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( 20 novembre, 2018 )

La campagne d’Autriche (1809) vécue par le musicien Girault. (V)

1809 5

Suite du témoignage de Philippe-René Girault (1775-1851), musicien dans les rangs du 93ème  régiment de ligne.

« Cependant la bataille avait recommencé sur la rive gauche, et le canon grondait avec plus de furie encore que la veille. Mais nous ne pouvions plus nous faire illusion sur l’issue du combat. Nous savions que Napoléon ne pouvait plus recevoir aucun secours: un corps d’armée tout entier était resté sur la rive droite ainsi que le grand parc qui contenait toutes les réserves de munitions. Nous nous attendions donc à être faits prisonniers ou à être obligés de nous jeter dans le Danube. Pour moi, qui ne savais pas nager, je me faisais difficilement à cette dernière alternative. C’est dans ces idées fort peu gaies que la faim se fit sentir. Je n’avais pas mangé depuis bientôt vingt-quatre heures, et l’eau que j’avais bue n’avait fait que m’affaiblir. Personne de nous n’avait un morceau de pain. Moi j’avais encore dans mon petit sac deux biscuits que je gardais précieusement depuis deux mois. Il fallut en sacrifier un. J’en distribuai un morceau à chacun de mes camarades, mais bien en cachette; car si les malheureux blessés m’avaient vu, ils m’auraient assailli de leurs demandes, et il m’aurait été bien cruel d’entendre leurs supplications sans pouvoir y satisfaire. Toutes nos préoccupations se portèrent sur les moyens d’atteindre le pont et de nous tirer le plus tôt possible de la bagarre. Je résolus de tenter l’aventure en suivant le même chemin que j’avais pris la nuit pour aller parler au général. Mais la crue du Danube avait augmenté, et, pour arriver par là au pont, il aurait fallu me mettre à l’eau jusqu’au cou. Un certain nombre de blessés avaient déjà été entraînés par le courant, je ne me souciais pas de suivre leur sort. J’essayai de prendre un chemin plus direct en enjambant de blessé en blessé. J’avais déjà fait un bout de chemin et je me trouvais parmi la foule, lorsqu’il vint une poussée qui me renversa sur un pauvre blessé qui avait la jambe cassée. A peine relevé, je fus jeté sur un autre. Les plaintes déchirantes des pauvres malheureux qu’on foulait ainsi aux pieds me firent tant de peine, que je renonçai à continuer l’aventure et que je retournai près de mes camarades. Je remontai en observation sur un petit monticule et j’aperçus de l’autre côté du pont une barque qui passait des militaires. Je me dirigeai de ce côté, et après avoir failli plusieurs fois être étouffé dans la foule, je parvins à peu de distance de la barque. Mais je m’aperçus qu’elle ne passait que des officiers ayant des jambes ou des bras cassés.

Sur ces entrefaites, l’Empereur arriva pour s’assurer par lui-même si l’on pouvait rétablir les communications entre la rive droite et la rive gauche. Sa présence ramena un peu d’ordre dans la cohue qui se pressait toujours sur le chemin du pont. Des chasseurs et des grenadiers à cheval de la Garde en gardaient les abords. Je remarquai que leurs chevaux n’avaient de l’eau que jusqu’au ventre. J’entrai dans l’eau et je me faufilai tout doucement entre les chevaux; puis, arrivé près du pont, je mets ma main sur la croupe d’un cheval et je saute sur le pont. Je passe devant trois ou quatre habits brodés, que je salue très humblement, et qui me laissent passer sans dire mot.

 Ce n’était pas sans tribulations de toute espèce que j’avais pu enfin aborder dans l’île Lobau.

Arrivé à l’autre bout du pont, et bien content, je fis signe à mes camarades qui attendaient le résultat de ma tentative, pour suivre le même chemin. Nous ne tardâmes pas à être réunis et nous nous mîmes en route pour gagner l’autre pont. Quelle ne fut pas notre surprise lorsque étant arrivés, nous vîmes que le pont n’était pas encore rétabli. Comme aux abords de l’autre pont, mais dans un espace moins resserré, il y avait là une grande quantité de blessés et de mourants, couchés par terre, sans soins d’aucune sorte, et attendant qu’on les transportât sur la rive droite. Nous trouvâmes là beaucoup de soldats de notre régiment qui avait été fortement éprouvé. Ils nous demandèrent comment cela allait de l’autre côté. Pour ne pas les attrister, nous leur disions que tout allait bien. En attendant que le pont fût réparé, j’allai faire ma découverte dans l’île. J’y trouvai l’Empereur qui avait l’air fort ennuyé et qui allait souvent voir si le pont était terminé. C’était aussi l’objet de mes préoccupations ; car j’avais le pressentiment que nous ne sortirions pas de sitôt de l’île Lobau, et ce qui me tranquillisait peu, c’est que l’on racontait que, dans la guerre avec les Turcs, les Autrichiens avaient fait mourir de faim, dans cette île, toute une armée turque. Lorsqu’il n’y eut plus que deux barques à placer, et que l’on fut sûr que le pont allait s’achever, nous prîmes deux blessés de notre régiment, qui avaient la jambe cassée, et nous les approchâmes le plus que nous pûmes du pont, mais nous en étions encore assez éloignés; car il y en avait des quantités arrivés avant nous et qui occupaient un espace considérable. Il nous fallut encore attendre une heure pour que le pont fût terminé. A peine était-il ouvert et les premiers blessés engagés sur le pont, qu’une nouvelle catastrophe vint arrêter le passage. Un bateau chargé de pierres, lancé par les Autrichiens des îles qui se trouvent au-dessus de l’île Lobau, vint par un fort courant heurter notre pont qui sur le coup fut emporté. Aux cris de sauve-qui-peut, le pont qui était alors encombré de blessés, donna le spectacle le plus affligeant. Ces malheureux blessés, abandonnés de ceux qui les portaient, jettent des cris déchirants, retrouvent cependant des forces pour échapper au danger. Tel qui, un moment auparavant, n’aurait pu faire un pas, se met à courir pour arriver dans la petite île ou pour retourner dans l’île Lobau. Tous couraient et, chose extraordinaire, tous furent sauvés. Il ne restait plus sur le pont, au moment où il fut emporté, que six pontonniers qui étaient restés pour tâcher d’arrêter la barque de pierres. Ils furent emportes sur les débris du pont; mais le courant les fit échouer sur la rive droite que nous occupions. De sorte que personne ne périt. Mais nous étions bloqués dans l’île, sans vivres et sans espoir d’en avoir d’ici longtemps.

Tout le monde était dans la consternation, depuis l’empereur jusqu’au dernier soldat. On ne se gênait pas pour lancer des épigrammes contre Napoléon et son état-major qui, avertis par une première catastrophe, n’avaient pas su en éviter une seconde. Mais des épigrammes ne pouvaient remplacer la nourriture, et j’avais l’estomac bien vide et le corps bien faible. Il me restait la moitié d’un biscuit. Je e partageai avec mon camarade, ce qui ne fit qu’aiguiser notre appétit, puis j’allai à la découverte. Je trouvai des soldats qui étaient en train de dépecer un superbe cheval de cuirassier. Je me mis de la partie, et, comme j’avais un bon couteau, je parvins à enlever un beau morceau de la cuisse. Je courus montrer à mes camarades ma provision qu’ils auraient prise pour de la viande de bœuf, si j’en avais enlevé la peau. Il s’agissait de la faire cuire; pour cela il fallait un vase quelconque, et nous n’avions rien. On chercha, et l’un de nous apporta une espèce d’arrosoir qu’il avait trouvé sur le sac d’un soldat mort. Nous fîmes du feu, et au bout de deux heures, nous nous mîmes à manger notre viande à moiti cuite et sans sel. Ce n’était pas bon, et j’en mangeai bien à contre cœur, mais la faim fait surmonter bien des dégoûts. Pendant la nuit, toute l’armée qui avait combattu pendant deux jours à Essling, rentra dans l’île. Napoléon, privé de ses réserves et de ses munitions, avait été obligé de donner l’ordre de battre en retraite. Dès le matin, j’allai revoir mon régiment et je trouvai mon colonel qui était éreinté. Il était tombé deux fois de cheval et il ne pouvait plus se tenir debout. Il me dit que son régiment avait beaucoup souffert et que ses deux bataillons avaient beaucoup de blessés. Il m’apprit la mort de plusieurs de mes amis et en particulier de l’adjudant qui avait déjeuné avec moi le premier jour de la bataille d’Essling. On avait trouvé son shako percé d’une balle à la hauteur du front. C’est ce qui avait fait croire à sa mort. Mais il n’était que prisonnier. En portant un ordre, au milieu de la nuit, au second bataillon, il s’était trouvé enveloppé par de la cavalerie autrichienne, et, dans la bagarre, il avait perdu son shako qui, par terre, avait reçu une balle, ce qui avait fait croire à la mort de son propriétaire. Toute l’armée était réunie dans l’île: c’était une fourmilière de soldats, et pour nourrir tout cela pas une miche, rien que de la viande de cheval. Nos malheureux soldats, qui venaient de se battre pendant deux jours de suite, furent obligés, pour ne pas mourir de faim, d’abattre une partie de leurs chevaux de selle et de trait. Quant aux pauvres blessés, la moitié au moins succombèrent faute de secours. On nous avait annoncé que nous allions recevoir des barques de pain, aussi j’étais souvent au bord du Danube pour voir si elles n’arrivaient pas. Sur le tantôt, j’aperçus à travers les arbres un pavillon tricolore qui paraissait s’avancer sur l’eau. J’en avertis un général qui, avec sa longue-vue, distingua que c’était une barque, une barque de pain qui se dirigeait de notre côté. A cette nouvelle ce furent des cris de joie sur toute la rive. Mais il fallut prendre de grandes précautions pour le débarquement car sans cela tout eut été bien vite pillé par la foule des affamés. Cependant en triplant la garde et les factionnaires, on parvint à faire la distribution par régiment. Mais la part de chacun n’était pas lourde. On donnait un pain pour douze hommes. Heureusement que notre camarade, qui alla à la distribution, put se faire donner deux pains pour toute la musique, en affirmant que nous étions tous présents, alors que nous n’étions plus que six. Le pain arriva au moment où nous allions sortir notre morceau de cheval de la marmite. Un soldat nous avait donné du sel à la condition de partager notre repas, le bouillon avait bonne mine et bonne odeur. Nous résolûmes de tremper une soupe. Nous avions toujours notre gamelle, qui nous avait servi à panser les plaies des blessés: elle nous servit de soupière. Cette soupe bien chaude nous réconforta délicieusement et nous permit d’épargner notre pain qu’il fallait ménager; car les distributions étaient rares et les rations bien minimes. Aussi chacun gardait son pain, quand on en avait, comme la prunelle de ses yeux. Celui qui avait l’imprudence de laisser son sac pour aller se promener, était certain de ne plus trouver à son retour le pain qu’il y avait mis. J’ai vu rouer de coups et laisser presque mort un prisonnier autrichien qui avait volé un morceau de pain sur le sac d’un soldat qui dormait. Il était bien excusable cependant, car on n’avait fait aucune distribution aux prisonniers depuis qu’ils étaient dans l’île. J’en vis qui mangeaient de l’herbe et d’autres qui raclaient avec un couteau les os de cheval que nos soldats avaient abandonnés après en avoir ôté la viande.

Je n’avais pas dormi depuis deux ou trois jours, je voulus prendre un peu de sommeil. Je me couchai au pied d’un arbre, ayant mon petit sac pour oreiller, afin de garantir le morceau de pain qui me restait. Au bout d’une demi-heure, je fus réveillé par des coups de fusils, et, voyant beaucoup de soldats courir, je me mis à courir aussi. J’assistai alors à une chasse fort inattendue, une chasse au cerf. Il y avait dans l’île un parc, clos de palissades. Ces palissades ayant été en partie enlevées par les soldats pour faire du feu, une troupe de cerfs s’échappa par une brèche et fit invasion dans le camp. Accueillis à coups de fusils, et poursuivis de toutes parts, ils se jetèrent à l’eau, et c’était vraiment un joli coup d’œil de voir tous ces cerfs, portant majestueusement leurs bois, et nageant comme des canards. Quelques-uns tombèrent sous les coups de nos soldats; mais le plus grand nombre s’échappa sur la rive gauche du Danube. Tout le parc qui appartenait, disait-on, à l’ambassadeur de Russie et qui pour cette raison avait été épargné pendant quelques jours, fut bientôt nettoyé de tout son gibier. Il ne contenait qu’une maison, celle du garde, qui fut occupée par le maréchal Masséna, qui commandait notre corps d’armée.

