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( 18 janvier, 2019 )

Une lettre du général Pouget au général Dupont, Ministre de la Guerre.

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Obligé de lâcher Vitebsk, rattrapé par les cosaques, blessé et fait prisonnier, le général Pouget, comme on le voit dans ses « Mémoires », fut envoyé à Saint-Pétersbourg où la politesse russe ne put, selon son expression, adoucir l’amertume de sa captivité.  Le 4 mai 1814, de Saint-Pétersbourg, il écrit au nouveau Ministre de la Guerre-le général Dupont [celui de Baylen !]- la lettre suivante. Il y raconte de nouveau la défense de Vitebsk et demande que le Roi l’emploie à Nancy. Il signe même, pour plaire aux Bourbons, « Baron de Pouget. » 

Arthur CHUQUET 

Monseigneur, 

L’histoire de ma captivité est aussi courte que précise. Blessé aux tendons fléchisseurs du genou gauche le 18 août 1812 à la bataille de Polotsk, j’obtins de M. le général Saint-Cyr l’autorisation d’aller me faire soigner à Vilna où je fus transporté avec peine. J’ai reçu  dans cette ville l’ordre d’aller prendre le gouvernement de la province de Vitebsk. Les ordres précis que j’avais de garder ce point me firent un devoir d’y attendre que je fusse attaqué par des forces bien supérieures. Il n’en fallait pas beaucoup. 600 hommes dont 400 n’avaient jamais titré un coup de fusil et 16 gendarmes pour toute cavalerie composaient ma garnison.  Je fus attaqué le 7 novembre 1812 par 3.000 hommes d’infanterie et 1.500 de cavalerie. Je tins ferme. Je ne fis mettre le feu au pont qu’après l’avoir vigoureusement défendu. Je n’attendais aucun secours puisque le corps du duc de Bellune [Maréchal Victor], le seul qui pouvait m’en donner, était en retraite et déjà à vingt lieues de Vitebsk. Je me retirai en bon ordre sur Smolensk, toujours en colonne serrée et en me battant contre la cavalerie qui me serrait de près.  Je fis ainsi quatre lieues en combattant depuis six heures de temps. Enfin, la cavalerie fondit sur ma petite troupe qui se laissa enfoncer. Je l’en accuse avec raison : avec 600 bons soldats français, ils ne m’auraient point entamé, mais c’étaient des soldats de Berg qui voyaient l’ennemi pour la première fois et que j’avais trop à cœur de sauver ; ils ne firent pas assez de feu et, sourds à ma voix, ils ne présentèrent pas même la baïonnette ; ils s’ouvrirent. J’en fus victime, car, en me défendant, je fus sabré et j’eus le bras droit luxé ; enfin, forcé de me rendre. J’avais heureusement l’honneur d’être connu de Sa Majesté l’Empereur Alexandre qui daigna me recommander et m’envoyer à Saint-Pétersbourg pour me faire soigner. Je fus, en effet, traité par un chirurgien de la cour et par l’ordre de Sa Majesté l’Impératrice régnante.  Tant de bontés me pénétrèrent sans doute de la plus vive reconnaissance, mais n’ont pu adoucir l’amertume d’une première captivité. Lorsque je quitterai la Russie, je me rendrai à Nancy [D’après ses « Souvenirs de guerre », ce fut le 20 mai 1814, seize jours après cette lettre, qu’il reçut la nouvelle de sa mise en liberté, et le 4 juin, il quittait Saint-Pétersbourg ; quelques semaines plus tard, il arrivait à Nancy où il revoyait sa femme et ses enfants avec un bonheur inexprimable. »] où j’ai ma demeure.  Je supplie Votre Excellence de m’y faire parvenir ses ordres, et si vingt-quatre ans de services, des blessures graves dont une me prive de la moitié du pied gauche, toutes les campagnes depuis 1792 pouvaient intéresser en ma faveur, je prierais Votre Excellence de vouloir bien demander pour moi au Roi la grâce d’être employé dans la 4ème division militaire où je pourrais être près de ma famille que j’ai à peine vue depuis dix-neuf ans de mariage.  Je vous prie, Monseigneur, de vouloir bien agréer l’hommage de mon respect. 

Le général de brigade, 

Baron de POUGET, prisonnier de guerre. 

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( 16 janvier, 2019 )

La CAMPAGNE d’ALLEMAGNE RACONTÉE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (VII et fin).

Ombre 2

On a pu remarquer par le détail que j’en ai donné que cette marche de Dresde à Leipzig fut une continuité de changements de direction, contremarches, etc., qui marquent bien le peu de fixité des plans et l’incertitude des projets du Chef. Un jour nous marchions sur Pegau, le lendemain sur Leipzig, le jour suivant vers Wittenberg, puis dans la direction de la Bohême. Les soldats se fatiguaient sans avancer et sans résultats connus, l’inquiétude prenait la place de la confiance. L’armée était à moitié détruite avant d’avoir combattu.

Telle était notre situation le 16 octobre au matin. Tout paraissait calme et rien n’annonçait une bataille. Nous nous mîmes en marche à 8 heures du matin sur Lieberwolwitz. Près de ce village nous vîmes l’armée réunie et disposée pour le combat. Un instant après on entendit trois coups de canons tirés à intervalles égaux, c’était le signal de l’ennemi ;

Le combat commença par un feu d’artillerie pour approcher d’une hauteur bien défendue par l’artillerie et qui semblait un des points les plus importants de la ligne. Elle fut vite emportée à la baïonnette. La gauche de l’ennemi fut violemment attaquée par nos tirailleurs, qui y semèrent le désordre. A ce moment l’ordre fut donné de former les colonnes d’attaque et de marcher droit à l’ennemi. La victoire n’était pas douteuse et la destruction totale des alliés semblait certaine.

Le corps d’armée saxon fit un mouvement que l’on crut être le commencement de la charge générale. Il marcha à l’ennemi en ordre de bataille avec beaucoup d’ordre er de célérité, mais bientôt nous vîmes les généraux alliés recevoir les Saxons et l’artillerie qui quelques minutes auparavant était placée à côté de nous, nous tira dessus.

Cette défection causa un grand vide dans notre armée. Pour le combler en toute hâte on prit d’abord la cavalerie de la Garde et la 2ème division de Jeune Garde que l’on plaça près des batteries de 12. Au lieu d’attaquer il fallut se borner à garder les positions acquises vers le début de la bataille.

Vers le soir le corps d’armée commandé par M. le comte de Lauriston qui s’était battu tout le jour et avait beaucoup souffert, battit en retraite et fut bientôt en pleine déroute. La brigade que je commandais fut envoyée pour le rallier et arrêter la marche de l’ennemi. Elle se porta en avant au pas de charge et obligea bien vite l’ennemi à se retirer en abandonnant sa position. Ce fut en marchant à l’ennemi que je reçus un coup de feu au coude du bras droit. Je restai très avant dans la nuit sans être pansé, la balle s’était logée dans l’os et on eut toutes les peines du monde à la retirer.

La brigade prit position à l’entrée du village et bivouaqua en carré à une portée de pistolet des vedettes ennemies.

On ne conçoit pas l’espèce d’aveuglement dont l’Empereur était frappé. Rien ne pouvait dessiller ses yeux, une fatalité extraordinaire le poursuivait ans que les leçons de l’expérience pussent le préserver des moindres fautes.

Il avait vu successivement les Autrichiens, les Bavarois, les Wurtembergeois abandonner son armée et il n’avait pris aucune précaution pour se garantir de la trahison des Saxons. S’il les avait laissés à Dresde et à Pirna au lieu des deux corps d’armée français qui s’y trouvaient, il aurait remporté une victoire complète qui eut changé la face des choses. Voulant tout conserver, il perdit tout. Terrible leçon pour les conquérants qui seraient tentés de l’imiter !

Le 17, la brigade reste dans la même position. Les Prussiens attaquèrent Leipzig, mais furent repoussés. La retraite était inévitable, toutefois aucune précaution pour éviter les pertes ne fut prise.

Il y avait en arrière de Leipzig un défilé long de deux lieues avec trente-deux ou trente-trois ponts. Il était aisé de présumer que les équipages s’y embarrasseraient et que ni l’armée, ni l’artillerie ne pourraient passer.

Le prince de Wagram [maréchal Berthier] avait proposé de faire des ponts de bois afin de faciliter la marche des voitures en conservant la route pour l’armée. L’Empereur rejeta cette pensée si sage, parce qu’il voulait que personne n’eut la pensée de battre en retraite.

A 11 heures, je reçus l’ordre de mettre du bois sur les feux et d’abandonner le camp. A ce moment le feu prit dans une maison ou étaient mes chevaux et mes équipages et en un instant tout fut brûlé. Je perdis chevaux, effets, argent et restai blessé sans un sou ni une chemise.

La nuit fut employée à traverser la ville et nous couchâmes dans une prairie, près de la route de Naumbourg. Il y avait déjà grand embarras de voitures dans les rues et sur la route.

Le 18, après un court repos, la division reçut l’ordre de se porter en avant de la ville. Le général de division Barrois marchait en tête, mai l’encombrement était tel qu’il fût séparé de nous et que nous étions dans l’impossibilité d’avancer ni de reculer.

A cet instant, l’ennemi se présenta à l’entrée de la ville. Je fus fort embarrassé, d’autant plus que les balles qui pleuvaient sur nous augmentaient encore le désordre. Je craignais qu’en ne suivant pas le général de division je fusse blâmé comme ayant manqué à mon devoir… Je pris mon parti sur-le-champ. Je fis évacuer la rue et placer deux pièces de canon sur le pont et les autres dehors, pour prendre l’ennemi de flanc et l’empêcher d’occuper notre retraite. Je fis placer les deux régiments de tirailleurs en colonne serrée à la gauche de la rivière et chasser l’ennemi du Rosenthal par le colonel Dariule avec cinq cents tirailleurs. En un instant l’ennemi fut chassé de l’île, y laissant beaucoup de morts. Les obus mirent le feu à l’hôpital où se trouvaient quatre ou cinq cents blessés de toutes les nations, qui périrent.

Je fis prévenir le général et l’Empereur de la situation où je m’étais trouvé. Sa Majesté me fit dire par un  de ses aides-de-camp de garder cette position et ne la quitter que sur mon ordre. Nous nous battîmes toute la journée pour empêcher l’ennemi d’entrer dans la ville.

Le régiment perdit 18 tués et 114 blessés dont 7 officiers. Les 93 tirailleurs envoyés sur l’hôpital furent perdus sans que l’on put savoir s’ils étaient blessés ou prisonniers.

L’embarras allait en augmentant, je vis le moment où l’on ne pourrait plus passer. Pour parer à cet inconvénient,j’envoyai mon lieutenant-colonel Guillemin, avec un adjudant-major pour établir un pont sur l’Elster dans un endroit éloigné de la route et hors de la vue. Ces deux officiers s’acquittèrent de cette mission avec une merveilleuse dextérité. Le pont fut établi en quelques heures ; j’y fis placer une compagnie pour le garder. Cette précaution fut notre salut le lendemain, sinon nous eussions tous été tués ou pris.

Le 19 octobre, on se battait toujours.

(Fin de l’extrait).

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( 15 janvier, 2019 )

Une LETTRE d’un SOLDAT BRUNSWICKOIS sur la CAMPAGNE de 1815…

brunswick1815.jpgDans le corps d’armée du duc Frédéric-Guillaume de Brunswick se trouvaient réunis onze fils de paysans du village de Ölper, proche de la cité ducale ; parmi eux les frères Heinrich et Andreas Möreke. Ce dernier a envoyé à sa famille une lettre datée du 22 juillet 1815 qui est parvenue jusqu’à nous et dont le contenu reflète encore l’émoi de son auteur lorsqu’il relate les combats de Waterloo.

Karl TRAUPE (de Brunswick).

Chers parents, chers frère et sœur,

Nous espérons que vous serez encore en bonne santé quand notre lettre vous parviendra.

