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( 9 août, 2020 )

Le Quartier impérial au soir d’une bataille…

Le Quartier impérial au soir d’une bataille… dans HORS-SERIE napoleon

Voyons l’installation et l’existence du quartier impérial au soir d’une bataille. Le soleil va bientôt se coucher sur Bautzen lorsque la Jeune Garde atteint la ferme-auberge de Klein-Purschwitz. Les souverains alliés, qui s’y sont tenus pendant la bataille, viennent d’en repartir l’oreille basse… Il n’en reste guère que les murs en face desquels l’Empereur fait dresser sa tente et celles du Quartier impériale, au milieu d’un grand carré long formé par le Vieille Garde à pied. Les musiques jouent, une fois de plus, « La victoire est à nous… ». Pendant qu’aux feux de bivouac les grognards transforment en galettes la farine abandonnée par les russes et que, sur la route de Breslau, les escadrons de Latour-Maubourg poursuivent l’arrière-garde alliée de Miloradovitch, qui fait tout pour les retarder.

Il est maintenant près de neuf heures du soir. Après avoir parcouru une partie du champ de bataille, l’Empereur gagne son quartier-général. Comme toujours, lorsque l’on bivouaque, ce sont cinq grandes tentes de toile à rayures verticales bleues er blanches, bordée d’une frange de laine rouge. L’une, où logent  et mangent les grands officiers : le grand maréchal du Palais Duroc, le grand écuyer Caulaincourt, le général Guyot chargé des escortes, les maréchaux de  passage-actuellement le seul Soult, qui est là sans commandement pour le moment. Une autre tente sert aux officiers de grades inférieurs ; ceux d’entre eux qui n’ont pu y trouver place demeurent autour de l’énorme feu  qui brûle, chaque soir, partout où stationne l’Empereur. La troisième est celle de Berthier, qui y loge et y travaille avec l’état-major général, dont il est le chef. Celle-ci doit être dressée à moins de cent cinquante toises de celle de l’Empereur.

M.D.

Le cabinet topographique.

Les deux dernières tentes, jumelées, sont celles de Napoléon. De chaque côté de la porte, deux chasseurs à pied de la Vieille Garde , en tenue de parade, lui présentent les armes. Il entre. La première est son cabinet de travail. Au centre, sur une grande table, est déployée, déjà orientée, la carte de la Saxe par Pétri. Il s’en est servi en 1806 et l’apprécie beaucoup ; c’est le même exemplaire qu’il avait à Iéna… Plus de vingt chandelles sont allumées autour de cette carte, sur laquelle le colonel Bacler d’Albe, chef du Bureau Topographique, a posé un compas et piqué de nombreuses épingles à têtes multicolores, représentant les emplacements de nos troupes et ceux des corps ennemis d’après les dernières nouvelles parvenues. Aux angles, des tables plus petites avec des tabourets. Celles du premier secrétaire, le baron Fain, et de ses deux adjoints : comme du secrétaire-interprète Lelorgne d’Ideville ; celle id premier officier d’ordonnance, le chef d’escadron Gourgaud. Celui-ci, polytechnicien et artilleur, a la charge des dépêches et de certaines missions importantes, notamment dans le domaine de l’artillerie. Tous ces hommes, debout à l’entrée de l’Empereur, constituent en quelque sorte son Cabinet de guerre : ils reçoivent leur travail directement de lui et dépendent de lui seul. Tous lui demeureront fidèles après la catastrophe finale, comme ils resteront attachés à sa mémoire. Car, en dehors de la fascination du génie, ils auront aimé l’homme, dont ils disent à ceux qu’une manifestation de colère (toujours toute extérieure) aura terrifiés : « Croyez-moi. Il n’est pas méchant. ».

Maintenant, allant et venant dans la pièce, le chapeau sur la tête, il dicte, très vite, pour son Frère et très cher Beau-Père d’Autriche… « La providence m’a accordé la victoire… » Puis, sur un coin de table, il griffonne lui-même à Marie-Louise quelques mots où il avoue : « Je suis un peu fatigué, j’ai été mouillé deux ou trois fois dans la journée… » Comme toujours, son écriture est aussi illisible, son orthographe effroyable.

La chambre de Napoléon.

Il va maintenant se coucher. Il entre dans la seconde tente qui est sa chambre. Elle a , en plus, de la toile extérieure, une toile intérieure. L’intervalle entre les deux était « une espèce de corridor de service et de magasin où l’on serrait, pendant le jour, les porte-manteaux et les matelas ». La nuit, y couchent l’officier d’ordonnance de service ainsi que les deux domestiques les plus proches de sa personne : le valet de chambre Constant et le mameluck Roustam. La chambre, su sol couvert de tapis, est coupée en deux par un rideau blanc masquant le célèbre lit de campagne. Ce petit lit de fer à fond sanglé, est entouré de rideaux de soie verte. Le tapis de pied de la calèche sert de descente de lit. Le nécessaire de voyage et un fauteuil pliant complètement l’ameublement que les valets de pied ont installé en moins d’une demi-heure, avec une incroyable dextérité. Contant et Roustam s’empressent, ramassent le petit chapeau, le Grand Cordon qu’il a jetés dans un coin, lui retirent ses bottes et le déshabillent. Bientôt l’Empereur dort profondément… Il n’est guère plus de neuf heures.

Généralement en campagne, ayant dîné très sobrement avant six heures, il est couché dès huit ou neuf heures dans ce lit pliant, transporté dans un étui de cuir, à dos de mulet, qui le suit partout. Mais il se lève toujours vers onze heures, minuit au plus tard, car c’est le moment où arrivent les rapports  des corps d’armée. Il travaille alors deux ou trois heures, souvent même davantage, étudiant les renseignements et compte-rendus, y répondant par des ordres basés sur la carte que Bacler d’Albe vient de mettre à jour avec ses épingles de couleur. Ensuite il prend quelque repos ou tout au moins demeure seul, livré à ses calculs, méditant. S’il dort à ce moment-là, de même que pendant son premier sommeil après le dîner, et que surviennent des événements importants, l’aide-de-camp de service (ou Berthier ou Caulaincourt dans les cas exceptionnels) le réveillent. Il est arrivé ainsi qu’on le réveillât jusqu‘ à dix fois dans la même nuit ; et on le trouvait toujours rendormi parce qu’il n’avait pas encore eu son « compte de sommeil ».

Des nuits hachées.

A la guerre, on le réveillait pour  tout. Le prince de Neuchâtel (Berthier), qui recevait les rapports et connaissait ses intentions, ne le ménageait pas. Il dictait ses ordres au Major-Général ou à un secrétaire, et Berthier les transmettait. Quelquefois, il écrivait aussi lui-même aux commandants de corps d’armée, afin de fixer davantage leur attention, s’il s’agissait de choses importantes : ce qui n’empêchait pas la partie officielle de passer par l’État-major général.  Lorsque la besogne était surabondante-et cela arrivait souvent- après le premier sommeil du soir, il restait au travail jusqu’à  l’aube. Roustam lui apportait alors du café. Pendant des heures, il ne cessait de dicter et de parler aux officiers de liaison que l’on introduisait. Il allait et venait dans le Cabinet très éclairé, en robe de chambre de piqué blanc, les bras croisées derrière le dos, la tête enveloppée d’un madras noué sur le front, puisant de temps en temps, dans une des tabatières placées sur un coin de table une prise de tabac dont à la vérité les trois quarts se répandaient à terre. Le tabac était pour lui plutôt une manie, une sorte de distraction qu’un besoin réel. «Ses tabatières, dit le Préfet du Palais Bausset, étaient forts simples, ovales, en écailles noire, doublées d’or, toutes parfaitement semblables, et ne diffèrent entre elles que par les belles médailles antiques et en argent qui étaient encastrée sur le couvercle. »

Écoutait-il un rapport ? Il s’arrêtait par moment pour fixer dans les yeux celui qui parlait, comme s’il eût voulu pénétrer jusqu’au fond de ses pensées. Le lieutenant de lanciers Grabowski, arrivant de nuit d’une mission lointaine auprès du corps polonais de Poniatowski, est introduit aussitôt dans la chambre même de l’Empereur que l’on a réveillé. Il raconter la scène. « L’Empereur m’écoutait et paraissait content ; il se promenait dans sa chambre les bras croisées derrière le dos… me laissait parler ; quelquefois il me fixait de son regard pénétrant mais bienveillant… Il avait une habitude assez désagréable pour ceux qui parlaient : quand il écoutait un rapport ou un récit il disait bien haut, de temps, « Hein ! » Il arrivait à l’interlocuteur de penser que l’Empereur n’avait pas compris ; mais s’il recommençait, l’Empereur, l’interrompait avec impatience en disant : « Ah ! Je comprends bien… Continuez ! » Il était avare de compliments ; lorsqu’il avait dit « c’est bien » ou « je suis content de vous », c’était beaucoup » ?

Déconcertant et imprévisible.

Parlait-il ? Non seulement il était bref, rapide, mais il tronquait certains mots qui devenaient peu intelligibles, surtout pour un auditeur inaccoutumé. Quant aux noms propres, il les estropiait littéralement, au point que parfois on devinait seulement les noms de lieux d’après les circonstances et les régions dont il était question ! Ainsi, dans sa bouche, Zeitz devenait Seiss, Hochkirch était Ogirch. De même qu’en Russie il transformait inévitablement Kalouga en Caligula. Si l’on y ajoute l’accent, les u parfois changées en ou (il disait Peyrousse pour Peyrusse) ; l’expression par moment insoutenable du regard qui s’intensifiait alors du bleu foncé au noir ; l’impression toujours profonde qui saisissait chacun en présence de tant de génie allié à tant de puissance, on conçoit qu’il fût, par instant difficile à comprendre et à suivre, sauf par ses habitués…

Ce qui rendait souvent très dure la tâche de ceux-ci, c’était surtout que son activité était inconciliable avec tout horaire régulier pour le travail. L’arrivée des estafettes, la succession des événements, les possibilités sans cesse changeantes, étaient les seuls guides de la besogne et de la vie, aussi bien au Cabinet qu’au Quartier-Impérial. Et ceci, vrai pour le travail, l’était tout autant pour les stationnements, les départs, les déplacements. « Tout ce qui se faisait au quartier-général se faisait à l’improviste » nous dit le major saxon Odeleben, qui en a vécu l’existence en 1813 ? « Cependant chacun devait être sur-le-champ prêt à remplir sa tâche. Des moments de repos inattendus, des départs inopinés, les changements des heures fixées, et souvent aussi celui des itinéraires et des séjours se succédaient continuellement. Même si on avait quelques indices, tout le monde se cassait la tête pour deviner ce qui arriverait. Celui qui se serait adressé à un autre pour obtenir quelques éclaircissements n’en aurait titré, pour toute réponse qu’un haussement d’épaules, suivi tout simplement d’un « je ne sais pas »… Très souvent la marche étant retardée de quelques heures, et même d’une demi-journée. Puis, ajoute Odeleben, au dernier  mot que Napoléon dictait dans son Cabinet se rattachait l’ordre tout sec : « La voiture !… A cheval !… » Alors tous ceux qui devaient le suivre se mettaient en mouvement comme s’ils eussent été frappés d’une décharge électrique ! Ce n’est qu’à ce moment-là qu’on apprenait le chemin qu’on devait suivre… »)

Chemin qui mena pourtant la Grande Armée à planter ses Aigles à travers l’Europe entière, à vienne, Berlin, Madrid et Moscou…                                         

Marcel DOHER

(Article paru dans la revue du Souvenir Napoléonien en 1974).

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( 31 juillet, 2020 )

La mort du maréchal Bessières, duc d’Istrie, d’après un témoignage méconnu…

snb19319.jpg Le 30 avril 1813, le quartier-général impérial passa la nuit à Weissenfels. Le maréchal qui commandait toute la cavalerie, y coucha également.  Déjeunant seul avec lui, le lendemain au matin, je le trouvai triste et  fus longtemps sans pouvoir lui faire accepter un seul des mets que je lui offrais : il répondait constamment qu’il n’avait pas faim. Je luis fis observer que nos vedettes et celles de l’ennemi étaient en présence et que nous devions nous attendre par conséquent à une affaire si sérieuse qui nous permettrait probablement de rien prendre dans la journée. Le maréchal finit par céder à mes instances, et prononça ces paroles singulières :  »Au fait, si un boulet de canon doit m’enlever ce matin, je ne veux pas qu’il me prenne à jeun !  » En sortant de table, le maréchal me donna la clé de son portefeuille et me dit : « Faites-moi le plaisir de chercher les lettres de ma femme. » Je les lui remis. Il les prit et les jeta au feu. Jusque-là le maréchal les avait toujours soigneusement conservées. Mme la duchesse d’Istrie me l’a assuré depuis en ajoutant que le maréchal, en la quittant, avait dit à plusieurs personnes qu’il ne reviendrai pas de cette campagne. L’Empereur était monté à  cheval, le maréchal le suivit. Son visage était si pâle et sa physionomie était empreinte d’une telle tristesse, que j’en fus frappé. Me rappelant les paroles que m’avait adressées le maréchal, je dis à son camarade : « Si nous nous battons aujourd’hui, je crois que le maréchal sera tué. »  L’affaire s’engagea. Le duc d’Elchingen avait envahi le village de Rippach avec son infanterie ; le duc d’Istrie s’empressa de reconnaître le défilé dont l’ennemi venait d’être chassé ; son but était de le faire traverser aux troupes sous ses ordres. En arrivant sur la hauteur qui domine le village, lorsqu’on en sort par la route de Leipzig, il se trouva en face d’une batterie d’artillerie que l’ennemi venait d’établir pour enfiler la grande route. Le premier boulet qui partit de cette batterie emporta la tête d’un maréchal des logis de chevau-légers polonais de la Garde ; se sous-officier faisait depuis plusieurs années le service d’ordonnance auprès du maréchal Bessières.  Cette perte affligea le duc d’Istrie, qui s’éloigna au galop. Cependant, après avoir examiné quelques instants la position des Prussiens, il revint, accompagné du capitaine Bourjoly, de son mameluck Mizza et de quelques ordonnances et dit, en s’approchant du cadavre : « Je veux qu’on fasse enterrer ce jeune homme ; d’ailleurs, l’Empereur serait mécontent de voir un sous-officier de sa garde tué dans ce lieu ; car, si ce poste était repris, la vue de cet uniforme persuaderait à l’ennemi que la Garde a donné ». Un boulet lancé par la même batterie, l’étendit raide mort à l’instant où il prononçait ces paroles. Le maréchal remettait sa lunette dans sa poche. Il eut la main gauche qui tenait les rênes, entièrement fracassées, le corps traversé et le coude brisé. Sa montre s’arrêta, quoiqu’elle n’ait pas été touchée. 

Lieutenant-colonel de Baudus, « Études sur Napoléon » (Paris, Debécourt, 1841, 2 volumes) et reproduit dans l’ouvrage de Georges Bertin, « La Campagne de 1813 », (E. Flammarion, 1895). 

 

 

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( 30 juillet, 2020 )

« Mourant de froid et de faim… »

Voici une lettre courte mais très significative sur la situation de la Grande Armée durant la 1ère partie (celle qui va du franchissement du Niémen au passage de la Bérézina) de la campagne de Russie. Elle est écrite par le baron Louis de Joinville (1773-1849). Il était commissaire ordonnateur en chef du quartier-général impérial. Cette lettre est adressée à son épouse, à Paris. 

Smolensk, le 10 novembre 1812. 

Je me hâte de t’annoncer, ma bonne amie, que je suis arrivé hier à Smolensk, seul à pied, mourant de froid et de faim, et ayant perdu la moitié de mes équipages. Quoi qu’il en soit, je n’aspire qu’à continuer notre route, toute pénible qu’elle en est, pour arriver enfin là où nous devons prendre quelque repos. Ma santé se soutient assez bien, malgré toutes les fatigues que j’éprouve ; fais des vœux pour moi, car les tiens seront exaucés mieux que les miens ; il faut que je me conserve pour mes enfants, qui ont encore besoin de moi. 

