second était chef d’état-major de la division Hamelinaye. J’avais eu l’occasion de voir ces deux officiers supérieurs à l’armée d’Espagne, dont nous parlâmes beaucoup. Arrivés à Saint-Parres-aux-Tertres et lorsque nous nous reposions tous sur la paille ainsi quel e général en chef, le colonel Dufay qui prétendait avoir été très content de moi à l’attaque des ponts de La Guillotière pria son collègue Saint-Rémy de m’envoyer à sa division en qualité d’adjoint.

Celui-ci, en plaisantant, lui répondit qu’il en était bien fâché, mais qu’il n’y consentait pas, que le comte Gérard lui avait bien parlé et avec le plus grand avantage de plusieurs officiers d’état-major qu’il avait demandés au Ministre de la Guerre avant de quitter Paris, que Son Excellence s’était empressée de le satisfaire sur ce point, qu’avis de l’expédition de leurs lettres de service était parvenu depuis quinze jours et même trois semaines, qu’aucun d’eux n’était encore arrivé à son poste, tandis que le camarade Simon, dont la commission « a été signée le 31 janvier, s’est déjà battu aux avant-postes le 4 février courant, d’où en ma qualité de chef d’état-major général et sans vouloir préjuger sur le mérite des officiers choisis par notre général en chef, je m’adjuge le commandant Simon. »

Le général en chef qui semblait prendre un certain intérêt au colloque établi entre Messieurs Saint-Rémy et Dufay, répondit qu’il allait les mettre complètement d’accord, qu’étant lui aussi fort content de moi, ce serait désormais de lui dont je ressortirais, que dès ce moment mes fonctions près de lui seraient celles d’aide-de-camp. Je me trouvai singulièrement flatté de cette distinction et j’en remerciai le compte Gérard, Monsieur de Rumigny, chef de bataillon, était breveté son premier aide-de-camp depuis la campagne de Russie. Il était en ce moment auprès du général et ne l’a pas quitté, non plus que  moi pendant toute la campagne de 1814. Ces détails préliminaires que j’aime tant à me rappeler, m’ont paru nécessaires pour faire connaître la manière dont j’ai fait connaissance avec le comte Gérard. Je puis dire, sans amour-propre, que jusqu’à l’abdication de l’Empereur à Fontainebleau le 11 avril 1814, j’ai su dans beaucoup de circonstance lui fournir la preuve que j’étais réellement digne de l’espèce de prédilection subite dont il m’avait honoré et du vif intérêt qu’il n’a cessé de me porter pendant vingt années.

Mais depuis la glorieuse Révolution de Juillet, j’ai pu me convaincre sans jamais en avoir pu connaître les motifs, qu’il n’avait conservé qu’un souvenir bien pâle de son ancien compagnon d’armes.

Qu’on me lise jusqu’au bout, qu’on lise également sa correspondance avec moi, à  l’occasion de sa polémique avec le maréchal Grouchy, sur les causes qui ont amené la perte de la bataille de Waterloo. Le rôle important de que le comte Gérard m’y fait jouer, en ma qualité de faisant fonction de chef de son état-major, puisque pour faire connaître la vérité, il ne s’appuie en grande partie sur les faits consignés dans mon rapport sur les opérations du quatrième corps d’armée qu’il commandait…

Charles SIMON-LORIERE.

Ce texte qui est un extrait du manuscrit original a été publié la première fois en 1989 dans « L’Émoi de l’Histoire » (n°3- 2ème trimestre), bulletin de l’Association des élèves du Lycée Henri IV (Paris). Ce numéro n’est plus disponible.

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( 5 décembre, 2019 )

Le général Sébastiani (devenu maréchal de France en 1840).

Sebastiani devint maréchal de France en 1840

François-Horace-Bastien Sébastiani,  comte et maréchal de France est né le 10 novembre 1772 à La Porta d’Ampugnani, et son oncle qui l’élève le destine à une carrière religieuse. Davantage attiré par le métier des armes, il s’engage comme sous-lieutenant dans le régiment de Vintimille en août 1789. Il peut être considéré comme l’un des plus « beaux soldats » qui ont servi l’Empereur : courageux, sérieux, énergique, froid et décidé. Intègre et loyal, il était considéré par ses pairs comme un « brave ». Napoléon, malgré une courte période de défiance, le tenait en grande estime. Il est inhumé aux Invalides et a son nom inscrit sur l’Arc de triomphe de l’Étoile. Il a participé a toutes les grandes batailles de la Révolution, du Consulat et de l’Empire : Arcole (1796), Marengo, Austerlitz (où il est grièvement blessé en 1803), guerre d’Espagne (1809/1811), campagne de Russie (1812), campagne de 1813/1814 (Leipzig, Hanau, etc.). Lors du 18-Brumaire, il seconde activement Bonaparte avec son régiment de dragons en chassant les députés de Saint-Cloud. Des missions diplomatiques lui sont confiées : en 1802 à Constantinople, il gagne l’amitié du sultan Selim III, puis en 1806 où comme ambassadeur il dirige la défense de la ville contre les Anglais qu’il force à repasser les Dardanelles (1807). Après Waterloo, il est l’un des commissaires désignés pour traiter la paix avec les alliés, mais ne peut rien obtenir en faveur de Napoléon. Mis en demi-solde par les Bourbons, il s’exile en Angleterre jusqu’en 1816. En 1819, il est élu député de la Corse et siège à l’extrême gauche, puis député de l’Aisne en 1826. Ambassadeur à Naples (1834), il est à nouveau député de la Corse en 1835, puis Ambassadeur à Londres (1835/1840). Sous la Monarchie de Juillet, il est nommé, dans un premier temps, Ministre de la Marine (1830) puis Ministre des Affaires Étrangères (1830/1832). Sa fidélité absolue à la politique de paix en Europe, voulue par Louis-Philippe, suscite une vive émotion à la Chambre le 16 septembre 1831, quand il annonce que la Russie vient d’écraser l’insurrection polonaise et ajoute que « la tranquillité régnait à Varsovie ». Cette phrase indigne les libéraux, partisans de l’insurrection et devient proverbiale sous la forme «  l’ordre règne à Varsovie.  » En octobre 1840, il est élevé à la dignité de maréchal de France. Les dernières années de sa vie sont accablées par la mort tragique de sa fille, la duchesse de Choiseul-Praslin, assassinée par son mari en 1847. Il décède à Paris le 20 juillet 1851. Au-delà du comportement traditionnel de la classe des notables dans l’île, le monopole politique détenus par quelques familles clanistes est favorisé par un système électoral censitaire qui, en accordant le droit de vote aux seuls propriétaires, autorise les abus, renforce le clan et laisse peu d’espaces d’expression, politique ou sociale, aux autres composantes de la société. Les représentants du pouvoir central, et au premier rang les préfets, apparaissent davantage aux yeux de la société préoccupés par les résultats électoraux que par les difficultés quotidiennes des insulaires. C’est dans ce contexte que se développe une forte criminalité.

La littérature romantique s’est emparée du mythe du « bandit d’honneur ». La réalité est beaucoup plus cruelle et parfois plus sordide. Entre 1818 et 1852, quatre mille six cent quarante-six meurtres sont commis dans l’île, soit une moyenne annuelle de cent trente. Réfugiés dans les montagnes, les bandits assassinent en quasi toute impunité, terrorisent et rançonnent les populations et parfois même les villes. Si la vendetta a sa part dans cette explosion de violence individuelle, nombreux sont ceux qui trouvent dans le banditisme « un moyen facile de pourvoir à leurs besoins » (X. Versini ’ Un siècle de banditisme en Corse, les Editions de Paris). Les populations locales, en dépit de quelques sympathies, subissent ce tribut criminel et ne se trompent guère sur les ressorts qui animent ces hommes en les nommant : «  I Parcitori  » (les percepteurs). La position de bandit est même une source d’influence dans la société insulaire où la justice a toujours été considérée comme inefficace ou insuffisante. La création en 1822 d’un corps de voltigeurs, composé uniquement d’insulaires, obtient quelques succès. Il se livre aussi à des excès ou exerce mollement sa mission contre parents et amis ce qui conduit à sa dissolution en 1850. Le banditisme est le révélateur des tensions sociales et d’une certaine forme de rejet de l’État. Quelques progrès timides sont enregistrés dans le domaine des transports : les premiers bateaux à vapeur sont mis en service entre la Corse et le continent en 1830. Les voies de communication internes sont améliorées à partir de 1836. L’industrie ne connaît guère de succès et l’artisanat reste traditionnel. La Corse enregistre cependant un « boom démographique » (F. Pomponi : Histoire de la Corse, Hachette) qui double sa population entre 1827 et 1870. Cet essor entraîne l’extension des surfaces cultivées, en particulier en céréales, et un accroissement corrélatif de la production. L’arboriculture progresse : le vignoble double sa surface, la châtaigneraie est mieux exploitée et la mise en valeur de l’oliveraie permet une activité exportatrice rémunératrice. Ces exigences économiques nouvelles modifient l’utilisation gratuite et la répartition des biens communaux. Le principe du recours à l’usage des biens communaux par adjudication, pour le pacage et pour l’ensemencement, est encouragé et rendu obligatoire par l’administration.

Il nourrit un mécontentement généralisé de la part des utilisateurs traditionnels et constitue pour le clan une arme efficace contre ses adversaires. Enfin ce système favorisa l’appropriation privée d’une partie terres communes et provoqua des tensions. La vaine pâture fut aussi strictement réglementée en 1825 et, en accentuant les clivages entre les éleveurs, constitua un facteur supplémentaire de tensions. Des années de sécheresse et de mauvaises récoltes vers le milieu du siècle coïncident avec les premiers troubles de la Révolution de 1848 qui sont marqués, en Corse, par des violences agraires avec parfois le concours actifs de « bandits d’honneur ». Dans l’île, l’annonce de la chute de Louis-Philippe est accueillie avec un enthousiasme certain. Les Corses pensent enfin tenir leur revanche en soutenant massivement la candidature de Louis Napoléon à la présidence de la République en décembre 1848.

Philibert DUMAS

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( 3 novembre, 2019 )

Retour sur la conspiration du général Malet.

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« Au mois d’octobre 1812, eut lieu la conspiration de Malet. L’hôpital Saint-Louis, que j’habitais alors, est assez voisin de la caserne du faubourg du Temple, occupée à cette époque par un des deux régiments de dragons à pied qui formaient la garde municipale de Paris. Les deux régiments, trompés par de faux ordres émanés du général Malet, lui obéirent ponctuellement. Dès le matin, nous entendîmes un grand bruit dans la caserne. Je courus, comme tant d’autres, aux nouvelles. Je vis sur le quai de l’Horloge trois fiacres qu’on disait contenir une partie des conspirateurs. Le jour de l’exécution, je vis des détachements de la garde de Paris se rendant à la plaine de Grenelle, sans armes, leurs habits retournés. Une heure après l’exécution, ils étaient en route pour rejoindre l’armée en Russie. Ils arrivèrent en Pologne au moment de la retraite et furent détruits à la bataille de Leipzig. Dans les diverses relations qui ont paru sur cette affaire, je n’ai jamais vu qu’il fût fait mention de cette punition infligée à ces deux régiments. Un des accusés, que je connaissais beaucoup comme frère d’un de mes bons amis, parvint longtemps à se soustraire aux recherches de la police. Il se nommait Boutreux et avait été appelé par Malet à un haut emploi dans la nouvelle administration de la police. En cette qualité, il avait présidé à l’arrestation du duc de Rovigo et de M. Pasquier, ministre et préfet de police. Ce pauvre Boutreux fut enfin arrêté au mois de mars 1813 et fusillé huit jours après. C’était un homme de cabinet, très instruit, ne connaissant que ses livres, candide, naïf, et avec cela plein de courage; son calme, son inaltérable sang-froid, sa conduite pleine de dignité et de convenance lui valurent la sympathie du conseil de guerre, dont les membres auraient bien voulu le sauver. Le commandant Laborde, attaché à l ‘état-major de la place, présida à l’exécution; il n’était pas tendre, mais en voyant tant de jeunesse, tant de qualités réunies, il éprouva une profonde émotion. Ce fut le même Laborde qui s’élança sur Malet au moment où ce dernier venait de tirer un coup de pistolet sur le général Hulin, commandant de Paris. Il m’a raconté plusieurs fois tous les détails de cette affaire, et il joua un rôle si actif. Selon lui, Malet se démentit au moment de son arrestation : sa résolution l’abandonna et il se laissa lier, empaqueter et emballer dans un fiacre, presque sans opposer de résistance. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.109-110)

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( 15 octobre, 2019 )

Le lieutenant Larabit à l’île d’Elbe…

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« J’ai, autant qu’il était en moi, cherché à faire connaître à la France les braves de la Garde Impériale qui avaient suivi l’Empereur à l’île d’Elbe, et cette tâche, toute de conscience et de cœur, a dans son ensemble été douce pour moi; mais je n’ai parlé que des officiers qui étaient avec leurs corps. Il me reste à parler d’un officier isolé; mes lecteurs me sauront gré de mon attention. La Garde, qui devait suivre l’Empereur dans son exil, allait partir pour sa noble destination, et le génie militaire était la seule arme qui n’y eût point de représentant, car le général Bertrand n’appartenait plus à ce corps. Le chef de bataillon Cournault , l’un des officiers du génie qui connaissaient le mieux l’île d’Elbe, et que sous ce rapport l’on avait désigné à l’Empereur, refusa d’y suivre le héros qui avait été longtemps l’homme de son idolâtrie. Il faut bien l’avouer, une erreur anticivique de l’Empereur avait enfanté beaucoup d’aristocratie dans l’armée. Le génie militaire se faisait surtout remarquer à cet égard.