Cher frère, ne nous en veux pas de ne pas avoir écrit plus tôt.  Nous avons écrit une lettre le 12 juin, mais vous ne l’avez certainement pas reçue, car le 16 juin à minuit nous avons dû nous mettre en route et marcher 10 heures au-delà  de Bruxelles et aller au feu le même jour. Le 16 juin, nous avons perdu notre duc bien-aimé [Frédéric-Guillaume de Brunswick-Wolfenbüttel, né en 1771 et tué le 16 juin 1815 aux Quatre-Bras]. Pendant trois jours, les 16, 17 et 18 juin, nous étions dans la bataille, et ensuite le Français a dû battre jour et nuit en retraites de 32 miles jusqu’à Paris [le bois de Paris, près de Lasne] et voulait s’y fixer. Mais comme les Prussiens et les Russes [ !] l’assiégeaient et lançaient de nombreuses bombes incendiaires, il décampa et se retira dans une forteresse [ ?].

Il y resta trois jours, dut ensuite la quitter, et parce qu’ils s’enfuyait par eau, les Anglais le prirent. Nous n’avons désormais plus rien à craindre

Cher frère, crois-moi, les balles, les cartouches et les bombes me passaient sans arrêt au-dessus de la tête en sifflant, comme si on semait des pois. Je suis resté au feu les trois jours complets mais le bon Dieu m’a cependant protégé. Hélas, beaucoup sont restés sur le champ de bataille, beaucoup de morts et de blessés.  Ils gisaient les uns sur les autres, beaucoup avaient les jambes et les bras arrachés. Beaucoup rentreront à Brunswick éclopés et invalides. Nous avons fait 18 000 Français prisonniers et de nombreux Français sont tombés. Nous ne pouvions même pas avancer. De nombreuses voitures transportant des blessés sont tombées à l’eau. Nous avons pris 4000 canons que le Français avait abandonnés. Nous ne pouvons assez remercier le bon Dieu de nous avoir préservés.  Nous sommes jusqu’à présent sains et saufs. Nous sommes restés quinze jours durant aux portes de Paris [s’agit-il ici de la ville ?] et y demeurons jusqu’à nouvel ordre ; car nous ne savons pas encore si nous allons avancer ou reculer.

Andreas MÖREKE

L’aspect fantaisiste de ce récit  (présence des Russes, mention d’une forteresse, fuite des troupes françaises par voie d’eau…), est à noter.  Il faut sans doute y voir l’état de grande désinformation dans lequel se trouvaient certains combattants de la bataille du 18 juin 1815.

C.B.

Document publié la première fois dans le Bulletin de la Société Belge d’Etudes Napoléoniennes, n°13, année 1991.

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( 13 janvier, 2019 )

La CAMPAGNE d’ALLEMAGNE RACONTÉE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (VI).

La CAMPAGNE d’ALLEMAGNE RACONTÉE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (VI).  dans TEMOIGNAGES vionnet

Suite de ce bon témoignage sur 1813…

Le 5 septembre, l’organisation de la Jeune Garde fut changée. Elle fut formée en quatre divisions. Je continuai à commander la brigade qui resta une partie de la journée dans sa position de nuit.

Les 6 et 7, nous continuâmes notre marche pour arriver à Dresde, à 11 heures du matin. Nous restâmes dans la rue jusqu’à 5 heures du soir sans pouvoir être logés. Le 8, on nous fit passer la revue d’inspection en grande tenue, à  10 heures du matin. Un instant après je reçus l’ordre de partir de suite et aillai bivouaquer à Lichau.

Le 10, le régiment  fournit cent hommes pour une reconnaissance envoyée à Hollendorf afin de communiquer avec le général Mouton-Duvernet. Le 11, une autre reconnaissance fut envoyée au général Ornano, pour le même objet.

Le 12, une division vint se placer sur notre gauche au fon de la vallée.

Le 14 au matin, le 1er corps attaqué par l’ennemi dut battre en retraite. Le 2ème régiment de Tirailleurs fut envoyé à son secours à l’instant où l’ennemi s’emparait de la crête des montagnes. Une compagnie de ce régiment placée en embuscade attendit l’ennemi et fit feu à bout portant en lui tuant cinq hommes et en blessant plus de trente. L’ennemi fut repoussé de toutes les positions dont il s’était emparé et l’on continua à se tirailler jusqu’à la nuit.

Le 15, la brigade resta sur ses positions.

Le 16, la division se porta en avant, la brigade prit position sur une hauteur à gauche de Peterswaldau et y resta le 17.

Le 18, marche rétrograde jusqu’à Hollendorf. Le 1er  corps se trouvant engagé nous nous portons à son secours marchant toute la nuit. Arrivés à Zeitz nous prîmes position à l’entrée du village, dans des vergers. Nous y restâmes les 19 et 20 par un temps détestable dans la boue jusqu’à mi-jambes manquant de paille et de bois. Les soldats se couchaient dans la boue et ressemblaient à des diables.

Le 22, nous nous rendîmes à Lohnen.

Le 23, on entendit une forte canonnade sans en connaître les résultats.

Le 24, je reçus l’ordre de venir avec ma brigade occuper les hauteurs de la droite de l’Elbe face à Pirna.

Le 25, le régiment logea à Pirna.

Le 26, à Sporivitz.

Le 27, le régiment garde le pont de Pilnitz.

Le 28, il fut relevé par une brigade de la 4ème division et s’en fut camper près de Zschakivitz.

Le 2 octobre, nous reçûmes l’ordre de nous rendre à Plauen, afin de passer la revue de l’Empereur. La division était réunie en arrière de ce village lorsque l’on vint nous dire que S.M. ne viendrait pas. Je reçus l’ordre d’aller à Tharand. Nous y restâmes jusqu’au 4.

Le 5, à Fodergorsdorf.

Le 6, à Wildsruf

Le 7, à Wolckisch.

Le 8, à Deutsch-Lupé.

Le 9, nous trouvâmes trois cents Cosaques au village de Teplitz. Ils furent vite délogés et eurent trois hommes tués.  Bivouac à Bohlitz.

Le 10, à Düben.

Le 11, à Luivast.

Le 12, alerte  à deux heures du matin, nous restons sous les armes jusqu’à sept, puis nous nous mîmes ne marche.

Le 13, bivouac sur la route de Leipzig, près du village de Rothe-Halm.

Le 14, non nous fit partir en toute hâte sans attendre les hommes de corvée ou de garde. La division prit position à une lieue de Leipzig sur la route de Halle. Nous y restâmes une heure puis continuâmes la route. Nous mîmes quatre heures avant d’atteindre Leipzig tant les routes étaient encombrées.

Le 15, le régiment reçut un détachement venant des dépôts et on fit l’achat de plusieurs centaines de paires de souliers. Depuis le départ de ses cantonnements, le 6 octobre, les soldats n’avaient pas reçu une mie de pain. On conçoit dans que état se trouvait l’armée. De plus la pluie et les mauvaises routes avaient réduit nos soldats à la plus grande misère. Ils étaient vêtus de haillons et marchaient les pieds nus ce qui arrachait des larmes aux officiers qui n’avaient pas perdu tout sentiment d’humanité.

A suivre…

(Général Vionnet de Maringoné, « Mes Campagnes. Russie et Saxe (1812-1813) », A la Librairie des Deux Empires, 2003).

Sur ce personnage, voir cette page :

http://jeanmichel.guyon.free.fr/monsite/histoire/vionnet/generalvionnet.htm

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( 12 janvier, 2019 )

Un dragon dans la campagne de France… (1)

Un dragon dans la campagne de France… (1) dans TEMOIGNAGES laubressel-3-mars-1814

Louis-Antoine Gougeat (1788-1865) s’engage en 1806 dans un régiment de cavalerie. Il participe à la campagne d’Espagne dans les rangs du 20ème dragons. A son retour de la péninsule ibérique, il effectue un passage en Westphalie. En 1814, Gougeat est en Alsace, à Strasbourg, puis prend la direction de Schlestadt [Sélestat] etse dirige vers Colmar. « Entre ces deux villes, ma compagnie qui est d’avant-garde, écrit-il, rencontre un détachement de Cosaques, le charge et le culbute. Les Cosaques, en fuyant, incendient une voiture de paille qu’ils trouvent sur leur chemin : c’est, paraît-il, le premier acte d’hostilité commis par l’ennemi sur notre territoire.  Les Russes passent à côté de la ville de Colmar, mais sans y pénétrer ; quant à nous, nous la traversons et allons, un peu au-delà, camper dans un petit bois bordant la route de Bâle. »

Plus tard, sa progression le conduit près de son village natal de Larzicourt [Marne]: « … en y arrivant, quel effrayant tableau s’offre à mes regards ! L’armée russe, établie de l’autre côté de la Marne, tire à boulets sur le village, qu’occupe une division d’infanterie française ; déjà les maisons sont gravement endommagées ; un désordre indescriptible règne dans le pays ; les habitants terrifiés se sauvent de tous côtés en criant ; quelques-uns emportent des enfants dans leurs bras. Ma mère et mes parents sont au désespoir. Devant un tel spectacle, je n’ai pas le courage de renouveler mes adieux ; je prends un peu d’avoine dans un sac, un gros pain et je m’éloigne sans mot dire et très impressionné. ». Il poursuit son récit : « Je rejoins le régiment au village de Saint-Vérain, où nous passons la nuit. Nous sommes logés dans une grosse ferme isolée dont toutes les écuries sont remplies de chevaux. Les lanciers polonais l’occupent en même temps que nous. Pendant que, dans la grande cuisine de la ferme, je prépare la soupe et que nos officiers, enveloppés dans leurs manteaux, dorment, couchés sur la paille dans les écuries, j’entends tout à coup au-dehors un grand bruit de trompettes ; je cours aux renseignements et j’apprends que l’Empereur arrive, avec sa Garde, par la route de Vitry. Je m’empresse d’aller en informer mon capitaine et les autres officiers, qui accueillent ma communication avec une certaine indifférence ; aucun d’eux ne se dérange.

A 4 heures, les lanciers polonais quittent la ferme qu’ils ont mise dans un désordre affreux et se joignent à la Garde Impériale ; nous, les dragons, nous partons à 6 heures. Le ciel est pur, le froid vif ; de la neige est tombée dans la nuit[…]. Nous restons quelques jours à Allichamps et dans d’autres villages situés entre Eclaron et Vassy. Nous allons ensuite à Hampigny, à une lieue de Brienne, où toute l’armée se rassemble ; les Russes et les Prussiens sont tout près de nous.

Le dégel survient ; nous avons beaucoup de peine à nous mouvoir dans les terres détrempées ; les chemins sont défoncés ; l’artillerie ne circule qu’au prix de grands efforts. L’empereur arrive avec sa Garde et donne ses ordres pour la bataille. On attaque vigoureusement les Russes et les Prussiens réunis ; on se bat toute la journée. Vers le soir, l’ennemi est culbuté, on le chasse de Brienne et on le poursuit dans les plaines de l’Aube. Dans la nuit qui suit le combat de Brienne, nous partons pour Troyes. Nous y arrivons au moment où on va couper le pont Hubert, dans le faubourg d’Arcis. Après avoir circulé quelques jours et fait de nombreuses reconnaissances dans les environs de cette ville, nous descendons, en longeant la Seine, jusqu’à Nogent. »

A suivre.

(Témoignage publié la première fois en 1901 dans le « Carnet de la Sabretache » ; réimprimé en 1997 par Teissèdre). 

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( 11 janvier, 2019 )

Le sergent Réguinot (1812)

campagnerussie1.jpg« Mes camarades, j’ai pris la plume pour vous écrire ces mots : « Nous avons fait la campagne de Moscou, beaucoup y sont morts, peu en sont revenus, tous s’y sont couverts de gloire ; quant à moi, j’y ai cruellement souffert, mais je me porte bien, et désire ardemment que le présent livre vous trouve de même ». Ainsi commencent les « Mémoires » qu’i la laissées sur la campagne de Russie ; un ouvrage publié en 1831 « Au profit des Polonais » (La Pologne alliée de la France sous l’Empire, venant alors de se soulever contre les Russes). Avec son régiment, le 26ème d’infanterie légère, il passe le Niémen fin juin 1812. « Notre régiment particulièrement, reçut l’ordre de traverser Kowno, et de prendre position de l’autre côté de la Wilia. L’ennemi en battant en retraite, avait brûlé un pont qui devait servir de passage aux troupes. Il nous fut enjoint de le rétablir, et en quelques heures tout était terminé ».

