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( 16 septembre, 2019 )

Les Polonais pendant la campagne de France (1814).

Cette allocution fut prononcée en juillet 1935, lors d’un pèlerinage sur les champs de bataille de 1814. Elle fut reproduite la même année dans la « Revue des Études napoléoniennes ». 

Les Polonais pendant la campagne de France (1814). dans HORS-SERIE portetendardpolonaisparloncognietDevant ces grands tombeaux des soldats inconnus que sont les champs de batailles napoléoniennes de 1814, entre l’Oise, la Marne et l’Aube, le souvenir des Polonais s’impose spontanément. On songe, sans le vouloir, au rôle que le soldat polonais a joué dans cet avant-dernier chapitre de l’épopée napoléonienne. Dans l’histoire de la fraternité d’armes des Polonais et des Français, cette page est peut-être la plus belle. C’est elle, en effet, qui exprime toute la valeur de l’alliance et toute la fidélité de l’amitié polonaises. Elle fut écrite non aux jours des victoires, de la gloire et la puissance du grand Empereur, mais au moment où sa fortune chancelle, où sa chance l’abandonne, où les forces épuisées de sa nation trahissent, où ses alliés le quittent l’un après l’autre, et où les armées réunies et hostiles de la coalition pénètrent dans les frontières de l’Empire. A ce moment atroce, les Polonais seuls ne l’ont pas déçu.Loin de leur patrie, envahie à deux reprises par les usurpateurs,-privés de leur chef, le prince Poniatowski, tombé au champ d’honneur à Leipzig,-décimés dans les campagnes précédents, celles de Russie et d’Allemagne, ils sont restés fidèles à leur alliance.

Ils ont seulement accompagné Napoléon jusqu’au Rhin, mais, voyant les troupes russes et prussiennes passer ce fleuve-frontière et avancer sur Paris, ils n’hésitèrent pas un instant à se porter à l’aide de l’Empereur et de leur seconde partie-la France. Les débris des troupes polonaises sortis indemnes de la bataille de Leipzig furent réorganisés en décembre 1813. Ils furent répartis comme suit : cavalerie : deux régiments de lanciers, un régiment d’éclaireurs, un régiment de Krakus; infanterie : deux bataillons du régiment de la Vistule ; artillerie ; enfin le célèbre régiment de chevau-légers de la Garde Impériale. Ces troupes participent, dès le début, à cette foudroyante action de Napoléon qui couvrait Paris, menacé par les armées de Blücher et de Schwarzenberg. L’Empereur écrasait par une suite de rapides opérations, tout à tour les troupes russes, prussiennes et autrichiennes, et remportait vingt succès en dix jours. Il me convient de rappeler, et non sans fierté, que les régiments polonais, si modestes en nombre, ont joué dans ces combats un rôle de premier ordre. Ainsi à Brienne, le 29 janvier 1814, le régiment de chevau-légers polonais, conduit à l’attaque par Krasinski et par le général Lefebvre-Desnouettes, entre le premier dans la ville enlevée à l’ennemi. Le 1er février, dans la plaine de La Rothière, les chevau-légers polonais exécutent une charge de flanc et écrasent la cavalerie, enfonçant les carrés de l’infanterie russe. On se battait ici dans la proportion de un contre cinq. Le 10 février, c’est le succès de Champaubert, la charge menée par Skrzynecki, chef d’escadrons des chevau-légers. Deux jours plus tard, à Montmirail, c’est la défaite de Blücher, -les chevau-légers polonais prennent part à la charge qui écrase la brigade prussienne de Ziethen.

A Soissons, le bataillon de la légion de la Vistule s’oppose désespérément, jusqu’à la dernière minute, à la capitulation de la ville. Le colonel Kosinski demande à lutter jusqu’au dernier soupir : « Mes soldats sont des braves, s’écrie-t-il, je garantis qu’un seul aura raison de quatre ennemis ». En quittant la ville, rendue, ses soldats mordaient leurs fusils de fureur ; ils ont gagné dans la suite trente croix de mérite. A Berry-au-Bac, sur l’Aisne, le 5 mars 1814, Blücher fit face à Napoléon et fut battu. Le pont qu’il devait défendre fut enlevé par une charge foudroyante des chevau-légers polonais. C’était, pour la seconde fois, le jour d’Ambroise Skarzynski, chef de l’escadron, qui, s’emparant d’une lance cosaque, fit des ravages dans les rangs ennemis. Il gagna le titre de baron de l’Empire.  Deux jours plus tard, les chevau-légers polonais sont dans le feu de la sanglante bataille de Craonne ; le 9 et le 10, le général Pac avec ses lanciers prend part à la bataille de Laon où il est blessé.

Trois jours après, le 13 mars 1814, Napoléon anéantissait le corps commandé par Saint-Priest et prenait Reims. Krasinski entrait le premier dans les rues de la ville ; les chevau-légers polonais surprenaient l’ennemi battant en retraite et, protégés par la nuit, enlevaient leurs trains, leurs canons et faisaient prisonniers 1.600  fantassins prussiens.  Le 20 mars, Napoléon livre la bataille d’Arcis-sur-Aube aux troupes de Schwarzenberg. Elle fut fatale. La Jeune Garde dispersée par le feu violent de l’ennemi, se mêla aux cavaliers prussiens et, dans une panique épouvantable, tomba au milieu de la suite de l’Empereur. Celui-ci, couvert par un peloton de chevau-légers polonais, réussit à joindre le carré de l’infanterie de la Vistule, le bataillon de Jean Skrzynecki.

Après deux jours de lutte, Napoléon battit en retraite.  Le combat de Fère-Champenoise fut désastreux pour ses maréchaux. Parmi les renforts venus, trop tard, de Paris, se trouvaient trois escadrons de lanciers polonais qui, le 28 mars, prirent part à la charge victorieuse sur l’infanterie prussienne à Claye, à l’est de Paris. Sur ces entrefaites, Napoléon remportait à Saint-Dizier sa dernière victoire. Les lanciers polonais, avec Kurmatowski à leur tête, y ont prix des canons ennemis pour la dernière fois. Mais la catastrophe approchait, et ce fut la journée fatale du 30 mars 1814, la bataille de Paris. L’artillerie polonaise y prit une part active, le général Sokolnicki se jette, comme volontaire, à la défense des Buttes-Chaumont. Dwernicki, avec son régiment de Krakus, participe à la belle défense de la barrière de Clichy sous le maréchal Moncey. Le 31 mars a lieu l’évacuation de la capitale et quelques jours plus tard, la trahison du duc  de Raguse et l’abdication de Napoléon, déterminée par la défection de certains de ses maréchaux.  Pendant la marche du maréchal Marmont à Versailles, au camp des Coalisés, un escadron des lanciers polonais de l’arrière-garde se révolta, se détacha et alla à Fontainebleau auprès de Napoléon, où s’étaient réunis les régiments de chevau-légers et des éclaireurs polonais.

Le 7 avril 1814, ils reçurent la nouvelle de l’abdication de l’Empereur, qui avait eu lieu la veille. Ils la reçurent avec regret, indignation et douleurs. Leur effort, le sacrifice de leur vie et de leur sang étaient vains, ils n’ont pas pu préserver l’Empereur de la trahison et de la défaite. Tout un escadron de chevau-légers sous Jerzmanowski accompagna Napoléon à l’île d’Elbe et le suivit sur tout le parcours des Cent-Jours, jusqu’au jour fatal de Waterloo…  Le pélerinage d’aujourd’hui nous fournit l’occasion de voir deux champs de bataille qui ont bu le sang des chevau-légers polonais en février 1814 : Champaubert et Montmirail. 

Czeslaw CHOWANIEC 

Conservateur de la Bibliothèque Polonaise, à Paris. 

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( 14 septembre, 2019 )

14 septembre 1812: « Moscou ! Moscou ! »

« Enfin le 14 septembre nous voyons la capitale tant désirée et le cri de « Moscou ! » vingt fois répété sort de toutes les bouches. Cette grande ville avec ses constructions orientales et ses nombreux clochers avait de quoi frapper l’imagination. Une partie de l’armée traverse la ville et se porte en avant. L’Empereur y fait son entrée à la tête de la Garde. Mon corps d’armée (1er) reste devant la ville sur les bords de la Moskowa. Une fois les postes établis, mon capitaine me désigne pour chercher des vivres. Ayant choisi les hommes en qui je pouvais avoir toute confiance, je me dirigeai avec eux vers la ville. Nous n’étions armés que de nos sabres. Mais l’unique pont était gardé par un piquet, et la défense d’entrer dans Moscou formelle. Nous descendons le courant à la recherche d’un gué que nous trouvons, et passons sur l’autre rive avec de l’eau jusqu’à la ceinture. Nous nous trouvons à l’entrée des faubourgs où nous rencontrons beaucoup d’autres soldats également en quête de vivres. M’éloignant de nos compétiteurs je dirigeai mon escouade sur une maison isolée14 septembre 1812: où je voyais de la lumière. Nous frappons, appelons, menaçons, envoyons des sommations, personne ne répond, aucune issue ouverte. Enfin, je parlemente en allemand, j’expose nos désirs et rassure mon interlocuteur caché. Puis, une voix de femme intervient en français. Après beaucoup de pourparlers la porte d’ouvre, et la pauvre femme recule épouvantée devant les figures plus que brunies par quatre mois de bivouacs et de batailles des six guerriers dont la tenue se ressentait de tant de fatigues et de dangers. Je finis par la rassurer et demandai à être présenté aux maîtres de la maison.  On nous fait entrer dans un salon bien meublé ou bientôt apparaît une famille de dix personnes allant des grands-parents aux petits-enfants ; Ils étaient français, de Caen, et fabricants de tulle à Moscou. Nous fûmes reçus à bras ouverts, on nous servit un bon dîner, arrosé de vins de France, puis nous sollicitâmes des vivres pour nos camarades qui nous attendaient avec anxiété. Cette excellente famille nous donna un chariot sur lequel on nous mit le pain restant à la maison, beaucoup de farine, des légumes secs ainsi qu’une foule d’autres provisions.  Après avoir fait nos adieux et exprimé notre reconnaissance nous remontons la rive, vers le pont, au milieu d’un encombrement extraordinaire. Craignant que des maraudeurs moins heureux que nous, nous attaquent, et sachant que ventre affamé n’a pas d’oreilles, je cachai notre chariot dans les broussailles au bord de l’eau et disposai mes hommes autour, sabre en main. De ma personne je me portai au pont où se trouvait un poste du 16ème léger commandé par un capitaine et un sous-lieutenant. J’expose au capitaine que, me rendant avec des vivres près du général de division, j’ai peur d’être dévalisé en route. Cet officier me donna, de suite un cavalier et six hommes en armes comme escorte. Je pus ainsi rejoindre sans accident le 7ème léger, et récompensai largement, en vivres, mes chers camarades du 16ème léger qui rentrèrent, ravis, à leur poste. Ma compagnie me fit fête, tous entouraient la voiture avec joie et le reste de la nuit se passa en un banquet fraternel. » (Capitaine Vincent Bertrand, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillies et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils [1ère édition en 1909]. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux empires, 1998, pp.128-131).

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« Le 14 septembre, à une heure de l’après-midi, après avoir traversé une grande forêt, nous aperçûmes de loin une éminence. Une demi-heure après, nous y arrivâmes. Les premiers, qui étaient déjà sur le point le plus élevé, faisaient des signaux à ceux qui étaient encore en arrière, en leur criant : « Moscou ! Moscou ! » En effet, c’était la grande ville que l’on apercevait : c’était là où nous pensions nous reposer de nos fatigues, car  nous, la Garde Impériale, nous venions de faire plus de douze cents lieues sans nous reposer. C’était par une belle journée d’été ; le soleil réfléchissait sur les dômes, les clochers et les palais dorés. Plusieurs capitales que j’avais vues, telles que Paris, Berlin, Varsovie, Vienne et Madrid, n’avaient produit en moi que des sentiments ordinaires, mais ici la chose était différente : il y avait pour moi, ainsi que pour tout le monde, quelque chose de magique. Dans ce moment, peines, dangers, fatigues, privations, tout fut oublié, pour ne plus penser qu’au plaisir d’entrer dans Moscou, y prendre des bons quartiers d’hiver et faire des conquêtes d’un autre genre, car tel est le caractère du militaire français : du combat à l’amour, et de l’amour au combat. » (Sergent Bourgogne, « Mémoires. Présentés par Gilles Lapouge », Arléa, 1992, p.13).