Accompagner l’empereur Napoléon que le peuple français avait légalement élevé sur le pavois impérial, l’accompagner en s’associant à l’ostracisme dont les ennemis de la France l’avaient frappé, était éminemment un acte de nationalité, et une tache indélébile allait à tout jamais être l’accusatrice du génie militaire qui n’avait pas éprouvé le besoin de lui donner des compagnons d’infortune. Un officier du génie se présenta; il offrit ses services, ils furent acceptés. C’était une jeune gloire plus pure que les vieilles gloires. Cet officier était le lieutenant Larabit. Le lieutenant Larabit sauva le génie militaire du reproche patriotique d’une ingratitude de corps. Il n’avait alors que vingt et un ans.Le jeune Larabit avait quitté l’École d’application de Metz en 1813; il avait fait la campagne de Leipzig, et, après la campagne, il avait été attaché à l’état-major de la grande armée. Il avait fait aussi la campagne de France; après la bataille de Montereau, il avait été attaché à l’état-major de la garde impériale; c’étaient déjà des jours pleins. Tout ce qu’il est possible d’amour et d’admiration, le jeune Larabit l’avait dès sa plus tendre enfance éprouvé pour l’empereur Napoléon, et les trahisons dont il était le témoin soulevaient d’indignation son âme vierge; son dévouement était tout naturel. Il y a des devoirs de famille que l’homme de bien ne franchit jamais; le jeune Larabit demanda à remplir les siens. Il alla sous le toit paternel embrasser ses proches. Le grand maréchal Bertrand lui remit une feuille de route spéciale qui l’autorisait à aller seul; cela explique pourquoi il ne partit pas de Fontainebleau avec la garde impériale. L’Empereur lui avait fait compter l’argent qu’on présumait pouvoir lui être nécessaire pour son voyage. La feuille de route délivrée par le grand maréchal devait être visée par les commissaires des rois coalisés, et ce visa, en France, donné par des étrangers, servait de sauf-conduit à un Français!… Tout cela pour aboutir à des Bourbons! Les peuples ont de tristes moments de démence. Ainsi le jeune Larabit dut se présenter aux commissaires de la coalition; il s’y présenta en frémissant. Le général prussien et le général autrichien l’accueillirent très froidement. Le général russe Schouvaloff, aide de camp de l’empereur Alexandre, fut au contraire on ne peut plus bienveillant, et le traita avec une cordialité exquise; ils s’entretinrent plus d’une heure tête à tête; le général Schouvaloff dit au jeune Larabit les paroles suivantes, paroles remarquables pour un Russe, et que je répète pour qu’elles ne soient pas perdues:

«L’empereur Napoléon a été étonnant de génie et d’audace pendant toute cette campagne. Il ne s’est oublié que dans sa marche sur Saint-Dizier, Vassy et Doulevent.» On sait que cette marche fut le résultat des malheureux renseignements que le maréchal Macdonald avait donnés à l’Empereur. Par un effet de son service militaire, le jeune lieutenant Larabit s’était accidentellement trouvé auprès de l’Empereur lorsque le maréchal Macdonald lui rendait compte du mouvement de l’ennemi, et il put en parler au général russe qui n’en revenait pas d’étonnement.

Le lieutenant Larabit dit adieu à ses pénates. Il traversa la France, le Piémont, la Toscane, et il alla s’embarquer à Livourne pour Portoferraio. Pendant ce long voyage, le lieutenant Larabit ne quitta jamais ni son uniforme ni la cocarde tricolore, et partout il trouva dans les Italiens des regards affectueux. Le 1er  juin, le jeune lieutenant abordait à l’île, et l’Empereur fut la première personne qu’il reconnut sur le rivage. L’Empereur faisait sa promenade matinale. Aussitôt qu’il eut débarqué, le lieutenant Larabit se rendit chez le grand maréchal, et le grand maréchal le présenta immédiatement à l’Empereur. L’Empereur le reçut avec une bienveillance marquée; il ne s’attendait presque plus à le voir arriver.

Selon son usage, il l’accabla de questions précipitées sur son retard sur son voyage, sur ce qu’on disait en France, en Italie, et il finit par lui dire: «Allez vous reposer, mais ne laissez pas finir la journée sans avoir reconnu et étudié les fortifications de la place.» Le lieutenant Larabit avait reçu neuf cents francs pour les frais présumés de son voyage; il n’en avait dépensé que six cents, et il versa dans la caisse impériale les trois cents francs qui lui restaient. De Bologne à Florence, trois Italiens qui voyageaient à petites journées avec le lieutenant Larabit et qui avaient pu, dans plusieurs conversations importantes, apprécier la noblesse de son caractère, le chargèrent d’assurer à l’Empereur qu’ils pouvaient le rendre à l’Italie, et que cela ne dépendait que de lui. L’un d’eux dit au lieutenant Larabit: «Voilà mon nom. L’Empereur le connaît. Écrivez-moi à Naples.» Le lieutenant Larabit informa le grand maréchal, le grand maréchal rendit compte à l’Empereur. L’Empereur répondit «qu’il voulait rester à l’île d’Elbe; surtout qu’il ne voulait pas d’intrigues politiques».

Mais l’Empereur avait nommé le capitaine Raoul au commandement du génie militaire de l’île d’Elbe, quoique cet officier appartînt à l’artillerie. Cela aurait pu blesser le lieutenant Larabit, il n’en fut rien. Le lieutenant Larabit comprit qu’il manquait d’expérience pour une foule de marchés que la multiplicité des constructions militaires nécessitait; il ne réclama pas.L’Empereur fit appeler le lieutenant Larabit; il lui dit: «Je veux occuper militairement.» En effet, l’Empereur fut à Longone presque aussitôt que le lieutenant Larabit; il voulait présider et il présida à l’embarquement pour la Pianosa. Il donna au lieutenant Larabit quatre canons de huit, quatre canons de quatre, un détachement de grenadiers de la Garde, un détachement de canonniers et cent hommes du bataillon franc, commandés par le capitaine Pisani.

Avant de passer outre, je dois saisir l’occasion qui se présente pour acquitter une dette française envers le capitaine Pisani, et je la saisis avec jubilation. Le capitaine Pisani, un des meilleurs officiers du bataillon franc comme l’un des meilleurs citoyens de l’île d’Elbe, rendit beaucoup de services aux Français durant les sanglantes révoltes auxquelles son pays, Campo, prit une si cruelle part, et je remplis un devoir cher à mon cœur en lui adressant au nom de la France des expressions de reconnaissance affectueuse. Quoique le jeune lieutenant Larabit eût un commandement spécial en dehors de l’île d’Elbe, il n’en était pas moins sous les ordres du commandant Raoul, et cela devait être. L’Empereur indiqua au lieutenant Larabit l’endroit où il devait construire la caserne ainsi que le retranchement; puis il lui fit voir sur un plan le rocher élevé qui domine le petit port de la Pianosa: «C’est là qu’il faut établir votre artillerie, lui dit-il; n’oubliez pas les habitudes de la guerre; mettez toutes vos pièces en batterie dans les vingt-quatre heures, et tirez sur tout ce qui voudrait aborder malgré vous.» Ce furent là les seules instructions que l’Empereur donna au lieutenant Larabit; il lui promit d’aller bientôt le voir. C’est ainsi que le lieutenant Larabit partit de Longone pour se rendre à sa nouvelle destination.

La Pianosa n’était pas absolument déserte; le pays de Campo y avait des pâtres pour garder quelques bestiaux. Il y avait aussi des gens pour soigner les chevaux des Polonais de la garde. Mais l’arrivée de cent cinquante hommes de guerre équivalait à l’arrivée de deux mille hommes de paix; la Pianosa fut de suite aussi mouvante qu’une île bien peuplée. Il n’y avait rien de rien pour l’établissement de la colonie militaire qui en prenait possession; aussi les premiers jours qui suivirent le débarquement furent des jours de brouhaha, et, sans qu’il y eût volonté de désobéissance, il n’y avait pas possibilité de commandement, chacun cherchait à se caser le moins mal possible dans des grottes, dans des réduits, dans des ruines, et partout où l’on pouvait trouver un abri. On avait bien apporté des tentes, mais on n’en avait pas apporté assez, et pour le logement, le droit d’être logé était un droit commun; de là des réclamations; enfin, tout le monde se colloqua. Le capitaine

Pisani connaissait parfaitement l’île; aussi son expérience contribua beaucoup au contentement général.

Le lieutenant Larabit avait de suite mis la main à l’œuvre pour exécuter promptement les ordres de l’Empereur; tout le monde travaillait, quoique l’on eût fait venir des ouvriers du continent. J’ai dit les malheurs dont le commandant de la place Gottmann avait été une des principales causes à Longone; cet officier avait cent fois mérité qu’on le renvoyât de l’île d’Elbe; son expulsion aurait été un gage de paix donné aux Elbois. Néanmoins l’Empereur le garda à son service; il fit plus, il lui donna le commandement de la Pianosa. Cet homme, qui n’avait de militaire que l’habit, sans éducation, sans convenances, sans dignité, fit à la Pianosa ce qu’il avait fait à Longone: il mit tout sens dessus dessous, et deux jours après son apparition au milieu de la colonie, la perturbation était complète; c’était un fléau. L’ordre de l’Empereur prescrivait impérativement au lieutenant Larabit de construire immédiatement une caserne, et le lieutenant Larabit construisait immédiatement une caserne, car, sans se compromettre gravement, il ne pouvait pas construire autre chose; mais le commandant Gottmann voulait que le lieutenant Larabit cessât de construire la caserne pour lui construire une maison à lui Gottmann, et il prétendait avoir le droit de révoquer dans l’île les ordres émanés de l’Empereur. Le lieutenant Larabit était jeune, sa figure était encore plus jeune que son âge, et, confiant dans cette jeunesse, le commandant Gottmann s’était imaginé qu’il n’avait qu’à commander pour être obéi. Il s’était trompé, grandement trompé: le lieutenant Larabit avait l’énergie que le devoir inspire et que l’honneur commande; il ne craignait pas d’entrer en lutte contre un chef qui voulait le soumettre à un abus de pouvoir. Le commandant Gottmann ne parvint pas à le faire fléchir; il n’obtint rien de ce qu’il voulait en obtenir; de là des discussions incessantes. Heureusement que les deux positions empêchaient mutuellement d’en venir à la raison de l’épée.

