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( 25 mars, 2020 )

Les lectures russes de Napoléon…

Les lectures russes de Napoléon… dans HORS-SERIE napoleonAvant de partir pour la Russie, Napoléon voulut connaître le pays. Nous le voyons demander à son bibliothécaire Barbier, au mois de décembre 1811, les livres les plus propres à le renseigner sur la topographie de la Russie et surtout de la Lituanie « sous le rapport des marais, rivières, bois et chemins », ainsi que tout ce qui a paru de plus détaillé en français sur la campagne de Charles XIII et sur les opérations militaires dont ces contrées ont été le théâtre. Au mois de janvier 1812, il demande une histoire de la Courlande et tout ce qu’il y a de topographique, de géographique et d’historique sur Riga et la Livonie. 

Au mois de mai, il demande des traductions manuscrites, faites au bureau de Mounier, d’ouvrages sur l’armée russe : l’ouvrage du colonel Wilson, l’ouvrage du capitaine prussien Plotho, et d’autres : ces traductions, dit-il, pourront lui être utiles « dans le voyage ». 

Arthur CHUQUET (« 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents », 3ème série, Fontemoing, 1912). 

 

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( 23 mars, 2020 )

La fin du chef d’escadron Alfred de Noailles…

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Alfred de Noailles, chef d’escadron, aide-de-camp de Berthier, fut tué le 28 novembre à la bataille de la Bérézina. Fort dévot, très bon militaire, remplissant avec scrupule les devoirs de son métier, brave, ardent, prodigue de sa vie, un de ces hommes, comme dit Ségur, qu’on croit avoir assez récompensés en les employant : tel était Noailles. Il portait, lorsqu’il périt, une paire d’épaulettes de l’Empereur qui lui avait été donnée le 25, au bivouac de Borisov, par Angel, l’huissier du cabinet. Tout le monde, Castellane, Fézensac, Gourgaud, le regretta. Le maréchal Ney remarqua la douleur de Fézensac. Mais la guerre avait endurci le cœur du duc d’Elchingen et il trouvait tout simple qu’un militaire mourût sur le champ de bataille. « Eh! dit-il à Fézensac, c’était apparemment son tour, à Noailles, et il vaut mieux que nous le regrettions que s’il nous regrettait! » N’avait-il pas adressé à un blessé qui se plaignait cette sincère et rude parole : « Que veux-tu que j’y fasse! Tu es une victime de la guerre ! » Comment mourut Noailles ? Selon Gourgaud, il parlait avec Marbot, colonel du 23ème régiment de chasseurs, lorsqu’eut lieu une charge de la cavalerie russe. Le cheval de Noailles s’abattit; deux cosaques saisirent l’officier, le frappèrent, l’entraînèrent par le collet, et vainement les chasseurs essayèrent de le délivrer; on ne revit plus Noailles qui fut sans doute massacré par les cosaques. Mieux vaut croire Berthier. Suivant Berthier, Noailles reçut à la tète une balle qui le tua raide, tandis qu’il venait à l’avant-garde d’Oudinot reconnaître l’ennemi. Sa veuve et ses amis retrouvèrent ses traits dans l’album où Lejeune avait dessiné et réuni les portraits de ses camarades. Voici, au reste, quelques documents sur lui et sur sa mort :

1° Une lettre où Bacher, notre agent à Ratisbonne, le recommande à Berthier.

2° L’apostille de Berthier à la lettre de Bâcher; il attache Noailles à son état-major.

3° La proposition de Berthier qui fait donner à Noailles une sous-lieutenance.

4°La nomination de Noailles comme sous-lieutenant au 23ème régiment de chasseurs à cheval (le 19 juillet 1809, il était promu capitaine et, le 12 août 1812, un décret daté de Vitebsk le faisait chef d’escadron aide-de-camp).

5° Une lettre d’une tante de Noailles qui obtient pour lui un congé de quatre mois en avril 1810.

6° Trois certificats de la mort de Noailles.

7° L’acte de notoriété qui constate cette mort.

I. Ratisbonne, 23 vendémiaire an XIV. 

Bacher à Berthier.

Monseigneur, M. Alfred de Noailles, orphelin du ci-devant vicomte de Noailles, âgé de vingt ans et d’une taille de cinq pieds huit pouces, attaché à la légation de France près l’Electeur archichancelier, se propose de s’équiper à ses dépens pour obtenir la permission d’entrer au service comme simple soldat, dans le corps que Votre Excellence voudra bien lui désigner. Il se rend à cet effet au grand-quartier général pour y demander les ordres de Votre Excellence. Je la supplie de vouloir bien l’accueillir favorablement; il promet de se rendre digne du nom qu’il porte, en combattant sous les aigles impériales et en suivant l’exemple de feu son père qui est mort en servant sa patrie.

 II. Note de Berthier à la lettre de Bacher.

M. Alfred de Noailles, volontaire, portera un uniforme de chasseur à cheval tout vert; il sera attaché à mon état-major jusqu’à ce que le corps des volontaires soit formé.

III. Note de Berthier. Linz, 20 janvier 1806.

Proposer M. de Noailles, volontaire, qui a servi toute la campagne et qui s’est trouvé à la bataille d’Austerlitz, à une sous-lieutenance de troupes à cheval.

IV . Paris, 10 février 1806.

Le sieur [de] Noailles, volontaire à l’état-major de la Grande Armée, est nommé sous-lieutenant au 23ème régiment de chasseurs à cheval. 

V . Mme de Noailles à Berthier. Paris, 22 avril 1810.

Monseigneur et cher prince,

L’état de la santé de mon neveu Alfred est inquiétant; on lui a appliqué un large vésicatoire qui lui a peut-être sauvé une maladie. Le docteur Bourdois dit que votre aide-de-camp a besoin d’eaux sulfureuses. Comme je ne puis le décider à vous demander un congé, je crois de mon devoir de le solliciter moi-même et j’oserais vous supplier de lui ordonner d’en profiter. Depuis sa prison d’Espagne dont vos bontés et votre intérêt si suivi l’ont fait sortir, il n’a pas juste santé. Elle se détruirait tout à fait s’il ne faisait des remèdes. Veuillez agréer, Monseigneur, l’assurance de mon respectueux et bien sincère attachement.

NOAILLES-POIX.

J’espère que pendant votre séjour à Compiègne, vous aurez bien voulu vous occuper de faire jouir Alfred des grâces de Sa Majesté l’Empereur accordées depuis quinze mois sans effet quelconque.

Apostille de Berthier. Accorder un congé de quatre mois pour prendre les eaux (avec appointements.)

VI. Certificats de la mort d’Alfred de Noailles.

N°1.

Je soussigné, certifie que le 28 novembre 1812, ayant été envoyé par S. A. S. le prince de Neuchâtel à la recherche de M. Alfred de Noailles, l’un de ses aides-de-camp, qui n’avait pas reparu depuis le matin, je trouvai près de nos tirailleurs un bomme mort, ayant une très grande ressemblance avec M. de Noailles. Il avait été atteint d’un coup de feu à la tête; ce qui altérait assez ses traits pour que j’eusse besoin de quelques autres indices pour le reconnaître. Je les cherchai dans la marque d’une chemise et d’un gilet de coton fait au métier, seuls vêtements qui lui restaient. Mais, on les lui ôtant, je reconnus que cet homme mort avait un cautère au bras. Vivant habituellement depuis plusieurs mois avec M. de Noailles et ne lui connaissant pas cette incommodité, je présumai m’être trompé à la ressemblance et laissai là ce cadavre pour continuer mes recherches. Elles furent inutiles et je revins rendre compte au prince du mauvais succès de la mission dont il m’avait chargé. Je fis mention du corps que j’avais trouvé, ayant beaucoup de ressemblance avec M. de Noailles, mais ayant un cautère au bras. Cet indice qui m’avait empêché de croire que ce fût lui, fut pour ceux qui le connaissaient plus particulièrement et qui savaient qu’il avait en effet un cautère au bras, une preuve certaine que le corps que j’avais trouvé était réellement le sien. En foi de quoi, j’ai signé le présent pour servir et valoir ce que de raison.

A Dresde, le 29 juillet 1813.

H. de COURBON. Aide-de-camp de S. A. S. le prince de Neuchâtel.

N°2.

Nous soussignés, étant présents au quartier général de l’armée française en Russie à Zanivki, près la Bérézina, le 28 novembre 1812, d’après la connaissance que nous avons eue de la mission confiée le dit jour sur le champ de bataille à M. le chef d’escadron Alfred de Noailles, aide de camp du prince major général, et d’après ce que nous avons entendu rapporter à M. le chef d’escadron de Courbon qui fut chargé de parcourir le champ de bataille pour rechercher Alfred de Noailles dont l’absence inquiétait, certifions qu’il a passé parmi nous pour certain que cet officier avait été tué aux avant-postes en exécutant avec sa bravoure ordinaire les ordres qu’il avait reçus. Ce que nous avons appris depuis cette époque n’a fait que nous confirmer dans l’opinion de sa mort. En foi de quoi nous avons délivré le présent certificat pour servir et valoir ce que de raison.

Au quartier-général impérial à Dresde, le 12 juillet 1813.

Anatole de MONTESQUIOU, chef d’escadron, aide de camp du prince.

L.-M. GUILLABERT, commissaire des guerres près le major général.

LEDUC, commissaire ordonnateur et secrétaire intime de S. A. S. le prince de NEUCHATEL.

François SUCHORZEWSKI, capitaine adjoint à l’état-major général.

SALAMON chef du bureau du mouvement des troupes.

LATRAN, adjoint aux commissaires des guerres, près S. A. S. le prince major général.

Y. COUTARD, aide-de-camp.

Le chevalier de MONDREVILLE, adjudant commandant.

L’adjudant commandant chevalier MICHAL.

LECHANTRE, adjoint aux commissaires des guerres, employé près du prince major général.

F. de RIANCEY, adjoint aux commissaires des guerres près le major général.

Le général de division, chef de l’état-major comte MONTHION.

Je certifie, de plus, que la mort de M. le baron Alfred de Noailles, chef d’escadron, aide-de-camp du prince de Neuchâtel, m’a été attestée par M. Hippolyte Dessalles, sous-lieutenant au 19ème régiment d’infanterie de ligne, membre de la Légion d’honneur, lequel commandait un parti de tirailleurs du 2ème corps (duc de Reggio) au moment où M. de Noailles apportait des ordres au maréchal duc de Reggio. M. Dessalles, qui avait fréquemment vu chez moi M. de Noailles, causa avec lui et l’engagea à ne pas rester sans motif sous le feu, en lui observant qu’il valait mieux chercher maréchal. Mais, au moment même, une balle frappa M. de Noailles à la tête. Les tirailleurs français, obligés de se retirer de la position, abandonnèrent M. de Noailles ; mais bientôt, occupant de nouveau les hauteurs, les tirailleurs retrouvèrent le corps de M. de Noailles, dépouillé et sans mouvement. Cette déclaration de M. Hippolyte Dessalles a été également faite au colonel Chataux, premier aide-de-camp du duc de Bellune.

 Dresde, le 12 juillet 1813.

L’inspecteur aux Revues, DENNIEE, employé près S. A. S. le prince major général.

N°3. Lettre en russe et traduction française de cette lettre.

Monseigneur, j’ai l’honneur d’adresser à Votre Altesse les renseignements qu’elle m’avait chargé de demander sur son aide-de-camp M. Alfred de Noailles. J’ai fait traduire cette lettre qui contient la déclaration suivante : « Le nom d’Alfred de Noailles ne s’est point trouvé sur la liste des prisonniers français en Russie. Ses effets et ses lettres ont, par contre, été trouvés près de la Bérézina et l’on en conclut qu’il est mort ou a été tué au passage de cette rivière. Cette déclaration ne laisse, je crois, aucun doute sur sa mort et Votre Altesse pourra mettre sa famille dans le cas d’arranger ses affaires en ayant la bonté de lui envoyer le certificat qui lui est si nécessaire.

Le général [de] FLAHAUT.

Neumark, 4 juillet 1813.

VII. Acte de notoriété.

Vu la déclaration ci-incluse n°1 signée de M. de Courbon; vu le certificat n° 2 signé de plusieurs officiers généraux et autres de l’état major; vu la déclaration n°3 écrite en russe, je soussigné, inspecteur aux revues, ayant été présent moi-même, le 28 novembre 1812, à Zanivki près la Bérézina et ayant la même conviction que les signataires du certificat n° 2, ai rédigé le présent acte de notoriété auquel seront annexées les trois pièces ci-dessus énoncées (n°1, 2, 3) pour constater la mort d’Alfred de Noailles, baron de l’Empire, chef d’escadron, aide-de-camp du prince de Neuchâtel, tué sur le champ de bataille le 28 novembre 1812 en Russie près dela Bérézina.

Dresde, 15 juillet 1813.

Baron DUFRESNE.

(Arthur Chuquet, « 1812.La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912,pp.370-377).

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( 26 février, 2020 )

La campagne de France (1814) racontée par Guillaume Peyrusse.

Guillaume Peyrusse

Cet intéressant personnage était alors Payeur de l’Empereur.

Voici une chronologie succincte de ses fonctions en 1813-1815:

En 1813 : Participe à la campagne de Saxe au titre de Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur.

29 juillet 1813 : Peyrusse est désigné comme Payeur de l’Empereur.

24 février 1814 : Nommé sous-inspecteur aux revues de la Garde. Il semblerait qu’il poursuive ses fonctions de Payeur de l’Empereur.

23 mars 1814 : Nommé au grade de chevalier de la Légion d’honneur (reçoit son brevet de nomination le 4 avril 1814).

Suit Napoléon à l’île d’Elbe, en tant que Trésorier personnel de l’Empereur.

 11 mai 1814 : Nommé « Trésorier général des revenus de l’île d’Elbe et payeur de toutes les dépenses ».

 23 mars 1815 : Nommé Trésorier Général de la Couronne.

 27 mars 1815 : Nommé Baron de l’Empire

 3 avril 1815 : Nommé officier de la Légion d’honneur.

                                                                          C.B.

———————

1er février La matinée fut calme. Vers deux heures, des officiers d’ordonnance viennent annoncer que l’ennemi a attaqué. Sa Majesté sort du château ; je la vis ordonner elle-même au tambour du poste du château de battre la générale, et se porter au galop vers le point où le feu était le plus vif. On se battit toute la soirée avec opiniâtreté, mais sans succès marqué de part ni d’autres. A la nuit, les feux avaient cessé. A dix heures, je me promenais sur la terrasse du château ; les feux des bivouacs des deux lignes se dessinaient dans la plaine ; Sa Majesté venait de rentrer. A onze heures,  par une nuit obscure, des corps nombreux traversent Brienne, se dirigeant vers Troyes[; la retraite est ordonnée, nous quittons le château pour nous diriger vers l’Aube que nous passons à Lesmont. Notre marche est silencieuse. Après avoir traversé le pont, le service a campé sur la route.

2 février. Sa Majesté a quitté Brienne à quatre heures du matin. L’armée a continué sa retraite. Deux cents grenadiers de la Garde ont eu ordre d’attendre le passage du dernier peloton et de brûler le pont. Nous sommes arrivés au village de Piney.

3 février. On est en marche vers Troyes. Le duc de Trévise est venu au-devant de nous avec la Vieille Garde. Rangée en bataille sur la route, elle est destinée à fermer la marche de l’armée et à retenir l’ennemi qui nous suit. On arrive à Troyes. Depuis l’ouverture de la campagne, aucun succès n’avait couronné nos armes, nos bataillons étaient d’une faiblesse numérique extrême. L’ennemi était partout ; il nous entourait de toutes parts. On séjourna.

4 février.  La nouvelle qu’un congrès allait se réunir à Châtillon fut accueillie avec la plus vive joie.

5 février. Malgré les négociations, quelques engagements partiels avaient lieu, soit au pont de Cléry en avant de Troyes, soit aux ponts de la Barse. Les ordres pour une attaque générale avaient été donnés. La Garde Impériale était sortie de la ville pour se porter en arrière et prendre position à La Chapelle St-Luc. J’avais eu ordre de suivre son mouvement ; le soir, nous avons tous eu ordre de rentrer en ville.

6 février. L’armée quitte Troyes et prend la route de Paris. Le hameau de Grès reçoit le quartier-général.

7 février. On arrive à Nogent ; on mine le pont ; on se prépare à disputer à l’ennemi le passage de la Seine.

8 février. Séjour. Les nouvelles reçues du Nord paraissent fâcheuses. L’ennemi occupe Châlons. Un courrier du duc de Vicence est arrivé ; l’horizon paraît se rembrunir. Le soir, la Garde a ordre de passer la Seine. Je marche avec elle ; nous arrivons à Villenauxe.