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L’entrée dans Moscou…

« On amena à l’Empereur quelques paysans et quelques marchands, qui faisaient pitié par la frayeur qu’ils avaient, croyant qu’on allait les égorger. Nous vîmes arriver ensuite un Français, qu’il interrogea ; je lui parlai aussi, et M. de Narbonne lui demandant s’il y avait moyen de se refaire à  Moscou, il répondit que les russes avaient enlevé tout ce qu’il s avaient pu, mais que cependant la ville ne manquait de rien. Après cela, l’Empereur entra dans les faubourgs de la ville sainte, et c’était le 14 septembre. Il y a, pour entrer dans ces faubourgs, de très petites portes ; un officier avait ordre de ne laisser enter que la suite de l’Empereur, et je passai en cette qualité. Les faubourgs sont traversés par la rivière de la Moskova ; l’Empereur descendit de cheval sur la droite de la rivière et près du pont ; il avait grand froid, il toussait en donnant ses ordres et paraissait incertain de ce qu’il y avait à faire ; puis croyant plus prudent de ne pas pénétrer encore au milieu de la ville, il revint sur ses pas pour se placer à droite, dans une petite maison de bois. Pour moi, je passai le pont et j’achetai, moyennant 15 francs, une bouteille de rhum à une cantinière qui s’était déjà établie sur une terrasse. Lorsque j’eus repassé le pont, j’aperçus Lacour  qui me cherchait de l’autre côté de la Moskova ; il avait passé la rivière à gué ; j’en fis autant pour lors et, de là, nous entrâmes dans la ville. Plusieurs habitants nous offrirent de l’eau-de-vie et des vivres que nous refusâmes ; nous empêchâmes aussi un trompette et quelques soldats de forcer des portes pour avoir de la vodka. Nous suivîmes des rues qui paraissant garnies de boutiques fermées ; on voyait à leur extrémité des palais surmontés par des tours de différentes grandeurs et très antiques, le tout dominé par force pinacles qui, ainsi que les sommités des mêmes palais, étaient revêtues en or et en argent, qui se détachaient sur des peintures où dominaient le rouge et le vert, et tout cela parsemé d’étoiles d’or. Voilà qui me parut tout à la fois bizarre et superbe. Nous vîmes aussi des enseignes de café et de marchandes de modes très élégamment exécutées… » (Adrien de Mailly, « Souvenirs de la campagne de Russie, 1812. Présentés par Christophe Bourachot », Editions du Grenadier, 2012, pp.56-57. L’auteur était sous-officier au 2ème régiment de carabiniers).

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Dans Moscou…

 « Nous fûmes surpris de ne voir aucun habitant,excepté cependant quelques malheureux que nous vîmes çà et là. Toutes les maisons paraissaient désertes. On ne voyait que des soldats polonais ou français circulant dans les rues, et plus on approchait du Kremlin plus leur nombre augmentait. En tournant le coin d’une rue, nous rencontrâmes un Polonais de la Garde, qui avait plusieurs bouteilles sous les bras et dans les mains. Il nous en offrit une que nous acceptâmes ; mais, comme nous n’avions rien pour la déboucher, nous la lui remîmes pour qu’il en cassât le goulot sur une pierre. C’était du champagne. Mes compagnons et moi nous bûmes à la régalade. Nous trouvâmes ce vin fort bon. Nous continuâmes notre chemin vers le Kremlin, où nous entrâmes peu de temps après la porte de l’Ouest.A quelque distance de la porte que nous venions de passer, nous vîmes trois ou quatre mamelucks qui étaient assis près d’un mur bordant le chemin à gauche : c’étaient des hommes démontés qui se reposaient. Nous ne tardâmes pas d’arriver sur une espèce de place que j’appellerai la court de l’ouest. Là nous descendîmes de voiture et nous nous séparâmes ; chacun alla rejoindre les siens du service auquel il appartenait. En me rendant à l’endroit où était mon devoir, je jetai un coup d’œil sur ce qui m’environnait. Le palais est un composé de divers bâtiments tenant ensemble et d’une architecture différente. A gauche d’un grand bâtiment construit à l’orientale, est un vaste escalier qui aboutit à une cour intérieure dallée, se prolongeant à droite, au bout de laquelle était une issue qui communiquait à l’intérieur des appartements de l’Empereur. Là, dans une grande pièce, je trouvai les personnes du service auquel j’appartenais. L’Empereur, qui avait passé la nuit dans le faubourg nomme Dorogomilow, était venu dans la matinée s’installer dans le palais des Czars. » (Mameluk Ali, « Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés par Christophe Bourachot », Arléa, 2000  pp.44-45).

 

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( 12 septembre, 2019 )

Le MARECHAL LEFEBVRE en 1812…

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Il commandait la Vieille Garde pendant la campagne de Russie et, de longue date, il avait sollicité ce commandement. Napoléon hésita d’abord ; il consulta Berthier ; puis, le 10 avril 1812, il donna la division se sa vieille garde à Lefebvre ; après tout, comme il disait, le duc de Dantzig était encore en état de faire la guerre et il avait de l’expérience et de l’énergie au feu.  Le 7 mai 1812, le maréchal arrivait à Glogau et, durant la marche, de la frontière russe jusqu’à Moscou, il ne cessa d’exhorter son monde à l’endurance et à la résignation, de lui prêcher la vigilance : ne serait-il pas honteux pour la Garde de se laisser enlever un poste derrière l’armée et sous les yeux de l’Empereur. Le 2 septembre 1812, il l’engage à se préparer au très prochain combat dont le résultat ne saurait être douteurs puisque l’Empereur commande.  

Chargé, après l’incendie de Moscou, de la police du Kremlin, le maréchal prend les précautions les plus sévères. Ne laisser entrer aucun Russe, tirer sur tout Russe qui cherche à pénétrer dans l’enceinte, envoyer dans le Kremlin et d’un bout à l’autre des patrouilles fréquentes, y faire le service nuit et jour comme dans une place de guerre, telles sont les prescriptions de Lefebvre. Aucun soldat de la Garde ne peut sortir du Kremlin sans la permission de son capitaine et cette permission sera donnée rarement. Le duc de Dantzig ne souffre même pas de cantinières dans le Kremlin. Pourtant des soldats sortent et commettent des excès. Lefebvre les menaça. Comment des hommes d’élite, destinés à la garde de l’empereur et qui devaient donner l’exemple de l’ordre et de la subordination, s’oubliaient-ils, s’avisaient-ils ainsi ? N’appréciaient-il pas l’honneur d’appartenir à la Garde ? Certes, la masse du corps était bonne ; mais il fallait, disait le maréchal, la purger de quelques mauvais sujets qui, chaque jour, causaient à leur chefs des désagréments.  Durant la Retraite, il marchait à pied et il vit avec douleur le désordre de l’armée. Son dévouement, dit Roguet, fut alors des plus utiles et il trouvait toujours soit dans la vieille, soit dans la jeune garde, un bataillon pour garder son tondu de caporal. Au sortir de Tolotchin, seul et à pied, un bâton à la main, dans le milieu du chemin, il apostrophe de sa voix forte et avec son accent allemand les traînards et les isolés :

« Allons, mes amis, réunissons-nous ! Il vaut mieux se joindre aux autres et se former en bataillons que d’être des lâches et des brigands !  » A l’entrée du pont de la Bérésina, il essaie durant quelques instants de maintenir l’ordre. Pion des Loches dit, assez vilainement, qu’il s’était transformé en piqueur et qu’il dirigeait les voitures impériales sur l’autre rive. Mais d’autres admiraient l’infatigable activité du vieux soldat : il portait une barbe blanche qui n’avait pas été faite depuis quelques  jours, et le bâton noueux qui soutenait ses pas semblait être dans ses mains le noble bâton de maréchal. On sait qu’il dut, non sans désespoir, laisser à Vilna son fils moribond. Il resta toutefois à la tête des troupes et partagea leurs privations, leur donna, comme dit encore Roguet, l’exemple de la fermeté et de la patience. A Vilna on le vit parcourir les rues en criant « Aux armes ! » et rassembler sur la place des débris de la Vieille Garde, 600 hommes à peine !  

Mais la mort de son fils qu’il ignore et qu’il pressent, accable Lefebvre, et, à la fin du mois de décembre, lorsque la Garde n’existe presque plus- c’est sa propre expression- il demande la permission de revenir en France. Le 11 janvier 1813, Napoléon donne un ordre à Berthier de le renvoyer à Paris. 

A.CHUQUET 

Article publié dans le 2ème  volume de la série d’Arthur Chuquet et  intitulée : « 1812. La guerre de Russie. Notes et documents », Fontemoing, 1912 (3 volumes). 

 

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( 11 septembre, 2019 )

Vers MOSCOU…

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« Le 11 septembre,notre avant-garde, commandée par le Roi de Naples, et la Jeune Garde impériale eurent près de Krimsköe, où l’ennemi avait pris position, une affaire assez vive, mais qui ne dura qu’un instant. La terreur se répandit à Moscow, où bientôt les illusions de triomphe que Napoléon se créait depuis la victoire de la Moskowa allaient s’évanouir. Sur la route sablonneuse de Mojaïsk à Moscou, tout était totalement dévasté ; nous ne rencontrâmes dans les villges par où nous passâmes et dans ceux sur les côtés, que des blessés russes que l’ennemi n’avait pu emmener. Ces malheureux, désespéré d’être abandonnés aux plus cruelles privations, en proie à la faim, à la soif et aux souffrances, faisaient naître en nous la plus vive pitié. Sur cette route désolée, dis-je, nous ne trouvâmes pas même de la paille ; l’eau était rare, et quand on avait le bonheur de découvrir une source, elle était d’ordinaire bourbeuse, souillée de toutes sortes d’ordures et très souvent infectée de cadavres, ce qui n’empêchait pas que mourant de soif, l’on se jetât dessus avec la plus grande avidité, en se battant quelquefois pour y parvenir. La misère était affreuse ; la majeure partie de l’armée était réduite à manger de la chair de cheval ; et en portant un regard sur les misérables cabanes en bois, éparses sur la route, on avait de la peine à se figurer qu’on approchait de l’ancienne capitale de l’empire moscovite. Quelques élégantes maisons de campagne que nous commencions à apercevoir à cinq ou six lieues de Moscou pouvaient seules nous faire soupçonner l’approche d’une ville. La triste route qui nous y conduisait ne contribua pas peu à augmenter notre surprise lorsque cette magnifique cité s’offrit à nos regards.  »

(Joseph de Kerckhove, « Mémoires sur les campagnes de Russie et d’Allemagne (1812-1813), », Édité par un Demi-Solde, 2011, pp.74-75. L’auteur était à cette époque médecin attaché au quartier-général du 3ème corps.)

 

 

 

 

 

 

 

 

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( 8 septembre, 2019 )

Une lettre du sous-lieutenant Paris, du 12ème de ligne.

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Jean-Marie-François Paris est né le 11 avril 1785. En 1806 il entre comme soldat au 12ème de ligne. Il est nommé sous-lieutenant le 20 août 1812, puis lieutenant l’année suivante. Cet officier sera tué à Kulm le 30 août 1813. 

Suscription : Paris, sous-lieutenant au 12ème régiment de ligne, 3ème division, 1er corps, à sa mère, Mme veuve Paris, rue Michel-le-Comte, n°38, à Paris. 

Moscou, le 18 septembre 1812. 

Ma chère mère, je vous écris ces lignes pour m’informer de votre état. Je suis parti du cantonnement d’où je vous ai écrit la dernière fois, pour nous mettre en campagne contre la Russie, mais comme cela s’est opéré avec tant de rapidité je n’ai pas trouvé un moment pour vous écrire et d’ailleurs le manque de poste m’en aura empêché, car nous avons marché nuit et jour malgré que [sic] nous avions l’ennemi à combattre. Nous avons fait un très long chemin en fort peu de temps. Enfin, nous sommes à Moscou depuis le 14. Le régiment s’est battu cinq fois et il a reçu des félicitations de S.M. l’Empereur, ainsi que du roi Murat.  L’Empereur [qui] a passé la revue du régiment le 20 août, a donné pour récompense trente et une croix d’honneur et a fait beaucoup d’officiers. Comme j’étais blessé le 17 août à la prise de Smolensk, je n’ai pas été présent à cette revue, cependant ma blessure était légère et j’espérais avant quinze jours rejoindre le régiment.  En effet, je me suis procuré un cheval et je me mis en route avant d’être guéri, car les vivres étaient courts et je pouvais être bien mieux au régiment.  Je me mis donc en route. Après avoir fait deux lieues, je rencontre un officier qui venait aussi de la ville et qui me dit qu’une heure après que je sois parti, l’Empereur avait fait donner aux adjudants et aux officiers blessés chacun dix napoléon.  Cela me fit beaucoup de peine d’être parti si tôt et point guéri et aussi de faire une pareille perte.  J’arrive au régiment, mais quelle fut ma satisfaction d’apprendre qu’à la revue  de S.M. l’Empereur j’avais été nommé sous-lieutenant. Quel plaisir pour moi ! Au moins maintenant je pourrais vous soulager dans tout ce qui sera en mon pouvoir. Sitôt que je serai payé de tout ce qui me revient, je vous ferai passer quelques chose, mais pour le moment il ne m’est pas possible, car voilà cinq mois que nous n’avons pas été payés. Cependant on espère que sous peu on sera acquitté de tout.

Adieu ma chère mère. 