J’allais souvent me promener aux bords du Danube, pour voir s’il n’arrivait point quelques bateaux de vivres, et aussi pour m’assurer si les travaux du pont avançaient. Il n’était rien resté de l’ancien, et, par tous les moyens, l’ennemi cherchait à en entraver la reconstruction. Il lançait de tous les bras du Danube, au-dessus de l’île Lobau, des engins de toutes sortes, bateaux chargés de pierres, brûlots, radeaux ayant à leur avant des faux tranchantes, pour couper les amarres du pont. Un moulin tout entier fut amené par le courant. Mais instruits par l’expérience, nos pontonniers ne se laissaient plus surprendre. Des marins avaient été postés de distance en distance dans des barques en amont du pont. Ils jetaient des grappins sur tout ce qui descendait le Danube, et venaient l’amarrer le long des rives. Grâce à ces précautions, on put alors travailler tranquillement au pont. Pourquoi n’avait-on pas pris ces précautions quelques jours plus tôt ? C’était bien simple cependant. Nous n’aurions pas été obligés de battre en retraite après une victoire. Nous ne serions pas restés affamés pendant quatre jours et réduits à manger du cheval. Passe encore le premier accident, attribué en partie à la crue des eaux; mais c’était une leçon qui aurait dû faire prévoir et empêcher la seconde débâcle. Une pareille imprévoyance nous montre que les plus grands généraux ne songent pas à tout. Etant sur la rive, j’assistai à une scène assez curieuse. Un valet de pied de l’empereur, monté sur une petite nacelle, vint aborder dans l’île pour y chercher le portefeuille de l’empereur. Celui-ci avait repris sa résidence au château de Schönbrunn. Deux généraux qui se promenaient sur les bords du Danube, voulurent s’emparer de la nacelle, et forcer les bateliers à mettre au large, mais ceux-ci refusèrent, disant qu’ils attendaient le portefeuille de l’Empereur et qu’ils ne partiraient pas sans cela. Sur  ces entrefaites arriva le valet de pied, qui intima l’ordre aux généraux de sortir de la nacelle. Ceux-ci essayèrent de résister, en disant, ce qui était vrai, que la nacelle pouvait facilement porter cinq ou six hommes. Mais ils eurent beau dire, il fallut céder la place au valet ou plutôt à son portefeuille. Nous étions toujours au régime de la viande de cheval. N’ayant plus de sel, un de nos camarades, chargé du pot-bouille, eut l’idée de le remplacer par deux ou trois cartouches : le salpêtre de la poudre devant tenir lieu de sel. Je ne goûtai point ce nouveau genre d’assaisonnement. Le bouillon était comme du cirage, et j’eus beau gratter la viande pour enlever la couche de noir, il me fut impossible de l’avaler. Je fus forcé de manger mon pain sec. En faisant une tournée dans le camp, nous parvînmes à nous procurer presque la moitié d’une cuisse de cheval qui avait une mine charmante, on la mangeait des yeux et avec cela, ce qui était aussi précieux, une bonne poignée de sel. Nous voilà de nouveau à mettre notre arrosoir au feu, avec beaucoup de viande et peu d’eau, pour que ce fut plus vite cuit. Mais il fallut rester plusieurs en faction autour de la marmite, sans quoi elle nous aurait été volée. Sur ces entrefaites, le pont s’achevait. Dès que les communications furent rétablies, nous vîmes arriver nos camarades qui étaient retournés à Vienne avant la débâcle. Ils nous apportaient des vivres, du pain, de l’eau-de-vie. Je n’ai pas besoin de dire avec quelle joie le tout fut reçu. Nous fîmes un bon repas et une bonne goutte d’eau-de-vie nous fit presque oublier nos misères. Des vivres en abondance arrivèrent au camp et l’on fit évacuer les malades, les blessés et tout ce qui ne devait pas rester dans l’île. Tout notre corps d’armée garda ses positions dans l’île Lobau; mais les soldats, quoique les distributions de pain, viande, eau-de-vie et même de vin fussent abondantes, ne voulurent pas s’en contenter. Ils passèrent en grand nombre sur la rive droite, et, allant en maraude, rapportèrent au camp de la volaille, des moutons, des barriques de vin. Ce fut alors une véritable bombance. Aux jours de misère succédaient des jours de joie, et, dans tout le camp, on n’entendait plus que des chants joyeux. Mais la bombance ne fut pas de longue durée. On mit des factionnaires au pont et personne ne put désormais passer qu’avec une permission. Comme je prévoyais bien que nous ferions un long séjour dans l’île Lobau, je me mis en devoir de faire une baraque. Personne ne voulut m’aider, mon camarade lui-même se moquait de moi, disant qu’il était inutile de se donner tant de peine, pour le peu de temps que nous avions à rester. Il se trompait; car nous sommes restés dans l’île quarante-trois jours. Je me procurai, dans les chantiers des travaux du pont, une pelle et une pioche. Je creusai un trou de huit pieds de long, quatre pieds de large et un pied et demi de profondeur. Avec des branchages entrelacés, je fis les murs de mon habitation, et je recouvris la charpente du toit d’un grand drap plié en quatre que j’avais trouvé dans l’ancien bivouac de la cavalerie et qui avait servi à être mi s sur le dos d’un cheval blessé. Je me trouvais ainsi à l’abri de la pluie. Il ne me restait plus qu’à me procurer un lit. Je n’avais point de paille à ma disposition. J’allai ramasser des feuilles sèches et du houblon sauvage et j’en fis un épais tapis sur lequel je m’étendis et fis un bon somme, jusqu’à ce que mon camarade vînt me réveiller pour souper. Lorsqu’il me vit si bien installé, il eut bien regret de ne m’avoir pas aidé; car il craignait que je lui défendisse l’entrée de mon palais. Aussi pour m’amadouer, comme il avait passé la journée à jouer, et que la fortune lui avait été favorable, il alla acheter à une cantinière quelques bouteilles de vin et un beau morceau de fromage. Un autre camarade apporta une bonne goutte, et après avoir arrosé copieusement notre baraque, nous nous y couchâmes tous trois. Il y avait longtemps que nous n’avions si bien reposé et surtout aussi tranquillement. »

A suivre.

 

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( 8 novembre, 2018 )

De La Moskowa à Moscou…

Ombre 2

Nous tirons les lignes suivantes du Journal, déjà cité, de la division Friant.

A.C.

Le 9, combat avec les troupes russes qui défendue la ville de Mojaïsk et qui sont obligées de l’évacuer, après y avoir mis le feu et fait éprouver quelque perte au 48ème régiment. La division dépasse Mojaïsk et se trouve en présence de l’ennemi qui couvrait la retraite de ses équipages. La division marche en ligne, appuyée à des ravins. Son flanc gauche est inquiété par la cavalerie. Elle détache deux compagnies, commandées par le capitaine Calliez du 33ème pour s’éclairer sur ce point. Cet officier va trop loin et est enveloppé par 1.500 chevaux. Sommé de se rendre, il répond par des coups de fusil, renverse une cinquantaine de cavaliers et donne le temps, par sa brillante défense, au Roi de Naples de venir le dégager. Une vingtaine de décorations récompensa cet acte de bravoure. La division bivouaque en arrière de Mojaïsk. Le 10 septembre, elle se dirige sur Selkovo. On tiraille dans la journée, et, le soir, le Roi veut débusquer les Russes de la position qu’ils tenaient près de Fominskoë. Le 48ème qui forme la gauche marche pour s’emparer d’une colline boisée pendant que le Roi, avec la cavalerie et trois bataillons, attaque sur la grande route. Les Russes font filer par leur droite une nombreuse cavalerie qui gagne nos derrières et tombe sur les bataillons du 48ème et du 15ème léger qui sont en tirailleurs. Ils nous tuent beaucoup de monde. Le Roi est reçu au centre par une batterie de 16 pièces et ne peut avancer; il ordonne enfin la retraite. La division a perdu 1.200 hommes au moins. L’ennemi y montra 10.000 hommes d’infanterie et douze régiments de cavalerie. Nous n’avions que 4.000 fantassins et six régiments de cavalerie, et le Roi, croyant enlever la position d’emblée, avait laissé l’artillerie en arrière sur la grande route.

Le 11, même position. Le 12, la division continue sa marche. Le 13, continuation. Le 14, la division rencontre trois redoutes non achevées qui défendaient les hauteurs de Moscou. L’ennemi les abandonne. Le Roi de Naples, arrivé aux portes de cette capitale, ordonne à la division de se porter au Kremlin pour y dissiper la cohue de soldats, de paysans et d’incendiaires qui s’y trouvaient réunis. Miloradovitch commandait l’arrière-garde. Pressé par le Roi de Naples et par le prince Eugène qui passait la Moskowa pour attaquer la barrière de Zvenigorod, il propose un armistice pour évacuer la ville. Pendant cette courte suspension d’armes, Platov et d’autres généraux viennent visiter le Roi de Naples qui s’entretient quelques instants avec eux. Arrivés à la barrière de Kolomna, ils l’avertissent que, plus loin, il serait leur prisonnier. La division s’établit à cheval sur la route de Kolomna, ainsi que les avant-postes du roi.

Jusqu’au 17, même position.

Il est question du 48ème régiment d’infanterie dans le Journal de la division Friant. Voici ce qu’un capitaine du 48ème, Robbe, qui rédigea en 1813 un « Rapport historique sur la campagne de 1812 », a dit du rôle de son régiment àLa Moskowa, à Mojaïsk et aux portes de Moscou.

 A.C.

Le 5 septembre, après midi, pendant que, sur la droite, la 5ème  division enlevait la grande redoute et que la 1ère occupait à la gauche le bois au delà de la Kolotcha, la 2ème  division traversa ce ruisseau, prit sous le feu de l’ennemi une position centrale entre ces deux divisions qu’elle soutenait et qu’elle liait par une ligne de tirailleurs; la fusillade se prolongea jusqu’à la nuit. Le 7, la 2ème division quitta à la pointe du jour la position du 5 pour suivre le mouvement du 1er corps. Elle fila sur la lisière du grand bois de la droite, exécutant diverses manœuvres sous un feu très meurtrier jusqu’à midi. Alors, elle fut portée sur les bords du grand ravin qu’elle franchit, malgré une résistance assez vive de l’ennemi posté dans les berges très escarpés. Après les avoir chassés sans beaucoup de pertes et de difficultés, elle attaqua le village retranché qui se trouvait sur la crête et vers le centre de la ligne ennemie. L’infanterie russe en fut chassée, et la division s’y maintint pendant la nuit sous un feu d’artillerie extrêmement vif. Le général Friant y fut blessé vers le soir. Le colonel Groisne, malgré le déplorable état de sa santé et portant déjà la mort dans son sein, marcha à la tête du 48ème  pendant toute la journée et ne cessa de l’animer par son exemple. Le régiment perdit beaucoup d’officiers dans cette affaire, et sa perte totale fut de 8 à 900 hommes hors de combat.

