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( 3 mai, 2015 )

1815…

Lagneau

Louis-Vivant Lagneau, né en 1781 à Chalon-sur-Saône, reçu docteur en médecine en 1803, pris la même année par la conscription, fut nommé chirurgien de 3ème classe ; sous-aide-major en 1804 ; chirurgien aide-major en 1806. Il fut promu chirurgien-major en 1809. Lagneau fit campagne en Italie, en Pologne, en Espagne, en Russie, en Allemagne et en France où il fut blessé à Fère-Champenoise, et en Belgique. A la suite du licenciement de 1815, Lagneau se fixa à Paris, où il sut se faire un nom comme médecin par ses recherches, ses travaux et ses publications. Aussi fut-il élu membre de l’Académie de Médecine en 1823 ; il mourut à Paris en 1867. Lagneau, membre de la Légion, d’honneur en 1868, avait été promu officier du même ordre en 1858 ; il était aussi titulaire de l’ordre de la Réunion depuis 1813.

Emmanuel MARTIN. 

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Louis-Vivant Lagneau laissa un « Journal » qui fut publié la première fois en 1913, aux Editions Emile-Paul, par Eugène Tattet (et préfacé par le célèbre Frédéric Masson). En 2000, il a été réédité par mes soins au Livre chez Vous, avec de nouvelles notes. Cette même année vit le lancement d’une souscription publique afin que sa sépulture, qui se trouve au cimetière du Père-Lachaise, à Paris et menacée de destruction ne disparaisse pas. Avec l’aide de l’association « », de la Libraire des Deux Empires et du magazine « Tradition » (publication appartenant à l’éditeur de cette nouvelle édition), des fonds purent être réunis ; le caveau fut restauré. Lagneau et les siens y reposent en paix.

C.B.

 « Le 9 février 1815, j’adresse au général Christiani, mon ancien général de brigade, mes états de pertes de chevaux  et d’effets pour être transmis à qui de droit, au nouveau ministre de la guerre (je n’ai jamais pu rien obtenir de ce qui m’était dû). J’avais travaillé depuis décembre jusqu’en mars 1815 à une nouvelle édition de mon traité, tout en faisant un peu la clientèle. Je me trouvais fort heureux de cette vie paisible, lorsque je craignis un moment qu’on ne m’appliquât une mesure qu’on avait prise contre tous les militaires sortant de la Garde impériale, auxquels il était enjoint de ne pas résider à Paris, à moins qu’ils n’y fussent nés. Ils devaient se rendre dans leur pays natal. J’obtins une exception en ma faveur, en motivant ma demande , sur ce que j’étais déjà à Paris, où j’exerçais la médecine, avant d’entrer au service. On me laissa donc tranquille, et comme c’était dans ce moment-là que je faisais quelques démarches pour réclamer contre l’exiguïté de mon traitement de réforme, je m’abstins d’en faire de nouvelles, dans la crainte de fixer sur moi l’attention du ministre, qui aurait pu me forcer à retourner résider en Bourgogne. Je préférais de beaucoup continuer la vie tranquille, et déjà quelque peu productive comme médecin, que je menais à Paris. J’en étais là, lorsque le 15 ou 16 avril 1815, je reçus du major général, le général Drouot, avis que par décret du 13 de ce mois, l’empereur Napoléon, qui était revenu de l’île d’Elbe et arrivé à Paris le 20 mars, m’avait nommé chirurgien-major du 3e régiment de grenadiers de la Vieille Garde, qu’il réorganisait ainsi que toute l’armée. Je fus un peu surpris de cette nomination, non que je ne fusse très partisan de l’ordre de choses qui allait renaître, mais parce que je me trouvais fort satisfait de ma position, depuis que j’avais quitté le service et que j’avais toute raison de croire qu’elle s’améliorerait de jour en jour. Je repris donc mon service, mon régiment étant à Courbevoie, comme l’année précédente, tout en restant à Paris, me contentant d’y aller chaque matin .

Le 6 juin, l’organisation de mon régiment est terminée, il part pour Soissons; je reste avec permission. Après avoir acheté un bon cheval et pourvu à mon équipement, je pars le 9 juin pour Soissons, en diligence. 10 juin. Nous partons pour Laon, à 3 heures après-midi.,Nous arrivons à minuit (8 lieues). Logé chez M. Duchange, maître de pension.

11 juin. Thierme.

12 juin. Clairefontaine

13 juin. Cartigny

Le 14 juin, bivouac en avant de Beaumont, dernière ville de France (7 lieues).

Le 15 juin. Charleroi, première ville de Flandre, première affaire avec les Prussiens, qui évacuent.

16 juin 1815. Bataille de Ligny, contre les Prussiens. Elle se termine à notre avantage. Elle a lieu de l’autre côté de Fleurus, à peu près à une lieue.

17 juin. Combat sur notre gauche, dans la direction de Nivelles, où sont les Anglais, route de Bruxelles. On a encore l’avantage. (C’est là où, pour la première fois, je vis des Ecossais sur le champ de bataille.) C’est le maréchal Ney qui commande.

Le 18 juin 1815. Bataille de Waterloo, ou de Mont- Saint-Jean, à 40 lieues de Bruxelles. On se bat avec quelques avantages toute la journée, mais à dater de 3 ou 4 heures du soir, l’ennemi, après nous avoir pris en flanc, sur notre droite, vient (ce sont les Prussiens qu’on croyait bien loin, au pont de Wavre) sur nos derrières et menace notre ligne de retraite. On est obligé, sur le soir, de se retirer, ce qui n’a pas, lieu sans désordre. L’Empereur, derrière lequel j’étais à dix pas, entre son état-major et la ferme de la Belle-Alliance, d’où j’avais été chassé ainsi que mes blessés, par les tirailleurs prussiens, qui débusquaient d’un petit bois sur notre droite, eut un instant son attention fixée sur ce point, où il s’attendait à voir arriver le maréchal Grouchy, auquel des ordres avaient été expédiés; mais ils n’étaient pas arrivés au maréchal. L’Empereur comptait bien sur lui, car il regardait souvent à sa montre et faisait dire au général Duhesme, qui était à l’aile droite et qui demandait des secours, qu’il tînt bon et que Grouchy ne tarderait pas à lui arriver en aide. J’étais là avec Larrey, le chirurgien en chef de la Garde et de l’armée, il y avait aussi Zinck, avec une ambulance. Il avait été forcé, comme nous, d’abandonner la partie et s’était rapproché, comme moi, du groupe de l’Empereur. Il y avait là aussi le collègue Champion , qui avec Zinck avait établi l’ambulance de la Garde près de la mienne, dans une grange, sous les ordres de Larrey. Napoléon croyait la bataille gagnée au moment où nous fûmes délogés de notre ambulance, parce qu’il croyait que les Prussiens, qui nous envoyaient des coups de fusil sur la ferme de la Belle-Alliance, étaient eux-mêmes poussés par derrière par le corps de Grouchy. Il était alors à peu près deux heures et demie ou trois heures. Malheureusement c’était bien les Prussiens et les Prussiens tout seuls, commandés par le général Bülow. Grouchy n’avait pas reçu trois messages, que lui avait adressés l’Empereur. Les aides de camp avaient été pris par l’ennemi, et lui, Grouchy, qui avait eu au début de la bataille et peut-être dès la veille, l’ordre de retenir les Prussiens au pont de Wavre, pour en finir avec les Anglais, avant qu’ils pussent se réunir à eux, s’était contenté, avec ses 25 ou 30.000 hommes d’excellentes troupes, d’observer le pont, où les Prussiens avaient laissé une seule division, tandis qu’avec tout le reste de leur armée Bülow se dirigeait sur notre champ de bataille. Les hommes de guerre les plus autorisés, le général Gérard, entre autres, qui faisait partie des troupes de Grouchy, avaient tous pressé le maréchal, quand ils avaient entendu l’épouvantable canonnade qui s’exécutait de notre côté, de faire un mouvement vers nous, en laissant une division seule devant le pont de Wavre, disant que c’était de règle de se porter là où l’engagement est le plus vif, quels que soient les ordres qu’on ait pu recevoir de contraires. Le maréchal Grouchy résista, croyant qu’il était obligé de rester là, suivant les ordres qu’il avait reçus. Cette obstination nous a perdus. J’ai entendu, pendant la Restauration, le maréchal Gérard expliquer toute cette affaire, en témoignant combien il regrettait que ses avis et ses instances n’eussent pas eu de succès auprès du maréchal Grouchy. Je voyais souvent le maréchal Gérard (car il avait été fait maréchal depuis) chez le comte de Pontécoulant, sénateur, où j’ai souvent entendu ce brave général revenir sur cette triste circonstance. Le général Pajol qui commandait la belle cavalerie du corps de Grouchy, s’était aussi fortement prononcé auprès du maréchal Grouchy. Plus tard et dans le même salon j’ai plusieurs fois entendu le fils du maréchal Grouchy (colonel d’un régiment de cavalerie et plus tard passé général) cherchera excuser la conduite de son père, mais il ne convainquait personne, et il y avait là des gens du métier, entre autres le général Exelmans, depuis devenu maréchal lui-même. Cette conduite ou cette abstention de Grouchy nous fit perdre cette bataille, qui avait commencé d’une manière fort brillante, au point qu’on avait entendu l’Empereur dire, vers deux heures, qu’elle était gagnée.

La triste vérité fut que les Prussiens, qui n’étaient pas talonnés, comme le croyait Napoléon, par Grouchy, écrasèrent Duhesme et le corps de la Jeune Garde, qu’il  commandait à notre aile droite, et qu’ils vinrent se placer sur nos derrières, sur la route de Charleroy, pour nous couper toute retraite. Heureusement qu’ils n’avaient d’abord que des pelotons de cavalerie. Le mouvement rétrograde se prononçant, je suis assez heureux, avec quelques blessés encore ingambes et des hommes valides, qui ne peuvent plus retourner où l’on se bat, pour me tirer de là grâce à mon excellent cheval. J’ai dans cette retraite, pour compagnon d’infortune, le capitaine (chef de bataillon) Friant, de la Vieille Garde. Il est fils du général Friant, de la Garde. Nous marchons toute la nuit au milieu des colonnes en retraite et des hommes isolés et nous franchissons le matin à Charleroi , où tout est en désordre, les rues encombrées de voitures de charbon et de bagages militaires. Le 19 juin 1815, ne voyant pas de dispositions faites pour arrêter le mouvement de retraite à Charleroi, comme nous le supposions, je continue et arrive coucher à Vervins, après avoir traversé Beaumont et passé autour d’Avesnes, où l’on n’a voulu laisser entrer personne. J’ai fait dans cette journée plus de 25 lieues de poste. Le 20 juin 1815. Arrivée à Laon. Pendant que nous déjeunons, on nous dit que l’Empereur est à la poste, au bas de la montagne. Nous y descendons, espérant que des mesures seraient prises pour rallier notre armée. Il était au milieu de la cour, entouré de son état-major et de gendarmes. Rien ne fut ordonné dans le sens de nos prévisions. Nous partons de Laon à minuit, pour Soissons.