Votre fils, 

PARIS 

 

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( 7 septembre, 2019 )

7 septembre 1812: La Moskowa (Borodino)…

7 septembre 1812: La Moskowa (Borodino)… dans JOURS D'EPOPEE Borodino-230x300La bataille de La Moskowa ou bataille de Borodino s’est déroulée le 7 septembre 1812. Elle fut la plus importante et la plus sanglante confrontation de la campagne de Russie, impliquant plus de 250 000 hommes pour des pertes estimées à 75 000 hommes. La Grande Armée commandée par Napoléon Ier, vainquit l’armée impériale russe sous les ordres de Mikhaïl Koutouzov, près du village de Borodino, à l’ouest du village de Mojaïsk). Les Français s’emparèrent des principales fortifications russes, dont la redoute Raevsky et les « flèches » de Piotr Bagration, mais ils ne réussirent pas à détruire l’armée russe. Environ 30 000 soldats français furent tués ou blessés au cours de la bataille. Les pertes russes furent plus lourdes, mais la puissance démographique du pays permit de remplacer les soldats tués. La bataille prit fin avec la retraite de l’armée russe, laquelle se retira en bon ordre. L’état des troupes françaises et l’absence de reconnaissance du terrain conduisirent Napoléon à stationner son armée sur le champ de bataille au lieu de poursuivre l’armée russe, comme il l’avait fait lors de ses précédentes campagnes. La bataille de la Moskowa est la plus importante de la campagne de Russie : elle marque la dernière action offensive des Français sur le sol russe. En se retirant, les Russes sont encore en état de combattre, ce qui leur permettra de bouter les troupes françaises hors de la Russie.

La campagne précédant la bataille la Grande Armée avait commencé l’invasion de la Russie fin juin 1812.

Les forces russes, initialement massées le long de la frontière polonaise, reculèrent devant les Français en appliquant la politique de la terre brûlée selon la tactique de Michel Barclay de Tolly, le commandant en chef de l’armée russe. Ce dernier a bien tenté d’établir une ligne défensive solide face à la Grande Armée, mais ses efforts furent à chaque fois ruinés par la rapidité de l’avance française.

Napoléon marcha sur Moscou à partir de Vitebsk.

La Grande Armée est cependant mal préparée pour une campagne terrestre prolongée. En effet sa base logistique la plus proche est Kowno, située à 925 kilomètres de Moscou, et le dépôt de ravitaillement de Smolenskest situé à 430 km de la capitale russe. Les lignes d’approvisionnement françaises sont donc particulièrement vulnérables aux attaques des partisans russes. Néanmoins, l’envie d’une bataille décisive pousse Napoléon à passer à l’action. Pendant ce temps, les conflits entre les subordonnés de Barclay empêchent les Russes d’établir une stratégie commune. La politique de terre brûlée de Barclay est perçue comme une réticence à combattre. Le tsar, lassé de cette stratégie, nomme un nouveau commandant en chef russe le 29 août : le prince Mikhaïl Koutouzov. Ce dernier n’est pas considéré par ses contemporains comme l’égal de Napoléon, mais il est cependant préféré à Barclay car il est ethniquement russe (contrairement à Barclay qui a des origines écossaises), et est très populaire dans l’entourage du tsar.

Koutouzov attendit cependant que les Français (avec de nombreux Polonais et Bavarois) soient à 125 km de Moscou pour accepter la bataille. Le 30 août, il ordonne une nouvelle retraite à Gshatsk. Koutouzov établit alors sa ligne défensive dans une zone facile à défendre, près du village de Borodino. À partir du 3 septembre, Koutouzov renforça la position avec des travaux de terrassements, notamment la redoute Raevski dans le centre droit russe, et les « flèches » de Bagration sur la gauche.

La bataille de Schwardino. Forces en présence 

1. L’Armée russe

L’armée russe aligne, de gauche à droite, les corps de Toutchkoff, de Borozdine, de Raevski, de Doctorov, d’Ostermann, et de Baggovut. Le corps de Constantine forme la réserve russe. Les éléments de cavalerie russes sont commandés par Silvers, Pahlen, Kork, Platov et Ouvaroff. L’aile gauche est commandée par Bagration, l’aile droite par Barclay de Tolly, qui appuient leurs lignes défensives sur un système de redoutes. La plus importante, la redoute Raevsky, au centre avec 18 canons, est prolongée au sud par trois autres retranchements : les « flèches » de Bagration. Les forces russes présentes le jour de la bataille comprenaient 180 bataillons d’infanterie, 164 escadrons de cavalerie, 20 régiments de cosaques, et 55 batteries d’artillerie (640 pièces d’artillerie au total). Au total, les Russes ont engagés 103 800 hommes. Toutefois, 7 000 cosaques, ainsi que 10 000 miliciens russes présents ce jour-là n’ont pas été engagés dans la bataille.

2. La Grande-Armée. 

Positionnée près de Schwardino, à 2,5 km des lignes russes, la Grande Armée dispose, de gauche à droite, des corps d’Eugène de Beauharnais, de Ney, et de Davout, appuyés au sud par l’infanterie de Poniatowski et les forces de cavalerie de Nansouty, de Montbrun et de Latour-Maubourg. La Garde impériale et les corps de Junot, de Grouchy et de Murat constituent la réserve.

La Grande Armée comprend 214 bataillons d’infanterie, 317 escadrons de cavalerie et 587 pièces d’artillerie pour un total de 124 000 soldats. Cependant, la Garde Impériale, qui dispose de 109 canons et qui comprend 30 bataillons d’infanterie et 27 escadrons de cavalerie pour un total de 18 500 hommes, n’a pas été engagée dans la bataille.

Déroulement. 

1. Les flèches. 

La bataille commence à 6 heures du matin, par une préparation d’artillerie contre le centre russe, menée par 102 canons. Mais les Français perdent ensuite un temps précieux à les déplacer, car ils sont trop loin des lignes russes. Davout donne l’ordre aux divisions Compans et Desaix d’attaquer la flèche située la plus au sud. Canonnés par l’artillerie russe, Compans et Desaix sont blessés, mais les Français parviennent à avancer. Voyant la confusion, Davout dirige alors personnellement la 57e brigade, jusqu’au moment où son cheval est abattu. Davout tombe si lourdement qu’il est signalé mort au général Sorbier. Le général Rappest envoyé sur place pour le remplacer, mais Davout est vivant et toujours à la tête de la 57e brigade. Rapp prend alors la tête de la 61e brigade avant d’être blessé (pour la 22e fois de sa carrière). À 7 heures, Napoléon engage les corps de Ney, puis de Junot, pour venir en aide à Davout ; ce dernier conquiert enfin les trois flèches vers 7 heures 30.  Mais les Français sont repoussés par une contre-attaque russe menée par Bagration. Ney relance un assaut contre les flèches, et parvient à les reprendre vers 10 heures. Barclay envoie alors 3 régiments de la garde, 8 bataillons de grenadiers et 24 canons sous le commandement de Baggovout pour renforcer le village de Semionovskoïe, au nord des flèches. Le retour offensif de Baggovout déloge les Français des flèches, mais Ney les reprend à nouveau à 11 heures. Le maréchal français en est de nouveau chassé, mais il conquiert définitivement la position vers 11 heures 30. Napoléon hésite à engager la Garde Impériale, qui constitue ses dernières réserves, si loin de France.

2. La redoute Raevsky. 

Pendant ce temps, Eugène de Beauharnais pénètre dans Borodino après de durs combats contre la Garde russe, et progresse vers la redoute principale. Cependant ses troupes perdent leur cohésion, et Eugène doit reculer sous les contre-attaques russes.

Le général Delzons se place alors devant Borodino pour protéger le village. Au même moment, la division Morand progresse au nord de Semynovskaya, tandis que les forces d’Eugène franchissent le Kalatsha en direction du Sud. Eugène déploie alors une partie de son artillerie, et commence à faire refluer les Russes derrière la redoute.

Appuyés par l’artillerie d’Eugène, les divisions Morand et Broussier progressent et prennent le contrôle de la redoute. Barclay lui-même doit rallier le régiment Paskévitch en déroute. Koutouzov ordonne alors au général Iermolov de reprendre la redoute ; disposant de trois batteries d’artillerie, ce dernier ouvre le feu contre la redoute tandis que deux régiments de la garde russe chargent la position. La redoute repasse alors aux mains des Russes.

L’artillerie d’Eugène continue à pilonner les Russes alors qu’au même moment, Ney et Davout canonnent les hauteurs de Semyonovskaya. Barclay envoie des renforts à Miloradovitch, qui défend la redoute tandis qu’au plus fort de la bataille, les subordonnés de Koutouzov prennent toutes les décisions pour lui : selon les écrits du colonel Clausewitz, le général russe semble être « en transe ».

Avec la mort du général Kutaisov, qui commandait l’artillerie russe, une partie des canons, situées à l’arrière des lignes russes, sont inutilisés, tandis que l’artillerie française fait des ravages dans les rangs russes.

À 14 heures, Napoléon ordonne un nouvel assaut contre la redoute. Les divisions Broussier, Morand, et Gérard doivent charger la redoute, appuyés par la cavalerie légère de Chastel à droite et par le second corps de cavalerie de réserve à gauche.

Le général Caulaincourt ordonne aux cuirassiers de Wathier de mener l’attaque contre la redoute. Observant les préparatifs français, Barclay déplace alors ses troupes pour renforcer la position, mais elles sont canonnées par l’artillerie française. Caulaincourt mène personnellement la charge et parvient à enlever la redoute, mais il est tué par un boulet.

La charge de Caulaincourt fait refluer la cavalerie russe qui tente de s’opposer à elle, tandis que la gauche, où Bagration a été mortellement blessé, et le centre russe, sévèrement mis à mal, donnent des signes de faiblesse. À ce moment, Murat, Davout et Ney pressent l’empereur, qui dispose de la Garde impériale en réserve, de l’engager pour porter l’estocade finale à l’armée russe, mais celui-ci refuse.

Fin de la bataille. 

Barclay demande alors à Koutouzov de nouvelles instructions, mais ce dernier se trouve sur la route de Moscou, entouré de jeunes nobles et leur promettant de chasser Napoléon. Toutefois, le général russe se doute bien que son armée est trop diminuée pour combattre les Français. Les Russes se retirent alors sur la ligne de crête située plus à l’est. Napoléon estime que la bataille reprendra le lendemain matin, mais Koutouzov, après avoir entendu l’avis de ses généraux, ordonne la retraite vers Moscou. La route de la capitale russe est ouverte à la Grande Armée.

Pertes. 

Les pertes sont très élevées dans les deux camps.La Grande Armée perd environ 30 000 hommes : selon Denniée, inspecteur aux revues de la Grande Armée, il y aurait eu 6 562 morts, dont 269 officiers, et 21 450 blessés[].Les Russes perdent environ 44 000 hommes, morts ou blessés, dont 211 officiers morts et 1 180 blessés. 24 généraux russes furent blessés ou tués, dont Bagration qui meurt de ses blessures le 24 septembre.

Du côté français, le manque de ravitaillement, suite à l’allongement des lignes d’approvisionnement, pour les soldats valides fait que certains blessés meurent de faim ou de négligences dans les jours qui suivent la bataille.

Conséquences. 

Les Français prirent Moscou (à 125 km) le 14 septembre. Le soir même, d’immenses incendies ravagent la ville. Les derniers feux seront éteints le 20 au soir. Moscou, essentiellement construite en bois, est presque entièrement détruite. Privés de quartiers d’hiver et sans avoir reçu la capitulation russe, les Français sont obligés de quitter la capitale russe le 18 octobre pour entamer une retraite catastrophique.

La Bataille de La Moskowa est une victoire tactique française. Elle ouvre la voie de Moscou à Napoléon. Les pertes françaises, quoique très importantes, restent inférieures au nombre de morts et blessés russes. Toutefois, l’Empire russe a aussi revendiqué la victoire, les troupes s’étant repliées en bon ordre.

Alexandre TOLOCZIN

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( 6 septembre, 2019 )

L’administration de l’armée française [durant la campagne de Russie] d’après les généraux Mathieu Dumas et Ségur…

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Au mois de mars 1830, Cuvier demandait à Philippe de Ségur des renseignements sur l’administration de l’armée pendant la campagne de Russie et notamment sur les opérations relatives aux subsistances. Ségur consulta Mathieu Dumas, Intendant général de l’armée en 1812, et Dumas lui envoya une note. Ségur communiqua cette note à Cuvier et y joignit une lettre qui traitait le même sujet. Ces documents méritent d’être connues et nous en reproduisons les points essentiels.

A.C.

