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( 26 avril, 2020 )

Le chemin de l’exil (juillet 1815)…

1815

Extrait du témoignage de Madame de Montholon (« Souvenirs de Sainte-Hélène… », Emile-Paul, 1901).

L’Empereur, pour se rendre à Rochefort, port désigné par le gouvernement provisoire pour l’embarquement, prit, pour passer incognito, une autre route que celle de ses voitures.

Il partit de Malmaison le 29 juin, à 3 heures du soir [de l’après-midi].

Deux voitures avaient été disposées pour son départ, mais il préféra la calèche avec le général Bertrand, le duc de Rovigo, et le général Becker, qui l’accompagnait par ordre du gouvernement provisoire.

Il couche à Rambouillet, en part le 30 à 8 heures du matin.

Le lendemain, 1er juillet, il arrive à Niort à 9 heures du soir, loge à la Boule-d’Or ; il y séjourne le 2 et loge à la préfecture, où il est accueilli toute la journée par les cris de : « Vive l’Empereur ! »

Il en part le 3, à 3 heures du matin, pour Rochefort où il arrive le 4.

Pendant le voyage de Malmaison à Rochefort, il était suivi de la seconde voiture fermée, dans laquelle était le général Gourgaud.

L’Empereur portait l’uniforme des chasseurs, une redingote bleue par-dessus et un chapeau rond.

Saint-Denis [mamelouk Ali] était sur le siège de la voiture où était le général Gourgaud. M. Marchand et *** venaient ensuite dans une grande berline, avec le docteur, les effets de l’Empereur et le lavabo dont il se servit à Sainte-Hélène.

Deux berlines chargées des services d’argenterie et remplies des officiers qui suivaient partirent à 10 heures du soir, sous la conduite du général de Montholon. Je suivais dans la mienne.

Nous passâmes par Châteauroux, où je changeai de chevaux par un beau clair de lune.

La Vendée était soulevée.

A quelques lieues de Saintes, la nuit, à une heure du matin, je me trouvais en avant à quelque distance des deux voitures – on avait exprès divisé le service pour ne pas prendre trop de chevaux à la fois. Je ne dormais pas et je vis tout à coup un homme à cheval qui arrêtait le postillon et, au même moment, un pistolet était braqué sur ma portière. C’étaient des Vendéens qui, sachant qu’une des voitures que l’on attendait avait passé en dehors de la ville, croyaient faire grande prise en m’arrêtant. Ne voyant que deux femmes, ils furent un peu étonnés. Je les avais pris pour des voleurs et, voyant ce canon de pistolet dirigé vers moi, j’avais jeté mon enfant à mes pieds.

Passé ce premier moment de surprise, on en vint aux explications. Ils m’invitèrent à rebrousser chemin, ce que je refusai de faire ; mais ils me dirent qu’un gendarme qui les suivait portait l’ordre de la municipalité de me ramener à Saintes. En effet, le gendarme arriva et me montra l’ordre. Je me soumis, non sans peine.

Les deux jeunes gens qui m’avaient arrêtée marchaient chacun à une portière. L’un était ancien officier ; honteux de ce qu’il faisait, il s’en excusait ; l’autre, un vrai chouan. Celui-ci voulait absolument que je fusse la princesse Borghèse, quelle que chose que je disse pour l’en dissuader.

J’avais deux domestiques sur le siège, l’un à moi, l’autre au général Gourgaud. Ils étaient armés, et je leur avais demandé comment il se faisait qu’ils n’eussent pas tiré, puisqu’ils avaient dû, comme moi, prendre ces messieurs pour des voleurs. Le chouan m’avait entendu faire cette question et me disait pendant le chemin qu’il fallait bien que je fusse la sœur de l’Empereur pour regretter que l’on n’eût pas tiré sur eux.

En entrant à Saintes, à l’auberge où l’on me conduisit, j’aperçus à travers une fenêtre le prince Joseph que l’on avait aussi arrêté.

En ce moment, j’entendis le bruit des deux voitures et des coups de pistolet. Je crus qu’on les tuait tous ; mais je fus bientôt rassurée et nous nous trouvâmes réunis.

Toute la ville était aux fenêtres.

La municipalité intervint contre les fauteurs de nos arrestations ; nous avions des passeports en règle du gouvernement provisoire et nous pûmes continuer notre route, heureux que les voitures n’eussent pas été pillées. Nous traversâmes la ville au milieu d’une foule immense, parmi laquelle je fus saluée par mon ex-officier.

J’arrivai à Rochefort bien fatiguée de deux nuits passées en voiture. Le lendemain, le grand-maréchal me prévint que nous dînerions avec l’Empereur, à 8 heures. J’avais attendu que mon mari vînt me chercher pour aller à la préfecture où logeait l’Empereur. Il ne l’avait pu, et quand j’arrivai, on était à table. Je pris ma place qui était restée vide à la gauche de l’Empereur, Mme Bertrand était à droite.

J’avais à côté de moi le général Becker, nommé par le gouvernement provisoire pour accompagner l’Empereur jusqu’à l’embarquement. Les autres personnes étaient le prince Joseph, le grand-maréchal, le général Gourgaud, M. de Las Cases, M. de Montholon et le préfet maritime. Le général Lallemand rejoignit l’Empereur à Rochefort.

A peine assise :

— Vous avez été bien inquiétée dans la Vendée, madame, fut le premier mot que me dit l’Empereur.

Je l’ai d’autant mieux retenu que cette expression inquiétée, pour tourmentée, est une manière de parler du Midi, et j’ai eu depuis l’occasion de remarquer qu’il employait des locutions méridionales.

L’Empereur portait un frac marron. Je ne l’avais jamais vu qu’en uniforme. Cet habit, le lieu où nous étions me firent éprouver une impression qui ne s’effacera jamais. On parla de l’affaire de la Vendée. L’Empereur mangeait et parlait peu, sa parole était brève et coupée. Après le dîner, on passa dans le salon qui donnait sur une terrasse. L’Empereur y emmena son frère, puis ces messieurs. Pendant ce temps, je causai avec Mme Bertrand ; la promenade sur la terrasse s’étant prolongée, Mme Bertrand me proposa de nous retirer, puisque l’Empereur ne revenait pas. J’y consentis et nous partîmes.

Ce qu’il y a de singulier, c’est que l’Empereur, à qui rien n’échappait, m’a parlé depuis de notre disparition, me disant qu’il voulait causer avec nous et qu’il avait été étonné et contrarié de ne plus nous trouver. C’était en effet manquer à l’étiquette ; jamais on ne quittait le salon qu’il ne se fût retiré. Peut-être, en ce moment, l’avait-il doublement remarqué.

M. de Montholon était toute la journée à la préfecture, je ne le voyais pas ; on s’attendait à chaque instant à s’embarquer. On se demandait : Est-ce ce soir, est-ce demain ? A peine osait-on se coucher.

Les personnes qui se trouvaient à Rochefort étaient :

- le grand-maréchal comte Bertrand, la comtesse Bertrand et leurs enfants : Napoléon, Henry et Hortense ;

- le duc de Rovigo ;

- le général baron Lallemand, aide de camp ;

- Le général comte de Montholon, la comtesse de Montholon et leur fils Tristan ;

- le général baron Gourgaud ;

- le comte de Las Cases, chambellan de l’Empereur ; le jeune Las Cases, page ; le jeune***, parent de l’impératrice Joséphine ;

- M. Planat, officier d’ordonnance ;

- M. de Résigny ;

- deux officiers polonais qui avaient été à l’île d’Elbe : MM. Plontowski et Schoutty ;

- M. Merchaire, capitaine ; M. Marchand ;

- le lieutenant Rivière, qui avait servi sous les ordres de M. de Montholon ;

- M. Deschamps, fourrier du palais ; M. Huro, médecin ;

- Cipriani (Corse), maître d’hôtel ; Pierron, chef d’office ;

- Saint-Denis [Ali], chasseur de l’Empereur ; Noverraz ;

- Lepage, cuisinier ; Gentilini (Lucquois), valet de pied ;

- les deux Archambault, piqueurs ;

- deux courriers ;

- M. Bertrand avait un domestique et une femme de chambre ;

- Mme de Montholon, Pierre, son domestique, Joséphine, sa femme de chambre ;

- le général Gourgaud, un domestique.

Pendant la journée du 7, qui précéda l’embarquement, M. Renault, aide de camp du préfet maritime, nous fit voir les établissements du port. Rochefort me parut assez triste séjour. Enfin on nous prévint que l’on allait s’embarquer.

Le 8 juillet, au matin, M. Renault vint me chercher pour me conduire à l’embarcation. Mon mari avait suivi l’Empereur qui était déjà en mer. Mme Bertrand était dans un autre canot, et M. Renault me disait, en me guidant au rivage assez loin de la ville, que la chaloupe sur laquelle j’allais m’embarquer était très mauvaise et me parlait de manière à m’inquiéter sur le trajet qui n’était pas long. Les frégates étaient en vue. A peine en mer, nous nous mîmes à rire en vrais Français. L’embarcation était réellement en mauvais état et, faisant allusion à une situation analogue des officiers et dames de la cour de Pierre III, nous nous disions :

— C’est à nous aussi à chanter : « Qu’allions-nous faire dans cette galère ? »

Il n’y avait pas dix minutes que j’étais sur le bateau que le mal de mer me prit, mal irrésistible pour moi et bien violent ; mais j’arrivai peu après à bord et les frégates étant à l’ancre, je fus bientôt remise.

L’Empereur était déjà sur la Saale, capitaine Philibert ; le général de Montholon, moi et partie des officiers et gens, sur la Méduse, commandée par le capitaine Ponée, digne et brave homme. Si l’on n’eût écouté que son dévouement, il n’y aurait peut-être pas eu de captivité à Sainte-Hélène !

Le bon capitaine eut pour moi les attentions des marins. L’habitude des privations et du commandement absolu devrait leur endurcir le cœur ; mais, s’ils sont en général un peu brusques dans leurs manières, ils sont francs et bons ; la solitude en présence des œuvres de Dieu est toujours bonne à l’homme : elle fortifie l’âme ; le ciel et l’eau, les dangers, les tempêtes ne peuvent inspirer que de nobles pensées.

Le capitaine Philibert était très pâle et avait l’air profondément inquiet. Il s’agissait d’éviter la croisière anglaise qui se composait de onze vaisseaux en vue de Rochefort ; mais le capitaine Philibert avait l’ordre secret de ne pas appareiller. Le duc de Rovigo dit dans ses Mémoires que le duc de Vicence, qui faisait partie du gouvernement provisoire, et le général Becker avaient connaissance de cet ordre et ne l’avaient pas communiqué à l’Empereur.

Une nuit, le capitaine Ponée nous dit :

— Le vent est bon, qui empêche qu’on ne mette à la voile ? Si les Anglais attaquent, je soutiendrai le combat, et pendant ce temps, la Saale passera.

Je me voyais déjà à fond de cale, et s’il en eût été ainsi et que je fusse restée sur la Méduse, il est vraisemblable que la prédiction du général de Flahaut se serait vérifiée. La nuit se passa avec vent favorable et point d’ordre de départ. Le pauvre capitaine jurait comme un marin et piétinait de colère. Pour lui et nous, tout était compris. Il fit dire à l’Empereur par le général de Montholon que, s’il voulait venir à son bord, il avait l’espoir de franchir la croisière ; que sa frégate roulait comme une barrigue (ce fut son expression), ou bien que la Saale essayât de passer et que pendant ce temps la Méduse livrerait combat.

On aurait bien pu forcer le capitaine Philibert à appareiller ; mais on prit un autre parti.

J’ai bien souvent pensé à cette Méduse qui, depuis, a fait naufrage sous les ordres du successeur du capitaine Ponée. Il savait déjà, ce bon capitaine, qu’il ne garderait pas son commandement et nous désignait dès lors pour son successeur M. de Chaumareyx, celui qui allait le remplacer ; ces officiers du bord avec qui nous dînions ou causions ont péri, l’équipage presque tout entier.

Le 9, l’Empereur descendit à terre pour visiter l’île d’Aix ; il fut accueilli avec transport par les élèves de la marine.

Le 10, les officiers de la garnison de La Rochelle vinrent faire leurs adieux à l’Empereur. Quels adieux ! C’étaient les dernières marques de dévouement et de regret des Français fidèles !

Le 12, on vint nous dire que l’Empereur débarquait à l’île d’Aix ; nous l’y suivîmes immédiatement. Il n’était pas encore décidé sur le parti à prendre pour éviter la flotte anglaise et passer en Amérique.

Pendant le séjour à l’île d’Aix, le général Lallemand revint de l’embouchure de la Gironde où il s’était rendu le 12. Il y avait conféré avec le capitaine Baudin qui commandait la corvette la Bayadère. Ce capitaine offrait de conduire l’Empereur en Amérique et en répondait. Des bâtiments américains firent faire la même proposition. L’Empereur hésita, le prince Joseph accepta et passa sur un bâtiment américain. Les enseignes de l’Ecole de l’île d’Aix se chargeaient de transporter l’Empereur dans une chaloupe qu’ils auraient manœuvrée eux-mêmes. C’était faisable et ce que l’on pouvait faire de mieux. Mais je ne sais quel malin génie présidait aux décisions ; on n’était qu’hésitation et chaque moment rendait tout parti plus inexécutable. Il fut question de se mettre sur un chasse-marée danois qu’offrait le lieutenant Besson ; ce bâtiment appartenait à son beau-frère. L’Empereur devait se rendre à la pointe des Sables pour s’y embarquer. Il avait désigné dans la nuit les personnes qui devaient l’accompagner. On devait aller en Amérique. Le voyage était long ; c’était un peu sévère. Les hommes seuls pouvaient y aller. Mon mari, cependant, consentit à m’emmener.

Je demandai à Mme Bertrand de prendre mon fils avec elle ; elle me le promit et je fus toute une nuit habillée en homme, prête à m’embarquer. Une fois à bord du chasse-marée, il aurait bien fallu que l’on me gardât. M. de Résigny, qui logeait avec nous, rit beaucoup de mon costume. Je n’avais pu m’affubler que d’une pelisse, d’un pantalon de hussard, ancien uniforme de mon mari.

La veille, Mme Bertrand m’avait demandé de l’essayer – nous logions dans la même maison, elle au premier et moi au rez-de-chaussée ; avec sa belle et haute taille, il lui allait à merveille. Le même jour, le duc de Rovigo entra chez moi comme je me trouvais avec Mme Bertrand. On parla des différents partis à prendre. Se rendre aux Anglais en était un.

Mme Bertrand, Anglaise par son père, nièce de lord Dillon, élevée en Angleterre, penchait pour qu’on s’arrêtât à ce projet.

— Et vous, Mme de Montholon, me dit le duc, qu’est-ce que vous en pensez ? Comment croyez-vous qu’ils nous traiteront ?

J’étais sans doute inspirée quand je lui répondis :

— On commencera par des révérences et on finira par des verrous.

Hélas ! nous n’avons même pas eu les révérences !

Pendant les trois jours que l’on resta à l’île d’Aix, nous déjeunions et dînions dans la maison occupée par l’Empereur ; nous, c’est-à-dire les généraux, officiers d’ordonnance, M. de Las Cases, Mme Bertrand et moi. Les officiers, médecin, fourrier, etc., dînaient à une autre table. L’Empereur ne paraissait point, il mangeait chez lui ; le service d’aide de camp auprès de sa personne alternait entre les généraux et à peine voyais-je mon mari. Il fallait donc se tirer d’affaire comme on pouvait ; on passait le temps à ouvrir et à fermer ses malles.

La première fois que je me rendis au déjeuner, je ne savais pas le chemin. On m’avait mal indiqué la salle à manger qui était au rez-de-chaussée et je montai au premier. J’ouvre une porte et je vois l’Empereur en robe de chambre. Je referme vite la porte et m’enfuis toute confuse de mon étourderie. Au milieu de l’hésitation et de tout l’embarras d’une telle position avec une suite assez nombreuse, c’était merveille que l’on s’y reconnût ; mais tout marchait encore d’après les habitudes de subordination et de précision du palais impérial, organisation modèle sous toute espèce de rapports et surtout sous celui de l’économie unie à toute la grandeur désirable. Dix fois par jour, ordre et contre-ordre résultaient des circonstances et s’exécutaient sans murmure et de manière à ce que tout fût prêt à la minute. Mais aussi, quelle abnégation de soi-même pour bien faire son service ! Mon mari n’avait que le temps de me dire à la hâte : « Tenez-vous prête pour telle heure. » Enfin on se décida à envoyer le duc de Rovigo et le comte de Las Cases à bord du Bellerophon pour savoir du capitaine Maitland s’il recevrait l’Empereur à son bord librement.

La réponse du capitaine Maitland fut que « Rien dans ses instructions ne prévoyait la démarche qui était faite auprès de lui ; mais qu’il prendrait sur lui de recevoir à son bord l’Empereur et sa suite et de le transporter dans une rade d’Angleterre ».

Ici s’éleva une question très grave. Le duc de Rovigo et M. de Las Cases dirent à l’Empereur que le capitaine Maitland avait ajouté « qu’il répondait sur l’honneur que, si l’hospitalité britannique était refusée à l’Empereur, Sa Majesté serait en toute liberté d’aller où elle voudrait ».

Le capitaine Maitland a au contraire déclaré, dans une publication à ce sujet, qu’il n’avait pas ajouté un mot à la réponse que j’ai d’abord rapportée. Il ne semble pas qu’il ait pris aucun engagement à cet égard ; mais il est vrai qu’il a hautement exprimé « sa conviction que le gouvernement anglais ne violerait pas les droits sacrés de l’hospitalité et que les violer serait une forfaiture que l’honneur anglais repousserait avec indignation ».

L’Empereur convoqua en conseil les officiers généraux de sa suite, ainsi que M. de Las Cases. Il posa la question de savoir « s’il convenait dans l’état des choses de se confier au gouvernement anglais ; de tenter de vive force, avec la Saale et la Méduse, le passage au travers de l’escadre anglaise, ou de s’embarquer en secret à bord du chasse-marée danois, lui seul et un de ses officiers, pour courir les chances si périlleuses d’une navigation de deux mille lieues dans une telle embarcation ».

A la suite du conseil, dans lequel chacun donna son avis, l’Empereur se décida à se confier à la « générosité britannique ».

Le général Lallemand et le général de Montholon se prononcèrent contre ce parti : l’Empereur, étonné de cette dissidence, leur ordonna de développer les motifs et entama une discussion qui fut longue et animée.

Cette discussion, dans laquelle M. de Montholon avait soutenu son opinion, a été bien souvent l’objet des entretiens de Sainte-Hélène, et elle fut une des causes qui donnèrent à mon mari une si grande part dans la confiance que l’Empereur eut depuis en son jugement et en la portée de son esprit. L’Empereur lui a souvent répété : « Cela m’a beaucoup frappé. »

Le 14, le général Gourgaud fut envoyé en Angleterre avec une lettre de l’Empereur au Prince régent. On connaît les termes de cette lettre ; saisi par l’idée grandiose de demander l’hospitalité à ses ennemis, l’Empereur écrivait : « Comme Thémistocle, je viens m’asseoir au foyer britannique, etc. » Cette lettre a été blâmée et je n’en sais aucune bonne raison.

Pendant ces trois jours d’indécision, le gouvernement avait changé la destination du capitaine Baudin ; le parti du chasse-marée était périlleux et chanceux ; le gouvernement provisoire, qui voyait avec inquiétude l’Empereur en terre de France et si près, le pressait de quitter l’île d’Aix. Il n’y avait plus guère alors d’autre parti à prendre que celui de se rendre à bord du Bellerophon.

Le 15 juillet, de grand matin, l’Empereur s’embarqua sur le brick français l’Epervier qui devait l’y conduire.

Rien ne peut rendre la stupeur, le profond découragement qui se lisait sur les visages : l’Empereur se livrait aux Anglais ! Aux Anglais, ses ennemis, toujours ennemis avoués ou cachés de la France ! Cette pensée était écrite sur le front du matelot comme sur celui de l’officier. Nous qui le suivions, nous étions moins malheureux, et cependant, j’avais le cœur bien serré !

Lorsque je montai à bord, l’Empereur était déjà assis sur le pont. On m’apporta une chaise et je me trouvai à côté de lui ; il était calme, froid et pensif. Au bout de quelques minutes d’un silence solennel, il me dit en passant la main sur la manche de son habit :

— Est-ce vert ou bleu ? – On sait que l’Empereur avait de la peine à distinguer les couleurs.

Je fus si étonnée de cette question, que je tardais à répondre, croyant avoir mal entendu. Il me répéta doucement et à voix demi-basse la même question.

— Vert, Sire, répondis-je.

Il reprit encore comme pour bien s’en assurer :

— Vert ?

— Oui, Sire, vert.

Il était en frac et tenait sans doute à être vêtu de la couleur de l’uniforme qu’il portait toujours, celui des chasseurs de la Garde impériale… On apporta du café pur, il en prit.

L’embarquement terminé, on fit voile ; le Bellerophon était en vue. Bientôt la chaloupe de ce vaisseau, montée par le premier lieutenant, fut envoyée pour nous transborder. Le lieutenant monta sur le pont de l’Epervier et fit en anglais le discours obligé. Cet habit de la marine anglaise, cet Anglais qui ne disait pas un mot de français, cette chaloupe ramée par des matelots anglais, enfin cette séparation matérielle, positive, d’avec la France, tout cela me fit éprouver quelque chose de si amer, que j’en ressens encore aujourd’hui l’impression aussi vive que dans le moment même.

L’Empereur descendit dans la chaloupe, s’y assit. Nous l’y suivîmes ; non pas toute la suite, mais les généraux, M. de Las Cases, Mme Bertrand, moi et nos enfants. Les officiers et le reste de sa suite furent transportés à part. L’équipage de l’Epervier était consterné ; il semblait que nous fussions devenus muets… Scène solennelle, qui n’eut point la terre pour témoin, mais le ciel, la mer… et nos cœurs amis pour en garder le souvenir !

Arrivé à bord du Bellerophon, l’Empereur fut reçu avec des formes convenables par le capitaine Maitland. Celui-ci l’introduisit dans la chambre qui lui était destinée ; c’était celle du capitaine. On était fort gêné et l’on me fit une chambre sur le pont. L’ancre fut bientôt levée et nous fîmes voile pour les Sables où se trouvait l’amiral Holcham qui commandait la croisière et montait le Superbe.

Cet amiral se rendit immédiatement à bord du Bellerophon et mit une grande réserve dans les réponses qu’il fit aux questions de l’Empereur, qui, dès ce moment, conçut des inquiétudes que les événements n’ont que trop justifiées. Cependant l’amiral affecta de lui rendre tous les honneurs souverains, ce dont il fut très sévèrement blâmé depuis par son gouvernement.

L’Empereur accepta un déjeuner à bord du Superbe ; nous y fûmes tous invités ; le vaisseau était pavoisé, les matelots habillés de blanc, avec leurs longues ceintures, couvraient toutes les vergues. C’est un beau spectacle, surtout en pleine mer. On connaît la tenue des vaisseaux anglais ; en cela, le Superbe ne le cédait à aucun.

L’Empereur visita depuis le pont jusqu’à fond de cale ; nous le suivions. On ne pouvait assez applaudir à l’ensemble et aux détails qui prouvaient à chaque pas l’ordre et la discipline qui régnaient sur ce beau vaisseau. Les nôtres, maintenant, ne le cèdent plus sous ce rapport à la marine anglaise ; au surplus, on peut atteindre, mais on ne saurait surpasser l’ordre, le silence, la discipline des équipages, ni la tenue personnelle des officiers anglais. Je reviendrai sur ce sujet.

Le déjeuner était fort beau, très bien servi. La chambre de poupe qui faisait le salon de l’amiral était bien meublée. Une table était couverte d’instruments de marine, de cartes, d’albums, de montres, qui occupèrent l’Empereur. Il fut content de l’amiral sous tous les rapports. Cet amiral a de bonnes formes et une physionomie heureuse. En général, je n’ai rien trouvé dans les officiers de la marine anglaise qui justifiât le nom que leur donnait le roi George IV : il les appelait des loups de mer. Je les ai trouvés francs, simples, bons et remplis d’attentions délicates, depuis leur drog qu’ils vous font prendre contre le mal de mer, jusqu’à la discrétion et l’obligeance qu’exigeait notre position. Le capitaine Maitland a fait preuve de loyauté dans sa conduite envers l’Empereur. Ce n’est pas sa faute si ce terrible cabinet de lord Bathurst n’a pas cru devoir suivre son exemple et s’honorer à jamais par une conduite noble et généreuse, à la hauteur de la position où se trouvait alors l’Angleterre vis-à-vis de ses alliés. L’Empereur, en Angleterre, vivant dans un château, leur eût procuré sur les affaires du continent une prééminence que ne pouvait qu’affaiblir la distance de Sainte-Hélène à la Tamise. Il y avait de la haine, non dans le peuple anglais, ni même dans toute la haute aristocratie, mais dans une partie seulement et dans quelques membres du cabinet, ainsi que le prouvera notre apparition à Plymouth.

A 2 heures et demie, nous étions de retour du Superbe sur le Bellerophon et l’on mit immédiatement à la voile pour Torbay.

Je souffrais beaucoup du mal de mer ; cependant, après quelques jours, je pus paraître au dîner. L’Empereur ne souffrait pas, il avait seulement un peu mal à la tête ; mais il pouvait lire et s’occuper. Il déjeunait seul et passait une partie de la matinée à causer successivement avec les officiers généraux et M. de Las Cases. Vers une heure, il s’habillait et venait sur le pont. Il s’y promenait en causant avec le capitaine qui parlait français, le docteur O’Meara et les officiers du bord. Sa tenue était la même qu’aux Tuileries : son uniforme de chasseur, bas de soie, souliers à boucle. Je ne sais quelle idée les libelles avaient donnée de sa personne aux Anglais, mais tous étaient frappés de la régularité de ses traits et du caractère de simplicité, de noblesse et de bonté qui régnait dans, toutes ses manières. Ils appréciaient l’agrément de son regard et de son sourire.

L’Empereur s’amusait beaucoup des jeux de nos enfants et en riait. Il est impossible d’avoir le rire plus vrai, ce qui est un signe caractéristique de bonté. Pour passer le temps du déjeuner au dîner, on jouait à un jeu qui pût occuper tout le monde : le Macao, le vingt et un. On s’asseyait autour de la table de la salle à manger qui nous servait de salon. La conversation s’établissait, et l’Empereur était là aimable et en parfaite liberté d’esprit. Il aimait à taquiner. Un jour, entre autres, il tourmentait le duc de Rovigo sur sa fortune qu’il disait devoir être considérable. Le duc soutenait le contraire et s’impatientait de l’insistance de l’Empereur, et nous de rire du débat. Une grande aisance de conversation était établie et chacun était parfaitement à l’aise.

A dîner, la présence des officiers anglais imposait plus de réserve ; mais la conversation n’en était pas moins animée, et les questions que faisait l’Empereur, tant sur la marine que sur d’autres objets, étaient toujours d’un grand intérêt par les comparaisons qu’il faisait avec la France et il trouvait bon qu’on lui en fît sur tous sujets.

Il n’aimait pas à rester longtemps à table et se levait le premier après le dessert. Le grand-maréchal, le duc de Rovigo le suivaient sur le pont, tandis que M. de Las Cases et les autres, Mme Bertrand et moi, restions plus longtemps.

Après dîner, on se tenait sur le pont. Le capitaine ayant vu que nous, les dames, préférions être à l’air que dans nos cabines, avait fait disposer de chaque côté du pont un berceau formé de pavillons de différentes couleurs ; nous y passions une grande partie de la journée à couvert du soleil. Mme Bertrand parlant anglais, servait souvent d’interprète à l’Empereur avec ceux des officiers qui ne parlaient pas français. Peu de jours s’étaient passés et les Anglais avaient déjà perdu la plus grande partie de leurs préventions contre l’Empereur.

Les officiers de sa suite dînaient avec les officiers anglais. Le soir, nous allions quelquefois prendre le thé à leur table. Les midshipmen jouèrent la comédie et, pour remplir leurs rôles, quelques-uns s’étaient habillés en femme. L’Empereur et nous assistâmes à ce spectacle, le 18.

Un brouillard épais avait fait manquer la reconnaissance d’Ouessant. Le capitaine en était très contrarié. Cet incident était désagréable dans la circonstance de l’Empereur à bord. Un bâtiment que l’on rencontra apprit où l’on était.

Le 23, on dépassa Ouessant et, à 10 heures du soir, on découvrit les côtes d’Angleterre. Nous passâmes devant l’île de Wight, si belle de verdure et toute couverte de maisons de campagne qui font un effet charmant.

Le 24, on jeta l’ancre devant Torbay. Toute communication avec la terre fut défendue. Ce fut à grand-peine que l’on obtint que Cipriani descendrait à terre pour faire des provisions. Le général Gourgaud, arrivé depuis quelques jours, n’avait pu encore débarquer.

 Le 26 juillet, à 5 heures du matin, nous fîmes voile pour Plymouth où nous arrivâmes le soir à 4 heures.

A peine dans le port, le Bellerophon devint l’objet de l’intérêt et de l’empressement des habitants de Plymouth, puis de toute l’Angleterre à mesure que la nouvelle de l’apparition de l’Empereur s’y répandait. On voulait le débarquement ; on voulait voir le grand homme.

La mer était couverte d’embarcations remplies à chavirer d’hommes de toutes classes, de femmes élégantes. Ces bateaux entouraient le vaisseau dans l’espoir d’apercevoir l’Empereur ; ils s’approchaient assez près pour pouvoir nous parler.

Cet empressement inquiétait le gouvernement et l’ordre fut donné de forcer les curieux à s’éloigner. Des chaloupes-canonnières furent mises en mer, commandées par les officiers du Bellerophon, qui repoussaient les bateaux des curieux ; mais ceux-ci s’obstinaient à rester, au risque de périr. Les femmes, debout, se cramponnaient au bras des hommes et ne voulaient pas que l’on s’éloignât. Le gouvernement craignait qu’une ancienne loi anglaise ne vînt prêter son secours hospitalier au débarquement ; il se décida à nous éloigner au plus vite.

Depuis que nous étions en rade de Plymouth, on commençait à nous parler de Sainte-Hélène comme du lieu où nous pouvions bien être envoyés, et chacun de nous de s’enquérir de cette île. Les uns nous disaient que le pays était beau et le climat sain ; d’autres que c’était un horrible séjour, malsain, que nous y trouverions tous les inconvénients et désagréments que l’on trouve en général sous les tropiques, en animaux venimeux, etc.

Le 28 juillet, l’amiral Keith vint à bord à midi ; il eut un long entretien seul avec l’Empereur.

Dans la journée, plusieurs bâtiments, chargés de soldats français faits prisonniers à la bataille de Waterloo, entrèrent dans le port ; c’était pour nous un triste spectacle et de sinistre augure. Enfin, le 31, l’amiral Keith revint à bord, accompagné d’une autre personne munie de l’ordre qui envoyait l’Empereur à Sainte-Hélène. L’amiral fut reçu par l’Empereur dans la chambre de poupe et lui annonça sa destination ; ce second entretien dura assez longtemps.

Quand l’amiral sortit de chez l’Empereur, j’étais avec Mme Bertrand et, si je ne me trompe, plusieurs autres personnes, dans la pièce qui précédait celle où se trouvait l’Empereur. L’amiral nous dit en français, qu’il parlait avec beaucoup de peine, qu’il venait d’annoncer à l’Empereur qu’on l’envoyait à Sainte-Hélène. Nous ne cachâmes pas à l’amiral notre étonnement et notre chagrin de ne pas rester en Angleterre :

— C’est, nous dit-il, pour le plus grand avantage de l’Empereur que le Cabinet a pris cette détermination. En Angleterre, on eut été obligé de le tenir enfermé dans quelque château, tandis que là, il sera libre.

On verra comme il le fut.

L’amiral, en nous parlant ainsi, était embarrassé ; il paraissait gêné de la triste mission qu’il avait à remplir. Après quelques moments de conversation sur ce sujet, il nous quitta. La consternation était parmi nous.

On s’occupa immédiatement des arrangements.

L’Empereur ne pouvait emmener que trois de ses officiers généraux. Il y eut un moment d’hésitation de la part du général Bertrand ; il fut même décidé momentanément qu’il ne suivrait pas. L’Empereur le fit venir et lui dit :

— Ce n’est pas pour moi que je veux vous emmener, c’est pour vous. Si vous me quittez maintenant, vous perdrez la réputation que vous avez acquise à l’île d’Elbe.

C’était trop vrai et trop conforme aux sentiments du grand-maréchal pour ne pas être senti et dominer dans son cœur toute autre affection, tous regrets de s’éloigner d’un père et d’une mère déjà vieux. Le bonheur de sa femme, qui ne pouvait prendre son parti de renoncer à la France et à sa famille, était aussi d’un grand poids dans la balance ; mais ses hésitations ne pouvaient tenir contre un mot de l’Empereur : il fut donc arrêté qu’il viendrait.

On sait que le duc de Rovigo et le général Lallemand étaient condamnés à mort s’ils rentraient en France et, par suite du système adopté de considérer l’Empereur comme prisonnier de guerre, le cabinet anglais, au lieu de les laisser aller où ils voudraient, les envoya prisonniers à Malte, ainsi que les officiers qui ne pouvaient venir à Sainte-Hélène. On peut juger de ce que fut pour le duc sa séparation d’avec l’Empereur.

Je m’étais lié avec lui à bord, et depuis je l’ai toujours trouvé ami fidèle et je lui ai connu bien des qualités estimables. Il nous montrait souvent une boîte sur laquelle étaient peints les portraits de sa femme et de ses enfants ; il les contemplait avec bonheur : on voyait combien il les aimait.

La position du général Bertrand, qui était rentré les armes à la main, lui fermait aussi la France, ce qui irritait beaucoup Mme Bertrand. Elle n’avait pu s’empêcher, un jour qu’elle était de mauvaise humeur, de comparer les deux causes politiques qui bannissaient également son mari et le duc, le premier pour être revenu de l’île d’Elbe, le second parce qu’il avait, disait-elle, attaché une lanterne sur la poitrine du duc d’Enghien. Calomnie atroce qu’elle répétait inconsidérément dans un moment de désespoir. Elle répétait une chose qu’elle avait entendu dire et qui n’était pas vraie. Aussi, le jour de la scène, le 31 juillet, lorsqu’elle voulut se jeter à la mer, le duc était sur le pont, d’où il voyait son mari qui la retenait de la fenêtre de la cabine par où passait le haut du corps ; il lui criait en riant : « Lâche-la ! lâche-la ! » Nous en avons souvent ri depuis.

Je ne dirai qu’un mot du chagrin qu’elle éprouva de ce qu’on nous fermât l’Angleterre pour nous envoyer à Sainte-Hélène.

Dans la soirée qui suivit la triste mission de l’amiral Keith, elle entra chez l’Empereur et le supplia de ne pas emmener son mari. L’Empereur lui répondit avec calme qu’il ne forçait personne à le suivre et que c’était plutôt pour le grand-maréchal que pour lui-même qu’il l’engageait à persévérer. Le chagrin d’avoir déplu à l’Empereur et le regret de partir firent perdre la tête à cette personne aussi vive qu’impressionnable et, en sortant de chez l’Empereur, elle voulut se jeter à la mer. On ne s’est que trop emparé de l’effet d’un mouvement de nerfs pour représenter avec malveillance et tourner en ridicule un moment de désespoir indépendant du cœur et du caractère, pourtant bien excusable, et qui ne prouve rien qu’une vive sensibilité.

Son attachement pour l’Empereur ne pouvait être douteux : Mlle Dillon est créole et parente, par sa mère, de l’impératrice Joséphine. L’Empereur l’avait mariée au général Bertrand, son aide de camp, et l’avait dotée. Elle avait joui depuis lors de tous les avantages attachés à cette position. Son mari avait remplacé Duroc dans sa place de grand-maréchal ; mais il n’avait occupé cette place que peu de temps. Il y avait pour Mme Bertrand bien loin des habitudes des Tuileries aux privations du Bellerophon. Le prestige était grand, on pouvait le regretter.

Excepté quelques moments de vivacité où, comme le disait l’Empereur, « le bout de l’oreille créole passait », elle est très facile à vivre ; il est impossible d’avoir plus de distinction dans la tournure et dans les manières et, quand elle le veut, de plaire plus facilement.

Sa taille est élevée, belle et souple. Elle a un joli pied, de jolis cheveux et une physionomie agréable, et, de plus, tout ce qu’il fallait pour bien représenter comme femme du grand-maréchal. Elle aimait le monde, la cour, le luxe, la grandeur, ce qui ne l’empêchait pas d’être excellente mère et tout occupée de ses enfants. L’attachement à son mari est la meilleure preuve des nobles qualités de cette femme séduisante.

Elle me plaisait beaucoup comme compagne d’exil et nous avons toujours fort bien vécu ensemble. C’est la meilleure réfutation que je puisse faire de toutes les assertions contraires qui ont pu être faussement débitées.

