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( 15 août, 2022 )

« Il n’est pas de NOM plus GLORIEUX que celui de NAPOLEON. »

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Il y a tout juste 253 ans, Napoléon Bonaparte ouvrait les yeux sur un monde qu’il allait marquer durablement de son empreinte impériale. Près de deux siècles et demi après sa naissance, l’Empereur peut être satisfait: on parle toujours de LUI… ! Voici un discours que prononça à la fin des années 1960, le Président de la République Georges Pompidou (1911-1974). Ajaccio était alors le théâtre en ce 15 août 1969, d’importantes festivités commémorant le bicentenaire de la naissance de Napoléon.

Ce jeune Corse sans fortune et sans ressources»

En ce jour où la Corse et avec elle la France entière célèbrent le deuxième centenaire de la naissance de Napoléon, remontons le cours de l’Histoire, suivons ce jeune Corse sans fortune et sans ressources, voyons-le prendre conscience de ses immenses possibilités puis, progressivement, les orienter vers la France jusqu’à s’identifier avec la Nation, la lier à son sort, la façonner à sa mesure, la marquer d’une empreinte aujourd’hui ineffacée. 15 août 1769, Un an plutôt, jour pour jour, Louis XV a proclamé la Corse partie intégrante de la couronne de France. Trois mois plus tôt, en Angleterre, est né le petit Arthur Wellesley, qui sera duc de Wellington. Ainsi le veut l’Histoire. Dans Ajaccio, petit bourg de 5 à 6000 habitants, Laetitia Ramolino, épouse de Charles Bonaparte, met au monde un fils pour lequel on ressuscite un vieux prénom peu usité, Napoléon.

«Ce nom mystérieux, dira plus tard l’Empereur, j’étais le seul à le porter en France. Il était doué d’une vertu virile, poétique et redondante.».

Qui donc, en ce 15 août 1769, aurait imaginé non seulement le génie de l’enfant qui venait de naître, mais que son destin se confondrait avec celui de la France à laquelle la Corse ne se sentait encore guère attachée ?  

« Je naquis quand la Patrie périssait. »

Charles Bonaparte avait participé passionnément à la lutte contre la domination génoise. Il se rallie, il est vrai, à l’autorité française, ce qui lui vaudra d’obtenir des bourses pour Joseph et pour Napoléon. Mais le patriotisme est puissant, la nation corse une réalité et il faudra de longues années pour que Napoléon, malgré et peut-être à cause de ses dissentiments avec Paoli, renonce à la tentation de jouer un rôle de premier plan dans une Corse indépendante. «Je naquis, écrit-il, en 1789, à Paoli, quand la patrie périssait». Et pourtant, il a été «écolier du Roi», c’est-à-dire boursier, en 1779 au collège d’Autun où il apprend le français puis à l’école de Brienne où il reste cinq ans, et en 1784 à l’École militaire de Paris. En 1785, son père meurt. La même année, il sort de l’École militaire avec le grade de lieutenant en second et est affecté au régiment d’artillerie de La Fère, qu’il a choisi probablement parce qu’il est en garnison à Valence, sur le chemin de la Corse. 

« Napoléon Bonaparte, âgé de vingt-quatre ans, est nommé général de brigade. »

En France, c’est la Révolution. Mais Napoléon ne se soucie que de la Corse. Il obtient permission sur permission qu’il prolonge sans scrupule à Ajaccio où il est en contact permanent avec les «patriotes».  En quatre ans, il passe trente-cinq mois dans l’Ile, indifférent, semble-t-il, aux événements qui bouleversent la France, ne prenant le parti des Montagnards que par amitié pour Saliceti et par hostilité pour Paoli avec qui les Bonaparte se sont définitivement brouillés. C’est même cette brouille qui oblige la famille à partir pour la France en juin 1793 et qui va orienter différemment la vie de Napoléon. La protection de Saliceti lui vaut d’être nommé chef de bataillon et de commander l’artillerie au siège de Toulon. Le 19 décembre 1793 son action permet aux armées de la République de s’emparer de la ville. Trois jours plus tard, Napoléon Bonaparte, âgé de vingt-quatre ans, est nommé général de brigade. 

« De ce jour un grand destin commence.»

Mais la France traverse de nouvelles épreuves. C’est la grande terreur, puis le 9 thermidor et l’exécution de Robespierre. Napoléon, un moment arrêté, doit à Barras de rentrer en grâce. C’est encore Barras qui lui confie la répression de l’insurrection parisienne du 13 vendémiaire. Le succès lui vaut d’être nommé général de division et enfin, le 2 mars 1796, commandant en chef de l’armée d’Italie. De ce jour, un grand destin commence.La prodigieuse campagne d’Italie va révéler à Napoléon son propre génie….Où se déroulera le destin pressenti ?La France n’en constitue pas encore l’objectif nécessaire, même si, par le commandement de l’armée d’Italie, elle lui en a insufflé la résolution et donné les moyens. Au moment même d’Arcole et de Rivoli, quand, ayant écrasé les Sardes, il chasse et pourchasse les armées de l’Autriche, Bonaparte lisant Machiavel écrit en marge : «Moi aussi je suis italien.». L’Italie a enfin reconnu son rédempteur.Sans aucun doute, le rêve du royaume d’Italie, qu’il réalisera d’ailleurs plus tard mais de surcroît, est-il à ce moment plus présent à son imagination que la domination de la France. Plus présent que tout ailleurs, l’attrait de l’aventure personnelle, donc pour un Méditerranéen féru d’histoire, la tentation de l’Orient et des grands espaces où se lancèrent et se perdirent souvent tous les grands conquérants, de Cyrus à Alexandre jusqu’à Tamerlan. C’est elle qui va le saisir lorsque, rentré en France, couvert de gloire, adulé du peuple parisien, chargé de préparer, déjà, le débarquement en Angleterre, il s’arrache tout à coup aux intrigues du Directoire, fait décider l’étrange expédition d’Égypte, s’embarque pour Alexandrie. Et c’est la victoire des Pyramides, l’entrée au Caire, la campagne de Syrie, la prise de Jaffa, la victoire du Mont-Thabor… 

« Je pourrais quelquefois te faire mentir ».

Ici se situe l’affaire de Saint-Jean d’Acre. Phélippeaux, camarade de Bonaparte à Brienne, et émigré, organise la défense contre l’armée française qui, privée de son artillerie lourde, ne peut enlever la place. Napoléon revient au Caire, décide de rentrer en France. « Les hommes ne font qu’imiter leurs prédécesseurs », disait Machiavel. «Je pourrais quelquefois te faire mentir.» commentait Bonaparte. Quelle part dans sa décision a pu avoir l’échec de Saint-Jean d’Acre ? Faut-il y voir la cause du renoncement au mirage oriental que Napoléon a si souvent évoqué ?Saint-Jean d’Acre a peut-être changé le cap de la destinée napoléonienne.Si cela est vrai, alors Phélippeaux fut l’agent de la Providence : car le retour d’Égypte, c’est vraiment le mariage de Napoléon avec la France. A partir du moment où il débarque à Fréjus de la frégate Muiron, le sort est jeté. C’est en France qu’il réalisera la haute ambition conçue après Lodi. C’est à la France qu’il imprimera sa marque. C’est avec la France et les Français qu’il conduira sa grande aventure. Du même coup et à sa suite la Corse deviendra française non plus par l’effet du traité entre Louis XV et gênes mais par le cœur et par l’épopée.Désormais Napoléon peut dire : «Je n’ai qu’une passion, qu’une maîtresse, c’est la France.» La France est d’ailleurs prête à se donner. Le Directoire sombre dans le désordre, l’impuissance et la corruption. Tout le monde complote, tout le monde attend un coup d’État. «Voilà notre homme !» s’écrie Moreau apprenant le retour d’Égypte. 

 « Il sera maître et seul maître ».

Bonaparte, de fait, n’hésite ni se dissimule. Ce n’est pas pour Sieyès qu’il travaille. «L’occasion viendra, soyons prêts à la saisir», avait-il écrit. Elle est venue. Il sera maître et seul maître. La France se livre à lui plus encore par passion de la gloire que par lassitude du désordre et de l’anarchie.Entre elle et lui tout est clair. «Ni elle, ni moi nous ne nous trompons plus.», dit-il superbement. Il sait qu’il a à sa disposition le pays le plus peuplé d’Europe, la meilleure armée du monde et une nation convaincue d’être la première. Il sait l’immense réservoir de forces révélé par la Révolution et qu’il peut tout demander à la France à condition de la faire rêver. 

«Je n’agis, dit-il, que sur les imaginations de la Nation. Lorsque ce moyen me manquera, je ne serai plus rien 

Là est le secret de la longue marche qui mènera Napoléon et les armées françaises à Rome et à Vienne, à Madrid et à Berlin, à Varsovie et à Moscou.Et si forte sera l’emprise sur les esprits qu’en dépit des pertes humaines, de la conscription et des impôts, en dépit même des défaites, après la retraite de Russie, et la campagne d’Allemagne, et l’invasion, et les Alliés à Paris malgré la merveilleuse campagne de France, il suffira que l’exilé de l’île d’Elbe débarque à Golfe-Juan pour qu’à nouveau la nation toute entière se rallie à lui et que l’aigle vole de clocher en clocher jusqu’à Notre-Dame. 

« De la victoire à la défaite, il n’y a qu’un pas ».

Que reste-t-il de cette longue suite de victoires qui débouche sur Waterloo dont on peut penser qu’il était inscrit dans les faits depuis Trafalgar ? C’est bien à tort que l’on reproche à Napoléon l’esprit de conquête. La suprématie maritime acquise par l’Angleterre condamnait littéralement l’Empereur à attaquer et à vaincre sans cesse, dans une lutte que son seul génie empêcha l’Europe entière, et à certains moments le Gouvernement anglais lui-même, de comprendre qu’elle était, dès le départ, désespérée. Mais malgré l’échec final, Napoléon n’a pas légué à la France que l’éclat d’une prodigieuse épopée militaire ; c’est ici qu’il faut rappeler que le Premier consul puis l’empereur a de ses mains pétri littéralement notre pays et nous a légué une nation où tout porte encore sa marque. 

 « Il n’est pas de nom plus glorieux que celui de Napoléon ».

C’est à lui que nous devons l’essentiel des institutions qui, au travers des siècles et en dépit des évolutions indispensables, constituent encore l’armature de notre pays. C’est lui qui a contraint les Français, déchirés et coupés les uns des autres par la tourmente révolutionnaire, non pas à oublier leurs divisions mais à les dominer et à refaire l’unité nationale. Et c’est pourquoi aujourd’hui, dans cette ville où il est né, dans cette île dont il est l’orgueil, le Président de la République célèbre la mémoire de l’Empereur en présence de celui sur qui repose l’héritage d’un nom prestigieux [Le Prince Napoléon (1914-1997)].

Car nos gloires n’appartiennent qu’à la France et il n’est pas de nom plus glorieux que celui de Napoléon.» 

GEORGES POMPIDOU 

Président de la République Française. Ajaccio, le 15 août 1969. 

 

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( 5 août, 2022 )

Le docteur Renoult à travers son témoignage.

Renoult image illustration.

Publiés la première fois en 1862, les « Souvenirs » du docteur Adrien-Jacques Renoult (1770-1842) sont méconnus. « Élève du célèbre Dessault [Desault], M. Renoult fut, à l’âge de vingt-deux ans, attaché comme chirurgien militaire à l’armée du Rhin. C’est là qu’il apprit à connaître et à aimer Desaix, dont il resta séparé quelque temps, mais qu’il retrouva bientôt en Égypte pour ne plus le quitter qu’au jour où son excellent général paya de sa vie le triomphe de la France à Marengo », écrit l’éditeur de l’époque dans sa présentation. Son témoignage aborde les campagnes de 1792, 1794, 1795, 1796. A la fin juin de cette même année, il passe le Rhin à la suite du général Moreau, commandant en chef de l’armée du Rhin. En 1797, Renoult se trouve en Italie et soigne, dans les deux hôpitaux de Cremone, de pauvres diables en proie à des maladies vénériennes…C’est à cette époque qu’il rencontre pour la première fois le général Bonaparte : « Il s’arrête devant moi, me fixe avec ses yeux pénétrants, mais pleins de bonté », écrit l’auteur. En mai 1798, il s’embarque pour l’Égypte et, arrivé au Caire, apporte toute sa science aux malheureux soldats victimes d’ophtalmie. « Combattre cette maladie était chose difficile, faute de moyens ». Sa narration de la campagne d’Égypte est particulièrement dépaysante. De retour en France à  la fin d’avril 1800, il est chargé d’administrer l’hôpital militaire du Gros-Caillou, à Paris, avant d’être désigné par Savary, comme chirurgien-major de sa légion de gendarmerie d’élite. C’est en tant que tel qu’Adrien-Jacques Renoult participe aux campagnes de 1806 (en Prusse), 1807 (en Pologne), 1808 (en Espagne) et de 1809 (en Autriche). A Vienne, l’auteur s’occupe de soigner les nombreux blessés de la Garde. Ce sera sa dernière campagne avant qu’il ne soit nommé par le général Savary (devenu ministre la Police générale) « médecin inspecteur des prisons d’État ».

C.B.

Ci-dessus: image d’illustration représentant un chirurgien.

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Notes complémentaires.

Le titre exact de l’édition originale est:« Souvenirs du docteur Adrien-Jacques Renoult, officier de la Légion d’honneur, chevalier de l’Empire, membre de l’Académie de médecine », Paris, Imprimerie de Jouaust Père et Fils, 338, rue Saint-Honoré. L’exemplaire que nous avons consulté, comporte deux mentions manuscrites ajoutées sur la couverture : « Ancien chirurgien en chef des armées » et « Beau-père de M. Pesty, agent de change honoraire, rue de la paix, n°24 ». Renoult mentionne ce personnage à la fin de son témoignage. Ajoutons que le docteur Renoult fit paraître sous le Consulat l’ouvrage suivant : « Essai sur les maladies des gens de cheval. Par Adrien-Jacques Renoult, de S. [Saint-]Arnoult, département de la Seine-Inférieure [Seine-Maritime], Médecin, Chirurgien-Major de la Gendarmerie d’élite, Garde des Consuls », A Paris, de l’imprimerie de Bossange, Masson et Besson, XI., MDCCCCIII [1803], 65 p. 

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Né le 6 décembre 1770 à Saint-Arnoult (Seine-Maritime), Renoult s’éteint à Paris le 6 mai 1842  Il repose au cimetière du Père-Lachaise, 37ème division, 1ère ligne.  Dans cette même chapelle se trouvent son épouse, Marie-Élisabeth Bosselet (1773-1864), son gendre, Pierre-Laurent Pesty (1791-1865), agent de change, précédemment, chef d’escadron, garde du corps du roi Louis XVIII, chevalier de Saint-Louis, officier de la Légion d’honneur, ainsi que l’épouse de ce dernier, Adrienne-Élisabeth Renoult (1805-1858). Adrien-Jacques Renoult, au moment de sa mort, demeurait au n°1 de la rue de la Grange-Batelière (Paris 9ème) . Son gendre et sa fille habitaient à la même adresse. Le dossier du Dr Renoult, rassemblant états des services et divers documents, peut être consulté en ligne sur la base Léonore de la Légion d’honneur (cote LH/2301/45).

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( 12 juillet, 2022 )

Mémoires de Charles SIMON, chef de bataillon (1813-1815)

L’auteur de ce témoignage, Charles-Luc-Louis-Marie Simon est né à Blois le 18 octobre 1785. Il devint maréchal de camp après la Révolution de Juillet. Décoré sur le champ de bataille à Talavera de la Reyna (Espagne) en 1810, de la croix de chevalier de la légion d’honneur, il était devenu commandeur dans cet ordre lorsqu’il mourut à Pau, le 23 mars 1866. Charles Simon avait 80 ans.

Nommé chef de bataillon par décret impérial le 14 juin 1813, je dus me rendre à Wesel pour y prendre le commandement du Premier  Bataillon du 37ème de ligne, en remplacement de Monsieur Dhar, passé major. Bien que je fusse parti de Paris le 16 du même mois et en poste, je trouvai ce bataillon parti pour rejoindre la division du général Rochambeau dans les environs de Leipzig. M. le général Merle, gouverneur de la place si importante de Weisel, dont j’avais l’honneur d’être particulièrMémoires de Charles SIMON, chef de bataillon (1813-1815) dans TEMOIGNAGES 06506310ement connu pour avoir servi sous ses ordres dans la campagne de 1806 et 1807 en Autriche, me fit part de l’erreur commise à mon égard par les Bureaux dela Guerre, puisque M. Beauregard avait reçu plus de quinze jours avant moi l’ordre de remplacer M. Dhar. Bien que je lui témoignasse toute la peine que je ressentais d’un pareil contretemps, il me dit que pour son compte, il en était enchanté puisque je me trouvais, en attendant de nouveaux ordres du Ministre, auquel il allait écrire, tout à fait à sa disposition et que je n’aurais pas lieu de m’en plaindre, qu’il avait des vues toutes particulières sur moi., Effectivement, il me fit appeler le lendemain matin chez lui, pour me dire que bien je fusse, et pour l’âge et pour le grade, le plus jeune des officiers supérieurs de la garnison, il ne m’en confiait pas moins l’organisation et le commandement d’un régiment provisoire, composé de tous les hommes isolés, mis jusqu’à ce jour en subsistance dans les différents corps d’infanterie de la place.  Ils étaient du nombre de deux mille environ et appartenant pour la plupart aux 11ème et 13ème corps d’armée. Cette marque de haute confiance excita mon émulation au dernier point. Je savais que le général y attachait un grand prix et qu’il destinait mon futur régiment à un service spécial de sorties fréquentes, afin d’observer les mouvements de l’ennemi.

Après huit jours d’un travail incessant, je pus présenter à l’inspection du général trois beaux bataillons commandés chacun par un capitaine expérimenté. C’est au moment où je croyais pouvoir recueillir le fruit de ce que j’avais fait, que le corps d’armée du maréchal Macdonald entra en Hollande et réclama du général Merle tous les hommes qui lui appartenaient. Il fallut bien obtempérer à cet ordre et je me trouvai de nouveau sans commandement. Le duc de Feltre [le général Clarke], ministre de la Guerre qui, depuis la mission importante qu’il m’avait confiée en février 1813 (et qui me valut en récompense le grade de chef de bataillon) semblait avoir une prédilection toute particulière en ma faveur, m’expédia l’ordre de la rejoindre immédiatement pour être à sa disposition. Ce que je ne pus exécuter toutefois que plus de trois mois après car j’étais tombé assez sérieusement malade par suite des fatigues de mon organisation régimentaire provisoire, comme aussi du chagrin de l’avoir vue échouer aussi promptement. Je ne pus me mettre en route qu’après avoir fait usage des bains d’Aix-la-Chapelle et j’arrivai encore très souffrant à Paris en décembre 1813. Pendant ce temps, ma mère, dans sa tendre sollicitude sur ma santé et sans m’en avoir parlé ou écrit, s’était entendue avec M. de Villemanzy notre parent, sénateur et ancien inspecteur en chef aux revues qui, lié, d’une étroite amitié avec le même duc de Feltre, s’était arrangé pour que je fusse nommé sous-inspecteur aux revues.  Le Ministre, qui  m’avait fait demander, crut me faire un bien grand plaisir en m’annonçant cette nouvelle qui eut lieu de me surprendre étrangement. Je le remerciai de sa sollicitude et priai de donner cet emploi si recherché à un autre, car je croyais que, dans l’état actuel des choses en France, au moment où la coalition européenne venait de franchir les frontière des Alpes suisses, l’Empereur aurait plus besoin de mon épée que de ma plume. […] Je reçus le 31 janvier 1814 et vers midi mes lettres de service du Ministère del a Guerre. Comme j’avais pu terminer toutes mes affaires à quatre heures de l’après-midi, je montai à cheval, après avoir embrassé  bien tendrement ma mère, et fus coucher à Charenton.  Le premier février, malgré ma mauvaise santé, mes douleurs de poitrine qui avaient nécessité l’établissement d’un deuxième cautère et le froid rigoureux qui régnait alors, je n’en arrivai pas moins à Nangis à la chute du jour. Le propriétaire du château où je logeai, ainsi que sa famille, me reçut avec une urbanité toute particulière et m’invita à dîner. A peine étais-je assis à sa table, soit effet de la fatigue ou la transition subite d’un air chaud concentré, je fus pris d’une sueur abondante qui me ruisselait sur la figure et sur toute l’habitude [sic] du corps. Je tombai à la renverse sur le parquet, et l’on fut obligé de me porter dans le lit qui m’était destiné. Après être revenu de cette syncope, j’ordonnai à mon domestique sans ne informer les maîtres de la maison, qui n’auraient pas manqué de s’y opposer dans crainte d’un plus grand mal, de me préparer une bouteille de vin chaud sucré, que j’avalai presque entièrement.  Ce remède à la hussarde me réussit à merveille et, lorsqu’au point du jour mon excellent hôte vint pour d’informer de ma santé et me proposer son cabriolet pour me ramener à Paris, je lui dis que j’espérai bien arriver le même jour à Troyes Malgré ses insistances et ses bonnes raisons pour m’en dissuader certain qu’il était, disait-il, que je ne pourrai jamais faire campagne, et je ne m’en acheminai pas moins vers le quartier-général impérial qui y était installé depuis l’affaire de Brienne. Je n’arrivai que fort à Troyes le deux février, mais le lendemain à la pointe du jour, après m’être fait indiquer la route de Saint-Parres-aux-Tertres, où le corps des réserves de Paris était placé, j’enfourchai ma monture, accompagné de mon domestique : à une demi-lieue de là, sur la droite de la route qui conduit à Vandeuvre, j’aperçus un parc d’artillerie et le général Armand de Digeon que je saluai. Une demi-heure après, je distinguai un groupe d’officiers supérieurs à cheval ; comme je le présumais que le général Gérard pouvait en faire partie et que je ne l’avais jamais vu, je demandai à mon domestique parisien qui le connaissait pour l’avoir conduit plusieurs fois de me l’indiquer. « Monsieur, dit-il, c’est celui qui a le carrick gris. » Une minute après. Je remettais ma lettre de service au général qui en prit connaissance. Sa première réception ne fut pas très flatteuse pour moi : « Je voudrais bien savoir pourquoi Monsieur le Ministre de la Guerre m’envoie des officier d’état-major que je n’ai pas demandé ? Il sait cependant les choix que j’ai faits.

- Mon Général, lui répondit-je aussitôt, il a fallu pour vaincre ma répugnance à renter dans l’État-major toute la célébrité que s’est acquise le comte Gérard dans nos dernières campagnes, et si je me suis rendu à l’insistance d’un de nos mais communs, M. Denniée, qui m’a vu servir en Espagne, c’est qu’il prétend que vous ne serez pas fâché de l’initiative qu’il a prise en m’envoyant servir sous vos ordres directs. Si je n’avais pas été aussi pressé de vous rejoindre pour venir prendre ma part de la nouvelle gloire qui vous attend, je vous eusse apporté une lettre explicative de sa part, mais vous la recevrez sans doute plus tard. »

Cette réponse plut sans doute au comte Gérard, qui, toujours à cheval ainsi que moi, se mit à me toiser et me dit d’un air tout à fait gracieux : « Monsieur Simon, vous avez dû voir un parc d’artillerie à une demi-lieue d’ici. » « Oui, mon Général. » « Eh bien, rendez-vous de suite auprès du général Digeon, dites-lui de mettre en mouvement une de ses batteries que vous  me conduirez vous-même sur la hauteur qui domine les ponts retranchés de La Guillotière que j’ai ordre de reprendre. Cela suffit. » Je tournai bride aussitôt et d’un temps de galop je fus auprès du général Digeon qui n’était pas fâché de me revoir. La batterie en route, comme mes deux lieues qui la séparaient des ponts retranchés de La Guillotière étaient directes, je pris de l’avance et rejoignis le comte Gérard pour lui rendre compte de l’exécution de ses ordres. Je le trouvai occupé à prendre ses dispositions pour l’attaque successive et simultanée des ponts retranchés qui existent de la chaussée, qui, de La Guillotière, conduit à Lusigny. A cet effet, un bataillon détaché de la brigade Jarry, protégé par la batterie d’artillerie que j’avais été chercher était tout disposé à agir. La compagnie de voltigeurs de ce bataillon réparti en tirailleurs sur les deux bermes de la longue chaussée devait, avec 40 hommes fusil en bandoulière, se porter au pas de course sur les abattis du premier point, et en rendre le passage praticable au reste du bataillon qui suivait. L’artillerie placée sur un plateau dominant, et par un feu nourri contre l’ennemi, devait seconder en tout point l’attaque ordonnée.

