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( 15 octobre, 2022 )

Quand le grand Stendhal évoquait la première campagne d’Italie….

Le talentueux Henri Beyle, plus connu sous le nom de Stendhal (1783-1842)

Henri Beyle, dit Stendhal, né à Grenoble, le 23 janvier 1783, participe comme sous-lieutenant de cavalerie à la seconde campagne d’Italie, en 1800 et 1801.
Son hostilité à l’Empire disparait lorsque son cousin, Pierre-Antoine Daru, le fait entrer en 1806 comme adjoint aux commissaires des guerres dans l’administration impériale. Il est en Allemagne jusqu’en 1808, puis en Autriche. Il y assiste en 1809 à la campagne de Wagram. En 1812, il est auditeur au conseil d’État, et doit porter la correspondance des ministres à l’Empereur lors de la campagne de Russie.
Il assiste à la bataille de la Moskova puis participe à la retraite de Russie. Il est en Italie de 1814 à 1821, et publie en 1817 ses premiers livres sous le pseudonyme de Stendhal.
 Suspecté de carbonarisme, il est expulsé et revient à Paris. Il y publie en 1827 « Armance », et en 1830 « Le Rouge et le Noir ».
 En 1839 ce sera « La Chartreuse de Parme ». Stendhal meurt à Paris le 23 mars 1842. Après sa mort seront publiée sa « Vie de Napoléon », rédigée entre mai 1817 et l’automne 1818, et ses « Mémoires sur Napoléon », écrits pour l’essentiel entre novembre 1836 et avril 1837.

André FELIDIRI
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• Lisons Stendhal, Mémoires sur Napoléon, chapitre 13, édition de Catherine Mariette, Stock, 1998

