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( 23 mai, 2019 )

Le fameux café Montansier au Palais-Royal (en 1815).

Le fameux café Montansier au Palais-Royal (en 1815). dans TEMOIGNAGES jeux_de_dames_au_cafe_lamblin_au_palais-royal-300x192

« Les gardes du corps avaient été réorganisés. Leur première campagne fut contre le café Montansier, aujourd’hui le théâtre du Palais-Royal. Ils s’y portèrent militairement, en occupèrent toutes les issues et brisèrent les glaces, les cristaux, renversèrent les tables et se retirèrent la tête haute et l’oeil fier. Les journaux blancs ne manquèrent pas de célébrer cet exploit et d’en publier un magnifique bulletin. Or, voici ce qui avait excité la colère de ces braves soldats officiers. La salle Montansier était un café-spectacle qui, en 1811,  devint le rendez-vous de tous les officiers accourus à la suite de Napoléon. Un soir, une des filles du Palais-Royal chanta à demi-voix un couplet qui ne fut pas seulement entendu des officiers avec lesquels elle était attablée, mais des voisins qui poussèrent de bruyants éclats de rire. Cette fille, bon gré mal gré, fut forcée de monter sur un tabouret et de répéter son couplet, qui fut couvert d’applaudissements. Comme pièce historique, je transcris ici ce couplet, chanté sur l’air Vive Henri IV :

Duc d’Angoulême (bis) Et vous, comte d’Artois (bis), Louis dix-huitième,

Je vous p… au c. tous trois, 

          Duc d’Angoulême et vous comte d’Artois.                                                                                                               

Cet incident grotesque devint l’origine de toutes les chansons, bonnes ou mauvaises, chantées au café Montansier pendant les Cent-Jours. Tous les soirs, de six heures à minuit, on chantait. Officiers, sous-officiers, chacun arrivait avec sa chanson dans sa poche. Toutes roulaient sur l’empereur, les Bourbons, sur les malheurs de la France, le regret du passé, l’espoir de l’avenir. Elles n’ont pas été recueillies, c’est dommage : elles seraient pour l’histoire un document précieux. Pour en donner une idée, je citerai deux fragments de couplets que j’y ai entendus et qui sont restés dans ma mémoire. Le premier fait allusion au duc de Berry qui, brutalement et sans raison, dans une revue au Carrousel, arracha lui-même les épaulettes d’un brave capitaine signalé comme un partisan de Napoléon :

Comme ce prince aux mains indiscrètes,

Il n’arrache point d’épaulettes.

Au contraire, dans les combats,

Il en donne à nos braves soldats.

Vive, vive Napoléon !

 

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.175-176)

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( 15 mai, 2019 )

« MEMOIRES » DE MICHEL GUERRE, BRIGADIER D’ARTILLERIE DE LA JEUNE GARDE (1812-1815). Extrait. (1)

CesMG mémoires furent publiés la première fois en 1928 (Agen, Saint-Lanne, Libraire), sous les auspices d’un érudit local le Chanoine Durengues (1860-1948), du diocèse d’Agen. Ce texte figure dans la « Nouvelle bibliographie critique des mémoires sur l’époque napoléonienne » de Jean Tulard (Droz, 1991, épuisé), sous le n°662.   

 ——————————-

Quelques Marmandais se rappellent encore d’ un bon et digne vieillard, qui, malgré le peu de lustre de sa condition et de ses fonctions, était l’objet, en son temps de la sympathie universelle. Il était né à La Couronne, commune de Marmande, le 6 prairial an II (25 mai 1794). Par ses nom et prénom, Michel Guerre, il semblait doublement prédestiné à la carrière des armes. De fait, à dix-huit ans, par un bonheur inespéré, il entrait de plain-pied dans la Jeune Garde. En Russie, en Allemagne, dans l’immortelle campagne de France, la Grande-Armée le compta parmi ses meilleurs soldats. Il ne fallut rien moins que Waterloo pour l’arracher lui aussi à la gloire et le ramener à jamais dans ses foyers. Quelle tristesse pour lui d’être venu si tard en ce moment où les lauriers étaient coupés ! Il exerça la modeste profession de filasseur lorsqu’il se maria, le 14 novembre 1815. Il détint, dans la suite, une parcelle de l’autorité publique, soit comme agent de police, soit comme gardien-chef de la maison d’arrêt dans sa ville natale. Le 9 juillet 1881, il s’éteignait doucement, emportant dans la tombe l’estime et les regrets de ses concitoyens. Michel Guerre avait eu l’idée d’écrire ses Mémoires non pour le public mais pour l’édification des siens. Ces Mémoires, rédigés par un illettré, sans aucun souci de la grammaire et même de l’orthographe, ne laissent pas de présenter une certaine valeur documentaire. Sans doute, il s’y trouve des récits de bataille qui ne supportent pas le contrôle de la critique. Mais, outre qu’on y saisit sur le vif, la formation des légendes dans les milieux populaires, que de menus détails et de scènes vécues on y peut relever, que dédaigne forcément la grande Histoire, qui offrent cependant un réel intérêt ! On y a surtout comme la vision directe de l’âme d’un simple troupier de l’Empire, de cette âme qui entre, non moins que le génie de l’incomparable chef, dans l’édifice de l’épopée napoléonienne.

 Chanoine DURENGUES.

 

On était aux premiers jours de l’année mil-huit-cent-douze. La guerre avec la Russie paraissait imminente. Pour renforcer ses armées affaiblies par ses victoires, l’empereur Napoléon ordonna coup sur coup trois levées en masse. Michel Guerre fut du second ban ainsi que 67 autres Marmandais. Quatre mille conscrits prient en même temps la cocarde dans le Lot-et-Garonne. Ils s’assemblèrent à Agen, le 4 avril, et le lendemain ils étaient passés en revue sur le Gravier par le général baron Soyez, qui, à cette époque commandait le département. Il ne paraît pas que la fameuse esplanade qui servait de Champ-de-Mars, non plus que « son splendide quinconce planté d’ormeaux », ait frappé l’imagination de notre conscrit. Un sel fait, semple-t-il, retint son attention et l’absorba. Les rangs étaient à peine formés qu’on procéda parmi ces hommes à une sélection au profit de la Garde. Savoir lire et écrire, mesurer au moins cinq pieds cinq pouces (1m75), telles étaient les conditions pour être admis. Faute de trois pouces, Bonaparte eut été rebuté. Avec ses cinq pieds six pouces (1m78) et son rudiment d’instruction, Michel Guerre fut agréé sur l’heure. Il n’y eut d’ailleurs dans toute cette jeunesse que 108 élus, dont un seul Marmandais, l’auteur des Mémoires, qui n’a pas manqué de consigner et de souligner cette particularité. Le jour suivant, 6 avril [1812], ce minuscule escadron était dirigé sur le Dépôt général de la Garde à Courbevoie. Le trajet se fit en vingt-quatre jours sans incident notable. A la dernière étape, il fallut traverser Paris. C’était alors la capitale du monde. On courait le risque, comme chacun sait, d’y être arrêté par un embarras de rois. Vous n’auriez pas de peine à croire que le petit provincial, Michel Guerre, fut ébloui, sidéré. Erreur, profonde erreur. Pense-t-on qu’il soit si facile à l’homme de s’abstraire de ses idées fixes, de se déprendre de son rêve intérieur ? Un curé ne voit partout que des clochers. Notre recrue n’eut des yeux que pour les soldats de la Garde qu’il aperçut çà et là au hasard de la rencontre. Il est vrai que ce fut de l’extase. « Je les prenais, dit-il, pour des officiers. Tout mon désir était de voir le régiment qui m’était destiné ».