Monsieur le général Gérard, après m’avoir fait remarquer le terrain sur lequel nous devions agir et la position de l’ennemi, me dit de mettre pied à terre et de suivre le mouvement du bataillon, je me hâtai de prendre place en tête des voltigeurs et, le signal donnée, nous arrivâmes sur le premier retranchement d’abattis sur nous déblayâmes en un clin d’œil, secondés comme nous l’étions par le reste du bataillon dont un feu de deux rangs soutenu et les boulets de notre artillerie qui portaient en plein dans les masses de l’ennemi nous mit à même de nous rendre maîtres de tous les autres ponts retranchés et prendre position en moins d’une heure au village de Lusigny. Ce petit début de campagne, qui n’était pas sans importance et auquel je m’associai avec élan et bonheur, ma valut un compliment flatteur du général en chef. Les ordres donnés au général Jarry, pour ce qui lui restait à faire, nous revînmes au quartier-général du compte Gérard à Saint-Parres-aux-Tertres, chemin faisant je renouvelai une quasi-connaissance avec les colonels, ou adjudants-commandants Saint-Rémy et Dufay, le premier cousin germain du comte Gérard, remplissait près de lui les fonctions de chef d’état-major général, le second était chef d’état-major de la division Hamelinaye. J’avais eu l’occasion de voir ces deux officiers supérieurs à l’armée d’Espagne, dont nous parlâmes beaucoup. Arrivés à Saint-Parres-aux-Tertres et lorsque nous nous reposions tous sur la paille ainsi quel e général en chef, le colonel Dufay qui prétendait avoir été très content de moi à l’attaque des ponts de La Guillotière pria son collègue Saint-Rémy de m’envoyer à sa division en qualité d’adjoint.

Celui-ci, en plaisantant, lui répondit qu’il en était bien fâché, mais qu’il n’y consentait pas, que le comte Gérard lui avait bien parlé et avec le plus grand avantage de plusieurs officiers d’état-major qu’il avait demandés au Ministre de la Guerre avant de quitter Paris, que Son Excellence s’était empressée de le satisfaire sur ce point, qu’avis de l’expédition de leurs lettres de service était parvenu depuis quinze jours et même trois semaines, qu’aucun d’eux n’était encore arrivé à son poste, tandis que le camarade Simon, dont la commission « a été signée le 31 janvier, s’est déjà battu aux avant-postes le 4 février courant, d’où en ma qualité de chef d’état-major général et sans vouloir préjuger sur le mérite des officiers choisis par notre général en chef, je m’adjuge le commandant Simon. »

Le général en chef qui semblait prendre un certain intérêt au colloque établi entre Messieurs Saint-Rémy et Dufay, répondit qu’il allait les mettre complètement d’accord, qu’étant lui aussi fort content de moi, ce serait désormais de lui dont je ressortirais, que dès ce moment mes fonctions près de lui seraient celles d’aide-de-camp. Je me trouvai singulièrement flatté de cette distinction et j’en remerciai le compte Gérard, Monsieur de Rumigny, chef de bataillon, était breveté son premier aide-de-camp depuis la campagne de Russie. Il était en ce moment auprès du général et ne l’a pas quitté, non plus que  moi pendant toute la campagne de 1814. Ces détails préliminaires que j’aime tant à me rappeler, m’ont paru nécessaires pour faire connaître la manière dont j’ai fait connaissance avec le comte Gérard. Je puis dire, sans amour-propre, que jusqu’à l’abdication de l’Empereur à Fontainebleau le 11 avril 1814, j’ai su dans beaucoup de circonstance lui fournir la preuve que j’étais réellement digne de l’espèce de prédilection subite dont il m’avait honoré et du vif intérêt qu’il n’a cessé de me porter pendant vingt années.

Mais depuis la glorieuse Révolution de Juillet, j’ai pu me convaincre sans jamais en avoir pu connaître les motifs, qu’il n’avait conservé qu’un souvenir bien pâle de son ancien compagnon d’armes.

Qu’on me lise jusqu’au bout, qu’on lise également sa correspondance avec moi, à  l’occasion de sa polémique avec le maréchal Grouchy, sur les causes qui ont amené la perte de la bataille de Waterloo. Le rôle important de que le comte Gérard m’y fait jouer, en ma qualité de faisant fonction de chef de son état-major, puisque pour faire connaître la vérité, il ne s’appuie en grande partie sur les faits consignés dans mon rapport sur les opérations du quatrième corps d’armée qu’il commandait…

Charles SIMON-LORIERE.

Ce texte qui est un extrait du manuscrit original a été publié la première fois en 1989 dans « L’Émoi de l’Histoire » (n°3- 2ème trimestre), bulletin de l’Association des élèves du Lycée Henri IV (Paris). Ce numéro n’est plus disponible.

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( 18 juin, 2022 )

La bataille de Waterloo racontée par le lieutenant Martin…

Récit de la bataille de Waterloo par le lieutenant Martin du 45ème régiment d’infanterie, division Marcognet, corps de d’Erlon. 

La bataille de Waterloo racontée par le lieutenant Martin... dans TEMOIGNAGES Waterloo-300x196Jacques Martin est né le 12 août 1791 à Genève puis pour ses 21 ans intègre Saint-Cyr en 1812. Dès janvier 1813, il intègre le 5e Corps et fait les campagnes de 1813 puis de France en 1814. En 1815, il fait la très courte campagne de Waterloo avant de profiter de la débâcle pour rejoindre la Suisse, alors redevenue indépendante de la France. Il y mène une vie de pasteur à Genève, en Suisse. En 1867, à 76 ans, le vieil homme publie ses souvenirs militaires. Pour écrire son témoigna, Martin s’est inspiré de ses lettres d’époques qu’il a envoyé à sa famille ou ses amis. Parmi ces lettres, figure celle qu’il a envoyé à sa mère le 1er août 1815 où il raconte sa bataille.  Son témoignage a été réédité en 2007 aux Editions Tallandier sous le titre de « Souvenirs de guerre (1812-1815) ».     C.B.

« Arras, le 1er août 1815,

Ma chère mère,

Tu seras bien étonnée et, j’en suis sur, bien contente, de recevoir enfin cette lettre. Tu ne t’y attendais pas. Tu me croyais sans doute tué, et cela est bien pardonnable, car il y a eu un moment où je l’ai cru aussi. Mais fort heureusement nous en voilà tous deux dé-persuadés, et non sans peine ni pour toi ni pour moi. […]  Le 17 au matin, nous nous portâmes en avant sur une position qu’occupaient les Anglais et le reste de l’armée ennemie. La pluie commença, alors à tomber avec violence et dura toute la journée, ce qui nous incommoda, beaucoup, car je t’assure que ce n’est pas le moindre mal que celui d’être mouillé quand cela dure longtemps. La position qu’occupaient les alliés était à cheval sur la grande route de Bruxelles; il était donc indispensable de les en chasser, mais cela ne laissait que d’être difficile. Le haut de la colline était garni de bâtiments dont ils avaient lié les parties et fait du tout une espèce de fort. Cet endroit s’appelle la ferme des Quatre-Bras. Nous restâmes toute la matinée en vue de ces messieurs sans nous tirer un seul coup de canon, seulement des tirailleurs échangèrent quelques coups de fusil entre les deux armées. Nous attendions cependant à chaque instant l’ordre de monter à la baïonnette sur la position, moyen qui devait nous faire perdre beaucoup de monde ; Mais nous n’en voyions pas d’autre; nous nous étonnions même du retard qu’on y apportait quand, tout à coup, nous vîmes déboucher plusieurs colonnes sur la gauche de l’armée ennemie. Au premier moment, nous les crûmes de chez eux, mais ils ne nous laissèrent pas longtemps dans cette erreur, car ils plièrent bagage au plus vite et partirent après avoir tiré quelques coups de canon sur ces nouveaux venus. Ainsi, ce mouvement habile nous épargna une perte considérable. Ils ne purent cependant se retirer assez vite pour empêcher que notre cavalerie ne leur sabrât une partie de leur arrière-garde. Nous les poursuivîmes avec vivacité tout le reste de la journée, malgré la pluie qui tombait par torrents et qui leur fut plus défavorable qu’à nous, car nous nous emparions de ce qu’ils étaient obligés de laisser dans les boues. Mais il faut leur rendre cette justice qu’ils laissèrent fort peu de chose. La nuit qui survint nous empêcha de continuer notre marche; nous fûmes contraints de nous arrêter à une demi-lieue de Mont-Saint-Jean autrement dit la ferme de la Belle-Alliance, à Waterloo, position trop fameuse, où tant de milliers de braves gens devaient périr le lendemain sans que pas un s’en doutât la veille. En effet nous savions en gros que Wellington avait encore la plus grande partie de son armée aux environs de Bruxelles, mais nous ne comptions pas sur une affaire générale avant quelques jours, que nous lui croyions nécessaires pour la rassembler entièrement. D’ailleurs, la chasse qu’il venait de recevoir devait, dans nos idées, nous assurer au moins la possession de Bruxelles, qui n’était qu’à deux lieues de là. Qui sait? Peut-être, il est vrai, d’autres raisons que l’obscurité de la nuit nous contraignirent à nous arrêter mais, peut-être aussi, si nous eussions marché une heure de plus, si nous eussions mis derrière nous cette malheureuse position, peut-être… Au reste, ce n’est pas à moi d’en juger, le soldat qui ne fait qu’obéir et se battre, excepté ce qu’il voit par lui-même, est peut-être l’homme le moins instruit des opérations d’une guerre où, cependant, il met tant du sien. Quoi qu’il en soit, c’est là que nous nous arrêtâmes. Nous leur souhaitâmes le bonsoir à coups de canon jusque vers les neuf heures que finit notre compliment et nous songeâmes à nous camper, ce qui n’était pas chose facile.  Toute l’armée s’était trouvée réunie comme par enchantement dans cette plaine. Les villages n’étaient pas assez grands pour les généraux, leurs domestiques, leurs chevaux, les commissaires, les boulangers, etc… tous gens qui ne bivouaquent guère, surtout par le temps qu’il faisait. Les maisons étaient pleines de ces sangsues. Elles en regorgeaient, et je crois, en vérité, que l’Empereur lui-même ne put pas trouver à se placer, car nous lui vîmes dresser sa tente et s’asseoir au coin de son feu.

Il était donc impossible de trouver du bois et de la paille ; les honnêtes gens qui occupaient le village, et qui étaient dans leurs aises jusqu’aux oreilles, se seraient plutôt laissé étrangler que d’en laisser quelque chose aux soldats. C’est leur louable coutume : peu importe que leurs défenseurs mangent ou ne mangent pas, se couchent ou ne se couchent pas, pourvu qu’eux-mêmes regorgent de tout et, pour éviter qu’on ne s’empare de leur bien par violence, ils crient jusqu’à s’enrouer « C’est le logement du général un tel, c’est celui de ses aides de camp, c’est M. le maréchal, c’est M. le Prince, etc. », et ce stratagème leur réussit presque toujours. En attendant, nous étions percés jusqu’aux os, nous déployant de toutes tes manières, manœuvrant dans la boue jusqu’aux genoux pour nous placer dans la position la plus avantageuse et couvrir ces messieurs.  Quelle nuit ! il semblait que le ciel se fût enveloppé de ses plus noires ténèbres, eut ouvert toutes ses écluses. L’eau tombait par torrents et sans discontinuer. Par surcroît de bonheur, le régiment se trouva placé dans les terres labourées et entièrement inondées. C’est là que nous devions reposer nos membres fatigués, c’est là que nous devions goûter les douceurs du repos. Pas de bois, pas de paille, rien à manger et aucun moyen de se procurer tout cela. Triste position! Ce dont, cependant, nous devions le moins nous plaindre, c’était du lit. Il n’était pas dur, au contraire. Aussitôt qu’on s’était couché, on se sentait enfoncer mollement jusqu’à mi-corps et avec la seule précaution de se mettre un shako sous la tête en guise d’oreiller, le duvet le plus fin n’était pas plus doux. On était un peu fraîchement, il est vrai, mais on avait encore l’avantage, lorsqu’on se retournait, de sentir lavé par la pluie le coté qui avait pu se salir quand il était dessous. Malgré tant de commodités réunies, beaucoup de gens se plaignaient encore, juraient, envoyaient au diable celui qui nous avait envoyés là; puis, après avoir bien murmuré, on finissait par se livrer au sommeil, ce remède à tous les maux.

Tu auras sans doute de la peine à me croire, mais demande à un homme qui a fait campagne ce que c’est qu’une envie de dormir quand elle est excitée par des marches forcées, par des fatigues de toute espèce si communes à la guerre, il te dira que dans ces cas là on dormirait sur des baïonnettes. Le lendemain [le 18], de bonne heure, nous sautâmes à bas du lit et, après toilette faite, les soldats délassés coururent de tous côtés chercher du bois et autre chose s’ils pouvaient. En ayant rapporté suffisamment, on fit du feu en dépit de la pluie qui continuait toujours ; l’on grilla quelques côtelettes de vache qui, vraiment, étaient délicieuses, et l’on but copieusement parce que l’eau-de vie ne manquait pas. Ce repas fait, nous attendîmes patiemment l’ordre du départ, que nous imaginions devoir être très prochain. Mais nous nous étions trompés. Toute la matinée s’écoula sans qu’on nous fît seulement changer de position. Nous étions les plus avancés, il est vrai aussi voyions-nous les autres corps d’armée défiler devant nous, les uns à droite, les autres à gauche, prendre enfin toutes les dispositions ordinaires pour une bataille générale. Nous reconnûmes alors que le moment était arrivé où, comme disent les soldats, on allait se donner un fameux coup de peigne. Tout le monde s’y prépara on nettoya les armes, on s’exhorta à bien faire et à finir la campagne de ce seul coup. Hélas! on ne croyait pas si bien dire. Enfin nous partîmes. Le temps s’était éclairci : le soleil, dans tout son éclat, éclairait cet imposant spectacle. L’armée se déployait avec magnificence devant la position ennemie. Tout s’accordait à rendre plus majestueuse la scène terrible qui se préparait. Nous avancions par une colline, qui nous découvre de toutes parts ce magnifique point de vue. Nous déployâmes par brigade en masse et nous nous arrêtâmes au pied d’une petite hauteur qui nous cachait encore les ennemis. Alors la canonnade s’engagea et elle fut terrible dès le commencement, car une fois que nous fûmes démasqués de la hauteur, la distance entre les deux armées devint extrêmement petite. Nous étions en colonne par bataillons et en masse au moment où l’ordre arriva de monter à la position et de s’emparer à la baïonnette des batteries anglaises et de tout ce qui pourrait offrir de la résistance. La montagne était hérissée de leurs canons, couverte de leur troupes; elle paraissait inexpugnable. N’importe, l’ordre arrive, la charge bat, le cri de vive l’Empereur part de toutes les bouches et nous marchons en avant, les rangs serrés, alignés comme dans un jour de parade. Je puis l’attester dans ce moment critique, je ne vis pas une seule pensée lâche se peindre sur la figure de nos soldats. La même ardeur, la même gaîté y brillaient comme auparavant. Cependant le boulet nous avait déjà tué beaucoup de monde, et ce fut surtout quand nous arrivâmes sur leurs pièces que le carnage devint horrible. La mort volait de toutes parts; des rangs entiers disparaissaient sous la mitraille, mais rien ne put arrêter notre marche; elle continua toujours avec le même ordre, la même précision. L’homme mort était remplacé sur-le-champ par celui qui le suivait; les rangs, pour devenir moins nombreux, n’en restaient pas moins bien unis. Enfin, nous arrivâmes sur la hauteur. Nous allions recevoir le prix de tant de bravoure : déjà les Anglais commençaient à lâcher pied, déjà leurs pièces se retiraient au galop. Un chemin creux, environné de haies, est le seul obstacle qui nous sépare d’eux encore. Nos soldats n’attendent pas l’ordre de le franchir; ils s’y précipitent, sautent par-dessus les haies et laissent désunis leurs rangs pour courir sur les ennemis. Fatale imprudence. Nous nous efforcions de ramener le bon ordre parmi eux. Nous les arrêtâmes pour les rallier. Au moment où j’achevais d’en pousser un à son rang, je le vois tomber à mes pieds d’un coup de sabre. Je me retourne avec vivacité. La cavalerie anglaise nous chargeait de toutes parts et nous taillait en pièces. Je n’ai que le temps de me précipiter au milieu de la foule pour éviter le même sort. Le bruit, la fumée, la confusion, inséparables de pareils moments, nous avaient empêchés d’apercevoir que, sur notre droite, plusieurs escadrons de dragons anglais étaient descendus par une espèce de ravin, s’étaient étendus et formés sur nos derrières et nous avaient chargés à dos.

Il est extrêmement difficile à la meilleure cavalerie possible d’enfoncer des soldats qui ont formé le carré et qui se défendent avec intrépidité et de sang-froid. Lorsque l’infanterie est en désordre, ce n’est plus qu’un massacre presque sans danger pour le cavalier, quelque braves que puissent être d’ailleurs les troupes attaquées. Aussi ce ne fut bientôt plus ici qu’un massacre général. La cavalerie pénètre au milieu de nous, nos batteries, nous voyant entièrement perdus et craignant de se voir enlevées à leur tour, font feu sur la mêlée et nous tuent beaucoup de monde. Nous mêmes, dans les flots continuels d’une foule confuse et agitée, les coups de fusil que nous dirigeons sur nos ennemis deviennent souvent funestes aux nôtres. Toute bravoure fut donc inutile. Après des prodiges de valeur, notre aigle, prise et reprise, resta enfin au pouvoir des ennemis : en vain des soldats s’élevaient sur leurs pieds, allongeaient les bras pour atteindre et percer de leurs baïonnettes des cavaliers montés sur des chevaux vigoureux et extrêmement élevés. Inutile courage leurs mains et leur fusil tombaient ensemble à terre et les livraient sans défense à un ennemi acharné qui sabrait sans pitié jusqu’aux enfants qui nous servaient de tambours et de fifres dans le régiment et qui demandaient grâce, mais en vain. C’est là que j’ai vu la mort de plus près : mes meilleurs amis tombaient à mes côtés, je ne pouvais me dissimuler que le même sort m’attendait, mais je n’avais plus de pensées distinctes je me battais machinalement et comme attendant le coup fatal. Je ne remarquais même pas que le hasard ou plutôt la Providence faisait tomber à mes côtés les coups qui peut-être m’étaient destinés et que jusqu’à ce moment j’étais sans blessure grave.

Cela dura jusqu’au moment où, ne voyant plus de résistance parmi nous, les Anglais se divisèrent en deux parties, dont l’une fit prisonniers et conduisit en arrière ce qui restait de la division, l’autre remonta du côté de nos pièces pour tâcher de s’en emparer.  Déjà un instant auparavant j’avais été renversé par un dragon qui passait près de moi avec rapidité; j’étais resté par terre parmi plusieurs dont les uns étaient morts, les autres blessés, et d’autres encore qui se trouvaient dans le même cas que moi, c’est-à-dire renversés par les chevaux. Ceux qui conduisaient les prisonniers ne faisaient marcher que les hommes restés debout, sans s’amuser à fouiller parmi les morts pour y chercher quelques vivants ils laissèrent donc sur le champ de bataille, où il semble que j’aurais dû rester jusqu’à la décision de l’affaire, car, dans le moment, je ne pouvais que, ou me rendre prisonnier, ou chercher à me sauver en remontant vers nos batteries. Ce fut pourtant le parti que je pris. L’amour de la liberté, presque aussi grand que l’amour de la vie, m’y détermina et je réussis, après avoir échappé à des dangers ou mille autres peut-être auraient péri. J’ignore, en effet, si d’autres que moi se sauvèrent de la même manière. Ce que je sais bien, c’est que je n’étais pas eu état de m’en occuper. Ivre de fatigue, de douleur, la poitrine oppressée, manquant de respiration, je voulais courir et je me trouvais comme dans ces rêves où, voulant fuir un danger, on remue les jambes sans pouvoir avancer d’un seul pas. Je marchais donc en chancelant au milieu des cavaliers qui remontaient de tous côtes sur nos pièces. Je regardais autour de moi, je ne voyais que des ennemis et, sans pouvoir conserver d’espoir, je marchais toujours. Cette inconcevable apathie fut ce qui me sauva, tandis qu’elle aurait dû me perdre mille fois. En effet, si j’échappais au feu de notre artillerie qui tirait sur moi comme sur eux, puisque nous remontions ensemble, comment pouvais-je espérer de leur échapper à eux-mêmes? Trois ou quatre fois je vis de ceux qui se trouvaient les plus proches de nous faire le mouvement de tourner bride pour me courir dessus. Je ne sais ce qui les retint, s’ils méprisèrent un ennemi trop faible ou, ce qui est plus probable, si les boulets et la mitraille qui roulaient autour de nous attirèrent leur attention sur un côté plus important pour eux.  Quoi qu’il en soit, nous arrivâmes ensemble à nos batteries, et pendant qu’ils se chamaillaient à coups de sabre avec les canonniers, je me faufilai et je gagnai à pied jusqu’à un ravin, à trois ou quatre cents pas en arrière. Arrivé là, je me jetai à terre pour respirer.

Tant que le danger avait été pressant, mes forces avaient été surnaturelles mais une fois que je fus en sûreté, elles m’abandonnèrent et je restai sans mouvement. La fatigue que m’avait causée cette marche à travers des blés abattus et pleins de boue, de légères blessures que je commençais ressentir, l’étonnement d’une délivrance presque miraculeuse, surtout chargé comme je l’étais, car j’avais ma musette et ma capote en sautoir, ce qui m’avait préserve de bien des coups de sabre, tout cela, dis-je, me causait plus de peur du danger auquel je venais échapper que je n’en avais eu quand j’y étais. Je me remis enfin et je retournai du côté du corps de la garde impériale, qui se battait avec acharnement sur ma gauche. Pendant ce temps, arrivait de notre côté la cavalerie qu’on avait laissée à une demi-lieue derrière nous. Je traversai le 3e lanciers qui se préparait à charger, et je fus témoin de la déconfiture qu’ils firent des dragons qui nous avaient si bien arrangés. J’ai lu depuis, dans les gazettes qu’il ne resta pas trente hommes de ce régiment qu’ils appellent Royal George, et je le crois facilement. Nos lanciers les travaillaient de si bonne grâce qu’ils donnaient envie à ceux qui les voyaient faire : ils les poursuivirent jusqu’à notre champ de bataille d’où ils ramenèrent un grand nombre de nos blessés, d’autres qui ne l’étaient pas et reprirent beaucoup de prisonniers.