Le témoignage du sergent Réguinot ne laisse aucun répit au lecteur. Avec lui, on suit le soldat dans son ravitaillement, à la préparation d’un bivouac. On est à ses côtés lors d’une halte nocturne dans les bois, ne pouvant aller plus loin sous peine d’être fait prisonnier par les cosaques…Rien n’est jamais acquis d’avance dans cette campagne de Russie qui a fait couler tant d’encre : « …nous trouvâmes pour la première les Russes disposés à se défendre. Les voltigeurs étaient près du château [celui de Jacobowo]. On fit faire à quelques-uns des battues dans le bois pour faire de la soupe ; mais les Russes ne nous laissèrent pas le temps de la manger : une grêle de biscayens et d’obus enlevèrent nos marmites. On nous donna l’ordre de nous former en tirailleurs. Nous exécutâmes ce mouvement avec la rapidité de l’éclair, et nous fîmes bientôt reculer les tirailleurs russes. »

Plus tard, Réguinot doit affronter la neige, à laquelle vient s’ajouter un froid intense, la faim, le typhus, et la mort omniprésente qui peut vous faucher d’un instant à l’autre…Sérieusement blessé par un éclat de mitraille, son témoignage prend alors une intensité supplémentaire. Dans cet « enfer blanc », il souffre comme un damné, en proie à une fièvre très virulente. Le 12 janvier 1813, Réguinot arrive à Dantzig comme par miracle : « On me donna un billet de logement. Les personnes chez lesquelles j’étais, s’empressèrent, à mon arrivée, de me prodiguer tous les soins qu’exigeait ma position. ». Après sa convalescence, mais encore faible, il demande à reprendre du service. Le sergent Réguinot rejoint les rangs du 2ème léger, troisième compagnie. Confiné à l’intérieur de la ville, alors assiégée par les russes, il écrit : « Je regrettais d’autant plus de n’avoir point assez de force pour combattre l’ennemi, et chercher une mort glorieuse, que dans la ville, on courait autant de dangers, en raison du grand nombre de bombes et de boulets qui y tombaient. C’était mourir dans se défendre ».

Fin décembre 1813, intervient la chute de Dantzig, Réguinot y sera retenu prisonnier durant trois mois puis renvoyé en France. Après le débarquement de l’Empereur à Golfe-Juan, il rejoint les rangs du 5ème régiment de voltigeurs de la Jeune Garde.

C.B.

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( 10 janvier, 2019 )

La CAMPAGNE d’ALLEMAGNE RACONTEE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (V).

 

Ombre 3

Suite de ce témoignage…

« Nous campâmes dans la plaine en colonne serrée par division et par bataillon en masse. Nous étions dans la boue et dans l’eau jusqu’à mi-jambes, jamais je n’ai pu comprendre quelle était la raison qui avait poussé à choisir une position aussi incommode et aussi malsaine. Le 22 août 1813, nous restâmes dans le même ordre. Une partie de la vieille Garde arriva avec la 4ème division. Nous fîmes aussi une visite aux généraux. Le 23, l’armée rétrograda une troisième fois sur Lauban. Elle n’y fit qu’une halte fort courte et vint camper près du village de Lichtenberg. Le 24, on continua la retraite. Le régiment fit une halte à Görlitz, où il reçut le pain pour trois jours et vint bivouaquer près du village de Kolivitz, où il n’arriva qu’à dix heures du soir, par une nuit obscure et une pluie horrible.  Le 25, il tomba une grêle si grosse et poussée avec tant de force que plusieurs soldats furent blessés. Le 26, la division arriva devant Dresde, n’ayant pas la moitié des hommes présents, tant la fatigue en avait éparpillé sur les routes. Jamais on avait fait des marches aussi longues et aussi fatigantes. Il y a de Lowenberg à Dresde 50 lieues que nous fîmes en quatre jours, sous une pluie continuelle et à travers des routes épouvantables. En arrivant sur un monticule devant Dresde, nous vîmes que l’on se battait de l’autre côté de la ville ; un instant après, une batterie vint s’établir sur la rive gauche de l’Elbe et ouvrit le feu sur quelques troupes qui se trouvaient sur la rive droite du fleuve. On nous fit reposer pendant deux heures, puis on nous donna l’ordre d’entrer en ville. L’Empereur était à la sortie du pont et regardait défiler les régiments. Nous pensions loger chez l’habitant et ne songions nullement à nous battre, quand, en approchant de la route de Pirna nous entendîmes le feu de l’infanterie tandis qu’obus et boulets tombaient sur les maisons. Sur une petite place se tenaient les vieux grenadiers de la Vieille Garde et un peu plus loin était une petite redoute avec six canons qui faisaient un feu continuel sur l’ennemi, lequel était dans le Gross-Garten, jardin qui est à peine à une portée de pistolet. L’artillerie ennemie tirait à mitraille sans discontinuer. Ce fut sous ce feu meurtrier et à la sortie de la porte de Pirna que le régiment se forma en colonne serrée par division, au pas de course. Les deux premiers pelotons furent envoyés en tirailleurs, le premier bataillon marcha à l’angle du bois et le second droit à l’ennemi, qui fut culbuté sur tous les points et la position emportée en quelques minutes. La nuit ne permis pas de profiter de nos succès et de poursuivre l’ennemi, qui laissa la plaine et le bois couverts de ses morts. Je reçus deux coups de feu et deux coups de mitraille dans la poitrine. Mes deux lieutenant-colonels furent blessés. M. Dethan mourut des suites de ses blessures. Le régiment perdit en outre trente sept hommes tués ou blessés. 

Le 27 août au matin, malgré le mauvais temps, le régiment prit les armes et tirailla contre l’ennemi qui occupait le château de Gross-Garten. Le général Rottembourg ayant été nommé général de division, le commandement de sa brigade composée des 1er  et 2ème  régiments de Tirailleurs me fut confié. Je fus relevé au Gross-Garten par une division d’infanterie de ligne commandée par le général Paillard, que j’avais connu jadis en Espagne. La brigade se dirigea vers un village où l’ennemi avait une batterie de quinze pièces qui tirait sur nous sans relâche. Je fis placer les troupes en colonne serrée et profitai d’un accident de terrain qui nous cachait aux ennemis. Le général m’envoya douze pièces que je fis placer à droite et à gauche en avant de la colonne. Je donnai l’ordre au commandant de l’artillerie de faire diriger d’abord le feu de ses douze pièces sur une seule pièce de l’ennemi jusqu’à ce qu’elle soit démontée et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’en reste plus.  Cette méthode réussit pleinement, et, vers deux heures, le feu de l’ennemi fut éteint. Il fit relever cette batterie par une autre de vingt pièces et de calibre plus fort qui nous incommoda beaucoup. La pluie avait continué avant tant de violence que vers midi aucun fusil ne pouvait plus faire feu. Le régiment eut trente-six hommes blessés ou tués, j’eus un domestique blessé et mon valet de chambre eut le pied emporté par un boulet, alors qu’il m’apportait un peu de pain et vin. Le soir, je fus relevé par le corps du duc de Raguse [maréchal Marmont] et vins rejoindre les corps de la Garde.

Le 28 août, le régiment traversa le Gross-Garten et vint camper à Zichawitz, sur la route de Pirna. Je souffrais beaucoup de mes blessures qui n’avaient été pansées qu’avec de l’eau et du sel, sans qu’l eut été mis une seule bande ou appareil. J’entrai dans une maison du faubourg de Dresde avec mon chirurgien pour me faire panser. La maîtresse de maison fut si frappée en voyant mon état qu’elle se trouva mal. J’avais reçu deux coups de mitrailles en arrivant sur la batterie, l’un à droite, l’autre à gauche. Trente balles de mitraille avaient porté dans mon habit et ma chemise qui étaient en lambeaux. Je n’avais plus que quatre boutons, ma cravate déchirée, ma poitrine noire de contusions. Après avoir été pansé je continuai à commander la brigade. Je visitais le château de Zichawitz, qui appartient à un prince russe. 

Le 29 [août], nous restâmes au camp. Le 30, l’Empereur nous passa en revue dans une plaine, en sortant de Dresde, sur la route de Berlin. J’étais dans le même état qu’après la bataille, mon habit déchiré et couvert de sang, ce qui frappa l’Empereur. Il me dit avec bonté : « Vous êtes bien blessé colonel ? », puis examina avec attention l’espèce de phénomène que présentait les coups aussi extraordinaire et aussi singuliers. Il me nomma sur le champ chevalier de l’ordre de la couronne de Fer et me donna le titre de baron avec une dotation que je n’ai jamais reçue, ni réclamée [Baron de l’Empire sous la dénomination spéciale de « Baron de Maringoné », décret du 14 septembre 1813]. Il m’accorda d’autres faveurs pour le régiment. Après la revu, la division se rendit à Reichenbach. Le 21 août 1813, à 4 heures du matin, au moment où on commençait à manger la soupe, on battit la Grenadière et nous partîmes pour nous arrêter à la nuit à Scheilznitz sur la route  de Dresde à Pirna.

Le 1er septembre, nous restâmes en cet endroit où nous apprîmes la funeste nouvelle de la défaite de Vandamme et la pris de son corps d’armée [à Kulm le 30 août] Le 2, le régiment se mit en route à 4 heures du matin pour arriver à 11 heures à Lauza où il bivouaqua en colonne serrée par division.

Le 3, bivouac à Brauner.

Le 4 septembre, les deux premières divisions de la Jeune Garde se réunirent et marchèrent jusqu’à Bautzen où elles firent une halte de quelques minutes. Elles prirent position à Kosckirch où l’avant-garde se battit. La position de l’ennemi ayant été forcée, il se retira. Les 3èmez et 4ème division arrivèrent à la nuit. »

A suivre…

————-

Général Vionnet de Maringoné, « Mes Campagnes. Russie et Saxe (1812-1813) », A la Librairie des Deux Empires, 2003.

Sur ce personnage, voir cette page :

http://jeanmichel.guyon.free.fr/monsite/histoire/vionnet/generalvionnet.htm       

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( 9 janvier, 2019 )

Une lettre inédite du général Jomini…

Jomini_Antoine-Henri

Jomini s’adresse au comte de Las Cases, lequel dans son « Mémorial de Sainte-Hélène », ne l’épargne point. Il s’agit de six pages autographes datées de « Paris, 14 juillet 1823″.

—————————-

« Monsieur le Comte Las Caze [Las Cases]. J’ai reçu le billet que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser. Je vous prie de croire que je ne demande pas autre chose que d’être jugé équitablement. Vous avez sous les yeux une partie des pièces du procès. Pour peu que vous soyez juste, vous conviendrez que j’ai été cruellement traité. Si j’avais été français l’amour de la patrie m’aurait fait, sans doute, passer sur ces mauvais traitements. Mais étant étranger et nommé aide de camp de l’Empereur de Russie dès 1810, et d’un caractère impétueux, il n’est pas difficile de concevoir que je me sois laissé aller à un sentiment de résistance. « J’ai été aveuglé par un sentiment honorable » ce sont les propres expressions dictées par Napoléon à Ste Hélène. J’ajouterai à ce que vous avez sous les yeux les 4 faits suivants.

1° C’est que la veille même de mon départ, je pris les plus grandes précautions pour la sûreté du corps de Ney. J’eus même une altercation avec le Maréchal à qui je reprochai de laisser son parc de 100 pierres dételées, à découvert pour ainsi dire aux avants-postes, et les chevaux cantonnés à 14 lieues. Je proposai de faire passer la Katzbach à la cavalerie légère du Général Beurmann pour couvrir nos camps et nos canons. Le maréchal s’y refusa parce que la Katzbach faisait la ligne de démarcation lors de l’armistice. Je lui observai que l’armistice étant dénoncé et la reprise des hostilités imminente, chacun pouvait pousser des reconnaissances sur le territoire précédemment neutralisé, afin d’observer son adversaire, sauf à ce que les troupes s’arrêtassent au point où elles rencontreraient l’ennemi pour ne commettre d’acte hostile  qu’à l’expiration des dix jours. Ney persista malgré ces bonnes raisons, et je pris le parti de donner de mon chef sans mot dire l’ordre à Beurmann d’arriver avec sa brigade à Lignitz, de s’établir au delà de la Katzbach et de s’éclairer pour couvrir nos positions, voulant éviter à Ney une catastrophe inévitable si l’ennemi venait à se présenter. Voilà monsieur le Comte comment j’ai quitté des camarades que j’affectionnais et qui m’accablaient d’injustes vexations. Voilà comment j’ai vendu leurs plans !!