La seule discussion que nous ayons jamais eue ensemble eut lieu sur le Bellerophon.

Nous promenant sur le pont, le duc en tiers, la conversation s’établit sur la manière dont on recevrait l’Empereur en Angleterre ; elle était encore dans l’illusion et je n’en avais pas ; le duc était de mon avis ; elle rêvait vie de château, affluence d’empressements.

— Vous croyez, lui dis-je, qu’on va venir nous chercher en palanquin ?

Cette illusion lui faisait honneur, c’était compter sur la bonne foi et la générosité britanniques. Voilà la seule fois qu’il y ait eu discussion entre nous et encore fut-elle bien modérée ; mais la conversation était animée, on nous entendait et l’on pouvait croire que nous nous querellions.

Nos enfants s’aimaient comme des frères et cette affection, née dans l’exil, n’a jamais cessé.

1er août. – Les curieux furent un peu moins nombreux que les jours précédents ; on y mettait bon ordre.

L’Empereur ne fit point sa promenade sur le pont.

Le capitaine nous avait présenté sa femme, mais elle ne put monter à bord. La visite se fit, elle dans son bateau, et nous sur le pont. L’empressement que l’on continuait à montrer et l’intérêt que le peuple anglais prenait à cette question donnaient de l’inquiétude à lord Bathurst, chef du cabinet, et l’ordre fut donné d’éloigner le Bellerophon jusqu’à Torbay.

Le 4, le vaisseau sortit du port, et, dans la matinée du 6, on signala le Northumberland. Les deux vaisseaux firent route vers Torbay, où ils jetèrent l’ancre.

L’amiral Keith vint nous rejoindre à Torbay, à bord du Tonnant. Lui et l’amiral Cockburn vinrent annoncer à l’Empereur que le Northumberland était prêt pour le recevoir.

Là, commencèrent les tribulations des prisonniers. On retira les armes et l’on visita les effets de l’Empereur et ceux des personnes de sa suite.

On s’occupa alors des arrangements.

L’Empereur ne pouvait emmener que trois officiers généraux et douze domestiques ; les trois officiers généraux furent le grand-maréchal Bertrand, les généraux Montholon et Gourgaud.

M. de Las Cases se trouvait en dehors des élus ; on eut beaucoup de peine à obtenir de le faire considérer comme le secrétaire de l’Empereur ; les Anglais ne l’aimaient pas. Ils avaient pris de lui une prévention défavorable depuis le jour où, envoyé à bord du Bellerophon, il avait dissimulé, disaient-ils, de savoir parler anglais et de l’entendre.

Peut-être M. de Las Cases n’avait-il pas été dans le cas de s’expliquer à cet égard. Quoi qu’il en soit, par suite de ce manque d’explication, qu’ils appelaient réticence, on avait parlé devant lui, et lorsque, rendu plus tard sur le Bellerophon, il fut découvert qu’il savait l’anglais comme un Anglais, le capitaine Maitland et autres en furent tous surpris et furieux. Depuis, l’amiral Cockburn m’a dit que la prévention que l’on avait contre lui venait de là.

L’Empereur aurait bien voulu pouvoir emmener M. Planat, officier d’ordonnance, qui lui aurait été très utile comme secrétaire. On ne put l’obtenir.

Tous ceux qui avaient espéré vainement suivre l’Empereur, Français, Polonais, officier d’ordonnance et autres, furent envoyés à Malte, excepté le jeune Las Cases à qui l’on permit de suivre son père.

J’avais emmené un domestique et une femme de chambre ; on ne me permit de garder que celle-ci.

On permettait en tout, je l’ai déjà dit, douze personnes au service de l’Empereur, et, pour qu’il pût garder les siens, nous ne gardâmes pas les nôtres. Mme Bertrand put emmener un homme parce qu’il était le mari de sa femme de chambre. On admit en principe que l’on ne séparait pas les maris des femmes et les enfants des pères.

Le moment de la séparation de ceux qui ne suivaient pas fut affreux. Ces pauvres officiers pleuraient comme des enfants ; le duc de Rovigo était affecté d’une vive douleur, comme on peut le croire d’un attachement tel que le sien. »

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( 14 février, 2020 )

Les dernières heures à l’île d’Elbe et le départ, racontés par Vincent, sellier de l’Empereur…

Sur le départ.

Ce témoignage a été peu souvent utilisé.

« Dans le courant de janvier 1815, je reçus l’ordre de démonter les deux berlines dorées et de les emballer pour les renvoyer à Rome. Je les déposai toutes emballées et numérotées, par voiture, dans les magasins de la linguelle sur le port, toutes prêtes à être embarquées. Vers le 20 ou 22 février, le général Drouot me fit appeler chez lui. Il me demanda si la selle était toujours en bon état. Sur ma réponse affirmative, il me pria d’y mettre un coussinet et des courroies de porte-manteau. De plus, il me commanda un étui de portefeuille avec une large banderole pour pouvoir le porter à  cheval, me disant qu’il serait obligé de l’emporter avec lui à Marciana, où il travaillait avec l’Empereur pour tirer des plans. Je lui livrai ces objets le dimanche soir. Je ne me doutais pas que c’était le prélude de notre départ, car j’aurais mis en dépôt toutes mes marchandises chez les frères Zucotti, marchands courroyeurs, tandis que tout  ce que j’ai laissé a été, m’a-t-on dit, pillé par les habitants après notre départ.

Le 26 février 1815, M. Baillon [ce personnage, occupait avec Deschamps les fonctions de préfet du Palais] vint à quatre heures du soir me dire que nous partions et qu’il fallait être embarqués à six heures. Cinq minutes après, j’entendis battre la Grenadière, et vis le général Cambronne qui faisait placer des factionnaires aux portes de la ville, afin qu’aucun habitants ne sortent. Le landeau n°280 avait été mis à bord d’un bâtiment marchand de Marseille, quelques jours auparavant. Ce bâtiment portait le n°2 de notre escadre ou convoi (la flottille était de sept voiles), et l’on y embarqua les chevaux équipés de selle et d’attelage de l’empereur. Les lanciers s’embarquèrent aussi, seulement avec leurs selles que je leur avais remis par escouade, qui étaient en dépôt dans le magasin. Il n’y avait que les officiers qui avaient conservé leurs chevaux, ceux des lanciers étant restés dans l’île Pianosa. J’abandonnai tout dans la sellerie et dans les forges, ce qui était à moi. Nous avons fait un gros ballot de cuir, qui a été pris avec une caisse d’argenterie de l’Empereur.

Enfin, je gagnai le bâtiment n°2, au moyen d’une barque dont j’intéressai le patron pour rejoindre, au moment où le canon de retraite partait du brick. Il était huit heures du soir. La frégate anglaise était allée faire une tournée sur les côtes de l’île, après avoir conduit à Livourne l’amiral [le colonel] Campbell.

En montant sur le bâtiment, je ne fus pas peu étonné de trouver une dame avec une  petite de sept ou huit ans. Cette dame me dit : « Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, mais j’ai entendu parler de vous. Je suis l’épouse de M. Lejeune, ancien sommelier du prince Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie. Mon mari était venu pour avoir un emploi auprès de l’Empereur, et il est auprès de lui, à bord du brick. Je ne veux pas descendre dans la chambre où sont les officiers polonais. Je préfère rester avec vous sur le pont, malgré que je n’aie pas de vivre. ».

Je compris la position de cette dame et je la rassurai. J’avais fort heureusement, fait acheter sur la place un pain de quatre livres, deux saucissons et deux bouteilles de vin par un de mes ouvriers. Je pris quelques couvertures que nous étendîmes sur le pont du bâtiment, et nous nous couchâmes, mais sans pouvoir dormir. Nous ne perdîmes pas de vue la lanterne du brick, qui était en haut du grand mât, et la petite flottille marcha de concert avec le brick. Nous étions encore en vue des croisières anglaises

Nous marchâmes tout le jour, sans aucune rencontre. Ce ne fut que le soir ; vers la hauteur de Gênes, dans le golfe de la Spezzia, que nous rencontrâmes une frégate anglaise [le Zéphyr] commandée par le capitaine Andrieux, qui demanda au capitaine Taillade des nouvelles de l’Empereur : « Il se porte bien, répond ce dernier.-Où allez-vous ? – Je vais à Gênes.- Et moi à Naples.- Adieu.- Bon voyage. » L’on vit encore un gros bâtiment qui ne se dirigeait pas de notre côté, et qui disparut bientôt à l’horizon.

 (« Nouvelle Revue Rétrospective », Premier semestre (janvier-juin 1894), pp.369-372.)

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( 20 septembre, 2019 )

Napoléon à l’île d’Elbe. II. La vie secrète.

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Cet article, qui vient compléter celui du même auteur et diffusé ici il y a peu de temps, a été rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) . Il fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

Ce comportement résigné dissimulait une activité secrète, intense, qui absorbait, à l’insu de la plupart de ses proches, sa pensée pénétrante. Le rocher des Mulini à l’égal des Tuileries, de Schoenbrunn ou de Buckingham, était exactement informé des fluctuations de la politique européenne comme du sentiment populaire français. Avec un égal acharnement, les gouvernements alliés s’ingéniaient à percer les intentions de l’exilé. Pour s’observer, Napoléon et ses ennemis montèrent de toutes pièces un mutuel et subtil dispositif d’espionnage : les renseignements recueillis par leurs agents, bénévoles ou prébendés, s’acheminaient par les filières les plus diverses. 
L’histoire en est mal connue. Les informateurs alliés, qui n’étaient pas tenus à demeurer clandestins, ont certes laissé des traces écrites. Mais ceux de Napoléon, pour des raisons de sécurité, procédaient par transmission orale, et l’écho fragmentaire ou déformé de leurs exploits est surtout venu jusqu’à nous par les rapports de police du contre-espionnage allié, accessoirement par les allusions des mémorialistes. 

 Les agents secrets de Napoléon.

Pour se renseigner, Napoléon eut recours à divers procédés. Les plus innocents consistaient à lire les journaux français, anglais, italiens, auxquels il s’était abonné sous des noms d’emprunt ; à se faire communiquer les lettres intéressantes qui parvenaient à la troupe ; à recevoir et à faire parler les visiteurs anglais, les négociants français et les officiers en demi-solde qui affluaient à l’île d’Elbe par curiosité, par fidélité, ou pour y chercher un emploi. 
Il ne faut pas oublier en effet que sa souveraineté reconnue par toutes les puissances européennes, sauf la France, permettait aux bâtiments étrangers de relâcher librement dans les ports de l’île et à sa petite flottille de se’ rendre dans les ports toscans ou pontificaux, sous couvert d’assurer la poste et le ravitaillement. Certains jours on compta jusqu’à vingt entrées ou sorties de navires anglais, génois et napolitains à Porto Ferrajo. Venait ou repartait qui voulait et cela facilita singulièrement le passage des agents secrets.  Ceux de Napoléon travaillaient avec efficacité en Italie, en France et en Autriche. Leurs messages étaient centralisés par un conseiller municipal de Livourne, François Bartolucci, qui avait monté un réseau clandestin de correspondants à Gênes, à Piombino et à Civita Vecchia. Deux fois par semaine une barque venant de Porto Ferrajo accostait de nuit à Montenuero, près de Livourne, et assurait la navette du courrier. J’ai retrouvé le nom de Bartolucci sur la longue liste des gratifications accordées par Napoléon à ceux qui le suivirent jusqu’à Paris : il figure pour une somme de 2.000 francs, alors que la moyenne ne dépasse pas 300.

En France deux filières sont connues, à Grenoble et à Paris. Une troisième, d’importance capitale, fonctionnait à Vienne.  Dumoulin, gantier à Grenoble, vint proposer ses services à l’Empereur par l’intermédiaire de son compatriote Emery, chirurgien de la Garde. Il aurait fourni, sur une carte des Alpes, le tracé de la route inaccessible à toute poursuite qui sera plus tard suivie. En attendant, il lui fut prescrit de renseigner son ami sur l’opinion en Dauphiné et sur les mutations des chefs de corps, ce qu’il fit régulièrement en cachant ses lettres dans des balles de gants.  A Paris, le naïf d’André, directeur général de la Police, prit pour secrétaire intime Mounier, homme de confiance de Maret, duc de Bassano, à qui il livrait une copie des bulletins confidentiels rédigés par son patron pour le ministre de l’Intérieur, l’abbé de Montesquiou. Maret les transmettait à Evain, chef de division au ministère de la Guerre, qui les acheminait par la voie officielle à sa soeur, directrice du bureau de poste d’Angers. De là les plis gagnaient le bureau de Toulon où ils étaient pris en charge par les agents de Bartolucci. Ainsi Napoléon était-il tenu au courant des fluctuations de l’opinion en France par le successeur de Fouché ! 

A Vienne, le Fidèle Méneval, détaché auprès de Marie-Louise, et qui avait conservé de nombreuses amitiés dans les milieux diplomatiques (en particulier la vieille comtesse de Brignole, belle-mère du duc de Dalberg, adjoint de Talleyrand), Méneval tenait Napoléon au courant des projets du Congrès. Le contact avait été noué par le mystérieux Cipriani, dont les fonctions de maître d’hôtel de Napoléon lui permettaient de l’aborder à toute heure sans éveiller l’attention, et qui fut le véritable responsable de son deuxième bureau. Il fit trois voyages à Vienne d’où il rapporta des renseignements capitaux. C’est lui qui organisa la filière de Méneval, grâce à des négociants viennois en liaison avec leur confrère génois Constantin Gatelli. Chaque semaine un bulletin d’information parvenait de Vienne à l’île d’Elbe par ce canal.  Existe-t-il une trace qui matérialiserait la charge financière d’un tel service ? Je crois l’avoir découverte dans les registres de dépenses minutieusement tenus à jour par le trésorier Peyrusse. On relève au chapitre V intitulé Cassette six « bons de l’Empereur » totalisant la somme énorme de 136.000 francs, plus d’un million de francs lourds d’aujourd’hui. Cela représente environ 7 % des dépenses engagées pendant le premier exil. Le principal titulaire de ces largesses est l’obscur Docteur Lapi, médecin à Porto Ferrajo, qui figure à lui seul pour 121.000 francs en trois versements (56.000 le 23 juin 1814, 61.000 le 30 septembre, 4.000 le 15 octobre 1814.). Or Lapi avait été nommé chambellan au traitement annuel de 1.200 francs et directeur des Domaines. A son départ Napoléon le fera général, gouverneur de l’île et président de la junte gouvernementale. Son successeur en quelque sorte… Etonnante promotion pour un praticien de village : elle plaide en faveur d’un grand service rendu, tant elle semble disproportionnée avec la modestie de sa personnalité. On peut en déduire que Lapi devait gérer les fonds secrets que Cipriani distribuait. 

L’espionnage européen.

Pour déjouer les intentions de Napoléon, pour l’isoler de ses informateurs, pour contrecarrer efficacement son débarquement, il eût fallu confier la police du royaume de France à un homme de la trempe de Fouché. Une des plus grandes fautes de Louis XVIII, c’est d’en avoir successivement chargé deux néophytes peu doués : Beugnot, de mai à décembre, et d’André pendant la période cruciale de décembre à mars. Par comble d’impéritie Beugnot fut promu à la Marine dont il annihila l’essentielle mission de surveillance. Ferrand, directeur des Postes, et surtout l’incapable Blacas, le tout puissant favori, portent, eux aussi, une lourde responsabilité dans la dérisoire facilité du retour de Napoléon. Quant à Dupont et à Talleyrand, leurs louables efforts se heurtèrent à l’incrédulité de leurs collègues et du roi.

Le général Dupont, ministre de la Guerre, nourrissait à l’égard de Napoléon une solide haine depuis sa condamnation après la capitulation de Baylen. En confiant à Bruslart (un ancien Chouan qui avait tenu pendant quatorze ans le maquis vendéen) le gouvernement militaire de la Corse, il lui avait enjoint de s’en défaire à tout prix. Bruslart tenta à plusieurs reprises de faire assassiner Napoléon par des transfuges corses. Mais la police veillait et ses hommes de main furent interceptés à temps.

Talleyrand disposait en la personne de Mariotti. consul de France à Livourne, d’un collaborateur plus subtil. Mariotti conçut le projet de s’emparer de Napoléon à bord de son propre brick l’Inconstant au cours d’une promenade à l’îlot de Pianosa et de le transférer au fort de l’île Sainte-Marguerite. Il fallait pour cela s’assurer de la complicité du lieutenant de vaisseau Taillade qui commandait ce navire et il semble que ce douteux marin, après des contacts suspects, se soit laissé convaincre. Napoléon bien informé le destitua. D’autre part Mariotti essaima des indicateurs sur la côte toscane et dans l’île même. Le plus notoire est un individu dont on ne connaît que le sobriquet de « marchand d’huiles ». Arrivé en novembre sous prétexte de négoce, il se glisse dans la familiarité des officiers et des fonctionnaires. Dans les rapports qu’il expédie à Mariotti les rumeurs de seconde main voisinent avec des faits précis, des avertissements prophétiques. A la mifévrier il accumule les indices de préparatifs. Une semaine à l’avance il prédit le départ. Mariotti, ce n’est pas douteux, transmit à Paris ces renseignements inestimables, mais Jaucourt, qui suppléait Talleyrand aux Affaires Etrangères, n’en tint aucun compte : il méprisait Mariotti et ne prenait pas même la peine de lire ses dépêches. Pas plus que les rapports clairvoyants. expédiés d’Italie par de fervents royalistes comme Hyde de Neuville, le comte Jules de Polignac et le marquis d’Osmond.
 
En Italie trois polices s’intéressaient, chacune pour son propre compte, aux faits et gestes de Napoléon : l’Autrichienne, la Toscane et la Pontificale. Les deux premières se distinguèrent par leur nullité. Elles se bornaient à transmettre à Metternich, par l’intermédiaire du préfet de Police de Vienne, d’interminables listes de voyageurs revenant de l’île d’Elbe, qui étaient souvent fouillés et interrogés en pure perte. Quelques indicateurs furent installés à Porto Ferrajo et bientôt rappelés, faute de nouvelles intéressantes. Le maigre bilan de ces tentatives stériles se soldait par l’affirmation cent fois répétée d’une collusion entre Napoléon et Murat pour soulever l’Italie. Au Congrès de Vienne on feignait d’y croire et de s’en alarmer, mais personne ne songeait à la France.  Nous ne connaissons de l’espionnage pontifical que les exploits fort peu ecclésiastiques de Mgr Tiberio Pacca, nommé administrateur du port de Civita Vecchia par son oncle, le secrétaire d’Etat de Pie VII. En décembre il organise une rixe pour subtiliser une valise débarquée de l’Inconstant dont Taillade a confié sur le quai la garde à un marin : elle contient une lettre compromettante de Napoléon à Lucien. Quelques jours plus tard, ayant eu vent que le cardinal Fesch expédie de Rome à son neveu deux caisses de livres, Pacca intercepte une lettre adressée au convoyeur, par laquelle on recommande à Bertrand de lire attentivement le volume 127. Les caisses déclouées, on découvre une liasse de lettres familiales destinées à Napoléon, parmi lesquelles des voeux anodins de Murat à l’occasion du Nouvel An. Enfin, courant février, on saisit à bord d’un bâtiment une lettre d’un officier en garnison à Porto Ferrajo au commandant de la place de Gaëte, lui annonçant le prochain départ de l’Empereur pour Naples. Ces trouvailles, aussitôt expédiées à Metternich par le Vatican, fortifiaient l’hypothèse italienne déjà fortement ancrée dans son esprit.

Nul n’était mieux placé pour espionner Napoléon que le colonel Campbell, commissaire d’Angleterre en résidence à Porto Ferrajo, qui faisait auprès de lui figure d’ambassadeur de l’Europe. S’il avait eu l’étroite conscience de son devoir et la méfiance d’un Hudson Lowe, jamais l’Empereur n’eût osé fuir, d’autant que Campbell disposait de la frégate la Partridge, capable à elle seule d’anéantir toute la flottille impériale réunie.  Entre les deux hommes les rapports avaient d’abord été cordiaux. l’Anglais s’efforçant de rendre de menus services. Mais Napoléon n’avait pas tardé à s’irriter de ses relations avec Bruslart et Mariotti et de son côté la vigilance de l’Anglais s’était relâchée devant l’apparente résignation de celui qu’il était censé surveiller. Ses rapports. comme celui auquel il a été fait allusion plus haut, faisaient état de son apathie et de son affaiblissement intellectuel. Napoléon s’ingéniait d’ailleurs à le rassurer : « je vous l’ai dit et je vous le répète. je ne suis plus qu’un homme mort. Je ne m’occupe plus que de ma famille et de ma retraite, de ma maison, de mes vaches et de mes mulets ». Alors Campbell, qui s’ennuie ferme, décide de s’absenter le plus souvent et le plus longtemps possible, sous prétexte d’échanger ses renseignements avec les Autrichiens. Dix à quinze jours par mois il est à Lucques ou à Florence, en fait pour y retrouver sa maîtresse, une ravissante comtesse Miniaci. Entre temps Napoléon lui accorde de loin en loin une audience pour exposer ses griefs du moment. Certes il n’en attend rien, mais l’écho de ses plaintes aussitôt répandues dans les chancelleries européennes servira – du moins l’espère-t-il – à justifier sa conduite le moment venu. Jamais Campbell n’aura le moindre soupçon de ce qui se trame et sa dernière espacade, en février, sur la frégate dont il se sert comme d’un bateau de plaisance, laissera le champ libre à l’aventure. Ce sauteur imbécile partage avec Louis XVIII l’écrasante responsabilité du désastreux retour de Napoléon. 

Pourquoi partir ?

Il serait absurde de croire qu’une décision si lourde de conséquences – l’une des plus graves qu’ait jamais prises un homme – celle de braver seul, sans armée. sans argent, l’énorme puissance de l’Europe coalisée fut improvisée par Napoléon. 

L’idée de s’enfuir mûrit peu à peu dans son esprit, à mesure que se multipliaient contre sa personne les manquements de parole et les actes agressifs. Ce réflexe désespéré de survie fut conditionné par de puissants motifs : la détresse financière où le précipita la mauvaise foi de Louis XVIII, les menaces d’enlèvement, d’assassinat et de déportation qui rendirent sa sécurité précaire à partir de l’automne ; enfin l’absence de Marie-Louise et du Roi de Rome. En outre il voyait se dessiner l’occasion propice d’un retour en France, favorisé par l’impopularité croissante du gouvernement royal.  Entre des faits aussi disparates la pénurie d’argent constitue l’élément majeur. Les ressources de l’île – rentrées fiscales et Domaines – équilibraient à peine le budget civil et les dépenses de la Maison de Sa Majesté qui engloutirent 480.000 francs pendant les sept derniers mois de 1814. Restait à combler le déficit béant du million annuel prévu pour les dépenses militaires. Or Napoléon ne pouvait à aucun prix renoncer à sa petite troupe de quinze cents hommes, suprême rempart de sa sécurité, qu’il entretenait sur le pied de guerre. La licencier eût été courir au suicide. Et comment la maintenir ? Les quatre millions amenés de France seront réduits de moitié au moment de l’évasion, le reste eût tout juste permis de patienter une seconde année.  La situation aurait été bien différente si Louis XVIII avait honoré l’article 3 du Traité signé le 11 avril 1814 à Fontainebleau entre Napoléon, les puissances coalisées et le gouvernement provisoire français. Cet article prévoyait le versement au souverain de l’île d’Elbe d’une rente annuelle de deux millions sur le Grand Livre de France et d’une somme un peu plus élevée aux membres de sa famille.  Jamais aucune de ces promesses ne fut tenue. A plusieurs reprises Napoléon en réclama l’exécution par l’intermédiaire de Campbell. Le Tsar Alexandre et Metternich élevèrent à ce sujet de vives protestations auprès de Talleyrand qui promit de les transmettre à Louis XVIII, l’un et l’autre – on le sait par leur correspondance – étant résolus à ne rien faire et à gagner du temps. Talleyrand fit même au roi la proposition burlesque d’offrir à l’Angleterre la charge d’entretenir Napoléon en échange de la renonciation de la France à la traite des noirs !… On en était là lorsque, le 7 mars 1815, Louis XVIII mit fin au débat en écrivant à Talleyrand: « Je me proposais de revenir aujourd’hui avec vous sur la convention du 11 avril dernier. Buonaparte m’en épargne la peine. Avant de recevoir cette dépêche, vous serez sans doute instruit de son audacieuse entreprise ; j’ai pris sur le champ les mesures que j’ai jugées les plus propres à l’en faire repentir et je compte avec confiance sur leur succès… ». 

Ce jour-là Napoléon entrait triomphalement à Grenoble… En attendant il a, dès l’automne précédent, multiplié de sordides mesures d’économies, jusqu’à régler la solde de la troupe et des fonctionnaires, moitié en numéraire, moitié en bons à valoir sur le Trésor français. Tout ce qui peut être bradé, chevaux, ferrailles, farines avariées, est impitoyablement sacrifié. En pure perte, car il faut d’urgence armer des forts abandonnés, acheter quatre mille sacs de blé pour soutenir un siège éventuel, en somme renoncer au rêve ébauché de bien-être et de faste pour une défense illusoire. 

D’autres périls se précisent en effet. Sans compter les risques d’enlèvement ou d’assassinat qu’il sait tramés par Mariotti et par Bruslart, le projet beaucoup plus menaçant de le déporter aux Açores est formulé par Talleyrand au Congrès de Vienne. Louis XVIII informé par lui le 7 octobre formule des réserves. En novembre le Congrès en discute, et déjà on incline pour SainteHélène. Le secret est si mal gardé que le Journal des Débats en fait état le 19. Selon le précieux Journal d’Eynard, secrétaire de la délégation genevoise, Lord Castelreagh au nom de l’Angleterre soutient à fond Talleyrand. Ils se heurtent au veto chevaleresque du Tsar et à l’opposition plus molle de l’Empereur d’Autriche. Napoléon, prévenu de ce sinistre projet par un mystérieux émissaire de Méneval au début de décembre, prend alors les hâtives mesures de défense que l’on sait. Cependant le Congrès se désintéresse de la question jusqu’en février où, vraisemblablement influencé par les dépêches de Pacca, il décide, au cours d’une séance secrète tenue le 9, de passer à l’action. Napoléon ne lui en laissera pas le temps.  L’absence de Marie-Louise et surtout celle de son fils le marquaient d’une blessure secrète qu’il taisait par orgueil mais ressentait profondément. L’histoire de sa faillite conjugale n’est vraiment connue que depuis la publication par Madelin en 1935, puis par Palmstierna en 1956, de la correspondance du couple, et des rapports de Neipperg à Metternich découverts et publiés par le baron de Bourgoing en 1939. L’étude de ces documents capitaux mériterait de longs développements qui n’ont pas place ici. En résumé le drame se joua en trois actes. 

Le premier s’étend de janvier à août 1814. Napoléon a quitté sa femme le 25 janvier pour livrer les ultimes batailles de la Campagne de France. Chaque jour ils s’écrivent : lui, de rapides billets griffonnés au hasard des bivouacs ; elle, de longues lettres puériles. Ni l’un ni l’autre ne témoignent de sentiments très vifs, ils se contentent des formules d’un ménage uni et déjà ancien, bien qu’ils ne soient mariés que depuis trois ans. 

Mais aux journées cruciales de Fontainebleau en avril, tandis qu’il s’apprête à l’abdication et à l’exil et qu’elle se morfond à Blois où la Cour s’est repliée, le ton des lettres de Marie-Louise tranche de façon saisissante avec celle des mois précédents : un fugitif élan de tendresse passionnée, un immense désir de fuir avec lui la méchanceté humaine, éclairent ces lignes angoissées. Elle le supplie de lui donner l’ordre de le rejoindre et il élude sans cesse. Ses atermoiements relèvent à la fois d’un scrupule honorable et d’un faux calcul : se sentant vieillir il hésite à imposer l’ennui d’un exil précaire à cette jeune femme de vingt-deux ans dont la maturité ne dépasse guère celle d’une adolescente, et il lui importe qu’elle rencontre d’abord son père pour plaider leur cause et celle de leur fils. C’est donc à l’instigation de Napoléon qu’elle ira rejoindre l’Empereur François à Rambouillet où, à son désespoir, elle se verra notifier avec ménagement l’ordre de partir aussitôt pour Vienne avec le Roi de Rome. 
Fait surprenant, Napoléon ne réagit pas à ce procédé barbare qui le sépare à jamais de sa femme et de son fils. Il répond courtoisement à la lettre de son beaupère qui l’en informe et les mois suivants, de l’île d’Elbe, il se contente d’écrire à Marie-Louise des billets désinvoltes et de formuler le voeu qu’elle aille prendre les eaux en Toscane pour se rapprocher de lui. 

A l’opposé Marie-Louise poursuit avec obstination le plan qu’elle a confié à Napoléon avant de quitter Rambouillet : feindre la soumission pour échapper plus sûrement aux Autrichiens ; demeurer deux mois à Vienne, puis demander la permission de faire une cure à Aix-les-Bains, d’où il lui sera plus aisé de s’enfuir à l’île d’Elbe. Ce plan, elle l’exécute avec un apparent succès : le 17 juillet elle arrive à Aix avec une suite de trente-trois personnes. Mais deux embûches ont été dresseés par son père pour contrecarrer ses projets : le Roi de Rome est gardé à Vienne en otage et le général de Neipperg est chargé de lui tenir lieu de mentor, en fait de la surveiller et de l’isoler de son mari. 
Contrairement à l’opinion répandue, Neipperg ne fut pas choisi pour la détourner de la fidélité conjugale : c’est le généralissime Schwartzenberg qui le proposa à l’Empereur d’Autriche et l’élu accepta avec répugnance cette mission qu’il estimait peu honorable. Ses rapports exprimeront souvent le désir formel de reprendre son commandement à Pavie. Elle-même se défie de lui et poursuit à son insu sa correspondance clandestine avec Napoléon. 

Ainsi s’achève au lac du Bourget ce premier acte où rien d’irréparable n’a été accompli. Pendant cinq mois. l’attitude de Marie-Louise est demeurée irréprochable et d’autant plus méritoire qu’elle est sans nouvelles de l’île d’Elbe depuis le 24 mai, la police autrichienne ayant saisi les lettres de son mari qui lui seront restituées plus tard. Napoléon, en revanche, n’a suscité aucune occasion de rapprochement quand il en était temps encore, ni élevé de protestation afin qu’elle lui soit rendue. 
Soudain, elle va se trouver écartelée entre deux volontés qui tentent de forcer son destin dans des directions opposées. Le 15 août son père lui intime l’ordre formel de rentrer à Vienne. Le 18 et le 28 parviennent jusqu’à elle deux messagers secrets, porteurs de lettres de Napoléon: le colonel Laczynski et le capitaine Hurault de Sorbée, le premier chargé de la préparer à venir coûte que coûte, le second de l’enlever et de la conduire à Gênes où l’attend L’Inconstant Napoléon. en commettant cette maladresse, méconnaît le caractère timoré de la jeune femme et prou,e qu’il ignore la surveillance policière dont elle est l’objet. Alors. terrorisée, déchirée entre la parole donnée à son père et l’exécution périlleuse de son devoir conjugal, elle cède au plus fort, mais de la plus honteuse manière : en transmettant à Vienne la dernière lettre si pressante de Napoléon et en se confiant à Neipperg. 

Le troisième acte va se dérouler à l’automne et pendant l’hiver. Elle a repris la route de Vienne en faisant avec Neipperg l’école buissonnière à travers la Suisse. Peu à peu elle se sent irrésistiblement attirée par ce séducteur qui lui résiste sans conviction. Le 25 septembre à l’auberge du Soleil d’Or, sur les pentes du Mont Righi, elle devient sa maîtresse. Les mois suivants elle passe par des alternatives d’abandon et des sursauts de conscience. Il la domine maintenant, défend ses intérêts, dispose de ses sens comme de sa volonté. Il en sera ainsi jusqu’à ce qu’il meure, quinze ans plus tard, après lui avoir donné deux enfants, nés pendant la captivité de Sainte-Hélène. 

Napoléon, à l’île d’Elbe, ignore évidemment cette trahison (il l’apprendra, à force de presser Méneval de questions, pendant les Cent-Jours). Persuadé que Marie-Louise est prisonnière d’un père inhumain, il tente de rétablir le contact épistolaire par l’intermédiaire du Grand Duc de Toscane. frère de l’Empereur François, qui fut jadis son obligé. Deux lettres seront transmises par cette voie à Vienne où, après avoir été décachetées et recopiées, elles seront remises à l’intéressée qui ne répondra pas, se bornant à l’occasion du Nouvel An à lui adresser des voeux impersonnels que son père ne daignera même pas expédier. Aussi Napoléon, après avoir élevé le 4 décembre une solennelle protestation auprès de Campbell, cessera d’écrire. Mais les rares confidences qu’il fit à Pons de l’Hérault et à Marchand témoignent de l’indignation et de l’amertume qu’il éprouvait à être frustré de son enfant.  L’épilogue se situe à son retour en France. De Grenoble, de Lyon, des Tuileries, il lance à l’infidèle de pressants messages et à son beau-père un pathétique appel. En vain. L’un et l’autre lui opposent un silence total. A Méneval qui va la quitter, Marie-Louise affirme sa résolution irrévocable de ne jamais se réunir à son mari. L’idée d’un retour en France la terrifie, elle n’aspire plus qu’à vivre en paix des rentes du duché de Parme. Lorsque Waterloo fut connu à Vienne, sa bellemère Ludovica écrivit à l’Empereur François : « Je communiquai la nouvelle à notre chère Louise qui était hors d’elle de joie… ».

Jamais Napoléon n’eût couru le risque de se voir traité en intrus par les Français si l’unité nationale s’était faite sur la personne de Louis XVIII. Il n’en fut rien. Rarement au cours de notre Histoire un régime aussi pétri des meilleures intentions que celui de la Première Restauration n’a, en si peu de temps, accumulé une telle somme de maladresses ni exaspéré à ce point l’opinion.  L’armée impériale sera sa première victime et deviendra vite son opposant le plus résolu. Pour passer du pied de guerre à l’état de paix, 500.000 hommes sont licenciés, dont 12.000 officiers réduits à la demi-solde forcent la compassion du pays par leur misère et par leur amertume. Cette mesure, justifiée mais impopulaire, eût été à la rigueur tolérée si Blacas n’avait ressuscité à grands frais la Maison du Roi dont les 6.000 prébendiers seront recrutés dans la noblesse d’Ancien Régime, avec rang et solde d’officiers. D’autres émigrés de l’armée de Condé sont promus, sans avoir jamais combattu, à des grades honorifiques. Enfin et surtout les Bourbons blessent au plus haut point l’orgueil de l’armée en avilissant à plaisir la Légion d’honneur, distribuée par brassées dans chaque ville, lors des tournées de propagande des Princes. 

Privilèges, titres et fonctions, hormis les postes-clefs de l’administration et de la hiérarchie, sont dévolus à l’ancienne noblesse, appuyée, encensée par un clergé rétrograde aux prétentions exorbitantes. Les émigrés et les prêtres ne manquent pas une occasion d’humilier, de menacer la bourgeoisie qui redoute de se voir déposséder des biens nationaux. Les menées dictatoriales, si vivement reprochées à l’Empire par les libéraux – telles que la censure de la presse ou les restrictions au suffrage universel – sont maintenues et aggravées par la Première Restauration. Quant au menu peuple il souffre de la crise économique engendrée par la suppression brutale des fabriques d’armement et par la liberté nouvelle d’importation de produits coloniaux, dont la concurrence ruine la culture et l’industrie nouvelle de la betterave sucrière et du tabac. Le chômage, inconnu sous l’Empire, fait d’effrayants progrès.Ainsi l’armée et les ouvriers sont prêts à se soulever en faveur de Napoléon. La bourgeoisie et la paysannerie demeurent passives, mais déçues, anxieuses de l’appauvrissement général. La noblesse, sur laquelle le régime voudrait s’appuyer, n’a plus d’assises populaires. La génération qui la voit resurgir après vingt-cinq ans de révolutions et de guerres n’éprouve plus pour elle ni confiance ni respect. Napoléon n’ignore pas ces réalités. Il saura les exploiter à son heure. 

Quand partir ?

A l’automne de 1814 Napoléon entrevoyait donc l’avenir sous de tels auspices qu’à une échéance plus ou moins lointaine il serait contraint d’opter entre la faillite et l’aventure. Mais ni sa détresse financière ni l’impopularité de Louis XVIII ne l’obligeaient à prendre un parti urgent. Seule la menace de déportation pouvait se matérialiser d’un moment à l’autre. C’est ce péril qui força son destin.  Nous avons dit qu’il en fut averti au début de décembre et que sa décision de fuir fut aussitôt arrêtée. La preuve en est établie par l’ordre verbal donné le jour même à Pons de l’Hérault d’acheter trois bâtiments de transport. Ce fidèle sera longtemps le seul à être admis dans la confidence d’un projet dont la réussite dépendra de l’effet de surprise, donc du secret le plus rigoureux.  D’infimes indices de préparatifs se dessinent toutefois à travers certains ordres donnés par Napoléon en janvier et en février. Mais ils sont si bien noyés dans une débauche de plans à long terme concernant la mise en valeur de l’île qu’ils passeront inaperçus. Ainsi le sellier Vincent reçoit mission de démonter ses deux berlines de voyage et de les emballer. Drouot est prié de lui présenter l’effectif exact du bataillon de la Garde et le pays d’origine de chaque officier et sous-officier. Peyrusse doit liquider les dépenses arriérées et lui délivrer 500.000 francs. Bertrand fera remettre en état la route de Longone. 