Les restes du corps d’armée furent réunis, au nombre de quelques centaines d’hommes, et on nous donna à garder une lisière de bois où les tirailleurs ennemis voulaient déjà pénétrer. Cependant la bataille continuait avec fureur. Toute l’armée fit des prodiges de valeur, mais la vieille garde en fit d’incroyables : ses carrés, presque formés sous la mitraille, ne purent jamais être entamés. Trois fois ils montèrent sur la fatale montagne, trois fois des forces innombrables les entraînèrent plutôt qu’elles ne les vainquirent. Quelle rage! Des soldats mutilés, presque sans vie, trouvaient des forces pour tirer un dernier coup de fusil et se venger en mourant. Vous eussiez dit que la fureur les animait encore, quand la vie les avait déjà quittés. Mais il serait impossible de raconter tout dans un combat où le reste de l’armée le disputait à la garde pour la valeur, et surtout les canonniers et les cuirassiers qui aussi ont été presque entièrement détruits. Ce massacre, qui n’a peut-être pas d’exemple dans l’histoire, dura jusqu’à la nuit. Une partie de l’armée jonchait le champ de bataille, que ses tristes restes se défendaient encore. Qui pourra expliquer maintenant la fuite précipitée qui suivit de si près un courage héroïque ? Ce n’est pas moi, je suis encore à le comprendre. Je sais que la retraite était devenue indispensable, mais qui empêcha de la faire avec ordre? Est-ce trahison? Est-ce terreur panique comme on a voulu le faire entendre? Je l’ignore. Au reste, voici ce qui arriva. La nuit nous couvrait de ses ombres, le canon ne se faisait plus entendre, un silence morne avait succède aux tumultueuses horreurs de la journée, chacun cherchait un repos agité qu’interrompaient douloureusement les plaintes des blesses. Tout à coup, un bruit sourd se répand dans les rangs « On part ! on part ! » On regarde et, en effet, on aperçoit dans l’ombre des hommes armés qui gagnent la route de Charleroi. On craint d’être abandonné, on n’écouta plus ses chefs, on se précipite sur la grande route, où déjà régnait le plus grand désordre. Artillerie, cavaliers, fantassins, tout marche pêle-mêle, tout est confondu et, dès ce moment, il devint impossible de rallier l’armée. Nous marchâmes ainsi toute la nuit, mourant de faim, épuisés de fatigue, risquant à chaque instant d’être écrasés sous les roues comme il arriva à de malheureux blessés qui, manquant de forces pour se soutenir contre la foule, furent renversés sous les voitures.

Au point du jour, nous arrivâmes à Charleroi.[...]« 

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( 30 mai, 2022 )

« Tours, dépôt général des blessés de la Grande Armée (2 février-14 avril 1814) »

A3

Cette étude, fut publiée la première fois en 1934, dans le « Bulletin trimestrielle de la Société Archéologique de Touraine ». Son auteur Raoul Mercier, était à l’époque, Professeur à l’Ecole Militaire de Tours. Je crois savoir qu’elle a fait l’objet d’un tiré à part en 1935.

C.B.

Le choix de Tours comme dépôt général des blessés de la Grande Armée de la Grande Armée, en 1814, marque une des heures les plus graves de notre histoire nationale : il mérite, à ce titre, d’être exhumé de l’oubli. Le premier ordre d’évacuation date du 26 janvier 1814, mais l’exécution ne commence que quelques jours près. Le 2 février 1814, le général Bonnard, commandant la 22ème division militaire, reçoit une lettre de Son Excellence le ministre de la Guerre [général Clarke], l’informant que des ordres sont donnés pour diriger sur Tours les militaires malades évacués de la Grande Armée. Une autre lettre, datée également du 1er  février, adressée, celle-ci, par le ministre, directeur de l’administration de la guerre [comte Daru] au comte de Kergariou, préfet d’Indre-et-Loire, précise que 2500 malades ou blessés vont être évacués sur les hôpitaux de Tours et d’Amboise. Cette nouvelle aussi sensationnelle qu’alarmante trouve son explication dans les défaites qui marquent le début de la campagne de France, commencée le 25 janvier par les Alliés: elle est la conséquence de l’invasion. Dès le 3 février, le préfet répond : « Je supplie Votre Excellence de renoncer à établir dans mon département aucun dépôt de malades. » Il fait valoir, en effet, que l’Indre-et-Loire abrite déjà près de 6000 prisonniers et que le passage de la division Laval vient d’exiger 543 voitures et 2200 chevaux. Il fait remarquer enfin que, les blessés arrivant par la Loire, le dépôt peut aussi bien être fixé à Orléans et Blois qu’à Saumur, Angers et Nantes. Après avoir reçu l’ordre, il attend le contre-ordre de l’Empereur qui date du 3 février. Mais les événements se précipitent : le 9 février, 1 400 malades sont dirigés par Étampes sur Orléans et Tours. Une seconde évacuation, d’environ 2 000 malades, doit suivre et le trop plein des hôpitaux d’Orléans et de Blois refluera sur Amboise et Tours.

 

Plan d’Évacuation.

La ligne d’évacuation, fixée le 3 mars, dirige les malades de Troyes, par Montargis, sur Orléans: les évacuations sont réglées à Paris par le commissaire ordonnateur des guerres Mazeau, chargé du service des hôpitaux militaires. Les premiers convois, annoncés le 26 janvier, doivent provenir des lère , 2ème  et 18ème  divisions militaires. Les directives portent que les blessés et malades seront évacués par voie fluviale, avec embarquement à Orléans et débarquement à Tours. Les bateaux sont des de l’eau, à la vitesse moyenne de 3 kilomètres à l’heure; ils peuvent ainsi parcourir le trajet en 4 jours de 10 heures de navigation. Chaque bateau réquisitionné est garni de paille et couvert d’une toile, de manière à protéger les blessés contre les intempéries. D’ailleurs de nombreux blessés échappent à ce courantd’évacuation, comme l’établit cette note de la supérieure1 des religieuses de la Présentation à Toury : « Les routes de plusieurs départements étant interdites, tous les blessés nous arrivaient à Toury par différentes voies et jusqu’à 80 à la fois. Nous les pansions, nous leur donnions à manger et, après les avoir bien soignés, on les remettait en voiture. Nous n’avions que deux religieuses ; personne ne voulait nous aider. »

Plan d’Hospitalisation.

L’hôpital de Tours, qui dispose d’environ 500 lits (dont 300 pour les incurables, 40 pour les militaires, 65 pour les malades civils et le reste pour les orphelins), est fort peu préparé à son nouveau rôle, puisqu’un rapport du commissaire des guerres vient d’établir que « l’hospice se trouve dans un dénuement qui compromet éminemment le service ». Son budget annuel s’élève à 125720 francs pour les recettes et à 232400 francs pour les dépenses, d’où un déficit de 106685 francs. Il lui est encore dû 8166 francs pour des journées militaires, accumulées depuis 1808, et les fournisseurs n’acceptent de soumissionner qu’à la condition d’être payés comptant.

Un premier plan d’hospitalisation, établi par ordre

du préfet, prévoit :

1° pour Tours :        hôpital général de Tours 200 places

                                        la grande caserne 480  places

                                     l’ancien Hôtel-Dieu 120 places

                                caserne de Marmoutier 300 places

                                      dépôt de mendicité 200 places

bureau de bienfaisance, attenant au précédent 20 places

ancienne église des Carmélites                        80 places

église des Carmes                                             200 places

maison Mitton (à louer)                                      60 places

 

Total.                                                                 1660 places.

 

2° pour Amboise, au lieu des 14 lits actuels :

                                      hospice d’Amboise 100 places

                       ancien couvent des Minimes 100 places

Total.                                                                  200 places.

 

Dès le 2 février, la commission administrative de l’hôpital, présidée par le baron Deslandes, maire de Tours, décide d’augmenter la capacité hospitalière par l’adjonction de deux succursales installées, lune au Plessis-lès-Tours, et l’autre à la maison de Saint- François. Ayant, à partir du 20 février, constitué un bureau qui siège en permanence, elle déclare en outre que les 800 lits installés dans l’hôpital général de la Charité seront exclusivement réservés aux soldats. L’archevêque de Tours s’empresse de désigner un

aumônier pour chacune des succursales hospitalières qui vont s’ouvrir.

Equipement de l’hôpital général de la Charité.

La transformation de l’hôpital général de la Charité en hôpital militaire nécessite une série d’évacuations préalables qui peuvent se résumer ainsi :

1° Envoi des incurables dans les communes de leur ancien domicile ou dans celles de leur naissance;

2° Transport des enfants trouvés et orphelins pauvres aux environs de Tours, chez des habitants aisés;

3° Transfert des malades civils à l’hospice Saint- Clément, sis 14, rue de l’Hospitalité, dans l’ancienne infirmerie des prisons sous la révolution (23 février- 31 mai 1814).

Le personnel médical est recruté sur place : il est renforcé par 7 aides-majors réquisitionnés dans le département et par l’envoi, le 24 mars, de 12 chirurgiens sous-aides-majors. Les ressources financières sont fournies par une imposition extraordinaire de 270713 francs, payable dans un délai de trois jours. Mais la taxe d’un franc par habitant, prélevée dans le département, n’ayant pu être récupérée sur tous, le déficit est réparti, le 31 mars,

« sur les habitants les plus facultueux » : à ce titre, le pharmacien Chambert se trouve à nouveau imposé pour 70 francs. Dès le 10 février, une première réquisition de linge et d’effets est adressée aux habitants. Le sieur Salmon Champoiseau, « qui a feint d’y satisfaire, » est informé « qu’il logera chez lui et non à l’auberge quatre militaires blessés qui seront nourris, chauffés, éclairés, blanchis, servis et soignés jusqu’au jour de leur exeat,

sauf à lui de fournir :

une couverture bonne ou 15 francs en argent.

4 draps recevables ou 30 francs en argent

6 chemises neuves  ou 27  francs en argent.

6 tabliers d’infirmiers ou 9 francs en argent.

6 torchons neufs  ou 6 francs en argent

8 kilogr. de linges à pansements  »

4 kilogr. de charpie » »

Une seconde réquisition, faite le 10 avril, impose 5 kilogrammes de grands linges à pansements pour chaque habitant du département. Les achats se multiplient, à la même cadence accélérée.

On acquiert, en autres choses :

200 couchettes de 3 pieds, à 9 fr. 50 l’une;

400 couchettes brutes de 4 pieds de largeur;

100 pièces de toile jaune commune aux 4 quarts pour

draps, à raison de 1 fr. 85 l’aune ;

100 pièces de toiles de brins pour chemises, à 1 fr. 95 l’aune; 300 kilogr. de chandelle à 150 francs le cent;

2 pièces d’eau-de-vie, tant pour les besoins de la pharmacie que pour distribuer aux infirmiers le matin et dans le vin aux malades (mesure souvent ordonnée par MM. les officiers de santé).

Le service de santé de l’hôpital est ainsi organisé :

Charles Varin, médecin en chef (décédé en septembre 1814);

J.-B. Duchesne-Duperron, médecin suppléant;

Pierre Lecamus, deuxième médecin suppléant;

Vincent Gouraud, chirurgien en chef;

Pierre Mignot, chirurgien suppléant;

3 aides-majors : Chatelain, d’Azay-le-Rideau ;

Rougé, d’Amboise;

Beaumont, de Luynes;

12 élèves en chirurgie.

Le service de la pharmacie centrale est assuré par le pharmacien en chef, Parmentier. Lorsque ce dernier se trouve débordé, le maire réquisitionne, le 24 avril 1814, « les élèves en pharmacie demeurant ou travaillant de leur profession chez les pharmaciens de la ville de Tours. En cas de maladie ou d’empêchement légitime de la part desdits élèves, ils seront suppléés par les maîtres-pharmaciens eux-mêmes. » Parmentier est aidé dans ses fonctions par:

2 pharmaciens aides-majors : Durand ;Pivet;

6 pharmaciens sous-aides-majors : Riverin;Dehogues;Violette;

Revel; Jamimier.

Il dispose encore de 7 aides pour les diverses annexes; parmi eux figurent Thibaut, de Loches, et Delahayes, de Bléré.

La répartition des malades et des blessés, faite d’accord avec le service de santé, réserve à l’hôpital général « le triage et l’enregistrement sur les états de population ainsi que l’hospitalisation des malades non contagieux ».

 A1

I-Succursale du Plessis (mars-9 mai).

L’ouverture d’une succursale hospitalière au Plessis-lez-Tours, pour employer le langage de l’époque, est envisagée dans le plan d’hospitalisation esquissé le 2 février. A cet effet, le château du Plessis-lez-Tours est loué au sieur Cormery : il est réservé aux prisonniers malades, aux galeux et aux vénériens. Il est agrandi par la construction d’un hangar de 8200 francs et par le montage de deux tentes dans le parc. Dans une maison voisine, louée 45 francs par trimestre, s’installent le sous-directeur, l’aide-major et les élèves.

Le service médical en est confié à :

Félix Herpin, docteur en médecine;

Pimparé, aide-major;

3 chirurgiens allemands, prisonniers à Restigné;

1 officier de santé russe;

4 élèves en chirurgie.

Mais, lorsque Herpin est atteint par l’épidémie, il est remplacé, à dater du 27 mars, pendant 43 jours, par Jean-Baptiste Pipelet, docteur en chirurgie. Celui-ci, ancien chirurgien herniaire de la famille royale, ancien chirurgien du Roy au Châtelet de Paris, a, du fait de la Révolution, perdu toutes ses charges : en 1811, il est venu se fixer à Tours, où il assure les modestes fonctions de suppléant du médecin préposé aux inhumations. Se voyant obligé de réclamer ses

honoraires pour son remplacement a, il déclare « qu’il en aurait fait don si des circonstances malheureuses ne l’avaient réduit à une très modique fortune qui lui est insuffisante pour soutenir une famille de douze personnes ». Dans le rapport de Fournier, la gestion de cette succursale de Plessis-lez-Tours est ainsi appréciée : « La commission administrative, vu la nature même de cet établissement, l’espèce de malades qui y ont été reçus, l’incommodité du local et la difficulté d’y exercer une surveillance exacte et convenable, arrête : Les comptes de gestion du sieur Taillandier, sous-directeur, sont arrêtés et le dit Taillandier en demeure définitivement chargé. » Bien que les archives de l’hospice général n’en fassent pas mention, les annexes établies :

1° à la Rabaterie, dans l’ancien manoir d’Olivier-le-Daim;

2° dans l’ancien prieuré de Saint-Éloi;

3° dans l’église prieurale de Sainte-Anne;

40 dans la manufacture de M. Roze et dans quelques granges avoisinantes, paraissent avoir été gérées par la succursale du Plessis.

 A2

II. -Succursale de Saint-François (9 mars-16 avril).

La succursale hospitalière de Saint-François est installée dans un domaine appartenant au directeur du petit séminaire ; elle est réservée aux blessés légers et aux fiévreux convalescents. Elle compte jusqu’à 170 hospitalisés.

Le service de santé est assuré par :

Louis René Leclerc, docteur en médecine ;

4 aides-majors : Sourzac, de Tours;

l’Ecuyer, de Joué;

A. Orye, de Bourgueil;

Delanoue, de Bourgueil;

4 élèves en chirurgie.

En dépit de la pénurie d’infirmiers, le fonctionnement ne donne lieu à aucune observation; aussi, le rapport de gestion conclut-il favorablement : « Le sieur Delbourg, sous-directeur, a géré avec économie et fait preuve des meilleures intentions, en raison des circonstances dans lesquelles la gestion lui a été confiée. En conséquence, le compte de cette succursale est déclaré clos. » L’aide-major Sourzac, dans une lettre adressée au sous-préfet, auditeur à Tours, fournit des détails curieux sur le rendement de cette annexe : soignant surtout des blessés et des fiévreux convalescents, il s’attribue, sans modestie, un succès thérapeutique dû plutôt à la spécialisation de son service (18 mars 1814) : « Je me suis présenté plusieurs fois chez vous sans avoir eu l’avantage de vous voir, pour vous entretenir de l’hôpital de Saint-François, au soin duquel vous m’avez commis: avec beaucoup de peine, je suis parvenu à y établir de l’ordre et la plus grande propreté, sans laquelle tous mes soins pour les malades eussent été nuls. 80 individus ont été atteints d’une fièvre continue à mauvais caractères et qui s’est montrée avec tous les symptômes de malignité. Je fais usage d’une poudre tempérante, laxative et fébrifuge et très économique, je l’ai toujours employée avec un succès étonnant dans les divers hôpitaux militaires dont j’ai été chargé. Je n’ai perdu que 4 hommes sur 200 que j’ai reçus dans la dite : un poitrinaire, un autre d’épanchement au cerveau, un de mort subite et l’autre d’une fièvre lente. J’ai envoyé ce matin 29 hommes à l’hôpital des récolais presque guéris de leur blessure; j’ai donné 8 exeat et sous peu de jours j’aurai 60 hommes en état de sortir. Je ne suis point dissipateur : une demie livre de charpie suffit actuellement pour le pansement de 120 blessés; je suis à proportion aussi économe dans toutes mes prescriptions, tant pour le régime de vie que dans mes formules et médicaments; ce qui épargnera à l’administration une somme très conséquente sur la totalité. Mes visites sont un peu longues, je brave le danger; mais il est essentiel d’examiner chaque malade avec l’attention nécessaire, pour saisir toutes les indications et circonstances, prescrire ce qui convient à chaque cas particulier. « J’ai cru devoir vous soumettre cet aperçu pour vous assurer le zèle que je ne cessais d’employer pour répondre à la confiance dont vous m’avez honoré, et je vous prie de me croire avec tout le respect que je vous dois. J’ai

l’honneur. « Votre très humble serviteur

« Sourzac. »

Ce monument, que Sourzac élève à sa gloire, lui vaut d’être nommé ultérieurement médecin du dépôt de mendicité.

 

III. — Succursale des Récollets (11 mars-14 avril).

La succursale des Récollets s’installe, le 11 mars 1814, dans le dépôt de mendicité qui vient d’être ouvert,  pour 250 individus, dans l’ancien couvent des Récollets. L’administration en est laissée au directeur du dépôt, Godefroy d’Hosbert.

Le service médical est confié à :

Antheaume, chirurgien major;

Norbert, d’Amboise, médecin ;

Rouillé, de Tours, aide-major;

4 élèves en chirurgie;

2 élèves en pharmacie.

Dans ce service réservé aux blessés, le nombre moyen des hospitalisés est de 147, avec un total de 6782 journées. La vérification des dépenses, faite le 10 juin 1814, donne lieu à de regrettables constatations. Le déficit constaté s’élève, en effet, à 2425 livres pour la viande, à 81 douzaines pour les œufs, à 471 litres pour le vin; il n’est pas moindre pour le linge, les pansements et les effets mobiliers. Aussi, la commission administrative transmet-elle ce rapport au préfet, en le priant « de vouloir prendre en considération les intérêts de l’hospice évidemment lésés dans cette gestion ».

 

IV. -Autres succursales.

Les registres de délibération de la commission administrative de l’hôpital général de la Charité mentionnent encore, comme autres succursales, la maison de l’Orangerie, à Saint-Symphorien, où 5 prisonniers décèdent les 15 et 16 mars 1814. Ils restent muets sur l’occupation de l’ancien couvent de Marmoutier, où 32 prisonniers succombent du 17 au 29 mars, et sur celle de l’ancien couvent de Beaumont-lès-Tours.

L’épidémie de typhus.

L’opinion publique tourangelle est déjà inquiétée par les mauvaises nouvelles de la guerre, telles que le pillage de Lons-le-Saulnier le 22 janvier, par les Cosaques, « qui violent les femmes dans la rue, en plein midi; » l’apparition de 1500 ennemis à deux lieues d’Orléans,

le 18 février; la découverte de déserteurs dans les bois de Limeray, le 28 février; la bataille sous Paris, le 30 mars. Elle est encore plus douloureusement émue par la nouvelle d’un mal mystérieux qui emporte civils et soldats de la garnison. La mortalité militaire, enregistrée

pour l’hôpital général et ses succursales, atteint en :

             SOLDATS FRANÇAIS                                    PRISONNIERS DE GUERRE

Mars                  106                                                                       83

+ quelques inconnus

Avril                  285                                                                        102

Mai                     94                                                                           9

Juin                   58                                                                            6

En réalité, la mortalité générale militaire s’élève à 860, sur un total d’environ 7000 soldats évacués sur Tours au cours de l’année 1814. La journée la plus critique de l’épidémie est le 4 avril, où 31 soldats français et 64 prisonniers succombent; le 12 avril on enregistre encore 45 décès de soldats français et 8 de prisonniers. Il est vrai que, le lendemain, le Journal d’Indre-et- Loire annonce, comme nouvelle réconfortante, « le Te Deum, chanté dimanche dernier pour célébrer l’heureuse révolution qui rend aux Français, avec leur souverain légitime, la paix et le bonheur si durement acquis par 25 années de souffrances. » En dépit du peu de précision des statistiques mortuaires, on constate chez les Français 278 morts de fièvre, pour 103 morts de blessure et 3 morts de gale; chez les prisonniers, au contraire, la mortalité par blessure est intime. Parmi les victimes françaises, toutes les armes participent au sacrifice : on y voit même figurer quelques conscrits, dont les blessures mortelles n’ont pas suffi à faire de vrais combattants, et aussi trois réfractaires. Dans les décès de prisonniers, les plus nombreux sont ceux des Autrichiens, puis des Anglais, des Bavarois et des Prussiens. On enregistre même la mort d’un prisonnier anglais de marque, le contre-amiral Thomas Rogers, décédé chez l’habitant. Le personnel médical et infirmier, durement frappé par l’épidémie, compte 18 décès. Deux médecins affectés au Plessis (dont l’aide-major Beaumont, de Luynes), un pharmacien, 2 élèves en médecine, une religieuse, 11 infirmiers, 2 infirmières et un sacristain meurent. Un grand nombre d’autres, parmi lesquels le docteur Herpin et l’étudiant en médecine Urson, sont atteints, mais guérissent lentement. Parmi les victimes indirectes de l’épidémie, figure encore le médecin-chef Varin, qui, épuisé par le surmenage, ne tarde pas à succomber à une « phthisie pulmonaire», les mesures d’ hygiène, réclamées par le chirurgien en chef, sont les suivantes : « Tenir toujours le plancher des salles couvert d’une couche de sable et la renouveler chaque jour. Enlèvement immédiat, dans les salles, des substances animales et gangrénées, c’est-à-dire linges et pansements. Substitution de la balle d’avoine à la paille. Remplacement des couvertures et capotes de laine par des toiles, car il est reconnu comme vérité physique que la laine est plus susceptible que  toile de s’imprégner des gaz dangereux qui peuvent régner dans les salles. Réunion des infirmiers ans une salle particulière la nuit. Enlèvement chaque jour des cadavres dans l’ensevelissoir. Exposition des dépouilles des malades et des morts aux fumigations de l’acide muriatique oxygéné, préalablement à tout lavage. Lavage à l’eau de chaux des baquets, pots de nuit et autres ustensiles à l’usage des malades. Fumigation des salles ou d’y suppléer en y tenant habituellement des vases remplis d’acide muriatique oxygéné. Usage de lits simples pour les contagieux. Usage de lotions vinaigrées et camphrées pour les prisonniers malades. » Le 26 mars 1814 est promulgué un Règlement pour les bandes et linges pansement: « Le linge sale sera jeté dans des baquets pour y tremper 24 heures dans l’eau mêlée d’une quantité légère de chaux que se charge de déterminer M. le pharmacien en chef. Le détrempage du linge par l’eau de chaux, et celle du guéage à la suite, auront lieu sur le bord du Cher, à l’effet de quoi y seront placés lesdits baquets avec couverts fermant à cadenas. Il n’appartient qu’au chirurgien en chef de décider que tel linge ou tel vêtement devra être enfoui ou brûlé, la quantité en sera mentionnée au registre de la lingerie. » Toutes ces prescriptions sont rationnelles, si on admet la contagion directe du typhus; elles restent cependant inopérantes, parce qu’elles ne s’adressent pas au pou qu’alors on ne sait pas être le seul agent contaminant. Le service des inhumations est bientôt embouteillé à son tour. « L’achat d’un cheval pour le transport des cadavres au cimetière » et « le versement à l’aumônier d’une indemnité de 3 francs par jour pour le prêtre qui vient l’aider dans ses pénibles fonctions », ne suffisent pas à rétablir l’ordre. On organise un convoi bi-quotidien de tombereaux pour conduire les morts au Menneton, choisi comme cimetière. C’est là que, collégien, j’ai pu ramasser quelques uns des ossements de ces morts, insuffisamment ensevelis. En dépit des précautions prises « pour ne placer des militaires chez des particuliers en ville, sans avoir vérifié s’ils ne portent en eux-mêmes le germe de maladies contagieuses », l’épidémie gagne la population civile et y cause environ 812 décès, dont 160 hospitaliers. L’autorité militaire s’émeut d’un pareil désastre et envoie le baron Dominique Larrey, chirurgien de la Grande Armée, faire une enquête sur place : c’est vraisemblablement à la demande de ce dernier que le Dépôt général des blessés des armées est transféré de Tours à Saumur, le 14 avril 1814. Le refus des troupes de Tours de prêter serment au roi et de prendre la cocarde blanche explique peut-être aussi la hâte que met le ministre de la Guerre à « licencier les officiers de santé militaires employés dans les hospices civils de cette place, à compter du 16 juin 1814». Le silence médical s’est fait sur celte épidémie qui a triplé le nombre annuel des morts à Tours: c’est, sans doute, à la demande de l’autorité que la Société médicale d’Indre-et-Loire n’a point discuté un aussi copieux recueil de faits cliniques. Bien qu’un de mes prédécesseurs dans la chaire de clinique médicale, le docteur Charcellay , en ait fait le thème de son discours à la séance de rentrée de l’École de Médecine, le 18 novembre 1852, des documents nouveaux m’ont permis de compléter et de rectifier ses notes et aussi d’expliquer la marche de la maladie. Les deux plus récentes épidémies régionales de typhus sont celles de la prison de Loches, en 1804, décrite par Laferrière et Girardin, sous le nom de fièvre carcéraire, et de la prison d’Argenton-sur- Creuse, mentionnée par Rochoux (1811). L’épidémie de Tours de 1814 est contemporaine de celle qui sévit à Paris dans les salles de Dupuytren à l’Hôtel-Dieu : comme cette dernière, elle paraît avoir été apportée d’Allemagne où, en 1813, le typhus règne aussi bien à Berlin qu’à Dantzig. Une Instruction sur le typhus (fièvre des camps, fièvre des hôpitaux, fièvre des prisons), publiée le 27 janvier 1814, par le ministère de l’Intérieur, résume les notions recueillies tant à Coblentz que dans les départements du Nord-Est. « Le typhus, qui peut naître spontanément, donne un exanthème le quatrième jour; dans sa seconde période, qui commence le huitième jour, se manifestent des signes ataxiques et dans sa troisième période, après le quatorzième jour, se montrent des signes adynamiques. » Le meilleur moyen de détruire les miasmes délétères et contagieux consiste en fumigations d’acide muriatique oxygéné (formule de Guyton-Morveau) :

Muriate de soude (sel commun) 90 grammes (3 onces);

Oxyde noir de manganèse 7 grammes (2 gros).