 Son vœu, enfin, allait être rempli. A Courbevoie, on ne le laissa pas moisir dans les sombres casernes bâties par Louis XV. Arrivé le 1er mai, il reçoit aussi aussitôt son affectation et le quatre du même mois il rejoint à La Fère, en Picardie, son régiment d’artillerie légère dite volante. Là, le cœur lui bat quand il se présente au quartier. Ce ne sont pas des hommes qu’il y trouve, mais des Titans. Il est médusé, il n’ose lever les yeux, il a perdu la parole, ce qui chez un garçon est le comble de la stupeur. Il doit cependant se prêter à une foule de formalités préliminaires. On lui attribue un numéro matricule, on lui donner son livret, il touche ses premiers effets, on lui assigne son camarade de lit. C’était un vieux briscard, tout chargé de chevrons, au visage balafré, portant sur sa poitrine l’étoile des braves. A son aspect, Michel Guerre, si près encore de son enfance, se crut être magiquement métamorphosé en petit Chaperon rouge. Quoiqu’il en soit, il était enfin enrégimenté. Chez les simples le boire et le manger ont toujours été des questions majeures. Il n’y a donc pas à s’étonner si notre mémorialiste nous entretient longuement et avec complaisance, comme d’un fait mémorable, de son premier repas à la caserne. D’abord, en garçon avisé et civil, il s’était préoccupé de payer sa bienvenue. Il s’agissait de bien faire les choses. Il se glissa donc, en temps utile et avec discrétion, auprès du brigadier d’ordinaire, voulant lui remettre deux pièces de six francs pour graisser la marmite. L’usage était courant dans les troupes de ligne et il était téméraire d’y manquer. Mais la Garde n’eût pas été la Garde si elle n’avait eu d’autres mœurs. Le présent fut refusé non avec brutalité, mais avec une fermeté pleine de douceur. Le gradé, plein d’indulgence pour un péché d’ignorance, et d’ailleurs disert comme un héros d’Homère, morigéna ainsi, sur un ton grave mais amical, le délinquant tout confus :

 « Jeune homme, le plus grand des hasards vous a placé parmi nous, tous vieux soldats au visage bruni par la fumée du canon, aux membres endurcis à toutes les souffrances, à toutes les privations, dans les fatigues de la guerre. Très sensibles à votre offre si gracieuse, nous sommes heureux de vous donner en retour notre amitié. A une condition, toutefois, c’est que vous suivrez toujours les bons avis de vos chefs et de vos anciens ? Vous apprendrez que dans la Garde la solde suffit largement à tous les besoins, surtout dans notre corps d’artillerie, qui a l’honneur d’être le premier de la Garde. Notre prêt est de 1 fr.25, par jour, pain et viande en sus. Sachez aussi que les 4,000 hommes qui forment l’effectif du régiment, ne font tous qu’un cœur et qu’une âme et qu’ils ont cette devise : La Garde sait mourir, mais elle a rejeté le mot de se rendre. »

 Plus tard, Cambronne, ne devait pas si bien dire.

 Tout pénétré de cette homélie, Michel Guerre se rend à table. Il trouve le couvert mis « comme dans un hôtel ». Chaque convive a sa cuillère, se fourchette et deux assiettes : l’une pour la soupe, l’autre pour le fricot. Le menu comprenait : pain blanc, bouilli, rôti et salade. Manque la liste des vins qui devait être en rapport. Pour un peu on se serait crut chez Lucullus. Ainsi, déjà pouvait filtrer dans la cervelle du nouveau canonnier, cette vérité que rien n’était trop bon pour les soldats de la Garde, non pas même le nectar et l’ambroisie, cette nourriture des dieux. Le souper fini, tous se levèrent pour aller au café. Les cafés, à cette époque, étaient un peu comme l’antique Corinthe : n’y entrait pas qui voulait. Marmande possédait bien deux ou trois Eldorados de ce genre, mais comme maintes fous, Michel Guerre l’avait constaté du dehors, seuls y pénétraient de rares privilégiés de la fortune et de la naissance. Le titre de soldat de la Garde valait tous les parchemins, tous les blasons. Et voilà pourquoi ce petit cadet de Gascogne s’asseyait ce soir-là, pour la première fois de sa vie, à une table de café. Il rayonnait de plaisir ? Qui donc l’en eût blâmé ?

 Pendant que chacun déguste l’aimable liqueur, des parties s’organisent. Noblesse oblige. Pour ces braves il n’y a qu’un jeu : celui des armes. Des maîtres de bâton s’alignent et s’affrontent. A cette vue, il s’agite, il ne se contient plus. Triomphant de sa timidité, il confie à son mentor, à celui dont il doit partager la couche, qu’il sait lui aussi pousser une botte. Son secret est aussitôt divulgué. Tous le mettent en demeure des donner un échantillon de son savoir-faire. Il résiste d’abord. Il cède enfin. « Je me mis en garde, nous dit-il, avec toute la grâce possible ». Aux premières passes, il s’aperçoit qu’il n’a pas précisément à faire à forte partie. « Je m’en tirais assez bien », ajoute-t-il modestement. Ses pareils à deux fois ne se font pas connaître. Du coup il avait conquis l’estime générale et une certaine considération. Il savourait encore à part lui son triomphe qu’on entendit sonner la demie de neuf heures. Comme mus par un ressort tous se lèvent dans la salle avec un ensemble parfait, bouclent leur sabre, ajustent leur tenue comme pour une parade. Ce n’était que la retraite. Au moment du départ, Michel Guerre, plus que jamais en veine de politesse, veut à tout prix solder la dépense. Il cherche partout le patron de l’établissement qui se dérobe, le rejoint avec peine, lui fait ses offres, lui tend sa bourse. Peine inutile, tout était déjà payé et la note réglée. Ce manège n’avait pas échappé aux vieux grognards. Le léger frisson d’un sourire, courut sous leur moustache. C’était là, d’ailleurs, la seule infraction permise à leur impassibilité.

