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( 18 mars, 2020 )

La bataille de Waterloo racontée par les témoins…

waterloo

18 juin 1815. Une date mythique pour tous les napoléoniens… « Waterloo, la fin d’un monde… » comme l’a si joliment écrit le commandant Henry Lachouque. On ne compte plus les études en tout genre consacrées à cette bataille. Aussi, plutôt que de réécrire une nouvelle fois les faits de cette journée qui marque à jamais l’Histoire de notre pays mais aussi celle de l’Europe, nous avons préféré glaner çà et là quelques extraits de témoignages représentatifs. Nous avons complété ce choix de textes par une bibliographie d’ouvrages (et non exhaustive) se rapportant à Waterloo. 

Les troupes sont prêtes. La bataille éclate. 

Lieutenant au 26ème régiment d’infanterie légère et devenu aide de camp du général de La Houssaye (resté lui à Paris), le jeune Alexandre de Chéron a laissé une lettre (adressée à son général) et datée du 22 juin 1815. Il y raconte la bataille telle qu’il l’a vu :  »Le lendemain 18 juin, l’Empereur fit ses positions d’attaque. L’ennemi formait le fer à cheval devant nous. Notre corps tint la droite. La fusillade commença sur les neufs heures du matin [Chéron se trompe car tout le monde est d'accord pour dire que c'est à 11h30 que la bataille débuta]. Les colonnes d’attaque furent formées, on se porta en avant de tous côtés. L’attaque fut générale. Les soldats étaient dans un enthousiasme impossible à décrire. Les cris de  » Vive l’Empereur !  » se confondaient avec le bruit du canon. Cependant, l’ennemi, embusqué dans une position extrêmement avantageuse, protégé par une artillerie nombreuse et formidable ne parut point étonné de notre audace. Il fit un feu si terrible que nos têtes de colonne reculèrent en désordre ; alors la cavalerie chargea et dégagea l’infanterie en tuant beaucoup d’anglais ; ils prirent beaucoup de chevaux. L’ordre se rétablit et l’on continua à se battre avec un succès balancé. Enfin l’ennemi put dégager son centre pour se porter aux ailes. L’Empereur suivit ce mouvement. Les ailes tentèrent même à le rejoindre derrière nous et à nous couper la route. Le maréchal Blache [Chéron veut dire Blücher] était arrivé avec ses troupes sur notre droite. L’ennemi recommença le feu sur le centre, feu qu’il n’avait suspendu que pour nous donner plus de confiance et nous nous vîmes entourés pour ainsi dire, n’ayant pour tout point libre que la route. L’Empereur comptait sur les généraux Grouchy et Vandamme qui devaient prendre l’ennemi par derrière. Ils ne vinrent pas et nous fûmes sur les huit heures tellement pressés par des forces supérieures que nos troupes se replièrent successivement et finirent enfin par être dans un désordre impossible à décrire « .(Alexandre de Chéron, lettre du 22 juin 1815 contenue à la fin de ses  » Mémoires inédits sur la campagne de Russie. Présentés par Robert de Vaucorbeil « . Teissèdre, 2001)Victor Dupuy, quant à lui, est chef d’escadron, au 7ème hussards:  »Le 18 à quatre heures du matin, nous étions à cheval et vers huit heures, après avoir fait rafraîchir nos chevaux quelques instants, nous nous rendîmes sur le champ de bataille. Notre régiment fut détaché de la division et, avec trois escadrons de chasseurs, prit position à l’extrême droite, n’ayant pas d’ennemis devant nous ; Le combat s’engagea à notre gauche sur toute la ligne ; dès midi, la panique s’empara de quelques régiments d’infanterie du 1er corps d’armée et le sauve-qui-peut y fut prononcé. Ils fuyaient dans le plus grand désordre, je courus à eux avec un peloton de hussards pour les arrêter ; voyant parmi les fuyards, un porte-drapeau avec son aigle, je lui dis de me la remettre ; il l’avançait déjà pour me la donner, lorsque la réflexion me vint : « Je ne veux pas vous déshonorer, monsieur, lui dis-je, déployez votre drapeau, et portez-vous en avant, en criant avec moi, Vive l’Empereur !« . Il le fit sur-le-champ, le brave homme ! Bientôt les soldats s’arrêtèrent et dans peu d’instants, grâce à ses efforts et aux nôtres, près de trois mille hommes étaient réunis et avaient fait volte-face. Cette fuite était d’autant plus étonnante et extraordinaire que l’ennemi ne poursuivait pas ; mais par qui le malveillant sauve-qui-peut avait-il été prononcé ? On l’ignorait. Jusque vers quatre heures, nous restâmes paisibles spectateurs de la bataille. Dans ce moment le général Domon vint à moi ; le feu des Anglais était à peu près cessé ; il me dit que l’affaire était gagnée, que l’armée ennemie était en retraite, que nous étions là pour faire jonction avec le corps du maréchal Grouchy et que nous serions le soir à Bruxelles ; il partit. Peu de moments après, au lieu de faire jonction avec les troupes du maréchal Grouchy comme nous nous y attendions, nous reçûmes l’attaque d’un régiment de hulans prussiens. Nous le repoussâmes vigoureusement et lui donnâmes la chasse, mais nous fûmes forcés à la retraite par le feu à mitraille de six pièces de canon, derrière lesquelles les hulans se replièrent. Le colonel Marbot avait été blessé d’un coup de lance à la poitrine, dans l’attaque des Prussiens. Attaqués alors par l’infanterie, nous nous reployâmes sur le centre en battant en retraite. Dans notre mouvement rétrograde, nous rencontrâmes le maréchal Soult, major général, qui nous fit placer près d’une batterie de la garde pour la soutenir ; le canon ennemi nous fit quelque mal. »(Victor Dupuy :  » Souvenirs militaires, 1794-1816 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001). Le fameux Capitaine Jean-Roch Coignet assiste au début de la bataille :  »L’Empereur, ne recevant pas de nouvelles du maréchal Grouchy, donna l’ordre de l’attaque sur toute la ligne et la foudre éclata sur tous les points aux cris de : « Vive l’Empereur ! » (Capitaine Coignet :  » Cahiers. Présentés par Jean Mistler, de l’Académie Française. Avant-propos de Christophe Bourachot « . Arléa, 2001.) 

Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali, se trouvait près de Napoléon lors de la bataille :  »L’action commença au parc d’Hougoumont [Le château d'Hougoumont entouré de son parc et de son petit bois (aujourd'hui disparu)]. Cet endroit étant peu éloigné et assez élevé, on put voir assez facilement l’attaque et la défense. Ce fut avec beaucoup de peine que l’on parvint à en déloger l’ennemi. Les autres parties de la ligne de bataille étant éloignées ou cachées par les inégalités du sol, on pouvait bien voir à l’œil nu les divers mouvements qui s’opéraient. Une bonne partie de la journée s’était écoulée, et ce n’était que fort lentement que l’on avait gagné quelque terrain.  Dans l’après-midi, le corps prussien du général Bülow, qu’on avait pris d’abord pour celui du maréchal Grouchy, commença à faire quelques progrès et à donner des chances de succès à l’ennemi. Il était, je crois, trois à quatre heures. Au moment où les premiers boulets prussiens arrivaient sur notre droite, je fus envoyé à la ferme du Caillou pour dire à Pierron, maître d’hôtel, d’apporter une petite cantine, l’Empereur et quelques personnes de sa suite ayant besoin de prendre quelque nourriture. En allant, quelques boulets seulement traversaient la chaussée, mais, en revenant, il en arrivait une assez grande quantité. Peu loin et en arrière de l’endroit où était l’empereur, il y avait un chemin creux dans lequel était un grand nombre d’hommes tués de la garde anglaise (horse-guard) ; on les reconnaissait à leur haute stature et à leur grand casque orné d’une chenille noire.  Bülow repoussé, l’Empereur fit avancer les bataillons de la Vieille Garde sur les Anglais. La cavalerie avait déjà été lancée. Dès que la Garde eut joint l’ennemi, elle y sema la mort., et de toutes parts le fit reculer. Nos blessés, qui étaient en grand nombre, nous firent connaître l’opiniâtreté que mettaient les Anglais dans la résistance. Parmi les blessés, je vis le général Friant qui était encore à cheval ; quelques moments après, le colonel Mallet, qui était porté par ses soldats. Ce dernier me reconnaissant, me fit signe de lui donner une goutte d’eau-de-vie. Je le satisfis immédiatement : je portais le flacon de l’empereur. L’Empereur, qui, une demi-heure avant et peut-être plus, avait laissé la plus grande partie de son état-major et de son piquet d’escorte, pour diriger l’attaque de l’infanterie de la Garde, vint nous rejoindre une demi-heure après. La nuit commençait à couvrir le champ de bataille de ses ombres, lorsque le maréchal Blücher entra en ligne sur notre droite et porta le désordre dans quelques régiments français ; et ce désordre, se communiquant de proche en proche, devint général en peu de temps. Il fallut que la Garde fît un changement de front et ensuite qu’elle se formât en carrés, dans l’un desquels se réfugia l’Empereur avec sa suite pour échapper à la cavalerie prussienne qui inondait le champ de bataille. Le corps de Bülow, qui avait repris l’offensive et qui coupait déjà la chaussée, menaçait de nous envelopper entièrement. (Mameluck Ali :  » Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés et annotés par Christophe Bourachot « . Arléa, 2000).

Octave Levavasseur, officier d’artillerie et aide de camp du Maréchal Ney, se trouve aux premières loges lors de cette journée historique :  »Le 18 juin, reconnaissant que l’ennemi a pris position en avant de la forêt de Soignes et hérissé la crête de Mont-Saint-Jean, l’Empereur juge que c’est là que Wellington veut fixer la bataille ; il fait défiler l’armée en colonnes d’attaque et dispose ses lignes parallèlement à celles des Anglais. Le Prince Jérôme commandait notre aile gauche ; les comtes Reille et d’Erlon marchaient au centre ; Lobau et Duhesme à droite. Le Maréchal Ney avait le commandement de l’infanterie et de la cavalerie. Nous étions séparés de l’armée anglaise par un petit vallon dans lequel se trouvait, sur la grande route, la ferme de La Haye-Sainte, très rapprochée de la ligne ennemie. Pendant que nos troupes prenaient position, des boulets enlevèrent quelques files. Déjà le comte d’Erlon avait commencé son mouvement d’attaque, la bataille était engagée. Le Maréchal fit appeler tous les colonels de cavalerie et leur donna l’ordre de lui envoyer chacun un escadron. Ces escadrons étant venus se former derrière lui, il dit à un de ses plus anciens aides de camp, Crabet, général de brigade en retraite, revenu depuis quelques jours auprès de lui, de prendre le commandement de cette cavalerie, et il ajouta : « Vous allez suivre par la gauche et balayer tout ce qui se trouve entre l’artillerie ennemie et son infanterie en passant sur le terrain occupé par l’ennemi derrière La Haye-Sainte « . Pendant ce temps, le comte d’Erlon s’avançait au milieu de la mitraille sur la pente du plateau, mais il ne réussissait pas à prendre la position. Crabet défile et s’enfonce dans le vallon ; le maréchal se retourne et s’adressant à moi : « Levavasseur, dit-il, marchez avec cette charge« . (Octave Levavasseur :  » Souvenirs militaires, 1800-1815 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Capitaine Robinaux, du 2ème de ligne a les yeux grands ouverts sur la bataille qui commence :  »Le 18 juin, ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les anglais, attaquée par le 2ème corps d’armée commandé par le comte Reille qui s’en empare, ainsi que deLa Haie-Sainte. Planchenois [Plancenoit] et la ferme de La Belle-Alliance sont occupées par les français ; c’est vers ce point que Bülow se dirige… Sur les 10 heures du matin, toute l’armée française se mit en mouvement et s’avança dans la plaine ; l’armée était échelonnée et en colonnes serrées ; elles passèrent toutes, successivement, ces belles colonnes, au pied du mamelon de La Belle-Alliance où était l’Empereur et se dirigèrent chacune sur le point qui lui fut assigné. Le corps dont je faisais partie (le 2ème) se dirigea sur la ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les Anglais ; elle est située sur une petite hauteur qui domine la plaine sur tous les points, et au pied de cette ferme il y a un grand bois de taillis assez mal plantés, au-dessous duquel nous étions en colonne serrée ; nous formions l’extrême gauche de l’armée. 

Le comte Reille, qui commandait en chef le 2ème corps, vint nous donner l’ordre d’enlever la position occupée par les Anglais et de prendre la ferme pour point d’appui et de nous maintenir dans cette position pendant la bataille, sans perdre ni gagner du terrain. Aussitôt la charge fut ordonnée et nous montâmes en masse, la baïonnette croisée sur l’ennemi, qui fit une ferme résistance. Le combat fut opiniâtre ; de part et d’autre et la fusillade la plus meurtrière se poursuivit avec une égale ardeur une demi-heure suffit aux français pour enlever cette position formidable ; si nous eussions fait un grand nombre de prisonniers, tandis que sur le centre et la droite de l’armée la canonnade la plus vive et la fusillade la mieux soutenue se faisaient entendre ; nous tenions toujours ferme cette position importante.   Sur les 6 heures du soir, le maréchal Ney vint à notre position et nous cria d’une voix forte : « Courage, l’armée française est victorieuse, l’ennemi est battu sur tous les points ! « .

L’Empereur, voyant un corps qui débouchait dans la plaine, annonça aussitôt l’arrivée du Général Grouchy, commandant en chef la cavalerie ; aussitôt il fit attaquer les plateaux dits Mont-Saint-Jean, occupés par les Anglais sous le commandement du général en chef commandant les armées combinées Lord Wellington ; là il trouva une ferme résistance ; une artillerie nombreuse et embusquée vomissait feu et flamme de toutes parts ; la garde impériale s’avança sur-le-champ et enleva la position qui fut reprise à l’instant ; la garde forma aussitôt le carré et se battit ainsi avec acharnement sans exemple ; sommée plusieurs fois de se rendre, elle préféra la mort au déshonneur, et bientôt l’on entendit ces mots si dignes du caractère et du beau nom français : « La Garde meurt, mais elle ne se rend pas !…  »

(Capitaine Robinaux :  » Journal de route (1803-1832). Publié par Gustave Schlumberger « . Plon, 1908). 

Louis Bro, commandant le 4ème régiment de chevau-légers lanciers est également un des témoins de cette bataille : « A une heure du soir [de l'après-midi], la division Donzelot, précédée des batteries, marche sur le château de Goumont [Hougoumont], repousse une division belge et s’éparpille dans un terrain accidenté. Le corps anglais de Picton attaque son flanc gauche. La division Marcognet se précipite, mais ne peut sauver une batterie enlevée par la troupe de Ponsomby qui charge à la tête des dragons gris d’Ecosse. Notre infanterie, coupée en tronçons, se débande ; Drouet d’Erlon fait ordonner à la cavalerie de charger. Un terrain détrempé ne nous permet pas de manœuvrer à l’aise. J’enlève mon 4ème lanciers.  A droite d’un petit bois, nous apercevons la cavalerie anglaise, qui, promptement reformée, menace de tourner le 3ème chasseurs. Je prends la tête des escadrons en criant : « Allons, les enfants, il faut renverser cette canaille ! » Les soldats me répondent : « En avant ! Vive l’Empereur ! » Deux minutes plus tard, le choc a lieu. Trois rangs ennemis sont renversés. Nous frappons terriblement dans les autres ! la mêlée devient affreuse. Nos chevaux écrasent des cadavres et les cris des blessés s’élèvent de toutes parts.  Je me trouve un moment comme perdu dans les fumées de la poudre. L’éclaircie venue, j’aperçois des officiers anglais qui entourent le lieutenant Verrand, porte-aigle. Ralliant quelques cavaliers, je me porte à son secours. Le maréchal des logis Orban tue d’un coup de lance le général Ponsomby. Mon sabre fauche trois de ses capitaines. Deux autres peuvent fuir. Je retourne sur le front pour sauver mon adjudant-major. J’avais vidé mon deuxième pistolet quand je sentis tout à coup mon bras droit paralysé. De la main gauche, j’abattis l’agresseur qui me bravait… Un éblouissement me força à saisir la crinière de mon cheval. J’eus la force de dire au major Perrot : « Prenez le commandement du régiment !« . Le général Jacquinot, survenu, en voyant le sang inonder mes vêtements, me soutint et dit : »Retirez-vous ! » Et il partit pour la charge. Le major Motet coupa mon dolman et appliqua un bandage sur charpie, en prononçant : « Ce n’est pas mortel, mais il ne faut pas rester ici. » La rage de quitter mes escadrons me fit verser des larmes. »(Général Bro :  » Mémoires, 1796-1844 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Colonel Trefcon, chef d’état-major de la 1ère division d’infanterie du corps d’armée de Reille, nous donne une affirmation bien révélatrice sur l’intensité des combats :  »A trois heures, le champ de bataille ressemblait à une véritable fournaise. Le bruit du canon, celui de la fusillade, les cris des combattants, tout cela joint au soleil ardent le faisait ressembler à l’enfer des damnés « . (Colonel Trefcon :  » Carnet de campagne, 1793-1815. « , A la Librairie des Deux Empires, 2003). Le chirurgien Louis-Vivant Lagneau, du 3ème régiment des grenadiers à pied de la Vieille Garde, a lui aussi sa propre vision de la bataille:  »On est obligé, sur le soir, de se retirer, ce qui n’a pas lieu sans désordre. L’Empereur, derrière lequel j’étais à dix pas, entre son état-major et la ferme de La Belle-Alliance, d’où j’avais été chassé ainsi que mes blessés, par les tirailleurs prussiens, qui débusquaient d’un petit bois sur notre droite, eut un instant son attention fixée sur ce point, où il s’attendait à voir arriver le maréchal Grouchy, auquel des ordres avaient été expédiés ; mais ils n’étaient pas arrivés au maréchal. L’Empereur comptait bien sur lui, car il regardait souvent à sa montre et faisait dire au général Duhesme, qui était à l’aile droite et qui demandait des secours, qu’il tint bon et que Grouchy ne tarderait pas à lui arriver en aide. J’étais là avec Larrey, le chirurgien en chef de la Garde, il y avait aussi Zinck, avec une ambulance. Il avait été forcé, comme nous, d’abandonner la partie et s’était rapproché, comme moi, du groupe de l’Empereur. Il y avait là aussi le collègue Champion, qui, avec Zinck avait établi l’ambulance de la Garde près de la mienne, dans une grange, sous les ordres de Larrey.   Napoléon croyait la bataille gagnée au moment où nous fûmes délogés de notre ambulance, parce qu’il croyait que les Prussiens, qui nous envoyaient des coups de fusil sur la ferme de La Belle-Alliance, étaient eux-mêmes poussés par derrière par le corps de Grouchy. Il était alors à peu près deux heures et demie ou trois heures. Malheureusement c’était bien les Prussiens et les Prussiens tout seuls, commandés par le général Bülow. Grouchy n’avait pas reçu trois messages que lui avait adressé l’Empereur. Les aides de camp avaient été pris par l’ennemi, et lui, Grouchy, qui avait eu au début de la bataille et peut-être dès la veille, l’ordre de retenir les Prussiens au pont de Wavre, pour en finir avec les Anglais, avant qu’ils pussent se réunir à eux, s’était contenté, avec ses 25 ou 30 000 hommes d’excellentes troupes, d’observer le pont, où les Prussiens avaient laissé une seule division, tandis qu’avec tout le reste de leur armée Bülow se dirigeait sur notre champ de bataille. » (Louis-Vivant Lagneau :  » Journal d’un chirurgien de la Grande-Armée, 1803-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot ». LCV, Editeur, 2000). Dieudonné Rigau, chef d’escadrons au 2ème dragons, apporte dans ses  » Souvenirs des guerres de l’Empire  » un témoignage presque symbolique : »Je me suis retiré le dernier du champ de bataille avec un escadron et toujours au pas, sans que l’ennemi ait osé s’adresser à nous, quoique nous débordant de tous côtés. Arrivé près de la position où se trouvait l’Empereur, je m’arrêtai, et j’entendis distinctement Napoléon dire : « Que l’on déploie l’aigle du bataillon de l’île d’Elbe , qui était couvert de son étui. On cria Vive l’Empereur !. Mais le destin s’était prononcé ; il dut se retirer. «  (Dieudonné Rigau :  » Souvenirs des guerres de l’Empire « . A la Librairie des Deux Empires, 2000). 

Voilà Grouchy ! Non, ce sont les Prussiens !… 

Quelques pages plus loin, Levavasseur, aide de camp de Ney poursuit :  »Sur les 6 heures du soir arrive auprès du Maréchal Ney le général Dejean. « Monsieur le maréchal, lui dit-il, Vive l’Empereur ! Voilà Grouchy !  » Le maréchal m’ordonne aussitôt de passer sur toute la ligne et d’annoncer l’arrivée de Grouchy. Prenant le galop, élevant le chapeau au bout de mon sabre et passant devant la ligne : « Vive l’Empereur ! m’écrié-je, soldats, voilà Grouchy ! « . Ce cri soudain est répété par mille voix ; l’exaltation des soldats est à son comble ; ils s’écrient tous : « En avant ! En avant ! Vive l’Empereur ! » A peine arrivé à l’extrémité de notre ligne, des coups de canon se font entendre sur nos derrières. Le plus grand silence, l’étonnement, l’inquiétude succèdent à cet enthousiasme. La plaine se couvre de nos équipages et de cette multitude de non-combattants qui suivent toujours l’armée ; la canonnade continue et s’approche. Officiers et soldats se mêlent, se confondent avec les non-combattants. Je viens, atterré, auprès du maréchal, qui me prescrit d’aller reconnaître la cause de cette panique. J’arrive auprès du général [nom laissé en blanc par l'auteur] qui me dit :  » Voyez ! Ce sont les Prussiens !« . Je retourne cherchez le maréchal, que je ne retrouve pas. Notre armée ne formait plus alors qu’une masse informe, où tous les régiments étaient confondus. Dans cet instant fatal, il n’y a plus de commandement, chacun reste interdit en présence d’un danger qu’on ne peut définir. Vient Drouot qui s’écrie :  » Où est la Garde ? Où est la Garde ?  » Je la lui montre ; il s’en approche en criant :  » Formez le carré !  » Je vois alors l’Empereur passer près de moi, suivi de ses officiers. Arrivé près de sa Garde, placée en face de lui, de l’autre côté de la route :  » Qu’on me suive !  » dit-il, et il marche en avant sur le chemin que cent pièces de canon balayent « .  Le capitaine Coignet assiste lui aussi à l’arrivée des Prussiens :  » Arrive de notre aile droite un officier près de l’Empereur, disant que nos soldats battaient en retraite :  » Vous vous trompez, lui dit l’Empereur, c’est Grouchy qui arrive.  » Il ne croyait pas à un pareil contretemps. Il fit partir de suite dans cette direction pour s’assurer de la vérité. L’officier, de retour, confirma la nouvelle qu’il avait vu une colonne prussienne s’avancer rapidement sur nous et que nos soldats battaient en retraite. «  Robinaux, capitaine au 2ème de ligne écrit :  » Le prétendu corps du Général Grouchy n’était autre qu’un corps prussien fort de quinze mille hommes commandés par Blücher qui vint couper notre armée et la prendre en flanc ; l’épouvante devint générale; les bruits les plus sinistres se répandirent dans toute l’armée… «  

La bataille s’achève. La déroute commence. 