[…] Ce fut le 10 avril 1796 que commença cette célèbre campagne d’Italie. Beaulieu descendit lui-même l’Apennin par la Bocchetta à la tête de son aile gauche. Bonaparte lui laissa le plaisir de débusquer sa petite avant-garde à Voltri, et pendant ce temps se hâta de rassembler le gros de ses forces contre le centre autrichien, qui s’était avancé de Sassello sur Montenotte. Ce point était défendu par trois redoutes, connues par le serment que le colonel Rampon fit prêter à la 32e demi-brigade, au moment où les Autrichiens attaquaient la dernière avec fureur. Au reste, si le général d’Argenteau l’eût emportée et fût descendu jusqu’à Savone, il n’en eût été que plus complètement battu: dans la nuit toutes les forces françaises se portèrent sur ce point.
Le 12 avril, d’Argenteau se vit attaquer de front et à revers, par des forces supérieures; il fut battu et rejeté sur Dego. L’armée française avait passé l’Apennin. Bonaparte résolut de se tourner contre les Piémontais, pour tâcher de les séparer de Beaulieu; le général Colli qui les commandait, occupait le camp de Ceva. Le général Provera, placé avec un petit corps autrichien, entre Colli et d’Argenteau, occupait les hauteurs de Cosseria.
Bonaparte conduisit contre lui les divisions Masséna et Augereau. Laharpe avait été laissé pour observer Beaulieu, qui eut le tort de se tenir tranquille.
Le 13, la division Augereau força les gorges de Millesimo. Provera, battu et cerné de toutes parts, fut forcé de chercher un refuge dans les ruines du château de Cosseria et mit bas les armes le 14 au matin, avec les quinze cents grenadiers qu’il commandait.
Beaulieu, fort surpris de ce qu’il apprenait, se hâta de courir à Acqui et envoya directement une partie de ses troupes à travers les montagnes, à Sassello. D’Argenteau occupait Dego Bonaparte l’y attaqua à la tête des divisions Masséna et Laharpe. Les troupes autrichiennes se battirent fort bien mais grâce aux combinaisons du général en chef, les Français étaient supérieurs en nombre. L’ennemi se retira en désordre sur Acqui, en laissant vingt pièces de canon et beaucoup de prisonniers.
Après la bataille gagnée, le général Wukassowich qui accourait par Sassello, avec l’intention de rejoindre d’Argenteau, qu’il croyait encore à Dego, tomba au milieu des Français. Ce brave homme, loin de se décourager, fondit sur la garde des redoutes de Magliani, enleva l’ouvrage et poussa la garnison épouvantée jusqu’à Dego. Les Français furent complètement surpris mais le brave Masséna, remarquable par la constance qu’il montrait dans les revers, rallia les fuyards et détruisit presque entièrement ce corps de cinq bataillons.
Les Autrichiens battus, le général en chef attaqua de nouveau les Piémontais avec les divisions Augereau, Masséna et Serrurier.
Les Piémontais eurent un moment de succès à Saint-Michel, contre la division Serrurier ils avaient évacué le camp de Ceva et enfin furent rejetés derrière la Stura.
Le 26, les trois divisions françaises se réunirent à Alba. Une dernière bataille pouvait les mettre en possession de Turin, dont ils n’étaient qu’à dix lieues.
Mais Bonaparte n’avait pas de canons de siège, et les sièges ne conviennent nullement au génie des Français; les généraux ennemis ne virent point ces deux idées. Ils se crurent perdus ils ne virent pas la belle position de la Stura, flanquée à droite par la forteresse importante de Coni, à gauche par Cherasco, qui était à l’abri d’un coup de main. Derrière la Stura, Colli pouvait se faire joindre par mille Piémontais, épars dans les vallées adjacentes et par Beaulieu, à qui il restait bien vingt mille hommes. Il suffisait aux alliés de deux jours de vigueur, d’activité et de résolution, pour que tout fût remis en question.
Étaient-ils battus ? La place admirable de Turin était là pour recevoir, en cas de revers, une armée battue qui n’en eût pas été encore à sa dernière ressource, puisque l’Autriche ne manquait pas de moyens pour la secourir. Dans tous les cas, Turin était imprenable pour l’armée qui n’avait pas d’équipages de siège.
A peine les Français eurent-ils occupé Alba, que les démocrates piémontais organisèrent un comité régénérateur qui lança des adresses au peuple du Piémont et de la Lombardie, menaçantes pour les nobles et les prêtres, encourageantes pour les peuples.
L’effet surpassa l’attente des Français ; le désordre et la terreur furent au comble dans Turin; le roi n’avait dans ses conseils aucun homme supérieur.
La cour eut peur des Jacobins piémontais et quoique Beaulieu eût marché d’Acqui sur Nizza, pour se réunir à Colli, elle se crut perdue sans ressource et un aide de camp vint de la part du roi demander la paix au général Bonaparte. Celui-ci fut au comble de ses vœux. Ses espions lui apprirent qu’après les discussions les plus vives, dans lesquelles les ministres du roi et surtout le marquis d’Albarey soutenaient le parti de la guerre, le cardinal Costa archevêque de Turin détermina le roi à la paix.
Il est incroyable qu’avant de se livrer à cette démarche précipitée, le roi ne se soit pas rappelé ce que son aïeul Victor-Amédée avait fait en 1706. Si le roi, rappelant des Alpes une partie des troupes du prince de Carignan, eût tenu ferme à Turin, à Alexandrie, à Valence, dont les Français étaient hors d’état d’entreprendre les sièges, il eût été impossible à ceux-ci de faire un pas de plus. Si la coalition eût jugé à propos de faire arriver quelques renforts tirés du Rhin, les Français pouvaient fort bien être chassés d’Italie.
Le génie de Bonaparte privait ses ennemis d’une partie de leur jugement et amena, sans doute, le roi à demander honteusement la paix à une armée qui n’avait ni artillerie, ni cavalerie, ni chaussures. Si l’on suppose, pour un instant, les mêmes avantages remportés par Moreau, Jourdan, ou tout autre général homme médiocre, on verra tout de suite que le roi de Sardaigne ne se fût pas mis à leur discrétion.
Bonaparte n’était pas autorisé à traiter de la paix; mais, par l’armistice de Cherasco, il se fit livrer les places de Coni, d’Alexandrie et de Ceva; le roi s’engageait à se retirer de la coalition. Bonaparte qui sentait que du roi de Sardaigne uniquement dépendait sa marche sur l’Adige, laissa entrevoir au comte de Saint-Marsan, son envoyé à Cherasco, que loin d’être disposé à renverser les trônes et les autels, les Français sauraient les protéger, même contre les Jacobins du pays, si tel était leur intérêt. Malheureusement le Directoire ne put jamais comprendre cette idée que, pendant un an, Bonaparte lui présenta de toutes les manières.
Il avait fait, en quinze jours, plus que l’ancienne armée d’Italie en quatre campagnes. L’armistice avec le Piémont livrait à ses coups l’armée de Beaulieu et surtout donnait à la sienne une base raisonnable. S’il était battu, il pouvait désormais chercher un refuge sous Alexandrie et si, dans ce cas, le roi violait le traité, il pouvait bien l’en faire repentir, en soutenant les Jacobins piémontais.
Mais comme notre but est moins de faire connaître les choses, que Bonaparte lui-même, nous allons donner son récit de cette campagne brillante ; elle révéla à l’Europe, un homme tout à fait différent des personnages étiolés, que ses institutions vieillies et ses gouvernements, en proie à l’intrigue, portaient aux grandes places.
L’apparition de Napoléon à l’armée, comme général en chef, fit une véritable révolution dans les mœurs; l’enthousiasme républicain avait autorisé beaucoup de familiarité dans les manières. Le colonel vivait en ami avec ses officiers. Cette habitude peut amener l’insubordination et la perte d’une armée.
L’amiral Decrès racontait que ce fut à Toulon qu’il apprit la nomination du général Bonaparte au commandement de l’armée d’ Italie; il l’avait beaucoup connu à Paris et se croyait en toute familiarité avec lui. “Aussi quand nous apprenons que le nouveau général va traverser la ville, je m’offre aussitôt à tous les camarades, pour les présenter, en me faisant valoir de mes liaisons. J’accours, plein d’empressement et de joie; le salon s’ouvre, je vais m’élancer, quand l’attitude, le regard, le son de la voix, suffisent pour m’arrêter. Il n’y avait pourtant en lui rien d’injurieux; mais c’en fut assez. À partir de là, je n’ai jamais été tenté de franchir la distance qui m’avait été imposée.“
En prenant le commandement de l’armée d’Italie, [ici Stendhal insère des pages du Mémorial ] Napoléon malgré son extrême jeunesse et le peu d’ancienneté dans son grade de général de division, sut se faire obéir. Il subjugua l’armée par son génie bien plus que par des complaisances personnelles. Il fut sévère et peu communicatif, surtout envers les généraux ; la misère était extrême, l’espérance était morte dans le cœur des soldats; il sut la ranimer; bientôt il fut aimé d’eux; alors sa position fut assurée envers les généraux de division.
Sa jeunesse établit un singulier usage à l’armée d’Italie: après chaque bataille, les plus braves soldats se réunissaient en conseil et donnaient un nouveau grade à leur général. Quand il rentrait au camp, il était reçu par les vieilles moustaches qui le saluaient de son nouveau titre. Il fut fait caporal à Lodi; de là, le surnom de petit caporal, resté longtemps à Napoléon parmi les soldats.