 Un quart d’heure plus tard, tous étaient au quartier, pas un ne manquait à l’appel. « Quel ordre, quelle discipline ! » se disait Michel Guerre, avant de céder au sommeil. Et repassant dans son esprit les divers incidents de la journée, il ne pouvait assez admirer la tenue parfaite, l’exacte régularité, la sévère correction des hommes d’élite qui lui avaient  apparu comme fils lointains du chevalier Bayard ou comme les frères puînés de La Tour d’Auvergne, le premier grenadier de France. A les voir si prompts au devoir, si empressés à se prévenir mutuellement, dans une attitude toujours digne avec leurs gestes mesurés, sans jamais hausser le ton, ne jurant pas, évitant les querelles, on les eût pris pour de sages et timides pensionnaires. Et cependant c’étaient là les soldats héroïques qui faisaient trembler le monde, qui allaient à la bataille comme à une fête, qui ne daignaient rire qu’au bruit du canon et dans le fracas de la mitraille.

Oh ! Comme il se sentait petit auprès de tels géants ! Voilà donc, songeait-il, les êtres surhumains avec lesquels je suis appelé à vivre désormais. Comment pourrai-je jamais leur ressembler avec la folle gaieté de mes dix-huit ans, avec mon caractère volcanique, avec mon esprit volontaire et mes idées d’indépendance ? Il faut que j’y arrive cependant, j’y emploierai tous mes efforts ; toute mon énergie, j’en prends dès ce soir l’engagement. Rien n’en coûtera pour mériter le beau nom de soldat de la Garde. Sur ce bon propos il s’endormit. Quand il se réveilla, la diane au matin fredonnait sa fanfare. Grand brouhaha dans les chambrées. Une prise d’armes était recommandée pour la présentation des recrues. Avec l’exactitude militaire, le régiment était rangé en bataille à l’heure fixée. Les bleus, en appareil forcément sommaire : pantalon de treillis, veste d’écurie, bonnet de police, tenaient le front de bandière. Les trompettes ouvrent le ban, un général s’écrie : « Soldats, voici les jeunes camarades que la Patrie vous envoie. Accueillez-les comme vos enfants. L’Empereur vous les confie, l’Empereur vous les recommande. Qu’ils trouvent  en vous aide et protection. Soyez pour eux des guides sûrs et de dignes initiateurs en tout ce qui concerne le service et les traditions de la Garde. Et vous, jeunes gens, qui, par une fortune doublement heureuse, avez été choisis, parmi tant d’autres pour faire partie de la Garde et dans la Garde, de ce régiment d’élite, comprenez votre bonheur. Conscients de l’honneur qui vous est fait et des obligations qu’il comporte, vous marcherez d’un pas ferme sur les traces de vos aînés vers tous les héroïsmes, pour la plus grande gloire de l’Empereur er de la France ». Après, une nouvelle sonnerie ferma le ban. Michel Guerre était définitivement incorporé.

Soldat de la Garde, il l’était déjà corps et âme, jusqu’aux plus extrêmes replis de son être. Il se sentait exalté, électrisé, fanatisé comme si ses lèvres eussent absorbé tout le haschisch des pays du Levant. Il se dressait, pour les défier, contre tous les ennemis de l’Empire. Et renchérissant, sans le savoir, sur le Cid Campréador : « Paraissez ! clamait-il, Prussiens, Russes, Autrichiens, Suédois, Hollandais, anglais, Espagnols, Portugais, Émigrés, Vendéens, la Garde est invincible ! ». En de telles dispositions, la vie de garnison lui eût été bien vite intolérable. Dieu lui épargna cette épreuve. Dès le lendemain, le régiment est alerté. Il s’agit encore d’une revue, mais d’une revue de départ. C’est la campagne de Russie qui commence est nos canonniers étaient des mieux conviés à la fête. Michel Guerre a suivi des compagnons sur le Champ-de-Mars, mais hors-rang, il est là dans la foule des curieux, les bras ballants et en simple spectateur. Avec ceux de classe il doit rester au dépôt pour l’instruction. Cette pensée le glace, lui fend le cœur, une indicible tristesse s’empare de lui ; la violence en est si grande qu’il se sent défaillir. Il comprend que seul un beau désespoir peut le secourir. Il n’a pour tout uniforme que son seul bonnet de police. N’importe, il s’élance, il se précipite vers le général commandant qu’entourait un brillant état-major ; il le supplie de le faire partir avec ses camarades. La Garde était une grande famille, l’autorité y était toute paternelle et l’on n’y avait pas le fétichisme de la voie hiérarchique. Toujours est-il que le général accueillit avec un sourire le jeune audacieux

 - « Combien de temps de service au dépôt ? », lui demanda-t-il.

- « Trois jours », telle fut la réponse.

Nouveau sourire du général qui cependant accorda son consentement et donna, séance tenante, des ordres pour que le soldat improvisé fut de suite équipé de pied en cap.

 A cet effet, Michel Guerre se rend aux magasins militaires. Là, il trouve le capitaine d’habillement qui lui délivre tous les effets auxquels il a droit. Notre jeune soldat les énumère avec complaisance : « Un colback, avec cordon et plumet, un dolman, une pelisse, un habit de petite tenue, avec aiguillettes rouges, un chapeau à cornes, à la Bonaparte, garni d’un galon rouge, une culotte dite hongroise garnie d’un galon rouge chamarré, une paire de bottes à la Russe, le haut taillé en cœur, garnies d’un cordon rouge avec un gland pendant au cœur de la botte, une deuxième paire pour la petite tenue, un pantalon basané, garni d’un rang de boutons le long du canon et d’une bande rouge ; deux pantalons de treillis, six cravates noires et six blanches, une ceinture rouge avec coulant jaune. Ajoutez à cela un sabre, une giberne et deux pistolets, une musette garnie, enfin un sac à distribution et un autre de campagne. Avec tout ce fourniment, Michel Guerre se trouva fort embarrassé. Comment le transporta-t-il à sa chambrée ? Peut-être fit-il plusieurs voyages. La grande difficulté était de revêtir un costume si nouveau pour lui et si compliqué. Il voyait bien que tout seul il n’y parviendrait jamais. Heureusement ses camarades plus au courant eurent pitié de lui et l’habillèrent. Quand il se vit dans son bel uniforme, il se sentit inondé de joie. Il a noté cette impression comme un de ses meilleurs souvenirs.