Adieu, ma bonne amie, je n’ai que le temps de t’embrasser, ainsi que mes pauvres enfants. 

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( 28 juillet, 2020 )

Le général Van Hogendorp.

général Hogendorp

Dirk van Hogendorp est né le 3 octobre 1761 à Heenvliet (Hollande) d’un père député et membre de la régence et d’une mère fille du baron de Haren, c’est-à-dire au sein d’une famille aisée ayant de nombreuses et puissantes relations. C’est d’ailleurs grâce à ces relations que le jeune Dirk est admis au corps des cadets nobles de Berlin, par autorisation spéciale du grand Frédéric (7 juin 1773).

Au bout de trois ans d’enseignement militaire à la prussienne Hogendorp est nommé sous-officier et, en 1777, à l’âge de 16 ans, il termine ses cours avec succès et est nommé porte-enseigne au régiment de Steinwehr. L’année suivante, il fait la campagne contre l’Autriche mais, de marches en contremarches, il ne participe à aucune bataille. Néanmoins, en 1779, il est désigné pour suivre des cours à l’école de guerre de Königsberg d’où il sort avec le grade de lieutenant. Il s’intéresse également à l’art des ingénieurs-géographes, à la topographie et à la philosophie (il suit les cours de Kant). Toutefois, au cours d’un duel avec le baron de Woelwarth, il est blessé d’un coup de pistolet à la cuisse et en profite quitter le service de la Prusse en donnant sa démission pour raison de santé. Il est tout de même nommé capitaine (16 juin 1782).

 En fait, Hogendorp souhaite rejoindre la Hollande qui commence son réarmement après avoir rompu avec l’Angleterre et s’être alliée à la France. Il demande et obtient son basculement dans la Marine et embarque à bord de l’Utrecht au sein de l’escadre de Suffren à destination des Indes (1784). Sur place, Hogendorp se distingue en faisant lever le siège de Malacca et en chassant le rajah Ali. Il se marie avec Mademoiselle Bartlo, fille du vice-président des échevins de Batavia. En juin 1786, il est nommé résident à Patna, au Bengale, et remonte le Gange avec son épouse. Un fils, Charles-Sirandus-Guillaume [1], nait le 15 août 1788.

 Pendant 4 ans, Hogendorp court les mers de l’Inde. Nommé sous-Gouverneur à Sourabaya, sur l’île de Java, il accueille les rescapés de l’expédition de d’Entrecasteaux partis à la recherche de La Pérouse (octobre 1793). Il essaie d’imposer des idées libérales[2] et de lutter contre la corruption qui règne au sein de la Compagnie hollandaise des Indes[3] mais les difficultés rencontrées l’amènent à rentrer en Europe en 1798 en laissant son épouse sur place. Celle-ci mourra à Java en 1801.

 De retour en Hollande, Hogendorp envoie son fils au collège militaire de Sorrèze et se remarie, en septembre 1802, avec une de ses cousines germaines, Augusta, fille du prince Frédéric-Ernest de Hohenlohe-Langenbourg. Nommé ministre auprès de la cour de Russie, Hogendorp et son épouse partent pour Saint-Pétersbourg en avril 1803. Ils arrivent y deux jours avant l’assassinat de l’empereur Paul Ier. Deux enfants du couple naîtront en Russie, dont l’un aura le nouveau Tsar Alexandre pour parrain (les deux mourront toutefois assez jeunes).

A la fin de l’année 1805, Hogendorp rentre en Hollande. Suite aux victoires sur l’Autriche et la Russie (Austerlitz, 1805) puis sur la Prusse (Iéna/Auerstaedt, 1806), Napoléon place son frère Louis sur le trône de Hollande. Le 21 janvier 1807, Louis nomme Hogendorp ministre de la Guerre. Sa première mission est de faire passer l’armée hollandaise de 17.000 à 40.000 hommes. Il y parvient assez rapidement en recrutant des prisonniers de guerre prussiens. Il doit ensuite créer une école militaire, ce dont il s’acquitte. Subissant, comme ses collègues, la versatilité du roi Louis, Hogendorp est nommé ambassadeur de Hollande à Vienne (janvier 1808). Sa femme et ses enfants viennent l’y rejoindre. Lorsque les Français entrent à Vienne, après la bataille de Wagram (juillet 1809), Hogendorp regagne la Hollande et y prend un peu de repos. Il refuse l’ambassade à Berlin que lui propose Louis mais accepte Madrid (17 juin 1810).

Toutefois, le roi Louis refusant d’appliquer rigoureusement le blocus continental imposé par Napoléon, les relations entre les deux frères se sont considérablement dégradées. A tel point que Louis abdique et que le royaume de Hollande est réuni à la France. Hogendorp en est consterné : «  Le vœu naturel de tous les cœurs était la conservation de l’existence nationale, quelque modification que dût recevoir cette existence, qui est réellement pour le peuple ce que la vie est pour l’individu. Quand la nouvelle calamiteuse de l’incorporation vint surprendre et frapper nos oreilles et nos esprits la consternation fut universelle. Je ne crois pas qu’un seul Hollandais, quelle que fût son opinion ou son intérêt, ait senti alors de la joie ». Hogendorp est pourtant désigné par le maréchal Oudinot pour présider la députation chargée d’aller présenter l’hommage de ses nouveaux sujets à l’Empereur.

Au sein de la Commission chargée d’élaborer les mesures de transition, Hogendorp n’hésite pas à exprimer son avis, notamment sur la nécessité d’une unité fiscale entre la Hollande et le reste de l’Empire. Il est donc inquiet lorsque l’Empereur le convoque un matin à Fontainebleau. Napoléon le questionne, découvre qu’il est militaire d’origine, qu’il a longtemps vécu en Asie, que son fils ainé a servi à Friedland et est décoré de la Légion d’honneur et lui demande de s’installer à Paris avec femme et enfants. Dès le lendemain, à sa grande surprise, Hogendorp est incorporé à l’armée française avec le grade de général de division. Le 5 mars 1811, il est nommé aide-de-camp de l’Empereur. A l’occasion du baptême du roi de Rome, Hogendorp est fait comte de l’Empire, avec une dotation en majorat. Puis il reçoit la mission de se rendre à Wesel et d’emmener au maréchal Davout, qui commande l’Armée d’Allemagne, des troupes de conscrits réfractaires et de déserteurs qu’il faut équiper, armer et mettre en route (4 août 1811). La mission se passe bien mais le premier contact entre Davout et Hogendorp est un peu difficile.

En septembre 1811, le général comte van Hogendorp accompagne l’Empereur et l’Impératrice en Hollande. Les relations sont tellement bonnes avec Napoléon que Hogendorp choisit de franciser son prénom en Thierry. Avec la croix d’officier de la Légion d’honneur, l’aide-de-camp est affecté à Königsberg au commandement militaire de la Prusse orientale, aux côtés du duc de Bassano (Maret). Marbot critique d’ailleurs (a-posteriori) cette nomination, Hogendorp « parlant très mal notre langue, n’ayant aucune notion de nos usages et règlements militaires ». Quelques temps après, Davout fait une visite à Königsberg que Hogendorp apprécie assez mal : « D’après sa coutume, il se mêla de tout, voulait tout faire, toujours grondant et fulminant, et indisposa tout le monde, autorités civiles, généraux prussiens et français. Il traita en ma présence le contre-amiral Baste d’une manière indécente, et lui adressa des paroles si injurieuses que je ne pus comprendre comment on osât tenir de pareils discours à un général français, et comment celui-ci put les supporter. Pour moi, je me serais fait à l’instant même justice de ma propre main ; je ne pus m’empêcher de le témoigner au maréchal, qui me regarda fixement. Mais je n’étais pas alors sous ses ordres ».

Le 8 juillet 1812, Hogendorp devient Gouverneur général de la Lituanie, à Wilna (aujourd’hui Vilnius), où il a une très sérieuse altercation avec le général Jomini « qui se croyait un homme fort important pour avoir fait un livre sur la tactique, tandis qu’il n’avait réellement pas assez de connaissances militaires pour commander un bataillon ». Le gouverneur général commence par équiper et armer un corps d’armée lituanien qu’il envoie à la Grande Armée qui marche sur Moscou. Puis, pendant toute la campagne, il forme et équipe des demi-brigades ou des bataillons de blessés convalescents ou de nouvelle recrues qu’il expédie vers l’Empereur ; mais, au moment de la retraite, il se retrouve isolé et sans ordre. Il organise à Wilna la réception des débris de l’armée, mais c’est bientôt le chaos dans la ville. Des hordes de soldats affamés et épuisés pillent tout ce qui est possible et meurent par centaines. Murat, auquel l’Empereur a laissé le commandement, et Berthier s’enfuient. Les Cosaques arrivent. Hogendorp fait route vers Kowno puis Königsberg où il retrouve sa femme malade et sa fille âgée de 6 ans. Il perdra l’une et l’autre peu après.

Par Berlin, Hogendorp regagne Paris où un violent accès de goutte le cloue au lit pendant 3 semaines. Puis il repart pour l’Allemagne et rejoint l’état-major à la veille de la bataille de Bautzen où il assiste à la mort de Duroc. Napoléon le nomme gouverneur de Hambourg sous le commandement du maréchal Davout.

 Il y arrive le 22 mai avec quelque angoisse au regard de ses précédents contacts avec le maréchal : « J’avais une extrême inquiétude en pensant que j’allais être en relation avec le prince d’Eckmühl et sous son commandement ; j’avais appris à connaître son caractère difficile et ombrageux ; et tous les officiers généraux présents au grand quartier impérial, avec lesquels je parlais de ma nomination au gouvernement de Hambourg, m’en faisaient un tableau plus effrayant encore, en me plaignant d’être dans la nécessité de servir sous lui ». Effectivement, la rencontre entre les deux hommes semble assez pénible : « Il me reçut avec une apparente cordialité ; mais je m’aperçus bien que ma venue ne lui était guère agréable. Il avait l’air agité, rêveur, inquiet. Il me parut croire que j’avais été envoyé pour l’observer et fut, par conséquent, réservé et même gêné avec moi. Je compris alors pourquoi l’Empereur m’avait fait son aide-de-camp » raconte dans ses « Mémoires ». Après la défaite de Napoléon à Leipzig, Davout renforce les mesures de sécurité à Hambourg. L’une d’elles, le 18 décembre, prévoit l’expulsion de la ville de toutes les bouches inutiles sous peine de coups de bâton. Ces dispositions apparaissent outrancières à Hogendorp qui préfère démissionner et est remplacé dans ses fonctions le 19 décembre 1813 par M. de Fernig [4].

Le 30 avril 1814, l’Empire étant démembré et la Hollande ayant retrouvé son indépendance, Hogendorp exprime le vœu d’être dégagé de ses serments. Davout ayant fait connaître son intention d’évacuer Hambourg, Hogendorp reçoit le passeport qu’il avait demandé, avec l’ordre de quitter la ville dans les vingt-quatre heures.

Le général comte de Hogendorp rentre donc en Hollande mais il est l’objet, conjointement à Davout, de la haine des royalistes à l’égard des chefs de Hambourg. Le général Tettenborn notamment publie une violente diatribe contre Hogendorp le 2 octobre 1813. Les deux hommes opposent d’abord le silence à ces attaques, mais Davout publie bientôt son «Mémoire au Roi »[5] pour se justifier des accusations lancées contre lui. A la lecture de ce texte, Hogendorp a l’impression que le prince d’Eckmühl se défausse de ses responsabilités sur son ancien gouverneur d’Hambourg. Il est vrai que Davout implique Hogendorp dans l’affaire de la banque, alors que le Hollandais n’est déjà plus gouverneur depuis plus de cinq mois. Hogendorp répond alors à son tour par un Mémoire terrible pour Davout qui est publié à Amsterdam et à La Haye [6].

 Mais dès le retour de l’Aigle, Hogendorp n’hésite pas. Ruiné et sans famille, il rejoint l’Empereur, rompant ainsi définitivement avec la Hollande dont le souverain, le prince d’Orange, appartient à la coalition.

 La chute de l’Empire le laisse seul, démuni. Il se rend à Nantes (mai 1815) et finit par s’embarquer pour le Brésil pour y fonder une colonie agricole (1816). Un de ses anciens compagnons de l’île de Java devenu amiral, Jurien de La Gravière, s’embarque en juin 1820 pour une mission en Amérique du Sud et arrive à Rio-de-Janeiro le 18 août. Il y découvre Hogendorp, vivant en ermite sur un rocher, regardant au large dans la direction de Sainte-Hélène. L’exilé écrit alors ses Mémoires qu’il confie à un voyageur, Jacques Arago, frère du savant. Il y critique férocement Davout, mais exige que ces « Mémoires » ne soient publiés que si Davout peut se défendre. Le prince d’Eckmühl mourant dès 1823, les « Mémoires » d’Hogendorp durent effectivement attendre très longtemps avant d’être publiés par le petit-fils de l’auteur [7].

Le comte van Hogendorp, s’était éteint depuis longtemps ; un an après Napoléon, à peine un an avant Davout : le 29 octobre 1822. On ne sait pas où il a été enterré.

Mais Napoléon ne l’avait pas oublié : dans son testament (codicille en date de 24 avril 1821), il léguait 100.000 francs à son ancien aide-de-camp.

Alexandre TOLOCZIN                                                                                                                                                   


[1] Charles-Sirandus-Guillaume van Hogendorp nait le 15 août 1788 au Bengale. Il entre au service militaire comme cadet dans la Marine. Devenu officier d’ordonnance du roi de Hollande en octobre 1806, il passe lieutenant dans le 2ème cuirassiers deux mois après. Chevalier de la Légion d’honneur, il est nommé capitaine en 1809 et se distingue particulièrement cette même année contre les Anglais en Zélande. En 1812, il effectue la campagne de Russie dans la cavalerie de Gouvion-Saint-Cyr dont il devient aide-de-camp au mois de novembre. Chef d’escadron le 17 juin 1813, il est fait prisonnier de guerre après la capitulation de Dresde (novembre 1813). De retour en France, il y reste jusqu’à la seconde Restauration.

[2] Dirk van Hogendorp était pour une abolition immédiate de la traite et une abolition progressive de l’esclavage, tout au plus jusqu’en 1820. Il voyait déjà le bonheur des fermiers, travaillant leur terre, une fois que le système féodal aurait été aboli. La propriété privée ou un nouveau genre de contrat agraire transformeraient les fermiers, les esclaves et les ouvriers agricoles en de bons travailleurs, de grands producteurs, impatients de cultiver leurs terres fertiles, pour le plus grand bien de la mère-patrie. Les révolutionnaires bataves n’étaient pas aussi optimistes et craignaient que ce genre de réformes aient un effet inverse, sous prétexte que les Javanais étaient aussi paresseux et indolents que les autres peuples non-européens.

[3] A son retour en Hollande, il rédigera un « Exposé de l’état actuel des possessions de la République Batave aux Indes Occidentales ». Bien plus tard il fera paraître : « Du système colonial de la France, sous les rapports de la politique et du commerce… », J.G. Dentu, Imprimeur-Libraire, 1817.

[4] Le biographe de Hogendorp, Pierre Mélon (« Le général Hogendorp », Paris, Calmann-Lévy, 1938), convient pourtant que les mesures prises par Davout étaient justifiées par la situation et que personne ne fut fusillé, fouetté ni bâtonné.

[5] « Mémoire de M. le Maréchal Davout, prince d’Eckmühl, au Roi », A Paris, chez Gabriel Warée, Libraire, 1814.