I. Note de Dumas.

L’abondance des ressources, la régularité des distributions, l’organisation des transports militaires ne laissèrent rien à désirer jusqu’après le passage du Niémen. Mais nous perdîmes vingt mille chevaux entre Kowno et Vilna et cette perte fut irréparable. On forma sur quelques points principaux de la ligne d’opérations, tels que Gloubokoïé, Vitebsk, Doubrovna, Minsk, des magasins de réserve et des établissements d’hôpitaux ; nos équipages militaires fournirent des convois de biscuit. Toutefois, quand on eut dépassé Smolensk, le service devint plus difficile et celui des hôpitaux eut surtout beaucoup plus à souffrir, parce que l’armée russe qui se retirait déviant nous ravageait les campagnes, incendiait les habitations et nous entraînait dans un véritable désert. Après la bataille de la Moskowa qui consomma nos plus précieuses ressources, j’eus beaucoup de peine à soutenir le service des hôpitaux. La conquête de Moscou qui devait être le terme de nos anxiétés ne fit que les accroître ; nous trouvâmes, nous conservâmes, à la vérité, au milieu de l’incendie, des approvisionnements que les Russes n’avaient pas eu le temps de détruire; mais, si notre séjour se prolongeait au delà d’un mois, ils devaient être entièrement consommés. Néanmoins, on avait formé des magasins à Smolensk, à Vitebsk, à Vilna et sur d’autres points intermédiaires, et on les alimentait de Königsberg par la navigation des canaux, par celle du Niémen et de la Vilia. Attaqué d’une fluxion de poitrine, je fus remplacé par le comte Daru. Ma tâche avait été pénible : celle du comte Daru devenait presque impossible. Il fallait reprendre une route déjà épuisée par le passage des deux armées et des convois. Pendant les premières marches, les vivres de toute espèce qu’on avait pu recueillir dans les ruines de Moscou suffirent pour soutenir le soldat. Mais, aux approches de Smolensk, la disette se fit sentir. Daru redoubla de vigilance et d’activité; il fît venir au-devant de l’armée les subsistances qu’on put tirer de Smolensk, et pendant le court séjour que l’armée fit dans cette ville, des distributions régulières eurent lieu. Mais ce soulagement n’était suffisant que pour quelques marches jusqu’au passage du Dnieper, à Orcha. Le comte Daru envoya de nombreux agents pour recueillir à tout prix et faire porter sur la route les subsistances qu’on pourrait se procurer entre le Dniéper etla Bérézina. Ilhâta les convois qu’il avait fait partir de Minsk et de Vilna. Mais une partie seulement de ces convois put atteindre l’armée avant la prise et l’incendie du pont de Borisov, et les magasins de Minsk tombèrent au pouvoir de l’ennemi. L’armée eut donc beaucoup à souffrir pendant le passage dela Bérézina. Après ce dernier événement, un convoi, parti de Vilna, justifia la prévoyance du comte Daru et celle du duc de Bassano. Ce ne fut point le manque de vivres, mais bien la rigueur excessive du froid qui, aux accès de Vilna, causa la plus grande perte d’hommes. Les magasins de Vilna et de Kowno alimentèrent tout ce qui pouvait encore se mouvoir. Ceux de Gumbinnen et de Königsberg ne furent pas même épuisés par les débris dela Grande Armée.

II. Lettre de Ségur.

J’ajouterai que les ordres donnés de trop loin et dans un pays désert furent souvent mal exécutés; que ce fut le choc rude et indécis de Malojaroslavets qui décida subitement à la retraite et que la nécessité et l’ennemi, plutôt que la volonté et la prévoyance de l’Empereur, en dictèrent la direction; qu’on n’eut donc pas le temps de préparer tout ce qui eût été indispensable, sur une aussi longue route, pour un aussi grand passage; que la distribution des vivres, dans le petit nombre de villes où nous en trouvâmes, fut faite incomplètement, irrégulièrement et qu’elle ne pouvait l’être mieux, puisque les régiments avaient perdu leur ensemble. En effet, à qui les délivrer, lorsque la plus grande partie des soldats de toutes les armes marchait confusément, pêle-mêle, et ne pouvait recevoir de secours des magasins qu’en les pillant ? D’ailleurs, la retraite fut si souvent précipitée que, depuis Smolensk, surtout à Vilna et Kowno, une grande partie des magasins tomba au pouvoir de l’ennemi. Ni Dumas ni Daru ne peuvent être accusés de nos malheurs. L’entreprise était surhumaine par sa grandeur par sa rapidité et par la nature du pays. Le désordre, de tous les maux le plus contagieux, s’étant mis dans les troupes, l’administralion n’en put préserver ses employés. Une de nos plus grandes difficultés était la longueur infinie de ces grandes routes, ou désertes, ou dévastées par les deux armées, leur nature tantôt marécageuse, tantôt sablonneuse. Or l’administration qui ne peut marcher sans traîner après elle de grands et lourds convois, surmonta une partie de ces obstacles. Remarquons aussi que les corps restés en seconde ligne, tels que ceux de Baraguey d’Hilliers et du duc de Bellune, dévoraient la plus grande partie de ces subsistances, à mesure qu’elles arrivaient. Que le grand magasin de Minsk nous fut enlevé à l’instant où nous allions l’atteindre par la marche hardie de Tchitchagov. Qu’enfin le défaut de fourrage, de ferrage à glace, de repos ou de séjours, que les alternatives de gelée et de dégel, les mouvements de l’ennemi et la négligence de l’état-major causèrent, dès nos premiers pas, la perte de la plupart de nos fourgons.

Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912, pp.308-311).

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( 5 septembre, 2019 )

Le vol durant la campagne de Russie…

Le vol durant la campagne de Russie… dans TEMOIGNAGES 06509433Durant la retraite les soldats, dit Pion des Loches dans ses mémoires, étaient devenus voleurs. Ils volaient à un camarade un reste de galette ou un morceau de cheval. Ils jetaient un malade à bas de sa monture pour lui prendre la bête et la dépecer à coups de sabre ; ce qui se faisait si vite qu’en un quart d’heure le cheval n’était plus qu’un squelette. Plus d’un officier se croyait suivi par son cheval et tout à coup il remarquait qu’il n’avait plus que les rênes passées autour du bras ; il se retournait ; le cheval était pris, découpé, partagé. L’habitude du pillage et l’égoïsme qui régnait avaient étouffé toute probité ; On volait l’argent, les bijoux, les vêtements. Il fallait tout porter sur soi, et encore ! On enlevait des fourrures sur le dos des chevaux  et la marmite sur le feu. La nuit, les voleurs se mettaient à crier  hourra et à tirer des coups de fusil pour faire peur à leurs compagnons et saisir sans danger ce que les poltrons abandonnaient. La manière dont on vole, dit le futur maréchal de Castellane, dans son « Journal », est horrible. On prit à Chabot, pendant son sommeil, son chapeau sur lequel il appuyait la tête. Même au pont de la Bérézina, des traînards profitèrent de l’embarras pour piller les voitures et enlever les chevaux. Même le pont franchi, le vol continua ; ceux qui venaient de passer furent dévalisés de vive force par des soldats du 1er corps  qui leur prirent leur porte-manteau.

Arthur CHUQUET

(« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  p.101)

 

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( 1 septembre, 2019 )

Les RAISONS de la DEFAITE de NAPOLEON au PORTUGAL…

L’histoire de l’épopée napoléonienne oublie généralement de mentionner que le Portugal a été le théâtre d’importantes batailles entre 1801 et 1811, période au cours de laquelle des soldats portugais ont combattu les forces françaises aux côtés des armées anglaises et espagnoles à travers la péninsule ibérique et jusqu’au sud de la France. Lorsque l’on étudie cette période profondément et pendant de nombreuses années, comme nous l’avons fait, on ne peut qu’être étonné par la désignation générale de Guerre d’Espagne donnée à cette épopée commencée par la Révolution Française et dont quelques années plus tard Napoléon , d’abord en tant que consul puis en tant qu’empereur, deviendrait le personnage principal. Les RAISONS de la DEFAITE de NAPOLEON au PORTUGAL... dans HORS-SERIE 97-022546-300x206Celui-ci ne se rendit jamais au Portugal mais y envoya des émissaires ou des alliés dans le but d’avoir la mainmise sur une nation dont les frontières avaient été fixées depuis longtemps ; une nation dont la position stratégique était capitale pour le commerce international et d’une importance fondamentale pour son vieil allié l’Angleterre. Effectivement, ce pays trouvait sur les côtes portugaises, celles de ses colonies et des îles adjacentes, le meilleur port de refuge nécessaire au soutien de ses intérêts économiques, à une époque où ceux-ci avaient été mis à mal par l’indépendance des Etats-Unis. Il suffit de mentionner le Brésil pour évaluer à quel point l’Angleterre profitait d’une source de richesses vitale pour l’équilibre de son économie. D’ailleurs, avant même que Napoléon ne devienne un homme politique important, de très nombreux patriotes français écrivaient au Directoire pour expliquer à ses dirigeants que le meilleur moyen de vaincre l’inexpugnable Albion était de conquérir le Portugal. Ce qui démontre bien, si besoin en était, que le Portugal était considéré comme le soutien fondamental au développement de son vieil allié. Napoléon s’aperçut très tôt de l’importance stratégique du Portugal et estimait qu’il fallait le conquérir pour pouvoir concrétiser pleinement son projet d’unir l’Europe sous les ailes protectrices de l’aigle impérial

Échec diplomatique, stratégique et militaire.

En 1801, le Portugal est envahi sur son ordre et au nom de ses intérêts. À l’époque, Godoy, le puissant dirigeant espagnol, est convaincu qu’une coalition franco-espagnole viendra à bout de la suprématie anglaise et décide de s’allier à la France, poussé à la fois par son ambition et par la crainte de déplaire à Napoléon plus que par admiration pour lui. C’est ce que l’on peut déduire de la lecture attentive de ses « Mémoires » de l’homme espagnol rédigés au cours de son long exil, qui ne se terminent qu’à sa mort à Paris en 1851, ainsi que de la correspondance de Napoléon dans laquelle celui-ci exprime clairement son intention de commencer la conquête de la Péninsule Ibérique par le Portugal. Pour ce faire, il lève d’abord une armée commandée par son beau-frère, le général Leclerc, à laquelle il ajoute d’autres troupes placées sous le commandement du général Saint-Cyr. Godoy comprend très vite que l’Espagne ne gagnerait rien dans cette guerre dont la France serait la seule bénéficiaire et regretterait plus tard de n’avoir été qu’un jouet dans les mains du dictateur français. Cette invasion marque la première phase du projet de Napoléon de conquérir l’Espagne, projet que, grâce à d’habiles manœuvres politiciennes, il finirait par la mettre à exécution. Dans cet essai sur la défaite des armées de Napoléon en territoire portugais, seront évoquées les raisons pour lesquelles la première incursion des forces napoléoniennes au Portugal a débouché sur l’échec de ses projets. Effectivement, avec cette première invasion, qui eut lieu en 1801, Napoléon poursuivait deux objectifs : d’une part conserver le soutien de l’Espagne et, d’autre part, une fois conquis le territoire portugais en totalité ou en partie – fait qui se concrétisa avec la conquête de la Province de l’Alentejo – négocier à son avantage avec les Anglais avec lesquels il était déjà engagé par le Traité d’Amiens. L’échange de ces territoires conquis, très importants pour l’ennemi lui permettait d’obtenir des avantages économiques dans d’autres régions alors en possession de l’Angleterre, notamment en Amérique. Mais la trêve fut de courte durée, Godoy et Lucien Bonaparte, frère de Napoléon et ambassadeur de France en Espagne, signèrent un accord de paix qui n’allait absolument pas bénéficier à la France dans la mesure où ils s’étaient limités à prendre possession de Olivença, négligeant les autres territoires conquis. Ainsi le traité de Badajoz servait-il les intérêts portugais faisant échouer tous les espoirs que Napoléon avait déposés dans « la monnaie d’échange » que le Portugal constituait potentiellement.

Les lettres que le consul français adressa à Talleyrand et à Lucien Bonaparte sont très claires et ne laissent aucun doute sur les projets qu’il nourrissait. En ce sens, cette première incursion se solda par un échec.

Quant à la deuxième invasion, menée sous le commandement administratif et militaire de Junot, ancien ambassadeur de France au Portugal, elle aboutirait également à un échec dans la mesure où elle ne permettrait pas à Napoléon de concrétiser ses projets. Les contrariétés commencèrent dès que l’envahisseur entra dans Lisbonne sans avoir pu empêcher la fuite de la famille royale vers le Brésil. Junot ne s’empara ni du Régent ni de sa couronne et ainsi, contrairement à l’Espagne, le Portugal allait demeurer un pays indépendant. Par ailleurs, Junot, dont il était légitime de penser qu’il connaissait le pays et la mentalité de ses habitants, allait démontrer une incapacité totale à gouverner la nation occupée. En premier lieu, il ne comprit pas que l’Angleterre, qui jusque là avait hésité à s’engager aux côtés du Portugal, ne consentirait jamais à ce que lui soit retiré son allié le plus utile avec sa colonie du Brésil qui l’alimentait en produits de première nécessité pour le fonctionnement de son économie gravement atteinte par l’indépendance des États-Unis. Il négligea également le fait qu’un pays dans lequel l’indépendance était une tradition séculaire supporterait mal une quelconque tutelle, aussi douce fût-elle. Quant à la stratégie consistant à justifier l’invasion française comme une protection contre l’oppresseur anglais, elle fut un échec total et ne fit qu’alimenter les pamphlets virulents hostiles à la Révolution Française et à la politique qui s’ensuivit et qui peut être considérée comme la « troisième phase révolutionnaire » selon Jacques Godechot.