 Le lendemain, au point du jour, le régiment quittait La Fère. On n’emportait que les sacs. Les chevaux et les canons devaient suivre plus tard. Deux cents voitures étaient rangées aux portes de la ville. Les hommes s’y entassent avec leur paquetage et l’on part au grand trot. On marche à cette allure sans s’arrêter ni jour ou nuit. A chaque étape, d’autres voitures attendaient toutes attelées. Le temps de mettre pied à terre, d’attraper à la volée un peu de pain, d’avaler un verre de bière, de s’entasser de nouveau et l’on repartait. Le cahotement continu, le manque de sommeil, une gêne excessive brisent les plus robustes, quelques-uns succombent en cours de route. On arrive enfin à Mayence, lieu de concentration pour les armées du Nord. Il ne peut être question de repos. L’Empereur est là, il passe en revue le régiment. Mais la fatigue, semble-t-il, a glacé l’enthousiasme. Michel Guerre, qui, pour la première fois, voit le Héros, n’a pas le coup de foudre. Du moins il n’en parle pas dans ses Mémoires. Le défilé terminé, la troupe est conduite sur les bords du Main. De grandes barges y sont amarrées, qui reçoivent chacune de 1000 à 1200 hommes. De Mayence à Francfort, où l’on se rend, le trajet est délicieux. « Ce jour-là, dit notre auteur, fut le plus heureux de notre voyage. » Malheureusement il fut unique. Après une nuit passée chez l’habitant, il fallut reprendre, pour ne  plus les quitter, les chars inconfortables. Personne ne savait où l’on allait, personne ne se le demandait, car c’étai déjà un des dogmes fondamentaux de la discipline militaire que le soldat ne doit pas chercher à comprendre.

 A Hambourg, changement de direction. Tandis que le gros de la Grande Armée continuait de se porter, à marche forcée, vers le Niémen, nos canonniers recevaient l’ordre de gagner la ville de Prague en une seule traite. Qui sait ? C’était peut-être un moyen pour Napoléon de faire sentir à des alliés plus ou moins fidèles son omniprésence. Le séjour dans la capitale de la Bohême ne fut que d’une nuit. C’était peu, après une pareille randonnée. Marche, marche, tel était le mot d’ordre. La course se poursuit donc dans les mêmes conditions jusqu’à Ratibor, en Silésie, jusqu’à Cracovie, dans la Pologne autrichienne. Là, nos soldats sentent tout de suite, à l’accueil des habitants, qu’ils sont en pays ami. « Arrivés dans cette belle ville, écrit Michel Guerre, nous y fûmes reçus avec bonté. Nous y restâmes quatre ou cinq jours. » On fut encore porté jusqu’à Othurs [Olkusz ?], puis il fallut aller à pied jusqu’à Piotrksno [Piortkow ?]. Cette ville, située sur la Strava, chef-lieu de gouvernement, avait une certaine importance. Le régiment devait y séjourner quelque temps. Il y trouva ses cheveux, un mois après il y reçut ses canons. On ne l’y laissa pas inactif. « Nous y faisions la montre, note notre troupier, quatre fois par jour, trois fois aux pièces et une fois à cheval ».

 Un mois se passa dans ces exercices. Après quoi le régiment parut être assez en forme pour entrer dans Varsovie. La distance de 175 kilomètres fut vite franchie. Cette ville, où la Diète venait de proclamer le rétablissement du Royaume de Pologne, était encore dans toutes les effervescences de la liberté reconquise. Nos Français y furent accueillis avec un enthousiasme délirant. « Là, nous dit, Michel Guerre, nous crûmes être enlevés par les habitants de cette capitale. Chacun voulait nous voir et nous loger. Tous se disputaient l’honneur, disaient-ils de nous avoir. Le soir de notre arrivée, la ville fut illuminée, il y eut de beaux feux d’artifice. » On eut encore d’autres prévenances d’un ordre plus positif, auxquelles le soldat est particulièrement sensible. « Le lendemain, continue notre narrateur, chaque canonnier fut fêté dans son logement. Puis tous les cafés étaient gratis pour la troupe. Dieu sait combien le militaire est heureux d’être traité avec tant de pompe et d’amitié ! »

 Hélas ! De telles apothéoses allaient prendre fin. La Grande Armée, après avoir volé de victoire en victoire jusqu’à Moscou, se voyait obligée, par l’incendie de cette ville, de battre en retraite.  Pour lui envoyer des renforts, ou plutôt, sans doute, pour maintenir la voie libre, on rallia les régiments de la Jeune Garde restés jusque-là à l’arrière et on les jeta à leur tour en Russie. Ils n’y apportèrent, par le force des choses, qu’un faible secours et n’y servirent guère qu’à multiplier le nombre des victimes et à augmenter le désastre.

 

II

Notre régiment d’artillerie volante qui, depuis un mois, se morfondait à Varsovie où il manœuvrait du matin au soir, reçut, avec un soupir de soulagement, l’ordre du départ. Il se rendit, par Vilna, à Smolensk où il fit sa jonction avec l’armée. Pendant cette longue marche il ne fut pas tiré un seul coup de canon. « Nous étions tous émerveillés, écrit Michel Guerre, de pénétrer si avant dans la Russie, sans avoir à combattre ». Mais ce drame impressionnant n’allait pas toujours durer. A la sortie de Smolensk, l’armée en retraite, déjà fortement éprouvée, fut assaillie par des nuées d’ennemis. Il y eut de terribles combats auxquels la Jeune Garde prit une part héroïque. « J’étais là, la lutte fut acharnée, finalement nous fûmes vainqueurs », c’est bien là tout ce que pouvait dire un simple canonnier. Il est curieux de voir comment Michel Guerre a su dramatiser son récit.

 Bientôt, écrit-il, une armée formidable de Russes fondait sur nous. L’empereur de Russie avait été instruit qu’un corps d’armée de la Jeune Garde, formé de conscrits, devait protéger le passage de la Bérézina et puis former l’arrière-garde. Escomptant la faiblesse de cette troupe non encore aguerrie, « Profitons, dit-il à ses généraux, de cette heureuse chance. Ils sont soixante mille hommes, il n’y a qu’a leur en opposer cent mille. Ils seront tous tués ou blessés et prisonniers et l’armée française sera à notre merci. Tel est mon plan ». En effet, peu de jours après, deux corps d’armée russes, faisant ensemble cent vingt mille hommes, vinrent nous attaquer. Nous fûmes alors divisés également en deux corps placés sous les ordres ; l’un du maréchal Ney, l’autre d’Eugène [de] Beauharnais, vice-roi d’Italie. L’attaque commença vers les sept heures du matin, La Jeune Garde de battit avec une adresse et un courage incroyables. Vers le soir, l’armée russe était en déroute, laissant derrière elle des morts, des blessés et un très grand nombre de prisonniers. L’empereur de Russie attendait à son quartier-général la nouvelle de la défaite du 3ème corps d’armée de la Jeune Garde. Un de ses aides de camp le prévient de l’arrivée d’une ordonnance. « Ah ! dit-il, il vient m’annoncer la destruction du corps de réserve de l’armée française. Faite-le entrer «  L’émissaire s’étant présenté. « Eh bien, dit le monarque, comment ma Garde a-t-elle trait les conscrits de la Garde Impériale française ?- Hélas ! Sire, lui fut-il répondu, votre Garde est en pleine déroute, elle a été saccagée ». Et le dialogue se poursuivit ainsi : « Il y avait donc du côté des Français plus d’un corps d’armée ?- Oui, Sire, le Maréchal, commandant votre Garde, en a reconnu deux d’environ trente mille hommes chacun. -Comment, ils n’étaient que soixante mille, vous étiez cent vingt mille et vous avez été battus ? Je vois que la Jeune Garde impériale de France vaut la Vieille Garde. Cette défaite me déchire le cœur ». Et pour qu’on ne doute pas de la véracité de cette scène, le narrateur ajoute : « C’est en présence d’un colonel français prisonnier que l’empereur de Russie a tenu ce langage. »