Le 21 juin. Soissons, je pars à six heures du soir, pour Villers-Cotterets.

Le 22 juin. Le Ménil-Amelot.

Le 23 juin. Arrivée à Paris, il est une heure de l’après-midi. J’espérais y trouver mon régiment, où il était à croire qu’il se reformerait ; mais ayant appris qu’il était resté à Soissons, je repars pour le rejoindre.

Le 28 juin, je me mets en route pour Soissons où j’apprends que mon régiment revient sur Paris. Mon colonel, le général Poret de Morvan , revient blessé d’un coup de feu à la poitrine. Heureusement que la plaie n’est pas pénétrante, elle n’aura pas de suite grave.

Le 29 juin. C’est à 4 heures du matin que le régiment arrive à Paris. Je vois mon général dans la matinée et lui donne des soins.

Le 6 juillet, il m’annonce que son corps a l’ordre de partir pour Orléans, mais qu’il reste à Paris; il me propose de rester pour lui continuer mes soins, mais croit devoir me laisser libre de suivre le régiment. Je lui réponds que je ne rejoindrai le corps que lorsqu’il sera lui-même bien guéri. Nous étions là de nos conversations lorsque dans la nuit du 6 au 7 juillet, le général qui s’était ravisé et qui bien probablement avait appris qu’il pourrait peut-être être inquiété par le gouvernement des Bourbons, pour la part qu’il avait prise comme chef des chasseurs de la Garde quand ils furent abandonnés par le général comte Curial, qui voulait les empêcher, en quittant Nancy, d’aller au-devant de l’Empereur, lorsqu’en revenant de l’île d’Elbe, il avait dépassé Auxerre et arrivait rapidement sur Paris. Le général se décida donc à partir dans la nuit, d’autant mieux que le lendemain 7 juillet, les Prussiens devaient, dès le matin, occuper Paris et ses faubourgs.

M’ayant fait prévenir, par son ordonnance, de cette nouvelle résolution, je partis moi-même, en compagnie de son aide de camp David mon ami, qui lui conduisait ses chevaux et ses bagages, à peu près à huit heures du matin. Mais arrivés à la barrière d’Enfer, on ne voulut pas nous laisser sortir, les officiers prussiens disant que nous aurions dû sortir la veille et que leur consigne était de ne laisser passer personne de notre armée, sans un ordre exprès du commandant de place allié, qui était

le général Blücher, qui avait deux autres généraux adjoints, Sacken et Wellington. Le général français Gründler leur avait en outre été adjoint pour faciliter le service et donner les informations nécessaires, car il était Alsacien et parlait bien l’allemand. Nous fûmes en conséquence obligés de nous transporter au ministère de la Guerre, où les généraux susdits étaient réunis en conseil. Nous attendîmes longtemps, dans une grande salle donnant sur la Seine, et d’où nous vîmes défiler les Prussiens le long du quai de la terrasse du bord de l’eau. Nous avions, David et moi, un bien grand crève-cœur en voyant ces troupes ennemies au coeur de la France et fûmes profondément choqués de voir leurs colonnes précédées par une foule de lâches Français, hommes et femmes, agitant des mouchoirs blancs, en signe d’allégresse.

Nous attendîmes fort longtemps la réponse des généraux commandants de la place, qui firent d’abord des difficultés, mais enfin remirent au général Gründler, auquel nous avions confié notre réclamation, un laissez-passer en allemand, qu’il nous donna, avec toute sorte de bonne grâce, accompagné de voeux pour un bon voyage. Pendant notre corvée auprès des commandants de la place, nous avions laissé nos domestiques, chevaux et bagages près du Luxembourg, rue d’Enfer et les bêtes. étaient attachées aux grilles du jardin. Lorsque nous les avons rejoints, ils étaient aux prises avec des soldats prussiens, qui voulaient tout au moins s’emparer de nos chevaux, qu’ils considéraient comme d’assez bonne prise. Nous arrivâmes tout juste pour les dégager et nous ne tardâmes guère à franchir la barrière, nous dirigeant sur Longjumeau.

7 juillet. Longjumeau. Les Cosaques des avant-postes ennemis y bivouaquent sous mes fenêtres, dans une belle prairie.

8 juillet 1815. Etampes, nous quittons les avant-postes russes.

9 juillet. Arthenay. Nous nous sommes arrêtés à Angerville, à 6 lieues d’Etampes. Tout près d’Angerville, je me trouvais, montant une côte assez peu rude, près d’un convoi d’artillerie qui était en retraite aussi. Tout à coup une explosion eut lieu, avec un grand fracas, enlevant tout le derrière d’un caisson contenant des obus. Je m’éloignai de là, engageant le soldat du train qui conduisait le caisson, à quitter la route où il y avait beaucoup de militaires à pied et à cheval et à dételer ensuite ses chevaux. Ce qu’il fit, mais avant de quitter la chaussée et longtemps après son entrée dans le champ, à droite, il y eut encore de nouveaux obus qui éclatèrent. Quant à moi, je ne fus pas atteint par les éclats de ces obus; mais après cette panique, bien motivée d’ailleurs, mon compagnon de route, le capitaine David, me fit remarquer que mon porte-manteau allait se détacher du derrière de ma selle, et qu’il était tout déchiré du côté droit. Nous nous arrêtâmes un instant et reconnûmes qu’un biscaïen provenant de l’explosion d’un obus avait pénétré dans le porte-manteau, où il avait été amorti par mes vêtements et mon linge, après avoir coupé l’une des courroies qui le fixaient derrière moi; ce peu de bagages a suffi pour me préserver d’une blessure  très grave à la région des lombes. Ces obus avaient pris feu par le fait des frottements et des chocs qu’ils éprouvaient dans le caisson au quart plein. Ils avaient été en partie vidés pendant la bataillede Paris et comme ils étaient entourés d’étoupe, ainsi qu’il est d’usage pour les empêcher de s’entrechoquer dans les manoeuvres d’un point à un autre, ces projectiles étaient trop peu nombreux pour être bien serrés entre eux; ils se heurtaient et il en est résulté des étincelles qui ont mis le feu aux étoupes, lesquelles ont fait éclater successivement tous ceux qui étaient contenus dans le fourgon.

10 juillet. J’arrive à Orléans, ainsi que notre suite. Le général Poret de Morvan, étant déjà parti avec sa troupe, nous le suivons de l’autre côté de la Loire, jusqu’à la Ferté-Saint-Aubin (4 lieues), où nous quittons la grande route pour aller à Yvoi, sur notre droite. Nous logeons dans un beau château.

Le 11 juillet. La Ferté-Saint-Aubin. Très vieux château qui appartenait à Mme de Belmont, dont le mari, colonel d’un régiment de gardes d’honneur, a été tué à Craonne. Logé chez le curé (10 lieues), étant arrivé à minuit.

Le 13 juillet, Solangis, 5 lieues de La Chapelle d’AngilIon. Nous sommes en Sologne où le terrain est mauvais et sablonneux comme en Pologne. Il y a beaucoup de bruyère, abondance de gibier, lièvre, lapin, perdrix rouge comme en Espagne.

Le 14 juillet. Changement de cantonnement, on se fixe à Sainte-Solange, village à 3 lieues de Bourges. Cet endroit est réputé dans la contrée pour la guérison de toutes sortes de maladies, opérées, dit-on, par l’intervention de sa patronne, qui, comme saint Denis, a porté sa  tête sur ses mains et a marché sans se tromper de route. Je loge chez le curé de la paroisse, respectable vieillard qui est bien le père de ses ouailles, pour lesquelles il se donne une peine infinie. Il se nomme M. Tisserat.

Le 25 juillet 1815. Départ de Sainte-Solange pour Bourges. Très belle ville. On disait autrefois qu’elle n’était habitée que par des prêtres et des perruquiers; il y avait bien aussi une grande quantité de nobles, ce qui tenait à ce que Charles VI avait accordé la noblesse à tous les maires et échevins de la ville et qu’on les renouvelait tous les ans. Ecrit le 30 juillet à mon père.

Ecrit le même jour à Simon, mon beau-frère, lui recommandant M. le capitaine David et lui demandant de m’envoyer des vêtements bourgeois.

Le 5 août 1815. Départ pour Châteauroux, nous couchons le premier jour à Issoudun, petite ville où habite le confrère Heurtault , un de mes condisciples, élève particulier d’Antoine Dubois.

Le 6 août. Arrivée à Châteauroux, ville intéressante par ses manufactures de drap.

Le 20 septembre. Je touche la première quinzaine de ce mois, en qualité de chirurgien-major des grenadiers royaux, dont je fais partie comme Vieille Garde impériale. J’avais reçu, huit jours avant, le mois d’août intégralement, mais sur l’ancien pied. Licenciement de mon corps, les fusiliers-grenadiers et de toute la division de la Garde, qui se trouvait sur la rive gauche de la Loire, le 23 septembre 1815

Je reçois enfin les appointements jusqu’au 23 septembre inclus, époque du licenciement. Me voilà libre de mes mouvements à dater de ce jour. »

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( 15 avril, 2015 )

Paris sur la défensive…

« Paris prenait un aspect de plus en plus belliqueux. Les gardes nationales mobiles y arrivaient de toutes parts; je me rappelle même que, tandis que l’armée ne manifestait son patriotisme que par ses acclamations en faveur de l’Empereur, les gardes nationaux y joignaient les vieilles manifestations des jours de gloire républicaine. Un jour, nous vîmes passer, devant le café où nous nous réunissions dans la rue de la Harpe, un long convoi de chariots et de char-à bancs chargés de villageois; c’était un fort détachement de garde nationale des environs, arrivant à Paris en partie de plaisir. Ils portaient tous la cocarde tricolore à leurs chapeaux de campagnards, agitaient des branches de lilas, et paraissaient animés du plus vif enthousiasme. L’un d’eux , homme d’une quarantaine d’années, vêtu d’une blouse, sur  laquelle brillait la croix, était debout sur la charrette, et chantait la Marseillaise, dont il terminait chaque couplet par le cri de Vive la nation! Vive l’Empereur! que répétaient, avec transport, toutes les autres voitures. Ce fut la première fois que j’entendis, en plein soleil, retentir ces strophes marseillaises, qui, tant de fois, au moment de la bataille, étaient parties des premiers rangs de nos bataillons, comme autant de dards rapides allant planter l’épouvante dans les cœurs ennemis. Le public demandait, chaque soir, la Marseillaise à tous les théâtres ; chaque jour, en passant dans la rue des Grès, j’entendais son immortel refrain se mêler au bruit des limes et des marteaux, dans le cloître transformé en atelier d’armes; mais je ne me rappelle pas l’avoir entendu une seule fois exécuter par une musique de régiment.  […] La triste expérience de 1814 avait démontré combien il était nécessaire de mettre la capitale à l’abri d’un coup de main. Si, le 30 mars [1814], Paris eût été fortifié sur la rive droite de la Seine, de manière à pouvoir tenir quarante-huit heures, c’en était fait de la coalition; l’Empereur, qui avait séparé de leur parc de réserve les armées russe et prussienne , tombait sur elles, de Fontainebleau , et les écrasait. Il fut donc résolu de fortifier Paris. Pour cela on fit venir des ports militaires un immense matériel d’artillerie de siège; l’esplanade des Invalides fut couverte de boulets, de pièces de canon et de caissons de toute espèce. Tout cet attirail de guerre était destiné à armer les hauteurs dominant Paris, qui, l’année précédente, avaient été le théâtre des pertes énormes essuyées par l’ennemi pour s’en emparer. La défense de toutes ces positions fut confiée au courage des officiers de marine et à l’artillerie du même corps, tandis que l’armée de ligne devait entrer en campagne. Ce fut surtout de Montmartre qu’on voulut faire un Fort redoutable, capable, à lui seul, de maintenir une armée.