Les batailles de Columbeira, Roliça et Vimeiro, menées par les généraux de Junot contre les armées anglo-portugaises et remportées par les Anglais venus alors se porter en aide aux Portugais, constituent une preuve irréfutable de cette profonde défaite. D’ailleurs il suffit de lire la correspondance échangée entre Napoléon et Junot pour comprendre à quel point ce dernier ignorait tout de la mentalité portugaise. Napoléon faisait preuve de bien plus de lucidité et d’intelligence quant à la situation dans laquelle se trouvait Junot et aux risques que celui-ci courait en adoptant une attitude qui ne tenait pas compte de la réalité du pays occupé. Ainsi, dans sa lettre du 7 janvier 1808, répondant à une missive de Junot datée du 21 décembre, Napoléon affirme-t-il (Lettres inédites de Napoléon Ier: « Je reçois votre lettre du 21 décembre. Je vois avec peine que, depuis le 1er décembre, jour de votre entrée à Lisbonne, jusqu’au 18, où ont commencé à se manifester les premiers symptômes d’insurrection, vous n’ayez rien fait. Je n’ai cependant cessé de vous écrire : Désarmez les habitants ; renvoyez toutes les troupes portugaises ; faites des exemples sévères ; maintenez-vous dans une situation de sévérité qui vous fasse craindre. Mais il paraît que votre tête est pleine d’illusions, et que vous n’avez aucune connaissance de l’esprit des Portugais et des circonstances où vous vous trouvez. Je ne reconnais pas là un homme qui a été élevé à mon école. Je ne doute pas que, en conséquence de cette insurrection, vous n’ayez désarmé la ville de Lisbonne, fait fusiller une soixantaine de personnes et pris les mesures convenables. Toutes mes lettres vous ont prédit ce qui commence à vous arriver et ce qui vous arrivera bientôt. Vous serez honteusement chassé de Lisbonne, aussitôt que les Anglais auront opéré un débarquement, si vous continuez à agir avec cette mollesse. Vous avez perdu un temps précieux, mais vous êtes encore à temps. J’espère que mes lettres, que vous aurez reçues successivement, vous auront fixé sur le parti à prendre, et que vous aurez adopté des mesures fortes et vigoureuses, sans vous repaître d’illusions et de bavardages. Vous êtes dans un pays conquis, et vous agissez comme si vous étiez en Bourgogne. Je n’ai ni l’inventaire de l’artillerie ni celui des places fortes ; je ne connais ni leur nombre ni leur situation. Je ne sais pas même si vous les occupez. Vous n’avez pas encore envoyé au ministre la carte de vos étapes depuis Bayonne jusqu’à votre première place forte, ni aucune note sur la situation du pays. J’avais cependant de fortes raisons de le désirer. Enfin je suis porté à croire que mes troupes ne sont pas encore dans Almeida. S’il arrivait quelque événement, vous vous trouveriez bloqué par les Portugais. Il y a dans tout cela une singulière imprévoyance.» La teneur de la correspondance échangée entre Napoléon et Junot, comme celle de la lettre que nous venons de citer en partie, montre bien que ce dernier n’était pas l’homme de la situation. Après huit mois passés au Portugal il rentra en France. Une fois de plus, les intérêts de Napoléon étaient contrariés.

L’expédition de Soult constitue la troisième invasion, au service des intérêts expansionnistes de Napoléon en Europe et requiert une analyse sous plusieurs angles, seule à même de rendre compte des erreurs qui y furent commises et de leur poids dans la défaite. Après l’embarquement des troupes françaises, à la suite de la « Convention de Sintra », le pays se trouvait dans un état de totale anarchie surtout après le départ du général anglais Moore, qui, dans une certaine mesure, était parvenu à calmer les esprits les plus exaltés dans le nord du Portugal. Ainsi, les désaccords entre le commandement anglais et l’évêque de Porto ne cessaient d’augmenter du fait que celui-ci considérait sa ville comme le siège du gouvernement. Le peuple, alarmé par les rumeurs d’une nouvelle invasion, rendait encore plus ingouvernable le pays qui venait tout juste d’échapper à la tutelle des étrangers. Après la Convention de Sintra, l’Angleterre fit en sorte que soient respectés les intérêts du Portugal, qui depuis longtemps, jouaient en sa faveur face aux menaces françaises. Ajoutons que, dans l’intervalle entre l’invasion de Junot et celle de Soult, l’Espagne se trouvait pratiquement sous tutelle française, si l’on excepte la région de Cadix où allaient bientôt se réunir les Cortes qui contribueraient de façon décisive à l’installation du régime constitutionnel. Enfin, dans le court laps de temps qui sépare le départ de Junot de la nouvelle invasion, l’Angleterre continua à aider le Portugal. C’est ainsi que, à Porto, le colonel anglais Robert Wilson, demeurant à l’écart des dissidences politiques citées plus haut, équipa et disciplina un corps d’armée portugais et en fit deux bataillons d’infanterie, deux de cavalerie et une batterie d’artillerie qu’il baptisa Leal Legião Portuguesa (Loyale Légion Portugaise) en opposition au nom de Legião Portuguesa donné par Junot au corps d’armée formé par les dix mille combattants lusitaniens engagés aux côtés des armées napoléoniennes. C’est à cette même époque que le général anglais Beresford, qui avait été détaché à Madère, à partir de 1807 se rendit pour la deuxième fois en territoire portugais pour s’y voir confier l’organisation de l’armée portugaise Nous avons fait une brève allusion aux évènements liés à l’invasion menée par Soult. On le sait, le général Moore, avant de mourir au champ de bataille en Galice, avait réussi à repousser les armées de Junot, Ney et Soult, soit près de 60.000 hommes, loin des frontières portugaises. Napoléon ordonna alors à Soult qu’après avoir anéanti l’armée anglaise, fortement ébranlée par la mort de son commandant, de marcher sur le Portugal et d’occuper la ville de Porto au début du mois de février 1809. Pour l’aider dans sa tâche, le général Victor s’installerait à Mérida et menacerait Lisbonne. Quant au général Lapisse, détaché du corps d’armée de Bessières, il occuperait Salamanque, Ciudad Rodrigo et Almeida : ainsi la ligne du Douro serait garnie de troupes et l’arrière-garde de l’armée française de Galice serait protégée. Tout portait donc à croire que Soult était suffisamment protégé pour pouvoir entrer au Portugal sans courir de gros risques. Par ailleurs, l’armée portugaise était en phase de réorganisation et l’Espagne était pratiquement occupée par les troupes françaises.

La méconnaissance du terrain.

Ces ordres donnés par Napoléon prouvent incontestablement qu’il ignorait tout de l’état des routes espagnoles et portugaises et que les quelques informations qu’on lui avait fournies étaient pour le moins lacunaires. Sur le théâtre des opérations, les besoins essentiels à une armée ne pouvant être satisfaits, faute d’un approvisionnement en vivres organisé ; les soldats qui pratiquaient la maraude, étaient obligés de se déplacer en petits groupes à la merci des attaques perpétrées par des paysans armés. Ces derniers profitaient des obstacles d’un terrain qu’ils connaissaient bien pour provoquer d’innombrables embuscades, assassinant les petits contingents militaires nécessaires à l’occupation de chaque point stratégiquement important pour poursuivre la marche. Ainsi les troupes se dispersaient et les contingents perdaient des hommes. Malgré tout, grâce à la trahison des commandants espagnols, Soult réussit sans aucune difficulté à occuper Ferrol à la fin du mois de janvier. Ajoutons qu’à proximité de la frontière, des milliers de soldats de l’armée espagnole sous les ordres du général La Romana désertèrent. Napoléon estimait alors que la défaite des armées espagnoles entraînerait la reddition de l’Espagne. Les troupes de Soult prirent position à Tuy, Salvaterra et Vigo, sur la frontière portugaise. Là, un premier obstacle se présenta que Napoléon et Soult avaient mésestimé : la traversée du Minho. Si le maréchal avait eu connaissance de la difficulté que posait la traversée de ce fleuve, jamais il ne l’aurait tentée et aurait ainsi gagné un temps précieux. Tout d’abord il aurait dû commencer par porter ses troupes à un endroit qu’il utiliserait d’ailleurs ultérieurement, là où les gros obstacles pouvaient être surmontés. Il faut dire que le Minho, ligne de séparation entre l’Espagne et le Portugal, depuis l’embouchure et au cours de 65 kms à l’intérieur des terres, cesse d’être navigable en amont de Monção. Soult, qui avait décidé de passer le Minho à Valença dut y renoncer car les fortes pluies d’hiver avaient gonflé le débit du fleuve. Il choisit alors comme lieu de passage le hameau de Seixas près de Caminha qui se trouvait un peu plus bas sur la rive droite. Toutefois, les Portugais présents sur le terrain, parmi lesquels Gonçalo Coelho de Araújo et le colonel français au service du Portugal, Champalimaud, tous deux sous le commandement de Bernardim Freire d’Andrade, avaient pris soin de retirer toute embarcation qui pourrait faciliter le passage des troupes. Malgré les difficultés dues à la force du courant, cette tentative, qui eut lieu le 16 février avant le lever du jour permit le passage de 300 hommes qui furent aussitôt abattus par les soldats portugais. Ce même jour, aux environs de midi, une nouvelle tentative eut lieu devant Vila Nova de Cerveira. Là encore Soult s’y prit mal et les ordonnances du Gouverneur Gonçalo Coelho de Araújo repoussèrent énergiquement ses armées. Devant l’impossibilité de traverser le Minho et d’entrer au Portugal, Soult choisit la ville d’Orense en Galice, comme nouveau point de passage. Etant donné que cette région était en proie à des convulsions, le Maréchal devait la conquérir village par village, sans cesse arrêté dans sa marche par les innombrables barricades dressées par les habitants. Six mois s’étaient écoulés depuis la Convention de Sintra et le départ de Junot, quand le 6 mars, l’avant-garde de l’armée du Duc de Dalmatie arriva près de Monterrey, à la frontière de la province de Trás-os-Montes. C’est à peu près à cette date que le Duc de Beresford, le général anglais que la Régence avait choisi pour aider les forces portugaises, débarqua à Lisbonne. Il était tard pour éviter l’invasion. Après la prise de Chaves, Soult était arrivé sans grands encombres à Porto en suivant la route de Braga. C’est à proximité de cette ville, au nord-est, sur la position de Carvalho d’Este, que commencèrent les troubles populaires qui allaient provoquer l’assassinat d’une partie de l’Etat Major portugais qui était sous le commandement de Bernardim Freire de Andrade, lui aussi assassiné sous prétexte qu’il était jacobin, alliés aux Français et donc traître. La misère dans laquelle se trouvait le pays, l’absence de moyens nécessaires au combat si souvent réclamés par ceux qui étaient en charge de la défense du Minho et de Porto, menèrent à une situation chaotique. Dans ce contexte, l’armée de Soult atteignit Porto et, le 28 mars, la reddition fut proposée à ceux qui défendaient la ville. Soult s’attarda à Porto deux mois de plus que prévu contrariant ainsi les plans de Napoléon . Précisons qu’il régnait alors dans la ville un climat délétère alimenté, d’une part par la misère matérielle et psychologique dans laquelle le peuple était tombé et, d’autre part par la démagogie de l’évêque gouverneur de Porto. Tout cela faisait que de nombreux Portugais caressaient le rêve d’être gouvernés par un roi français comme ceux que Napoléon avait installés sur les trônes des pays conquis. D’ailleurs, pendant son court séjour au Portugal, Soult, lui-même, fit tout pour attirer la sympathie des Portugais et créer un climat de paix de façon à rallier les mécontents dont le nombre ne cessait d’augmenter. Toutefois, il n’avait pas prévu l’avancée des armées anglo-portugaises où se détachaient les troupes de la Leal Legião Lusitana de Wilson et celle de Wellington qui se rejoignirent sur la Serra do Pilar devant Porto, sur la rive gauche du Douro que Soult avait eu l’imprudence de laisser sans défense. À partir du 12 mai 1809, un mois et demi après la conquête française de Porto, Wellington profita, avec prudence, de la situation militaire que ses ennemis lui offraient. Le Douro, dans les eaux duquel tant d’habitants de Porto avaient perdu la vie au cours du triste épisode du ‘Ponte das Barcas’ (pont des bateaux), fut franchi. Ainsi se termina, par un nouvel échec pour les armées napoléoniennes, la troisième invasion du Portugal. Le maréchal Soult dont les qualités militaires ne sont pas en cause et que l’empereur avait fait Duc de Dalmatie pour le récompenser de son courage et de ses qualités de stratège, révéla une totale méconnaissance du pays qu’il voulait conquérir. Sans doute n’avait-il pas compris pourquoi les Anglais s’étaient empressés, peu de temps auparavant, pendant l’occupation menée par Junot, de venir au secours de leur vieil allié.

Toutefois, Napoléon n’abandonnait pas l’idée de conquérir le Portugal, qui contrairement à l’Espagne presque entièrement sous sa coupe, était toujours indépendant. Il chargea Masséna de cette mission quelques mois après l’échec de Soult à Porto. Rappelons que l’ancien ministre espagnol, Manuel Godoy, alors exilé en France, s’était laissé convaincre, comme il l’a d’ailleurs écrit dans ses Mémoires, que l’alliance des deux puissances, française et espagnole, permettrait de venir à bout de la suprématie anglaise. Or, ce but n’avait toujours pas été atteint. Une fois la flotte de la coalition franco-portugaise défaite, d’abord à Aboukir puis à Trafalgar, Napoléon allait prendre conscience qu’il lui était impossible de débarquer sur les côtes anglaises. Par ailleurs, depuis le Directoire les dirigeants français et notamment Bonaparte, alors simple consul, avaient reçu en provenance de tous les coins de France, de nombreuses lettres de patriotes français, conservées aujourd’hui aux archives de Vincennes, leur donnant des conseils sur la meilleure façon de soumettre l’Angleterre. Dans toutes ces missives une seule et même recommandation : pour vaincre l’Angleterre, il fallait d’abord défaire son vieil allié le Portugal de façon à porter un rude coup à l’économie anglaise. Effectivement, l’Angleterre trouvait sur les côtes portugaises une excellente base pour l’essor de ses activités commerciales et industrielles, pour l’acquisition de ses matières premières, notamment de celles qu’elle avait quelque difficulté à trouver depuis l’indépendance des Etats-Unis. Mais le Portugal lui offrait également un domaine commercial qui embrassait de vastes territoires : les îles adjacentes et le Brésil où l’Angleterre jouissait d’avantages douaniers concernant des produits d’une importance cruciale pour son industrie. Le Portugal était en somme la « vache à lait » de l’Angleterre selon l’expression d’un patriote français et sa conquête provoquerait sa banqueroute. Il ne faut donc pas s’étonner que Napoléon tînt tant à avoir la mainmise sur cette partie de la péninsule. L’Espagne était conquise et vivait sous le joug d’un roi français. À l’époque, tout le territoire espagnol, à quelques rares exceptions, comme la ville de Cadix, luttait depuis le 2 mai pour recouvrer son indépendance.