9 février. Sa Majesté a traversé notre ligne ; nous sommes arrivés après elle à Sézanne.

10 février. Au point du jour, l’Empereur se porte aux avant-postes du duc de Raguse ; un vif engagement signale sa présence ; ce maréchal s’empare de Champaubert, se met à cheval sur la grande route de Châlons, taille en pièces le corps du général Alsufieff [Olsufiev] et lui fait trois mille prisonniers. On établit le quartier de l’Empereur dans la dernière maison du village donnant sur la grande route. Les trophées et les prisonniers de Champaubert sont dirigés sur Paris. Sa Majesté veut rassurer la capitale. Nous sommes arrivés à Provins.

11 février Le service y a séjourné. Sa Majesté s’est portée sur Montmirail ; un combat sanglant a eu lieu à la ferme des Grenaux. Sa Majesté coucha sur le champ de bataille.

12 février. J’arrivai à Nangis. L’ennemi ayant passé la Seine à Bray, la position de Nangis n’était plus tenable, et nous l’avons quitté dès le premier coup de canon. Après la belle affaire d’hier, Sa Majesté a fait poursuivre les vaincus ; on les a sabrés jusque dans Château-Thierry. Sa Majesté a couché au village de Nesle.

13 février. Notre service s’est porté sur Guignes. Sa Majesté est arrivée à Château-Thierry. Des travaux défensifs sont ordonnés autour de la ville. On complète l’armement des gardes nationales. Nous nous trouvons à Guignes avec le corps du duc de Tarente.

14 février. Nous arrivons à Brie-Comte-Robert. Ce jour, l’Empereur a battu les Prussiens dans la plaine de Vauchamps. Les charges de notre cavalerie ont culbuté tous leurs carrés. Sa Majesté est rentrée à Montmirail.

15 février. Le quartier de l’Empereur a passé la nuit à Meaux. Notre service suit le grand parc, qui est refoulé jusqu’à Charenton. Beaucoup de curieux entourent nos voitures ; inquiet de me voir poussé jusqu’à cette position, et prévoyant l’issue malheureuse de la campagne, je me rendis auprès de M. le Trésorier général pour lui annoncer l’arrivée du Trésor sous les murs de Paris. Les bulletins de la semaine étaient parvenus la veille ; ils avaient été suivis par une forte colonne de prisonniers Russes et Prussiens que tout Paris avait vu défiler sur les boulevards. Je trouvai le Trésorier dans une sécurité parfaite. L’ennemi était aux portes de Paris, et, sur la foi des bulletins, la capitale s’était endormie.

16 février. De très bonne heure, notre service quitta Charenton. Je le joignis à Ouzouer. Sa Majesté a quitté Meaux se dirigeant sur Guignes. A midi, le canon retentit ; les ducs de Bellune et de Reggio font tête à l’ennemi ; l’Empereur s’arrête à Guignes.

17 février.  Notre service traverse la forêt d’Armainvilliers et s’arrête à Ouzouer-le-Vougis. Dès le matin, le canon s’est fait entendre. Les Russes ont été vivement attaqués ; leurs colonnes sont culbutées, couvrant les chemins de morts et de débris. On a fait trois mille cinq cents prisonniers. L’Empereur couche à Nangis.

18 février. On marche vers Montereau. Les Wurtembergeois occupent la ville, le pont et le château de Surville, placé sur un plateau très élevé. Les batteries qui sont placées sur toutes les rampes foudroient nos colonnes. A la vue de l’Empereur, nos troupes escaladent les hauteurs de Surville et s’en emparent ; l’ennemi en est précipité ; notre artillerie l’écrase dans Montereau et le 10ème hussards en fait un horrible carnage. On ramasse dix-huit cent prisonniers et beaucoup de fusils. Nous montons au château, où nous trouvons deux mille cinq cents prisonniers Bavarois ou Wurtembergeois, fort désappointés et fort étonnés de la vue de notre armée. Sa Majesté est venue s’y établir et y a passé la nuit.

19 février. Séjour. Les maires des communes voisines, divers fonctionnaires accourent à Surville ; ils donnent à Sa Majesté des renseignements sur la marche de l’ennemi. Nous pensons que l’on va dans la journée balayer Sens et tout le côté de Fontainebleau. Sa Majesté paraît fort contente ; les soldats chantent, et ils estiment, comme nous tous, que les manœuvres et l’activité ardente de Sa Majesté ont déjoué tous les plans de l’ennemi, et que tout danger a cessé pour la capitale.

2 février. On déjeune à Bray, dans la maison que l’empereur de Russie avait quittée la veille, et le soir en occupe Nogent. Cette ville avait horriblement souffert. Les Autrichiens avaient été arrêtés trois jours devant cette place que le général Bourmont n’avait cédée qu’à la dernière extrémité. L’ennemi ne trouve que des morts, des blessés et des ruines.

21 février. Sa Majesté s’arrête à Nogent pour voir défiler devant elle les divers corps qui se portent sur Troyes.

22 février. Départ. On se dirigeait sur Méry. L’ordre avait été donné d’y établir le quartier-général, mais l’ennemi occupait la ville. Une division de la Garde s’y était portée et avait trouvé une résistance à laquelle on ne s’était pas attendu. Pour arrêter notre marche, l’ennemi mit le feu à la ville; on se fusilla de part et d’autre toute la nuit. Les fourriers du palais revinrent à Châtres. Sa Majesté passa la nuit dans la chaumière d’un charron.

23 février. On était encore à Châtres. A onze heures du matin, le prince Lichtenstein, aide-de-camp du prince Schwartzenberg, arrive en parlementaire auprès de Sa Majesté. On parle de suspension d’armes, de cessation d’hostilités. L’Empereur l’a vu, l’a laissé en conférence avec le major général et il est parti pour marcher sur Troyes. Les portes en sont fermées. Le combat s’engage ; mais, à la nuit, un parlementaire vient demander douze heures pour évacuer la ville, menaçant de l’incendier si Sa Majesté refuse. Le salut de cette ville décide Sa Majesté à retirer dans une maison du faubourg, et la retraite de l’ennemi a lieu à la lueur de quelques incendies dans le faubourg et dans les maisons de la route.

 24 février. Au point du jour, les portes de Troyes s’ouvrent devant Sa Majesté, qui apprend bientôt que deux anciens émigrés, MM. de Gouaut et de Vidranges se sont montrés dans les rues de Troyes avec la cocarde blanche et la croix de Saint-Louis, et qu’au nom des principaux royalistes de Troyes ils sont allés présenter à l’Empereur Alexandre une adresse dans laquelle ils sollicitaient le rétablissement des Bourbons sur le trône de France. L’Empereur ordonne l’arrestation de ces deux individus et la formation d’un conseil de guerre devant lequel ils seront traduits. Le Conseil de guerre condamne à mort M. de Gouaut. La sentence reçut son exécution. D’après l’ordre de Sa Majesté, un officier d’ordonnance était accouru pour la faire suspendre, mais il fut trop tard.

M. de Vidranges ne put être pris.

Aujourd’hui, sur la demande de M. de La Bouillerie, le rapport du major-général de la Garde, les conclusions de M. le comte Daru et la présentation de M. le duc de Bassano, Sa Majesté m’a nommé sous-inspecteur aux revues de sa Garde, avec un traitement de 21,000 Fr.

 M. le duc de Bassano, qui a voulu être le premier à m’annoncer cette faveur de Sa Majesté, m’a assuré que si je désirais terminer la campagne comme payeur, Sa Majesté ne le trouverait pas mauvais. C’est aussi mon projet ; n’ayant pas la croix, que jamais Sa Majesté n’a voulu me donner, parce qu’elle ne voyait en moi qu’un employé civil, je serai peut-être assez heureux pour la gagner cette campagne.

Sa Majesté a créé elle-même dans sa Garde le corps des inspecteurs. Il n’y a qu’un seul inspecteur ; tout le reste est sous-inspecteur. Nous avons rang de colonel. Ce corps est très considéré ; les membres qui le composent ont tous été commissaires des guerres de première classe. Je succède à un sous-inspecteur qui a demandé à passer dans la ligne en qualité d’inspecteur. C’est un droit qu’on a dans la Garde ; on gagne toujours un grade quand on en sort bien. L’avantage de faire partie de la maison militaire de Sa Majesté, l’agréable de la résidence, la certitude d’une retraite honorable, la connaissance que j’ai de la partie, et mes relations avec les individus de la Garde avec lesquels je serai en rapport, tous ces avantages réunis ont fixé mon choix, et j’ai obtenu de Sa Majesté cette faveur insigne. Je n’espérais obtenir que le poste d’adjoint, et cela aurait été fort beau pour un début. Je dois beaucoup à M. de La Bouillerie, mais je ne me dissimule pas combien je dois à M. le comte Daru, auquel Sa Majesté a renvoyé la demande, non comme devant s’immiscer dans les affaires de la Garde, mais comme au grand patriarche de l’administration, devant connaître tous les individus de la maison et de l’armée. Son rapport a été beaucoup plus avantageux que je ne le mérite. Son Excellence a dit, entre autres choses :

« M. Peyrusse, à la retraite de Moscou, a sacrifié tout ce qui lui appartenait pour sauver le Trésor, les papiers et les bijoux de Votre Majesté, ainsi que toute sa comptabilité ; il a mis dans la reddition de ses comptes une probité qui a été jusqu’au scrupule. »

Le prince de Lichtenstein est revenu pendant la nuit. Par une suite de cette mission, le village de Lusigny, situé à deux lieues de Troyes, a été neutralisé, et des conférences sont établies entre les généraux Flahaut, pour la France, Duca, pour l’Autriche, Schouwaloff [Schouvalov], pour la Russie, et Rauch, pour la Prusse.

25-26 février. Séjour. Le besoin de repos fait vivement désirer que les conférences de Lusigny aient une issue favorable. A notre approche, les paysans ont repris les armes et ils nous ont amené hier un millier de prisonniers. Lorsque nous sommes arrivés à Troyes, l’ennemi avait commencé sa retraite. En arrivant ici, ses officiers ne voulaient pas se pourvoir de soieries dont ils sont fort amateurs, espérant les avoir à meilleur marché à Paris ; en battant en retraite, ils ont jugé convenable de faire leurs emplettes à Troyes. Ils se retirent, disent-ils, pour nous attirer. Notre armée est animée d’un bon esprit, et Sa Majesté déroute les ennemis par ses manœuvres. Ils ont eu la faiblesse de croire que nous n’avions personne ; aussi ils ont disséminé leurs corps de Soissons jusqu’à Sens ; Sa Majesté a profité de cette faute et les a successivement battus . Aussi on soupçonne que le besoin de se réorganiser a été pour beaucoup dans la proposition de l’armistice faite par le prince de Schwartzenberg. Des bruits sinistres circulent. La France est envahie de toutes parts. Les princes de la famille de Bourbon ont paru sur le territoire de l’Empire. Le mouvement qui a éclaté à Troyes n’est que le prélude d’une conspiration plus vaste qui s’organise contre Sa Majesté. Ce concours de circonstances a dû rendre l’Empereur sévère envers M. de Gouaut.

Une certaine merveilleuse, Mme B…, avait reçu l’empereur Alexandre et avait donné une soirée ; enfin, après avoir reçu un cadeau de Sa Majesté, elle avait été conduite en pompe à Châtillon. Le pauvre mari a comparu devant Napoléon qui, en plein salon de service, a tourné en ridicule la conduite de sa femme, et lui a dit : « Que votre femme vous fasse c… [cocu] avec un de mes officiers d’ordonnance, à la bonne heure ; mais que ces messieurs, non contents de tout le mal qu’ils font à la France, viennent encore f…[outre] les femmes, c’est un peu fort !… Que votre femme rentre, et que ce qu’elle a reçu soit versé à la commission des hospices, ou je vous envoie tous les deux à la Salpêtrière. »

- Oui, Sire, a répondu le mari…

Il vient d’arriver une colonne de deux mille cinq cents prisonniers faits par notre cavalerie légère sur la route de Bar-sur-Aube. Le général de Wrède a failli être pris.  Je ne regretterais pas de le voir pendre, cet homme qui était comblé des bienfaits de Sa Majesté et qui maintenant porte les armes contre elle.

27 février Sa Majesté quitte Troyes de très bonne heure. On arrive à Arcis-sur-Aube. Les troupes défilent et passent l’Aube en se dirigeant vers Sézanne. L’Empereur s’arrête au petit village d’Herbisse. Les ducs de Rovigo et de Tarente sont restés à Troyes.

28 février. La diane a été battue de très bonne heures dans le camp de la Garde ; on part, je marche avec le bataillon de service, se dirigeant vers Sézanne. Sa Majesté s’est portée vers la Fère-Champenoise. On dépasse Sézanne ; le quartier impérial passe la nuit au Chêne-d’Esternay. Le soir, des nouvelles venues de Troyes annoncent que toutes les troupes laissées devant nous pour cacher notre mouvement, ont été énergiquement attaquées et ramenées vers Troyes.

A suivre…

(Guillaume Peyrusse : « Mémoires, 1809-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018 ).

Un GRAND témoignage sur NAPOLEON et ses campagnes.

 

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( 31 janvier, 2020 )

A propos d’Amédée de Pastoret en 1812…

Personnage quelque peu méconnu, Amédée de Pastoret (1791-1857), fut intendant de la Russie blanche. Il  n’avait eu que deux mois pour organiser cette province, délai manifestement trop court, quand il se vit être entraîné dans les désastres de la Grande-Armée et réduit à tracer dans les boues et les neiges son douloureux itinéraire de Vitebsk à la Bérézina. Il assiste au dénouement du drame militaire le plus poignant que les annales du monde aient enregistré; il rejoint la Grande-Armée à ce moment tragique où, selon le mot de Ségur  « l’aspect de la carte devenait effrayant. » Les premières nuits de grand froid, en gelant des bivouacs entiers, ont frappé les troupes comme à coups de massue. Koutousov les talonne depuis Moscou. L’âge et le caractère de ce général rendent sa poursuite peu active, mais n’empêchent pas que Napoléon ne soit dans l’impossibilité de faire halte là où, par hasard, il pourrait reposer ses troupes et les nourrira Au moins Napoléon se rassure-t-il en voyant le Dnieper tout près de lui il compte s’arrêter de l’autre côté du fleuve et recueillir là les fruits de cette extrême prudence qu’il sait mêler à ses plus grandes témérités. La région entre le Dnieper et la Duna lui appartient Oudinot et Saint-Cyr à Polotsk, avec les 2ème  et 6ème  corps, Victor à Smolensk avec le 9ème, Schwarzenberg à Minsk avec les Autrichiens,

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 la lui tiennent fermée; Macdonald resté de l’autre côté du Niémen avec le 10ème corps, Augereau à Berlin avec le 11ème, viendront l’y rejoindre. Telles sont ses espérances; dans le fait, son dispositif de sûreté est enfoncé depuis le jour même où il a quitté Moscou. Ce jour-là, 18 octobre 1812, Gouvion Saint-Cyr battu à Polotsk par la faute de Victor, qui ne l’a pas secouru, a perdu la lignezde la Duna ; il rétrograde avec Oudinot vers Sienno, où Victor vient tardivement le rejoindre, mais où il ne pourront se maintenir En même temps, Schwarzenberg, qui barrait jusque-là la route à l’armée de Tchitchagov, lui abandonne Minsk et se retire vers Varsovie, trahissant ainsi la première défection de son empereur à la cause de Napoléon; Tchitchagov se dirige vers Borisov, où il se propose de maîtriser les passages de la Bérézina. Koutousov à l’est, Wittgenstein au nord, Tchitchagov au sud-ouest, sont désormais aux trois sommets d’un triangle à l’intérieur duquel la Grande-Armée se trouve inscrite; ce triple coin s’enfonce dans la masse militaire française qui s’émiette et ne résiste plus.

Partout des retraites, des abandons, des capitulations depuis le 6 novembre 1812, jour au cours duquel il connu la conjuration de Malet, l’Empereur n’a reçu que de mauvaises nouvelles. D’abord le rapport de Gouvion Saint-Cyr, annonçant son revers de Polotsk, puis les courriers qui lui apprennent la porte de Minsk, la défection des Bavarois, désormais séparés de Gouvion Saint-Cyr et marchant par un itinéraire à eux, le pillage des magasins de Smolensk. Il est dans cette ville, qu’il faut maintenant quitter, qu’on ne quittera pas sans de nouveaux désastres, quand le jeune intendant de Pastoret s’en approche, croise des troupes du prince Eugène qui marchent vers Vitebsk et qu’il n’a pas qualité pour arrêter. Ces troupes ignorent encore l’événement dont Pastoret vient rendre compte Vitebsk pris, la mauvaise garnison de Berg, qui le défendait, prise elle-même, ou rejetée en désordre vers le gros du 9ème corps. Au cours de sa campagne de Russie, Amédée de Pastoret rencontrera plusieurs personnages célèbres (Berthier, Murat et l’Empereur en personne).