D’immenses travaux de terrassement y furent exécutés avec une rapidité étonnante. Du côté de la plaine Saint-Denis ce n’était que batterie sur batterie, parapets, chemins couverts, pont-levis et chevaux de frise. Alors le gouvernement impérial n’avait pas le malheur d’exciter les soupçons qu’on a vus s’élever depuis, sur cette question des fortifications de la capitale; personne n’osa y voir autre chose que des remparts contre l’ennemi et non contre la liberté.  »

 

(E. LABRETONNIERE: « Macédoine. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et durant les Cent-Jours », Lucien Marpon, Libraire-éditeur,1863, pp.228- 235).

 

 

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( 9 avril, 2015 )

Et à Paris et en Europe…

« A Paris, le café Montansier, auprès du Palais-Royal, était devenu depuis le 20 mars « le rendez-vous de tous les amis de la gloire nationale », parmi lesquels se voyaient de nombreux officiers . Le 23 mars on y chantait des vers improvisés, qui révèlent avec une simplicité pittoresque les sentiments des bonapartistes parisiens :

L’île d’Elbe à noire espérance

A rendu l’objet de nos vœux:

Il reparaît, et de la France

Tous les habitants sont heureux.

Pour les Français ah! Quelle fête!

Ils ont, dans la même saison,

Vu revenir la violette,

Le printemps et Napoléon.

Les Bourbons voulaient à la France

Rendre leurs anciens préjugés.

C’était un acte de démence :

Ils sont partis, ils sont jugés.

O Providence ! Ainsi lu règles

Le sort de notre nation.

La France est faite pour les Aigles,

Les Français pour Napoléon !

Les partisans de Napoléon, dans la capitale, étaient si émus devant « le prodige » du retour qu’ils croyaient de bonne foi à une France unanime dans le culte impérial . L’Empire était rétabli. Cet événement entrainerait-il nécessairement la guerre avec l’Europe, n’impliquait-il point, au contraire, la certitude d’une ère pacifique? C’est sur ce problème que s’exerçaient, au lendemain du 20 mars, les imaginations des Français. Dans la masse de la population parisienne la confiance dans l’Autriche et même dans l’Angleterre se manifestait avec force. Certains bonapartistes s’abusaient complaisamment. Le 22 mars en effet Soulanges-Rodin écrivait de Paris au prince Eugène : « … Déjà même nous ne regardons plus ici l’Autriche comme une puissance étrangère, puisque c’est d’elle que nous nous attendons à recevoir bientôt et l’épouse de l’Empereur et l’héritier de l’Empire» . On parlait d’un sérieux accord entre Napoléon, l’Autriche et l’Angleterre, ou d’une trêve de vingt ans en Europe, et le silence de plusieurs personnages officiels, qui n’osaient sans doute se prononcer, affermissait ces erreurs. On produisait encore des raisonnements presque aussi rassurants : ni l’Autriche, résolument acquise à Napoléon, ni l’Angleterre, malgré ses tenaces jalousies envers la France, ni la Russie, sans argent et absorbée par ses embarras intérieurs, ne songeaient à entrer en lutte avec la France : restait la Prusse, et une guerre avec la Prusse « offrait peu de dangers ». Marie-Louise et le roi de Rome étaient attendus avec obstination. Une brochure, Du Retour de S. M. l’Impératrice Marie-Louise et le roi de Rome, publiée le 3 avril, enregistrait débonnairement le vœu public : Marie-Louise et son fils «ont déjà, sans doute, franchi la barrière qui les sépare du plus cher des époux, du plus tendre des pères… Illustres voyageurs…, votre retour dans la capitale va donner le signal d’une concorde universelle ». Diverses conversations, il est vrai, s’alimentaient de renseignements opposés : on disait que Marie-Louise était «gardée à vue à Presbourg », et que l’empereur d’Autriche avait « livré en otages, comme garants de sa conduite envers les Alliés, le roi de Home et le prince Eugène». De plus on raconte à la fin de mars, parmi le monde de la finance et dans les cafés, que l’armée prussienne entoure Metz, que l’avant-garde du général Zieten a dépassé Liège qu’enfin l’Empereur veut incorporer 300.000 conscrits. Dans la haute société parisienne Napoléon sentit tout de suite de la froideur et du découragement, beaucoup de Parisiens notables, en effet, nourrissaient les plus démoralisantes conjectures sur les événements prochains, et la Déclaration du 13 mars les frappait d’une commune angoisse-.. Il s’y mêlait contre Napoléon une colère faite d’humiliation patriotique : reconnaître le traité de Paris, le réclamer «à genoux », c’était là une altitude non seulement indigne de la France, mais qui ne procurait même pas le moyen d’arrêter la ruée des troupes alliées. Loin de satisfaire à l’orgueil national, Napoléon n’étalait qu’un misérable égoïsme, auquel il sacrifiait criminellement la patrie.

Et certains regrettaient qu’il n’eût point adopté le seul parti qui put sauver la France, en occupant à la fin de mars la Belgique pour organiser à l’abri du Rhin un solide rempart défensif. A Davout qui, pour le rallier, se servait des dires de Napoléon sur l’Autriche, Macdonald répliquait en tendant la Déclaration du 13 mars, dont il avait rapporté du Nord plusieurs exemplaires. Avec Rapp, Napoléon eut deux entrevues à la fin de mars. Dans la première, comme le général laissait entrevoir quelque souci de l’avenir, Napoléon parla vaguement de ses alliances, mit en relief ses intentions pacifiques, se frappa sur le ventre en s’écriant : « Est-on gros comme moi quand on a de l’ambition ? », puis, au milieu d’éloges et d’embrassades, sans proscrire absolument l’éventualité d’une guerre, il donna à Rapp le commandement de l’armée du Rhin, disant qu’il traiterait avec la Prusse et la Russie, et ajoutant : « J’espère que, d’ici un mois, lu recevras ma femme et mon fils à Strasbourg. »   Le 29 mars 1815, l’Empereur revit Rapp, qui lui objecta la faiblesse numérique de son corps d’armée, alors que la Déclaration du 13 mars « nous menaçait d’un déluge de soldats ». Napoléon repartit avec humeur que cette Déclaration était ,fausse, qu’elle avait été « fabriquée à Paris », mais son langage indiquait, cette fois, la vraisemblance d’une guerre et l’extrême difficulté de négocier 1.Le général Foy appelait  un problème » la révolution du 20 mars, et ne se dissimulait pas que l’Europe « allait se conjurer » contre Napoléon .Le colonel d’artillerie Noël, apprenant l’entrée de Napoléon à Paris et le départ du Roi, concluait de ces deux faits à « une guerre d’invasion ». Les illusions sur l’Autriche persistaient dans les départements. A la fin de mars les habitants de Mulhouse « paraissent persuadés que l’empereur d’Autriche est d’accord avec l’empereur de France, et que, dans tous les cas, il ne nous fera pas la guerre ». A Metz, à Sarrebruck, le retour de Marie-Louise est considéré comme très prochain, bien que son voyage, dit-on, ait été interrompu. Malgré ces espérances se répandait la persuasion que les puissances étrangères et la France entreraient encore une fois en lutte. A Recey-sur-Ource, en Côte-d’Or, le maire, devant ses administrés, interprète la Déclaration du 13 mars comme le signal d’une guerre prochaine. A Lille la présence du maréchal Ney, le 26 mars, donne à penser qu’il « précède un corps d’armée qui se portera sans doute sur le Brabant». Des alarmistes publient à Calais que « tous les vaisseaux anglais sont sortis des ports pour fondre sur notre marine marchande, comme après le traité d’Amiens ». La proximité et l’accroissement des troupes alliées jettent de l’anxiété dans les départements du Nord et du Mont- Blanc. A Metz,  la haine contre Prussiens et Russes est portée « au plus haut degré », et, autour de Metz, « le peuple des campagnes est disposé à se battre jusqu’à la mort si la guerre recommence. Les résolutions du gouvernement impérial attestaient elles-mêmes que la paix ne durerait pas. Le 28 mars Napoléon ordonnait que tous les sous-officiers et soldats absents de leurs corps « par quelque raison que ce soit » les rejoindraient sans délai pour t courir à la défense de la patrie ». Simultanément il créait de nouveaux régiments, augmentait le personnel des manufactures d’armes, prohibait l’exportation des armes à feu. Carnot, en outre, était chargé de l’organisation des gardes nationales, qui, commencée dès la fin de mars, fut réglée par deux décrets du 10 avril. Activité militaire d’autant plus significative que l’Europe, unie contre la France par le traité du 25 mars, refusait de recevoir courriers diplomatiques et émissaires, et que déjà les royalistes, préludant à l’entrée en campagne des Alliés, s’insurgeaient «contre l’Empereur. »

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.134-139).

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( 11 décembre, 2014 )

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Au hasard de mes lectures...