[6] « Mémoire du général Comte de Hogendorp pour servir à la réfutation des bruits injurieux, et des calomnies, répandues contre lui, dans des gazettes, des journaux, et des pamphlets pendant qu’il était gouverneur de Hambourg, lors du dernier blocus de cette place », A Amsterdam et à La Haye, chez les frères van Cleef, à Paris, chez Fournier frères, à Hambourg, chez J. M. Menck, à Bruxelles, chez P.J. de Mat, 1814.

[7]  Ils ne le seront à La Haye qu’en 1887, chez Martinus Nijhoff. Il semblerait que ce témoignage ait été rédigé directement en français.

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( 26 juillet, 2020 )

Napoléon cavalier… (3ème et dernière partie).

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S’il n’est donc point mauvais cavalier, il ne monte pas à cheval pour l’art équestre ; le cheval lui est un outil comme le serait une longue-vue. Mais il lui faudrait un animal aussi impassible qu’un escabeau pour réfléchir et penser en selle comme il le ferait assis dans sa berline. Aussi le Grand Ecuyer cherchait-il à dresser ses coursiers pour les rendre insensibles aux manifestations extérieures : on agite des drapeaux et des vêtements devant leur tête, on tire des salves et on fait partir des boîtes d’artifices, on gesticule et on hurle à leur portée, on fait défiler devant eux  des groupes tant montés qu’à pieds.

Lorsque les chevaux ainsi traités restent calmes, on les livre à l’Empereur. 

Napoléon se portait au besoin dans des observatoires très avancés ; or, la couleur blanche est bien visible alors que cette visibilité s’atténue si le blanc se salit. Il est donc peu vraisemblable que l’Empereur ait monté des chevaux blancs, au moins en campagne, mais plutôt des chevaux gris.  Les écuries impériales (Paris, Saint-Cloud, Meudon, Viroflay) se fournissaient normalement dans trois haras dont un à Saint-Cloud.  En fait, ces haras de ces écuries abritaient des chevaux aux robes diverses, ainsi « la Lydienne » est une jument baie, mais, d’après Maze-Sencier [auteur d’un ouvrage sur les fournisseurs de Napoléon 1er et des deux impératrices, et paru en 1893], il n’ y a aucun cheval blanc parmi les chevaux de selle inscrits aux écuries impériales, du moins sur les nombreuses listes qu’il a examinés.  Cependant, il devait y avoir au moins un cheval blanc. Maze-Sencier cite en effet « Tamerlan », sans indication sur la robe, peint par Horace Vernet en 1813. Ce doit être le « Tamerlan » peint aussi par Théodore Géricault te figurant  au « Catalogue  de l’œuvre de Géricault » établi par Ch. Clément ; donné par le sultan en 1810, il est de race arabe de robe blanche. Mais, de fait, sur une liste de cent chevaux, la robe est explicitement indiquée pour soixante-quatre, tous gris. 

Aux Archives Nationales, à Paris et dans l’étude de Maze-Sencier, on relève au hasard : « le Ramier » gris truité, « le Diomède » gris pâle, « la Truite », gris truité, « la Lyre » gris moucheté, « la Nymphe », gris légèrement moucheté, « la Nymphe » gris légèrement moucheté à la tête, au cou, aux épaules ; « l’Olmütz », gris légèrement vineux.  « Le Sélimé », gris sale, a pu être monté par Napoléon, le 16 avril 1806, à Rambouillet ; ce cheval sera donné au Tsar en 1807. Trois chevaux, envoyés en 1808, à Erfurt, pour les services de Sa Majesté -qui les a très probablement montés -sont gris : « le Corceyre [sic] », gris blanc, « l’Artaxerce » gris clair et « l’Aly » gris sale marqué de feu. Très probablement aussi ont été montés par Napoléon, « l’Hector » gris blanc, « le Soliman » gris moucheté, « le Jaspe » gris ardoise, « le Boukarre » blanc gris, mort au retour de Russie. 

En avril 1808, le général Sébastiani achète à Constantinople, où il réside comme ambassadeur, huit chevaux de selle arabes et trois turcs pour le service de Sa Majesté ; cinq sont certainement de robe grise.

Le 20 mars 1815, deux chevaux reviennent de l’île d’Elbe, « Pallas » et « Nadir » ; leur robe est grise.

Les tableaux peints postérieurement aux événements ne peuvent pas être pris comme témoins, la légende ayant été vite établie que Napoléon ne pouvait être  placé que sur un cheval blanc. Les seuls qui seraient instructifs sont du général baron Lejeune ; on concluait plutôt, d’après ses toiles, que Napoléon montait des chevaux à robe claire qu’à robe blanche. 

 Edmond SOREAU 

 Cet article a été publié en 1970 dans la « Revue de l’Institut Napoléon » 

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( 25 juillet, 2020 )

Une lettre du général d’artillerie Boulart durant la campagne de Russie…

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Elle est adressée à son épouse demeurant à La Fère (département de l’Aisne). Une de plus extraite de l’excellent volume publié en 1912 et regroupant de très nombreuses lettres de la Grande-Armée interceptées par les Russes durant la campagne de Russie.

A 2 heures de Wiasma, le 1er novembre 1812.

Je t’écris, mon amie, par le plus beau jour et la plus belle gelée, assis sur la plus belle motte de terre, ayant le froid dans le corps et conséquemment au bout des doigts, pour te dire que tu ne t’inquiètes pas sur mon compte. Depuis le 18 octobre nous avons quitté Moscou, nous nous retirons sur Smolensk, et il y a apparence que de là nous irons à  Vilna. Je ne te parle pas de nos maux et privations.  La plus grande pour moi est de n’avoir pas de tes nouvelles et de pouvoir pas t’en donner des miennes. Marin a eu le malheur d’être blessé dans une affaire de rien ; il a une partie des chairs de la cuisse, au-dessus du genou, emporté par un boulet. Il va assez bien, mais en sera estropié. Je voudrais bien en avoir autant que lui et n’avoir plus qu’à te consacrer le reste de mes jours, ainsi qu’à mes enfants. Je ferai le papa l’ingamba et toi la mère ingamba. Nous ferions le plus intéressant couple possible et nous ferions tous nos efforts pour que nos enfants soient un jour plus ingambes que nous. Le diable m’emporte, si le souhait que je fais n’est pas sincère ! Nous faisons un métier trop rude pour y tenir longtemps.

Adieu ma bonne amie.

BOULART.

 

 

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( 4 juillet, 2020 )

Une lettre du général Compans…

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J’ai déjà diffusé sur « L’Estafette »,, une lettre de ce général. Celle-ci est adressée à sa femme depuis les neiges de Russie… 

Dorogobouje, le [resté en blanc] novembre 1812. 

Ma chère Louise, j’ai reçu hier avec une extrême joie cinq de tes lettres. Elles ont calmé une double inquiétude que j’éprouvais depuis plusieurs jours, celle d’être sans nouvelles de toi et celle de voir par ta correspondance qu’aucune des lettres, que j’avais écrites après celle du 7 septembre, ne te parvenait ; cette double inquiétude cesse enfin. Je me rapproche tous les jours de toi et j’espère que cet hiver notre correspondance qui fait tout mon bonheur reprendra toute son activité. Ma division a combattu plusieurs jours de suite à l’arrière-garde  et toujours avec beaucoup d’ordre et de bravoure ; mais le 2 de ce mois devant Viasma elle prit part à un combat assez sérieux  où elle ajouta beaucoup à la gloire qu’elle s’est acquise pendant cette campagne. Le 57ème régiment a bien  justifié le surnom de « Terrible » que l’Empereur lui donne en Italie. Il s’est fort distingué dans cette campagne ; j’ai été aussi très satisfait des trois autres régiments [25ème, colonel Dunesme, 61ème  colonel Bouge et 111ème, colonel Julliet]. Mon artillerie ne m’a rien laissé à désirer ; elle était parfaitement conduite. Je connaissais déjà l’intérêt que Mme de Lépine avait bien voulu prendre à ma blessure et je t’avais priée d’être auprès d’elle l’interprète de ma gratitude et de tous mes sentiments. On dirait que je me suis donné le mot avec cette aimable dame pour te mettre dans la confidence de ce que nous avons l’un pour l’autre. Réitère-lui que je l’aime bien et que je saisirai toutes les occasions de le lui témoigner. Je ne m’intéresse pas moins à sa santé qu’elle ne s’est intéressée à ma blessure. Je conçois que ta famille n’ait pas été moins inquiète que toi sur mon compte, voyant ma correspondance cesser après le 7 septembre. Je conçois aussi qu’elle ait vivement partagé toute la joie lorsque tu reçus à la fois cinq lettres qui te donnent de mes de mes nouvelles jusqu’au 14. J’aime cette bonne famille autant qu’elle peut m’aimer et j’espère qu’un temps viendra où nous passerons d’heureux jours ensemble. L’accident d’un de tes beaux yeux n’aura probablement pas de suites fâcheuses, ma chère Louise. C’est ordinairement un mal très passager qu’un coup d’air de cette espèce. Je vois  avec plaisir que ta santé et celle du petit Monique-Napoléon [Dominique-Napoléon, son fils] ; ménage-les bien l’une et l’autre.

Je t’écris au bivouac, la neige tombe en ce moment d’une telle force qu’elle m’oblige à finir cette lettre. Je vous embrasse de cœur et d’âme. 

Comte D.COMPANS 

 

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( 29 juin, 2020 )

Un sergent en route vers la Russie…

Un sergent en route vers la Russie... dans TEMOIGNAGES Scène-de-bivouac

Jean Lebas, sergent au 33ème régiment d’infanterie, né à Moufflaines, dans l’Eure, écrit de Stettin, le 12 mars, à ses parents, qu’on va, une fois encore, se battre avec les russes, et il compte que ce sera sa dernière campagne. Le malheureux, y est, en effet, resté et il n’est pas revenu au pays, comme il l’espérait, pour dire, après toutes ses fatigues, qu’il s’était trouvé à plusieurs batailles en présence de l’Empereur. Le 23 avril 1812, de Dantzig, il mande à sa famille : « Je vous dirai qu’il se fait des grandes préparations pour faire la guerre aux Russes. Nous approchons de jour en jour de leur terrain et je crois bien que cela ne tardera pas. Toute notre armée se rassemble, ainsi que nos braves alliés ; mais beaucoup de bourgeois me disent tous les jours qu’ils croient bien que l’Empereur de Russie ne voudra pas se battre, car il n’a jamais gagné avec les Français. Mais l’Empereur des Français veut qu’il lui donne un passage libre dans les Saingnes pour empêcher le commerce avec l’Anglais ». Les Saingnes, ce sont les Indes.

A.CHUQUET 

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( 18 juin, 2020 )

La campagne de 1815 vue par le général Teste…

WaterlooLa première publication des « Souvenirs » du général François Teste (1775-1862) et dont est extrait ce passage, le fut dans le « Carnet de la Sabretache » entre 1906 et 1912. Le libraire F. Teissèdre, en 1999, a eu la bonne idée, dans sa grande campagne de réimpression de témoignages issus de cette revue, de rééditer ce texte. Celui qui suit, a été extrait du Bulletin de la Société Belge d’Études Napoléoniennes, n°26, de mai 1958.

C.B.

En 1815, le général Teste commandait la 21ème division d’infanterie du 6ème corps et fut détaché sous les ordres du maréchal Grouchy. Aussitôt que je pus profiter du loisir qui me fut donné alors et qui devait durer assez longtemps, je classai et compulsai mes notes sur cette dernière campagne du Premier Empire ; je crois devoir les reproduire ici.