C.B.

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( 28 janvier, 2020 )

Les guerres napoléoniennes et les progrès de la chirurgie.

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Jusqu’aux guerres napoléoniennes, les combats, du moins tant que n’y intervenait pas le corps-à-corps, ont souvent fait plus de vacarme que de victimes. En 1786, le siège de Yorktown qui débouche sur la capitulation anglaise, mettant ainsi fin à la guerre d’indépendance américaine, coûta à la France 86 tués et il y en aurait eu une vingtaine de moins sans une maladroite contre-attaque de Chastellux.  Pour leur part, les Anglais comptèrent 350 morts et les américains 88.  En 1799, lors de l’expédition d’Égypte, la situation demeure du même ordre et Bonaparte prend lui-même la plume, le 17 mai (lettre n°4144 de sa Correspondance), pour ordonner l’évacuation «d’une quinzaine de blessés sur des brancards (qu’on) prendra en passant à l’ambulance ». Douze ans plus tard, les choses ont bien changé.  C’est désormais par milliers de tués et de blessés que les pertes se comptent, permettant même au mathématicien qu’est resté l’Empereur de mêler statistiques et prévisions.  En octobre 1812 (lettre n°19 250 de la Correspondance), il considère que sur 6 000 blessés, 2 500 seront morts trois mois plus tard. Un millier sera encore hors de combat et 2 500 auront regagné leurs unités. Les chiffres ne cessent de gonfler. L’année suivante, Napoléon estime qu’il y a à Dresde 9 000 malades ou blessés (lettre n°20 222, juillet 1813) qui l’embarrassent bien. Ce sera encore pire, moins d’un an plus tard (lettre n°21 319, février 1814) lorsqu’il cherchera à en répartir 24 000 entre Rouen, Chartres et Paris.  A l’évidence, les chirurgiens ne chômèrent guère au long des différentes campagnes qui ponctuèrent l’Épopée.  Malgré les soupçons que lui vaut son incorrigible vantardise, Larrey peut être considéré comme crédible, lorsque, dans les jours suivant Wagram (1809), il écrit à sa femme : « … plus de 10 000 blessés sont passés dans nos ambulances, j’ai mis cinq jours et cinq nuits à opérer… ». 

Une question vient dès lors aux lèvres.

Dans la mesure où, à la lumière de sa correspondance, nous voyons l’Empereur très au fait de l’augmentation quasi-vertigineuse du nombre des victimes, a-t-il donné au Service de santé de ses armées les moyens de minimiser les pertes, le mettant en mesure, comme l’écrit joliment le chirurgien Pierre-François Briot dans son « Histoire de l’état et des progrès de la chirurgie militaire en France » (Besançon, 1817), au sujet de la désarticulation d’un membre, « de conserver les trois quarts d’un individué en faisant l’ablation de l’autre quart ».  La réponse est négative.  Si les quelques chirurgiens des armées napoléoniennes, qu’au long du XIXème siècle, les historiens ont mis en vedette, tels Percy ou Larrey, ou tous ceux qu’ils ont négligés, tels justement Briot ou Gama, divergent dans leurs techniques opératoires. L’un prônant la résection (blocage) du membre « fracassé », un autre l’amputation, un troisième, la désarticulation, tous s’entendent sur deux points :  l’urgence de leur présence auprès du blessé, mais, davantage encore, l’impossibilité d’en convaincre l’Empereur qui, jusqu’au bout, y compris dans les conversations de Sainte-Hélène, demeura sourd à une argumentation qu’il ne voulait pas entendre. 

La raison en est simple.

Pour lui, la gestion de la bataille, plus impérieuse encore à ses eux que la raison d’État, se fonde sur la surprise, la souplesse et la rapidité d’action, en un mot sur une maîtrise du terrain que rien ne doit venir entraver et pas plus le ramassage des blessés avant la fin des combats qu’autre chose. En 1806, Napoléon en faisant peindre le sacrifice de Valhubert, obscur général gravement touché à Austerlitz et qui avait refusé d’être évacué, avait même tenté de montrer à ses soldats où se trouvait pour eux la voie de l’honneur s’ils étaient à leur tour blessés. Après sa présentation au Salon de 1808, le tableau devait figurer aux Tuileries mêmes, au cœur d’une série de vastes toiles magnifiant les moments importants du régime impérial. Privées de moyens, peut-on dès lors affirmer que les guerres napoléoniennes firent progresser la chirurgie ?

Sans aucun doute, en raison même de cette caractéristique. Dans cette foule de victimes, qui parvenait entre leurs mains aux stades souvent des plus tardifs de l’évolution d’une blessure, les chirurgiens de la base, généralement dépourvus d’a priori parce que venus à l’armée sans formation, ou si peu, firent au mieux leur devoir. Imaginant et improvisant ils sauvèrent sans doute des vies, aidées par la nature et l’instinct de conservation des intéressés, mais incontestablement ils apprirent leur métier.  Rendus à la vie civile sans beaucoup d’égards ni d’argent, devenus officiers de santé sous la Restauration, ils joueront un rôle précieux dans les régions rurales ou déshéritées où les médecins ne se montraient guère.

Le paysan coincé sous sa charrette, voire le notaire sous son cabriolet, ne pouvaient que se féliciter-dut-il y laisser une jambe-de voir, en pleine campagne, s’avancer vers lui un praticien qui avait survécu à la Russie ou réchappé d’Espagne. 

Docteur Jean-François LEMAIRE. 

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Voici une réaction à propos de cette article. Elle m’a été très communiquée par « Augustin Legay » .

J’ai lu avec intérêt cet article du Dr Lemaire et me permets quelques commentaires. Il me semble inexact de dire que l’Empereur ne s’est pas intéressé aux progrès du service médical. C’est grâce à lui, lors de la campagne d’Italie, que Dominique Larrey (vantard ? quel chirurgien ne l’est pas ?) a pu mettre en oeuvre ses chariots d’ambulance pour intervenir sur le terrain (ce qui était interdit auparavant), développer l’organisation des ambulances et du Service de santé. Pour preuve sa colère sur son ami Larrey lorsqu’il apprit un manque d’efficacité du Service de santé par manque de matériel (colère injustifiée dont il s’excusera ensuite auprès de lui lorsqu’il fut mis au courant que ce manque était imputable aux commissaires des guerres). De nombreux exemples existent quant à l’attention que l’Empereur accordait aux soins prodigués. Il visitait fréquemment les ambulances, les hôpitaux (voir les nombreux tableaux, par exemple à Jaffa, sur l’île Lobau, aux Invalides…) De plus, Il était conscient du rôle joué par le Service de santé sur le moral et la combativité des troupes. Et critiquer les techniques utilisées par les chirurgiens ne me semble pas justifié (les mêmes qui restent utilisées lors de catastrophes comme récemment en Haïti après le tremblement de terre). Dans le texte, ce médecin laisse supposer une différence entre amputation (section d’un membre dans un segment), désarticulation (amputation au niveau d’une articulation, technique plus rapide, moins sanglante et d’un pronostic fonctionnel meilleur : il devrait lire les textes de Dominique Larrey !) et résection (ce qui signifie enlever le membre, et pas le blocage … à noter que des attelles ou des appareillages rigides étaient utilisés, pas en plâtre, mais avec des mélanges décrits).
Je pense donc que ce texte est réducteur vis-à-vis de nos collègues du Service de santé à qui tant de braves doivent la vie!
Par contre, il est vrai que bon nombre d’entre eux n’en ont pas été récompensés, mais ont exercé ensuite dans les campagnes ou les villes.

Honorons donc leur mémoire et respectons ce qu’ils ont fait.

« Augustin LEGAY ».

  

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( 19 janvier, 2020 )

D’Orcha à la Bérézina…

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Le général hollandais de Dedem de Gelder, retrace dans ses « Mémoires » son parcours à ce moment précis de la campagne de Russie.

« Ce fut à Orcha que le maréchal Ney rejoignit l’armée après des manœuvres savantes et une intrépidité sans exemple ; Le Vice-roi avait été à sa rencontre et eut part à la gloire de ce beau mouvement militaire. Mais, à partir de ce moment, le désordre alla en augmentant, et vainement l’Empereur fit proclamer au son du tambour et sous les menaces les plus sévères que chacun eût à rejoindre son corps. Nous marchâmes vers Kokanow le 20 ; le 21 vers Toloczin par une route en ligne droite bordée d’arbres et fort belle en d’autres temps, mais offrant maintenant les scènes les plus affreuses. En entrant à Bobr, le 22, je rencontrai un parc d’artillerie hollandaise et les équipages du lieutenant général Daendels, ce qui me confirma l’avis, à nous donné, que le 9ème corps s’était enfin approché de nous. Pour le reste, les nouvelles furent rien moins que rassurantes, car nous apprîmes au Borisov était occupé par l’ennemi. Etant allé prendre les ordres du major général [Maréchal Berthier, prince de Neufchâtel], je l’entendis répondre à  un officier qui lui avait dit à l’oreille je ne sais quoi : « Nous sommes donc coupés de tous côtés.  » Enfin il ne me resta plus de doute sur notre position lorsque je vis, le soir, le comte Daru brûler les papiers de l’Empereur, mêmes les traités les plus secrets. Son secrétaire, lui en montrant un dans une belle boîte de vermeil, lui dit : «  Il n’en existe point de copie à Paris. » Le ministre répondit : « C’est égal, brûlez. » Au souper, j’en parlai au comte Daru, qui me dit en confidence : « La journée de demain décidera de notre sort ; peut-être ne reverrai-je jamais ni la France, ni ma femme, ni mes enfants ; cette idée est cruelle… Le lendemain, en nous approchant de Borisov, je vous l’Empereur dicter dans sa voiture un ordre au prince de Neufchâtel avec le plus grand sang-froid, quoiqu’il eût l’air soucieux, et j’avoue que je l’admirai. On s’était arrêté, on avait fait un feu de bois de sapin qui brûlait fort mal. Napoléon ordonna au général Krasinski d’envoyer un Polonais avec un paysan pour sonder un gué à un quart de lieue vers la droite ; ces hommes n’étant pas revenus aussi vite que Sa Majesté l’aurait voulu, Elle ordonna : « A cheval ! » Et nous avançâmes vers la ville. Le Polonais avait ordre de sonder le passage et de tirer un coup de pistolet s’il le trouvait praticable mais il tomba à l’eau, et ses pistolets furent mouillés, ce qui l’empêcha d’exécuter l’ordre. L’Empereur était sorti de sa voiture et causait avec nous comme si de rien n’était. D’où nous étions, on distinguait la position qu’occupaient les Russes au-delà du pont et d’où ils nous dominaient. On se logea dans le faubourg ; les Russes auraient pu nous y chauffer, mais la nuit fut tranquille. A huit heures, l’Empereur, partit pour aller se loger dans un petit château près de Studianka, où il fit travailler toute la nuit aux ponts, à l’endroit même où Charles XII avait passé la Bérézina en entrant en Russie.

Dans les combats qui eurent lieu sur les bords de la rivière, le duc de Reggio [Maréchal Oudinot], les généraux Legrand, Dombrowski et Girard furent blessés ; le jeune comte de Noailles fut tué ; mais leur sans coula en combattant pour l’honneur des armes et pour sauver des milliers de victimes. Combien plus malheureux furent ces guerriers sans nombre qui périrent dans les flots ou écrasés sous les pieds des chevaux et les roues  des voitures Le souvenir en est horrible, et je n’oublierai jamais ce spectacle affreux. Dans le désordre, qui fut inexprimable, le prince de Neufchâtel fit repasser une division d’infanterie, qui avait déjà passé les ponts ; ce faux mouvement perdit un temps précieux. Pour moi, je fus en ce jour plus heureux que sage ; j’étais passé un des premiers, croyant trouver l’Empereur à l’autre bord, et je voulus, avant de me mettre en route pour Wilna, lui demander ses ordres. Depuis Smolensk j’avais par écrit celui de me rendre dans cette dernière ville. On m’apprit que l’empereur était encore sur la rive fatale ; je repassai le pont, mais un officier général de ma connaissance, étonné de me voir revenir, m’en demanda la cause ; quand je la lui eus expliquée, il me dit : « Vous êtes bien fou de vous occuper de lui ; si j’étais de l’autre côté, je ne repasserai pas, m’en donnât-il l’ordre par écrit. » Je réfléchis, et je suivis un conseil aussi salutaire. Le passage devenait de plus en plus difficile, et c’est dans cette contremarche que je perdis mon petit canonnier féminin [sic], qui ne m’avait pas quitté.

Aussitôt que j’eus regagné la route du salut, je filai vers Zembin, où je passai la nuit chez un juif, qui me fit payer fort cher un souper abominable dont je le trouvai plus mal que bien. Je me trouvai plus mal que bien. Je ne reviens pas encore de la surprise que j’eus en traversant les ponts d’une longueur étonnante sur lesquels passe la grande route de Zembin à Molodeczno. Les Russes ne les avaient point brûlés !!

Il aurait suffi de les détruire pour enfermer l’armée française avec son chef dans une véritable souricière ; car il ne serait resté aucune possibilité de franchir les marais et le bras de la Bérézina qui coupe la route. Les cosaques étaient venus le matin à Zembin, mais les généraux russes ne se doutèrent pas que Napoléon prendrait ce chemin, ce qui ne prouve pas en faveur de leur sagacité. Ils auraient pu se douter que nous chercherions à éviter Minsk, dont ils étaient maîtres. » 
 
(« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général baron de DEDEM de GELDER (1774-1825) », Plon, 1900, pp.286-289). En 1812, cet officier commandait une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite, il se trouve à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

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( 17 janvier, 2020 )

1815, réalité financière de la reconstruction de l’armée…

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Lorsque Napoléon quitte l’île d’Elbe pour revenir en France et reprendre le pouvoir, de nouveau, il doit faire face à l’Europe en armes. Louis XVIII n’ayant pas été en mesure de reconstituer l’armée, Napoléon doit s’attaquer à cette tâche. Il envisage donc de mobiliser tous les hommes valides. La conscription est de nouveau proclamée. Mais déjà, malgré l’enthousiasme général, Napoléon doit faire face à un problème de taille. L’argent manque pour payer les fournitures. Afin de faire face aux impératifs financiers que nécessite une telle mobilisation, il a prévu un budget de 400 millions de francs. Toutefois, le budget de l’État étant de 618 millions, il se doit d’envisager d’autres sources de financements. L’emprunt, bien qu’il répugne à employer ce genre d’expédient, est la seule solution pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixé. En ce sens, un règlement d’emprunt forcé de 150 millions est présenté aux Chambres. Tous les contribuables doivent y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Bien sûr, ce projet n’est pas très approprié pour faire augmenter la popularité du régime, mais comme par les années passées, Napoléon espère que la victoire atténuera ces aspects négatifs. En attendant, ayant été obligé d’émettre des reconnaissances de dettes et de payer les fournisseurs avec des bons du Trésor pour mobiliser 449 000 soldats, Napoléon fait passer la dette publique de la France de 123 millions à 639 millions de francs. Comme l’a si bien écrit Pierre Branda, ce sont les Cent-Jours les plus coûteux de l’histoire de la France.

Au moment où Napoléon s’apprête à quitter l’île d’Elbe pour revenir en France, il n’imagine pas que l’Europe va de nouveau se liguer contre lui. En fait, selon les Mémoires de Marchand et les écrits du Mémorial, il croyait que le congrès de Vienne serait dissous lors de son retour à Paris. Ainsi, afin de rééquilibrer les forces en Europe, il espérait reprendre l’alliance avec son beau-père, l’empereur d’Autriche : « Tout ce qui se disait devant moi me laissait croire qu’en quittant l’île d’Elbe, l’Empereur, le congrès dissous, avait la presque certitude de rallier l’empereur d’Autriche à lui. »  Malheureusement pour lui, les événements en décident autrement. Même si l’empereur d’Autriche se fait quelque peu prier pour reprendre la guerre, la coalition, victime d’une réaction presque épidermique, se ressoude à nouveau et repart en guerre contre Napoléon, le « perturbateur » et le « hors-la-loi » de l’Europe.