Robinaux, encore lui, poursuit :  »Nous avançâmes de 200 ou 300 pas dans la plaine pour voir les mouvements de notre armée, car nous ne recevions point d’ordres. Qu’y vîmes-nous ? Nos troupes en pleine retraite sur tous les points ; nous en avertîmes aussitôt le général qui commanda :  » Colonnes en retraites « , dès qu’il s’en fut assuré par lui-même, et nous recommanda de garder le plus grand ordre ; le tout ne fut pas de longue durée ; nous recevions quelques boulets par derrière, et des soldats effrayés, regardant derrière eux, aperçurent nos lanciers polonais ; ils les prirent pour de la cavalerie anglaise, et s’écrièrent : « Nous sommes perdus !  » Le bruit s’en répandit dans toute la colonne, et bientôt nous fûmes dans un désordre complet ; chacun ne pensa plus qu’à son propre salut ; impossible de rallier les soldats égarés ; la cavalerie suivit l’impulsion de l’infanterie ; j’ai vu des dragons en retraite, au galop, renverser des malheureux fantassins et monter sur leur corps avec leurs chevaux ; cela m’est arrivé une fois ; ennuyé d’un pareil désordre, et exténué de fatigue à force de courir, car il y avait une demi-heure que nous courions dans la plaine sans être poursuivis, je m’en étais aperçu plusieurs fois et je ne cessai de le répéter à haute voix, en criant :  » Halte, rallions donc, rien ne nous poursuit. «  Le chef d’escadron Victor Dupuy, poursuit son récit :  » Peu après, nous reçûmes l’ordre de nous porter en arrière, pour nous opposer à des tirailleurs prussiens. Jusque-là, nous pensions que la bataille était gagnée sur les autres points de la ligne ; mais lorsque, arrivés sur la grande route, nous la vîmes encombrée de fuyards, nous fumes détrompés. Nous cherchâmes d’abord à les rallier, mais cela fut impossible, il fallut faire aussi retraite, mais du moins, nous la fîmes en ordre, marchant à quelques centaines de pas sur le côté de la route, jusqu’à ce que la nuit et les difficultés du chemin nous eussent forcé à y rentrer et à marcher pêle-mêle, avec les fuyards de toutes armes. Notre défaite était calculée à l’avance : des caissons dételés, dont les timons étaient enchâssés les uns dans les autres, avaient été placés de distance en distance en travers de la grande route, pour entraver notre marche et arrêter notre matériel et nos bagages. De larges fossés la bordaient ; il fallut souvent faire mettre pied à terre à quelques-uns de nos hommes, pour en abattre les talus et pratiquer ainsi des passages. «  Ali, le mameluck de l’Empereur, après la prise par l’ennemi de la voiture de Napoléon et des équipages impériaux restés au Caillou, suit son souverain dans la déroute :  » Dans la longue colonne de soldats de toutes les armes, de tous les corps, de tous les régiments qui battaient en retraite, marchant pêle-mêle, chacun allant pour son compte, le très petit groupe dont l’empereur était le noyau marchait avec tout le monde, se dirigeant sur Philippeville. La nuit était une nuit d’été sans lune ; on voyait, mais on ne pouvait distinguer ; sur la route, çà et là, étaient des feux de bivouac où se reposaient des hommes fatigués et mourant de faim. Tranquillement et silencieusement, on cheminait au pas des chevaux « . Sur l’issue de la bataille, le chirurgien Lagneau a sa propre version des faits:  » La triste vérité fut que les Prussiens, qui n’étaient pas talonnés, comme le croyait Napoléon, par Grouchy, écrasèrent Duhesme et le corps de la Jeune Garde, qu’il commandait à notre aile droite, et qu’ils vinrent se placer sur nos derrières, sur la route de Charleroi, pour nous couper toute retraite. Heureusement qu’ils n’avaient d’abord que des pelotons de cavalerie. Le mouvement rétrograde se prononçant, je suis assez heureux, avec quelques blessés encore ingambes et des hommes valides, qui ne peuvent plus retourner où l’on se bat, pour me tirer de là grâce à mon excellent cheval. J’ai dans cette retraite, pour compagnon d’infortune, le capitaine (chef de bataillon) Friant, de la Vieille Garde. Il est le fils du général Friant, de la Garde. Nous marchons toute la nuit au milieu des colonnes en retraite et des hommes isolés et nous franchissons le matin à Charleroi, où tout est en désordre, les rues encombrées de voitures de charbon et de bagages militaires « . 

L’aide de camp Levavasseur découvre Génappe en plein désordre :  » Quel fut mon étonnement, à mon arrivée à Génappe, de voir cette ville encombrée de voitures, au point qu’il était impossible de passer debout dans les rues ; les fantassins étaient obligés de ramper sous les équipages pour se frayer un passage ; la cavalerie tournait la ville. Parvenu sur la route, au-delà de la place, indigné de ne voir aucun ralliement, je me plaçai en travers, et, tirant mon sabre, je m’écriai :  » De par l’Empereur, on ne passe pas !  » Un officier de hussards, croyant que j’avais reçu l’ordre d’agir ainsi, se mit à côté de moi, et l’un et l’autre nous barrâmes le passage. Alors nous entendîmes tous les officiers et soldats s’écrier :  » Par ici le 25ème, le 12ème, le 8ème ! etc., etc. Tous cherchaient à se rallier, et toute la nuit se passa au milieu de ces cris « Bro, cité plus haut, alors qu’il est blessé et qu’il se dirige dans une calèche en route d’abord pour Charleroi écrit encore :  » A cinq heures du soir, quand la canonnade faisait rage, nous étions arrivés devant Génappe. Un long charroi d’artillerie encombrait la voie. J’appris en ce lieu que l’armée française exécutait sa retraite. Deux cavaliers nous jetèrent en passant la nouvelle que Napoléon avait été tué dans un carré de la Garde. Cela me causa un malaise inexprimable. «  

Jean-Baptiste Jolyet, chef de bataillon au 1er régiment d’infanterie légère fait également partie des nombreux blessés.  » J’arrivai ainsi à Génappe. Là, les voitures, les caissons, les canons étaient tellement les uns sur les autres que ceux qui se hasardaient dans cette bagarre risquaient fort d’être écrasés… Tout à coup, au moment où nous nous y attendions le moins, nous entendîmes les trompettes de la cavalerie prussienne qui galopait dans les rues. Je me rappellerai toujours la tentation que j’éprouvai en entendant ces sonneries triomphantes ; nous nous disions les uns aux autres à voix presque basse :  » Pauvre France ! Pauvre armée !  » et nous songions avec rage et avec honte, que rien ne pouvait nous empêcher d’être prisonniers  » . (Jean-Baptiste Jolyet :  » Souvenirs de 1815 « , in  » Souvenirs et correspondance sur la bataille de Waterloo « . Teissèdre, 2000). Le Capitaine Aubry (du 12ème chasseurs) a été blessé au pied lors de la bataille de Fleurus. Il est emmené par le général Vinot (blessé lui aussi) dans une maison (à Fleurus). Les deux hommes se reposent. Nous sommes le soir du 18 juin 1815 :  » Nous étions couchés quand, dans la nuit le domestique de la maison est venu me dire que l’armée battait en retraite. Je me suis fait porter vers mes chevaux et, après être monté à cheval, j’ai été me poster en vedette à l’entrée de la ville…Il s’est trouvé que l’ennemi ne s’est pas mis à la poursuite des français, car il aurait pris toute l’armée qui, saisie de panique, s’était mise dans une déroute épouvantable, abandonnant tout son matériel, son artillerie, ses bagages, ses blessés sur le champ de bataille. Si il y avait eu une réserve pour soutenir la retraite, elle ne se serait pas changée en une déroute que l’ennemi devait ignorer : il était nuit, et lui-même se croyant battu et s’apprêtait pour continuer le lendemain… Le fait est que le soir de Waterloo il fallait cesser le feu et bivouaquer sur le champ de bataille. Les Anglais et les Prussiens étaient sur les dents et plus maltraités que nous ; c’est eux qui auraient battu en retraite pendant la nuit… Il y eut un sauve-qui-peut et une panique générale ; personne n’a été mieux à même que moi de voir cette terrible échauffourée… Et Aubry poursuit plus loin son témoignage :  » Sur toute la route que je parcourais, c’était une confusion inexprimable ; toutes les armes étaient confusément mêlées : cavalerie, artillerie, infanterie, voitures de cantinières, tout le train d’une armée marchait pêle-mêle, se croyant poursuivi, tandis que l’ennemi était resté sur le champ de bataille de Waterloo, ignorant notre déroute et appréhendant la continuation de cette terrible lutte pour le lendemain. « (Capitaine Aubry :  » Souvenirs du 12ème chasseurs « . A la Librairie des Deux Empires, 2002). 

Jean-Baptiste d’Héralde, était chirurgien-major au 12ème régiment d’infanterie légère. Présent lors de la campagne de Belgique, blessé le 16 juin à Fleurus, il ne participa pas à Waterloo. Néanmoins, se trouvant dans la ville même de Fleurus, il assiste lui aussi à la débâcle :  » A onze heures du soir [le 18 juin 1815], on entendait bien distinctement des coups de fusils sur le terrain où nous avions combattu le 16 [lors de la bataille de Fleurus]. Enfin, à minuit, plusieurs coureurs arrivèrent et tous nous assurèrent que notre armée était en retraite. Sur ces dires, on prit les armes et les quatre colonels arrêtèrent que la division quitterait Fleurus à une heure après minuit pour rétrograder sur Charleroi. Nous y arrivâmes le 19 à six heures du matin. A 300 pas de la ville, on trouve à sa droite la route de Bruxelles et c’est là, sur cette route, que nous pûmes nous convaincre des désastres de Waterloo. On voyait arriver en masse et dans le plus grand désordre notre cavalerie : lanciers, cuirassiers, hussards, dragons, chasseurs, tous marchaient pêle-mêle, les rangs et les armes étaient confondus. Presque toutes les lances étaient encore dégoûtantes de sang, ce qui attestait par écrit qu’on n’avait pas fait demi-tour sans combattre.  » (Jean-Baptiste d’Héralde :  » Mémoires d’un chirurgien de la Grande-Armée. Transcrits et présentés par Jean Chambenois « . Teissèdre, 2002). 

Le mot de la fin… 

Enfin, laissons la parole au célèbre Marbot, qui, à Waterloo, était colonel du 7ème hussards :  « Laon, 26 juin 1815. Je ne reviens pas de notre défaite !… On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles. J’ai été, avec mon régiment, flanqueur de droite de l’armée pendant presque toute la bataille. On m’assurait que le maréchal Grouchy allait arriver sur ce point, qui n’était gardé que par mon régiment, trois pièces de canon et un bataillon d’infanterie légère, ce qui était trop faible. Au lieu du maréchal Grouchy, c’est le corps de Blücher qui a débouché !… Jugez de la manière dont nous avons été enfoncés, et l’ennemi a été sur-le-champ sur nos derrières !… On aurait pu remédier au mal, mais personne n’a donné d’ordres. Les gros généraux ont été à Paris faire de mauvais discours. Les petits perdent la tête, et cela va mal… j’ai reçu un coup de lance dans le côté ; ma blessure est assez forte, moi j’ai voulu rester pour donner le bon exemple. Si chacun eût fait de même, cela irait encore, mais les soldats désertent à l’intérieur ; personne ne les arrête, et il y a dans ce pays-ci, quoi qu’on dise, 50.000 hommes qu’on pouvait réunir ; mais alors il faudrait peine de mort contre tout homme qui quitte son poste et contre ceux qui donnent permission de le quitter. Tout le monde donne des congés, et les diligences sont pleines d’officiers qui s’en vont. Jugez si les soldats sont en reste ! Il n’y en aura pas un dans huit jours, si la peine de mort ne les retient… Si les chambres veulent, elles peuvent nous sauver ; mais il faut des moyens prompts et des lois sévères… On n’envoie pas un bœuf, pas de vivres, rien… ; de sorte que les soldats pillent la pauvre France comme ils faisaient en Russie… Je suis aux avant-postes, sous Laon ; on nous a fait promettre de ne pas tirer, et tout est tranquille… «  (Général Baron de Marbot :  » Mémoires « . Plon, 1891, 3 volumes.) 

Waterloo : quelques chiffres… 

Début de la bataille : 11h35.
Fin de la bataille : vers 21 heures. 

Forces françaises : Garde 1er, 2ème, 6ème corps, 3ème et 4ème corps de réserve de cavalerie. 

Forces anglo-hollando-belges : 85 000 hommes.
Forces prussiennes : 127 000 hommes (Les 4 corps prussiens) 

Pertes françaises : environ 20 000 tués et blessés.
Pertes alliées : environ 20 000 tués et blessés (dont 7000 prussiens)

 (D’après : Alain Pigeard :  » Dictionnaire de la Grande-Armée « . Tallandier, 2002, page 790).   

Pour en savoir plus sur le sujet : 

 Capitaine Jean-Baptiste Lemonnier-Delafosse:  » Souvenirs militaires. Présentés par Christophe Bourachot « . LCV, Editeur, 2002. (L’auteur, capitaine au 37ème de ligne, a consacré un excellent chapitre de ses souvenirs à la journée du 18 juin 1815).

 » Waterloo. Récits de combattants « Teissèdre, 1999 (Un recueil de plusieurs témoignages : Citons notamment ceux du colonel Heymès, aide de camp de Ney et du Général de Brack (« Récit inédit d’un combattant  » dont deux versions sont proposées ici) ; 

Jean Thiry :  » Waterloo « . Berger-Levrault, 1943. 

Henry Houssaye:  » 1815. Waterloo ». Perrin et Cie, 1898 (Réédité souvent, cet ouvrage reste de loin un des meilleurs qui soit). 

Commandant Henry Lachouque :  » Waterloo, la fin d’un monde « . Lavauzelle, 1985 (Bien illustré). 

Jacques De Vos :  » Les 4 jours de Waterloo, 15-16-17-18 juin 1815 « . Editions Jean Collet, 1997. 

 A.Brett-James :  » Waterloo raconté par les combattants « . La Palatine, 1969. 

Robert Margerit :  » Waterloo, 18 juin 1815 « . Gallimard, 1974. 

Jacques Logie:  » Waterloo, la dernière bataille ». Ed. Racine, 1998. 

C.B.

 

                                                                                               

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( 3 mars, 2020 )

MARS 1814…

Bataille Paris

C’est le tournant de la mémorable campagne de France… Écoutons  Guillaume Peyrusse, Payeur de l’Empereur, et, depuis le 24 février 1814, sous-inspecteur aux revues de la Garde Impériale…

« 1er mars. Le quartier impérial est levé; on se dirige sur La Ferté-Gaucher. L’ordre est donné de doubler le pas ; on ne doit pas s’arrêter ; on traverse La Ferté ; on prend la route de Rebais et on arrive fort tard sur les hauteurs de La Ferté-sous-Jouarre. L’Empereur avait eu l’intention, par sa marche rapide, de surprendre les Prussiens et de se rendre maître du pont ; mais l’ennemi, instruit de notre approche, a évacué la ville, fait sauter le pont et pris position sur la rive droite de la Marne. Le soir même, Sa Majesté donne les ordres les plus précis pour rétablir le pont. Les feux des bivouacs prussiens se distinguent dans la plaine.

2 mars.  Au point du jour, Sa Majesté va visiter les travaux du pont ; la pluie les rend difficiles.

3 mars. Le passage a commencé dans la nuit. On se dirige vers Château-Thierry ; le quartier de l’Empereur s’établit à Bézu-St-Germain.

4 mars. L’armée continue sa marche ; elle traverse La Fère-en-Tardenois et s’arrête à Fismes. On poursuivait les Prussiens ; les portes de Soissons s’ouvrent devant eux ; ils s’y enferment et échappent à Sa Majesté, à qui des officiers viennent en donner la nouvelle.

5 mars. On part de Fismes ; à quelque distance de la ville, j’entends une vive canonnade, elle n’a cessé qu’aux approches de Berry-au-Bac, où Sa Majesté passe la nuit.

6 mars. On se dirige sur Laon ; on arrive à Corbeny. On n’a pas ordre de dételer. Sa Majesté se porte en avant, suivie par les troupes ; elle rentre le soir à Corbeny, où l’on établit son quartier. Je bivouaque près de la Garde.

7 mars. Les dispositions de la soirée annoncent pour demain un sérieux engagement. Au point du jour, le feu commence. L’ennemi occupe Craonne en forces. La Garde a mis ses pièces en batterie ; le général Drouot les commande. Les Russes tiennent sur tous les points avec la plus grande ténacité. Dans la soirée, la position est enlevée auprès les plus vifs efforts. Le maréchal duc de Bellune, les généraux Grouchy et Nansouty sortent du champ de bataille, blessés. La journée a été meurtrière ; nos troupes poursuivent l’ennemi. Le quartier impérial quitte Corbeny dans la soirée. Nous traversons Craonne. Les bois qui couvrent le champ de bataille sont remplis de morts. Autour de Craonne, des Russes et des Français gisent pêle-mêle ; on n’a pu ramasser tous les blessés. On s’arrête au petit village de Bray-en-Laonnais, et chacun de nous se livre à ses tristes réflexions sur l’inutilité de nos efforts et de tant de sacrifices ; nous sommes entourés de mourants qui se traînent à notre suite.

8 mars. Nos troupes sont en marche vers Laon ; elles sont arrêtées par l’ennemi. On s’arrête à Chavignon. Le congrès de Lusigny est dissous ; le général Flahaut vient rejoindre Sa Majesté. Les propositions de l’ennemi sont inadmissibles.

9 mars. Dans la nuit, un corps de la Garde, confié au colonel Gourgaud, premier officier d’ordonnance, avait poussé une reconnaissance jusqu’à Chiry. Les grand’ gardes de l’ennemi avaient été surprises. Pendant cette diversion, les troupes du maréchal Ney, des ducs de Trévise et de Raguse s’étaient avancées sous les murs de Laon, dont l’ennemi tenait les avenues fermées. Cette ville est sur une hauteur. Toute la rampe qui y conduit est garnie d’artillerie. Une bataille est inévitable ; l’engagement de ce jour n’est que le prélude ; l’action de demain sera plus sanglante.

10 mars. Tout était prêt pour l’attaque de Laon, lorsque, à la pointe du jour, des fuyards du corps du duc de Raguse viennent annoncer que ce maréchal a été attaqué dans la nuit à Athies ; que ses troupes sont dispersées ; qu’une partie de son artillerie est perdue et qu’il n’a pu se maintenir dans la position où l’ordre de bataille l’avait placé. On escarmoucha toute la journée sous les murs de Laon. Mais les dispositions rétrogrades qui étaient ordonnées me firent juger que la dispersion du corps du duc de Raguse empêchait Sa Majesté de poursuivre ses projets sur Laon. J’avais profité du moment où nous étions assez rapprochés de Paris pour aller demander au ministre de la guerre l’autorisation de continuer mes fonctions de payeur pendant la campagne. N’ayant pu être reçu, je lui demanderai cette autorisation par lettre ; je rejoins le quartier-général à Chavignon.

11 mars L’armée tourne le dos à Laon et prend la route de Soissons. A notre arrivée dans cette ville, Sa Majesté était montée à cheval pour visiter les environs.

12 mars.  Séjour.

13 mars.  Au point du jour, le service des chevaux de selle de Sa Majesté a eu ordre de prendre la direction de Fismes. La générale a été battue dans le camp de la Garde. On quitte Soissons ; on fait halte à Fismes ; on lève le camp dans l’après-midi ; le service arrive tard, à une lieue en arrière de Reims, occupé par les Russes. Le général Corbineau, qui en avait le commandement, a été forcé de céder la ville ; on se bat toute la soirée. La nuit n’a pas été plus tranquille. L’Empereur ordonne de continuer le feu ; les Russes sont forcés d’évacuer la ville et Sa Majesté y entre à une heure du matin. Le général Corbineau qu’on croyait mort, est resté déguisé chez un habitant ; l’Empereur le revoit avec plaisir.

La maison de Sa Majesté a ordre d’arriver à Reims. Tous les désordres du combat de la nuit n’étaient pas effacés ; il y avait encore des morts au pied des murailles.

15 et 16 mars.  Séjour. Je fis le tour de la ville et des environs ; je fis plusieurs visites à la cathédrale. Le maréchal Soult a perdu la bataille d’Orthès [Orthez] ; la nouvelle vient de nous en être donnée. Il ne peut plus arrêter l’armée de Wellington ; il se retire sur Toulouse. L’ennemi perce de toutes parts. Sa Majesté, dans cette campagne, comme dans celle de Saxe, se consume en efforts inouïs pour lutter avec l’ennemi. Les corps d’armée à la tête desquels elle a entrepris l’expédition, montrent un dévouement qu’aucun danger, aucune fatigue ne peuvent diminuer.

17 mars. On quitte Reims ; on prend la direction d’Epernay ; l’Empereur s’y arrête.

18 mars. L’armée continue sa marche ; on s’arrête à La Fère-Champenoise.

19 mars. Le quartier-général est levé de bonne heure ; on arrive le soir à Plancy. J’appris en route l’entrée des Anglais à Bordeaux, qui tenait ses portes ouvertes pour le duc d’Angoulême, qui y est attendu.

20 mars. Napoléon se dirige sur Arcis, où l’on ne comptait pas trouver l’ennemi en force, parce qu’il avait caché ses masses derrière des rideaux boisés. Mais comme il vaut mieux prévenir l’ennemi que d’être attaqué, Sa Majesté a commencé l’attaque à trois heures ; elle a duré jusqu’à dix heures du soir. Le feu a été très vif, sans être meurtrier ; le tout n’a eu d’autre résultat que de bien connaître la force et la position de l’ennemi. C’était le corps de Wrède, avec deux divisions autrichiennes. Il n’y a pas eu de perte marquante. Les généraux Corbineau et Krasinskiont été blessés. Le général Drouot et le duc de Dantzig ont eu des chevaux tués.

21 mars. On s’attendait à une attaque générale. On semblait y préluder par quelques tiraillements, mais l’ordre est donné de repasser l’Aube et de marcher vers Vitry. La manœuvre de Sa Majesté paraît hardie ; Dieu veuille le couronner de succès ! Sa Majesté assure que l’ennemi n’ayant pas de plan, il faut l’étourdir par des manœuvres et se porter tantôt sur ses flancs, tantôt sur ses derrières. On s’arrête à Sommepuis. L’ennemi n’inquiète pas notre marche.

22 mars. L’ennemi occupait Vitry. Pendant qu’un officier va sommer le commandant d’ouvrir ses portes, Sa Majesté fait passer la Marne au gué de Frignicourt. Le commandant prussien répond à l’officier chargé de le sommer, qu’il ne se rendra que lorsqu’il aura été régulièrement attaqué. Sa Majesté passe outre et va s’établir au château du Plessis-ô-le-Comte.