Rivalité des officiers.

Les 80.000 soldats que comptait l’armée de Masséna (Prince d’Essling) faisaient partie de deux des 9 corps d’armée maintenus dans la péninsule. Parmi les officiers supérieurs qui étaient à leur tête, Ney, le fameux général de cavalerie et les deux généraux vaincus précédemment, Junot et Soult, étaient sous le haut commandement de Masséna. Là encore le choix de Napoléon s’avéra très vite désastreux : Ney estimait que le commandement de l’expédition devait lui revenir et ce en raison de son rang élevé ; Junot et Soult, soudain commis à un rôle subalterne et aux ordres d’un camarade, qui plus est, ignorant tout du Portugal, faisaient régner un sentiment de malaise au sein de leurs troupes. Voilà quelques raisons parmi d’autres qui ne tarderaient pas à provoquer des dissidences et des résultats adverses aux intérêts de la politique française. Dans ses Mémoires, le général Foy, décrit de façon explicite le comportement de ces officiers et d’autres encore, comme Eblé, Fririon, Reynier, tous haut gradés dont les désaccords, qui commencèrent dès Salamanque, portèrent un grave préjudice au fonctionnement des armées françaises et contribuèrent à favoriser les Portugais. Cette gigantesque armée entra en territoire portugais au début du mois d’août 1810 et tomba sur un premier obstacle : Almeida. De l’avis de plusieurs stratèges, Masséna avait déjà commis plusieurs erreurs. Ainsi perdit-il un temps précieux à vouloir conquérir la place forte de Ciudad Rodrigo. Même constat à Almeida où, toutefois, la chance lui sourit quand le 26 août, la poudrière de la forteresse explosa, précipitant la reddition. D’ailleurs, le temps et l’énergie employés à conquérir une forteresse ne faisaient déjà plus partie des pratiques en vigueur à l’époque. Il suffisait d’en faire le siège de façon à protéger l’arrière-garde contre toute attaque. De plus, voulant entrer dans Lisbonne, Masséna choisit de prendre la rive droite du Mondego, erreur qu’il aurait pu éviter s’il avait pris connaissance du rapport de l’un des ingénieurs de Junot, un dénommé Boucherat, qui expliquait clairement les raisons pour lesquelles le chemin menant vers la capitale ne pouvait en aucun cas se faire en empruntant cette rive. Masséna, calculant qu’il nécessitait 17 jours de vivres jusqu’à Lisbonne, ordonna aux corps d’armée de faire les récoltes dans les champs abandonnés par les paysans. Cette décision lui porta préjudice. Une autre erreur fut également lourde de conséquences : l’absence d’un service des vivres amenait les soldats à pratiquer le pillage. Ce système de maraude avait des effets tragiques et des conséquences funestes quand les voleurs étaient découverts. L’armée de Masséna passa ainsi par Pinhel, Trancoso, Mangualde, Guarda, Celorico, Fornos. Après avoir traversé l’affluent du Douro, le Coa, Masséna arriva à Viseu, désertée par sa population. Le Maréchal semblait avoir oublié que l’automne approchait et que, les chemins seraient bientôt difficilement praticables. Ses plans étaient peu à peu mis en difficulté. Il était surveillé nuit et jour par l’armée anglo-portugaise sous le commandement de Wellington, lequel avait conseillé aux habitants d’abandonner leurs foyers et d’emporter ou de cacher tout ce dont l’ennemi aurait pu tirer profit. Mais c’est à Bussaco que la gloire du Prince d’Esling va commencer à se ternir. Cette chaîne de montagnes, qui depuis le Mondego se dirige au cours de huit millesvers le nord, allait être fatale aux plans français. Toutes les routes venant de l’est qui permettent de rejoindre Coimbra, passent par des reliefs montagneux qui rendent difficiles le passage d’une armée quelle qu’elle soit. C’est là que Masséna fut stoppé dans sa marche par des troupes déployées sur les hauteurs de la montagne. Les forces anglo-portugaises comptaient quelques 70.000 hommes. Le 27 août, vers deux heures du matin, l’armée française se mit en mouvement et attaqua au lever du jour. Les Français perdirent 4.500 hommes dont 223 officiers. Devant ce revers, Masséna ordonna de tourner la position, ce qu’il aurait sans doute fait beaucoup plus tôt s’il avait eu connaissance de la topographie des lieux. Les quelques officiers portugais de la Legião Portuguesa, qui accompagnaient l’armée française n’aidèrent pas Masséna : serait-ce par méconnaissance du terrain ou bien accès de patriotisme ? Toujours est-il que l’armée française perdit presque deux jours à découvrir le chemin menant à Coimbra par Boialvo (Águeda). Enfin le 29 août, aux premières heures du matin, l’armée se mit en route vers Coimbra, point de passage obligatoire pour les deux armées et prit la direction de Pombal puis de Leiria (centre névralgique pour les combattants). Les troupes anglo-portugaises, devançant toujours les troupes françaises, allèrent en direction du sud jusqu’aux célèbres lignes de défense de Torres-Vedras qu’elles avaient précédemment fortifiées mettant à profit le temps précieux que les multiples erreurs de Masséna leur avaient concédé. Selon les mémorialistes, ces erreurs ne seraient pas toutes de l’entière responsabilité de Masséna : ils affirment que, pour de mesquines questions de jalousie ou autres, des informations importantes ne lui furent pas fournies (ainsi le rapport de Boucherat). Quant aux nominations de Junot, Soult et Ney, lesquels se sentant humiliés d’être sous les ordres du Prince d’Essling, ne luttèrent pas de façon efficace, elles ne sont pas non plus le fait de Masséna. Celui-ci arriva bien tard devant les lignes de Torres-Vedras. Il ne put les franchir et dût renoncer définitivement à entrer dans Lisbonne. Des villes et des villages désertés par leurs habitants, le manque de nourriture, de secours depuis longtemps demandés, jamais arrivés, l’absence de toute collaboration de la part des chefs militaires de prestige, l’ignorance dans laquelle celui-ci fut maintenu de certains rapports cités plus haut, les dissidences existant au sein de son Etat Major, sont autant de facteurs qui contribuèrent à l’échec de cette invasion. À certains moments, Masséna avait recours à l’aide de son confident Jean-Jacques Pelet, un jeune homme alors âgé de 28 ans. Grâce essentiellement au travail de compilation de Donald Horward, nous avons aujourd’hui accès aux Mémoires et aux études faites par ce jeune ingénieur géographe qui sera ultérieurement nommé général et prendra la direction des archives de guerre françaises. Foy, Guingret, Marbot et d’autres mémorialistes indiquent certains des évènements qui menèrent à une nouvelle défaite de Napoléon. Busaco fut l’une des dernières batailles et des nombreuses défaites de l’armée française au Portugal. Lors de sa retraite, Masséna livra quelques combats de moindre importance à Redinha et à Pombal. L’on estime que, malgré les défaites subies, Masséna révéla une grande valeur militaire en parvenant à regagner la frontière espagnole sans perdre beaucoup d’hommes. Dans le laps de temps qui s’écoula entre août 1810 et mars 1811, Soult, à qui Napoléon avait ordonné de rejoindre Lisbonne par la rive gauche du Tage pour apporter son aide à Masséna qui venait du sud par la frontière de Badajoz, ne le fit pas. À partir de cette date, un corps militaire d’une dizaine de milliers de Portugais, dans une épopée qui reste à raconter, va traverser l’Espagne en compagnie des troupes anglaises et espagnoles et atteindre le sud de la France. Le rêve que Napoléon avait caressé de « s’offrir une balade » dans la péninsule s’était écroulé. L’aigle, jusqu’alors altier, allait succomber en abandonnant derrière lui un paysage de mort et de destruction que seuls l’ambition, la ténacité et le génie des peuples permettraient de reconstruire. Effectivement le spectacle des actes barbares pratiqués par chacun des camps, les assassinats, l’obligation faite aux populations affamées de s’enfuir en abandonnant leurs foyers et leurs biens, ne pouvaient que provoquer une profonde douleur chez les habitants des régions dévastées. Mais, plus tard, après avoir de nouveau goûté à la liberté et à la paix, ceux-ci trouvèrent en eux les forces nécessaires à la reconstruction de leurs maisons et de leurs biens.

Le témoignage du général Marbot.

Beaucoup d’affirmations concernant la désastreuse épopée de Napoléon dans la péninsule, sont corroborées par le Français Jean Baptiste Antoine-Marcellin de Marbot, c’est pourquoi nous avons choisi de présenter rapidement quelques-unes de ses réflexions sur le sujet. Dans l’un des chapitres de ses intéressants Mémoires intitulé « Causes principales de nos revers dans la Péninsule », le Général Baron de Marbot, énumère certaines des raisons qui menèrent aux guerres péninsulaires. Il affirme ainsi, à propos de la victoire de Baylen remportée par les armées anglo-luso-espagnoles, que « ce succès inespéré non seulement accrut le courage des Espagnols, mais enflamma aussi celui de leurs voisins les Portugais ». Il fait également allusion au départ précipité de la famille royale vers le Brésil « de crainte d’être arrêtée par les Français ». Il évoque aussi la défaite de Junot, les triomphes de Napoléon et l’installation de son frère sur le trône d’Espagne, les victoires de Soult et la mort du général Moore en Galice. Les victoires de Napoléon s’espacèrent, selon l’avis de ce mémorialiste, quand « … le cabinet de Londres lui [suscita] habilement un nouvel et puissant ennemi : l’Autriche venait de déclarer la guerre à Napoléon , qui fut contraint de courir en Allemagne, en laissant à ses lieutenants la difficile tâche de comprimer l’insurrection ». D’après Marbot quand le « maître abandonna la péninsule, le faible roi Joseph n’ayant ni les connaissances militaires ni la fermeté nécessaires pour le remplacer, il n’y eut plus de centre de commandement ». Il rapporte la situation du Maréchal Soult abandonné à Porto « sans que le maréchal Victor exécutât l’ordre qu’il avait reçu d’aller le rejoindre » et explique que « L’anarchie la plus complète [régnait] parmi les maréchaux et chefs des divers corps de l’armée française ». Il ajoute que « Soult, à son tour, refusa plus tard de venir au secours de Masséna, lorsque celui-ci était aux portes de Lisbonne, où il l’attendit vainement pendant six mois ! » et que, plus tard, « Masséna ne put obtenir que Bessières l’aidât à battre les Anglais devant Almeida ! » Le Baron explique comment Masséna, incapable de percer les lignes fortifiées de Torres-Vedras, renonça à conquérir Lisbonne et le Portugal. Marbot raconte dans le détail des scènes d’égoïsme et de désobéissance qui causèrent la perte de l’armée française mais reconnaît « que le tort principal appartint au gouvernement » en la personne de Napoléon qui, « se voyant attaqué en Allemagne par l’Autriche, [s’éloigna] de l’Espagne pour courir au-devant du danger le plus pressant ». Toutefois Marbot exprime son incompréhension devant le comportement de Napoléon lorsque celui-ci, « après la victoire de Wagram, la paix conclue dans le Nord, (…) n’[a] pas senti combien il importait à ses intérêts de retourner dans la Péninsule, afin d’y terminer la guerre en chassant les Anglais ! ». En fait, ce qui le surprend le plus, c’est que « ce grand génie ait cru à la possibilité de diriger, de Paris, les mouvements des diverses armées qui occupaient à cinq cents lieues de lui l’Espagne et le Portugal, couverts d’un nombre immense d’insurgés, arrêtant les officiers porteurs de dépêches et condamnant ainsi souvent les chefs d’armée français à rester sans nouvelles et sans ordres pendant plusieurs mois ». Marbot estime que « puisque l’Empereur ne pouvait ou ne voulait venir lui-même, il aurait dû (…) punir très sévèrement ceux qui ne lui obéiraient pas ! » Quant à son frère Joseph, le roi d’Espagne, Marbot le dépeint comme un homme « instruit mais totalement étranger à l’art militaire » et incapable de se faire obéir des officiers. Le roi Joseph était d’ailleurs le premier à désobéir aux ordres de l’Empereur, refusant d’envoyer en France les soldats ennemis faits prisonniers et les intégrant dans des corps d’armée. Marbot se montre en désaccord avec le système de recrutement napoléonien dont il estime qu’il était préjudiciable à l’armée française : « La défection des soldats étrangers dont l’Empereur inondait la Péninsule, ajoutée à celle des prisonniers espagnols si imprudemment réarmés par Joseph, nous devint infiniment préjudiciable. » Marbot mentionne enfin ce qui lui semble être « la cause principale » des revers français dans la péninsule : « l’immense supériorité de la justesse du tir de l’infanterie anglaise, supériorité qui provient du très fréquent exercice à la cible, et beaucoup aussi de sa formation sur deux rangs » Dans ses Mémoires, Marbot livre également sa conviction intime que « Napoléon aurait fini par triompher et par établir son frère sur le trône d’Espagne, s’il se fût borné à terminer cette guerre avant d’aller en Russie ». Pour ce dire, il se basait sur le fait que, seul le soutien financier de l’Angleterre permettait le maintien de la coalition. Or, le pays était las d’autant de dépenses et la Chambre des Communes s’apprêtait à refuser de voter les crédits nécessaires mais la nouvelle que Napoléon allait partir attaquer la Russie la fit changer d’avis et autoriser la « continuation de la guerre ». Marbot mentionne également les défaites du maréchal Marmont et du roi Joseph en Espagne où les Français essuyèrent de « tels revers que vers la fin de 1813, nos armées durent repasser les Pyrénées et abandonner totalement l’Espagne qui leur avait coûté tant de sang ! ». L’ultime citation des Mémoires de Marbot, vaut d’être mentionnée parce qu’elle rend justice au courage des soldats portugais et qu’il est rarissime de trouver ce genre de considération sous la plume d’un mémorialiste français. Après avoir reconnu l’esprit de persévérance des soldats espagnols, Marbot fait l’éloge des soldats portugais dans les termes suivants : « Quant aux Portugais, on ne leur a pas rendu justice pour la part qu’ils ont prise aux guerres de la Péninsule. Moins cruels, beaucoup plus disciplinés que les Espagnols et d’un courage plus calme, ils formaient dans l’armée de Wellington plusieurs brigades et divisions qui, dirigées par des officiers anglais, ne le cédaient en rien aux troupes britanniques ; mais, moins vantards que les Espagnols, ils ont peu parlé d’eux et de leurs exploits, et la renommée les a moins célébrés ».