À nouveau, la France doit faire face. Plus de 800 000 soldats ennemis marchent vers ses frontières et bientôt 500 000 d’entre eux, de la Belgique au Piémont, se tiennent prêts à les franchir. Pour contrer cette menace, Napoléon doit faire accélérer la reconstruction de l’armée entreprise il y a quelques mois déjà par le gouvernement de Louis XVIII. Mais pour l’heure, il ne dispose que de 235 000 soldats dont la plupart sont répartis sur l’ensemble des frontières. L’effort sera gigantesque. D’après ses prévisions, il espère, pour le 1er octobre 1815, incorporer plus de 800 000 hommes, soit une force égale à celle des coalisés. Tous les hommes valides devront donc servir dans l’armée et de ce fait, les vétérans, les militaires à la retraite, les déserteurs et les demi-soldes seront rappelés sous les drapeaux. Dans ces ouvrages sur 1815, Henri Houssaye a écrit que Napoléon n’exagérait pas et que cet objectif aurait été atteint si les circonstances l’avaient permis. Dans ces conditions, à la lumière des estimations d’effectifs proposées par Napoléon, la question est de savoir si elles concordent avec la réalité budgétaire du pays ?

Or, avant d’en arriver à former cette nouvelle « Grande Armée », il doit d’abord se constituer une solide masse de manœuvre avec laquelle il compte prendre l’offensive en Belgique. Ce sera l’armée du Nord. C’est en forgeant cette arme de guerre réduite, mais toutefois redoutable, que Napoléon va prendre conscience des immenses difficultés qu’il devra surmonter pour arriver à son objectif initial. Élément vital pour entreprendre toute guerre, l’argent manque pour mobiliser les forces dont il a besoin. Lors des années passées, il pouvait compter sur le concours des financiers et des fournisseurs. Mais pour l’heure, ne croyant plus à la victoire et par conséquent, ne faisant plus crédit, ces derniers n’ont plus confiance. Louis XVIII ayant déjà annulé leurs créances suite à la Restauration, Napoléon doit maintenant payer comptant. Sans autre choix, il devra se tourner vers l’emprunt, ce qui aura comme conséquence de creuser dramatiquement la dette de l’État. Comme l’a écrit si justement Pierre Branda dans son ouvrage Napoléon et l’argent, ce seront les Cent-Jours les plus chers de France. Ainsi, dans l’ordre naturel des choses, le manque d’argent entrave la mobilisation, car s’il lui est relativement facile de mobiliser des hommes puisque les rappelés rejoignent les dépôts de l’armée dans l’enthousiasme, il n’est guère aisé de payer pour l’ensemble des équipements et des fournitures. Certes, Napoléon retarde la conscription pour des considérations de politique interne, mais il le fait essentiellement pour des raisons financières. La victoire, du moins l’espère-t-il, ramènera la confiance de tous et fera se délier les bourses.

De l’armée royale à l’armée impériale : le rappel des militaires en congé et des déserteurs…

Alors que le congrès de Vienne semble se diviser sur la question de la Pologne et du royaume de Saxe, Louis XVIII, sous les conseils de Talleyrand, entreprend la mobilisation de l’armée. À la veille d’une guerre qui menace d’embraser l’Europe à nouveau, la France n’est pas prête. Si les Russes, les Prussiens, les Anglais et les Autrichiens n’ont pas désarmé, l’armée française n’a que 200 000 hommes sous ses drapeaux. En fait, suite à la première abdication de Napoléon, plus de 180 000 soldats sont tout simplement rentrés chez eux. Lorsque le ministre de la Guerre présente au roi la situation de l’armée à la fin avril 1814, il ne reste que 90 000 hommes présents dans les rangs de l’armée française . Pour le baron Louis, c’est un moindre mal parce que la situation budgétaire ne lui permet pas de maintenir une armée sur pied : « Monsieur le maréchal, dit-il à Marmont, nous manquons d’argent pour payer les troupes; ainsi nous avons plus de soldats qu’il ne nous en faut. ». Mais, moins de 90 000 soldats, et cela en dépit des restrictions budgétaires, c’est trop peu pour assurer le rang de la France dans le concert des nations. Si les soldats présents sur le territoire national sont peu disposés à servir Louis XVIII, il n’en va pas de même pour ceux qui reviennent des pontons anglais et des places fortes d’Allemagne qui souhaitent en découdre. La plupart sont réintégrés dans l’armée.

Afin de maintenir une armée digne de ce nom, le roi rend une ordonnance qui définit les grandes orientations de sa réorganisation pour le pied de paix. L’infanterie est réduite de 206 à 107 régiments ; la cavalerie de 99 à 61 ; l’artillerie de 339 compagnies à 184 ; le train d’artillerie de 32 escadrons à 8 et le génie de 60 compagnies à 30. Ainsi, la classe de 1815 est entièrement licenciée, tandis qu’un grand nombre d’officiers et de sous-officiers sont mis en congé illimité. Ce sont eux qui seront définis sous l’appellation de « demi-soldes ». Quant aux déserteurs, ils sont désignés comme absents sans permission. Enfin, le gouvernement ne retient pas ceux qui expriment le souhait de rentrer chez eux. Au total, l’armée compte 201 140 hommes, soldats et officiers compris. Le ministre de la Guerre, le général Dupont, aurait souhaité réduire l’armée aux trois quarts de cet effectif, mais la situation de l’Europe dont les destinées se décident alors à Vienne ne le permet pas . D’ailleurs, au moment où les négociations commencent à s’envenimer, Louis XVIII, après avoir consulté son ministre des Finances, demande le rappel de 60 000 hommes. En février 1815, compte tenu de l’impopularité du régime, moins de 35 000 ont rejoint leurs régiments. À son retour, Davout annonce à Napoléon que la France n’a que 235 000 soldats sous les armes dont la plupart gardent les frontières. Face à 800 000 coalisés environ, dont 500 000 sur les frontières de l’Est, ses chances de l’emporter sont très minces .

Comme par les années passées, la conscription semble être une bonne façon de combler ce manque, mais en raison des implications politiques qu’une telle mesure pourrait entraîner, il préfère ne pas brusquer les événements. Avant d’en arriver là, il procède d’abord au rappel des militaires en congé de semestre et de ceux qui sont considérés comme déserteurs. Ainsi, la fragilité de la situation politique pousse Napoléon à retarder le recours à la conscription. Cependant, les raisons sont aussi d’ordre financier car, même s’il rappelait les classes antérieures et celles de 1815, il sait qu’il n’a pas l’argent pour appuyer cette mesure. C’est pourquoi il en repousse l’application jusqu’à la fin du mois de mai. Lorsqu’il repart en campagne le 15 juin de cette même année, il y a plus de 46 000 conscrits qui attendent dans les dépôts que la victoire vienne les pourvoir des fournitures nécessaires.

En attendant, afin de se constituer rapidement une masse de manœuvre, Napoléon prend les mesures appropriées. Initialement, il souhaite prendre connaissance des ressources disponibles. À l’intérieur du rapport préparé à cet effet, Davout mentionne que 180 000 soldats ont quitté l’armée en 1814. Il croit que 120 000 d’entre eux pourront théoriquement être récupérés. Mais, comme 35 000 soldats ont déjà rejoint leurs régiments, il ne reste que 85 000 hommes disponibles. De ce nombre, Davout soustrait encore les insoumis et ceux qui sont impropres au service militaire pour cause d’infirmités. En somme, il estime que le rappel des militaires en congé donnera à l’armée 59 000 hommes supplémentaires . Le décret de rappel est publié le 9 avril. Tous les militaires en congé devront avoir rejoint leurs régiments . En raison du temps nécessaire pour effectuer la transmission des ordres et surmonter les délais légaux pour afficher les ordonnances, les revues d’appel ne commencent que le 25 avril . Néanmoins, la levée dépasse les premières prévisions. Elle donne 16 894 hommes de plus que Davout ne l’a espéré. Aux premiers jours de juin, 52 446 hommes ont déjà été incorporés dans l’armée alors que 23 448 autres sont en route pour rejoindre les dépôts. Le rapport présenté par Davout ne rapporte que 6 626 déserteurs . En outre, on compte sur les engagements volontaires. Au cours des Cent-Jours, plus de 15 000 hommes se sont enrôlés. Afin de stimuler l’enrôlement, une prime de 50 francs avait été octroyée par l’ancien gouvernement royal. Par souci d’économie et surtout, par répugnance pour ce genre de procédé, Napoléon met fin à cette politique .

Tous les hommes valides doivent servir…

À l’évidence, toutes ces mesures d’incorporation ne sont pas suffisantes pour contrebalancer les forces coalisées. Certes, Napoléon a besoin d’une armée opérationnelle pour entrer en campagne, mais il a aussi besoin d’hommes pour assurer la défense des 90 places fortes qu’il fait ériger sur les frontières et à l’intérieur des terres. Contrairement aux années passées, il se voit dans l’obligation de procéder à une levée massive de la garde nationale. Pour ce faire, il remet en vigueur le décret du 11 juillet 1792 promulgué par la Législative . Cela se traduit par la levée de 326 bataillons, dont chacun comprendra 720 hommes. En conséquence, 234 720 hommes devront être dirigés vers les places fortes et les camps retranchés . Pour les encadrer, Napoléon avait pour habitude de faire appel à des officiers et des sous-officiers de la ligne. Mais cette fois, ayant besoin de tous les hommes disponibles pour sa campagne, il demande le rappel de tous les militaires en retraite, ce qui se traduira par la levée de 55 bataillons.

Disposant chacun de 500 hommes, les effectifs de ces bataillons devraient atteindre plus de 27 500 . Mais, sur le papier, les choses sont souvent très différentes de la réalité car, dans plusieurs départements, la contestation est à son comble. Dans l’Ouest, en raison de l’insurrection qui couve, l’accomplissement de cette ordonnance devient très difficile à faire appliquer. En conséquence, on renonce à appeler la garde nationale en Bretagne et en Vendée. Dans les départements du Nord, la contestation, due en partie à l’arrêt des échanges commerciaux avec l’Angleterre, empêche la mobilisation. Par exemple, l’Orne fourni 107 gardes sur les 2 160 demandés et le Pas-de-Calais 437 sur 7 440. Dans le Midi, surtout à Marseille, l’esprit public est au dernier degré d’exaltation en faveur du roi et, dans la Haute-Vienne, on constate que l’opinion se détériore depuis la publication de l’ordonnance de rappel. Malgré tout, le 15 juin 1815, il y a 132 815 gardes dans les places fortes ou en route pour les rejoindre . Napoléon a atteint 57 % de son objectif. Quant aux 43 % manquants, on l’attribue généralement à l’opposition à la guerre et, aussi, à sa personne.

Cependant, des facteurs plus pratiques ont aussi un impact significatif sur la situation. D’une part, même si Napoléon promet que les gardes nationaux ne serviront que dans les places fortes, une large majorité des mobilisés ne lui font pas confiance . D’autre part, il ne faut pas perdre de vue qu’ils doivent s’armer à leurs frais et à ceux du département d’origine. Cette obligation fait reculer un certain nombre de volontaires et décourage les préfets dont les départements sont sans ressources. En fait, la majorité d’entre eux poussent au maximum la mobilisation des gardes nationaux tandis que d’autres, sans argent ni ressources, ne montrent pas autant de zèle. Dans l’Eure, par exemple, à la date du 31 mai, personne n’a été mobilisé car les autorités n’ont pas fait afficher les avis de mobilisation . Cependant le dénuement n’empêche pas la majorité des appelés à rejoindre les dépôts, ce qui cause des soucis au gouvernement. Comme de nombreux gardes n’ont pas d’uniforme, Carnot estime à 44 millions les dépenses liées à cet effet. De son côté, Mollien conclut que de nombreux départements ont déjà fourni plus que leur capacité tandis que d’autres n’ont rien donné. De toute façon, le gouvernement n’a pas d’argent et, pour le moment, il n’est pas en mesure d’en emprunter. Concernant le rappel des anciens militaires, les résultats sont au-delà de toute espérance puisque 74 136 d’entre eux, sur les 27 500 que Napoléon avait envisagés, sont partis des départements pour rejoindre leur poste . Il semble que la vénération qu’ils portent à leur chef explique en partie cet engouement spontané. Comme le disait Victor Hugo, c’est la chair à canon amoureuse du canonnier. Dans les faits, il y a beaucoup d’anciens militaires qui n’arrivent tout simplement pas à subvenir à leurs besoins. « Je sais que plusieurs de ces officiers n’ayant obtenu qu’une faible pension, et d’ailleurs sans fortune, ont dû se livrer à des travaux pénibles, ou reprendre leur ancienne profession pour améliorer leur existence. Il en est même qui, depuis le retour de Votre Majesté, ont demandé à être remis en activité, et qui n’ont pu l’obtenir, le nombre des officiers disponibles étant pour le moment au-dessus du besoin. » 

Dans beaucoup de cas, surtout après avoir passé de nombreuses années dans l’armée, les vétérans éprouvent de la difficulté à se réinsérer dans la vie civile. Ils ne comprennent pas qu’après avoir sacrifié leur vie sur les champs de bataille, la société dans laquelle ils vivent n’ait pas davantage de reconnaissance à leur endroit. Ayant été des officiers et des sous-officiers, ils n’ont plus le pouvoir ni le prestige qui étaient les leurs dans l’armée. Dans le cas qui nous occupe, la frustration est d’autant plus grande qu’ils sont obligés de se réunir en secret pour parler de leurs exploits. Le gouvernement de Louis XVIII, sans dire ouvertement qu’ils sont des criminels pour avoir servi l’usurpateur, le pense très certainement. Retourner dans l’armée, surtout pour les officiers, c’est retrouver un univers où ils seront appréciés et respectés. Mais beaucoup d’entre eux devront se résigner à l’attente car les budgets militaires, comme nous le verrons plus loin, sont très limités. L’armée française n’est plus celle de 1805 ni celle de 1812. D’ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles Napoléon retarde la conscription.

On sait également que la situation politique ne le permet pas. De fait, en accord avec Davout, il cherche des moyens pour ne pas prononcer le mot de conscription dans les documents officiels. Cela est d’autant plus problématique que Louis XVIII l’a abolie par l’article XII de la Charte royale. Dans son rapport présenté le 5 mai 1815, Davout estime que la classe 1815 représente un potentiel de 280 000 hommes. Mais en soustrayant les gens mariés, les réformés et ceux dont la taille n’est pas réglementaire, on arrive à un nombre de 140 000 hommes mobilisables . Or, comment équiper ces hommes alors qu’on n’arrive pas à faire le nécessaire pour tous ceux qui sont déjà incorporés ? De toute façon, Napoléon sait qu’ils ne seront pas utilisés pour la campagne qu’il prépare en Belgique. Lorsqu’il reviendra, victorieux bien entendu, il aura de facto les ressources nécessaires pour les incorporer. Mais en attendant, la pilule doit passer. Là-dessus, Davout a son idée : « Il n’y aurait qu’à changer la chose de nom et à déclarer que tous les jeunes gens, entrés dans leur vingtième année depuis le 1er janvier dernier, feront partie de la garde nationale et seront dirigés sur les dépôts de l’armée, avec promesse d’être libérés, la guerre finie. » 

Le 23 mai 1815, le projet est présenté en séance du Conseil d’État dont les membres rétorquent d’emblée que la levée d’hommes est une compétence du pouvoir législatif . Cependant Napoléon ne peut attendre la réunion des Chambres, car en plus de grossir les rangs de l’armée, il faut prévoir le remplacement des pertes que causera la prochaine campagne. Afin d’emporter la décision, il propose que les conscrits soient assimilés aux militaires en congé. Dans ces conditions, nul besoin d’un décret pour procéder au rappel. Une mesure administrative suffira . Son idée est adoptée. Le 3 juin, Davout envoie les ordres à cet effet. La conscription de 1815 est en marche . Une semaine plus tard, il rapporte que 46 419 soldats sont rassemblés dans les chefs-lieux des différents départements et prêts à partir pour les dépôts . Avec la correspondance de quelques préfets à l’appui, Henri Houssaye signale avec enthousiasme « l’engouement » des conscrits pour servir la cause. C’est peut-être vrai. Mais il oublie de signaler que les normes d’enrôlement ont été considérablement abaissées. À la veille de présenter son projet de conscription à l’Empereur, soit le 21 mai 1815, Davout lui demande de fixer la taille pour les hommes de toutes les armes . La réponse est alors : « qu’il peut prendre les hommes de toutes les tailles, pourvu qu’ils soient bien conformés. Ces limitations sont bonnes pour les temps ordinaires et ne conviennent pas dans les circonstances actuelles » . Lorsqu’il exclut dans son premier rapport 80 460 hommes pour défaut de taille, il sait qu’ils font déjà partie du bassin mobilisable. En conséquence, contrairement à ce qu’il écrit en marge de ce même rapport, la conscription touche 220 000 hommes et non 140 000. Mais pour parvenir à mobiliser une telle masse, il faut trouver de l’argent.