Retour sur 2 témoignages…

J’ai relu récemment les « Souvenirs »du comte de Lignières et les « Mémoires » du général de Lorencez. Ces deux titres ont été réédités en 2005 sous le label A la Librairie des Deux Empires (à cette époque devenu la propriété de la société LCV Services). Le texte de Marie-Henry, comte de Lignières, dès les premières pages, nous rend ce personnage sympathique. L’homme est cultivé, joue aisément du piano et sait tout autant faire le coup de feu quand il le faut.  Après avoir effectué un passage à l’École militaire de Fontainebleau, il rejoint les rangs du 59ème de ligne. Il participe aux campagnes de Prusse et d’Espagne, effectue un passage sur la frégate l’Alcmène avant d’être nommé dans la Vieille Garde, plus exactement comme lieutenant en premier au 1er régiment de chasseurs à pied. C’est dans cette unité qu’il fait la campagne de Russie. Son récit devient alors plus étoffé. Nous ne sommes plus en 2014 mais en 1812, sur les bords de la Bérézina : « Nous crevions de faim. »  déclare l’auteur. Lignières survit à l’enfer blanc et combat encore en Allemagne, en 1813.  La campagne de France n’est pas abordée et les Cent-Jours ne le sont que très brièvement. Bien plus tard, en 1840, l’auteur est en garnison à Alger, où il se retrouve sous les ordres du célèbre général Berthezène, un autre ancien combattant des guerres de l’Empire, devenu commandant en chef en Algérie.

Les « Mémoires » du général de Lorencez, écrits avec un peu plus de sobriété n’en présentent pas moins un intérêt certain. Ce personnage qui épousa une des filles du maréchal Oudinot et fut beau-frère du général Pajol, est un fin observateur. Après avoir combattu dans les rangs de l’armée des Pyrénées, nous le retrouvons engagé dans la campagne d’Italie, présent aux batailles de Loano, de Mondovi, de Lodi et d’Arcole. En décembre 1804, alors colonel, Lorencez prend le commandement du 46ème de ligne. Il se bat à Austerlitz et plus tard à Iéna.  Il  est présent à Eylau : « L’infanterie russe marchait en même temps que nous; la mêlée fut vive, mais elle fut courte. Le 46ème s’y maintint malgré une canonnade épouvantable de toute la ligne russe, qui mit le quart de mon monde hors de combat », écrit l’auteur. Il est de nouveau présent  sur le terrain lors des batailles d’Heilsberg et de Friedland. En 1809, Lorencez se bat en Autriche avant de se retrouver en Russie. Après avoir obtenu un congé de trois mois en France « bien nécessaire à ma santé, fort ébranlée », écrit-il, le voici en pleine campagne d’Allemagne, à la tête de la 3ème division du corps d’observation d’Italie. Il ne prit pas part à la campagne de France. Il reprend du service après le retour de l’Empereur en France, en mars 1815, chargé de former des bataillons de la Garde nationale dans les différents départements.

C.B.

(Marie-Henry, comte de LIGNIERES, « Souvenirs d’un chasseur à pied de la Vieille Garde », A la Librairie des Deux Empires, 2005 , 200 pages.)

Général de LORENCEZ « Mémoires  (1794-1815) », A la Librairie des Deux Empires, 2005, 220 pages.)

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( 15 novembre, 2014 )

Le général Roussel d’Hurbal.

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François Roussel d’Hurbal, né à Neufchâteau dans les Vosges, servit d’abord en Autriche, comme faisaient alors quelques Lorrains. Cadet au régiment d’Arberg en 1782, premier lieutenant en 1788, capitaine en second en 1793, chef d’escadron en 1797, major en 1800, lieutenant-général en 1804, colonel commandant du régiment des cuirassiers de Mack en 1806, il avait été fait général major sur le champ de bataille d’Essling. En 1811,  il donne sa démission du service d’Autriche et demande à être porté sur le tableau des généraux de brigade de l’armée française. « De quel pays est-il ? répondit Napoléon. Comment est-il passé au service de [l’] Autriche ? Quel âge a-t-il ? » Le 31 juillet 1811, Roussel fut nommé général de brigade et le 4 décembre 1812, après s’être signalé dans la campagne de Russie, général de division. En 1814, le 17 janvier, Napoléon qui le regardait comme un de ses meilleurs officiers de cavalerie, lui dit en le voyant : « Général, tenez-vous prêt », et le jour même il le nommait inspecteur général  du dépôt central de Versailles. Le 19 février 1814, il lui confiait une division de grosse cavalerie, formée des 5ème, 12ème, 21ème et 26ème  dragons; Roussel a, du reste, ainsi raconté ce qu’il fit en 1814.

Arthur CHUQUET.

« Quant au grade de commandant de la Légion d’Honneur, c’est de l’Empereur que je le tiens ; il m’y a nommé à Fontainebleau, et l’avis m’en est parvenu à Essonnes où j’occupais le poste abandonné par les troupes de M. le maréchal Marmont ; je pourrais peut-être citer qu’en 1814, à Sézanne [sans doute le 10 février 1814], l’Empereur me fit déjeuner avec lui, pour me témoigner sa satisfaction sur une charge que je fis sur des lanciers russes et des cosaques ; il n’y avait à sa table que le prince Berthier et moi ; on sait ce que valait une pareille marque d’estime de la part d’un tel chef. »

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814… », Fontemoing et Cie, 1914, p.362).

 

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( 1 janvier, 2014 )

Au hasard de mes lectures…(5)

Au hasard de mes lectures...

Heurs et malheurs d’un élève de l’Ecole militaire de Saint-Germain…

Voici un document intéressant.  Il s’agit de la correspondance de Desiderio Sertorio, qui retrace ce que pouvait être l’existence d’un élève de l’École Militaire Spéciale de Cavalerie de Saint-Germain-en-Laye. Publiée par ses descendants, tout d’abord en 2004, au sein d’un volume consacré à la famille Sertorio, cette correspondance a été pour la première fois traduite en français cinq ans plus tard. On y partage le quotidien du jeune Desiderio (1792-1857), dont le nom francisé en « Didier Sertorio » figure en suscription des lettres expédiées presque quotidiennement par sa famille génoise ou des proches. Le jeune homme arrive à la fin mai 1812 dans cette institution. Il y retrouve des compatriotes, ce qui rend le séjour un peu plus acceptable. « A quatre et demi le matin, la trompette sonne et il faut se lever [et] recouvrir son lit parfaitement si on veut se lever. Les journées commencent ainsi; à 21 heures, extinction des feux. L’auteur, y évoque les repas, pris debout,  peu élaborés (« dans chaque gamelle peuvent manger 5, 6, 7 élèves, selon le ticket qui se trouve sur la gamelle »); le pain « assez bon » que l’on peut obtenir à profusion tout au long de la journée, ou bien encore le vin rouge qui ressemble à du vinaigre… Le 15 août, jour solennel, les élèves mangent assis et sont servis dans des assiettes avec nappes et serviettes, le tout sous la bienveillance de domestique. Un luxe pour ces braves gens !

La tenue que porte chaque élève est abordée en détail. Cet uniforme est complété par un casque « un long sabre et des gants ».

Les Italiens sont haïs par les autres élèves, ce qui créée un mauvais climat. S’en suivent de fréquents duels, interdits par le règlement. Il y a aussi des vols fréquents dans ces immenses chambrées où l’on gèle, la nuit, en hiver. « Il est interdit de faire du feu dans les dortoirs », précise Sertortio.

« La vie est toujours la même, l’ennui, la fatigue. Je me sens affligé. Ma seule consolation je la trouve en lisant vos lettres et je vous assure qu’elles me sont d’un grand soutien », écrit le jeune élève, déprimé.

En novembre 1813, il est nommé maréchal-des-logis. Le 28 décembre 1813, Desiderio quitte l’École  de cavalerie, sa formation étant achevée. Il va vivre son baptême du feu durant la fameuse campagne de France, dans les rangs du 2ème régiment de dragons. Le 29 janvier 1814, il s’est battu à Brienne, puis il a perdu début février, son cheval, sa selle, ses pistolets, son porte-manteau… « La guerre est affreuse et ils n’onr presque rien à manger. », écrit sa mère, au grand-père de l’auteur, après avoir reçu des nouvelles de son fils. Desiderio aura un pied gelé (le froid encore !) Malgré tout il aurait participé avec courage à toute la campagne de 1814. Après la première abdication de l’Empereur, le 6 avril 1814, il regagnera Paris afin de se soigner avant de rentrer à Gênes, fin 1814. L’auteur de cette correspondance épistolaire, devient, au fil des pages, attachant. Ses lettres méritent de figurer parmi les bons témoignages sur le Premier Empire.

« Correspondance de Desiderio Sertorio.[Présentation [de] Pompeo Sertotio] Suivie de « L’École militaire Spéciale de Cavalerie sous le 1er Empire », par Charles-Henri Taufflieb », Saint-Germain-en-Laye, Editions Hybride, 2009, 264 pages.

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Labédoyère méritait mieux !

Quelle déception en lisant la dernière biographie en date consacrée au général de La Bédoyère ! Ce personnage, au caractère absent de toute modération, est familier des amateurs d’histoire napoléonienne. Plutôt porté sur une carrière littéraire, ami des livres, familier à ses heures de la célèbre Germaine de Staël, Charles de La Bédoyère entame assez tard une vocation militaire. C’est en 1806, qu’il entre aux gendarmes d’ordonnance, avant d’être nommé en septembre 1807 lieutenant au 11ème  régiment de chasseurs à cheval. L’année 1808 le trouve aide-de-camp du maréchal Lannes. La Bédoyère est en Espagne, à Saragosse, puis passe en Autriche, et en Italie; on le retrouve alors aide-de-camp du prince Eugène. Il participera à la campagne de Russie et commandera, durant celle d’Allemagne, le 112ème de ligne. Le 21 octobre 1813, Charles de La Bédoyère épouse Georgine de Chastellux. Le couple s’installe fin janvier 1814 dans une maison de l’élégant Faubourg Saint-Germain, rue de Grenelle, plus exactement. Il convient de souligner que durant toute son existence, La Bédoyère, par sa fidélité sans faille à Napoléon, fera figure de tâche vis-à-vis de sa propre famille, et celle de son épouse, légitimistes l’une et l’autre. Le frère de Charles, Henry, ne cachera jamais ses idées royalistes et sa haine de « l’Usurpateur ». Tout un climat familial avec lequel celui qui est nommé colonel du 7ème de ligne (en octobre 1814) devra composer…

Au retour de l’Empereur, a lieu le fameux ralliement de La Bédoyère et de son régiment aux troupes de Napoléon venant de l‘île d’Elbe. Un grand moment historique et chargé d’une certaine émotion ! Durant la campagne de Belgique, La Bédoyère figure parmi les aides-de-camp de l’Empereur.