Si la campagne de cette année a été si courte, si malheureuse pour les armes françaises, c’est qu’on a perdu aux préparatifs, aux parades de Mai, le temps le plus précieux, c’est qu’on a cru que l’entrée à Paris et le rétablissement du trône impérial dans la capitale décidaient de tout ; c’est qu’on a compté trop longtemps, malgré l’expérience de 1813, sur les promesses du père de Marie-Louise, c’est qu’on n’a pas su ou plutôt qu’on n’a pas voulu mettre à profit l’élan d’une nation généreuse, élan devant lequel toute coalition serait venue se briser ; c’est qu’on a négligé d’étouffer en son berceau cette coalition en se portant aux frontières naturelles de la France, en arrivant le 29 ou le 30 mars à Bruxelles, en enlevant à 15.000 Anglais ou Prussiens, seule garde de la Belgique, tout le matériel de notre ancienne artillerie, en grossissant l’armée, en vingt-quatre heures, de 1000.000 Belges, anciens compagnons de notre gloire, en reprenant rapidement la Savoie et s’emparant des alpes par quelques corps qu’i s’y trouvaient tout à coup accueillis et renforcés par la division franco-piémontaise. Que faisaient alors les Autrichiens ? Que faisaient alors les russes ? qu’auraient fait les Anglais, les Prussiens et les Espagnols ? La France entière était levée. Elle voulait rester grande et libre (sans autre conquête), entre le Rhin, les alpes et les Pyrénées. Cette attitude digne de nous, cette déclaration franche et ferme, jetée, dès le 30 mars, au milieu de l’Europe tout étonnée de la résurrection du géant, n’aurait-elle pas produit plus d’effets qu’une inaction de trois mois, les discussions dur l’Acte additionnel et le Champ de Mai ?Ces vérités, on les a senties, mais trop tard. Ces fautes, on les a reconnues, mais quand il n’était plus temps de les réparer. Le trône que vous n’aviez pas permis d’étayer, s’est écroulé de nouveau, plus vite et avec plus de fracas qu’en 1814, et a entraîné dans sa chute cette vieille armée dont les débris faisaient encore trembler l’Europe, maîtresse de la capitale. On a beaucoup écrit sur ces graves événements. La France et l’Europe ont été inondées de brochures de toutes couleurs, mais aucun des écrivains contemporains n’est parvenu à analyser les fautes qui ont amené la catastrophe ; Je viens de signaler la principale d’où découlent toutes celles qui l’ont suivie jusqu’au dénouement. On pouvait employer le temps d’inaction à donner à l’armée cette vigueur d’organisation que l’ardeur des officiers et soldats rendait si facile à obtenir. Loin de là, on procéda lentement à la formation des brigades et des divisions. La plupart d’entre elles étaient incomplètes la veille d’entrer en campagne. Elles portaient seulement pour « mémoire », sur leurs situations, des bataillons, des corps entiers détachés dans la Vendée ou s’organisant sur des points assez éloignées. Le 6ème corps, commandé par le comte de Lobau, arrivant sur la frontière, comptait à peine 9.000 combattants dans ses trois divisions d’infanterie. La désignation des généraux se fit aussi avec une précipitation dont elle devait nécessairement se ressentir. Nous semblions tout à fait, en dernier lieu, pris au dépourvu. Des traîtres surgirent, comme à toutes les époques difficiles où la France s’est trouvée. Les uns, agissant sourdement dans l’obscurité, se tenaient sur la réserve ; on les appelait « expectants ». Les autres, se glissant dans nos rangs, tiraient l’épée avec nous et captaient la confiance à l’aide d’un enthousiasme factice, quelque fois outré. Bientôt, sous d’honorables auspices, des commandements leur étaient confiés. MM. de Bourmont, Villoutreys, et quelques autres qui se sont signalés par les écrits de cette époque et qui furent, par la suite de leur défection, amplement récompensés par les vainqueurs. Sous un autre point de vue, les maréchaux et certains commandants de corps d’armée, pour me servir de l’expression consacrée par le soldat, « n’en voulaient plus ». Leur fortune était faite et ils ne visaient qu’à en jouir en repos. La manière dont ils s’étaient posés auprès des « restaurateurs », leurs hésitations à l’apparition de l’empereur, tout concourait à donner la mesure de leur dévouement. Napoléon le savait, et ce n’était pas là le moindre de ses soucis, mais il n’était plus temps, les événements se pressaient ; il y avait trop compté sur son étoile, sur ses courtisan et sur l’Autriche. Il devait et nous devions en porter la peine. Et cependant, malgré l’infériorité numérique que nous valait notre inaction, la frontière fut franchie avec l’impétuosité française, les premiers obstacles renversés et la bataille de Ligny gagnée sur l’armée prussienne. Si cette sanglante journée n’eut pas de plus grands résultats, il faut l’attribuer d’abord à quelques faux mouvements de notre part, à l’opiniâtreté qu’apportèrent à la lutte les ennemis plus nombreux que nous, à nos hésitations, vers la nuit après l’occupation du champ de bataille, et surtout aux dispositions du corps qui couvrait la retraite des Prussiens, corps dont l’admirable manœuvre parvint à nous tenir en éveil et sous les armes, toute la nuit du 16 au 17, et à masquer habilement sa marche dans un pays où il nous eût été si facile d’être mieux renseignés. Vers la fin du jour, le 16, le gros de l’armée prussienne était en pleine re-raite sur Liège, où les parcs d’artillerie et les bagages parvinrent, de nuit, dans la plus grande confusion. On ignorait tout cela dans le quartier-impérial, et dans la matinée du 17, on prit la fatale décision de scinder l’armée et d’employer 35.000 hommes, distraits de notre force principale, à poursuivre les Prussiens dans la direction de Wavre, de là tous les tâtonnements et ce qui s’ensuivit. Je ne me m’arrêterai pas à décrire la bataille ou plutôt le désastre de Waterloo, dont aucune plus amie ou ennemie ne nous a encore donné la relation exacte. Le brillant et habile historien de l’Empire [Adolphe Thiers] dont l’œuvre est si pompeusement annoncée [elle paîtra en 21 volumes de 1845 à 1869], parviendra-t-il à dévoiler la vérité sur cette dernière et mémorable lutte et surtout sur ses causes ? J’en doute. Il y a tant d’erreurs accréditées parmi les contemporains, tant d’ambitions, tant de jalousies qui se choquent, qui déchirent ou exaltent les personnes en dénaturant les faits !!! Enfin, que dirai-je sur toutes les relations auxquelles cette campagne a donné lieu, sur tous les reproches que se sont adressées mutuellement quelques lieutenants de l’Empereur et même des officiers en sous-ordre ?… On trouve souvent des prophètes après l’événement. Je tiens cependant à faire connaître mon opinion relativement aux graves accusations qu’on a voulu faire peser sur le maréchal Ney et sur le comte de Grouchy. Si le maréchal Ney avait vécu à l’époque où ces accusations furent formulées, il aurait pu appuyer par l’autorité de son nom et avec sa franchise habituelle la défense de sa conduite publiée par M. Gamot, son parent [son beau-frère], ancien préfet, et je pense qu’il aurait été possible à ce maréchal de justifier cette conduite. D’ailleurs, c’est au successeur de son titre comme prince de La Moskowa, qu’incombe le soin de provoquer l’entière réhabilitation du brave des braves. Quand au maréchal comte de Grouchy, il est difficile de porter un jugement sur la lecture des ordres qu’on lui a adressés, en les compulsant avec ceux qu’il assure ne lui être pas parvenus. Dans toutes les publications faites à ce sujet, qui devinrent fort vives et dans lesquelles le nom de plusieurs de nos écrivains militaires et civils, se trouve mêlé pour ou contre les assertions du général Gérard, la vraie vérité n’a pas encore percé les nuages dont les animosités de part et d’autre l’ont couverte. Le maréchal Grouchy a deux fils qui suivent brillamment la même carrière. Ils ont déjà commencé à réfuter la plus grande partie des assertions qui pouvaient nuire à la réputation de leur père. C’est à eux de continuer cette noble tâche que la vie si honorable du maréchal et ses éminents services de guerres leur rendront plus facile. Napoléon, lui-même, reste, à Sainte-Hélène, indécis sur ce point, et s’il hésite à se prononcer, c’est qu’il n’oublie pas qu’au moment où il prit la fatale résolution de détacher de l’armée impériale et de jeter sur sa droite un corps de 30.000 hommes, il tomba dans les errements qu’il avait si souvent reprochés à l’école de Moreau (école de petits paquets, disait-il, en plusieurs occasions). Si avec tous les moyens d’être bien informé, i lavait connu tous les désordres que les suites de la batailles de Ligny avaient produits sur l’armée prussienne, il aurait détaché seulement à sa suite une ou deux divisions, et en conservant son flanc droit une force plus imposante, et il eût porté en gagnant la bataille le dernier coup de la coalition.

Laissons du reste, à nos neveux éclairés par de nouveaux matériaux que le temps produira nécessairement le soin de jeter une plus vive lumière sur les causes et effets du drame mémorable qui a fixé les destinées du Premier Empire.

Général TESTE.

La campagne de 1815 vue par le général Teste…  dans TEMOIGNAGES Waterloo

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( 18 juin, 2020 )

Un témoignage sur la bataille de Waterloo…

Le texte qui suit est l’oeuvre de J.-B. Decoster. A l’époque de la bataille, ce dernier était à la fois paysan et cabaretier. Il occupait une maison non loin de l’actuel monument à l’Aigle Blessé. Celle-ci est d’ailleurs toujours visible sous le nom de « Maison Decoster ». Le 18 juin 1815, Decoster dut rester toute la journée à proximité de l’Empereur pour le renseigner si nécessaire sur la topographie du site de la bataille. On lui attacha les mains sur son cheval et le fit maintenir en selle par un chasseur de l’escorte, tant sa frayeur était grande. Il fut relâché à Charleroi. Son témoignage, assez court, fut la première fois dans la  » Revue de l’Empire  » du 1er mai 1843. 

Jean-Baptiste Lacoste, agriculteur des environs de Waterloo, qui le jour de cette bataille fut placé près de Napoléon pour l’instruire des localités, racontait ainsi dernièrement les faits dont il avait été le témoin oculaire en 1815. Waterloo est à trois lieues de Bruxelles. On y arrive en traversant le bois de Soignes. Un témoignage sur la bataille de Waterloo... dans TEMOIGNAGES 18juin1815En avant de Waterloo se trouve la petite élévation de Mont-Saint-Jean ; la vallée qui la longe de l’est à l’ouest ; en pente douce, à quatre cent cinquante pas de largeur et quarante pieds de profondeur. Ce fut là le champ de bataille. Napoléon était au midi, Wellington au nord. C’était le 18 juin au matin. Le temps était sombre. Les soldats, inondés de pluie, dormaient en attendant le jour qui devait être le dernier jour pour un si grand nombre d’entre eux. Quelques  » Qui vive ?  » de loin en loin, et le bruit du tonnerre qui grondait sans cesse, interrompaient seuls le silence. On aurait pu se parler de l’une à l’autre armée tant elles étaient rapprochées. Conduit vers Napoléon, je le trouvai près d’une espèce de tour d’observation bâtie en bois, visible de fort loin dans la campagne. Près de là était le château de Gomond [d'Hougoumont] , également distant des deux armées française et anglaise, et contre lequel venait d’être dirigée une  » attaque très vive de la part des Français qui voulaient s’en emparer et en chasser trois mille Anglais qui l’occupaient. Ce fut là le commencement de la bataille. Il se fit en cet endroit un grand carnage, le château fut brûlé. L’Empereur qui s’était placé sur une petite éminence auprès de la ferme de la Belle-Alliance, reprit sa première position. Cent pièces de canon tiraient alors de la droite française sur la gauche anglaise.L’Empereur paraissait de fort bonne humeur et plein de confiance. Il parlait beaucoup aux prisonniers de marque qui lui étaient amenés, et prenait souvent du tabac. La canonnade dura jusqu’à quatre heures et le combat ne cessa d’être meurtrier ; enfin l’on vit l’armée anglaise faire un mouvement pour se porter sur la chaussée de Bruxelles, comme pour prendre le devant en cas de retraite. Bientôt l’attention de Napoléon se porta vers sa droite, d’où il recevait des avis secrets qui le rendaient soucieux.  A six heures les Prussiens arrivent et débordent nos lignes. L’Empereur les repousse, et il était temps, car leur canon envoyait des balles jusqu’à la ferme de La Belle-Alliance, près de laquelle il se trouvait. Il changea de position à six heures. A sept heures les Prussiens, qui s’étaient de nouveau avancés, rétrogradèrent encore. De tous côtés l’infanterie et la cavalerie française se battaient contre eux et les Anglais avec acharnement ; le bruit dominant était alors comme celui qu’aurait fait un grand nombre de chaudronniers à l’ouvrage ; c’étaient les coups de sabres tombant sur les casques et les cuirasses.La maison dite de  » La Haie-Sainte « , située dans le creux du vallon, fut prise et reprise plusieurs fois sous les yeux de Napoléon, avec grand courage de part et d’autre. Enfin, après trois heures de mêlée, elle resta aux Français, ceux qui la défendaient n’ayant plus de munitions.L’intérieur de cette maison était jonché de cadavres et tous les murs rouges de sang.L’Empereur dit alors que la victoire était assurée.  Mais bientôt un corps de cuirassiers français rétrograda en confusion sans qu’on sût pourquoi. L’Empereur le fit remplacer par quinze cents hommes de sa vieille garde. Il leur parla, mais ne les accompagna pas. Leur charge fut terrible. Mais bientôt je les vis redescendre en désordre comme mêlés avec l’ennemi, dont toute la ligne parut s’ébranler en même temps et marcher en avant. C’était au coucher du soleil ; j’entendis alors l’Empereur dire au général Bertrand,  » il faut s’en aller « . Il partit, en effet, suivi par environ cinquante personnes, et je marchais en avant pour leur montrer le chemin. On s’éloigna ainsi au galop à travers champs, la chaussée étant encombrée. Il était près de onze heures lorsqu’on atteignit Genappe, et le désordre était à son comble ; de là on me renvoya. En revenant chez moi, on me prit mon cheval, et je faillis plusieurs fois être tué. Enfin, accablé de fatigue et mourant de faim, je regagnai ma maison, où il ne restait plus ni poutres ni fenêtres. Mes récoltes étaient perdues, un voisin m’apprit que ma famille était cachée dans le bois de Soignes, où je fus la rejoindre. Le lendemain je parcourus le champ de bataille et visitai le petit château de Gomond, qui était criblé de mitraille et rempli de morts. Sur les débris des murs du jardin et de la cour, on voyait en plusieurs endroits les empreintes de mains sanglantes. C’étaient des blessés qui, avant d’expirer, étaient venus s’appuyer contre ces murs. On voyait au-dessous des traînées de sang, jusqu’aux endroits où ils étaient allés tomber. On a depuis enterré dans ce jardin six mille cadavres que l’on essaya inutilement de brûler.Dans un petit bois de chêne qui ombrageait le château et qui fut pris et repris par les Anglais et les Français alternativement, je vis un arbre dont le tronc, n’ayant pas un pied de diamètre, portait l’empreinte de quatre-vingt balles.  Tout le champ de bataille de Waterloo, trempé de pluie et de sang, pétri avec la moisson de seigle et de maïs, par les pieds des chevaux, ressemblait à une espèce de pâte.Il présentait alors à l’œil vingt-cinq mille morts et blessés au moins, et un plus grand nombre de chevaux dans le même état. La terre était jonchée d’armes, de selles, de brides, de sacs, de vêtements divers, de débris de cartouches, de livrets militaires, etc. Le lendemain on consuma sur des bûchers dressés à la hâte, et l’on enterra dans des espèces de tranchées qui traversent le champ de bataille, les corps qui semblaient ne plus respirer, sans s’informer bien strictement s’ils n’auraient pas pu être ramenés à la vie. Le reste fut aussi bien soigné qu’il fut possible. Ceux qui furent les derniers transportés dans les hôpitaux guérirent le plus vite ; le froid des nuits, l’abstinence entière, la tranquillité qui régnait autour d’eux avait éloigné ou tempéré la fièvre, mais ils avaient horriblement soif.

DECOSTER.

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( 30 mai, 2020 )

« Tours, dépôt général des blessés de la Grande Armée (2 février-14 avril 1814) »

A3

Cette étude, fut publiée la première fois en 1934, dans le « Bulletin trimestrielle de la Société Archéologique de Touraine ». Son auteur Raoul Mercier, était à l’époque, Professeur à l’Ecole Militaire de Tours. Je crois savoir qu’elle a fait l’objet d’un tiré à part en 1935.

C.B.

Le choix de Tours comme dépôt général des blessés de la Grande Armée de la Grande Armée, en 1814, marque une des heures les plus graves de notre histoire nationale : il mérite, à ce titre, d’être exhumé de l’oubli. Le premier ordre d’évacuation date du 26 janvier 1814, mais l’exécution ne commence que quelques jours près. Le 2 février 1814, le général Bonnard, commandant la 22ème division militaire, reçoit une lettre de Son Excellence le ministre de la Guerre [général Clarke], l’informant que des ordres sont donnés pour diriger sur Tours les militaires malades évacués de la Grande Armée. Une autre lettre, datée également du 1er  février, adressée, celle-ci, par le ministre, directeur de l’administration de la guerre [comte Daru] au comte de Kergariou, préfet d’Indre-et-Loire, précise que 2500 malades ou blessés vont être évacués sur les hôpitaux de Tours et d’Amboise. Cette nouvelle aussi sensationnelle qu’alarmante trouve son explication dans les défaites qui marquent le début de la campagne de France, commencée le 25 janvier par les Alliés: elle est la conséquence de l’invasion. Dès le 3 février, le préfet répond : « Je supplie Votre Excellence de renoncer à établir dans mon département aucun dépôt de malades. » Il fait valoir, en effet, que l’Indre-et-Loire abrite déjà près de 6000 prisonniers et que le passage de la division Laval vient d’exiger 543 voitures et 2200 chevaux. Il fait remarquer enfin que, les blessés arrivant par la Loire, le dépôt peut aussi bien être fixé à Orléans et Blois qu’à Saumur, Angers et Nantes. Après avoir reçu l’ordre, il attend le contre-ordre de l’Empereur qui date du 3 février. Mais les événements se précipitent : le 9 février, 1 400 malades sont dirigés par Étampes sur Orléans et Tours. Une seconde évacuation, d’environ 2 000 malades, doit suivre et le trop plein des hôpitaux d’Orléans et de Blois refluera sur Amboise et Tours.

 

Plan d’Évacuation.

La ligne d’évacuation, fixée le 3 mars, dirige les malades de Troyes, par Montargis, sur Orléans: les évacuations sont réglées à Paris par le commissaire ordonnateur des guerres Mazeau, chargé du service des hôpitaux militaires. Les premiers convois, annoncés le 26 janvier, doivent provenir des lère , 2ème  et 18ème  divisions militaires. Les directives portent que les blessés et malades seront évacués par voie fluviale, avec embarquement à Orléans et débarquement à Tours. Les bateaux sont des de l’eau, à la vitesse moyenne de 3 kilomètres à l’heure; ils peuvent ainsi parcourir le trajet en 4 jours de 10 heures de navigation. Chaque bateau réquisitionné est garni de paille et couvert d’une toile, de manière à protéger les blessés contre les intempéries. D’ailleurs de nombreux blessés échappent à ce courantd’évacuation, comme l’établit cette note de la supérieure1 des religieuses de la Présentation à Toury : « Les routes de plusieurs départements étant interdites, tous les blessés nous arrivaient à Toury par différentes voies et jusqu’à 80 à la fois. Nous les pansions, nous leur donnions à manger et, après les avoir bien soignés, on les remettait en voiture. Nous n’avions que deux religieuses ; personne ne voulait nous aider. »

Plan d’Hospitalisation.