C’est dans cet état de choses que l’Empereur arriva à la Pianosa, ainsi qu’il en avait fait la promesse au lieutenant Larabit. Il y était arrivé monté sur le brick « l’Inconstant », il y était resté à peu près deux jours. L’Empereur avait avec lui le général Drouot, le fourrier du palais Baillon, et le premier officier d’ordonnance Ruhl. Il fut satisfait de l’état des travaux, il manifesta hautement sa satisfaction. Vinrent ensuite les plaintes; l’Empereur écouta les plaignants; il était naturel que la justice penchât en faveur de celui qui n’avait pas voulu s’écarter de la ligne légale. L’Empereur blâma le commandant Gottmann. Cependant la parole de l’Empereur ne termina pas la question. Le premier officier d’ordonnance, Ruhl, prit fait et cause pour le commandant Gottmann: qui se ressemble s’assemble, dit un vieux proverbe. Il y eut une vive altercation entre le lieutenant Larabit et l’officier d’ordonnance Ruhl; la présence de l’Empereur empêcha un duel; l’Empereur dit positivement au lieutenant Larabit: «Je vous défends de vous battre.» La preuve convaincante que l’Empereur approuvait la conduite du lieutenant Larabit, c’est que peu de temps après son retour à Portoferraio, il destitua le commandant Gottmann, et plus tard je parlerai d’une scène qui eut lieu à la suite de cette destitution. »

(André Pons de l’Hérault, « Souvenirs et Anecdotes de l’île d’Elbe », Plon, 1897. Nouvelle éditions : Les Editeurs Libres, 2005. Préface et notes de Christophe Bourachot. Pons était directeur des mines de l’île d’Elbe depuis 1809).

 

 

 

 

 

 

 

 

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( 11 octobre, 2019 )

En direct de Leipzig…

Le major Bial participe à la campagne de Saxe dans les rangs du 56ème de ligne et remplit les fonctions de colonel, en l’absence de l’officier de ce grade de ce régiment. Voici un extrait de ses « Carnets ». Le 16 octobre 1813, il se rapproche de Wachau…

« Le village n’avait que deux rangées de maisons séparées par une large rue ; à gauche se trouvait un château et un bouquet de chênes assez épais. D’abord nous occupâmes le village, mais l’ennemi y envoya un si grand nombre de troupes que nos gens furent forcé de se retirer vers le milieu du bourg, qui fut pris et repris plusieurs fois par les deux parties. La lutte fut acharnée de part et d’autre, mais si la journée s’écoula sans résultat décisif, la nuit seule mit fin au combat. En me retirant du champ de bataille, j’aperçus un officier autrichien désarçonné et grièvement blessé par un biscayen qui lui avait entamé les deux fesses. Auprès de lui se trouvaient deux soldats en train de le fouiller. L’officier crut qu’on voulait le finir et poussait de grands cris. J’accourus de toute la vitesse de mon cheval pour veiller non seulement à ce qu’on ne lui fit aucun mal mais aussi qu’il ne fusse pillé, et j’ordonnai à un caporal de grenadiers qui passait, de le faire transporter à l’ambulance par les deux maraudeurs eux-mêmes que je réprimandai vertement.

Malgré que nous eussions tenu pied, il fallut, le lendemain 17, se replier au plus près de Leipzig. Mais la lutte reprit, le 18, plus acharnée que jamais. Nous nous trouvions au centre, près du village de Probstheida que nous étions chargés de défendre. Dans l’après-midi, le combat devint encore plus acharné et ce fut pendant une des attaques les plus furieuses que je fus grièvement blessé par un coup de feu presque à bout portant. La balle qui m’atteint, me brisa le sternum et traversa l’épaule gauche. Je fus renversé de cheval et je perdis connaissance. Mais je sus plus tard, qu’on avait couru à mon secours et qu’on m’avait transporté à l’ambulance où je repris enfin mes sens. Monsieur Marchand, chirurgien en chef, visita ma blessure et me fit un premier pansement. Je passai la nuit dans la ferme, transformée en ambulance où de nombreux amis vinrent ma voir. Un de nos aides-majors qui avait perdu son cheval, me demanda de lui céder un des miens. Je consentis à lui en prêter un jusqu’à mon retour en France, si toutefois j’y revenais jamais. Car la situation était devenue fort critique après la trahison des troupes saxonnes, et tout indiquait que la retraite allait se faire dans des conditions désastreuses.

En effet, le lendemain matin, 19 octobre, l’évacuation des blessés sur Leipzig commença en toute hâte, et j’y fus transporté étendu sur un char-à-bancs. Mais les hôpitaux de cette ville étaient déjà bondés, et un encombrement effroyable se produisit à l’entrée de la ville ? De telle sorte qu’on prit le parti de déposer les blessés sur une pelouse couverte d’arbres qui se trouvait hors ville contre la porte de Dresde. Déjà, quelques milliers de malheureux gisaient là sur le gazon, sans aucun secours. J’attendais qu’on m’eût descendu de voiture quand tout à coup j’aperçus mon domestique qui me cherchait depuis la veille. Dès qu’il avait appris que j’étais blessé, ce brave et dévoué garçon s’était mis à ma recherche toute la nuit, et le hasard l’avait conduit à cet endroit. Il manifesta toute la satisfaction qu’il éprouvait de m’avoir retrouvé et aida à me transporter au pied d’un arbre où je devais être un peu abrité. Mais quel ne fut pas mon étonnement de reconnaître à quelques pas de là, l’officier autrichien que j’avais l’avant-veille protégé contre les maraudeurs et fait transporter à l’ambulance. Il manifesta, lui aussi, de la joie en me retrouvant et se fit transporter près de moi. Mon domestique s’empressa ensuite d’aller chercher dans l’hôtel voisin du faubourg, où il avait remisé ma voiture, quelques objets qui pouvaient m’être utiles.

En direct de Leipzig... dans TEMOIGNAGES leipzig

Pendant ce temps, une file ininterrompue d’équipages de toute sorte continuait de passer sous mes yeux et traversait la ville pour prendre la route de Lindenau. Le canon tonnait tout autour de nous, et nous ne tardâmes pas à avoir arriver les troupes d’arrière-garde qui protégeaient la retraite de l’armée. Les boulets tombaient dans les faubourgs et même en ville, de sorte que nous nous trouvions placés entre deux feux. Les Alliés arrivèrent enfin à la barrière de Dresde et pénétrèrent dans les faubourgs. Mais nos gens, qui se trouvaient encore sur les boulevards, soutenaient une fusillade bien nourrie qui arrêta les colonnes russes.

Il y avait à gauche un vaste édifice, probablement une église, formant tout un des côtés d’une place assez vaste et à laquelle aboutissaient plusieurs rues. La principale conduisait aux boulevards où nos gens se défendaient si bravement. Nous nous trouvions près de la Barrière, d’où l’on pouvait  voir toutes les péripéties au combat. Quand les Russes voulurent forcer l’entrée de la ville, ils formèrent une masse de grenadiers serrés comme des harengs, pendant que les tambours battaient la charge. Cette colonne s’avança sur la place au moment où une compagnie de voltigeurs y débouchait. Lorsque les Russes virent arriver cette troupe sur leur flanc droit, ils reculèrent dans le plus grand désordre. Les officiers leur administraient en vain de grands coups de knout en jurant comme des diables. Le flot des barbares augmentant toujours, les nôtres durent se relier néanmoins. C’est alors que se produisit la catastrophe du pont de l’Elster, que l’on fit sauter avant que notre arrière-garde ait pou passer sur l’autre rive, ce qui causa la perte de plus de 20.000 hommes, tant blessés que valides et qui furent, comme nous, ainsi isolés de reste de l’armée.

Nous assistâmes alors, impuissants et atterrés, à l’entrée des Alliés dans Leipzig et bientôt nous allions subir les outrages des hordes à demi civilisées qui s’établirent dans les faubourgs. Tout d’abord, nous fûmes pour ainsi dire oubliés. Mais, vers le soir, commencèrent les scènes les plus effrayantes de désordre et de pillage. Mon domestique avait cru bon de transporter près de moi tout ce que ma voiture contenait de plus précieux, dans l’espoir que le camp de misère où nous gisions serait respecté. Le premier bandit qui se présenta pour exercer sur moi ses actes de barbarie, ce fut, à la honte de l’habit qu’il portait, un officier prussien. Il commença par rôder autour des blessés, puis, apercevant la belle pelisse que j’avais rapportée de Russie et sur laquelle j’étais étendu, il s’empressa de me l’arracher en me bousculant avec la plus grande brutalité, sans s’inquiéter de mes cris de douleur causés par son acte infâme. Il s’empara aussi d’un cabaret à liqueurs en acajou massif, garni de gros flacons en cristal ciselé. Comme ce petit meuble était d’un certain poids, le pillard galonné crut que c’était une cassette remplie d’or, aussi s’empressa-t-il de la cacher dans la pelisse et de s’enfuit honteusement avec son butin.

Peu de temps après arriva une bande de Kalmouks à figures plates et bizarrement accoutrés. Leur langage ressemblait au grognement d’animaux sauvages. Ils se jetèrent sur nous comme des oiseaux de proie. Mon voisin de misère, le capitaine autrichien, avait beau leur crier qu’il était de l’armée alliée, ils ne comprenaient pas son langage et continuèrent leur triste et honteuse besogne. Ils nous dépouillèrent donc de nos bottes et de nos manteaux ; puis, ils nous retournèrent brutalement pour fouiller dans le peu de paille que mon domestique s’était procuré et dans laquelle il avait caché tout ce que je possédais de plus précieux. J’avais 4 à 5.000 francs en or ou en argent contenu dans deux petits sacs qu’ils découvrirent et emportèrent en poussant de grands cris de joie.

Nous passâmes un nuit atroce au milieu de ces hordes sauvages qui avaient allumé de grands feux et s’enivraient d’eau-de-vie de pommes de terre. On entendait de tous les côtés des cris et des clameurs mêlés aux lamentations des blessés et des mourants. Dès l’aube, la curée recommença. Cette fois, ce fut une bande de cosaques du Don qui survint pour nous bousculer  à nouveau. J’endurai des souffrances inouïes dans l’état où je me trouvais, ne pouvant remuer ni les bras, ni la tête sans éprouver de terribles douleurs. Comme j’avais perdu beaucoup de sang, ce qui me restait de vêtements en était tellement imprégné qu’ils étaient raides comme du cuir. Aussi, les Kalmouks me les avaient-ils laissés ; mais ces derniers s’en accommodèrent et me dépouillèrent entièrement, sans oublier une magnifique montre à répétition. D’autres leur succédèrent encore jusqu’à ce que nous eûmes plus rien, pas même de chemise… C’est dire que nous restâmes, en fin de compte, nus, absolument nus sur le gazon mêlé de paille. Ce qui n’empêchait pas de nouvelles hordes de nous bousculer encore pour fouiller dans la paille dans l’espoir d’y trouver quelque chose de caché. Tous ces pillards à demi-ivres nous foulaient avec leurs grosses bottes sans s’inquiéter s’ils nous faisaient mal. »

Le major Bial fait prisonnier, ne rentrera en France qu’à la fin de 1814.

———

« Les Carnets du colonel Bial, 1789-1814. Souvenirs des guerres de la Révolution et de l’Empire. Rédigés à Leipzig au Dépôt des prisonniers. Publiés d’après le manuscrit original par Gabriel Soulié, Président de la Société Archéologique de la Corrèze », Les Editions de l’officine, 2004, pp.287-291).

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( 16 septembre, 2019 )

Les Polonais pendant la campagne de France (1814).

Cette allocution fut prononcée en juillet 1935, lors d’un pèlerinage sur les champs de bataille de 1814. Elle fut reproduite la même année dans la « Revue des Études napoléoniennes ». 