23 mars. Couché à St-Dizier. Le duc de Vicence rejoint le Quartier impérial. Il est évident que le congrès n’avait été qu’un leurre. Sa Majesté a signé aujourd’hui ma nomination dans l’Ordre de la Légion d’honneur, sur la proposition qui lui en avait été faite, dans les termes suivants, par M. le Trésorier général :

                  « SIRE,

Le 1er janvier dernier, j’ai eu l’honneur de soumettre à Votre Majesté un rapport dans lequel je sollicite de sa bienveillance la croix de chevalier de la Légion d’honneur en faveur du sieur Georges, Caissier général de la Couronne et du sieur Peyrusse, payeur auprès de Votre Majesté ; mais les demandes pendant la campagne devant être particulièrement motivées sur une activité constante de services, je viens réitérer ma demande seulement en faveur du sieur Peyrusse, qui se trouve dans cette position, puisqu’il n’a pas quitté le service de Votre Majesté depuis les campagnes d’Autriche, de Prusse, de Russie et de Saxe. Ce comptable est probe et intelligent ; il a mis un zèle et une activité rares dans la conduite qu’il a tenue en revenant de Moscou. Il a sacrifié tout ce qui lui appartenait, pour sauver les portefeuilles de Votre Majesté, ses comptes et sa caisse, dont il m’a rendu un compte exact. Beaucoup de grands officiers, appartenant à la maison de Votre Majesté, qui, dans le retour de Russie, avaient versé dans la caisse du sieur Peyrusse leurs fonds, ont été intégralement remboursés, et m’en ont rendu témoignage ; enfin, je sais, Sire, que l’opinion de feu Son Excellence M. le Grand-Maréchal, et celle de Son Excellence M. le Grand-Ecuyer, lui ont toujours été favorables. 

 

                             Signé : DE LA BOUILLERIE,

                             Trésorier général de la Couronne.

Paris, le 15 mars 1814 »

24 mars. On traverse Wassy et on arrive à Doulevant.

25 mars. Séjour. Pendant ces deux jours, des partisans sont jetés sur toutes les lignes de communication de l’ennemi ; l’alarme est sur ses derrières ; on enlève des courriers, des voitures ; les paysans courent le pays en armes.

26 mars. Sa Majesté est partie à cinq heures du matin pour Wassy. Sa maison est restée à Doulevant. Un corps de cavalerie ennemie, après avoir dépassé Saint-Dizier, s’était établi derrière nous, Sa Majesté l’a fait attaquer et s’arrête à Saint-Dizier.

27 mars. La cavalerie ennemie continuait de harceler le duc de Tarente ; Sa Majesté pousse une grande reconnaissance vers Vitry, dans l’intention d’apprécier les forces de l’ennemi ; on reconnaît alors, mais trop tard, que pendant que Sa Majesté manoeuvrait sur les derrières de l’ennemi, sacrifiant tout à son tour, avait résolu de marcher sur Paris, et que le corps de cavalerie qui nous pressait n’était qu’un rideau qui nous cachait les grands mouvements des armées alliées. Sa Majesté est rentrée à Saint-Dizier. Il n’est plus possible de nous faire illusion sur notre situation ; l’ennemi nous tourne le dos ; il marche sur Paris.

28 mars. L’ordre de départ est donné ; on reprend la route de Doulevant. Avant de quitter St-Dizier, on amène au quartier-général des prisonniers de marque, entre autres M. de Weissemberg, ambassadeur d’Autriche en Angleterre. On rentre à Doulevant.

29 mars. On se dirige sur Troyes à marches forcées. On passe l’Aube à Dolancourt, et là, une troupe de courriers, d’estafettes se présentent. Sa Majesté et le major général sont vivement agités. Le général Dejean, aide-de-camp de Sa Majesté, est appelé ; il a ordre de se rendre à Paris pour annoncer aux Parisiens le retour de l’Empereur. Sa Majesté passa la nuit dans une ferme en arrière de Troyes, et son service se porta en avant pour entrer en ville à onze heures du soir.

30 mars. Le prince de La Moskowa est investi du commandement supérieur de l’armée. On marche militairement jusqu’à Villeneuve-sur-Vannes, et là, n’ayant plus de doutes sur la sûreté de la route, l’Empereur se jette dans une carriole de poste et court vers Paris. La maison couche à Villeneuve.

31 mars. Sous la protection des chasseurs à cheval de la Garde, le service de Sa Majesté part dans la nuit pour se rendre à marche forcées à Fontainebleau. On y arrive tard. Sa Majesté s’y trouvait depuis dix heures du matin. Parvenu le 30 à dix heures du soir à Fromenteau, l’Empereur avait appris que le 29 au soir les ennemis sont arrivés sous les murs de Paris ; que leur présence a été le signal du départ de l’Impératrice et du Roi de Rome, et qu’après une vive résistance, le Roi Joseph, ayant reconnu qu’on ne pouvait ni tenir, ni différer de capituler, en avait donné l’autorisation au duc de Raguse. Paris est au pouvoir de l’ennemi depuis le 30 au soir, et il n’est plus permis à l’Empereur d’intervenir dans le traité. Les souverains entreront le lendemain.

(Guillaume PEYRUSSE, «  Mémoires, 1809-1815… »,Editions AKFG, 2018 ).

 

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( 1 mars, 2020 )

Français et Britanniques dans la Péninsule,1808-1814…

La spécificité de la guerre ibérique parmi les campagnes napoléoniennes est soulignée par de nombreux acteurs de ce conflit, elle l’a ensuite été par les historiens en raisonFrançais et Britanniques dans la Péninsule,1808-1814… dans HORS-SERIE Lejeune-300x176 de son importance dans la chute de l’Empire. C’est une autre approche de cette guerre qui est tentée ici. Il s’agit de comparer les visions de l’ennemi à partir des récits de combattants et plus particulièrement des mémoires de militaires français et britanniques présents dans la péninsule. Quelles sont les images de « l’autre » développées par les militaires des deux nationalités ? Comment sont perçus les Espagnols et les Portugais par ces combattants ?

Las Cases rapporte dans le Mémorial de Sainte-Hélène, le 14 juin 1816, l’aveu suivant de Napoléon : « Cette malheureuse guerre d’Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France ». La guerre dans la péninsule revêt une importance toute particulière parmi les guerres napoléoniennes non seulement en raison de son rôle dans la défaite finale de l’Empereur mais aussi des violences extrêmes qui y ont été commises.

Il n’est pas ici question d’étudier les affrontements qui se sont déroulés dans la péninsule ; il s’agit de s’intéresser aux perceptions de la guerre par les Français et les Britanniques et plus précisément à la manière dont sont présentés les combattants. Cette réflexion concerne ces hommes qui se sont opposés pendant plus d’une décennie lors des guerres napoléoniennes : quels regards portent-ils les uns sur les autres? Ou plus exactement, quelles images de l’autre construisent-ils au travers de leurs écrits biographiques dans le contexte particulier de la guerre dansla Péninsule ? Quel est cet autre, « ce frère que je reconnais parce qu’il me fait exister »5 , décrit par les mémorialistes des deux nationalités ? Quelles images de l’ennemi sont diffusées par les anciens combattants dans les deux opinions publiques ? Pour tenter de répondre à ces questions, les mémoires publiés des militaires français et britanniques ont été recensés: 72 mémoires britanniques et 53 français concernant partiellement ou entièrement la guerre dans la péninsule ont été comptabilisés. La faiblesse relative du nombre de mémoires français recensés n’est pas due à un désintérêt des auteurs pour cette guerre mais à des conditions de publication différentes. Une majorité des mémoires français concernant la période napoléonienne sont postérieurs à 1850 et plus précisément à 1880. Pour analyser ce corpus, un échantillonnage au 1/10e a été effectué pour le corpus britannique (soit sept), il a été repris pour le corpus français, afin de comparer des échantillons équivalents. Les références des quatorze mémoires sélectionnés sont données en annexe; celle-ci est suivie de notices biographiques des auteurs. Une approche prosopographique et l’étude des conditions d’écriture et de publication fourniraient à eux seuls des sujets d’étude ; pourtant, dans le cadre de cet article, il est nécessaire de connaître les principaux éléments de la vie des auteurs et les contextes de rédaction et de publication afin de pouvoir critiquer ces sources. En effet, qu’ils soient écrits à partir de notes prises au moment des événements relatés ou qu’ils soient entièrement rédigés à partir des souvenirs des auteurs, ils sont le fruit d’un travail de retour sur un passé qui est parfois mythifié, parfois noirci, mais inévitablement déformé par les événements ultérieurs vécus par leurs auteurs et en particulier par le déroulement de leur carrière militaire. Les mémorialistes sont aussi influencés par l’histoire collective, par les événements contemporains de la réécriture voire de la publication de leurs écrits. Il s’agit donc d’analyser la vision de l’autre au travers de la narration de faits passés en étudiant comment sont représentés d’une part les Français et les Britanniques et d’autre part les Ibériques.

Regards croisés des Français et Britanniques.

Les mémoires permettent de lever le voile sur les images des combattants adverses. Les auteurs britanniques étudiés développent globalement une image positive de leurs adversaires. « Les canonniers français, cinq en tout, se tenaient prêts et servaient avec autant de sang froid qu’à l’entraînement, et la lumière diffuse de leur torche montrait à nos hommes le danger qu’ils auraient rencontré s’ils avaient osé attaquer un canon ainsi défendu ». Cet extrait des mémoires de Grattan est un des nombreux exemples de la bravoure française soulignée par les mémorialistes britanniques. Cette impression est telle qu’une blessure reçue par un Français est une preuve de bravoure personnelle pour Costello : « Nous craignions peu la capture et bien que nous les considérions comme nos plus redoutables ennemis, nous rencontrions toujours une opposition des plus vigoureuses ; en effet, il y avait en général un tel esprit chevaleresque entre nous, que nos hommes avaient un certain respect même pour une blessure infligée par un Français ». La bravoure, le courage, l’intrépidité ne sont pas les seules qualités militaires que les Britanniques reconnaissent aux Français ; certains auteurs ont observé qu’ils sont toujours prêts au combat : « Les Français avançaient avec cette impétuosité si connue à ceux qui en ont été témoin. Deux raisons les poussaient à avancer à cette occasion : l’honneur était soutenu par la promesse d’un dollar qu’ils recevraient pour chaque coup de pioche et de pelle sortis des tranchées ; et tel que je connais le caractère français, il est difficile de dire lequel des deux, l’honneur ou l’appât du gain, l’emportait dans une telle situation ». Outre l’honneur Grattan évoque l’appât du gain, ce qui renvoie à une vision beaucoup moins positive des Français. Celle-ci rejoint celles développées par Kincaid et Stewart lorsqu’ils se souviennent des violences commises par les Français à l’encontre des Espagnols et des Portugais. Toutefois, ces auteurs dénoncent des actes identiques commis par les Britanniques, prouvant ainsi que ces condamnations ne sont pas le résultat d’une diabolisation de l’ennemi mais d’une volonté de rapporter tous les faits peu importe leurs auteurs. D’autres actions peu glorieuses sont décrites par les mémorialistes ; et en particulier des scènes de débandade. Grattan se souvient des débordements commis lors de la retraite du Portugal en mars 1811 mais il les justifie ainsi : « Après tant de privations, ayant une longue retraite devant eux, avec des provisions si maigres dans leur besace, on doit plus se lamenter que s’étonner des nombreuses circonstances honteuses qui accompagnaient la marche des troupes françaises ». Gleig et Stewart évoquent enfin des cas de désertion. Le premier a croisé chez le général Sir John Hope un déserteur devenu informateur de l’armée britannique, alors que le second se souvient des « nombreuses désertions de l’armée française », mais il précise qu’il s’agit essentiellement d’Allemands et d’Italiens combattants pour l’Empire Ainsi, de nombreuses références à l’ennemi français ont été trouvées dans les mémoires et elles ont montré une image globalement positive de l’autre : pourquoi les mémorialistes britanniques sont-ils aussi modérés dans leurs jugements ? Plusieurs hypothèses peuvent être avancées. Les parcours personnels et professionnels des mémorialistes peuvent expliquer cette absence de véhémence à l’égard de l’ennemi. Certains auteurs ont en effet participé à la victoire finale sur les armées impériales, sont entrés en vainqueurs en France et y ont séjourné. Ces événements biographiques postérieurs à la campagne relatée mais antérieurs à l’écriture des mémoires ont pu modifier la vision des militaires français par les Britanniques. Cette clémence des auteurs britanniques pourrait alors s’interpréter comme celle du vainqueur envers les vaincus. Si cette explication ne peut être rejetée catégoriquement, un des mémorialistes étudiés, Sherer, permet d’en souligner les limites. Il a été fait prisonnier en 1813 par les Français, ceux-ci l’ont même volé alors qu’il était prisonnier ; pourtant, il ne s’exprime pas violemment à leur égard : « Il n’est pas généreux de se réjouir de la défaite des ennemis, mais il est difficile de s’apitoyer quand vos yeux ont vu des scènes de désolation et de ruine causées par ceux dont l’apparence aurait pu nous tromper dans d’autres circonstances ». Le ressentiment de l’auteur est perceptible, mais limité. Aussi, le vécu des auteurs n’est pas déterminant pour expliquer leur sentiment à l’égard de l’ennemi. Sherer fournit dans ses mémoires une autre piste à examiner ; il s’exprime ainsi en découvrant l’armée française : « Se tenaient devant moi les hommes qui avaient pendant presque deux ans, tenu en alerte toute la côte anglaise ; qui avaient conquis l’Italie, renversé l’Autriche, crié leur victoire dans les plaines d’Austerlitz, et rabaissé en un jour la puissance, la fierté et la réputation guerrière dela Prussesur le champ de bataille de Iéna ». La réputation des armées napoléoniennes pourrait expliquer l’image de bravoure française mais la situation militaire française dans la péninsule est trop délicate pour que cette hypothèse soit retenue comme la seule valide.

L’explication ne tient peut-être pas aux Français mais aux Britanniques : ces derniers font-ils preuve d’une estime identique envers tous les combattants ? C’est encore Sherer qui observe que : « Dans l’armée française, comme dans toutes les autres, les hommes bons sont beaucoup plus nombreux que les mauvais ; la plupart des choses que l’on entend sur la férocité des armées et leur cruauté est infondée et très exagérée. Il est vrai que les soldats (je ne parlerai pas des officiers) ont une fâcheuse tendance à dévaster et détruire ; mais il s’agit plus des caprices d’un écolier irresponsable et dissipé que de la méchanceté calculée d’un homme ». Cette hypothèse n’a pas pu être confirmée par d’autres passages des mémoires étudiés et doit être nuancée par les jugements globalement sévères des mêmes auteurs concernant les Espagnols et Portugais. Les tentatives d’explication par des raisons extérieures aux mémorialistes ne peuvent convenir de manière absolue. La recherche des causes des images positives développées par les Britanniques permet de conclure à l’absence de justification mono causale et renvoie aux motivations insoupçonnées des auteurs : ceux-ci gardent peut-être simplement une image positive de leurs ennemis. Au moment de la rédaction de leurs écrits, les mémorialistes britanniques étudiés considèrent les Français comme ceux qu’ils ont combattus plus que comme ceux qu’ils haïssent ; mais la réciproque est-elle vraie ?

Concernant leurs adversaires, les mémorialistes français à l’exception de Guingret sont silencieux ; celui-ci a constaté : « Plusieurs fois les officiers anglais ont donné à la guerre des preuves de légèreté qu’on est tout étonné de rencontrer dans leur caractère ; et surtout dans leurs armées, où il existe tant de méthode ». La critique émise par l’auteur est atténuée par le rappel de la réputation de rigueur des insulaires. Toutefois, cette discrétion des auteurs français exige de s’interroger sur le sens du silence des sources. Est-il la preuve d’un sentiment d’indifférence à l’égard des Britanniques ? Le même auteur évoque à une autre reprise l’armée de Wellington : « Des secours étrangers ont avancé la délivrance de l’Espagne, mais on ne peut disconvenir qu’en s’obstinant à demeurer libres sous le joug même de l’esclavage, les Espagnols seuls, à la longue, nous eussent expulsés de leur presqu’île ». Guingret fait allusion aux Britanniques sans pour autant les nommer ; il évalue l’impact militaire de leur action dans la péninsule et considère qu’il n’est pas déterminant. Ce jugement est moins arbitraire qu’il n’y paraît comme le montrent les derniers travaux historiques sur la question, mais il souligne le fait que, pour les Français présents dans la péninsule, l’ennemi est moins le soldat britannique que les Ibériques. Ainsi, les mémorialistes relatent des anecdotes illustrant une certaine fraternité entre Français et Britanniques : quatre auteurs britanniques et Parquin relatent des échanges, des partages d’alcool ou de nourriture. Ce dernier relate l’anecdote suivante : « Le commandant Vérigny, ayant la direction de la ligne des tirailleurs de la brigade, jaloux de connaître Messieurs les officiers anglais, me dit : – Parquin, voilà une bouteille d’excellente eau-de-vie de France ; portez-vous au galop à quelques pas de la ligne anglaise, agitez votre mouchoir blanc, et quand on viendra à vous pour vous demander ce que vous voulez, vous répondrez que vous venez offrir de trinquer avec les officiers qui sont en ligne devant nous. Si on accepte, je vous rejoins au galop avec les officiers qui sont avec moi. […] L’officier anglais accepta et fit signe à ses camarades ; de mon côté, j’en fis autant au commandant de Vérigny, qui me rejoignit avec une dizaine d’officiers, au moment où un pareil nombre d’officiers anglais arrivaient. La bouteille passa à la ronde et fut vidée à l’instant. On la trouva excellente, surtout les officiers anglais, qui nous remercièrent de notre procédé, auquel ils parurent fort sensibles. La conversation s’engagea ». Cette scène décrite par Parquin n’est pas originale ; elle apparaît même comme un poncif entre officiers respectueux des règles de la guerre du XVIIIe siècle.

À cette proximité entre Français et Britanniques, il faut ajouter l’opposition aux Ibériques. Les mémorialistes britanniques racontent comment ils ont protégé des prisonniers français des violences dont les menaçaient les Espagnols et les Portugais. Sherer se souvient avec une certaine fierté des « soldats ennemis blessés qui implorent la protection britannique contre des Espagnols exaspérés et assoiffés de revanche ». Les prisonniers sont alors pris en charge par les Britanniques. Ces réactions sont-elles le fruit d’un mouvement d’humanité que les mémorialistes britanniques souhaitent mettre en évidence ou sont-elles l’expression de l’existence d’un lien culturel particulier entre Français et Britanniques ? Pour trancher cette question il convient d’analyser les images des combattants autochtones.

Les Ibériques vus par les Français et les Britanniques.

Les Britanniques se montrent-ils aussi indulgents avec les Ibériques qu’avec les Français ? Les mémorialistes français sont-ils aussi discrets sur les combattants autochtones que sur ceux d’Outre-Manche ? Les mémorialistes français et britanniques relatent de nombreuses anecdotes dans lesquelles ils décrivent leurs attitudes envers les Ibériques ; mais, plus que la réalité de leurs comportements, ces récits permettent de définir l’image qu’ils ont de ces deux peuples. Les mémoires étudiés évoquent davantage les Espagnols ; Costello se souvient pourtant du bon accueil fait par les Portugais : « ses habitants qui nous accueillirent en clamant Viva os Inglese valerosos ! Longue vie aux courageux anglais ! ». Les auteurs français sont encore plus silencieux sur les Portugais : Naylies se souvient des retardataires tués par les Portugais, quant à Guingret, il reconnaît leur courage.

Les auteurs britanniques sont plus prolixes concernant les Espagnols. Grattan et Stewart soulignent leur fierté légendaire, Grattan, Costello et Kincaid insistent sur les violences, les vengeances commises par les Espagnols à l’égard des Français. Costello rapporte ainsi : « J’eus l’occasion d’observer ce sentiment de revanche sanguinaire qui était si particulier aux Guérillas pendant la guerre. Je rejoignis mon régiment dans un petit village appelé Getafe situé à trois lieues environ de Madrid. Dans la ferme, […] il y avait une très jolie jeune fille dont le frère appartenait à une Guérilla. […] Alors qu’elle discutait avec son fiancé et ses parents, nous le vîmes sortir ostensiblement une bourse de soie qui semblait lourde et qu’il vida sur les genoux de sa maîtresse. […] Il nous raconta ensuite d’un air de défi qu’il les avait pris sur les corps des Français qu’il avait tués lui-même d’un coup d’épée dans la bataille ; ils portaient à chaque oreille et à chaque doigt un anneau en or ». Costello explique la violence par le type de guerre qui se déroule dans la péninsule. Ces menaces permanentes qui pèsent sur les combattants français les fragilisent. Pourtant, Grattan considère que les interventions des guérillas peuvent mettre en difficulté l’armée britannique : « Si nos troupes rencontraient un problème […], nos alliés […] opéraient un mouvement de repli rapide […]. C’est la véritable tactique d’harcèlement […]. Mais en Angleterre beaucoup pensent que les Portugais et les Espagnols en firent autant si ce n’est plus pour l’emporter pendant le conflit de la péninsule ». Ces critiques à l’égard des combattants ibériques s’expliquent par la position de l’auteur qui appartient à une armée organisée sur le modèle de celle de l’Ancien Régime comme le montre Charles Esdaile.

La cruauté des Espagnols décrite par les Britanniques pourrait permettre de comprendre les récits des pillages commis par l’armée de Wellington. Cinq sur les sept mémorialistes étudiés en font mention. Toutefois, ils concernent des villes prises d’assaut à l’exception de ceux mentionnés par Stewart lors de la retraite à Léon et Astorga. Le climat de violence dans la péninsule, l’âpreté des combats pour prendre d’assaut certaines villes comme Ciudad Rodrigo et Badajoz expliqueraient les violences britanniques exercées à l’égard de ceux qu’ils sont censés être venus libérer. Mais les conditions de vie difficiles et l’appât du gain ne sont pas des mobiles à écarter pour comprendre les pillages. Toutefois, ces derniers ne suffisent plus pour expliquer les atteintes aux personnes ; en effet, Grattan évoque les viols commis par les Britanniques après la prise de Ciudad Rodrigo. Ce seul récit ne peut suffire à conclure à une diabolisation des Espagnols par les Britanniques ; il renvoie davantage aux désordres et déchaînements de violence lors d’une prise d’assaut. Globalement, c’est plutôt une certaine incompréhension qui caractérise les relations entre les Britanniques et les Ibériques : déception des Ibériques face aux retraits stratégiques de l’armée britannique et images dans l’ensemble négatives des guérillas.