2° Je dinai le jour même de mon départ avec le Comte Langeron (…) occupant le territoire neutre que Ney n’avait pas voulu fouler. Je me récriai contre une violation (qui selon moi n’en était pas une dès qu’on n’attaquait pas), mais je me gardai bien de dire un mot à Langeron des risques que courrait Ney et ses canons. Voilà les renseignements que j’ai donné à l’ennemi !!

3° Après ma lettre à M. Cassaing et sa réponse imprimée avec les pièces que je vous ai adressées, il semble superflu de revenir sur la fable du plan de campagne que selon vous j’aurais communiqué. Napoléon lui même a démenti cette ridicule fiction, qui je le sais ne vient pas de vous. J’ajouterai seulement que l’Empereur Alexandre ne m’a jamais demandé de renseignements si ce n’est un jour à Laun dans un diner où assistaient les 3 souverains ; il me demanda si le corps de Ney était aussi fort qu’on le disait. J’observai à sa majesté que tous les sujets prussiens au milieu des quels ce corps cantonnait, lui avaient sans doute déjà donné des notions assez exactes pour ne pas avoir besoin de les exiger de moi. L’Empereur applaudit hautement à ma réponse et s’excusa en quelque sorte de m’avoir adressé ces questions sans y réfléchir.

4° Enfin Monsieur, il ne sera pas difficile de prouver que vous m’inculpez avec un peu de légèreté d’avoir profité de la connaissance de ce qui se passait à Dresde, pour donner des conseils lors de l’attaque de cette ville. Je suis parti le 14 août de Silésie,Napoléon était alors à Dresde, l’attaque eut lieu le 26. C’est à dire douze jours après. Napoléon était alors en Silésie sur la Katzbach.Mes avis selon vous étaient fondés sur ce que je savais si bien, donc sur la présence de Napoléon et de toute son armée dans la place. Vous ne me supposez pas si bête, ni si présomptueux, mais en admettant même que je le fusse à ce point, vous n’en aurez pas moins hasardé une accusation fausse, puisque ce que j’aurais pu savoir le 14 était faux le 26. Ainsi mes renseignements auraient fait faire de belles bévues. Loin de là je conseillai l’attaque dès notre arrivée le 25, parce qu’un courrier de Meuperg et un autre de Blucher nous informerais que Bonaparte marchait en Silésie ; ce sont les alliés qui me l’ont appris. Chacun savait aussi bien que moi que l’armée se composait de 13 corps, mais où étaient-ils, que voulaient-ils faire, c’est ce que Napoléon et Berthier seuls savaient, et encore cela variait-il d’une minute à l’autre. Quant à l’état de la place de Dresden en elle même, je n’y avais pas mis le pied depuis 1808, et les alliés qui l’avaient évacuée à la fin de mai 1813, en savaient plus que moi à ce sujet.

Vous conviendrez après toutes ces vérités que si vous êtes disposé à être juste comme vous l’annoncez et comme j’en suis convaincu, il y aura beaucoup à faire pour réparer le tort que vous m’avez fait. Rien de plus permis que de critiquer les combinaisons des hommes, et leurs actions sont le rapport du talent. Mais qui a le droit de supposer des intentions criminelles, d’inventer des faits faux pour déchirer à son gré des réputations ? Le billet que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire me prouve que vous partagez mes sentiments contre ces hommes pour qui la calomnie est un passe temps ou même un besoin. Vous avez été trompé par de faux rapports et par les bulletins mensongers d’un Prince gascon. Vous ferez l’aide d’un galant homme en réparant un tort involontaire.

Je ne désavouerai pas plus d’avoir conseillé l’attaque de Dresden aux alliés, que je ne désavoue d’avoir amené quatre mois avant les trois corps de Ney à Bautzen, malgré les ordres de Napoléon. Dans l’un et l’autre cas j’ai rempli mon devoir ; et un russe raisonnable aurait mauvaise grâce de me reprocher d’avoir en cette occasion bien servi contre lui. Quoi qu’étranger il m’en a plus coûté de voir gronder la foudre sur mes anciens camarades, qu’il n’en coûtait à tant de français que j’ai vu dans les rangs alliés. Après la bataille de Leipzig j’ai demandé un congé pour ne pas assister à l’invasion de la France. Si je suis accouru plus tard jusqu’à Langres et Chaumont, c’était pour veiller aux intérêts de la pauvre Suisse et de mon canton en particulier, dont l’existence était compromise par les menées autrichiennes. Chacun d’ailleurs que je n’ai pris aucune part aux opérations. Vous pouvez juger d’après cet exposé si j’étais homme à communiquer des plans, démarche criminelle et odieuse, qui m’eut perdu dans l’opinion du souverain auquel je devais m’attacher pour le reste de ma vie. Pardonnez Monsieur ces longues digressions ; j’attends avec une juste impatience, l’accomplissement de vos promesses. Mais si vous êtes pénétré de l’injustice que vous m’avez faite, autant que je le serais à votre place, vous ne vous bornerez pas à une rectification que personne ne lira, vous jugerez encorequ’il serait qu’il serait convenable de faire un carton au Tome 6 pour détruire dans les exemplaires restant une imputation qui serait le malheur de ma vie si elle avait le moindre fondement. La rectification servira pour les exemplaires déjà vendus, le carton pour ceux à vendre et pour les éditions à venir. Général Jomini »

Lettre Jomini

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( 7 janvier, 2019 )

L’Adjudant commandant Bourmont en 1812…

L’Adjudant commandant Bourmont en 1812… dans FIGURES D'EMPIRE bourmontlahonteBourmont avait, été envoyé, comme adjudant commandant, par l’Empereur, à l’armée de Naples, le 24 août 1810, puis au corps d’observation d’Italie le 17 janvier 1812. Le lendemain du jour où le ministre dela Guerre l’employait à l’armée d’Italie, le 18 janvier, le général Partouneaux, son ami le recommandait dans la lettre suivante : « Monseigneur, je prends la liberté de rappeler au souvenir de V. E. la promesse qu’elle a daigné me faire d’employer M. de Bourmont comme mon chef d’état-major. Cet officier a déjà été employé par moi en cette qualité, et il me témoigne le désir de l’être de nouveau. V. E. m’a parlé de lui avec estime, avec intérêt. Je viens de nouveau donner l’assurance à V. E. que M. de Bourmont est sincèrement attaché aux intérêts de l’Empereur et à sa gloire. J’apprends que S. M. I. et Royale organise ses armées en Allemagne et en Italie. J’ose espérer que je serai employé et je le désire d’autant que je ne désire rien tant que de donner de nouvelles preuves de mon respectueux dévouement à S. M. l’Empereur. »Mais l’ordre était parti, et déjà Bourmont se rendait Milan pour aller recevoir du vice-roi ses lettres de service et prendre le commandement du département les Apennins. L’Empereur n’avait pas été consulté. Lorsqu’il sut la nouvelle — le 19 janvier — il éclata. Donner un département à un ancien chef de chouans ! Cette mesure était ridicule! Bourmont était un de ces hommes qu’il ne fallait employer qu’en les surveillant ! Que penseraient les troupes en se voyant commandées par un Bourmont ? Sur-le-champ, le ministre dela Guerre révoqua l’ordre qu’il avait donné et il s’excusa auprès de l’Empereur en disant que le général Montchoisy avait confié à Bourmont le commandement d’une colonne destinée à réprimer quelques mouvements qui agitaient le département des Apennins, que, par suite, il avait nommé Bourmont commandant du département. Au même instant — 20 janvier, et c’était jouer de malheur — Mme de Bourmont, de son chef, écrivait à l’Empereur et lui demandait pour son mari le grade de général de brigade. « Sire, disait-elle, M. de Bourmont vous a prouvé son zèle en se rendant à l’armée d’Italie. Aussitôt qu’il a reçu les ordres de Votre Majesté, il a tout quitté pour les suivre : ses enfants, sa femme, ses affaires. Daignez lui accorder le grade de général qu’il est digne de remplir, et l’honneur de se battre sous les yeux de Votre Majesté, en cas qu’elle vînt à commander une armée; il brûle de lui donner des preuves de son courage et du plus entier dévouement. Croyez, Sire, qu’il en coûte au cœur d’une femme de vous prier d’exposer les jours d’un époux qu’elle chérit. Un seul motif peut l’engager à une pareille démarche. J’espère que Votre Majesté saura l’apprécier. » Le ministre, à qui l’Empereur renvoya la lettre, ne répondit que le 30 mars à Mme de Bourmont, et par la formule connue de non-recevoir : « J’ai l’honneur de vous prévenir que Sa Majesté ne m’a point fait connaître ses intentions sur cette demande. » Mais le 6 avril, le major général informait le duc d’Abrantès que l’adjudant commandant Bourmont serait employé près de lui au 4ème corps dela Grande Armée, et durant la campagne de Russie l’ancien chouan ne cesse pas et de plaire et de briller. Labaume, dans ses mémoires, assure que son mérite égale sa modestie; Griois juge son caractère doux, ses manières aimables et sa conversation agréable; Castellane le regarde comme très spirituel, très distingué et très brave. Au moment où commence la retraite, il occupe, sur la route de Moscou à Mojaïsk, le château du prince Galitzine, Maloviasma, où  il y avait un relais d’estafettes et une garnison composée de deux régiments de chevau-légers bavarois et de deux bataillons du régiment Joseph-Napoléon.

Il  fit courageusement la retraite; mais, comme tant d’autres, une fois arrivé sur le sol prussien, il tomba gravement malade et il était presque mourant à Marienwerder lorsque l’ennemi s’empara de la ville le 12 janvier 1813. Mais le 9 février, Bourmont s’échappait et, de Magdebourg, le 25 février 1813, il écrivait au ministre de la Guerre, le général Clarke, duc de Feltre : «Monseigneur, j’étais demeuré mourant à Marienwerder lorsque le vice-roi en partit le 12 janvier dernier et j’appris le 20, en recouvrant ma raison, que j’étais au milieu des ennemis. Le désir de servir encore Sa Majesté dans une nouvelle campagne me fit prendre la résolution de traverser l’armée russe, de rejoindre le quartier général de S. A. I. et, dès le 9 février, quoique je ne pusse marcher qu’à l’aide d’un homme qui me soutenait, je sortis de Marienwerder, montai dans une charrette de paysan et, après quelques aventures plus ou moins dangereuses, je suis arrivé le 16 à Stettin et le 23 à Magdebourg. Le 4ème corps ayant été dissous, je dois attendre ici les ordres de Votre Excellence; je tâcherai d’y achever le rétablissement de ma santé. Quoique je sois encore très faible, j’espère pouvoir me passer d’un congé de convalescence dont les médecins assurent pourtant que j’ai grand besoin. » Le 25 mars, le duc de Feltre lui ordonnait de se rendre à Metz où il serait employé comme chef d’état-major à la 2ème division de dragons. Mais quand il reçut cet ordre, Bourmont était, depuis le 3 avril, attaché au 11ème  corps d’armée comme sous-chef de l’état-major, et, le 17 mai, dans une lettre datée du camp devant Bautzen, il priait le ministre de le laisser demeurer au 11ème  corps et en présence de l’ennemi.

Le 28 septembre 1813, au quartier général impérial de Dresde, l’Empereur le nommait général de brigade.

Arthur CHUQUET

(« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.331-334.)

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( 7 janvier, 2019 )

La CAMPAGNE D’ALLEMAGNE (1813) RACONTEE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (IV).

Ombre 1

Suite de la relation de Vionnet de Maringoné.