Le 8, la division fut détachée de nouveau à l’avant-garde sous les ordres du Roi de Naples, qui, la veille, avait daigné lui donner des éloges, et elle passa la nuit près de Mojaïsk. Elle s’était mise en marche vers midi. Le lendemain 9, au malin, elle attaqua la position de Mojaïsk. Les 4ème  et 6ème  bataillons du 48ème, sous les ordres de M. le major Delavigne, marchaient à la tête delà cavalerie légère; ils enlevèrent les hauteurs escarpées de la gauche et chassèrent l’ennemi des ravins très difficiles qui les sillonnent. L’ennemi fut poursuivi l’épée dans les reins jusqu’à quatre ou cinq lieues de Mojaïsk. M. le major Delavigne et M. le capitaine Puissant furent grièvement blessés dans cette attaque où il y eut 90 hommes hors de combat. Le lendemain 10, l’ennemi occupait une position avantageuse et qui masquait une partie de ses forces. Il laissa le combat s’engager. Le 1er  bataillon du 48ème avait été envoyé en tirailleurs, soutenu par le régiment qui dut ensuite manœuvrer sur son flanc droit. Les tirailleurs négligèrent de suivre le mouvement. Quelque temps après, ils furent attaqués par les chasseurs russes, pendant qu’ils étaient chargés en queue par la cavalerie. Ce bataillon éprouva une grande perte. M. le commandant Lamagnet fut tué avec M. Pereyve, pendant qu’ils cherchaient à rallier les tirailleurs. Une partie se réunit dans un bois. Le régiment étant accouru forma le carré et recueillit les restes du bataillon. Il éprouva dans cette journée une perte totale de 250 hommes. Après ces deux affaires, l’ennemi fut poussé jusqu’à Moscou où le régiment n’entra le 14 au soir que pour le traverser et aller prendre position au-delà, sur la route, avec l’avant-garde du Roi de Naples. Ainsi, non seulement il ne put jouir du repos qu’y goûtèrent les autres régiments du 1″ » corps, ni profiter des ressources immenses en vivres, effets d’habillements, d’équipement, etc., qu’on s’y procura. Mais il se trouva éloigné de Sa Majesté Impériale, et pendant qu’il travaillait à mériter de nouvelles récompenses, il ne put assister à une de ces revues où Sa Majesté Impériale comblait ses troupes de faveurs de toute sorte. La division est la seule qui n’ait rien obtenu de toute la campagne.

 (Arthur CHUQUET, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.59-63).

 

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( 4 novembre, 2018 )

La CAMPAGNE de RUSSIE vue par le baron FAIN… (3 et fin)

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Mojaïsk, 10 septembre 1812. 

Cette grande bataille [celle de La Moskowa, que les russes surnomment « Borodino »] dont tu as dû recevoir la nouvelle par un mot que je t’ai écrit, nous a ouvert le chemin de Moscou. L’armée marche en avant et nous sommes logés dans une maison qui nous a paru [être] un gîte meilleur que la tente ; les nuits commencent à être un peu fraîches sous la toile. Nous avons même eu de la glace ces jours derniers…  Il semble que les fatigues rendent ma santé meilleure, j’ai maigri mais il y paraît à peine à mon visage. Depuis Wilna je n’ai pas quitté l’Empereur. Au bivouac, je couche sous la tente. Dans la maison je m’établis dans un coin du Cabinet, faisant mon lit avec le coussin de la voiture et mon oreiller avec le portefeuille courant, et je suis toujours là pour le service de la nuit que la faible santé de Méneval ne lui permet plus de partager avec moi. Depuis Smolensk je ne me suis pas déshabillé.  Mon pauvre Ribert [sans doute son valet de chambre] a grand soin de moi et la dette que je contracte envers lui est sacrée.  La nourriture a toujours été assez bonne, mais le vin a fini par nous manquer.  Dans ce pays où l’on ne connaît la vigne que dans les serres chaudes, ton vin de Brétigny se vendrait 12 francs la bouteille ! Il y a même tel bivouac où une bouteille de l’eau de ta Fontaine [allusion au nom de sa propriété de La Fontaine, sur la commune de Brétigny, dans l’Essonne], se vendrait le même prix ! Vois donc quelle coupe d’or les gens de Brétigny auraient pu faire par ici s’ils avaient eu l’esprit du commerce !  Voici bien une autre nouvelle ! Mon fameux cheval que je croyais frappé par la foudre vient de traverser l’Europe  pour me rejoindre. Il a fait un détour par Varsovie. Je veux le monter et faire dessus mon entrée triomphante dans la cour des Archives de Moscou.

Moscou, 15 septembre 1812. 

Je t’écris enfin de Moscou. Nous y sommes entrés hier. L’Empereur loge aujourd’hui dans l’ancien palais des Tsars qu’on appelle le « Kremlin ». C’est un château couvert de petits dômes surmontés de boules dorées. L’édifice est très irrégulier, mais les appartements sont très beaux. Quant à la ville, voici mon premier aperçu. Elle me semble immense, plus grande que Paris et l’on ne saurait voir nulle part un plus grand ensemble de palais et de cabanes. Je vais donc coucher dans un bon lit !

Moscou, 20 septembre 1815. 

Cette belle ville de Moscou dont je ne t’ai encore dit qu’un mot est déjà devenue presque entièrement la proie des flammes. Voilà des événements qui me laisseront que de biens tristes souvenirs !… L’achat que je viens de faire d’une pelisse qui me coûte 200 francs fait un rude échec à ma bourse.

Moscou, 25 septembre 1812. 

Depuis la fin des incendies, nous secouons nos cendres. Le Kremlin où loge l’Empereur et toute sa Maison est une grande citadelle dans laquelle il y a plusieurs palais, sept églises, plus l’Arsenal. Il est fermé par de hautes murailles. On n’y laisse pas entrer les Russes de la ville, de peur des incendiaires et nous sommes renfermés au kremlin comme nous pourrions l’être à Vincennes.  Je n’ai qu’une petite chambre dans le palais de l’Empereur mais je m’y trouve bien et j’ai refusé d’aller loger dans la ville où il reste encore quelques belles maisons. Mon lit se compose d’un matelas que je place sur un canapé de maroquin. Mon manteau fait ma couverture, et je tiens ma pelisse de renard en réserve pour les froids.  On s’occupe ici beaucoup de ce que sera l’hiver et je crois que l’on s’en occupe un peu trop. Tu sais que j’aime le froid et je me fais d’avance un plaisir de voyager en traîneau.

Moscou, 14 octobre 1812. 

Je viens d’écrire à Camille [son fils aîné] pour lui faire mon compliment sur ce qu’ils ne se fait plus prier pour danser. J’ai fait aussi mon compliment à aimé sur ce qu’il commence à avoir un peu plus de tenue. Charge-toi de faire mon compliment à Eugène de ce qu’il commence à lire ses lettres.  

Somensköe, 22 octobre 1812. 

Depuis le 19 nous sommes en marche. Je profite de la première estafette pour te dire qu’il ne faut avoir aucune inquiétude si, sans les mouvements de l’armée, ma correspondance devient moins exacte. Si cette lettre n’est pas partie le 22, j’en rafraîchis la date aujourd’hui 24 à Borowsk et nous poursuivons notre route.

Ghorodnia, 26 octobre 1812. 

Il ne fait pas si froid qu’en France. Bien certainement les éléments et les saisons sont renversés comme tout le reste dans ce pays.

Ghjatsk, 30 octobre 1812. 

Ma santé est toujours très bonne et jusqu’à présent ka secousse de la marche me fait un grand bien. Plusieurs estafettes nous manquent.

Viazma, 11 novembre 1812. 

Je reçois ici tes lettres du 6, du 9 et du 13 octobre. Je ne t’y répondrai en détail que quand nous serons en repose quelque part. Le temps que nous avons est vraiment le plus beau du monde ; c’est un miracle en notre faveur. J’en profite pour faire la plus grande partie du chemin à pied à côté des voitures. 

Bobr, 24 novembre 1812. 

Il y a peut-être bien longtemps que tu n’as eu de mes nouvelles. Il y a longtemps que j’ai eu des tiennes.  Je voudrais bien n’être pas plus inquiet de la santé que tu ne dois être de la mienne. 

Studianka, 27 novembre 1812.

Dans l’impossibilité où je suis de t’écrire des lettres je ne t’expédie qu’un mot pour te dire que je me porte toujours bien, ainsi que ton frère. Depuis Moscou j’ai le bonheur de n’avoir pas quitté l’Empereur. 

Molodetschno, 3 décembre 1812.  J’ai été longtemps sans avoir de tes nouvelles. Je viens de recevoir toutes tes lettres qui étaient en arrière. 

Fin. 

—- 

Petit rappel. Les « Mémoires » du baron Fain, dont la première édition date de 1908 (chez Plon) ont été réédités à mon initiative chez Arléa en 2001. 

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( 31 octobre, 2018 )

Grouchy…

Grouchy.

Un nom indéniablement lié à la défaite de Waterloo !  Avant la journée historique du 18 juin 1815, Emmanuel marquis de Grouchy, né en 1766,  a eu une longue carrière militaire au plus haut niveau. Entré au service en 1780, comme élève à l’École d’artillerie de Strasbourg, il est nommé six ans plus tard sous-lieutenant dans la Compagnie écossaise des gardes du corps, ce qui lui donne rang de lieutenant-colonel de cavalerie. Réformé en 1787, il reprend du service en 1791. En 1792, Grouchy est colonel du 6ème régiment de hussards. Maréchal de camp, il commande la cavalerie de l’armée des Alpes et participe à la répression de l’insurrection vendéenne. Devenu général de division et chef d’état-major de Hoche il refuse une affectation à l’armée d’Italie en 1796. Commandant le corps de l’armée dirigée par Hoche et  engagé lors de l’expédition en Irlande (afin de prêter main forte aux Irlandais face au Anglais), il fait preuve d’indécision, attendant l’arrivée de la seconde partie de la flotte qui avait séparée par une tempête. On le retrouve en Italie en 1798. Blessé très grièvement lors de la bataille de Novi, Grouchy est fait prisonnier puis libéré après un an de captivité. Il est affecté en 1800 à l’armée du Rhin, sous le général Moreau. Avec l’avènement de l’Empire, il est doté de grands commandements : 2ème division du corps de Marmont en 1805 ; 2ème division de dragons sous Murat en 1806. Présent à Eylau, où il charge de façon héroïque. Il combat  à Friedland.  Grouchy effectue un court séjour à l’armée d’Espagne en 1808, il déploie une grande énergie dans la répression de l’insurrection du 2 mai. En 1809, il est à la tête de la 1ère division de dragons de l’armée d’Italie. Présent à la bataille de La Piave, on le retrouve à Wagram .Durant la campagne de Russie, il dirige le 3ème corps de cavalerie et se bat à Borodino (La Moskowa), à Maloïaroslavets. Fin 1813, il écrit à Napoléon afin de reprendre du service, devant la France menacée d’invasion. L’Empereur le nomme commandant en chef de la cavalerie de la Grande armée. Grouchy se bat avec courage à Saint-Dizier, à Brienne, à La Rothière, à Troyes, à Vauchamps, enfin à Craonne, où grièvement blessé, il doit quitter l’armée. Rallié à Louis XVIII, il est nommé inspecteur général de cavalerie et décoré de la croix de l’ordre de Saint-Louis. Après le retour de Napoléon, il s’oppose dans le sud-est à l’armée du duc d’Angoulême (fils du comte d’Artois, futur Charles X) et accède à la dignité de maréchal. Il participe à la campagne de Belgique. Commandant l’aile droite de l’armée française, , Napoléon le charge, après la bataille de Ligny, de rejeter et de poursuivre avec 30 000 hommes, 100 000 Prussiens. Une mission quasi-impossible. Il ne réussit à retenir que les 25 000 hommes de Thielmann pendant que les autres divisions parviennent à déboucher sur le champ de bataille de Waterloo… Grouchy sauve néanmoins une partie de l’armée française en organisant son repli en bon ordre en direction de Namur et dans des conditions difficiles. Il parviendra à Reims sans avoir connu aucune perte. Après la chute de l’Empire, il doit quitter la France et s’embarque pour les États-Unis. Grouchy en retrouve son pays qu’en 1821. Il s’éteint en 1847.

Son attitude durant la journée du 18 juin 1815 a été longuement et vivement discutée. Refusant de marcher au canon comme le lui indiquait le général Gérard, Grouchy fit preuve d’une passivité incompréhensible, malgré l’envoi d’un message de Napoléon lui ordonnant de se rapprocher du dispositif français. Napoléon déclara à Sainte-Hélène : « … sur ma droite, les manœuvres inouïes de Grouchy, au lieu de me garantir une victoire certaine, ont consommé ma perte et précipité la France dans le gouffre ».

C.B.

 

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( 30 octobre, 2018 )

La CAMPAGNE de RUSSIE vue par le baron FAIN…(2)

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Wilna, 2 juillet 1812.