Pourtant, près de trois mois vont s’écouler entre la décision et l’exécution, alors que Napoléon aurait intérêt à profiter des nuits les plus longues de l’hiver et des éclipses de lune qui se produiront au début de janvier et de février.  Un grave incident est à l’origine de ce retard imprévu : L’Inconstant, au retour d’un voyage à Civita Vecchia où il est allé charger du blé, a été détourné de façon suspecte sur Bastia et s’y est attardé. En arrivant de nuit à Porto-Ferrajo le 12 janvier il fait naufrage au fond du golfe dans des conditions encore plus incompréhensibles. Ses avaries sont sérieuses, elles nécessitent au moins six semaines de réparation en cale sèche. A cette nouvelle Napoléon manifeste une violente colère dont Taillade fera les frais, et le 16 février il ordonne à Drouot que le brick soit prêt coûte que coûte à prendre la mer le 24 ou le 25, avec trois mois de vivres pour 120 hommes.  C’est là le premier signe révélateur du départ imminent. Mais pourquoi cette date du 25 février, retenue dix jours à l’avance ? Parce que le 16 Campbell s’est éloigné une fois de plus à bord de la Partridge pour un voyage à Livourne et Florence et que, craignant de ne pas rentrer à temps, il a décliné l’invitation au bal que Pauline doit donner le 26. 

Ainsi Napoléon dispose d’un répit de dix jours pour concentrer sa flottille, l’équiper et embarquer onze cents hommes sans que personne ne se doute de rien jusqu’à la dernière minute. Ce tour de force va s’accomplir au prix de ruses extraordinaires. 

Le carnaval bat son plein : les bals se succèdent aux Mulini, on inaugure le théâtre, une mascarade à laquelle participe l’Etat-Major costumé défile dans les rues de Porto-Ferrajo en liesse. Pour mieux duper les espions, Napoléon fait don à la troupe de parcelles de terrains autour des forts et du matin au soir on peut voir les soldats bêcher, piocher, semer en chantant. 

Bertrand lui-même est abusé, pour ne pas susciter les reproches de sa femme : le 19 Napoléon lui prescrit d’entreprendre des travaux à l’Ermitage où il compte résider en juin !… Le 20 un gros bâtiment de commerce marseillais, le Saint Esprit, qui se dirige vers Naples, fait relâche dans le port. On charge à son bord les berlines et on le retient sous prétexte d’attendre d’autre frêt. Le 21 dans la nuit le chébec l’Etoile arrivant de Longone avec des pièces d’artillerie et l’Inconstant enfin remis à flot sont discrètement chargés de caisses de fusils et de munitions. La nuit suivante ils recevront leur provision de vivres et d’eau douce. Ces préparatifs échappent à la population et aux intéressés eux-mêmes, blasés des navettes incessantes de la marine impériale.  Cependant le 24, de grand matin, tout semble compromis. Les voiles de la Partridge sont signalées à l’horizon. Campbell aurait-il été prévenu par ses agents ? Napoléon fait aussitôt prendre le large à l’Inconstant qui devra se rapprocher de l’Anglais et lui expliquer qu’il vérifie son calfatage. Si l’on insiste il attaquera par surprise. Rien de fâcheux ne se produit heureusement. Campbell n’est pas à bord, le capitaine Adye se propose seulement de présenter à l’Empereur six touristes anglais auxquels il réserve le plus gracieux accueil. Adye rapportera à Campbell qu’il a remarqué les occupations bucoliques des soldats jardiniers. Une heure plus tard la frégate appareille. La mer est libre.

Le lendemain 25 la population ne peut plus ignorer qu’un changement extraordinaire va se produire : la police retire les passeports et n’en délivre plus ; aucun mouvement n’est autorisé dans les ports, même pour les pêcheurs. Le marchand d’huiles tentera vainement de louer une barque à prix d’or pour alerter Mariotti à Livourne. Ce jour-là Napoléon demeure invisible. Les domestiques ont été éloignés, sauf Marchand qui le surprendra en compagnie de Bertrand et de Drouot traçant à genoux de mystérieux repères sur une grande carte de France déployée dans le salon des Mulini. Le soir après dîner il entraîne sa mère sur la terrasse et lui révèle son départ la nuit prochaine. Toujours stoïque elle l’approuve et souhaite. s’il doit mourir, que ce soit l’épée à la main. A Marchand il donne l’ordre de ne lui préparer que deux uniformes et des chemises. Puis il s’enferme et rédige des proclamations. On retrouvera sur sa table de chevet une Histoire de Charles Quint ouverte à la page sur laquelle il s’était endormi.  Le dimanche 26 février, temps radieux, brise légère soufflant du large. Après avoir inspecté l’horizon désert Napoléon, d’excellente humeur, annonce à son médecin et à Ali stupéfaits qu’ils seront bientôt en France. La population inquiète s’est massée derrière la maison sur la petite esplanade qui domine la ville et le réclame à grands cris. Il paraît et remercie en termes vagues, sans se livrer. Même énigme pour les courtisans accourus à la messe, qu’il salue de bonne grâce et congédie comme à l’ordinaire. 
A midi seulement le mystère est levé. On placarde dans les rues une proclamation signée de Lapi : « Notre auguste souverain va quitter l’île… ». Alors une intense émotion étreint la foule. Elle se masse dans les rues qu’il va emprunter ; elle s’écrase sur le port. L’interminable attente se prolonge jusqu’au soir. Au coucher du soleil les onze cents braves qui vont conquérir la France quittent les casernes en bon ordre et, follement acclamés, s’embarquent à bord des sept petits bâtiments de la flottille. Cinq cents d’entre eux s’entassent sur le pont et dans la cale de l’Inconstant. 

Napoléon a passé l’après-midi à brûler ses papiers. Pons de l’Hérault survenu à l’improviste apprend qu’il sera du voyage et qu’il doit embarquer aussitôt, sans prendre le temps d’aller embrasser sa femme et ses filles. Et Pons le raisonneur obéit, fasciné. 

La nuit tombée, Napoléon précipite les adieux. Après le dîner, pris en tête à tête avec sa mère et sa soeur, il reçoit les autorités. les notables et leurs femmes. En quelques mots il exprime sa gratitude et transmet ses pouvoirs à Lapi. Encore quelques instants, seul avec Letizia et Pauline qui remet à Marchand son collier de diamants, et il monte en calèche. Dans les ruelles illuminées de lampions, sa voiture est arrêtée plusieurs fois par la foule qui pleure et s’écrase pour le toucher. Sur le port il prononce une brève harangue : « … Elbois. comptez sur ma reconnaissance. le vous confie ma mère et ma soeur… Adieu Elbois, je vous aime, vous êtes les braves de la Toscane ». 
Il saute dans son canot qui gagne à force de rames l’Inconstant : une formidable clameur s’élève de terre, à laquelle répondent les soldats massés dans les coursives. Un coup de canon donne le signal du départ. Les navires se couvrent de voiles, s’estompent dans la nuit, faiblement éclairés par un croissant de lune. La mer est calme, la brise nulle. La flottille tombe en panne après avoir doublé le cap Saint-André. A minuit enfin le vent se lève. A midi elle disparaît à l’horizon en direction de Capraia. Alors seulement les Elbois massés sur les falaises réalisent qu’il ne va pas à Naples, comme ils en étaient persuadés. Dans quarante-huit heures la France va vivre la plus étonnante aventure de son Histoire. 

Que penser du premier exil ? Initialement le choix fut désastreux. La présence de Napoléon dans une île minuscule, si proche du continent, ne pouvait qu’entretenir un dangereux abcès au flanc de l’Europe. Il eût fallu, dans l’intérêt général, lui abandonner un continent à sa mesure, l’Amérique ou l’Australie peu importe, pourvu qu’il fût au bout du monde. 

Cette faute commise, l’irréparable pouvait etre encore évité. Si les Alliés avaient entretenu avec lui des rapports de confiance et respecté sa quiétude ; s’ils lui avaient rendu femme et enfant; si Louis XVIII ne l’avait réduit aux abois ; si la France apaisée était parvenue à l’oublier, alors Napoléon n’eût sans doute pas osé rompre son ban

Mais il était écrit que l’oppresseur deviendrait victime et que la tyrannie changerait de camp. On lui prodigua brimades, vexations, menaces ; on ne manqua pas une occasion de le tourmenter, de le pousser à la révolte. Faible et désarmé il patienta trois cents jours et jugeant à bon droit que l’Europe l’avait assez humilié, il osa l’affronter seul et lui reprendre la France, sans verser une goutte de sang. 

Cette éphémère victoire de David sur Goliath, même si elle a entraîné pour la France les plus funestes conséquences, forcera toujours l’admiration de ceux qui applaudissent au triomphe de l’intelligence pure sur la force aveugle des médiocres. 

G.G.

Vue Portoferraio

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( 10 juin, 2019 )

Un inédit du baron FAIN: le voyage d’AUSTERLITZ (Septembre 1805-Janvier 1806).

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Agathon-Jean-François FAIN (1778-1837), attaché aux bureaux de Maret par Napoléon qui l’avait remarqué à ceux de la Convention et du Directoire, devenu en 1806 secrétaire-archiviste de l’Empereur, puis son premier secrétaire à la place de Ménéval de 1813 à l’Abdication comme aux Cent-Jours, entre temps nommé baron et maître des requêtes, mort grand officier de la Légion d’honneur, a publié sous la Restauration des « Manuscrits » qui constituèrent à l’époque les premiers documents historiques émanant de la Chancellerie impériale[citons ceux de « 1812 » , de « 1813 » et de « 1814 », publiés sous la seconde Restauration]. Ses « Mémoires », édités par ses arrières-petits-fils en 1908 [parus chez Plon], sont le témoignage le plus précieux et le plus révélateur des méthodes de travail. Mais à côté du haut fonctionnaire, il est attachant de découvrir l’homme. 

Marcel DUNAN   

Témoignage publié dans la « Revue de l’Institut Napoléon », (janvier-avril 1952)  

Comme on peut le voir, Fain a rédigé ce « Journal » à l’intention d’une femme. Est-ce son épouse ? Une sœur ou une parente ? Rien ne l’indique. Le napoléonien d’aujourd’hui se doit de savoir que les excellents « Mémoires » du baron Fain, publiés chez Plon en 1908, la première fois, ont été réédités en 2001 chez Arléa (Présentation et notes de Christophe Bourachot). 

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Strasbourg, le 7 vendémiaire, an XIVL’Empereur est parti ce matin pour l’armée.

Nous avons de notre côté effectué le passage du Rhin, mais bientôt après, en gens qui savent vivre, nous avons repassé le fleuve pour nous rapprocher  du dîner. 

Strasbourg, le 16 vendémiaire. L’Empereur est déjà à plus de soixante-dix lieues de nous. Nous prenons un avant-goût de l’Allemagne en ne quittant pas le théâtre allemand. 

Strasbourg, le 19 vendémiaire. Je viens de faire visite à Mme de Lavalette qui est ici avec l’Impératrice ; elle m’a dit mille choses aimables pour toi. Le froid et le mauvais temps ont remplacé ici le petit été qu’on nous avait ménagé pour notre arrivée ; adieu les promenades ! La guerre est vivement allumée et l’on se bat ferme.

D’après les premières manœuvres, il y a des connaisseurs qui pronostiquent déjà que l’Empereur sera encore plus étonnant dans cette campagne que dans les précédents. Les chevaux pris sur l’ennemi commencent à arriver : pour trois louis, on peut avoir un bon cheval. 

Strasbourg, le 28 vendémiaire. Au moment où j’y pensais le moins, on m’a reçu maçon dans une loge qui suit la cour. Les banquets et les séances maçonniques nous donneront-ils quelques distractions ? 

Strasbourg, le 30 vendémiaire. Nos loges se succèdent sans interruption : hier nous avons reçu Mme de Lavalette. Vendredi nous aurons la loge présidée par l’Impératrice elle-même.

Maintenant nous sommes tous maçons jusqu’au petit Joanne. 

Strasbourg, le 3 brumaire. Nous sortons d’une fête charmante que la Loge vient de donner à l’Impératrice. Le banquet était très bon et pour les maçons, c’est tout.

L’esprit est bien aussi quelque chose, aussi Etienne a-t-il su égayer la fête par des couplets très jolis. Nous nous faisons désirer : nous étions invités hier au bal chez l’Impératrice, mais nous n’avons pas pu y aller. 

Strasbourg, le 4 brumaire. L’ordre est enfin venu de nous rendre à Munich en Bavière. Le courrier est arrivé ce soir et nous partons cette nuit. Je t’écris à la hâte au milieu des embarras d’un déménagement si précipité. Au surplus l’armée va si vite que quand nous serons à  Munich, nous nous trouverons encore sur les derrières, comme nous étions à Strasbourg. 

Munich, le 8 brumaire. En quittant Strasbourg nous avons d’abord traversé toute la Souabe ; nous avons vu successivement les jolies villes de Rastatt et de Stuttgart et après avoir tourné la fameuse Forêt Noire, nous sommes arrivés à Ulm où  huit jours auparavant, trente mille autrichiens avaient mis bas les armés.

Les routes autour de cette ville étaient encore jonchées de fusils autrichiens et de casquettes. Enfin, après trois jours et trois nuits de route, nous sommes entrés dans cette belle capitale de la Bavière : mais l’Empereur n’y était déjà plus.

Il courait après les Russes qui venaient de se présenter pour dégager les Autrichiens. M. Maret dans son ardeur s’était lancé tout seul à la suite du quartier-général ; nous autres, qui restons ici sans trop savoir ce que nous allons devenir, nous sommes provisoirement recueillis chez M. de Talleyrand… 

Munich, le 11 brumaire. Il faut partir. Nous étions pourtant dans un bien bel hôtel à Munich, mais nous le quittons avec bien de l’empressement pour nous rendre à Braunau en Autriche où M. Maret est déjà. Nous allons y coucher sur la paille et nous y portons notre pain : belle perspective ! 

Braunau, le 16 brumaire. Nous allons marcher aujourd’hui et demain sur la route de Vienne. Nous devons être après-demain à Lintz. Nous venons de traverser la Bavière ; nous sommes en Autriche au milieu de l’armée. Ta dernière lettre m’a été remise au moment où nous étions embourbés et où je poussais à la roue pour gravir une haute montagne.

Nous n’avons pu arriver jusqu’ici qu’en forçant de pauvres paysans à nous fournir onze chevaux par voiture et nous leur avons fait faire vingt-deux lieues sans dételer. La poste n’a plus de chevaux, à la guerre comme à la guerre ! Tout cela est un peu différent de nos manières de Paris. 

Lintz, 18 brumaire an XIV. Comme nous arrivions dans cette ville, l’armée en partait pour aller en avant. L’Empereur est déjà au couvent de Moelk et l’on prétend que notre avant-garde est à Saint-Hippolyte, à seize lieues de Vienne. Nous allons nous dépêcher d’expédier la besogne que l’on nous a laissée ici et nous partirons aussitôt après pour aller rejoindre le quartier-général. Depuis que nous avons quitté Munich notre marche est tout à fait militaire.

On va au pas ; deux chasseurs d’escorte protègent nos voitures, ils ont la carabine au poing ; viennent ensuite les deux berlines tirées par des chevaux de paysans mis en réquisition ; à la portière du Ministre est le maréchal-des-logis qui commande l’escorte, et derrière les voitures sont nos chevaux de selle bien équipés, avec les pistolets chargés dans les fontes et tout prêts pour être montés par nous si nous avions quelque sujet de quitter nos voitures.

La marche est fermée par une charrette de paysans qui porte nos plus gros bagages, nos vivres et le fourrage des chevaux. C’est ainsi que nous cheminons à travers des villages pillés et presque déserts ; à la couchée nous jetons des matelas sur le carreau et nous par-dessus. Voilà quatre jours que je n’ai quitté ni bottes ni éperons sans être trop fatigué ; tout cela est très supportable et je me porte à merveille ; pour achever le tableau au risque d’être grondé, je te dirai que je fume la pipe comme un caporal et que j’ai laissé pousser mes moustaches.

Aujourd’hui, nous logeons chez l’Evêque de Lintz ; il y aura plus de cérémonies et je coucherai entre deux draps. 

Enns, près Moelk, 20 brumaire an XIV. Nous cheminons toujours sur la route de Vienne. Un courrier passe et je lui glisse ce billet. 

Du Palais de Schönbrunn, près Vienne, 24 brumaire. Depuis quatre jours, nous n’avons pas couché dans une maison habitée. Tous les villages de la route sont déserts, ni fourrage, ni pain. Le soir à défaut de logement on bivouaque dans la voiture.

Voilà la vie que nous menons depuis huit jours. Hier, nous n’aurions pas soupé si les chasseurs de l’escorte n’avaient pas été enlever un moutons à deux lieues de la route. Le cuisinier eut à tirer pour nous des côtelettes et un gigot, le reste a fait faire bombance à la caravane. Mais enfin dieu soit loué ! Le désert est passé ! Et nous voici dans la terre promise, nous sommes à Vienne.

C’est-à-dire l’armée y est, mais nous on nous retient à la porte. L’Empereur s’est arrêté dans le palais d’où j’écris, qui est loin de Vienne comme l’Ecole Militaire l’est loin de Paris [cette institution se trouvait à l’époque hors des murs de la capitale], et nous y voilà casernés à notre grand regret.

Si je parviens à m’échapper, je ne manquerai pas d’y aller fourrer le nez comme les autres. 

Vienne, mardi 28 brumaire an XIV. L’Empereur ayant quitté Schönbrunn pour aller battre les Russes, rien ne nous retient plus dans ce [illisible], et nous avons fait aussitôt notre grande entrée à Vienne. On nous attendait dans le Palais impérial, on nous a logés dans les petits appartements de l’empereur et c’est moi qui a l’honneur de coucher dans son lit.

Vienne est une ville superbe, cinq grands théâtres y sont ouverts tous les soirs. 

Vienne, 2 frimaire an XIV. L’Empereur a repoussé les Russes jusque sur l’extrême frontière de  la Moravie. On parle de son retour et alors il nous faudra quitter Vienne pour aller monter la garde au triste château de Schönbrunn, nous sommes pourtant fort bien ici. L’empereur d’Autriche nous fait servir une table qui est commune aux deux ministres, MM. de Talleyrand et Maret, et à leurs secrétaires. Nous vivons donc ainsi tous ensemble et les soirs nous allons au spectacle ; les loges de l’empereur d’Autriche nous y sont toujours réservées.

Une chose à remarquer, c’est que les viennois en signe de tristesse s’abstiennent de fréquenter les lieux publics ; il n’y a que des Français au parterre. 

Vienne, le 8 frimaire. On parle beaucoup de négociation. Il faut espérer qu’on finira par s’entendre, et que cette campagne la plus brillante sera en même temps la plus courte. En attendant nous tuons le temps, le matin à voir les établissements de la ville et le soir à courir les spectacles. La troupe la plus savante est bien certainement la troupe italienne. Nous avons rencontré ici trois talents plus forts que ce que nous avons pu entendre en Italie : Crescentini, Mme Botta et Mme Canepi.

Tout cela est fort beau, mais le théâtre du Boulevard qui ne représente que des mélodrames [illisible] la pantomime est de tous les pays et j’entends au moins quelque chose à cette langue-là. T’ai-je marqué que j’avais trouvé ici le marin Grivel qui vient manœuvrer sur le Danube ? Ma patience commence à se lasser cette bureaucratie vagabonde. Voilà trois ans que je vis sur les grandes routes ; c’est assez pour ma part, et je commence à devenir trop vieux pour n’être que l’aide de camp d’un Ministre. 

Vienne, le 11 frimaire. Nous sommes toujours ici dans la même manière de vivre. Cependant les négociateurs qui arrivent vont faire prendre à nos dîners un apparat plus imposant ; ils viendront tous les jours manger à la table de nos ministres. 

Vienne, le 15 frimaire. L’Empereur vient de remporter une victoire signalée sur les Russes à trente-six lieues d’ici. Il paraît que les ennemis sont dans une déconfiture complète. Les deux empereurs d’Autriche et de Russie étaient en personne à la bataille. 

Vienne, le 15 frimaire. La grande victoire est déjà suivie d’un grand avantage. L’empereur d’Autriche est venu voir le nôtre aux avant-postes. Il a obtenu qu’on ne se battrait plus et qu’on laisserait les Russes retourner chez eux.

Ainsi il y a déjà armistice et M. de Talleyrand vient de partir à l’instant pour aller achever le traité.

T’ai-je dit qu’à vienne l’on ne connaissait plus l’argent ? Le commerce ne s’y fait plus qu’avec du papier et nous autres Français nous sommes tout étonnés de nous retrouver au temps des assignats. 

Brünn, le 19 frimaire. J’ai été hier sur le champ de bataille. Quel triste, quel horrible spectacle ! Voilà huit jours que l’on enterre [les morts] et la plaine est encore couverte de cadavres. Cette plaine a plus de quatre lieues de gauche à  droite. Nous l’avons parcourue à cheval et nous avons été ensuite dîné à Austerlitz, petite ville qui donne son nom à la bataille.

J’ai ramassé sur le champ de bataille un plumet noir des chevaliers-gardes et un livre de prière tartare. Je les rapporterai comme trophées et souvenirs du premier champ de bataille que j’ai eu sous les yeux. Puisse-t-il être le dernier ! On assure que l’Empereur retourne demain à Vienne. 

Schönbrunn, le 26 frimaire. Nous ne savons pas encore si la paix se fera. Les allemands sont si longs à tout qu’il faudra peut-être attendre quinze jours pour en tirer un oui ou un non… 

Münich, le 3 janvier 1806.  Je pouvais partir l’un des premiers ; je ne l’ai pas fait, pour montrer du courage jusqu’au bout et faire bien les choses jusqu’à la fin ; mais c’est mon dernier effort et la Secrétairerie d’Etat ira désormais se promener sans moi. 

Münich, le 7 janvier 1806.  Sais-tu qui nous accroche ici ? C’est le mariage du Prince Eugène avec la demoiselle de Bavière [la princesse Catherine de Würtemberg]. On nous fait faire ici les fonctions de notaire et de greffier de l’état-civil, çà me vaudra une petite tabatière sur laquelle il y aura de la poussière de diamant que tu gratteras ; voilà tout ce que je peux te dire sur la cause de notre ennuyeux retard. 

Münich, le 13 janvier 1806.  A quoi bon t’écrire ? Si je pars, j’irai plus vite que ma lettre, oui, mais il faut faire de la contrebande et sous ce respectable cachet, tu trouveras trois robes anglaises. Stuttgart, capitale du royaume de Würtemberg de nouvelle fabrique, le 19 janvier 1806. 

Encore trente-cinq lieues et nous serons en France. Quand le nouveau roi nous aura fait tous ses remerciements, nous ne nous arrêterons plus, et le 25 ou le 26 janvier, au plus tard, nous serons à Paris. 

Baron FAIN. 

 

 

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( 24 avril, 2019 )

Marie Walewska, comtesse et maîtresse de Napoléon.

MW

Il y a cent cinquante ans [cet article a été rédigé en 1967] mourait, discrètement comme elle avait vécu, une jeune femme de trente ans, la générale Philippe Antoine d’Ornano, plus connue sous le nom de Marie Walewska. Peu de femmes célèbres ont laissé une trace aussi imprécise, un abord aussi impénétrable. Les sources authentiques relatives à sa brève existence sont des plus ténues. Frédéric Masson les a exhumées et un demi siècle plus tard, il y a fort peu de temps, le comte d’Ornano en a livré d’autres passages inédits. Malheureusement les documents familiaux, auxquels ils ont eu recours l’un après l’autre, imposent des réserves car il ne s’agit pas de notes autobiographiques, mais de propos recueillis qui ne concordent pas toujours avec les rares allusions des mémorialistes, ni certaines affirmations de Napoléon à Sainte-Hélène. À défaut des lettres qu’elle lui écrivit, sans doute à jamais perdues, il est toutefois possible de suivre l’évolution des sentiments de l’Empereur grâce à quatorze de ses lettres qu’elle avait conservées et qui constituent l’irréfutable témoignage de leur liaison. Telle est la maigre manne où le critique épris de vérité peut tout au plus puiser la substance d’un article, certes pas d’un volume. Et l’on éprouve quelque scrupule à forcer l’intimité de cette femme exquise et modeste qui n’eut d’autre ambition que de vivre dans l’ombre de celui à qui elle avait tout sacrifié. Cette pudeur, ce désir d’échapper aux indiscrets, furent exaucés jusqu’au jour où Frédéric Masson, après quatre-vingts ans d’oubli, la fit revivre. Alors s’est créée autour d’elle une légende auréolée de mystère et de poésie que les spécialistes d’une certaine littérature ont romancée pour mieux la commercialiser. Octave Aubry lui-même n’a pas échappé à cette facilité et ses émules ont depuis exploité cette mine dans la presse, sur les ondes et par l’image, à un point tel que la Polonaise est devenue aujourd’hui une sorte de vedette, aussi popularisée que Marie-Antoinette ou que Joséphine, ce qui n’eût pas manqué de l’épouvanter si elle avait pu le prévoir.

Un instrument docile.

Quelles étaient les dispositions morales de Napoléon et de Marie, au moment où leurs destins vont se croiser, en janvier 1807 ? Napoléon a trente-sept ans. Sa puissance et son génie ont presque atteint le sommet de leur courbe. En trois années inouïes il s’est couronné empereur des Français et roi d’Italie, a vaincu l’Autriche à Austerlitz et la Prusse à Iéna. Maintenant il s’apprête à affronter la Russie sur le territoire de l’infortunée Pologne, démembrée entre ses voisins. Un immense espoir de résurrection nationale soulève l’enthousiasme des Polonais qui l’accueillent en libérateur ; mais lui, bien informé de leurs divisions intestines et de leur exaltation naturelle ne croit guère à leur capacité de s’administrer. Ce surhomme qui mène de front, au prix d’un labeur forcené, des guerres lointaines et l’administration d’un empire démesuré, n’accorde à l’amour que de brefs répits. Au même titre que n’importe lequel de ses sujets, il considère la femme comme un instrument docile de sa volonté omnipotente, spécialement chargé d’assouvir ses instincts élémentaires qui sont grands, à condition d’être diversifiés. Cette conception dénuée d’idéalisme, il l’exprimera plus tard à Bertrand au cours de deux veillées de Sainte-Hélène :
« L’amour n’existe pas réellement. C’est un sentiment factice né de la société. Je suis peut-être peu propre à en juger : je suis trop raisonnable… On a beau dire, l’amour ne résiste pas à l’absence. En général je ne crois pas dans les hommes à la persistance d’un sentiment quelconque, si ce n’est la raison…

… La nature rapproche les hommes des femmes en général, non d’une en particulier… ».

Bien avant le retour d’Egypte il n’éprouve plus pour Joséphine la passion dévorante des premières années de leur mariage qu’elle a si stupidement déçue. Certes il lui demeure fort attaché par les liens du souvenir et d’un conservatisme bourgeois que son ascension n’a pas détruits. Mais l’affection qu’il lui conserve n’aliène en rien sa liberté. En huit ans il a peuplé ses rares loisirs d’une quinzaine de maîtresses, sans compter les inconnues d’un soir. Aucune d’elles n’est parvenue à le fixer plus de quelques semaines ou de quelques mois. Aucune ne lui a inspiré d’autre sentiment qu’un désir violent et passager. Qu’elles soient actrices, petites bourgeoises, célibataires ou mariées, le processus a été le même, à quelques variantes près. Napoléon les distingue au spectacle ou à la Cour. Très souvent son entourage s’ingénie à susciter la candidate, dûment chapitrée sur ce qui l’attend. Pauline et Caroline excellent à ce jeu. Elles connaissent les goûts de leur frère et rivalisent d’ardeur à les satisfaire, mais il y a aussi Talleyrand et à l’occasion Joséphine. A la manière des forestiers, elle sait allumer un contre-feu pour limiter l’incendie qui menace de s’étendre…

Un certain nombre de qualités sont requises à la postulante : elle doit être jeune, expérimentée, soumise, ravissante, de préférence sans cervelle, en tout cas sans la moindre velléité politique. Il est souhaitable qu’elle se comporte en femme du monde, piquante et spirituelle, mais ce n’est pas indispensable si elle possède d’autres talents. Elle est prévenue d’avoir à porter des robes de couleurs vives, car on déteste le blanc et le noir. Détail essentiel : ni odeur ni parfum car on a l’odorat sensible. En revanche pas de prévention : brune ou blonde, grande ou petite, forte ou mince, elle sera la bienvenue pourvu qu’elle sache attiser son désir. Sa Majesté ayant désigné l’élue se la fait amener le soir même ou le lendemain par le préfet du Palais Bausset, surnommé « l’archi-complaisant », ou par son seul ami intime, Duroc. Un des valets de chambre, Constant, Ali ou Roustan, l’introduit au palais par un escalier dérobé, de nuit, dans le plus grand secret. Parfois elle doit attendre longtemps. Parfois Napoléon est là, galant, empressé, direct. Peu de conversation, pas de prémices. En une heure l’affaire est conclue, la belle congédiée. Il n’est pas question d’éluder ou de résister. Elles s’ingénient à durer, certaines par vanité d’avoir été choisies, d’autres avec l’espoir chimérique de devenir favorites à la mode de l’Ancien Régime ou de tirer profit. Sur ce point elles ne sont pas déçues : l’Empereur sait se montrer généreux : bijoux, cadeaux, dons en espèces, avancement flatteur pour le mari s’il existe… Commence alors pour la privilégiée le supplice des lendemains. Elle se morfond dans l’attente des appels nocturnes. Selon le plaisir qu’elle a su lui donner, ce sera souvent, rarement ou jamais. Un soir, elle ne sera plus conviée et comprendra que son temps est révolu, sans orage, sans rupture, simplement parce que le regard du maître s’est posé sur une autre, ce dont la rumeur publique ne manquera pas de l’informer. L’une d’elles vient justement de lui donner un fils, le futur comte Léon, et cette naissance, qu’il apprend la veille du jour où il fera la connaissance de Marie, revêt à ses yeux une importance capitale : pour la première fois, après tant d’expériences infructueuses, il se sait capable de procréer. Il importait d’évoquer ce côté « oriental » de la psychologie de Napoléon pour éclairer son comportement à l’égard de la petite Polonaise. Il va l’affronter avec la mâle assurance que toute femme est prête à s’offrir s’il daigne l’honorer de sa faveur et qu’elle ne l’importunera plus dès qu’il en sera lassé.

Réservée, pieuse, secrète.

Marie a vingt ans. Ses parents, les Laczynski, de petite noblesse rurale, vivent chichement de l’exploitation du domaine de Kiernozia qu’une centaine de paysans cultivent pour eux, ce qui n’est rien dans un pays où les grandes fortunes terriennes s’évaluent par milliers de serfs. La mort prématurée de Mathieu Laczynski a laissé sa femme, Ève Zobrovska, seule pour élever six enfants en bas âge. Marie est l’aînée. La famille végète dans une misère digne, telle que Tchékhov la décrira dans la Cérisaie, où le salut repose sur les riches mariages que pourront contracter les filles.
Or Marie possède les dons propres à assurer ce sauvetage : physiquement et moralement elle promet, à défaut de qualités brillantes, de combler le mari le plus exigeant. À peine sortie de pension elle témoigne d’une maturité peu commune : réservée, pieuse, secrète, elle brûle d’un feu intérieur pour sa patrie malheureuse. L’obsession de l’indépendance la hante. Elle nourrit une haine virile du Russe qui occupe la Mozavie, ce lambeau de Pologne où elle est née, à quelques lieues de Varsovie, mais aussi du Prussien et de l’Autrichien qui se sont partagés le reste du pays. La terre des Laczynski jouxte celle d’un riche seigneur de vieille souche, le comte Anastase Colonna Walewski qui, deux fois veuf, plusieurs fois père et grand-père, habite avec sa soeur et ses nièces le château de Walewice, voisin de Kiernozia. C’est plutôt un manoir bourgeois, construit au xviie siècle, dont l’ordonnance trapue a été anoblie par deux ailes basses et au centre par un péristyle à colonnes surmonté d’un fronton triangulaire qu’un Polonais d’Amérique a dû emprunter au style colonial néo-classique. Qu’importe d’ailleurs : Walewice entouré d’un parc aux belles essences, a grande allure si on le compare au délabrement de Kiernozia. Toutefois le châtelain a cinquante ans de plus que la jeune fille et, lorsqu’il la demande en mariage, elle refuse avec énergie. Une maladie opportune lui procure un sursis. A peine convalescente, il revient à la charge et devant les supplications maternelles, elle cède, malgré sa répugnance. Voyage de noces à Rome. Visite au palais Colonna d’où est issu le rameau polonais de cette illustre famille qui compte parmi ses ancêtres le pape Martin V. Marie écrit à une amie cette lettre édifiante qui prouve que son sacrifice n’a pas été vain et qu’elle est résignée à cette union avec un vieillard chevaleresque:  »… Mon mari a des délicatesses qui touchent. Un autre que lui m’aurait tenue au courant de ce qu’il a fait après notre mariage, et c’est par Mamusia que j’ai appris les dettes qu’il avait payées et ses envois à mes frères. Il m’a demandé pardon de me l’avoir caché… … Y a-t-il beaucoup de jeunes filles qui rencontrent leur idéal ?… Serments échangés à l’autel, respect de soi-même, force que donne la prière. Nous ne sommes pas sur terre pour satisfaire nos caprices et nous pouvons faire le sacrifice d’un bonheur fugitif pour l’offrir à Dieu en pardon de nos fautes et pour le salut de notre pays ».

Trois années vont s’écouler à Walewice dans le plus morne ennui. Marie vit dans la société de sa belle-soeur, la chanoinesse Edwige Walewska, et de ses nièces par alliance, la princesse Jablonowska et la comtesse Birgenska, qui pourraient être ses grand-mères. Lorsqu’elle donne naissance à un fils, ces duègnes s’en emparent, sous le prétexte qu’une jeune femme de dix-huit ans est incapable de l’élever. Son mari leur donne raison. Marie écrit alors : « Je renonce à m’occuper de mon fils… Elles ne me le rendront jamais ». Et se retranchant dans la solitude, elle s’isole dans une étroite piété. A l’automne 1806 Napoléon envahit la Pologne. Les Walewski s’installent à Varsovie pour mieux s’intégrer à la fièvre patriotique. Marie est introduite dans la haute société, mais elle y fait une entrée discrète et d’ailleurs la vie mondaine lui importe peu. Ce qui compte pour elle, c’est préparer l’opinion à la venue du libérateur, tirer le peuple de sa torpeur, l’obliger à secouer le joug. Avec ses nièces elle parcourt les faubourgs et les campagnes, distribuant des tracts, collant des affiches, prêchant le soulèvement contre l’oppresseur. Pendant ces semaines exaltantes elle milite avec passion pour le parti français. Elle imagine Napoléon comme un mythe vengeur, désincarné, un envoyé de la Providence dont il importe de seconder les desseins qu’elle lui prête avec innocence. Telle est la toute jeune femme, pure, mystique, victime d’un premier sacrifice, qui va être offerte au caprice du demi-Dieu. Elle est plus ravissante que belle, avec sa petite taille bien prise, ses cheveux châtain clair et ses yeux bleus candides.

« Elle était gracieuse autant qu’une femme peut l’être, dit la comtesse de Kielmannsegge, modeste et sans aucune prétention : très réservée dans ses gestes et toujours très simple dans sa toilette, elle avait comme femme tout ce qu’il faut pour être aimée… ».Et la comtesse Potocka qui la détestera cordialement, sans doute parce qu’elle lui a été préférée, lui rend cet hommage empoisonné : « Délicieusement jolie, elle réalisait les figures de Greuze : ses yeux, sa bouche, ses dents étaient admirables. Son rire était si frais, son regard si doux, l’ensemble de sa figure si séduisant, qu’on ne pensait jamais à ce qui pouvait manquer à la régularité de ses traits ».

La rencontre.