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« Pendant quinze jours je crus à la paix. Je me réjouissais de rentrer en France afin de soigner ma santé encore passablement délabrée par la campagne de Russie. Je dus bientôt déchanter voyant les choses traîner en longueur, aussi me hâtai-je d’activer la mise en campagne prochaine de mon régiment. Au lieu d’imiter certains colonels qui pour faire briller leur régiment pendant la paix avaient acheté des pantalons blancs, je procurait au mien des pantalons de drap gris amples et commodes, des guêtres d’étoffe noire et surtout de bon souliers. Mon opinion se confirma le 6 juillet en recevant l’ordre d’aller camper à Polkewitz. Je redoublai de zèle et d’activité pour équiper mes soldats, je fis traiter les galeux, guérir les maladies légères sans envoyer les hommes aux hôpitaux. Ce qui fait que le 30 juillet, jour où le maréchal duc de Trévise [Mortier] passa le régiment en revue, je l’avais augmenté de 200 hommes depuis l’armistice ; Sitôt la revue du Maréchal passée, on annonça que la fête de l’Empereur serait célébrée le 10 août, l’armistice pouvant finir le 15. Une table fut dressée en avant du camp ou tous les officiers dînèrent. Le maréchal duc de Trévise qui nous commandait  présida ce dîner qui fut fort gai. On ne parlait que des conquêtes futures, toutefois il ne fallait pas être très grand observateur pout s’apercevoir des changements survenus dans l’armée et présager les désastres qui allaient fondre sur elle. La bataille de Lützen gagnée contre toute probabilité aurait dû déterminer l’Empereur à accepter la paix qu’on lui  offrait. On ne conçoit pas comment il était assez peu instruit  des affaires de l’Allemagne pour ne pas savoir que tous les souverains se préparaient à quitter son alliance au moment précis où il croyait pouvoir résister à l’Europe entière !

L’enthousiasme grandiose qui avait toujours conduit nos bataillons était détruit. L’ambition avait remplacé l’émulation. L’armée n’était plus commandée que par des officiers braves jusqu’à la témérité, mais sans expérience et sans instruction. Les soldats ne cherchaient que l’occasion de quitter leur corps, entrer aux hôpitaux, fuir le danger. Il est bon de dire qu’on les battait pour la moindre chose et qu’au lieu de les considérer comme les compagnons de nos travaux et les agents de notre gloire, la plupart des officiers et des généraux les traitaient en esclaves. On exigeait d’eux des choses impossibles, au-dessus des forces humaines et tous les moyens étant bons pour les obtenir. Le colonel ayant le plus d’hommes présents sous les drapeaux était le plus estimé ? On ne lui demandait pas si on avait abîmé de coups, écrasé de fatigue les hommes pour les faire marcher. Ils étaient arrivés et cela suffisait. Voilà le pitoyable système employé dans les armées françaises !

On crie contre les colonels et les autres officiers qui laissent des hommes ne arrière pendant les marches forcées. On forme des arrière-gardes de sous-officiers et de caporaux qui peuvent  à peine se soutenir sur leurs jambes. On comble déloges et de faveurs ceux qui se montrant sans pitié et sans compassion, forçant ainsi les officiers les plus doux à devenir barbares et cruels comme les autres.

Il en résulte que le soldat ne se bat plus par amour de la gloire mais par crainte des oups et qu’une fois loin de ses officiers, il ne rejoint son régiment que le plus tard qu’il peut, dans la crainte des punitions qui l’attendant à son retour. Il faut ajouter que l’administration est si mal organisée que, les trois quarts du temps, l’armée n’a point de vivres, ce qui oblige les capitaines à envoyer les soldats piller les campagnes pour ne pas mourir de faim.

Toutes ces réflexions qui me vinrent à l’esprit durant ce repos, loin de me donner de l’espoir, me firent concevoir des craintes que nos premiers mouvements ne justifièrent que tort. Je craignais par-dessus tout la décision de l’Autriche qui, se déclarant contre nous, mettrait l’empereur dans la nécessité de se retirer à la gauche du Rhin et à  faire, au moins pendant quelques temps, une guerre défensive qui me paraissait peu convenait à son caractère violent et emporté.

Le 11 août, les armées russes et prussiennes dénoncèrent l’armistice.

Le 15, nous abandonnons le camp à 4 heures du matin, et après avoir ouvert sept lieues, bivouaquons à Scheinteller.

Le 16, nous continuons notre marche, après avoir traversé Bunzlau, petit ville sur la Bober. Jefus détaché avec la 1ère brigade à Suberdorf.

Le 17, nous arrivons à  Lauban. Je fus détaché avec les deux premiers régiments à Obersbetelsdorf. Je fis bivouaquer un bataillon derrière un ravin coupant en avant de Lauban et le reste dans des granges et au château.

Le 18, même position. Je passai l’inspection des régiments.

Le 19, nous allâmes jusqu’à Luthnau, à  trois lieues de Lauben, je logeai au moulin, avec le colonel Darriule [Commandant le 1er régiment de Tirailleurs dela Garde], nous y fûmes parfaitement bien.

Le 20, on nous fit rétrograder sur Lauban où nous arrivâmes à minuit. Il pleuvait à torrent et nous étions fort incommodés. Ces marches et contremarches, au commencement d’une campagne, troublèrent un peu les esprits. Ce n’était pas la méthode de l’Empereur de manœuvrer avant d’avoir livré bataille. On crut remarquer une certaine incertitude dans les mouvements et un manque d’unité et d’ensemble dans les opérations. On nous fit connaître la défection de l’Autriche qui se tournait contre nous. Cette nouvelle fit sensation chez les gens raisonnables qui sentirent le prélude de notre perte.

Le 21, la division arriva à Lowenberg. Le corps d’armée du maréchal Macdonald s’y était battu la veille et avait repoussé l’ennemi. »

 

A suivre…

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( 6 janvier, 2019 )

« Aujourd’hui que je crois avoir le droit de parler librement… »

« Aujourd’hui que je crois avoir le droit de parler librement… » dans TEMOIGNAGES campagne-1812

Pierre de Constantin, était depuis le 9 juin 1812, lieutenant au 23ème régiment de dragons. Il revient sur cette campagne de Russie encore proche et qui a tant marqué les esprits et les hommes… Voici quelques mots sur cet officier :En janvier 1807, l’auteur (âgé alors de 21 ans) est admis aux gendarmes d’ordonnance de la Garde Impériale avec le grade de brigadier. C’est dès cette époque que débute son récit. Il participe au combat de Guttsdadt (son premier fait d’armes), aux batailles d’Heilsberg et de Friedland. En août de la même année, Pierre de Constantin passe aux escadrons de guerre du 23ème dragons ; il est sous-lieutenant. Après un passage en Italie, le voilà en Autriche, faisant le coup de feu sans hésitation. Il est présent à la bataille de Raab, puis début juillet, Constantin rejoint avec son régiment la Grande-Armée située dans l’île Lobau. Il est présent lors de la bataille de Wagram. Les années 1810 et 1811, le voient au milieu de sa famille, se reposant des tourments de la guerre. Puis en 1812, il est en route pour la campagne de Russie et traverse le Niémen le 25 juin. Son récit devient alors plus précis, plus détaillé. Pierre de Constantin participe à la bataille de Smolensk. « Le 5 [septembre 1812] ; j’étais au fort combat qui précéda la bataille de La Moskowa, où la division Compans perdit près de mille hommes en s’emparant de la fameuse redoute qui était sur notre droite », écrit-il. Il aura un cheval tué sous lui lors de la fameuse bataille du 7 et bivouaque le soir même « au milieu des morts et des blessés ». Puis après l’incendie de Moscou, commandité par le perfide Rostopchine, il prend avec son 23ème dragons la direction de Malojaroslavets, fameux pour son violent combat auquel le jeune chasseur participe.

A partir de début novembre, l’auteur connaît le froid, la faim. Il faut se battre non seulement contre les éléments déchaînés mais aussi contre les hourras de cosaques harcelant l’armée… Il décrit parfaitement toute cette période difficile y compris le passage de la Bérézina. Son récit est suivi par plusieurs lettres à sa famille couvrant les années 1812, 1813 et 1814.

C.B.

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Le 18 janvier 1813.

A Madame Saint-Georges Vallette.

Aujourd’hui que je crois avoir le droit de parler librement, écoute, mon amie, les maux que j’ai soufferts pendant la campagne, mais surtout pendant la retraite : d’abord une grande et constante disette jusqu’à Moscou, un peu plus grande après Moscou, sur la route de Kalouga, où nous mangions déjà du cheval. Mais figure-toi toutes les horreurs de lap lus affreuses des famines, réduit à ne manger que du cheval mort de fatigue, de maigreur ou de maladie, souvent se pousser avec des soldats pour ne couper un morceau. Pour boisson souvent rien. D’autres fois, de l’eau de marais où il y avait des chevaux et des cadavres. Voilà comment nous avons dû voyager depuis nos positions de Moscou jusqu’à Smolensk. Aussi l’on n’a pas besoin de guide pour être conduit dans ces déserts. Les cadavres morts de faim sur la route, de distance en distance, vous indiquent assez le chemin que vous voulez parcourir. J’ai dit « ces déserts », parce que les cent et quelques lieues  qui séparent Moscou de Smolensk sont entièrement dépourvues d’habitants et de maisons.

Les Russes en se retirant, ont brûlé villes, villages et campagnes sur la route, et à  trois ou quatre lieues à droite et à gauche, ils ont tout réduit en cendres, et le peu qu’ils avaient épargné a été incendié par nous quand nous nous sommes retirés. Aussi, il en reste pas de quoi abriter un homme.

A Smolensk, on a commencé à trouver quelques ressources. Peu, à la vérité, mais assez pour que ce ne fut plus famine. Seulement disette extraordinaire, et peu d’hommes mouraient de faim. Cependant, il fallait encore manger du cheval. Nous avons marché dans cet état de misère jusqu’au passage de la Bérézina. Après quoi, sans être dans l’abondance, on n’a pas extrêmement souffert. Mais une autre chose peut-être plus pénible nous tourmentait. A Smolensk, déjà deux pieds de neige couvraient la terre et la glace était assez forte pour qu’on pût passer le Dnieper sans bateau ; et il fallait pourtant bivouaquer malgré la rigueur de la saison. Heureux quad nous avions du bois à discrétion ! Ce n’étai rien. Les chevaux mouraient, mais les hommes résistaient encore. Ce n’est qu’après le passage de la Bérézina que le froid est devenu trop rude pour pouvoir le supporter, et quel les officiers et les soldats ont commencé à mourir gelés sur les routes. Peu cependant avant le 5 décembre, mais les journées des 5, 6, 7, 8 et 9 ont coûté bien cher à l’armée. J’ai vu dans la journée du 7 un régiment wurtembergeois employé à l’escorte des équipages de l’Empereur perdre environ trois cents hommes gelés. Et, malgré cela, il fallait bivouaquer.

Aussi, le matin, quand il fallait partir, on laissait toujours bien du monde dans les bivouacs. Cependant (chose incroyable pour ceux qui ne l’ont pas vue), malgré nos fatigues, nos misères et nos privations, sans canon, tous les chevaux de l’artillerie étant morts, sans avoir  dans toute l’armée mille cavaliers montés pour éclairer nos marches, chaque fois que l’ennemi nous a attaqués ou a voulu s’opposer à notre passage, on l’a battu et on lui a fait des prisonniers, et l’on voyait le soldat, quoique faible par le manque de nourriture, rappeler toutes ses forces pour courir à la baïonnette. Cependant, il était certain de rester au pouvoir des Russes, s’il avait le malheur d’être blessé. La cavalerie a beaucoup souffert, au point qu’elle a été totalement démontée par le manque de fourrage, la fatigue ou le froid. Elle a été si fortement détruite que, pour former la garde de l’Empereur, l’on a té obligé de réunir tous les officiers qui avaient encore conservé un cheval. On en a formé quatre compagnies dont les capitaines étaient les généraux qui commandaient en chef les corps de cavalerie. Les généraux de division et de brigade faisaient fonction de lieutenant et de sous-lieutenant, les colonels de maréchal des logis et de brigadier, les chefs d’escadrons et les officiers de tout grade servaient comme soldats. Cet Escadron sacré (car c’est ainsi qu’on le nomme) a toujours été auprès de l’Empereur. J’étais à pied, comme presque tous les officiers de l’armée. J’avais eu un cheval tué à la bataille du 7 septembre, à Mojaïsk [celle de La Moskowa], et deux autres chevaux m’étaient morts de faim et de fatigue. Cependant à Toloczyn (Tolotchine), quand on a formé la Garde d’honneur, mon colonel, voyant le grand désir que j’avais d’y être, me fit donner un des chevaux de troupe qui restaient encore. Nous avons voyagé avec Sa Majesté jusqu’à trois ou quatre jours avant d’arriver à Vilna, époque de son départ pour Paris.