Ton frère t’écrira, sa position devient chaque jour meilleure, mais il est loin de se douter de ce qu’il y a de plus heureux dans sa position. Son bonheur c’est d’être seul de sa bande et de n’avoir pas à passer le jour et la nuit avec des originaux à poitrines étroites dont la petite jalousie nous entrave sans cesse par mille fils qu’il faut casser si l’on veut débarrasser ses jambes et marcher.  Voilà sept ans que je casse des fils pour parvenir à servir l’Empereur comme je le dois et c’est bien fatigant. 

Bichen-Kowitschi, 25 juillet 1812.

Je t’écris des bords de la Dvina. C’est une rivière de la largeur de la Marne. Depuis le Niémen jusqu’ici nous avons traversé les provinces polonaises que les derniers partages avaient fait tomber au pouvoir de la Russie.Ce qui en ce moment embellit à nos yeux les rues de la Dvina, c’est la jolie maison de Mme Kreptowitz, où nous venons nous loger. Cette dame s’est sauvée chez les Russes dès qu’elle a vu nos premières vedettes. Nous avons trouvé la maison comme elle l’a laissé ; les lits des enfants à moitié défaits, des dessins commencés, un solfège encore ouvert sur le piano, des roses encore toutes fraîches dans les vases du salon, un mobilier d’une propreté admirable. C’est la simplicité anglaise dans toute son élégance ! Ne prends-tu pas une vive part à la peine que cette pauvre dame a dû avoir en se voyant obligée d’abandonner ce charmant séjour ? Mais aussi pourquoi nous fuir ?

Witepsk, 1er août 1812. 

…Nous ne sommes plus qu’à quinze lieues du Borysthène, ancienne limite de l’Europe et de l’Asie.

Witepsk, 8 août 1812.

Tes lettres sont bien courtes. Mon père lui-même m’écrit d’une manière bien abrégée. Vous vous imaginez tous que parce que je suis à sept cent lieues [environ 2800 kilomètres] de vous il n’y a plus rien à me dire. C’est tout le contraire. Quand on est à sept cents lieues des siens, les moindres détails intéressent. Cette ville de Witepsk d’où je t’écris c’est encore qu’une peuplade de juifs. Qui a vu un juif polonais en a vu dix mille. 

Au camp sous Smolensk, 18 août 1812. 

Depuis Witepsk, je n’ai pas quitté l’Empereur et j’ai passé toutes les nuits sous la tente…

Smolensk, 20 août 1812.

Nous sommes donc entrés dans la ville. Je me suis assis sur une chaise.

J’écris sur une table, je suis dans une maison, cela vaut toujours  mieux que d’être à la belle étoile et voilà huit jours que nous y étions. Malheureusement nous sommes entrés dans cette pauvre ville au milieu des flammes. Et il nous tarde de la quitter pour être plus tôt à Moscou. J’ai reçu ta lettre du 5 août. 

Smolensk, 24 août 1812. 

Nous faisons nos paquets pour nous remettre en route ; d’ici à Moscou nous aurons bien des bivouacs.

A suivre… 

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( 28 octobre, 2018 )

La CAMPAGNE de RUSSIE vue par le BARON FAIN…(1)

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Après avoir diffusé ici, sur mon « Estafette », le récit du Baron Fain sur la campagne d’Austerlitz, sur celle d’Allemagne et enfin sur la campagne de France, le tout à travers la correspondance adressée à son épouse, voici la partie touchant à la mémorable campagne de Russie. Elle fut diffusée la première fois en 1961 dans la « Revue de l’Institut Napoléon ». 

C.B. 

Wurtzbourg, le 13 mai 1812. 

Après t’avoir quittée j’ai fait halte à Châlons chez le préfet, à Metz, chez le préfet (M. de Vaublanc) : à Mayence, chez le préfet (mon vieil ami Jeanbon Saint-André) et c’est ainsi que de préfet en préfet je me suis trouvé transporté jusqu’à la frontière. Je devançais l’Empereur, j’ai fait le service du Cabinet à son arrivée à Mayence ; Méneval étant ensuite arrivé, le Grand-Écuyer [Caulaincourt] m’a fait reprendre les devants, et l’on m’a roulé successivement à Aschaffenbourg et Wurtzbourg. Je t’écris de cette dernière ville en attendant avec impatience l’ordre de partir pour Dresde où je dois enfin trouver de tes nouvelles. 

Dresde, 19 mai 1812. 

Je n’ai précédé l’Empereur que de quelques heures… Nous sommes ici dans de grands galas. Nous logeons au palais du Roi de Saxe qui reçoit à la fois l’Empereur de France et celui d’Autriche.Jamais palais d’Allemagne n’a été ni plus encombré ni plus animé ; faute de place, nous a mis Méneval et moi chez le concierge du château. 

Dresde, 26 mai 1812. 

Hier, j’ai profité de l’absence de l’Empereur qui a été chassé dans les environs. J’ai vu cette fameuse Galerie de tableaux ; c’est très beau, du reste tout est ici de troisième classe, la capitale est en proportion avec le royaume. Je n’ai vu Dresde que très imparfaitement, mais je m’en console car mes idées ne sont pas là. Je vais partir à trois heures pour continuer le voyage. Ce n’est pas tout d’avoir la Pologne à traverser, il nous restera encore bien d’autre chemin à faire. 

Posen, 1er juin 1812.

Cette fois la campagne ne nous paraît pas si laide. Quelle différence si nous nous rappelons notre hideuse entrée en 1806 ! Mais aussi nous sommes au printemps et notre arrivée à Nuiseris avait lieur par les neiges du mois de décembre.Aujourd’hui le pays est couvert de verdure, il fait beau temps et l’œil peut distinguer çà et là des habitation que, l’hiver, on ne peut pas même soupçonner. Quant au chemin, il n’y a plus d’accidents et d’embourbements à te raconter.

Dantzick, 8 juin 1812. 

Il y  a aujourd’hui un mois que nous nous sommes quittés. Après avoir été de l’avant-garde pendant la première partie de ce voyage avec M. de Ponthon, pour camarade, on me fait changer d’allure et passer à l’arrière-garde, avec M. [Bacler]d’Albe. Aujourd’hui me voici du centre avec Méneval. T’ai-je dit que j’ai perdu mon cheval et comment ? C’est par un coup du ciel, il paraît que le tonnerre a frappé le conducteur et dispersé mes chevaux… Ainsi pour mon compte la part du malheur est faite.

Koenigsberg, 13 juin  1812. 

Nous ne sommes plus qu’à très peu de distance de la frontière russe et d’un moment à l’autre nous allons nous trouver dans les forêts de la Lithuanie [Lituanie]. Méneval est tombé malade de la fièvre à Dantzick, nous n’avons pas pu l’emmener avec nous. Nous voici donc encore une fois dans ce pays, comme j’y étais, il y a cinq ans à la fameuse époque de Friedland, faisant tout seul le service du Cabinet par suite d’une semblable maladie arrivée à mon cher confrère. Pour moi ma santé est meilleure que jamais.  Il me semble qu’on eût voulu l’assurer encore davantage en me donnant le docteur Yvan pour compagnon de voyage. 

Gumbinen, 20 juin 1812. 

Méneval n’a eu qu’un accès éphémère ; il vient de nous rejoindre. 

Kowno, 25 juin 1812. 

Nous voici en Russie. Nous venons de passer le Niémen ; la ville d’où je t’écris est sur l’autre bord. 

Wilna, 28 juin 1812.

Je t’écris d’une ville où l’Empereur de Russie était avant-hier avec toute sa cour. Aujourd’hui il court les grandes routes ne sachant où rallier son armée qui est toute disloquée. Quel revers ! Il est d’autant plus étrange qu’il n’y a pas eu de bataille. Il a suffi de quelques fausses mesures prises par MM. les Russes et quelques marches habiles exécutées de notre côté. J’ai beaucoup de fatigue, mais je suis content, car je ne quitte pas l’Empereur. On voulait bien m’écarter encore [Méneval, par jalousie sans doute], mais cette fois cela n’a pas réussi. L’Empereur lui-même s’est expliqué et sa bonté se signale doublement en ordonnant au plus faible de rester derrière au plus fort de ne pas quitter sa personne. Nous somme ici à cinq cent trente lieues de Paris [environ 2120 km]. Ton frère [E.L.F. Le Lorgne d’Ideville (1780-1812) maîtrisant la langue russe il deviendra secrétaire-interprète de l’Empereur] commence à faire merveille avec son russe. L’Empereur parle de se l’attacher. 

A suivre…

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( 21 octobre, 2018 )

Une lettre du maréchal Berthier au maréchal Ney [à propos de la bataille de Malojaroslavets]

Berthier retrace dans cette lettre la bataille de Malojaroslavets, et il annonce à Ney que l’Empereur se décide à faire sa retraite par Mojaïsk et Viazma : le duc d’Elchingen devra donc se rendre à Vereia avec tous les parcs qui sont à Borovsk, et de Vereia à Mojaïsk.

Arthur CHUQUET.

Au bivouac près Malojaroslavets, 26 octobre 1812, 10 h. 1/2 du matin.

Monsieur le maréchal, l’ennemi a évacué son camp retranché. Il a détaché un corps de deux divisions pour occuper Borovsk. Mais ce corps a été prévenu par le vice-roi. L’ennemi, alors, s’est porté sur Malojaroslavets. Le vice-roi est arrivé le 24 au soir aux maisons de ce côté-ci de la rivière, tandis que l’ennemi arrivait et s’emparait des couvents et des hauteurs de l’autre côté. Ce qui a donné lieu à un combat très vif pendant la journée du25. L’armée ennemie est arrivée et a engagé plusieurs divisions. Le vice-roi seul s’est engagé, soutenu du prince d’Eckmühl. L’ennemi a perdu 7 à 8.000 hommes dans la journée du 25. Le prince d’Eckmühl a débouché et les armées se sont tenues en présence. Ce matin, on s’attendait à une affaire; mais l’ennemi s’est mis en retraite et déjà il est à quelques lieues de la ville. L’intention de l’Empereur est de regagner Viazma par Vereia et Mojaïsk, afin de profiter de ce qui reste de beaux jours, de gagner deux ou trois marches sur la cavalerie légère de l’ennemi qui est très nombreuse, et de prendre enfin des quartiers d’hiver après une campagne si active. Sa Majesté ordonne en conséquence, monsieur le duc, que vous dirigiez sans délai sur Vereia, et de là sur Mojaïsk, sous l’escorte d’une de vos divisions, tous les bagages qui sont à Borovsk, le trésor, le quartier- général de l’intendance, les équipages militaires, les parcs de l’artillerie de l’armée. Vous ferez l’arrière-garde de ce convoi avec vos autres divisions et vous laisserez des troupes à Borovsk jusqu’à ce qu’elles soient relevées par la division Morand. De Vereia vous vous dirigerez sur Mojaïsk de manière à arriver avec le convoi demain. Vous trouverez à Vereia le prince Poniatowski et le duc de Trévise. Le prince Poniatowski recevra des ordres pour son mouvement; mais il aura déjà fait filer ses bagages sur Mojaïsk. L’Empereur sera ce soir entre Vereia et Borovsk. Le vice-roi sera vraisemblablement à Borovsk. Le prince d’Eckmühl marchera en retraite cette nuit pour être dans la journée de demain à Borovsk.

Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.38-39).

Une lettre du maréchal Berthier au maréchal Ney [à propos de la bataille de Malojaroslavets] dans TEMOIGNAGES Malo

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( 21 octobre, 2018 )

Les maux de la Grande-Armée en 1812.

Les maux de la Grande-Armée en 1812. dans TEMOIGNAGES campagne-1812

« Pendant la retraite, nous remarquâmes outre la diarrhée, le typhus et la fièvre lente, qui ne cessaient d’exercer de grands ravages, une violente ophtalmie, par laquelle plusieurs de nos militaires devinrent aveugles. Cette ophtalmie était produite par l’aspect continuel des neiges, la privation du sommeil et la fumée des bivouacs ; causes qui déterminèrent chez nous tous une rougeur ou inflammation des paupières. Beaucoup de nos hommes furent atteints d’amblyopie et même d’amaurose, par suite d’épuisement de l’incitabilité de la rétine, occasionné par la blancheur éclatante de la neige, réfléchissant fortement les rayons lumineux. »

Joseph de Kerckhove, « Mémoires sur les campagnes de Russie et d’Allemagne (1812-1813) », Edité par un Demi-Solde, 2011, p.168. L’auteur était lors de cette campagne, médecin attaché au quartier-général du 3ème corps (maréchal Ney). 