Toujours admirablement renseigné, Michel Guerre nous apprend qu’après cette défaite des Russes, le maréchal Ney et le prince Eugène écrivirent à l’Empereur Napoléon qu’au moment de l’attaque, ils se croyaient battus et prisonniers, attendu que le 3ème corps de la Jeune Garde n’était absolument composé que de conscrits peu exercés. « Le premier coup de feu, disait l’un d’eux, me fit trembler pour la première fois pour le salut de cette jeune troupe. Mais quel fut mon étonnement, Sire, quand je m’aperçus de l’intrépidité de nos petits soldats. Rien ne pouvait arrêter leur ardeur. L’artillerie vomissait la mort sur tous les rangs ennemis ; la cavalerie, par ses charges répétées, enfonçait les carrés ; l’infanterie, par ses assauts multipliés, rompait et renversait les colonnes les  plus serrées et les plus profondes. Le feu ne dura que huit heures. Après quoi, les Russes en pleine de déroute, laissaient en notre pouvoir dix mille morts, quinze mille prisonniers, trente pièces de canons et trois drapeaux. Les héros d’un si glorieux fait d’armes, vous pouvez, Sire, les surnommer les Lions du Nord. J’aime à le proclamer, je n’ai jamais commandé soldats plus braves ; ils ne le cèdent en rien à la Vieille Garde. Sire, je crierai avec vous : « Vive la Jeune Garde ! Avec elle je crains aucun corps d’armée ». Il y a grande apparence que cette lettre n’a jamais été envoyée. Mais pour n’avoir pas été envoyée. Mais pour n’avoir pas été prononcées, les harangues de Tite-Live en sont-elles moins belles ?

 Chaque époque a ses dogmes intangibles. Les contemporains de Michel Guerre croyaient dur comme fer que la Garde n’avait aucun ennemi à redouter sur terre. De fait, elle ne devait être vaincue que par la force aveugle des éléments naturels. La victoire que nous venons de rapporter, victoire anonyme, mais que l’on peut, semble-t-il, situer dans le voisinage de la petite ville d’Orcha, fut la dernière qu’elle remporta sur le sol russe. Dès le lendemain, la température tomba tout à coup, dit notre témoin, à quarante-quatre degrés au-dessous de zéro[1]. Et il ajoute : « Le froid qui depuis dix siècles n’avait pas été aussi fort, fut notre seul vainqueur, mais non les baïonnettes du Nord. » L’armée eut tout de suite cruellement à souffrir. Le pays systématiquement dévasté par les Russes, lors de leur retraite, n’offrait aucune ressource. Pas d’abris, pas de vivres, pas même du bois pour le feu de bivouac. Dans ces conditions, le froid faisait des victimes sans nombre. Cependant quand on, parvint sur les bords de la Bérézina, le moral de l’armée, du moins en général, était encore bon. A la vue du gouffre qu’il fallait à tout prix franchir, sous peine de tomber sous le joug d’un peuple barbare, il y eut chez tous un sursaut d’énergie.

 La rivière, large de 40 toises, charriait d’énormes glaçons. Des marais la bordaient sur une profondeur de 500 toises et en rendaient l’accès encore plus difficile. Le passage commença le 26 novembre. Michel Guerre ne le raconte pas, mais il cite un trait qui montre bien dans quel déplorable état se trouvait alors la Grande Armée.

« Le 27, dans la nuit, nous fûmes rejoints par un de nos canonniers. Il était couvert de haillons, des guenilles de toile entouraient ses pieds, son colback enfoncé lui couvrait le visage. « Quand soupe-t-on ici ? » nous dit-il.  Puis il partit par un éclat de rire, nous regarda fixement sans parler, nous tendit la main, et mourut. Nous nous précipitâmes, mais déjà il baignait dans son sang. Simplement pour s’être approché du feu avec ses membres gelés, il était tombé foudroyé. Le matin, au jour, au moment de nous mettre en route, nous vîmes avec effroi, tout autour de nous, 4.000 hommes et 5.000 chevaux ensevelis à jamais dans un linceul de neige. Oh qu’on était loin encore du salut ! Après un dégel de quelques jours, le froid reprend plus vif que jamais. L’armée, sans cesse harcelée par des nuées de Cosaques bien équipés, bien nourris, chemine péniblement vers Wilna. A chaque instant ce sont des attaques qu’il faut repousser à la baïonnette. Les chevaux, exténués de fatigue et de faim succombent en masse. Les plus résistants s’abattent sur le verglas et se brisent les jambes. La cavalerie est démontée. Morts de froid, manquant de tout, les hommes s’avancent, d’un pas automatique, comme sans âme, dans une sorte de somnambulisme. Beaucoup frappés de congestion tombent pour ne plus se relever. Leurs corps, aussitôt couverts de neige, jalonnent la route. La colonne continue. Souvent des bandes entières que la faim tenaille, quittent les rangs pour trouver, contre toute espérance, quelque reste de nourriture dans un pays désert et trois fois ravagé. Les malheureux, même quand ils échappent aux Cosaques, ne reviennent pas et s’en vont plutôt grossir la cohue des traînards. Seule la Garde, parce qu’elle a pour mission spéciale de protéger et de défendre l’Empereur, observait une certaine discipline et montrait quelque cohésion. Aussi était-elle particulièrement éprouvée ». Dans une si affreuse calamité comment ne pas s’abandonner ? Michel Guerre eut un moment de défaillance où tout lui sembla perdu. Il voulut donner sa dernière pensée à ce qu’il avait de plus cher au monde, au meilleur des pères, à la plus tendre des mères, à la Patrie bien aimée qu’il ne reverrait plus. Il lui fallait dire à tout cela un adieu éternel et il n’avait que dix-huit ans. Ce fut pour lui comme la plus douloureuse des agonies. Soudain du fond de sa détresse un souvenir lui revint en mémoire, c’était sa promesse qu’il avait faite à sa mère de réciter chaque jour sept Pater et sept Ave en l’honneur-quod abundat non vitiat- des sept plaies de Notre Seigneur Jésus-Christ. La promesse, comme il arrive trop souvent, avait été oubliée. Rappelé par le malheur à son devoir, notre désespéré s’agenouille, fait sa prière. Quad il se relève, il n’est plus, dit-il, le même homme, il se sent mystérieusement réconforté au point de ne craindre plus rien ni le froid ni la faim, ni les balles. Sa belle confiance recouvrée il la fait partager à ses camarades et tout autour de lui, il relève les courages abattus. Le « vœu de sa mère », lui fut comme un palladium qui le protégea dans les mille dangers qu’il eut encore à courir et le ramena enfin sain et sauf dans ses foyers.