La version officielle des premières rencontres de Napoléon et de Marie, telle qu’elle a été accréditée par Frédéric Masson, est si connue qu’il est à peine besoin de la retracer. Marie avait une amie d’origine juive et de moeurs légères, Mme Abramowicz, que ses intimes appelaient Elzunia. Toutes deux avaient conçu le projet un peu fou d’entrevoir Napoléon à son passage au relais de Blonie, le dernier avant Varsovie. Le matin du 1er janvier 1807 elles s’y font conduire et, mêlées à la foule, attendent, chaudement emmitouflées, l’arrivée de la berline impériale à la maison de poste. La voici enfin. Pendant que l’on change les chevaux au milieu des vivats, Marie se fraie un passage, bouscule les soldats et parvient à Duroc qu’elle a vu descendre de voiture. Elle le supplie de la laisser parler à son maître et devant l’insistance de cette jolie fille distinguée qui parle un français chantant, il se laisse fléchir : par la portière entr’ouverte un bref dialogue s’engage. Marie haletante balbutie un compliment éperdu d’admiration, de gratitude et de voeux pour l’émancipation de la Pologne. Napoléon surpris, ramasse un des bouquets que les paysans ont jetés à ses pieds, le lui offre et la remercie en formulant l’espoir de la revoir à Varsovie. La scène n’a duré qu’un instant et déjà la berline s’éloigne. Marie, interdite, serre les fleurs dans un mouchoir de baptiste et regagne sa demeure, bien décidée à ne révéler à quiconque, même pas à son mari, cette escapade sans conséquence. Pas un instant elle ne songe à revoir le grand homme aperçu dans la pénombre. Elle croit avoir accompli un geste patriotique, elle a exprimé le sentiment profond de son peuple et cela lui suffit. Une quinzaine de jours s’écoulent et la vision s’estompe déjà dans son esprit lorsqu’un matin le prince Poniatowski s’annonce chez les Walewski. C’est un personnage considérable, d’une bravoure légendaire, neveu du dernier roi de Pologne. Napoléon l’a nommé ministre de la Guerre du gouvernement provisoire, constitué dès son arrivée pour expédier les affaires courantes. Il vient en personne les convier au bal qu’il doit donner le lendemain à son palais de Pod Blacha en l’honneur de l’Empereur. Au regard équivoque, à l’allusion pleine de sous-entendus que ce grand seigneur dépravé lui a lancée, Marie réalise qu’une visite aussi insolite n’a d’autre objet que de l’attirer dans un piège. Poniatowski a beau insister et Walewski joindre ses exhortations aux siennes, elle refuse. Le soir même, Mme Abramowicz vient avec une amie, Mme de Vauban, maîtresse du prince de longue date. Elles sont mandatées par lui pour vaincre son entêtement et lui révèlent qu’elle est l’enjeu d’une petite conspiration. Napoléon s’est enquis de l’inconnue rencontrée à Blonie. Il a fait donner l’ordre à la police de la retrouver à tout prix. Le gouvernement polonais s’en est vainement mêlé jusqu’au jour où Mme Abramowicz a raconté leur fugue à Mme de Vauban. Voilà pourquoi Poniatowski témoigne tant d’intérêt aux Walewski. Marie se défend pied à pied, mais les solliciteuses font valoir le seul argument susceptible de la fléchir : elle n’a pas le droit de refuser l’occasion inespérée de plaider elle-même la cause sacrée de la Pologne. Napoléon est inaccessible aux hommes d’État polonais. Elle, avec sa foi persuasive, peut l’intéresser – qui sait ? – le convaincre. On ne lui en demande pas plus, cette entrevue ne l’engage pas… Propos hypocrites certes : les rouées savent bien que l’enjeu est tout autre. Mais il importe aujourd’hui de ne pas effaroucher l’innocente. Après de longs débats elle consent, à une condition : arriver assez tard à ce bal pour échapper au supplice de la présentation.

Esther et Assuerus.

Marie a revêtu sa robe la plus simple : de satin blanc sans broderies, tunique de gaze, diadème de feuillage, pas de bijoux. Dans la salle de bal elle va se tapir dans un coin entre deux inconnues. Poniatowski se glisse derrière elle et lui dit à voix basse : « L’Empereur désire ouvrir le bal avec vous. – Je ne danse pas ». Il supplie, elle se bute. Le maréchal Malachowski intervient, elle l’éconduit. Duroc est chargé d’en prévenir l’Empereur. Les Polonais sont terrifiés. L’air absent, Napoléon prend maintenant congé. Il parcourt les salons, gratifie quelques dames de banalités qui sonnent faux. Le voici devant Marie. Elle manque gauchement sa révérence et, pâle comme une morte, les yeux baissés, attend que la foudre tombe sur sa tête. Ce qu’il trouve à lui dire est d’une plate méchanceté : « Le blanc sur le blanc ne vas pas, Madame ». Et plus bas : « Ce n’est pas l’accueil auquel j’avais le droit de m’attendre après… ». Il la fixe un instant et s’éloigne.

Le lendemain matin, Elzunia entre dans la chambre de Marie et lui tend une lettre cachetée qu’elle déchire à grand-peine :

« Je n’ai vu que vous, je n’ai admiré que vous, je ne désire que vous. Une réponse bien prompte pour calmer l’impatience de

N. »
A la lettre est joint un gros bouquet de roses pâles entourant une seule rose rouge à laquelle est épinglée une carte d’invitation à dîner le soir même au palais Zamek avec ces mots griffonnés : « Pas de bijoux pour ce dîner. Mais cette rose ».
Une telle désinvolture la blesse, la révolte. Elle s’insurge, elle pleure, elle se refuse à l’évidence. Non elle n’ira pas à ce dîner, la Pologne dût-elle en périr. Il faudra, pour l’obliger à céder, l’ingéniosité d’Elzunia, l’astuce de Mme de Vauban et surtout l’ordre formel, incompréhensible, de son mari. Mais elle ira sans la rose, tout aussi simplement vêtue et se fera attendre.

À table elle est placée à côté de Duroc, en face de Napoléon. Pendant le repas celui-ci, sans lui adresser la parole, ébauche à l’intention de Duroc des gestes expressifs que le fidèle ami traduit en langage clair à sa voisine : Pourquoi n’a-t-elle pas piqué la rose à son corsage ? A-t-elle reçu la lettre ? Pourquoi n’y avoir pas répondu ? Elle élude, se dérobe. Ce soir encore elle ne concédera pas le moindre encouragement. Visiblement Napoléon enrage, stupéfait d’une telle résistance. Elle rentre brisée, mais satisfaite d’elle-même. A son réveil elle trouve une seconde lettre:

« Vous ai-je déplu, Madame? J’avais cependant le droit d’espérer le contraire. Me suis-je trompé ? Votre empressement s’est ralenti tandis que le mien augmente. Vous m’ôtez le repos. Oh! Donnez un peu de joie, de bonheur, à un pauvre coeur tout prêt à vous adorer. Est-il si difficile d’envoyer une réponse ? Vous m’en devez deux ». Dans la matinée une troisième missive est apportée par Constant. Encore plus pressante et chargeant Duroc de convenir d’un rendez-vous, elle s’achève par une sorte de chantage : « Votre patrie me sera plus chère quand vous aurez pitié de mon pauvre coeur ».

A la même heure le gouvernement polonais délibère gravement sur la manière de forcer sa réserve. On admet qu’elle seule, dans les circonstances présentes, peut exercer une influence sur le sort de la Pologne. Elle doit sacrifier son honneur à la raison d’État. Il est décidé que le vice-chancelier Kollontaj, vénéré pour sa droiture et la rigueur de ses principes, tentera une démarche pressante auprès d’elle et que Poniatowski l’appuiera.
Elle les reçoit, muette et crispée. Elle entend leur plaidoyer. Quand il passe les bornes, elle s’insurge, le ton s’élève. On la traite de mauvaise patriote, puis on se radoucit : elle sera leur ambassadrice extraordinaire, l’épouse polonaise de Napoléon… Dans un élan lyrique, Poniatowski va jusqu’à s’écrier : « Voilà notre future impératrice !… » Elle se tait. Alors Kollontaj tire de sa poche une lettre signée de tous ses collègues du gouvernement. Il en escompte un grand effet. Le passage essentiel qui s’appuie sur la Bible et sur la religion devrait porter sur cette âme pieuse :
« … Croyez-vous qu’un sentiment d’amour ait poussé Esther à se donner à Assuérus ? L’effroi qu’il lui inspirait, au point de défaillir sous son regard, n’était-il pas la preuve que la tendresse n’avait aucune part à cette union ? Elle s’est sacrifiée pour sauver son peuple, et elle a eu la gloire de le sauver. Puissions-nous en dire autant de vous, pour votre gloire et pour notre bonheur. Sachez, Madame, ce qu’a dit un homme célèbre, un saint et pieux ecclésiastique, Fénelon : « Les hommes, qui ont toute autorité en public, ne peuvent par leurs délibérations aucun bien effectif si les femmes ne les aident à l’exécuter ». Ecoutez cette voix réunie à la nôtre afin de jouir du bonheur de vingt millions d’êtres ». Marie ne refuse ni ne promet. Ces singuliers ambassadeurs sentent que sa volonté vacille, qu’elle est profondément ébranlée. Ils l’abandonnent à sa méditation. Heures dramatiques où, livrée à elle-même, elle se débat entre des solutions contradictoires. Opposer un refus catégorique aux avances de Napoléon, apaiserait sa conscience, mais quels remords si la Pologne doit en souffrir des représailles ? Se livrer ? Quelle humiliation, quelle honte ! Elle n’oserait jamais revoir son mari ni ses amis, et comment Dieu la jugerait-elle ?… Fuir ? Peut-être, mais on l’arrêtera et elle subira le même sort… Un léger bruit la fait sursauter. Duroc a soudoyé les domestiques, il a forcé sa porte et l’invite à le suivre. Elle ne proteste pas. Napoléon a voulu que leur premier tête-à-tête ait lieu dans son cabinet de travail pour ne pas l’effrayer. Des rafraîchissements sont préparés, il les lui présente avec grâce. D’entrée de jeu, Marie se lance à corps perdu dans une tirade politique. Elle est venue lui parler au nom du gouvernement provisoire : elle le supplie de l’écouter puisqu’elle est la seule voix qu’il daigne entendre. Tandis qu’elle esquisse cette pauvre parade, il sourit et s’approche, veut la prendre dans ses bras, la tutoie, la submerge de propos brûlants. Elle se dégage et s’enfuit. Il la rappelle à l’ordre, sèchement. Et redevenu correct, distant, amical, il s’efforce de l’attendrir en évoquant son ménage sans enfants, sa famille qui ne le comprend pas, sa solitude morale. Il la questionne sur les siens, lui laisse entendre que son mari ne s’oppose pas à l’adultère qu’elle va commettre, qu’elle sera la femme de sa vie. Il parle longuement, avec une douceur, une force de persuasion infiniment redoutables. Et lorsqu’il la congédie après l’avoir embrassée sur le front et lui avoir fait promettre de venir dîner le lendemain, elle a le sentiment de remporter une victoire et de le dominer. Comme elle le connaît mal !… Sa lettre habituelle du matin, aussi tendre que les précédentes, est assortie cette fois d’une magnifique broche en diamants. Elle la rejette avec colère. Ainsi pense-t-elle, il veut m’acheter ? Suprême affront que cette femme fière et désintéressée ne saurait supporter. Sa résolution est prise, elle se sauvera. Une lettre d’adieu à son mari et le soir venu, une valise à la main, elle s’enfonce dans la ville, vers le ghetto où elle espère trouver, à prix d’or, le moyen de gagner un port de la Baltique. On lui oppose un refus poli mais formel, le risque à courir serait trop grand. Alors, désemparée, elle se dirige vers le palais Zamek et par l’escalier dérobé de la veille se fait conduire au cabinet de l’Empereur.
Il est furieux. Duroc ne l’a pas trouvée chez elle, on a battu la ville à sa recherche et maintenant elle se permet d’arriver avec deux heures de retard !…
Elle tente de s’expliquer. L’envoi de la broche l’a ulcérée, elle ne voulait plus le revoir… Ces propos malheureux ont le don d’exaspérer Napoléon. Il l’insulte, brise une montre et se répand en invectives contre les Polonais. Saisissant un dossier il invoque le témoignage de Talleyrand : « Pas une goutte de sang français en échange de toute la Pologne ! » Et celui de Lannes : « Les Polonais sont tremblants sous le joug de leurs maîtres, ils sont toujours légers, divisés, anarchiques, vouloir les reconstituer en corps de nation serait épuiser inutilement le sang de la France pour une oeuvre sans solidité et sans durée ». Sous cette avalanche d’outrages, Marie défaille. Quand elle reprend connaissance, elle réalise que Napoléon a profité de son évanouissement pour abuser d’elle. Telle est la thèse dont les papiers de Marie Walewska ont assuré la consécration. Aux sceptiques on pourrait répondre qu’elle était mieux placée que quiconque pour donner sa version des faits. Mais certains témoignages et certaines invraisemblances laissent penser que la réalité fut sans doute moins romanesque. Selon ses Mémoires, la comtesse Potocka était présente au fameux bal où Marie refusa de danser avec Napoléon (cela est confirmé par une note de l’intéressée, citée par le comte d’Ornano). L’Empereur vint s’asseoir entre Marie et Mme Potoçka, causa quelques minutes avec cette dernière et lui demanda qui était sa voisine. Se tournant alors vers Marie, il l’invita à une contredanse, après quoi il lui serra la main, « ce qui, disait-on, équivalait à un rendez-vous ».

Poniatowski donnera à la comtesse de Kielmannsegge une version identique :

« Au bal donné par la ville en son honneur, l’Empereur la remarque et, sans lui dire un mot, danse avec elle. Le lendemain et les jours suivants Duroc l’invite chez l’Empereur ».
Qui donnait ce bal ? Mme Potocka répond : Talleyrand, et précise pourquoi il avait ménagé cette première entrevue :

« Napoléon ayant manifesté le désir de compter une Polonaise au nombre de ses conquêtes, elle fut choisie telle qu’il la fallait, délicieuse de figurer et nulle d’esprit ».
A Sainte-Hélène Napoléon confirmera ce patronage à Gourgaud :

« C’est M. de Talleyrand qui m’a procuré Mme Walewska, elle ne s’est pas défendue. »

On remarquera qu’aucun de ces témoignages concordants ne fait allusion au relais de poste ni à la recherche de l’inconnue. Napoléon aurait connu Marie chez Talleyrand, à l’initiative de ce dernier, et aurait dansé avec elle. Les rencontres suivantes, mentionnées par Poniatowski, concordent en revanche avec le récit prêté à Marie.

Reste à discuter la phrase énigmatique de Napoléon : « Elle ne s’est pas défendue ».

En effet le viol paraît peu plausible. Marie savait à quoi s’en tenir lorsqu’elle est venue la seconde fois au palais Zamek. Puisqu’elle était prête au sacrifice, pourquoi eût-il été nécessaire de l’y contraindre ?… Ce procédé constituerait d’ailleurs un exemple unique dans la carrière de Napoléon et psychologiquement on imagine mal une femme aimant par la suite l’homme qui l’a ainsi traitée.

Elle s’est défendue, certes, mais avant de se rendre. L’impatience déçue des lettres de Napoléon témoigne d’une certaine résistance. Plus encore le message rusé du gouvernement provisoire. On objectera que cette résistance fut brève. Selon Garros, le bal eut lieu le 18 janvier et Napoléon a quitté Varsovie le 29 : onze jours pour conquérir et ébaucher une vie commune que personne ne conteste, c’est peu il est vrai, mais quelle honnête femme eût échappé à l’implacable conjuration d’une volonté toute-puissante et de la raison d’Etat… ?

Une collaboration intellectuelle.

La nuit même où Marie s’est donnée à lui – volontairement ou non – Napoléon l’a installée dans un appartement discret du palais Zamek. Rien n’est changé à son intense activité : audiences, plans de campagne, travail de cabinet avec Maret. Il ne la rejoint que le soir pour dîner, ou à l’une de ces soirées brillantes dont les Polonais raffolent. Marie, « semblable à une jeune veuve » dira la comtesse Potoçka, ne s’affiche pas. Timide, effacée, insensible aux hommages, elle semble ignorer la curiosité dont elle est l’objet, sa nouvelle position suscitant, bien entendu, des commentaires plus ou moins favorables. Dans l’intimité retrouvée elle amène, avec son doux entêtement, la conversation sur son idée fixe. Il ne l’éconduit pas. Pour la première fois de sa vie il tolère qu’une femme lui parle de politique. Patiemment il discute avec elle sans toutefois s’engager. Ses arguments ne varient pas : que les Polonais fassent preuve de cohésion, de maturité, qu’ils soutiennent militairement sa lutte contre la Russie, et ils seront récompensés selon leurs mérites. Bien sûr Marie ne trahit pas de secret en divulguant ces propos à Poniatowski, en l’exhortant à imposer la trêve aux factions, en le pressant de lever des régiments. Il est même certain que Napoléon se sert de son truchement pour inspirer la ligne de conduite des dirigeants polonais. Car elle n’est pas prisonnière d’une cage dorée, elle reçoit librement ses compatriotes et, tout en communiant avec eux dans l’idéal commun, elle se fait l’interprète et l’avocate loyale des desseins de l’Empereur. Cette collaboration intellectuelle qui marque la première phase de leur liaison est si réelle qu’à son départ, le 29 janvier. Napoléon lui confie une sorte de mission officieuse : elle se rendra à Vienne avec sa mère et prodiguera dans les salons l’assurance que la France ne détachera jamais la Galicie polonaise de la couronne d’Autriche, ceci afin de rassurer Metternich dont la neutralité demeure incertaine. C’est à Vienne qu’elle reçoit, au lendemain de la tuerie indécise d’Eylau, ce bref billet de Napoléon daté du 9 février :

« … La bataille a duré deux jours et nous sommes restés maîtres du terrain. Mon coeur est avec toi ; s’il dépendait de lui, tu serais citoyenne d’un pays libre. Souffres-tu comme moi de notre éloignement ? J’ai le droit de le croire ; c’est si vrai que je désire que tu retournes à Varsovie ou à ton château, tu es trop loin de moi. Aime-moi, ma douce Marie, et aie foi en ton N. ». Docile, elle retourne à Kiernozia, refuse avec dignité le séjour de Walewice qui lui est pourtant offert. Il ne semble pas que Napoléon lui écrive, mais il lui fait donner de ses nouvelles par Duroc.Trois mois s’écoulent ainsi, dans la solitude et la méditation de l’incroyable événement qui a bouleversé son existence. Au début de mai elle reçoit la visite du général Zayonczek et de son frère Teodor Laczynski qui la supplient de les conduire auprès de Napoléon. Zayonczek vient de recruter une division de six mille hommes et il voudrait l’offrir à l’Empereur en gage de la bonne volonté polonaise. Marie saisit ce prétexte et sollicite une autorisation qu’elle obtient. Le quartier impérial est établi depuis un mois au château de Finkenstein, en Prusse-Orientale. Il faut, pour s’y rendre de Varsovie, traverser sur plus de cinquante lieues un rude pays de forêts, de lacs et de marécages, par des routes épouvantables, au milieu de troupes en mouvement. Peu de femmes prendraient le risque d’un tel voyage. Marie n’hésite pas. Dans le climat spartiate de Finkenstein son arrivée passe relativement inaperçue. Elle vie en recluse, sans quitter la chambre contiguë au cabinet de travail de Napoléon où leurs repas sont servis. Son unique distraction est d’observer, derrière sa fenêtre, les allées et venues de cette ruche. Il lui consacre si peu de temps, du matin au soir absorbé par ses revues, des inspections, des conférences… Un jour l’ambassade de Perse vient en audience, apportant d’admirables châles destinés à Joséphine. Napoléon veut les offrir à Marie, elle les refuse. À force de prières elle finit par accepter le moins beau… à condition de le donner à une amie.

Sentiment nouveau.

Malgré la précarité du séjour, les quelques semaines passées à Finkenstein comptent parmi les plus heureuses de leur union éphémère. L’admiration mêlée de crainte dont elle ne s’est jamais défendue à l’égard de son génie évolue maintenant vers un amour profond, mystique, sans espoir. Quant à lui, passé le temps de la frénésie sensuelle, il se laisse envahir par un sentiment nouveau de tendresse protectrice et d’estime qu’aucune femme ne lui a encore inspiré. La capitulation de Dantzig et la reprise imminente des opérations contraignent Napoléon à la renvoyer en Pologne. On peut mesurer le déchirement qu’elle dut éprouver aux allusions des deux billets qu’il lui adresse le 26 mai et le 12 juin :

« … Sois calme et heureuse, car l’horizon s’éclaire et nous nous reverrons bientôt. C’est mon voeu le plus cher…

… Tout marche comme je l’avais prévu, nous sommes sur les talons de l’ennemi et la division polonaise est remplie d’enthousiasme et de courage. Le jour approche d’une réunion que j’appelle de tout mon coeur, où nous pourrons vivre l’un pour l’autre… ».
Les événements ne le permettront pas de sitôt. Après l’éclatante victoire de Friedland et les pourparlers de Tilsitt avec le tsar Alexandre, il s’arrête à Dresde et regagne la France au plus vite, après dix mois d’absence. Le 27 juillet il est à Saint-Cloud d’où il lui écrit :
« … Ma joie serait entière si tu étais ici, mais je t’ai dans mon coeur. L’Assomption est ta fête et mon anniversaire de naissance : c’est une double raison pour que nos âmes soient à l’unisson ce jour-là. Tu m’as certainement écrit, comme je le fais en t’envoyant mes souhaits : ce sont les premiers, faisons des voeux pour que bien d’autres les suivent, pendant beaucoup d’années. Au revoir, ma douce amie, tu viendras me rejoindre. Ce sera bientôt, quand les affaires me laisseront la liberté de t’appeler.
Crois à mon inaltérable affection ». Un crochet par Varsovie n’eût pourtant guère allongé son voyage de Tilsitt à Dresde – un coup d’oeil sur la carte le démontre – mais peut-être craignait-il d’affronter l’enthousiasme populaire après le geste qu’il vient d’accomplir en faveur des Polonais : la création du grand-duché de Varsovie, placé sous la souveraineté nominale du roi de Saxe (en fait un simple protectorat français jouissant d’une autonomie relative) qui les délivre du joug de la Russie. Peut-être a-t-il pris cette demi-mesure, qui compromettra l’avenir de ses relations avec le Tsar, sous l’influence de Marie et pour lui plaire. Dans l’isolement de Kiernozia, cette nouvelle apporte en tout cas une lueur d’espoir. Pas de lettre, pas un signe de lui. Elle ignore que, depuis son retour à Paris, il s’est lancé dans une nouvelle aventure avec une jolie Génoise, Carlotta Gazzani, aimablement suscitée par Joséphine qui, bien informée, redoute l’épouse polonaise. Carlotta, grâce à sa fonction de lectrice de l’Impératrice, loge aux palais impériaux, ce qui facilite les choses. Toutefois Napoléon n’attache guère d’importance à ce passe-temps. A Mantoue le 13 décembre, au cours de sa tentative de réconciliation avec Lucien, il lui confiera, parlant évidemment de Marie :

« C’est une femme charmante, un ange. Ah ! C’est bien d’elle qu’on peut dire que son âme est aussi belle que sa figure ! …

… Vous riez de me voir amoureux ; oui je le suis en effet, mais toujours subordonnément à ma politique qui veut que j’épouse une princesse, quoique je préférerais bien couronner ma maîtresse ».
Ainsi il rêve de l’épouser bien que sachant ce rêve irréalisable. Tout ce qu’il peut lui concéder c’est de l’aimer, entre deux voyages, deux guerres, deux passades… 

Le 1er janvier 1808 Teodor Laczynski surgit à Kiernozia comme un messager du ciel, chargé d’amener Marie à Paris. Sans perdre de temps, avec la princesse Jablonowska pour chaperon, sa servante Mania et son frère, elle se met en route et fin janvier s’installe quai Voltaire chez Teodor. Elle n’a pas revu l’Empereur depuis Finkenstein, huit mois plus tôt, et il n’est pas question à Paris de vie commune, ni même de paraître à la Cour. C’est dans le plus grand secret que Napoléon vient le soir de temps à autre. Il semble pris pour elle d’un regain de passion, comme l’atteste cet aveu griffonné au dos d’un calendrier : « Tu es pour moi une nouvelle sensation, une révélation perpétuelle. C’est que je t’étudie avec impartialité. C’est qu’aussi je connais ta vie jusqu’à ce jour. D’elle vient, chez toi, ce singulier mélange d’indépendance, de soumission, de sagesse et de légèreté, qui te fait si différente de toutes ». Marie n’est pas exigeante, elle l’a prouvé en répondant à son premier appel, après avoir été si longtemps délaissée. Ce bonheur relatif, ces instants trop rares qu’il lui accorde, elle s’en contenterait s’il n’était sans cesse entraîné loin d’elle. Dès le Ier avril il part à Bayonne régler les affaires d’Espagne avec Joséphine, sa Cour… et Carlotta. Marie désenchantée regagne la Pologne.

Le chant du cygne.

Plus seule que jamais. Des voeux au 15 août. D’Erfurt, le 2 octobre, cet encouragement qui sonne faux :

« Ne t’excuse pas de ne pas écrire plus, c’est même plus sage d’agir ainsi, car je me déplace sans cesse. Qu’importe les mots, nos corps seuls sont séparés. J’en souffre mais je sais que la matière compte peu pour toi, tu m’as donné ton âme et tu possèdes la mienne…
Crois à mon éternelle affection… » Et le 14 janvier 1809, de Valladolid, cette dure semonce car elle doit sans cesse l’entretenir du problème polonais et il en est las :

« Ma petite Marie
Tu es une raisonneuse et c’est très laid ; tu écoutes aussi des gens qui feraient mieux de danser la polonaise que de se mêler des affaires du pays. J’ai perdu un quart d’heure à t’expliquer que ce qui paraît être des mesures incompatibles apportera de grands avantages. Relis-moi et tu comprendras, le Code Civil a fait ses preuves, et ailleurs qu’en France…

… Je serai prochainement à Paris ; si j’y demeure assez longtemps, tu pourras peut-être y revenir.
Mes pensées sont pour toi ».

Comme le ton de ces lettres diffère de celui des premières, il y a deux ans à peine. C’est un époux de longue date qui semble récriminer, ce n’est plus un amant… De fait il va passer près de trois mois à Paris sans se soucier d’elle. La campagne d’Autriche s’ouvre en avril par une écrasante défaite des Polonais. Varsovie est prise et Marie suit le quartier général à Thorn où elle a une orageuse entrevue avec Poniatowski à qui elle reproche son incapacité. L’entrée des Français en Autriche sauve l’armée polonaise du désastre, l’envahisseur est reconduit aux frontières. Marie, passionnée par ces événements, doit adresser à Napoléon de véritables rapports auxquels il répond de Vienne à deux reprises par des conseils politiques. Enfin le 6 juillet la victoire de Wagram va lui permettre de prendre un long répit et Marie, après seize mois d’absence, est mandée à Schönbrunn. De la mi-juillet à la mi-octobre ils vont vivre la plénitude et le chant du cygne de leur liaison. Napoléon veut recréer, pour elle, l’intimité de Finkenstein. Elle dispose d’un appartement au château, il vient l’y rejoindre chaque nuit et souvent il s’évade pour l’entraîner dans de longues promenades à travers la campagne viennoise. Cet enchantement de sa présence, aussi souvent que cela lui est possible, va bientôt se magnifier pour elle d’une autre présence: elle attend un enfant et Napoléon semble s’en réjouir. Mais la politique lui interdit de faiblir. Sa décision de divorcer est irrévocable et la venue de Marie à Paris, dans l’état où elle se trouve, pourrait compromettre les négociations du divorce et de son remariage. Elle rentrera donc en Pologne, enceinte de trois mois, tandis qu’il s’apprête à affronter Joséphine. Marie paraît d’abord se soumettre à cet abandon si peu honorable. Mais en décembre elle reprend la route de Paris, cette fois avec une domesticité complète et de nombreux bagages, comme s’il s’agissait d’une installation définitive. Il semble bien qu’elle agisse de sa propre initiative car Napoléon mène à ce moment une existence compliquée où elle ne peut que l’embarrasser. De front il prépare Joséphine à l’idée du divorce, il est en quête d’une alliance souveraine et il s’intéresse fort à une jeune personne de la suite de Pauline, Christine de Mathis, qui le tient en haleine avec une coquetterie consommée. Il existe trente-quatre billets de Napoléon à sa soeur, écrits de novembre 1809 à février 1810, où toutes les nuances de l’inquiétude, de la fièvre ou du ressentiment s’expriment au jour le jour, Pauline étant chargée de convoquer, de tancer, de transmettre ses messages à la rebelle. Et cela jusqu’à la veille de l’arrivée de Marie-Louise à Compiègne !…

Les mobiles de Marie demeurent hypothétiques. Cherche-t-elle un ultime rapprochement par l’intermédiaire de l’enfant qui va naître ? Veut-elle éviter le scandale dont sa grossesse va éclabousser les Walewski ? Est-elle sollicitée par le gouvernement polonais que la perspective d’un mariage russe de Napoléon préoccupe, et qui voudrait obtenir des assurances par son truchement ? On ne sait, mais les deux dernières hypothèses sont plus plausibles, sa réserve et son désintéressement étant bien connus. Quoi qu’il en soit, dès son arrivée, elle loue un hôtel particulier, 2 rue La Houssaye, nom que portait alors la portion de la rue Taitbout comprise entre la rue de Provence et la rue de la Victoire. Napoléon lui rend de rares visites. Il semble plus soucieux du confort de son installation et des préparatifs de la naissance que de sa solitude morale. Il ne lui témoigne qu’une affection lointaine. Leur liaison prend fin alors que cette maternité devrait la vivifier. Elle a duré trois ans au cours desquels ils n’ont été réunis que six mois en quatre fois : à Varsovie, à Finkenstein, à Paris et à Vienne. Entre temps de longues éclipses : quatre, huit et seize 

Alexandre Walewski.

Au début de mars Marie reçoit d’Anastase Walewski une lettre pleine de dignité. Il cède son domaine à son fils aîné et l’invite à s’entendre avec lui afin d’accoucher à Walewice. On ne saurait imaginer plus noble mansuétude. Elle en est bouleversée, elle part, il était temps : cette offre généreuse lui épargne l’humiliation et le chagrin de se trouver à Paris lorsque les noces de Napoléon et de Marie-Louise seront célébrées en grande pompe le 2 avril. Alexandre Walewski naît le 4 mai 1810 et son père légitime pousse la délicatesse jusqu’à le déclarer lui-même au curé de Walewice. Sa signature, qui figure au registre de la paroisse, en fait foi. Ainsi les apparences sont sauves. L’enfant portera un nom dont il se prévaudra toute sa vie avec une juste fierté. Napoléon apprend la naissance de son fils au cours d’un voyage triomphal en Belgique avec sa jeune épouse. Il fait parvenir des dentelles de Bruxelles et 20 000 francs en or pour Alexandre ; pour Marie une somptueuse édition de Corneille. Elle doit tellement s’ennuyer à Walewice qu’elle revient rue La Houssaye. La comtesse de Kielmannsegge dira que sa maison était aussi mal meublée qu’un hôtel garni, à l’exception de quelques bibelots de grande valeur. Elle y mène une existence retirée en compagnie de son frère, ne recevant à sa table que les Polonais de passage. Elle s’habille toujours aussi simplement, le plus souvent d’une robe de satin gris, comme si elle portait le deuil. Napoléon veut l’ignorer : elle s’en plaint à Savary, à Duroc, à Corvisart. Pas d’écho. En février 1811 cependant, quelques semaines après la naissance du roi de Rome, il viendra la voir à deux reprises, mais ne s’intéresse guère qu’à Alexandre. Elle a repris ses distances, l’appelle Votre Majesté. Il proteste et tente de la prendre dans ses bras : elle le repousse doucement. Il n’insiste pas. Tout est bien fini. Elle souhaite néanmoins maintenir le contact, ne serait-ce que pour son fils et pour la Pologne. Et sans doute dans cet espoir, elle va louer à Boulogne, le 15 avril, une maison de campagne proche du palais de Saint-Cloud. Cette maison subsiste, 7 rue de Montmorency. Elle est aujourd’hui affectée à une école municipale pour enfants attardés. Aucune trace de décoration intérieure, si ce n’est une charmante cheminée d’époque. Mais les murs sont intacts et cette demeure oubliée, dont le grand jardin est envahi de baraquements scolaires, a conservé l’apparence bourgeoise qu’elle devait avoir au début du siècle dernier. Elle faillit disparaître en 1964, sa démolition ayant été décidée. Sur l’intervention du comte Roger Walewski et de Paul Fleuriot de Langle, M. Malraux l’a fait classer à l’Inventaire des demeures historiques. Elle est sauvée. Il reste à espérer qu’elle puisse être transformée un jour en musée.
 
Rien ne prouve que Napoléon vint voir Marie dans cette maison. Le seul fait de sa proximité de Saint-Cloud où il résida si souvent en 1811 est une coïncidence troublante, sans plus. Le 5 mai 1812 apparaît comme un jour faste dans cette grisaille. Elle a formulé une demande d’audience et il la reçoit aux Tuileries. Comme jadis la conversation prend vite un tour politique. Napoléon pense tout haut, familièrement. Elle l’interroge sur la possibilité d’une guerre avec la Russie que l’opinion croit imminente. Il s’en défend. Au cas où elle éclaterait, accorderait-il l’indépendance à la Pologne ? Il élude. Peut-elle le servir là-bas ? Oui, en aidant Poniatowski à constituer une armée forte… Il a tiré de son bureau un parchemin roulé et le lui tend. Par décret impérial Alexandre Walewski est doté de 69 fermes et parcelles appartenant à la Couronne de France dans le royaume de Naples. Jusqu’à sa majorité elle en percevra le montant s’élevant à 170 000 francs par an. Ensuite son fils lui versera une pension viagère de 50 000 francs. Si l’on multiplie ces sommes par quatre pour les évaluer en francs actuels, c’est une fortune considérable dont il comble la mère et l’enfant, sans doute pour libérer sa conscience. Marie le précède en Pologne. L’ambassadeur de France, Mgr de Pradt, la traite « en fac-similé d’Impératrice », dit la comtesse Potoçka qui lui trouve « un aplomb modeste », acquis pendant son séjour en France. Mais les honneurs dont on l’entoure, le pas qu’on lui donne sur les autres femmes, ne sont pas de son goût. Elle se hâte vers Vilna d’où Napoléon s’apprête à envahir la Russie. Une dernière fois elle le presse de proclamer l’indépendance de la Pologne dès qu’il aura vaincu ; pas plus que jadis, elle ne parvient à lui arracher de promesse. C’est tout juste si elle obtient qu’il reçoive la délégation de la Diète polonaise qu’elle a accompagnée. Tant que Napoléon triomphe en Russie, elle demeure à Varsovie où l’espoir est à son comble. Mais dès la nouvelle de l’incendie de Moscou elle se retire à Walewice. Des échos assourdis de la retraite parviennent et sèment la panique dans le pays. Le 10 décembre, l’ambassade de France lui fait savoir que l’Empereur est secrètement arrivé à Varsovie et qu’elle se tienne prête à le rencontrer. Quelques heures plus tard, second message : il arrive. En hâte elle fait improviser un souper, meubler la plus belle chambre du château avec ce qu’elle a de plus précieux. Et soudain dans la nuit les clochettes d’un traîneau. Napoléon, vieilli, épaissi, accablé, gravit lourdement le perron seul avec Duroc. Il embrasse tendrement son fils, fait le tour du château et se met à table. Morne souper. Il semble chercher à s’étourdir, lève des armées fantômes, échafaude mille projets… Duroc congédié, Marie le conduit à sa chambre. Il s’étend tout habillé, elle s’assied près de lui et il s’endort, la main dans la sienne. Elle demeure immobile, de longues heures, à le contempler. Avant l’aube, Duroc vient le réveiller. Rapides adieux, Napoléon engage Marie à ne pas s’exposer aux exactions des Cosaques, à regagner la France au plus vite.

Le temps des revers.

Le temps des revers est venu, le déclin de l’Empire se précipite. Marie ne manquera pas les rares occasions dont l’Empereur dispose pour lui manifester sa sollicitude. Certes il n’est pas question de rencontres clandestines : les derniers entretiens ont lieu au grand jour, dans l’apparat des palais impériaux, entre deux audiences. De ce fait ils n’ont pas échappé aux mémorialistes qui rendent unanimement hommage à sa fidélité dans le malheur. En novembre 1813, entre la désastreuse campagne d’Allemagne et celle de France, Marie est reçue aux Tuileries. Un témoin imprévu s’est glissé entre eux : le roi de Rome, alors âgé de deux ans et demi, à peine dix mois de moins que son propre fils. La présence de cet adorable enfant turbulent, son médaillon par Isabey que Napoléon lui remet maladroitement, lui arrachent des larmes… Cinq mois plus tard, après la première abdication, elle accourt à Fontainebleau, rencontre Caulaincourt et le prie de l’annoncer. Une partie de la nuit elle attend dans un salon du palais déserté qu’on veuille bien l’introduire. En vain. Elle a été oubliée. Cinq mois encore, l’Empereur est à l’île d’Elbe. Elle sollicite la permission de venir le saluer avec son fils qu’elle emmène à Naples pour tenter de récupérer ses biens confisqués par Murat. Le Ier septembre elle débarque de nuit à Porto Ferrajo. Bertrand est venu l’accueillir et la conduit discrètement dans la montagne, à l’ermitage de la Madone où Napoléon goûte les premières vacances de sa vie, dans un site enchanteur. Il descend à sa rencontre, lui cède la cellule de moine qu’il habite et feint de se retirer sous la tente qui a été dressée près de là. C’est du moins ce qu’insinue le mameluck Ali. Elle va passer deux jours, romantiques à souhait, dans ce paradis perdu. Elle s’attarderait volontiers, mais Napoléon craint que Marie-Louise, dont il ignore l’inconduite, ne tire prétexte de cette escapade pour se dérober. Une fois de plus Marie sera donc sacrifiée. A l’heure du départ, ayant appris par le trésorier Peyrusse les difficultés financières de l’Empereur, elle veut lui restituer un beau collier de perles qu’il lui offrit jadis. Bien sûr, il ne l’accepte pas et la congédie avec émotion. Sous les rafales de pluie, dans la nuit noire, Marie traverse l’île et s’embarque en pleine tempête. Leurs ultimes rencontres auront pour cadre l’Elysée, avant et après Waterloo, puis Malmaison la veille du départ à Sainte-Hélène. Chaque fois elle est venue avec le petit Alexandre, le seul lien qui l’unisse encore au grand vaincu. Napoléon n’est pas sans savoir en effet qu’elle a décidé de refaire sa vie, mais il serait mal fondé à le lui reprocher. Nul doute que leur dernier adieu à Malmaison se soit situé dans un climat de mutuelle affection et d’infinie tristesse, dépouillé de reproches autant que d’illusions.