• Stendhal, Mémoires sur Napoléon, chapitre 14 – Combat de Dego, 15 avril
[…] Cependant une division de grenadiers autrichiens qui avait été dirigée de Voltri par Sassello, arriva à trois heures du matin à Dego.
La position n’était plus occupée que par des avant-gardes. Ces grenadiers enlevèrent donc facilement le village et l’alarme fut grande au quartier général français où l’on avait peine à comprendre comment les ennemis pouvaient être à Dego, lorsque nous avions des avant-postes non inquiétés sur la route d’Acqui. Après deux heures d’un combat très chaud, Dego fut repris et la division ennemie presque entièrement prisonnière.
Nous perdîmes dans ces affaires le général Bonel à Millesimo et le général de Causse à Dego. Ces deux officiers étaient de la bravoure la plus brillante; ils venaient tous les deux de l’armée des Pyrénées-Orientales et il était à remarquer que les officiers qui arrivaient de cette armée montraient une impétuosité et un courage des plus distingués. C’est dans le village de Dego que Napoléon distingua, pour la première fois, un chef de bataillon qu’il fit colonel; c’était Lannes qui depuis fut maréchal de l’Empire, duc de Montebello, et déploya les plus grands talents. On le verra constamment dans la suite prendre la plus grande part dans tous les événements militaires.
Le général français dirigea ses opérations sur Colli et le roi de Sardaigne, et se contenta de tenir les Autrichiens en échec.
Laharpe fut placé en observation pour garantir nos derrières et tenir en respect Beaulieu qui, très affaibli, ne s’occupait plus qu’à rallier et réorganiser les débris de son armée. La division Laharpe obligée de demeurer plusieurs jours dans cette position, s’y trouva vivement tourmentée par le défaut de subsistances, vu le manque de transports et l’épuisement du pays où avaient séjourné tant de troupes, ce qui donna lieu à quelques désordres.
Sérurier, instruit à Garessio des batailles de Montenotte et de Millesimo, se mit en mouvement, s’empara de la hauteur de Saint-Jean et entra dans Ceva le même jour qu’Augereau arrivait sur les hauteurs de Montezemoto.
Le 17, après une vive résistance, Colli évacua le camp retranché de Ceva, les hauteurs de Montezemoto, et se retira derrière la Cursaglia.
Le même jour, le général en chef porta son quartier général à Ceva. L’ennemi y avait laissé toute son artillerie qu’il n’avait pas eu le temps d’emmener, et s’était contenté de laisser garnison dans le château. Ce fut un spectacle sublime que l’arrivée de l’armée sur les hauteurs de Montezemoto.
De là se découvraient les immenses et fertiles plaines de l’Italie; le Pô, le Tanaro et une foule d’autres rivières serpentaient au loin; une ceinture blanche de neige et de glace, d’une prodigieuse élévation, cernait à l’horizon ce riche bassin de la terre promise.
Ces gigantesques barrières, qui paraissaient être les limites d’un autre monde que la nature s’était plu à rendre si formidables, auxquelles l’art n’avait rien épargné, venaient de tomber comme par enchantement.
« Annibal a forcé les Alpes, dit le général français en fixant ses regards sur ces montagnes; nous, nous les aurons tournées. »
Phrase heureuse qui exprimait en deux mots la pensée et le résultat de la campagne.
L’armée passa le Tanaro. Pour la première fois nous nous trouvions absolument en plaine, et la cavalerie put nous être alors de quelque secours.
Le général Stengel, qui la commandait, passa la Cursaglia à Lezegno et battit la plaine.
Le quartier général fut porté au château de Lezegno, sur la droite de la Cursaglia, près de l’endroit où elle se jette dans le Tanaro.