Seul Sherer s’efforce de défendre les Espagnols ; il rédige un véritable plaidoyer : « On les accuse d’être indolents et c’est vrai […] mais ils le sont deux fois moins que ce que les voyageurs ignorants le prétendent. On objecte que dans de nombreuses provinces, il y a de grands lopins de terre non cultivés. Si vous demandez, on vous dira qu’il n’y a pas d’eau. […] Les Espagnols sont souvent méprisés pour leur ignorance. Il est vrai que dans le domaine de la recherche métaphysique et philosophique, ils sont bien loin de la plupart des autres nations d’Europe ; mais concernant les principes moraux et éthiques qui devraient régler le comportement humain, ils sont bien au point et leur pratique est équivalente à leur savoir. […] On reproche aux Espagnols d’être superstitieux ; et ils le sont. Mais la superstition n’est pas toujours la parente du crime. […] Les Espagnols sont accueillants et généreux en toute simplicité : ce sont de bons pères, de bons maris, des chefs de famille humains et respectés. Ils sont patriotes, courageux, mesurés et honnêtes ». Cet engagement de Sherer renforce l’idée selon laquelle il est couramment admis parmi les militaires britanniques que les Espagnols ont été cruels. Les mémorialistes britanniques ne se montrent donc nullement complaisants à l’égard de leur allié espagnol prouvant ainsi que leur mansuétude envers les Français n’est pas l’expression d’une sympathie pour tous les combattants. Si les auteurs britanniques ont une image assez négative des Ibériques, celle-ci est encore moins nuancée chez les auteurs français. Coignet qualifie les Espagnols de « sale peuple » à deux reprises, Guingret et Lejeune se souviennent de leur cruauté. Louis Brégeon explique ces ressentiments par la « méconnaissance, incompréhension qui débouchent sur l’arrogance, les spoliations, les brutalités. L’Espagne est autre, exotique, comme l’Égypte, avec des fellahs, des imams, des mamelouks […] ». Pourtant, un des auteurs étudiés, Naylies, fait preuve de compassion pour les Espagnols : « Je considérois les Espagnols comme les héroïques victimes de leur patriotisme et de leur dévouement à la noble cause de leur indépendance ; je les admirois ». Ce jugement très nuancé de Naylies s’explique par son engagement politique. Ce royaliste engagé tient son journal quotidiennement, il le retravaille et publie en 1817 ses mémoires de la guerre dans la péninsule, dans lesquels il s’oppose à Napoléon en soutenant la thèse de l’affirmation du sentiment national espagnol.

Pour les mémorialistes français étudiés, à l’exception de Naylies, ce sont les Espagnols plus que les Britanniques qui sont les ennemis. En raison des formes de la guerre qui se déroule dans la péninsule (guérilla, villes prises d’assaut et retraites), les entorses aux règles de la guerre sont fréquentes. Les auteurs français reviennent sur les pillages, les exécutions de prisonniers, les violences exercées contre les civils et parmi ces dernières, celles envers les femmes : « Les femmes, les filles, trouvées dans ces lieux sauvages, étaient obligées d’assouvir les passions les plus effrénées pour éviter la mort : je le dis à regret, on en a vu même égorgées par les tigres dont elles venaient de rassasier la brutalité ! Ceux qui commettaient ces abominations, étaient quelques misérables qui, du rebut gangrené des grandes villes, avaient été introduits, par le sort, dans les rangs des braves. Ces sont ces êtres vils qui dans leurs courses, se trouvant dégagés de toute espèce de joug, s’abandonnaient aveuglément à leur férocité. Qu’on se garde bien de confondre ces brigands atroces avec nos vrais soldats. Les hommes les plus cruels sont presque toujours les plus lâches ». Guingret évoque ainsi les viols commis lors de l’entrée au Portugal ; comme tous les autres mémorialistes, il les attribue aux soldats même s’il considère que les violeurs sont ceux qui n’ont pas de qualités militaires. Ces récits sont le plus souvent accompagnés des mesures prises par les officiers pour limiter ces violences, mais leur inefficacité est plus ou moins explicitement reconnue par les auteurs.

Au travers des mémoires britanniques et français étudiés il a été possible de découvrir une image globalement négative des Ibériques lors du conflit dans la péninsule. Celle-ci, peu surprenante de la part des auteurs français en raison du déroulement de la guerre, l’est davantage des auteurs britanniques. Si certains poncifs concernant le peuple espagnol ont été trouvés, les mémorialistes d’Outre-Manche critiquent surtout la façon dont les guérillas font la guerre. Bien qu’alliés des Portugais et « défenseurs » des Espagnols, les militaires britanniques semblent, dans leurs souvenirs, plus sévères à l’égard des Ibériques qu’à l’égard de ceux auxquels ils ont été opposés pendant toute la période révolutionnaire : ce sont globalement des sentiments d’estime pour les Français qui dominent dans leurs écrits. Ainsi, l’autre n’est pas forcément celui que l’on croit, c’est celui qui est différent culturellement.

Ces constats permettent de formuler l’hypothèse d’une proximité franco-britannique dans la façon de se représenter l’ennemi et plus largement de faire la guerre. Cette approche « civilisationnelle » fondée sur des référents moraux similaires renvoie à la problématique du « barbare ». En raison de sa complexité, elle mérite d’être étayée et nuancée par d’autres analyses. Il est déjà possible de souligner le paradoxe entre la sévérité britannique à l’égard des guérillas et la relative clémence à l’égard des Français qui pratiquent la contre-guérilla : l’altérité résulte d’une construction de représentations plus que d’une réalité.

Laurence MONTROUSSIER.

Notices biographiques des mémorialistes.

COIGNET, Jean Roch, 1776-1865 : Le plus célèbre des mémorialistes français de l’épopée napoléonienne. Il commence sa carrière comme soldat au 1er bataillon auxiliaire dela Seinele 27 août 1799. Il est caporal lors de son séjour en Espagne (1808-1809). Il achève sa carrière avec le grade de capitaine. Il est placé en demi-solde sousla Restaurationet termine sa vie à Auxerre.

COSTELLO, Edward, 1788-1869 : Engagé volontaire en 1807 au 95ème régiment d’infanterie, la « Rifle brigade », il est présent dans la péninsule entre 1808 et 1814. Il participe à la campagne de France au cours de laquelle il est blessé. Il reste ensuite à Cambrai où il tombe amoureux d’une Française. En 1835, il retourne en Espagne avec les volontaires britanniques qui soutiennent Isabelle II contre Don Carlos. Garde àla Tour de Londres après 1838, il meurt en 1869.

DALRYMPLE, Hew Whiteford, Sir, 1750-1830 : Fils du capitaine John Dalrymple, il entre dans l’armée comme sous-lieutenant en 1763. En mai 1806 il est nommé à Gibraltar comme commandant en second du lieutenant-général Fox auquel il succède en novembre de la même année. Critiqué pour avoir signé la Convention de Cintra, il reçoit pourtant le titre de baron en 1815.

GLEIG, George Robert, 1796-1888 : Il s’engage dans la carrière militaire contre l’avis de son père en 1811. Sous-lieutenant au 85ème régiment d’infanterie, son régiment rejoint l’Espagne en 1813. Après avoir participé à la bataille de Waterloo, il regagne Oxford avec une demi-solde. Il se marie en 1819 et est ordonné archevêque l’année suivante. Il meurt en 1888 après avoir écrit58 livres et au moins 138 articles pour des revues littéraires.

GRATTAN, William, ?-après 1848 : Né à Dublin, il s’engage en 1808. Il est sous-lieutenant pendant la guerre dans la péninsule. Il quitte l’armée en 1817.

GUINGRET, Pierre, 1784-1845 : Soldat au 6e régiment d’artillerie à pied le 25 février 1804, il entre l’année suivante à l’École Polytechnique. Il est présent en Espagne et au Portugal entre 1808 (lieutenant au 6e régiment d’infanterie légère) et 1813 (chef de bataillon au 69e régiment d’infanterie légère le 5 juillet 1813). Placé en non-activité en 1815, il sert toutefois sous la Restauration(présent en Espagne en 1823) et la Monarchiede Juillet. Il achève sa carrière comme commandant de la 3ème brigade d’infanterie à Paris.

HUGO, Joseph Léopold Sigisbert, 1773-1828 : Père de Victor. Soldat avant le début dela Révolution(1788). Il est colonel au service de l’Espagne en 1808. Il est présent dans la péninsule jusqu’en 1813. Il est alors aide de camp de Joseph Bonaparte avant de rentrer en France. Pour son dernier emploi, il est maréchal de camp commandant supérieur de Thionville pendant les Cent-Jours.

KINCAID, sir John, 1787-1867 : Un des plus célèbres mémorialistes britanniques de la période. Il sert d’abord comme lieutenant dans la milice avant de s’engager en 1809. Promu lieutenant en 1811, il est présent dans la péninsule entre 1810 et 1814. Promu capitaine dans la « Rifle brigade » en 1826, il quitte l’armée d’active en juin 1831. Membre dela Gardeen 1844, il est chargé en 1847 d’inspecter les prisons écossaises.

LEJEUNE, Louis François, baron, 1775-1845 : Soldat puis sergent et sous-lieutenant en 1792. Il est colonel du génie en Espagne entre 1809 et 1811. En dépit de périodes d’inactivité, il sert sousla Restaurationetla Monarchiede Juillet. Il termine sa carrière d’active comme général commandant du département dela Haute-Garonne.

NAYLIES, Joseph de, vicomte de, 1786- 1874 : Incorporé en 1805 au 19e régiment de dragons, il est présent en Espagne entre 1809 et 1811, il est alors maréchal des logis. Il est capitaine en 1815, il mène une brillante carrière sousla Restauration. Colonelen 1826, il est licencié et mis en solde de congé en 1830.

PARQUIN, Denis Charles, 1786-1845 : Engagé volontaire en 1803. Lors de son passage en Espagne (1810-1812), il est sous-lieutenant au 20ème régiment de chasseurs à cheval. Après plusieurs interruptions, il termine sa carrière militaire en 1837 comme chef de bataillon de la garde municipale de Strasbourg. Il participe aux tentatives de prise du pouvoir par Louis Napoléon Bonaparte. Arrêté, condamné, il meurt en prison en 1845.

PETIET, Auguste Louis, baron, 1784-1858 : Fils de Claude Petiet, commissaire des guerres, il est élève commissaire des guerres en 1800. Il participe à la guerre dans la péninsule comme capitaine aide de camp du maréchal Soult (1808-1811). Il sert sousla Restaurationetla Monarchiede Juillet. Il achève sa carrière militaire d’active comme maréchal de camp commandant le département du Loiret. Il est élu député dela Nièvreau corps législatif 1852-1858.

SHERER, Joseph Moyle, 1789-1869 : Nommé sous-lieutenant en janvier 1807, promu lieutenant en juin, il participe à la guerre dans la péninsule avec le 34ème régiment d’infanterie. Promu capitaine en 1811, il est fait prisonnier par les troupes commandées par Drouet d’Erlon en 1813. Libéré en 1815, il est nommé capitaine au 96ème régiment d’infanterie, placé en demi-solde en 1832, il quitte l’armée en 1836. Atteint d’une maladie mentale, il meurt en 1869.

STEWART, Charles William Vane, marquis de Londonderry, 1778-1854 : Il sert en Espagne entre 1809 et 1813 comme lieutenant-général. Il exerce ensuite des fonctions diplomatiques, et est ambassadeur à Vienne en 1819 ; il siège également à la Chambre des Lords.

Source : Laurence Montroussier, « Français et Britanniques dans la Péninsule, 1808-1814 : étude de mémoires français et britanniques », Annales historiques de la Révolution française, Avril-Juin 2007. http://ahrf.revues.org/9263

 

 

 

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( 26 novembre, 2019 )

Fréjus durant les Cent-Jours…

Lettre annotée par SIEYES 

Cette lettre est arrivée ce jourd’hui 22. Elle est écrite par un employé des Postes, Sieyès, écrite à son cousin P.An. [Pierre-Antoine ?] , aussi employé aux Postes, à Paris. M. Sieyès, conseiller à la Cour de Cassation  atteste l’authenticité de cette lettre, connaissant tous ces individus.Depuis le commencement de la Révolution, Fréjus a toujours eu une conduite modérée, mais ferme, et a été invariablement attaché aux vrais principes d’une sage liberté, sans aucun mélange d’exaltation reprochable : même dans le temps de la plus forte Terreur, il n’y pas eu une goutte de sang répandu, point de dénonciations, et on n’y a jamais souffert ce qui pouvait troubler la tranquillité publique. 

 Fréjus, le 14 avril 1815. 

Je ne sais, mon cher ami, par où commencer : depuis ma dernière lettre, du 4 mars, nous avons été témoins d’une si étonnante révolution, que nous oublions maintenant toutes les idées que nous avons eues depuis son débarquement, pour nous livrer entièrement à l’admiration et à la joie. Ce n’est qu’aujourd’hui que nous avons reçu des journaux de l’Empereur, quatorze numéros à la fois. A la nouvelle de son débarquement, Marseille se livra à des farandoles insensées, s’amusa à promener le buste du Roi en jetant les hauts cris, selon leur coutume, et ceux qui partirent ensuite n’arrivèrent pas à temps à Sisteron. Notre préfet fit proclamation sur proclamation ; on annonça qu’il [Napoléon] était bloqué près de Gap [Ce qui était faux] ; cela fut d’un très mauvais effet, puisque deux jours après, nous apprîmes son entrée à Grenoble. Les marseillais, fort sot, s’en retournèrent et tentèrent de couvrir leur honte avec le sang du prince Masséna ; il se sauva et fit établir son quartier-général à Toulon, qu’il fit armer sans délai. 

Le 5, il passa les trois officiers pris à Antibes : ils avaient leur épée, mais ils étaient escortés de 25 à 30 soldats. C’était un dimanche : il faisait très beau, toute la ville était sur le grand chemin pour les voir. Au lieu de vouloir les assassiner comme à Cannes, nous les reçûmes très bien. Lagostena reconnut un capitaine de la Garde qui avait été son sergent-major ; Flori en reconnut un autre ; on leur donna des chemises et ils furent couchés au Muy, après avoir dîné. Les vingt grenadiers ou chasseurs de la Garde arrivèrent les jours suivants. On n’en connaissait que six ou sept à la fois. On était étonné à l’aspect de tels hommes ; j’eus le cœur navré en voyant mettre en prison les vainqueurs de l’Europe entière. Quelques personnes leur donnèrent secrètement de l’argent. Ils furent très contents de nous. Les officiers dirent qu’ils étaient débarqués 1300 en tout ; que l’empereur parlait de Fréjus sur le brick, et qu’il avait l’intention de venir aborder ici, mais le calme ne lui permit pas de pousser plus loin. Notre préfet, le marquis de Bouteillier, nous révolta tous quand il dit d’imiter la conduite qu’avait tenuela Vendée. Il ajouta même : « Si vous n’avez pas d’armes, allez en prendre dans les rangs ennemis ! » Chacun fut sourd à ces appels, on fit partir quelques hommes de force, mais ils n’allèrent pas loin. Nous sûmes indirectement la prise de Lyon. Un jeune officier de poste à Saint-Raphaël, cet hiver, se trouvant avec l’Empereur, à Lyon, écrivit à quelques messieurs de Saint-Raphaël. Les lettres furent arrêtées par le maire entre les mains du piéton et, comme il y en avait une pour le pauvre Féris, revenus des prisons anglaises, il fut pris, mené à Draguignan et mis en prison. Les autres s’échappèrent dans les bois, mais dix jours après, c’était le 3 de ce mois, quand le préfet lui donna la liberté en reconnaissant son innocence. Enfin, le 27 ou le 28, la nouvelle sourde de l’entrée de l’Empereur à Paris nous parvint. Tout le département restait tranquille, mais Fréjus ne pouvait plus se contenir, l’on parlait hautement. Enfin, le 2 de ce mois, un dimanche, il y eut un dîner chez le traiteur Delvox où l’on invita un capitaine venant de l’île d’Elbe, que l’on conduisait à Toulon. Après le repas, on sortit avec la cocarde tricolore, et l’on fit la farandole avec tambour et aux cris de « Vive l’Empereur ! » Le trembleur de M. Lacépède (le maire placé par le préfet et remplaçant Colle) assembla le conseil, où l’on dressa rapport de ce qui se passait dans la ville. Le lendemain 3, quand nos gens étaient à Saint-Raphaël, à se livrer  à la joie, le sous-préfet arriva avec une douzaine de gendarmes. A cette nouvelle, les habitants menacés coururent aux armes, enfoncèrent le dépôt de Saint-Raphaël, prirent les fusils et les cartouches et se retranchèrent au nombre de 60 au moins, sur la montagne de Saint-Sébastien : leur avant-poste était à Saint-Raphaël. Le sous-préfet convoqua le conseil, et MM. Pascal père et Grisole aîné furent désignés de suite vers eux pour leur dire de rentrer, avec promesse de n’être point poursuivis. Ils demandèrent à parler au sous-préfet : il s’y rendit sans escorte, et ne purent être d’accord. Ils demandaient Féris et la liberté de ceux qui étaient fugitifs. M. Colle parlementa le reste de la journée, et ils rentrèrent le soir. Le lendemain 4, l’on apprit que le préfet ramassait des soldats de la Garde nationale pour les envoyer ici, et qu’il avait envoyé la nouvelle de notre révolte au prince Masséna. MM. Vernet (adjoint au maire) et Grisole furent députés vers le prince. Alors nos gens, pour ne pas être surpris, furent campés bien armés dans l’enclos d’Augustin Grisole (à la porte de Fréjus), entourés de sentinelles. Pendant la nuit, ils avaient même six hommes au pont de bois (sur une rivière, chemin de Draguignan). Au retour de nos envoyés, ils rentrèrent et mirent la cocarde bas. Le préfet, cependant, pressait la rentrée des de deniers publics, mais on ne se pressait guère.

Le 10, dès le matin, Draguignan, fatigué d’attendre les nouvelles que le préfet retenait dans ses bureaux, fit la farandole avec la cocarde et cernèrent la préfecture. A quatre heures du soir, les officiers en demi-solde, appelés à  Draguignan depuis quelques jours, fatigués de cette incertitude, envoyèrent une députation au préfet. Pougnet (officier retraité) d’ici lui porta la parole en l’engageant à donner de suite sa démission.  Pour la tranquillité publique de Fréjus, il y consentait, quand le général Bertrand, chef d’état-major du prince Masséna, vint se saisir de sa personne et le fit partir pour Toulon.  Le 11, on se procura la proclamation de l’Empereur et celle des officiers de la Garde. Des individus les publièrent sur les places, on montra le buste de l’Empereur ; il fut porté en triomphe au bruit des cloches, des tambours et de la musique. On sortit un pavillon qui portait ces mots : « Fréjus toujours fidèle ». Fréjus, était menacé du feu, et certainement si l’affaire n’eût pas bien tournée, nous aurions payé cher notre dévouement ; Marseille nous aurait sans doute détaché une de ses phalanges. Ce ne fut que le 12 que l’Empereur fut officiellement proclamé ici. Le même jour, à dix heures, le pavillon tricolore a été arboré à Marseille. Les femmes ont dressé, hier, un arc-de-triomphe à la porte de M. Colle. Ce matin, nous lui avons fait une adresse pour le prier d’aller porter au pied du trône l’expression de nos sentiments. Saint-Raphaël a fait la même chose ; il a été, ce soir, réintégré maire : il part pour Paris au premier jour. Il devait y avoir, aujourd’hui, grand déjeuner au camp, mais la pluie l’a transféré dans la salle de l’ Evêché. Après un tour de ville, les cloches ont été furieusement ébranlées pour annoncer le Te Deum, et l’on a été chercher M. le Curé pour l’entonner ; il s’y est soumis.  Je sais positivement que, le 4 mars 1815, jour du départ de ma lettre, on les a toutes lues avant de fermer le courrier. Je te prie de me donner la certitude de cela. Mon paquet était-il bien cacheté avec le cachet de ta maman ? Si l’on rentre en campagne, je te prie de ne pas m’oublier ; je me suis ennuyé d’être ici les bras croisés. Il paraît que l’on va entrer en Piémont.

On annonce 1500 hommes à  Aix devant passer ici. Ne pourrait-on pas y être employé ? Je sais qu’il ne faut pas t’en dire davantage…

Le bruit court que le roi de Piémont est déjà en Sardaigne, et que le Pape s’est embarqué à Gênes pour l’Espagne. 

Texte publié dans la « Nouvelle Revue Rétrospective » en 1899. 

 

 

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( 2 août, 2019 )

2 Août 1815…Comment meurt un maréchal d’Empire…

Personne ne connaît son propre avenir… En effet, Guillaume-Marie-Anne Brune, qui fut le premier à être fait maréchal par l’Empereur, général en chef en Suisse, en Hollande, dans l’Ouest, par deux fois en Italie, en Poméranie suédoise. Brune, vainqueur des anglo-russes, des autrichiens, des suédois… Lui qui fut ambassadeur en Turquie, Président de la Section de la Guerre au Conseil d’Etat, Gouverneur général des villes hanséatiques, pouvait-il s’imaginer finir aussi tragiquement sa vie ? Il fut lâchement assassiné en Avignon le 2 août 1815, victime, comme d’autres, de la haine royaliste… 

C.B.

2 Août 1815...Comment meurt un maréchal d'Empire... dans JOURS D'EPOPEE bruneNous sommes en pleine Terreur blanche, le sud de la France est le théâtre de nombreux événements en ce mois de juillet 1815. Selon Henry Houssaye, « jusqu’au 13 juillet, Avignon resta domptée par les fédérés et la troupe tandis que partout alentour, à Villeneuve, à Carpentras, à Orange, à Cavaillon, à Beaucaire, à Orgon, flottaient les drapeaux blancs. » Le 14 du même mois, les habitants d’Avignon apprennent le retour de Louis XVIII à Paris. La population se déchaîne et « Mille drapeaux blancs jaillirent en même temps des fenêtres, écrit encore H. Houssaye et ajoute : « Le général Cassan [commandant la place d’Avignon] jugea la résistance impossible. Il réunit les officiers supérieurs de la ligne et des fédérés et leur proposa de reconnaître l’autorité royale. Sur leur refus, il décida que la ville serait évacuée. » Le 15 juillet, le général Cassan et sa petite garnison se dirigea donc vers Pont-Saint-Esprit. Elle était composée d’un bataillon du 13ème de ligne, d’un bataillon du 35ème et d’un bataillon de retraités. Au carrefour des routes d’Orange et de Carpentras, Cassan croisa « une troupe de huit cents paysans armés » [H.Houssaye]. Cette troupe armée, « ces gens en guenille, à faces de bandits, étaient le corps du Royal-Louis, formé à Carpentras par le major Lambot avec d’anciens miquelets, des tâcherons, des vagabonds. »[Idem]. Elle se dirigeait vers Avignon…

« Lambot, chef d’escadron de gendarmerie, avait été envoyé de Marseille par le marquis de Rivière pour prendre le commandement de toute la contrée insurgée (1) », nous apprend Houssaye.

Note. 1) – « Le 15 juillet, Lambot faisait son entrée dans la ville, traînant à sa suite des bandes indisciplinées qui ne rêvaient que de meurtres et pillages. Le désordre s’installa en Avignon et les royalistes du lieu se firent complices des volontaires ». (Duc de Castries). 