Un jeune colonel.

Il faut revenir en arrière dans le passé de Marie pour la laver de la trahison dont certains l’accusent de s’être rendue coupable envers Napoléon.

A Varsovie, en janvier 1807, elle a rencontré, parmi les brillants officiers français qui papillonnaient autour d’elle, un jeune colonel de dragons, Philippe d’Ornano, superbe cavalier, petit-cousin de l’Empereur, et qui compte par surcroît deux maréchaux de France parmi ses ancêtres. Pendant cinq ans elle ne l’a pas revu. Entre temps il a guerroyé en Espagne et au Portugal où sa bravoure lui vaut d’être nommé général de brigade sur le champ de bataille de Fuentes de Onoro ; il fait ensuite la campagne de Russie et se couvre de gloire à la Moskowa. A vingt-huit ans il est général de division, en passe de prendre la relève des grands cavaliers de l’Empire tués à l’ennemi. C’est alors que se produit dans sa vie un événement extraordinaire : le 18 novembre 1812 à la bataille de Krasnoë, il est renversé par un boulet et tenu pour mort. Son aide de camp, M. de Laberge, l’ensevelit sommairement dans la neige puis, pris de remords, le déterre, le charge en croupe et ramène au quartier général ce qu’il croît être un cadavre. Ornano ouvre alors les yeux et se lève. Cinquante ans plus tard, ce ressuscité qui a la vie dure sera fait maréchal de France par Napoléon III. En attendant, quelques jours après sa fausse mort, il est grièvement blessé et évacué en France. Tel est le héros que Teodor Laczynski amène dîner chez sa soeur à la Noël 1812. Il lui fait une cour assidue, l’emmène au spectacle, l’entraîne dans le tourbillon du monde. Un jour il la demande en mariage. Elle refuse, prenant prétexte qu’elle n’est pas libre car Anastase Walewski vit encore et que pour rien au monde elle ne romprait les liens religieux du mariage. Ornano repart à la tête des dragons de la Garde pendant la campagne d’Allemagne. Ils s’écrivent et deux extraits de leur correspondance prouvent, s’il en était besoin, la pureté de leurs relations. Le 2 mai 1813 il lui écrit :« Ma profonde gratitude ne vous est pas seulement due pour m’avoir reçu avec tant de grâce charmante, pour m’avoir consacré votre temps : le sentiment que vous m’inspirez me fait votre obligé plus encore. Ne le partageriez-vous jamais qu’il m’aurait donné des heures d’une ineffable douceur, auxquelles il semble interdit de demander davantage… J’attendrai… ».

Elle lui répond le 20 juin :

« … J’ai aussi le meilleur souvenir de ces semaines. Elles scellent notre amitié. A elles je dois votre bonne lettre et le plaisir que me donne celle que je vous écris ». Dans les derniers jours de 1813 il rentre d’Allemagne et ne fera pas la campagne de France, car il commande les réserves de la Garde chargées de la défense de Paris. Il peut ainsi rencontrer Marie chaque jour et son influence s’affirme. C’est lui qui la décide à se rendre acquéreur d’un hôtel particulier 48, rue de la Victoire, qui jouxte celui où Napoléon connut Joséphine et qu’elle habitera désormais. C’est lui qui la ramènera de Fontainebleau après sa tentative infructueuse auprès de l’Empereur. A la première Restauration, Ornano s’est rallié aux Bourbons, ce qui n’a guère plu à Marie. Leurs occupations les éloignent d’ailleurs l’un de l’autre : il a pris un commandement à Tours, elle est à l’île d’Elbe et à Naples. Mais à son retour il insiste à nouveau pour l’épouser et cette fois elle ne peut plus opposer l’existence de son mari puisqu’il vient de mourir presque octogénaire. D’autant plus qu’elle conserve un assez amer souvenir de sa réception écourtée à l’île d’Elbe. Ils se fiancent donc en février 1815. Avant de s’engager elle a tenu loyalement à lui communiquer ses notes intimes afin qu’il ne puisse ignorer la ferveur de sa passion déçue. Cette franchise ne fait que la grandir à ses yeux, il est si décidé à l’épouser qu’il demande à cet effet un congé d’un mois au ministre de la Guerre. Sur ces entrefaites Napoléon débarque à Golfe-Juan et le projet est ajourné. Mais son retour à Paris ne le modifie pas. Nous avons vu Marie à l’Elysée, à Malmaison, toujours accompagnée de son fils pour éviter les colloques singuliers. Seule l’imminence d’une nouvelle guerre les fait reculer. Or, la veille de la campagne de Belgique, Ornano se bat en duel avec un certain général Bonet qui l’a provoqué. Marie tente en vain de l’en empêcher. Il reçoit une balle en pleine poitrine, ce qui ne lui permettra pas de charger à Waterloo, où il eût peut-être tenu un rôle glorieux.

La seconde Restauration le prive de toute activité. Il est même emprisonné à l’Abbaye pour propos séditieux. À peine libéré, il s’exile à Londres. Elle-même connaît de graves soucis financiers, les rentes de son fils étant naturellement suspendues. Mais elle hésite encore à se marier, bien qu’un avenir heureux lui soit enfin ouvert. Scrupuleuse et désintéressée, elle craint de nuire par son passé à la carrière de son beau général qui rentrera plus facilement en grâce si sa présence ne le compromet pas. Ornano a enfin raison de ces réticences : le 7 septembre 1816, il l’épouse à la collégiale Saint-Michel-et-Gudule de Bruxelles.

La nouvelle de leur mariage parvint à Sainte-Hélène le 18 janvier 1817. Ce jour-là Gourgaud note dans son journal :« Mme de Montholon apporte les gazettes venues de France. La comtesse Walewska épouse M. d’Ornano. Sa Majesté l’approuve : « Elle est riche et doit avoir mis de côté ; ensuite j’ai beaucoup donné pour ses deux enfants ». Je réponds : « Votre Majesté a longtemps payé à Mme de Walewska dix mille francs de pension par mois ». A ces mots l’Empereur rougit : « Comment savez-vous cela ? Il n’y avait que de Duroc que cela fût connu ». On eût souhaité d’autres commentaires. Peut-être ce cynisme masquait-il une secrète amertume. Qu’importe ! Les Ornano vivent heureux à Liège, où ils se sont établis sur un grand pied. Neuf mois après leur mariage elle met au monde un troisième fils, Rodolphe-Auguste, né le 9 juin 1817. Elle ne se relèvera pas. Une fièvre puerpérale compliquée de néphrite la consume lentement. C’est sans doute au cours de ces mois d’inaction, où elle sentait sa fin approcher qu’elle inspira à une main inconnue les Mémoires où est puisé le peu que nous connaissons de sa vie. Elle formula le désir de mourir en terre française, d’y laisser son coeur et de reposer en Pologne. Ce triple voeu sera exaucé. Elle expira le 11 décembre en son hôtel rue de la Victoire, son coeur fut déposé au Père-Lachaise, dans le caveau d’Ornano, et bien plus tard on transféra son corps au cimetière de Kiernozia.

Le chagrin du général d’Ornano fut immense. Il se mesure au fait que cet homme jeune, riche, comblé d’honneurs, qui allait lui survivre quarante-six ans, ne se remaria pas. En revanche on est surpris de constater que la mort de Marie n’a soulevé aucun écho parmi les mémorialistes de Sainte-Hélène. En 1818 ils étaient encore trois, à noter au jour le jour la moindre réaction de l’Empereur : Bertrand, Marchand, O’Meara. Un tel silence ne peut s’expliquer que par l’absence des journaux relatant son décès. On sait en effet que les collections parvenaient souvent à Longwood dépareillées et incomplètes. Il est certain que Napoléon l’ignora jusqu’à sa propre fin. La preuve en est apportée par une phrase de la conversation du 22 avril 1821 avec Bertrand : passant en revue ses legs de conscience et se préoccupant de l’avenir d’Alexandre Walewski il a ce mot révélateur : « Comme Madame Walewska a un autre fils et qu’elle voudra probablement l’avantager… ». Mais, bien que la croyant toujours en vie, il ne formule aucun vœu pour elle. Ainsi mourut dans le plein éclat de sa beauté la seule femme valable que Napoléon ait aimée, à sa manière, inconstante, égoïste et prodigue. Marie, elle, l’aima à la sienne, qui était toute d’abnégation, de désintéressement et de fidélité. Elle attendit longtemps un bonheur qu’elle était pleinement libre de saisir, après six ans d’abandon et de solitude. Et ce bonheur allait lui coûter la vie presque aussitôt.

Leur histoire fait penser à ce mot de Sainte-Beuve :

« On peut juger un homme public, mort ou vivant, avec quelque rudesse ; mais il me semble qu’une femme même morte, quand elle est restée femme par les qualités essentielles, est un peu notre contemporaine, toujours. »

Dr. Guy GODLEWSKI (1913-1983)

Cet article fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien n°358, d’avril 1988. Il a été rédigé en 1967.

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( 2 janvier, 2019 )

Comment voyageait Napoléon…(1ère partie).

Cet article dû l’historien Marcel Doher, a été publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°278) en novembre 1974.

« Activité, Activité, Vitesse »… Cette célèbre expression de Napoléon au début de la fameuse Campagne des Cinq Jours, à la veille d’Eckmühl, dit la célérité avec laquelle il entrait en campagne. Caractéristique de cette célérité et de ses déplacements est son entrée en campagne aux heures graves de 1813 en Allemagne. Il quitte Mayence le 24 avril de cette même année- à huit heures du soir pour gagner du temps-et monte en voiture, accompagnée de Berthier, en direction d’Erfurt. Pourtant « l’alarme est sur la route d’Erfurt », disent les rapports ; mais il est capital pour lui de rejoindre les 60.000 hommes de l’armée de l’Elbe, auxquels il apporte les 100.000 hommes de celle qu’il a formée sur le Main. Aussi, pour lui, la rapidité prime tout. Son principal secrétaire, Fain, en exprime son émerveillement dans son « Manuscrit de 1813 » : « Ma plume ne saurait décrire la rapidité de son entrée en campagne ; elle ne peut que se traîner sur ses pas. » Le « gros bagage », du quartier Impérial est encore en arrière. Les chevaux de main et les valets ne peuvent suivre aussi vite, ni marcher en avant parce que des essaims de troupes ennemies infestent la route. Les russes ont dépassé Dresde. Des troupes légères ont poussé jusqu’à Gotha où elles ont enlevé le secrétaire dela Légationfrançaise et quelques soldats, des partisans venus du Nord, rôdent à trente lieues de Cassel, la capitale du toi Jérôme de Westphalie. L’Empereur s’arrête à Francfort à 11 heures du soir, juste le temps de remplacer les chevaux. Il traverse Hanau, Hunfeld, Wach, Eisenach, Gotha et arrive le lendemain 25 avril 1813, à 9 heures du soir à Erfurt, où il descend de sa voiture de voyage. Il va s’en servir encore une journée, pour se rendre à Eckartsberg où des unités de conscrits de 1813, l’ayant reconnu, l’acclament avec enthousiasme, shakos au bout des fusils. Il y abandonne sa voiture, car il fera tout le reste de la campagne à cheval, jusqu’à l’armistice du 4 juin.

M.D.

En berline.

Comme sans doute bien des gens à l’époque, s’ils pouvaient en approcher, jetons un regard de curieux sur cette voiture. C’est une berline très simple, à quatre roues, bien suspendue, peinte en vert, la couleur de la livrée impériale. Elle est conduite par six forts chevaux limousins, menées par deux cochers dela Maison.L’intérieur du carrosse a deux sièges : l’un pour celui qui accompagne Napoléon- c’est, en principe Berthier-, l’autre pour Napoléon lui-même. Ce dernier siège est rapidement transformable en une couchette, sur laquelle Roustam installe alors des matelas rangés dans un coffre. Napoléon y dort, sans ôter son uniforme vert et blanc, ayant simplement la tête enveloppée, comme d’un turban, par un grand mouchoir bigarré qu’il noue sur le front. A portée de sa main, dans la voiture, se trouvent de nombreux tiroirs fermant à clef, dont l’un est muni de papier, plumes et encre, l’autre d’un nécessaire de toilette. En route ils contiennent aussi les nouvelles arrivant de Paris, du courrier non encore lu, des journaux, des livres parmi lesquels-chose curieuse- des romans. A vrai dire, ceux-ci ne servent qu’au cas, bien rare où il a des moments de loisirs. Et encore, s’ils déplaisent, à peine feuilletés ils sont lancés par la portière d’une main impatiente. Pour la plus grande joie de l’escorte ou de la suite, qui se montent ainsi une petite bibliothèque de campagne.

En face du siège de l’Empereur est affichée, chaque jour, la liste des localités où sont prévus et préparés les relais. Une grande lanterne, accrochée au dehors sur le derrière Comment voyageait Napoléon...(1ère partie). dans HORS-SERIE A-300x235vitre [sic] de la voiture, en éclaire l’intérieur. Quatre lanternes extérieures jettent, la nuit, leur clarté sur la route. En plus de la voiture « de poste » que nous venons de voir, Napoléon dispose d’une calèche de service léger, à deux places, et de « brigades » de chevaux de selle. La calèche lui servait pour se transporter d’un corps d’armée à un autre, ou pour faire en quelques heures le trajet que la troupe mettait une journée à parcourir. En principe, un service de voitures précédait l’Empereur, pour qu’à son arrivée à destination il trouvât un logis installé, avec un secrétaire et un valet de chambre. En déplacement, l’Empereur travaillait beaucoup avec Berthier. Bien des gens minimisaient le rôle de ce dernier et ses capacités. A Sainte-Hélène, les compagnons dela Captivité, s’étant permis de dire à Napoléon combien ils avaient souvent été étonnés du choix de ce Major Général et de la confiance qu’il avait en lui, il leur répondit que Berthier avait des talents et un mérite « spéciaux et techniques ». Pendant que la voiture dévorait les étapes, l’Empereur parcourait les livres d’ordres et les états de situation, prenait ses décisions, arrêtait ses plans et ordonnait les mouvements. Berthier en prenait note et, à la première station ou au premier moment de repos, soit de jour, soit de nuit, il expédiait à son tour les ordres et les différents détails particuliers avec une régularité, une précision et une promptitude admirables. Et Napoléon ajoutait : « C’était un travail pour lequel il était toujours prêt et infatigable. Voilà quel était le mérite spécial de Berthier ; il était des plus grands et des plus précieux pour moi : nul autre n’eût pu le remplacer ».

Le travail, souvent absorbant pendant les longs trajets en voiture, obligeait l’Empereur à prendre quelque repos. Ecoutons Caulaincourt : « Il dormait en voiture comme dans son lit, plusieurs heures de suite. On peut dire qu’il eut toujours le sommeil à commandement ». « Il dormait, dit Fain, quand il voulait et comme il voulait. Quelque besoin qu’il eût de sommeil, trois ou quatre heures pouvaient suffire ». Voyons-le au soir de la troisième journée de Leipzig : « à côté d’un grand feu près du moulin à vent de Thonberg, il donne pour la première fois de sa vie ses ordres pour la retraite au cours d’une bataille. Puis, harassé, il succombe au sommeil sur un siège qu’on vient de lui apporter. Au bout d’un quart d’heure, il se réveille, jette un regard étonné sur le cercle de ceux qui l’entourent, comme s’il doutait de la réalité et vivait un cauchemar. Mais, comme toujours, le réel le reprend instantanément : c’est ce qu’il appelle lui-même sa « présence d’esprit d’après minuit ».

 A suivre…

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( 11 décembre, 2018 )

Un témoignage méconnu sur la campagne de Russie. Récit d’Amédée de Pastoret (2ème partie et fin)

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L’Empereur fait halte, il met la Garde en bataille, détache toute sa cavalerie à droite pour l’éclairer et pour tenir en respect quelques pulks de cosaques qui s’y montraient et fait un mouvement vers ce côté. Tout à coup l’ennemi démasque sur le flanc gauche une batterie qu’il avait cachée, à deux tiers de portée, et nous envoie des partis de cavalerie par le même flanc, fait paraître ses cosaques à droite et en tête et nous attaque en queue sur la chaussée. L’Empereur change à l’instant de front de bataille, jette la Jeune Garde et la grosse cavalerie sur la droite pour tenir les Russes en respect, laisse sur la route les traînards, à qui le nombre donnait l’apparence d’un corps considérable, pousse un renfort sur les derrières, et se porte avec la Vieille Garde en ligne sur la gauche. A un signal, les officiers sont rassemblés et se forment en cercle

«-Messieurs, leur dit l’Empereur, si vous étiez d’autres hommes, si vous étiez d’une autre nation, je chercherais peut-être un moyen d’exciter votre courage ou de vous cacher le péril. Mais vous êtes Français! Voyez notre position; ce n’est point moi qu’il faut servir, c’est nous, c’est l’Empire, c’est la France qu’il faut sauver. Le danger est pour nous tous, unissons-nous tous pour le repousser. Nous le repousserons. Allez, messieurs, souvenez-vous que le salut de tous est le salut de chacun. »

Les officiers rentrent dans le rang, les bataillons se forment en ligne, le mouvement s’opère, la colonne s’avance prête à donner. Colbert, rappelé avec ses lanciers, et Lefebvre-Desnouettes avec le reste de la cavalerie légère de la Garde chargent l’ennemi et le dispersent.

Cependant, les batteries russes nous foudroyaient toujours.

L’Empereur, que l’on avait très bien reconnu, était leur point de mire c’était à lui qu’on adressait les coups. Il le voyait, mais, calme et tranquille, la canne d’une main et la lorgnette de l’autre, continuait à observer les Russes et à diriger les mouvements de ses troupes.

« -Sire, lui disait le prince de Neuchâtel, Votre Majesté est trop exposée ici. Vous devriez vous retirer.

-Bah bah répondit-il. Il y a longtemps qu’un boulet ne m’a passé entre les jambes; je veux voir s’ils me connaissent encore. »

Il  disait, et les sifflements qui se répétaient autour de nous, et les coups qui de moments en moments portaient plus juste ne prouvaient que trop combien on avait raison de craindre pour lui.

J’étais à la gauche du prince de Neuchâtel, et devant les officiers de grenadiers.

« -Ôtez-vous de là, me dit le prince, vous m’empêchez de donner l’ordre.

-Mais, monseigneur, lui répondis-je, où voulez-vous que je me mette ?

-Là, à ma droite. »

J’obéis, je passai à sa droite. Un des chefs de bataillon du premier régiment s’avance à ma place pour prendre l’ordre, et, avant d’avoir pu le recevoir, il tombe, emporté par un boulet.

Mais déjà, une de nos batteries avait été montée. Son feu éteignit le feu ennemi les charges de cavalerie ne furent pas moins heureuses les cosaques qui se trouvaient devant nous, craignant d’être abandonnés de droite et de gauche, faisaient mine de se retirer; la route était libre.

Mortier, maintenant c’est votre affaire, chassez-moi ces gens-là, dit l’Empereur au duc de Trévise, et il donna le signal du départ.

Cette journée de Krasnoïé fut le prélude et comme le signe avant-coureur de celles de la Bérézina. Les pertes que nous fîmes le  17 et le 18 en équipages, en artillerie et en chevaux furent énormes. Là, presque un tiers de nos voitures fut pris, le Trésor perdit deux millions en espèces, et un des fourgons du trophée fut noyé. Là, le vice-roi laissa une partie de ses meilleures troupes, massacrées dans cette surprise et dans le combat sanglant qui en fut la suite. Là, enfin, périt une grande partie de la Jeune Garde, avec laquelle le duc de Trévise soutint toute la journée l’effort des ennemis pour conserver Krasnoë et maintenir la communication des divers corps d’armée. Là enfin périt mon ami Villebranche, sorti de Smolensk avec le vice-roi. Il marchait dans sa colonne et se trouvait au centre du bataillon carré que l’on forma pour résister mieux. Un colonel, dont j’ignore le nom, fut blessé à côté de lui. Villebranche, bon et généreux, lui prodigua, sans considérer le danger, tous les soins qu’il put imaginer.

Pendant qu’il remplissait ce devoir pieux, un boulet l’atteignit entre les épaules et emporta en même temps la tête du colonel.

L’Empereur n’avait que trop senti le malheur de l’indiscipline et du désordre. Il voulut, autant qu’il serait en lui, les empêcher. Le 10 novembre, il donna un ordre général, et pendant toute cette journée, l’armée, ou du moins le corps de bataille présenta un spectacle aussi imposant que redoutable. Nous suivions la grand’route qui conduit de Smolensk à Minsk et qui, jusqu’à Tolotchine, est bordée d’une double rangée d’arbres plantés avec soin. A droite et à gauche, la cavalerie marchait, chargée de nous éclairer. Devant nous, deux bataillons d’infanterie, avec deux pièces de canon, formaient l’avant-garde ordinaire que tout corps jette devant soi, et précédaient la voiture de l’Empereur conduite par le duc de Vicence [le général de Caulaincourt], grand écuyer, celle du prince de Neufchâtel, major général, et celle du comte Daru, intendant général de l’armée; toutes les autres avaient été jetées derrière. Après cette avant-garde, venait le corps de bataille. L’Empereur marchait le premier, seul, suivi du major et de l’intendant général allant ensemble, et du duc de Frioul [le général Duroc], grand maréchal du palais, qui conduisait son traîneau. Derrière lui, le maréchal duc de Dantzig [le maréchal Lefebvre], commandant la Garde, venait, l’épée à la main, et la Garde suivait, rangée comme un jour de parade. Chaque général de division était à la tête de sa division, chaque général de brigade à la tête de sa brigade; chaque colonel menait son régiment, et chaque capitaine, sa compagnie.

Aucun officier n’avait pu et ne pouvait, sous quelque prétexte que ce fût, quitter son poste spécial. Les soldats, rendus à la discipline, marchaient à leurs rangs et dans un ordre parfait. Un pas uniforme et égal semblait réunir en un seul tant de mouvements divers, et le silence profond qui régnait dans cette immense troupe n’était troublé que par le cri ferme et court du commandement que les officiers répétaient à temps égaux, de rang en rang, et qui, de la Garde, passait aux différents corps qui la suivaient.

L’ennemi nous observait de loin, mais cette marche régulière et calme lui imposa tellement que pendant quelques jours il ne nous attaqua plus. En effet, on ne pouvait se défendre d’une sorte d’émotion en considérant ce spectacle nouveau il semblait que l’armée tout entière ne faisait qu’un seul corps ce n’était plus une retraite, c’était une marche tranquille et volontaire ce n’étaient plus des hommes découragés, désunis, abattus par les privations, c’étaient des soldats vaillants, guidés par le chef le plus habile et soumis à la discipline la plus sévère. Mais, cette discipline même sembla trop rigoureuse aux officiers ceux qui devaient la défendre furent les premiers à l’affaiblir ce bel ordre disparut promptement, et nous retombâmes dans le malheur que l’on avait voulu éviter.

Nous arrivâmes à Liady par un froid très vif. La route longe en cet endroit une petite rivière qui couvre ce village la négligence apportée depuis longtemps dans cette partie de l’administration publique faisait que le chemin était coupé par une descente assez rapide, d’environ cinq à six pieds. Le verglas qui la couvrait, la neige et la glace rendaient le passage plus que difficile. Le service léger arriva; puis, l’avant-garde. Tous les chevaux tombèrent, les hommes éprouvèrent le même accident et ce seul petit endroit retarda de trois ou quatre heures notre marche. Je n’ai cité ce trait insignifiant que pour montrer combien les choses qui paraissent de loin les plus simples pouvaient acquérir une funeste importance dans la position où nous nous trouvions.

Liady fut le premier village où nous trouvâmes quelques habitants, bien épars, bien tremblants à la vérité, mais assez courageux et assez raisonnables pour nous attendre et pour préférer de mauvais traitements pendant cinq à six jours à l’incendie de leurs chaumières. Les juifs reparurent, et, avec eux, les moyens de vivre exclus de la Russie. Ils se présentèrent avec une sorte d’empressement dès que nous eûmes touché la terre qu’il leur est permis d’habiter, et des sacrifices d’argent assez considérables les engagèrent à employer pour nous leur active industrie et les ressources dont ils pouvaient disposer.

C’est à Liady aussi que dut s’arrêter l’incendie qui, sur la route, avait consumé les villes et les villages. L’Empereur, irrité de l’incendie de Moscou, avait ordonné de traiter de la même manière toutes les habitations russes. L’ordre fut exécuté avec un empressement que la rigueur du froid pouvait seule excuser, jusqu’au moment où nous revînmes dans la Russie Blanche. Là, l’Empereur arrêta le cours de cette dévastation et donna des ordres pour punir des excès de ce genre, s’il s’en commettait à l’avenir. Ces ordres, malheureusement, ne furent pas exécutés. Kosiany, qui suit Liady, nous vit arriver par le même froid rigoureux; nos marches alors étaient très pénibles, et nous ne croyions pas, je l’avoue, avoir rien de plus dur à éprouver, lorsqu’un dégel momentané vint nous Infliger un autre tourment.

La neige qui couvrait la terre, et celle qui tombait incessamment du ciel se convertissaient en eau une boue épaisse, remuée par le passage de cette multitude, finit par rendre la route comme impraticable; beaucoup de voitures y restèrent, beaucoup de pièces d’artillerie y furent abandonnées, et ceux qui, par prudence, s’étaient réduits aux traîneaux y perdirent à la fois et le bagage transporté et les moyens de transport.

Notre étape fut de neuf lieues pour arriver à Doubrovna. J’y entrai de bonne heure, et j’y trouvai quelques restes de la garnison de Vitebsk et quelques employés qui avaient fui de ce côté.

«-Messieurs, leur dis-je: je ne suis plus et ne puis plus rien pour vous; tout nous est commun, maintenant, espérance et danger; aidons-nous les uns les autres et tâchons de nous conserver. J’ai encore cinq cents roubles; si vous en avez besoin, nous partagerons c’est tout ce que je puis faire. »

Presque tous refusèrent. Et depuis, je n’ai revu que six hommes de tous ceux qui composaient la grande administration d’un pays. Nous trouvâmes à Doubrovna jusqu’à du vin; nous avions une bonne chambre avec des fenêtres, un plancher de bois pour nous coucher, et un poêle pour échauffer l’air; aussi nous promettions-nous la meilleure nuit dont nous eussions joui depuis longtemps. Mais à cinq heures, des cris épouvantables se firent entendre, et le triste « Houra ! Houra ! » ne nous apprit que trop ce dont il s’agissait. En un moment, tout le monde fut sur pied, la Garde prit les armes; on se fusilla pendant une demi-heure, et les cosaques s’enfuirent avec le peu d’infanterie qu’ils avaient prise pour les soutenir. Nous aurions bien voulu rentrer dans la ville, mais l’Empereur était levé, et quelques instances qu’on put lui faire. il donna le signal du départ. L’Empereur mit de la fermeté pendant la retraite à résister aux demandes et aux suggestions de ceux qui l’entouraient. Trouvions-nous un meilleur séjour, un village moins dévasté,

un magasin un peu plus considérable, tous, nous voulions y rester.

«-Un jour ! Disions-nous, un jour est si peu; nous sommes si las et nous avons tant souffert ! » De bouche en bouche, ces mots arrivaient jusqu’à l’Empereur.

 «-Messieurs, répondait-il, un jour est beaucoup il ne faut pas nous arrêter. Marchons. »

Et quelquefois, il marchait le premier à notre tête. Une cruelle expérience ne lui avait que trop appris combien quelques jours de retard pouvaient amener de malheurs et il mettait à profit cette science acquise à si haut prix.

Que de raisons nous avions alors de nous hâter !  Koutousov nous poursuivait, harcelait nos derrières, et faisait chaque jour de nouveaux efforts pour nous arrêter. A droite, le comte Wittgenstein tenait en échec sur Sienno M. de Gouvion et s’apprêtait à fondre sur nous. A gauche, l’amiral Tchitchagov, auquel le prince de Schwarzenberg s’était  bien gardé de barrer le passage, s’avançait par Bobrouisk.

Vitebsk et Smolensk étaient à l’ennemi; Minsk et Moguilev allaient tomber en son pouvoir; la route était couverte de partisans et de cosaques. Le froid augmentait rapidement, nos pertes se multipliaient tous les jours, et nous pensions à nous arrêter, et nous voulions nous reposer paisiblement au milieu d’un froid inconnu même dans ces climats et dans une disette absolue de vivres et de munitions !

Orcha, où nous vînmes après Doubrovna, est située sur le Dnieper; c’était une petite ville assez florissante, où les jésuites avaient un collège, et les négociants d’Ukraine, un entrepôt. Nous nous crûmes sauvés quand nous y arrivâmes. Depuis Moscou, c’est ainsi que l’on allait d’espérances en espérances, et que l’on croyait devoir trouver le repos et la sûreté dans chaque ville dont on approchait. Ghiatz, Viazma, Smolensk, Orcha, furent ainsi le but de tous les désirs et le terme de tous les efforts et ce ne fut pas un des moindres moyens qui contribuèrent à soutenir la longue constance qu’il fallut mettre en usage.

Enfin, nous passions à Orcha le Dnieper pour la dernière fois, et chacun de nous salua d’un cri joyeux cette autre rive sur laquelle nous ne pouvions croire qu’on nous poursuivît.

« - J’ai passé bien des fleuves dans ma vie, disait le général Dumas, intendant général de l’armée, qui depuis quarante ans avait servi à la baie d’Hudson et à la côte de Coromandel, sous les murs de Moscou et sous ceux d’Alexandrie, à Madrid et à Berlin, à Londres et à  Vienne, j’ai passé bien des fleuves dans ma vie, je n’en ai jamais franchi un avec autant de plaisir que celui-ci. »

Le Dnieper semblait en effet une barrière naturelle entre la Pologne et la Russie, et nous espérions qu’il arrêterait l’effort de l’ennemi et la vivacité de la poursuite il n’en fut pas tout à fait ainsi. L’Empereur avait eu besoin pour arriver de traverser la foule des chevaux et des voitures qui se pressaient à la tête des colonnes, et il avait vu avec indignation nos pièces et nos caissons abandonnés faute de moyens de transport, tandis qu’une multitude de fantassins et de traînards montaient insolemment les chevaux qu’ils avaient dérobés. En entrant à Orcha, il s’établit à la tête du pont, et là, une canne à la main, il remplit deux heures durant les fonctions de vaguemestre général. Les voitures arrivaient en file sur le pont il demandait à qui elles appartenaient, retenait avec son inconcevable mémoire le nombre de celles de chacun, en laissait aller une partie, faisait brûler les autres, et donnait les chevaux à l’artillerie. Là, un maréchal avait deux voitures, un officier général une, M. le prince de Neuchâtel six, et ainsi des autres. Tous les hommes montés, et qui n’avaient pas le droit de l’être, furent mis à pied. Cette révision, si elle eût toujours été faite avec le même soin, eût presque remonté l’artillerie. Mais, au bout de deux heures, il s’ennuya il s’en alla et laissa le prince de Neuchâtel, qui s’ennuya plus vite encore de ce métier nouveau d’échelon en échelon, cette charge descendant toujours fut confiée enfin à un officier d’état-major. La nuit vint, tout le monde passa librement et le désordre recommença. Ce n’était pas sans peine que ceux de nos camarades qui nous précédaient étaient arrivés à Orcha.

Bergognié, qui était un d’eux, courait la poste sur une route de traverse (car la poste, rétablie par nous, subsistait encore), couché à demi sur un traîneau de quatre pieds de long, et couvert d’une énorme pelisse. Des hommes à cheval l’arrêtent, c’étaient des cosaques égarés l’un d’eux s’approche et l’interroge en polonais sur la route qu’il doit suivre. Bergognié se tait; les cosaques insistent, se fâchent. Enfin, le paysan qui conduisait le traîneau répond. Les partisans s’éloignent et Bergognié gagne Liady, tout étonné de n’être point prisonnier et d’avoir rendu service à l’ennemi.

Nous trouvâmes quelques approvisionnements dans la ville des magasins y avaient été établis par les soins de ce marquis d’Alorna, Portugais de la maison de Bragance, qui avait servi la cause de la révolution dans son pays et qui, homme de naissance, d’esprit et d’honneur, vécut sans éclat, passa sans gloire et mourut misérablement, parce qu’il n’avait jamais fait l’emploi convenable de ses rares qualités. Il était alors gouverneur des pays de Moguilev, fort aimé des habitants, adoré de ses soldats, et bien vu de l’Empereur. Il se joignit à notre marche, et ce fils des princes de Lisbonne vint mourir à Königsberg pour un prince étranger[1].

Depuis notre départ de Smolensk, une inquiétude assez légitime tourmentait l’Empereur. Le duc d’Elchingen, qui faisait l’arrière-garde, était fort éloigné de nous. La communication était interrompue et l’on n’avait que trop de raisons de craindre que son corps d’armée déjà affaibli ne fût pas en état de résister aux efforts continuels de l’ennemi. Un officier arriva tout d’un coup aàOrcha, qui annonça que le maréchal le suivait de près. Une suite de belles et savantes manœuvres, de combats sanglants et d’affaires heureuses le ramenaient enfin. Dix fois il avait passé le Dnieper, marchant sans cesse, combattant sans relâche pendant des journées de quinze heures et des marches de vingt lieues, faisant face de tous côtés, trompant l’ennemi quand il ne pouvait le vaincre, encourageant les officiers par ses promesses et les soldats par son exemple et conservant toujours, au milieu des plus cruelles privations, la force de son caractère, de son courage et de sa volonté. Il rejoignit, avec six mille hommes exténués de faim, de froid, de fatigues, manquant de tout, n’ayant plus même de munitions pour se défendre, mais enfin il arriva. L’Empereur eut une véritable joie de le revoir et dit hautement qu’il aurait donné une province pour le conserver.

Ce n’était pas un homme bon que ce duc d’Elchingen, mais c’était un homme habile, et son retour causa dans l’armée une satisfaction universelle[2].

D’Orcha, nous nous dirigeâmes vers Kokhanovo par la route de Minsk. Cette route est une des plus belles que j’aie vues, mais elle est aussi une des plus tristes. Le renouvelle- ment continuel des mêmes scènes n’a jamais rien que de fatigant qu’on juge de ce que ce devait être dans de telles circonstances. Il serait difficile, par exemple, de se faire une idée précise de la tristesse des départs. Lorsque, à cinq ou six heures du matin, par la nuit la plus sombre et le froid le plus rigoureux, il fallait quitter notre feu, quelquefois même notre cabane, pour nous remettre en route, l’obscurité profonde qui nous entourait, la neige qui tombait sur nos têtes, les glaces qui rendaient nos pieds chancelants, le besoin de nourriture qui renaissait avec plus de force au moment du réveil, l’affaiblissement total, de l’individu, l’incertitude des événements qui allaient suivre et la certitude des souffrances que nous ne pourrions éviter, toutes ces causes réunies portaient dans l’âme un découragement que je ne saurais rendre il est affreux de l’avoir éprouvé et il serait pénible même de le peindre. Alors, se réveillaient en foule tous les souvenirs de notre jeunesse et de notre prospérité ces souvenirs étaient amers, comme tous ceux qui sont dépouillés d’espérances.

Par degrés cependant, ces tristes impressions s’affaiblissaient  un peu. Le jour paraissait, le soleil, qui se levait pour nous, semblait réchauffer les âmes aussi bien que les corps le chemin était un peu plus libre, le hasard nous avait procuré quelque nourriture, nos forces se ranimaient, le courage revenait avec la force, et l’espérance avec le courage; alors, nos réflexions n’étaient plus sans douceur, et nos regrets sans consolations nous resserrions dans notre pensée les liens qui nous rattachaient à la vie et si, au bout d’une ou deux heures de semblables rêveries, un penchant naturel nous ramenait les uns vers les autres, nous nous rapprochions volontiers, nous parlions du passé et même de l’avenir, pour éviter de parler du présent nous nous racontions les détails ou les aventures de la campagne, et c’est ainsi que j’ai recueilli sur le séjour de l’Empereur à Moscou et sur le commencement de la retraite quelques-uns des détails que je vais essayer de placer ici.