L’hôpital de Tours, qui dispose d’environ 500 lits (dont 300 pour les incurables, 40 pour les militaires, 65 pour les malades civils et le reste pour les orphelins), est fort peu préparé à son nouveau rôle, puisqu’un rapport du commissaire des guerres vient d’établir que « l’hospice se trouve dans un dénuement qui compromet éminemment le service ». Son budget annuel s’élève à 125720 francs pour les recettes et à 232400 francs pour les dépenses, d’où un déficit de 106685 francs. Il lui est encore dû 8166 francs pour des journées militaires, accumulées depuis 1808, et les fournisseurs n’acceptent de soumissionner qu’à la condition d’être payés comptant.

Un premier plan d’hospitalisation, établi par ordre

du préfet, prévoit :

1° pour Tours :        hôpital général de Tours 200 places

                                        la grande caserne 480  places

                                     l’ancien Hôtel-Dieu 120 places

                                caserne de Marmoutier 300 places

                                      dépôt de mendicité 200 places

bureau de bienfaisance, attenant au précédent 20 places

ancienne église des Carmélites                        80 places

église des Carmes                                             200 places

maison Mitton (à louer)                                      60 places

 

Total.                                                                 1660 places.

 

2° pour Amboise, au lieu des 14 lits actuels :

                                      hospice d’Amboise 100 places

                       ancien couvent des Minimes 100 places

Total.                                                                  200 places.

 

Dès le 2 février, la commission administrative de l’hôpital, présidée par le baron Deslandes, maire de Tours, décide d’augmenter la capacité hospitalière par l’adjonction de deux succursales installées, lune au Plessis-lès-Tours, et l’autre à la maison de Saint- François. Ayant, à partir du 20 février, constitué un bureau qui siège en permanence, elle déclare en outre que les 800 lits installés dans l’hôpital général de la Charité seront exclusivement réservés aux soldats. L’archevêque de Tours s’empresse de désigner un

aumônier pour chacune des succursales hospitalières qui vont s’ouvrir.

Equipement de l’hôpital général de la Charité.

La transformation de l’hôpital général de la Charité en hôpital militaire nécessite une série d’évacuations préalables qui peuvent se résumer ainsi :

1° Envoi des incurables dans les communes de leur ancien domicile ou dans celles de leur naissance;

2° Transport des enfants trouvés et orphelins pauvres aux environs de Tours, chez des habitants aisés;

3° Transfert des malades civils à l’hospice Saint- Clément, sis 14, rue de l’Hospitalité, dans l’ancienne infirmerie des prisons sous la révolution (23 février- 31 mai 1814).

Le personnel médical est recruté sur place : il est renforcé par 7 aides-majors réquisitionnés dans le département et par l’envoi, le 24 mars, de 12 chirurgiens sous-aides-majors. Les ressources financières sont fournies par une imposition extraordinaire de 270713 francs, payable dans un délai de trois jours. Mais la taxe d’un franc par habitant, prélevée dans le département, n’ayant pu être récupérée sur tous, le déficit est réparti, le 31 mars,

« sur les habitants les plus facultueux » : à ce titre, le pharmacien Chambert se trouve à nouveau imposé pour 70 francs. Dès le 10 février, une première réquisition de linge et d’effets est adressée aux habitants. Le sieur Salmon Champoiseau, « qui a feint d’y satisfaire, » est informé « qu’il logera chez lui et non à l’auberge quatre militaires blessés qui seront nourris, chauffés, éclairés, blanchis, servis et soignés jusqu’au jour de leur exeat,

sauf à lui de fournir :

une couverture bonne ou 15 francs en argent.

4 draps recevables ou 30 francs en argent

6 chemises neuves  ou 27  francs en argent.

6 tabliers d’infirmiers ou 9 francs en argent.

6 torchons neufs  ou 6 francs en argent

8 kilogr. de linges à pansements  »

4 kilogr. de charpie » »

Une seconde réquisition, faite le 10 avril, impose 5 kilogrammes de grands linges à pansements pour chaque habitant du département. Les achats se multiplient, à la même cadence accélérée.

On acquiert, en autres choses :

200 couchettes de 3 pieds, à 9 fr. 50 l’une;

400 couchettes brutes de 4 pieds de largeur;

100 pièces de toile jaune commune aux 4 quarts pour

draps, à raison de 1 fr. 85 l’aune ;

100 pièces de toiles de brins pour chemises, à 1 fr. 95 l’aune; 300 kilogr. de chandelle à 150 francs le cent;

2 pièces d’eau-de-vie, tant pour les besoins de la pharmacie que pour distribuer aux infirmiers le matin et dans le vin aux malades (mesure souvent ordonnée par MM. les officiers de santé).

Le service de santé de l’hôpital est ainsi organisé :

Charles Varin, médecin en chef (décédé en septembre 1814);

J.-B. Duchesne-Duperron, médecin suppléant;

Pierre Lecamus, deuxième médecin suppléant;

Vincent Gouraud, chirurgien en chef;

Pierre Mignot, chirurgien suppléant;

3 aides-majors : Chatelain, d’Azay-le-Rideau ;

Rougé, d’Amboise;

Beaumont, de Luynes;

12 élèves en chirurgie.

Le service de la pharmacie centrale est assuré par le pharmacien en chef, Parmentier. Lorsque ce dernier se trouve débordé, le maire réquisitionne, le 24 avril 1814, « les élèves en pharmacie demeurant ou travaillant de leur profession chez les pharmaciens de la ville de Tours. En cas de maladie ou d’empêchement légitime de la part desdits élèves, ils seront suppléés par les maîtres-pharmaciens eux-mêmes. » Parmentier est aidé dans ses fonctions par:

2 pharmaciens aides-majors : Durand ;Pivet;

6 pharmaciens sous-aides-majors : Riverin;Dehogues;Violette;

Revel; Jamimier.

Il dispose encore de 7 aides pour les diverses annexes; parmi eux figurent Thibaut, de Loches, et Delahayes, de Bléré.

La répartition des malades et des blessés, faite d’accord avec le service de santé, réserve à l’hôpital général « le triage et l’enregistrement sur les états de population ainsi que l’hospitalisation des malades non contagieux ».

 A1

I-Succursale du Plessis (mars-9 mai).

L’ouverture d’une succursale hospitalière au Plessis-lez-Tours, pour employer le langage de l’époque, est envisagée dans le plan d’hospitalisation esquissé le 2 février. A cet effet, le château du Plessis-lez-Tours est loué au sieur Cormery : il est réservé aux prisonniers malades, aux galeux et aux vénériens. Il est agrandi par la construction d’un hangar de 8200 francs et par le montage de deux tentes dans le parc. Dans une maison voisine, louée 45 francs par trimestre, s’installent le sous-directeur, l’aide-major et les élèves.

Le service médical en est confié à :

Félix Herpin, docteur en médecine;

Pimparé, aide-major;

3 chirurgiens allemands, prisonniers à Restigné;

1 officier de santé russe;

4 élèves en chirurgie.

Mais, lorsque Herpin est atteint par l’épidémie, il est remplacé, à dater du 27 mars, pendant 43 jours, par Jean-Baptiste Pipelet, docteur en chirurgie. Celui-ci, ancien chirurgien herniaire de la famille royale, ancien chirurgien du Roy au Châtelet de Paris, a, du fait de la Révolution, perdu toutes ses charges : en 1811, il est venu se fixer à Tours, où il assure les modestes fonctions de suppléant du médecin préposé aux inhumations. Se voyant obligé de réclamer ses

honoraires pour son remplacement a, il déclare « qu’il en aurait fait don si des circonstances malheureuses ne l’avaient réduit à une très modique fortune qui lui est insuffisante pour soutenir une famille de douze personnes ». Dans le rapport de Fournier, la gestion de cette succursale de Plessis-lez-Tours est ainsi appréciée : « La commission administrative, vu la nature même de cet établissement, l’espèce de malades qui y ont été reçus, l’incommodité du local et la difficulté d’y exercer une surveillance exacte et convenable, arrête : Les comptes de gestion du sieur Taillandier, sous-directeur, sont arrêtés et le dit Taillandier en demeure définitivement chargé. » Bien que les archives de l’hospice général n’en fassent pas mention, les annexes établies :

1° à la Rabaterie, dans l’ancien manoir d’Olivier-le-Daim;

2° dans l’ancien prieuré de Saint-Éloi;

3° dans l’église prieurale de Sainte-Anne;

40 dans la manufacture de M. Roze et dans quelques granges avoisinantes, paraissent avoir été gérées par la succursale du Plessis.

 A2

II. -Succursale de Saint-François (9 mars-16 avril).

La succursale hospitalière de Saint-François est installée dans un domaine appartenant au directeur du petit séminaire ; elle est réservée aux blessés légers et aux fiévreux convalescents. Elle compte jusqu’à 170 hospitalisés.

Le service de santé est assuré par :

Louis René Leclerc, docteur en médecine ;

4 aides-majors : Sourzac, de Tours;

l’Ecuyer, de Joué;

A. Orye, de Bourgueil;

Delanoue, de Bourgueil;

4 élèves en chirurgie.

En dépit de la pénurie d’infirmiers, le fonctionnement ne donne lieu à aucune observation; aussi, le rapport de gestion conclut-il favorablement : « Le sieur Delbourg, sous-directeur, a géré avec économie et fait preuve des meilleures intentions, en raison des circonstances dans lesquelles la gestion lui a été confiée. En conséquence, le compte de cette succursale est déclaré clos. » L’aide-major Sourzac, dans une lettre adressée au sous-préfet, auditeur à Tours, fournit des détails curieux sur le rendement de cette annexe : soignant surtout des blessés et des fiévreux convalescents, il s’attribue, sans modestie, un succès thérapeutique dû plutôt à la spécialisation de son service (18 mars 1814) : « Je me suis présenté plusieurs fois chez vous sans avoir eu l’avantage de vous voir, pour vous entretenir de l’hôpital de Saint-François, au soin duquel vous m’avez commis: avec beaucoup de peine, je suis parvenu à y établir de l’ordre et la plus grande propreté, sans laquelle tous mes soins pour les malades eussent été nuls. 80 individus ont été atteints d’une fièvre continue à mauvais caractères et qui s’est montrée avec tous les symptômes de malignité. Je fais usage d’une poudre tempérante, laxative et fébrifuge et très économique, je l’ai toujours employée avec un succès étonnant dans les divers hôpitaux militaires dont j’ai été chargé. Je n’ai perdu que 4 hommes sur 200 que j’ai reçus dans la dite : un poitrinaire, un autre d’épanchement au cerveau, un de mort subite et l’autre d’une fièvre lente. J’ai envoyé ce matin 29 hommes à l’hôpital des récolais presque guéris de leur blessure; j’ai donné 8 exeat et sous peu de jours j’aurai 60 hommes en état de sortir. Je ne suis point dissipateur : une demie livre de charpie suffit actuellement pour le pansement de 120 blessés; je suis à proportion aussi économe dans toutes mes prescriptions, tant pour le régime de vie que dans mes formules et médicaments; ce qui épargnera à l’administration une somme très conséquente sur la totalité. Mes visites sont un peu longues, je brave le danger; mais il est essentiel d’examiner chaque malade avec l’attention nécessaire, pour saisir toutes les indications et circonstances, prescrire ce qui convient à chaque cas particulier. « J’ai cru devoir vous soumettre cet aperçu pour vous assurer le zèle que je ne cessais d’employer pour répondre à la confiance dont vous m’avez honoré, et je vous prie de me croire avec tout le respect que je vous dois. J’ai

l’honneur. « Votre très humble serviteur

« Sourzac. »

Ce monument, que Sourzac élève à sa gloire, lui vaut d’être nommé ultérieurement médecin du dépôt de mendicité.

 

III. — Succursale des Récollets (11 mars-14 avril).

La succursale des Récollets s’installe, le 11 mars 1814, dans le dépôt de mendicité qui vient d’être ouvert,  pour 250 individus, dans l’ancien couvent des Récollets. L’administration en est laissée au directeur du dépôt, Godefroy d’Hosbert.

Le service médical est confié à :

Antheaume, chirurgien major;

Norbert, d’Amboise, médecin ;

Rouillé, de Tours, aide-major;

4 élèves en chirurgie;

2 élèves en pharmacie.

Dans ce service réservé aux blessés, le nombre moyen des hospitalisés est de 147, avec un total de 6782 journées. La vérification des dépenses, faite le 10 juin 1814, donne lieu à de regrettables constatations. Le déficit constaté s’élève, en effet, à 2425 livres pour la viande, à 81 douzaines pour les œufs, à 471 litres pour le vin; il n’est pas moindre pour le linge, les pansements et les effets mobiliers. Aussi, la commission administrative transmet-elle ce rapport au préfet, en le priant « de vouloir prendre en considération les intérêts de l’hospice évidemment lésés dans cette gestion ».

 

IV. -Autres succursales.

Les registres de délibération de la commission administrative de l’hôpital général de la Charité mentionnent encore, comme autres succursales, la maison de l’Orangerie, à Saint-Symphorien, où 5 prisonniers décèdent les 15 et 16 mars 1814. Ils restent muets sur l’occupation de l’ancien couvent de Marmoutier, où 32 prisonniers succombent du 17 au 29 mars, et sur celle de l’ancien couvent de Beaumont-lès-Tours.

L’épidémie de typhus.

L’opinion publique tourangelle est déjà inquiétée par les mauvaises nouvelles de la guerre, telles que le pillage de Lons-le-Saulnier le 22 janvier, par les Cosaques, « qui violent les femmes dans la rue, en plein midi; » l’apparition de 1500 ennemis à deux lieues d’Orléans,

le 18 février; la découverte de déserteurs dans les bois de Limeray, le 28 février; la bataille sous Paris, le 30 mars. Elle est encore plus douloureusement émue par la nouvelle d’un mal mystérieux qui emporte civils et soldats de la garnison. La mortalité militaire, enregistrée

pour l’hôpital général et ses succursales, atteint en :

             SOLDATS FRANÇAIS                                    PRISONNIERS DE GUERRE

Mars                  106                                                                       83

+ quelques inconnus

Avril                  285                                                                        102

Mai                     94                                                                           9

Juin                   58                                                                            6