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( 18 octobre, 2018 )

18 octobre 1812…

« L’espoir où nous étions que des arrangements de paix seraient pris, espoir nourri par le souvenir glorieux de la victoire de la Moskowa, par la suspension des hostilités aux avant-postes et par les fausses protestations des généraux russes, fut cruellement détrompé, lorsque, le 18 octobre, l’ennemi, voulant anéantir notre avant-garde, tomba inopinément sur notre cavalerie à Winkowo, et que l’on se battit de nouveau avec acharnement. Le Roi de Naples avec sa cavalerie formant l’avant-garde, entouré de masses de troupes ennemies quatre à cinq fois plus nombreuses que les siennes, et attaqué d’une manière inattendue, perdit beaucoup de monde dans cette surprise, qui mit d’abord le désordre parmi les Français ; mais l’intrépide Murat, parvenu à rallier ses troupes, repoussa l’ennemi, nonobstant l’inégalité du nombre, avec une perte que l’on a prétendu être plus considérable que la nôtre, évaluée à plusieurs pièces de canon et à trois mille hommes, tués, blessés ou prisonniers. Néanmoins ce combat désorganisa entièrement notre cavalerie, déjà auparavant aux abois, faute de fourrage. La nouvelle de l’attaque imprévue du 18 parvint à Napoléon au moment où il passait une revue au Kremlin. Aussitôt le départ fut ordonné et commença immédiatement à s’effectuer. Ce départ était déjà décidé depuis quelques jours, d’après ce que je me rappelle avoir entendu dire dans ce temps par le maréchal Ney. On évacua sur les derrières nos nombreux malades et blessés, dont environ deux à trois mille furent abandonnés à Moscou, qui, pour la plupart, moururent de privations, tandis que la plus grande partie de ceux qui furent évacués, périrent par la faim et le froid ou bien lâchement assassinés par les gens qui les conduisaient. Il paraît que Napoléon, prévoyant l’impossibilité de se maintenir à Moscou, avait arrêté depuis le 15 de quitter, comme le prouve un ordre qu’il donna à sa Garde de se tenir prête à marcher. Le même jour où les russes tombèrent sur notre cavalerie au-delà de Moscou, notre deuxième corps, resté à Polotsk, fut vivement attaqué par le général de Wittgenstein, auquel était venu se joindre un autre corps d’armée russe sous les ordres du général de Steingel. Comme je n’aurai plus l’occasion de parler du deuxième corps de l’armée française, je rapporterai ici que le brave général de Gouvion Saint-Cyr, après avoir fait essuyer des pertes considérables à l’ennemi, et ayant perdu peu de monde, commença à opérer sa retraite, le 20 octobre, avec autant de prudence que d’intrépidité, en se dirigeant sur Smoliani, où il fut joint le 31 octobre par le neuvième corps, commandé par le maréchal Victor, venu de Smolensk à son secours. 

A l’époque du 18 octobre, l’armée, par suite des combats et des maladies, était tellement diminuée qu’elle n’avait guère plus que le tiers de sa force primitive. Avec cela nous allions lutter contre le sort misérable qui nous attendait. »

Joseph de KERCKHOVE, « Mémoires sur les campagnes de Russie et d’Allemagne (1812-1813) », Édité par un Demi-Solde, 2011, pp.92-94. L’auteur était à cette époque, médecin attaché au quartier-général du 3ème corps (Maréchal Ney).

 

 

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( 17 octobre, 2018 )

POLOTSK et VITEBSK…

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Le général de brigade François-René Cailloux dit « Pouget » a laissé des « Mémoires » intéressants (publiés en 1895 chez Plon), ouvrage dans lequel il parle assez longuement de la campagne de 1812, des batailles de Polotsk où il fut blessé et de la place de Vitebsk qu’il commandait et qu’il dut livrer aux russes. Voici un récit, bien plus court, du rôle qu’il joua dans l’expédition ; ce récit est tiré d’un « Etat sommaire » de ses services. Il le rédigea en 1815 pour obtenir le grade de grand officier de la Légion d’honneur. 

Arthur CHUQUET. 

Corps d’armée de M. le duc de Reggio [maréchal Oudinot]. Batailles de Polotsk (Russie Blanche). 

Le général Pouget, commandant une brigade d’infanterie composée des 37ème et 124ème régiments de ligne de la division Verdier, s’est trouvé aux batailles des 1er, 16 et 18 août qui eurent lieu en avant de Polotsk. Celle du 18, commandée par M. le colonel général Gouvion Saint-Cyr, fut la plus meurtrie. L’armée française attaqua l’armée russe avec une rare intrépidité.

Dans la chaleur de l’action et au milieu d’une grêle d’obus, de boulets et de mitraille, M. le général de division comte Legrand fit prendre la tête de la colonne au général Pouget en lui ordonnant de la diriger à gauche pour tourner l’ennemi, ce qu’il fit. Mais, emporté par la chaleur de l’action, étant trop en avant de sa colonne, il fut chargé par des cuirassiers russes dont le chef crie au général Pouget :

« Rendez-vous, général, ou vous êtes mort ! »

Ce général n’en tint compte, il para les coups de sabre et rejoignit sa troupe au milieu de laquelle son cheval tomba percé de coups. Le général fut blessé aux tendons fléchisseurs du genou gauche, ce qui le mit hors de combat. 

Défense de Vitebsk dans la Russie Blanche, le 7 novembre 1812. 

La blessure que le général Pouget avait reçue le 18 août 1812 ne lui permettant pas de servir de sitôt en ligne, l’Empereur lui donna le gouvernement de la province de Vitebsk. 600 hommes composaient la garnison de cette ville qui est d’une immense étendue, ouverte de toutes parts, sans murs ni fossés. Ces 600 hommes se composaient d’un petit bataillon des troupes de Berg [Cf. les « Souvenirs de guerre » de Pouget, p.209 et p.218. Ces soldats de Berg, au nombre de 400, étaient des conscrits qui n’avaient jamais vu l’ennemi ni tiré un coup de fusil, et, pas pus que leurs officiers, ils « ne savaient ce qu’ils faisaient ».] et de 200 convalescents français. La place fut attaquée sur les deux rives à 7 heures du matin. Le général Pouget la défendit contre 3.000 hommes d’infanterie, 1.500 de cavalerie et de l’artillerie. La retraite fut ordonnée et exécutée avec ordre, toujours en colonne, à demi distance, pendant quatre lieues, sans que le régiment des dragons de Riga et trois escadrons de Cosaques osâssent approcher. Enfin, étant obligé de toujours marcher et perdant sans cesse des hommes valétudinaires qui ne pouvaient suivre, la cavalerie, saisissant un passage difficile pour les deux pièces d’artillerie qui faisaient partie  de la colonne du général Pouget, fondit dessus de toutes parts et fit environ 1.200 prisonniers, du nombre desquels fut ce général qui vendit chèrement sa liberté, tua deux dragons à bout portant ; mais il eut le bras  droit sabré et luxé. 

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( 16 octobre, 2018 )

« C’est avec cette franchise qu’on sert bien l’Empereur… »

Peu de jours après, vers le 14 octobre [1812], je reçus l’ordre d’accélérer, par tous les moyens possibles, l’évacuation sur Smolensk de tous ceux de nos blessés qui seraient en état d’être transportés ; il me fut prescrit d’employer à cette évacuation toutes les voitures de l’armée. Me trouvant à l’ordre le 15 ou le 16, l’Empereur, s’arrêtant devant moi, me dit : « Eh bien ! M. l’intendant général, presque tous nos blessés sont partis ? – Non, Sire, lui répondis-je : il en reste encore plus de quatre mille dans Moscou. Il parut très mécontent de ma réponse, et passa plus loin sans me rien dire de plus. Le [grand-] maréchal Duroc, qui était auprès de moi, me serra la main et me dit : « C’est fort bien, général ; c’est avec cette franchise qu’on sert bien l’Empereur. »

(« Souvenirs du lieutenant-général comte Mathieu Dumas. De 1770 à 1836. Publiés par son fils. Tome troisième », Librairie de Charles Gosselin, 1839, pp.456-457). Le général Mathieu Dumas occupait en 1812 les fonctions d’Intendant de la Grande Armée. Souffrant vers la fin de la campagne de Russie, il sera remplacé provisoirement par Pierre Daru.

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( 12 octobre, 2018 )

Un fidèle de Napoléon: le général Van Hogendorp…

Un fidèle de Napoléon: le général Van Hogendorp... dans FIGURES D'EMPIRE 06506222

Dirk van Hogendorp, né en 1761 à Heenvliet, en Hollande, se mit au service de l’Empire. Il est l’aîné de six enfants. son père, noble, est membre de la Régence et député de sa province. Sa mère est la baronne de Haren, fille de l’Ambassadeur à Aix-la-Chapelle. En 1773, son père est nommé Gouverneur à Java, colonie hollandaise, poste assez lucratif pour ne pas le refuser. Par des amies de sa mère, Dirk et son frère sont admis à l’École des Cadets nobles de Berlin, par autorisation spéciale du Grand Frédéric. Le jeune Dirk va être élevé « à la Prussienne » durant trois ans.   En 1777, il est caserné à Königsberg, puis en 1778 fait la campagne contre l’Autriche. Il en sort lieutenant des grenadiers, et entre dans le corps des ingénieurs-géographes, suivant en même temps les cours de philosophie de Kant. Sa voie est toute tracée pour une belle carrière en Prusse, quand la Guerre d’Indépendance d’Amérique vient réveiller le sentiment patriotique. La Hollande ayant rompu avec la Grande-Bretagne, le jeune Hogendorp, après un duel où il blesse un officier prussien, donne sa démission. A 21 ans, il devient capitaine dans les troupes de débarquement du Commodore van Braam, à bord du vaisseau de 64, l’Utrecht. Trop tard, un armistice est signé, mais le voyage servira à parfaire ses connaissances en astronomie et navigation, qui serviront plus tard. Entre autres, Hogendorp constate que les vaisseaux doublés de cuivre vont plus vite que les anciens en bois. L’amiral Pierre Jurien de La Gravière, jeune enseigne rapatrié sur le Dordrecht à l’époque, en a laissé des souvenirs. Le convoi est envoyé vers Le Cap, on croise devant l’île de Ste-Hélène … 

Au Cap, colonie hollandaise, tient garnison le régiment suisse de Meuron, au service de la Hollande. Hogendorp y retrouve deux anciens de l’École des cadets de Berlin, le Neuchâtelois de Sandol-Roy et le jeune York de Wartenburg qui sera un jour lieutenant de Blücher. Ce général Prussien de service dans la Grande Armée sous Macdonald, trahira en décembre 1812 et sera un des plus implacables ennemis de la France. Ces deux jeunes gens se retrouveront en Lituanie…L’ancien grenadier est devenu marin, retrouve son père à Java, après onze ans de séparation. Les îles néerlandaises, après la paix signée avec la Grande-Bretagne, voient des révoltes pousser un peu partout, révoltes comme d’habitude armées et payées par la perfide Albion… Il profite de ce séjour obligé pour demander la main avec Constance Alding, la 5e fille du Gouverneur général des Indes pour la Hollande. Hogendorp ira batailler contre les petits rois de Malacca, Salangor de Siac et de Riou. Vainqueur, Dirk vient porter la nouvelle au Gouverneur Alding, mais arrive pour assister au mariage de Constance, contrainte par son père à une autre union. De dépit, il quitte la marine et retrouve un commandement de capitaine dans les Dragons, et épouse en 1785 mademoiselle Bartlo, fille du vice-président des Échevins de Batavia. Son père repart pour la Hollande, mais meurt dans le naufrage du convoi. 