Voilà à peu près, ma chère amie, tous les maux que j’ai soufferts, si tu y ajoutes que, depuis le 20 juin jusqu’au 15 décembre, je n’ai pas couché une fois dans une maison et que dans ces six mois on a fait des marches forcées, des marches de nuit, que j’ai été couvent privé de sommeil et de repos, que j’ai constamment voyagé, et de la pluie, des chaleurs et des froids excessifs.

Voilà les pertes que nous avons faites : notre général de division et un de nos généraux de brigade morts gelés sur la route ; mon colonel a eu les deux pieds, les mains et la figure gelés, depuis on ne sait pas ce qu’il est devenu ; un chef d’escadrons, deux capitaines et trois officiers tués… Je ne parle pas de ceux qui restent ici. Ils ont presque tous été légèrement blessés ou ont eu leurs chevaux tués. Nous sommes entrés en campagne six compagnies formant environ cinq cents hommes montés. Nous avons reçus le 4ème escadron fort de deux cents et quelques hommes montés. Il nous reste ici quatre-vingt et quelques hommes et une quarantaine de chevaux. Encore ces derniers ne sont venus qu’à Vilna, car s’ils étaient venus à Moscou il n’en resterait pas un.

Adieu, le papier me manque ; reçois l’assurance de mon éternelle amitié. Embrasse pour moi ta mère et ton mari. Dis-leur de m’écrire ; Je n’ai pas reçu de lettre depuis ta réponse à la mienne de Vilna. Sans faire une liste de mes connaissances, rappelle-moi au souvenir de celles qui te demandent de mes nouvelles. Ne m’oublie pas auprès de ta belle-sœur. Adieu. Réponds-moi de suite. 

P. de CONSTANTIN.

(Pierre de Constantin, « Journal et lettres de campagne », in «Carnet de la Sabretache», n°299, juillet 1925, pp. 461-466).

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( 5 janvier, 2019 )

Une lettre de Maret, duc de Bassano, écrite de la ferme du Caillou, le 18 juin 1815…

maret.jpg

Elle est adressée au général de Caulaincourt, duc de Vicence, Ministre des Affaires étrangères. Notons que Maret, duc de Bassano, occupait alors les fonctions de Ministre Secrétaire d’Etat de l’Empereur.

Monsieur le Duc,

J’ai reçu les deux tables du chiffre d’après la méthode de M. Henrichs que Votre Excellence a bien voulu me faire connaître si elle a eu la complaisance d’envoyer une table pareille à M. le comte de Berlier pour ma correspondance avec lui.Cette correspondance sera très suivie et ce serait un avantage que de pouvoir se servir alternativement du chiffre ordinaire et du chiffre nouveau. Dans la situation actuelle de l’armée, les communications sont faciles d’un corps à l’autre, mais cet état de choses changera vraisemblablement bientôt. Sa Majesté m’ordonne de me pourvoir d’un certain nombre de tables que je puisse donner au Major Général [le Maréchal Soult] pour cette correspondance.  J’ai l’honneur de vous prier de m’envoyer d’abord six, puis six autres et d’ordonner qu’elles soient différentes de celle que je viens de recevoir. Peut-être même conviendrait-il qu’il n’y eut pas plus de trois tables semblables. Le chiffre d’un des corps d’armée peut tomber entre les mains de l’ennemi et trahirait tous les autres. La campagne a commencé par un très beau succès. La victoire de Ligny sous Fleurus est d’une très haute importance. La droite et le centre ont écrasé l’élite de l’armée prussienne. Le moral de cette armée s’en ressentira longtemps. La gauche n’a pas obtenu des résultats aussi décisifs, mais ils ont aussi leur importance. Lord Wellington commandait en personne au combat des 4 Chemins [Quatre-Bras], entre Sombref [Sombreffe] et Nivelle. Les anglais, surtout les écossais, ont été très maltraités. On évalue leurs tués et leurs blessés à 4 mille hommes. Notre armée est aussi bonne que dans nos temps les plus prospères.  Quoique le temps nous contrarie, nous aurons bientôt d’autres nouvelles à bous annoncer.

A l’exception du général Letort, qui a été grièvement blessé, dès le début et avant les affaires d’importance, toutes les personnes que Votre Excellence connaît à l’armée, se portent bien. Veuillez agréer, Monsieur le Duc, les nouvelles assurances de ma haute considération.

Le Duc de BASSANO

De la Ferme de [sic] Caillou, près Planchenoi [sic], le 18 juin 1815.

 

Document publié dans le Bulletin de la Société Belge Etudes Napoléoniennes (n°75) de juin 1971.

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( 5 janvier, 2019 )

Une lettre d’Henri Beyle [Stendhal] au Ministre de la Guerre…

Beyle en uniforme de consul

Henri Beyle en uniforme de Consul de France (en Italie)

dans les années 1830.

Au duc de Feltre, Ministre de la Guerre.

Grenoble, le 19 mai 1816.

Monseigneur,

Monsieur Henri Beyle, adjoint aux commissaires des guerres, demande de toucher à Grenoble, sa patrie et son domicile, la demi-solde de son grade d’adjoint aux commissaires des guerres.

M. H. Beyle, nommé à Königsberg en 1807, a fait toutes les campagnes. Il était à la demi-solde comme auditeur au Conseil d’état en 1814. Malade par suite de la campagne de Moscou, il n’a exercé depuis aucune fonction publique. Il a servi, sous les ordres de M. le baron de Joinville, commissaire-ordonnateur, qui, en cas de besoin, pourrait donner connaissance de ses [états de] services. Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.

DE BEYLE.

Commissaire des guerres adjoint.

——-

Observations.

Quand Beyle écrit qu’il a fait toutes les campagnes depuis 1807, ceci est inexact.  Le futur Stendhal n’a pas participé à celle d’Espagne, bien qu’il soutint le contraire à plusieurs reprises . Il était bien présent à celles d’Autriche, de Russie et fit une partie de celle de Saxe, avant de tomber gravement malade (en juillet 1813).

L’auteur parle de lui à la troisième personne (du singulier).

La particule dans sa signature est totalement fantaisiste. Beyle en usera de nombreuses fois, toutes comme la centaine de pseudonymes qu’il utilisa en signant ses lettres tout au long de son existence.

Cette lettre a été reproduite à la p.358 du volume IV de sa « Correspondance (1812-1816) ». Edition établie par Henri Martineau (Paris, Le Divan, 1934).

C.B.

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( 2 janvier, 2019 )

Le général Haxo…

haxo.jpgLe général de brigade Haxo commande pendant la campagne de Russie le génie du 1er corps d’armée. Mais l’Empereur, qui le connaît et l’apprécie, l’appelle le 19 juin 1812, le charge d’étudier le cours du Niémen de Kowno à Preny, et, le 23, Haxo accompagne Napoléon sur le bord la rivière : tous deux, déguisés sous des capotes et bonnets de soldats, reconnaissent les endroits où il faut jeter des ponts. Il est parfois cité pendant la retraite, notamment le 14 novembre, à l’évacuation de Smolensk. Dans les derniers jours, il fait société avec Lejeune. Le 25, roulé à côté de Lejeune dans une vaste peau d’ours, il passe la nuit dans un bois sur un tas de branches de sapin, les pieds tournés vers un énorme bûcher constamment entretenu. Le 29, lorsque Lejeune est empoisonné par une viande à laquelle s’étaient collées des feuilles de tabac, Haxo lui fait du thé qui le sauve. Le 3 décembre, sur le verglas, Haxo et Lejeune marchent en se soutenant par le bras, et quand Lejeune a le nez gelé-le nez prenait alors une couleur de cire et devenait absolument insensible- Haxo le frictionne avec de la neige.

Deux jours  plus tard, à Smorgoni, l’Empereur, sur le point de partir, ordonne à Chasseloup de se rendre à Paris pour arrêter le travail du budget et d’inspecter sur son passage Dantzig, Stettin et Wesel ; c’est Haxo qui remplace Chasseloup ; par décret du 5 décembre, il est nommé à la fois général de division et commandant en chef du génie àla Grande-Armée. Le 8 décembre 1812, grâce à Lejeune et à deux échelles que ce dernier à trouvées, Haxo, avec Davout et Gérard, pénètre dans Wilna, non par la porte encombrée, mais par des jardins. Arrivé sur le sol prussien, au bout de quelques jours ; il tombe malade et, un instant, on désespère de lui comme Eblé. Mais il se rétablit promptement et Napoléon l’appelle à Paris. Le major général citait Haxo parmi les « hommes d’énergie » qui s’étaient montrés durant la retraite et qui avaient déployé le plus de zèle dans le travail de réorganisation entrepris à Königsberg. A la fin de janvier 1813, Haxo prenait donc le chemin de Paris, et il eut l’ordre d’inspecter sur son chemin les places de l’Oder ainsi que Spandau et Magdebourg pour faire à l’Empereur un rapport détaillé sur ces forteresses. 

Arthur CHUQUET. 

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( 31 décembre, 2018 )

De Marienbourg le 31 décembre 1812…

De Marienbourg le 31 décembre 1812... dans TEMOIGNAGES russie

« Marienbourg, 31 décembre 1812.

Je t’ai écrit, je ne sais pas d’où, mon cher André. Les gazettes t’ont plus dit que je n’aurais osé t’en dire ; tu auras pu apprécier que personnes de nous n’a été à la noce. Après le passage du Niémen, nous nous sommes rendus à Gumbinen ;  de là à Koenigsberg où S. M. le roi de Naples se trouve. Je me suis rendu ici avec le matériel de la maison de S.M. l’Empereur et roi pour attendre le roi, qui, dit-on, se rendra à Dantzig. Je me repose un peu ici. Tu dois être rentré à Tours. Si tu as été inquiet sur mon silence, mes dernières lettres ont dû te tranquilliser. Je t’apprends avec peine que l’ami Roulet a été pris par les Cosaques aux portes de Vilna. Son convoi suivait le mien. J’ai forcé les voiles pour entrer. Il n’ pas été aussi heureux. C’était un bon garçon. Je le regrette bien sincèrement. Prisonnier avec vingt-six degrés de froid, il n y’a  pas d’état plus affreux. Je te fais mon compliment de bonne année, et je te prie d’agréer mes vœux les plus sincères pour que toi, ta femme, ton fils et tout ce qui t’intéresse, soient heureux. Adieu. Tu te fâcheras que je t’en écris bien peu, mais une occasion pour Paris s’offre et je veux en profiter. Adieu.

Guillaume. »

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrite à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814.Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, pp.114-115).Rappelons que Guillaume Peyrusse assurait les fonctions de Payeur du Trésor la Couronne, durant cette campagne. Sa correspondance est un bon complément à ses « Mémoires » (Editions AKFG, novembre 2018 ).

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( 31 décembre, 2018 )

La CAMPAGNE D’ALLEMAGNE (1813) RACONTEE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (II).

ombre1.jpgSuite de la relation de Vionnet de Maringoné. 

—————-

Le 20 mai, bataille de Bautzen, le canon se fit entendre vers neuf heures du matin accompagné bien vite d’une fusillade très vive. La division se mit en marche se dirigeant vers la gauche de la ville. L’Empereur, sur un mamelon, était entouré par la Vieille Garde qui formait un carré. La Jeune Garde sur la droite de ce mamelon et un peu en avant était placée en colonnes serrées de division,  par bataillon en  masse. A peine fut-on placé qu’une pluie violente se mit à tomber empêchant l’action de s’engager. Quand elle eut cessé, le feu s’engagea sur toute la ligne. Toutes les masses se dirigèrent sur la gauche vers un mamelon  [de Klein-Bautzen, entre Würtzen et Bautzen] où l’ennemi paraissait avoir concentré ses forces. Nous en étions éparés par un ravin profond et escarpé, bordé de rochers. Nous y marchâmes néanmoins essuyant un feu des plus violents. Nous allions au pas de charge sans grand ordre. Le 2ème bataillon du  régiment arriva le premier sur cette montagne et se forma immédiatement en colonne serrée par division. Le 1er bataillon se plaça à droite du second. Lorsque toute la division fut ralliée notre brigade se mit en marche vers un autre mamelon [celui de Kreckivitz] plus à gauche et dominant la Sprée. En y arrivant nous nous formâmes en carrée avec l’artillerie aux angles. Ce fut pendant ce mouvement que le général Lanusse ayant fait une chute qui ne lui permettait plus de commander je me remplaçai pendant le restant de la journée. Elle fut d’ailleurs bien vite terminée par la prise de la position de seconde ligne ennemie. Notre perte fut peu considérable. Le régiment eut deux hommes tués et quelques blessés. L’armée resta sur ses positions manquant de tout.