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( 4 octobre, 2022 )

Le Général Dery….

César Dery, né à Saint-Pierre, dans l’île de la Martinique, le 2 février 1768, avait d’abord servi dans la marine comme pilote à bord d’une frégate et comme garde-marine surnuméraire à bord d’une corvette. En 1788 il s’engage au 12ème régiment de chasseurs et il devient successivement brigadier (1791), maréchal des logis et sous-lieutenant (1793), lieutenant (1794). Blessé à Marengo, après avoir été blessé à Saint-Trond et à Fleurus, il est Le Général Dery…. dans FIGURES D'EMPIRE Lutzencapitaine en 1801. Aide de camp de Murat en 1805, chef d’escadron en 1806 et colonel du 5ème régiment de hussards en décembre de la même année, il fait toutes les campagnes de la Grande Armée et reçoit le titre de baron de l’Empire en 1810. Passé au service du roi de Naples en 1809, il rentre au service de France et obtient, le 6 août 1811, le grade de général de brigade. Il était pendant la campagne de Russie aide de camp de Murat, et il se distingua à la Moskova. Ce fut lui qui, après la bataille, alla reconnaître le terrain en avant de Mojaïsk et jusqu’aux portes de la ville, et il revint dire à Murat qui s’avançait avec fougue sans soupçonner d’obstacle, qu’un profond ravin se trouvait entre les Russes et lui. Mais le 18 octobre, à Winkowo, il périt. « Je le vis, dit Combe, atteint mortellement d’une balle dans la poitrine, se pencher sur le cou de son cheval en abandonnant les rênes, son sabre soutenu à son poignet par la dragonne, ses mains cherchant à se cramponner à la crinière. Il resta quelques secondes dans cette position et tomba enfin sur le dos. Des Cosaques eurent la barbarie de percer de coups de lance le corps du général qui se roulait sur le sable dans les dernières convulsions de l’agonie. A cette vue, saisis de rage, nous nous précipitâmes sur le groupe et en tuâmes une dizaine. » Il était mulâtre et il devait sa fortune à Murât dont il aurait été, au 12ème  chasseurs, le camarade de lit; aussi, Lamarque, arrivant à Naples et apprenant qu’Exelmans était le favori de Murat, disait-il plaisamment : « Ah je vois, c’est un Dery blanc. » Mais Labaume, dans son témoignage sur la campagne de Russie, assure qu’en 1812, dans toutes les occasions, Dery avait fait preuve d’un grand courage et d’une haute capacité.