En réalité, la mortalité générale militaire s’élève à 860, sur un total d’environ 7000 soldats évacués sur Tours au cours de l’année 1814. La journée la plus critique de l’épidémie est le 4 avril, où 31 soldats français et 64 prisonniers succombent; le 12 avril on enregistre encore 45 décès de soldats français et 8 de prisonniers. Il est vrai que, le lendemain, le Journal d’Indre-et- Loire annonce, comme nouvelle réconfortante, « le Te Deum, chanté dimanche dernier pour célébrer l’heureuse révolution qui rend aux Français, avec leur souverain légitime, la paix et le bonheur si durement acquis par 25 années de souffrances. » En dépit du peu de précision des statistiques mortuaires, on constate chez les Français 278 morts de fièvre, pour 103 morts de blessure et 3 morts de gale; chez les prisonniers, au contraire, la mortalité par blessure est intime. Parmi les victimes françaises, toutes les armes participent au sacrifice : on y voit même figurer quelques conscrits, dont les blessures mortelles n’ont pas suffi à faire de vrais combattants, et aussi trois réfractaires. Dans les décès de prisonniers, les plus nombreux sont ceux des Autrichiens, puis des Anglais, des Bavarois et des Prussiens. On enregistre même la mort d’un prisonnier anglais de marque, le contre-amiral Thomas Rogers, décédé chez l’habitant. Le personnel médical et infirmier, durement frappé par l’épidémie, compte 18 décès. Deux médecins affectés au Plessis (dont l’aide-major Beaumont, de Luynes), un pharmacien, 2 élèves en médecine, une religieuse, 11 infirmiers, 2 infirmières et un sacristain meurent. Un grand nombre d’autres, parmi lesquels le docteur Herpin et l’étudiant en médecine Urson, sont atteints, mais guérissent lentement. Parmi les victimes indirectes de l’épidémie, figure encore le médecin-chef Varin, qui, épuisé par le surmenage, ne tarde pas à succomber à une « phthisie pulmonaire», les mesures d’ hygiène, réclamées par le chirurgien en chef, sont les suivantes : « Tenir toujours le plancher des salles couvert d’une couche de sable et la renouveler chaque jour. Enlèvement immédiat, dans les salles, des substances animales et gangrénées, c’est-à-dire linges et pansements. Substitution de la balle d’avoine à la paille. Remplacement des couvertures et capotes de laine par des toiles, car il est reconnu comme vérité physique que la laine est plus susceptible que  toile de s’imprégner des gaz dangereux qui peuvent régner dans les salles. Réunion des infirmiers ans une salle particulière la nuit. Enlèvement chaque jour des cadavres dans l’ensevelissoir. Exposition des dépouilles des malades et des morts aux fumigations de l’acide muriatique oxygéné, préalablement à tout lavage. Lavage à l’eau de chaux des baquets, pots de nuit et autres ustensiles à l’usage des malades. Fumigation des salles ou d’y suppléer en y tenant habituellement des vases remplis d’acide muriatique oxygéné. Usage de lits simples pour les contagieux. Usage de lotions vinaigrées et camphrées pour les prisonniers malades. » Le 26 mars 1814 est promulgué un Règlement pour les bandes et linges pansement: « Le linge sale sera jeté dans des baquets pour y tremper 24 heures dans l’eau mêlée d’une quantité légère de chaux que se charge de déterminer M. le pharmacien en chef. Le détrempage du linge par l’eau de chaux, et celle du guéage à la suite, auront lieu sur le bord du Cher, à l’effet de quoi y seront placés lesdits baquets avec couverts fermant à cadenas. Il n’appartient qu’au chirurgien en chef de décider que tel linge ou tel vêtement devra être enfoui ou brûlé, la quantité en sera mentionnée au registre de la lingerie. » Toutes ces prescriptions sont rationnelles, si on admet la contagion directe du typhus; elles restent cependant inopérantes, parce qu’elles ne s’adressent pas au pou qu’alors on ne sait pas être le seul agent contaminant. Le service des inhumations est bientôt embouteillé à son tour. « L’achat d’un cheval pour le transport des cadavres au cimetière » et « le versement à l’aumônier d’une indemnité de 3 francs par jour pour le prêtre qui vient l’aider dans ses pénibles fonctions », ne suffisent pas à rétablir l’ordre. On organise un convoi bi-quotidien de tombereaux pour conduire les morts au Menneton, choisi comme cimetière. C’est là que, collégien, j’ai pu ramasser quelques uns des ossements de ces morts, insuffisamment ensevelis. En dépit des précautions prises « pour ne placer des militaires chez des particuliers en ville, sans avoir vérifié s’ils ne portent en eux-mêmes le germe de maladies contagieuses », l’épidémie gagne la population civile et y cause environ 812 décès, dont 160 hospitaliers. L’autorité militaire s’émeut d’un pareil désastre et envoie le baron Dominique Larrey, chirurgien de la Grande Armée, faire une enquête sur place : c’est vraisemblablement à la demande de ce dernier que le Dépôt général des blessés des armées est transféré de Tours à Saumur, le 14 avril 1814. Le refus des troupes de Tours de prêter serment au roi et de prendre la cocarde blanche explique peut-être aussi la hâte que met le ministre de la Guerre à « licencier les officiers de santé militaires employés dans les hospices civils de cette place, à compter du 16 juin 1814». Le silence médical s’est fait sur celte épidémie qui a triplé le nombre annuel des morts à Tours: c’est, sans doute, à la demande de l’autorité que la Société médicale d’Indre-et-Loire n’a point discuté un aussi copieux recueil de faits cliniques. Bien qu’un de mes prédécesseurs dans la chaire de clinique médicale, le docteur Charcellay , en ait fait le thème de son discours à la séance de rentrée de l’École de Médecine, le 18 novembre 1852, des documents nouveaux m’ont permis de compléter et de rectifier ses notes et aussi d’expliquer la marche de la maladie. Les deux plus récentes épidémies régionales de typhus sont celles de la prison de Loches, en 1804, décrite par Laferrière et Girardin, sous le nom de fièvre carcéraire, et de la prison d’Argenton-sur- Creuse, mentionnée par Rochoux (1811). L’épidémie de Tours de 1814 est contemporaine de celle qui sévit à Paris dans les salles de Dupuytren à l’Hôtel-Dieu : comme cette dernière, elle paraît avoir été apportée d’Allemagne où, en 1813, le typhus règne aussi bien à Berlin qu’à Dantzig. Une Instruction sur le typhus (fièvre des camps, fièvre des hôpitaux, fièvre des prisons), publiée le 27 janvier 1814, par le ministère de l’Intérieur, résume les notions recueillies tant à Coblentz que dans les départements du Nord-Est. « Le typhus, qui peut naître spontanément, donne un exanthème le quatrième jour; dans sa seconde période, qui commence le huitième jour, se manifestent des signes ataxiques et dans sa troisième période, après le quatorzième jour, se montrent des signes adynamiques. » Le meilleur moyen de détruire les miasmes délétères et contagieux consiste en fumigations d’acide muriatique oxygéné (formule de Guyton-Morveau) :

Muriate de soude (sel commun) 90 grammes (3 onces);

Oxyde noir de manganèse 7 grammes (2 gros).

Placer sur un réchaud allumé et verser dessus :

Acide sulfurique 60 grammes (3 onces).

Les précautions à prendre pour les officiers de Santé sont les suivantes : « Faire une fumigation avant de commencer leur visite; ensuite : 1° ils couvriront leurs habits d’un tablier ou d’une casaque de toile; ils relèveront un peu les manches de leurs habits; ils auront l’attention de ne point toucher les malades avec des mains froides et encore moins avec des mains en sueur; ils frotteront leurs mains avec de la poudre de stéatite (craie de Briançon) ou de lycopodium; ils auront soin de n’entrer à l’hôpital qu’après avoir pris un bouillon, une tasse de thé ou de café; après la visite, ils se laveront les mains et la bouche avec de l’eau légèrement acidulée. » Les conclusions ultérieures de Charcellay déclarant le typhus « maladie zymotique, reconnaissant pour cause essentielle un miasme particulier, un ferment sui generis, produit par l’encombrement et la viciation de l’air , demeurent elles aussi controuvées ; car, d’après les recherches récentes de Ch. Nicolle, le pou joue un rôle exclusif dans la transmission du typhus. La biologie du pou explique aussi l’apparition saisonnière de la maladie parce que « la pullulation de ce dernier s’effectue pendant les  mois froids de l’année et s’atténue au moment des chaleurs».

Nous devons, à ce propos, conserver pieusement les noms de ceux qui, à des titres divers, ont combattu l’épidémie. Ce sont, sous la présidence du baron Deslandes, maire, les administrateurs de l’hôpital : Viot- Olivier et Fournier, vice-présidents, Suzeau, Cartier- Rose, Briant et Proust. Quant à Bernard-François Balzac , le père d’Honoré, il est démissionnaire dès le 2 février, « attendu son séjour à Paris, dont il ignore le terme. » Ce sont encore: les médecins sus-nommés, les 40 élèves en médecine et en pharmacie, les 30 religieuses de la Présentation et les 115 infirmiers, qui ont fourni un chiffre notable de victimes. C’est enfin le commissaire de police Miquel, improvisé « directeur intérieur et temporel de l’hôpital », en remplacement de Gory, démissionnaire à la suite du refus d’un congé pour se rendre à Paris (13 avril). L’année 1814, commencée dans l’angoisse de la défaite, poursuivie dans la terreur de l’épidémie, s’achève encore dans le deuil pour les Tourangeaux. « Le 11 décembre, 21 personnes sont, en effet, mordues à Gravant, Panzoult et Villaines par une jeune louve enragée, si bien que 16 d’entre elles n’avaient presque plus figure humaine. Toutes ont terminé dans les convulsions et les tourments de la rage leur déplorable existence. » Le chirurgien Desmé, de Chinon, qui les a visitées dans leurs derniers moments, a remarqué qu’aucune ne cherchait à mordre ni à déchirer: « Un de ces infortunés, nommé Soudée, déjà dans les accès d’hydrophobie, le voyant entrer dans sa chambre avec précaution et défiance, assura qu’il ne lui ferait aucun mal et qu’il pouvait l’approcher sans crainte; en effet, ce malheureux, dans les convulsions et au milieu des accès de la rage, embrassait sa femme et la pressait dans ses bras avec la plus tendre affection. » L’impression qui se dégage de cette étude médico-militaire est que bien des inventions sanitaires de la récente guerre [Celle de 1914-1918] ne sont que des réminiscences du Service de Santé des armées napoléoniennes. Péniches sanitaires improvisées, grand centre hospitalier installé à 200 kilomètres du front, service de répartition, carnet de passage, antiseptiques chlorés, distribution d’une notice sur la maladie régnante, voilà tout ce que nos grands ancêtres ont créé.

R.M.

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( 21 mai, 2020 )

Campagne de Russie. Lettre d’un grognard parisien.

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Voici la lettre d’un sous-officier, blessé à la bataille de la Moskowa, qui présente cette particularité qu’elle a été écrite, faute d’encre, avec de la  poudre à canon. La poudre des cartouches devait être également utilisé au cours de cette terrible campagne, pour saler les bouillies et les morceaux de cheval, de même que l’étoupe dont on garnissait les caissons et  délivrée par l’artillerie devait servir aux pansements. L’auteur, Antoine-Henry-Félix Bauve, est né à Paris le 12 mars 1785. Il apprenait le métier d’horloger chez son père Gilles Bauve, lorsqu’il fut enlevé à sa famille par la conscription de l’an XIV  et incorporé au 9ème régiment d’infanterie, le 15 frimaire (6 décembre 1805).

Nommé  caporal le 1er janvier 1807 et fourrier le 30 octobre, sergent-major le 9 juillet 1809, il est adjudant sous-officier depuis le 28 février 1812.

Il a fait les campagnes des années 1809, en Italie et en Allemagne et en 1810, au Tyrol.

Georges MAUGUIN (« Revue des Etudes Napoléonienne », janvier-juin 1935).

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Russie, Ghjatsk, le 30 septembre 1812.

Chers papa et maman,

Les communications sont si difficiles et les postes ne pouvant être bien servies dans ce pays, je vous écris plus promptement que je ne l’aurais fait, c’est dans la crainte où je suis que vous n’ayez reçu ma lettre datée du 10 présent mois.

Par cette lette, je vous faisais savoir qu’à la bataille donnée le 7 [septembre 1812] j’avais été blessé d’un coup de feu, qu’une ballez m’était entrée au-dessous de l’épaule droite, était sortie au milieu et au-dessus de la gauche et que par un bonheur presque inouï cette blessure quoique forte n’était nullement dangereuse puisqu’elle ne m’avait attaqué aucune partie et que mes 4 membre étaient du reste très bien portants. Maintenant mes plaies sont dans le plus bel état, celle de l’épaule gauche est bientôt fermée et sans l’évacuation forcée que nous avons fait, puisque nous somme à 45 lieues en arrière de Moscou, je serais bien près de ma guérison.

Je vous donnais aussi avis que Tenins m’avait, dans l’état d’abattement et de dénuement où j’étais, fait prendre 60 francs, dont je lui ai fait un bon pour Madame sa mère et que je vous prie de lui acquitter. Il y a quatre mois que nous n’avion reçu un centimes de paye. Ce cher ami m’a dans cette circonstance  rendu je crois la vie.

Le chagrin où j’étais de  la perte de ma gargagnace [sic] qui venait de m’être volée au moment où on me pansait à l’ambulance et qui contenait ce que depuis un mois je me forçais de mettre en réserve dans le as où je viendrais à être blessé, savoir : une petite bouteille de rhum, une chemise, des mouchoirs, des cravates  et du biscuit qui venait encore de la Silésie et une gourde pleine d’eau-de-vie, toutes ces choses m’eussent été du plus grand secours, puisque nous avons été 2 jours sans secours et sans vivres et nous pansant nous-mêmes les uns aux autres, nous avons tant bien que mal fait équiper par nos domestiques trois petites voitures et, en volant des chevaux à droite et à gauche, nous avons formé une petite caravane pour nous sauver de ce séjour d’horreur, où à chaque instant nous risquions à périr dans les flammes. Nous avons par un très grand bonheur rencontré une honnête cantinière qui nous a bien voulu vendre du pain dont on n’avait pas voulu ailleurs, et moi, comme le moins riche, j’en pris un du poids de 3 livres qui me coûta 12 francs et un verre d’eau-de-vie pour mes plaies, 6 francs.

Nous avons, après trois jours de marche très pénible, puis que je ne pouvais que très peu supporter la voiture, gagner la ville d’où je vous écris et où nous y avons trouvé notre colonel, deux chefs de bataillon et tous les autres officiers du régiment qui étaient blessés et formaient un total de 39.

La fortune nous ne veut toujours. Il y a deux jours qu’un incendie  qui dura 24 heures consuma 6 ou 8 maisons, tout ce que le hasard avait pu sauver lors du premier feu de cette ville. Nous avons été quitte pour chercher fortune au milieu des champs et le lendemain nous sommes revenus habiter une bicoque près la maison du colonel qui avait été épargnée par sa bonne construction qui n’est pas de bois comme toutes celles de ce pays. Nous espérions aussi aller à  Moscou en convalescences. Pas du tout. Cette immense cité aussi grande que Paris est aussi flambée. Je ne conçois rien au système des Ruses, car ce sont eux qui mettraient le feu à leurs villes et villages. Nous avions l’espérance que cet hiver les habitants reviendraient et que nous pourrions y trouver quelques ressources, mais cette dernière circonstance empêche que 20.000 âmes puissent y trouver le moindre asile.

Écrivez-moi toujours au régiment et comme adjudant sous-officier pour que les ports de lettre ne vous coûtent pas comme officier 3 ou 4 francs. Je ne vous ai pas dit dans quelle compagnie j’étais. C’est dans la 3ème du 4ème bataillon. L’ami Legroux a été amputé du bras droit et il va très bien et sera guéri avant ceux qui ont des blessures légères. Il est proposé pour la croix. Ne dites rien de tout cela à sa mère si vous la voyez. Je dois lui écrire demain pour lui. Bartaumine, Baudin et tous ceux qui sont venus à la maison pour m’y voir, ont été blessés, masi légèrement.

Je présente mes respects à ma chère Tante. Embrassez-la comme je vous embrasse tous deux mille fois de cœur et croyez-moi pour la vie, Votre fils.

BAUVE.

Ecrivez-moi, je vous prie. Ayez pitié d’un pauvre diable.

Ecrivez à M. B [Bauve], adjudant sous-officier au 4ème bataillon du 9ème  régiment de ligne, 4ème corps de la Grande Armée en Russie.

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( 19 mai, 2020 )

Autour de quelques témoignages…

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Si l’Empire et plus précisément l’Epopée impériale sont à la fois mieux connus et si familiers aux napoléoniens d’aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à la publication de témoignages sur les campagnes de Napoléon, par les récits de ces « acteurs » qui se trouvaient sur les champs de batailles. Bien que l’intérêt qu’ils puissent présenter soit souvent inégal d’un ouvrage à  l’autre, ils méritent que le lecteur s’y penche systématiquement afin de se faire une idée.

Voici cinq témoignages lus il y a quelque temps.

C.B.