Le 21 mai, bataille de Wurschen. Cette bataille fut une des plus importantes de cette campagne. Elle eut pu amener la paix si l’Empereur avait plus juste  dans ses demandes et moins obstiné dans ses prétentions.

A la prise d’armes, la Jeune Garde fut formée en deux divisions dont les commandements furent confiés aux généraux Dumoustier et Barrois. Le premier commandait les Fusiliers et les voltigeurs et le second les Tirailleurs. Mon régiment fit partie de la brigade commandée par le général de Rottembourg. Au premier coup de canon nous nous mîmes en carré pour marcher sur un village dont j’ignore le nom mais loin de plus de milles toises. Le mauvais chemin et des marais forcèrent à rompre le carré et à former les troupes en colonne serrée par division. On nous plaça près de l’artillerie, à une portée de fusil des redoutes russes, qui pendant six heures firent pleuvoir sur nous  mitrailles et boulets, nous tuant et blessant beaucoup de monde. L’Empereur ayant emporté à notre droite des pièces de 12, ce fut encore pis ; nous fûmes alors couvertes de feu, de boulets et de mitraille. L’horizon semblait enflammé et la terre tremblait sous nos pieds. Des files entières tombaient, le nombre des blessés était effrayant et pourtant aucun soldat ne quittait son rang pour les emporter. Ceux qui ne pouvaient aller se faire panser restaient au milieu du carré et beaucoup furent tués par un second coup où entre les mains des chirurgiens qui leur donnaient les premiers soins ; Bientôt nous aperçûmes notre aile gauche faire un mouvement rétrograde, abandonnant une redoute dont elle s’était emparée. Nous croyions la bataille perdue. A ce moment , l’Empereur dit : « la bataille est gagnée ! » Ceux qui l’entendirent crurent à une mauvaise plaisanterie, mais bientôt l’on vit combien son coup d’œil était juste et pénétrant.

Le général Barrois reçut l’ordre suivant :

« L’Empereur ordonne à la division Barrois de s’emparer des redoutes qui sont en face d’elle. »

Le premier régiment fut formé en colonne serrée par division et le second ne carré à cinquante pas du premier. On donna comme point de direction l’angle saillant de la première redoute ; Vingt-quatre pièces de canon placées à notre droite et à notre gauche suivaient le mouvement. Plus de cinquante autres placées dans différentes positions sur les côtés les secondaient de leur feu continu. Nous partîmes au pas de charge, mais l’ennemi s’empressa de fuir abandonnant ses canons et de nombreux blessés. 

L’Empereur se  porta de suite à l’auberge de Klein-Bauschlitz, fit prendre position à la division et envoya mon régiment s’emparer d’une position où l’ennemi semblait vouloir s’établir. Quelques tirailleurs qui précédaient la colonne suffirent à les déloger. Je plaçai mon régiment sur deux lignes avec quelques hussards en arrière et un poste en avant pour me prévenir des mouvements de l’ennemi. L’Empereur vint nous visiter et loua beaucoup la position que j’avais fait prendre à mes troupes. Le régiment avait perdu soixante-neuf hommes dans cette journée qui fut un des plus glorieuses pour les armées françaises. Le 22 au matin, je reçus l’ordre de me porter sur la route pour rejoindre la division qui suivait la direction de Görlitz où l’ennemi paraissait s’être retiré. L’avant-garde tirailla pendant quelques heures et quelques boulets tombèrent près de nous, sans nous causer aucun mal. Le 23, le régiment bivouaqua entre Reichenbach et Görlitz près de l’endroit où fut tué le grand-maréchal [du Palais], Duroc. Les deux divisions de la Jeune Garde étaient réunies et campées sur une même ligne dans l’ordre suivant :

Le premier régiment en bataille, le deuxième en carré, le troisième en bataille, le quatrième en carré et ainsi de suite jusqu’à la gauche. Quoique le camp fut sur une hauteur assez élevée, le front de bandière et le terrain en avant étaient très unis et formaient une vaste plaine. Le 24, la division traversa Görlitz.

Le 25, elle se rendit à Waldau et le régiment fut détaché à Bochdorf.

Le 26, la Garde fit une halte de quelques heures en avant de Buntzlau pour attendre que l’armée eut passé la petite rivière de Queis. Le régiment fut ensuite détaché à Tomaswalde.

Le 27, l’armée arriva devant Liegnitz, capitale de la Basse-Silésie. J’y reçus plusieurs décorations d’officiers et de chevaliers de la Légion d’honneur accordées par Sa Majesté, comme témoignage de sa satisfaction sur la conduite du régiment pendant cette campagne.

Le 28, nous restâmes dans cette position et l’on entendit parler d’armistice.

Le 29, les deux divisions de Jeune Garde bivouaquèrent en arrière de Neumark.

Le 30, elles  traversèrent la ville et campèrent en avant. Là nous reçûmes la nouvelle officielle de l’armistice.

Le 31 mai, on donna l’ordre d’établir  un camp comme ceux de Schönbrunn et de Finkenstein. L’établissement d’un camp est la ruine d’un pays à quatre ou cinq lieues à la ronde. Le notre fut achevé en quatre jours mais ne fut d’aucune utilité puisque nous y restâmes que jusqu’au 6 juin. Ce fut la cause de beaucoup de pillage et la destruction de plus de cinq cents maisons. Le 6 juin, le régiment se mit en marche et fut couché à  Parchwitz. Le 7, à Lübben, petite ville très gentille; je fus logé sur la place dans une maison où il y avait trois demoiselles très aimables.

Le 8, nous arrivâmes à Polkewitz, on nous distribua nos cantonnements. Ceux de mon régiment étaient situés dans les environs de Glogau. Je m’établis avec mon état-major à Klein-Obisch. Ce petit village de pauvre apparence possède un château appartenant au prince Auguste de Prusse, mais qui ressemble beaucoup plus à une ferme qu’à un palais. Le régisseur nous traitait fort mal, nous donnant à peine de quoi manger et trois bouteilles de vin pour douze. Cet homme flegmatique mettait un temps infini à couper le rôti et à nous servir, aussi malgré la mesquinerie de nos repas restions-nous au moins deux heures à table, et je pouvais m’estimer heureux, les autres colonels étant beaucoup plus mal partages que moi. »

A suivre…

——-

Général Vionnet de Maringoné, « Mes Campagnes. Russie et Saxe (1812-1813) », A la Librairie des Deux Empires, 2003, pp.74-79.

 

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( 29 décembre, 2018 )

La CAMPAGNE D’ALLEMAGNE (1813) RACONTEE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (I).

La CAMPAGNE D'ALLEMAGNE (1813) RACONTEE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (I). dans TEMOIGNAGES vionnet

« Le 30 mars à 4 heures, je reçus l’ordre de partir dès le lendemain avant le jour. J’arrangeai  en hâte mes affaires et celles du régiment et y employai toute la nuit.

Le 31 mars à 6 heures du matin, je partis avec le bataillon de fusiliers que je commandais encore. Nous fîmes halte à Bondy et couchâmes à Claye.

Le 1er avril, nous déjeunâmes à Meaux à l’Hôtel de la Sirène, renommé pour sa bonne chère, et couchâmes à La Ferté.

Le 2 avril, à Château-Thierry où nous fîmes séjour le 3. Je visitai cette ville qui est déparée en deux par la Marne. C’est la patrie de La Fontaine, on y voit encore la maison qu’il habitait.

Le 4, à Dormans. La journée fut courte et le temps charmant. Les soldats n’en étaient pas moins fatigués. On leur faisait faire une heure d’exercices en arrivant au cantonnement ainsi que pendant la route, durant chaque repos. Ces troupes d’ailleurs avant d’aller à l’ennemi n’eurent d’autre instruction que celle donnée à chaque étape.

Le 5, à Épernay, je fus logé à La Croix d’Or, mais je dînai avec le capitaine hilaire [capitaine de voltigeurs au 52ème régiment d’infanterie, compatriote de Vionnet] et sa famille qui m’accueillirent avec la meilleure grâce du monde.

Les 6 et 7 à Châlons, je fus logé au Palais impérial. On remarquera que les maires nous logeaient toujours dans des hôtels car grâce à notre nourriture on nous faisait payer fort cher.

Le 8, Auve, un des plus pauvres villages de France, aussi nous fûmes-nous dispersés dans les environs.

Le 9, nous déjeunons à Sainte-Menehould. Il y a un mets fort bon qui porte le nom de cette ville [les pieds de porc à la Sainte-Menehould]. Nous couchons à Clermont.

Les 10 et 11, à Verdun, je dînai chez M. de Marbeuf.

Le 12, à Mars-la-Tour.

Le 13, à Metz, je fus logé au Faisan. Je rendis visite au général Lorge qui commandait la division et au préfet.

Le 14, à Courcelles, le prince de Wagram [maréchal Berthier] dîna dans l’hôtel où j’ai logé.

Les 15 et 16, à Saint-Avold. Le 16, l’Empereur dîna à l’Hôtel de la Poste, il donna 50 napoléons pour son dîner et 100 francs à la fille qui l’avait servi.

Le 17, à Sarrebruck.

Le 18, à Homburg.

Le 19 à Landshut.

Le 20 et le 21, à Kaiserleutern.

Le 22, à Venweiller.

Le 23, à Alzey.

Le 24, à Mayence.

Les 25 et 26, à Francfort, je fus logé chez M. Bethmann, le fameux banquier, qui me reçut très bien. Là je reçus ma nomination de colonel dans la Garde.

Le 27, à Hanau.

Le 28, je partis pour rejoindre le 2ème régiment de Tirailleurs de la Garde dont on m’avait donné le commandement.

Le 29, à Shlüchtern.

Le 30, à Fulda, je logeai chez le père d’un colonel au service de la France.

Le 1er mai, à Vac.

Le 2, à Weimar.

Le 3, à Lützen. Cette ville était remplie de blessés et de prisonniers. Les maisons étaient dévastées et je ne pus rien trouver à manger. Mon régiment était à Pegau, jolie ville à droite de l’Elster. Le roi de Prusse et l’empereur de Russie y avaient leur quartier-général le jour de la bataille.

Le 4, je rejoignis le régiment au bivouac près de Borna.

Le 5, la division fut bivouaquée en avant de Golditz et le 6, à Waldheim.

Le 7 mai, toute la Jeune garde bivouaqua en colonne par brigade près de Rosen.

Le 8, à Ober-Covitz, face à Dresde, dont nous n’étions éloignés que d’une petite lieue, sur le terrain même où Frédéric-le-Grand gagna une bataille en 1745. Je ne pouvais concevoir comment l’empereur de Russie et le roi de Prusse dont les plus grandes forces consistaient en cavalerie, avaient pu choisir un pays à la fois aussi coupé et aussi couvert pour y livrer une grande bataille, l’armée française n’ayant pas un cavalier à leur opposer. La victoire de Lützen fut la conséquence de cette grande faute. On la dut entièrement à l’infanterie française. Nos ennemis croyaient avoir aisément raison de cette infanterie qu’ils savaient mal instruite et inexpérimentée, il n’en fut rien. Si au contraire le terrain avait été mieux choisi, si la cavalerie russe avait pu se déployer et manœuvrer, l’armée française aurait été complètement anéantie. Le champ d’action des Russes était si resserré qu’ils s’embarrassèrent continuellement les uns les autres tout ne étant beaucoup plus exposés au feu de notre artillerie qui les atteignait partout où ils se trouvaient. Ils se retirèrent néanmoins en bon ordre et se trouvèrent au bout de quelques jours en état de livrer une seconde bataille. 