Placer sur un réchaud allumé et verser dessus :

Acide sulfurique 60 grammes (3 onces).

Les précautions à prendre pour les officiers de Santé sont les suivantes : « Faire une fumigation avant de commencer leur visite; ensuite : 1° ils couvriront leurs habits d’un tablier ou d’une casaque de toile; ils relèveront un peu les manches de leurs habits; ils auront l’attention de ne point toucher les malades avec des mains froides et encore moins avec des mains en sueur; ils frotteront leurs mains avec de la poudre de stéatite (craie de Briançon) ou de lycopodium; ils auront soin de n’entrer à l’hôpital qu’après avoir pris un bouillon, une tasse de thé ou de café; après la visite, ils se laveront les mains et la bouche avec de l’eau légèrement acidulée. » Les conclusions ultérieures de Charcellay déclarant le typhus « maladie zymotique, reconnaissant pour cause essentielle un miasme particulier, un ferment sui generis, produit par l’encombrement et la viciation de l’air , demeurent elles aussi controuvées ; car, d’après les recherches récentes de Ch. Nicolle, le pou joue un rôle exclusif dans la transmission du typhus. La biologie du pou explique aussi l’apparition saisonnière de la maladie parce que « la pullulation de ce dernier s’effectue pendant les  mois froids de l’année et s’atténue au moment des chaleurs».

Nous devons, à ce propos, conserver pieusement les noms de ceux qui, à des titres divers, ont combattu l’épidémie. Ce sont, sous la présidence du baron Deslandes, maire, les administrateurs de l’hôpital : Viot- Olivier et Fournier, vice-présidents, Suzeau, Cartier- Rose, Briant et Proust. Quant à Bernard-François Balzac , le père d’Honoré, il est démissionnaire dès le 2 février, « attendu son séjour à Paris, dont il ignore le terme. » Ce sont encore: les médecins sus-nommés, les 40 élèves en médecine et en pharmacie, les 30 religieuses de la Présentation et les 115 infirmiers, qui ont fourni un chiffre notable de victimes. C’est enfin le commissaire de police Miquel, improvisé « directeur intérieur et temporel de l’hôpital », en remplacement de Gory, démissionnaire à la suite du refus d’un congé pour se rendre à Paris (13 avril). L’année 1814, commencée dans l’angoisse de la défaite, poursuivie dans la terreur de l’épidémie, s’achève encore dans le deuil pour les Tourangeaux. « Le 11 décembre, 21 personnes sont, en effet, mordues à Gravant, Panzoult et Villaines par une jeune louve enragée, si bien que 16 d’entre elles n’avaient presque plus figure humaine. Toutes ont terminé dans les convulsions et les tourments de la rage leur déplorable existence. » Le chirurgien Desmé, de Chinon, qui les a visitées dans leurs derniers moments, a remarqué qu’aucune ne cherchait à mordre ni à déchirer: « Un de ces infortunés, nommé Soudée, déjà dans les accès d’hydrophobie, le voyant entrer dans sa chambre avec précaution et défiance, assura qu’il ne lui ferait aucun mal et qu’il pouvait l’approcher sans crainte; en effet, ce malheureux, dans les convulsions et au milieu des accès de la rage, embrassait sa femme et la pressait dans ses bras avec la plus tendre affection. » L’impression qui se dégage de cette étude médico-militaire est que bien des inventions sanitaires de la récente guerre [Celle de 1914-1918] ne sont que des réminiscences du Service de Santé des armées napoléoniennes. Péniches sanitaires improvisées, grand centre hospitalier installé à 200 kilomètres du front, service de répartition, carnet de passage, antiseptiques chlorés, distribution d’une notice sur la maladie régnante, voilà tout ce que nos grands ancêtres ont créé.

R.M.

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( 20 mai, 2022 )

Les blessures de Napoléon…

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« La santé est indispensable à la guerre et ne peut être remplacée par rien ». Cette phrase de Napoléon était particulièrement vraie au début du XIXe siècle. Pour de nombreux historiens, « la main sur le ventre » sur les peintures qui le représentent est interprétée comme un signe de gastralgie.

Cette affirmation est probablement influencée par les antécédents familiaux de Napoléon, son père étant décédé à quarante ans d’un squirre du pylore. En fait, selon les biographies de ses proches et de son médecin Corvisart, ce signe correspond plus à une manie qu’à un signe objectif de maladie. Tous sont unanimes sur sa bonne santé générale entre 1800 et 1814. En revanche, Napoléon a été victime de plusieurs blessures au cours de sa vie. Toutes ne sont pas connues, car il a toujours exigé de tenir secret ce genre d’accident pour éviter tout désordre politique. « Qui sait, disait-il, quelle horrible confusion ne produirait pas une semblable nouvelle ?… Si je suis blessé que personne ne le sache, si c’est possible. Si je suis tué, qu’on tâche de gagner la bataille sans moi ; il sera temps de le dire après ». À ses compagnons d’exil (Mémorial de Las Cases), il rappelait qu’« il avait été très souvent exposé dans ses batailles ; mais on le taisait avec le plus grand soin. Il avait recommandé une fois pour toutes le silence le plus absolu sur toutes les circonstances de cette nature ».

Les blessures de l’Empereur.

Dans la belle collection du musée de Romans figure une chaussure ayant appartenu au cardinal Fesch. Joseph Fesch, demi-frère de Letizia Ramolino, a largement profité au cours de sa vie des faveurs de son neveu Napoléon Ier. Il a été grand aumônier de l’Empire, grand-aigle de la Légion d’honneur, sénateur, ami de Pie VII et pair de France. Pourtant sa conduite peut être considérée comme odieuse en août 1818 lorsque le maréchal Bertrand l’invite à envoyer un nouveau médecin à son neveu, malade à Sainte-Hélène. En effet, le docteur O’Meara, officier britannique et médecin personnel de l’Empereur déchu, accusé de traîtrise et de calomnie, soupçonné de relais de correspondance clandestine des prisonniers vers l’Europe, est renvoyé par Hudson Lowe, fils de médecin militaire, devenu le geôlier impitoyable que l’on connaît. Fesch, illuminé, pensait que Napoléon avait été « enlevé de son rocher par les anges, qui l’avaient porté on ne saurait dire où; mais en parfaite santé ». Ses certitudes d’En-Haut le conduisirent à accepter la candidature d’un prosecteur d’anatomie à Florence, sans titre doctoral, nommé Antommarchi. Son origine corse, sa prétendue admiration pour l’Empereur et sa fourberie avaient convaincu Fesch qu’il faisait une bonne oeuvre en engageant ce pauvre garçon sans le sou.

À Longwood, Napoléon privé de médecin depuis quatorze mois, découvrit rapidement l’incompétence et l’ignominie du protégé de son oncle : « Quelqu’un a-t-il été plus mal soigné que moi par un tel coglione ? ». En revanche, grâce à Antommarchi… et à Fesch, nous bénéficions d’un méticuleux rapport d’autopsie. La description détaillée des cicatrices permet de confirmer plusieurs plaies et blessures évoquées dans les mémoires. « Le corps présentait… plusieurs cicatrices, à savoir : une à la tête, trois à la jambe gauche, dont une sur la malléole externe, une cinquième à l’extrémité du doigt annulaire ; enfin, il en avait un assez grand nombre sur la cuisse gauche » (Dr Antommarchi, Les derniers moments de Napoléon, récit de l’autopsie).

Un traumatisme cranien.

Dans sa jeunesse, il « verse avec une calèche et perd connaissance ». Cet incident est à l’origine de controverses sur les prétendues crises comitiales de Napoléon qui a fait plusieurs pertes de connaissances dans sa vie.

Une plaie à la cuisse gauche.

Sa première blessure de guerre date du 16 décembre 1793 au cours du siège de Toulon, ville livrée par ses habitants royalistes aux Anglais. Malgré la pluie diluvienne et l’obscurité, il décide de mener l’assaut pour s’emparer de la redoute du petit Gibraltar sur le promontoire de l’Éguillette, l’un des derniers forts qui couvrent l’accès de la rade. Bonaparte ayant eu son cheval tué sous lui, continue à pied et reçoit à la cuisse un coup d’esponton porté par un officier anglais. Tous les témoignages de ses proches et le rapport d’autopsie confirment l’existence d’une cicatrice sur une dépression « profonde et pouvant admettre le poing » dans la cuisse gauche, un peu au-dessus du genou. À Sainte-Hélène Napoléon avoue à Las Cases que cette blessure lui fit craindre pour sa cuisse. Il a échappé de peu à l’amputation que voulait tout d’abord pratiquer le chirurgien Hernandez. Finalement la cicatrisation fut obtenue grâce aux soins prodigués par Jean-Mathieu Chargé.

Des morsures aux mollets.

En décembre 1795 ou début janvier 1796, Napoléon passe sa première nuit d’amour avec Marie-Joseph-Rose Tascher de La Pagerie, veuve du général de Beauharnais. La prise de la couche de la future Impératrice est précédée d’une lutte contre Fortuné, le carlin qui l’accueillait régulièrement en aboyant à chacune de ses visites rue Chantereine. Le chien abandonne sa place habituelle non sans plusieurs morsures dont certaines laissèrent des traces sur le mollet du général. Malgré cela, il adresse à sa maîtresse le premier de ses billets ardents : « Je me réveille plein de toi. Ton portrait et le souvenir de l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens ! Douce et incomparable Joséphine… ». Le 9 mai 1796 (19 ventôse an IV), Rose de Beauharnais devient officiellement madame Joséphine Bonaparte.

Une contusion à la jambe droite.

Bonaparte est blessé pendant la campagne d’Égypte à Damanhour, le soir du 11 juillet 1798 (22 messidor), comme en témoigne le chirurgien Larrey dans ses mémoires : « Le général en chef reçut un coup de pied d’un cheval arabe, qui lui fit, à la jambe droite, une contusion assez forte qu’on dût craindre des accidents consécutifs : je fus assez heureux pour les prévenir, et le conduire en très peu de temps à la guérison, malgré sa marche pénible et son activité naturelle qui l’éloignait du repos ».

Une contusion à un doigt.

Dans une chasse à Marly, le 22 juin 1803 (3 messidor an XI), il est renversé et blessé. Une lettre de Napoléon à Joséphine datée du lendemain en témoigne : « Je me suis blessé très légèrement à un doigt en tuant un sanglier… ». Cet accident fut assez important pour qu’il s’en souvienne encore à Sainte-Hélène (« une forte contusion du doigt ») et laisse une cicatrice notée sur le rapport d’autopsie (« extrémité du doigt annulaire »).

Une érosion à la jambe gauche.

Dans le « Mémorial », Las Cases relate une autre blessure de guerre qui n’a pas laissé de souvenirs précis à Napoléon : « à celle d’Essling ou de Wagram (6 juillet 1809), je ne saurais dire laquelle, un autre coup de feu lui avait déchiré la botte, le bas et la peau de la jambe gauche ».

Des chutes sans gravité.

En courant : en septembre 1808, l’Empereur tombe en courant après l’Impératrice lors d’une partie de barres dans le jardin, avec quelques familiers (« Mémoires »  de Constant). A cheval : Napoléon fait plusieurs chutes de cheval nécessitant parfois plusieurs jours de convalescence : au siège de Toulon, pendant les campagnes d’Italie, au siège de Saint-Jean-d’Acre, au camp de Boulogne et à Arcis-sur-Aube. À Marengo, le 14 juin 1800, il faillit être noyé dans la vase : « Seule ma tête dépassait et les Autrichiens auraient pu facilement me décapiter ».

Une brûlure au cuir chevelu.

Lors de l’incendie de Moscou déclenché par des criminels libérés de prison sur l’ordre du gouverneur Rostopchine, des flammèches tombent au milieu de la nuit sur le toit de l’appartement occupé par l’Empereur au Kremlin, le 15 septembre 1812. En sortant, il « eut sa redingote grise brûlée en plusieurs endroits, de même que ses cheveux » (« Mémoires » de Constant).

La blessure au pied à Ratisbonne (23 avril 1809).

En janvier 1809, Napoléon lutte en Espagne contre l’armée anglaise de John Moore. Il apprend que l’Autriche est prête à déclarer la guerre, après plusieurs années de préparation en vue de venger Austerlitz. Pendant son retour à bride abattue vers la France, il est informé de l’existence d’un complot entre Talleyrand et Fouché visant à placer Joachim Murat sur son trône en cas de mort accidentelle, les nouvelles d’Espagne étant pessimistes. À Paris, le 28 janvier, il convoque ses ministres dont Talleyrand et entre dans une rage folle (… «Vous êtes de la m… dans un bas de soie»).

L’attaque autrichienne.

Le 13 avril, il repart en campagne à l’Est. Pour la première fois, il s’est laissé surprendre car l’archiduc Charles a attaqué le 10 et occupé Münich, sans rupture diplomatique ni déclaration de guerre (5e coalition). Le 17, il parvient sur le terrain et devine aussitôt les projets de l’archiduc. La Grande Armée est divisée en deux gros corps d’armée : Masséna au sud-ouest et Davout au nord-est ; si le centre est enfoncé par les armées ennemies (Autriche, Prusse), la guerre est perdue. Napoléon donne donc l’ordre aux deux ailes de se regrouper au centre, sur la ville d’Abensberg où il se rend lui-même. La rencontre entre Davout et ses adversaires se produit à Tengen, au sud de Ratisbonne (Regensburg). Profitant de l’avantage des Français et du regroupement de son armée, Napoléon poursuit les Autrichiens qui sont vaincus à Eckmühl, le 22.  L’archiduc se replie avec toutes ses troupes sur Ratisbonne où il laisse une très forte garnison et poursuit sa route vers la Bohême pour rejoindre son armée de réserve.
Il a perdu 30 000 hommes en huit jours. Le 23 avril, les Français enlèvent d’assaut Ratisbonne, étape indispensable pour ouvrir la route de Vienne (prise le 12 mai). Au cours de cette bataille, Napoléon est victime de sa deuxième blessure de guerre.

La blessure de l’Empereur.

Les consignes de Napoléon ayant été respectées, il n’existe pas de document officiel qui relate cet épisode. Il faut donc se baser sur les témoignages qui diffèrent souvent sur le siège de la blessure, son type et les circonstances.

• Constant, premier valet de chambre de l’Empereur, évoque l’incident à deux reprises, dans ses « Mémoires », avec des versions légèrement différentes :

– « L’Empereur voyant fuir les Autrichiens de toutes parts, croyait l’affaire terminée. On avait apprêté son déjeuner à la cantine, au lieu qu’il avait désigné. Il se dirigeait à pied vers cet endroit, lorsque se tournant vers le maréchal Berthier, il s’écria : “Je suis blessé”. Le coup avait été si fort que l’Empereur était tombé assis ; il venait de recevoir la balle qui l’avait frappé au talon. Au calibre de cette balle, on reconnut qu’elle avait été lancée par un carabinier tyrolien, dont l’arme porte ordinairement à la distance où nous étions de la ville. Un aide de camp vint me chercher, et lorsque j’arrivai, je trouvai M. Yvan occupé à couper la botte de Sa Majesté, dont je l’aidai à panser la blessure. Quoique la douleur fût encore très vive, l’Empereur ne voulut même pas donner le temps qu’on lui remit sa botte, et pour donner le change à l’ennemi, et rassurer l’armée sur son état, il monta à cheval, partit au galop avec tout son état-major et parcourut toutes les lignes ».

– « À la campagne de Ratisbonne, le 23 avril, l’Empereur reçut au pied droit une balle morte qui lui fit une assez forte contusion. J’étais avec le service quand plusieurs grenadiers de la garde accoururent me dire que Sa Majesté était blessée. Je courus en toute hâte et j’arrivai au moment où M. Yvan faisait le pansement. On coupa et laça la botte de l’Empereur qui remonta sur-le-champ à cheval ». Une autre version rapportée par Octave Aubry (La vie privée de Napoléon), confirme cette blessure au talon droit : « À pied près de Lannes, il examinait à la lorgnette les défenses de la ville quand un biscaïen, tiré des remparts, l’atteint au talon droit. Pendant qu’Yvan le panse il dit avec sang-froid : “Ce ne peut être qu’un Tyrolien qui m’ait ajusté de si loin. Ces gens sont fort adroits”. Cependant il souffre, car un nerf a été touché. Mais il remonte aussitôt à cheval et part au galop pour se montrer aux troupes qui l’acclament avec transport. Le lendemain, quoique fiévreux, il passe l’armée en revue ». Ces relations sont également celles du Cadet de Gassicourt (Voyages en Autriche), de W. Warden (Lettres de Sainte-Hélène) et du général baron de Marbot.

Pour certains témoins ce sont les orteils du pied qui sont « devenus noirs par la contusion » (général Désiré Chlapowski). Cette affirmation est peu vraisemblable.

Outre les références déjà citées, plusieurs arguments plaident en faveur du talon : le tableau de Gautherot au musée de Versailles ; les propres souvenirs de Napoléon rapportées par Las Cases dans le Mémorial (« une balle lui avait frappé le talon ») ; la lettre écrite par Napoléon à Joséphine le 6 mai 1809 d’Ems pour la rassurer, des « bruits » concernant sa blessure étant parvenus à Paris. « Mon amie, j’ai reçu ta lettre. La balle qui m’a touché ne m’a pas blessé : elle a à peine rasé le tendon d’Achille. Ma santé est bonne. Tu as tort de t’inquiéter. Mes affaires ici vont fort bien. Tout à toi. Dis bien des choses à Hortense et au duc de Berg ».

Le biscaïen (petit boulet faisant partie de la charge d’une boîte à mitraille) peut être vu au musée de l’Armée, à Paris, car il a été recueilli aussitôt par le capitaine Lameau, ingénieur-archiviste du bureau topographique qui faisait partie de la suite impériale, et remis à Mme Gérard, sa nièce, grand-mère des donateurs.

Le chirurgien.

Plusieurs noms sont avancés pour désigner le chirurgien qui pansa le pied de Napoléon à Ratisbonne : Nicolas Heurteloup (1750-1812), Nicolas-René Dufriche dit Desgenettes (1762-1837), Dominique Larrey (1766-1842). Une bonne connaissance du service de santé de l’Empereur ne laisse aucun doute sur l’identité du chirurgien. L’étiquette étant très respectée sous l’Empire, seul un médecin ou un chirurgien du Service a pu toucher l’Empereur. Bonaparte n’aimait ni les médecins ni les drogues. Il ne donna sa confiance qu’à un seul médecin, recommandé par son secrétaire Bourrienne et son frère Louis, Jean-Nicolas Corvisart (1755-1821). Corvisart devint le médecin de toute la famille Bonaparte et rapidement un des vrais amis de Napoléon (« Je ne crois pas à la médecine, je crois en Corvisart »). Conseiller médical du Premier consul, il est promu officier de la Légion d’honneur un mois après le sacre (premier médecin ayant eu cette distinction).

Toutes les obligations officielles ne l’empêchent pas de poursuivre une brillante carrière de thérapeute et d’enseignant. Bichat (1771-1802), Laennec (1781-1826) et Dupuytren (1777-1835) comptent parmi ses élèves les plus célèbres. Nommé Premier médecin de Sa Majesté (19 juillet 1804), il obtint carte blanche pour organiser le service de santé de l’Empereur. Parmi d’excellents praticiens il ne choisit que des amis loyaux, évinçant tout militaire qui aurait pu nuire à son influence en haut lieu

-Larrey, le plus célèbre des chirurgiens de l’époque, n’a jamais pu obtenir de poste officiel auprès de l’Empereur qu’il connaissait depuis Toulon. Il le suivit en Égypte comme chirurgien-chef du corps expéditionnaire. Corvisart, fin psychologue, craignait leur estime réciproque et fit tout pour ne pas perdre son avantage. Larrey fut inspecteur général du service de santé des armées en 1804 puis chirurgien en chef de la Grande Armée le 12 février 1812. Il n’a jamais appartenu au service de santé de l’Empereur. Desgenettes a été médecin-chef de l’armée d’Italie puis de l’expédition d’Égypte où il s’opposa à Bonaparte sur la conduite à tenir envers les pestiférés. Il participa fidèlement à toutes les campagnes puis devint inspecteur général du service de santé des armées. Il n’a jamais soigné l’Empereur.