 En attendant, les jours succédaient aux jours dans l’affreuse monotonie des mêmes fatigues, des mêmes souffrances, des mêmes dangers. On comprend qu’en ces conditions les âmes les mieux trempées finissent par se dissoudre plus ou moins.

On connaît l’attachement du cavalier pour sa monture. Le cheval de Michel Guerre était bien « le fier et fougueux animal » qu’a décrit Buffon. Longtemps il avait donné bien du mal à son maître. La faim, la fatigue, le climat l’avaient enfin assagi et dompté. De même la communauté des malheurs avait fait perdre, au peu solide écuyer, jusqu’au souvenir des anciens griefs. La pensée que son compagnon allait, faute de nourriture, périr sous ses yeux, lui fendait le cœur. Heureusement le besoin rend ingénieux. Un jour que l’on traversait un marais planté d’aulnes, notre canonnier eut l’idée de détacher de ces arbres quelques pousses les plus tendres, de les couper en menus morceaux, de les broyer de son mieux. Il en présenta ensuite à son cheval une jointée. Quelle ne fut pas sa joie de voir la bête s’en repaître avec voracité ! La dose fut bien des fois renouvelée. Un bon seau d’eau presque bouillante compléta le repas. Michel Guerre ne pouvait assez se féliciter d’avoir ainsi rassasié son cher coursier. « Cela lui valut, note-t-il, une ration militaire. » Comme on pense bien, la découverte était trop bonne pour ne pas continuer d’en profiter. Guerre s’arrangeait toujours de manière à voir sur sa selle un sac plein de cette provende extraordinaire. A l’étape, lorsqu’il retirait ce sac et le détachait pour l’ouvrir, son cheval suivait tous ses mouvements et se mettait à trépigner comme s’il allait recevoir une bonne ration d’avoine. Avec ce régime, bon tout au plus, semble-t-il, à tromper un moment sa faim, ce noble animal, chose admirable à dire, non seulement reprit ses forces, mais même avec son humeur fringante et vive. Il offrait d’ailleurs avec ses congénères efflanqués, sans haleine, un tel contraste qu’on ne pouvait s’empêcher de le remarquer et de l’admirer. C’est ainsi notamment qu’il attira sur lui l’attention d’un pauvre diable d’une bien triste mine. Ce misérable, qui paraissait souffrir atrocement, s’approchant de notre jeune soldat, lui dit : « De grâce, camarade, laissez-moi monter sur votre cheval, je vous devrais la vie. » Il s’adressait à un trop bon cœur pour être refusé. Il fut donc aussitôt hissé sur la bête. C’était un colonel de la Garde qui avait eu les pieds gelés et qui portait une blessure au bras. Il fut traité avec une piété toute filiale par celui qu’il appelait son sauveur. Le matin, Michel Guerre le mettait en selle, le soir, l’aidait à descendre, partageait avec lui sa maigre ration, soignait ses plaies avec de l’urine, faute de médicaments, veillait sur lui nuit et jour. Mais cela ne devait pas durer deux semaines.

En effet, le bruit courait de plus en plus que le brigadier Guerre-qui a cru devoir taire quand et comment il avait reçu ses premiers galons- était l’homme le mieux monté de la colonne. Il parvint jusqu’au prince de Neuchâtel (Berthier), qui manda le cavalier privilégié et l’envoya porter un ordre à un autre corps d’armée. Michel Guerre confie à son camarade son malade désolé et part. Sa mission est périlleuse. Déjà, comme il l’apprendra plus tard, trois autres messagers envolés avant lui ont misérablement péri avant d’avoir pu accomplir leur tâche. Le temps trop rude ne lui permet pas de rester longtemps en selle. Il doit souvent mettre pied à terre, prendre les jambes à son coup pour se réchauffer. Sa bête fidèle se tient à ses trousses et le suit pas à pas. A un moment donné, une aubaine se présente. Le corps d’un cheval russe est là qui barre le chemin ? Il avait encore sur lui sa provision d’avoine, quatre picotins environ. Mais quel tait le moyen d’en profiter quand s’arrêter c’était la mort certaine ? On continue donc de marcher le ventre vide. A la tombée du jour se dresse une montagne qu’il faut escalader. Il fait nuit noire quand le sommet est atteint. Quelques lueurs percent les ténèbres dans le lointain. Ce sont les feux de bivouac de notre malheureuse armée. Le froid a redoublé, un vent glacial soulève des tourbillons de neige. Transi, grelottant, épuisé, Michel Guerre sent ses esprits l’abandonner, il tombe évanoui. Son cheval s’arrête, flaire son pauvre maître sans vie et reste là, immobile comme pour veiller sur lui.

Quand il reprit ses sens, le malheureux garçon se trouva dans une chaumière où, avec une bonté toute maternelle, une femme âgée lui prodiguait ses soins.

 « Mon cheval ! » tel fut son premier cri. On lui montra, dans une écurie voisine, l’animal en train de manger devant une crèche bien garnie. Il dit alors sans plus : « Je suis content. » Tant il est vrai que les grandes joies comme les grandes douleurs sont plutôt muettes. Il ne lui restait plus que le souci de donner à  boire à la bête. Un sceau d’eau chaude, où l’on avait jeté une poignée de farine d’orge, était là tout prêt pour la faire « barboter ». Volontiers, Michel Guerre eût fait lui-même ses délices de ce méchant brouet. On lui fit savoir qu’un meilleur régal lui était réservé, mais que par prudence, il valait mieux attendre encore un peu. Mais le temps pressait. Notre affamé fut donc assez vite introduit dans une salle à manger bien chauffée où tout de suite le fumet d’une bonne soupe lui fit sauter le cœur. Un vénérable vieillard, mari de son hôtesse et un jeune homme de vingt-quatre ans, leur fils, l’y attendaient. Ils se mirent à table tous les quatre. Avant de manger, Michel Guerre, en bon chrétien, propter metum Judeorum. Il pouvait craindre d’être tombé chez des juifs, car cette engeance, il savait bien, pullulait dans le pays. Son geste furtif ne passa pas inaperçu. La maîtresse de maison prit dans un vieux bahut un beau crist d’argent qu’elle lui présenta. Il y apposa pieusement ses lèvres. Toute gêne, dès lors, disparut, ce n’étaient plus des ennemis, des étrangers que le hasard avait rassemblés mais des frères que Dieu avait réunis. Les mets furent moins copieux que délicats pour ménager un estomac délabré par les privations. Vers minuit, on se sépara après des dieux touchants. Le fils de cette famille si bienfaisante voulut à tout prix accompagner notre cavalier et ne le quitta qu’après l’avoir aidé à franchir un pas très dangereux.