Arthur CHUQUET

(« 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912, pp.339-340).

 

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( 14 septembre, 2019 )

14 septembre 1812: « Moscou ! Moscou ! »

« Enfin le 14 septembre nous voyons la capitale tant désirée et le cri de « Moscou ! » vingt fois répété sort de toutes les bouches. Cette grande ville avec ses constructions orientales et ses nombreux clochers avait de quoi frapper l’imagination. Une partie de l’armée traverse la ville et se porte en avant. L’Empereur y fait son entrée à la tête de la Garde. Mon corps d’armée (1er) reste devant la ville sur les bords de la Moskowa. Une fois les postes établis, mon capitaine me désigne pour chercher des vivres. Ayant choisi les hommes en qui je pouvais avoir toute confiance, je me dirigeai avec eux vers la ville. Nous n’étions armés que de nos sabres. Mais l’unique pont était gardé par un piquet, et la défense d’entrer dans Moscou formelle. Nous descendons le courant à la recherche d’un gué que nous trouvons, et passons sur l’autre rive avec de l’eau jusqu’à la ceinture. Nous nous trouvons à l’entrée des faubourgs où nous rencontrons beaucoup d’autres soldats également en quête de vivres. M’éloignant de nos compétiteurs je dirigeai mon escouade sur une maison isolée14 septembre 1812: où je voyais de la lumière. Nous frappons, appelons, menaçons, envoyons des sommations, personne ne répond, aucune issue ouverte. Enfin, je parlemente en allemand, j’expose nos désirs et rassure mon interlocuteur caché. Puis, une voix de femme intervient en français. Après beaucoup de pourparlers la porte d’ouvre, et la pauvre femme recule épouvantée devant les figures plus que brunies par quatre mois de bivouacs et de batailles des six guerriers dont la tenue se ressentait de tant de fatigues et de dangers. Je finis par la rassurer et demandai à être présenté aux maîtres de la maison.  On nous fait entrer dans un salon bien meublé ou bientôt apparaît une famille de dix personnes allant des grands-parents aux petits-enfants ; Ils étaient français, de Caen, et fabricants de tulle à Moscou. Nous fûmes reçus à bras ouverts, on nous servit un bon dîner, arrosé de vins de France, puis nous sollicitâmes des vivres pour nos camarades qui nous attendaient avec anxiété. Cette excellente famille nous donna un chariot sur lequel on nous mit le pain restant à la maison, beaucoup de farine, des légumes secs ainsi qu’une foule d’autres provisions.  Après avoir fait nos adieux et exprimé notre reconnaissance nous remontons la rive, vers le pont, au milieu d’un encombrement extraordinaire. Craignant que des maraudeurs moins heureux que nous, nous attaquent, et sachant que ventre affamé n’a pas d’oreilles, je cachai notre chariot dans les broussailles au bord de l’eau et disposai mes hommes autour, sabre en main. De ma personne je me portai au pont où se trouvait un poste du 16ème léger commandé par un capitaine et un sous-lieutenant. J’expose au capitaine que, me rendant avec des vivres près du général de division, j’ai peur d’être dévalisé en route. Cet officier me donna, de suite un cavalier et six hommes en armes comme escorte. Je pus ainsi rejoindre sans accident le 7ème léger, et récompensai largement, en vivres, mes chers camarades du 16ème léger qui rentrèrent, ravis, à leur poste. Ma compagnie me fit fête, tous entouraient la voiture avec joie et le reste de la nuit se passa en un banquet fraternel. » (Capitaine Vincent Bertrand, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillies et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils [1ère édition en 1909]. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux empires, 1998, pp.128-131).