La prise de Smolensk avait répandu chez les Russes une sorte de terreur. Barclay de Tolly, qui les commandait, se retira. Le prince Koutousov, son successeur, changea dès lors son plan de campagne, et l’on pourrait presque rapporter à ce moment-là ce système de défense qui n’opposait à l’ennemi que les difficultés nécessaires pour l’engager plus avant, si

M. de Koutousov avait pu être assez habile pour concevoir un pareil projet, s’il avait eu assez de force pour l’exécuter et si, d’un autre côté, les combats de Valoutino et de Borodino et la bataille de Mojaïsk n’avaient prouvé que l’on voulait tenter les derniers efforts avant d’abandonner Moscou.

L’armée entra dans la ville sainte le 14 septembre au soir, presque sans trouver de résistance. On conçoit la joie qu’éprouvèrent les soldats, après tant de travaux et de si longues privations, en arrivant dans une cité grande et riche où ils devaient se reposer de leurs fatigues. L’ordre le plus parfait régna dans les premiers moments. Le roi de Naples traversa la ville avec l’avant-garde, sans y causer le moindre dommage.

L’Empereur vint ensuite, avec sa Garde, et entra à cheval. Les rues étaient désertes, les maisons abandonnées. Il s’étonna de  cette solitude, demanda si l’on s’était occupé de former une administration municipale, et, sur la réponse négative du général Dumas, fit appeler un homme qu’il aperçut à la fenêtre c’était un apothicaire allemand, qui vint en tremblant de tout son corps. L’Empereur l’interrogea sur les moyens les meilleurs pour mettre à profit les immenses approvisionnements de Moscou, et voulut surtout savoir s’il n’était resté personne à qui l’on pût confier les soins de l’administration municipale. L’Allemand ne répondit qu’assez imparfaitement aux questions de ce genre et l’Empereur chargea le général Dumas de tirer de cet homme toutes les lumières qu’il pourrait fournir et de lui apporter le soir à signer l’organisation municipale de Moscou. Le soir arriva, et le général Dumas n’apporta rien. Il déclara que ceux des habitants un peu considérables qui étaient restés se refusaient avec opiniâtreté à toute espèce d’organisation, et qu’ils préféraient le pillage violent au pillage organisé. L’Empereur s’impatienta depuis longtemps déjà, il retenait l’armée, avide de butin; il lui céda alors, et les soldats, avides d’or, de vin, de fourrures, se répandirent de tous côtés. Le pillage commença. Deux heures après, l’incendie suivit. Rostopchine, qui avait tout préparé, avait laissé pour instruction à ses agents de ne mettre le feu à la ville que lorsqu’ils la verraient livrée aux soldats. Cet ordre barbare fut exécuté de point en point, et un océan de flammes enveloppa tout d’un coup et le peu d’habitants qui avaient eu le courage de s’attacher à leurs vieilles demeures, et les soldats et les officiers qui jouissaient tranquillement de leur mieux être; deux ou trois fois en quinze heures, chacun fut obligé de changer de logement et d’aller .de maison en maison demander un asile. Cet immense désastre commença au milieu de la nuit et grandit librement de tous côtés. L’Empereur, logé au Kremlin, fut enveloppé par les flammes et n’en sortit qu’avec peine. Il se retira d’abord au palais Petrowski; tous ceux qui le suivaient eurent à traverser une avenue embrasée, où les équipages ne s’écoutèrent qu’à grand peine. Le feu sembla s’apaiser quelques moments et reprit ensuite avec une nouvelle violence. Enfin, il s’éteignit, et l’on put mettre à profit les ressources que Moscou renfermait. Ces ressources étaient immenses des fabriques de sucre, des entrepôts de denrées prohibées, des approvisionnements préparés pour l’hiver dans toutes les maisons, des farines de Kalouga, des eaux-de-vie et des vins de tous les pays, des magasins de draps, de toiles et de fourrures offraient encore pour six mois d’approvisionnements assurés. Une mauvaise administration dissipa tout en un moment. Le général Dumas, intendant général de l’armée, était affaibli par la maladie, et ne dirigeait plus que d’une main tremblante cette vaste machine. L’avidité mit à profit sa faiblesse, et un désordre affligeant entraîna un nouveau pillage qui, pour être moins violent, n’en fut pas moins désastreux que celui qui l’avait précédé. Les pains de sucre, les boîtes de thé, les bouteilles de vin étaient jetés au hasard dans les rues. Chaque officier s’en faisait faire une provision par les soldats chaque général envoyait un officier piller pour son compte, un abus funeste remplaça partout un usage utile et, au bout d’un mois, Moscou aurait dû être évacué, ne fût-ce qu’en raison de la disette prochaine. Il est juste cependant de dire que ces provisions, enlevées et jetées de la sorte dans les voitures particulières, contribuèrent beaucoup a nous sauver dans la retraite, et que tel d’entre nous a été trop heureux, près de la Bérézina, de retrouver un morceau de sucre, ou de boire un peu de café de Moscou pour soutenir ses forces. Le pillage le plus utile, s’il est permis d’employer ce mot, fut, sans contredit, celui des fourrures. Beaucoup de peaux précieuses furent perdues, sans doute, mais aussi beaucoup de soldats eurent des pelisses plus ou moins amples qui leur sauvèrent la vie. C’était un spectacle assez bizarre que de voir dans nos marches l’effet que produisait ce nouveau vêtement, associé aux vêtements anciens. Ici, un cuirassier portait un manchon sur son casque là, un grenadier cachait son uniforme sous une pelisse doublée de satin rose plus loin, un officier enveloppait son habit chargé d’or d’une peau à peine préparée.

L’Empereur avait nommé le duc de Trévise gouverneur de Moscou. M. Lesseps, auparavant consul général de France, en fut intendant, et l’un des premiers soins de l’administration, après l’établissement d’une municipalité, fut la distribution des secours que l’Empereur accordait aux Français restés dans Moscou. Pendant ce temps, nos corps s’avançaient encore; l’un était sur la route de Kalouga, l’autre sur la route de Tver. Le roi de Naples, qui commandait le premier, eut quelques affaires d’avant-garde avec l’ennemi sa défaite sur ce point n’eût été qu’un faible malheur; mais les Russes le connaissaient assez pour craindre sa bravoure, beaucoup plus que sa prudence on ne pensa point à le vaincre, on chercha à le tromper. Quelques propositions de paix furent jetées en avant, il s’y laissa aller il persuada à l’Empereur, ce qu’il croyait lui-même, qu’il pourrait conclure de la sorte un traité que l’ennemi paraissait désirer, et tous deux donnèrent à de vaines négociations un temps précieux. Le Roi était séduit par l’apparence du rôle qu’il croyait jouer, et par les éloges que lui prodiguaient à dessein tous ceux des ennemis qui l’approchaient.

L’Empereur, enivré de ses succès, fier de dater de Moscou les règlements d’administration intérieure de l’Empire, habitué à dicter la paix dans la capitale de ses ennemis, pensait suivre en ce moment sa route ordinaire il croyait que Moscou renfermait encore des ressources abondantes, et, par crainte, le général Dumas lui cachait la disette prochaine. Il croyait que les autres corps d’armée exécutaient librement tous les mouvements qu’il avait prescrits, et, par faiblesse, le prince de Neuchâtel ne lui disait ni la lenteur de M. de Schwarzenberg, ni les fautes du duc de Bellune [le maréchal Victor], ni les combats de M. de Gouvion. Il croyait que les ennemis se dissipaient devant lui, que leurs forces étaient anéanties et leurs espérances détruites, et, par ambition, Lelorgne d’Ideville, notre camarade, secrétaire interprète, qui devait connaître la Russie qu’il avait habitée et dont il entendait la langue, lui répétait que les cosaques ne formaient pas plus de deux régiments, que les grands froids étaient très éloignés, que les journaux russes étalent remplis d’invectives contre Alexandre, et que le Sénat de Pétersbourg viendrait à genoux lui demander la paix.

Un moment dissipa toutes ces idées brillantes. Les ennemis avaient vu arriver les froids de l’hiver ils savaient par leurs nombreuses Intelligences que nos approvisionnements étaient épuisés; ils rompirent brusquement ces demi-négociations, auxquelles il était si difficile de croire, et la connaissance forcée de l’état de nos ressources apprit enfin à l’Empereur qu’il fallait partir. Les corps envoyés sur Tver et Toula se replièrent, les avant-postes furent relevés et changés de direction, le vice-roi fut d’avant-garde sur la route de Kalouga, par Borowsk, le duc d’Elchingen se porta sur celle de Mojaïsk, l’Empereur, avec la Garde, marcha sur les traces du vice-roi, et le duc de Trévise resta dans Moscou avec l’ordre de faire sauter le Kremlin et d’évacuer ensuite une position qui n’avait plus d’importance et que l’on ne pouvait plus guère détendre.

La sortie de Moscou était semblable à un triomphe. Les dépouilles des vainqueurs paraissaient de toutes parts, et l’orgueil que l’on sentait à les emporter était plus grand peut-être que le plaisir que l’on éprouvait à les posséder plus de dix mille voitures composaient alors le convoi du grand quartier général, et cette foule d’équipages venait en entier de Moscou où chaque maison en renfermait cinq ou six chaque soldat avait un bagage, chaque officier un fourgon, ou un drojki, ou un wurst, ou une calèche, ou une berline, attelés d’un nombre plus ou moins grand de chevaux dans ces voitures les fourrures, le thé, le sucre, les livres, les tableaux, les actrices du Théâtre de Moscou étaient entassés pêle-mêle tous les effets pillés par les soldats avaient passé entre les mains des officiers, l’argent des officiers avait passé en échange entre les mains des soldats, et ce ne fut pas une des moindres raisons de l’insubordination et du désordre, lorsque tous nos bagages eurent été pillés, que la pauvreté de ceux qui devaient commander et l’espèce d’opulence de ceux qui devaient obéir. Ce départ dura trois jours et le quartier général était déjà à Borowsk, que les équipages filaient encore. Arrivé sur ce point, l’Empereur apprit que l’ennemi avait pris position à Malojaroslavets; il vint à Grodnia, puis à Malojaroslavets même, le fit attaquer le 24 par le 4ème  corps, et engagea

le 1er, commandé par le prince d’Eckmühl [le maréchal Davout]. Dans la journée du 25, tout alla bien jusqu’au soir, mais à cinq heures, l’ennemi découvrit les collines qui couronnent la plaine en arrière, et foudroya nos soldats quelques charges furent essayées sur ce point et le furent sans succès; l’Empereur, dans son impatience, voulut s’avancer lui-même. La partie de son état-major qui ne l’avait pas suivi attendait le moment et l’ordre de l’aller rejoindre, quand, tout à coup, on le vit revenir au galop il était poursuivi par un essaim de cavalerie légère.

« -Allons, messieurs ! dit-il en arrivant. »

Les cosaques qui le poursuivaient s’arrêtèrent, mais il se retira néanmoins; il avait jugé la position des ennemis plus forte qu’il ne l’avait pensé tout d’abord et il ne voulait pas engager un combat nouveau[3].  Il laissa le prince d’Eckmühl en ligne, comme arrière-garde, et revint d’abord à Borowsk le 26, puis à Vereja le 27, et se jeta dans la route de traverse qui conduit à Mojaïsk ces chemins étaient impratiqués, ils furent difficiles à franchir, et les premières pertes d’équipages  datent de ce moment-là ; elles étaient légères encore et ne produisaient aucun effet ; mais elles préparèrent aux événements qui suivirent.

Le quartier-général se porta à Mojaïsk, puis à Ghiatz, puis à Viazma, où il était le 2 novembre et en avant duquel le vice-roi et le prince d’Eckmühl eurent un engagement avec l’ennemi, à Dorogobouj, où l’on vint le 7, et où commencèrent tout d’un coup les grands froids  et enfin à Smolensk, où l’Empereur arriva le 9, à pied. Il avait cru qu’il marcherait sur le verglas plus vite et plus sûrement que ses

chevaux, qui tombaient à chaque pas, et tous ceux qui l’entouraient s’étaient fait une loi de suivre cet exemple. On vit cet état-major rentrer dans la ville sans chevaux, sans voitures et presque sans suite. Le vice-roi fut aussitôt dirigé sur Vitebsk et le prince d’Eckmühl sur Moguilev, pendant que l’armée se réunissait et prenait quelque repos, et l’on attendit patiemment les nouvelles ou les ordres qui devaient décider des événements ultérieurs.

Deux mois s’étaient écoulés depuis que l’on avait quitté Smolensk; les combats de Valoutino, de Mojaïsk, de Malojaroslavets avaient ajouté à la gloire de nos armes. Ghiatz, Viazma, Dorogobouj, Mojaïsk, Moscou la Sainte n’existaient plus, mais déjà l’Empereur et l’armée avaient rencontré des obstacles inconnus, notre marche n’était plus celle de la victoire, et, à travers l’obscurité de l’avenir, un secret pressentiment nous avertissait qu’il faudrait  désormais plus peut-être que du courage…

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Tels étaient les récits qui occupaient nos longues marches, et le plaisir de conter notre gloire, nos exploits et nos revers honorables était presque le seul qui pût nous distraire de la triste uniformité de la route. Si l’on joint aux souffrances physiques la tristesse qu’un revers imprévu et incalculé jetait nécessairement dans le cœur, et l’inquiétude que ces cosaques qui se gardent si bien donnaient toujours à des gens qui se gardent si mal, on comprendra facilement combien le chemin qui sépare Orcha de Borisov dut nous paraître long et pénible. A Borisov, de nouveaux événements, de nouveaux dangers nous attendaient. Le prince de Schwarzenberg, qui répondait toujours aux ordres de l’Empereur qu’il attendait pour agir les intentions de sa cour, avait laissé arriver l’armée de Wolhynie de Bobruisk sur Minsk et faisait un mouvement sur Varsovie au lieu de venir à notre secours l’amiral Tchitchagov s’avança sans difficulté vers Borisov, dont il débusqua le général Dombrowski, et prit position sur la rivière. Il étendit ses ailes, couronna les hauteurs et nous attendit de pied ferme, avec l’intention de disputer le passage. Il était instruit de notre situation, il savait combien de désastres nous avions éprouvés, combien de pertes nous avions souffertes il savait que nous n’avions plus de moyens de défense ni d’attaque M. de Koutousov nous suivait et nous débordait par la gauche, et Wittgenstein nous serrait par la droite notre perte paraissait assurée. Nous arrivâmes le 25 à Borisov[4] et nous nous jetâmes sur-le-champ vers la droite chacun de nous calculait alors le danger qui nous menaçait, et l’on peut difficilement se faire une idée du triste aspect de l’armée. J’ai ce tableau présent encore le quartier général s’était arrêté l’Empereur, après avoir dormi une heure, était monté à cheval pour aller reconnaître, et l’on attendait ses ordres. Il était onze heures du soir, une nuit épaisse nous couvrait, un froid extrêmement vif se faisait sentir,. et tous nous étions assis sur la place du village, tristes, pensifs, jetant des regards découragés sur tout ce qui nous entourait, interrogeant mutuellement nos yeux pour y chercher de l’espérance, n’y voyant que de la résignation, et considérant par Intervalles nos épées comme ressource dernière. De temps en temps, le bruit du canon, se faisant entendre à notre droite ou à notre gauche, interrompait un moment le lugubre silence, où nous retombions aussitôt, et nous avertissait de l’horreur de notre situation. Nos soldats étaient exténues par la fatigue, découragés par la faim, y abattus par le froid. La moitié d’entre eux n’avaient plus d’armes. La cavalerie était détruite, et l’escadron sacré même n’existait plus l’artillerie était entièrement perdue, et la poudre manquait. Dans ces circonstances, après une marche de cinq semaines, il fallait passer un fleuve rapide et difficile, emporter des positions et triompher de trois armées qui nous attendaient et qui croyaient nous porter le dernier coup.

Bien des espérances se dissipèrent, bien des courages s’évanouirent alors, et la seule vue de ce vallon où coule la Bérézina, de ces hauteurs garnies d’ennemis, porta la terreur dans nos âmes, que la mort effrayait moins que l’impossibilité du retour. L’Empereur vit le danger et chercha à le vaincre. Le 2ème   corps et le 9ème , ceux mêmes qui avaient si mal défendu Vitebsk et la Russie Blanche, se trouvaient alors repoussés sur notre droite par M. de WIttgenstein, mais c’étaient des corps frais qui n’avaient perdu ni leurs armes ni leurs munitions on retrouva des fusils, des canons, de la poudre, et le courage commença à renaître. L’Empereur manœuvra toute la journée du 25, et le 26, au moment de se porter sur Studianka, il fit appeler le comte Pahlen, major des chevaliers-gardes et adjudant de l’empereur de Russie.

« -Vous voyez, lui dit-il, la position dans laquelle je me trouve trois armées me pressent de tous côtés, je n’ai plus de munitions, ni de vivres, et la retraite m’est coupée. Allez dire à votre maître que vous m’avez vu dans cette situation, que j’en sortirai, et que s’il prétend me faire la loi, j’irai traiter Pétersbourg comme il a traité Moscou. »

Le comte Pahlen partit et le mouvement commença.

Les ennemis, en s’emparant des collines, avaient établi des batteries, dont les feux croisés couvraient le cours de la Bérézina ils avaient jeté tout le long, de la rive droite des tirailleurs et de la cavalerie qui incommodaient et enlevaient nos tirailleurs le duc de Reggio envoya quelques partis qui traversèrent à la nage, chargèrent les tirailleurs russes et les culbutèrent. Deux ponts furent jetés le 2ème  corps passa sur-le-champ, attaqua les Russes et, après une vive tentative, les repoussa sur Borisov.

La possibilité de franchir le fleuve semblait assurée mais il fallait se donner le temps du passage et les ennemis nous pressaient de toutes parts. M. de Koutousov faisait les derniers efforts pour nous acculer à la Bérézina et nous placer entre l’armée de Volhynie et la sienne. M. de Wittgenstein, que le 2ème et le 9ème corps avaient contenu jusque-là, essayait de se placer entre nos corps et de se joindre à l’amiral Tchitchagov pour nous attaquer. Les instants étaient précieux on se hâta, le passage dura deux jours et ne finit que le 27, dans un moment où déjà les armées de la Duna et de Wolhynie, profitant de la retraite du 9ème  corps, qui était d’arrière-garde, avaient opéré leur jonction et déployaient de nouvelles forces sur Studianka. Le 26, et le 27 au matin, il avait été déjà difficile de traverser les ponts au milieu des voitures, des équipages, des trains qui étalent accumulés sur le bord et de la foule innombrable qui se pressait alentour; le 27 au soir, le passage fut plus que dangereux.

Déjà, les feux ennemis balayaient les ponts avec une rapidité effrayante, et nous ne pûmes traverser l’un des deux qu’en courant derrière une voiture, qui courait elle-même avec toute la vitesse dont elle était susceptible, pour échapper aux boulets.

Le 28 au matin, une partie des équipages restaient encore sur la rive gauche, lorsque, en même temps, l’armée de la Duna attaqua le 9ème corps sur la rive gauche, et l’armée de Wolhynie le 2ème  corps sur la rive droite. Toutes deux furent repoussées après un combat sanglant où le duc d’Elchingen se couvrit de gloire. Le duc de Reggio, blessé, contint l’ennemi du côté de Borisov. Le duc de Bellune passa avec le peu d’équipages qui n’avaient pas été enlevés ce jour même. L’armée se réunit, et cette fois encore, les projets, la haine et l’effort des ennemis vinrent échouer contre le courage français.

De Sembyn où nous arrivions, deux routes s’offraient à nous celle de Minsk par Borisov, et celle de Vilna par Molodetchno. Celle de Minsk était la seule véritable, mais il fallait traverser les forêts, il fallait allonger notre marche de trois jours. L’Empereur tenta le parti le plus hardi et le plus difficile il se dirigea par un chemin de traverse à travers des marais et des bois, mais dans un pays plus neuf, plus abondant et plus propre à favoriser notre marche. Le vice-roi était d’avant-garde, il passa le premier et éclaira la route. Le duc d’Abrantès venait ensuite avec les huit cents hommes qui composaient les débris du corps qu’il avait commandé. Arrivé à une chaussée coupée de ponts qui traverse pendant un espace de cinq à six lieues des marais impraticables, il fait défiler ses huit cents hommes et ordonne qu’on brûle le pont. Le comte de Grouchy accourt pour l’en empêcher et lui représente que l’Empereur et l’armée sont derrière le duc d’Abrantès répond froidement qu’il en sera plus en sûreté, et que tout le reste lui est indifférent.

M. de Grouchy insiste et enfin, pendant cette discussion, les premiers hommes du corps de bataille arrivent, et le duc d’Abrantès cède à l’approche de l’Empereur. On ne peut penser sans frémir à l’horrible désastre qu’aurait causé une action de ce genre c’en était fait, et aucun de nous n’aurait revu la France. Le premier et le second jour de marche après la Bérézina sont ceux peut-être où nous avons le plus souffert de la faim. Nos faibles provisions étaient épuisées et nous n’avions eu encore aucun moyen de les renouveler. Le jour même du passage, nous allâmes trois ensemble demander à souper au général Delaborde. Il nous donna ce qu’il avait c’était une bouillie d’avoine cuite avec de la graisse dans de l’eau de neige.

Le surlendemain, après avoir marché cinq à six heures, tombant de lassitude et de besoin, j’achetai à force d’argent une galette de fumier [sic] mêlé d’un peu d’orge, que je couvris de marc de betterave fermenté, et c’aurait été là toute ma nourriture si le général Charpentier, naguère gouverneur de Vitebsk et alors chef de l’état-major du 1er corps, ne m’eût donné un peu de pain, et même du pain blanc, qui me parut être le mets le plus délicieux que j’eusse jamais goûté.

A mesure cependant que nous avancions, nous éprouvions une privation moins rigoureuse, et nous trouvions plus de ressources dans les villages que nous traversions. Je dis nous, et j’entends les officiers de la Maison ou de l’état-major, ou ceux qui avaient gardé assez d’argent pour acheter à tout prix des choses si nécessaires. Les autres souffrirent jusqu’à Königsberg, et cette souffrance est affreuse: je l’ai éprouvée, je l’ai vue développée chez d’autres jusqu’à un point intolérable.

J’ai vu, et j’ai quelque pudeur à le dire, j’ai vu des prisonniers russes, portés aux dernières extrémités par la faim dévorante qui les pressait, parce qu’il n’y avait pas de vivres pour nos propres soldats, se jeter sur le corps d’un Bavarois qui venait d’expirer, le déchirer avec des couteaux et dévorer les lambeaux sanglants de ce cadavre je crois voir encore la route, le bois, l’arbre au pied duquel se passa cette horrible scène, et je voudrais pouvoir en effacer le souvenir comme j’en ai fui le spectacle. Il faut tout dire, ces Russes ne sont point de la même espèce que les hommes qui vivent sous nos yeux. C’est une autre race, c’est une nature abrutie, dégénérée, ingrate, mais, quelle qu’elle soit, est-il moins affreux de penser qu’il peut exister dans le monde des circonstances, un état de choses qui forcent les hommes à de semblables crimes ?

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          Amédée de PASTORET

   

                                                                                                                                                                                                                       FIN

Bérézina

[1] Don Pedro d’Almeida-Portugal, marquis d’Alorna, comte d’Assumar, s’était rallié à la cause française lors de l’expédition de Junot en Portugal (1807).Napoléon l’employa à organiser la légion portugaise et à la commander. Lieutenant général portugais, attaché dans ce grade aux armées d’Espagne et de Portugal (18091811), puis général de division au service de France, compris dans le cadre de la Grande-Armée de 1812. Il devait mourir à Königsberg, le 2 janvier 1813, âgé de cinquante-huit ans. (Note de l’édition de 1902).

[2]  Ce que Pastoret dit ici de la manœuvre de Ney manque de toute exactitude.

En fait, ce n’est pas au départ de Smolensk, mais bien après la journée de Krasnoïé que Napoléon s’était senti séparé de Ney attaqué à ce moment en tête et en queue, il avait renoncé à attendre son arrière-garde et sacrifié Ney. Le 17 novembre au soir, Ney venait buter avec son faible corps de 4000 hommes contre 50000 Russes qui lui barraient la route de Krasnoïé. Sommé par Miloradovich, il avait refusé de capituler, rétrogradé, passé le Dnieper une seule fois dans les conditions les plus hasardeuses et fait retraite par la rive droite, entouré sans cesse par les cosaques de Platov. Le 21, il ramenait à Orcha, après des fatigues inouïes, quelques centaines d’hommes seulement .On prête à Napoléon, apprenant ce retour miraculeux, les paroles suivantes « J’ai quarante millions aux Tuileries je les aurais donnés pour sauver Ney. » (Note de l’édition de 1902)

[3] Par cette résolution fatale, Napoléon renonçait à passer par Kalouga et par les provinces encore intactes du Sud de la Grande-Russie il se condamnait à reprendre la route de Mojaïsk et à traverser de nouveau une région qu’il avait épuisée en marchant sur Moscou. Ségur insiste sur Ferreur commise par lui dans cette circonstance : « Napoléon n’avait qu’à marcher sur cette foule en désordre. Ce fut lorsque le plus grand effort, celui de Malojaroslavets, était fait, et quand il n’y avait plus qu’à marcher, qu’il se retira. Mais voilà la guerre on n’essaie, on n’ose jamais assez. » (Note de l’édition de 1902).

[4] Pastoret sous-entend que Borisov a été repris à Tchitchagov par Oudinot, et que Tchitchagov s’est retiré sur la rive droite en incendiant le pont. Au moment où Napoléon entre dans Borisov, le 25 au soir, Oudinot en sort et va prendre position devant  le gué de Studianka en même temps, Éblé y fait commencer le travail de la construction des ponts. (Note de l’édition de 1902).

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( 4 décembre, 2018 )

Un témoignage méconnu sur la campagne de Russie. Récit d’Amédée de Pastoret (1ère partie)

Amédée

Amédée-David de Pastoret est né le 2 janvier 1791 à Paris. Fils du marquis de Pastoret, membre du Sénat conservateur. Il fait ses études au lycée Napoléon, et à l’âge de 18 ans, est envoyé à Rome comme secrétaire général du Ministre de l’Intérieur. Il est nommé le 19 janvier 1810 auditeur de seconde classe, et affecté près l’administration des Ponts et Chaussées jusqu’en 1811. Il passe en service extraordinaire comme intendant en Russie en 1812. Officiellement auditeur de première classe en service ordinaire près du ministre de la police et de la section de l’intérieur en 1812, il est également rattaché à la commission du contentieux en 1812.

En service extraordinaire, il est fait sous-préfet de Corbeil le 7 avril 1813, puis de Châlon-sur-Saône, mais est mis à disposition de Daru, pour la Grande-Armée, par décret du 14 avril 1813. Le décret du 26 décembre 1813 le nomme adjoint au commissaire extraordinaire dans la 18ème  division militaire (Dijon). Il se rallie aux Bourbons en 1814 et est alors nommé maître des requêtes. Membre libre de l’Académie des Beaux-Arts en 1823. Conseiller d’État en service extraordinaire en 1825. Il refuse en 1830 de prêter serment à Louis Philippe et se mêle assez activement aux menées légitimistes. Il soutient le prince Louis-Napoléon. Il est nommé  sénateur le 31 décembre 1852, grand officier de la Légion d’honneur en 1853 et membre de la commission municipale de Paris en 1855. Il s’éteint à Paris le 18 mai 1857.

A propos de son rôle durant la campagne de Russie.

Pastoret fut intendant de la Russie blanche. Il  n’avait eu que deux mois pour organiser cette province, délai manifestement trop court, quand il se vit être entraîné dans les désastres de la Grande-Armée et réduit à tracer dans les boues et les neiges son douloureux itinéraire de Vitebsk à la Bérézina. Il assiste au dénouement du drame militaire le plus poignant que les annales du monde aient enregistré; il rejoint la Grande-Armée à ce moment tragique où, selon le mot de Ségur  « l’aspect de la carte devenait effrayant. » Les premières nuits de grand froid, en gelant des bivouacs entiers, ont frappé les troupes comme à coups de massue. Koutousov les talonne depuis Moscou. L’âge et le caractère de ce général rendent sa poursuite peu active, mais n’empêchent pas que Napoléon ne soit dans l’impossibilité de faire halte là où, par hasard, il pourrait reposer ses troupes et les nourrira Au moins Napoléon se rassure-t-il en voyant le Dnieper tout près de lui il compte s’arrêter de l’autre côté du fleuve et recueillir là les fruits de cette extrême prudence qu’il sait mêler à ses plus grandes témérités. La région entre le Dnieper et la Duna lui appartient Oudinot et Saint-Cyr à Polotsk, avec les 2ème  et 6ème  corps, Victor à Smolensk avec le 9ème, Schwarzenberg à Minsk avec les Autrichiens, la lui tiennent fermée; Macdonald resté de l’autre côté du Niémen avec le 10ème corps, Augereau à Berlin avec le 11ème, viendront l’y rejoindre. Telles sont ses espérances; dans le fait, son dispositif de sûreté est enfoncé depuis le jour même où il a quitté Moscou. Ce jour-là, 18 octobre 1812, Gouvion Saint-Cyr battu à Polotsk par la faute de Victor, qui ne l’a pas secouru, a perdu la lignezde la Duna ; il rétrograde avec Oudinot vers Sienno, où Victor vient tardivement le rejoindre, mais où il ne pourront se maintenir En même temps, Schwarzenberg, qui barrait jusque-là la route à l’armée de Tchitchagov, lui abandonne Minsk et se retire vers Varsovie, trahissant ainsi la première défection de son empereur à la cause de Napoléon; Tchitchagov se dirige vers Borisov, où il se propose de maîtriser les passages de la Bérézina. Koutousov à l’est, Wittgenstein au nord, Tchitchagov au sud-ouest, sont désormais aux trois sommets d’un triangle à l’intérieur duquel la Grande-Armée se trouve inscrite; ce triple coin s’enfonce dans la masse militaire française qui s’émiette et ne résiste plus.

Partout des retraites, des abandons, des capitulations depuis le 6 novembre 1812, jour au cours duquel il connu la conjuration de Malet, l’Empereur n’a reçu que de mauvaises nouvelles. D’abord le rapport de Gouvion Saint-Cyr, annonçant son revers de Polotsk, puis les courriers qui lui apprennent la porte de Minsk, la défection des Bavarois, désormais séparés de Gouvion Saint-Cyr et marchant par un itinéraire à eux, le pillage des magasins de Smolensk. Il est dans cette ville, qu’il faut maintenant quitter, qu’on ne quittera pas sans de nouveaux désastres, quand le jeune intendant de Pastoret s’en approche, croise des troupes du prince Eugène qui marchent vers Vitebsk et qu’il n’a pas qualité pour arrêter. Ces troupes ignorent encore l’événement dont Pastoret vient rendre compte Vitebsk pris, la mauvaise garnison de Berg, qui le défendait, prise elle-même, ou rejetée en désordre vers le gros du 9ème corps. Au cours de sa campagne de Russie, Amédée de Pastoret rencontrera plusieurs personnages célèbres (Berthier, Murat et l’Empereur en personne).

CB.

Ce témoignage, intitulé « De Vitebsk à la Bérézina », fut publié la première fois dans la Revue de Paris en 1902. Au début de ce texte, se trouve la préface réalisée  pour l’occasion et que nous avons jugé bon de conserver.

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Amédée de Pastoret fut Intendant, de la Russie Blanche en 1812 Il n’avait eu que deux mois pour organiser cette province, délai manifestement trop court, quand il se vit entraîné dans les désastres de la Grande-Armée et réduit à tracer dans les boues et les neiges son douloureux itinéraire de Vitebsk à la Bérézina. La suite de sa carrière, toujours liée aux péripéties de l’histoire, devait le ramener à Corbeil et à Chalon-sur-Saône comme sous-préfet et se terminer à Paris môme, où le gouvernement de la Restauration lui réservait une position bien fixe de conseiller d’État.

Les muses l’y attendaient, celle de la poésie, celle de l’histoire, assez sensibles l’une et l’autre aux efforts de sa plume pour lui valoir un jour une place a l’Académie des Beaux-Arts. Les libraires connaissent de lui des « Élégies », des « Poèmes descriptifs et sentimentaux », des ouvrages sur le XVIème  et le XVIIème siècle, des morceaux de concours quelquefois couronnés.

Le fragment inédit que nous publions ici méritait, certes, que l’érudit moscovite, M. Pierre Stchoukine, le recueillit et le plaçât dans ses précieuses collections documentaires relatives à l’année 1812. Une sincérité parfaite, une maladresse charmante feront Je premier mérite de ces souvenirs. On y voit, par exemple, l’auteur glisser sans appuyer sur les épisodes de la Bérézina, qui se sont pourtant déroulés sous ses yeux, et s’étendre de préférence sur ceux de Moscou, qu’il ne connaît que par ouï-dire. Voilà bien les témoins oculaires mais, à défaut d’art dans la narration, à défaut même d’une parfaite exactitude historique, leurs textes se recommandent par un autre et supérieur intérêt, celui de choses directement connues, vécues, belles, quoi qu’ils fassent pour les décolorer, des couleurs de la réalité. Pastoret assiste au dénouement du drame militaire le plus poignant que les annales du monde aient enregistré; il rejoint la Grande-Armée à ce moment tragique où, selon le mot de Ségur  « l’aspect de la carte devenait effrayant. Les premières nuits de grand froid, en gelant des bivouacs entiers, ont frappé les troupes comme à coups de massue. Koutousov les talonne depuis Moscou. L’âge et le caractère de ce général rendent sa poursuite peu active, mais n’empêchent pas que Napoléon ne soit dans l’impossibilité de faire halte là où, par hasard, il pourrait reposer ses troupes et les nourrira Au moins Napoléon se rassure-t-il en voyant le Dnieper tout près de lui il compte s’arrêter de l’autre côté du fleuve et recueillir là les fruits de cette extrême prudence qu’il sait mêler à ses plus grandes témérités. La région entre le Dnieper et la Duna lui appartient Oudinot et Saint-Cyr à Polotsk, avec les 2ème  et 6ème corps, Victor à Smolensk avec le 9ème , Schwarzenberg à Minsk avec les Autrichiens, la lui tiennent fermée ; Macdonald resté de l’autre côté du Niémen avec le 10ème corps, Augereau à Berlin avec le 11ème , viendront l’y rejoindre. Telles sont ses espérances; dans le fait, son dispositif de sûreté est  enfoncé depuis le jour même où il a quitté Moscou. Ce jour-là, 18 octobre, Gouvion Saint-Cyr battu à Polotsk par la faute de Victor, qui ne l’a pas secouru, a perdu la lignez de la Duna ; il rétrograde avec Oudinot vers Sienno, où Victor vient tardivement le rejoindre, mais où il ne pourront se maintenir En même temps, Schwarzenberg, qui barrait jusque-là la route à l’armée de Tchitchagov, lui abandonne Minsk et se retire vers Varsovie, trahissant ainsi la première défection de son empereur à la cause de Napoléon ; Tchitchagov se dirige vers Borisov, où il se propose de maîtriser les passages de la Bérézina. Koutousov à l’est, Wittgenstein au nord, Tchitchagov au sud-ouest, sont désormais aux trois sommets d’un triangle à l’intérieur duquel la Grande-Armée se trouve inscrite; ce triple coin s’enfonce dans la masse militaire française qui s’émiette et ne résiste plus. Partout des retraites, des abandons, des capitulations depuis le 6 novembre, jour au cours duquel il connu la conjuration de Malet, l’Empereur n’a reçu que de mauvaises nouvelles d’abord le rapport de Gouvion Saint-Cyr, annonçant son revers de Polotsk, puis les courriers qui lui apprennent la porte de Minsk, la défection des Bavarois, désormais séparés de Gouvion Saint-Cyr et marchant par un itinéraire à eux, le pillage des magasins de Smolensk. Il est dans cette ville, qu’il faut maintenant quitter, qu’on ne quittera pas sans de nouveaux désastres, quand le jeune intendant de Pastoret s’en approche, croise des troupes du prince Eugène qui marchent vers Vitebsk et qu’il n’a pas qualité pour arrêter. Ces troupes ignorent encore l’événement dont Pastoret vient rendre compte Vitebsk pris, la mauvaise garnison de Berg, qui le défendait, prise elle-même, ou rejetée en désordre vers le gros du 9ème corps.

 ART ROË

————————-

-Nous nous hâtâmes d’arriver à Smolensk, nous entrâmes dans ces remparts à demi détruits, nous passâmes devant ces maisons naguère brillantes et qui ne présentaient plus que des ruines et des décombres, nous arrivâmes. Le ministre[1] me mena sur le champ chez l’Empereur. Il fallut voir d’abord M. le prince de Neuchâtel, comme major général de l’armée [le maréchal Berthier].