Les Polonais pendant la campagne de France (1814). dans HORS-SERIE portetendardpolonaisparloncognietDevant ces grands tombeaux des soldats inconnus que sont les champs de batailles napoléoniennes de 1814, entre l’Oise, la Marne et l’Aube, le souvenir des Polonais s’impose spontanément. On songe, sans le vouloir, au rôle que le soldat polonais a joué dans cet avant-dernier chapitre de l’épopée napoléonienne. Dans l’histoire de la fraternité d’armes des Polonais et des Français, cette page est peut-être la plus belle. C’est elle, en effet, qui exprime toute la valeur de l’alliance et toute la fidélité de l’amitié polonaises. Elle fut écrite non aux jours des victoires, de la gloire et la puissance du grand Empereur, mais au moment où sa fortune chancelle, où sa chance l’abandonne, où les forces épuisées de sa nation trahissent, où ses alliés le quittent l’un après l’autre, et où les armées réunies et hostiles de la coalition pénètrent dans les frontières de l’Empire. A ce moment atroce, les Polonais seuls ne l’ont pas déçu.Loin de leur patrie, envahie à deux reprises par les usurpateurs,-privés de leur chef, le prince Poniatowski, tombé au champ d’honneur à Leipzig,-décimés dans les campagnes précédents, celles de Russie et d’Allemagne, ils sont restés fidèles à leur alliance.

Ils ont seulement accompagné Napoléon jusqu’au Rhin, mais, voyant les troupes russes et prussiennes passer ce fleuve-frontière et avancer sur Paris, ils n’hésitèrent pas un instant à se porter à l’aide de l’Empereur et de leur seconde partie-la France. Les débris des troupes polonaises sortis indemnes de la bataille de Leipzig furent réorganisés en décembre 1813. Ils furent répartis comme suit : cavalerie : deux régiments de lanciers, un régiment d’éclaireurs, un régiment de Krakus; infanterie : deux bataillons du régiment de la Vistule ; artillerie ; enfin le célèbre régiment de chevau-légers de la Garde Impériale. Ces troupes participent, dès le début, à cette foudroyante action de Napoléon qui couvrait Paris, menacé par les armées de Blücher et de Schwarzenberg. L’Empereur écrasait par une suite de rapides opérations, tout à tour les troupes russes, prussiennes et autrichiennes, et remportait vingt succès en dix jours. Il me convient de rappeler, et non sans fierté, que les régiments polonais, si modestes en nombre, ont joué dans ces combats un rôle de premier ordre. Ainsi à Brienne, le 29 janvier 1814, le régiment de chevau-légers polonais, conduit à l’attaque par Krasinski et par le général Lefebvre-Desnouettes, entre le premier dans la ville enlevée à l’ennemi. Le 1er février, dans la plaine de La Rothière, les chevau-légers polonais exécutent une charge de flanc et écrasent la cavalerie, enfonçant les carrés de l’infanterie russe. On se battait ici dans la proportion de un contre cinq. Le 10 février, c’est le succès de Champaubert, la charge menée par Skrzynecki, chef d’escadrons des chevau-légers. Deux jours plus tard, à Montmirail, c’est la défaite de Blücher, -les chevau-légers polonais prennent part à la charge qui écrase la brigade prussienne de Ziethen.

A Soissons, le bataillon de la légion de la Vistule s’oppose désespérément, jusqu’à la dernière minute, à la capitulation de la ville. Le colonel Kosinski demande à lutter jusqu’au dernier soupir : « Mes soldats sont des braves, s’écrie-t-il, je garantis qu’un seul aura raison de quatre ennemis ». En quittant la ville, rendue, ses soldats mordaient leurs fusils de fureur ; ils ont gagné dans la suite trente croix de mérite. A Berry-au-Bac, sur l’Aisne, le 5 mars 1814, Blücher fit face à Napoléon et fut battu. Le pont qu’il devait défendre fut enlevé par une charge foudroyante des chevau-légers polonais. C’était, pour la seconde fois, le jour d’Ambroise Skarzynski, chef de l’escadron, qui, s’emparant d’une lance cosaque, fit des ravages dans les rangs ennemis. Il gagna le titre de baron de l’Empire.  Deux jours plus tard, les chevau-légers polonais sont dans le feu de la sanglante bataille de Craonne ; le 9 et le 10, le général Pac avec ses lanciers prend part à la bataille de Laon où il est blessé.

Trois jours après, le 13 mars 1814, Napoléon anéantissait le corps commandé par Saint-Priest et prenait Reims. Krasinski entrait le premier dans les rues de la ville ; les chevau-légers polonais surprenaient l’ennemi battant en retraite et, protégés par la nuit, enlevaient leurs trains, leurs canons et faisaient prisonniers 1.600  fantassins prussiens.  Le 20 mars, Napoléon livre la bataille d’Arcis-sur-Aube aux troupes de Schwarzenberg. Elle fut fatale. La Jeune Garde dispersée par le feu violent de l’ennemi, se mêla aux cavaliers prussiens et, dans une panique épouvantable, tomba au milieu de la suite de l’Empereur. Celui-ci, couvert par un peloton de chevau-légers polonais, réussit à joindre le carré de l’infanterie de la Vistule, le bataillon de Jean Skrzynecki.

Après deux jours de lutte, Napoléon battit en retraite.  Le combat de Fère-Champenoise fut désastreux pour ses maréchaux. Parmi les renforts venus, trop tard, de Paris, se trouvaient trois escadrons de lanciers polonais qui, le 28 mars, prirent part à la charge victorieuse sur l’infanterie prussienne à Claye, à l’est de Paris. Sur ces entrefaites, Napoléon remportait à Saint-Dizier sa dernière victoire. Les lanciers polonais, avec Kurmatowski à leur tête, y ont prix des canons ennemis pour la dernière fois. Mais la catastrophe approchait, et ce fut la journée fatale du 30 mars 1814, la bataille de Paris. L’artillerie polonaise y prit une part active, le général Sokolnicki se jette, comme volontaire, à la défense des Buttes-Chaumont. Dwernicki, avec son régiment de Krakus, participe à la belle défense de la barrière de Clichy sous le maréchal Moncey. Le 31 mars a lieu l’évacuation de la capitale et quelques jours plus tard, la trahison du duc  de Raguse et l’abdication de Napoléon, déterminée par la défection de certains de ses maréchaux.  Pendant la marche du maréchal Marmont à Versailles, au camp des Coalisés, un escadron des lanciers polonais de l’arrière-garde se révolta, se détacha et alla à Fontainebleau auprès de Napoléon, où s’étaient réunis les régiments de chevau-légers et des éclaireurs polonais.

Le 7 avril 1814, ils reçurent la nouvelle de l’abdication de l’Empereur, qui avait eu lieu la veille. Ils la reçurent avec regret, indignation et douleurs. Leur effort, le sacrifice de leur vie et de leur sang étaient vains, ils n’ont pas pu préserver l’Empereur de la trahison et de la défaite. Tout un escadron de chevau-légers sous Jerzmanowski accompagna Napoléon à l’île d’Elbe et le suivit sur tout le parcours des Cent-Jours, jusqu’au jour fatal de Waterloo…  Le pélerinage d’aujourd’hui nous fournit l’occasion de voir deux champs de bataille qui ont bu le sang des chevau-légers polonais en février 1814 : Champaubert et Montmirail. 

Czeslaw CHOWANIEC 

Conservateur de la Bibliothèque Polonaise, à Paris. 

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( 18 août, 2019 )

Les «SOUVENIRS» d’un JEUNE CHIRURGIEN de la GRANDE-ARMEE (1813)…

Blessé

Ce témoignage a été rédigé par le docteur Jacques Duret né à Nuits-Saint-Georges (département de la Côte-d’Or) le 21 mars 1794. Cet érudit, botaniste, archéologue, fut premier magistrat de cette ville, puis conseiller général. En janvier 1813, alors qu’il est concerné par la conscription, le jeune Duret est étudiant en médecine à Paris.« Au tirage [au sort] à Dijon, domicile de mon père, le N°3 m’est échu », écrit l’auteur. Et il poursuit :«N’ayant aucune chance de réforme, et ne voulant pas sacrifier dix mille francs pour acheter un homme, dont quelques mois après j’aurais été obligé de prendre la place, je pris le parti de demander du service, en qualité de chirurgien militaire, il en fallait beaucoup à cette époque, c’était la ressource des étudiants en médecine et on n’était pas très sévère pour l’admission. Avec la recommandation des compatriotes que mon père et moi nous avions l’honneur de connaître, le sénateur Monge, le conseiller d’État Prieur, et le professeur de l’École de Médecine Chaussier, auprès des chefs du service médical de l’armée, Larrey, Percy et Parmentier, j’ai été immédiatement commissionné et attaché en qualité d’aide-chirurgien au 148ème régiment de ligne, 5ème division du 3ème corps d’armée. En février 1813, je suis parti pour rejoindre le régiment qui tenait campagne dans le royaume alors de Westphalie, aux environs de Magdebourg ; j’ai trouvé le régiment dans la petite ville de Celle, près de Hanovre et Brunswick, j’ai fait la dernière campagne d’Allemagne en Silésie, Saxe, Bavière, etc., j’ai assisté aux batailles de La Katzbach près de Lawenberg, de Dresde, de Leipzig, de Hanau, et suis enfin rentré à Mayence, malade du typhus, et évacué d’hôpital en hôpital jusqu’ à Haguenau, d’où mon père m’a ramené à Dijon, où j’ai passé presque toute l’année 1814, pendant la campagne de France » . Il est bon que de préciser que ces lignes, donnant un premier aperçu de la vie du docteur Jacques Duret, ont été, comme les suivantes, rédigées le 5 octobre 1864, à la demande de Guillaume Jacquinot, secrétaire de la mairie de Nuits-Saint-Georges.

Mais laissons de nouveau la parole à l’auteur : « Dégagé en fait du service par la restauration royaliste, je suis revenu à Paris, en novembre 1814, reprendre mes études médicales ; j’ai assisté à la rentrée de Napoléon en mars 1815, lors de son retour de l’île d’Elbe, et enfin en juin, après la bataille de Waterloo, engagé volontaire dans les fédérés des Écoles [celles de Polytechnique et de Saint-Cyr], j’ai terminé ma carrière militaire par la courte et dérisoire campagne des fortifications aux Buttes de Belleville, avec un fusil sans cartouches ! Mes services militaires m’ont rapporté quarante francs, des poux, de la misère, la perte du gros orteil droit, la fièvre typhoïde, et enfin, la médaille de Sainte-Hélène, honorable récompense du peu de services que j’ai pu rendre, qui me dédommage de tout ce que j’ai pu souffrir et qu’aujourd’hui je suis heureux d’avoir souffert. La croix d’honneur m’est venue trouver en 1847, par les soins de M. de Champlouis, préfet de la Côte-d’Or, en témoignage des services civils qu’il m’a jugé avoir rendus dans les diverses fonctions qui, dès 1819, m’ont été confiées comme médecin, maire, conseiller général, etc. Je jure sur elle et sur l’honneur que je n’ai jamais fait la moindre démarche, ni le moindre mot pour l’obtenir. J’étais loin de penser que je puisse y prétendre. Elle m’a frappé comme la foudre. » Le 7 juin 1817, Jacques Duret reçoit le diplôme de docteur en médecine de la Faculté de Paris. Il revient aussitôt dans sa ville natale « pour y répandre le bien et se dévouer au service des malheureux ». « Attaché dès 1818 à l’hospice de Nuits, comme médecin-adjoint, il succède en 1832, à M. Pignot, son beau-père en qualité » de médecin ». Le 1er janvier 1854, Duret quitte ses fonctions médicales « pour se consacrer entièrement à l’administration de la ville et des établissements de bienfaisance ». Duret fut maire de la ville de Nuits-Saint-Georges, de 1833 à 1864, au gré des fluctuations politiques, tantôt comme maire en titre ou maire provisoire. Il représenta le canton de cette même ville au Conseil général de la Côte d’Or de 1838 à 1848. Enfin, Duret est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 30 avril 1847. Il quitte la vie publique pour raison de santé en janvier 1864. Il est à noter que Duret fut également un botaniste éclairé. Il s’éteint en 1874.

Voici le texte intégral de son témoignage qui porte le titre de « Souvenirs Chirurgico-Militaires d’un jeune étudiant de 19 ans, en 1813 ». Il est paru la première fois en 1902 dans le « Bulletin de la Société d’Histoire, d’Archéologie et de Littérature de l’arrondissement de Beaune [Côte d’Or] ».