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« Le 14 septembre, à une heure de l’après-midi, après avoir traversé une grande forêt, nous aperçûmes de loin une éminence. Une demi-heure après, nous y arrivâmes. Les premiers, qui étaient déjà sur le point le plus élevé, faisaient des signaux à ceux qui étaient encore en arrière, en leur criant : « Moscou ! Moscou ! » En effet, c’était la grande ville que l’on apercevait : c’était là où nous pensions nous reposer de nos fatigues, car  nous, la Garde Impériale, nous venions de faire plus de douze cents lieues sans nous reposer. C’était par une belle journée d’été ; le soleil réfléchissait sur les dômes, les clochers et les palais dorés. Plusieurs capitales que j’avais vues, telles que Paris, Berlin, Varsovie, Vienne et Madrid, n’avaient produit en moi que des sentiments ordinaires, mais ici la chose était différente : il y avait pour moi, ainsi que pour tout le monde, quelque chose de magique. Dans ce moment, peines, dangers, fatigues, privations, tout fut oublié, pour ne plus penser qu’au plaisir d’entrer dans Moscou, y prendre des bons quartiers d’hiver et faire des conquêtes d’un autre genre, car tel est le caractère du militaire français : du combat à l’amour, et de l’amour au combat. » (Sergent Bourgogne, « Mémoires. Présentés par Gilles Lapouge », Arléa, 1992, p.13).

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L’entrée dans Moscou…

« On amena à l’Empereur quelques paysans et quelques marchands, qui faisaient pitié par la frayeur qu’ils avaient, croyant qu’on allait les égorger. Nous vîmes arriver ensuite un Français, qu’il interrogea ; je lui parlai aussi, et M. de Narbonne lui demandant s’il y avait moyen de se refaire à  Moscou, il répondit que les russes avaient enlevé tout ce qu’il s avaient pu, mais que cependant la ville ne manquait de rien. Après cela, l’Empereur entra dans les faubourgs de la ville sainte, et c’était le 14 septembre. Il y a, pour entrer dans ces faubourgs, de très petites portes ; un officier avait ordre de ne laisser enter que la suite de l’Empereur, et je passai en cette qualité. Les faubourgs sont traversés par la rivière de la Moskova ; l’Empereur descendit de cheval sur la droite de la rivière et près du pont ; il avait grand froid, il toussait en donnant ses ordres et paraissait incertain de ce qu’il y avait à faire ; puis croyant plus prudent de ne pas pénétrer encore au milieu de la ville, il revint sur ses pas pour se placer à droite, dans une petite maison de bois. Pour moi, je passai le pont et j’achetai, moyennant 15 francs, une bouteille de rhum à une cantinière qui s’était déjà établie sur une terrasse. Lorsque j’eus repassé le pont, j’aperçus Lacour  qui me cherchait de l’autre côté de la Moskova ; il avait passé la rivière à gué ; j’en fis autant pour lors et, de là, nous entrâmes dans la ville. Plusieurs habitants nous offrirent de l’eau-de-vie et des vivres que nous refusâmes ; nous empêchâmes aussi un trompette et quelques soldats de forcer des portes pour avoir de la vodka. Nous suivîmes des rues qui paraissant garnies de boutiques fermées ; on voyait à leur extrémité des palais surmontés par des tours de différentes grandeurs et très antiques, le tout dominé par force pinacles qui, ainsi que les sommités des mêmes palais, étaient revêtues en or et en argent, qui se détachaient sur des peintures où dominaient le rouge et le vert, et tout cela parsemé d’étoiles d’or. Voilà qui me parut tout à la fois bizarre et superbe. Nous vîmes aussi des enseignes de café et de marchandes de modes très élégamment exécutées… » (Adrien de Mailly, « Souvenirs de la campagne de Russie, 1812. Présentés par Christophe Bourachot », Editions du Grenadier, 2012, pp.56-57. L’auteur était sous-officier au 2ème régiment de carabiniers).