« -Vous ici ! me dit-il, et que venez-vous faire ? »

-Apporter une triste nouvelle, monseigneur, Vitebsk est pris.

- Vitebsk est pris ! Et le corps du vice-roi [Eugène de Beauharnais] y est allé ?

-Le corps du vice-roi est à une marche dans cette direction mais, monseigneur, Vitebsk est pris.

-Cela n’est pas possible, dit-il.

-Je voulus répondre.

-Cela n’est pas possible,-reprit-il, trois ou quatre fois, et il ajouta:

–Au reste, pourquoi venez-vous me l’apprendre à moi ? Allez-vous-en, si vous voulez, le dire vous-même à l’Empereur ! » 

Je pris mon parti et je montai. Au moment où j’arrivais dans le salon de service, un des aides-de-camp de Pouget venait d’entrer chez l’Empereur, à qui il contait le gros de l’aventure; pendant quelques minutes qu’il y resta, ce fut beau jeu de voir comment tout le salon s’intriguait de savoir la nouvelle. Enfin, l’Empereur me fit appeler j’entrai comme j’étais venu, c’est-à-dire avec mon épée détachée à la main et un bonnet de drap noir en place de chapeau. Il était seul avec le roi de Naples [le maréchal Murat], et me dit d’abord d’un air assez calme

«-Eh bien! Vous faites donc la campagne tout entière ? Vous voulez être avec nous, vous nous revenez ?

-Hé bon Dieu, Sire, lui répondis-je, ce n’est pas ma faute !

-Je le sais bien, reprit-il, mais voyons, contez-moi comment cela s’est passé. »

Je lui en fis le récit, le plus succinctement qu’il me fut possible. Quand j’eus fini, le roi de Naples me demanda avec une sorte d’empressement quels étaient ces coquins de soldats qui s’étaient rendus de la sorte :

« -Sire, lui dis-je avec toute l’humilité du monde, c’est le régiment de Berg. »

Il le prit pour bon et ne m’interrogea plus[2].Je me tournai vers l’Empereur et je répondis d’abord à ses questions sur la nature et la quantité des approvisionnements Il y avait en magasin, lui dis-je, de quoi nourrir l’armée dix jours et entretenir un corps tout l’hiver.

« -Avez-vous eu beaucoup de peine à les rassembler ? dit-il.

-Un peu, repris-je, parce que l’ennemi était toujours près de moi.

- Oui, mais vous aviez Gouvion pour vous défendre.

- Pardonnez-moi, Sire. M. de Gouvion ne pouvait pas s’occuper de nous il avait assez à faire de se défendre lui-même.

- Et les habitants ?

-Les habitants avaient fini par prendre quelque confiance. Tous les administrateurs polonais que Votre Majesté avait mis avec moi s’étaient éloignés, et leur absence a souvent arrêté notre marche.

-Comment ?  dit-il, vous étiez tout seul ?

-Tout seul, lui répondis-je et je prie Votre Majesté de m’excuser à ce titre si je n’ai pas rempli ses intentions. »

De là ses questions passèrent aux diverses branches d’administration, puis il revint au fait même, à la prise de la ville

« -Mais comment se fait-il donc que Gouvion n’ait pas arrêté Wittgenstein ?

-Sire, il n’avait que trente mille hommes au plus.

-Cela n’est pas vrai, reprit-il vivement. Il en avait cinquante et Wittgenstein vingt.

-Je ne puis dire à Votre Majesté que ce que je sais, mais je le sais par des moyens sûrs par l’espionnage, par des rapports fréquents, par l’intérêt que je devais y prendre. M. le maréchal de Gouvion n’avait que trente mille hommes, et M. de Wittgenstein en a cinquante.

-Ils m’ont encore trompé s’écria-t-il tout d’un coup. »

Puis, revenant

«-Et Victor ?

-Je ne répondis pas.

-Victor ? reprit-il.

-Sire, lui dis-je, il ne m’appartient pas de juger sa con duite je pourrais tromper Voire Majesté et me tromper moi-même.

« -Non, dites, dites !

-Sire, il y a un mois que Vitebsk était dans un pressant danger. Monseigneur le duc de Bellune, à qui nous adressions tous les jours des représentations, à qui, chaque jour, M. le maréchal de Gouvion demandait des renforts, à qui l’on indiquait une route courte et sûre pour se porter sur les derrières de l’armée ennemie, n’a pas jugé à propos de marcher; il attendait. disait-il, les ordres de Votre Majesté pour nous secourir et, lorsque enfin il a cru pouvoir s’avancer, M. le maréchal de Gouvion a livré bataille et l’a perdue.

« -Oh malheureux ! dit-il avec indignation. Non, ce Victor n’est pas même en état de commander une division, un régiment ! Ne pas marcher! Laisser forcer la ligne ! Voyez-vous comme ils sacrifient à eux-mêmes le salut de mes armées ? Quelle sottise ! Quelle ignorance des principes de l’art de la guerre ! poursuivit-il en s’approchant d’une carte posée  sur la table. Voilà comme ils sont tous. Je les ai faits trop, ils ne marchent plus qu’à regret, ils font manquer tous mes plans. Davout est à moitié fou et ne sert plus à rien. Ce Victor vient à Smolensk détruire inutilement les approvisionnements préparés Augereau ne voulait pas remuer, et croit me faire une grâce en m’obéissant. Il faut pourtant bien qu’ils m’obéissent,  ils savent qui je suis, et je sais ce qu’ils sont. Non, non, il n’y en a pas un seul parmi eux, à qui l’on puisse rien confier il faut éternellement tout faire. Eh bien ! Je ferai tout. Mais qu’ils exécutent, qu’ils obéissent !  Qu’ils y prennent garde, je saurai bien me passer d’eux ! Voyez, ajouta-t-il, quel plan on m’a fait ainsi manquer. Le vice-roi à Vitebsk, Gouvion à Dunabourg et Macdonald à Riga tenaient la Duna tout entière. A Moguilev, à Smolensk, Davout et Ney couvraient le Dnieper. Victor allait a Orcha, Regnier à Minsk, Poniatowski à Plotzk, Schwarzenberg avec les Allemands dans l’Ukraine, et de Vilna, pendant l’hiver, j’organisais tout ce pays, je reposais l’armée, et les forçais enfin à obéir. Quelle ignorance ! Quelle ignorance!,répéta-t-il deux ou trois fois encore, en frappant du poing sur la table. Et ils veulent me tromper encore ! »

Il revint alors à moi.

« -N’avez-vous rien laissé à Vitebsk ? reprit-il.

-Quelques malades qu’il m’a été impossible d’emmener mais ils sont en sûreté. Le maire m’a juré sur son honneur de les protéger, de les nourrir, de les soigner. Je dois dire son nom à Votre Majesté c’est Bohomolec, et j’aime à lui rendre aujourd’hui devant vous ce témoignage d’estime et de reconnaissance.

-C’est bien, dit l’Empereur. J’en suis content. »

Le roi de Naples se joignit à moi pour appuyer cet éloge. Peu à peu, l’Empereur s’apaisa et revint à la causerie qui lui est naturelle.

« -Quel pays était votre Vitebsk ? me demanda-t-il. J’ai bien vu la ville; mais les environs ? 

-Fort tristes, répondis-je. Le pays, les institutions et les hommes, tout cela n’est que de la barbarie ornée.

- Je le sais, reprit-il. »

Et, après quelques autres phrases.

« -Voyez un peu, ils m’accusent d’ambition, comme si l’ambition pouvait me conduire ici La guerre que je fais est toute politique. Eh qu’ai-je à gagner à venir chercher un pareil climat, un pareil pays? Rien de tout cela vaut-il la plus mauvaise partie de la France Ils ont, eux, un intérêt bien différent en Pologne, en Allemagne, tout leur est bon. Tout est beau pour des sauvages. Le soleil seul, pendant six mois de l’année, est un plaisir nouveau. Ce sont eux qu’il faut arrêter, et non pas moi. Ces Allemands n’y entendent rien, avec toute leur philosophie. »

Le discours dura quelque temps encore de la sorte puis  il me demanda si je n’étais pas fatigué. Je l’étais, j’en convins bien vite, et il m’envoya coucher, en ajoutant :

« -Demain, je vous ferai appeler. »

Quand je sortis, tout le monde était émerveillé de ma faveur; beaucoup de personnes me reconnurent. J’attendis le lendemain: mais l’Empereur reçut de mauvaises nouvelles et je ne le retrouvai que longtemps après, non loin de la Bérézina.

Smolensk était une des villes considérables de la Russie elle avait été longtemps le sujet des guerres des czars et des rois de Pologne, et sa situation sur le Dnieper, sa proximité des provinces fertiles du nord et du midi justifiaient assez l’importance qu’on avait mise à sa possession. Lorsque j’y arrivai, le 10 novembre, elle était loin de conserver aucune trace de son ancienne prospérité des maisons en ruine, des palais brûlés s’offraient de toutes parts à nos regards affligés.

Nos soldats, et surtout les grenadiers de la Vieille-Garde, avaient établi dans un endroit de la ville où viennent se joindre quatre des principales rues, un véritable bazar. Là, on trouvait une quantité de choses incroyable tout ce que désire le luxe et tout ce que demande le besoin. Ici, une vivandière offrait des montres, des anneaux, des colliers, des vases d’argent et quelquefois des pierreries. Là, un grenadier vendait de l’eau-de-vie ou des pelisses. Plus loin, un soldat du train proposait les œuvres complètes de Voltaire ou les « Lettres à Émile » de Desmoustiers. Un voltigeur exposait des chevaux et des voitures, et un cuirassier tenait boutique de souliers et d’habits. On imaginerait difficilement un spectacle plus curieux, et, dans ce temps, où l’on espérait encore, nous gardions assez de sang-froid pour aller souvent nous promener au bazar, et y entendre les cris, les disputes et les discours des acheteurs et des vendeurs. Ce fut un grand malheur que la tolérance de cet abus. Les officiers, qui avaient autant de besoins que d’autres, allèrent chercher dans ces marchés tout ce qui leur manquait, ou y échanger ce qui ne leur était plus nécessaire. Ils traitèrent d’égal à égal avec ceux à qui ils avalent affaire et, dès lors, les soldats perdirent toute considération pour des hommes avec qui ils avaient discuté ou partagé le gain ou la perte. Si un reste de subordination survécut encore, nous verrons bientôt quelles circonstances l’affaiblirent et comment il disparut tout à fait. Les approvisionnements amassés à Smolensk étaient peu considérables; ils furent bientôt consommés. Le vice-roi y était revenu avec son corps d’armée. M. de Baraguey d’Hilliers, colonel général des dragons, qui en commandait un autre à l’arrière-garde, l’avait laissé prendre prisonnier[3]. M. de Wittgenstein, qui nous avait chassés de Vitebsk, faisait un mouvement sur notre droite et l’on ne pouvait deviner Si M. de Gouvion et le duc de Bellune pourraient l’arrêter les districts de la droite de la Duna, du côté de Portjersey, où tous les soins du général Charpentier, le meilleur, le plus ferme et le plus intègre gouverneur qu’il y eût à l’armée, avaient à peine pu rétablir le calme dans le temps de notre prospérité, s’armaient de nouveau contre nous. Il fallut quitter Smolensk. Le duc d’Abrantès [le général Junot], dont l’esprit était déjà fort troublé, fit l’avant-garde, les autres corps marchèrent après, le prince de la Moskowa, qui n’était alors que duc d’Elchingen [le maréchal Ney], fut d’arrière-garde. C’est à ce moment que commencèrent les véritables désastres de la campagne.

Jusque-là, la marche de l’armée, pour avoir eu peu d’ordre, n’avait cependant pas cessé d’être une retraite; les besoins, quoique pressants, avaient généralement été satisfaits. Les soldats obéissaient encore aux ordres de leurs chefs, et les chefs pensaient encore au salut des soldats. Bientôt l’Intérêt général fut totalement oublié, la discipline tomba dans le mépris, le besoin présent l’emporta sur toute autre considération, le découragement se glissa dans les âmes où la peur n’avait point eu d’accès, la crainte commença à s’allier même avec le courage et chacun de nous éprouva en particulier des maux que, réunis, nous eussions facilement repoussés. Là, nous vîmes les caractères à découvert. L’homme fut homme et le fut tout entier; mais là aussi nous trouvâmes des âmes fermes, des cœurs généreux, et presque toujours, je le dis avec une sorte d’orgueil pour notre espèce, la tranquillité, la constance accompagnaient la noblesse des sentiments. On était fort pour soi quand on était bon pour les autres et ce fut la première récompense, comme le premier droit de la vertu, de concevoir une espérance.

Nous avions quitté Smolensk le 13 au soir; nous allâmes à deux lieues de là passer notre première nuit sur le bord d’un ravin assez profond, où descendait la route, et que l’on ne croyait pas d’abord pouvoir faire franchir à l’artillerie. Déjà le froid était très vif, et cette nuit passée au bivouac nous le fit sentir. Nous étions assez mal à Smolensk, mais enfin nous étions à couvert, et cet air vif et rare, cette terre dure et gelée sur laquelle nous étions couchés, nous faisait un lieu de délices de la salle obscure et du plancher de bois dont nous murmurions à la ville. Notre seconde nuit fut comme la première la neige était tombée par gros flocons tout le jour, et le soir, il fallut l’ouvrir et la séparer pour nous creuser un lit. Je ne sais quel pressentiment ou quelle honte engageait ceux qui avaient des voitures a n’en pas faire usage l’événement nous prouva que cette privation était raisonnable.

Nous vînmes en trois jours à Krasnoïé petit village situé environ à dix-huit lieues de Smolensk et à trente de Vitebsk. Déjà nous avions perdu beaucoup de voitures et d’équipages; les causes en étaient un froid très rigoureux, une route mal entretenue, en temps ordinaire, et rompue par les pluies et la neige. Le manque de vivres et la fatigue avaient fait périr, ou du moins affaibli la plus grande partie des chevaux. Se présentait-il un ravin ou une colline escarpée, deux ou trois voitures arrêtées produisaient sur-le-champ un embarras affreux. Les voitures privilégiées voulaient passer de droit, celles qui se trouvaient mieux attelées prenaient les devants et dérangeaient l’ordre établi. L’artillerie devait avoir le pas, mais on n’en tenait compte. Les cochers fouettaient, les chevaux tiraient, les palefreniers se battaient avec les gardes, les files se brouillaient, les voitures s’accrochaient aux chariots d’équipage, les berlines aux trains d’artillerie. La voiture la plus pesante, obligée de rester en arrière, faisait un effort, regagnait celle plus légère qui la précédait et brisait ses roues. La cavalerie, engagée dans ces embarras, sabrait à droite et à gauche l’infanterie ou les palefreniers qui entravaient sa marche les officiers se faisaient jour à coups de poing ou à coups d’épée, et si, par malheur, il arrivait un des services de l’Empereur avec les mulets, les forges et l’ameublement, tout était renversé pour ouvrir un passage. Les vociférations, les jurements, le bruit des coups, les cris des officiers de garde qui ne pouvaient rien obtenir, les clameurs des soldats qui pillaient au hasard ajoutaient encore à cet épouvantable désordre. La marche s’arrêtait en entier, l’escorte du convoi se dispersait, et les cosaques, qui ne nous perdaient jamais de vue, accouraient rapidement, plaçaient les pièces sans affût qu’ils portent avec eux sur des traîneaux, fondaient au milieu du tumulte, emmenaient au galop tout ce qui pouvait aller, brûlaient le reste, et perçaient de coups de lance ceux de nos soldats qui pensaient à se défendre. Telle fut notre histoire à chaque défilé. Telle elle fut surtout au ravin profond qui coupe la route avant Krasnoïé un quart peut-être de nos équipages fut pris dans cet endroit. Pourtant quelques cosaques, plus maladroits que les autres, se laissèrent prendre à leur tour ce soir-là. Nous étions chez l’Empereur quand on l’annonça, satisfaits de ce village où nous trouvions quelques maisons pour y dormir, une église pour faire un hôpital, un peu de farine pour les troupes, enfin, croyant avoir atteint la terre promise.

-« Des cosaques pris s’écria le roi de Naples. Ah coquins!  Ce ne sont certainement pas des cosaques Les cosaques ne sont pas des gens à se laisser prendre ! » Et il alla les voir.

« Non, répétait-il, les cosaques sont trop braves pour cela! Ces coquins-ci ne sont pas de vrais cosaques. Montrez, montrez-les-moi Je suis sûr que ce n’en sont point ! »

 J’ai dit que le duc d’Abrantès conduisait notre avant-garde. Le 16 au soir, il passa Krasnoïé et alla prendre position un peu plus loin, dans la direction de Liady. Leprince d’Eckmühl le joignit le soir même, et l’Empereur vint avec la Garde à Krasnoïé. Derrière nous était le vice-roi en corps de bataille, et plus en arrière encore, entièrement séparé du reste, le duc d’Elchingen. Le vice- roi avait exécuté l’ordre de l’Empereur: il avait fait sauter les fortifications de Smolensk et venait à grandes journées se réunir à nous. On le croyait encore loin, quand le lendemain, à sept heures du matin, un bruit très fort se fait tout à coup entendre. Chacun se lève, on appelle,  on interroge :

«-Messieurs, nous dit-on, le vice-roi a été surpris ce matin à une lieue en arrière de Krasnoïé. Il est entouré de toutes parts et ne se défend qu’à peine. L’Empereur vient de partir avec la Garde pour l’aller dégager.

-L’Empereur parti ! s’écrie le ministre, amenez-moi mon cheval ! »

Et il part à son tour. Nous restons seuls dans le village avec quelques traînards, des malades et deux ou trois cents hommes qui ont trouvé moyen d’y arriver. Un quart d’heure ne s’est pas écoulé que la fusillade se fait entendre de tous côtés. L’ennemi avait eu sur-le-champ connaissance du mouvement de l’Empereur et il voulait le couper en arrière. Krasnoïé était attaqué deux batteries placées sur une colline nous y jetaient des boulets et les tirailleurs étaient à portée de pistolet des premières maisons. Le danger était grand; une présence d’esprit non moins grande le repoussa. Tout le monde prit les armes, ceux des malades qui pouvaient marcher vinrent se défendre, et, de tous côtés, un feu faible, mais soutenu, répondit au feu ennemi. Cependant, notre désavantage était sensible, les boulets russes tombaient avec plus de force et en plus grand nombre; une partie de nos gens étaient blessés et il fallait songer aux moyens d’échapper, lorsque tout à coup les tirailleurs ennemis s’éloignent, les batteries se taisent, l’attaque cesse et la retraite précipitée de ceux qu’un moment de plus rendait victorieux nous annonça la présence de l’Empereur. Il revenait vainqueur la route était libre et le vice-roi dégagé. Cependant, le danger n’était qu’éloigné les ennemis qui nous suivaient de droite et de gauche nous avaient gagnés de vitesse cette nuit. Ils étaient au moment de nous couper de l’avant-garde il fallait arrêter ce mouvement funeste. L’Empereur était arrivé à dix heures et demie; à onze heures, nous repartîmes. On sort de Krasnoïé par une chaussée qui traverse un marais et qui va rejoindre la route ordinaire en plaine, dans un site plat et au milieu de quelques massifs d’arbres. Colbert, avec ses chevau-légers, passa d’abord et fit passer les bagages du grand quartier général. L’Empereur marchait ensuite avec l’état-major de la Vieille Garde; le duc de Trévise [le maréchal Mortier] venait après, avec quelque artillerie et la Jeune Garde, qui était encore en bon état. Au moment du départ, une foule inconcevable de traînards se précipita au milieu des rangs et se mit à courir pour prendre les devants. Ils passèrent au milieu de notre état-major, et l’effroi que leur inspirèrent quelques cosaques qui s’étaient montrés vers la chaussée fut tel qu’ils ne tinrent plus compte ni des maréchaux, ni du prince de Neuchâtel, ni de qui que ce fût au monde. Bientôt ils revinrent avec une précipitation extrême: un parti de cosaques s’était jeté en avant sur le chemin et semblait vouloir le défendre.

A suivre…


[1] Mathieu Dumas. On qualifie aussi quelquefois Mathieu Dumas et nous verrons plus loin Pastoret lui donner ce titre d’intendant général de l’armée; mais les fonctions d’intendant général appartiennent plus particulièrement à Daru. (Note figurant dans l’édition de 1902).

[2] Murat avait été grand-duc de Berg avant de devenir roi de Naples. En 1812, le duché de Berg appartenait au prince Louis Napoléon, fils aîné du roi de Hollande. (Note figurant dans l’édition de 1902).

[3] Baraguey d’Hilliers, bouc émissaire des fautes de commandement commises à la Grande-Armée, dut se retirer à Berlin pour y attendre son jugement. Il y mourut de chagrin peu après. (Note figurant dans l’édition de 1902).

Faber 1 ter

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( 29 juin, 2015 )

Pourquoi pas l’Amérique ?

Napoléon 1er

Napoléon prend la route de Rochefort avec l’idée de partir pour les Etats-Unis. Ecoutons de nouveau Marchand, son premier valet de chambre.

« L’Empereur, en s’éloignant de la Malmaison par cette route de traverse, se rendit à Rambouillet. Malgré toutes les précautions prises, Sa Majesté ne put se soustraire aux regards de braves gens arrêtés auprès de la voiture, qui lui firent entendre les cris de : « Vive l’Empereur ! » Il était alors 5 heures et demie du soir le 29 juin 1815. Les chevaux étaient attelés aux berlines, aux pourvoyeuses chargées d’argenterie et de linge appartenant à l’Empereur. Sachant que les équipages devaient se mettre en route, la voiture de Sa Majesté partie, j’avais ramassé en toute hâte ce qui appartenait à l’Empereur pour le placer dans ma voiture et n’y monter qu’après avoir vu les fourgons en route et serré la main à quelques personnes présentes qui m’embrassaient les larmes aux yeux et le désespoir dans le cœur. Deux convois, l’un de trois voitures, le coupé de l’Empereur dans lequel monta le général Gourgaud, la mienne et une pourvoyeuse, prenaient la route de Rambouillet ; l’autre convoi, voitures aux armes impériales, sous la conduite du comte de Montholon, dans lequel se trouvaient Mme de Montholon et son fils, le comte Las Cases et son fils, puis tout le reste de la suite prenant la route d’Angoulême pour se rendre à Rochefort. La comtesse Bertrand, avec ses enfants, venait seule par une autre route. Le rendez-vous pour tous était Rochefort. Le général Gourgaud prit la tête du convoi ; nous le suivîmes ; malgré l’encombrement de ma voiture, je donnai place à M. Maingaut, médecin de l’Empereur, et Totin, premier maître d’hôtel. Pour ne pas avoir une trop forte somme en or avec moi, j’en remis une partie entre les mains du général Gourgaud, qui la tint avec lui et me la remit plus tard. Sur chacun des sièges de nos deux voitures étaient un valet de pied et un garçon de garde-robe. Ces directions différentes avaient été ordonnées pour qu’on ne manquât pas de chevaux. Dans la côte avant d’arriver à Gressey, l’Empereur vit Amodru son piqueur auprès de sa calèche ; il devait commander les chevaux sur la route que devait tenir l’Empereur. Il était, sur un habit bourgeois, porteur du couteau de chasse, avec le ceinturon des piqueurs de la Maison. L’Empereur lui fit dire par Saint-Denis [mamelouk Ali] de retirer ce couteau qui ne pouvait servir qu’à le faire reconnaître, et qu’un habit bourgeois ne le comportait pas. Amodru obéit mais avec humeur, prit les devants pour aller faire préparer les chevaux à Coignères, où l’Empereur devait relayer, mais en réalité prit la route de Versailles et disparut. Arrivé à cette poste, l’Empereur fut étrangement surpris de ne point trouver de chevaux préparés. Il demanda à Saint-Denis où pouvait être Amodru ; le maître de poste n’avait vu personne ; on pensa qu’il avait fait fausse route et qu’on le retrouverait à Rambouillet, mais il ne reparut plus. Cet homme dont la conduite avait été toujours parfaite, qui avait suivi l’Empereur à l’île d’Elbe et dans toutes ses campagnes, sans aucune raison abandonnait son maître. Santini, qui se trouvait dans ce convoi, monta à cheval et fit le service de courrier, de Rambouillet à Rochefort.

Les postillons qui amenèrent l’Empereur à Coignères, se doutèrent bien que l’Empereur était dans cette voiture, mais n’en firent point part aux autres. Ils ne furent payés le long de la route que le prix ordinaire afin d’éviter d’éveiller l’attention. Dans la route, à quelque distance de Rambouillet, Sa Majesté rencontra un dépôt de cavalerie polonaise, uniforme des légions de la Vistule, qui se dirigeait sur Versailles. Bien que les ordres du gouvernement provisoire fussent que l’Empereur ne s’arrêtât point dans les villes, Sa Majesté arrivée à la grille du parc de Rambouillet, manifesta le désir de s’y arrêter.

Saint-Denis [Ali] fit ouvrir la grille du parc, et l’Empereur, par l’avenue, alla descendre au château où il fut reçut par M. Hubert, un de ses anciens valets de chambre en Egypte, qui lui avait demandé cette conciergerie. Il s’empressa de tout mettre à la disposition de l’Empereur. Saint-Denis, de qui je tiens tous les détails de ce voyage, me dit que, le souper servi, l’Empereur se mit à table, mais que personne n’y parla, qu’après un quart d’heure, il s’était levé de table, et était rentré dans sa chambre suivi du grand-maréchal qui en était sorti une demi-heure après, disant que l’Empereur, se sentant mal à l’aise, s’était couché et remettait au lendemain à continuer son voyage. L’Empereur était arrivé à cette résidence à 8 heures du soir. Le convoi que conduisait le général Gourgaud arriva beaucoup plus tard. L’Empereur était couché ; dans la nuit, il demanda du thé qui ramena un peu de transpiration. L’agitation cessa, le sommeil s’empara de lui, et, le lendemain, cette légère indisposition avait disparu. Le grand-maréchal, le duc de Rovigo [Savary], le général Becker et le général Gourgaud s’établirent dans la pièce voisine de celle de l’Empereur et y passèrent la nuit.

Dans des circonstances telles que celle-ci, l’estomac demande peu de nourriture ; la profonde affliction que montrait M. Hébert, ce digne serviteur de l’Empereur, était si vive et si profonde que Saint-Denis et moi nous cherchâmes à ramener le calme dans son esprit et ne songeâmes point à prendre de nourriture. J’en pris peu et passai une partie de la nuit à réfléchir sur la destinée qui nous amenait dans un rendez-vous de chasse où j’avais vu l’Empereur si puissant, sur un trône dont il s’éloignait sans bien savoir la terre de l’exil qu’il atteindrait, car en ce moment Sainte-Hélène, dont on avait parlé à l’île d’Elbe, était bien loin de ma pensée.

Le lendemain 30 juin, je racontai à l’Empereur ma crainte d’avoir été séparé de lui en ne trouvant pas de chevaux préparés sur la route, et ma surprise de la disparition d’Amodru. Je lui racontai qu’au moment de monter en voiture, M. Rathry son secrétaire m’avait dit que la santé de sa femme était dans un état trop déplorable pour qu’il pût la laisser seule, et de bien assurer Sa Majesté que les 3 000 francs de pension que voulait bien lui faire l’Empereur quand il se proposait de le suivre ne seraient touchés ni par elle ni par lui. L’Empereur néanmoins dit au grand-maréchal de faire annuler cette pension qui devait se toucher chez M. Laffitte, me dit d’aider le comte Bertrand dans le choix de quelques bons ouvrages dans la bibliothèque de cette résidence, ainsi qu’un choix de cartes et d’expédier le tout sur Rochefort. Il fit écrire à l’administration du garde-meuble pour qu’un mobilier fût dirigé sur Rochefort, et à M. Barbier son bibliothécaire, pour qu’il lui envoyât deux mille volumes de la bibliothèque de Trianon, et le grand ouvrage d’Egypte.

Dans cette même nuit, étaient arrivés à Rambouillet le colonel Belini et sa femme ; l’un et l’autre étaient à l’île d’Elbe ; ils se proposaient de suivre l’Empereur aux Etats-Unis ; Mme Belini était revêtue d’un costume d’homme. L’Empereur, quoique fort reconnaissant de cette preuve d’attachement, en parut contrarié et dit au grand-maréchal que sa suite était déjà très nombreuse, qu’il fallait les engager à retourner à Paris. Je dis à l’Empereur qu’ils étaient sans ressources et hors d’état d’y retourner si Sa Majesté ne leur venait en aide. L’Empereur me chargea de leur donner 3 000 francs pour pouvoir aux plus pressants besoins. Je vis Mme Belini. Elle était dans un profond désespoir ; elle me rappelait les bontés de l’Empereur pour elle à l’île d’Elbe et ne concevait pas qu’il lui refusât de l’accompagner dans son second exil quand elle était venue le trouver dans le premier. Elle se calma cependant et me dit qu’elle allait faire ses préparatifs pour passer aux Etats-Unis.

L’Empereur, avant de monter en voiture, fit entrer M. Hubert, lui donna quelques paroles de consolation et lui promit de ne point l’oublier. Cette promesse n’a point été vaine : l’Empereur à son lit de mort l’a porté pour 50 000 francs dans son testament et lui fit remettre 10 000 francs en or, prévoyant bien qu’on ne lui laisserait pas longtemps la conciergerie qu’il lui avait donnée. L’Empereur, dans la matinée, m’avait dit de dire à Santini de faire préparer les chevaux sur la route qu’il devait tenir de Rambouillet à Rochefort. A 11 heures du matin l’Empereur quitta cette résidence. La population s’étant précipitée à la grille du château depuis le matin, elle attendait le moment de le voir ; lorsque les voitures s’éloignèrent, elle fit entendre les cris de : « Vive l’Empereur ! » Sa Majesté, par le parc, fut rejoindre la route de Chartres. Le lendemain 1er juillet il était à Tours où il ne s’arrêta qu’un instant. Un de ses anciens chambellans, M. de Miremont, qu’était allé chercher le duc de Rovigo, vint aussitôt inviter l’Empereur à venir se reposer à la préfecture, l’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’une population qui était pleine de reconnaissance pour tout ce qu’il avait fait dans le pays. L’Empereur le remercia et continua sa route jusqu’à Poitiers où il s’arrêta pour dîner à l’hôtel de la Poste, situé en dehors de la ville.

Jusque-là rien n’était venu troubler la sécurité des voyageurs, si ce n’est entre Saint-Amand et Tours, où le galop de plusieurs chevaux se fit entendre. C’était la nuit, l’obscurité était grande, on ne pouvait rien distinguer ; ce ne fut qu’à l’approche des cavaliers que Saint-Denis reconnut deux gendarmes et en prévint le duc de Rovigo.

Ils demandèrent à Saint-Denis, assis sur le siège, qui était dans la voiture, il leur répondit que c’étaient des officiers généraux allant à Niort, l’un et l’autre de ces gendarmes s’approchèrent de la voiture, se découvrirent et dirent au duc de Rovigo, qui leur demandait ce qu’ils voulaient, que quelques malveillants étant dans le canton, ils avaient l’ordre d’en prévenir les voyageurs. Ils offrirent leurs services qui ne furent point acceptés et se retirèrent en souhaitant un bon voyage.

L’Empereur après s’être reposé quelques heures de la chaleur, qui était accablante, et s’être débarrassé, par une toilette fraîche, de la poussière dont il était très fatigué, quitta l’hôtel de la Poste sur les 4 heures du soir ; il y était arrivé à 11 heures. Arrivé à Saint-Maixent, les habitants s’émurent d’une voiture attelée de quatre chevaux arrêtée devant la poste. On était ardent de nouvelles, la population voulait en avoir des voyageurs venant de Paris, la foule grossissait comme cela se fait en pareil cas ; les passeports avaient été demandés et ne revenaient pas ; le général Becker fit signe à un officier de gendarmerie qui cherchait à percer la foule, de venir à lui. Cet officier reconnut bientôt le général Becker, sous les ordres duquel il avait servi ; se conformant au désir qui lui fut exprimé, il fut à l’hôtel de ville et revint bientôt porteur non seulement des passeports, mais d’un laisser passer de la municipalité.

Cette multitude n’était pas malveillante, me dit Saint-Denis, mais sa curiosité à chercher à voir les voyageurs, allait jusqu’à l’indiscrétion, et il pouvait très bien se faire, malgré le déguisement de l’Empereur, qu’il se trouvât quelqu’un dans la foule qui le reconnût et qu’il devînt l’objet d’une ovation qu’il ne voulait pas. Aussitôt les passeports remis, les chevaux partirent au galop prenant la route de Niort, devant la foule qui s’ouvrit pour les laisser passer.

Chemin faisant il y eut une assez longue côte à monter, l’Empereur mit pied à terre ainsi que ses compagnons de voyage, ils marchaient à quelque distance en arrière de la voiture ; Saint-Denis marchait à hauteur de la calèche, lorsqu’il fut rejoint par un fermier des environs qui, faisant la même route, avait fixé très attentivement l’Empereur. Il accosta Saint-Denis en lui demandant quels étaient les voyageurs.

-Ce sont des généraux, lui répondit Saint-Denis, qui vont à Niort.

Chemin faisant, il lui demanda des nouvelles de Paris avec une curiosité inquiète de ce qu’allait devenir l’Empereur. Cet homme avait servi sous le Consulat et l’Empire ; blessé dans les premières campagnes, il était rentré dans ses foyers et y cultivait son champ. Il racontait à Saint-Denis avec quel bonheur il avait revu le drapeau tricolore sur le clocher de son village et son désappointement de revoir peut-être le drapeau blanc avec la haine de ce parti contre les bleus. Tout en causant, ils arrivèrent au haut de la côte, la voiture s’arrêta, le fermier aussi, le chapeau bas ; il salua les voyageurs qui montaient en voiture et lui rendirent son salut en s’éloignant de lui de toute la vitesse de leurs chevaux.

A 8 heures du soir, l’Empereur, extrêmement fatigué, arriva à Niort, il exprima le désir de s’y reposer, la calèche fut conduite à l’auberge de la Boule d’Or. Jusque-là l’Empereur n’avait point été reconnu sur sa route. Il arrivait le 2 juillet à Niort où le rejoignit le roi Joseph. La pièce la plus convenable de ce modeste hôtel était celle placée au-dessus de la cuisine, un simple plancher en bois l’en séparait et permettait d’entendre tout ce qui s’y disait. Le souper fut très médiocre, et le lit préparé pour l’Empereur assez mauvais, malgré tout ce que fit Saint-Denis pour le rendre supportable.

Personne dans l’hôtel ne se doutait de l’importance des voyageurs. Après le souper, l’Empereur se coucha et dit à Saint-Denis de mettre une veilleuse dans la cheminée, ce qui était contraire à ses habitudes. Saint-Denis, selon l’habitude, se coucha en travers la porte afin d’être éveillé au premier appel de Sa Majesté. Le bruit qui se faisait au-dessous de la chambre de l’Empereur ne permit pas qu’il dormît. A 3 heures du matin, on vint heurter à la porte de la pièce où était enfermé Saint-Denis, il fut ouvrir et demanda ce que l’on voulait. C’étaient deux officiers de gendarmerie qui demandaient à parler au duc de Rovigo et au général Becker : il leur indiqua les chambres de ces messieurs.

L’Empereur, qui ne dormait pas, appela Saint-Denis et lui demanda ce que c’était, Saint-Denis le lui dit, et peu après, nos voitures retenues aux portes de Niort pour la vérification des passeports arrivaient à la Boule d’Or et remuaient tout l’hôtel.

L’Empereur fit aussitôt appeler le général Gourgaud et lui demanda comment nous étions autant en retard sur lui ; le général lui rapporta qu’arrêtées à Saint-Maixent, nos voitures avaient été mises en fourrière dans une auberge jusqu’à examen de nos passeports, que là seulement il s’aperçut que sur aucun d’eux il n’avait été fait de signalement, qu’il s’était empressé de les remplir tous avant qu’on vint les demander, et que cet examen de l’autorité avait fait perdre deux heures employées à faire un assez mauvais déjeuner. L’Empereur apprit comment le colonel Bourgeois, de la gendarmerie, reconnaissant le général Gourgaud, s’était empressé de venir, ainsi que le général Saulnier, se mettre aux ordres de l’Empereur.

Le préfet, M. Busche, instruit de la présence de l’Empereur dans la ville, vint aussitôt mettre l’hôtel de la Préfecture à sa disposition, ainsi que sa voiture attelée dans la cour de l’auberge pour l’y conduire. Bientôt, la nouvelle de sa présence se répandit dans la ville ; le 2e de hussards monta à cheval ; de toute part ce fut une exaltation générale qui changea la résolution de l’Empereur de partir le matin même comme il se le promettait, et le porta à accepter l’hospitalité du préfet et prendre chez celui-ci un repos qu’il n’avait pu trouver à la Boule d’Or.