Avignon allait connaître des heures sombres…Bénéficiant d’une certaine complicité, Lambot et ses hommes saccagèrent le Café de l’Oulle et celui du Méridien. « Vingt maisons [furent] pillées de la cave au grenier, dix autres entièrement brûlées, dont la grande corderie Fabre-Montagne qui brûla pendant quarante heures. Deux à trois cent personnes, invalides, fédérés, frères, pères et femmes de fédérés, furent traînées dans les prisons avec des outrages et des coups. Le lendemain, les assassinats commencèrent pour ne plus s’arrêter durant de trop longs mois » [Houssaye]. Citoyens fusillés, noyades dans le Rhône. Un boulanger est précipité dans son pétrin brûlant… Les environs d’Avignon ne sont pas épargnés par les exactions d’un sinistre individu au nom évocateur : Pointu. Lui et sa bande rayonnent sur les communes de Saint-Rémy, Entraigues, Sorgues… (2)

Note. 2) – « D’autres meurtres ensanglantèrent le département notamment à Roussillon, à Loriol, à Roquemaure et à Carpentras ; plusieurs assassins furent déférés à la justice qui, par crainte, se refusa à les condamner ». (Duc de Castries). 

Le 2 août 1815, vers dix heures du matin, le Maréchal Brune arrive en Avignon (3), « …dans cette ville qui sentait le sang … », écrit Henry Houssaye qui nous apprend qu’ « au relais de Saint-Andiol, [Saint-Andéol] le maréchal avait dû congédier son escorte du 14ème chasseurs dont les chevaux étaient harassés (4). Vaguement informés des troubles d’Avignon, les aides de camp engagèrent Brune à éviter cette ville. On pouvait gagner Orange par un chemin de traverse. Mais le maître de poste, qui ne voulait point que ses chevaux allassent jusqu’à Orange, déclara qu’il fallait passer par Avignon pour y relayer. » Simplement accompagné à son arrivée par le chef d’escadron Bourgoin et le capitaine Degand,  « …les deux voitures, une calèche et un cabriolet, s’arrêtèrent place de l’Oule [l’Oulle] où se trouvaient la poste » [Houssaye]. Pendant que l’on change les chevaux, Brune reste dans la calèche. Ayant bizarrement conservé son chapeau de maréchal de France, alors qu’il était habillé en bourgeois, Brune est reconnu (5). En un court instant la nouvelle fait le tour de la ville. Il n’en faut pas plus dans un climat aussi tendu, pour électriser la cité… 

Note. 3)- L’Empereur à son retour de l’île d’Elbe avait nommé Brune à la tête du Corps d’observation du Var qui comprenait à sa formation la 17ème division d’infanterie (Verdier), le 14ème chasseurs à cheval, « de l’artillerie et du génie, total : cinq mille cinq cent quarante-quatre hommes» [Vermeil de Conchard]. Selon la même source : « …il [Brune] accepta la tâche ingrate et difficile d’arrêter la guerre civile dansla Provence, dont les passions violentes avaient été déchaînées par les factions, et de défendre ce pays contre l’invasion des anglais et des Autrichiens. Envoyé à Marseille comme gouverneur de la 8ème  division militaire, il fut chargé en même temps de l’organisation et du commandement du Corps d’armée du Var. ». Brune quitta son commandement afin de préserver Toulon menacé par les alliés. (Sur cet épisode voir l’ouvrage du Colonel Vermeil de Conchard ,« Le Maréchal Brune », pp.105-107). 

Note. 4)- Le Colonel Vermeil de Conchard précise que « trois aides-de-camp accompagnaient le Maréchal, MM. Alard, Degand et Bourgoin, un secrétaire M. Guen, ainsi que le général de Loverdo. Une escorte de quarante chasseurs du 14ème régiment avec un officier sous les ordres du comte de Maupas, attaché à l’état-major du commissaire royal, devait protéger sa personne aussi longtemps qu’il le jugerait nécessaire. ». 

Note. 5)- « Le Maréchal Brune portait un costume apparent. Il était vêtu d’un habit de drap gris foncé, d’un gilet de basin blanc et d’un pantalon bleu collant. Sa chemise était de toile fine ; une cravate de taffetas noir entourait son cou. Son chapeau tricorne était garni de plumes blanches, avec ganse et galon d’or, cocarde blanche et bouton de maréchal. Des bottes dites « la russe » à éperons d’argent, des gants de peau de couleur grisâtre complétaient son ajustement. Telle était la tenue bourgeoise qui devait lui permettre de passer inaperçu ! Une ceinture de cuir renfermait une somme assez considérable en or. Il avait, en outre, sur lui de l’argent, des bijoux, enfin des lettres et papiers importants, ainsi que le passeport du Marquis de Rivière ».[Vermeil de Conchard]. Le Duc de Castries avance le chiffre de « 27 500 francs-or (300 000 francs de 1981) ». 

Le major Lambot, le chef d’escadron de gendarmerie dont nous avons parlé plus haut est bientôt prévenu par un jeune officier de la garde nationale, Casimir Verger, et faisant office de capitaine de police. Ce dernier reçoit alors l’ordre du major Lambot de lui rapporter les passeports du maréchal et de sa suite afin de les lire et de les viser ; le départ de Brune est ainsi suspendu le temps de procéder à ces formalités…Place de l’Oulle, une foule bientôt nombreuses entoure les voitures. « On commença d’invectiver contre Brune : « Le brigand ! le coquin ! l’assassin !… Il a porté au bout d’une pique la tête de la princesse de Lamballe » [Il s’agit bien sûr d’une mauvaise légende, Brune ne se trouvait pas à Paris durant les journées de septembre 1793, au cours desquelles fut assassinée cette amie de la Reine]. Houssaye écrit que « Sans s’inquiéter autrement, Brune mangeait des pêches que sur sa demande lui avait apportées dans sa calèche la maîtresse de l’hôtel du Palais-Royal, contigu à la maison de poste, Mme Molin ». Très inquiète par l’attitude menaçante de la foule, elle conseille au maréchal de monter dans la chambre du Baron de Saint-Chamans, nouveau préfet qui se trouvait depuis son arrivée la veille, dans son hôtel. C’est en vain alors que Saint-Chamans, descendu sur la place avec Brune, tente de calmer la foule. Devant cette animosité, il conseille au maréchal de quitter sans délai Avignon lui promettant de lui faire parvenir son passeport par un gendarme. Malgré l’opposition de la populace, et grâce à une nouvelle intervention du préfet, Brune peut enfin se mettre en route.

« A la porte de l’Oulle, le poste de [la] garde nationale laissa passer les fugitifs que pourchassait la foule hurlante ; mais à quelques cent mètres sur la route, resserrée là entre le Rhône et les remparts, une quinzaine d’hommes armés qui étaient sortis de la ville par une autre porte se jetèrent à la tête des chevaux en criant : « A mort ! Au Rhône ! A mort l’assassin ! » [Houssaye]. Intervenant à nouveau, le « préfet accourut avec plusieurs fonctionnaires, quelques gardes nationaux et le capitaine Verger qui rapportait enfin les passeports » [Id.] rien n’y fit ! « Des pierres furent lancées contre les voitures. Un portefaix, la chemise entr’ouverte, les manches retroussées, saisit le fusil d’un garde national en criant : « Donne, donne, que je le tue ! » [Id.].Saint-Chamans et Verger « prirent le parti absurde de ramener Brune en Avignon », précise encore Houssaye en ajoutant que « sur la route où il y avait au plus quarante personnes, quelque incident, quelque hasard, quelque acte énergique pouvait encore sauver le maréchal ; dans la ville au cœur même de l’émeute, il était perdu ».

Revenus place de l’Oulle, Brune et ses aides de camp gagnent l’hôtel du Palais-Royal. Le maréchal est mis dans la chambre n°3, au premier étage, tandis que Degand et Bourgoin entrés dans l’hôtel par une autre porte sont mis dans une « salle basse » sous la garde d’hommes armés. Le préfet Saint-Chamans ordonne au major Lambot de « rassembler tout ce qu’il y a de force armée ». Houssaye écrit que « les gardes nationaux, les chasseurs d’Angoulême, les fantassins du Royal-Louis, partagent les fureurs populaires ; ils sont plus disposés à seconder l’émeute qu’à la réprimer. » La gendarmerie, seul corps sur lequel on peut compter, est accueillie sous les cris et doit finalement se retirer. « Des gardes nationaux viennent cependant se former en bataille, sur six hommes de profondeur, perpendiculairement à l‘hôtel du Palais-Royal. De temps en temps ils font mine de charger la foule, mais si mollement qu’elle recule à peine et regagne aussitôt le terrain perdu. » [Houssaye].

Le Préfet Saint-Chamans a rassemblé devant l’hôtel une trentaine de personnes disposées à défendre pacifiquement le maréchal parmi eux se trouvent des conseillers de préfecture, le maire d’Avignon…Il y a aussi le major Lambot « qui [Selon Houssaye] joue un rôle double. Il harangue la foule qui répond : « Vive le Roi ! Vive le Major ! Mais il nous faut la tête de Brune ! Ce coquin a tué la princesse de Lamballe. Il faut qu’il meure. Le roi lui pardonnerait. L’an dernier si on nous avait laissé nous aurions tué Bonaparte » [Allusion au passage de l’Empereur en 1814 en route vers l’île d’Elbe. Rappelons pour mémoire qu’à Orgon il avait été conspué par la foule].

« Sur la place et aux abord fourmillent quatre mille personnes… » [Houssaye]. Brune se sent prisonnier comme dans une nasse. De sa chambre il entend le grondement de la rue. Puis il y a aussi les volontaires et les chasseurs d’Angoulême chargés de sa surveillance et qui tiennent des propos menaçants. « Sa gorge est sèche, il veut boire. Il sonne et demande à Mme Molin [La tenancière de l’hôtel] du vin de Bordeaux et une carafe d’eau. En même temps il l’a prie de lui apporter ses pistolets qui sont dans sa voiture. »- Je ne veux pas, dit-il, que la plus vile canaille porte la main sur un maréchal de France ! ». Mme Molin n’ose pas aller chercher ces armes ; elle dit au maréchal qu’il ne court point de danger, que les autorités sauront le protéger. Au préfet qui vient le voir un instant, au commandant de [la] Garde nationale Hugues, il réclame aussi ses pistolets. »-Donne-moi ton sabre, dit-il à un sous-lieutenant de la milice, nommé Boudon ; tu verras comment sait mourir un brave ! » [Houssaye].

Plus tard, Brune, déchire des lettres de sa femme Angélique. Puis, la porte de sa chambre étant restée entrouverte, une quinzaine de personnes s ‘introduisent dont un certain Soulier, capitaine de la garde nationale. Ce dernier interpelle agressivement le maréchal en faisant allusion à l’assassinat de la princesse de Lamballe que ce dernier aurait commis. Soulier termine son dialogue en lançant à Brune : « …le moment approche où tu vas recevoir la peine due à tes crimes… ». Le maréchal fait fi de tout cela et écrit une ultime lettre à Angélique (6)…

C’est alors qu’ «un portefaix, Guindon dit Roquefort, le taffetassier Farge, chasseur de la garde nationale, et trois ou quatre individus de [la] même espèce étant passés du toit de la maison mitoyenne sur celui de l’hôtel avaient pénétré par une lucarne dans un grenier ; de là, ils descendirent dans le corridor du premier étage…Sur un signe de Guindon, ses compagnons entrent avec lui dans la chambre de Brune en vociférant : « A mort ! A mort ! ». Le maréchal se lève et fait face. Farge lui tire un coup de pistolet ; la balle érafle le front de Brune et va se loger dans le plafond. »-Maladroit ! dit Brune, de si près ! » Farge appuie son second pistolet sur la poitrine du maréchal et presse la gâchette, mais l’arme fait long feu. »-Moi, je ne le manquerai pas ! » dit Guindon qui s’est glissé derrière Brune. Il épaule vivement la carabine. La balle entre par la nuque et ressort par la partie antérieure du cou. Brune tombe foudroyé ». [Houssaye]. « Il était environ 3 heures de l’après-midi » [Vermeil de Conchard] (7). Note.  6)- Le Duc de Castries écrit que Brune rédigea une première lettre pour sa femme mais il l’a déchira ; une seconde a été écrite au Comte de Nugent, général en chef des armées autrichiennes. Note. 7)- « Le maréchal était étendu la face contre terre, le visage dans une mare de sang. Il était mort mais le corps était encore chaud. On dénombra deux blessures, l’une située à la partie antérieure droite du larynx, l’autre entre les deux épaules à la hauteur de la quatrième vertèbre cervicale. La place des blessures ne laissait aucun doute sur l’assassinat. Mais les meurtriers avaient négligé de fouiller le cadavre sur lequel on retrouva les 27 500 francs-or, un cachet d’argent, une montre et un mouchoir. En revanche, les bagages du maréchal furent consciencieusement pillés et les assassins s’en partagèrent le contenu. » (Duc de Castries). 

« Après cet exploit, Guindon accourut triomphant au balcon et dit [En provençal] : « Aco’s fa ! (La chose est faite). » La foule s’arrêta de hurler à la mort pour crier : « Bravo ! ». Le major Lambot redescendit sur la place. »-Brave Avignonnais, dit-il, cet homme-là s’est rendu justice à lui-même. Il est mort ! N’imitez pas les cannibales de la Révolution. Retirez-vous ! » [Houssaye].

Un procès-verbal concluant au…suicide fut établi. 

Le Colonel Vermeil de Conchard écrit que « les auteurs ou complices de l’assassinat s’étaient empressés de faire croire à un suicide, pour couvrir l’odieux de leur attentat et se mettre à l’abri des poursuites de la justice (8) » .Le corps de Brune fut sorti de l’hôtel afin de prouver à la populace qu’il était bien mort. « Des fossoyeurs le mirent dans un pauvre cercueil dont on ne leur laissa même pas le temps de clouer la planche supérieure et s’acheminèrent vers le cimetière. »[Houssaye]. Mais le maréchal ne pouvait même pas reposer en paix…Après que quelqu’un ai déclaré qu’il n’est pas digne d’être enterré, son cadavre est arraché de la bière et il est « traîné par les pieds…au milieu des coups, des huées et des éclats de rire. Au pont de bois on le précipita dans le Rhône. Une main inconnue écrivit à la craie sur le parapet : « C’est ici le cimetière du maréchal Brune ». Le soir, le peuple dansa des farandoles ». [Houssaye]. Le corps du Maréchal Brune fut récupéré par un paysan près d’Arles qui l’inhuma. La maréchale le fit déterrer et transporter le cadavre dans son château de Saint-Just Sauvage (Marne). « Le cercueil resta plusieurs années au milieu d’un salon, car elle avait juré de le conserver là tant qu’elle n’aurait pas obtenu justice. »[Houssaye]. « Enfin en 1821, l’année même de la mort de l’Empereur, et après de multiples démarches, la cour de Riom déclara Farge et Guindon coupable de l’assassinat. Farge était mort, Guindon en fuite, fut condamné par contumace » [Id.]

Le Maréchal repose avec son épouse sous une tombe pyramidale dans le cimetière de Saint-Just-Sauvage (Marne) (9).

Brune fait partie de la sinistre série des massacres opérés durant la Terreur blanche (10). Citons également l’assassinat du Général Ramel à Toulouse, le 15 août, le Colonel Huchet de Labédoyère, fusillé le 19 août à Paris, l’exécution des frères Faucher à La Réole (Gironde), le 27 septembre et également Ney, exécuté le 7 décembre de cette même année.… 

Note.8)- «La Maréchale Brune ne voulut jamais admettre cette version déshonorante pour la mémoire de son époux ». [Vermeil de Conchard]. « Antoine de Carli parle « d’un complot entre gens de haut lignage. C’est pourquoi, après la catastrophe, magistrats, fonctionnaires et officiers royalistes estimèrent opportun une solution prudente, ménageant l’avenir : par raison d’état, tous décidèrent d’accréditer l’infâme version du suicide. On propagea donc, non sans zèle, le fait, on l’estampilla officiellement et les inspirateurs du procès-verbal, la conscience apaisée, se reposèrent pleins de confiance en l’immutabilité de leur triste détermination ». Note. 9)- Nous avons eu l’occasion de voir ce monument en 2003 : il était en parfait état. Note. 10)- « Le Maréchal Brune fut assassiné le 2 août en Avignon parce qu’il avait été l’ami de Danton et pour avoir réalisé la pacification de la Vendée en 1800, voilà pour la politique intérieure, et parce qu’il avait vaincu les Anglais, voilà pour la cause militaire », écrit Edouard Bonnal. Le général Mouton-Duvernet à Lyon, le général Chartrand à Lille furent également passés par les armes…Sans parler des nombreux procès et condamnations à mort prononcés à l’encontre de ceux qui avaient servi l’Empereur (Ameil, Poret de Morvan, Lallemand, Debelle, Brayer, Lefebvre-Desnouettes, Rigau, Barbanègre, Gruyer, Vandamme, Lamarque, Drouet d’Erlon, Cambronne, Bertrand, Drouot…). 

Cette liste est loin d’être complète…

Sources. 

-Edouard Bonnal : « Les royalistes contre l’armée (1815-1820) ». Paris, Librairie militaire R. Chapelot et Cie, 1906, 2 volumes.

-Antoine de Carli : « Quelques documents inédits sur l’assassinat du Maréchal Brune ». Avignon, Imprimerie Barthélémy, 1942.

-Duc de Castries : «La Terreur blanche. L’épuration de 1815. » Paris, Librairie Académique Perrin, 1981.

-Henry Houssaye : « 1815.La Seconde abdication-La Terreur blanche ». Paris, Perrin et Cie, 1905.

-Colonel breveté Vermeil de Conchard : « Le Maréchal Brune. Etudes historiques d’après des documents anciens, nouveaux et inédits ». Paris, Editions Eugène Figuière, 1935

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( 17 juillet, 2019 )

Le Quartier impérial au soir d’une bataille…

Le Quartier impérial au soir d’une bataille… dans HORS-SERIE napoleon

Voyons l’installation et l’existence du quartier impérial au soir d’une bataille. Le soleil va bientôt se coucher sur Bautzen lorsque la Jeune Garde atteint la ferme-auberge de Klein-Purschwitz. Les souverains alliés, qui s’y sont tenus pendant la bataille, viennent d’en repartir l’oreille basse… Il n’en reste guère que les murs en face desquels l’Empereur fait dresser sa tente et celles du Quartier impériale, au milieu d’un grand carré long formé par le Vieille Garde à pied. Les musiques jouent, une fois de plus, « La victoire est à nous… ». Pendant qu’aux feux de bivouac les grognards transforment en galettes la farine abandonnée par les russes et que, sur la route de Breslau, les escadrons de Latour-Maubourg poursuivent l’arrière-garde alliée de Miloradovitch, qui fait tout pour les retarder.

Il est maintenant près de neuf heures du soir. Après avoir parcouru une partie du champ de bataille, l’Empereur gagne son quartier-général. Comme toujours, lorsque l’on bivouaque, ce sont cinq grandes tentes de toile à rayures verticales bleues er blanches, bordée d’une frange de laine rouge. L’une, où logent  et mangent les grands officiers : le grand maréchal du Palais Duroc, le grand écuyer Caulaincourt, le général Guyot chargé des escortes, les maréchaux de  passage-actuellement le seul Soult, qui est là sans commandement pour le moment. Une autre tente sert aux officiers de grades inférieurs ; ceux d’entre eux qui n’ont pu y trouver place demeurent autour de l’énorme feu  qui brûle, chaque soir, partout où stationne l’Empereur. La troisième est celle de Berthier, qui y loge et y travaille avec l’état-major général, dont il est le chef. Celle-ci doit être dressée à moins de cent cinquante toises de celle de l’Empereur.

M.D.

Le cabinet topographique.

Les deux dernières tentes, jumelées, sont celles de Napoléon. De chaque côté de la porte, deux chasseurs à pied de la Vieille Garde , en tenue de parade, lui présentent les armes. Il entre. La première est son cabinet de travail. Au centre, sur une grande table, est déployée, déjà orientée, la carte de la Saxe par Pétri. Il s’en est servi en 1806 et l’apprécie beaucoup ; c’est le même exemplaire qu’il avait à Iéna… Plus de vingt chandelles sont allumées autour de cette carte, sur laquelle le colonel Bacler d’Albe, chef du Bureau Topographique, a posé un compas et piqué de nombreuses épingles à têtes multicolores, représentant les emplacements de nos troupes et ceux des corps ennemis d’après les dernières nouvelles parvenues. Aux angles, des tables plus petites avec des tabourets. Celles du premier secrétaire, le baron Fain, et de ses deux adjoints : comme du secrétaire-interprète Lelorgne d’Ideville ; celle id premier officier d’ordonnance, le chef d’escadron Gourgaud. Celui-ci, polytechnicien et artilleur, a la charge des dépêches et de certaines missions importantes, notamment dans le domaine de l’artillerie. Tous ces hommes, debout à l’entrée de l’Empereur, constituent en quelque sorte son Cabinet de guerre : ils reçoivent leur travail directement de lui et dépendent de lui seul. Tous lui demeureront fidèles après la catastrophe finale, comme ils resteront attachés à sa mémoire. Car, en dehors de la fascination du génie, ils auront aimé l’homme, dont ils disent à ceux qu’une manifestation de colère (toujours toute extérieure) aura terrifiés : « Croyez-moi. Il n’est pas méchant. ».

Maintenant, allant et venant dans la pièce, le chapeau sur la tête, il dicte, très vite, pour son Frère et très cher Beau-Père d’Autriche… « La providence m’a accordé la victoire… » Puis, sur un coin de table, il griffonne lui-même à Marie-Louise quelques mots où il avoue : « Je suis un peu fatigué, j’ai été mouillé deux ou trois fois dans la journée… » Comme toujours, son écriture est aussi illisible, son orthographe effroyable.

La chambre de Napoléon.

Il va maintenant se coucher. Il entre dans la seconde tente qui est sa chambre. Elle a , en plus, de la toile extérieure, une toile intérieure. L’intervalle entre les deux était « une espèce de corridor de service et de magasin où l’on serrait, pendant le jour, les porte-manteaux et les matelas ». La nuit, y couchent l’officier d’ordonnance de service ainsi que les deux domestiques les plus proches de sa personne : le valet de chambre Constant et le mameluck Roustam. La chambre, su sol couvert de tapis, est coupée en deux par un rideau blanc masquant le célèbre lit de campagne. Ce petit lit de fer à fond sanglé, est entouré de rideaux de soie verte. Le tapis de pied de la calèche sert de descente de lit. Le nécessaire de voyage et un fauteuil pliant complètement l’ameublement que les valets de pied ont installé en moins d’une demi-heure, avec une incroyable dextérité. Contant et Roustam s’empressent, ramassent le petit chapeau, le Grand Cordon qu’il a jetés dans un coin, lui retirent ses bottes et le déshabillent. Bientôt l’Empereur dort profondément… Il n’est guère plus de neuf heures.