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En 1988, Jacques Garnier, éminent historien napoléonien, fit paraître un manuscrit jusqu’alors resté inédit : le témoignage de Jean-Baptiste Ricome qui fut sergent dans les rangs du 133ème de ligne. Comme l’écrit le professeur Jean Tulard dans la préface à cet ouvrage : « Ricome est de la race de ces humbles soldats de Napoléon qui écrivirent plus tard leurs souvenirs à l’usage de leur famille mais en songeant aussi à la postérité. »

Ricome, originaire de Cournonterral, près de Montpellier est mobilisé en avril 1808. Après un mois de formation à Grenoble, puis en garnison à Mont-Dauphin on le retrouve en décembre de la même année à Toulon. Sa première expérience militaire sera de faire partie des troupes chargées d’accompagner un convoi naval de vivres destinées à la place de Barcelone. Puis en 1810, Ricome il passe le plus clair de son temps à protéger la population du littoral méditerranéen contre les incursions des Anglais. Après un passage en janvier 1811 à Gênes, puis à Plaisance, entre autres villes, où il tient garnison, Ricome rentre en France en août 1811. Il est à préciser qu’il est provisoirement versé du 2ème régiment de la Méditerranée (son régiment d’origine), lequel deviendra le 133ème de ligne, au 92ème, rangs dans lequel il fera les campagnes de 1812 et de 1813. J. Garnier nous apprend qu’il reste rattaché administrativement au 133ème  de ligne.

En janvier 1812, Ricome retrouve l’Italie afin de rejoindre l’armée du prince Eugène, qui deviendra le IVème corps de la Grande-Armée. On le retrouve un peu plus tard en Savoie fin de chercher de jeunes recrues. Il décrit à cette occasion la pauvreté de la population de cette région.

Au début de mars 1812, Ricome suit son régiment en route pour Mayence puis pour Varsovie. Le voici engagé dans la fameuse campagne de Russie, laquelle forme la partie la plus importante de ces « Souvenirs ». Notons que pratiquement tous les noms de lieux ou ceux de personnages sont « écorchés » sous la plume de l’auteur. J. Garnier s’est efforcé de rétablir la bonne orthographe en marge du texte original ; il a eu de quoi faire !  Le 29 juin 1812, le IVème corps traverse le Niémen. Il convient de signaler, avant de poursuivre, que le témoignage de Ricome a été rédigé bien après les faits. C’est vers 1860/1862 que notre « Brave » des armées impériales a pris la plume et les erreurs et confusions soulignées par J. Garnier sont courantes dans son texte. A propos, l’annotateur, a remarqué que Ricome avait effectué de larges emprunts au témoignage de Labaume, cet officier-géographe qui appartenait lui aussi au IVème corps. Les souvenirs d’Eugène Labaume parurent la première fois dès 1814. Leur ton hostile à Napoléon  contribua sans nul doute au succès de cet ouvrage qui connut plusieurs éditions. Mais revenons à Ricome ! Comme l’écrit à juste titre J. Garnier, à propos du combat se déroulant près du château de Jakoubovo (en août 1812), fait d’armes auquel ni Ricome ni son 92ème régiment n’ont participé : « Ricome s’est servi de l’ouvrage de Labaume pour établir le cadre e ses souvenirs mais l’a mal lu et affirme avoir été  présent à des actions relatées dans le livre, alors que Labaume lui-même prend bien  soin d’écrire que le IVème corps [celui auquel appartenait Ricome] n’y était pas. » Les notes et éclaircissements de J. Garnier sont donc bien utiles au lecteur. Ricome est présent notamment à Borodino et, plus tard, au passage de la Bérézina, après avoir affronté le froid, la faim et une fatigue extrême…

Le 5 décembre, il voit l’Empereur, à Smorgoni juste avant son départ pour la France : « Il était bien portant, il était vêtu d’une redingote en poils de couleur jaune, et portait un grand bonnet en laine qui lui préservait tout le cou du froid », écrit-il.

Sorti sain et sauf des neiges de Russie, Ricome participe à la campagne de 1813. Le voici à Varsovie en février de la même année. Le 6 mars il est à Glogau. Si Ricome combat effectivement lors de la bataille de Lützen (2 mai 1813) et il est chargé le lendemain d’aller dans la ville de Lützen « pour exiger des habitants de venir ouvrir des fossés » afin d’enterrer les malheureuses victimes de la bataille, il n’est en revanche, pas présent à Dresde et à Leipzig, comme il le laisse entendre. J. Garnier, infatigable annotateur, souligne une des contradictions de Ricome qui écrit plus, loin, sans s’en rappeler que son régiment reçut l’ordre le 10 juin 1813 de partir pour l’Italie ! Le 28 juillet, il est présent avec son régiment à Laybach. Blessé au cours d’un engagement près de Villach, le 18 septembre 1813, Ricome est fait prisonnier et expédié à l’hôpital de Klagenfurt. Il ne retrouvera la France qu’en  juillet ou en août 1814, lors de la Première Restauration.

Le récit du sergent Jean-Baptiste Ricome, n’est pas, certes, d’une qualité exceptionnelle par le ton assez confus et les erreurs ou imprécisions commises/ Mais il  mérite d’être lu. Le lecteur du XXIème siècle pourra revivre ainsi l’existence quotidienne, émaillée d’heurs et de malheurs; de ceux qui contribuèrent à rendre l’histoire napoléonienne plus vivante.

 « Journal d’un grognard de l’Empire. Souvenirs de Jean-Baptiste Ricome, sergent au 133ème régiment de ligne. Présenté [et annoté] par Jacques Garnier. Préface de Jean Tulard », Presses du CNRS, 1988, 150 p.

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Nombre d’amateurs d’histoire napoléonienne ne peuvent ignorer le travail monumental qu’effectua l’historien Fernand-Emile Beaucour. Bien peu de ceux qui font l’actualité savante du monde napoléonien d’aujourd’hui peuvent s’enorgueillir d’avoir autant de connaissances que ce personnage aujourd’hui disparu.

En 1994, F. Beaucour, dans le cadre de son association historique, le Centre d’Etudes Napoléoniennes, fit paraître un manuscrit resté  quasi-inédit  (quelques courts passages avaient parus en 1985 dans une revue d’érudition locale, comme l’indique une note de F. Beaucour).  C’est ainsi que le témoignage du sergent Louis Frèche qui appartint au 24ème régiment d’infanterie légère. S’il s’agit plus d’un itinéraire que de souvenirs, l’auteur nous entraîne sans répit, à sa suite depuis le camp de Boulogne à la campagne d’Autriche. C’est-à-dire sur une période non-négligeable de l’Epopée impériale ! Frèche, présent à Austerlitz, y est blessé grièvement après avoir reçu cinq coups de sabre sur la tête. Rien que çà ! Il perd connaissance et reste deux heures et demie sur le champ de bataille « comme mort ». Son calvaire n’est pas fini ! Les Russes passant près de lui veulent l’achever en lui administrant un coup de baïonnette au ventre, un coup de sabre à la main gauche ; c’est sans compter les trois escadrons de cavalerie qui le piétine, « dont un cheval qui m’a marché sur l’épaule » écrit le malheureux. Il survivra comme par miracle ! Arrivé à Brune une vieille dame lui fait du bouillon et… lui lave la tête ! Autre temps, autres remèdes médicaux, dont l’efficacité ne cesse de nous échapper ! A Wagram, plus tard, le sergent Frèche sera de nouveau blessé : une balle lui traversa le haut de la cuisse gauche. Mis hors de combat, il retrouve son village natal de Poissons (dans la Haute-Marne) début novembre 1809.

Son récit méritait de sortir de l’oubli, nonobstant le fait qu’il n’apporte rien de bien nouveau aux épisodes historiques vécus par son auteur.

« Dans le sillage de Napoléon. Mémoire de mes Campagnes (1803-1809), par le sergent Louis Frèche, du 24ème  régiment d’infanterie légère », Centre d’Etudes Napoléoniennes, 1994, 134 p.

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Voici un témoignage peu connu. Il est constitué par la correspondance du capitaine Guillaume Maffre, du 129ème régiment d’infanterie.  Publiées par F. Beaucour (cité précedemment), ce sont 39 lettres émanant de l’auteur. Ce militaire qui décédera à l’hôpital militaire de Strasbourg en juillet 1814, servit d’abord dans les rangs de la 17ème demi-brigade d’infanterie de ligne, qui devint le 17ème de ligne. C’est en mai 1811 que Maffre passe au 129ème régiment d’infanterie de ligne, occupant les fonctions de lieutenant officier-payeur.

Au travers de sa correspondance on le suit en Hollande, en Belgique (1803/1805), puis en Allemagne, en Pologne, en Prusse, en Autriche. Il aurait participé à la campagne de Russie mais l’éditeur ne reproduit aucune correspondance relative à cette dernière. En finalité ce livre est un peu fade et présente un intérêt limité. Le lecteur, en en refermant les pages, ressentira certainement une impression d’inachevé.

« Dans le sillage de Napoléon. Lettres de mes Campagnes (1801-1814), par le capitaine Guillaume Maffre », Centre d’Etudes Napoléoniennes, 2002, 140 p.

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Jean-Louis Lacorde, lieutenant de voltigeur dans les rangs du 84ème régiment d’infanterie de ligne, 3ème bataillon, a laissé un journal écrit quotidiennement et couvant la période qui va de 1803 à 1813. Mais, auparavant, voici quelques mots sur son auteur : Lacorde entre au service le 1er janvier 1803. Il est fait caporal un an plus tard, au 84ème d’infanterie, le 7 janvier 1804, puis fourrier un jour après. Nommé sergent le 1er décembre 1806, puis sergent-major le 1er juin 1808, il atteint le grade de sous-lieutenant le 20 juillet 1809, puis celui de lieutenant le 23 août 1811. Son « Journal » présente un intérêt inégal : Lacorde n’échappant pas au travers, si courant à l’époque,  de décrire encore et toujours les contrées, les villes et villages qu’il traverse avec force détails, ce qui tend à « barber » le lecteur… Parti le dernier jour de l’année 1802 de son village natal, Romagne-sous-Montfaucon (Meuse), il pénètre en Belgique, puis marche jusqu’en Hollande avec son régiment. Le voici en Allemagne en juin 1803, puis de nouveau en Hollande au début de l’année 1804. En août, il découvre le camp de « Zeist ou d’Utrecht », dont il donne une bonne description. En 1805, Lacorde fait partie des troupes embarquées par voie navale à destination des ports du Helder et du Texel. Nous sommes en juin 1805. Les choses deviennent enfin vraiment intéressantes avec sa participation à la bataille d’Ulm et au siège de  la ville du même nom, le 17 octobre 1805. Plus loin, l’auteur évoque la capitulation de la place de Gratz. Il n’est pas présent lors de la bataille d’Austerlitz et le mois de janvier 1806, le trouve en Styrie, notamment à Laybach avant de partir pour le Frioul italien. En avril 1809, Lacorde participe à la bataille de Sacile, en Italie, puis à celle de la Piave, le mois suivant.  En Illyrie, il participe aux combats et assauts donnés aux redoutes de Prewald, au combat de Laybach, puis à celui de Saint-Léonard-sous-Gratz (19 juin 1809). Le 6 juillet 1809, Lacorde se bat à Wagram dont il décrit la violence et les blessés brûlés vifs dans les blés incendiés par les coups de canons… « C’était vraiment un cruel spectacle à voir », écrit l’auteur.  Plus tard il est dans le Tyrol face au soulèvement des paysans. Après un nouveau séjour en Italie, l’auteur retrouve la France en septembre 1810. Il se repose dans son village de Romagne-sous-Montfaucon, bénéficiant d’un congé de six mois.

Après un passage en Suisse et en Allemagne, il est participe à la campagne de Russie, qui a tant marqué les esprits, et en réchappe, laissant au passage quelques belles pages sur ce qu’il a vécu durant cette période. Il sera blessé lors de la bataille de Malojaroslavets (24 octobre 1812), et fait partie du nombre de la multitude qui se presse dans le chaos glacé du passage de la Bérézina ! Il s’en tire avec un pied gelé et la perte de plusieurs orteils… Son « Journal » s’achève le 17  mars 1813, lorsque l’auteur retrouve enfin son village natal pour un repos bien mérité.

Lieutenant Lacorde, « Journal Historique, 1er janvier 1803-17 mars 1813. Publié par Paul Dufournet avec le concours de Dominique Lacorde », Librairie Clavreuil, 1992, 188 p.

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Bien avant de publier le témoignage du lieutenant Lacorde, M. Paul Dufournet avait publié, également à la Librairie Clavreuil le récit du grenadier Jacquin. Francois-Joseph Jacquin, originaire du village de Villers (Doubs) afait partie du 37ème régiment d’infanterie de ligne. C’est à l’âge de vingt ans, en  novembre 1798,  qu’il part aux armées en tant que conscrit. En décembre de la même année, Jacquin  combat en Suisse puis participe à la bataille de Zurich. En 1800, il est successivement en Allemagne, en Prusse et en Autriche. Il retrouve la France qu’avec la paix de Lunéville en février 1801  mais a à peine  le temps de souffler, étant dirigé sans délai vers l’Espagne. En passant à Bayonne, Jacqui, relève le fait que « les bourgeois ont été bien étonnés de nous voir si mal habillé et ils ont été bien plus surpris quand nous leur avons  dit qu’il nous était dû onze mois de solde. » Il ne restera pas  très longtemps en Espagne. Le voici en juin 1802 en Bretagne où des éléments de son régiment doivent s’embarquer pour les Antilles.. Le 1er octobre 1805, Jacquin et son régiment reçoivent l’ordre de partir pour la hollande.  Puis, il gagne l’Italie, avant de rejoindre la Poméranie suédoise. Que de milliers de lieues parcourues par les jambes de ces braves soldats ! Bénéficiant d’un congé bien mérité, Jacquin retrouve sa famille, qu’il n’a pas vue depuis… onze ans ! Sa propre mère ne le reconnait pas ! Son père et ses frères le prennent pour un imposteur ! Il faudra que Jacqui leur montre montre la dernière lettre de sa famille et reçue par lui afin que tout ce petit monde se rendre à l’évidence, non sans force larmes et émotion !

Les retrouvailles seront de courte durée : cinq jours !  Et le voici de nouveau en route, cette fois pour l’Autriche. Il se bat à Wagram : « A trois heures du matin la canonnade faisait déjà un fracas terrible », écrit l’auteur. Après cette fameuse bataille, Jacquin remarque qu’une partie des croix données par l’Empereur sont attribuées par quelques chefs à des militaires n’ayant jamais vu le feu : « Ce sont les plus mauvais soldats qui les ont reçues, des hommes qui n’ont pas porté d’armes et qui n’ont pas vu  l’ennemi de toute la campagne ».  En février 1811, l’auteur quitte l’infanterie pour intégrer la gendarmerie en Hollande. En juin 1813, il est nommé brigadier dans ce même corps, à Paris.  Jacquin assiste à la capitulation de Paris le 30 mars 1814 passe la revue devant Louis XVIII en mai de la même année. Apprenant le débarquement de l’Empereur à Golfe-Juan en mars 1814, il commente la nouvelle en l’affublant du nom péjoratif de « Bonaparte »… En juin 1815, il est expédié en Vendée afin de réprimer les troubles qui s’y déroulent. En 1817, Jacquin termine sa carrière comme capitaine aux gendarmes à cheval et basé à Seyssel, dans l’Ain.  Son témoignage, sans être exceptionnel, mérite d’être lu avec intérêt.

François-Joseph Jacquin, grenadier à la 37ème demi-brigade de ligne, « Carnet de route d’un grognard de la Révolution et de l’Empire. Texte inédit présenté par Antoine Dufournet. Publié par Paul Dufournet », Librairie Clavreuil, 1960, 104 p.

 

 

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( 15 mai, 2020 )

Une lettre écrite «du milieu de la Russie»…

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L’important recueil de « Lettres interceptées pendant la campagne de 1812 » (et publié par la Sabretache en 1913) ne nous apprend rien sur le dénommé Ballard, cet anonyme qui écrit à sa femme, domiciliée à Autun (Saône-et-Loire). 