La réalité budgétaire pousse Napoléon à l’emprunt…

La situation financière que trouve Napoléon à son retour au pouvoir n’est guère encourageante. Il n’a plus les ressources des années précédentes et, de fait, le ministre des Finances, Gaudin, constate que les recettes de l’État ne sont que de 618 millions de francs . Sur cette somme, 200 millions sont assignés aux dépenses militaires, ce qui est loin d’être suffisant pour faire face à la menace extérieure . Dans un rapport qu’il remet à Napoléon, Davout estime les besoins financiers à 298 millions. Pour le moment, la caisse est vide. Avec la dissolution de la Maison militaire du roi, qui devrait rapporter environ 20 millions de francs, Davout pourra payer une partie de la solde due aux troupes. Avec cette première tranche, il gagne environ deux mois car, pour l’année en cours, les nécessités à cet effet s’élèvent à 133 886 405 de francs, ce qui donne 11 157 200 francs par mois . Même si les revenus doivent entrer graduellement dans les coffres de l’État, pour le moment, il manque 198 millions afin de pourvoir aux dépenses de l’armée. En plus des 98 millions supplémentaires proposés par Davout, Napoléon annonce à Gaudin, le ministre des Finances, qu’il faudra 100 millions de plus. Le budget de la guerre passe donc de 200 millions à 400 millions de francs. Afin de trouver l’argent manquant, Napoléon envisage d’abord de couper dans les autres ministères : « Vous ne devez pas vous dissimuler que, dans la circonstance actuelle, l’accroissement que je suis obligé de donner à l’armée exigera un supplément de 100 millions. Calculez donc notre budget pour la guerre sur le pied de 400 millions. Je pense que tous les autres budgets pourront être diminués, vu que les ministres se sont fait accorder beaucoup plus qu’ils n’auraient réellement besoin. » 

Cette mesure ne donnera pas les résultats escomptés. En fait, c’est grâce à l’augmentation des ventes de bois, des droits de douanes et des contributions indirectes sur les produits de luxe, que Napoléon parvient à obtenir 38 262 000 francs de plus. À l’échelon des recettes fiscales, ce sont là les seuls revenus supplémentaires dont il peut disposer . Dans l’état actuel des choses, et cela d’autant plus que la perception est rendue difficile en raison des troubles qui animent les départements de l’Ouest, la fiscalité du pays ne peut pas supporter le poids des dépenses militaires. En conséquence, si Napoléon ne trouve pas de nouvelle source de financement, le réarmement risque de provoquer un déficit de 300 millions de francs . Pendant quelque temps, il analyse la possibilité d’augmenter les impôts et les taxes. Mais, par crainte de s’aliéner le peuple, il renonce rapidement à cette idée. D’ailleurs, afin d’augmenter son niveau de popularité, il supprime le droit de circulation sur les boissons, l’exercice à domicile et les droits d’entrée sur les liquides dans les communes de moins de 4 000 habitants . Pour compenser l’annulation de ces revenus, il compte se tourner vers les entrepreneurs qui exploitent les forêts, dont certains n’ont pas encore payé ce qu’ils doivent à l’État. En outre, comme il le recommande à Gaudin, il souhaite faire augmenter les ventes de bois. De cette opération, Napoléon compte tirer pas moins de 300 millions de francs. Bien sûr, ce sont là des estimations qui s’établissent sur le long terme et, par conséquent, la majorité des sommes envisagées doit lui parvenir après la campagne de Belgique.

En attendant que tous ces projets se concrétisent, la chance lui sourit de nouveau. Après son entrée aux Tuileries, il découvre une encaisse de 40 millions en bons et 30 millions en numéraire que le baron Louis, le ministre des Finances de Louis XVIII, a omis d’emporter avec lui lors de sa fuite. Même si elles arrivent à point nommé, puisque Davout a déjà passé des contrats avec les munitionnaires et les fournisseurs dans les départements, ces sommes s’avèrent insuffisantes pour faire face à l’ensemble des dépenses militaires. En désespoir de cause, Napoléon permet à Gaudin de négocier 3 600 000 francs de rente de la Caisse d’amortissement à l’étranger. Avec le concours du financier Ouvrard, cette opération rapporte 40 millions de francs nets de tout escompte . Les dépenses allant de façon croissante, Napoléon envisage, malgré son aversion manifeste pour cette solution, de recourir à un emprunt de 200 millions de francs . Là aussi, les résultats s’avèrent décevants. Le gouvernement a d’abord pensé emprunter une première tranche de 100 millions dans des banques privées dont les sièges sociaux sont situés en Angleterre. Cependant en raison des coûts financiers et politiques que pourrait entraîner cette affaire, la décision est prise de regarder vers d’autres sources. L’autre tranche serait faite auprès des propriétaires . La chose est cependant risquée, car elle rappelle les politiques économiques du Directoire. Mais même si c’est notamment ce genre de procédé qui a provoqué la chute de ce dernier gouvernement, Napoléon ne rejette pas cette idée pour autant. Dans son esprit, il suffit de la présenter au bon moment et, à cet égard, la date du 19 juin lui semble propice. À ce moment, la campagne contre les Prussiens et les Anglais aura commencé depuis quatre jours et, si tout se passe comme prévu, l’armée française séchera ses bottes dans Bruxelles. Comme après toutes ses victoires, l’émotion fera le reste. Son calcul n’est pas erroné, car le président de la Chambre des députés, Lanjuinais, adversaire déclaré de Napoléon, écrit à Joseph après avoir appris la victoire de Ligny pour lui assurer que, « dans le corps législatif, l’Empereur n’a que des admirateurs et des amis intrépides dont même les plus grands revers n’ébranleront pas le dévouement » . D’ailleurs, le lendemain de la bataille de Waterloo, alors que tout le monde demeure sur l’impression de la victoire de Ligny, le budget présenté aux Chambres comprend un projet d’emprunt forcé de 150 millions. Tous les contribuables devront y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Même si cette mesure risque de provoquer la révolte des libéraux et cela, malgré la victoire acquise récemment sur les Prussiens, Napoléon n’a guère les moyens de procéder autrement. Pour le seul mois de juillet, Davout estime les dépenses à 72 millions de francs, alors qu’en 1805, pour des effectifs de beaucoup supérieurs, la Grande Armée coûtait 21 millions par mois. Cependant le risque est calculé, car ces mêmes libéraux n’oseront pas s’opposer à cette mesure si l’armée et son chef remportent des victoires. Ils pourraient perdre toutes les concessions constitutionnelles qu’ils lui ont arrachées, ce qui lui permettrait de se tourner vers la dictature. Somme toute, cette démarche d’emprunt vient tout simplement confirmer la thèse que la campagne en Belgique fut, dans son essence, engagée pour des motifs politiques et économiques, ce qui donne raison à Madame de Staël lorsqu’elle écrivait : « Si l’Empereur a une première victoire, l’orgueil national fournira à son vengeur toutes les ressources d’hommes et d’argent qui lui seront

Comme par les années passées, la gloire reste le meilleur soutien de Napoléon. Mais, en attendant de faire tonner le canon et de remporter une première victoire, il a recours à la vente de bons du trésor, aux réquisitions contre reconnaissance de dette, à la vente de biens des communes, à la vente des bois de l’État, à la Banque de France ainsi qu’à la Caisse d’amortissement. Par ailleurs, il maintient les centimes de guerre qui doivent rapporter dans les coffres de l’État une somme de 60 millions de francs . Bien qu’ils lui permettent de procéder à la reconstitution de l’armée sans véritablement recourir au déficit, ces moyens ont des effets pervers . En moins de trois mois, la France voit sa dette publique passer de 123 millions à 639 millions de francs, ce qui équivaut à la dette que Napoléon a laissée à la France lors de sa première abdication. Son intérêt à remporter la victoire est donc grand.

Bilan des efforts de Napoléon et de Davout.

Dans ses Mémoires, Napoléon prétend avoir voulu augmenter les effectifs de l’armée à plus de 800 000 hommes et, cela, dès le 1er octobre 1815 . Pour sa part, Henry Houssaye écrit que la chose n’était pas impossible : « Quand Napoléon disait que le 1er octobre l’armée se serait élevée à 800 000 hommes, il ne se faisait pas tant d’illusion. »  Or, cela est conditionnel à la victoire que Napoléon pense être en mesure de remporter en Belgique car, dans les faits, on le sait, la réalité budgétaire de 1815 ne suit pas ce genre d’estimations. En fait, il faut savoir qu’un soldat coûte annuellement 700 francs à l’État. Si on fait le calcul, l’entretien pour une telle armée lui coûtera environ 520 millions de francs et cela uniquement pour l’année 1815. On comprendra que ce chiffre ne tient pas compte des coûts liés au remplacement du matériel ni à son acquisition.

Au début de juin 1815, Napoléon a sous la main 491 425 hommes, dont 268 801 pour la régulière et 222 624 pour les auxiliaires, ce qui comprend la garde nationale, les gardes-côtes, les gendarmes, les fusiliers marins, les fusiliers vétérans, les douaniers, les militaires retraités, les canonniers de la marine, les canonniers vétérans, les canonniers sédentaires et les partisans des corps francs . Sauf pour les corps francs, qui doivent se servir sur l’ennemi, il est impératif d’équiper tous ces hommes. En 1805, afin d’assurer les coûts logistiques d’une armée de 449 000 soldats, Napoléon lui avait réservé la somme de 272 142 200 de francs. À cette époque, la France disposait de la rive gauche du Rhin, de la Belgique et du Nord de l’Italie. Pour l’année 1815, à peu de chose près, géographiquement limité à l’hexagone d’aujourd’hui, l’Empire n’a plus les ressources fiscales et financières pour payer l’ensemble des équipements qu’il faudrait à une armée de 800 000 soldats. À l’inverse des autres corps qui gardent les frontières, seule l’armée du Nord, alors composée de 124 000 soldats, possède la presque totalité de ses équipements. Dans ces conditions, la situation logistique de l’ensemble de l’armée impériale est d’autant plus préoccupante que les fournisseurs, toujours sous le choc de la mesure prise par Louis XVIII d’effacer les dettes contractées par l’Empire suite à la première Restauration, ne font plus crédit. Pour Napoléon, la victoire est nécessaire afin de ramener la confiance et c’est pourquoi, encore une fois, il doit périr ou  gagner par la fortune des armes. L’offensive est pour lui la seule issue. C’est la campagne de Belgique et le désastre de Waterloo.

Pascal CYR.

Source : Pascal Cyr, « 1815 : réalité financière de la reconstruction de l’armée », Revue historique des armées, 260/2010. http://rha.revues.org/index7057.html

 

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( 15 janvier, 2020 )

Un témoignage sur la campagne de 1812.

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Louis de BUMAN, né le 17 janvier 1789 dans le canton de Fribourg à Bulle où son père était Baillif, enflammé par le souvenir des BUMAN qui se firent tuer pour le Roi de France devant Dunkerque et Montmédy, rejoint en 1808 avec le brevet de sous-lieutenant, le 2ème régiment suisse dit « Régiment de Castella » à Besançon. On le dirige sur Marseille, dépôt de son régiment, et là, il fait l’apprentissage de son métier. Il prend part aux campagnes du Portugal et d’Espagne ; il est de l’expédition de Russie ; enfermé dans Mayence, il attrape le typhus. Il quitte le service après les journées de 1830, comme chef de bataillon. Il vécut désormais à Fribourg et lorsqu’il mourut le18 janvier 1877, ce vieillard à la taille encore droite, à la démarche rapide et dont les 89 ans, portés si légèrement, semblaient être un défi au temps, était le dernier survivant fribourgeois des guerres napoléoniennes. Une notice biographique sur Louis de BUMAN parut alors dans la revue « Le Chroniqueur » (février et mars 1877). Elle a été composée d’après les souvenirs de famille et les propres récits de Louis de BUMAN. Nous avons tiré de cette rarissime notice tout ce qui concerne la campagne de 1812. 

 A.CHUQUET 

La division suisse, composé de régiments aguerris dans le Midi, fit partie du 2ème corps, sous les ordres d’Oudinot, qui s’avança en Lituanie. Le 29 juillet eut lieu le combat de Jacobowo. Elle n’y prit qu’une faible part. Le soir, toute la division campait sous Polotsk. Quoique dans un grade inférieur, Buman se rendait compte des immenses difficultés qui signalaient les débuts de cette campagne, et ses récits, longtemps après, redisaient les préoccupations qui étaient dans l’esprit de tous les officiers Les jours qui suivirent furent des jours de repos relatif. Le 17 août, Oudinot, blessé, passait le commandement à Gouvion Saint-Cyr qui gagnait, le 18, la bataille de Polotsk, et Buman vit porter plus d’un camarade dans les ambulances. Durant les mois de septembre et d’octobre le corps d’armée resta dans ou sous Polotsk. Une inquiétude vague envahissait les esprits Les effectifs, réduits par le feu, se fondaient encore par des désertions nombreuses. Le 18 octobre se livra la seconde bataille de Polotsk durant laquelle les Suisses, emportés par leur ardeur, sortirent des ouvrages pour se précipiter à la baïonnette sur les Russes qu’ils refoulèrent au loin. Ce trait de valeur leur coûta 600 hommes et 32 officiers mis hors de combat. Buman ne parlait jamais de cette affaire sans animation, tout en la qualifiant modestement de « majeure ». On battit cependant en retraite devant les forces supérieures toujours plus pressantes. Oudinot reprit le commandement du corps à la place de Gouvion Saint-Cyr blessé et se porta en hâte Borisov pour assurer le passage de la Bérézina à Napoléon et àla Grande-Armée. Le 26 novembre 1812, le corps d’Oudinot, réduit à 5.000 hommes, passa le premier sur la rive droite de la Bérézina. Le lendemain soir, Napoléon s’approcha des bivouacs des Suisses, se chauffa longtemps au feu allumé par les officiers de la compagnie de Buman qui s’écartèrent respectueusement. Il était pensif, absorbé et recevant avec la dernière violence les officiers généraux qui venaient lui parler et les officiers d’ordonnance qui lui annonçaient que les pontonniers mouraient de froid, plongés dans l’eau jusqu’aux épaules, pour travailler au soutien des ponts ébranlés par le poids et les glaçons ; Toute la nuit se passa sur le qui-vive, et le 28, dès l’aube, s’engagea la grande bataille de la Bérézina en présence de Napoléon avec la Garde en réserve. Les Suisses furent au premier rang et avaient devant eux Tchitchagov. Dès le matin, Oudinot fut blessé et remplacé par Ney. Le second régiment suisse, réduit à un millier d’hommes, était le plus avancé de tous et se distingua durant cette journée par de nombreuses charges à la baïonnette qui refoulaient les Russes pour une heure. Ce fut là que fut frappé le chef de bataillon Von der Weid, de Seedorf. Cet intrépide Fribourgeois venait de donner son cheval à son adjudant blessé à la jambe et combattait à pied à la tête de ses braves quand une balle russe lui traversa la gorge. Il poussa un cri étouffé par le sang et tomba à la renverse dans les bras de Louis de Buman qui était immédiatement derrière lui. Sans perdre connaissance et, après le premier moment passé, il dit à son concitoyen ces simples paroles : « Buman, je suis mort ici en chrétien ! » Après l’avoir embrassé, il s’éloigna, soutenu sur les bras de ses soldats, pour aller aux ambulances et ne survécut guère que quarante-huit heures à sa blessure. Le soir de cette terrible lutte, des trois bataillons réduits du 2ème régiment, il ne restait plus que 12 soldats et 2 officiers, Buman et son camarade Springer de Berne. Les pertes des autres régiments suisses étaient proportionnelles. Témoin de l’immense service que cette valeureuse troupe rendait à la Grande-Armée, Napoléon distribua des croix de la Légion d’honneur sur le champ de bataille. Jean de Schaller, ancien inspecteur général des milices, Monney, Louis de Buman, Muller, pour ne citer que des Fribourgeois des 1er et 2ème régiments, la reçurent à cette place. 