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Dans Moscou…

 « Nous fûmes surpris de ne voir aucun habitant,excepté cependant quelques malheureux que nous vîmes çà et là. Toutes les maisons paraissaient désertes. On ne voyait que des soldats polonais ou français circulant dans les rues, et plus on approchait du Kremlin plus leur nombre augmentait. En tournant le coin d’une rue, nous rencontrâmes un Polonais de la Garde, qui avait plusieurs bouteilles sous les bras et dans les mains. Il nous en offrit une que nous acceptâmes ; mais, comme nous n’avions rien pour la déboucher, nous la lui remîmes pour qu’il en cassât le goulot sur une pierre. C’était du champagne. Mes compagnons et moi nous bûmes à la régalade. Nous trouvâmes ce vin fort bon. Nous continuâmes notre chemin vers le Kremlin, où nous entrâmes peu de temps après la porte de l’Ouest.A quelque distance de la porte que nous venions de passer, nous vîmes trois ou quatre mamelucks qui étaient assis près d’un mur bordant le chemin à gauche : c’étaient des hommes démontés qui se reposaient. Nous ne tardâmes pas d’arriver sur une espèce de place que j’appellerai la court de l’ouest. Là nous descendîmes de voiture et nous nous séparâmes ; chacun alla rejoindre les siens du service auquel il appartenait. En me rendant à l’endroit où était mon devoir, je jetai un coup d’œil sur ce qui m’environnait. Le palais est un composé de divers bâtiments tenant ensemble et d’une architecture différente. A gauche d’un grand bâtiment construit à l’orientale, est un vaste escalier qui aboutit à une cour intérieure dallée, se prolongeant à droite, au bout de laquelle était une issue qui communiquait à l’intérieur des appartements de l’Empereur. Là, dans une grande pièce, je trouvai les personnes du service auquel j’appartenais. L’Empereur, qui avait passé la nuit dans le faubourg nomme Dorogomilow, était venu dans la matinée s’installer dans le palais des Czars. » (Mameluk Ali, « Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés par Christophe Bourachot », Arléa, 2000  pp.44-45).

 

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( 21 avril, 2018 )

Encore quelques mots à propos du témoignage du Major Le Roy…

8 MARS 2018

« S’agissant de la campagne de Russie, le major Le Roy n’y va pas par quatre chemins, commençant par s’attirer la sympathie des mémorialistes : “J’ai remarqué que tous ces écrivains ne s’accordent pas entre eux, même sur les événements principaux, et, s’ils se rapprochent quelquefois, c’est pour avoir la sotte vanité de donner le coup de pied de l’âne au grand homme qui nous commandait. Blâmant l’entreprise, l’ambition et l’irrésolution que ce chef a, suivant eux montrées dans cette campagne, Ségur est à la tête et, pour remplir son livre, il a fait comme le maître cordonnier du 108e régiment qui tirait son cuir avec ses dents pour l’allonger.”

C’est le 26 mars 1812 que son régiment doit commencer son mouvement. Le 11 juin, il est passé en revue par le général Dessaix puis, chargé de dix jours de vivres, part en direction du Niémen. Les conditions sont déjà difficiles et les jeunes soldats sont à la peine: “avant le passage du Niémen, nous en avions déjà perdu un cinquième et, quatre jours après, à Vilna, il en manquait la moitié qui n’avait pu suivre la colonne”. Par la suite, la chaleur puis les pluies froides causent des dégâts, “les hommes par la farine qu’ils s’empressaient d’avaler avant qu’elle fut bien cuite” et les chevaux par l’effet de “cette pluie froide et les blés verts qu’on leur donnait à manger les tuaient sur le champ”. Le 16 juillet, ils traversent la Bérézina “sans même la remarquer, n’ayant de l’eau qu’à mi-jambe, n’imaginant pas que cette rivière dût nous causer de si grands malheurs quelques mois plus tard”.

A la bataille de Smolensk, Le Roy invente un mot qui se heurte à tous les dictionnaires : “l’ennemi se retira en effet après avoir mis le feu à la ville haute, où étaient les vicagalins”, les vicagalins ? Un surnom pour les soldats russes ?

Sur la bataille de la Moskova, l’explication est limpide : “Si ces messieurs voulaient nous arrêter et nous battre avant que nous vissions Moscou, il était temps qu’ils s’y prissent”. L’humour du combattant ! Il a pourtant du respect pour ces Russes : “J’étais surpris de voir la discipline, l’ordre qui régnaient dans une armée battue. je puis affirmer n’avoir jamais vu, étant à l’avant-garde, une seule charrette, pas un cheval, enfin, pas un seul soldat russe abandonné ou resté en arrière”. Autour de Moscou, il est de même surpris par l’acharnement des partisans et des paysans russes qui s’en prennent directement aux soldats français. Au passage, il règle quelques comptes avec la comtesse de Ségur, fille du gouverneur de Moscou, tout en confondant l’oncle auteur et son jeune neveu neveu.

Bernard. »

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