Hogendorp dénonce la corruption de l’administration coloniale et le manque de sérieux dans ces organisations de convois pour Le Cap, où le personnel est trop peu qualifié pour des bateaux encombrés et surchargés de marchandises de contrebande. C’est au cours de ces années d’épreuves que Dirk va se forger une réputation d’honnêteté et de rigueur. Il sera, en juin 1786, nommé résident au Bengale et remonte le Gange avec sa jeune femme. Il découvre ainsi le commerce de l’opium tenu par les Britanniques. Là naît un fils, qui sera plus tard chef d’Escadron des Cuirassiers dans la Grande Armée.

En 1790, il est nommé sous-gouverneur à Surabaya (Java), où il apprend la Révolution en France, puis la guerre entre la République et la Hollande.

C’est alors qu’il voit mouiller les deux frégates françaises à la poursuite de « La Pérouse », « La Recherche » et « L’Espérance », commandées par le lieutenant d’Auribeau.  

Hogendorp se montre compréhensif devant l’état de délabrement des Français, partis depuis deux ans, et les considère comme réfugiés, échoués en territoire hollandais. Les républicains peuvent regagner la France, les autres reçoivent des offres avantageuses pour servir dans la Compagnie des Indes Néerlandaises. Sur ces entrefaites arrive la nouvelle de l’entrée de Pichegru en Hollande, suivie d’une véritable révolution. Les « patriotes » se sont déclarés en comité pour remplacer l’ancienne Compagnie des Indes, et chaque fonctionnaire doit se prononcer pour l’ancien ou le nouveau régime. Hogendorp, considérant que là où est le peuple et la terre de la Patrie, là également est la Nation. Bien sûr, les Britanniques en profitent pour mettre la main sur les colonies hollandaises : Mallaca Amboine, les Moluques. Dans Java restée hollandaise, Hogendorp met Surabaya en état de défense. Le Cap est tombé aux mains des Britanniques, le colonel Meuron ayant vendu son régiment, hommes et armes, au gouvernement britannique. De même, l’île de Ceylan sera vendue par son Gouverneur. Dépité, abandonné, ruiné, Hogendorp doit s’en retourne en Europe, sur un navire danois, avec un arrêt pour faire l’eau à Ste-Hélène. Il a laissé son épouse chez sa mère, à Batavia (Djakarta) et le peu de biens qu’il leur reste. Il retrouve sa mère en Hollande et engage des actions contre la mauvaise organisation des colonies en publiant son « Exposé de l’état actuel des possessions de la République Batave aux Indes Occidentales ». Nombreux sont les Hollandais qui lors de voyages de commerce, avaient remarqué l’état déplorable de l’organisation du Conseil Colonial, et après la Paix d’Amiens, les colonies étant restituées en partie, le besoin se fait sentir pour la Hollande de réimplanter son administration. Hogendorp est sollicité pour être le gouverneur général de Batavia, quand il apprend la mort de sa femme restée aux bons soins de sa mère. Il perd également ses deux sœurs et reste avec son fils unique, qu’il envoie au collège militaire de Sorrèze, où était le jeune MarbotEn septembre 1802, il se remarie avec une cousine, Augusta, fille aînée du Prince de Hohenlohe, mariage qui le fait rentrer dans les grandes familles des cours allemandes. La rupture de la Paix d’Amiens rend illusoire les projets coloniaux de la Hollande, et c’est en ambassade en Russie que le couple convolera. Néanmoins, Hogendorp aura la satisfaction de voir le nouveau roi de Hollande en 1814 mettre en application ses réformes relatives aux Indes Néerlandaises…La domination française lui permet de devenir en 1806 Conseiller d’État, en 1807 ministre de la Guerre de Louis Bonaparte, roi de Hollande, puis ministre plénipotentiaire en Espagne, Comte de l’Empire en 1811, il est aide de Camp de l’Empereur. Il est chargé du commandement du dépôt des conscrits réfractaires et des déserteurs de Wesel, en 1811. 

En 1812, il fait la Campagne de Russie, nommé Gouverneur général de la Prusse à Koenigsberg, puis Gouverneur de la Lituanie à Vilnius le 8 juillet, puis gouverneur de Hambourg en juin 1813 à août 1814. Il est commandant au château de Nantes en mai 1815. Il partira de Nantes en 1816, après la chute de l’Empire, fonder une colonie agricole au Brésil, près de Rio où il mourra le 22 octobre 1822, en ermite, comme on peut le voir dans le film « Monsieur N. » Napoléon dans son testament lui légua 100.000 francs. (Notice extraite du site Wikipédia). 

Nous complétons cet intéressant portrait par deux lettres du maréchal Berthier adressées au général Hogendorp. Comme l’écrit Arthur CHUQUET : « Dans cette lettre, écrite trois jours après La Moskowa, Berthier informe Hogendorp, gouverneur général de la Lituanie, que l’armée  a fait une très grande consommation de munitions de guerre, qu’on doit les remplacer au plus tôt, qu’il enverra donc à Smolensk, où se formera le principal dépôt de munitions, des caissons vides que Hogendorp a mission de charger ». 

Au général Hogendorp, gouverneur général de la Lituanie. Mojaïsk, le 10 septembre 1812. L’armée a fait, Général, une très grande consommation de munitions de guerre, et il est de la plus grande importance de pourvoir sur-le-champ à leur remplacement. Il en existe des quantités considérables sur la route de l’armée depuis Kowno jusqu’à Smolensk ; mais vous sentez qu’il est impossible d’envoyer ici les caissons vides se charger à Vilna ou à Kowno ; les chevaux seraient ruinés dans une aussi longue route pour aller et revenir, et les remplacements ne peuvent pas être retardés à ce point ; Tout ce qu’il est possible de faire, c’est d’envoyer les caissons vides se charger à Smolensk. L’intention de l’Empereur est donc, Général, que vous exigiez de l’administration générale ou des administrations locales qu’elles fournissent des chevaux ou bœufs et des voitures de réquisition pour transporter successivement les munitions en caisses ou en barils de Kowno à Vilna, de Vilna à Minsk et de Minsk à Orcha ; de là, les chevaux des équipages de pont qui s’y trouvent, transporteront les munitions jusqu’à Smolensk où l’on formera ainsi un grand dépôt. Prenez les mesures les plus promptes pour l’exécution de ces dispositions.

BERTHIER. 

Ordres de Berthier au gouverneur de Vilna, Hogendorp; mais était-il possible de prendre les mesures sévères que prescrivait le major général, de rallier les traînards et les isolés, etc. ? Tout cela ne se fit que sur le papier. 

A.CHUQUET 

Au général Hogendorp, gouverneur général de la Lituanie. Miedniki, 7 décembre 1812, 7 heures du soir.  Monsieur le général Hogendorp, je vous préviens que la Garde impériale arrivera demain à Vilna. Sa Majesté désirerait qu’elle pût prendre des cantonnements dans le faubourg d’Ochmiana. La cavalerie de la Garde arrivera aussi demain et prendra des cantonnements provisoires dans les emplacements qu’elle a déjà occupés. Le corps du vice-roi [Eugène] et celui du prince d’Eckmühl [Maréchal Davout] s’arrêteront pour la journée de demain à Roukoni. Nous espérons que vous avez pis des mesures sévères pour qu’on prenne aux traînards et isolés tous leur konias [petits chevaux très résistants], qu’ils soient conduits directement dans les couvents ou emplacements que vous aurez choisi pour les réunir  par corps d’armée.

Il faut beaucoup de patrouilles en ville afin de n’y souffrir aucun soldat isolé. Nous désirerions avoir un état des villages qui se trouvent à deux lieues autour de Vilna et qui offrent des ressources pour y mettre des troupes.

Le Roi pense que vous ne perdez pas un seul instant pour faire évacuer nos malades et tous les embarras de l’administration. 

BERTHIER. 

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( 11 octobre, 2018 )

LETTRES d’Augustin MADELIN, sous-lieutenant lorrain, sur 1813 (1ère partie).

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Avec les lettres du sous-lieutenant Madelin, on a l’exemple même de cette correspondance intime et familiale qui pouvait être échangée entre un soldat et sa famille. Le jeune officier expédié au bout de l’Europe, ne manque pas un seul jour sans écrire à ses proches, n’oubliant jamais de saluer les parents, les amis, ceux qui sont restés tout là-bas dans sa Meurthe natale. On retrouve dans ses lettres les questions récurrentes du ravitaillement quotidien, des problèmes d’argent, de la tenue qu’il faut sans cesse entretenir et faire repriser, de l’avancement possible, probable ou qu’il faut oublier. Autant de thèmes que contient le tableau de l’officier en campagne, brossé avec simplicité et réalisme par Augustin Madelin. 

C.B.

Romain-Augustin Madelin, fils légitime de J.-B. Madelin, négociant à Toul, et de Rose Prat, son épouse, de la paroisse Saint-Jean du Cloître, est né dans cette même ville le 21 mai 1794. Il suivit les cours de mathématiques élémentaires au collège de Pont-à-Mousson, du 1er novembre 1811 au 11 avril 1812. Sorti de l’École militaire au début de 1813, il est incorporé comme sous-lieutenant au 149ème de ligne en formation. Le 30 mars, il est accueilli au camp de Gross-Awersleben par le chirurgien Eve, qui écrit à sa mère : « Sa timidité lui sied bien, car je sais qu’il a été questionné sur ses manœuvres, et que son colonel en a été content. » Le 23 août 1813, il est blessé mortellement d’une balle au front, à l’attaque d’une redoute au combat de Goldberg. La cantinière le transporte dans une chambre haute, le place sur un matelas, lui donne un cordial, fait un premier pansement…Voici, pieusement conservées par M. Madelin, ancien magistrat, les lettres du petit sous-lieutenant, tué dans la campagne d’Allemagne, en 1813. N’est-il pas émouvant de les publier, sans y changer une syllabe aujourd’hui qu’elles sont centenaires ? 

Charles-Léon BERNARDIN. 

Au camp devant Torgau, 12 mai 1813. 

Après 15 jours de marche forcée je trouve enfin un instant pour vous écrire mes chers parents ; Je commencerai par vous donner des nouvelles de ma santé qui continue toujours à être très bonne malgré les fatigues que nous endurons, et la faim que nous souffrons les trois quarts du temps. Outre que les vivres manquent par la négligence des employés, les officiers n’étant pas payés ne peuvent souvent pas se trouver le nécessaire, les soldats maraudent et s’en tirent. Heureusement que dans ma compagnie ‘ai quelques bon enfants qui partagent avec moi ce qu’ils ont. Depuis votre lettre du 9 avril je n’en ai point reçu de vous. M. Eve en avait reçu une de maman pour moi, il l’avait mise à la poste et je ne l’ai pas encore reçue. Le bon M. Eve qui vient d’être nommé, comme vous savez, chirurgien en chef de toute l’armée de l’Elbe, c’est-à-dire de dix corps d’armée a bien voulu se donner la peine de courir après moi pour me voir et s’informer comment je me portais. Les journaux vous ont sans doute appris la grande victoire de 2 mai. On évalue leur perte à trente mille hommes ; il y a avait quelqu’un qui avait passé sur le champ de bataille, 10 Russes ou Prussiens pour un Français. Notre division a eu le malheur de ne pas tirer un coup de fusil. En seconde ligne, spectateur de la bataille, nos soldats se désolaient de ne pas pouvoir approcher l’ennemi. Depuis ce jour juqu’aujourd’huy on a fait que les poursuivre. Notre corps d’armée après en avoir purgé la Saxe vient de passer l’Elbe, notre division la passé à Torgau et est allé camper à un lieu de l’autre côté de la ville. Je vois bien qu’il faut de suite finir ma lettre car nous pouvons bien partit tout à l’heure. Écrivez-moi souvent mes chers parents et soyez persuadés de l’éternel attachement de votre dévoué et respectueux fils. 

Signé : A. MADELIN, sous-lieutenant. 

Mes respects à tous mes parents et mes amis. J’embrasse bien cordialement mes bons frères. Bonjour à Marie, à sœur Marthe et à Catherine. 