Généralement en campagne, ayant dîné très sobrement avant six heures, il est couché dès huit ou neuf heures dans ce lit pliant, transporté dans un étui de cuir, à dos de mulet, qui le suit partout. Mais il se lève toujours vers onze heures, minuit au plus tard, car c’est le moment où arrivent les rapports  des corps d’armée. Il travaille alors deux ou trois heures, souvent même davantage, étudiant les renseignements et compte-rendus, y répondant par des ordres basés sur la carte que Bacler d’Albe vient de mettre à jour avec ses épingles de couleur. Ensuite il prend quelque repos ou tout au moins demeure seul, livré à ses calculs, méditant. S’il dort à ce moment-là, de même que pendant son premier sommeil après le dîner, et que surviennent des événements importants, l’aide-de-camp de service (ou Berthier ou Caulaincourt dans les cas exceptionnels) le réveillent. Il est arrivé ainsi qu’on le réveillât jusqu‘ à dix fois dans la même nuit ; et on le trouvait toujours rendormi parce qu’il n’avait pas encore eu son « compte de sommeil ».

Des nuits hachées.

A la guerre, on le réveillait pour  tout. Le prince de Neuchâtel (Berthier), qui recevait les rapports et connaissait ses intentions, ne le ménageait pas. Il dictait ses ordres au Major-Général ou à un secrétaire, et Berthier les transmettait. Quelquefois, il écrivait aussi lui-même aux commandants de corps d’armée, afin de fixer davantage leur attention, s’il s’agissait de choses importantes : ce qui n’empêchait pas la partie officielle de passer par l’État-major général.  Lorsque la besogne était surabondante-et cela arrivait souvent- après le premier sommeil du soir, il restait au travail jusqu’à  l’aube. Roustam lui apportait alors du café. Pendant des heures, il ne cessait de dicter et de parler aux officiers de liaison que l’on introduisait. Il allait et venait dans le Cabinet très éclairé, en robe de chambre de piqué blanc, les bras croisées derrière le dos, la tête enveloppée d’un madras noué sur le front, puisant de temps en temps, dans une des tabatières placées sur un coin de table une prise de tabac dont à la vérité les trois quarts se répandaient à terre. Le tabac était pour lui plutôt une manie, une sorte de distraction qu’un besoin réel. «Ses tabatières, dit le Préfet du Palais Bausset, étaient forts simples, ovales, en écailles noire, doublées d’or, toutes parfaitement semblables, et ne diffèrent entre elles que par les belles médailles antiques et en argent qui étaient encastrée sur le couvercle. »

Écoutait-il un rapport ? Il s’arrêtait par moment pour fixer dans les yeux celui qui parlait, comme s’il eût voulu pénétrer jusqu’au fond de ses pensées. Le lieutenant de lanciers Grabowski, arrivant de nuit d’une mission lointaine auprès du corps polonais de Poniatowski, est introduit aussitôt dans la chambre même de l’Empereur que l’on a réveillé. Il raconter la scène. « L’Empereur m’écoutait et paraissait content ; il se promenait dans sa chambre les bras croisées derrière le dos… me laissait parler ; quelquefois il me fixait de son regard pénétrant mais bienveillant… Il avait une habitude assez désagréable pour ceux qui parlaient : quand il écoutait un rapport ou un récit il disait bien haut, de temps, « Hein ! » Il arrivait à l’interlocuteur de penser que l’Empereur n’avait pas compris ; mais s’il recommençait, l’Empereur, l’interrompait avec impatience en disant : « Ah ! Je comprends bien… Continuez ! » Il était avare de compliments ; lorsqu’il avait dit « c’est bien » ou « je suis content de vous », c’était beaucoup » ?

Déconcertant et imprévisible.

Parlait-il ? Non seulement il était bref, rapide, mais il tronquait certains mots qui devenaient peu intelligibles, surtout pour un auditeur inaccoutumé. Quant aux noms propres, il les estropiait littéralement, au point que parfois on devinait seulement les noms de lieux d’après les circonstances et les régions dont il était question ! Ainsi, dans sa bouche, Zeitz devenait Seiss, Hochkirch était Ogirch. De même qu’en Russie il transformait inévitablement Kalouga en Caligula. Si l’on y ajoute l’accent, les u parfois changées en ou (il disait Peyrousse pour Peyrusse) ; l’expression par moment insoutenable du regard qui s’intensifiait alors du bleu foncé au noir ; l’impression toujours profonde qui saisissait chacun en présence de tant de génie allié à tant de puissance, on conçoit qu’il fût, par instant difficile à comprendre et à suivre, sauf par ses habitués…

Ce qui rendait souvent très dure la tâche de ceux-ci, c’était surtout que son activité était inconciliable avec tout horaire régulier pour le travail. L’arrivée des estafettes, la succession des événements, les possibilités sans cesse changeantes, étaient les seuls guides de la besogne et de la vie, aussi bien au Cabinet qu’au Quartier-Impérial. Et ceci, vrai pour le travail, l’était tout autant pour les stationnements, les départs, les déplacements. « Tout ce qui se faisait au quartier-général se faisait à l’improviste » nous dit le major saxon Odeleben, qui en a vécu l’existence en 1813 ? « Cependant chacun devait être sur-le-champ prêt à remplir sa tâche. Des moments de repos inattendus, des départs inopinés, les changements des heures fixées, et souvent aussi celui des itinéraires et des séjours se succédaient continuellement. Même si on avait quelques indices, tout le monde se cassait la tête pour deviner ce qui arriverait. Celui qui se serait adressé à un autre pour obtenir quelques éclaircissements n’en aurait titré, pour toute réponse qu’un haussement d’épaules, suivi tout simplement d’un « je ne sais pas »… Très souvent la marche étant retardée de quelques heures, et même d’une demi-journée. Puis, ajoute Odeleben, au dernier  mot que Napoléon dictait dans son Cabinet se rattachait l’ordre tout sec : « La voiture !… A cheval !… » Alors tous ceux qui devaient le suivre se mettaient en mouvement comme s’ils eussent été frappés d’une décharge électrique ! Ce n’est qu’à ce moment-là qu’on apprenait le chemin qu’on devait suivre… »)

Chemin qui mena pourtant la Grande Armée à planter ses Aigles à travers l’Europe entière, à vienne, Berlin, Madrid et Moscou…                                         

Marcel DOHER

(Article paru dans la revue du Souvenir Napoléonien en 1974).

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( 1 juillet, 2019 )

Rocquencourt, 1er juillet 1815 : un des derniers combats de la Grande-Armée…

1erhussards.jpg

18 juin 1815, Waterloo. L’armée de Grouchy, que l’on n’a point vue, après l’avoir tant espérée sur le champ de bataille principal, a retraité depuis la région de Wavre, par Namur, Dinant et Givet. Le 23 juin, avec un peu plus de 28 000 hommes valides, un millier de blessés et cent bouches à feu, il est entre Reims et Soissons. Le 29, il est à Paris. Son armée a parcouru quelque 350 km en dix jours et devance de peu l’armée prussienne, tandis que le gros des anglo-hollandais de Wellington s’attarde à Senlis. L’Empereur, qui a abdiqué le 22, a quitté l’Élysée le 25 juin pour la Malmaison.  Le 29, il prend place dans une calèche qui rejoint, par La Celle Saint-Cloud et Rocquencourt, la route de Paris à Rochefort où Napoléon à décidé de se livrer aux anglais. Alors qu’on le croit en route, il revêt son uniforme de colonel des chasseurs de la garde et propose au gouvernement de prendre une dernière fois la tête des armées pour battre l’ennemi.  C’est que la situation des forces en présence n’a pas laissé d’exalter l’imagination de Napoléon qui y voit l’occasion d’une revanche éclatante sur l’adversité, peut-être un des plus fantastiques retournements de l’histoire militaire, au moins les effets du désastre de Waterloo largement atténués. L’Empereur déchu en pressent l’occasion et l’urgence qu’exigent les actions violentes et soudaines.  Mais on ne l’écoute plus ; il quitte la Malmaison en vêtements civils, échappant de quelques heures à des éléments de cavalerie prussienne qui avaient le projet de l’enlever. Un gouvernement provisoire siège à Paris, Fouché l’anime, autant dire que l’intrigue règne et que sévit la confusion. Fouché, qui a trahit Napoléon, négocie avec les alliés et prépare le retour de Louis XVIII.  Ce personnage qui participa à la Terreur et contribua en 1793, à la sanglante répression de Lyon, après avoir trahi Robespierre.

Talleyrand expert en trahison disait : « Son mépris des hommes tient à ce que Monsieur Fouché s’est beaucoup regardé »  Dans Paris, sous Davout nommé généralissime, les forces de Grouchy viennent renforcer les restes de l’armée du Nord ramenés par Soult et quelques corps rameutés des provinces. « Les alliés, diminués par leurs pertes des 16 et 18 juin, obligés à des détachements importants pour l’observation des places et assurer les lignes de communication, ne peuvent opposer à Davout guère plus de cent mille hommes« . Or, celui-ci dispose maintenant d’une armée aussi nombreuse et sa supériorité en artillerie est écrasante. Si les troupes françaises sont concentrées, prussiens et anglo-bataves sont une fois de plus séparés. Malgré les précautions prises par Blücher pour masquer son changement de front, ces mouvements furent bientôt révélés à l’armée française. Bien qu’ayant adressé à Wellington et à Blücher une nouvelle demande d’armistice, Davout pensa qu’un échec infligé à l’ennemi dans une situation hasardeuse lui donnerait peut-être à réfléchir. En conséquence, Davout fit tenir l’ordre à Exelmans de rassembler toute la cavalerie bivouaquée sur la rive gauche et de la porter à la rencontre du parti prussien qui venait de traverser Versailles. Le succès de l’entreprise paraissait certain ; et comme cette petite opération devait être exécutée par de la cavalerie, presque toujours à même de se dégager, elle ne pourrait, quoi qu’il arrivât, entraîner une action générale. 

Exelmans combina un plan non seulement pour culbuter la cavalerie prussienne, mais aussi pour la prendre au filet: ordre à la division Piré, avec un bataillon du 44e, de se porter par Sèvres et Vaucresson sur Rocquencourt, afin de couper la retraite à l’ennemi; ordre à la division Valin de suivre ce mouvement; ordre à la division Donion, colonne de gauche, de se diriger sur Fontenay-le-Fleury, en tournant Versailles au sud-ouest. Exelmans se réservait le commandement de la colonne centrale, formée de ses deux divisions de dragons, qui marcherait droit sur Versailles par Le Plessis-Piquet et Vélizy. Les hussards prussiens (1), après avoir bivouaqué à Versailles (2), se dirigèrent en direction de Plessis-Piquet, mais se heurtèrent, à la hauteur de Velizy, aux 51ème et 13ème  dragons. Après un vif combat, les cavaliers de Sohr se replient sur Versailles, mais ne peuvent entrer, serrés de près qu’ils sont par les dragons d’Exelmans. Les hussards dévalent comme un torrent le boulevard du Roi et galopent en direction de Saint-Germain. Soudain, à l’entrée de Rocquencourt, une grêle de plomb s’abat sur le premier escadron: ce sont les fantassins du 44ème  de ligne français postés là par Piré qui tirent, dissimulés dans les champs. Une panique indescriptible s’empare de la cavalerie prussienne. Sohr jette ses hommes à travers champ en direction du Chesnay, mais lui-même tombe, blessé, et est emmené prisonnier à Versailles. Les Prussiens longent le parc du château du Chesnay, se trouvent bloqués dans la petite rue étroite. Ils sont cernés, tourbillonnent, cherchant vainement un refuge dans la cour de la ferme Poupinet et finalement sont tous massacrés ou faits prisonniers. Beaux coups de sabre donnés en vain ! Le gros de l’armée prussienne accourait en hâte en direction de Saint-Germain, et les forces qui s’opposèrent à Exelmans lui étaient dix fois supérieures. Néanmoins, il résista. Dans l’après-midi et jusqu’à 10 heures du soir soir, Exelmans, sans le soutien des corps de Vandamme, car Davout ne veut pas d’un engagement général, parvient à repousser un retour offensif des forces de Zieten accourues en hâte. Ayant bivouaqué à Versailles, il se replie le lendemain sur Paris ramenant quatre cent trente-sept prisonniers et de nombreux chevaux. Cependant, Blücher (3)n’osa entrer dans Le Chesnay que le 2 juillet au matin. Les femmes et les enfants du pays s’étaient réfugiés au Château. Il ne fallut rien moins que l’intervention et le sang-froid du propriétaire, M. Caruel, pour en imposer finalement aux Prussiens qui voulaient tout massacrer et brûler. Ce fait d’armes brillant, mais sans suite, est tout à la gloire d’Exelmans. En 1815, il a 40 ans. Incommode et bourru, il n’a pas connu la gloire et les honneurs qui ont favorisé parfois de moins dignes que lui. Au combat du Chesnay-Rocquencourt, cet entraîneur d’escadrons s’est révélé meilleur stratège que d’autres chefs d’un rang plus élevé ; quelques jours plus tard, c’est en vain qu’il s’oppose à la capitulation de l’armée. « Décision inutile, faute grave qui empêchait de tenter ce que Napoléon aurait voulu faire : frapper d’un coup foudroyant Blücher pris au piège dans la boucle de la Seine, puis encercler la petite armée de Wellington dans la plaine de Saint-Denis », et livrait le pays aux violences étrangères et aux vengeances des ultras. Engagé volontaire en 1791, l’ancien chef d’état-major de Murat ne rentre en grâce qu’en 1828 sous Charles X, qui le nomme inspecteur général de la cavalerie. Il est fait Grand Chancelier de la Légion d’honneur en 1849 et Louis-Napoléon lui confère enfin, en 1851, le titre de Maréchal de France.  C’est l’année suivante, d’une chute de cheval, que mourra l’un des plus grands cavaliers de l’Empire, qui avait exposé sa vie dans de nombreux combats. Un boulevard porte le nom d’Exelmans au Chesnay. Une plaque commémorative a été installée par la société d’histoire militaire «  la Sabretache » près de l’horloge du carrefour de Rocquencourt

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LE COURAGEUX FACTIONNAIRE

(Extrait des Annales du Chesnay n°5 1991 «  Rocquencourt Le Chesnay 1 juillet 1815 le dernier coup de sabre de la Grande Armée  ») 

Il est 6 heures et demie du soir; le général Exelmans dévale la rue des Réservoirs à la tête de la brigade Vincent et il rejoint boulevard de l’Empereur les lanciers de Piré et sa première brigade commandée par Burthe. Exelmans s’apprête à lancer les six régiments de cavalerie, qu’il a maintenant sous la main, aux trousses des hussards de Von Sohr, mais il se heurte aux grilles de la barrière Saint-Antoine, toujours fermées ; le général apprend que des Versaillais ont emporté les clefs et ont aidé les Prussiens; il s’indigne contre Versailles, « ce vieux repaire de royalistes, de traîtres abominables« ; il menace et s’écrie qu’ « il regrette de ne pas avoir le temps de livrer la ville aux flammes« . Enfin les grilles sont ouvertes; Exelmans se retourne vers le général Strolz : « Nous avons perdu bien du temps ! La brigade Hubert doit être actuellement aux prises avec l’ennemi à Rocquencourt ; pourvu qu’elle puisse tenir jusqu’à notre arrivée… Au galop! A Rocquencourt ! «  Plus de vingt escadrons de la cavalerie française sont sortis de Versailles dans un bruit d’enfer; le silence succède au tumulte ; le boulevard de l’Empereur est couvert de cadavres; on entend par moment des blessés qui gémissent… Le factionnaire de la barrière Saint-Antoine, M. Fasmann, est seul à son poste; tout à coup, son attention est attirée sur le boulevard par la vue d’un dragon qui se précipite, de toute la vitesse de son cheval, vers un Prussien démonté et blessé.

Le dragon brandit son sabre comme pour le frapper; le hussard allemand s’enfuit en courant et cherche à se réfugier dans le bureau de l’octroi; le dragon le rattrape et s’apprête à le tuer; le blessé se jette à genoux devant le cavalier et implore la merci de son agresseur, mais en vain; voyant cela, M. Fasmann s’élance au devant de son compatriote et l’apostrophe avec énergie : « Espèce de brute ! Tu ne vas tout de même pas commettre l’infamie de tuer de sang-froid un blessé qui te demande merci ! «  Le dragon n’écoute pas le garde national; il veut à toute force massacrer celui qu’il peut faire son prisonnier. Hors de lui, il hurle comme un forcené « qu’il doit venger la mort de ses camarades« ; le cavalier abaisse son sabre et l’enfonce à travers la poitrine du malheureux Prussien, sans craindre de frapper du coup M. Fasmann, dans les bras duquel le blessé est venu se blottir en un effort suprême ! Un coup de sabre malheureux, donné par un soldat aigri par la mort d’un compagnon ! Une tache sur l’honneur des dragons d’Exelmans ? Non. Nos « sabreurs » ont été en maintes occasions assez généreux pour se faire pardonner quelques faiblesses de ce genre. 

Alexandre TOLOCZIN

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(1) Qui, entre le 25 et le 29 juin, ont chevauché durant 170 kilomètres, et, pire encore, ont, depuis le 15 juin, avancé et combattu sans relâche. Situation qui ne sera pas sans influer sur les évènements qui vont suivre. (2)« J’ai l’honneur d’humblement rapporter à Votre Excellence que j’occupe Versailles. À mon approche, un nombre insignifiant de fantassins (français) et quelques cavaliers, tirant parti du terrain tourmenté, ont réussi à se retirer sur la route de Paris. Les 1200 hommes de la garde nationale nous ont envoyé un parlementaire, ouvert les portes, se sont déclarés partisans du Roi, et ont demandé notre protection. J’ai accepté, à la condition qu’ils enlèvent la cocarde tricolore de leur chapeau et que votre permission soit sollicitée. Selon les rapports reçus ici, Napoléon est parti l’après-midi du 29, pour Cherbourg via Rambouillet et Chartres, où deux frégates attendent son embarquement. Je vais continuer ma marche sur Longjumeau et j’ai déjà envoyé des patrouilles sur toutes les routes menant à Paris et vers l’intérieur du pays. » (Sohr à Blücher – in Voss, Generalmajor von, Napoleons Untergang 1815, Berlin 1906 – cité par Peter Hofschröer, « The Waterloo Campaign », Greenhill Books)  

(3) Blücher avait mal accueilli les nouvelles de Rocquencourt.  » Blücher était dans son bureau, sur un sofa, profitant d’un court repos et j’étais assis devant la maison, quand un parti de hussards du 5e régiment, conduits par le major von Wins, arriva et stoppa. Le major mis pied à terre et me reconnaissant, vint vers moi, me disant, très excité: « Ce que vous voyez ici est ce qui reste de deux régiments de hussards. Tous les autres sont soit morts ou prisonniers. Le lieutenant-colonel Sohr lui-même a été gravement blessé et fait prisonnier. » J’étais surpris. Je n’aurais jamais pensé que de si bonnes troupes puissent subir une si terrible défaite, et je lui dis que je n’en croyais rien. Le major m’assura que c’était la vérité et me demanda de parler au Prince. J’essayais de l’en dissuader, lui disant que l’entrevue risquait d’être très désagréable. Mais cela ne changea rien, et je l’introduisis. Le Prince écouta son rapport avec une colère grandissante, puis il explosa de rage, criant: « Monsieur ! Si ce que vous me dîtes est vrai, alors j’eusse souhaité que le diable vous ait également atteint ». Sur ces mots, Wins fut renvoyé. Le prince était outragé et choqué au plus haut point » (Nostitz, Graf von, Das Tagebuch des generals der Kavallerie Grafen von Nostitz, Kriegsgeschichtliche Einzelschriften, Berlin 1885 – cité par Peter Hofschröer, The Waterloo Campaign, Greenhill Books).  

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( 13 juin, 2019 )

Paris en 1810. Le témoignage de Karl de Luternan…

 tuileries.jpgLe document qui suit, fut publié en août 1950 dans la « Revue de Paris ». Henry d’Estre, le publicateur d’alors, apporte quelques détails biographiques sur son auteur :

Rudolf-Samuel-Karl de Luternan.   

« Né en 1769, la même année que Napoléon, il avait été avant 1789 officier au régiment d’Ernest, corps d’infanterie au service du Roi de France, qui l’utilisa notamment en corse. Membre du Conseil de Berne en 1803, il était inspecteur général de l’artillerie helvétique à l’époque de la rédaction de son « Journal », commencée le 31 juillet 1810, terminée le 19 octobre. Son Gouvernement l’avait envoyé à Paris dans un double-but : en mission officielle pour féliciter S.A.S. le Prince de Neuchâtel et de Wagram [le maréchal Berthier], vice-connétable, grand-veneur, etc., au titre de sa nomination de colonel-général des troupes suisses au service de la France ; en mission secrète, pour s’enquérir des intentions du tout-puissant empereur sur leur pays, qui craignait d’être annexé par décret, comme venait de l’être la Hollande, comme l’avaient été, l’année précédent, les états pontificaux. Les libres habitants de la libre Helvétie s’alarmant à ce sujet, ses dirigeants expédièrent à Paris un homme sachant voir et dire ce qu’il avait vu ». 

UNE REVUE AUX TUILERIES. 

Le 22 septembre 1810, le colonel de Luternan assiste à la grande revue qui se déroule. « Il avait pu prendre place à une croisée du rez-de-chaussée du château des Tuileries, tout proche de la grande porte ». Mais à présent, laissons parler l’auteur : « En disant que toutes ces troupes, deux bataillons d’infanterie légère française et les quatre faibles bataillons portugais exceptés, appartenaient à la Garde Impériale, il est à peine nécessaire de parler de la beauté des hommes et de leur tenue. Le coup d’œil me parut magnifique ; point de clinquant inutile, hors la chamarrure ordinaire des tambours-majors et des musiques de régiment.  A une heure, un roulement général de tambour que l’écho, ou plutôt l’encaissement du château, rendait semblable à celui du tonnerre, annonça l’Empereur. Son cheval blanc l’attendait sous l’escalier du château.  Il saute dessus assez pesamment et part au petit galop, suivi du prince de Neuchâtel, du maréchal Bessières, du duc de Feltre [Clarke, alors ministre de la Guerre] et d’une dizaine de généraux. Après s’être arrêté un petit quart d’heure à l’aile droite des grenadiers portugais, où il fit des questions que je ne pus comprendre, il parcourut rapidement toutes les lignes et revint ensuite mettre pied à terre où il était monté à cheval. Toute sa suite en fit autant, à l’exception du général Mouton, destiné à répéter les mots de commandement de l’Empereur aux exercices et manœuvres qui allaient commencer.  Ici, je dois faire mention d’une chose peu royale, peu impériale, qui se passa sous nos yeux, même sous les yeux des dames, qui remplissaient les appartements du [grand-] maréchal Duroc. Bonaparte fut pris d’un besoin et, sans se gêner, il vint (en quittant son cheval) le satisfaire au coin de la porte d’entrée. Je n’en dis pas davantage. Après ce galant épisode je vis que S.M. dirigeait ses pas nonchalamment vers nous, le long du mur du château, se grattant le nombril et prenant du tabac, etc.…, etc. J’étais loin de penser, en le voyant approcher ainsi s’asseoir sur une borne sous ma fenêtre, qu’il y fixerait sa station et que, pendant trois heures de suite, il n’en bougerait pas. Néanmoins, c’est ce qui arriva : le destin, favorable à mes yeux, l’avait tout de bon arrêté à quatre pas (quatorze pieds mesurés) de ma fenêtre et me procurait ainsi la plus étrange occasion d’observer à mon aise cet homme extraordinaire, dont aucun geste, aucune parole, aucun mouvement de physionomie, pendant trois heures d’une activité très soutenue, ne pouvaient m’échapper. En pareil cas, les moindres circonstances prennent de l’intérêt ; voici donc la disposition du groupe tel qu’il vint se former sous mes yeux. 