Sa fidélité ne lui sera jamais pardonnée. Arrêté le 2 août 1815, jugé, douze jours plus tard,  par les tribunaux iniques de Louis XVIII, Charles La Bédoyère termine son existence agitée devant un peloton d’exécution français. Nous sommes le 19 août 1815, vers 18h20, à la barrière de Grenelle (dont l’emplacement est situé non loin de station « Dupleix » de la ligne n°6 du métropolitain, 15ème arrondissement de Paris).

Le général Charles de La Bédoyère vient d’entrer au rang de martyrs de la Terreur Blanche.

Cette attachante figure de l’Épopée méritait mieux en terme de biographie. Pourtant établie à travers sa correspondance inédite elle déçoit par sa mise en page aléatoire, les nombreuses « coquilles », le style quelque fois maladroite de l’auteur. Lequel commet ci et là plusieurs erreurs, comme celle d’écrire (source à l’appui !) que madame de Lavalette, épouse du Directeur général des Postes de Napoléon, vécut avec ses cinq enfants et émigra en 1821 à Saint-Domingue, « où elle mourut tragiquement » (?). Cela est peu probable quand on sait que la pauvre femme, après avoir remplacé son époux prisonnier à la Conciergerie, lui sauvant ainsi la vie, perdit peu à peu la raison avant de s’éteindre à Paris le 18 juin 1855. Elle n’avait à notre connaissance qu’une fille.

Un grand travail de fond reste donc à réaliser sur ce personnage.

Geneviève MAZEL, « Un héros des Vingt-Jours. Le général de La  Bédoyère, à travers sa correspondance inédite. Préface de Jean Tulard », Editions SPM, 2004, 186 pages.

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( 15 novembre, 2013 )

Au hasard de mes lectures…(3)

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Un ouvrage d’une qualité inégale.

Je viens de terminer l’ouvrage collectif, paru récemment et intitulé « Les Suisses de Napoléon à la Bérézina ». Je suis un peu déçu. Le livre commence par un article de Bénédict de Tscharner, président de la Fondation pour l’Histoire des Suisses dans le Monde : « Les Suisses de Napoléon et le Musée de Penthes [Musée des Suisses dans le Monde] ». Rien à dire, l’exposé est honnête avec cette neutralité (normal pour la Suisse…) qui permet une bonne compréhension. Mais quelle ne fut pas ma surprise en lisant le texte suivant, rédigé par François Walter, professeur d’histoire moderne… Là on tombe dans le dogmatisme anti-napoléonien « de base ». Napoléon est un « despote » (p.17), on y parle de « la démesure du despote » (p.20). L’auteur laisse entendre que les causes de la campagne de Russie sont dues à des aspirations nationales, à l’exemple de l’Espagne révoltés et des pays germaniques. C’est exact pour ces deux pays mais ce n’est pas le cas pour la Russie, au début de la campagne de 1812. Ce n’est pas un nationalisme exacerbé qui entre en ligne aux débuts des hostilités mais la violation par les Russes du blocus, cause initiale de l’entrée de l’armée française en Russie. Plus loin (p.21) il écrit : « D’un demi-million d’hommes en 1808, les effectifs vont rapidement doubler pour les campagnes de 1812 et de 1813 ».  Encore une inexactitude. 500 000 hommes en Espagne ? Cela voudrait supposer que la Grande Armée comprenait dans ses rangs 1 million d’hommes tant en Russie que dans les plaines de Saxe ? Invraisemblable quand on sait que 611.000 hommes entrent en Russie en juin 1812, sur un effectif maximal de 700.000 hommes (selon Alain Pigeard -dans son « Dictionnaire des batailles de Napoléon »- qui s’y connaît plutôt en terme de campagnes). L’historien Vilatte des Prugnes (« Revue des Études Historiques », 1913) estime à 104.000 le nombre des effectifs au sortir de la campagne de 1812. On est loin du million ! Le lecteur comprendra aisément qu’il est impossible à Napoléon de réunir le même chiffre pour la campagne d’Allemagne (162 000 hommes dans les rangs français pour démarrer cette campagne). Passons  à l’article suivant. Il est consacré à la bataille de la Bérézina, rédigé par Fred Heer, président de la Fondation Maison Thomas Legler. Intéressant, il permet au lecteur d’avoir une bonne vision de ces journées au cours desquelles fut découvert le fameux gué de Studianka, par le général Corbineau, la construction des ponts, et le franchissement du cours d’eau, sous le feu des Russes. Les chiffres avancés par l’auteur sur les pertes françaises, entre 25 000 et 40 000 hommes, forment un contraste avec ceux fournis par A. Pigeard. Ce dernier, concernant la bataille proprement dit,  annonce 2 000 tués et de 7 000 à 10 000 prisonniers dans les rangs français, auxquels il faut ajouter les 4 000 hommes (tués, blessés et prisonniers) de la division Partouneaux.

Le philosophe Hans Jakob Streiff, nous offre un exposé sur le méconnu « Chant de la Bérézina ». Il nous apprend que c’est à l’aube du 28 novembre 1812 que le lieutenant Thomas Legler (1784-1835) du 1er régiment suisse fut invité par le commandant Blattmann à chanter le « Chant de nuit » de Giseke. Il sera appelé bien plus tard « Chant de la Bérézina ». A la fois mélancolique et patriotique, cette mélodie fait désormais partie du patrimoine suisse. Il est dommage que l’auteur de cet article intéressant a cru bon de préciser en conclusion : « A l’époque, la Suisse n’était ni indépendante, ni neutre ; cela nous rappelle que plus jamais, les Suisses ne devront devenir les victimes d’un individu obsédé de pouvoir ! ». Sans commentaire.

Avec l’article « La Bérézina et son impact sur l’histoire suisse » par Alain-Jacques Czouz-Tornare, on respire enfin (l’air des montagnes). Le sérieux de cet auteur n’est plus à démontrer.

Les deux derniers exposés, de Beat Aebi et Anselm Zurfluh, portant sur les beaux dioramas que le visiteur peut désormais admirer dans le musée de Penthes et cet endroit proprement dit, viennent achever ce livre.

D’une qualité inégale, « Les Suisses de Napoléon à la Bérézina » viendra compléter, fort à propos, celui de Th. Choffat et d’Alain-Jacques Czouz-Tornare, « La Bérézina. Suisses et Français dans la tourmente de 1812 », Cabédita, 2012).

Les amateurs d’histoire napoléonienne, n’oublieront pas que nos voisins helvètes, de la Révolution Française jusqu’à la fin de l’Empire, des Gardes suisses aux Tuileries, en 1792, aux berges de la Bérézina, ont servi la France avec courage, avec dévouement.

« Les Suisses de Napoléon à la Bérézina », par B.de Tscharner, F. Walter, F. Heer, H.J., Streiff, A.-J. Czouz-Tornare, B. Aebi, A. Zurfluh. Cabédita, 2013, 80 pages. Paru en France le 29 octobre 2013.

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( 11 octobre, 2013 )

Automne 1813…

Automne 1813... dans TEMOIGNAGES 1813-20131

Un nouvel extrait du témoignage de G. Peyrusse. Il participa à la campagne de Saxe en tant que Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur.

7 octobre A six heures du matin, l’Empereur quitte Dresde. Sa Majesté le Roi de Saxe veut le suivre. Sa voiture, dans laquelle ce prince monte avec la reine et la princesse Augusta, est placée sous l’escorte du grand quartier-général. Les 1er et 14ème corps, commandés par le général comte de Lobau, et M. le maréchal Saint-Cyr, furent chargés de garder Dresde. Le départ du Roi replongea la capitale dans les plus vives angoisses. Le soir, on arrive à Seerhausen.

8 octobre.  A Wurschen.

9 octobre. A Eilenbourg. Sa Majesté passe en revue les troupes saxonnes et les somme, au nom de l’honneur, de combattre en bons compagnons.

10 octobre Après avoir traversé une plaine immense, nous arrivons à Duben sur la Mulde. Les Russes et les Prussiens venaient d’en sortir si précipitamment qu’ils n’avaient pu brûler le pont.

11 octobre.  Séjour. Le général comte Bertrand a une belle affaire avec les Prussiens, devant Wartenbourg, et reste maître des ponts que l’ennemi a laissés derrière lui. Par suite du déblocus de Wittemberg, nous communiquons avec cette place. Sa Majesté reste immobile à Duben. On se perd en conjectures sur les nouveaux projets de Sa Majesté. Cette inaction fait fermenter les têtes. On se demande où l’on va ? Ce que tout cela va devenir ? La fatigue et le découragement gagnent certains commandants très dévoués lorsqu’on marche de succès en succès, mais manquant de cette énergie qui se montre supérieure aux vicissitudes trop longtemps variées de la fortune… Les mouvements militaires des corps aux ordres des généraux Reynier et Bertrand, sont dans la direction de Berlin. Dans l’après-midi, ces corps sont rappelés ; ils traversent Duben et manœuvrent vers Eilenbourg.

15 octobre.  L’ordre de départ est donné ; on marche vers Leipzig. Cette ville est déjà occupée par les ducs de Raguse et de Castiglione, menant le 9e corps, organisé à Wurtzbourg, et le 5e corps de cavalerie aux ordres du général Milhaud. Arrivé à la barrière de Grima, le service longea les boulevards et vint s’établir au petit hameau de Reudnitz. On annonce le Roi de Saxe. Sa Majesté l’Empereur se porte à sa rencontre. Le canon se fait entendre. La famille de Saxe se dirige sur Leipzig. L’Empereur reçoit la visite du Roi de Naples. Ces deux souverains parcourent la plaine et visitent les positions où stationnent les divers corps de notre armée. Le grand mouvement qui s’opère dans le quartier-général, aux ambulances ; l’activité des bureaux du major général, les dispositions dela Garde, annoncent pour demain un choc épouvantable. Sa Majesté est rentrée tard à son quartier-général. Nous occupons une ligne immense. Toute la plaine étincelle des feux des bivouacs. Toutes nos troupes vont être engagées.