———-

Au camp de… le 25 mai 1813 

Je ne sais pas si vous recevez mes lettres, mes chers parents, pour moi depuis 6 semaines je n’ai reçu aucune lettre de vous. Je crois que chaque fois que je vous écrirai je vous annoncerai des victoires ; les Russes et les Prussiens avaient le 21 les plus belles positions, elles leur furent toutes enlevées aux cris de « Vive l’Empereur ! » et sans perdre beaucoup de monde, et le soir  toute leur armée  était en déroute. Depuis le 21 nous les poursuivons. Pour moi je jouis toujours d’une excellente santé et je supporte très bien les fatigues de la guerre ; me voilà j’espère, habitué à coucher au bivouac, quelquefois avec de la paille, souvent sans paille ; depuis 6 semaines je n’ai pas couché dans un lit ni même dans ne chambre, et bien maintenant j’aime autant la paille et l’air du temps qu’un bel appartement et un bon lit. Je vais finir ma lettre aujourd’hui et si je trouve l’occasion de l’envoyer, je l’enverrai ; si je ne la trouve pas je vous marquerai ce qu’il arrivera le nouveau. Je vous embrasse donc mes chers parents ainsi que mes bons frères. Votre dévoué et respectueux fils. 

Signé : MADELIN Du 1er juin 1813. 

Depuis 6 jours que ma lettre est écrite je n’ai pas encore pu trouver l’occasion de vous l’envoyer. Je l’ouvre pour vous dire que ces jours-ci j’ai vu le général Barrois qui m’a fait beaucoup d’accueil. Aujourd’huy, il m’a envoyé » chercher et m’a demandé si j’espérais avoir de l’avancement dans mon corps. Je lui dis qu’il avait été question de me faire passer adjudant-major mais que maintenant in en parlait plus. Alors il me dit qu’il avait fait la demande pour me faire passer dans la Garde de sa division et si cela me faisait plaisir ; je répondis que oui et après nous êtes consultés, il fut décidé que si je passais adjudant-major avant que l’admission dans la Garde arrive je le refuserais lorsqu’elle viendrait, que si j’étais encore sous-lieutenant je l’accepterai si toutefois vous y consentez. Il m’a ensuite offert de l’argent comme on ne nous paye pas nos appointements et que le Gouvernement me doit 600 francs j’ai pris 100 francs, comptant vous les rendre lorsqu’on nous paiera. Le général me dit qu’il désirait que vous fassiez un cadeau de ces 100 francs à la supérieure de Saint-Nicolas. Veuillez bien lui en acheter un à peu près de ce prix-là. Je veux encore avoir le plaisir de vous embrasser ainsi que mes frères et vous assurer de l’éternel attachement de notre dévoué et respectueux fils. 

Signé : MADELIN. 

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Nous sommes à 2 lieues de Breslau.  Du 3 juin 1813. 

Nous voilà enfin à Breslau c’est-à-dire campé devant ? Notre 1ère division l’occupe ; nous nous reposons, car vous savez sans doute qu’il y a une trêve qui, dit-on, doit précéder la paix, in en parle ; je viens pour ainsi dire de me rhabiller à neuf ; mon pantalon était tout en loques, je n’avais plus de bas, plus qu’une paire de bottes toute dessemelée, plus de cannessons [sic], plus de mouchoirs de poche, encore deux cravates ; j’ai bien encore mes 6 chemises, mais j’en ai trois prêtée, il ne m’en reste plus que trois bien déchirées, car c’est mon soldat qui me les lave…

Signé:MADELIN. 

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Au camp devant Hanau, le 18 juin 1813. 

Je reçois trois lettres de vous presque en même temps mes chers parents : l’une en date du 29 avril que M. Eve me fait passer, l’autre du 9 may et la dernière du 27 may ; aussi, ai-je été près de 6 semaines sans en recevoir. Vous ne devez donc pas être étonnés si vous avez été si longtemps sans en recevoir des miennes ; je suis bien sûr que comme moi vous en recevrez deux ou trois à la fois car maintenant messieurs les cosaques n’arrêtent plus les courriers. Nous étions à Breslau qu’il y en avait encore trente ou quarante lieux en arrière. Nous voilà baraqués devant Hanau en attendant la continuation de la guerre ou la paix. Je n’oublie pas mon cher papa que votre fête tombe le 24 juin, je ne peux encore cette année que faire des vœux pour vous sans avoir le bonheur de vous les adresser moi-même. J’espère avoir ce plaisir-là une année, cependant je pense bien que, éloigné ou près de vous, vous n’êtes pas mois persuadé de la sincérité des vœux que je fais pour votre bonheur. 

Ma santé continue à être excellente, j’ai eu quelquefois la diarrhée, quelque temps la dysenterie, mais maintenant tous est passé, sinon encore un peu fatigué ; mais voici du repos qui nous arrive, les vires en viande, en vin et en pain bien mauvais à la vérité, ne nous manquent pas maintenant.

Si mon oncle Lemouse eut été garde-malade dans notre division, j’espère bien que moi, ni mes amis, n’en aurions jamais manqué et que maintenant au lieu d’acheter du pain blanc pour faire en notre soupe, il nous ne donnerait et pour cela et pour manger. Il fait bon être dans les bonnes grâces de ces messieurs. Je suis bien sûr que jamais ils n’ont jeuné deux heures de suite.  

Il vient d’arriver au régiment un major qui sort du 139ème où il était chef de bataillon. M. Paul qui par suite de sa blessure ne doit pas tarder à retourner à Toul, le connaît. Je désirerais bien que vous puissiez obtenir de lui une lettre de recommandation pour notre major, si cependant vous le jugez à propos.  Maintenant avec mes trois chemises, je pourrai en changer tous les trois ou quatre jours et par conséquent quitter les poux dont j’ai été garni jusqu’à présent. Heureusement que j’ai évité la gale, il y en seulement 644 dans le régiment qui l’ont ; c’est dans notre bataillon qu’il y en a le moins, encore il y en eut 128. On les traite maintenant dans une grande ferme à une demi-lieue du camp. Il y a des compagnies où il ne reste plus que dix ou douze hommes ; j’en ai encore 25 dans ma compagnie.

M. Serclet qui me dit dernièrement avoir reçu une lettre de M. Colomb m’a dit qu’il venait de vous écrire et m’apporte sa lettre pour la mettre dans la mienne. C’est un homme bien respectable. M. le général Barrois auquel j’en ai parlé comme sortant du même régiment paraît y prendre beaucoup d’intérêt.  

M. Marchand est maintenant assez éloigné de nous comme ordonnateur en chef du quartier-général de notre corps d’armée ; il est avec le général Lauriston et je ne sais pas précisément où. Quant à l’argent je lui en demanderais bien que vous feriez passer à ses parants à Toul mais je ne voudrais que vous l’emprunter et vous le ferai repasser lorsque je toucherai mes 300 francs d’indemnités de campagne. On me doit en outre quatre mois de solde, ce qui fait encore 320 francs ; on m’en devrait bien cinq mais l’officier-payeur n’entend pas raison et dit que d’après l’instruction de son inspecteur ma solde ne compte que du lendemain de mon arrivée au corps. Ah que je serais content si par hasard vous trouviez l’occasion de faire revenir mon porte-manteau du petit dépôt qui est à Wenden ! Mais je crois bien que cela est impossible : je crains qu’il y ait déjà de grands poils sur mes habits. Mon grand uniforme y est  [ainsi que] mon charivari et ma redingote ; si cela est soigné je n’aurais besoin en rentrant en France que d’un frac, un gilet et un pantalon, mais pour ainsi dire [de] tout mon linge. 

Adieu mes chers parents, je vous écrirai maintenant plus souvent puisque j’en aurai le temps. Comment pourrai-je oublier de si bons parents ainsi que les bons principes qu’ils m’ont inspirés ?  Soyez bien persuadés que jamais je ne les oublierai, et croyez au sincère attachement de votre dévoué et respectueux fils. Témoignez à toutes les personnes qui veulent bien penser à moi, combien j’y suis sensible.

J’embrasse bien tendrement mes frères ; bonjour à Marie, à Catherine et à sœur Marthe.  

Signé : A. MADELIN. 

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Monsieur Madelin, Négociant à Toul (Meurthe). Boersdorff, le 26 juillet 1813. 

Je croyais, mes chers parents, vous annoncer notre départ pour Hambourg, on prétendait que notre corps d’armée allait se diriger sur ce point. Nous devions partir le 20 ; voici le 20 passé, nous sommes encore ici. Il paraît que c’était un faux bruit car on fait presque autant de gazettes à l’armée qu’en France. Je continue à être très bien chez mes hôtes. On est aux petites attentions pour moi.

Mme Spielberg, femme du maître d’école a entrepris de me raccommoder mes effets. Elle est depuis le matin jusqu’au soir à l’ouvrage ; elle me garnit maintenant des bas que j’ai acheté et mes deux cannessons [sic] sont remis en état de refaire campagne. Je viens encore de faire un pantalon gris, c’est mon troisième. Comme on dit qu’on va nous donner du drap (avec notre argent) je ferai faire un frac bleu depuis que nous sommes partis de… le mien n’a pas quitté mon corps et se ressent fortement de bivouaquer.  Vous n’avez donc pas compris ou je me suis mal exprimé, mon cher papa quand je vous rapportai ce que m’avait proposé le général Barrois ; ce n’est pas moi du tout qui lui ai demandé à entrer dans la Garde, au contraire c’est lui qui m’a dit si je serais bien aise d’y entrer.  Vous sentez bien que cette question était embarrassante, je lui répondis cependant que si il jugeait que cela était utile à mon avancement j’aurais beaucoup de plaisir à servir sous ses ordres ; il me dit ensuite qu’il en avait fait faire la demande.  Ce fut alors que mon embarras augmenta. Je lui fis aussitôt part des bontés que Monsieur le Colonel avait pour moi : je lui dis même que dans le temps il avait été question de me faire passer  adjudant-major, mais qu’étant venu des officiers d’un autre régiment, cela n’avait pas réussi.  Ce fut alors qu’il me dit que si je venais à être nommé lieutenant, je n’aurais qu’à refuser lorsque l’admission arriverait. Elle ne l’est pas encore, alors je lui ai dit que je vous consulterais.  

Un cadre de notre régiment retourne en France au Hâvre où est notre dépôt. Retournent aussi les officiers que la campagne a mis hors d’état de continuer le service, il en part demain ; dans deux ou trois jours les autres partiront. M.Serclet est des derniers.  Rien de nouveau. Il paraît seulement que l’armistice est prolongé. Adieu mes chers parents. Donnez-moi de vos nouvelles et croyez au sincère attachement de votre dévoué et respectueux fils. J’embrasse mes frères. Mes respects à tous nos parents et amis. 

Signé : MADELIN           

A SUIVRE…  

Ce témoignage fut publié en 1913 dans la « Revue des Études Napoléoniennes ». 

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( 6 octobre, 2018 )

Une LETTRE du GENERAL VAN DE DEDEM DE GELDER.

J’ai déjà publié ici il y a quelque temps, une lettre de ce général hollandais qui a combattu sous les drapeaux français. Dans celle que vous allez lire, comme dans la précédente, Van Dedem rappelle ses services et ses titres au grade de lieutenant général, qu’il obtint le 28 juin 1814. Il était général de brigade depuis le 19 avril 1811. C.B.

Après quatre campagnes pénibles pendant lesquelles j’ai été presque toujours à l’avant-garde, je crois pouvoir solliciter avec quelque droit de l’avancement. Deux contusions, cinq chevaux tués sous moi et quatorze batailles sont des titres honorables. Le grade de général de division a été demandé pour moi après la bataille de Lützen où j’ai eu l’honneur de commander la 10ème division qui a si puissamment contribué à la gloire de cette journée. J’avais la promesse formelle d’obtenir la première division vacante en Italie. J’ai commandé pendant toute cette dernière campagne celle de réserve, et le général Gratien étant mort à Plaisance, j’avais, pour ainsi dire, la certitude d’obtenir enfin la récompense de mes services lorsque l’armée de réserve a été dissoute. Il est dur pour moi d’avoir vu avancer plusieurs généraux beaucoup moins anciens que moi et qui n’avaient point mes titres. Le nom d’étranger ne peut être point un motif d’exclusion, et le droit à la récompense mérite, ce me semble, de marcher de pair avec le mal qu’on éprouve à l’armée. Si on ne tient point à me conserver en France, qu’au moins on puisse être à même d’aller chercher du service dans mon pays natal avec le grade de lieutenant-général que j’aurais bien gagné dans les armées du Roi. Cette faveur a été accordée en dernier lieu à d’autres généraux étrangers qui n’ont point été  dans la malheureuse nécessité, comme moi, de sacrifier une partie de leur fortune et de leur santé en Russie et en Allemagne en servant la gloire de la France. 