Quelle n’était pas l’animation de son visage, de ses yeux quand Louis de Buman racontait ce passage sur des ponts ébranlés, cette lutte d’un contre vingt, durant quatorze heures, moitié de jour, moitié de nuit, tantôt dans les bois, tantôt à découvert dans la plaine avec de la neige jusqu’aux genoux par un froid qui, quelques jours plus tard, allait descendre jusqu’à 30 degrés Réaumur, n’ayant qu’un peu de l’eau-de-vie de Polotsk pour maintenir,avec l’action, la chaleur et le sang-froid dans ces corps de fer ! Chaque fantassin, électrisé par les paroles et les exemples des chefs qui ne croyaient pas au-dessous d’eux de descendre d’un cheval pour prendre le fusil d’un mourant et de charger à la baïonnette en tête des colonnes, chaque fantassin, disons-nous, sentait qu’il était une portion du salut de l’armée. Le croirait-on ? La Restauration refusa de reconnaître les brevets de la croix d’honneur donnée par le grand capitaine sur le champ de bataille. Le gouvernement en expédia d’autres en 1816 avec des croix à l’effigie d’Henri IV : petitesse qui n’augmenta pas dans l’armée le nombre des amis de Louis XVIII. Le lendemain, dès l’aube, Maison, qui allait protéger la retraite avec les débris du 2ème corps, demanda où étaient les Suisses. On lui désigna, non, loin, un groupe d’hommes couverts de neige, mêlés de blessés qui ne pouvaient se porter en avant, tous serrés au drapeau. Il considéra cette phalange à l’héroïsme de laquelle il allait demander encore de continuer la lutte, puis détourna la tête en versant des larmes. Quelques heures après, le mouvement de retraite s’accentuait à la faveur de l’incendie des ponts qui empêchait les avant-gardes russes de se porter en avant. Il y eut plusieurs combats : dans l’un, Buman eut la douleur de perdre son camarade et ami Springer, tué par la lame d’un cosaque. Les officiers dont les corps avaient été anéantis marchèrent pour leur compte à travers la Pologne pour gagner  la Prusse. Buman voyagea ainsi, seul, couchant sur la neige ou sous quelque toit écarté, enlevant à la pointe du sabre sur les cadavres de chevaux morts des lambeaux de chair dédaignés par les hommes qui précédaient.Arrivé à Kowno, il y fit fortuitement la rencontre de François de Chollet, du 3ème régiment. Ils furent heureux de voyager ensemble et avec les mêmes privations jusqu’à Küstrin, où ils purent prendre quelques jours de repos, en voyant journellement arriver quelques échappés de cette terrible lutte. 

A la fin de février 1813, Buman arrivait à Lauterbourg où se trouvait le dépôt de son régiment. Ses vêtements, réduits en lambeaux flottants, n’avaient plus de l’uniforme que la couleur et les boutons. Il marchait, les pieds abîmés par le froid et la marche, avec des chaussures presque sans semelles. Dans les calamités si horribles, retrouver le dépôt, c’est rentrer dans la famille. Tous les officiers lui firent fête et lui facilitèrent la vie à qui mieux-mieux pendant que de longues heures étaient consacrées le soir à entendre les récits des revenants de la terrible aventure. Naguère, quand une armée français [l’armée de l’Est en 1871] se réfugiait sur notre territoire, après les revers qu’on sait et la détresse qu’on a vue, nous qui, sous les armes, la vîmes défiler dans les gorges de nos montagnes [c’est l’éditeur Eugène de Boccard qui parle, petit-fils de Louis de Buman], encombrées de neige, quand nous racontions aux vieux militaire ce spectacle et osions la comparer à la retraite de Russie, nous n’obtenions pour réponse que le sourire modeste de l’homme, acteur dans des drames cent fois plus horribles, et qui veut laisser à la jeunesse ses illusions. L’anniversaire de la Bérézina qui rappelait tant de souffrances  pour ce vétéran un jour solennel. Depuis son retour, chaque année, à cette date, il faisait faire un service d’actions de grâce durant lequel il recevait les sacrements. Ce service était suivi d’un second en mémoire de ses camarades morts dans cette sanglante journée.  

Extrait du 1er volume de l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents », (Fontemoing, 1912, 3 volumes). 

 

 

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( 7 janvier, 2020 )

Contrastes …

 

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Quels contrastes ! Moscou et Paris ! La retraite avec ses misères et ses épouvantes, cette retraite qui fait dire à  un des acteurs : « Ah ! Certes nous avons le spectacle de grandes horreurs, pareille chose ne se reverra plus ! «  et le retour dans la patrie qui semblait si loin ! Castellane, qui consacre une partie du 1er volume de son « Journal » à la campagne de Russie, ne peut cacher son étonnement. Quelle différence ! A Paris, il fait des visites, et trois mois auparavant, sur les bords du Niémen, sans souliers, un pied nu et l’autre enveloppé dans un morceau de couverture lié avec une corde ! Il croît rêver. De même, Hochberg [le margrave Guillaume de Bade]. Au sortir des neiges et du froid le plus intense et le plus cruel, le voilà dans les salons du palais de Weimar. Il était naguère au bivouac et souffrait les privations les plus grandes, et il est maintenant dans une cour élégante, « au milieu des jouissances les plus délicates de la vie ! ». De même le colonel Combe, tombant dans le salon paternel, et pressant ses parents sur son cœur, goûtant une de ces joies inoubliables « dont la douceur dédommage de toutes les peines antérieures » et « qui rendent heureux même de ce qu’on a souffert. » De même, le fameux général Lejeune, peintre militaire de grand talent. Il rentre chez lui, il dort dans son lit, il cherche à s’endormir, et la campagne lui revient confuse comme un long cauchemar, il croit entendre encore le bruit du canon et voir ce terrible Tchitchagov qu’il na pas jamais vu et dont le nom faisait plus de peur que de mal, il a des rêves qui « rappellent les tourments de l’appétit » ; mais le lendemain il reçoit les caresses de ses amis et il oublierait ses maux s’il ne devait les raconter. Tous ces revenants de Moscou sont, en effet entourés, pressés de questions. A Weimar, tout le monde se précipite sur Hochberg pour avoir des nouvelles de l’armée. A Paris, Mme Fusil entend dire autour d’elle : « Elle a passé la Bérézina », et Ney se voit regardé, admiré, suivi comme un héros. Autre contraste. Les récits de ces réchappés de l’immense théâtre jettent l’effroi dans Paris qui, chaque jour, apprend avec un pénible étonnement une perte, une calamité nouvelle. L’Empereur donne des fêtes aux Tuileries, mais on trouve qu’il insulte à la douleur publique. Des officiers valsent le bras en écharpe. « Ces bal sont lugubres, dit un jeune colonel, et je crois voir danser sur les tombeaux. »

Arthur CHUQUET

(« 1812.La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série » Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.412-413).

 

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( 30 décembre, 2019 )

Les pommes de terre: un trésor durant la campagne de Russie !

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On sait l’hommage que les Français dans la marche d’Alexandrie au Caire,rendirent aux pastèques.  « Elles m’ont fait tant de plaisir, disait l’un d’eux, par leur fraîcheur, par la douce boisson qu’elles nous offraient !  » et un autre assure que les soldats ont conservé au melon d’eau la plus vive reconnaissance et qu’ils auraient mis volontiers ce fruit savoureux au rang des dieux, lui auraient volontiers élevé des autels. La pomme de terre fut en Russie ce qu’était la pastèque en Egypte. « Nous sommes, disait Stendhal, à genoux devant des pommes de terre. » Dans la plaine de Moscou, lorsque Auguste Thirion [officier de cuirassiers dont les « Souvenirs militaires » ont été réédités en 1998 à la Librairie des Deux Empires] et ses frères d’armes rencontrent des champs de pommes de terre, ils font une ample moisson de ces « précieux tubercules » et c’est pour eux une aubaine, une « bonne fortune gastronomique ». De même, durant la retraite. Le 29 novembre 1812, près de Kamen, dans le château d’un baron- l’armée appelait « barons » tous les grands propriétaires et tous les châtelains- les officiers de l’Empereur trouvent des pommes de terre. Ce fut un événement. Il fallait voir ces jeunes gens allumer aussitôt dans la cour du château un feu de bivouac et y faire cuire les pommes de terre au bout de leur sabre. On en mangea, dit le futur maréchal de Castellane, dans son « Journal », tant et plus. Ouvrons les « Mémoires » du sergent Bourgogne. Notre brave officier, rencontrant à la lisière d’un bois un soldat qui fait cuire des pommes de terre, le somme de lui en vendre et en achète sept pour quinze francs. Dans le délire de la fièvre, il croit manger des pommes de terre comme à Condé-sur-Escaut, sa patrie, et quel bonheur lorsqu’il découvre après le passage de la Bérézina, dans un village, sous un four, trois petites pommes de terre qu’il fait cuire à un feu abandonné, assez loin pour ne pas être vu de ses camarades ! 

A .CHUQUET 

Extrait du 2ème tome de  l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « 1812, la guerre de Russie », (Fontemoing et Cie, 1912, 3 volumes).   

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( 25 décembre, 2019 )

Le lieutenant-colonel Dutheillet de Lamothe

Ombre 2

Né en 1791, Aubin Dutheillet de Lamothe, après des études au lycée de Limoges, décide d’embrasser la carrière des armes : «  Le goût de l’état militaire se développait chaque jour davantage dans mon esprit, mon imagination s’exaltait au récit des brillantes victoires de nos armées, et des belles actions de cette époque, où toutes les idées étaient portées vers la gloire… », écrit-il au début de son témoignage [1]Le 25 mai 1809, le jeune Dutheillet rejoint donc l’École militaire de Saint-Cyr, et offre au lecteur une bonne description de la vie quotidienne des élèves au sein de cette honorable institution. Tel ce détail sur le ravitaillement : « Le régime consistait à manger la soupe à la gamelle, on recevait un morceau de viande, mais les pommes de terre, haricots et lentilles, formaient la base de nos repas, avec de l’abondance » ; ou encore celui-ci : « On se battait ordinairement dans les compagnies pendant les études, sur les carrés pendant la nuit, dans les latrines quand on avait un sergent qui ne voulait pas le permettre, car ils étaient chargés justement, d’empêcher les duels et désordres de toute espèce », précise l’auteur.

En novembre 1811, Dutheillet de Lamothe quitte l’École de Saint-Cyr avec le grade de sous-lieutenant et rejoint son régiment, le 57ème de ligne, « qui tenait garnison à Hambourg et avait son dépôt à Strasbourg ». Après une existence agréable à Hambourg, au cours de laquelle les rencontres féminines font partie de son quotidien, les choses deviennent sérieuses. Dutheillet est dirigé sur la Russie. « Nous traversâmes la Prusse pour nous rendre à Gumbinnen, petite ville prussienne, où était établi le camp qui préparait sur le Niémen, le passage de l’armée française. » Dans les rangs du 57ème d’infanterie, faisant partie du 1er corps (maréchal Davout), Dutheillet observe et note chaque détail. « Le maréchal Davout, avec cet esprit de fermeté et de prévoyance qui le distinguait, avait ordonné dans son corps d’armée, de donner à chaque soldat un sac de coutil, qui contenait huit livres de farine, et un autre renfermant une livre de riz », note-t’il. Et plus loin : « Pendant toute la durée de la campagne, les troupes souffrirent tout ce qu’il est possible d’imaginer, en privations de tous genres, et en fatigues…

Quoique jeune officier, puisque j’avais à peine 21 ans, à cette époque, je supportai d’abord assez bien, les privations et les fatigues, mais les provisions venant à manquer, je fus atteint comme le plus grand nombre, de fièvres et de coliques qui eurent bientôt épuisé mes forces ». Il y a dans tout au long des « Mémoires » du sous-lieutenant Dutheillet de Lamothe, beaucoup de réalisme… Malgré son état de santé et la perte de son cheval (et de tous ses effets), effrayé par un régiment de cuirassiers passant au trot, l’auteur continuer de noter ce qu’il voit avec précision: « Dans chaque compagnie, les officiers désignaient quelques hommes bons marcheurs et adroits pour aller à la recherche de vivres. Ces soldats se rendaient dans les villages et pillaient tout ce qu’ils pouvaient, commettaient toutes sortes d’excès, et souvent, après avoir égorgé des vieillards, violé les femmes, incendié le village, ils rentraient à la compagnie avec quelques sacs de farine, sur une petite voiture attelée d’une chèvre russe, d’une vache, avec quelques autres provisions, quand elles ne leur étaient point enlevées par la Garde Impériale… »

Dutheillet n’en n’oublie pas pour autant de faire le coup de feu. C’est ainsi qu’il écrit : « Malgré que j’eusse toujours eu la fièvre, je m’étais trouvé à tous les combats où le régiment avait été engagé ». Il participe à la bataille de La Moskowa et en laisse un très bon récit… « J’étais à mon poste, à la 6ème compagnie du 6ème bataillon. » Il reçoit l’ordre d’enlever le bois qui se trouve sur sa droite. « Les Russes y avaient fait quelques abattis, qui furent enlevés au pas de charge, par les trois derniers bataillons, pendant que les deux premiers le tournaient par la droite. » S’en suit une description très réaliste. Le lendemain, 8 septembre 1812, il se bat encore à Mojaïsk. Nommé lieutenant, à Moscou, par l’Empereur en personne le 10 octobre, il reçoit l’ordre, quatre jours plus tard, de rentrer en France.

 Après s’être totalement rétabli de cet état fiévreux qui subsistait depuis de nombreuses semaines, le lieutenant Dutheillet se retrouve engagé dans la mémorable campagne d’Allemagne. Il est au combat de Kulm « Le bataillon dont je faisais partie, commandé par le chef de bataillon Darras, fit une charge brillante sur l’ennemi, au moment où l’armée française, ayant perdu ses positions, se retirait en désordre… » Il est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 7 septembre 1813 pour sa conduite durant cet épisode. Rendu à Dresde, il est obligé de capituler. « Un des jours les plus pénibles de ma vie, fut celui où je me vis forcé, de rendre mes armes aux Prussiens et aux Russes, rangés en bataille devant nous », écrit-il. Il est expédié comme prisonnier en Hongrie.

Dans cette partie de son récit, Dutheillet revient amèrement sur le rôle du maréchal Gouvion Saint-Cyr durant cette campagne… Réexpédié en France au retour de Louis XVIII, en 1814, sa route jusqu’en France est des plus pénibles ; Dutheillet et ses compagnons d’armes sont insultés, humiliés dans les villes autrichiennes qu’ils traversent. A Vienne, il a le bonheur d’apercevoir le Roi de Rome, au palais de Schœnbrünn…

« Presque tous les prisonniers qui rentraient en France, allaient rendre un dernier hommage à l’enfant de l’homme immortel, qui avait si longtemps fait trembler l’Europe », déclare  Dutheillet. Il arrive enfin à Strasbourg le 14 juin 1814.

Après le retour de l’île d’Elbe, l’auteur s’oppose dans un premier temps à Napoléon, se considérant comme étant toujours lié par le serment fait à Louis XVIII.

Par la suite, en assistant à la Cérémonie du Champ de Mai, le 1er juin  1815, il sera frappé par cette manifestation. Ce qui lui fait écrire plus loin : « Je faisais des vœux pour le succès des armes françaises… » Il est malgré tout de nouveau trop souffrant pour prendre part à la campagne de Belgique.

Il s’éteindra à Paris en 1856, après avoir fini sa carrière militaire au service de la Belgique [2]Ses « Mémoires militaires » furent rédigés en 1838.

C.B.

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[1] Ce dernier fut publié la première fois en 1899 à Bruxelles (Belgique) chez H. Lamertin, Éditeur, 20, rue du Marché-au-Bois.

[2] Aubin Dutheillet de Lamothe s’est éteint le 16 juin 1856, « à dix heures du soir, en son domicile Place Royale [Place des Vosges], n° 7, âgé de 64 ans ». Il a été inhumé au cimetière du Père-Lachaise. Le portrait figurant sur la couverture représente l’auteur en tenue de lieutenant-colonel au service de la Belgique en 1834.

Voici ses États de service, extraits de l’édition originale :

« Dutheillet de Lamothe, Aubin, fils de Léonard et de Françoise de Bigorie du Chambon, né à Saint-Yrieix, Haute-Vienne, le 6 octobre 1791, marié le 29 janvier 1834 avec demoiselle Maria Wilbraham.

Campagnes.

1811. Allemagne

1812. Russie.

1813. Saxe.

1814. Prisonnier de guerre à la capitulation de Dresde.

1815. En France

1831, 1832 et 1833. Armée d’observation belge.

 Blessures et décorations

28 juillet 1830. Un coup de feu à l’épaule gauche.

 Deux coups de feu à plomb dans les reins.

 Un coup de feu à plomb dans la cuisse gauche

Par mesure d’économie probablement, il ne lui fut tenu aucun compte des blessures reçues sous l’Empire, et on jugea à propos de lui enlever plusieurs des années de campagne portées sur ses États de service en Belgique !!! (Note de l’Éditeur, 1899).

Chevalier de la Légion d’honneur, le 17 septembre 1813.

Chevalier de Saint-Louis, le 29 octobre 1829.

Officier de la Légion d’honneur, le 3 novembre 1837.

Autorisé par ordonnance du Roi, du 9 novembre 1839, à porter la décoration de l’Ordre de Léopold, accordée par ordonnance du Roi des Belges, du 30 septembre 1839.