« Les souvenirs que je recherche à rassembler remontent à une époque déjà bien ancienne, mais ils m’ont laissé une impression si profonde, que je n’ai pu les oublier jusqu’à présent, année 1871. Ces souvenirs n’ont rien d’historique, et si je les confie au papier, c’est pour laisser à mes petits-fils quelques notions sur une des branches de leur famille dont le nom va s’éteindre… [s’en suit un développement généalogique d’un intérêt limité]. De 1815 à 1825, j’ai encore pu recueillir les noms de Duret, médecin en chef de la marine, à Brest ; Mme Duret, célèbre cantatrice aux opéras de Paris ; Duret, inspecteur des finances, à Paris, mon cousin ; le capitaine Duret, mon cousin, mort à la retraite de Moscou, en 1812 ; une tante Duret, auprès de Montbard, etc., etc. Pour revenir à mon but personnel, de développer les circonstances qui m’ont conduit aux études médicales, je dois dire qu’à l’âge d’environ quinze à seize ans, la création à Dijon de cours d’histoire naturelle et de botanique, m’a tellement attiré, que les études médicales ont été la conséquence des études botaniques.-A dix-huit ans, les études médicales m’ont conduit à Paris, et à dix-neuf sans, les levées militaires, conscriptions, tirages au sort, m’ont conduit à l’armée en qualité de chirurgien militaire sous-aide, malgré les instances de ma mère, qui, disait-elle, avait trouvé à me racheter un remplaçant, aux prix de dix mille francs. Ma pauvre mère ne pensait pas que les levées d’hommes enlevaient à cette époque toutes les générations masculines, et que ceux qui se rachetaient étaient tous repris sous une forme ou sous une autre : Garde Impériale, Gardes d’Honneur, employés dans les administrations Militaires, etc. Je suis donc parti gaiement, et fièrement, en qualité des chirurgiens sous-aides, avec les galons, collet et parements de velours rouge, chapeau à corne, et l’épée au côté- c’était le beau côté ! Me voilà donc en route sur le chemin de la gloire, par Besançon, Belfort, Colmar, Strasbourg, et de là à Wesel, par Mayence, Coblentz, Cologne, Düsseldorf, etc., sur le Rhin, c’était charmant !… et en effet c’était un beau voyage. Mais là, ont commencé les déceptions, les fatigues :-Nous n’étions plus dans la vraie France, bien que cette grande partie nord de l’Allemagne, annexée à la France jusqu’à Hambourg, ait été subdivisée en départements français ; les routes étaient mauvaises, le terrain sablonneux, facilement défoncé par les pluies, de vastes bruyères. Enfin, nous arrivâmes dans cette partie nord de l’Allemagne, convertie en royaume de Westphalie jusqu’à l’embouchure de l’Elbe à Hambourg, et là, incorpores enfin dans nos régiments, nous entrâmes en fonctions et eûmes l’occasion de vois les principales villes de cette partie de la Prusse, Hanovre, Brunswick, Celles, Magdebourg, dont le souvenir m’est profondément resté.-Hanovre, ville gothique très remarquable par son caractère architectural du Moyen-Age, m’a fortement impressionné. Je vous encore ses rues étroites et tortueuses, ses pignons aigus, ses portes et fenêtres à moulures ciselées, et son ensemble triste. Ses alentours offrent de jolies promenades, de belles avenues, mais mortes et désertes.-Brunswick, ville moderne, larges rues, maisons à belles façades plates, mais n’éveillant aucun souvenirs artistiques.-Magdebourg, forte place de guerre, ville enterrée dans ses remparts, tours et bastions.-Celles, enfin, jolie petite ville, sans fortifications, ancienne résidence des vice-rois Anglais, alors que cette partiez de l’Allemagne (le grands duché de Hanovre), appartenait à l’Angleterre. Enfin, ce fut à celles, qu’au nombre de quatre ou cinq carabins, nous fûmes incorporés et répartis dans nos régiments, pendant un armistice de deux ou trois mois, qui n’aboutit à rien, et les hostilités recommencèrent, mais nous eûmes d’abord quelques succès, mais, forcés d’abandonner le Hanovre, je fus détaché du régiment avec un convoi de malades et de blessés à conduire en arrière, jusque dans la petite ville de Paderborn. Arrivé à ma destination, l’intendant militaire fit entrer mes malades à l’hôpital, et me mit en logement chez le baron d’Haxthausen. Ici comment, pour moi, l’époque la plus curieuse de ma vie, celle qui me laisse les souvenirs les plus précieux et les plus vivaces.-Mon entrée chez le baron d’Haxthausen fut naturellement aussi froide, aussi insignifiante que pour tout autre. Un français attaché à la maison avec sa femme, en qualité de précepteur des enfants, me conduisit à la chambre destinée aux militaires en logement, me fit servir à manger, et à cette première journée, je ne vis pas même le maître de la maison, qui occupait avec sa nombreuse famille un corps de bâtiments isolés, donnant sur un grand et beau jardin, aboutissant à un ruisseau qui le séparait d’une vaste prairie lui appartenant. Le lendemain, le précepteur me demanda, de la part du Baron, si je voulais bien me réunir à sa famille, et prendre place à sa table.-J’acceptai avec empressement et reconnaissance ; je demandai si M. le Baron voulait bien recevoir ma visite et mes remerciements, et dès cet instant, commensal de la maison, je passai, de la manière la plus agréable et la plus instructive, les quelques jours que je devais rester à Paderborn.-Mais il fallait repartir, rejoindre le régiment, et le Commissaire des Guerres, aujourd’hui Intendant militaire, me fit remettre ma feuille de route.-Je partis donc avec regret, je pris congé de M. et de Mme de Haxthausen-Dedinghausen, et de leur nombreuse famille, (six ou sept enfants) du précepteurs et de sa femme l’institutrice, mais sous promesse que si quelques circonstances me ramenaient à Paderborn, je reviendrais prendre ma chambre et nos adieux furent faits. Un singulier concours de circonstances amena la réalisation de cette prévision : le nord de l’Allemagne était abandonné par nos troupes, et le théâtre de la guerre était porté au centre, sur la ligne de Leipzig, Dresde, Görlitz, Liegnitz, Buntzlau, Goldberg, et jusqu’aux frontières de la Pologne.-Les communications entre le transitoire royaume de Westphalie, l’Allemagne centrale, la Saxe et la Silésie étaient interrompues, il n’était plus possible de rejoindre l’armée française ; les commissaires des guerres ne savaient où diriger les militaires isolés, et, d’étapes en étapes, je me trouvai ramené au Bercail de Paderborn !

C’était pour moi le paradis !-Je courus chez le commissaire des guerres, et selon la recommandation de mon excellent ami Haxthausen, je demandai le logement en sa maison ; mais grande fut ma déception ! –Le Baron s’était plaint d’être surchargé de logements militaires et le billet me fut refusé.-Le commissaire m’envoya chez un perruquier. Installé chez mon perruquier, je me disposais à aller faire au moins ma visite au Baron, lorsqu’un domestique de sa maison vint m’enlever au perruquier, et me ramena, corps et bagages, chez son maître.-Le domestique m’avait vu et reconnu en ville, et s’était hâté d’en aller prévenir le Baron, qui fit changer le billet, ce dont le perruquier ne se trouva pas offensé. Rentré chez le Baron d’Haxthausen, j’y restais fort longtemps, les communications étant totalement interrompues entre le nord de l’Allemagne et le centre, jusqu’à la Saxe et à la Silésie, près des frontières de la Pologne ; puis enfin, vint une trêve qui permettait aux hommes isolés de rejoindre leurs régiments. Je reçus un ordre de départ cette fois, je fis mes tristes adieux à toute la famille de Haxthausen, et j’y laissai en dépôt un excédent de bagage, dont, en soldat inexpérimenté, je m’étais surchargé, et que je croyais pouvoir reprendre plus tard.-Là , s’arrêtent les relations si intimes avec toute la famille de Haxthausen, nos causeries si instructives pour moi, si bienveillantes, et nos promenades aux alentours !-Je dus reprendre la route de Leipzig et de Dresde, mais je lui laissai encore mon pauvre excédent de bagage, consistant en quelques vêtements superflus, des livres de médecine et de chirurgie dont j’avais cru devoir me munir. J’espérais vaguement pouvoir revenir encore à Paderborn, mais je ne devais plus le revoir. Je terminai la campagne de Prusse par la funeste bataille de Leipzig qui nous ramena en déroute inexprimable à Mayence, où nous pûmes trouver asile, et de Mayence, rentrer dans nos familles. Ici, j’arrête ces tristes détails : blessé, malade, et évacué de ville en ville, je finis enfin par rester à l’hôpital de Haguenau, salle des gardes d’honneur, où régnait le typhus des armées. Là, porté sur les épaules d’un infirmier, un employé me dit de repartir bien vite. Je lui répondis que j’aimais mieux crever à l’hôpital que sur une charrette, et je pris possession d’un lit, je n’y suis pas mort. En ce même temps, mon père s’était mis à ma recherche dans les hôpitaux de la ligne du Rhin, et vint même à Haguenau !… Mais il y avait un tel encombrement de malades, que les registres d’entrées ne pouvaient être mis au courant, et qu’il ne put avoir sur moi aucun renseignement, mais il laissa au bureau de l’hôpital de Haguenau ses noms et adresse à tout événement.-Bien fut pour moi !-Trois jours après, en travaillant aux registres d’entrée, le commis auquel mon père s’était adressé, frappé d’un nom, vint immédiatement à mon lit, constata ma présence, et me fit signer une lettre du bureau, sur laquelle il écrivit à mon père l’heureuse découverte de son fils. Quelques jours après, mon père était à Haguenau ; je sortis de l’hôpital, je me restaurai par une alimentation plus substantielle, d’après les conseils du médecin, et huit jours après, je rentrais à Dijon, en la maison paternelle ! Mais, phénomène remarquable, l’affaiblissement cérébral était si grand, qu’en approchant de Dijon, au débouché du Val-Suzon, la vue des clochers de la ville, St.-Bénigne, St.-Philibert, St-.Jean, me causa une telle impression, que, livré à une hallucination singulière, ces clochers se montraient à mes yeux, puis disparaissaient. J’en voyais trois, puis j’en voyais cinq ou six, tantôt bien plantés devant mes yeux, tantôt sautillant, dansant comme une vraie sarabande ! Quelques mois de calme et de soins rétablirent l’état de mes facultés morales et physiques, mais, par la chute d’une pièce de bois près d’un bivouac, j’avais été fortement blessé au gros orteil du pied gauche, et la carie s’en était suivie. Je profitai de mon bon état sanitaire, pour me débarrasser d’une infirmité qui devait s’aggraver et me nuire toute ma vie. Je me fis amputer cet orteil dans l’articulation métatarsienne en 1814, et ne poussai qu’un seul cri au premier coup de bistouri… Mâlin ! Je m’en suis bien trouvé toute ma vie. Médecin pédestre dans les campagnes, j’ai fait des centaines de lieues sans broncher, et quelquefois 12, 15 et 20 lieues par jour. L’eau des fontaines me désaltérait et je n’acceptais rien chez mes clients de la campagne, ou très exceptionnellement.-Si on veut être respecté, il ne faut pas trop de familiariser dans une certaine classe, il ne faut pas dire que le médecin se paie avec les dents.- Avec un morceau de pain dans la poche, je ne craignais pas la faim, et j’allais la nuit comme le jour. Ici se termine ma vie d’étudiant aux Écoles de Paris. »

 DURET.

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( 9 août, 2019 )

Un témoignage russe sur la campagne de Saxe…

Un témoignage russe sur la campagne de Saxe... dans TEMOIGNAGES boris-uxkullPortrait de Boris Uxkull (1793-1870).

Extrait de son « Journal ».

L’auteur  utilise le calendrier julien en vigueur en Russie. J’ai rétabli entre crochets l’équivalent pour le calendrier grégorien.