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( 5 octobre, 2018 )

Un épisode de Krasnoïé…

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Dans la pièce suivante, le général de brigade Heyligers [Gisbert-Martin-Cort Heyligers, général de brigade le 11 novembre 1810 et qui sera lieutenant général le 9 décembre 1814], raconte d’une façon intéressante et vive comment le 35ème régiment de ligne, un des régiments qu’il commandait, finit, malgré sa vaillance, par succomber à Krasnoïé dans la journée du 16 novembre 1812 sous les boulets de l’artillerie et les sabres de la cavalerie russe ; lui-même fut fait prisonnier. 

Arthur CHUQUET 

Le 16 novembre 1812, la 2ème brigade de la 14ème division du 4ème corps, composée des 9ème et 35ème de ligne, sous mes ordres, marcha depuis la petite pointe du jour, en échelons, à gauche de la grande route de Smolensk à Krasnoïé, pour contenir les cosaques qui rôdaient sur notre flanc. Au moment où nous entendîmes le bruit du canon redoubler à la tête de la colonne qui s’approcha de Krasnoïé, la division fit halte. Bientôt cependant le général de division reçut l’ordre d’avancer. Il fit déployer la 1ère brigade, m’ordonna de laisser le 8ème près des équipages, de former le 35ème au carré et de la faire avancer. Je laissai donc le 9ème de ligne sur la route et me portai moi-même avec le 35ème, n’ayant que quarante files sous les armes, en avant, à la hauteur de la 1ère brigade qui marcha en bataille et se dirigeait sur un petit bois à environ cinq cent toises [environ 970 mètres]  de la grande route. 

Les tirailleurs russes plièrent à mesure que nous avançâmes. Bientôt le major du 35ème, blessé, nous quitta. Au moment où nous arrivâmes à peu près à la hauteur du petit bois, l’ennemi démasqua deux pièces. En même temps, je vis accourir sa cavalerie. Il n’y avait pas un instant à perdre. Je rappelai mes tirailleurs, prévins mes soldats que nous allions être chargés, de tenir ferme et surtout de ne tirer que quand je l’ordonnerais.

Cependant, ils firent feu aussitôt qu’ils virent approcher la cavalerie. Celle-ci vint tomber avec impétuosité sur mon carré. 

Le brave 35ème, quoique harassé de fatigue et de besoin, dont plusieurs soldats venaient d’être blessés plus ou moins grièvement et dont la plus grande partie des armes étaient hors d’état de servir, reçut la charge avec calme et avec le sang-froid des vieux guerriers. L’ennemi entoura en vain le carré, chercha inutilement de le pénétrer, frappa sur nos fusils, lança des coups de sabre ; il fut forcé de lâcher prise. Il faut se reporter à cette époque, connaître la situation intérieure des corps, pour pouvoir payer le juste tribut d’éloges que mérite le brave 35ème de ligne. La cavalerie russe se rallia en arrière sur notre gauche. Aussitôt qu’elle nous eut démasqués, une grêle de balles et de mitraille recommença à pleuvoir sur nous. Ma position était critique. Je m’aperçus que les troupes qui se trouvaient à ma hauteur avaient rétrogradé vers la grande route pendant que j’étais si cruellement engagé. Je craignis que l’ordre de retraite, le demi-tour ne portât le désordre dans ma petite troupe et donnât l’occasion de nous entamer. Cependant, je ne pouvais pas rester en place. Je résolus donc de marcher moi-même sur la cavalerie, de fortifier par là le courage de mes soldats, d’empêcher les pièces de me battre, espérant que les accidents du terrain favoriseraient ma jonction, ma retraite. 

Je fis rentrer les soldats qui avaient poursuivi les cavaliers à la baïonnette. Cependant, dans l’instant que nous allions nous mettre en mouvement, nous vîmes arriver à notre secours un bataillon d’à peu près 200 hommes. Je m’avance aussitôt vers ce bataillon et ordonne au colonel de faire halte pour effectuer la retraite en échelons. Dans le même moment, le colonel se déclare blessé et s’éloigne. Son bataillon, privé de son commandant, s’avance toujours en bataille obliquement vers mon carré. J’ordonnai inutilement de faire halte. Le canon tirait toujours, tuait et blessait beaucoup de monde, et ce bataillon se plaça, malgré mes efforts, groupé derrière et contre le 35ème, se mêlant dans ses rangs. La cavalerie profita de ce cette confusion, renouvela  sa charge et ne trouva plus de résistance. On se sauva cette fois sans attendre.

J’ordonnai enfin de se placer dos à dos en rond et de tenir ferme, seul moyen de salut.

Dans le temps que je fis des efforts pour rallier du monde, je reçus trois coups de sabres sur mon chapeau par des cavaliers qui me dépassèrent.

Attaqué bientôt par deux tirailleurs russes dont j’empoignai le canon du fusil, un cavalier survint qui, voyant mon chapeau à plumet, me défendit, me tira des mains des tirailleurs et m’amena près du général Miloradovitch. 

Le général de brigade HEYLIGERS. 

Document publié dans le volume d’Arthur Chuquet : « Lettres de 1812.1ère série [Seule parue] », Paris, Champion, 1911. 

Eugène LABAUME dans ses mémoires sur la campagne de Russie (réédités en 2002 par Cosmopole), confirme cet épisode. Voici ce qu’il en dit: « Les deux cent hommes qu’avait amenés le colonel Delfanti, s’avancèrent pour soutenir le carré du 35ème, que commandait le général Heyligers ; privés de leur chef, ils se placèrent partie en avant, et partie en arrière de ce carré ; la cavalerie ennemie, profitant de cette confusion, renouvelle la charge, massacre les soldats, et enlève les deux derniers canons dont on n’avait pu tirer que quelques coups faute de munitions. Le général Heyligers, en cherchant à rallier nos faibles débris, reçut trois coups de sabre sur la tête, et, tandis que deux tirailleurs russes lui présentaient leur baïonnette, survint un cavalier, qui, le reconnaissant pour un général, le prit au collet, et l’emmena prisonnier. » 

 

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( 4 octobre, 2018 )

Le Général Dery….

César Dery, né à Saint-Pierre, dans l’île de la Martinique, le 2 février 1768, avait d’abord servi dans la marine comme pilote à bord d’une frégate et comme garde-marine surnuméraire à bord d’une corvette. En 1788 il s’engage au 12ème régiment de chasseurs et il devient successivement brigadier (1791), maréchal des logis et sous-lieutenant (1793), lieutenant (1794). Blessé à Marengo, après avoir été blessé à Saint-Trond et à Fleurus, il est Le Général Dery…. dans FIGURES D'EMPIRE Lutzencapitaine en 1801. Aide de camp de Murat en 1805, chef d’escadron en 1806 et colonel du 5ème régiment de hussards en décembre de la même année, il fait toutes les campagnes de la Grande Armée et reçoit le titre de baron de l’Empire en 1810. Passé au service du roi de Naples en 1809, il rentre au service de France et obtient, le 6 août 1811, le grade de général de brigade. Il était pendant la campagne de Russie aide de camp de Murat, et il se distingua à la Moskova. Ce fut lui qui, après la bataille, alla reconnaître le terrain en avant de Mojaïsk et jusqu’aux portes de la ville, et il revint dire à Murat qui s’avançait avec fougue sans soupçonner d’obstacle, qu’un profond ravin se trouvait entre les Russes et lui. Mais le 18 octobre, à Winkowo, il périt. « Je le vis, dit Combe, atteint mortellement d’une balle dans la poitrine, se pencher sur le cou de son cheval en abandonnant les rênes, son sabre soutenu à son poignet par la dragonne, ses mains cherchant à se cramponner à la crinière. Il resta quelques secondes dans cette position et tomba enfin sur le dos. Des Cosaques eurent la barbarie de percer de coups de lance le corps du général qui se roulait sur le sable dans les dernières convulsions de l’agonie. A cette vue, saisis de rage, nous nous précipitâmes sur le groupe et en tuâmes une dizaine. » Il était mulâtre et il devait sa fortune à Murât dont il aurait été, au 12ème  chasseurs, le camarade de lit; aussi, Lamarque, arrivant à Naples et apprenant qu’Exelmans était le favori de Murat, disait-il plaisamment : « Ah je vois, c’est un Dery blanc. » Mais Labaume, dans son témoignage sur la campagne de Russie, assure qu’en 1812, dans toutes les occasions, Dery avait fait preuve d’un grand courage et d’une haute capacité.

Arthur CHUQUET

(« 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912, pp.339-340).

 

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( 1 octobre, 2018 )

Une LETTRE du MARQUIS de BILLIOTTI durant la CAMPAGNE de RUSSIE…

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François de Billiotti, marquis de vieille souche puis baron de l’Empire, auditeur de 3ème classe au Conseil d’Etat attaché à la Direction générale des Ponts et Chaussées. Etait arrivé apportant le portefeuille de l’Empereur au moment où l’armée quittait Moscou. Il était en outre le neveu du cardinal Maury, par son mariage avec Jeanne-Louise-Thérèse-Françoise Maury. 

Viasma, 1er novembre 1812. 

Nous sommes partis pendant la nuit de Moscou, il y a quelques jours, nous dirigeant en toute hâte sur Kalouga. Après avoir fait une trentaine de lieues, étant tous les jours, plus ou moins harcelés par les Cosaques, après une petite affaire que dirigeait le roi de Naples et qui n’a pas eu tout le succès qu’on pouvait espérer, l’armée a sur-le-champ rebroussé chemin à marches forcées de nuit et de jour sur Mojaïsk, et nous voici arrivés à Viasma, à quarante lieues environ de Smolensk, où nous espérons aller dans quelques jours. Nous sommes assaillis des mêmes que la disette et la fatigue nous faisaient éprouver en allant, y joint un froid très vif, quoique beau, et une plus grande réserve et hésitation causée par la présence des maraudeurs ou partisans ennemis. Ceux qui n’ont pas d’assez bons chevaux pour suivre la marche sont forcés de perdre leurs effets. Plusieurs de mes collègues, dont M. de Fleury [auditeur de 1ère classe au Conseil d’Etat (section de l’intérieur), un des auditeurs venus apporter le portefeuille de l’Empereur], ont perdu tous leurs bagages. Leurs voitures ont été brûlées par eux-mêmes, en les abandonnant, ou détruites par l’arrière-garde. Nous n’avons pas tout à fait l’air de marcher en conquérants. On fait emporter les malades sur les voitures des particuliers, vu le manque de moyens de transports suffisants. Je porte pour mon compte un soldat malade de la fièvre. Du reste, on est sans inquiétude, attendu que l’Empereur se porte à merveille et que, dirigeant lui-même tous les mouvements de l’armée, sa marche aura sans aucun doute les résultats que sa prudence ordinaire, son bonheur et  ses profondes combinaisons ont calculés d’avance.

Tout le monde est content et plein de confiance, et personne ne se plaint du manque de tout. 

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( 26 septembre, 2018 )

Autour de Moscou…

Russie

« La dévastation des campagnes environnant la ville était à son comble ; tout y était ravagé et détruit : il n’y avait ni vivres, ni fourrage ni habitants. Dans cette fatale position, l’armée était entourée de nombreuses hordes de cosaques ; ses communications avec Smolensk étaient coupées, et par conséquent elle ne pouvait recevoir de convois de vivres. Nos cavaliers forcés de s’éloigner à quelques lieues de leurs corps pour chercher du fourrage, devaient se battre avec les cosaques pour en avoir ; en sorte que lorsque nos fourrageurs n’étaient pas en grand nombre, ils étaient enlevés ou massacrés. Le fourrage manquant, les chevaux crevèrent, et les hommes s’en servirent de nourriture. »

(Joseph de Kerckhove, « Mémoires sur les campagnes de Russie et d’Allemagne (1812-1813) », Édité par un Demi-Solde, 2011, pp.89-90). L’auteur était à cette époque médecin attaché au quartier-général du 3ème corps (Maréchal Ney).

 

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