Les historiens et les chroniqueurs ont trop souvent négligé de prendre en compte la frustration des projets de Napoléon ainsi que les erreurs successives de tous ordres accumulées au long d’années qui ne pouvaient qu’aboutir à une défaite. Ils oublient de mentionner également que c’est dans cet espace péninsulaire, qu’a commencé la chute de Napoléon . Il y aura, après, la campagne de Russie dont on connaît l’issue malheureuse. Nous sommes personnellement convaincus que les défaites subies par Napoléon au Portugal entre 1807 et 1811, au cours desquelles on vit chanceler des chefs militaires de grande valeur, ont profondément influencé sa défaite finale.

Antonio-Pedro VICENTE

« Raisons de la défaite de Napoléon au Portugal», Rives méditerranéennes 2/2010 (n° 36), pp. 13-26.

En ligne: www.cairn.info/revue-rives-mediterraneennes-2010-2-page-13.htm 

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( 29 août, 2019 )

Contrastes …

Contrastes … dans TEMOIGNAGES 1812

Quels contrastes ! Moscou et Paris ! La retraite avec ses misères et ses épouvantes, cette retraite qui fait dire à  un des acteurs : « Ah ! Certes nous avons le spectacle de grandes horreurs, pareille chose ne se reverra plus ! «  et le retour dans la patrie qui semblait si loin ! Castellane, qui consacre une partie du 1er volume de son « Journal » à la campagne de Russie, ne peut cacher son étonnement. Quelle différence ! A Paris, il fait des visites, et trois mois auparavant, sur les bords du Niémen, sans souliers, un pied nu et l’autre enveloppé dans un morceau de couverture lié avec une corde ! Il croît rêver. De même, Hochberg [le margrave Guillaume de Bade]. Au sortir des neiges et du froid le plus intense et le plus cruel, le voilà dans les salons du palais de Weimar. Il était naguère au bivouac et souffrait les privations les plus grandes, et il est maintenant dans une cour élégante, « au milieu des jouissances les plus délicates de la vie ! ». De même le colonel Combe, tombant dans le salon paternel, et pressant ses parents sur son cœur, goûtant une de ces joies inoubliables « dont la douceur dédommage de toutes les peines antérieures » et « qui rendent heureux même de ce qu’on a souffert. » De même, le fameux général Lejeune, peintre militaire de grand talent. Il rentre chez lui, il dort dans son lit, il cherche à s’endormir, et la campagne lui revient confuse comme un long cauchemar, il croit entendre encore le bruit du canon et voir ce terrible Tchitchagov qu’il na pas jamais vu et dont le nom faisait plus de peur que de mal, il a des rêves qui « rappellent les tourments de l’appétit » ; mais le lendemain il reçoit les caresses de ses amis et il oublierait ses maux s’il ne devait les raconter. Tous ces revenants de Moscou sont, en effet entourés, pressés de questions. A Weimar, tout le monde se précipite sur Hochberg pour avoir des nouvelles de l’armée. A Paris, Mme Fusil entend dire autour d’elle : « Elle a passé la Bérézina », et Ney se voit regardé, admiré, suivi comme un héros. Autre contraste. Les récits de ces réchappés de l’immense théâtre jettent l’effroi dans Paris qui, chaque jour, apprend avec un pénible étonnement une perte, une calamité nouvelle. L’Empereur donne des fêtes aux Tuileries, mais on trouve qu’il insulte à la douleur publique. Des officiers valsent le bras en écharpe. « Ces bal sont lugubres, dit un jeune colonel, et je crois voir danser sur les tombeaux. »

Arthur CHUQUET

(« 1812.La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série » Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.412-413).

 

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( 27 août, 2019 )

La bataille de Dresde: « Une victoire à peu de frais. »

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Les 26 et 27 août 1813, s’est déroulée une des plus célèbres batailles de l’Empire. La Grande-Armée la remporta avec un minimum de pertes ; c’est ce qui fait écrire au cuirassier Auguste Thirion : « Il était difficile de remporter une victoire à aussi peu de frais « .

Une bataille de deux jours. 

Selon Alain Pigeard,  » Napoléon était accouru pour défendre la ville de Dresde, capitale de la Saxe et de son allié. Dès le 26, Schwartzenberg s’était établi sur les collines qui dominaient la ville et les positions françaises, mais attendait l’arrivée des Prussiens avant de commencer les hostilités. Malgré ce désir, toute l’armée alliée se jeta sur les positions de Gouvion Saint-Cyr le 26 à 15 heures. Les troupes françaises luttèrent à quatre contre un et furent rejetées du Gross-Garten et du parc Moczinski, au moment où l’Empereur arriva avec la Jeune Garde et la cavalerie de Murat ; les Alliés furent immédiatement rejetés et regagnèrent leurs positions initiales. Le lendemain, la bataille s’engagea sous une pluie battante ; c’est dans cette partie du combat que le général Moreau, ancien héros de Hohenlinden, opposant à Bonaparte et devenu conseiller militaire du tsar avec Jomini, eu les jambes broyées par un boulet tiré par l’artillerie à pied de la Garde. Murat et Victor rejetèrent les Autrichiens et firent de nombreux tués ou prisonniers. Schwartzenberg craignant de voir couper sa ligne de retraite sur la Bohême, abandonna le champ de bataille et la capitale de la Saxe fut libérée. » 

Quelques chiffres. 

Alain Pigeard indique que les forces françaises sont de 120 000 hommes (le 27) ; les forces ennemies 140 000 hommes (le 29). Les pertes françaises sont de 8000 tués et blessés ; celles ennemies de 27 000 tués, blessés et prisonniers.

Un témoignage… 

Auguste Thirion était sous-lieutenant au 9ème cuirassiers. Il assista à la bataille de Dresde et en a laissé un intéressant témoignage contenu dans ses  » Souvenirs militaires  » :   » Depuis quarante-huit heures, toutes les cataractes du ciel étaient ouvertes sur nos têtes, et si nous n’étions pas des chevaliers de triste figure, on pouvait au moins dure que nous étions des cuirassiers faisant tristes figures ? Mouillés, harassés, manquant totalement de vivres, autant pour nos chevaux que pour nous, pataugeant dans un sol trempé, voilà dans quelles conditions nous nous présentions à la bataille de Dresde. Il est vrai que l’ennemi, aux vivres près dont il ne manquait pas, partageait avec nous l’inclémence de l’atmosphère. Une chose remarquable et heureuse pour nous, fut que l’ennemi ne nous présenta presque que de l’infanterie, et voici en quoi il fut heureux. Les fusils à pierre et à bassinet tellement mouillés qu’ils ne purent faire feu ; de l’infanterie de l’atmosphère. La bataille s’engagea par le feu des batteries, qui dura assez longtemps, et comme les deux armées tenaient bon, nous reçûmes l’ordre d’avancer sur les carrés ennemis, car toute cette infanterie était formée en carrés, manœuvre usitée quand elle est opposée à la cavalerie. A mesure que nous approchions, nous fûmes forcés de nous convaincre que nous faisions là une attaque à l’eau de rose, car sur un carré de 1500 baïonnettes sur lesquelles mon régiment marchait, il n’y eut que 50 fusils qui purent faire feu, et, avançant toujours, nous finîmes par arriver à portée des baïonnettes, dont cette infanterie fit le meilleur usage qu’il lui était possible. Elle lançait avec vigueur contre le poitrail ou les naseaux de nos chevaux et nous fûmes tenus ainsi pendant assez longtemps sans pouvoir entamer le carré, soit que nos chevaux fussent effrayés de ce mouvement, soit que les cavaliers ne fissent point usage des éperons, aucun d’eux ne voulant sacrifier son cheval. Si nous avions chargé cette infanterie de la vigueur de nos chevaux, elle n’eût pas essayé de tenir, persuadée qu’il lui aurait été impossible de résister au choc d’une masse lancée avec impétuosité, mais nous arrivâmes au pas et elle se défendit aussi bien que cela lui fut possible.  J’ignore combien de temps nous serions restés dans cette respective et très extraordinaire position, les cuirassiers, le sabre haut et la menace à la bouche, l’infanterie se livrant à une gymnastique de baïonnettes violente et incessante, si un homme du régiment ne s’était écrié ;:  » Prenons les pistolets !  » Le conseil fut immédiatement suivi, les schabraques furent levées, les fontes découvertes et les pistolets, qui étaient parfaitement à l’abri de la pluie qui paralysait les fusils, furent saisis et dirigés sur ces malheureux Autrichiens, qui cessèrent aussitôt toute résistance, jetèrent leurs armes par terre et la cavalerie pénétra dans le carré, qui se rendit prisonnier ainsi que les autres qui couvraient le champ de bataille. Il était difficile de remporter une victoire à aussi peu de frais. «  

Le général Moreau à Dresde ou la fin d’un traître…. 

Le colonel d’artillerie Noël, alors major, est lui aussi engagé à la bataille de Dresde. Voici ses impressions sur la bataille et la mort de Moreau :  » 27 août. Le lendemain c’est à notre tour de prendre l’offensive. L’ennemi, sous le coup de son échec, se tient sur la défensive. Connaissant son adversaire, il s’attend bien à être attaqué. La tâche pour nous n’est pas facile. L’ennemi, outre qu’il nous est bien supérieur en nombre, occupe sur les hauteurs d’excellentes positions, ses deux ailes appuyée à l’Elbe, à gauche et à droite. Il nous faut le débusquer des hauteurs et le rejeter sur les montagnes de la Bohême d’où il est sorti, sa seule ligne de retraite, et dont le général Vandamme doit lui fermer l’accès. Il fait un temps affreux, il a plu toute la nuit. Nous sommes mouillés jusqu’aux os et un épais brouillard couvre par moment tout le pays. Comme nous sommes les assaillants, ce brouillard nous est favorable, en ce qu’il dérobe à l’ennemi nos dispositions d’attaque. L’Empereur porte ses principales forces sur ses ailes, et, pour tromper l’ennemi, commence l’action, vers six heures du matin, par une violente canonnade au centre. Il surveille en personne le feu, et pour en activer encore la violence, il fait avancer l’artillerie de la garde. Une de ces batteries tire sur un groupe de généraux et d’officiers supérieurs qu’on aperçoit par intervalles, sur la hauteur, et un de ses boulets coupe les jambes du général Moreau, qui se trouve parmi eux. Triste fin pour un officier français, si glorieux, et qui, après avoir rendu de grands services à son pays, s’est laissé entraîner, par une jalousie et une haine personnelles, jusqu’à porter les armes contre lui et contre ses anciens frères d’armes, qui lui avaient pourtant conservé une vive sympathie. Le général Moreau, excellent général, ne peut pourtant pas, pour le génie militaire, être comparé à Napoléon. On n’a, pour en juger, qu’à comparer la campagne de l’armée du Rhin à celle de l’armée d’Italie. En dehors des choses de la guerre, c’était un caractère incertain, et il s’est laissé entraîner par les mauvais conseils de Bernadotte. A son tour, il a entraîné son ancien aide de camp Rapatel, qui, lui, fut tué d’une balle française à La Fère-Champenoise. Un boulet pour le général, une balle pour l’aide de camp, c’était la récompense de leur honteuse conduite. Lorsque, quelques jours après, on connut à l’armée la mort de Moreau, elle y causa plus de satisfaction que de regrets, malgré les bons souvenirs qu’il y avait laissés. On ne lui pardonnait pas de s’être joint à nos ennemis et de les avoir aidés de ses conseils. Si Moreau n’eût été tué à Dresde, il aurait continué à se battre contre nous ; il serait entré à Paris à la droite d’Alexandre, serait devenu un des hauts dignitaires des Bourbons, et son nom serait flétri comme celui du traître Marmont. Sa mort lui a fait pardonner sa conduite, et aujourd’hui on ne compte plus se souvenir que des services rendus. «  

Pour en savoir plus sur le sujet : 

Colonel NOEL :  » Souvenirs d’un officier du Premier Empire (1795-1832). Edition annotée et complétée par Christophe Bourachot « . A la Librairie des Deux Empires, 1999.