-Heurteloup, autre fidèle de Bonaparte, a été chirurgien-chef de l’armée d’Italie puis des armées en 1800 (à 50 ans). Membre du conseil de santé de l’armée, secondé par Percy, il fut président de la société médicale de Paris. En 1809, responsable de l’organisation du service de santé, il était présent lors de la blessure de l’Empereur mais sa fonction ne lui permit pas d’intervenir. Il ne devint membre du service de santé de l’Empereur qu’en 1812.

Le premier chirurgien Boyer fut nommé à ce poste important par Corvisart pour sa compétence et sa timidité lors des réceptions officielles. Il n’avait aucun goût pour les expéditions lointaines et ne partait que sur ordre de l’Empereur, qui appréciait sa compagnie. Il ne participa pas aux campagnes de 1809. En revanche, le chirurgien ordinaire Yvan avait suivi Napoléon depuis les campagnes d’Italie. Chirurgien en chef des Invalides en 1804, Corvisart ne put l’exclure du service de santé de l’Empereur comme les autres fidèles du général Bonaparte. Yvan fut l’un des seuls courtisans, avec Corvisart, qui eut l’occasion d’assister parfois à la toilette de l’Empereur. Il coucha même aux Tuileries pendant quelques temps (ce que Corvisart n’avait jamais accepté) afin d’être à même de pouvoir donner des soins à toute heure du jour ou de la nuit. C’est certainement lui qui a soigné le pied de l’Empereur.

Un pas vers la répudiation de Joséphine.

Tous les témoignages laissent penser que la blessure de Ratisbonne fut sans gravité, limitée à une forte contusion sous-malléolaire externe droite. Par contre, elle influença probablement le courant de l’histoire. En avril 1809, Napoléon commence à craindre pour son avenir. La guerre d’Espagne se poursuit depuis un an. Les nationalistes, inspirés par la Révolution française, commencent à s’organiser dans l’Empire notamment en Allemagne et en Italie. Pour la première fois, les coalisés, mieux organisés, infligent de lourdes pertes à l’armée impériale alors qu’on commençait à la croire invulnérable. Cette blessure au pied sur le champ de bataille, la première de Napoléon en tant qu’Empereur, lui fait prendre conscience d’une mort possible alors qu’il n’a pas eu d’enfant avec Joséphine, donc pas de descendant direct.

Après la victoire de Wagram (6 juillet 1809), Marie Walewska, la maîtresse polonaise de l’Empereur, rejoint son amant à Vienne pour plusieurs semaines. Corvisart arrive à la demande de Napoléon en août et lui annonce quelques jours plus tard que Marie est enceinte. « Je craignais que ce bonheur de la paternité qu’ont tous les hommes ne me fût refusé, par une sorte de vengeance du sort qui m’a déjà prodigué tant de dons. J’aime les enfants, tu le sais. Mais un petit à moi, c’est une grâce à laquelle je n’osais plus songer ». Alexandre, né le 4 mai 1810 en Pologne, lui apporte une seconde preuve formelle, après le comte Léon, de ce qu’il espérait : être père.

La tentative d’assassinat du saxon Frédéric Staps, au cours d’une parade, devant le palais de Schoenbrunn le 18 octobre 1809, vient renforcer le sentiment de vulnérabilité. Après plus de deux ans d’hésitations, ces événements intervenus pendant la campagne autrichienne influent sur la décision définitive de Napoléon à divorcer. D’Autriche, il demande à Duroc d’écrire à l’intendant des palais impériaux pour qu’il fasse immédiatement murer à Fontainebleau la porte de communication entre son appartement et celui de Joséphine. Un mois après son retour à Paris, il trouve le courage d’annoncer à l’Impératrice sa répudiation, le 26 octobre 1809. Le divorce est prononcé le 14 décembre 1809.

Alain GOLDCHER 

(« Revue  du Souvenir Napoléonien » n°453, juin-juillet 2004, pp.3-7).

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( 20 mai, 2022 )

Etat d’esprit régnant dans quelques départements français en mai 1815.

France Empire

Un rapport du commissaire extraordinaire Colchen.

« Les lettres et rapports, tous inédits, des commissaires extraordinaires des Cent-Jours forment une collection de textes extrêmement instructifs, véritable esquisse de la France en 1815 aux points de vue administratif, politique et social. Parmi les plus remarquables de ces écrits se trouve un rapport de Colchen à Fouché sur le Centre. Voici ce document in-extenso: c’est un tableau consciencieux, inspiré par une réalité prochaine, et où tes petits faits sont habilement mêlés à des considérations générales.

Emile LE GALLO.

———————–

Bourges, le 20 mai 1815.

Le Commissaire extraordinaire de l’Empereur dans la 21ème division militaire à Son Excellence le Ministre de la Police.

Monseigneur,

J’exerçais les fonctions de commissaire extraordinaire dans la 20ème division militaire lorsque le 29 avril j’ai été prévenu que ma destination était changée et que ma nouvelle mission était pour la 21ème division. Je m’y suis rendu aussitôt. J’ai parcouru les six départements qui la composent, je m’occupe en ce moment du compte que j’ai à rendre de mes opérations aux Ministres de Sa Majesté, chacun en ce qui les concerne. Celui que j’ai à rendre à Votre Excellence est l’objet de cette lettre.

Haute-Vienne. -Le département de la Haute-Vienne est en général animé d’un bon esprit, le peuple y comprend ses intérêts: aussi les nobles et les prêtres n’ont aucune influence sur lui. Au nom de l’Empereur, il obéit. Il, se prête à toutes les mesures qu’exigent les circonstances, non par résignation, mais avec empressement, avec joie. Celte disposition du peuple en impose aux ennemis du gouvernement impérial. Ce n’est plus ouvertement qu’ils manifestent tous leurs coupables vœux; ils ne se présentent plus aux regards du peuple, ils vivent isolés, et si quelques-uns manœuvrent encore, c’est dans le secret et l’ombre. Je ne dois pas laisser ignorer à Votre Excellence qu’une partie de la magistrature de Limoges s’est livrée avec éclat à la cause des Bourbons. Mais ce qui ne la surprendra pas moins, c’est d’apprendre que les Bourbonistes comptent de nombreux et zélés partisans dans les négociants et marchands de cette ville. Usant des pouvoirs qui m’ont été conférés, j’ai écarté des places civiles et administratives tous ceux dont les opinions ‘étaient pas bien prononcées en faveur du gouvernement.

Creuse. - Le peuple du département de la Creuse est sans doute attaché au nouvel ordre de choses, mais son attachement ne se manifeste pas avec autant d’éclat que dans la Haute- Vienne, soit parce que la population mâle du pays, composée de maçons, de tailleurs de pierres, est presque entièrement absente et disséminée sur toute la surface de la France et qu’il ne reste guère dans le département que des vieillards, des femmes et des enfants, soit parce qu’une foule de prétendus nobles et de fonctionnaires publics, qui font cause commune avec les partisans du gouvernement royal, y ont conservé leur ancien ascendant et le compriment. Dans les six départements de la division il n’en est aucun qui présente autant de réformes à faire parmi les fonctionnaires de toutes classes.

Allier.- .l’ai trouvé toutes les autorités du département de l’Allier dans un très mauvais sens. Des royalistes effrénés occupaient toutes les places, les amis du gouvernement n’osaient professer ni même manifester lents opinions en faveur de l’Empereur sous peine d’être taxés de jacobinisme. Dans les campagnes comme dans les villes, le peuple, sans énergie, se soumettait à l’influence des ennemis de l’ordre de choses actuel. Le seul arrondissement de Montluçon résistait à cette influence, grâce à la bonne direction qu’il avait reçue du sous-préfet qui l’administrait, le sieur Amelot. Aussi le rappel des anciens militaires n’avait-il produit aucun ou presque aucun résultat. La garde nationale était aux ordres des noble et commandée par eux, et l’on ne s’occupait pas de la réorganiser. Enfin, en entrant dans ce département, on pouvait se croire encore sous le gouvernement de Louis XVIII, On voyait au Conseil de préfecture un des membres se qualifiant de Receveur général des domaines et bois du prince de Condé. Ou voyait dans le maire de Moulins un homme qui, autrefois par état, aujourd’hui par sentiment, était attaché aux Bourbons. On entendait chez lui des gens dire : « Quand notre année aura mis une fois e pied sur le territoire de France nous verrons ». Je me suis empressé de réorganiser les autorités le mieux qu’il a clé possible. J’ai ordonné la fermeture à Moulins d’un club dit le Cabinet littéraire, qui était le rendez-vous et le quartier général des ennemis du gouvernement, j’ai défendu en même temps toute réunion qui n’aurait pas été préalablement autorisée par le préfet du département. J’ai destitué le commissaire de police de Moulins et l’ai remplacé par un homme dont l’intelligence, le zèle et le patriotisme sont bien constatés, le sieur Delacroix. J’ai également destitué celui de Montluçon; son successeur est le sieur Finition, qui m’a été désigné d’une manière aussi favorable que le sieur Delacroix.

Nièvre.- J’arrive à un département qui présente un contraste frappant avec celui de l’Allier. Partout ici retentit le nom de l’Empereur, et ce nom ne se prononce pas sans exciter l’enthousiasme, sans produire le désir de le seconder par tous les moyens, par tous les sacrifices nécessaires. La Nièvre n’a que 210.000  âmes de population cl le recensement a déjà produit 1.500 hommes à l’armée. La garde nationale se réorganise avec activité et ses grenadiers s’apprêtent à marcher. Il se prépare des corps de partisans, on s’y occupe d’une Fédération. Enfin  les contributions s’y payent avec la plus grande exactitude. Cependant, ici connue ailleurs, on rencontre encore des ennemis du gouvernement. Ils formaient à Nevers une réunion dite la Société du château, cette réunion inquiétait les patriotes. Je l’ai dissoute et ordonné que les salles de ce château soient fermées. J’ai pris ce parti, je l’avoue, moins excité par le danger que pouvait présenter ce rassemblement pour la chose publique que pour les inconvénients auxquels s’exposaient ceux qui en faisaient partie. Les habitants de Nevers sont très ardents, parmi eux se trouvent quelques hommes dont l’exaltation pourrait conduire le peuple à des excès condamnables. Du nombre de ces hommes est un ancien commissaire de police, habile, audacieux, actif malgré son âge déjà avancé, son nom est M. Guyon. J’avais jugé convenable de l’écarter de Nevers et l’avais, en conséquence, nommé commissaire à Cosne, mais il a refusé de s’y rendre. J’ai nommé pour remplir les fonctions de cette place à Nevers un homme dont le choix a généralement plu aux habitants, c’est le fils de M. Noël Pointe, ex-conventionnel ; il joint au dévouement le plus prononcé pour le gouvernement des moyens et des formes qui supposent une éducation soignée. J’ai placé à Cosne, en remplacement du sieur Guyon, le sieur Barberaud, ancien capitaine de cavalerie, officier de la garde nationale, homme dont la garantie est dans ses services, dans sa moralité et dans le zèle qu’il a constamment montré dans diverses fonctions qu’il a remplies depuis qu’il est retiré du service. Indre. — Je passe au département de l’Indre. Ce département présente peu de nobles, et il est le seul dans la 21ème  division où les piètres marchent dans le sens du gouvernement. Les habitants sont portés pour le nouvel ordre de choses, mais ils ne montrent pas cet élan qui distingue les habitants de la Nièvre, ils ne vont pas d’eux-mêmes, ils se laissent conduire, ils obéissent. Il résulte de celte disposition d’esprit que c’est avec quelque lenteur (pie s’exécutent les lois et les mesures que commandent les circonstances. Ce département est dans une bonne direction, mais il faut que les fonctionnaires publics s’y montrent zélés et actifs. J’en ai remarqué quelques-uns dont l’indolence et l’extrême négligence dans l’exercice de leurs fonctions m’ont forcé de prononcer ou de provoquer la destitution. Un inconvénient préjudiciable à ce qu’on appelle les petits départements, c’est d’être affectés au noviciat (les fonctionnaires appartenant aux différents services publics, ou, ce qui est encore pis, d’être le partage de ces fonctionnaires condamnés, par la faiblesse de leurs moyens, à rester au dernier rang.

Cher.- Le département du Cher était le domaine des prêtres et des nobles. Ils y exerçaient un grand empire. Ils y ont conservé une  partie de leur ancien ascendant. Les autorités leur étaient soumises, et elles font encore aujourd’hui de vains efforts pour se soustraire à leur influence. Ces ennemis du gouvernement, répandus dans toutes les parties du département et appelant de leurs vœux l’ennemi eu France, persuadant au peuple que le gouvernement impérial ne tiendrait pas, que les Bourbons ne tarderont pas à rentrer environnés de toutes les forces des puissances coalisées, il s’alarme, il s’intimide. Par suite de leurs suggestions, les anciens militaires répugnent à rejoindre, et les gardes nationaux se montrent peu disposés à répondre à l’appel qui leur est fait. L’action du gouvernement n’est pas seulement entravée par leurs manœuvres, elle l’est encore par l’inertie de la plupart des maires qui, prévoyant leur changement prochain, laissent à leurs successeurs le soin de proclamer les actes de l’autorité et d’exécuter les ordres qu’ils reçoivent. Le nouveau préfet de ce département emploie tous les moyens qui sont en son pouvoir pour détruire les mauvaises impressions qu’ont reçues les habitants, pour stimuler leur zèle et les amener à l’exécution des mesures ordonnées par le gouvernement. Il y a lieu de croire que ses efforts obtiendront du succès, surtout s’il parvient à exciter le zèle des autorités secondaires qui, lors même qu’elles sont favorablement disposées, marchent avec une lenteur révoltante.

Dans le nombre des fonctionnaires au remplacement desquels il m’a paru nécessaire de pourvoir est le sieur Boyer, commissaire de police à Bourges. Sur la demande du nouveau maire et des autorités locales, je lui ai donné [unir successeur le sieur Bertrand-Gagnave. Après l’exposé que je viens de présenter à Votre Excellence, il ne me reste plus qu’à l’informer que dans aucun des six départements de la  21ème division les nobles ne se sont présentés pour concourir aux opérations des collèges électoraux. Par là, ils ont constaté leur opposition au gouvernement et justifié d’avance les mesures que la prudence pourrait suggérer à leur égard, et toutes celles que pourraient commander les circonstances.

J’avais annoncé à Votre Excellence, lorsque j’exerçais mes fonctions dans la 20ème  division, que je lui adresserais pour chaque département la liste des électeurs à surveiller à Paris. Je me persuade que mou successeur, le baron Marchant, aura donné suite à l’envoi de ces listes, à moins qu’il n’ait eu lieu de s’apercevoir, comme je m’en suis aperçu dans la 21ème division, que les opposants au gouvernement n’étaient nullement dans l’intention de se rendre à Paris pour assister au Champ de Mai.

Agréez, etc.

Le comte COLCHEN. »

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.493-499)

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( 4 avril, 2022 )

Le baron Larrey…

Larrey

D.-J. LARREY (1766-1842), Docteur en Chirurgie et en Médecine, Premier Chirurgien de la Garde et de l’Hôpital de la Garde de S.M.I.et R, Commandant de la Légion d’Honneur, Chevalier de la Couronne de Fer, Inspecteur Général du Service de Santé des Armées, Professeur à l’Hôpital Militaire d’Instruction du Val de Grâce, Membre de l’Institut, de celui d’Égypte, de la Société de la Faculté de Médecine de Paris. Associé correspondant des Facultés de Montpellier, Toulouse, Bruxelles, de l’Académie Impériale Joséphine de Vienne, Madrid, Turin, Naples, Munich, et Iéna. Il a été créé Baron d’Empire le 31 janvier 1810.

Né à Beaudéan, près de Bagnères dans le comté de Bigorre, il est issu d’une modeste famille pyrénéenne, fils d’un cordonnier de village, éduqué par l’abbé Grasset jusqu’à 12 ans. Jean Dominique Larrey était fier de sa longue chevelure bouclée et sa petite et robuste taille lui valut le surnom de  » Hercule basset  » qui rendit populaire sa silhouette. Son apprentissage médical s’est déroulé près de son oncle Alexis à l’hôpital St. Joseph de la Grave, vieil hôpital toulousain, en 1780. Puis, Chirurgien de la Marine, il fait campagne à bord de la Vigilante, et compléta ses études sous la direction de Dessault. Nommé aide-major principal après la prise de Mayence par Custine, il put rendre service à Houchard encerclé. Ce fut la première fois qu’un médecin se trouva dans la mêlée et le Service de Santé ne sera plus considéré comme le refuge des « planqués ». Cependant, il sera toujours en butte à l’autorité stérilisante des Commissaires-Ordonnateurs et des Intendants Généraux ainsi que de la toute-puissante Administration de la guerre. Pour protéger ses blessés et ses services il mènera jusqu’à sa mort des guérillas et des batailles contre cette Administration. Cela n’empêche pas qu’il soit nommé Chirurgien en Chef à l’Armée de Corse, ensuite en Espagne et en Italie. Il suivit, malgré son récent mariage, la fortune du premier Consul dans l’expédition d’Égypte dont il improvisa le personnel médical et le matériel d’ambulance qui ne le suivit pas : il utilisa alors un moyen du pays : le chameau pour le transport des blessés et il raconte le fait dans ses Mémoires

 » Je fis construire cent paniers (sans doute en osier souple), deux par chameau, disposés en forme de berceau que l’animal portait de chaque côté de sa bosse, suspendus par des courroies élastiques au moyen d’une prolonge à bascule : ils pouvaient porter un blessé couché dans toute sa longueur. « 

De retour en France, il devint, en 1796, le premier Professeur titulaire de la chaire d’Anatomie et de Chirurgie Militaire. Dans ses fonctions, il inventa, entre autres, la ligature des vaisseaux sanguins. Il dut abandonner son poste l’année suivante pour rejoindre l’Armée d’Italie, et au retour, il reprend sa fonction au Val de Grâce. Il fut promu alors Chirurgien en Chef de la Garde Consulaire et Officier de la Légion d’Honneur à la création de l’Ordre.

De Boulogne à Waterloo, Larrey ne quittera plus l’Empereur, utilisant la confiance que lui accordait Napoléon, pour la mettre au profit des soins aux blessés. Chirurgien-soldat hors pair, il est partout, voit tout, connaît tout et prévoit tout. Les soldats l’appellent leur  » Providence ».

Le voici soignant le général Comte Morand : il porte la petite tenue de chirurgien, fond bleu à parements écarlates, gilet écarlate, bottes noires à parements. On voit à côté de lui ses instruments personnels et les pansements nécessaires pour donner les premiers soins. Il eut le titre de Chirurgien en Chef de la Garde Impériale. Cette fonction représente la participation à 25 campagnes, 60 batailles rangées et 400 combats. C’est au cours de la campagne de Russie qu’il devint Chirurgien en Chef de la Grande Armée. Il faillit y rester pendant le passage de la Bérézina, et relate dans ses Mémoires les faits suivants :

 » J’étais près de mourir quand je fus heureusement reconnu. Mon nom fut prononcé. Aussitôt les regards se tournent vers moi puis chacun s’empresse de m’aider… C’est aux soldats que je dois mon existence… Chacun me faisait place et j’étais aussitôt entouré de paille et de leurs vêtements. »

On peut ajouter qu’à la Moskowa, en deux fois 24 heures, il pratiqua, seul, 200 amputations dont 11 désarticulations de l’épaule avec 75% de succès, aidé par l’environnement glacé, servant d’anesthésique.

Revenons en arrière, c’est alors qu’étant parti comme aide-major, en 1792, à l’Armée du Rhin, il eut un éclair de génie au cours de cette campagne, en Franconie, sous les ordres de Houchard En effet c’est en regardant à la lorgnette évoluer des batteries d’artillerie volante, qu’il eut l’idée de les transformer et de concevoir les « Ambulances Volantes  » capables de suivre les combattants et de les secourir jusqu’au cœur de la bataille. Il présenta son plan à Houchard et devint ainsi l’inventeur des ambulances volantes. C’est le but de mon propos sur ces dernières qui virent le jour, sur le papier, en 1792 et réalisée seulement en 1797 pour l’Armée d’Italie, qui sauvèrent, parmi tous les blessés, bien des gueules cassées. Dans ce projet, l’équipe sanitaire se compose alors d’un Chirurgien-Chef, de 2 assistants, et d’un infirmier. Ils seront montés et les fontes des chevaux porteront des pansements et des instruments de première urgence. Le Commissaire Villemanzy, consulté par Houchard, donne son accord et en quelques semaines, les premières « ambulances volantes » furent mises au point, ce qui ne manque pas de le faire remarquer par Bonaparte. Il faut citer aussi Heurteloup et le Baron Percy, qui pensent au même problème que Larrey, mais Percy le résout d’une autre manière en inventant le  » Wurtz  » : caisson ordinaire, difficile à conduire et insuffisant dans les grandes occasions et les chirurgiens étaient difficiles à remplacer. On dut y renoncer. Il faut rappeler qu’à la fin de la Monarchie et sous la Révolution, le Service de Santé est considéré par le Commandement comme une organisation très accessoire, ce dernier étant orienté vers le combat avec peu de soucis pour les pertes humaines. Pourtant, certaines personnes pensèrent donner au Service de Santé une structure, des moyens et des modes de fonctionnement dans le but d’aller récupérer les blessés sur le champ de bataille, afin de les acheminer vers des centres de traitement susceptibles de leur donner des soins plus efficaces. Ces idées furent loin d’être appliquées et en 1792, le règlement des Hôpitaux ambulants qui suivent les colonnes est le suivant : les hommes et les chevaux sont mis à la disposition par l’entrepreneur de charrois ou de la régie pour être affectés à ce service. Les caissons attelés de 4 chevaux sont recouverts d’une toile enduite et sur les caisses sont inscrits les mots :  » Hôpital ambulant N°.. « , qui restait à une lieue de l’Armée.

Un nouveau règlement est édité sous le Directoire, le 20 Thermidor An VI (7 août 1798) qui modifie la couleur de l’uniforme lequel sera  » bleu national piqué de blanc sur le rapport d’un trente deuxième. » Cette couleur fut changée en  » bleu barbeau » par le règlement du 1er Vendémiaire An XII (24 septembre 1803). La couleur distinctive des chirurgiens devient l’écarlate, mais cette décision semble être restée lettre morte car elle ne fut pas suivie en pratique. Cependant l’organisation du Service de Santé reconnaissait le personnel par une couleur distinctive : noire pour les médecins, cramoisi pour les chirurgiens et vert pour les pharmaciens. La couleur de l’uniforme resta gris bleu et les revers croisés se portent rabattus en laissant voir le gilet tantôt gris, blanc ou écarlate. Le haut du collet avait des broderies différenciées et ils ont tous droit au port de l’épée. On peut ajouter que les Officiers de Santé attachés au régiment, portent le plus souvent l’uniforme du régiment avec la couleur de leur spécialité et les marques de leur classe au collet.

Le nombre de chirurgiens des corps est de 1000 au début de l’Empire, il passera à plus de 2000 par la suite. Seule la formation de la Garde Impériale comporte des médecins et des chirurgiens dignes de ce nom disposant d’ambulances, de caissons et de matériel, et accompagnés d’infirmiers… Dans la Garde, ils ont en outre l’aiguillette or à l’épaule droite. On constate surtout entre 1804 et 1815 cette différenciation de plus en plus marquée entre les uniformes de la Garde et ceux de la Ligne par le rapprochement de leurs tenues avec celles portées par les combattants. Ce qui aboutit à l’abandon progressif du bleu barbeau.

Le Service des ambulances

Le service était organisé en 3 divisions. Chacune d’elles comprenait 8 à 12 ambulances légères à 2 roues et 4 ambulances lourdes à 4 roues tirées par 4 chevaux, et 2 fourgons contenant pansements et instruments. Ces groupes mobiles sont complétés par une ambulance sédentaire et 2 hôpitaux temporaires, il faut dire que seule la Garde possédait une telle organisation. Chaque ambulance est placée sous la direction d’un Chirurgien de 1ère classe assisté par 6 chirurgiens de seconde classe, 2 pharmaciens et 8 infirmiers. En 1806, Napoléon, par un décret du 1er mai, grâce à l’action conjuguée de Larrey et de Percy, crée 5 compagnies d’ouvriers d’administration comprenant 100 infirmiers.