Du milieu de la Russie, à 5 lieues de Dorogobouje, le 3 novembre 1812.  On me permet de te mander que nous opérons notre retraite, je ne sais jusqu’où. Nous couchons depuis 20 jours au milieu des champs, à 6 pouces de glace. Je me porte assez bien, malgré toutes les privations dont la famine de Paris n’était qu’une miniature. Nous vivons de bouillie, lorsque nous avons de la farine ou du seigle que nous broyons nous-mêmes entre deux pierres. Avec cela et un peu nous nous soutenons vaille que vaille. Je t’écrirai quand nous aurons des postes. Celle-ci doit te parvenir par estafette. Je vous aime tous et vous embrasse chaudement malgré le froid qui gèle les doigts en pleine air. 

BALLARD 

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( 13 mai, 2020 )

Un témoignage incontournable !

Couv-PEYRUSSE-carré

Il arrive parfois, qu’au détour des pages glorieuses de l’Epopée, apparaisse un personnage oublié ou méconnu. Guillaume Peyrusse, qui fut un des collaborateurs de Napoléon, en fait partie. Entré en 1805, l’année d’Austerlitz, dans les bureaux du Trésor de la Couronne, Peyrusse va débuter une carrière fulgurante. En 1809, alors que se prépare la campagne d’Autriche, Peyrusse est nommé Payeur du Trésor de la Couronne à la suite de l’Empereur.  Dès le lendemain de cette nomination, qui le rapproche de Napoléon, il suit la Grande-Armée. 

C’est là que débute son passionnant témoignage.

Il va raconter notamment toutes les campagnes auxquelles il participe, les batailles dont il est témoin, toujours placé non-loin de Napoléon.

En 1812, débute une des plus fameuses campagnes de Napoléon : celle de Russie. G. Peyrusse suit l’Empereur, toujours en tant que Payeur du Trésor de la Couronne. Cette fonction lui va décidément à ravir, lui, dont la rectitude dans les comptes est légendaire. Aux batailles menées par Napoléon, il oppose des batailles de nombres. Son armée est composée de milliers d’opérations, de colonnes noircies à la plume par des combats d’additions et de soustractions qui doivent donner en finalité un résultat exact. C’est quelquefois pour lui un vrai casse-tête. Mais il n’oublie pas relater tout ce qu’il voit : la bataille de Borodino, Moscou, la ville aux mille clochers, l’incendie dantesque dont elle sera la proie et plus tard l’enfer blanc, ce froid, cette neige qui décimeront la Grande-Armée de l’Empereur, et le fameux passage de la Bérézina qui a tant marqué les esprits !

G. Peyrusse fait partie des survivants. Le voici en Allemagne, où il aura à peine le temps de se reposer. En ce début 1813, il doit suivre Napoléon dans la nouvelle campagne qui commence. En avril, il est à Mayence ; en mai, Peyrusse assiste aux batailles de Lützen et de Bautzen ; en août, il est témoin de la bataille de Dresde qui verra la mort du fameux général Moreau dans les rangs ennemis. Puis ce sera celle de Leipzig, le 16 octobre 1813, que Peyrusse qualifie « d’effroyable boucherie ». En janvier 1814, il est de retour à Paris. L’Empire est menacé. L’héroïque campagne de France commence. Elle est ponctuée par des noms de lieux, qui sont autant de combats et de batailles menés avec courage par les troupes de l’Empereur : Brienne, Champaubert, Montmirail, Vauchamps…

Mais tout est bientôt fini. Napoléon doit abdiquer. G. Peyrusse assiste aux émouvants Adieux de Fontainebleau, le 20 avril 1814, puis c’est le départ pour l’exil: l’île d’Elbe. Durant cet intermède, il joue un rôle capital auprès de Napoléon : c’est lui qui occupe les fonctions de « Trésorier général de l’Empereur et Receveur général de l’île ». Celui que Napoléon aime à appeler, avec son accent si particulier, Peyrousse, a su obtenir la confiance du souverain. Le 26 février 1815, lorsque l’Aigle prend soudain son envol, lorsque Napoléon décide de revenir en France, G. Peyrusse le suit et note tout, depuis le débarquement de la petite armée de l’Empereur à Golfe-Juan jusqu’ à son arrivée triomphale à Paris. Au soir du 21 mars, aux Tuileries,  Napoléon est accueilli par une foule en délire; moments d’une intensité incommensurable ! Deux jours après, l’Empereur nomme G. Peyrusse, Trésorier général de la Couronne. Il s’installe non loin du cabinet du souverain, se tenant toujours prêt à répondre à ses sollicitations. Peyrusse, travailleur infatigable, entreprend alors de remettre en ordre les comptes fastidieux de l’Empire. Resté à Paris, il ne participe pas à la campagne de Belgique. Le 21 juin 1815, à trois heures du matin, il apprend la défaite de Waterloo… Tôt ce même jour, Napoléon arrive à l’Élysée et convoque aussitôt Peyrusse afin de remettre de l’ordre dans ses finances. Mais l’Histoire suit son cours inexorable : l’Empereur  doit abdiquer pour la seconde fois.

 « Je rentrai aux Tuileries le cœur navré », écrit-il, après avoir rencontré Napoléon une ultime fois au château de Malmaison et assisté à son départ pour un exil, cette fois, définitif…

Ce sont les « Mémoires » de ce personnage attachant que nous vous proposons de découvrir, et ce dans une version intégrale. En effet, J’ai pu avoir accès au manuscrit original écrit de la main de Guillaume Peyrusse. L’ensemble a été complété par de nombreuses notes qui viennent éclairer cet important témoignage. »

CB.

Paru en 2018 aux Editions AKFG, 63,  rue Grande, 77300 FONTAINEBLEAU. Tél: 09 73 68 64 07

On peut commander cet ouvrage en ligne, sur le site de l’éditeur:  http://akfgedition.com/product/baron-guillaume-peyrusse

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( 10 mai, 2020 )

Un épisode de la retraite de Russie d’après une lettre d’un officier d’artillerie.

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L’auteur de la lettre suivante, Jean-Michel-Marie Prévost, fils d’Henri-François, conseiller du Roi, juge, magistrat en la sénéchaussée et siège présidial de Clermont-Ferrand, et de marguerite Monestier, est né à Clermont-Ferrand le 26 juillet 1782. Entré à L’École Polytechnique le 1er frimaire an 10, sous-lieutenant-élève le 1er vendémiaire an 12, Prévost fut nommé lieutenant en 2ème au 5ème régiment d’artillerie le 20 floréal an 13. Capitaine en 1er au 4ème régiment d’artillerie à pied, 21ème compagnie, le 25 février 1813, il passa chef de bataillon le 19 septembre suivant et commanda l’artillerie de la 2ème division du 1er corps de la Grande-Armée. Prisonnier de guerre le 8 décembre lors de la capitulation de Dresde, il fut emmené en captivité et ne rentra des prisons de l’ennemi que le 18 juin 1814. Admis à la retraite le 19 décembre 1815, le commandant Prévost se retira dans son pays natal et y mourut le 20 juin 1832. Il était chevalier de la Légion d’honneur du 13 juillet 1813.  

Georges BERTIN. 

Magdebourg, le 24 mars 1813.

J’ai reçu, mon cher ami, ta lettre avec le plus grand plaisir et t’en remercie de tout mon cœur après être resté très longtemps sans avoir de vos nouvelles à tous, j’ai même reçu ta lettre et une de mon père qui était la première depuis mon départ de Moscou. Dans une de mes lettres à mon père, je lui avais fait part de ce que je savais alors sur le compte de ton beau-frère Mabru [Claude Mabru, chevalier d’empire par lettres patentes du 5/10/1808, né à Clermont-Ferrand le 31 mars 1778]. J’ai été bien informé par des officiers qui se trouvaient avec lui en sortant de Kowno le 13 ou 14 décembre. Il a eu le malheur d’être pris là par les cosaques qui étaient embusqués près de la grande route au coin d’un bois. Il marchait assez lentement depuis longtemps et, ce jour-là, avec le général Pernety [Cet officier avait pris le 25 septembre 1812 le commandement de l’artillerie des réserves de cavalerie], dont il avait été aide de camp. Mon frère était aussi avec lui, mais Mabru seulement et un autre de nos camarades ne puent pas assez vite gagner le bois et s’échapper. J’avais eu  souvent le plaisir de le voir à Moscou où il m’avait donné l’hospitalité lorsqu’il était encore capitaine dans la garde ; il changea de logement lorsqu’il fut nommé chef de bataillon [le 23 septembre 1812], et fut s’installer dans un quartier éloigné avec le 3ème corps dont il faisait partie. Il ne tarda pas dans la retraite à perdre ses chevaux parce que son domestique était malade. Le 3ème corps était alors à l’arrière-garde. Il perdit ses pièces faute de chevaux pour les atteler et son fourgon fut pillé par les cosaques qui manquèrent [de] le prendre près de Krasnoïé. Mon frère fut pris le lendemain, mais relâché. Je le vis ensuite souvent marchant à pied et souffrant assez, sans être cependant malade. Au passage de la Bérésina où je le vis, il perdit un petit cheval qui lui restait et lui portait quelques vivres. Ses pieds allaient mieux et il marchait alors avec une compagnie d’artillerie de la Garde où il trouvait un peu à manger. A Wilna, il se réunit au général Pernety et aux officiers de son état-major. Je le vis bien deux jours après Wilna, à quelques lieues de Kowno, il allait bien. C’est le lendemain qu’il a été pris. Je ne pus lui dire bonjour qu’à la hâte, j’étais avec des canonniers dans un traîneau, parce qu’il m’était impossible de marcher depuis Wilna. Je vis aussi mon frère [Jean-Baptiste-Benoît  Prévost (1784-1841). Pendant la campagne de Russie, il était capitaine adjoint à l’état-major d’artillerie de la 3ème division du 1er corps d’armée] le même jour et je ne l’ai pas revu depuis parce que, de Kowno, je me dirigeai sur Koenigsberg par Tilsit et mon frère sur Thorn. Il se trouve malheureusement resté là avec plusieurs compagnies d’artillerie pour la défense de la place. Nous espérons chasser les barbares du Nord et au-delà de la Vistule et gagner ainsi les places qui sont sur le fleuve. Quelques uns de nos camarades, prisonniers dans la retraite, ont écrit et disent qu’ils sont bien traités par les russes. Dieu le veuille et que nous puissions bientôt les forcer à nous rendre nos camarades et amis. Beaucoup d’officiers auvergnats de l’artillerie et du génie sont restés prisonniers. Mes pieds sont cicatrisés depuis quelque temps et j’ai remis des bottes. Je suis déjà prêt à tirer de la mitraille sur les ours du Nord ; il me tarde d’être sur la Vistule. Les prussiens se sont conduits comme des tartuffes : ils ont confirmé l’opinion que nous avons toujours eu de leur vil caractère. Je crois qu’ils vont payer cher cette manière d’agir et que le royaume de Prusse sera rayé sur les cartes géographiques. Les cohortes sont animées du meilleur esprit et ne désirent que de battre l’ennemi. Je ne désire que d’être chargé de brûler Koenigsberg, je m’en acquitterai avec le plus grand plaisir.  J’avais appris par le colonel Marilhac, qui est ici, le mariage de Savignat. Je te prie, mon cher ami, d’embrasser ton Adèle pour moi ainsi que tes polissons ; je vois avec plaisir que tu es content de leurs progrès. Mes respects à tes parents ainsi qu’à notre oncle. 

Ton sincère ami et tendre cousin.

 PRÉVOST.                                                                                                                                 

Capitaine commandant la 21ème compagnie du 4ème régiment d’artillerie à pied, à Magdebourg.  

A Monsieur Monestier, fils, maire de la commune d’Anthezat à la Gague par Veyre-Monton, département du Puy-de-Dôme. 

Article paru en 1901 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

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( 6 mai, 2020 )

Une lettre du général Van Dedem de Gelder…

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Une nouvelle lettre de cet officier supérieur, extraite de l’ouvrage d’Arthur Chuquet et intitulé « L’année 1814 ».  

L’attachement que mon père et moi avons constamment montré à l’alliance française, nous est imputé en rime auprès de la maison d’Orange, et loin de retrouver dans ma patrie l’accueil d’anciens et longs services me donnaient droit, je n’y serai point employé. Je désire ainsi me faire naturaliser en France et y reprendre du service. J’espère que Sa Majesté recueillera un militaire qui a déjà combattu pendant quatre campagnes dans les armées françaises. Les maréchaux sous lesquels j’ai servi ne me refuseront pas leurs témoignages sur ma conduite, et déjà à la bataille de Lützen, le maréchal Ney avait réclamé pour moi le titre de général de division que le Roi de Naples m’avait destiné après la brillante affaire de Fominskoïé en Russie où la brigade que je commandais tint tête à toute l’arrière-garde de l’armée russe. 

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( 20 avril, 2020 )

Réflexions d’Henri Beyle (Stendhal) à propos de la seconde abdication de l’Empereur.

Le talentueux Henri Beyle, plus connu sous le nom de Stendhal (1783-1842)

Celui qui deviendra  un écrivain célèbre et qui a servi dans l’administration impériale, n’a pas accepté la défaite de Waterloo (plus loin, dans le même tome de son « Journal », à la page 282, il lit l’histoire des Stuarts par Hume et ajoute : « pour me consoler de la bataille de Mont-Saint-Jean »). Dans le tome cinquième de son « Journal » il porte le jugement suivant, à la date du 25 juillet 1815 :

« Le parti de l’éteignoir triomphe. Voilà un beau venez-y voir, dirais-je aux philosophe allemands, si en colère contre Bonaparte, si ces gens-là avaient assez d’esprit pour comprendre. Il ne me reste plus qu’un vœu, c’est que ces lâches habitants de Paris soient bien vexés par les soldats prussiens logés chez eux [comme en 1814, après la chute de Paris]. Les lâches ! On ne peut être malheureux, mais perdre l’honneur !

La haine de la tyrannie a égaré les Chambres. Il paraît qu’elles ont forcé Bonaparte à la démission, dans un moment où son grand nom était plus nécessaire que jamais. Lucien [frère de l’Empereur] avait raison, l’intérêt de la patrie était de mettre les chambres en prison pour un mois.  Peut-être Bonaparte, ne pouvant pas s’embraquer à Rochefort, ira-t-il se réfugier à l’armée qui est derrière la Loire à deux pas de lui. Tout ce qui se fera désormais en France devrait porter cette épigraphe : « A l’éteignoir ». Les bâtards doivent être bien contents. La France ne sera jamais heureuse que gouvernée par un souverain illégitime, c’est-à-dire qui tienne sa place de la constitution. Le duc d’Orléans [futur Louis-Philippe] serait bon aujourd’hui. Si l’on attend que la couronne lui échoie légitimement, il ne vaudra plus rien. »

(STENDHAL, « Journal, 1811-1823.V. Établissement du texte et préface par Henri Martineau », Paris, Le Divan, 1937, pp.277-280).

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J’en profite pour signaler que j’ai découvert que Stendhal ne supportait pas la personne du général Philippe de Ségur, auteur d’une histoire de la campagne de 1812. Selon l’auteur du « Rouge et le Noir » , Ségur s’attribuait bien des mérites, des blessures (contestables) reçues durant ses campagnes, ainsi qu’une flagornerie excessive à l’égard de Louis XVIII.  Tout cela est contenu dans les « Souvenirs d’égotisme » rédigés par Stendhal. Je n’ai pas trouvé trace (pour l’instant) d’une animosité similaire de la part du général de Ségur. J’aurais peut-être l’occasion d’y revenir .

C.B.

 

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