 La borne impériale était obliquement à sa gauche, à huit pieds du mur ; la croisée où je me trouvais était élevée à peu près de sept pieds au-dessus du sol, ce qui me faisait plonger par-dessus la suite de l’Empereur rangée sous moi, le long du mur du château, et me donnait l’avantage de voir Bonaparte isolé et à découvert de la tête aux pieds. Je me trouvais si près des généraux composant sa suite que, de la main, j’aurais pu enlever le chapeau du prince d’Eckmühl [le maréchal Davout] et du duc de Reggio [le maréchal Oudinot] qui étaient devant moi. Le prince de Neuchâtel était à la gauche de l’Empereur, un peu en arrière. Le grand nombre de troupes entassées sur neuf lignes, dans la cour du château, semblait devoir rendre toute manœuvre impossible. Mais l’Empereur n’en éprouva pas le moindre embarras et montra, dans cette occasion, une connaissance parfaite des détails de l’école du bataillon. Donnant à mi-voix les commandements nécessaires, que répétait à haute voix le général Mouton, il amena successivement les neuf lignes d’infanterie vis-à-vis de lui, au bord de la grille. Là, il faisait exécuter quelques feux de bataillon, puis marcher la baïonnette en avant, au pas de charge, jusqu’à dix pas de lui et renouveler les feux.  Rien de plus facile à ce moment à un traître… C’était à faire venir l’eau à la bouche et je me rappelai alors les balles qu’en pareille occasion, j’avais entendu siffler autour de sa tête à Milan  [au cours d’une grande parade, en mai 1805, alors que Napoléon était allé à Milan pour s’y faire couronner roi d’Italie]. 

La première ligne, composée d’un régiment d’infanterie légère, ne brilla pas dans ses manœuvres, mais ses feux allaient bien. Au bout d’un quart d’heure il fut expédié. Les quatre bataillons de Portugais, qui vinrent après, et quoique leur général, homme d’un certain âge et d’une tournure assez commune, reçût les commandements en français et qu’il fût obligé de les rendre dans son idiome, il n’y eut pas de malentendus, pas un instant de confusion. Après avoir travaillé cette troupe pendant une demi-heure, l’Empereur quitta sa place, se rendit devant son front, appela tous les officiers et sous-officiers et, après les avoir formés en carré ouvert devant lui, il les harangua de la manière suivante : « Soldats portugais, je suis content de vous. Votre conduite, votre discipline vous ont distingués en Allemagne. Je vais vous donner une preuve de ma confiance. Les Anglais vous calomnient. Ils osent dire que vous avez tous péri de misère. Vos baïonnettes sauront donner un démenti à ces perfides insulaires. Officiers, sous-officiers, me répondez-vous de vos soldats ? »  Un « hourra ! » général fut la réponse à ce discours prononcé d’un ton très énergique et qui avait été intercepté par le général portugais, à qui l’Empereur adressa ensuite directement des choses obligeantes qui parurent lui faire plaisir. Je n’osais pas espérer que l’Empereur, après cela, revint au poste modeste qu’il avait quitté avec toute sa suite. Mais, comme si un contrepoids l’eût lié à mes pieds, j’eus le plaisir de le voir s’en rapprocher de nouveau. Après avoir renvoyé les Portugais sur la droite, au fond de la cour, l’Empereur, de retour à sa borne, fit avancer les grenadiers de la Garde hollandaise.  Cette troupe magnifique répondit à tout ce que l’on pouvait attendre d’elle. Mais Bonaparte ne tarda pas à monter clairement qu’il lui était défavorable. Il ordonna des manœuvres difficiles pour un terrain aussi resserré. On voyait qu’il cherchait à les égarer, mais il n’y réussit pas ; enfin, voyant que ce régiment se tirait toujours d’affaire, il eut recours à la plus flagrante injustice pour les faire broncher ; il commandait nouvelle manœuvre pendant que la précédente s’exécutait. 

Au premier indice d’hésitation qu’il aperçut chez le colonel [le colonel Tindal qui avait rang de général de brigade], qui n’avait pu comprendre le commandement à cause du bruit et de la distance, il l’apostropha d’un ton aussi grossier que peu généreux : « Eh bien ! F… tre, dit-il, que fait ce colonel ? Je crois qu’il délibère. » Cette apostrophe n’échappa pas à ceux qui purent l’entendre et je peux juger de la sensation générale par celle qu’elle produisit à notre croisée. Heureusement que le colonel hollandais se trouvait alors hors de portée et qu’il ne l’entendit pas. Les gardes nationaux de la Garde, troupe formée depuis un an, parurent à leur avantage, même après les Hollandais. Ils donnèrent néanmoins, aussi, un moment d’humeur à leur maître. C’était dans feux. L’un des chefs de bataillon commanda le feu en courant à son poste, devant le front : « Qu’est-ce que ce chef de bataillon qui reste devant le front ? Aux arrêts ! » 

« Eh bien ! F…, ce tambour-major, ne sait pas son devoir, le coup de baguette donc après le roulement. » Il l’avait, en effet, oublié. 

Les grenadiers et les chasseurs de la Vieille Garde, qui suivirent la Garde nationale, parurent posséder la bienveillance du Maître, car il les traita bien mieux que les autres, quoique, assurément, les Hollandais eussent bien mérité les mêmes égards. Les bataillons, après chaque manœuvre finie, étaient renvoyés et formés en colonne serrée, à droite et à gauche, au fond de la cour. Ils défilèrent ensuite tous ensemble au pas accéléré, à l’exception des bataillons de la Vieille Garde, auxquels le monarque semblait se complaire davantage et qu’il fit défiler au pas ordinaire. On ne voit pas de troupe de plus noble ni de plus guerrière dans leur apparence ; on n’entend pas de musique plus brillante que celle de ces régiments. A mesure que l’infanterie quittait la cour par la porte près de la galerie du Louvre, la cavalerie y entrait en passant sous l’Arc-de-Triomphe [du Carrousel]. Elle ne manoeuvra point, à l’exception des chasseurs hollandais et portugais. Ceux-ci n’eurent pas le bonheur de paraître à leur avantage et l’Empereur, qui les jugea sur leurs premiers mouvements, les renvoya par un geste assez méprisant. Les Hollandais étaient bien et défilèrent en très bon ordre, après quelques conversions par escadron. Ces trente-quatre escadrons, seize pièces d’artillerie à quatre et six chevaux, prirent du temps et quoique l’Empereur parût impatient d’en voir la clôture (car il avait plusieurs fois regardé sa montre), il ne souffrit pas que les chevaux prissent le trot. Malgré cette précaution très sage sur le pavé, il arriva un accident. Deux dragons furent abattus ensemble sur leurs chevaux. L’un d’eux, très maltraité, fut ramené au Palais et deux généraux se détachèrent par ordre du Maître, pour le voir. Il était alors quatre heures. La parade était finie. L’Empereur rentra au château et chacun, comme il put, regagna son logis où à mon retour, je notai toutes les circonstances du rare spectacle qu’y avait tenu l’Empereur, pendant trois heures d’horloge, cloué sous mes yeux, occasion rare pour observer cet homme extraordinaire et terrible. Il portait aujourd’hui, comme presque toujours, l’uniforme de sa Garde, deux petites épaulettes de colonel assez mesquines et la petite croix étaient ses seules marques de distinction. Un petit chapeau noir sans autre accessoire qu’une cocarde de la grandeur d’un écu, une épée fort simple, veste et culotte blanche, bottes fortes, tel était son habillement. 

 Un maintien aisé mais sans noblesse, des manières libres et un oubli marqué de toute bienséance caractérisaient Bonaparte aujourd’hui. Je ne sais s’il prenait à tâche de paraître dur et grossier, parce qu’il commandait à ses soldats et s’il empruntait ainsi à dessein les grâces et l’énergique langage du noble métier. A moitié assis sur sa borne, où négligemment appuyé sur le coude gauche, il avait tantôt la main droite dans ses culottes, tantôt les bras et les jambes croisés. A tout moment, il prenait du tabac portant si vivement et d’un seul coup de la main droite. Sa tabatière est dans la poche gauche de l’habit et je lui en vis vider une et demie pendant la parade. Lorsqu’il eut vidé la première, il continua à l’ouvrir, à en flairer le parfum et à en considérer le médaillon, jusqu’à ce qu’on lui en eût apporté une deuxième. La physionomie de l’Empereur variait selon  l’impression du moment. Je l’ai vue dans les deux extrêmes. Elle annonçait aujourd’hui beaucoup de sévérité et de mépris [« On attribuait sa mauvaise humeur aux nouvelles d’Espagne, qui n’étaient pas favorables », note de Luternan]. Son impatience éclate quelquefois d’une manière peu digne de lui. En voici quelques traits : A l’une des charges à la baïonnette qu’il fit exécuter à sa Garde, mécontent des tambours, qui, selon lui ne battaient pas à la charge avec assez de vigueur, il s’emporta contre eux en criant : « Allons donc, tambours, plus vite : rrum, rrum, rrum ! » et il accompagnait cela comme un polisson de huit ans, et des mains et de la voix. 

L’infanterie légère ne défilait pas avec assez de rapidité. Il s’en fâcha et, précipitant le mouvement d’un signe de main, il cria : « Allons donc, f… tre ! » Plusieurs fois, lorsqu’on ne remédiait pas très promptement à quelque chose qui n’allait pas à son gré, je l’ai vu jeter un regard dur et sévère sur ses maréchaux placés derrière lui, et d’un ton impatient et grossier, accompagné d’un geste de la main très expressif, leur dire, sans désignation de personne : « Allons donc, allez ! » Aussitôt deux pour un se détachaient et couraient. Si pendant la durée de cette très active parade, il donna des preuves multipliées d’injustices, de sévérité, d’impatience, il sut y mêler, par moments, l’expression de sentiments opposés. Il fit par exemple toujours un accueil gracieux aux soldats qui venaient lui présenter des placets. Un seul fut rabroué, parce qu’il était sorti mal à propos de son rang. Même dans les moments qui semblaient devoir faire éclater son humeur, je le vis, à ma très grande surprise, se tourner du côté de ses généraux et leur adresser, d’un air souriant, la parole, faisant semblant de ne pas s’apercevoir d’un peu de désordre. Le bruit des tambours m’empêcha de comprendre ses paroles, mais un sourire sardonique et moqueur était sur ses lèvres… Ce désordre, si tant il est vrai qu’on puisse l’appeler ainsi, n’était autre chose qu’une complication apparente, formée au gré de l’Empereur, qui aimait sans doute, fortifier, en l’exerçant, sa très grande habitude à confondre et à dérouler ses masses entassées les unes sur les autres. Tel est le souvenir que je conserve d’une journée qui fut pour moi du plus grand intérêt.

 LE «PANORAMA DE WAGRAM ». 

Comme je suis logé à l’hôtel Mirabeau, rue Napoléon [actuelle rue de la Paix], très près du « Panorama de Wagram », Fischamm nous y conduit May et moi. On nous dit que cette invention vient d’Angleterre. M. Prévost, anglais d’origine, est l’auteur de celle-ci. Nous entrons (pour 40 sols) dans l’enceinte circulaire, murée par un escalier sombre et tournant, qui descend sous le sol et remonte bientôt. La faible lueur d’une lampe guide nos pas. Au bout d’une vingtaine de marches, on se trouve, ou plutôt on croit arriver au sommet d’un belvédère et l’on se croit, comme par enchantement, transporté au milieu de la plaine du Marchfeld. Un beau soleil d’été éclaire la scène terrible, qui se développe ici tout autour du spectateur étonné. Placé derrière le centre de l’armée française, l’on voit devant et dessous, à cinquante pas de distance, l’Empereur à la tête de son état-major donnant des ordres au général de Wrède. Le moment choisi est celui qui précéda immédiatement la victoire. On devine aux fumées, on croit entendre les progrès du maréchal Davout, qui a tourné la gauche des autrichiens derrière la colline de Margrafen-Neusiedel. L’on voit arriver au galop l’artillerie de la Garde, et cette formidable batterie jouer à mesure qu’elle se forme. Quarante et quelques pièces sont déjà dans le feu. Tous les villages (celui de Rausdorf) où sont les ambulances, excepté, brûlent ou commencent à brûler. Ce spectacle vraiment magique inspire d’autant plus d’intérêt, qu’il surpasse de beaucoup ce que, par ouï-dire, l’on pourrait en attendre. L’on se croit sur les lieux et l’illusion serait complète, si, par quelques arrangements faciles, on cherchait à y réunir le bruit confus du canon, de la mousqueterie et les cris plaintifs de tant de blessés que l’on voit étendus ou passer devant soi.

Les détails de cet immense tableau paraissent tous en grandeur naturelle. Tel est l’effet merveilleux de la perspective. Les tourbillons de flamme et de fumée des villages en plein incendie, le mouvement des corps de troupes et des soldats épars, les scènes pitoyables d’un champ de bataille durant quarante-huit heures, les blessés enflammés par les obus, qui brûlent autour des cadavres et des agonisants, le spectacle des troupes engagées, où l’on croit voir du mouvement et apercevoir des brèches nouvelles chaque fois qu’on y reporte les yeux, leur désordre bien ordonné, les bouffées roulantes des fumées de canons dont on croit voir le recul, la teinte argentine et légère des fumées des feux d’infanterie, la poussière roussâtre dont tous les corps en mouvement sont environnés, tout, même les boulets qui sillonnent ce champ de carnage, et dont on croit entendre le sifflement et suivre des yeux les rapides ricochets, tout, dis-je, donne à ce tableau un caractère de vérité incroyable, dont l’illusion, bien loin de s’affaiblirent le détaillant, croît et se fortifie, au contraire à mesure que l’on s’en occupe davantage. 

Ajoutez à cela une perspective admirable et qui s’étend du côté de la Hongrie à plus de vingt-cinq lieues, une fidélité scrupuleuse, dit-on, dans le dessin du paysage, un coloris naturel, un ciel d’une transparence admirable, une teinte vaporeuse qui règne et plane sur le champ de bataille sans l’obscurcir, un dessin très correct des figures, et l’on aura encore une idée bien faible de ce spectacle.  

PROMENADE SUR LES BOULEVARDS. 

 Mes occupations ont traîné aujourd’hui jusqu’à quatre heures. Mon compagnon, en revanche, a couru la ville dès le matin. Nous nous retrouvons à quatre heures et demie pour dîner chez Frascati, très joli jardin sur les boulevards, forts à la mode il y a peu d’années et totalement délaissé depuis quelque temps. Nous n’y trouvons qu’un groupe d’Anglais, prisonniers sur parole, qui viennent sans doute ici en faveur de la solitude qu’ils sont sûrs d’y trouver. Nous dînons bien et courons ensuite les boulevards, promenade toujours nouvelle et charmante, dont les détails variés ne cessent de nous intéresser. On y reviendrait cent fois, on y verrait toujours des objets nouveaux. Ce n’est qu’aujourd’hui, par exemple, que nous remarquons ces magasins d’oiseaux vivants, où depuis le serin jusqu’au cygne, la gent emplumée compte de nombreux représentants. Des faisans, des pigeons rares, et de fort belles oies d’Amérique font ménage ensemble, c’est ici que nous voyons et examinons avec complaisance les premières perdrix françaises : elles nous donnent l’avant-goût de celles que nous espérons voir bientôt en rase campagne. 

TIVOLI. 

 A huit heures, nous quittons les boulevards pour nous rendre au jardin de Tivoli (rue Saint-Lazare), où pour 6 heures une fête charmante nous attendait. Les premiers pas que l’on fait préparent l’imagination à un « spectacle féérie ». Il fait obscur. On entend, sans la voir, une assez bonne musique. L’entrée est décorée de fleurs et de beaux orangers. Les ombres de la nuit, une faible lumière, rendent cette entrée mystérieuse : on devine à peine les objets, néanmoins, le parfum des fleurs vous indique un jardin. Peu à peu, le théâtre s’agrandit, on a quitté la faible lumière, et on se trouve au milieu d’une société assez choisie et nombreuse, qui se promènent de tous côtés dans les allées du vaste jardin, illuminé avec goût de lampions de couleurs variées. Des guirlandes de feux tiennent les arbres décorent la verdure et la rendent brillante. Sous ces feuillages étoilés, il règne juste assez de clarté pour reconnaître son monde. Mon ami, quoique myope, voit enfin ce que depuis longtemps, disait-il, il avait cherché vainement : des jolies femmes. Mais à son grand déplaisir, il s’aperçoit aussi en même temps, que les hommes sont grands, qu’ils sont beaux et il n’aime pas laisser croître dans son esprit ces Parisiens, dont il avait eu jusqu’ici une si petite opinion. Nous circulons au milieu des préparatifs de tous genres, passant d’un spectacle, d’un bosquet à un autre. Nous nous arrêtons avec la foule devant le célèbre Olivier, escamoteur fameux, dont les tours surprenants, ainsi que ceux de ses automates, nous intriguèrent beaucoup. Nous poussons plus loin : ici, c’est un bal, là un grimacier. Dans le lointain, on entend un concert. Nous approchons, mais avant que d’y arriver, nous rencontrons mille détails nouveaux : une grande optique, un grand microscope, etc., etc. Des couples heureux, mais fugitifs, traversent çà et là. On croit les suivre, mais bientôt les lumières plus rares et leur faible clarté en font perdre la trace ; on se trouve dans les bosquets mystérieux de Cythère et l’œil indiscret n’y doit pas pénétrer. Nous revenons donc sur nos pas, et voyons un rassemblement très nombreux qui s’est formé autour d’un tréteau. Ce sont des danseurs de corde, dont on admire l’agilité successivement éclipsée par ceux qui les suivent. Mademoiselle Pachy et un très joli danseur paraissent et viennent surprendre par leur adresse, leur aplomb et leurs grâces. Jamais je n’avais encore vu dans ce genre quelque chose qui s’en approche. Le saut périlleux est exécuté sur la corde, en avant et en arrière, sur un seul pied. Je n’y conçois rien. Pendant  qu’on les admire, un coup de canon se fait entendre. Un ballon de feu se lève dans les airs avec rapidité ; il plane sur Paris : chacun le suit de yeux et fait ses conjectures sur ce qu’il va devenir. Mais avant qu’on l’ait perdu de vue, la détonation d’un artifice qui éclate près de là, a détourné subitement l’attention. On se trouve tout à coup au milieu des étoiles romaines qui s’élèvent de tous côtés. Les feux augmentent, le spectacle s’agrandit : on voit la Pachy, deux étendards à la main, mesurer des yeux une corde, qui, partant de terre s’élève et conduit au sommet d’un temple de plus de cinquante pieds de hauteur. Elle s’élance sur le rapide sentier ; à l’instant, les feux redoublent ; de tous côtés, ils jaillissent sur elle ; on la croit dans le danger le plus imminent. La courageuse Pachy monte avec intrépidité : ses étendards saluent la foule, la foule lui répond par des fanfares et des cris redoublés. La musique, les trompettes, mille coups de feux qui partent et brûlent autour d’elle rendent cette scène charmante et d’un véritable intérêt. Au milieu des fracas de cette brillante ascension, la Pachy est arrivée au sommet de son temple. Au même instant, l’édifice, embrasé par sa main, présente à l’œil étonné une vaste et superbe illumination. Ce moment, je ne l’oublierai jamais, est du plus grand effet. La Pachy suspendue dans les airs, au milieu des feux pétillants qui semblent devoir la dévorer, les traverse avec calme et redescend en triomphe. Ce moment fait trembler pour elle le spectateur nouveau et non prévenu. Elle arrive enfin à travers les flammes, et pendant que l’air retentit des cris de joie mille fois répétés, et au moment où l’on croit le spectacle fini, une détonation effroyable fait tourner les têtes du côté opposé. C’est un volcan qui s’est ouvert tout à coup au sommet d’une colline, et qui vomit des feux de toutes couleurs. Cette transition subite et d’un à-propos admirable produit le plus grand effet : tout à l’heure, c’étaient des feux brillants et d’une blancheur éblouissante ; ici, c’est au contraire la sombre et menaçante rougeur d’une lave brûlante. On la voit se former au milieu des éclats souterrains, pendant près d’un quart d’heure, et détruire enfin dans ses torrents le simulacre d’Herculanum. Voilà, en abrégé, ce que nous venons de voir dans ces lieux enchanteurs. Le silence qui a succédé à ce beau tintamarre nous permet de sentir que nous avons faim et soif. Nous passons un quart d’heure au café et cherchons enfin la sortie du jardin. Mais avant d’arriver à l’issue, deux voix d’homme, délicieuses, qui partent d’un kiosque de verdure, arrêtent nos pas. Leur chant mélodieux semble être l’adieu de l’entrepreneur de la fête. Nous l’écoutons un bon moment, et quittons enfin ces lieux, bien satisfaits de tout ce que nous venons d’y voir. Nous conserverons longtemps, May et moi, le souvenir de cette agréable, dont les détails, les variations multipliées, et surtout l’à-propos de transition et des grands coups de théâtre, ne laissaient rien, absolument rien à désirer. Et tout çà pour 6 francs. 

SPECTACLE DE M. PIERRE. 

Un bon dîner chez M. d’Hauteville, auquel je ne peux pas faire honneur comme je l’aurais voulu, me fait aller au faubourg du Roule, à cinq heures et je termine cette journée au spectacle de M. Pierre, qu’on nous avait conseillé d’aller voir une fois.  Ce divertissement  nouveau et singulier, du genre des ombres chinoises, représente, dans des tableaux mouvants coloriés, des scènes vivantes, des ports de mer, des villes, des orages, etc., etc. Vous voyez des eaux couvertes de bateaux, de vaisseaux, qui vont à rames et à pleines voiles. Des chasses à courre et au tir- celle du canard, entre autre, est admirable. Des ponts, des chaussées sont animés de voyageurs à pied et en carrosse, de chariots d’artillerie, de troupes de toutes armes. Tout cela va et vient dans tous les sens et sans confusion. Même le bruit du roulage est imité à s’y méprendre. Le tableau du coucher du soleil est frappant. Dans l’orage, on voit les nuages changer peu à peu de nuances et de formes, les éclairs, le tonnerre sont imités au mieux. La foudre éclate sur un vaisseau battu par la tempête et y met le feu ; le navire s’échoue sur un écueil, ajoutant au péril un degré supplémentaire. Une chaloupe vient heureusement en secourir les passagers, etc.etc. Tout cela qui, au récit, ne paraît être qu’un jeu d’enfant, mérite d’être vu et l’on ne quitte pas M. Pierre sans applaudir à son spectacle et à la modestie avec laquelle il le produit. Mais je n’y retournerai plus : car, outre que cela n’est bon que pour une fois, j’en eus les yeux abîmés. 