« 16 août [en fait 27 août]. Bataille de Dresde. Sortie des Français. Une colonne d’autrichiens prise par ces derniers. Mort de Moreau, retraite. Épouvantable chemin par Gieshübek. Nous sommes battus et chassés.

17 août [plutôt 29 août]. A quatre heures du matin, nous avons quitté Altenberg. Le temps était orageux, il annonçait une journée non moins orageuse. Le chemin et les défilés de Kraupen entre d’énormes montagnes étaient à peine praticables. A peine avions-nous débouché près de Kulm que nous entendîmes déjà gronder le canon et le feu de mousqueterie tout près de nous. Un aide-de-camp du comte Ostermann accourt à brise abattue. Nous avons l’ordre de nous rendre à l’instant sur le champ de bataille. Les régiments d’infanterie de la Garde se battaient déjà avec l’ennemi qui harcelait ses flancs. C’était le corps de Vandamme fort de 40 000 hommes qui nous poussait vers Töplitz. Les quartiers-généraux russe, prussien et autrichien étaient encore derrière nous dans les défilés de Kraupen. Il s’agissait donc de sauver les monarques, qui étaient sur le point d’être faits prisonniers, car déjà l’avance française menaçait les issues des défiles. Je suis nommé officier d’ordonnance chez le brave divisionnaire. Le feu s’engage de toutes parts. Les boulets de canon sifflent au-dessus de nous. Le général s’expose à la mort et perd un bras, le général Golitzine prend le commandement. Vers le soir, les régiments de Semionovsky et de Preobrajensky sont chargés. Carnage horrible. La nuit sépare les combattants et met fin à une journée bien chaude. 8 000 hommes de la Garde s’étaient battus contre 40 000 et avaient sauvés [Selon Alain Pigeard, forces autrichiennes, prussiennes et russes : entre 70 000 et 100 000 hommes. Forces françaises : entre 32 000 et 36 000 hommes], en gardant le terrain, trois corps d’armée et les trois têtes couronnées, qui étaient perdues si nous nous fussions retirés. Honneur aux armes russes.

18 août [30 août]. L’affaire recommence ce matin avec un nouvel acharnement. On se bat au-devant de Kulm. Nous chargeons plusieurs fois l’ennemi qui avait l’intention de nous tourner. Les hussards et les cuirassiers se distinguent ainsi que l’infanterie de la Garde. Ver midi, Vandamme, qui commande le corps d’armée français, engage toutes ses forces et nous aurions infailliblement dû plier, si Kleist ne l’avait attaqué  par derrière. Les autrichiens et un autre corps russe arrivèrent encore à temps, pour nous secourir. L’ennemi a été pris de trois côtés et bientôt mis tellement en déroute qu’il se vit forcé de nous abandonner 81 canons et 9 000 prisonniers [A. Pigeard avance les chiffres de 48 canons et de 10 000 prisonniers]. Le maréchal [il s’agit du général Vandamme] tomba dans nos mains ; il grinça des dents lorsqu’un aide-de-camp lui fit remettre son épée. Lorsqu’on le somma de présenter ses papiers, il répondit « Je n’ai de papier que pour m’en torcher le derrière. Dites cela à Sa Majesté. » A quatre heures tout était fini. Le coup d’œil était magnifique. Une foule innombrable de prisonniers défilaient devant nous. Les princes alliés s’embrassaient aux yeux de leurs soldats. La joie brillait à leurs fronts. La nouvelle de la défaite des Français par Blücher et Bernadotte vint ajouter à nos transports. Les aigles de Bonaparte [cet ennemi veut sans doute dire « Napoléon »] n’iront plus envahir l’Allemagne ; ils rentreront au sein de la France pour ne plus troubler la paix de l’Europe. Cette bataille a coûté la vie à bien des officiers et à plusieurs de mes braves amis. Le dieu des batailles leur fera bonne place !

19 août [31 août]. Töplitz. Jour de repos, charmant endroit. Promenade sur le Schlossberg. Le temps est superbe. L’armée campe à 1 000 pas de la ville ; nous vivons à merveille et fraternisons avec les Prussiens et avec les Autrichiens, qui pourtant nous regardent de travers.

20-24 août [sans doute 1-5 septembre]. J’ai été voir le rocher de Bilin qui est fort remarquable par sa structure ; le palais de Blankestein près de Spitzberg m’a beaucoup plus par sa belle situation ; hier, en cherchant des vivres pour le régiment, j’ai manqué d’être tué par les paysans ; ma présence d’esprit m’a sauvé la vie. On parle d’une retraite des Français. Notre avant-garde vient de repousser l’ennemi jusqu’à Dresde. Il a plus aujourd’hui.

26 août [7 septembre]. Les Bohémiens d’ici sont bien farouches ; nous allons longer l’Erzebirge. Bonaparte [sic !] fuit vers Leipzig. La plaine de Töplitz était couverte ce matin d’un brouillard blanchâtre, qui ressemblait à une mer de nuées. Le spectacle était superbe.

3 septembre [14 septembre]. Nous faisons tous les jours quantité de prisonniers et le canon se fait entendre de temps en temps. La position de Napoléon doit être fort critique, car il est pressé de tous côtés. La détresse et la misère qui règnent à Dresde sont à leur comble, à ce qu’on dit. Car la désertion sévit : à tout moment des compagnies entières passent de notre côté. Bonaparte |sic] a 140 000 hommes. Les Tyroliens se sont révoltés contre le gouvernement pro-français de Bavière. Ils vont faire cause commune avec nous. Freibug a été pris par assaut. Les ponts sur l’Elbe, près de Dresde, ont été brûlés par l’avant-garde de Blücher. Nous campons toujours dans les environs de Töplitz. Les alentours sont charmants. Chez un Juif, j’ai trouvé un piano qui m’amuse beaucoup. Mais point de femmes. Tout cela s’est enfui à l’approche de la guerre. »

(Boris Uxkull , « Amours parisiennes et campagnes en Russie. Journal d’un vainqueur de Napoléon, 182-1819. Textes réunis et présentés par Jürgen-Detlev von Uexküll. Traduit de l’allemand par Pierre Kamnitzer », Fayard, 1968, pp.99-101).

 

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( 28 juin, 2019 )

Retour sur quelques lectures (2005/2007)…

Napoléon

Voici quelques recensions que j’avais réalisées lors de la publication des ouvrages concernées. Elles peuvent toujours être utiles au lecteur napoléonien de 2019.

C.B.

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Voyage en Ile-de-France occupée.

Voici un thème qui n’avait pas fait l’objet d’une étude depuis près de quatre-vingt ans. Que fut le climat en France après les deux invasions de 1814 et de 1815 ? Qu’en est-il des pillages et exactions commises par les troupes prussiennes et anglaises ? Quel fut le comportement des habitants à leurs égards ? Jacques Hantraye répond avec précision à ces questions au travers de son étude. Celle-ci porte essentiellement sur Paris et les départements de l’Ile-de-France mais n’est pas moins intéressante. Une étude à caractère universitaire.

Jacques HANTRAYE, « Les cosaques aux Champs-Elysées. L’occupation de la France après la chute de Napoléon Belin, 2005.

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Galerie de portraits…

François Malye, reporter au « Point » a délaissé un temps le journalisme du 21ème siècle pour les pages de l’Epopée. Avec ce nouvel ouvrage ayant pour toile de fond la mémorable campagne d’France, l’auteur fait revivre une douzaine de figures marquantes : Junot, le général Dupont (celui de Baylen), Joseph Bonaparte, Masséna, l’impétueux Fournier (qui deviendra Fournier-Sarlovèze en 1819), le général Hugo (dont les mémoires sur l’France ont été réédités il y a quelques mois), le sous-lieutenant Bugeaud (futur conquérant de l’Algérie) et enfin le maréchal Soult (personnage loin de faire l’unanimité). Cela donne une belle galerie de portraits au style enlevé qui n’est pas sans rappeler celui de l’historien Marcel Dupont, mais avec moins de talent.

Ce « Napoléon et la folie espagnole » (titre quelque peu maladroit) conviendra en premier lieu à ceux qui veulent avoir une première approche de cette campagne. Les autres auront plaisir à lire cet ouvrage sans en apprendre vraiment plus.

François MALYE, « Napoléon et la folie espagnole », Tallandier, 2007.

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Dans les pas d’un soldat de l’Epopée…

Les Editions Tallandier ont eu la bonne idée de réimprimer le témoignage de Jacques-François Martin. Ces souvenirs, qui parurent pour la première fois anonymement en 1867, étaient devenus quasi-introuvables en édition originale.Martin, d’origine française, né à Genève en 1794, entre à l’école militaire de Saint-Cyr en 1812. S’ouvre alors pour lui la carrière militaire à laquelle il aspire depuis toujours. Au sein du 154ème de ligne, il participe à la campagne de 1813 (bonne relation de la bataille e Leipzig) et à celle de 1814. Durant la première restauration, son régiment devient le 42ème de ligne, puis au retour de Napoléon le 45ème. C’est sous cette appellation qu’il est présent à Waterloo, avec dans ses rangs, le lieutenant Martin. Il fait partie du 1er corps (Drouet d’Erlon), 3ème division (Marcognet). Le 45ème aura le malheur de perdre son aigle durant la bataille… Jacques-François Martin s’éteindra en 1874, après être devenu un pasteur « un prédicateur populaire, au style direct et imagé… » ; c’est ce même style que le lecteur retrouve tout au long de ce bon témoignage. Il est dommage toutefois, que Tallandier n’ait pas été plus inspiré pour l’illustration de couverture : il y avait mieux à prendre qu’une charge de cavaliers anglais pour le récit d’un soldat français…

Souvenirs de guerre du lieutenant MARTIN, 1812-1815», Tallandier, 2007.

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1812…

La campagne de Russie a fait l’objet d’une multitude d’ouvrages, toutefois celui de l’historienne allemande Anka Muhlstein fait partie des livres acceptables sur le sujet. Son style est clair, d’une lecture agréable. L’auteur a consulté de très nombreux témoignages et son récit est truffé d’extraits. On suit l’entrée de la Grande Armée en Russie et sa progression jusqu’à Moscou. Le pillage, l’incendie de la légendaire cité est parfaitement décrit.  Toutefois quelques petits détails m’ont surpris. Tout d’abord concernant les effectifs français sur le sol russe, l’auteur n’annonce pas les mêmes chiffres à deux endroits différents de son livre : page 144 : « Entrèrent 422 000 hommes en Russie » ; page 256 : « Ils [les français] étaient partis à 420 hommes ». Vous me direz que ce n’est qu’un « petit » écart de 2000 hommes… Pour information le docteur Quennevat dans son merveilleux « Atlas de la Grande-Armée » (paru en 1966), parle de « 400 000 soldats en première ligne et 200 000 laissés en réserve… » (p.129). Bataille de chiffres que tout cela ? Sans doute… Revenons à l’étude de Mme Muhlstein, j’ai dit plus haut que son style était des plus sympathiques, c’est juste, mais le lecteur sera interloqué de voir apparaître soudainement au détour d’une phrase les mots triviaux de « bouffe », « engueula » ou bien des termes familiers comme celui d’ « ultra-rapide ». C’est surprenant pour un historien…

A noter enfin, la bonne idée qu’a eue l’auteur de mettre à la fin de son livre une galerie de portraits (illustrée) des personnages cités dans son étude.  Dommage que cette annexe contiennent des erreurs : Un portrait représentant un prêtre ( !) pour la notice sur Bausset, le préfet impérial du palais  et une bien curieuse illustration pour celle du général Mathieu Dumas ; on peut lire à la notice sur Napoléon qu’il a abdiqué une première fois le 4 avril 1814 (au lieu du 6) et que la bataille de Waterloo s’est déroulé le 15 juin 1815 (vite mes pilules !). Il y a aussi quelques fautes sur les noms des personnages dans cette annexe. Quant à la bibliographie erreurs encore il y a dans celle-ci. Enfin l’illustration de couverture n’est pas des plus heureuses : elle est d’un esthétisme confus. Il est vrai que les éditeurs napoléoniens manquent trop souvent d’inspiration pour leurs couvertures. A l’heure où l’image est reine c’est assez dommage… Globalement j’ai apprécié cette étude mais j’ai été légèrement déçu : le talent de l’auteur est un peu terni par les erreurs soulignées.