16 octobre.  Sa Majesté a quitté son quartier, de très bonne heure ; à neuf heures un quart, une vive décharge d’artillerie annonce le combat. Notre droite, commandée par le Roi de Naples, fut attaquée avec impétuosité. Les efforts de l’ennemi, après avoir échoué sur notre droite, semble s’obstiner sur Liebertvolkwitz. A midi, l’engagement est général. L’artillerie tonne de tous côtés. J’étais parti à dix heures, avec le Trésor, sous la garde du bataillon de service. Nous avions pris un guide pour aller rejoindrela Garde à Probstheida. Étourdi par le feu et mourant de frayeur, il se trompa de route. Quelques coups de canon, tirés sur notre convoi, et partant d’une éminence connue sous le nom de redoute suédoise, nous avertirent que nous faisions fausse route. On s’arrêta ; une reconnaissance eut lieu ; nous nous portâmes à travers champs sur la route à Strassenhauser, et recevant l’ordre de m’arrêter, je me joignis à la réserve de l’artillerie dela Garde, établie sur un plateau en arrière du quartier impérial. De grands mouvements avaient lieu sous mes yeux ; autant l’attaque était audacieuse, autant la résistance était vive ; plusieurs villages étaient en feu. Jusqu’à présent, l’Empereur, resté sur la défensive, avait résisté, à toutes les attaques de l’ennemi. A son tour, il prit l’offensive. 150 pièces de canons dela Garde, réunies sur le centre de notre ligne, à Wachau, arrêtent l’ennemi, qui, pour ne pas être écrasé, est sur le point de chercher son salut dans la fuite, lorsque l’attention de Sa Majesté est portée vers notre extrême droite. L’attaque y est furieuse ; elle est accompagnée de cris terribles. La cavalerie ennemie veut forcer notre extrême droite, du côté de Dolitz. Nos troupes ne peuvent résister à ce choc violent ; elles abandonnent le village. Les Polonais, chargés de la défense de ce point, sont forcés de céder. L’attention de Sa Majesté est toute entière à l’attaque qui se développe devant lui, à Mark-Keeberg. Les Autrichiens attaquent vivement le duc de Castiglione [maréchal Augereau] ; mais ce maréchal résiste vaillamment. A peine le combat est ralenti, que l’Empereur ayant pénétré le secret de l’ennemi, se porte avant tout ce qu’il trouve de troupes disponibles, au secours du prince Poniatowski. Les chasseurs dela Vieille Garde entourent Sa Majesté ; Dolitz est repris. La vivacité de cette attaque déconcerta les Autrichiens ; leur cavalerie fut sabrée. Le général [de] Merfeld qui la commandait fut fait prisonnier avec tout ce qui avait passéla rivière. Depuis le commencement de la bataille, ce n’est qu’un feu roulant d’artillerie et de mousqueterie. Immobile à mon poste, rien ne pouvait me distraire de cette épouvantable détonation et je hâtais de tous mes vœux l’approche de la nuit pour mettre fin à cette effroyable boucherie. Il est quatre heures, nos troupes occupent les positions qu’elles avaient prises avant la bataille : aucun résultat n’est connu. Les Cosaques nous ont repris vingt-quatre pièces d’artillerie ; nous avons fait des pertes immenses sur toute la ligne ; les feux se ralentissent. A six heures, on n’entend plus rien. Sa Majesté veut bivouaquer sur le champ de bataille. Elle fait dresser ses tentes dans un terrain creux, non loin de la bergerie où son quartier avait été établi toutela journée. La Garde Impériale bivouaque autour des tentes. Je fus souper avec les officiers de la maison pour savoir des nouvelles ; et je retournai m’établir dans mon fourgon. Je vis le général [de] Merfeld ; on lui avait rendu son épée et il avait partagé avec les généraux de la maison le souper du bivouac. A onze heures du soir, une vive canonnade se fit entendre ; l’ennemi, profitant de l’obscurité de la nuit, s’était glissé dans un village qu’il fut forcé d’évacuer. Au moment de quitter le quartier de l’Empereur, je vis approcher des chevaux le quartier de l’Empereur, je vis approcher des chevaux de selle de Sa Majesté et je vis M. de Merfeld s’éloigner, conduit par deux officiers. J’en conçus bon augure. Il allait au quartier de l’Empereur d’Autriche.

17 octobre.  La pluie avait commencé dansla nuit. Au point du jour, tout était calme dans les deux camps. Les convois de blessés sont dirigés sur Leipzig. L’Empereur ne sort pas de sa tente ; il reçoit les divers rapports. Le duc de Raguse a été fort mal traité ; les Suédois sont entrés en ligne ; ils sont aux portes de Leipzig. Sans trop perdre de vue le parc dela Garde, je parcourus à cheval le champ de bataille. Je poussai jusqu’à Liebertvolkwitz. Ce village avait été foudroyé ; une partie avait été réduite en cendres. Les avenues étaient couvertes de débris, de cadavres d’hommes et de chevaux. J’avais sous mes yeux le tableau d’un vaste carnage. Sur ces ruines encore fumantes nos soldats faisait bouillir leurs gamelles et nettoyaient leurs armes. Ils étaient heureux : le présent était pour eux.

18 octobre. A deux heures et demie du matin, les feux des bivouacs, quoique pâles, éclairaient encore les deux lignes. On a levé camp sans bruit ; nous avons eu ordre de nous porter sur Stotterits. La pluie et l’obscurité augmentaient les embarras de notre marche. Des détonations qui se font entendre devant moi, des équipages ayant fait volte-face, des soldats effrayés qui refluent vers nous en annonçant l’ennemi, l’explosion qui continue, tout semble justifier nos craintes. Le commandant du parc fait mettre ses pièces en batterie et se porte sur la route pour la faire déblayer. J’étais en position de ne rien compromettre ; je fis tourner bride et j’allais me mettre en marche pour rejoindre le quartier impérial, lorsque mon domestique, que j’avais laissé au parc, et qui avait suivi le commandant dans sa reconnaissance, vint m’annoncer que nos craintes n’étaient pas fondées, qu’on avait rassemblé des caissons vides pour y mettre le feu, et que parmi ces caissons il s’en était trouvé de pleins. Cette opération était imprudente dans un moment où il convenait de ne pas éveiller l’ennemi. J’arrivai à neuf heures à Stotterits. Sa Majesté était passée devant nous, et après s’être portée sur Reudnitz et Lindenau, elle vint s’établir à Stotterits. A peine l’Empereur eût-il mis pied à terre, que les avant-postes commencèrent à escarmoucher. Il est à présumer que l’ennemi, ayant eu connaissance de notre mouvement concentrique, courut aux armes et se porta sur nous par toutes les directions. Presque au même instant, toute la ligne fut en feu, d’Olehausen, occupé par le duc de Tarente, à Dolitz, que gardaient les Polonais. Le feu n’était pas moins vif devant nous à Robstheida. L’Empereur vient de remonter à cheval pour marcher à l’ennemi. Déjà les boulets sillonnent la plaine. Je reçois l’ordre de traverser Leipzig et de me rendre à Lindenau. Notre marche fut très embarrassée par les nombreux convois de caissons d’artillerie allant à tous les corps d’armée, et par les caissons d’ambulance se dirigeant sur les divers champs de bataille. Les avenues de Leipzig étaient tellement encombrées, qu’il me fut impossible d’y pénétrer. Déjà l’avant-garde suédoise pénétrait dans Reudnitz ; une batterie de douze de la Garde se préparait à lui disputer le passage de la rivière. L’Empereur venait de s’élancer au grand galop et de diriger sur ce point les réserves de la Garde. Déjà les Suédois étaient en vue, dirigeant leurs feux sur la route par laquelle nous débouchions. Pour éviter ce danger pressant, je tentai de nouveaux efforts pour pénétrer dans la ville ; mais, m’étant convaincu que je ne pourrais percer la foule qui obstruait la porte, je me mis avec la batterie de la Garde pour suivre son mouvement. Les décharges d’artillerie se succédaient ; des flots de soldats, de blessés, tous les hommes inutiles se précipitaient vers Leipzig, portant partout l’épouvante. On se battait avec fureur à Reudnitz. A quatre heures, la batterie eut ordre de traverser la ville pour se mettre sur la route de Lindenau et protéger la porte de Hale qui était vivement attaquée. Le commandant donna tête baissée dans cette masse, fit écarter et renverser tous les obstacles, s’empara de la porte, traversa Leipzig au galop, et, malgré le désordre occasionné par les obus, qui déjà éclataient sur la ville, nous atteignîmes la chaussée de Lindenau. C’est la seule avenue qui mène à Leipzig ; elle suffisait à peine à y resserrer les divers corps qui débouchaient vers ce point ; chacun des nombreux ponts qu’il fallait traverser était un obstacle, et on s’étonnait qu’on n’eût pas fait jeter quelques ponts auxiliaires sur la Pleisse ; enfin, engagé à travers la foule, j’arrivai à Lindenau. Le général comte Bertrand était déjà en avant, chargé d’ouvrir la route. La nuit mit fin au carnage. Le canon ne grondait plus. On avait tiré dans la journée quatre-vingt-quinze mille coups de canon. On avait besoin de repos. Vers onze heures du soir, le service de l’Empereur vient s’établir à Lindenau. Les nouvelles qu’on nous donne sont cruelles ; nous avons fait des pertes considérables, mais nos troupes n’ont pas perdu un pouce de terrain, malgré le renfort de cent mille hommes dont les armées alliées avaient grossi leur masse depuis la journée du 16, et malgré la défection de l’armée Saxonne et de la cavalerie Wurtembergeoise, qui passèrent dans les rangs suédois, au moment où le général Reynier, qui la commandait, était fortement engagé avec le général [maréchal] Bernadotte dans Reudnitz. D’après les rapports des commandants de l’artillerie de l’armée, Sa Majesté a ordonné la retraite et son quartier a été marqué à l’hôtel des Armes de Prusse, à Leipzig.

19 octobre. Trop préoccupé pour pouvoir prendre un logement à Lindenau, je m’établis dans mon fourgon. Toute la nuit le passage fut continuel. Au point du jour, les divers corps d’armée occupaient les faubourgs et les barrières de Leipzig ; tout se disposait pour une résistance rigoureuse ; on garnissait de palissades les murs des jardins extérieurs. En même temps, les magistrats de la ville allaient au quartier-général des alliés demander, au nom du Roi de Saxe, que les troupes françaises pussent se retirer sans être molestées. A neuf heures, la ville fut vivement attaquée. La fusillade éclatait de toutes parts ; bientôt elle redouble et semble plus rapprochée. Les Autrichiens pénètrent par les faubourgs du Midi. Les autres faubourgs sont attaqués avec fureur ; la résistance est vive et opiniâtre ; on se défend de maison en maison. L’Empereur était auprès du Roi de Saxe ; mais Sa Majesté, voyant que sa présence ne fait que redoubler les alarmes de toute la famille Royale, n’insiste plus et lui fait ses adieux. Toutes les attaques de l’ennemi avaient échoué ; partout on le retenait. Sa Majesté arrive à travers la foule au dernier pont du moulin de Lindenau. En traversant le grand pont sur l’Elster, elle ordonne qu’on le fasse sauter lorsque le dernier peloton de nos troupes l’aura traversé. Elle s’enferme au 1er étage du moulin pour dicter des ordres.