Ces derniers sont au service des Ambulances. Vêtus de gris jusqu’à ce qu’en 1809 on leur donne un uniforme de coupe militaire. Ils sont alors formés en 10 compagnies de 125 hommes. Ils portent un chapeau noir, puis un shako noir sans cordon, à plaque de cuivre jaune avec le N° de la compagnie, veste blanche, culottes blanches, guêtres et chaussures noires. Leurs grades sont : Centenier, commandant de compagnie, Sous-Centenier et Sergent-major. Sergent et caporal. En 1812, le nouveau règlement leur donne la poche en long, supprime le fusil, et la giberne est remplacée par un sac à compartiments pour contenir les objets de 1er secours pour les blessés. Ils ont également une tenue de travail. (bonnet de police et tablier). Ils sont encadrés par les Médecins, les Chirurgiens et les Pharmaciens de 1ère, de 2ème ou 3ème classe et détachés suivant leur classe auprès des Etats-Majors, des Régiments, des Ambulances ou des Hôpitaux Militaires. La Garde possédait un Service de Santé particulièrement bien organisé, en raison de l’attention spéciale qu’accordait l’Empereur à Larrey. Larrey avait alors divisé son ambulance volante en 3 divisions comprenant chacune 75 infirmiers à pied, 36 infirmiers à cheval et 60 conducteurs.

On distingue deux types de voitures : La voiture légère à deux roues qui peut être attelée de trois façons différentes :

1. Un cheval entre les brancards

2.  de chaque côté du timon : un en porteur et un en sous-verge, le cheval porteur peut être attelé à hauteur du limonier, les traits bouclés à un palonnier suspendu au brancard gauche de la voiture

3.  le cheval porteur en flèche. Son collier est alors relié par des traits en corde à l’extrémité des brancards de la voiture et le harnais ne comporte pas d’avaloir. La voiture est une caisse dont les quatre angles inférieurs sont suspendus par de fortes courroies de cuir à quatre ressorts de fer. Les chevaux porteurs sont montés par les conducteurs. La voiture a 4 roues, destinée surtout au pays de montagne, dont la caisse est un peu plus longue et qui est généralement attelée de 4 chevaux, parfois 6 chevaux en cas de difficulté de terrain. Certaines voitures, attelées à grandes guides, étaient conduites par un militaire, juché au devant de la caisse. Les deux chevaux de derrière étaient attelés de chaque côté du timon de l’avant-train; le cheval porteur à gauche, le sous-verge à droite. En plus de leur rôle de traction et de retenue, ils dirigeaient l’avant-train ; ils étaient reliés à l’anneau d’attelage du timon par des chaînes engagées dans la plate-longe. Les deux chevaux de devant étaient attelés au bout du timon par des palonniers reliés au porte-palonnier de volée, cheval porteur à gauche et sous-verge à droite. Les chevaux porteurs servaient de montures aux conducteurs. Celui de sous-verge comprend : licol avec longe, bride de cavalerie, collier, une paire de traits, fourreau de traits, sous-ventrières, la croupière, rênes de filet tenues par le conducteur. Pour les chevaux de devant, le harnais est le même que pour les chevaux de derrière, sauf l’avaloir et la plate-longe qui sont remplacés par un surdos recouvert d’une sellette en cuir de vache.

Toutes ces voitures étaient peintes en gris, ocre clair ou en vert olive, les parois intérieures restant en bois naturel. Toutes les ferrures, charnières, ressorts, etc., étaient noires. Les cordages enserrant les lames de ressorts étaient noircis. Les courroies de suspension et de balancement, en cuir naturel. Les toitures étaient de toile cirée noire, portant en lettres blanches, de chaque coté, Nème DIVn d’AMBULANCE ou AMBULANCE du Nème CORPS ou encore AMBULANCE Gle. L’inscription sur celles de la Garde présentait un Aigle au milieu de GARDE IMPERIALE, surmontée du mot AMBULANCE. Les voitures, attelées par le Train des Equipages, étaient accompagnées d’infirmiers montés et de chirurgiens à cheval qui  » portent à l’arçon de leur selle comme dans une valise des moyens de pansements fort abondants « . Parmi les objets se trouvant dans les ambulances figuraient des brancards. A la fin de l’Empire, un essai allait être fait pour faire porter ces brancards par des infirmiers spéciaux qui reçurent le nom de despotats.

A Waterloo, Larrey dirigea les ambulances jusqu’à l’instant de la déroute où il tomba, frappé de deux coups de sabre, entre les mains des Prussiens. Il fut fait prisonnier et conduit devant le Général Blücher ; ce dernier le traita en ennemi généreux. Larrey porte la petite tenue de chirurgien, fond bleu barbeau à collet et parements écarlate garnis de broderies or. Gilet écarlate, culotte blanche, bottes noires à revers fauves. Les aiguillettes de l’épaule droite marquent l’appartenance à la Garde. Il porte un coffret renfermant ses instruments personnels, des pansements et de la charpie pour donner sur place les premiers soins. Après la fin de l’Empire, bien que mis à l’écart par la Restauration, Larrey, respecté et admiré de tous, fut réintégré par le gouvernement de Juillet et il va se servir alors de son autorité et de son prestige pour défendre l’organisation du Service de Santé contre les avis néfastes de l’Intendance de l’époque. Larrey meurt à Lyon le 25 Juillet 1842, au retour d’une inspection des Hôpitaux de l’armée d’Algérie, qu’il accepta de faire sur ordre de Louis Philippe, à l’âge de 76 ans. Mission qu’il accomplit, bien que malade, et qu’il ne voulut pas refuser. Les médecins de l’Hôpital militaire procédèrent à l’embaumement. Le cœur et les entrailles furent prélevés et furent transférés au Val de Grâce, le cœur en 1854, et ce fut autre chose pour ses entrailles. Sa dépouille fut bien transférée à Paris après que les Honneurs Militaires et Civils lui furent rendus. Son testament exprimait le vœu d’être enterré  » dans un petit coin du jardin de l’Infirmerie des Invalides « , mais le refus du ministre de la guerre, le Maréchal Soult, fit que la ville de Paris se montra plus généreuse, grâce à Arago, en lui offrant une sépulture à perpétuité au Père Lachaise.

C’est seulement le 15 décembre 1992, anniversaire du retour des cendres de l’Empereur, que le transfert du corps de Larrey eut lieu aux Invalides, dans la crypte des Gouverneurs, au cours d’une importante manifestation, L’exhumation du corps fut faite par Madame le Professeur Bonnet Lecomte, Médecin-Inspecteur et Directeur de l’Institut Médico-Légal, le Docteur Pierre L. Thillaud, et mon confrère le Docteur Claude Lavaste, Odontologiste. Ce dernier en profita pour faire un examen dentaire de la mâchoire de D. Larrey et en faire des photographies ainsi que des boutons de son uniforme. Soldat énergique, peu soucieux de la fatigue, doué des qualités de calme, de sang-froid et de bravoure devenues proverbiales, soignant, pansant et opérant les blessés avec rapidité et compétence et surtout avec un grand esprit d’humanité. Le plus bel éloge qu’on puisse lui faire est de citer la phrase du testament de l’Empereur : « Si l’Armée élève une colonne à la reconnaissance, elle doit l’ériger à Larrey« .

Sacha BOGOPOLSKY

DCD, DSO, DEA Ecole Pratiques des Hautes Etudes (La Sorbonne, Paris).

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( 5 mars, 2022 )

Les derniers jours des Mamelucks…

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Au cours de la campagne d’Égypte, des cavaliers turcs syriens ou arabes furent incorporés dans l’armée française ; ces cavaliers, dont le général Bonaparte avait apprécié la valeur, suivirent en France le futur empereur et formèrent sous le nom de Mamelucks, un escadron qui prit rang dans la Garde consulaire. Cet escadron fit ensuite partie de la Garde impériale et la suivit sur tous les champs de bataille. Les Mamelucks avaient conservé leur pittoresque costume oriental, montaient des chevaux arabes et l’un d’eux, Roustam, devenue en quelque sorte l’ordonnance de Napoléon, figurait toujours dans son escorte. L’Empereur avait en lui la plus grande confiance et l’avait attaché à sa personne. Les mamelucks devaient ne se recruter que difficilement, les communications entre la France et l’Égypte étant coupées. Aussi, étaient-ils peu nombreux en 1814. Les survivants furent dirigés sur Melun, où leur escadron avait son dépôt, dans le quartier Saint-Ambroise, sur la rive gauche de la Seine. Ce quartier, qu’occupait sous Napoléon III un régiment de cavalerie de la Garde, à disparu.  A leur licenciement, après la campagne de France, les cavaliers de l’ancien escadron syrien de la Garde consulaire avaient conservé envers Napoléon, leur foi, leur idolâtrie. Il leur fallut quitter pour toujours leur costume oriental. « Ils furent bien empêtrés, les pauvres dit un historien local, Gabriel Leroy, en entrant dans la vie civile qu’ils n’avaient jamais soupçonnée. Jamais gens ne furent plus embarrassés quand il leur fallut se vêtir comme tout le monde. Où étaient leurs airs conquérants de naguère ? » 

Quelques-uns attirés par le soleil, peut-être par le voisinage de l’île d’Elbe, s’en furent à Marseille. Il en resta peu à Melun. Les officiers s’y fixèrent et leurs descendants s’y voyaient encore, il y a quelques années. Officiers et Mamelucks durent, pour vivre, faire des prodiges d’économie. Les pensions n’étaient pas grosses sous la Restauration. D’aucuns s’improvisèrent cuisiniers, sans grand succès d’ailleurs, leurs plats orientaux étant peu goûtés à Melun. D’autres vendirent ou mirent en loterie des débris de leur ancienne existence. Ceux qui avaient été ordonnances continuèrent leur service près de leurs officiers, défendant avec énergie, dans un sabir souvent peu compréhensible, les intérêts de leurs officiers contre les dames de la halle de Melun. Plus heureux, l’un d’eux, nommé Azaria, chevalier de la Légion d’honneur et ancien brigadier, obtint une place chez le duc de Choiseul-Praslin, à Vaux-le-Vicomte, et s’y montra impitoyable pour les braconniers. 

Roustam, auquel les gratifications de l’Empereur avait constitué une large aisance, ne suivit pas ses camarades à Melun. Resté à Paris, il obtint par la suite une place de receveur-buraliste à Dourdan ; où il mourut en 1845.  En 1830, le drapeau tricolore réveilla chez les Mamelucks de Melun les souvenirs de leur jeunesse et quelques-uns d’entre eux s’en allèrent en Algérie se battre contre les Bédouins, ainsi qu’on disait alors. Les autres, de moins en moins nombreux, vieux, infirmes, restèrent à Melun. Accompagnés de leurs femmes qui les avaient suivis en France, ils erraient dans les rues de la ville, cherchant un rayon de soleil. Misérablement vêtus, portant toujours le turban, ils étaient bien vus des habitants. 

Ils s’éteignirent ainsi les uns après les autres et aujourd’hui leur souvenir même a disparu.     

GENERAL DE MAINDREVILLE. 

Article paru dans le « Carnet de la Sabretache » en 1932.

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( 26 février, 2022 )

La campagne de France (1814) racontée par Guillaume Peyrusse.

Guillaume Peyrusse

Cet intéressant personnage était alors Payeur de l’Empereur.

Voici une chronologie succincte de ses fonctions en 1813-1815:

En 1813 : Participe à la campagne de Saxe au titre de Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur.

29 juillet 1813 : Peyrusse est désigné comme Payeur de l’Empereur.

24 février 1814 : Nommé sous-inspecteur aux revues de la Garde. Il semblerait qu’il poursuive ses fonctions de Payeur de l’Empereur.

23 mars 1814 : Nommé au grade de chevalier de la Légion d’honneur (reçoit son brevet de nomination le 4 avril 1814).

Suit Napoléon à l’île d’Elbe, en tant que Trésorier personnel de l’Empereur.

 11 mai 1814 : Nommé « Trésorier général des revenus de l’île d’Elbe et payeur de toutes les dépenses ».

 23 mars 1815 : Nommé Trésorier Général de la Couronne.

 27 mars 1815 : Nommé Baron de l’Empire

 3 avril 1815 : Nommé officier de la Légion d’honneur.

                                                                         

———————

1er février La matinée fut calme. Vers deux heures, des officiers d’ordonnance viennent annoncer que l’ennemi a attaqué. Sa Majesté sort du château ; je la vis ordonner elle-même au tambour du poste du château de battre la générale, et se porter au galop vers le point où le feu était le plus vif. On se battit toute la soirée avec opiniâtreté, mais sans succès marqué de part ni d’autres. A la nuit, les feux avaient cessé. A dix heures, je me promenais sur la terrasse du château ; les feux des bivouacs des deux lignes se dessinaient dans la plaine ; Sa Majesté venait de rentrer. A onze heures,  par une nuit obscure, des corps nombreux traversent Brienne, se dirigeant vers Troyes[; la retraite est ordonnée, nous quittons le château pour nous diriger vers l’Aube que nous passons à Lesmont. Notre marche est silencieuse. Après avoir traversé le pont, le service a campé sur la route.

2 février. Sa Majesté a quitté Brienne à quatre heures du matin. L’armée a continué sa retraite. Deux cents grenadiers de la Garde ont eu ordre d’attendre le passage du dernier peloton et de brûler le pont. Nous sommes arrivés au village de Piney.

3 février. On est en marche vers Troyes. Le duc de Trévise est venu au-devant de nous avec la Vieille Garde. Rangée en bataille sur la route, elle est destinée à fermer la marche de l’armée et à retenir l’ennemi qui nous suit. On arrive à Troyes. Depuis l’ouverture de la campagne, aucun succès n’avait couronné nos armes, nos bataillons étaient d’une faiblesse numérique extrême. L’ennemi était partout ; il nous entourait de toutes parts. On séjourna.

4 février.  La nouvelle qu’un congrès allait se réunir à Châtillon fut accueillie avec la plus vive joie.

5 février. Malgré les négociations, quelques engagements partiels avaient lieu, soit au pont de Cléry en avant de Troyes, soit aux ponts de la Barse. Les ordres pour une attaque générale avaient été donnés. La Garde Impériale était sortie de la ville pour se porter en arrière et prendre position à La Chapelle St-Luc. J’avais eu ordre de suivre son mouvement ; le soir, nous avons tous eu ordre de rentrer en ville.

6 février. L’armée quitte Troyes et prend la route de Paris. Le hameau de Grès reçoit le quartier-général.

7 février. On arrive à Nogent ; on mine le pont ; on se prépare à disputer à l’ennemi le passage de la Seine.

8 février. Séjour. Les nouvelles reçues du Nord paraissent fâcheuses. L’ennemi occupe Châlons. Un courrier du duc de Vicence est arrivé ; l’horizon paraît se rembrunir. Le soir, la Garde a ordre de passer la Seine. Je marche avec elle ; nous arrivons à Villenauxe.

9 février. Sa Majesté a traversé notre ligne ; nous sommes arrivés après elle à Sézanne.

10 février. Au point du jour, l’Empereur se porte aux avant-postes du duc de Raguse ; un vif engagement signale sa présence ; ce maréchal s’empare de Champaubert, se met à cheval sur la grande route de Châlons, taille en pièces le corps du général Alsufieff [Olsufiev] et lui fait trois mille prisonniers. On établit le quartier de l’Empereur dans la dernière maison du village donnant sur la grande route. Les trophées et les prisonniers de Champaubert sont dirigés sur Paris. Sa Majesté veut rassurer la capitale. Nous sommes arrivés à Provins.

11 février Le service y a séjourné. Sa Majesté s’est portée sur Montmirail ; un combat sanglant a eu lieu à la ferme des Grenaux. Sa Majesté coucha sur le champ de bataille.

12 février. J’arrivai à Nangis. L’ennemi ayant passé la Seine à Bray, la position de Nangis n’était plus tenable, et nous l’avons quitté dès le premier coup de canon. Après la belle affaire d’hier, Sa Majesté a fait poursuivre les vaincus ; on les a sabrés jusque dans Château-Thierry. Sa Majesté a couché au village de Nesle.

13 février. Notre service s’est porté sur Guignes. Sa Majesté est arrivée à Château-Thierry. Des travaux défensifs sont ordonnés autour de la ville. On complète l’armement des gardes nationales. Nous nous trouvons à Guignes avec le corps du duc de Tarente.

14 février. Nous arrivons à Brie-Comte-Robert. Ce jour, l’Empereur a battu les Prussiens dans la plaine de Vauchamps. Les charges de notre cavalerie ont culbuté tous leurs carrés. Sa Majesté est rentrée à Montmirail.

15 février. Le quartier de l’Empereur a passé la nuit à Meaux. Notre service suit le grand parc, qui est refoulé jusqu’à Charenton. Beaucoup de curieux entourent nos voitures ; inquiet de me voir poussé jusqu’à cette position, et prévoyant l’issue malheureuse de la campagne, je me rendis auprès de M. le Trésorier général pour lui annoncer l’arrivée du Trésor sous les murs de Paris. Les bulletins de la semaine étaient parvenus la veille ; ils avaient été suivis par une forte colonne de prisonniers Russes et Prussiens que tout Paris avait vu défiler sur les boulevards. Je trouvai le Trésorier dans une sécurité parfaite. L’ennemi était aux portes de Paris, et, sur la foi des bulletins, la capitale s’était endormie.

16 février. De très bonne heure, notre service quitta Charenton. Je le joignis à Ouzouer. Sa Majesté a quitté Meaux se dirigeant sur Guignes. A midi, le canon retentit ; les ducs de Bellune et de Reggio font tête à l’ennemi ; l’Empereur s’arrête à Guignes.

17 février.  Notre service traverse la forêt d’Armainvilliers et s’arrête à Ouzouer-le-Vougis. Dès le matin, le canon s’est fait entendre. Les Russes ont été vivement attaqués ; leurs colonnes sont culbutées, couvrant les chemins de morts et de débris. On a fait trois mille cinq cents prisonniers. L’Empereur couche à Nangis.

18 février. On marche vers Montereau. Les Wurtembergeois occupent la ville, le pont et le château de Surville, placé sur un plateau très élevé. Les batteries qui sont placées sur toutes les rampes foudroient nos colonnes. A la vue de l’Empereur, nos troupes escaladent les hauteurs de Surville et s’en emparent ; l’ennemi en est précipité ; notre artillerie l’écrase dans Montereau et le 10ème hussards en fait un horrible carnage. On ramasse dix-huit cent prisonniers et beaucoup de fusils. Nous montons au château, où nous trouvons deux mille cinq cents prisonniers Bavarois ou Wurtembergeois, fort désappointés et fort étonnés de la vue de notre armée. Sa Majesté est venue s’y établir et y a passé la nuit.

19 février. Séjour. Les maires des communes voisines, divers fonctionnaires accourent à Surville ; ils donnent à Sa Majesté des renseignements sur la marche de l’ennemi. Nous pensons que l’on va dans la journée balayer Sens et tout le côté de Fontainebleau. Sa Majesté paraît fort contente ; les soldats chantent, et ils estiment, comme nous tous, que les manœuvres et l’activité ardente de Sa Majesté ont déjoué tous les plans de l’ennemi, et que tout danger a cessé pour la capitale.

2 février. On déjeune à Bray, dans la maison que l’empereur de Russie avait quittée la veille, et le soir en occupe Nogent. Cette ville avait horriblement souffert. Les Autrichiens avaient été arrêtés trois jours devant cette place que le général Bourmont n’avait cédée qu’à la dernière extrémité. L’ennemi ne trouve que des morts, des blessés et des ruines.

21 février. Sa Majesté s’arrête à Nogent pour voir défiler devant elle les divers corps qui se portent sur Troyes.

22 février. Départ. On se dirigeait sur Méry. L’ordre avait été donné d’y établir le quartier-général, mais l’ennemi occupait la ville. Une division de la Garde s’y était portée et avait trouvé une résistance à laquelle on ne s’était pas attendu. Pour arrêter notre marche, l’ennemi mit le feu à la ville; on se fusilla de part et d’autre toute la nuit. Les fourriers du palais revinrent à Châtres. Sa Majesté passa la nuit dans la chaumière d’un charron.

23 février. On était encore à Châtres. A onze heures du matin, le prince Lichtenstein, aide-de-camp du prince Schwartzenberg, arrive en parlementaire auprès de Sa Majesté. On parle de suspension d’armes, de cessation d’hostilités. L’Empereur l’a vu, l’a laissé en conférence avec le major général et il est parti pour marcher sur Troyes. Les portes en sont fermées. Le combat s’engage ; mais, à la nuit, un parlementaire vient demander douze heures pour évacuer la ville, menaçant de l’incendier si Sa Majesté refuse. Le salut de cette ville décide Sa Majesté à retirer dans une maison du faubourg, et la retraite de l’ennemi a lieu à la lueur de quelques incendies dans le faubourg et dans les maisons de la route.

 24 février. Au point du jour, les portes de Troyes s’ouvrent devant Sa Majesté, qui apprend bientôt que deux anciens émigrés, MM. de Gouaut et de Vidranges se sont montrés dans les rues de Troyes avec la cocarde blanche et la croix de Saint-Louis, et qu’au nom des principaux royalistes de Troyes ils sont allés présenter à l’Empereur Alexandre une adresse dans laquelle ils sollicitaient le rétablissement des Bourbons sur le trône de France. L’Empereur ordonne l’arrestation de ces deux individus et la formation d’un conseil de guerre devant lequel ils seront traduits. Le Conseil de guerre condamne à mort M. de Gouaut. La sentence reçut son exécution. D’après l’ordre de Sa Majesté, un officier d’ordonnance était accouru pour la faire suspendre, mais il fut trop tard.

M. de Vidranges ne put être pris.

Aujourd’hui, sur la demande de M. de La Bouillerie, le rapport du major-général de la Garde, les conclusions de M. le comte Daru et la présentation de M. le duc de Bassano, Sa Majesté m’a nommé sous-inspecteur aux revues de sa Garde, avec un traitement de 21,000 Fr.

 M. le duc de Bassano, qui a voulu être le premier à m’annoncer cette faveur de Sa Majesté, m’a assuré que si je désirais terminer la campagne comme payeur, Sa Majesté ne le trouverait pas mauvais. C’est aussi mon projet ; n’ayant pas la croix, que jamais Sa Majesté n’a voulu me donner, parce qu’elle ne voyait en moi qu’un employé civil, je serai peut-être assez heureux pour la gagner cette campagne.