Auguste THIRION :  » Souvenirs militaires « . A la Librairie des Deux Empires, 1998.

Alain PIGEARD :  » Dictionnaire de la Grande-Armée « . Tallandier, 2002.

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( 27 août, 2019 )

La mort du général Moreau d’après le « Journal » d’un sous-lieutenant de cuirassiers…

La mort du général Moreau d'après le « Journal » d'un sous-lieutenant de cuirassiers... dans TEMOIGNAGES moreauletratreOn sait qu’un des incidents les plus frappants de la bataille Dresde [27 août 1813] fut la mort du général Moreau ; bien des années après, j’ai eu quelques détails sur cet événement et les jours qui le précédèrent, détails qui sont, je crois, peu connus. Ils m’ont été donnés par le prince Repnin, adjudant général de l’empereur de Russie. Le général Moreau vivait en Amérique depuis le temps du Consulat. Lorsque les puissances coalisées contre la France, en 1813, virent que la couronne de Napoléon commençait à chanceler, ils pensèrent qu’un des moyens qui pourrait jeter la désunion dans l’armée française, sans cependant donner de l’ombrage aux intérêts de la coalition, serait d’opposer à Napoléon un des plus glorieux généraux de la République. Ils ne pouvaient en choisir un plus illustre que Moreau, et ils le sollicitèrent de se joindre à eux. Moreau, en cette occurrence, écouta plutôt ses vieux ressentiments que les intérêts de sa gloire et la pensée du devoir, et répondit à l’appel des ennemis de la France.Il arriva en Bohême au moment où l’Autriche venait de se prononcer. Les souverains alliés étaient réunis à Thereienstadt ou à Töplitz, avant de se présenter à eux, il prenait des soins de toilette et se faisait bourgeoisement la barbe, lorsqu’on frappa à sa porte « Entrez ! » s’écria-t-il un peu impatiemment. Un bel officier russe se présente. Moreau demande ce qu’on lui veut. « On doit la première visite aux grands hommes. C’est l’empereur de Russie qui vient voir le général Moreau ». Grande confusion chez le vainqueur de Hohenlinden, qui maudit la savonnette et le rasoir. « Continuez votre toilette », reprend gaiement Alexandre, en s’asseyant familièrement. Un  moment après, le Roi de Prusse qui imitait toujours ce que venait de faire l’Empereur de Russie, arrive à son tour ; nouveaux compliments ; lorsque la toilette fut achevée, Alexandre dit : »Maintenant, il y en a un troisième à voir, mais celui-là ne viendra pas à vous, nous allons vous conduire chez lui. » C’était l’empereur d’Autriche. Dès ce moment, Moreau fut sous le charme. Peu de jours après, Alexandre partait pour attaquer Dresde ; il était en calèche avec les officiers qui devaient l’accompagner. Moreau restait en arrière, l’intention des alliés étant de ne l’employer que lorsque leurs armées s’approcheraient du Rhin. Il était à pied près de la voiture : 

« Adieu, général Moreau, dit Alexandre, en lui tendant la main, nous nous verrons bientôt. –Sire, reprend Moreau, je ne puis prendre mon parti de voir partir Votre Majesté sans l’accompagner.-Vrai, cela vous ferait plaisir ; eh bien, montez. Il faudra cependant qu’un de ces Messieurs vous prête un uniforme pour que nos troupes sachent que vous êtes de nos amis. »  Ainsi fut fait ; deux jours après on se battit ; dans un engagement d’avant-garde, le 25 août 1813, on fit quelques prisonniers, et dans le nombre il se trouva deux ou trois vieux soldats de la Garde, faisant partie du dépôt laissé à Dresde, lorsque l’Empereur s’en était éloigné, car au premier moment on avait tout utilisé. Moreau l’apprit et désira voir ces anciens serviteurs ; il les interrogea sur leurs premières campagnes, et d’après leurs réponses, il leur désigna le corps, la brigade, l’armée dont ils faisaient partie et les noms de leurs chefs. Ces soldats étaient surpris qu’un général russe connut ces détails. L’un d’eux le regarde fixement, recule de deux pas et s’écrie : Le général Moreau ! Vive la République ! ». 

Le prince Repnin, présent à cette scène, nous dit qu’elle avait produit un grand effet sur les assistants. Le cri échappé au pauvre prisonnier qui, entouré d’ennemis, jette au transfuge cette exclamation, ce reproche sanglant, qui reportait Moreau au jour où il faisait, lui aussi, entendre ce même cri pour entraîner les Français à la lutte avec ces ennemis qu’il venait servir maintenant. 

« Cette noble apostrophe, disait le prince Repnin, nous remplit tous d’une haute estime pour ce brave soldat, et nous le lui témoignâmes vivement. » 

Deux jours après, Napoléon conduisait son armée à l’un de ces triomphes auxquels il l’avait accoutumée. L’Empereur de Russie et Moreau étaient à cheval côte à côte, suivant un chemin étroit et défoncé qui aboutissait à un plateau découvert, sur lequel étaient des réserves d’artillerie. Au débouché du chemin, le passage était très resserré. Moreau tint son cheval pour laisser passer l’empereur. « Passez, dit celui-ci avec courtoisie, sur le champ de bataille le pas est aux généraux. » Moreau pousse son cheval ; il n’est pas en avant d’une demi-longueur qu’un boulet tiré d’écharpe fait entendre un terrible sifflement. 

Le cheval de Moreau et celui de l’empereur de Russie se cabrent et retombent aussitôt. 

« Grand Dieu ! s’écria tout l’état-major, l’empereur est atteint !- Non, dit Alexandre, mon cheval a eu peur, voilà tout. » Moreau ne se relève pas : il avait les deux jambes emportées et son cheval le corps fracassé ; il mourut six jours après. 

« C’était un boulet providentiel, disait le prince Repnin en terminant son récit ; car, après tout, ce n’est pas beau de combattre dans les rangs de l’ennemi de sa patrie, et puis, ajoutait-il avec l’orgueil d’un vrai Russe. Si Moreau eut vécu, on lui eut attribué tous les succès de la campagne, et c’est à nous qu’ils appartiennent. » 

(RILLIET DE CONSTANT, « Journal d’un sous-lieutenant de cuirassiers »)

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( 26 août, 2019 )

Trois livres lus…

Zaluski

 

Zaluski.

Les combattants polonais, on le sait, servirent avec courage et fidélité dans les armées de l’Empire. Il y a vingt ans, la Librairie F. Teissèdre a eu la bonne idée de rééditer le témoignage du capitaine Zaluski (1787-1866) (qui deviendra chef d’escadron en 1813) des Chevau-légers polonais de la Garde et publié à l’origine dans le fameux « Carnet de la Sabretache » en 1897/1898. La première partie de ce récit concerne la campagne de 1812,  L’auteur raconte de nombreux détails et, quand sa mémoire lui fait défaut, il n’hésite pas à laisser la parole à d’autres mémorialistes.  Tout au long de son témoignage, Zaluski, rectifie ou complète les écrits d’Adolphe Thiers mais aussi ceux des généraux Gourgaud et de Ségur ; tous ces auteurs ayant commis plusieurs erreurs ou faisant preuve parfois d’imprécision. Il cite souvent son compatriote Chlapowski, qui a laissé également un témoignage intéressant. La seconde partie de ce livre porte sur la campagne de 1813.Après quelques semaines d’un repos mérité, au sortir de l’épuisante campagne de Russie, l’auteur  rejoint son régiment. Sa démarche est la même en rédigeant son témoignage sur cette campagne d’Allemagne : raconter les faits et rectifier les faits restitués par Thiers, et seulement lui, cette fois. Zaluski participe à la campagne de France mais pour peu de temps encore : il est fait prisonnier lors de la bataille de La Rothière (1er février 1814. Bon témoignage.

Général comte ZALUSKI, « Les Chevau-légers polonais de la Garde (1812-1814). Souvenirs », Librairie Historique F. Teissèdre, 1997, 118 pages.

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Pelet

Pelet.

Voici un ouvrage composé par trois intéressants témoignages sur la campagne de 1812, publiés dans le « Carnet de la Sabretache entre 1901 et 1912. Le premier est celui du futur généra Pelet, alors chef d’état-major du général de Lobau et aide-major-général de l’infanterie, commandant depuis le 18 octobre 1812 le 48ème de ligne. Le récit de cet officier est excellent. Il n’hésite pas à contester certains points du témoignage de Labaume, lequel, on le sait, a pris quelques libertés avec la réalité. Ces souvenirs sont suivis par ceux du capitaine Bonnet, du 18ème de ligne. La qualité de son témoignage est indéniable. Le général de Pelleport lui-même n’a pas hésité à consulter l’auteur afin d’obtenir certains renseignements sur le rôle tenu par ce régiment durant la campagne de Russie. Le témoignage du hollandais Henri-Pierre Everts (1777-1851), major 33ème régiment d’infanterie légère ne vient pas dépareiller, par sa qualité, les deux précédents textes. Evert aura la malchance d’être fait prisonnier par les russes, lors du combat de Krasnoïé, le 18 novembre 1812. Il ne retrouvera la Hollande que début juin 1814.  

Général PELET-Capitaine BONNET-Général-major EVERTS, « Carnet et Journal sur la campagne de Russie », Librairie Historique F. Teissèdre, 1997, 172 pages.

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Lafaille

Lafaille.

Enfin, j’ai lu le témoignage quelque peu méconnu du  futur général Lafaille (1778-1840).Ce récit a été publié la première fois dans le « Carnet de la Sabretache » en 1931/1932. L’auteur est élève à l’éphémère Ecole de Mars, mais c’est son passage à l’Ecole polytechnique (1794) qui va lui être utile pour sa formation d’officier du génie. Lafaille a pour professeurs le célèbre Monge ainsi que Fourcroy. Il côtoie les frères Chabrol, élèves comme lui, dont l’aîné sera préfet à Paris, et participera avant toute chose à l’expédition d’Egypte. Faisant le choix de rester une année de plus à l’Ecole polytechnique comme chef de brigade, Lafaille reçoit l’ordre de rejoindre l’Ecole du génie de Metz. Puis Lafaille se contente de raconter des faits qu’il n’a pas vécu, telle la capitulation de Baylen, et quelques anecdotes et jugements sur Marmont, Oudinot, Victor,  Ney, Soult, Gourgaud; tout ce petit monde galonné en prend pour son grade ! Son récit s’achève sur un long chapitre portant sur un conflit qu’il eut avec Clarke, duc de Feltre. Il s’agit là globalement d’un témoignage un peu fade ne présentant qu’un intérêt limité.

Général LAFAILLE, « Mémoires (1787-1814) », Librairie Historique F. Teissèdre, 1997, 198 pages.

 

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( 24 août, 2019 )

Fallait-il s’arrêter à Smolensk ?

Fallait-il s'arrêter à Smolensk ? dans HORS-SERIE smolenskNapoléon eut-il l’intention de s’arrêter à Smolensk [le 18 août 1812] ? Non. Il eut peut-être, à certains instants, cette intention, fugitivement et comme en l’air, par manière de conversation.  C’est ainsi qu’il aurait, selon Ségur, devant ses maréchaux, répété le mot du comte de Lobau, que Smolensk était une belle tête de cantonnements. C’est ainsi qu’il aurait dit à Davout que sa ligne était désormais couverte et qu’il allait faire, halte. Mais tous ces propos, s’ils furent tenus, n’étaient pas sérieux Napoléon n’avait qu’une idée, aller en avant et remporter la victoire qui déciderait la paix : une bataille gagnée entraînait, de l’avis de tout le monde, la prise de Moscou et la fin des hostilités. Il fallait donc marcher, lancer une armée qui se soutenait par son seul mouvement, qui était une armée d’attaque et non de défense, une armée d’opération et non de position, une armée expéditionnaire. Gourgaud affirme que Napoléon n’eut jamais la pensée de s’arrêter à Smolensk ; cette position , ajoute Gourgaud, donnait à l’Empereur une grande place de dépôt et un point d’appui : il n’y avait de Smolensk à Moscou qu’une dizaine de marches, et derrière Smolensk étaient, en deuxième ligne, Minsk et Vilna, en troisième ligne, Kowno, Grodno et Bialystok, en quatrième ligne, Varsovie, Thorn et Elbing. Le duc de Bassano, Maret, dans une note publiée par Ernouf, confirme le témoignage de Gourgaud. La question, écrit Maret, avait été discutée d’avance à Paris et résolue. L’Empereur aimait les guerres courtes et les paix promptes. Il ne goûta donc pas le projet de taire la guerre en deux campagnes et de borner la première au cours dela Dwina. Ce qui fut en jeu à Smolensk, assure Maret, c’est la marche sur Pétersbourg ou sur Moscou.

 Arthur CHUQUET.

(« 1812.La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série » Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.11-12).

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