Aussitôt arrivé à la Préfecture, l’Empereur se coucha, mais, pendant qu’il dormait, la population se réveillait et se joignait à l’exaltation des deux régiments casernés dans cette ville. On ne parlait rien moins que de supplier l’Empereur de se rendre à l’armée de la Loire où commandaient les généraux Lamarque, Clauzel et Brayer avec une division de la jeune Garde. Ma voiture contenant des valeurs assez considérables, je ne voulais pas la laisser dans la cour de l’auberge, j’avais demandé des chevaux pour la faire conduire à la Préfecture, je me promenais en les attendant, lorsque arriva le général Lallemand qui rejoignait l’Empereur ; étonné de le voir seul ; je m’approchai de lui et lui demandai comment le général de La Bédoyère n’était pas avec lui. Il me répondit que, cédant à des instances de famille, il était resté dans Paris, confiant dans les termes de la capitulation, que tout ce qu’il avait pu lui dire n’avait pu lui faire changer cette détermination.

Il fut rejoindre l’Empereur à la Préfecture. Une halte de quarante-huit heures dans cette ville permit que le roi Joseph rejoignît Sa Majesté dans cette villa, et que la comtesse Bertrand le rejoignît aussi. L’arrivée de tant de personnages éminents dans la ville de Niort avait mis toute la population en émoi ; les acclamations du peuple toutes les fois que l’Empereur se présentait à lui faisait naître en sa personne un juste sentiment d’orgueil et parlait hautement en faveur de son administration dans ce département.

Toutes les voitures de suite étaient restées dans la cour de l’auberge ; celles de l’Empereur et la mienne furent amenées à la préfecture. J’attendais le réveil de l’Empereur pour entrer chez lui lorsqu’il m’appela.

Il était 11 heures : le général Lallemand, qui arrivait de Paris, lui donna des nouvelles de cette ville qui exaltèrent les imaginations ; le roi Joseph en arrivant dans la journée, vint y ajouter. Le général Clauzel entrait sans hésiter dans toutes les combinaisons qui offraient une marche sur Paris. Le général Brayer avait donné ses preuves de dévouement de Lyon à Paris dans le retour de l’île d’Elbe ; on pouvait compter sur sa coopération ; il ne se rencontra qu’un peu de tiédeur de la part du général Lamarque, tiédeur dont on eût fait bon marché si l’opinion de l’Empereur eût été bien arrêtée. Il cédait en ce moment aux influences qui l’entouraient en laissant faire des démarches auprès de ces généraux.

Le soir il y eut dîner à la préfecture, où les autorités de la ville civiles et militaires furent invitées ; les musiques des différents régiments s’y firent entendre ; une foule considérable chantait des airs patriotiques en l’honneur de l’Empereur ; le soir, la ville fut illuminée.

Le soir le général Gourgaud fut envoyé à Rochefort pour s’informer si on pouvait, en sortant de la Gironde, éviter la croisière anglaise, par la passe de Maumasson, sur un bâtiment léger et rejoindre en mer un bâtiment américain dont le roi Joseph s’était assuré le capitaine.

L’Empereur, en rentrant le soir, me dit qu’il avait eu la pensée de m’envoyer l’attendre à Rochefort, mais que je ne partirais que le lendemain avec lui. La soirée chez le préfet s’était prolongée jusqu’à 11 heures ; l’Empereur, en se retirant, me dit d’entrer à 3 heures du matin chez lui, afin de monter en voiture à quatre.

Le général Becker, profitant du séjour que faisait l’Empereur à Niort, écrivit au gouvernement le rapport suivant :

« Pour accélérer la remise de mon rapport au gouvernement provisoire, j’ai l’honneur de l’informer directement par un courrier extraordinaire que l’Empereur est arrivé à Niort, bien fatigué et très inquiet sur le sort de la France.

« Sans être reconnu, l’Empereur a été très sensible à la curieuse inquiétude avec laquelle on demandait de ses nouvelles sur son passage, des démonstrations d’intérêt lui ont fait dire plusieurs fois : “Le gouvernement connaît mal l’esprit de la France, il s’est trop pressé de m’éloigner de Paris, et s’il avait accepté ma proposition, les affaires auraient changé de face, je pouvais encore exercer au nom de la nation, une grande influence dans les affaires politiques, en appuyant les négociations du gouvernement par une armée à laquelle mon nom aurait servi de point de ralliement.”

« Arrivée à Niort, Sa Majesté a été informée par le préfet maritime de Rochefort que, depuis le 29 juin, l’escadre anglaise, en doublant sa croisière et sa vigilance, rendait la sortie des bâtiments impossible. L’Empereur fit écrire au préfet par le général Becker la lettre suivante :

« “Dans cet état de choses l’Empereur désire que le ministre de la marine autorise le capitaine de la frégate qu’il montera à communiquer avec le commandant de l’escadre anglaise, si des circonstances extraordinaires rendent cette démarche indispensable, tant pour la sûreté personnelle de Sa Majesté que pour épargner à la France la douleur et la honte de la voir enlevée de son dernier asile pour être livrée à la discrétion de ses ennemis.”

« Dans cette circonstance difficile, nous attendons avec anxiété des nouvelles de Paris ; nous avons l’espoir que la capitale se défendra et que l’ennemi vous donnera le temps de voir l’issue des négociations entamées par vos ambassadeurs, et de renforcer l’armée pour couvrir Paris (cette phrase et la suivante avaient été dictées par l’Empereur). Si, dans cette situation, la croisière anglaise empêche les frégates de sortir, vous pouvez disposer de l’Empereur comme général, uniquement occupé d’être utile à la patrie.

« Le lieutenant général, comte Becker. » 

Le 3 [juillet], à 4 heures du matin, l’Empereur remerciait le préfet de Niort de sa cordiale et franche hospitalité, il montait en voiture escorté d’un peloton du hussards du 2e commandés par un officier galopant à la portière, et ne pouvant se soustraire à l’empressement de la population qui s’était répandue jusque hors la ville et qui le saluait des cris de : « Vive l’Empereur ! »

Sa Majesté, à quelques lieues de la ville, ne voulut pas que l’escorte l’accompagnât plus loin. Il remercia l’officier et le peloton et fit donner à chaque homme de ce dernier un napoléon d’or.

Dans l’après-midi, de bonne heure, du même jour, l’Empereur descendait à l’hôtel de la sous-préfecture, à Rochefort. Les voitures sous les ordres du comte de Montholon arrivèrent dans la nuit, le lendemain 4 juillet, tous les services y étaient réunis.

Le 5, le roi Joseph y arrivait aussi.

L’Empereur, pendant qu’il fut dans cette ville, conserva ses habits bourgeois. La population fut bientôt [informée] de son arrivée et les démonstrations du plus vif enthousiasme témoignaient de l’affection des habitants pour lui. La population groupée sous ses fenêtres attendait le moment de le voir pour lui exprimer par le cri si national d’alors : « Vive l’Empereur ! » ses sentiments d’amour et de regrets. Il se fit voir à plusieurs reprises au balcon de son appartement et, chaque fois, il était accueilli par la foule avec la même enthousiasme ; il resta très intérieur pour les personnes de sa suite qui ne le virent pas davantage que s’il se fût trouvé aux Tuileries. Celles qui l’approchèrent furent le grand-maréchal, le duc de Rovigo, le général Gourgaud. L’Empereur était calme et paraissait assez indifférent à ce qui se passait.

Dans cette ville, le duc de Rovigo s’occupa de négocier 100 000 francs de traites qu’il avait à prendre pour l’Empereur, les traites furent échangées contre de l’or. Je fis faire douze ceintures en daim pour répartir dans chacune d’elles 100 000 écus de ce métal dont se composait le trésor qui devenait ainsi plus facile à porter par douze personnes de la suite.

Sa Majesté apprit à Rochefort que le gouvernement provisoire avait refusé le mobilier qu’il avait fait demander, et que M. Barbier, son bibliothécaire, n’avait pu obtenir du gouvernement provisoire que sa bibliothèque de Trianon lui fût envoyée.

Des députations des villes et de l’armée vinrent supplier l’Empereur de ne point les abandonner. L’Empereur leur répondit qu’il n’était plus temps, que ses conseils, ses avis et ses services avaient été dédaignés et rejetés, que les ennemis étaient à Paris, que ce serait ajouter les horreurs de la guerre civile à l’invasion étrangère, qu’il pouvait sans doute avec la garnison d’Aix se renforcer des troupes de Rochefort et se rendre aux invitations que lui faisaient faire les généraux Lamarque et Clausel ; mais que ce ne serait d’aucune utilité pour la patrie, que cette résolution ne pouvait servir qu’à stipuler des conditions avantageuses pour lui et que son patriotisme était trop grand pour s’occuper de sa personne quand tant de maux allaient fondre sur la France.

L’Empereur chargea le grand-maréchal de recueillir les noms des officiers de l’armée qui composaient cette députation et ceux des députés des villes qui, comme eux, venaient lui témoigner de leurs regrets et de leur dévouement.

Le télégraphe, entre Rochefort et Paris, était constamment en rapport depuis cinq jours que l’Empereur était dans cette ville. On pressait l’embarquement. La marine n’était point restée en arrière de l’armée dans ses offres de service pour soustraire Sa Majesté à la surveillance de la croisière anglaise. Le capitaine Bodin offrait les siens, le capitaine Besson, commandant un bâtiment danois, se mettait à la disposition de l’Empereur, promettait de le conduire aux Etats-Unis et de le cacher de manière à échapper à toutes recherches de la croisière : mais se cacher dans la cale d’un vaisseau s’il venait à être pris, n’était pas un procédé qu’il trouvait digne de lui.

Le 8 juillet, l’Empereur quitta Rochefort et se rendit à Fouras pour monter à bord la frégate la Saale, capitaine Philibert ; toute la ville s’était portée sur son passage, n’ayant plus qu’un cri à lui faire entendre, celui de : « Vive l’Empereur ! »

A 10 heures du soir il était à bord.

Le 9 il en descendit pour aller visiter les fortifications de l’île d’Aix, où il fut reçu avec le plus vif enthousiasme par la population et la garnison ; il rentra déjeuner à bord.

Le 10 et le 11, l’Empereur ne sortit point de la frégate, il envoya le duc de Rovigo et le comte de Las Cases pour connaître si les sauf-conduits promis par le gouvernement provisoire étaient arrivés pour qu’il pût se rendre aux Etats-Unis.

Ces messieurs acquirent la certitude qu’ils n’étaient point arrivés et que les frégates seraient attaquées si elles tentaient de sortir. Ils dirent à l’Empereur que, s’il voulait se rendre en Angleterre, le capitaine du Bellérophon les avait assurés qu’il y serait bien accueilli. Le vaisseau anglais, après cette entrevue, s’approcha de nous et vint mouiller dans la rade des Basques. Les sauf-conduits n’étaient point arrivés, il était manifeste que l’on voulait que Sa Majesté se rendît à discrétion.

Les chevaux de la Maison venaient d’arriver à Rochefort sous la conduite de Chauvin, commandant des services, et, avec lui, un nombreux personnel d’hommes. Il vint à bord prendre les ordres du grand-maréchal et demander l’argent nécessaire pour solder les palefreniers et les dépenses qu’avaient occasionné ce voyage ; les moyens de transport pour un aussi grand matériel allaient manquer ; l’Empereur était peu pourvu d’argent et il lui fut répondu de les vendre et sur état, de lui remettre la somme nécessaire à payer les hommes.

Le 12, l’Empereur quitta la Saale et fut s’installer à l’île d’Aix, où diverses combinaisons furent proposées pour échapper à la croisière anglaise.

L’Empereur avait été accueilli par la population qui bordait le rivage, par des transports d’enthousiasme. Les dépêches de Paris communiquées par le préfet maritime, l’invitaient à partir sans le moindre retard sous crainte de suites fâcheuses ; les populations, au contraire, le suppliaient de ne point partir, qu’elles le défendraient contre ses ennemis.

Le roi Joseph dont l’attachement ne fit jamais défaut à l’Empereur, vint le 13 s’offrir de se livrer aux Anglais en se faisant passer pour Sa Majesté, et de donner ainsi à l’Empereur le moyen d’échapper. L’Empereur l’embrassa et repoussa cette proposition en lui disant adieu, et l’engageant à s’occuper de sa sûreté personnelle.

De jeunes officiers de marine vinrent proposer au grand-maréchal de faire monter l’Empereur à bord d’un chasse-marée. C’étaient MM. Gentil, Duret, Pottier, Salis et Châteauneuf, tous répondaient de passer sous la croisière anglaise sans en être aperçus. L’Empereur fut touché de tant de dévouement, un moment s’arrêta à se confier à leur courage en partageant leurs périls – quelques effets y furent portés à bord –, mais l’inconvénient de ce bâtiment, c’est que faute d’eau et de vivres, on était exposé à relâcher sur une côte quelconque. Ce projet n’eut pas de suite et les effets furent débarqués.

Le bâtiment danois, capitaine Besson, offrait beaucoup plus de chances. Le comte Bertrand et le duc de Rovigo furent le visiter, des vivres y furent portées, des armes, quelques effets de l’Empereur y furent envoyés ; l’heure du départ était fixée lorsque des dispositions contraires furent arrêtées.

 

Le 14, le comte de Las Cases et le général Lallemand furent envoyés à bord du Bellérophon. Le capitaine Matland leur dit qu’il avait ordre de recevoir Napoléon et sa suite et de le traiter avec les plus grands égards.

Ces messieurs revinrent et rendirent compte à Sa Majesté de leur mission : le capitaine Matland ne garantissait pas que des passeports pour l’Amérique fussent accordés.

Précédemment, le général Lallemand avait été envoyé dans la rivière de Bordeaux pour s’assurer d’un passage.

Beaucoup de temps avait été perdu à Rochefort, dont la cause ne peut être attribuée qu’aux ordres incertains donnés par le gouvernement provisoire, aux passeports qui étaient attendus, aux vents qui étaient contraires et aux barrages de la sortie par les bâtiments anglais.

L’Empereur, seul, n’eût point été irrésolu sur le parti qu’il avait à prendre ; dès Niort, il avait dit :

— Aussitôt Marchand arrivé, je me rends à Rochefort, et je m’embarque à bord du premier bâtiment que j’y trouverai pour l’Amérique, où l’on viendra me rejoindre.

Détourné de cette résolution, il était arrivé à avoir autour de lui des femmes et des enfants, de là l’embarras.

L’Empereur, avant de prendre un parti définitif, voulut avoir l’avis des personnes qui étaient autour de lui. Il les réunit et soumit à leur délibération la question de se rendre aux Anglais ; plusieurs avis furent donnés. Un des témoins m’a dit que le comte de Las Cases, le duc de Rovigo et le comte Bertrand, avec leurs sentiments loyaux et généreux, se mettant à la place du ministère anglais, pensèrent que Sa Majesté serait reçue en Angleterre avec tout le respect dû au malheur. Les autres, les généraux Lallemand, Montholon et Gourgaud ne partagèrent pas cette opinion : moins confiants dans l’hospitalité anglaise, ils déconseillèrent et supplièrent Sa Majesté de ne point s’arrêter à une semblable détermination.

Le général Lallemand, qui avait été envoyé à La Rochelle, dit qu’il y avait dans la rivière de Bordeaux plusieurs bâtiments sans voiles qui se proposaient et disaient qu’ils échapperaient à la croisière anglaise, et qui tous se disputaient l’honneur de sauver l’Empereur et de le conduire en Amérique, qu’il avait vu les capitaines de ces bâtiments, hommes de résolution, et que l’Empereur, par terre, pouvait s’y rendre facilement, qu’il suffisait de tromper la surveillance qui nous entourait en feignant d’être indisposé et que, pour y donner plus de croyance, Sa Majesté n’avait qu’à laisser Marchand pour répondre aux questions qui lui seraient faites sur cette indisposition de l’Empereur pendant vingt-quatre heures et que lui se faisait fort de conduire l’Empereur par terre à Saintes et de l’embarquer avant qu’on eût connaissance de son évasion.

Ce plan fut combattu, le contraire prévalut, l’Empereur rentra dans sa chambre disant au grand-maréchal qui l’accompagnait :

— Bertrand, il n’est pas sans quelques dangers de se mettre entre les mains de ses ennemis, mais mieux vaut risquer de se confier à leur honneur, que d’être entre leurs mains prisonnier de droit.

L’état de tiraillement dont il était travaillé depuis quelques jours avait cessé, et la résolution funeste de se livrer aux Anglais était prise. Personne alors ne prévoyait Sainte-Hélène, et le comte Bertrand m’a dit que dans ce conseil, un seul homme, le général Lallemand, s’était opposé de toutes ses forces à cette résolution.

On a généralement attribué au comte et à la comtesse Bertrand surtout, la détermination prise par l’Empereur de se rendre aux Anglais. Certainement, la comtesse Bertrand ne cachait pas le désir qu’elle avait que l’Empereur fût en Angleterre, et ne doutait pas qu’il y fût reçu avec pompe et solennité. C’était un effet des sentiments généreux de son âme inspirés par la grande gloire de l’Empereur. Elle me fit l’honneur de m’en entretenir, mais ces sentiments n’eurent aucune influence sur la détermination que venait de prendre Sa Majesté.

L’Empereur, à Sainte-Hélène, parcourant un petit ouvrage intitulé : Souvenirs de Mme Durand, dame d’annonce chez l’impératrice Marie-Louise, y lut cette accusation. Il prit un crayon, fit un alinéa et écrivit : Faux. Je l’ai déjà dit : des hommes qu’il pouvait considérer comme de ses bons amis – le duc de Vicence, le comte de La Valette– lui en avaient donné le conseil à l’Elysée avant de quitter Paris ; ces conseils se renouvelaient par les membres les plus âgés de ceux qu’il venait de consulter. Un nombreux entourage dont il eût dû se séparer dans une résolution contraire contribua peut-être à arrêter sa détermination.

L’Empereur écrivit alors au Prince régent [futur Georges IV, régent du fait de la maladie mentale de son père, George III] cette lettre qui fera l’admiration des siècles, et la honte du gouvernement anglais d’alors :

« Altesse Royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des plus grandes puissances de l’Europe, j’ai consommé ma carrière politique. Je viens comme Thémistocle m’asseoir sur le foyer du peuple britannique, je me mets sous la protection de ses lois que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celle du plus puissant, du plus constant, du plus généreux de mes ennemis. »

Le général Gourgaud, chargé de remettre cette lettre au Prince régent, se rendit à bord de la croisière anglaise, il était accompagné du comte de Las Cases qui annonça au capitaine du Bellérophon que, le lendemain 15, l’Empereur monterait à son bord.

En effet, le lendemain, à 6 heures du matin, le brick l’Epervier sous pavillon parlementaire, reçut l’Empereur et le conduisit à bord du Bellérophon. La plus profonde tristesse était peinte sur toutes les figures et, lorsque le canot anglais s’approcha pour recevoir l’Empereur, les regrets les plus déchirants se firent entendre : officiers et matelots voyaient avec désespoir Sa Majesté se confier à la générosité d’une nation dont ils connaissaient la perfidie.

L’Empereur, après avoir fait ses adieux à l’équipage et jeté un dernier regard sur cette belle France dont il abdiquait les destinées, descendit dans le canot. Les cris de : « Vive l’Empereur ! » mêlés de sanglots l’accompagnèrent jusqu’à son arrivée à bord du Bellérophon. Le désespoir était tel chez les uns qu’ils s’arrachaient les cheveux, tandis que d’autres, avec rage, foulaient leur chapeau aux pieds.

Il est regrettable que l’Empereur ne soit pas plutôt monté sur la Méduse que sur la Saale ; ces deux capitaines n’avaient pas la même mesure d’énergie ; ce dernier était un homme froid qui peut-être avait des ordres pour ne point faire de tentatives pour sauver l’Empereur ; il avait conservé les fleurs de lys sur le vitrage qui séparait la salle à manger du salon, ce qui pouvait bien accuser de son peu de bonapartisme. Celui de la Méduse au contraire en était bouillant. Sauver l’Empereur ou mourir était sa devise ; il en voyait la possibilité en attaquant le Bellérophon avec les deux frégates pendant que l’Epervier passerait. Cet acte de dévouement était possible encore le jour de l’embarquement, mais, le lendemain, la présence de l’amiral Hotham le rendait impossible.

— Ah Ah ! pourquoi, s’écriait le brave capitaine Ponée, en apprenant la résolution de l’Empereur de se rendre aux Anglais, n’est-il pas venu à mon bord, plutôt qu’à celui de la Saale ! je l’aurais passé malgré la croisière. En quelles mains va-t-il donc se mettre ! qui donc a pu lui donner un si pernicieux conseil ? Cette nation n’est que perfidie ! Pauvre Napoléon, tu es perdu, un affreux pressentiment me le dit !

Lorsque l’Empereur quitta, l’Epervier, le général Becker s’approcha de l’Empereur et lui demanda s’il devait l’accompagner jusqu’au Bellérophon :

— N’en faites rien, lui dit l’Empereur, on ne manquerait pas de dire que vous m’avez livré aux Anglais.

Le général saisit la main que l’Empereur lui présentait, la couvrit de baisers et se relevant les yeux baignés de larmes lui dit :

— Sire, soyez plus heureux que nous !

 ———————————————-

Note (de L. Marchand). – Le général Becker a dit, – et M. Vaulabelle l’a répété – que, couchant à bord près de l’Empereur dont il n’était séparé que par une légère cloison, il avait pu entendre dans le courant de la nuit les plaintes que lui arrachaient une affection hémorroïdale qui le tourmentait violemment à Waterloo. Le général s’est trompé ; soit à l’île d’Elbe, soit dans les Cent-Jours, soit à Sainte-Hélène, jamais l’Empereur ne s’est plaint d’une affection de ce genre. »

 

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( 4 juin, 2015 )

De BEAUMONT à PHILIPPEVILLE. NAPOLEON en JUIN 1815 (2ème partie).

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Les tambours de la Garde battent la fameuse « Grenadière » dont les roulements annoncèrent si souvent l’assaut décisif, l’attaque finale. Mais cette fois, c’est avec l’obscurité qui gagne et qui empêche de se reconnaître, le crépuscule de l’Empire que les caisses dela Vieille Garde paraissent rythmer ! On a dit que les Français étaient à l’attaque courageux comme des lions, mais que venaient les revers, ils se révélaient être des moutons. A Waterloo, une démonstration de cette affirmation fut donnée et on vit la première armée du monde fuir comme un troupeau de moutons. Napoléon qui est malade et qui pourtant donne un exemple de courage surhumain s’efforce d’endiguer ce flot, mais on ne l’entend plus, et il n’y a aucune réserve pour arrêter cette déroute qui se transforme en désastre sous la ruée de la cavalerie prussienne. D’un geste désespéré il a fait signe aux quelques escadrons de service rangés autour de lui, de charger pour repousser cette cavalerie qui menace de tout submerger. Quelques grands coups de sabre, holocauste inutile, puis l’hallali, un instant interrompu, recommence. Napoléon n’a plus d’armée ! A Genappe, il lui faudra près d’une heure  pour traverser le flot toujours grossissant de cette cohue qui s’écrase dans les rues du village et encombre le pont de la Dyle.

« Au bout d’une heure, les vagues de la foule le poussèrent comme une épave hors du village », rapporte Charras. Mais vers minuit, alors qu’étant monté dans sa berline de campagne, il s’apprêtait  à quitter sa malheureuse armée désorganisée, les Prussiens de Von Keller apparurent bien décidés d’en finir en se saisissant de sa personne. Ce détachement de fusiliers du 15ème régiment observait depuis six heures le quartier-général de Napoléon au Caillou. Il avait fait plusieurs pointes offensives que le vaillant Duuring commandant des Grenadiers de la Garde en service de surveillance à cet endroit, avait repoussées. On s’est demandé si cette troupe qui formait l’extrême gauche de l’armée de Blücher, n’avait pas pour mission de capturer l’Empereur. Toujours est-il qu’elle fut la première force prussienne à se montrer autour de la berline de campagne de Napoléon.  Le major baron Von Keller qui commandait ce véritable commando d’assaut s’imagina que son bonheur était complet et croyant l’Empereur entre ses mains, il ordonna au cocher de s’arrêter et comme celui-ci ne paraissait pas décidé à obéir aussitôt, il frappa le postillon qui fut d’ailleurs bientôt abattu, en mme temps que ses chevaux. 

Alors, la berline arrêtée, Von Keller ouvrit une des portières mais Napoléon avait disparu.

Prévenu quelques secondes avant l’arrivée des Prussiens, il avait eu le temps de sauter à cheval et de recommencer son calvaire au milieu de la cohue hurlante. La berline de Napoléon fut visitée par les Prussiens qui y trouvèrent outre le chapeau de l’Empereur, son épée, un télescope et un manteau, dans la doublure duquel se dissimulait la fortune que représentaient les diamants de la princesse Pauline. Demain cette berline s’en ira captive et elle sera offerte à la curiosité des foules. C’est ainsi qu’elle alla à Liège où dès le 23 juin 1815, elle fut exposée dans la Cour des Mineurs.

Le public était admis à la voir moyennant un droit d’entrée de 50 centimes. Ce fut un gros succès paraît-il, bien que la presse locale garde le silence à ce propos. La plupart des équipages qui avaient échappé à la capture sur le champ de bataille, tombèrent au pouvoir des Prussiens à Genappe ; parmi eux il y avait un carrosse ayant servi au sacre de Napoléon à Milan en 1805 et destinée à servir à son entrée à  Bruxelles.

L’entrée à Bruxelles !  Le souper au Palais Impérial de Laeken ! De ces rêves morts il y avait pourtant un témoin : dans un fourgon aux armes impériales, les Prussiens trouvèrent des paquets d’une proclamation aux Belges. Elle avait été imprimée en France et sa lecture dans la nuit de Waterloo, à la lueur des incendies de Genappe ne manquait pas d’ironie.  « Le succès éphémère de mes ennemis vous a détachés pour un moment de mon empire. Dans mon exil, sur un rocher, au milieu des mers, j’ai entendu vos plaines.  Le Dieu des batailles a décidé du destin de vos belles provinces. Napoléon est parmi vous. Vous êtes dignes d’être Français. Levez-vous en masse, rejoignez mes invincibles phalanges pour exterminer le reste de ces barbares qui sont vos ennemis et les miens. Ils fuient avec rage et le désespoir au cœur. 

Bruxelles, Palais impérial de Laeken. Napoléon. » 

Les invincibles phalanges n’étaient plus qu’une proie offerte à la fureur de la cavalerie prussienne qui, continuant la poursuite, croyait vivre les scènes de la chasse de Lützow qui, depuis 1813 et la guerre de l’Indépendance, enfiévrait leur imagination exaltée. Mais l’horreur n’était pas encore à son comble et ce ne fut qu’aux Quatre-Bras que Napoléon devait avoir une vision aussi terrible que celles d’Essling et d’Eylau, mais avec en plus un affreux sentiment de sacrifice inutile. « La lune éclairait le champ de bataille », écrivent W.Aerts et L.Wilmet, les auteurs d’une excellente brochure sur la fin de la bataille.  « Les corps des hommes et des chevaux n’avaient pas été enlevés et gisaient nombreux et épars dans ces blés foulés. Dépouillés, trempés de pluie et souillés de boue noirâtre, ils s’étaient décomposés par la chaleur et une odeur pestilentielle s’exhalait de ce champ de mort. L’impression était horrible ». 

A suivre… 

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( 8 mars, 2012 )

Une VOITURE du SERVICE de CAMPAGNE de l’EMPEREUR, prise à WATERLOO, entre au MUSEE de MALMAISON…

Depuis hier, se tient à Paris, une exposition sur la voiture de l’Empereur prise le soir de Waterloo; voir « L’Estafette » à la date du 7 mars 2012 . J’ai pensé qu’il serait utile de reproduire ici cet article paru dans le Bulletin de la Société Belge d’Etudes Napoléoniennes (SBEN) en avril 1974 (dans son n°86). Il vous éclairera sur la provenance et le devenir de cette fameuse voiture. Les photos (celles en noir et blanc) qui viennent compléter cet article sont celles diffusées à l’époque dans ce bulletin.

C.B.

Une précision: la berline qui a donc fait l’objet d’un dépôt en 1973 a été donnée par les descendants de Blücher à l’Etat français en 1975; ce que j’ignorai.

Grâce à l’heureuse initiative de M. Gérard Souhami, membre du conseil d’administration de la Société des amis de Malmaison, et à  l’exceptionnelle générosité du comte Blücher von Wahlstatt, descendant du feld-maréchal Blücher, qui en a consenti le dépôt, le « landau en berline » du Service de Campagne de l’Empereur durant la malheureuse campagne de Belgique vient d’entrer au Pavillon des voitures du Château de Malmaison. Il y voisinera désormais avec l’OUne VOITURE du SERVICE de CAMPAGNE de l’EMPEREUR, prise à WATERLOO, entre au MUSEE de MALMAISON… dans A LA UNE ! Landau-300x200pale, berline de cérémonie, qui emmena l’Impératrice répudiée à Malmaison le 16 décembre 1809 et avec la voiture moins élégante offert au Musée par le Prince Murat, toutes deux signées de Devaux, carrossier habituel de Napoléon, comme Cauyette et Getting.S.A.I. le Prince Napoléon et plusieurs des hautes personnalités, qui ont daigné accorder leur patronage àla Société des Amis du Musée, ont honoré de leur présence la cérémonie intime de mis en dépôt du « landau », le 31 octobre 1973. Le Directeur des Musées de France souligna la portée de cet acte, le comte Blücher, dans sa réponse, exprima de façon éLandau-092011-300x202 Blücher dans INFOmouvante la satisfaction que lui procurait le retour en France de ce souvenir d’un passé glorieux. Photos au-dessus et à droite: la berline photographiée au moment de son entrée en 1973 dans le Pavillon des Voitures du château de Malmaison. Puis la même berline mais capotée cette fois. Etat actuel. ( sept.2011).

Cette voiture, exposée pour la dernière fois à la fin de 1933 dans une cour de l’Arsenal de Berlin avec une partie du butin fait après Waterloo, n’avait pas attiré l’attention des historiens, autant que celle offerte au Prince-Régent par le major von Keller, puis cédée à Bullock qui l’exposa dès 1818 à l’Egyptian Hall de Londres. Cette dernière voiture brûla le 18 mars 1925 au Musée Tussaud, où elle se trouvait depuis longtemps. Il n’en reste que des fragments dépourvus d’un réel intérêt. En revanche, le « landau » conservé dans la famille des princes Blücher est pratiquement intact, sauf la garniture moderne de drap bleu. Il porte encore, avec la marque du carrossier répétée six fois, les deux numéros qui lui furent attribués en 1812 puis en 1815 par le service du Grand-Ecuyer. On doit regretter que nul historien n’ait songé  à relever les numéros de la voiture londonienne, qui les portait nécessairement aux mêmes emplacements. Grâce aux indications que porte le « landau » les documents des Archives de France permettent en effet de préciser que le mémoire pour un « landeau (sic) en berline », mis en service le 12 juin 1812 sous le numéro 429, montant à11.560 F., somme fort élevée si on la compare avec le prix des autres voitures fournie par le même fabricant, est transmis par Caulaincourt à l’Intendant général le 21 août 1812. Or, le landau porte la marque de Getting, lequel dirigea longtemps les ateliers de Cauyette, rue des Martyrs, avant de créer en 1815 sa propre firme. Les noms de Cauyette et de Getting sont associés ou cités indifféremment dans les pièces d’archives avant 1815. Le numéro 429 apparaît toujours sur les moyeux de roues. A l’inventaire de 1815 le numéro 301 fut donné à ce landau ; il est spécifié qu’il a été « pris à l’armée ». Il convient de rappeler l’organisation minutieuse des déplacements de l’Empereur qui relevaient du Grand-Ecuyer. Elle ne variait guère. Il y avait toujours trois « services » de plusieurs voitures. L’un précédait Napoléon de quelques heures. Lui-même prenait place dans une voiture du deuxième [service]. Le troisième [service] partait ensuite. Le baron Fain, confirmé par tous les documents officiels, a pris soin de détailler la manière dont l’Empereur effectuait ses « voyages de guerre », empruntant d’abord un « coupé » à l’usage de « dormeuse » pour les « traites de longue haleine ». Quand l’Empereur quittait cette voiture pour marcher avec ses troupes, on la laissait à l’arrière-garde avec les fourgons dela Maison : c’était ce qu’on appelait « les gros équipages »… « La calèche, attelée par des relais dela Maison, servait à l’Empereur pour se transporter d’un corps d’armée à un autre ».

L’« Ordre de marche » dicté par Napoléon le 10 juin 1815 et mis au net par le Grand-Ecuyer, qui ne devait pas accompagner cette fois l’Empereur, est d’une précision absolue. Le premier Service, scindé en deux groupes de voitures, l’un partant le 10 à 11 heures du soir, l’autre partant le 11 à 4 heures du matin, comprend d’abord le « landau 301 » dans lequel prendront place le général comte de Fouler de Relingue, Ecuyer-Commandant (troisième personnage dela Grande-Ecurie, après le duc de Vicence, Grand-Ecuyer, tous deux indisponibles), et M. Gy, Quartier-Maître des Ecuries, responsable de toutes la marche des équipages, plus un ouvrier et un domestique. Les autres voitures sont celles de la chambre et six « chariots » ou « pourvoyeuses ». L’heure du départ du « Service de l’Empereur » n’est évidemment pas précisée : il comprend la «berline 51» pour les quatre aides-de-camp : Drouot, Flahaut, Corbineau et Labédoyère ; la « battardelle [sic] 399 », avec Marchand, premier valet de chambre [de l’Empereur], un chirurgien, le garde du Portefeuille et une autre personne, le « dormeuse 389 » qui « restera à l’armée », emportant Napoléon et le Grand-Dormeuse-300x236 GenappeMaréchal ,plus Saint-Denis [le mameluk Ali] et des chasseurs, escorté d’un écuyer, d’un page, de deux officiers d’ordonnance, de courrier et de piqueurs. Vient enfin le troisième service, « partant après l’Empereur », comprenant le « voiture du Cabinet 379 » avec le baron Fain, le général Bernard, un garde du Portefeuille et un garçon de bureau, la « gondolle  [sic] 262 », pour les gens des officiers, et la « chaise 22 » pour un secrétaire du Grand-Maréchal et un maître d’hôtel de l’Empereur. Soit au total quatorze voitures. Il est précisé qu’un « un lit de fer complet » sera placé « sur la dormeuse de Sa Majesté» et un « lit de fer sans bidet ni chaise sur le landeau (sic) ». La « dormeuse » et le « landau », que Napoléon devait emprunter de préférence sur le terrain des opérations, constituaient donc les voitures essentielles de cet équipage de guerre, l’une plus lourde, au rayon de braquage moins large, pour la route, l’autre plus légère, décapotable, pouvant presque tourner sur elle-même, destinée à affronter tous les terrains. Photo en haut: « Voiture des équipages de Napoléon prise par les Prussiens le soir de Waterloo. Exposé à Londres, elle fut détruite dans l’incendie du Musée Tussaud en 1925. »

On sait la suite : les rapports allemands, anglais, français sont formels et ne contredisent pas les souvenirs des témoins privilégiés, Marchand, Saint-Denis. Au soir du 18 juin 1815, à Genappe, le major von Keller, du 15ème fusiliers prussiens s’empara sur la route encombrée de toutes les voitures arrêtée. Il conserva la « dormeuse » vendue en Angleterre par ses soins, dont les anciennes photographies, les dessins détaillés et les descriptions correspondent bien à ce type de voiture spécialement aménagée pour Napoléon. Seul manque le relevé du numéro pour emporter notre conviction absolue. C’est dans cette voiture, plus personnelle encore que le  landau, que furent trouvés les objets les plus intimes, les plus prestigieux, répartis ensuite entre les vainqueurs.

Mais Blücher se réserva le landau armorié, jugé sans doute plus pratique, qu’il envoya à sa femme. La lettre qu’il dicta pour elle le 25 juin 1815, de Gosselies, est trop décousue pour que l’on puisse affirmer que Napoléon a quitté brusquement ce landau pour fuir à cheval. Il est plus probable que l’Empereur a abandonné la « dormeuse » aujourd’hui détruite dans laquelle il devait normalement monter. Si les termes employés pour désigner les différentes voitures de voyage utilisées par Napoléon lui-même, berline, coupé, dormeuse, calèche, landau,… varient  suivant les documents contemporains, leurs numéros, leur prix d’achat suffit à les distinguer des simples « chaises, gondoles, batardelles, pourvoyeuses ou chariots… Si nombreux dans les équipages impériaux qui comptaient encore au 12 juillet 1815, 179 voitures auxquelles il faudrait ajouter les 43 voitures « sorties depuis le 20 mars [1815] », c’est-à-dire « prises à l’armée » ou « prises par les Prussiens à Versailles et à Saint-Cloud ». Le « landau en berline » pouvait d’ailleurs servir de « dormeuse » pour le voyageur placé à droite, grâce à un ingénieux dispositif. De par sa qualité et sa provenance, il mérite à coup sûr qu’un spécialiste lui consacre une étude technique détaillée. 

Gérard HUBERT,

Conservateur des Musées Nationaux, chargé du Musée de Malmaison.

  

 

 

 

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