« Tandis qu’on les expédie, l’Empereur, fatigué, se laisse surprendre au sommeil ; il dort profondément au bruit des soldats et des voitures qui défilent sur la route, et des coups de canon qui retentissent de tous les faubourgs de Leipzig.»(Baron FAIN. Manuscrit de 1813).

Placé au débouché de la route qui conduit à Markranstädt, je voyais avec une vive impression le désordre de notre sortie de Leipzig et l’air effaré de tous ceux qui traversaient Lindenau ; il n’était plus possible de les arrêter ni de réunir les diverses compagnies ; l’encombrement, un désordre affreux dans les équipages, les cris des blessés, des feux successifs de pelotons et de bataillons, l’incendie qui éclatait dans quelques maisons du faubourg ; les cris des fuyards annonçant que les portes avaient été forcées, cet affreux tableau de notre armée me mettait dans une agitation difficile à exprimer ; ce hideux et triste résultat d’efforts qui n’étaient pas sans gloire, m’affecta profondément.

La maison qu’occupait le quartier-général de Sa Majesté étant trop à découvert, nous nous portâmes à une lieue en arrière sur une hauteur. On avait miné le grand pont sur l’Elster pour le faire sauter et ralentir la poursuite de l’ennemi. Cette opération avait été confiée à un caporal qui fit jouer la mine dès qu’il entendit siffler les balles de quelques tirailleurs prussiens qui avaient tourné notre arrière-garde. Tout ce qui se trouvait en deçà du pont fut foudroyé par l’artillerie ennemie. Les corps des maréchaux ducs de Tarente et Poniatowski, des généraux Lauriston et Reynier, traversaient Leipzig en défendant le terrain pied à pied : plus de deux cents pièces de canon étaient encore sur le boulevard, arrêtées par ce refluement de troupes ; enveloppés de toutes parts par l’ennemi, nos soldats se mitraillaient avant de s’être entendus ; les plus braves ne songeaient désormais qu’à vendre chèrement leur vie ; d’autres tentèrent de traverser des marais presque impraticables, mais tous ceux qui n’ont pu nager ont été engloutis. Des flots de fuyards, échappés au désastre de Leipzig, nous eurent bientôt appris cette épouvantable catastrophe. Sa Majesté se porta sur Mark-Randstadt où elle coucha.

20 octobre Nous quittâmes notre position ; nous poussâmes jusqu’à Lützen, que nous trouvâmes en flammes ; la position n’était pas tenable ; nous continuâmes notre marche vers Weissenfels ; nous traversâmesla Saale sur un pont couvert et sous la protection des troupes du général Bertrand. Sa Majesté s’établit dans un pavillon isolé dans une grande vigne. C’est de ce quartier que l’Empereur fit congédier tout ce qui restait d’officiers saxons auprès de sa personne ; ils partirent comblés des marques de sa munificence. Une alerte de Cosaques vint un moment troubler notre établissement à Weissenfels. Des officiers, échappés à la nage, nous confirmèrent tous les malheurs de l’armée. L’Empereur en fut consterné, et apprit avec douleur la perte du maréchal Poniatowski, qui se noya en cherchant à traverser avec son cheval les marais de l’Elster.

21 octobre. Nous arrivâmes au défilé qui mène à Freiburg. Il n’existait qu’un seul pont sur l’Unstrutt, ce qui rendait la marche lente, et Sa Majesté jugeait important de mettre encore ce nouvel obstacle sous les pas de l’ennemi ; aussi, après s’être arrêtée un moment à Freiburg, elle se porta sur les bords de la rivière pour y faire construire un deuxième pont. Je pris la route d’Echartzberg. Je franchis le pont après des efforts extraordinaires. Je commençais à m’établir dans un pré pour faire rafraîchir mes chevaux, lorsque des tirailleurs prussiens se faisant voir derrière nous, sur les collines qui dominent le village, troublèrent notre halte par une vive fusillade. Je levai le pied et continuai ma route. L’approche de l’ennemi donna à tous nos mouvements une précipitation qui multipliait pour moi les embarras dela marche. Sa Majesté, après avoir donné l’ordre de repousser les tirailleurs, ne quitta pas les ponts ; sa présence seule put arrêter le désordre du passage. Pendant tout l’après-dîner, le canon gronda sur notre gauche. Le général Bertrand contenait les Autrichiens et les empêchait d’arriver sur nous. J’arrivai tard à Echartzberg. Les chemins furent difficiles et encombrés.

22 octobre. On tint toute la nuit à Freiburg ; en quittant cette position, à la pointe du jour, le duc de Reggio brûla les ponts ; nous arrivâmes à Erfurt.

23 et 24 octobre.  Séjour. J’avais besoin de repos et j’en profitai pour mettre mes écritures à jour. Un nouvel ennemi se présente ;la Bavière tourne ses armes contre nous. Cette fâcheuse nouvelle me fit prévoir tous les embarras que nous éprouverions avant d’arriver à Mayence. Sa Majesté travailla beaucoup à Erfurt.

25 octobre.  Les Cosaques sont sur nos flancs ; quelquefois ils nous précèdent. On s’arrête à Gotha.

26 octobre. A Vach. Les Cosaques avaient été vus rôdant autour d’Eisenach que nous venions de traverser.

27 octobre.  On ne s’arrêta pas à Fuld. L’arrivée de Sa Majesté calma les vives craintes que la présence des Cosaques avaient données dansla matinée. Leur présence avait été signalée par des réquisitions et l’enlèvement du Préfet. Sa Majesté coucha à Hunefeld.

28 octobre.  A Schlutern. Tous les princes dela Confédération du Rhin, dont les troupes servaient dans nos rangs, sont entraînés dans le tourbillon général qui soulève contre nous toute l’Allemagne. Sa Majesté congédie ce qui reste encore de Badois et de Bavarois. La fortune épuisait sur Sa Majesté ses derniers traits.

29 octobre. Notre avant-garde rencontra l’ennemi près de Gelnhausen et l’en chassa. Sa Majesté mit pied à terre pour faire réparer le pont que l’ennemi avait brûlé. Nos avant-postes occupèrent Langen-Selbod ; le quartier de l’Empereur fut placé dans le château du prince d’Isembourg. Le maréchal duc de Tarente poussa une reconnaissance et vit l’ennemi.

30 octobre.  On fut en présence à neuf heures du matin. Les ducs de Tarente et de Bellune marchent les premiers à l’ennemi ; la forêt dite de Lamboy, ainsi nommée depuis que les affaires qu’y soutint un général de ce nom dans la guerre de trente ans, cachait l’ennemi dont les forces principales couvrent Hanau. Il ne fut pas facile à la cavalerie du général Sébastiani de trouver des clairières pour charger les tirailleurs qui faisaient dans le bois un feu roulant. Placé avec tout le service de la maison à l’entrée de la forêt, j’attendis le résultat d’un engagement que l’éloignement de nos troupes ne permettait pas à Sa Majesté de rendre général. Nos soldats arrivaient au pas de course.La Garde Impériale avait mis en batterie ses premières pièces. Le général Curial, sous la protection de ce feu, débouche à la baïonnette à la tête des chasseurs de la Garde. Nos cuirassiers et nos dragons enfoncent les carrés bavarois et dispersent tout à coups de sabre. La fusillade et une vive canonnade retentissent dansla forêt. Les boulets et les obus sifflaient dans les branchages. Vers trois heures, un feu plus vif éclate sur notre gauche ; je vis un mouvement rétrograde dans notre ligne ; nous le suivîmes. Sa Majesté était arrêtée sur la route ; une foule inquiète l’entourait.La Vieille Garde fut lancée sur l’ennemi. 50 pièces d’artillerie, commandées par le général Drouot, soutinrent ce mouvement. Tout céda à l’impétuosité de cette attaque, et la route de Hanau fut libre. Sa Majesté bivouaqua dansla forêt. Tout son service s’y établit.

31 octobre.  Dans la nuit on prit possession d’Hanau. Les Bavarois, qui avaient passé la rivière, jetèrent sur nous quelques boulets perdus ont un passa sur nos têtes pendant que nous déjeunions. Sa Majesté partit. Devant Hanau, nous saluâmes de quelques décharges d’artillerie une colonne de Bavarois qui remontait le Main. A notre arrivée à Francfort, nous trouvâmes la ville évacuée et le pont brûlé. Sa Majesté prit son logement hors la ville, dans le pavillon du banquier Bethman. J’entrai dans Francfort pour parcourir la ville et voir le désastre du pont.

gp. 1813 dans TEMOIGNAGES

Guillaume PEYRUSSE  (1776-1860)

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( 26 septembre, 2012 )

LU: « L’effroyable tragédie.Une nouvelle histoire de la campagne de Russie », de M.-P. REY…

Paru en janvier 2012, au tout début de cette année-anniversaire de la campagne de Russie l’ouvrage de Marie-Pierre Rey, qui s’y connaît plutôt en histoire de ce pays, elle est l’auteur d’un magistral « Alexandre 1er » (Flammarion, 2009), est à classer parmi les bons livres sur le sujet. On oubliera d’entrée l’étrange (et peu flatteuse) illustration de couverture ; il y avait bien mieux à choisir, pour ce livre, parmi les multiples (et souvent belles) peintures existantes sur cette campagne ;  mais entrons dans le vif du sujet. « L’effroyable tragédie » permet de comprendre, de suivre et d’appréhender toute l’étendue de cette fameuse campagne tant sur le plan militaire que sur le plan humain ; l’auteur a consulté de nombreux témoignages russes méconnus, sans oublier ceux émanant de soldats de la Grande-Armée, qui viennent étayer son travail. Toutefois, j’ai eu quelques petits moments de doute en lisant ce livre. Ainsi cette légende accompagnant un portrait de Napoléon (dans le cahier iconographique) : « A la tête du grand empire, au faîte de sa puissance en 1812, Napoléon semble invincible. Pourtant, la campagne de Russie lui coûtera son régime et sa liberté ». N’est-ce pas plutôt en 1814, puis en 1815 que ces propos seront d’actualité ? A la page 232,  l’auteur évoque le Tsar à l’été 1814 « aussitôt reparti pour le congrès de Vienne ». Mais celui ne commencera qu’en novembre de la même année… ; à la p. 301 : « Le 13 janvier 1813, les troupes russes, placées sous la direction du tsar et celle de Koutouzov, franchissent à leur tour le Niémen et pénètrent en Prusse. La campagne de Russie est terminée. Débutent alors celles d’Allemagne et de France. » Cette dernière ne débutera que plus tard, en 1814 ! Dans l’Épilogue, les chiffres avancés par Marie-Pierre Rey sur la bataille de Leipzig sont inexacts, si l’on en croit ceux que donnent Alain Pigeard dans son « Dictionnaire des batailles de Napoléon » (Tallandier, 2002). Je ne développerai pas plus en avant cette question au risque d’ennuyer ceux qui liront ces lignes. Ces quelques points soulevés ne remettent aucunement en question la qualité de « L’effroyable tragédie » de Marie-Pierre Rey qui apporte d’une façon non négligeable sa contribution à l’historiographie sur 1812. Et c’est là l’essentiel.