Le 10, nous entrâmes en ville entre huit heures et neuf heures du soir, juste au moment où les cornées étaient aux distributions, ce qui occasionna la perte de beaucoup d’effets. L’Empereur y était déjà depuis le 8, l’ennemi occupant la Ville neuve, S.M. logea au château du roi de Saxe tout près de l’Elbe et à fort peu de distance de l’ennemi qui nous envoya encore force mitraille, ce qui nous causa beaucoup de pertes.

Le régiment se reposa les 11, 12 et 13.

Le 14, il alla avec toute la Garde Impériale recevoir le roi de Saxe, près du château de Grosse-Garten sur la toute de Prague.

Le 15 mai à minuit, nous reçûmes l’ordre de prendre les armes immédiatement. L’armée entière resta en bataille jusqu’à 7 heures du matin. Nous nous mîmes alors en marche sur la route de Dresde à Berlin. Le régiment bivouaqua en avant de Reichenbach.

Le 17, on se remit en route et nous marchâmes jusqu’à une heure fort avancée de la nuit.

Le 18 après avoir fait un peu d’exercice, nous repartîmes pour nous arrêter à Bischofswerda où nous prîmes nos cantonnements.

Le soir on apprit qu’un détachement de lanciers de la Garde avait rencontré un gros de Cosaques et avait eu plusieurs hommes blessés. Le général Lanusse reçut l’ordre de s’en assurer. Il emmena le régiment qui partit le 19 à la pointe du jour. Mais on dit bientôt que les Cosaques s’étaient retirés et se trouvaient au moins à cinq lieues [environ 20 km] de nous. Le général alors nous fit rentrer au camp.

En y arrivant nous ne trouvâmes plus personne. L’armée était partie ; aussi après avoir fait rapidement la soupe nous nous remîmes en marche.  Nous rencontrâmes bientôt la Jeune Garde campée devant Bautzen sur trois lignes, la droite au village où se trouvait l’Empereur, la gauche face aux montagnes de Bohême. »

A suivre.

—-

Général Vionnet de Maringoné, « Mes Campagnes. Russie et Saxe (1812-1813) », A la Librairie des Deux empires, 2003, pp.69-74).

Sur ce personnage :

http://jeanmichel.guyon.free.fr/monsite/histoire/vionnet/generalvionnet.htm

 

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( 29 décembre, 2018 )

A propos des chevaux de bataille de Napoléon 1er (2ème et dernière partie).

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Suite et fin de cet excellent article dû à l’éminent Jean BRUNON et publié en 1932 dans la « Revue des Etudes napoléoniennes ».

Le fils de celui qui lui déchargea un coup d’escopette vit encore [1892] et, dans son parc, on peut lire sur une petite colonne l’épitaphe suivante : « Sous cette pierre repose « Jaffa », fameux cheval de bataille  de Napoléon, âgé de 37 ans ». C’est de lors Wolseley, qui connaît à fond tout ce qui a trait au grand capitaine, que l’auteur tient cette anecdote. Un autre admirateur anglais de Napoléon a remis à M. Lawley un portrait d’ « Ali » avec cette légende : «Ali », cheval de bataille de Napoléon 1erCe cheval fut pris en Egypte sous Ali-Bey, monté par un soldat du 18ème dragons, capturé par les Mamelucks et repris par les Français.Ceci le fit remarquer du général Menou qui l’emmena en Europe et en fit cadeau au Premier Consul. Depuis lors, Bonaparte le monta dans toutes les batailles ; à celle de Wagram, par exemple, où il resta en selle de quatre heures du matin à six heures du soir. Il faut faire la part de la confusion et de l’exagération en ce qui concerne les noms des chevaux montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo » aient été montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il ne serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo »  aient été montés le même jour, puisque, dans ses « Mémoires », Mme de Rémusat nous dit que son protecteur éreintait souvent quatre ou cinq chevaux en un jour. Il semble y avoir contradiction entre la légende qui attribue à « Marengo » l’honneur d’avoir porté Napoléon à Austerlitz et les « Mémoires » du général Vandamme [Il s’agit ici d’une confusion car cet officier n’a pas laissé de « Mémoires ». Note de C.B.], où il est fait mention d’un cheval gris de fer, 1 mètre 60, qui fut baptisé « Austerlitz » après la victoire. Il est certain de Napoléon avait un cheval de ce nom correspondant bien à la description donnée par Vandamme, puisqu’il y a un portrait de lui à Londres chez Lors Rosebery, un des hommes les plus compétents sur tout ce qui se rattache à l’épopée napoléonienne. Passons à la jument « Maria ». M. Lawley a eu la bonne fortune de rencontrer un vieux Mecklembourgeois, nommé Schallen, âgé de plus de 95 ans, qui se souvenait d’avoir vu les régiments de cavalerie française traverser la petite ville d’Ivenack, dans le Mecklembourg, en marche sur Moscou. Le général Lefebvre-Desnouettes y admira beaucoup les chevaux de race du baron de Plessen, et, en particulier, une jument grise qui descendait de « King–Herald » un des plus fameux étalons du Stud-Book britannique. Le général l’acquit et l’envoya à l’Empereur, qui lui donna le nom de « Maria »-celui de sa femme- et la monta pendant une grande partie de la campagne de 1813. Plus tard, la jument tomba on ne sait comment, aux mains des Prussiens, qui la restituèrent au baron de Plessen. Elle mourut à Ivenack, et Schallen raconte qu’on y voit encore son squelette religieusement conservé par les héritiers du baron dans leur vieux château d’Ivenack. Naturellement l’équipement des chevaux de Napoléon était de « primo cartello ». La sellerie ne laissait rien à désirer : siège, troussequins, genouillères, tout était parfait de matériaux et de confection. Le Musée de Lausanne en possède des spécimens probants, c’est-à-dire : trois excellentes selles à l’anglaise, revêtues de velours cramoisi, avec housses et fontes à l’avenant et étriers en argent suspendus à de fortes et fines courroies ; trois brides et trois martingales à garnitures d’argent. 

Le grand Empereur destinait à son fils ces effets personnels et, pour cela, il les avait confiés à son fidèle  Noverraz qui les conserva longtemps à sa villa « La Violette » à Lausanne. En juin 1848, Noverraz, las d’attendre un ayant-droit, remis son précieux dépôt au gouvernement vaudois qui en orne le musée cantonal de Lausanne. Avec d’autres objets de même provenance, entres autres quatre fusils de chasse et quelques reliques de Longwood, notre habile préparateur, M. Bastian, en a composé une fort intéressante vitrine qui attire de nombreux visiteurs étrangers. L’auteur de l’article de la « Revue militaire suisse » ne donne que des indications peu précises, ou encore légèrement inexactes, sur les souvenirs de Napoléon, provenant du piqueur Noverraz, conservés au Musée de Lausanne (Don de J.-J. Mercie).  Ces équipages de cheval de l’Empereur, du type de ceux qu’il utilisait en campagne, sont les seuls que nous connaissions ; à ce titre, leur intérêt est donc plus considérable encore que les harnachements de luxe, magnifiquement ornés, plus généralement connus, et nous jugeons qu’il vaut la peine d’en donner la nomenclature détaillée, d’après les notes que nous avons prises sur place, au Musée de Lausanne : - Trois selles à la française en velours cramoisi, avec leurs fontes, couvre fontes, et leur tapis de selle (deux de ces derniers en drap cramoisi, en un drap écarlate). Ces tapis de selle sont ornés d’un double galonnage or : le galon intérieur de 10 centimètres, du modèle dit « à bâtons ».

Ces galons sont bordés d’une double course en soutache or. 

- Deux paires d’étriers (une paire manque) en argent (ou argentés) forme classique des étriers d’officiers généraux. 

- Trois brises complètes, à peu près semblables, très simples, en cuir noir ; boucles, légèrement ouvragées, en argent. Deux de ces brides à mors à grandes bossettes, argentées ; une à mors sans bossettes ; les trois mors du modèle de cavalerie légère. 

Toutes ces pièces sont en parfait état de conservation. 

Revenant aux chevaux de bataille de l’Empereur, il y lieu de signaler que le Musée de Malmaison, possède neuf petites peintures représentant neuf chevaux montées par Napoléon ; leurs noms sont les suivants : « Le Familier », « Le Triomphant », l’Aboukir », « Le Major », « Le Vizir » [Ce cheval a été naturalisé après sa mort ; il est conservé au Musée de l’Armée et porte sur la cuisse gauche l’N couronné], « le Cheick », « Le Sahara » , « Le Distingué »  (le neuvième portrait  ne porte pas de nom). Ces tableaux proviennent dela Manufacture de Sèvres. Ajoutons que l’Empereur a également possédé une jument qui portait le nom de « Nicole » et non « Nickel ». Citons en outre le beau portrait de « Tamerlan » peint par Géricault. Du reste, et comme le laisse comprendre l’auteur de l’article cité, plus haut, l’Empereur utilisa, au cours de sa vie, une quantité considérable de chevaux de selle.  On en jugera par la lecture du document que nous reproduisons ci-après pour terminer ce rapide aperçu sur un sujet peu ou point battu sur lequel  il reste encore à écrire une belle étude ; il se passe de tout commentaire.  Avant la campagne de 1812 et sur son ordre, un projet de règlement réorganisant ses équipages de guerre fut présenté à l’Empereur qui l’adopta le 14 janvier 1812.  Voici le texte de la partie qui concerne l’équipage de selle : 

« CHAPITRE V- Equipage de selle Article 11- L’équipage de selle comprend 10 brigades, chacune de 13 chevaux. Total : 130 chevaux. Article 12.- Cheque brigade se compose ainsi, savoir : 2 chevaux de bataille pour Sa Majesté, 1 cheval d’allure pour Sa Majesté, 1 pour le Grand-Ecuyer, 1 pour l’Ecuyer de service, ou tout autre, 1 pour le page de service, 1 pour le Mamelucks de Sa Majesté, 1 pour le guide (paysan du pays), 3 chevaux de palefreniers montés et un à pied, 1 cheval pour le chirurgien, 1 pour le piqueur de service. 

Total : 13 

Article 13.- Une paire de pistolets fera partie de l’équipement de tous les chevaux de selle destinés pour l’Empereur ; ces pistolets seront chargés tous les jours, et déchargés avec le tire-bourre par le Mameluck de service, sous l’inspection du Grand-Ecuyer ou en son absence, de l’Ecuyer de service au bivouac ou sous la tente ; le déchargement ou le rechargement des pistolets se fera chaque soir. Article 14.- Le Page de service porte en bandoulière la lunette de Sa Majesté, et il a sur le devant de sa selle des sacoches arrangées, qui renferment un mouchoir et une paire de gants pour Sa Majesté  et un petit assortiment de bureau contenant papier, plumes, encre, crayons, compas, cire d’Espagne ; le tout conforme à l’état B ; il porte sur le derrière de sa selle un petit porte-manteau avec des armes à son usage. Le chirurgien porte derrière sa selle un porte-manteau avec un assortiment d’instruments et de tout ce qu’il faut pour panser, conforme à l’état E. Le mameluck porte en bandoulière une fiole pleine d’eau-de-vie, et sur le devant de sa selle, le manteau et le frac de Sa Majesté. Le Piqueur porte, sur le chevet, des petites sacoches pour cantines, approvisionnées conformément à l’état D ; et sur le derrière de sa selle, un porte-manteau d’effets à l’usage de Sa Majesté conformément à l’état T ; il porte aussi en bandoulière un flacon plein d’eau-de-vie. En conséquence, il est attaché un porte-manteau semblable à chacune des brigades des chevaux de selle. Les deux valets de chambre, qui sont à cheval, auront devant eux un petit appareil contenant de la charpie, des sels, de l’éther, de l’eau, une demi-bouteille de vin de Madère et quelques ustensiles de chirurgie, dont le Chirurgien ordinaire donnera le détail. Les trois maîtres d’hôtel, qui sont à cheval, auront chacun devant eux une petite cantine semblable à celle détaillée pour les Piqueurs. » 

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