Chacun sait que le vrai n’est pas toujours vraisemblable. Comment un soldat égaré a-t-il pu être l’objet chez des ennemis, d’un pareil accueil ? Voilà une question que le mémorialiste ne se pose même pas mais qui tout naturellement se présente  à l’esprit du lecteur. Il y a bien une réponse à la rigueur. Le fait se passait en Lituanie, dans une ancienne province du royaume de Pologne, dont les habitants pouvaient plus ou moins secrètement considérer les Français comme des libérateurs et des amis. Mais il fait avouer que, dans la suite du récit, le narrateur se révèle de plus en plus comme atteint au plus haut degré de mythomanie.

A SUIVRE.


[1] Il ne semble pas que pendant toute la campagne de Russie, la température soit descendue au-dessous de 28 degrés. (Note du Chanoine Durengues).

 

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( 11 janvier, 2019 )

Bâtiments barbaresques (Ile d’Elbe,1814)

Drapeau ile d'Elbe

Un extrait du témoignage d’André Pons de l’Hérault…

« Depuis le renversement de l’empire français, les pirates des côtes ,d’Afrique parcouraient de nouveau la mer et effrayaient les marines marchandes des puissances riveraines de la Méditerranée. Les marins elbois n’étaient pas sans souci à cet égard, et l’Empereur partageait leur anxiété. On se rappelle que le brick « l’Inconstant » avait pris sous sa sauvegarde un convoi napolitain chassé par un chebec barbaresque, et qu’il l’avait préservé, du moins en partie, d’une prise presque certaine. Sur cela les marins avaient forgé des contes imaginaires. Aucun d’eux ne pouvait avoir vu le « ‘reis », capitaine du bâtiment turc qui avait donné la chasse au convoi napolitain; n’importe, on le faisait parler, on lui prêtait les paroles les plus extravagantes. Ces propos, en passant de bouche en bouche, prenaient un air de vraisemblance, et ceux qui en étaient les inventeurs avaient fini par y croire. D’ailleurs, le bruit du danger des Barbaresques faisait que la marine marchande demandait une augmentation de nolis, et l’appât de ce surplus de gain entrait pour beaucoup dans la crainte que l’on témoignait. L’Empereur me demanda, avec l’accent de la simple curiosité, de quelle manière je me comporterais avec la marine riaise; je lui répondis qu’en mon âme et conscience il ne me paraissait pas nécessaire d’accroître le fret de paix, d’abord parce qu’il n’y avait encore aucun fait positif, et ensuite parce que c’était aux propriétaires des hauts fourneaux de fonte à traiter pour le transport du minerai. L’Empereur fut très ,satisfait de ma réponse; il avait eu la pensée que mon affection pour les Riais me ferait saisir cette circonstance pour les faire gagner. Je lui fis observer «qu’il me connaissait mal», mais il m’interrompit net en me disant: «Cela pourrait bien être», et il parla d’autre chose. Il devenait urgent de faire cesser des bruits qui avaient au moins l’inconvénient d’intimider les voyageurs que la curiosité attirait à l’île d’Elbe. L’Empereur ne voulait en aucune manière avoir recours à l’autorité britannique des Bourbons; il lui répugnait également de demander protection aux puissances signataires du traité de Paris. Il s’adressa lui-même à tous les pouvoirs barbaresques de la Méditerranée; il leur fit connaître son pavillon, et il attendait les décisions mahométanes, lorsqu’un événement tout à fait imprévu vint assurer l’île d’Elbe qu’elle n’avait rien à craindre des Turcs. Un chebec barbaresque s’était montré dans le canal de la Corse; puis il avait poussé des bordées en dehors de la Pianosa, et tout à coup, après avoir parlé à un navire français, il alla mouiller sur la rade de Longone, le plus près de terre possible, ce qui le mettait dans la dépendance absolue de la place. Le reis, capitaine, n’attendit pas que l’intendance sanitaire le fît appeler; il s’y rendit de suite, et sans attendre qu’on l’interpellât, il demanda «si le Dieu de la terre était encore là». L’intendant sanitaire lui répondit qu’en effet l’Empereur était encore là, mais, ne songeant qu’à sa propre affaire, voulut lui adresser les questions sanitaires d’usage. Le reis le pria avant tout de lui faire vendre une bannière elboise, et pendant qu’on lui cherchait cette bannière, il fit le rapport qu’on lui avait demandé. Dès qu’on lui eut remis le pavillon elbois, qu’il paya sans marchander, il poussa au large, alla à son bord, fit hisser le drapeau acheté au bout de la grande antenne, et il le salua de trois salves de toute son artillerie, en ajoutant à cette salutation trois des _hourras_ en usage dans notre marine militaire; aucun bâtiment européen n’aurait pu avoir une politesse plus exquise. Le reis retourna à l’intendance sanitaire; son costume était visiblement un costume de parade, et avec un langage de respect il s’informa s’il ne lui serait pas possible «de courber la tête devant le grand Dieu terrestre». On lui répondit que comme il était, lui reis, en grande quarantaine, il ne pourrait pas approcher de l’Empereur, parce que les soins pour la conservation des jours précieux de Sa Majesté s’y opposaient, mais qu’il pourrait le voir sur le rivage lorsqu’il sortirait pour aller à la promenade, et il s’inclina profondément. Il fut de suite rendu à l’Empereur un compte exact de ce qui se passait, et l’Empereur fut charmé des merveilles mahométanes (sic) dont il était l’objet. Il ordonna qu’on répondît au salut par un autre salut de cinq coups de canon. Le bâtiment barbaresque n’était pas un bâtiment militaire, c’était un armement particulier de la Régence de Tunis.