 

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( 17 décembre, 2019 )

17 décembre 1812…

17 décembre 1812... dans TEMOIGNAGES campagnerussie1

Gumbinnen, le 17 décembre 1812.

Mon cher André, je ne t’ai pas écrit depuis longtemps, mais j’ai fait prier de vive voix Mélan, par un officier d’ordonnance expédié à l’empereur, de t’écrire que je me portais bien. Depuis environ un mois le service des estafettes est interrompu, et nous ne pouvons communiquer avec la France. Notre retraite continue. Nous sommes pressés. J’ai été assez heureux de sauver sur des chevaux et des traîneaux tous les fonds qui m’avaient été confiés, mais j’ai été forcé de brûler mon fourgon pour que l’ennemi ne s’en emparât pas. J’ai perdu presque tous mes effets. J’ai sorti de ma vache quelques chemises. Adieu pelisses et tout ce que je portais de Moscou. Mais je conserve de la force et de l’énergie. J’ignore où l’armée se réunira. Le roi de Naples la commande. J’ai ordre de rester pour faire le service. Je ne reçois de mettre de personne. Cela me désole plus que les 25 degrés de froid que nous éprouvons, et auxquels il est bien difficile de s’accoutumer. Tu auras appris avant l’arrivée de ma lettre l’arrivée de S.M. [Sa Majesté]. Elle nous a quittée le 5 décembre. M. Attalin, officier d’ordonnance, est dépêché en courrier. Il m’a promis de jeter cette lettre à la poste. Adieu, cher André. J’embrasse Pauline et Félix. Si tu écris à mon père, fais-moi le plaisir de lui donner de lui donner de mes nouvelles.

Adieu, adieu.

 Guillaume.

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrite à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814.Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, pp.112-113). Rappelons que Guillaume Peyrusse assurait les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne, durant cette campagne. Sa correspondance est un bon complément à ses « Mémoires » (Voir la version intégrale réalisée par mes soins en novembre 2018 aux Editions AKFG).

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( 12 décembre, 2019 )

La Grande-Armée souffrante…

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« Le typhus et la dysenterie, compagnons inséparables de la guerre, et dont la fréquence et la gravité se montrent toujours ne raison que les armées sont nombreuses et accablées de misères, régnaient considérablement dans nos troupes. On n’y observait pas moins la fièvre lente et la diarrhée. Cette dernière maladie était tellement générale que presque chacun de nous en fut atteint. Nos corps d’armée ne discontinuaient pas à diriger journellement de forts convois de malades sur les hôpitaux de Moscou, et de là on faisait des évacuations sur Smolensk ; mais elles tombaient ordinairement entreles mains des cosaques. Dans cette horrible position, où notre courage était soutenu par l’espoir de voir conclure des arrangements de paix, l’armée française se fondait de jour en jour ; et pendant que ses indomptables légions s’affaiblissaient, l’ennemi se remontait et augmentait ses forces ; des recrues lui arrivaient de tous côtés ; la guerre des partisans sur nos derrières et sur nos flancs s’organisait ; toute la Russie courait aux armes pour nous repousser. »

(Joseph de Kerckhove, « Mémoires sur les campagnes de Russie et d’Allemagne (1812-1813) ». L’auteur était à cette époque médecin attaché au quartier-général du 3ème corps (Maréchal Ney). )

 

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( 11 décembre, 2019 )

Un EPISODE de la CAMPAGNE de RUSSIE…

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Le témoignage réaliste, qui suit a été rédigé par Guillaume Peyrusse, qui termina sa carrière durant les Cent-Jours en tant que Trésorier général de la Couronne. 

9 décembre 1812. 

Le roi [de Naples, Murat] a quitté son quartier ; nous avons ordre de le suivre. Notre marche a été fort embarrassée. Arrivés à dix heures du soir au défilé de Ponari, nous y rencontrâmes de si grands obstacles qu’il fallut se résigner à camper sur place, espérant que, la foule s’écoulant, dans la nuit, notre mouvement serait plus libre le lendemain. Nous cédâmes à la cruelle nécessité de cacher notre position à l’ennemi. Les feux de bivouac ne furent pas allumés. L’inquiétude et un froid de 25 degrés m’anéantirent pendant cette horrible nuit. 

10 décembre 1812. 

Au point du jour j’ai fait atteler. Nos domestiques étaient sans force, sans énergie et totalement démoralisés. Un nombre considérable de voitures de tout espèce, de pièces et caissons d’artillerie, abandonnés au travers de la route, sans conducteurs, des charretiers, des soldats, une infinité de chevaux étendus sans vie, une rampe glacée sur laquelle il n’était pas possible de se tenir debout devinrent un obstacle insurmontable. Plusieurs fois nos chevaux essayèrent de se frayer une route.

Ne pouvant avoir pied, le fourgon [celui contenant le Trésor impérial] allait en arrière, au risque d’être jeté dans un fossé, ne pouvant être ni retenu, ni guidé par les chevaux. Le désordre le plus affreux régnait dans cette réunion d’hommes et d’équipages. Il augmentait de minute en minute par l’agglomération sur ce point de tous les réfugiés de Vilna. La fusillade retentissait dans la ville. Les cosaques s’étaient montrés dans plusieurs quartiers.

Il n’y avait pas d’espoir d’être couverts par une arrière-garde. Notre armée n’existait plus, elle était fondue. Nous prîmes notre parti. Dans l’impossibilité de sauver notre convoi, nous mîmes le feu aux voitures. J’évacuai le trésor, les pièces et les dépôts qui m’étaient confiés. J’en chargeai les chevaux de mon fourgon. Ce qu’ils ne purent prendre fut confié aux grenadiers de mon escorte. Je n’oubliai pas le peu de provisions que je conservais précieusement, et, quelque pénible que fût le sacrifice des objets précieux que je m’étais procuré à Moscou, je mis le feu à mon fourgon.

Je fis parcourir à mon convoi toutes les sinuosités du défilé et je parvins à sa hauteur après les plus grands efforts et de nombreuses chutes. Après avoir fait halte, je continuai ma route pour suivre la direction qu’avait prise le roi de Naples.

(Extrait de l’ouvrage intitulé : « Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André pendant les campagnes de l’Empire, de 1809 à 1814… »,par Léon-G. Pélissier, Paris, Perrin et Cie,Libraires-Editeurs, 1894). 

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( 7 décembre, 2019 )

Trois lettres du chef de bataillon Othenin sur la campagne de Russie…

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Voici trois lettres relatives de la campagne de Russie que le chef de bataillon Othenin du 33e régiment d’infanterie écrivit à son frère. Elles sont issues de l’ouvrage intitulé « Le major Othenin et Compiègne en 1814. Études d’histoire militaire d’après des documents entièrement inédits » par Edmond Caillette de L’Hervilliers (A Paris, chez l’Auteur, 1866). 

Au bivouac, à trente-six lieues de Moscou, le 2 septembre 1812 (à Ghjat).
 

Mon frère, 

Je vous écris à la hâte, parce que depuis trois mois nous marchons ; notre régiment n’a encore paru à l’ennemi que devant Smolensk, dix-huit hommes de mon bataillon ont été mis hors de combat, dont trois morts. Nous nous attendons d’un jour à l’autre à une bataille générale que nous gagnerons. Tous les soldats la désirent. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que j’ai été fait chevalier de l’Empire (Légion-d’Honneur) le 18 juin dernier l’Empereur m’a fait ce don sur ma bonne vieille mine (1) [...] Je vous écrirai de Moscou avant quinze jours, … 

(1) En effet Othenin a été décoré par l’Empereur le 18 juin 1812 lors d’une revue du 2e corps à Gumbinen en Prusse, juste avant le début de la campagne de Russie.

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Le 1er octobre 1812. 

Mon frère, Le trois ou quatre du mois dernier, je vous ai écrit que nous devions incessamment gagner une bataille, cela a eu lieu comme je l’avais prévu, et c’est le 7 septembre qu’elle fut gagnée. Je vous aurais bien écrit plus tôt, mais la blessure que j’ai reçue m’en a empêché. Voici ce qui m’est arrivé à cette bataille : A dix heures du matin , après avoir pris deux redoutes, notre régiment se trouva au centre de la ligne ennemie, formant une pointe par bataillon carré et par échelon. Ainsi disposés nous fîmes feu de toutes parts ; enfin, après avoir reçu trois balles dans mes habits, je reçus un biscaïen au côté gauche, qui ne laissa qu’une faible marque; au même moment je fus atteint par une balle qui me frappa derrière l’oreille droite et fit jaillir quelques gouttes de sang. Jusque là tout allait bien; mais, vers trois heures après midi, je fus enfin frappé par une balle à la hanche droite ; il me fallut alors quitter le champ de bataille; il résulte de cette blessure que je marche avec des béquilles ; la plaie va bien, mais la balle n’est pas sortie; l’on me fait espérer que cela ne m’empêchera pas de marcher, c’est ce que je désire.  

[Après avoir consacré une demi-page au neveu dont il a été précédemment question, il poursuit:]

Il y a loin d’ici à Beauzée, c’est pourquoi il faut écrire fin et bien serré lorsque vous me répondrez ; dites-moi du nouveau, car je ne me souviens presque plus de Beauzée, je crois que je ne retrouverai plus le chemin lorsque j’y retournerai. Donnez-moi des nouvelles de toute la famille en général, grands et petits, de tous nos amis, [suivent les noms. Il parle ensuite d’un ami André, qu’il a revu après dix-sept années de séparation, quelques instants avant la batailleJe commence à me faire vieux, mon frère, et pense plus que jamais à la retraite; me voilà dans ma quarante-troisième année d’âge et ma vingt-deuxième de service. Je sens que je n’ai plus le sang si chaud qu’à vingt-cinq ans. Avant de me déterminer définitivement au retour dans mes pénates, il faut que je sache si je pourrai loger convenablement chez vous, vous savez qu’un officier supérieur doit garder un certain décorum. Plus tard nous parlerons de cela, car à la guerre il n’est question que de brevet de mort subite et non de brevet de retraite.Jusqu’au revoir, mon frère, je vous embrasse ainsi que [etc., etc.] : ils ont part à tous les vœux que je forme au Très-Haut, pour la conservation et la prospérité de toute la famille 

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Stettin, le 24 janvier 1813.

Mon frère, 

Je ne sais si vous avez reçu mes deux dernières lettres, la première était des premiers jours de septembre, dans laquelle je vous annonçais que la bataille devait se donner incessamment. La seconde était de Mosaïque [Moskowa], écrite vers le 15 ou 20 septembre, dans laquelle je vous annonçais que j’avais été blessé. Dans l’incertitude où je suis si vous avez reçu cette dernière ou non, je vous apprends que j’ai été blessé le 7 septembre à la bataille de Mosaïque par une balle de fusil qui m’est entrée dans la hanche droite, où elle est encore, ce qui me rend boiteux et me prive de l’usage de la jambe droite. Je ne marche qu’avec des béquilles. Mon domestique est obligé de me mettre et de m’ôter mes pantalons et mes bas. Afin que vous n’ignoriez rien de ce qui m’est arrivé depuis le 7 septembre, je vais vous faire un récit qui vous mettra à même de juger de ma situation actuelle. Le 5 septembre, la diarrhée me prit, maladie incommode et qui affaiblit singulièrement; après avoir été blessé, je suis resté sept jours, dans une mauvaise cassine, dans les environs du champ de bataille,après quoi, moi, ainsi que plusieurs officiers du régiment, nous avons été transportés dans la ville de Mosaïque |Mojaïsk], où je suis resté jusqu’au 26 septembre, jour de mon départ pour Moscou. Je suis arrivé dans cette dernière ville le 30 septembre ; il y a vingt-deux lieues de Mosaïque à Moscou, et j’y suis resté jusqu’au 10 octobre, jour que l’Empereur fixa pour une grande évacuation sous l’escorte de douze cents hommes d’infanterie. Cette évacuation consistait en plus de vingt-cinq généraux, cinquante colonels, soixante-dix chefs de bataillon et cent cinquante officiers. De notre régiment étaient le colonel, le major, deux chefs de bataillon, moi compris, et quatre capitaines. J’ai donc voyagé depuis Moscou jusqu’à Wilna, deux cents lieues, avec la diarrhée, qui, à quatre reprises, est dégénérée en dysenterie, et loin d’avoir des moyens pour me guérir, on n’en avait même pas pour me soulager. Lorsque je suis arrivé à Wilna, le 12 novembre, on était obligé de me porter lorsque je voulais changer de place, j’avais absolument perdu toutes mes forces. Dans les premiers jours de mon arrivée à Wilna, où je suis resté dix-huit jours, j’ai heureusement découvert un chirurgien de ma connaissance, qui, au bout de huit jours, m’a débarrassé de la mauvaise maladie qui me poursuivait depuis près de trois mois, le bon vin de Bordeaux à 12 fr. la bouteille a eu beaucoup de part à ma guérison.  Un peu remis de mes fatigues et après dix-huit jours de repos, je suis parti de Wilna le 1er décembre, par un froid de chien, et suis arrivé le 16 à Koenigsberg. Le lendemain 17, la fièvre me prit et ne me quitta que le 29. Comme les Russes s’avançaient, il fallut penser à décamper, ce que je fis le 2 janvier, et fis très-bien, car le 4 l’ennemi prit possession de la ville. Comme il y avait un peu de désordre au moment de mon départ, je ne pus pas obtenir de moyen de transport, il me fallut payer cent cinquante francs pour me conduire à Elbing; la distance est de quarante lieues ; mais que faire ? Il fallait payer quarante thalers ou être fait captif.

D’Elbing à Stettin, il m’en a fallu payer à peu près autant. Il parait que ce n’est pas fini, car il y a deux jours que je devais partir pour Berlin ; je ne l’ai pu faute de chevaux. Il m’en est accordé deux sur ma feuille de route, mais les Commissaires des guerres ne se conforment pas toujours aux ordres. J’ai une petite chaise à moi dans laquelle je voyage très-commodément; il y a place pour mon petit et fidèle domestique. Je ne vous parle pas de mes chevaux… Un petit porte-manteau qui renfermait six chemises et quelques mouchoirs est ce qui me reste; toute ma bijouterie et tout le reste est perdu. Je suis en route pour Mayence, où je dois attendre la saison ces eaux. J’espère qu’elles me feront du bien. Au retour de ce traitement, c’est-à- dire au mois de septembre, je reviendrai à Mayence pour y demander ma retraite. Ainsi, l’hiver prochain je serai à Beauzée. Maintenant ma santé n’est pas très-bonne, je suis extrêmement maigre et je fais des sueurs horribles toutes les nuits. Cependant je bois quotidiennement ma bouteille de vin : depuis Dantzig je ne la paye que 3 fr.70c, un thaler ; il n’est pas toujours bon, mais il faut en boire, autrement plus de Cavalier.Je n’ai pas du tout souffert du froid, une bonne pelisse m’en garantit, lorsque je serai arrivé à Mayence je vous écrirai de nouveau; vous pouvez en attendant m’écrire et m’y adresser votre lettre. Que faites-vous, ainsi que votre épouse et vos enfants ? Dites-moi cela dans votre lettre.En attendant le bonheur de vous revoir tous, croyez-moi pour toujours votre frère. 

OTHENIN , Chef du 4ème bataillon du 33ème régiment de ligne. 

 

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( 5 décembre, 2019 )

Le général Sébastiani (devenu maréchal de France en 1840).