Marie-Pierre Rey, « L’effroyable tragédie. Une nouvelle histoire de la campagne de Russie », Flammarion, 2012, 390 pages. 

LU:

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( 8 mars, 2012 )

Une VOITURE du SERVICE de CAMPAGNE de l’EMPEREUR, prise à WATERLOO, entre au MUSEE de MALMAISON…

Depuis hier, se tient à Paris, une exposition sur la voiture de l’Empereur prise le soir de Waterloo; voir « L’Estafette » à la date du 7 mars 2012 . J’ai pensé qu’il serait utile de reproduire ici cet article paru dans le Bulletin de la Société Belge d’Etudes Napoléoniennes (SBEN) en avril 1974 (dans son n°86). Il vous éclairera sur la provenance et le devenir de cette fameuse voiture. Les photos (celles en noir et blanc) qui viennent compléter cet article sont celles diffusées à l’époque dans ce bulletin.

C.B.

Une précision: la berline qui a donc fait l’objet d’un dépôt en 1973 a été donnée par les descendants de Blücher à l’Etat français en 1975; ce que j’ignorai.

Grâce à l’heureuse initiative de M. Gérard Souhami, membre du conseil d’administration de la Société des amis de Malmaison, et à  l’exceptionnelle générosité du comte Blücher von Wahlstatt, descendant du feld-maréchal Blücher, qui en a consenti le dépôt, le « landau en berline » du Service de Campagne de l’Empereur durant la malheureuse campagne de Belgique vient d’entrer au Pavillon des voitures du Château de Malmaison. Il y voisinera désormais avec l’OUne VOITURE du SERVICE de CAMPAGNE de l’EMPEREUR, prise à WATERLOO, entre au MUSEE de MALMAISON… dans A LA UNE ! Landau-300x200pale, berline de cérémonie, qui emmena l’Impératrice répudiée à Malmaison le 16 décembre 1809 et avec la voiture moins élégante offert au Musée par le Prince Murat, toutes deux signées de Devaux, carrossier habituel de Napoléon, comme Cauyette et Getting.S.A.I. le Prince Napoléon et plusieurs des hautes personnalités, qui ont daigné accorder leur patronage àla Société des Amis du Musée, ont honoré de leur présence la cérémonie intime de mis en dépôt du « landau », le 31 octobre 1973. Le Directeur des Musées de France souligna la portée de cet acte, le comte Blücher, dans sa réponse, exprima de façon éLandau-092011-300x202 Blücher dans INFOmouvante la satisfaction que lui procurait le retour en France de ce souvenir d’un passé glorieux. Photos au-dessus et à droite: la berline photographiée au moment de son entrée en 1973 dans le Pavillon des Voitures du château de Malmaison. Puis la même berline mais capotée cette fois. Etat actuel. ( sept.2011).

Cette voiture, exposée pour la dernière fois à la fin de 1933 dans une cour de l’Arsenal de Berlin avec une partie du butin fait après Waterloo, n’avait pas attiré l’attention des historiens, autant que celle offerte au Prince-Régent par le major von Keller, puis cédée à Bullock qui l’exposa dès 1818 à l’Egyptian Hall de Londres. Cette dernière voiture brûla le 18 mars 1925 au Musée Tussaud, où elle se trouvait depuis longtemps. Il n’en reste que des fragments dépourvus d’un réel intérêt. En revanche, le « landau » conservé dans la famille des princes Blücher est pratiquement intact, sauf la garniture moderne de drap bleu. Il porte encore, avec la marque du carrossier répétée six fois, les deux numéros qui lui furent attribués en 1812 puis en 1815 par le service du Grand-Ecuyer. On doit regretter que nul historien n’ait songé  à relever les numéros de la voiture londonienne, qui les portait nécessairement aux mêmes emplacements. Grâce aux indications que porte le « landau » les documents des Archives de France permettent en effet de préciser que le mémoire pour un « landeau (sic) en berline », mis en service le 12 juin 1812 sous le numéro 429, montant à11.560 F., somme fort élevée si on la compare avec le prix des autres voitures fournie par le même fabricant, est transmis par Caulaincourt à l’Intendant général le 21 août 1812. Or, le landau porte la marque de Getting, lequel dirigea longtemps les ateliers de Cauyette, rue des Martyrs, avant de créer en 1815 sa propre firme. Les noms de Cauyette et de Getting sont associés ou cités indifféremment dans les pièces d’archives avant 1815. Le numéro 429 apparaît toujours sur les moyeux de roues. A l’inventaire de 1815 le numéro 301 fut donné à ce landau ; il est spécifié qu’il a été « pris à l’armée ». Il convient de rappeler l’organisation minutieuse des déplacements de l’Empereur qui relevaient du Grand-Ecuyer. Elle ne variait guère. Il y avait toujours trois « services » de plusieurs voitures. L’un précédait Napoléon de quelques heures. Lui-même prenait place dans une voiture du deuxième [service]. Le troisième [service] partait ensuite. Le baron Fain, confirmé par tous les documents officiels, a pris soin de détailler la manière dont l’Empereur effectuait ses « voyages de guerre », empruntant d’abord un « coupé » à l’usage de « dormeuse » pour les « traites de longue haleine ». Quand l’Empereur quittait cette voiture pour marcher avec ses troupes, on la laissait à l’arrière-garde avec les fourgons dela Maison : c’était ce qu’on appelait « les gros équipages »… « La calèche, attelée par des relais dela Maison, servait à l’Empereur pour se transporter d’un corps d’armée à un autre ».

L’« Ordre de marche » dicté par Napoléon le 10 juin 1815 et mis au net par le Grand-Ecuyer, qui ne devait pas accompagner cette fois l’Empereur, est d’une précision absolue. Le premier Service, scindé en deux groupes de voitures, l’un partant le 10 à 11 heures du soir, l’autre partant le 11 à 4 heures du matin, comprend d’abord le « landau 301 » dans lequel prendront place le général comte de Fouler de Relingue, Ecuyer-Commandant (troisième personnage dela Grande-Ecurie, après le duc de Vicence, Grand-Ecuyer, tous deux indisponibles), et M. Gy, Quartier-Maître des Ecuries, responsable de toutes la marche des équipages, plus un ouvrier et un domestique. Les autres voitures sont celles de la chambre et six « chariots » ou « pourvoyeuses ». L’heure du départ du « Service de l’Empereur » n’est évidemment pas précisée : il comprend la «berline 51» pour les quatre aides-de-camp : Drouot, Flahaut, Corbineau et Labédoyère ; la « battardelle [sic] 399 », avec Marchand, premier valet de chambre [de l’Empereur], un chirurgien, le garde du Portefeuille et une autre personne, le « dormeuse 389 » qui « restera à l’armée », emportant Napoléon et le Grand-Dormeuse-300x236 GenappeMaréchal ,plus Saint-Denis [le mameluk Ali] et des chasseurs, escorté d’un écuyer, d’un page, de deux officiers d’ordonnance, de courrier et de piqueurs. Vient enfin le troisième service, « partant après l’Empereur », comprenant le « voiture du Cabinet 379 » avec le baron Fain, le général Bernard, un garde du Portefeuille et un garçon de bureau, la « gondolle  [sic] 262 », pour les gens des officiers, et la « chaise 22 » pour un secrétaire du Grand-Maréchal et un maître d’hôtel de l’Empereur. Soit au total quatorze voitures. Il est précisé qu’un « un lit de fer complet » sera placé « sur la dormeuse de Sa Majesté» et un « lit de fer sans bidet ni chaise sur le landeau (sic) ». La « dormeuse » et le « landau », que Napoléon devait emprunter de préférence sur le terrain des opérations, constituaient donc les voitures essentielles de cet équipage de guerre, l’une plus lourde, au rayon de braquage moins large, pour la route, l’autre plus légère, décapotable, pouvant presque tourner sur elle-même, destinée à affronter tous les terrains. Photo en haut: « Voiture des équipages de Napoléon prise par les Prussiens le soir de Waterloo. Exposé à Londres, elle fut détruite dans l’incendie du Musée Tussaud en 1925. »

On sait la suite : les rapports allemands, anglais, français sont formels et ne contredisent pas les souvenirs des témoins privilégiés, Marchand, Saint-Denis. Au soir du 18 juin 1815, à Genappe, le major von Keller, du 15ème fusiliers prussiens s’empara sur la route encombrée de toutes les voitures arrêtée. Il conserva la « dormeuse » vendue en Angleterre par ses soins, dont les anciennes photographies, les dessins détaillés et les descriptions correspondent bien à ce type de voiture spécialement aménagée pour Napoléon. Seul manque le relevé du numéro pour emporter notre conviction absolue. C’est dans cette voiture, plus personnelle encore que le  landau, que furent trouvés les objets les plus intimes, les plus prestigieux, répartis ensuite entre les vainqueurs.

Mais Blücher se réserva le landau armorié, jugé sans doute plus pratique, qu’il envoya à sa femme. La lettre qu’il dicta pour elle le 25 juin 1815, de Gosselies, est trop décousue pour que l’on puisse affirmer que Napoléon a quitté brusquement ce landau pour fuir à cheval. Il est plus probable que l’Empereur a abandonné la « dormeuse » aujourd’hui détruite dans laquelle il devait normalement monter. Si les termes employés pour désigner les différentes voitures de voyage utilisées par Napoléon lui-même, berline, coupé, dormeuse, calèche, landau,… varient  suivant les documents contemporains, leurs numéros, leur prix d’achat suffit à les distinguer des simples « chaises, gondoles, batardelles, pourvoyeuses ou chariots… Si nombreux dans les équipages impériaux qui comptaient encore au 12 juillet 1815, 179 voitures auxquelles il faudrait ajouter les 43 voitures « sorties depuis le 20 mars [1815] », c’est-à-dire « prises à l’armée » ou « prises par les Prussiens à Versailles et à Saint-Cloud ». Le « landau en berline » pouvait d’ailleurs servir de « dormeuse » pour le voyageur placé à droite, grâce à un ingénieux dispositif. De par sa qualité et sa provenance, il mérite à coup sûr qu’un spécialiste lui consacre une étude technique détaillée. 

Gérard HUBERT,

Conservateur des Musées Nationaux, chargé du Musée de Malmaison.

  

 

 

 

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