Le reis avait deux renégats pour interprètes, un Français et un Italien, et l’Empereur m’ordonna d’aller les interroger: j’y fus. Mais le reis voulut être de la conférence. Je restai une heure avec ces trois personnages. Le Français était du département du Gard, l’Italien était de Venise. Le Français me dit qu’il avait été fait prisonnier, puis esclave, et qu’en définitive il avait mieux aimé renoncer à sa religion qu’aux jouissances de la liberté; cet homme avait tout l’air d’un flibustier. L’Italien était plus réservé. Le reis ne me parla que par des questions; jamais il ne me donna la faculté de l’interroger. Il ignorait à peu près les causes et les effets des malheurs de la France. À chaque instant il me demandait «pourquoi les Français s’étaient séparés de leur Dieu». Je lui répondais du mieux qu’il m’était possible; toutefois mes réponses ne le contentaient pas, et il en revenait toujours à ses pourquoi. Une seule de ses pensées me parut remarquable; je l’engageais à ne pas avoir une mauvaise opinion de la nation française; je l’assurais que le peuple français aimait toujours l’Empereur, et il me fit dire par l’interprète italien: «Ce ne sont pas les petits qui trahissent, ce sont les grands.» Au moment de me séparer de lui, je lui demandai «s’il continuerait à être de nos amis», et en joignant parallèlement les deux doigts index, il m’adressa vivement ces mots qui résonnèrent ainsi à mon oreille: «Schim, schim»

L’Empereur s’était arrangé pour passer sur le port pendant que je serais encore avec le reis; il passa; sa suite avait une tenue de fête. Dès que l’Empereur parut, je le montrai au reis, et, sans exagération aucune, le reis se prosterna en croisant ses bras sur la poitrine. L’Empereur s’arrêta sur le rivage, se fit indiquer le reis, et il le salua plusieurs fois de la main. Lorsqu’il ne fut plus en vue, je demandai au reis ce qu’il en pensait, et le reis, rayonnant, me répondit directement comme si je devais le comprendre. L’interprète italien le traduisit ainsi: «Ses yeux reflètent comme du cristal.» Le reis demanda ensuite à l’interprète s’il m’avait bien expliqué ce qu’il avait voulu me dire.

Avant la fin de ce jour, l’Empereur fit envoyer au reis des approvisionnements considérables pour lui, ainsi que pour son équipage, et il lui fit souhaiter un bon voyage. Le reis m’avait retenu; enfin je le quittai, et il me cria plusieurs fois: «Addio, moussiou!_» Je ne voulus pas être moins aimable que lui; je m’arrêtai, et je lui répondis par les deux seuls mots grecs que je savais « Calismère, calispère !» (Bonjour, bonsoir!) Et ensuite l’intendant sanitaire m’apprit que mon langage helléniste avait beaucoup amusé le marin musulman. L’Empereur aurait voulu que j’eusse insisté «pour arracher des paroles» à mon interlocuteur. Il fut frappé de ces mots: «Ce ne sont pas les petits qui trahissent, ce sont les grands», et le « Schim, schim », lui fit plaisir. Puis, assuré qu’il ne serait pas troublé par la piraterie africaine, il me dit d’un air de contentement: «Voilà une épine de moins dans le pied, et pour nous c’est quelque chose.» Ces paroles échappées à une conversation d’épanchement me prouvèrent que l’Empereur n’avait pas été sans souci à l’égard des Barbaresques, et de bien bon coeur je partageai sa satisfaction. Lorsque l’Empereur se présenta sur le rivage, le renégat français, quijusque-là n’avait pas du tout paru embarrassé, qui même avait peut-être affecté d’être sans gêne, devint blême en voyant le cortège impérial, et dans un sentiment indicible d’orgueil national, il m’adressa ces paroles en patois: «Il n’y a rien au monde comme les militaires français!» Et à dater de ce moment, sombre, rêveur, toujours pâle, il ne prit plus la parole. C’était un double remords qui s’était emparé de cet homme: la vue de Français et de chrétiens avait malgré lui pénétré dans sa conscience. On ne renonce pas impunément à sa patrie et à son Dieu. Cet événement presque inconnu aujourd’hui eut cependant alors un grand retentissement pour l’Empereur et pour les Elbois, puisqu’il les débarrassa des craintes de guerre avec les puissances barbaresques. Aussitôt que l’on sut à Gênes, à Livourne, à Civita-Vecchia, à Naples, qu’un bâtiment barbaresque était allé à l’île d’Elbe, qu’il avait salué, qu’on l’avait salué, et que l’Empereur lui avait envoyé des approvisionnements, les marines marchandes de la Méditerranée s’empressèrent de demander le pavillon elbois, et ces demandes multipliées ne laissèrent pas que d’embarrasser l’Empereur. Le premier mouvement de l’Empereur fut d’accorder sa bannière à tous ceux qui la lui demanderaient; il souriait à l’idée que cette bannière flotterait ainsi sur toute la Méditerranée, peut-être même sur tout l’Océan.

Une autre chose le séduisait dans l’intérêt des Elbois: c’était de faire pour l’île d’Elbe ce que la France avait fait pour Port-Vendres, obliger les propriétaires des bâtiments qui prendraient la bannière elboise à établir un domicile sur l’île, à y acheter une propriété, à confier les expéditions maritimes à un capitaine de la marine elboise, et à faire armer et désarmer leurs bâtiments à Portoferraio ou à Longone. Sans doute ce système aurait pu avoir de bons résultats pour l’île d’Elbe, mais il était presque impossible que les puissances barbaresques s’y prêtassent volontairement, et si elles l’avaient considéré comme une tromperie, chose probable, elles auraient compris la bannière elboise dans la proscription qu’elles faisaient planer sur toutes les bannières de la chrétienté, ce qui aurait été un principe de mort pour la marine elboise. L’Empereur décida qu’il ne s’exposerait pas à sacrifier les Elbois pour favoriser les étrangers: c’était de toute justice. Lorsque la France pour peupler Port-Vendres avait prêté le pavillon français aux Génois, la France avait des armées navales pour faire respecter ce pavillon, et l’île d’Elbe n’avait rien pour se faire craindre.

La marine marchande génoise avait un noble représentant auprès de l’Empereur, l’honorable Laurent Chighizola, ancien capitaine, qui avait à la sueur de son front acquis une fortune importante, et dont la parole d’expérience et de vérité se faisait écouter. Ce digne Ligurien était allé trouver l’Empereur à la Pianosa. L’Empereur l’avait reçu avec bonté; il l’avait entretenu avec plaisir, et, ne pouvant pas lui accorder le pavillon de l’île d’Elbe, il l’avait destiné à en être le consul. Je connaissais beaucoup cet excellent homme depuis le temps déjà reculé où je commandais la marine militaire à Gênes; j’avais été heureux de pouvoir l’accueillir affectueusement. Aux jours de malheur, lorsque  la proscription me poursuivait avec acharnement, le fils Chighizola, devenu un grand armateur, paya la dette morale de son père, et il me tendit une main amie. C’est ainsi que les braves gens se retrouvent. »

 

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