Anka MUHLSTEIN, « Napoléon à Moscou », Odile Jacob, 2007.

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Les finances de l’Empire…

Je viens d’achever la lecture de l’étude de Pierre Branda, « Le prix de la Gloire. Napoléon et l’argent »  Cet ouvrage est d’une précision redoutable, et, ce qui ne gâte rien, particulièrement bien écrit. Je crois que jamais ce sujet n’avait été abordé aussi profondément. L’auteur explicite les rapports que l’Empereur entretint avec l’argent, l’utilisation qu’il en fit, la gestion des Domaines de la Couronne, Privé et Extraordinaire, le financement des campagnes. L’auteur analyse aussi le mythe d’un Bonaparte miséreux à Paris, une image loin de la réalité, et celui d’un jeune lieutenant très au fait dans ses affaires financières familiales… Napoléon, s’il fut un homme non vénal n’en fut pas moins un très bon gestionnaire. Un index et des annexes, dans lesquelles on retrouve tous les budgets de l’Empire, viennent compléter cette étude, laquelle, j’en suis persuadé, fera autorité en la matière.

Pierre BRANDA ,  « Le prix de la Gloire. Napoléon et l’argent », Fayard, 2007.

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( 15 juin, 2019 )

Le garde d’honneur Cramer…

Portrait Garde d'honneur Cramer

Le 31 mars 1813, Napoléon, empereur des  Français, roi d’Italie et médiateur de la Confédération suisse, ordonnait la formation et l’organisation de quatre régiments de gardes d’honneur qui comprendraient dans l’ensemble 10.000  hommes habillés, équipés et montés à leurs  frais. Le décret suscita sur-le-champ, et dans les  départements français, et dans les départements  réunis, les plaintes les plus vives. Qu’était-ce  que ce recrutement extraordinaire ? Napoléon  frappait d’un nouvel impôt les fortunes et les  familles ; il voulait avoir à bon marché des otages autant que des recrues !  Les quatre régiments ne furent donc levés que  parla contrainte. Les préfets désignèrent d’office  les volontaires et, selon les termes du décret :

I/ Les membres de la noblesse impériale, des ordres  de la Légion d’honneur et de la Réunion, des  collèges électoraux et des Conseils généraux et  municipaux, les citoyens les plus imposés, les  chefs et employés supérieurs des administrations  financières, les anciens militaires, durent, bon  gré mal gré, donner leurs fils. Mais le zèle des  justement compté, suivant le mot de Ségur, sur leur éloquence coercitive. Ils enrôlèrent des  hommes maries, des commerçants, des jeunes  gens réformés du service, des enfants de dix-sept  ans. C’était violer le décret qui prescrivait de ne  prendre que des Français âgés de dix-neuf à  trente ans, célibataires et sans profession. Mais les préfets avaient l’ordre de violer le décret. Il  y eut des départements où ceux qui marchaient,  furent des laboureurs et des remplaçants salariés : on les équipa sur une masse commune formée par les souscriptions obligatoires des notables du département, et les journaux de l’époque  répétaient à l’envi que la jeunesse la plus brillante delà France accourait d’un élan spontané pour servir de gardes d’honneur à Sa Majesté !

Des volontaires furent amenés à leur corps par  les gendarmes. Un d’eux, à Nancy, tenta de se  suicider dans l’hôtel du préfet en se tirant un  coup de pistolet sous le menton.  On ne s’étonnera pas que cette garde d’honneur  n’ait rendu que d’insignifiants services. Elle  n’avait pas d’instruction et elle n’eut pas le temps  de s’instruire. On ne la fit même pas séjourner  au dépôt ; on l’envoya presque aussitôt à la  guerre en prétextant qu’elle se formerait en  route. Encore si elle avait eu de bons officiers !  Mais les cadres étaient mauvais : les officiers  avaient été péchés dans tous les coins, dans  toutes les armes : les uns avaient oublié leur métier, les autres ne l’avaient jamais su,  quelques-uns sortaient de la marine !

Un Genevois de dix-sept ans. Frédéric-Auguste Cramer (1795-1865) [« Soldats suisses au service étranger. Souvenirs d'un Garde d'honneur, F.-A. Cramer ». Genève, Jullien. 1908. (Le volume contient, en outre, le Journal de Rilliet et les Mémoires de P.-L. Mayer] , fils d’un ancien militaire devenu  fonctionnaire de l’Empire, fut désigné par le préfet du Léman, le baron Capelle, pour faire partie des gardes d’honneur. Sa mère pleura. Son père éleva des objections. Capelle répondit que les gardes d’honneur serviraient de gardes du corps  au roi de Rome et seraient longtemps à l’abri des  hasards de la guerre, que le jeune Cramer  devançait la conscription pour entrer dans un corps de choix. Cramer, étudiant en droit, n’avait rêvé jusqu’alors que d’une carrière civile. Mais il aimait  Napoléon, il l’avait vu entrer triomphalement à  Lyon à la tête de l’armée d’Italie, et Napoléon  avait besoin de lui, Napoléon faisait appel à sa jeunesse par la bouche du préfet Capelle ; il dit oui sans hésiter et il reçut un« arrêté de désignation ». Le décret du 31 mars, écrivait le préfet, concernait principalement les fils des familles les plus recommandables et les plus distinguées par d’anciens et nouveaux services, par leur crédit, par leur fortune, par leur influence ; mais leurs qualités personnelles, leurs aptitudes, leur éducation, n’étaient pas moins à considérer que le rang de leur famille ; l’Empereur ouvrait cette carrière à l’élite de ses sujets, et, par suite, M. Cramer était désigné pour devenir garde d’honneur. « Il est certes impossible, remarque Cramer, d’être plus aimable et de mieux dorer la pilule ! »

Il eut bientôt un joli cheval bai qu’il monta tous les matins ; il eut un uniforme, shako rouge,  pelisse vert foncé brodée de peau noire, dolman  vert avec collet et parements écarlates, culotte hongroise en drap rouge avec tresses blanches.

Le 2 juin il partit. La pluie tombait quand il  sortit de la maison paternelle et les talons de ses  bottes restèrent imprimés sur le sol devant la  porte ; ses frères enfoncèrent des pierres dans  ces traces qui furent plus d’une fois pour son  père et sa mère une cause d’attendrissement.  Lui-même, quoique animé d’un esprit martial,  raconte que lorsque Genève disparut à ses  yeux, il eut ce serrement de cœur qu’éprouva Joinville, tournant ses regards vers son château  et ne voyant plus les tours du manoir au-dessus de la forêt.

Il appartenait au 4ème  régiment et il fut nomme  fourrier de son escadron. Après quelques se maines passées à Lyon, il prit le chemin de  Mayence. « Ce n’était pas, dit-il, ce qu’on avait  promis à nos parents ; mais ce nom de Mayence  était pour nous la première étape de la Grande  Armée et ne nous laissait pas de doute sur une  destination que chaque soldat appelait alors de  tous ses vœux. » Il était plein d’enthousiasme. Au  départ de Lyon, devant la foule amassée sur les  quais, lorsque le général commanda en avant,  lorsque les trompettes sonnèrent, il cria gaiement « Vive l’Empereur ! ». Quand il foula la rive droite du Rhin, « c’est un beau moment, écrivit- il à son père, que celui où l’on met le pied hors  de France », et il assurait que l’Empereur aurait  au 15 août, jour de sa fête, une armée de 400.000  hommes et que tout présageait les plus grandes  victoires.

Bientôt viennent les fatigues et les privations  de la guerre, viennent les marches forcées par  un temps affreux sur des routes que la pluie défonce. Il faut, au milieu d’alertes continuelles,  aller à Leipzig, puis à Torgau, puis à Dresde.  Mais, dans la plaine de Dresde, le 30 août, à  midi, Cramer vit face à face Napoléon qui passait la revue de ses troupes. L’Empereur montait un cheval blanc et portait le petit uniforme. Il  mit pied à terre et parcourut les rangs. « Qui sont  ceux-là ? » dit-il en approchant du 4ème  régiment  des gardes d’honneur. — « Ceux du midi », répondit un général. — « Ah ! je les aime bien, ceux-là ! » 11 interrogea Cramer dont il remarqua la jeune et belle figure : « D’où êtes-vous ? — Sire, de Genève. — Comment vous appelez-vous ? — Cramer. —Comment dites-vous ? — Cramer. — Que fait votre père? — Sire, un ancien militaire. » Après la revue, les gardes d’honneur défilèrent au grand trot devant Napoléon et leurs cris de « Vive l’Empereur ! » couvraient le bruit des chevaux. Cramer était en serre-file derrière le dernier peloton de sa compagnie qui fermait la marche: il voulut, lui aussi, acclamer l’Empereur ; l’émotion l’étouffait, et il salua du sabre.

 Il arrivait après la bataille de Dresde. La ville fourmillait de prisonniers. Il y dîna et il paya seize francs un plat de viande avec des légumes. Du moins il eut la volupté de dormir dans un lit: depuis deux semaines il ne s’était pas déshabillé.

Au bout de quatre jours, il dut rejoindre l’armée à l’entrée des défilés de Bohème, et il souffrit de la faim et surtout de la pluie : il vivait dans un déluge et dans de grands bois semés de marais. Mais il voyait souvent Napoléon. Un soir, par un magnifique coucher de soleil, comme si sa présence eût ramené le beau temps, et tandis que les armes étincelaient de tous côtés, Napoléon passa devant ses troupes ; il arrêtait en souriant des officiers, des soldats ; c’était, dit Cramer, un père au milieu de ses enfants. L’ardeur de notre Genevois ne s’était donc pas  refroidie. Il se félicite que les gardes d’honneur soient incorporés à la cavalerie de la vieille Garde et que son régiment marche avec les lanciers polonais ; il applaudit à la mort du « traître » Moreau ; il souhaite que Bernadotte ait le même sort. Pourtant, il commence à trouver que les bivouacs sont durs ; la dysenterie sévit parmi ses camarades ; sa compagnie ne compte plus au 8 octobre que cinquante-trois gardes et dix instructeurs. Il ne prit aucune part à la bataille de Leipzig; il dut rester dans la ville ; mais le 18 octobre il vit les blessés qu’on apportait ou qui se traînaient le long des maisons pendant que les troupes et les caissons encombraient la rue, et jamais la guerre ne se présenta plus horrible à ses yeux.

Dans la retraite, entre Naumbourg et Erfurt, il faillit succomber. 11 avait perdu son cheval bai et il montait une rosse qu’il avait achetée douze francs à un soldat du train des équipages ; il était à bout de forces et il ne pouvait plus avancer. Un hasard incroyable lui fit rencontrer dans cette foule de cent mille hommes qui se pressaient sur des routes différentes, un grand ami de son oncle, le colonel Montjardet. « Etes-vous, lui dit le colonel, du régiment de Lyon, et con- naissez-vous le garde Cramer ?» — « C’est moi. » — « Pas possible ; eh bien ! mon garçon, cheminez à côté de moi ! ». Il fit donner un bon cheval à Cramer qui, le lendemain, entra dans Erfurt avec Montjardet, et comme secrétaire de  Montjardet. Mais le colonel, blessé d’un coup de lance à la cuisse, dut rester un jour à Erfurt. Lorsqu’il voulut partir, la ville était investie.