Sa Majesté a créé elle-même dans sa Garde le corps des inspecteurs. Il n’y a qu’un seul inspecteur ; tout le reste est sous-inspecteur. Nous avons rang de colonel. Ce corps est très considéré ; les membres qui le composent ont tous été commissaires des guerres de première classe. Je succède à un sous-inspecteur qui a demandé à passer dans la ligne en qualité d’inspecteur. C’est un droit qu’on a dans la Garde ; on gagne toujours un grade quand on en sort bien. L’avantage de faire partie de la maison militaire de Sa Majesté, l’agréable de la résidence, la certitude d’une retraite honorable, la connaissance que j’ai de la partie, et mes relations avec les individus de la Garde avec lesquels je serai en rapport, tous ces avantages réunis ont fixé mon choix, et j’ai obtenu de Sa Majesté cette faveur insigne. Je n’espérais obtenir que le poste d’adjoint, et cela aurait été fort beau pour un début. Je dois beaucoup à M. de La Bouillerie, mais je ne me dissimule pas combien je dois à M. le comte Daru, auquel Sa Majesté a renvoyé la demande, non comme devant s’immiscer dans les affaires de la Garde, mais comme au grand patriarche de l’administration, devant connaître tous les individus de la maison et de l’armée. Son rapport a été beaucoup plus avantageux que je ne le mérite. Son Excellence a dit, entre autres choses :

« M. Peyrusse, à la retraite de Moscou, a sacrifié tout ce qui lui appartenait pour sauver le Trésor, les papiers et les bijoux de Votre Majesté, ainsi que toute sa comptabilité ; il a mis dans la reddition de ses comptes une probité qui a été jusqu’au scrupule. »

Le prince de Lichtenstein est revenu pendant la nuit. Par une suite de cette mission, le village de Lusigny, situé à deux lieues de Troyes, a été neutralisé, et des conférences sont établies entre les généraux Flahaut, pour la France, Duca, pour l’Autriche, Schouwaloff [Schouvalov], pour la Russie, et Rauch, pour la Prusse.

25-26 février. Séjour. Le besoin de repos fait vivement désirer que les conférences de Lusigny aient une issue favorable. A notre approche, les paysans ont repris les armes et ils nous ont amené hier un millier de prisonniers. Lorsque nous sommes arrivés à Troyes, l’ennemi avait commencé sa retraite. En arrivant ici, ses officiers ne voulaient pas se pourvoir de soieries dont ils sont fort amateurs, espérant les avoir à meilleur marché à Paris ; en battant en retraite, ils ont jugé convenable de faire leurs emplettes à Troyes. Ils se retirent, disent-ils, pour nous attirer. Notre armée est animée d’un bon esprit, et Sa Majesté déroute les ennemis par ses manœuvres. Ils ont eu la faiblesse de croire que nous n’avions personne ; aussi ils ont disséminé leurs corps de Soissons jusqu’à Sens ; Sa Majesté a profité de cette faute et les a successivement battus . Aussi on soupçonne que le besoin de se réorganiser a été pour beaucoup dans la proposition de l’armistice faite par le prince de Schwartzenberg. Des bruits sinistres circulent. La France est envahie de toutes parts. Les princes de la famille de Bourbon ont paru sur le territoire de l’Empire. Le mouvement qui a éclaté à Troyes n’est que le prélude d’une conspiration plus vaste qui s’organise contre Sa Majesté. Ce concours de circonstances a dû rendre l’Empereur sévère envers M. de Gouaut.

Une certaine merveilleuse, Mme B…, avait reçu l’empereur Alexandre et avait donné une soirée ; enfin, après avoir reçu un cadeau de Sa Majesté, elle avait été conduite en pompe à Châtillon. Le pauvre mari a comparu devant Napoléon qui, en plein salon de service, a tourné en ridicule la conduite de sa femme, et lui a dit : « Que votre femme vous fasse c… [cocu] avec un de mes officiers d’ordonnance, à la bonne heure ; mais que ces messieurs, non contents de tout le mal qu’ils font à la France, viennent encore f…[outre] les femmes, c’est un peu fort !… Que votre femme rentre, et que ce qu’elle a reçu soit versé à la commission des hospices, ou je vous envoie tous les deux à la Salpêtrière. »

- Oui, Sire, a répondu le mari…

Il vient d’arriver une colonne de deux mille cinq cents prisonniers faits par notre cavalerie légère sur la route de Bar-sur-Aube. Le général de Wrède a failli être pris.  Je ne regretterais pas de le voir pendre, cet homme qui était comblé des bienfaits de Sa Majesté et qui maintenant porte les armes contre elle.

27 février Sa Majesté quitte Troyes de très bonne heure. On arrive à Arcis-sur-Aube. Les troupes défilent et passent l’Aube en se dirigeant vers Sézanne. L’Empereur s’arrête au petit village d’Herbisse. Les ducs de Rovigo et de Tarente sont restés à Troyes.

28 février. La diane a été battue de très bonne heures dans le camp de la Garde ; on part, je marche avec le bataillon de service, se dirigeant vers Sézanne. Sa Majesté s’est portée vers la Fère-Champenoise. On dépasse Sézanne ; le quartier impérial passe la nuit au Chêne-d’Esternay. Le soir, des nouvelles venues de Troyes annoncent que toutes les troupes laissées devant nous pour cacher notre mouvement, ont été énergiquement attaquées et ramenées vers Troyes.

A suivre…

(Guillaume Peyrusse : « Mémoires, 1809-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018 ).

 

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( 18 février, 2022 )

Une lettre du général Charpentier à sa femme, durant la campagne de Russie.

Depuis ma dernière lettre je n’ai reçu encore aucune lettre de France. Je ne peux pas songer à ce service des postes sans me mettre en colère, je profite pour t’écrire de tous les courriers extraordinaires de tous les officiers en mission, cela ne me réussit pas mieux. Cependant ma  dernière lettre et celle-ci vont sous la protection d’un M. Anglès, inspecteur des postes, qui m’assure qu’elle te parviendra. L’hiver a commencé, nous sommes dans la neige, les nuits sont déjà bien longues et bien fraîches. Si je pouvais de temps en temps lire de tes lettres, cela me réchaufferait, mais pas un mot, pas une lettre, et depuis quatre mois et huit jours pas un signe de vie. Il faut convenir que cela est bien dur. Je te chante toujours la même  antienne parce qu’elle m’occupe beaucoup, on parle que nous allons bientôt prendre des quartiers d’hiver, peut-être l’ordre dans les postes pourra se rétablir et obtiendrons-nous que les paquets amoncelés à Gumbinnen verront enfin le jour. C’est un pays bien vivant que Smolensk et si j’avais une bonne table et ma cave d’Oigny [propriété du général Charpentier, dans l’Aisne] j’aurais de belles occasions de m’en faire honneur, mais je n’en fais rien. Je vis comme un grisgoux [grigou] tout seul. Je fais l’ours et le ferai tant que je n’aurai pas de tes nouvelles. Mets bien sur toutes mes lettres: « Gouverneur général à Smolensk ».

Adieu, embrasse bien pour moi nos petits enfants.

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Le général Comte Charpentier (1769-1831) est général de division, d’abord chef d’état-major du 4ème corps, puis gouverneur de Witebsk, puis de Smolensk en 1812. Son épouse était la fille du général Aubert du Bayet. Lettre extraite du recueil de correspondances interceptées par les Russes durant la campagne de 1812. Publié sous les auspices de La Sabretache en 1913.

Une lettre du général Charpentier à sa femme, durant la campagne de Russie. dans TEMOIGNAGES retraitederussie

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( 9 février, 2022 )

La bataille de Bautzen (20 et 21 mai 1813) analysée par Carl von Clauzewitz.

La bataille de Bautzen (20 et 21 mai 1813) analysée par Carl von Clauzewitz. dans HORS-SERIE ltzenLe 14 mai, l’armée installa son camp près de Bautzen, un demi-mille en arrière de la ville. La ville et le terrain environnant étaient occupés par l’avant-garde sous les ordres du général comte Milora­do­witch. Le camp proprement dit avait son aile gauche derrière HIein-Jenkwitz, son centre derrière Gross­-Jenkwitz et Bas­chütz et sa droite appuyée à Kreckwitz.

La chaîne de hauteurs qui sépare le ruisseau de Klein-Bautzen de l’armée, entre Kreckwitz et Nieder­-Gurkau, ne fut pas occupée au début, pour ne pas étendre par trop la position. Lorsque le général Barclay de Tolly, qui s’était em­paré de Thorn, eut rejoint l’armée le 17, avec 14 000 hom­mes, en passant par Sprottau, il prit position sur les hau­teurs de Kreckwitz et forma l’aile droite de l’armée. Devant le front, et derrière les villages de Gross, KIein-Jenkwitz et Baschütz, on créa des embrasures pour l’artillerie, afin de lui donner l’avantage d’un tir à couvert sur l’ennemi, car on prévoyait une longue et violente canon­nade. L’armée goûta là un repos de huit jours, dont elle avait grand besoin après tant de marches et de combats. L’ennemi se montra, il est vrai, dès le 15, devant nos avant-postes ; mais il se contenta de les rejeter un peu en arrière, et de faire camper son avant-garde sur les hauteurs opposées, ce qui n’empêcha pas nos avant-postes de rester établis au bord de la vallée. L’armée s’était vu rejoindre, après la bataille de Gross-Görschen, par le général Kleist avec 5 000 hommes, par le général Barclay avec 1 000, par 3 000 hommes de la réserve prussienne, et quelques milliers d’hommes de ren­forts rus­ses. Elle s’était donc augmentée de 24 à 25 000 hommes. Si l’on évalue à 46 000 hommes les pertes qu’elle avait subies à la bataille de Gross-Görschen et dans les combats qui avaient suivi, on peut admettre qu’elle comptait 80 000 hommes prêts à entrer en ligne.

Quant aux forces de l’ennemi,. on ne saurait rien en dire de précis. Il paraît certain toutefois que ce n’est pas sans intention que l’Empereur resta immobile et inactif pendant huit jours devant Bautzen. D’après des renseignements ulté­rieurs, d’importants renforts traversèrent Dresde à cette époque, et il est certain qu’une partie des troupes de Davout avait été rappelée du bas-­Elbe. En outre, la garnison saxonne de Torgau et la grosse cavalerie qui était allée en Bohême avec le roi de Saxe, avaient dû rejoindre l’armée française en même temps que le contingent wurtembergeois. On peut donc admettre que les pertes de l’ennemi à Gross-Görschen et aux autres combats ont été largement compensées et qu’à la bataille de Bautzen les forces françai­ses s’élevaient de nouveau à 420 000 hommes. Dans ces conditions, puisqu’on avait affaire à une su­périorité numérique presque aussi considérable qu’à Gross Görschen, il n’eût pas été à propos de livrer bataille, si le système des Alliés n’avait pas consisté à disputer au­tant que possible le terrain à l’ennemi, et à montrer à l’Eu­rope que notre première bataille n’avait nullement été une défaite, et que, ni matériellement, ni moralement, nous n’étions hors d’état de tenir tête à l’ennemi. Il valait mieux donner aux Autrichiens cette conviction que nous étions résolus à ne pas épargner nos forces, et à ne pas nous en remettre à eux du soin de délivrer l’Europe, pendant que nous garderions une expectative pusillanime. En raison de sa supériorité morale, l’armée nourrissait le désir de se mesurer de nouveau et aussi vite que possible avec l’ennemi ; une nouvelle retraite sans combat aurait anéanti ce beau zèle et affaibli la confiance dans le comman­dement. La région de Bautzen était, comme nous le démon­trerons avec plus de détail, favorable à nos armes ; par suite, on convint de tenter encore une fois sur cette position de ré­sister aux forces ennemies.

Le 18, on apprit que le général Lauriston, qu’on avait envoyé contre la Marche dans la conviction que les Alliés seraient désormais incapables de résistance, s’avançait par Hoyerswerda. Aussitôt, le corps de Barclay, auquel se joignit celui d’York, fut dirigé vers cette localité.

La marche s’exécuta sur deux colonnes dans la nuit du 18 au 19. La colonne de gauche, sous le général Barclay, tomba près de Koenigswartha sur le corps du général Lau­riston, le repoussa après une lutte opiniâtre et lui enleva 2 000 prisonniers et 11 canons. La colonne, de droite, sous le général York, forte d’environ 5 000 hommes, rencontra à Wleissig le corps du maréchal Ney qui s’était réuni à celui du général Lauriston. Les attaques répétées du général York contre les forces bien supérieures du maréchal Ney contri­buèrent beaucoup à empêcher le maréchal de se porter au secours de Lauriston. Grâce à cet effort, qu’York continua jusqu’au soir, le combat de Barclay contre Lauris­ton prit une tournure favorable et les positions du champ de bataille fu­rent maintenues jusqu’à la nuit. L’obscurité étant venue, le corps prussien retourna à l’armée principale. La direction prise par les corps de Ney et de Lauriston sur le flanc droit de Bautzen dévoilait l’intention de ces deux généraux de tourner la position par Gleina et Preititz, le premier de ces deux villages se trouvant un petit demi-mille derrière l’emplacement de l’aile droite, à Kreckwitz. Il fallut donc chan­ger de position, et le 20, premier jour de la bataille, l’armée était établie de la façon suivante L’aile gauche occupait une petite colline derrière Klein-Jenkwitz. La ligne de front, passant par les villages de Gross-Jenkwitz et Baschütz, se dirigeait sur Krechwitz et de là vers Nieder-Gurkau sur la Sprée, où le flanc droit, décri­vant une légère courbe en arrière, la Sprée devant lui, allait aboutir au moulin à vent de Gleina.

Klein-Jenkwitz est situé près d’un ruisseau qui des­cend de la haute croupe à laquelle est adossé Hochkirch ; cette croupe longeait donc le flanc gauche de la position. Le ruisseau coule de Klein-Jenkwitz par Nadelwitz, Nieder­kaina et Basankwitz jusqu’à Kreckwitz où il fait un léger coude à droite pour atteindre Gleina en passant par Klein­Bautzen et Preititz. Ce ruisseau décrivait donc une courbe devant le front : au centre il s’en éloignait d’environ 4 500 pas et formait une sorte de demi-lune entièrement plane. A Kreckwitz, il coupait la position, tandis que l’aile droite oc­cupait le secteur compris entre lui et la Sprée ; cette rivière coule, en effet, pendant un quart de mille, tout à fait parallè­le­ment an ruisseau. A Gleina, il venait effleurer sur les ar­rières l’extrême aile droite de la position, parce que ce flanc (potence) courait depuis Nieder-Gurkau jusqu’à Gleina, dia­gonalement entre lui et la Sprée. De même que le ruis­seau couvrait le front jusqu’à Kreckwitz, de même la Sprée cou­vrait le flanc de Nieder-Gurkau à Gleina. L’espace com­pris entre Kreckwitz et Nieder-Gurkau est découvert et large d’environ 1 500 pas ; en avant se trouvent des hau­teurs qui, près du village de Burk, forment la limite de la vallée de la Sprée. Tout le terrain, depuis Klein-Jenhwitz jusqu’à Krecl­cwitz peut être considéré comme une plaine, quoique l’aile gauche se trouvait un peu plus élevée. Mais, derrière la posi­tion, le terrain monte dans la direction d’Hochkirch.

Entre Kreckwitz et Nieder-Gurkau se trouvait le groupe de collines dont il a déjà été question et qui servit de position principale au corps du général Blücher. Les villa­ges situés en avant de cette position et plus près de la Sprée fu­rent occupés par des troupes légères. L’extrême aile droite, sous Barclay, était à Gleina et sur la position avan­tageuse du Moulin a vent. Elle avait devant elle, a portée de canon, le défilé de Klix, au delà de la Sprée ; il s’agissait donc d’organiser la défense sur la rivière même, c’est-à-dire der­rière les villages de Nieller-Gurkau, Doberschütz, Plies­ko­witz et Malschwitz. Cependant, le mont du Moulin à vent près de Gleina, offrait un point très avantageux pour défen­dre, à portée de canon, les passages de la Sprée en aval de Malschwitz. Le 20, les troupes étaient réparties de la façon sui­vante sur cette position Le lieutenant général de Berg avec son corps, envi­ron 4 000 hommes, à l’aile gauche, derrière Jenkwitz ; à sa droite, le lieutenant général York et 5 000 hommes de trou­pes jusque derrière Baschütz. De Baschütz jusqu’à Krech­witz était un espace d’environ 2 000 pas, complètement plat, où aucune troupe ne se trouvait en première ligne. Il était couvert par la réserve des cuirassiers placée en ar­rière.

De Krechwitz à Nieder-Gurkau, en passant par Do­berschütz jusqu’à Plieskowitz, s’étendait le front du corps Blücher qui, sans la réserve de cuirassiers, peut être éva­lué à 18 000 hommes. A Gleina se tenait le général Barclay avec 14 000 hommes. Le général Blücher était d’ailleurs séparé du général Barclay par une ligne continue d’étangs avec peu de points de passage ; cette ligne commence à Plieskowitz sur la Sprée et se termine à Preititz sur le ruisseau.

Devant ce front, à Bautzen et aux environs, se te­naient 10 000 hommes sous les ordres du général Milorado­witch et sur les hauteurs de Burck, 5 000 hommes sous le géné­ral Kleist. La garde impériale et le reste de l’infanterie russe, 16 000 hommes environ, étaient établis en arrière du front, formant une réserve derrière l’aile gauche et le centre. En partie derrière eux, en partie à leur droite, se trouvaient les réser­ves de cavalerie russe, en tout 8 000 hommes, pour la plu­part des cuirassiers. Le front depuis Klein-Jenkwitz et Kreckwitz jusqu’à Gleina, par Nieder-Gurkau, embrasse plus d’un mille alle­mand. Par la configuration du terrain même, la position avait donc une très grande étendue. Cependant, la croupe élevée qui s’étend vers Hochkirch, en suivant l’aile gauche, devait être occupée dès que l’ennemi ferait mine d’y envoyer des masses importantes de troupes. C’est, en effet, ce qui arriva par la suite, car une partie des réserves, notam­ment la division du prince de Wurtemberg et une fraction du corps de Miloradowitch allèrent s’y établir et prolongèrent ainsi le front d’un demi-mille. A l’aile gauche, en terrain montagneux, le défenseur avait naturellement beaucoup d’avantages. En plaine, depuis KIein-Jenkwitz jusqu’à Krecklwitz, l’ennemi avait peu de chances de percer. Il fallait, en effet, passer le ruisseau ma­récageux sous le feu meurtrier d’une puissante artillerie qui était cachée dans des coupures du terrain et que l’ennemi aurait difficilement réduite au silence avant d’entreprendre son mouvement.

Les villages de Gross-Jenkwitz et de Baschütz étaient organisés défensivement, une nombreuse cavalerie était à proximité ; enfin, la partie de la plaine qui s’étend de Bas­chütz à Kreckwitz était si puissamment flanquée par la hau­teur de Kreckwitz, formant en quelque sorte saillant sur la position où était établie l’aile gauche de Blücher, que l’ennemi ne pouvait faire un pas en avant sans être préala­blement maître de la région de Kreckwitz. D’autre part, la position du général Blücher à Kreck­witz et à Nieder-Gurkau se trouvait sur des hauteurs avan­tageuses d’où elle avait des vues sur la vallée de la Sprée couverte de prairies en terrain plat. Comme front, on ne pou­vait pas demander mieux. Cependant, l’espace com­pris entre Kreckwitz et Malwitz), en passant par Nieder-­Gurkau, était d’un demi-mille trop grand pour 18 000 hom­mes, et d’autre part, le général Blücher, qui était éloigné d’un quart de mille de l’armée, était forcé, en cas d’échec, de se retirer par deux défilés à travers le ruisseau maréca­geux, et il ne pouvait pas non plus se passer d’une importante réserve. Par suite, il lui devenait impossible de dé­ployer plus de 12 000 hommes sur son front. Le général Barclay occupait un point sans doute fort avantageux, mais il était entouré de bois et plus éloigné en­core de l’armée que le général Blücher.

Le, 20, vers midi, l’ennemi attaqua le général Kleist sur les hauteurs de Burk et le général Miloradowitch à Baut­zen. Bientôt, le combat devint très violent, surtout du côté du général Kleist. L’ennemi considérait la possession de ces hauteurs comme le prélude nécessaire de la bataille et il amena, peu à peu, tant de troupes au combat, qu’il fallut soutenir le général Kleist. Cinq bataillons du corps de Blü­cher lui furent successivement envoyés. Dans le but de tour­ner le général Kleist sur son flanc droit, l’ennemi tenta de percer à Nieder-Gurkau vers 3 heures de l’après-midi. Mais là il rencontra quelques bataillons de la brigade de Ziethen du corps de Blücher et fut exposé au feu des batte­ries russes et prussiennes avantageusement établies sur les hauteurs, non loin et en arrière du défilé. Sur ce point, le combat se borna donc à un échange énergique de coups de fusil. En revanche, du côté du général Kleist, l’ennemi fit des efforts plus sérieux qui contribuèrent beaucoup rehaus­ser, en cette journée mémorable, la gloire et renommée de ce général remarquable et de ses troupes. Les attaques opiniâtres que l’adversaire entreprit en­tre midi et 8 heures du soir pour venir à bout des Prus­siens dans leur position tout à fait favorable ont principa­lement contribué aux pertes qu’il a subies dans la bataille de Baut­zen. Les 18 000 blessés qui de Bautzen ont été transportés à Dresde nous en ont donné la preuve évidente. Près de Bautzen, du côté du général Miloradowitch, le combat quoique sérieux, fut moins violent que contre le gé­néral Kleist. En outre, l’ennemi avait repoussé jusque dans les hautes montagnes les détachements russes qui, sous le commandement du général Emmanuel, étaient établis à gauche de Bautzen, et il avait envoyé à leur suite d’importantes masses de troupes. Cependant, les détache­ments rus­ses furent renforcés par une infanterie plus nom­breuse et, sur ce point, l’ennemi ne réussit pas non plus à dépasser les troupes avancées pour se jeter sur le flanc gau­che de l’armée, comme il parait en avoir eu l’intention. Rien ne fut entrepris ce jour-là contre le général Bar­clay, à l’extrême aile droite, sans doute parce que le maré­chal Ney et le général Lauriston n’étaient pas encore arrivés.

Ainsi se termina, à la tombée de la nuit, le combat du 20, dont on ne pourrait dire exactement s’il fut la ba­taille principale ou simplement un acte préparatoire. En effet, bien que du côté des Alliés on se fût contenté de dé­fendre certains points préalablement occupés et d’empêcher ainsi l’ennemi de pénétrer jusqu’au cœur de la position principale, la résis­tance due à la bravoure des troupes et aux avantages du ter­rain fut si grande et les pertes de l’en­nemi furent si nom­breuses qu’on était en droit d’espérer que l’adversaire s’abstiendrait de toute nouvelle attaque. Cependant, on ne voulait pas transformer ces points en champ de bataille pro­prement dit, dans le cas où l’ennemi renouvellerait son atta­que le lendemain, d’abord parce qu’on se promettait plus de succès sur la position princi­pale, ensuite, parce qu’une atta­que contre Barclay était inévitable dans ce cas et que sa po­sition avancée devenait intenable. On se décida donc, à la tombée de la nuit, à ramener les corps du général comte Mi­loradowitch et du gé­néral Kleist sur la position principale. Le général Milora­dowitch fit sa jonction avec le général de Berg et le général Kleist avec le général York.

Ainsi, les troupes, avec le sentiment réconfortant de s’être heureusement défendues, passèrent la nuit sur le champ de bataille, et, si quelque chose devait affirmer le suc­cès d’une journée, c’était bien de voir régner chez les soldats un ordre et un calme qu’on trouve rarement après un combat si meurtrier.