Sebastiani devint maréchal de France en 1840

François-Horace-Bastien Sébastiani,  comte et maréchal de France est né le 10 novembre 1772 à La Porta d’Ampugnani, et son oncle qui l’élève le destine à une carrière religieuse. Davantage attiré par le métier des armes, il s’engage comme sous-lieutenant dans le régiment de Vintimille en août 1789. Il peut être considéré comme l’un des plus « beaux soldats » qui ont servi l’Empereur : courageux, sérieux, énergique, froid et décidé. Intègre et loyal, il était considéré par ses pairs comme un « brave ». Napoléon, malgré une courte période de défiance, le tenait en grande estime. Il est inhumé aux Invalides et a son nom inscrit sur l’Arc de triomphe de l’Étoile. Il a participé a toutes les grandes batailles de la Révolution, du Consulat et de l’Empire : Arcole (1796), Marengo, Austerlitz (où il est grièvement blessé en 1803), guerre d’Espagne (1809/1811), campagne de Russie (1812), campagne de 1813/1814 (Leipzig, Hanau, etc.). Lors du 18-Brumaire, il seconde activement Bonaparte avec son régiment de dragons en chassant les députés de Saint-Cloud. Des missions diplomatiques lui sont confiées : en 1802 à Constantinople, il gagne l’amitié du sultan Selim III, puis en 1806 où comme ambassadeur il dirige la défense de la ville contre les Anglais qu’il force à repasser les Dardanelles (1807). Après Waterloo, il est l’un des commissaires désignés pour traiter la paix avec les alliés, mais ne peut rien obtenir en faveur de Napoléon. Mis en demi-solde par les Bourbons, il s’exile en Angleterre jusqu’en 1816. En 1819, il est élu député de la Corse et siège à l’extrême gauche, puis député de l’Aisne en 1826. Ambassadeur à Naples (1834), il est à nouveau député de la Corse en 1835, puis Ambassadeur à Londres (1835/1840). Sous la Monarchie de Juillet, il est nommé, dans un premier temps, Ministre de la Marine (1830) puis Ministre des Affaires Étrangères (1830/1832). Sa fidélité absolue à la politique de paix en Europe, voulue par Louis-Philippe, suscite une vive émotion à la Chambre le 16 septembre 1831, quand il annonce que la Russie vient d’écraser l’insurrection polonaise et ajoute que « la tranquillité régnait à Varsovie ». Cette phrase indigne les libéraux, partisans de l’insurrection et devient proverbiale sous la forme «  l’ordre règne à Varsovie.  » En octobre 1840, il est élevé à la dignité de maréchal de France. Les dernières années de sa vie sont accablées par la mort tragique de sa fille, la duchesse de Choiseul-Praslin, assassinée par son mari en 1847. Il décède à Paris le 20 juillet 1851. Au-delà du comportement traditionnel de la classe des notables dans l’île, le monopole politique détenus par quelques familles clanistes est favorisé par un système électoral censitaire qui, en accordant le droit de vote aux seuls propriétaires, autorise les abus, renforce le clan et laisse peu d’espaces d’expression, politique ou sociale, aux autres composantes de la société. Les représentants du pouvoir central, et au premier rang les préfets, apparaissent davantage aux yeux de la société préoccupés par les résultats électoraux que par les difficultés quotidiennes des insulaires. C’est dans ce contexte que se développe une forte criminalité.

La littérature romantique s’est emparée du mythe du « bandit d’honneur ». La réalité est beaucoup plus cruelle et parfois plus sordide. Entre 1818 et 1852, quatre mille six cent quarante-six meurtres sont commis dans l’île, soit une moyenne annuelle de cent trente. Réfugiés dans les montagnes, les bandits assassinent en quasi toute impunité, terrorisent et rançonnent les populations et parfois même les villes. Si la vendetta a sa part dans cette explosion de violence individuelle, nombreux sont ceux qui trouvent dans le banditisme « un moyen facile de pourvoir à leurs besoins » (X. Versini ’ Un siècle de banditisme en Corse, les Editions de Paris). Les populations locales, en dépit de quelques sympathies, subissent ce tribut criminel et ne se trompent guère sur les ressorts qui animent ces hommes en les nommant : «  I Parcitori  » (les percepteurs). La position de bandit est même une source d’influence dans la société insulaire où la justice a toujours été considérée comme inefficace ou insuffisante. La création en 1822 d’un corps de voltigeurs, composé uniquement d’insulaires, obtient quelques succès. Il se livre aussi à des excès ou exerce mollement sa mission contre parents et amis ce qui conduit à sa dissolution en 1850. Le banditisme est le révélateur des tensions sociales et d’une certaine forme de rejet de l’État. Quelques progrès timides sont enregistrés dans le domaine des transports : les premiers bateaux à vapeur sont mis en service entre la Corse et le continent en 1830. Les voies de communication internes sont améliorées à partir de 1836. L’industrie ne connaît guère de succès et l’artisanat reste traditionnel. La Corse enregistre cependant un « boom démographique » (F. Pomponi : Histoire de la Corse, Hachette) qui double sa population entre 1827 et 1870. Cet essor entraîne l’extension des surfaces cultivées, en particulier en céréales, et un accroissement corrélatif de la production. L’arboriculture progresse : le vignoble double sa surface, la châtaigneraie est mieux exploitée et la mise en valeur de l’oliveraie permet une activité exportatrice rémunératrice. Ces exigences économiques nouvelles modifient l’utilisation gratuite et la répartition des biens communaux. Le principe du recours à l’usage des biens communaux par adjudication, pour le pacage et pour l’ensemencement, est encouragé et rendu obligatoire par l’administration.

Il nourrit un mécontentement généralisé de la part des utilisateurs traditionnels et constitue pour le clan une arme efficace contre ses adversaires. Enfin ce système favorisa l’appropriation privée d’une partie terres communes et provoqua des tensions. La vaine pâture fut aussi strictement réglementée en 1825 et, en accentuant les clivages entre les éleveurs, constitua un facteur supplémentaire de tensions. Des années de sécheresse et de mauvaises récoltes vers le milieu du siècle coïncident avec les premiers troubles de la Révolution de 1848 qui sont marqués, en Corse, par des violences agraires avec parfois le concours actifs de « bandits d’honneur ». Dans l’île, l’annonce de la chute de Louis-Philippe est accueillie avec un enthousiasme certain. Les Corses pensent enfin tenir leur revanche en soutenant massivement la candidature de Louis Napoléon à la présidence de la République en décembre 1848.

Philibert DUMAS

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( 28 novembre, 2019 )

Le général Bachelu

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Gilbert-Désiré-Joseph Bachelu est né le 9 février 1777 à Dôle (Franche-Comté).Reçu en l’an II à l’école du génie de Metz, en qualité d’élève sous-lieutenant.Nommé capitaine en l’an IV, il fait la campagne du Rhin puis la campagne d’Egypte où il est nommé chef de bataillon en l’an VIII. Après son rapatriement, il passe colonel du génie et embarque pour Saint-Domingue. De retour en France, il exerce les fonctions de chef d’état-major du génie au camp de Boulogne de l’an XI à l’an XIII, où il devient membre de la Légion d’honneur le 19 frimaire an XII et officier de l’Ordre le 25 prairial. Le 12 nivôse an XIII, il prend le commandement du 11ème de ligne ; à sa tête, il participe à la campagne d’Austerlitz puis à celle de Dalmatie. Il est nommé général de brigade le 5 juin 1809, se distingue à Wagram et au siège de Dantzig, ville dont il est nommé commandant en second en 1811. Il obtient le titre de baron de l’Empire le 29 août 1810. En 1812, il fait la campagne de Russie, puis revient à Dantzig dont il assure la défense jusqu’au 1er janvier 1814.

Il est nommé général de division le 26 juin 1813. Revenu en France, il reçoit la croix de Saint-Louis le 19 juillet 1814. Au retour de l’île d’Elbe, Napoléon lui confie le commandement de la 5èmedivision du 2ème corps (général Reille).Il se bat aux Quatre-bras et il est blessé à Mont-Saint-Jean. 

Après le licenciement de l’armée de la  Loire, il est arrêté et condamné à l’exil. Rappelé en 1817, il est replacé à l’état-major de l’armée. Il est finalement admis à la retraite en 1824. Bachelu s’éteint le 16 juin 1849 à Paris.

Son nom est inscrit sur l’Arc-de-Triomphe de l’Étoile, côté sud. 

Capitaine P. MATZYNSKI

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( 27 novembre, 2019 )

Le passage de la Bérézina ou un voyage dans l’enfer blanc…

 

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Du 26 au 29 novembre 1812, se déroula le dernier acte de la Campagne de Russie. Après avoir procédé à la réorganisation de ses troupes à Orcha, Napoléon apprend que les ponts de Borisov, enjambant la Bérézina sont aux mains des Russes. Il faut pourtant passer. L’Empereur ordonne alors un important mouvement de troupes au Maréchal Oudinot devant la petite ville de Borisov afin de tromper l’amiral russe Tchitchakov, puis charge le Général du génie Eblé de construire dans l’urgence deux ponts au gué de Studianka. Le passage des troupes s’effectue alors dans des conditions météréologiques extrêmes: si dans la journée le froid n’est pas excessif, la nuit la température oscille entre moins 20 degrés et moins 30 degrés…Trois batailles se déroulent autour des ponts. A Borisov, le Général Partouneaux et sa division se heurtent à Tchitchakov. Le Général Doumerc et sa cavalerie effectuent des charges héroïques sur la rive opposée de Studianka à Brill; enfin le dernier combat se situe aux abords même du gué de Studianka. Les 25 000 hommes qui constituaient le noyau dur de l’armée sont sauvés mais il fallut abandonner aux mains de l’ennemi autant de blessés et une très grande quantité de bagages. Le 26 novembre 1812, 9300 combattants passèrent sur l’autre rive; le 27 novembre, de nombreux corps d’armée passent devant l’Empereur en personne. Etonnamment, les Russes ne se sont pas encore montrés. La Division Partouneaux capitule le 28 novembre (à 7 heures du matin). 

Selon Alain PIGEARD, d’un point de vue stratégique, la Bérézina est une victoire française dans la mesure où l’armée russe avait pour objectif principal d’empêcher les français de passer cette rivière et qu’elle n’y réussit pas. 

Quelques chiffres:

Forces Françaises: environ 40 000 hommes.
Forces Russes: 84 000 hommes.

Pertes françaises: 2000 tués
7000 à 10 000 prisonniers plus la division Partouneaux,
soit 4000 tués, blessés et prisonniers.

Pertes Russes: Environ 10 000 tués et blessés et 3000 prisonniers faits sur la rive droite. 

Le capitaine Coignet témoigne…

Le 14 novembre, nous partîmes de Smolensk avec l’Empereur et la vieille Garde à huit heures du matin, pour Krasnoïe. Il arriva le 15 au soir, et attaqua Koutouzov le 17. Le même jour, il établit son Quartier général à Liadj, qu’il quitta dans la nuit avec son état-major. Il arriva avant le jour à Doubrowna et en partit pour Ortza le 19 novembre, au point du jour. Le 20 novembre au soir. il transporta son Quartier général à Baranui, sur la route de Borisov. Le 21, le mouvement général de retraite continua, et l’Empereur vint s’établir à Kokhanow. Les Russes nous serraient de près. Le 22, il apprit que les Russes venaient de s’emparer de la tête du pont et de la ville de Borisov. Il se vit forcé, par suite de cet événement d’exécuter le passage de la Bérézina, attendu qu’il était poursuit  par Koutouzov et Wittgenstein.  Le 24 novembre, l’Empereur vint fixer son Quartier général à Losnitza, et arriva le 26 à sept heures du matin à Studianka, village situé sur le penchant d’une colline qui borde la Bérézina et qui n’est éloigné de cette rivière que d’environ soixante toises. Pour arriver à cette belle position, il faut longer la Bérézina à droite et remonter trois lieues. Nous passâmes devant le grand pont que les Russes avaient brûlé; ce pont est sur pilotis, et ils n’en avaient brûlé que la moitié. Ils étaient de l’autre côté à nous attendre. Ils venaient, dit-on, de Turquie; ils avaient fait la paix avec le Grand Turc. Cette armée était de quatre-vingt mille hommes. Ils étaient dans des bois, en face de leur grand pont, à nous contempler. Mais ils étaient comme nous, dans la neige, sans échanger un seul coup de fusil. Nous étions déjà dans la misèr. À une heure de l’après-midi -26 novembre -le pont de droite fut achevé, et l’Empereur y fit immédiatement passer sous ses yeux le corps du duc de Reggio et le maréchal Ney avec ses beaux cuirassiers. Il nous avait rejoints au passage de la Bérézina. L’artillerie de la Garde passa avec ses deux corps et traversa un marais; heureusement, il était gelé et pouvait porter l’artillerie. Pour pouvoir gagner le village de Zaniwski, ils repoussèrent les Russes à gauche, dans des bois, et donnèrent le temps à l’armée de passer le 27 novembre.

La Bérézina. 

L’Empereur passa la Bérézina à une heure de l’après-midi, et alla établir son Quartier général dans le petit hameau de Zaniwski. Le passage de la rivière continua dans la nuit du 27 au 28. L’Empereur, avant de passer le pont de droite, fit appeler le maréchal Davout, et je fus chargé d’accompagner le maréchal pour garder la tête du pont et ne laisser passer que l’artillerie et les munitions; le maréchal à droite et moi à gauche.

Lorsque tout le matériel fut passé, le maréchal me dit :

« Allons, mon brave! tout est passé, allons rejoindre l’Empereur. » 

Nous traversâmes le pont et un marais profond. Heureusement qu’il était gelé et qu’il pouvait porter notre matériel, sans quoi tout était perdu. Durant notre pénible service, l’Empereur faisait de bonnes  affaires avec les Russes. Il les avait renversés à gauche, dans des bois, avec le corps du duc de Reggio, et le maréchal Ney avait taillé pièces les Russes qui remontaient pour nous couper la route.Nos troupes les avaient surpris en pleins bois, et cette bataille coûta cher aux Russes. Nos braves cuirassiers les ramenaient par mille, couverts de sang; c’était pitié à voir. Nous arrivions sur ce beau plateau, et l’Empereur passa les prisonniers en revue. La neige tombait si large que tout le monde était couvert. On ne se voyait pas ! Mais derrière nous il se passait une scène des plus effrayantes : à notre départ du pont, les Russes dirigèrent sur la foule qui entourait les ponts les feux de plusieurs batteries, qui firent sur ces masses effrayées un effroyable ravage. De notre position, on voyait la foudre tomber sur ces malheureux abandonnés, sans pouvoir leur porter secours. Ils se précipitaient vers les ponts, et les voitures se renversèrent. La confusion fut si grande que les hommes et les femmes se précipitaient sur les ponts et qu’ils se renversèrent dans la Bérézina et furent engloutis dans les glaces. Non, personne ne peut se faire une idée d’un pareil tableau! Combien de personnes de tous sexes et de tous âges restées sur la rive gauche ! Les ponts furent brûlés le lendemain matin à huit heures et demi. Cinq mille personnes périrent à la Bérézina, et un riche butin. » 

Un autre témoignage… 

Celui du wurtembergeois de Suckow. Ce dernier, au sein de la Grande-Armée, participe à la campagne de 1809 en Autriche et à celle de Russie. Lors de cette dernière, il se trouve dans une division wurtembergeoise, la 25ème de la Grande-Armée, rattachée au 3° corps sous les ordres de Ney. « Dès la première heure, nous entendîmes le canon dans le lointain. C’était notre arrière-garde, commandée par le Maréchal Victor et le Général Dombrowski, qui livrait aux Russes un combat des plus violents. Les grondements se rapprochaient sensiblement de nous, et ceci prouvait que nos défenseurs étaient refoulés. Le moment était donc venu de nous en aller, si nous ne voulions pas nous exposer à la honte d’être faits prisonniers.  L’artillerie ennemie accélérait de plus en plus son tir, et déjà ses projectiles venaient tomber autour de nous. J’adressai donc un bref adieu à mes Français, qui se mirent aussi en route dans la direction du pont vers lequel les fuyards, affolés et sans armes, convergeaient.  Avant d’atteindre la cohue énorme qui se pressait à l’entrée de celui-ci, je fus encore témoin d’une scène véritablement déchirante : Une voiture, que dans les circonstances actuelles on pouvait qualifier d’élégante, attelée de deux chevaux, arrivait à fond de train et essayait de traverser. Il y avait à l’intérieur une dame et deux enfants. Tout à coup un boulet russe, tombant au milieu de l’attelage, met l’une des bêtes en pièces. La mère saute à bas de la chaise de poste et, tenant les deux petits dans ses bras, supplie les passants de venir à son secours; elle prie, elle pleure, mais aucun de ces êtres fuyant, en proie à une terreur panique, ne s’occupe d’elle, ne veut l’entendre. Je l’ai seulement dépassée de quelques pas, lorsque je n’entends plus sa voix gémissante; je me retourne, mais je ne la vois plus; elle a disparu avec ses enfants ou plutôt elle a été renversée par le flot humain, écrasée et broyée par lui. » 

En savoir plus sur le sujet: 

Christophe BOURACHOT: « Les Hommes de Napoléon. Témoignages, 1805-1815″. Omnibus, 2011.

Alain PIGEARD: « Dictionnaire de la Grande-Armée ». Paris, Tallandier, 2002. 

Jean-Roch COIGNET: « Cahiers du capitaine Coignet ». Paris, Arléa, 2001. Présentés par Jean Mistler de l’Académie française. Avant-propos de Christophe Bourachot. (Un classique dont on ne se lasse pas !). 

 Colonel DE SUCKOW: « D’Iéna à Moscou. Fragments de ma vie, 1800-1812″. Paris, à la Librairie des Deux Empires, 2001 (Un témoignage peu connu mais de premier ordre…).

Sergent BOURGOGNE: « Mémoires. Présentés par Alain Pougetoux ». Paris, Arléa, 2002. (Un classique au même titre que les « Cahiers » du Capitaine Coignet…).

 

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