Voilà donc Cramer enfermé dans Erfurt et comme il dit, pris dans une souricière. La ville fut bombardée. Mais le blocus succéda bientôt au bombardement et la fièvre nerveuse fit plus de victimes que le feu des ennemis. A la fin de décembre, le général d’Alton, qui commandait  la place, conclut avec l’assiégeant une convention ; il évacua la ville pour se retirer dans la citadelle du Petersberg; les malades devaient rester dans les hôpitaux sous une administration française jusqu’à leur entière guérison. Cramer, nommé secrétaire de la commission des hospices, demeura dans Erfurt jusqu’au 15 mars 1814. Ce  jour-là, tous les malades étant morts ou remontés à la citadelle, il gagna le Petersberg. Ce changement dévie offrait peu d’agrément, 3.000 hommes, dont 500 malades, étaient amassés dans la citadelle. On n’avait pour nourriture que de la viande de cheval et de mauvaises salaisons. Les casernes qui servaient de logement, tombaient en ruines. L’hiver était très froid. Mais la gaieté française, dit Cramer, surnageait encore. Les sous-officiers jouaient la comédie deux fois la semaine dans une église transformée en théâtre. Le général d’Alton recevait tous les soirs dans son salon et il savait par sa bonté, par la confiance qu’il inspirait, charmer ses invités. Souvent il sortait sans rien dire et, appuyé sur sa canne, car il marchait difficile- ment, il visitait les remparts et distribuait aux sentinelles, outre des paroles encourageantes, de petits paquets de tabac qu’il avait préparés d’avance. « J’entends encore, rapporte Cramer, le cri : Sentinelles, prenez garde à vous ! faisant de guérite en guérite le tour de la citadelle, mêlé pendant la nuit aux gémissements du vent; qu’il était mélancolique, ce cri sortant de la bouche de jeunes soldats basques et bretons sur un rempart neigeux au fond de la Thuringe ! »

Le 24 avril, la garnison apprit l’abdication de l’Empereur et le retour des Bourbons. L’agitation fut extrême. Personne ne voulait croire à cette nouvelle. Un petit colonel hollandais jurait ses grands dieux que rien n’était plus faux. De toutes parts éclataient la douleur et la surprise. La France avait donc succombé ! Le héros était à jamais vaincu ! Et qui étaient ces Bourbons ? Qui les connaissait? Qu’allaient-ils faire ? Que de- viendrait l’armée? Les officiers conserveraient- ils leurs grades si laborieusement acquis ?

Le 10 mai, un colonel français, envoyé par le gouvernement, entrait à Erfurt pour régler la remise de la place et le départ de la garnison. Nombre de soldats et d’officiers ne cachèrent pas leur colère et leur désespoir à la vue du drapeau blanc. Ils durent se résigner, ils durent renoncer en frémissant à cette cocarde tricolore qu’ils avaient depuis si longtemps portée. Ce changement ne fut pas le seul. De tant de braves gens  réunis sous le même étendard, les uns restaient  Français, les autres redevenaient Belges, Hollandais, Suisses. Le jeune Cramer se retrouvait, comme il s’exprime, étranger, républicain et bourgeois. Il reçut néanmoins sa solde de deux mois et une gratification de cent cinquante francs pour les services qu’il avait rendus à la commission des hospices. « Les bons procédés, écrit-il, ont tous été du côté de l’Empereur dans ses rap- ports avec moi, même après son abdication. »

Un an après son départ, il rentrait à Genève. Il a bien fait de retracer brièvement, en une trentaine de pages, ses impressions de 1813 et de 1814. Elles ont quelque chose de naïf et de vivant. « Jeté, dit-il, par les circonstances du temps dans cette grande bagarre, je n’ai point la prétention d’avoir fait la guerre en héros ; j’étais trop jeune, je possédais mal l’art du cavalier; mais enfin, je l’ai faite, je t’ai vue, et je m’en suis tiré, grâce à la protection et à la miséricorde de Dieu, sans la permission de qui un passereau ne tombe pas en terre. » .

Arthur CHUQUET (« Episodes et Portraits. Deuxième série », Librairie Ancienne Honoré Champion, 1910)

 

 

 

 

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( 9 juin, 2019 )

1813. Récit d’un membre du Service de Santé…

Durant la campagne de 1813, Louis-Vivant Lagneau (1781-1867), était chirurgien-major dans un régiment de fusiliers-grenadiers. Cela semble le contrarier. Dans son « Journal » il ajoute : « … bien que j’eusse dû être au 1er de grenadiers à pied, comme le plus ancien du grade de chirurgien-major dans la Garde. Dudangeon qui m’était titulaire étant mort en Russie. » Lagneau précise : « Mais je fus privé de cet avancement, assez médiocre d’ailleurs, puisque mon grade et mes prérogatives étaient absolument les mêmes, et cela par le général Friant, qui mit au 1er régiment un chirurgien-major de la ligne nommé Colasse, qui l’avait soigné de la blessure qu’il avait reçue à Witepsk. Je dus me conformer à cet ordre. Voici un extrait de son témoignage.

« Les hommes destinés à remplir notre cadre sont déjà en partie réunis à la caserne de Courbevoie. L’organisation de mon régiment est assez longue ; car on nous envoie beaucoup de conscrits des levées non-appelées des années antérieures, mais il y a encore un choix à faire ».

Transportons-nous au 18 octobre 1813 : « Deuxième bataille de Leipzig, plus meurtrière encore. Les corps d’armée divers se rapprochent de Napoléon et, suivis de fortes arrière-gardes, ne cèdent le terrain que pied à pied après avoir fait subir aux Alliés des pertes très sensibles. C’est dans une de ces affaires très chaudes que le Prince de Hesse-Hombourg est blessé à Dölzig. A Probstheida, l’ennemi  perd dans de furieuses et nombreuses attaques 1 200 hommes, foudroyés presque tous par l’artillerie de la Garde (Drouot) qui les repousse trois fois de suite, aidée pourtant par l’infanterie, trop réduite, hélas !

A droite Blücher et Bernadotte,  à gauche Schwartzenberg avec les Autrichiens et les Russes. L’ennemi nous attaque de tous côtés, nous resserrant progressivement et cette deuxième journée de la bataille de Leipzig, nommée « la bataille des Géants », se termine le soir tard encore, par une effroyable canonnade de 2 000 pièces d’artillerie, tant françaises qu’étrangères. On n’y voyait plus clair qu’on tirait encore sans faire perdre un pouce de terrain à nos braves soldats. Les deux armées étaient harassées et dans un état d’épuisement prodigieux, bien facile à comprendre. Retraite à travers Leipzig, du 18 au 19 octobre. Ma brigade, qui était restée avec le quartier-général, eut beaucoup de peine à franchir la ville. D’abord suivant la promenade qui la borde au-dehors, j’eus l’imprudence d’entrer pour essayer de traverser la cité, mais l’encombrement était le même qu’en dehors des remparts.

Nous vîmes là, sur la place, Napoléon dire adieu au bon et vénérable roi de Saxe, qui resta là avec sa Garde (elle avait des uniformes rouges) qui lui était restée fidèle, ce que n’avait pas fait sa division attachée au corps de Reynier, car elle avait déserté pendant cette dernière bataille et avait immédiatement retourné ses canons contre nous. C’était le général Tilman qui la commandait. Je ressortis de la ville par où j’étais entré, avec mon collègue Mondon, chirurgien de la Garde. Dieu sait comment j’ai pu m’en tirer, à travers des troupes de différentes nations, de différentes armes, de nombreux bagages, cantinières, etc.

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Enfin, j’arrive, non sans grand peine, au pont de pierre ;, situé un peu au bas de la ville et le passe heureusement, pendant que les Russes , qui sont en amont, tirent sur le pont et sur ceux qui passent l’Elster, très encaissée sur ce point, à bords taillés à pied. Ce fut là que le brave Poniatowski, qui s’était si bien conduit pendant cette triste campagne, étant blessé au bras gauche, se noya en voulant passer cette fatale rivière, qui n’est pourtant presque pas plus large que la Nièvre. Nos troupes résistent tant qu’elles peuvent avec une bravoure extraordinaire et font subir d’énormes pertes au corps de Sacken et de Langeron, dans le faubourg de Halle. Napoléon traverse le pont et va plus loin assister au défilé de l’armée.  Schwarzenberg et Bülow sont aussi fort maltraités à l’est et au sud de Leipzig. Tout allait encore passablement pour l’exécution de notre retraite ; malgré ce grand désordre, lorsque le pont, qu’avait fait miner le colonel Montfort sauta avec fracas, par l’erreur d’un caporal de sapeurs qui en était chargé, il est vrai, mais qui ne devait mettre le feu à la mine que lorsqu’il verrait l’ennemi se présenter pour passer ce pont. Il avait vu des Prussiens de Blücher mêlés à nos soldats qui étaient en retraite et il avait mis le feu aux poudres. Cette explosion prématurée de la mine préparée pour la destruction du pont de Leipzig me rappelle que j’y ai couru quelque danger d’être pris encore, car si je n’étais parvenu, en me poussant à travers les troupes qui en prenaient la direction dans le plus grand désordre et qui juraient et résistaient à la pression qu’exerçaient nos chevaux sur cette masse, si je n’avais pas un peu brusqué tout ce qui m’entourait, sans aucun doute je serais resté sur la promenade où toutes les troupes étaient si entassées, et j’aurais été fait prisonnier comme tant d’autres.

Heureusement je passai le pont, un petit quart d’heure avant qu’on le fit sauter. J’avais, bien entendu, mis pied à terre et conduisais mon cheval par la bride sur le côté droit, très près du parapet, le milieu étant embarrassé par l’artillerie et de l’infanterie.

J’arrivais sain et sauf à l’autre rive, malgré la fusillade des tirailleurs russes, qui nous canardaient des hauteurs où ils étaient sur notre gauche. Il y avait encore 20 000 hommes en arrière. Beaucoup passèrent la rivière en se jetant à l’eau où bon nombre périrent, comme la maréchal Poniatowski, le reste fut pris et entre autres les généraux Reynier et Lauriston.

Ces jours d’horribles batailles coûtent à notre armée 60 000 hommes y compris les prisonniers [selon A. Pigeard. Pertes françaises : 16 octobre : 20 000 tués et blessés ; 18 octobre : 50 000]. L’ennemi en a perdu autant, mais par la fusillade et le canon [selon le même auteur. Pertes alliées : 16 octobre : 30 000 tués et blessés ; 18 octobre : 60 000].

19 et 20 octobre. Nous nous retirons en passant autour de Lützen.

Le 21, nous passons la Saale à Weissenfeld. Nos soldats se débandent comme en Russie, la cavalerie ennemie en prend beaucoup, dont elle fait trophée comme des hommes pris sur le champ de bataille. Mon corps et notre division de la Jeune Garde sont sous les ordres du maréchal Oudinot. Le général Bertrand force le passage à Kossen, où les Autrichiens l’attendaient.

Le 23 octobre, nous sommes à Erfurt. Il fait froid et la terre est couverte de neige. Nous nous y reposons pendant trois jours. On se réorganise un peu, mais l’ennemi avançant en masses profondes, il faut songer à suivre notre chemin. Départ de Murat pour l’armée de Naples. L’armée bavaroise, dont les alliés ont enfin obtenu la défection, se trouve placée à cheval sur la route de Mayence, avec 60 000 hommes, tant Bavarois qu’autrichiens. Oudinot, Mortier et nos divisions de Jeune Garde soutiennent les efforts de Blücher à notre arrière-garde. Nous traversons heureusement les défilés de Thuringe. Nous n’avons plus que 70 000 hommes armés, tout le reste suit en traînards et nous gêne fort.

Le 26 octobre, nous sommes à Vacha, le 27 à Hunnfeld, le 28 à Schlütern.

30 octobre. On avait appris dès la veille que les Austro-Hongrois nous barraient le passage. Nous sommes réduits alors, par la désertion croissant à chaque instant, à 45 000 combattants. Nous partons de Panselbold, sur la route de Hanau, avec le tiers de nos soldats, Napoléon ne voulant pas attendre les corps éloignés. Vu le danger de la position, il faut forcer le passage. De Wrède a 52 000 hommes présents, le reste de son armée s’étant dirigé sur Würtzbourg. Les Austro-Bavarois sont mis dans une grande déroute par nos troupes et surtout pas la Garde et son artillerie, qui, un moment attaquée de front par toute la cavalerie ennemie, est préservée par les canonniers eux-mêmes, que Drouot, le brave, a postés en avant de son front, faisant feu avec leurs carabines, ce qui donne le temps à notre infanterie de venir la dégager.

(Louis-Vivant LAGNEAU, « Journal d’un chirurgien de la Grande Armée, 1803-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot », LCV Services, 2000, p.159 et pp.169-172).

 

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