Le 21, quelques heures après le commencement du jour, on entendit les premiers coups de fusil. L’ennemi re­prenait son attaque en la dirigeant sur trois principaux points de la position : contre le général Blücher, contre le général Barclay, à gauche dans la montagne et, plus tard, pendant que s’engageait un combat de tirailleurs et d’artillerie, il déployait ses forces sur tous les points à la fois. Au centre, où la vue pouvait s’étendre librement, on vit venir sur les hauteurs, à droite et à gauche de Bautzen, de grosses colonnes qui allèrent s’établir en face de la posi­tion principale, hors de la portée du canon. Cette masse de troupes pouvait être évaluée à 30 ou 40 000 hommes. A peine ces troupes avaient-elles pris position qu’on vit s’élever sur les hauteurs de Burk des colonnes de fumée ; c’était le signal d’attaque pour le maréchal Ney et le général Lauriston. Ceux-ci étaient arrivés avec 30 000 hommes qu’ils lancèrent sur Barclay. Le combat, devenu bientôt très vio­lent, dura jusque vers 10 heures. Le général Barclay, repoussé par un ennemi supé­rieur en nombre, fut réduit à abandonner le Moulin à vent de Gleina et à se retirer peu à peu derrière le ruisseau auquel il était adossé ; il ramena ensuite une, partie de ses troupes par le cours d’eau de Löbau jusque sur les hauteurs de Ba­ruth. Comme ce point était un des plus sensibles de la posi­tion, le général Kleist reçut l’ordre de marcher au secours du général Barclay ; mais celui-ci, très affaibli par le combat sanglant de la veille et réduit à 3 000 hommes à peine, ne put repousser un ennemi supérieur et ne parvint qu’à faire sus­pendre le combat. Pendant ce temps, l’engagement s’était vivement ra­nimé dans la montagne. L’ennemi, toutefois, ne fit aucun progrès dans la journée. Le prince de Wurtemberg et le gé­néral Miloradowitch défendirent ce point, pas à pas, en fai­sant donner toute leur infanterie, et les avantages du ter­rain coûtèrent à l’ennemi un très grand nombre d’hommes.

Au centre, l’ennemi s’était très peu avancé, de sorte que le feu de l’artillerie venait seulement de commencer. Du côté du général Blücher, auquel, sur la rive opposée de la Sprée, un bois cachait la force de l’ennemi, on s’était borné à un combat de tirailleurs dans la vallée. Les choses en étaient là, vers midi, lorsque le maréchal Ney et le général Lauriston envoyèrent des détachements sur la droite et s’emparèrent du village de Preititz. Le village se trouvait entre le général Blücher et le général Barclay, sur le ruisseau souvent cité, près de Klein-Bautzen, par conséquent derrière l’aile droite du général Blücher. Cette localité était pour le général Blücher de la plus haute importance. Si l’ennemi parvenait, de là, à s’emparer des villages voisins, Klein-Bautzen et Purschwitz, non en­core occupés, le général Blücher ne pouvait plus rejoindre le reste de l’armée que par Kreckwitz. Or, Kreckwitz se trouvait en face de la position, sous le feu de l’artillerie enne­mie, il n’avait pu, en outre, être occupé que par un batail­lon et, l’en­nemi étant tout prés, à Bazankwitz, on n’était pas très sûr de pouvoir se maintenir à Kreckwitz. Le général Blücher se décida donc, quelque besoin qu’il en eût dans sa situation, à renoncer à la seule réserve qu’il eût avec lui, et à la faire marcher au secours du géné­ral Barclay, afin de pouvoir reprendre le village de Preititz. La lutte n’étant pas encore sérieusement engagée, il espé­rait que la brigade de réserve pourrait amener une diver­sion en survenant ainsi sur le flanc droit du maréchal Ney et de Lauriston. En même temps, une partie de la cavalerie de ré­serve prussienne fut envoyée vers la Sprée, qui sépa­rait alors le général Blücher du maréchal Ney, pour obser­ver les passages, menacer de plus en plus le flanc droit de l’ennemi et diriger sur lui les coups de la grosse artillerie. A peine ces dispositions étaient-elles prises et les troupes mises en mouvement que l’ennemi se précipita sur la position même de Blücher. A Pheskowitz d’abord, puis à Nieder-Gurkau et, enfin, sur toute la ligne de la Sprée s’engagea un violent combat de mousqueterie. Au bout d’une heure, et alors que la seconde ligne d’infanterie avait dû être amenée, le général Blücher, incertain de pouvoir conserver sa ligne, donna ordre à la brigade de réserve de battre en retraite et d’alter prendre position à Purschwitz pour parer à l’imprévu. Cependant, celle brigade s’était déjà mise en mou­vement sur Preititz et, se reliant au corps de Kleist, elle avait attaqué le village. Déployant une bravoure extraordi­naire, ces bataillons pénétrèrent dans le village et, malgré de très grosses pertes, s’en emparèrent rapidement. Ils s’y maintinrent pendant que le reste de la brigade, conformé­ment aux ordres reçus, battait en retraite.

Le corps de Blücher se trouvait ainsi dans l’obligation de faire face de trois côtés à la fois :

1.   entre Krechwitz et Nieder-Gurkau, contre l’ennemi qui descen­dait des hauteurs de Burk ;

2.  de Nieder-Gurkau à Plies­kowitz, pour défendre la vallée de la Sprée ;

3.  de Pliesko­witz à Preititz, derrière les étangs, contre les troupes de Ney, qui avançaient rapi­dement.

En même temps, on dut employer la réserve tout en­tière pour reprendre à l’ennemi le village de Preitiz dont il s’était emparé par les derrières et pour s’ouvrir ainsi le qua­trième côté menacé de la posi­tion, le seul par lequel on pou­vait, ou recevoir des renforts, ou opérer sa retraite.

A ce moment, le combat livré sur le front du général Blücher avait pris une très mauvaise tournure. Deux batte­ries lourdes russes, rune à Kreskwitz, l’autre à Nieder-Gur­kau, chargées de couvrir ces deux points d’appui, avaient épuisé leurs munitions et se trouvaient réduites à l’impuissance. En arrière de Nieder-Gurkau, où l’on n’avait pu établir que quelques bataillons, l’ennemi, supérieur en nombre, s’était rendu maître des hauteurs qui, seules, ren­daient possible la défense de ce point. L’ennemi s’avançait maintenant dans le secteur formé par le ruisseau et la Sprée, et, quoique la brigade du colonel de Klüx l’eût attaqué deux fois à la baïonnette et l’eût repoussé, on ne put parvenir à reprendre les hauteurs.

Le général Blücher demanda du renfort : ordre fut donné â York de voler à son secours. Ce général marcha contre le village de Kreckwitz, afin de se jeter sur le flanc droit de l’ennemi, qui poussait de l’avant. Il arriva trop tard.

Les deux brigades de front du corps de Blücher s’étaient peu â peu retirées de leur position convexe entre les collines, pour se porter sur Kreckwitz, mais sans pouvoir trouver un terrain à peu près convenable pour s’y établir. Si l’on voulait absolument rester maître de la position, il n’y avait plus qu’un moyen : réunir les deux brigades de front très affaiblies avec ce qui restait de la réserve et attaquer l’ennemi coûte que coûte avec ces forces. Il est hors de doute que de cette manière on aurait pu atteindre de nouveau la vallée de la Sprée. Mais la brigade de réserve n’était pas encore de re­tour! En outre, il pouvait surgir d’autres complications.

En reprenant ce terrain, on était loin d’avoir gagné la bataille ; bien plus, en lâchant pied à l’aile droite, on provo­quait un événement tellement décisif que le quartier général, voyant qu’il devenait impossible de progresser de ce côté, ne pouvait plus s’attendre à une issue tout â fait favorable du combat. Si Blücher tenait à tout prix à reconquérir son an­cienne position, il était obligé, même en cas de succès, de dé­ployer son corps tout entier. Il ne savait encore rien de l’arrivée du général York ; chez les généraux Barclay et Kleist, le combat continuait et il était peu probable qu’ils pourraient conserver leur ligne. En conséquence, le général Blücher prit le parti de ne rien entreprendre de décisif avant d’avoir reçu de nouveaux ordres. Il voulait attendre l’arrivée de la brigade de réserve à Purschwitz, mais elle n’y était pas encore. Il envoya donc, aux deux autres brigades, l’ordre de tenir aussi longtemps mue possible et, au pis aller, de se re­tirer sur Purschwitz. Quant à la cavalerie de réserve, de peu d’utilité sur ce terrain, il la fit reculer au­-delà du défilé pour ne pas barrer la retraite aux deux brigades, s’il fallait en ve­nir là.

Pendant ce temps, l’ennemi n’avait rien fait au cen­tre que de montrer ses colonnes et d’entretenir une assez vive canonnade. Il était évident que la force de notre posi­tion sur ce point le faisait réfléchir. Il attendait sans doute que le centre de l’armée alliée se fut plus affaibli encore qu’il ne l’était déjà pour se porter au secours de l’aile droite menacée, espérant que l’effort produit sur ce point sensible lui procu­rerait l’occasion favorable pour prononcer l’attaque générale qui, seule, rendrait possible une victoire complète.

Mais depuis l’ouverture de la campagne, les Alliés, s’inspirant de motifs politiques, avaient pris pour principe de ne jamais s’exposer à une défaite décisive, préférant rompre le combat avant son dénouement. Ici, c’était le cas plus que jamais, le combat, dans son ensemble, ayant pris déjà une mauvaise tournure. Et, précisément, les raisons qui ne per­mettaient pas d’espérer un résultat décisif de la reprise du terrain par le général Blücher, mais qui faisaient redouter pour son corps une situation fort dangereuse, dé­terminèrent le quartier général à rompre le combat entre 3 et 4 heures de l’après-midi et à ordonner la retraite. Dans ces conditions, cette retraite s’effectua en deux colonnes dans un ordre par­fait. Les troupes russes du centre et de l’aile gauche se diri­gèrent par Hochkirch sur Löbau, les troupes prussiennes par Wurschen sur Weissenberg. Les généraux Barclay et Kleist, avec la réserve de cavalerie prussienne, allèrent occuper les hauteurs avantageuses de Gröditz pour contenir sur ce point le maréchal Ney et le général Lauriston et ils y réussirent pendant toute la soi­rée ; de sorte que les généraux Blücher et York purent dé­passer Weissenberg avec la queue de leurs colonnes. Cette mesure était d’autant plus nécessaire que de Baruth àWeissenberg l’ennemi avait une distance moindre à parcourir que les généraux Blücher et York, qui venaient de Kreckwitz et de Purschwitz.

Au centre, l’ennemi poursuivit mollement et, pour mieux dire, pas du tout. Il ne s’empara d’aucun canon pen­dant la bataille et ne fit guère de prisonniers. Il délogea les Alliés d’une partie de leurs positions, cela est vrai ; mais au prix de quels sacrifices ? On peut soutenir, sans exagéra­tion, qu’il perdit en hommes le double de l’adversaire. Les Alliés, en effet, eurent de 12 000 à 15 000 morts et blessés, tandis que l’ennemi, nous l’avons déjà fait remarquer, fit conduire à Dresde, rien qu’en blessés, 18 000 hommes. Ce ne sont certainement pas des victoires de ce genre sur lesquelles l’empereur Napoléon comptait. Il avait l’habitude d’infliger à son adversaire des défaites décisives tout en perdant relativement peu de monde lui-même, et il en profi­tait pour imposer une paix rapide, précipitée. Son caractère de conquérant le veut ainsi. Mais maintenant après le désas­tre inouï qu’il a subi en Russie, et dans l’extrémité où il se trouve réduit, c’est pour lui une double, une triple nécessité de foudroyer par une éclatante victoire les espérances re­naissantes de l’Europe et de terrifier dans leurs préparatifs les nouveaux ennemis.

Nous avons déjà vu que ses désirs ne se sont pas réali­sés. Il est obligé de se contenter d’un demi-succès, qui ne peut opposer qu’une faible digue au torrent qui se précipite sur lui, tandis que derrière lui une nouvelle tempête éclate sur sa puissance et ses plans ;- lord Wellington, le vainqueur de Vittoria, est aux portes de la France. Nous n’avons donc aucune raison de nous lamenter sur notre situation et nous pouvons être convaincus que la persévérance, l’ordre, le courage et la confiance nous condui­ront à notre but, malgré les avantages passagers dont l’ennemi fait parade devant nous et qui ne lui donne­ront que des fruits verts.

De Weissenberg et de Lobau, les Alliés se retirèrent le 22 sur Gôrhtz. A Reichenbach, l’arrière-garde eut à sou­tenir un petit combat qui coûta à l’armée française un ma­réchal et deux généraux et, à l’empereur Napoléon, un ami. En effet, l’Empereur, vexé de voir que ses généraux de l’avant-­garde ne faisaient pas de prisonniers à une armée battue, prit, pour un jour, lui-même le commandement de l’avant­-garde, afin de leur donner une leçon. Notre arrière-garde était à Reichen­bach ; elle avait une nombreuse cavalerie et beau­coup d’artillerie et elle désirait vivement en venir aux mains avec la cavalerie française. La canonnade se fit en­tendre et quel­ques régiments de cavalerie ennemie se mon­trèrent en effet. On n’eut pas de peine à les repousser et, pendant la canon­nade, il arriva qu’un boulet néfaste étendit raide mort le gé­néral français Kirchner à côté de l’Empe­reur, éventra le [grand-] ma­réchal Duroc et blessa mortellement le général La­bruyère.

L’Empereur, ébranlé par ce coup du destin, qui ve­nait de se passer sous ses yeux et lui enlevait son meilleur ami, fit tourner silencieusement son cheval, et, depuis lors, on s’en tint à l’ancienne manière de faire la poursuite. De Görlitz, l’armée alliée se retira de nouveau en deux colonnes : par Naumbourg sur le Queiss, Bunzlau, Haynau et par Laubau, Löwenberg, Goldberg et Striegau sur le camp de Piltzen, près de Schweidnitz, où elle arriva le 1er juin.

L’armée prussienne se trouvait avec le corps du gé­né­ral Barclay dans la colonne de l’aile droite qui marchait par Haynau. Comme on avait l’intention de continuer la retraite aussi lentement que possible et d’éviter un combat général ; comme, d’autre part, l’avant-garde ennemie com­mençait peu à peu à serrer de plus près notre arrière-garde, le général Blücher se décida à tendre une embuscade à l’avant-garde ennemie. La contrée située en arrière de Haynau en offrit bientôt l’occasion.

Entre Haynau et Liegnitz, à un quart de mille en ar­rière de Haynau, se trouve le village de Michelsdorf, et, de ce village à Doberschau, qui est situé à un demi-mille de là, le pays est complètement plat et découvert. Seuls, les vil­lages de Pantenau et de Stendnitz, qui sont dans un fond de prai­ries, marquent une coupure du terrain. A droite de la plaine s’étend un terrain coupé qui commence au village d’Uberschaur et qui se compose d’un fond tout à fait plat et de quelques petites forêts. C’est ainsi que se dessine la contrée jusqu’à Baudmannsdorf, qui est à peu près à la même hauteur que Doberschau, mais à un demi-mille à droite. Le 26, l’armée prussienne se portait de Haynau sur Liegnitz. L’arrière-garde suivait l’armée à une distance de 2 milles et traversait Haynau le même jour. Le plan était le suivant : l’arrière-garde, qui se com­po­sait de 3 bataillons d’infanterie et de 3 régiments de cava­lerie légère sous les ordres du colonel de Mutius, devait re­culer à tra­vers cette plaine sur Stendnitz mais devait tenir devant Haynau jusqu’à ce que l’ennemi débouche pour la mettre en fuite. Elle devait chercher à attirer l’ennemi à sa suite. Toute la réserve de cavalerie, 20 escadrons et 2 batte­ries à cheval, sous le commandement du colonel de Dolffs, fut disposée à couvert à Schellendorf. Elle devait s’avancer dans ce terrain coupé avec toute la dissimulation et toute la rapi­dité possible, de manière â débou­cher dans la plaine par Uberschaur et à tomber dans le flanc droit de l’avant-garde ennemie pendant qu’elle était occupée à attaquer le colonel Mutius.

Entre Baudmannsdorf et Pohlsdorf se trouvait un moulin à vent que les deux partis pouvaient voir distincte­ment. On devait y mettre le feu et donner par là, à la ré­serve de cavalerie, le signal de l’attaque. La brigade de Zie­then fut établie en réserve derrière Pantenau et Pohlsdorf, et la di­rection de l’ensemble fut confiée à son général. Le général Blücher se trouvait aussi dans le voisinage. 

L’ennemi ne suivait, ce jour-là, qu’avec beaucoup de prudence. Ce ne fut qu’après 3 heures qu’il parut en avant de Haynau ; il s’avançait lentement, à pas craintifs. Le colonel Mutius se retirait tout aussi lentement. C’était la division Maison qui formait cette avant-garde. Le maréchal Ney, au corps duquel elle appartenait, était lui-même présent, peu avant l’attaque. Le général Maison, comme s’il était averti par un pressentiment, manifesta sur la marche dans cette plaine des craintes qui furent raillées par le maréchal Ney. Le maréchal se rendit sur un autre point et le général Mai­son s’avança dans la plaine, le cœur serré ; pourtant, malgré son appréhension, il avait omis d’envoyer des déta­chements à droite dans le terrain coupé, seul moyen par le­quel il pût assurer convenablement son flanc droit.

Lorsque l’ennemi eut dépassé d’environ 1500 pas le village de Michelsdorf, la réserve de cavalerie se porta en avant parce qu’elle avait à parcourir un quart de mille avant de se trouver à la même distance de l’ennemi que le colonel Mutius. Elle parcourut ce trajet au trot, et, là-dessus, le gé­néral de Ziethen donna le signal de l’attaque par l’incendie du moulin à vent. Le général Maison comprit aussitôt ce si­gnal et donna l’ordre de former les carrés ; mais ses troupes en eurent à peine le temps. Le colonel Dolffs laissa 2 régi­ments en réserve ; et, négligeant d’utiliser son artillerie à cheval, il saisit le moment favora­ble et se précipita sans dé­lai sur l’ennemi avec 3 régiments. La cavalerie ennemie prit la fuite et abandonna à leur sort les trois ou quatre masses en désordre qui cherchaient à se former. L’infanterie fut aus­sitôt culbutée, et ce qui ne fut ni sabré, ni pris, s’enfuit vers Haynau à travers le village de Michelsdorf Tout cela fut l’affaire d’un quart d’heure, en sorte que le colonel Mutius eut à peine le temps d’arriver avec sa cavalerie et de prendre part au combat.

L’ennemi abandonna toute son artillerie, qui se com­posait de 18 pièces. Comme on manquait de chevaux harna­chés, on ne put emmener que 11 pièces. On fit en outre de 300 à 400 prisonniers. La cavalerie rétrograda ensuite sur Lobendau ; l’arrière-garde s’installa sur place et poussa ses avant-postes dans la plaine, près de Haynau. L’ennemi n’osa pas reprendre l’offensive le jour suivant et c’est le 28 seule­ment que l’arrière-garde fut retirée jusqu’aux environs de Kloster-Wahlstatt. Dans ce combat, la cavalerie s’est acquis une gloire que la supériorité de la tactique de l’infanterie lui rendit plus tard bien difficile à conquérir. Nous avons là une preuve que, dans certaines circonstances, la supériorité de l’infanterie disparaît et qu’alors la cavalerie est capable de grandes cho­ses. Le colonel Dolffs, qui trouva la mort au milieu des en­nemis, peut, avec juste raison, être comparé ce jour-là à un Seidhtz. A l’arrière-garde russe, il y eut également quelques combats brillants, mais nous n’en connaissons pas les dé­tails. Aussitôt que l’empereur Napoléon fut arrivé à Liegnitz avec son armée, il s’aperçut que l’armée alliée se retirait, non sur Breslau, mais sur Schweidnitz ; il détacha alors sur Neumarkt un corps de 30 000 hommes, qui entra à Breslau le jour suivant. L’empereur Napoléon, avant la bataille de Bautzen, avait déjà fait des propositions d’armistice et de négociations pour la paix. Il renouvela ces propositions sur ces entrefaites, et les Alliés tombèrent d’accord avec lui pour une suspension d’armes préalable qui, d’abord de trente-six heures, fut en­suite portée à trois jours. Pendant que les Alliés reculaient en Silésie, le général de Bülow quitta la Marche et se porta avec environ 20 000 hommes dans la région de la basse Lusace.

L’empereur Napoléon détacha le général Oudinot avec son corps d’armée pour arrêter les progrès du général de Bülow. Celui-ci se trouvait à Luckau lorsque le général Ou­dinot marcha contre lui. Le 4 mai, le général de Bülow fut attaqué et la lutte devint bientôt générale ; elle roula sur l’occupation de Luckau. Mais les Français n’étaient pas en état de déloger les Prussiens du village en flammes ; ils fu­rent assaillis sur leurs arrières par la cavalerie du général de Bülow, sous le commandement du général de Oppen, et for­cés d’évacuer le champ de bataille, nous abandonnant 1 ca­non et 400 à 500 prisonniers. Le général de Bülow menaçait alors les communications de l’ennemi avec l’Elbe.

Des détachements prussiens et russes opéraient iso­lément sur les arrières de l’armée française sur les deux ri­ves de l’Elbe et même dans la Franconie. Ils firent indivi­duellement un grand nombre de prisonniers : deux de ces détachements se signalèrent d’une manière brillante. Le capitaine de Colomb, qui avait passé l’Elbe avec un escadron de chasseurs volontaires au moment où les deux armées se trouvaient sur ce fleuve, atteignit alors la fron­tière de la Franconie. C’est là qu’il enleva un convoi de 16 canons et 10 caissons qui se rendait à l’armée avec une es­corte de Bavarois. Il détruisit les canons, fit sauter les cais­sons et fit 200 à 300 prisonniers.

Le général russe Tschernitschef traversa l’Elbe avec 1 800 hommes de cavalerie légère et tomba près d’Halber­stadt sur un convoi du même genre : 14 canons et un grand nom­bre de caissons formaient un parc défendu par 2 500 hommes sous le commandement du général de division west­phalien von Ochs. Le général Tschernitschef n’avait que 2 pièces légères. Il fit canonner le parc et sauter plu­sieurs caissons, puis, avec une hardiesse rare, n’ayant au­cune in­fanterie, il se jeta sur le parc. En un clin d’œil, les cosaques se trouvèrent entre les canons et les caissons. On fit sauter tout le convoi ; le général Ochs fut fait prisonnier avec toute son infanterie et les 14 pièces qu’il perdit purent être ame­nées facilement sur l’autre rive de l’Elbe. Aussitôt après, le général Tschernitschef et le général Woronzof se mirent en marche et se portèrent sur Leipzig où le duc de Padoue était en train de remonter la cavalerie française. Là encore, ils auraient obtenu un brillant succès, si la nouvelle de l’armistice ne leur était parvenue à ce moment.

Les pourparlers au sujet de l’armistice furent conti­nués sur ces entrefaites et l’on s’entendit sur une prolonga­tion de sept semaines, c’est-à-dire jusqu’au 20 juillet, à la condition de prévenir six jours avant l’expiration. Les condi­tions furent l’évacuation de Breslau par les Français et le retrait de leurs troupes en arrière de la Katzbach. La ligne des avant-postes des Alliés devait s’appuyer à l’Oder, à une lieue en amont de Breslau, aller de là au ruisseau de Schweidnitz qu’elle remonterait, puis passer par Folken­hain, Landshut et Schmiedeberg. Toute la région comprise entre les deux armées fut dé­clarée neutre ainsi que la ville de Breslau.

Les détachements des Alliés qui se trouvaient sur les arrières de l’armée française durent repasser l’Elbe ; en somme, les limites des États prussiens avec la Saxe et la Westphalie formèrent la ligne de démarcation. Sur le bas Elbe, la situation devait rester telle qu’elle était le 7 juin à mi­nuit.

Les Danois, qui au nombre de 10 000 hommes, s’étaient portés dans les environs de Hambourg dans l’intention de prendre part aux opérations des Alliés, avaient pendant ce temps abandonné cette détermination, par suite de mésintelligences politiques survenues avec l’Angleterre et la Suède. Ils se déclarèrent tout à coup pour la France, firent cause commune avec les généraux Van­damme et Davout et forcèrent le général russe de Tetten­born à évacuer Ham­bourg. C’est ainsi qu’avant le 7 juin tomba, pour la deuxième fois, entre les mains des Français cette antique ville libre d’empire qui, par ses efforts pour la bonne cause, s’était mon­trée digne de ses anciennes liber­tés ; c’était incontestable­ment la perte la plus douloureuse que les Alliés avaient faite jusque là.

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