LES TUILERIES. 

Nous profitons aujourd’hui d’un moment favorable pour voir les appartements du château des Tuileries. J’avais déjà vu plusieurs pièces du Palais avant la revue ; mais le grand mouvement de ce jour-là avait entièrement absorbé mon attention et l’avait détournée des objets purement et simplement matériels. Au 10 août 1792, le sang coulait dans tous ces appartements. Aujourd’hui, ils étonnent par leur richesse et leur magnificence. Nous parcourons successivement ceux de l’Empereur, de l’Impératrice, les salles du lit, du trône, des spectacles, la galerie de Diane, etc., etc. Tout ce que les arts réunis produisent de plus somptueux et de plus galant, se voit au pied de la souveraine dans ses appartements. Dans la salle du lit est la superbe toilette dont Paris lui a fait hommage : rien n’égale le goût et la beauté de cet ouvrage-là. Elle consiste en une psyché d’une élégance parfaite, une table à toilette, avec un miroir tournant, deux vases ou bassins sur des trépieds, un cabriolet et différents accessoires, tels que vases, cassolette, aiguières, etc., etc., en or et vermeil. 2 224 marcs d’argent sont affectés à cette bagatelle, pour laquelle Thomire a fourni un mémoire de 574 000 francs. Le lit, en velours cramoisi, frangé et brodé en or, les meubles de tous les appartements où l’or, le velours, les gobelins, les porcelaines les plus précieuses sont étalés, forment un assemblage de richesse fatigant pour les yeux et difficile à décrire. Il règne néanmoins un caractère différent dans les appartements de l’Empereur que dans ceux de l’Impératrice. Dans les premiers, les emblèmes sont guerriers ; dans le dernier, en revanche, tout y respire le bon goût et la magnificence. La Grande Galerie dite « de Diane » est ornée des plus riches Gobelins. On y voit aussi de grands tableaux militaires, dont les campagnes de Bonaparte ont fourni les sujets. Un des plus frappants, par son effet, est le « Bivouac d’Austerlitz », peint par Lejeune. Dans la Salle des Maréchaux, je considère à mon aise, les bustes, les portraits en pied des maréchaux d’Empire morts et vivants. Autant que je peux en juger, ils sont très ressemblants. La tournée que nous venons de faire en deux heures suffit à peine pour bien visiter l’intérieur d’un palais qui a quatre cent vingt pas de long sur quarante de large. 

LA SAVONNERIE DE PASSY. 

A deux heures, nous allons à la Manufacture de la Savonnerie [Cet établissement, fondé en 1627, fut installé à Chaillot jusqu’en 1826, date à laquelle elle fut réunie à la Manufacture des Gobelins. Elle se trouvait approximativement à l’emplacement de l’actuel palais de Tokyo], où se font les tapis en laine pour l’Empereur. Cette manufacture travaille à l’instar de celle des Gobelins, avec la seule différence que l’ouvrage n’est pas à l’envers et que le modèle n’est pas derrière l’ouvrier, mais droit au-dessus de lui. Tous ces tapis sont veloutés : celui auquel on travaille depuis deux ans et demi est magnifique, tant par la grandeur du dessin que par l’exécution et la vivacité des couleurs. Il coûtera 50 000 francs. Que d’argent pour une natte ! A peu de distance de l’emplacement de cette manufactue  est la Grande pompe à feu qui fournit de l’eau au quartier de Chaillot [fondée en 1781 par les frères Perrier, elle fonctionna jusqu’en 1900. Elle se trouvait tout près de la place de l’Alma. L’actuelle rue des Frères-Périer a été percée sur son emplacement]. La vapeur d’eau fait jouer un immense piston, qui, à chaque coup, aspire douze cents bouteilles d’eau de Seine. Cette eau est élevée et conduite jusque sur une hauteur qui la met de niveau avec le quartier qu’elle doit abreuver, où elle se distribue par plusieurs canaux. Le tube dans lequel le piston joue est un immense cylindre de fer, qui pèse quatre cents quintaux [400 Kg]. Il y en a deux afin de prévenir toute suspension en cas d’accident. On se sert de houille pour chauffer l’eau. La force de la vapeur est incroyable : renfermée hermétiquement dans un grand vase, elle fait monter et descendre un piston, dont l’action prodigieuse augmente en raison de la grandeur de la machine. Il y en a vingt-neuf d’identiques à Paris, mais celle-ci est la plus considérable de toutes. Au surplus, ce procédé, dû aux Anglais, n’est point encore généralisé ici. Le puits de Bicêtre, les bains de la Seine marchent encore à bras d’hommes, ou par le moyen de chevaux, ce qui est plus lent et plus coûteux. Après avoir vu la puissante machine qui donne à Paris des eaux sales et dégoûtantes, nous allons directement à l’établissement formé depuis peu, auprès de Notre-Dame, pour la dépurer et la clarifier. Traversant d’abord une quantité d’entonnoirs horizontalement couchés et dans lesquels sont des éponges, cette eau trouble et jaunâtre passe ensuite par des ouvertures nombreuses, bouchées aussi avec des éponges, et coule dans de grandes caisses où il y a cinq couches de grès et de sable de grosseur et de finesse différentes. Entre la deuxième et la troisième couche, il y en a une de poudre de charbon. C’est en sortant de ces caisses que l’eau distillée, parfaitement pure et claire comme de l’eau de roche, coule dans de grands réservoirs, d’où soixante chevaux, entretenus par les entrepreneurs la distribuent aux abonnés. La voie coûte 2 sols et ½ à ceux qui ne sont pas abonnés, et seulement 2 à ceux qui le sont. Il ne manque que la fraîcheur à cette eau, mais on peut lui donner cette qualité à très peu de frais, vu la grande abondance de glace que l’on trouve en toute saison à Paris.  

« LE PASSAGE DU SAINT-BERNARD ».

Le soir, nous allons aux Jeux Gymniques, boulevard Saint-Martin, spectacle subalterne qu’il est bon de voir une fois. Ce sont des pantomimes, des vaudevilles, etc. dans l’une des pièces qu’on donne ce soir, « La Petite Guerre », on est frappé de l’étonnante vitesse des métamorphoses de Seymour, cela semblait tenir du prodige. « Le Passage du Saint-Bernard », par l’armée de réserve, présentait de jolies décorations. Le déblaiement des neiges, les rondes des chiens et l’aspect du couvent étaient bien. Mais ce qui devait le plus surprendre, dans cette pièce, était la ressemblance frappante de l’acteur, qui jouait le rôle du premier Consul, avec Bonaparte lui-même : taille, grosseur, maintien, coup de physionomie, attitudes, manières, en un mot, tout y était au plus naturel. L’Empereur, en ayant entendu parler, voulut un jour en juger par lui-même. Il se rendit au spectacle (sa loge conserve encore en souvenir la décoration très simple qu’on y fit) et il en fut si satisfait qu’il envoya le lendemain 600 francs à l’acteur pour, dit-il, « se laver les mains qu’il avait assez sales ». 

LE « COSMORAMA ». 

Ce soir nous allons au Palais-Royal, voir d’abord le « Cosmorama », qui, sous ce nom boursouflé, ne présente au spectateur intrigué qu’une grande optique où, pour  30 sols nous faisons une petite promenade dans les ruines de Palmyre, dans la basilique de Saint-Pierre à Rome et dans quelques autres monuments grecs et romains. Ce voyage dura dix minutes et nous quittâmes bientôt ces ruines fantastiques, pour rejoindre en tout bien tout honneur les ruines ambulantes du jardin, et pour faire ensuite un brin de cour à la beauté du Café des Milles-Colonnes [allusion à l’épouse de M. Romain, propriétaire de ce célèbre établissement se trouvant au n°36 de la Galerie de Montpensier. Walter Scott en personne fit partie des admirateurs de la « Belle Limonadière »], où un punch à la glace délicieux, le spectacle du monde qui se renouvelait sans cesse nous retint, au milieu d’une illumination éblouissante, jusqu’à l’heure où j’aime à me coucher. Nous rentrâmes à pied et même assez difficilement, n’ayant pas trouvé le chemin direct de notre gîte. 

L’ATELIER DE THOMIRE. 

Pour avoir une idée du luxe qui règne dans les grandes maisons de Paris, il faut aller voir quelques magasins de meubles. Quoi que nous eussions vu celui de MM. Jacob et Desmalter, nous voulons encore allez chez Thomire [Pierre-Philippe Thomire, 1751-1843, un des plus extraordinaire bronzier de l’époque], parce que c’est lui qui a fourni la toilette de l’impératrice Marie-Louise. Ce magasin, situé rue Taitbout [peut-être au n°41], l’emporte sur celui de Jacob en magnificence. Il est impossible de décrire ; il faut voir ces meubles, ces pendules, cheminées, candélabres, secrétaires, tables, etc., etc., en malachite, porphyre, marbre et bronzes dorés. On ne peut se faire une idée de la beauté, du fini, de la richesse de des ouvrages. M.Thomire nous fit remarquer la présence d’une grande table ronde, portée par un pied de bronze à l’antique, assortie de deux urnes, de deux candélabres et d’une pendule, le tout en malachite richement décoré en bronze doré. Il avait fourni ces ouvrages à un prince souverain (qu’il ne voulut pas nommer) : ce prince s’en dégoûta d’abord et les laissa pour la valeur intrinsèque de la matière, qui était de 150,000 francs : qu’on juge du prix de la façon. Fabricant de la magnifique toilette que Paris a donnée à Marie-louise, M.Thomire nous dit, qu’ayant été obligé de brusquer cet ouvrage qui proprement eût exigé des années de travail, il avait nuit et jour employé trois cents ouvriers pour arriver à en venir à bout en tris mois. On ne conçoit pas, en voyant tous ces meubles, qu’il soit possible de pousser plus loin le luxe effréné, devenu ruineux, par l’instabilité du goût et l’esprit inquiet de changement qui calcule sans cesses de nouvelles formes. Le suprême bon ton entraîne tout sous le char de la mode : peu que ces princes, ces généraux, ces financiers et leur imitateur en soient écrasés. Qu’ils sont pauvres ces riches dans leur magnificence, pensais-je, en sortant de là, pour chercher chez Hardy un modeste dîner. 

MONTMARTRE. 

Nous remontons en carrosse jusqu’au pied de Montmartre ; nous en gravissons la hauteur à pied. Arrivés au sommet, nous allons tout droit au télégraphe, d’où l’on découvre une vue superbe. C’est ici que l’on prend une idée juste de l’immensité de Paris et de la richesse de ses environs. La plaine se présente ici dans toute son immense étendue. On découvre tout autour de soi une telle quantité d’habitations, et la distance de l’une de l’autre est si petite, que l’on croit voir, non la campagne, mais les faubourgs de la ville se prolonger à l’infini et se perdre à l’horizon. Je n’oublierai jamais ce coup d’œil, dont une indisposition ne me permit pas de jouir au gré de mes désirs. L’air était frais et on le sent au sommet d’un télégraphe. Celui-ci pendant que nous y étions, était en grande activité de correspondance avec la Hollande : chose vraiment bien ingénieuse et bien simple, que nous considérerions avec beaucoup de plaisir. Montmartre étant couvert de moulins à vent, j’allai les examiner parce que je n’en avais jamais vu.  On voit aussi sur cette colline calcaire, d’immenses plâtrières, qui fournissent tout le plâtre qui se consomme à Paris.

De ces moulins à vent, on plonge directement sur les travaux du Faubourg Montmartre, où s’élèvent les nouveaux abattoirs qui délivreront l’intérieur de la ville d’un spectacle odieux [ces abattoirs se trouvaient sur l’actuel boulevard Rochechouart. Ils occupaient la partie nord de l’avenue Trudaine. Achevés en 1818, il fonctionnèrent pendant près d’un demi-siècle]. A droite, dans la rue des Martyrs, et à gauche, le long du canal de l’Ourcq, depuis la barrière de La Villette jusqu’à la Seine, on distingue plusieurs ouvrages entrepris, et une multitude d’ouvriers qui les poussent avec activité. Ici, c’est un nouvel égout voûté de quinze pieds de large sur neuf de haut. Là, c’est la jonction du bassin avec la rivière qui s’opère à grands frais et c’est la même chose dans tous les quartiers de Paris.

Assurément, Bonaparte doit trouver des amis dans la classe ouvrière, car le nombre de ceux auxquels il procure du pain est immense. «  

 KARL DE LUTERNAN. 

                                                                                                                                                         

 

 

 

 

 

 

 

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( 14 mai, 2019 )

La bataille de Bautzen (20 et 21 mai 1813) analysée par Carl von Clauzewitz.

La bataille de Bautzen (20 et 21 mai 1813) analysée par Carl von Clauzewitz. dans HORS-SERIE ltzenLe 14 mai, l’armée installa son camp près de Bautzen, un demi-mille en arrière de la ville. La ville et le terrain environnant étaient occupés par l’avant-garde sous les ordres du général comte Milora­do­witch. Le camp proprement dit avait son aile gauche derrière HIein-Jenkwitz, son centre derrière Gross­-Jenkwitz et Bas­chütz et sa droite appuyée à Kreckwitz.

La chaîne de hauteurs qui sépare le ruisseau de Klein-Bautzen de l’armée, entre Kreckwitz et Nieder­-Gurkau, ne fut pas occupée au début, pour ne pas étendre par trop la position. Lorsque le général Barclay de Tolly, qui s’était em­paré de Thorn, eut rejoint l’armée le 17, avec 14 000 hom­mes, en passant par Sprottau, il prit position sur les hau­teurs de Kreckwitz et forma l’aile droite de l’armée. Devant le front, et derrière les villages de Gross, KIein-Jenkwitz et Baschütz, on créa des embrasures pour l’artillerie, afin de lui donner l’avantage d’un tir à couvert sur l’ennemi, car on prévoyait une longue et violente canon­nade. L’armée goûta là un repos de huit jours, dont elle avait grand besoin après tant de marches et de combats. L’ennemi se montra, il est vrai, dès le 15, devant nos avant-postes ; mais il se contenta de les rejeter un peu en arrière, et de faire camper son avant-garde sur les hauteurs opposées, ce qui n’empêcha pas nos avant-postes de rester établis au bord de la vallée. L’armée s’était vu rejoindre, après la bataille de Gross-Görschen, par le général Kleist avec 5 000 hommes, par le général Barclay avec 1 000, par 3 000 hommes de la réserve prussienne, et quelques milliers d’hommes de ren­forts rus­ses. Elle s’était donc augmentée de 24 à 25 000 hommes. Si l’on évalue à 46 000 hommes les pertes qu’elle avait subies à la bataille de Gross-Görschen et dans les combats qui avaient suivi, on peut admettre qu’elle comptait 80 000 hommes prêts à entrer en ligne.

Quant aux forces de l’ennemi,. on ne saurait rien en dire de précis. Il paraît certain toutefois que ce n’est pas sans intention que l’Empereur resta immobile et inactif pendant huit jours devant Bautzen. D’après des renseignements ulté­rieurs, d’importants renforts traversèrent Dresde à cette époque, et il est certain qu’une partie des troupes de Davout avait été rappelée du bas-­Elbe. En outre, la garnison saxonne de Torgau et la grosse cavalerie qui était allée en Bohême avec le roi de Saxe, avaient dû rejoindre l’armée française en même temps que le contingent wurtembergeois. On peut donc admettre que les pertes de l’ennemi à Gross-Görschen et aux autres combats ont été largement compensées et qu’à la bataille de Bautzen les forces françai­ses s’élevaient de nouveau à 420 000 hommes. Dans ces conditions, puisqu’on avait affaire à une su­périorité numérique presque aussi considérable qu’à Gross Görschen, il n’eût pas été à propos de livrer bataille, si le système des Alliés n’avait pas consisté à disputer au­tant que possible le terrain à l’ennemi, et à montrer à l’Eu­rope que notre première bataille n’avait nullement été une défaite, et que, ni matériellement, ni moralement, nous n’étions hors d’état de tenir tête à l’ennemi. Il valait mieux donner aux Autrichiens cette conviction que nous étions résolus à ne pas épargner nos forces, et à ne pas nous en remettre à eux du soin de délivrer l’Europe, pendant que nous garderions une expectative pusillanime. En raison de sa supériorité morale, l’armée nourrissait le désir de se mesurer de nouveau et aussi vite que possible avec l’ennemi ; une nouvelle retraite sans combat aurait anéanti ce beau zèle et affaibli la confiance dans le comman­dement. La région de Bautzen était, comme nous le démon­trerons avec plus de détail, favorable à nos armes ; par suite, on convint de tenter encore une fois sur cette position de ré­sister aux forces ennemies.

Le 18, on apprit que le général Lauriston, qu’on avait envoyé contre la Marche dans la conviction que les Alliés seraient désormais incapables de résistance, s’avançait par Hoyerswerda. Aussitôt, le corps de Barclay, auquel se joignit celui d’York, fut dirigé vers cette localité.

La marche s’exécuta sur deux colonnes dans la nuit du 18 au 19. La colonne de gauche, sous le général Barclay, tomba près de Koenigswartha sur le corps du général Lau­riston, le repoussa après une lutte opiniâtre et lui enleva 2 000 prisonniers et 11 canons. La colonne, de droite, sous le général York, forte d’environ 5 000 hommes, rencontra à Wleissig le corps du maréchal Ney qui s’était réuni à celui du général Lauriston. Les attaques répétées du général York contre les forces bien supérieures du maréchal Ney contri­buèrent beaucoup à empêcher le maréchal de se porter au secours de Lauriston. Grâce à cet effort, qu’York continua jusqu’au soir, le combat de Barclay contre Lauris­ton prit une tournure favorable et les positions du champ de bataille fu­rent maintenues jusqu’à la nuit. L’obscurité étant venue, le corps prussien retourna à l’armée principale. La direction prise par les corps de Ney et de Lauriston sur le flanc droit de Bautzen dévoilait l’intention de ces deux généraux de tourner la position par Gleina et Preititz, le premier de ces deux villages se trouvant un petit demi-mille derrière l’emplacement de l’aile droite, à Kreckwitz. Il fallut donc chan­ger de position, et le 20, premier jour de la bataille, l’armée était établie de la façon suivante L’aile gauche occupait une petite colline derrière Klein-Jenkwitz. La ligne de front, passant par les villages de Gross-Jenkwitz et Baschütz, se dirigeait sur Krechwitz et de là vers Nieder-Gurkau sur la Sprée, où le flanc droit, décri­vant une légère courbe en arrière, la Sprée devant lui, allait aboutir au moulin à vent de Gleina.

Klein-Jenkwitz est situé près d’un ruisseau qui des­cend de la haute croupe à laquelle est adossé Hochkirch ; cette croupe longeait donc le flanc gauche de la position. Le ruisseau coule de Klein-Jenkwitz par Nadelwitz, Nieder­kaina et Basankwitz jusqu’à Kreckwitz où il fait un léger coude à droite pour atteindre Gleina en passant par Klein­Bautzen et Preititz. Ce ruisseau décrivait donc une courbe devant le front : au centre il s’en éloignait d’environ 4 500 pas et formait une sorte de demi-lune entièrement plane. A Kreckwitz, il coupait la position, tandis que l’aile droite oc­cupait le secteur compris entre lui et la Sprée ; cette rivière coule, en effet, pendant un quart de mille, tout à fait parallè­le­ment an ruisseau. A Gleina, il venait effleurer sur les ar­rières l’extrême aile droite de la position, parce que ce flanc (potence) courait depuis Nieder-Gurkau jusqu’à Gleina, dia­gonalement entre lui et la Sprée. De même que le ruis­seau couvrait le front jusqu’à Kreckwitz, de même la Sprée cou­vrait le flanc de Nieder-Gurkau à Gleina. L’espace com­pris entre Kreckwitz et Nieder-Gurkau est découvert et large d’environ 1 500 pas ; en avant se trouvent des hau­teurs qui, près du village de Burk, forment la limite de la vallée de la Sprée. Tout le terrain, depuis Klein-Jenhwitz jusqu’à Krecl­cwitz peut être considéré comme une plaine, quoique l’aile gauche se trouvait un peu plus élevée. Mais, derrière la posi­tion, le terrain monte dans la direction d’Hochkirch.

Entre Kreckwitz et Nieder-Gurkau se trouvait le groupe de collines dont il a déjà été question et qui servit de position principale au corps du général Blücher. Les villa­ges situés en avant de cette position et plus près de la Sprée fu­rent occupés par des troupes légères. L’extrême aile droite, sous Barclay, était à Gleina et sur la position avan­tageuse du Moulin a vent. Elle avait devant elle, a portée de canon, le défilé de Klix, au delà de la Sprée ; il s’agissait donc d’organiser la défense sur la rivière même, c’est-à-dire der­rière les villages de Nieller-Gurkau, Doberschütz, Plies­ko­witz et Malschwitz. Cependant, le mont du Moulin à vent près de Gleina, offrait un point très avantageux pour défen­dre, à portée de canon, les passages de la Sprée en aval de Malschwitz. Le 20, les troupes étaient réparties de la façon sui­vante sur cette position Le lieutenant général de Berg avec son corps, envi­ron 4 000 hommes, à l’aile gauche, derrière Jenkwitz ; à sa droite, le lieutenant général York et 5 000 hommes de trou­pes jusque derrière Baschütz. De Baschütz jusqu’à Krech­witz était un espace d’environ 2 000 pas, complètement plat, où aucune troupe ne se trouvait en première ligne. Il était couvert par la réserve des cuirassiers placée en ar­rière.

De Krechwitz à Nieder-Gurkau, en passant par Do­berschütz jusqu’à Plieskowitz, s’étendait le front du corps Blücher qui, sans la réserve de cuirassiers, peut être éva­lué à 18 000 hommes. A Gleina se tenait le général Barclay avec 14 000 hommes. Le général Blücher était d’ailleurs séparé du général Barclay par une ligne continue d’étangs avec peu de points de passage ; cette ligne commence à Plieskowitz sur la Sprée et se termine à Preititz sur le ruisseau.

Devant ce front, à Bautzen et aux environs, se te­naient 10 000 hommes sous les ordres du général Milorado­witch et sur les hauteurs de Burck, 5 000 hommes sous le géné­ral Kleist. La garde impériale et le reste de l’infanterie russe, 16 000 hommes environ, étaient établis en arrière du front, formant une réserve derrière l’aile gauche et le centre. En partie derrière eux, en partie à leur droite, se trouvaient les réser­ves de cavalerie russe, en tout 8 000 hommes, pour la plu­part des cuirassiers. Le front depuis Klein-Jenkwitz et Kreckwitz jusqu’à Gleina, par Nieder-Gurkau, embrasse plus d’un mille alle­mand. Par la configuration du terrain même, la position avait donc une très grande étendue. Cependant, la croupe élevée qui s’étend vers Hochkirch, en suivant l’aile gauche, devait être occupée dès que l’ennemi ferait mine d’y envoyer des masses importantes de troupes. C’est, en effet, ce qui arriva par la suite, car une partie des réserves, notam­ment la division du prince de Wurtemberg et une fraction du corps de Miloradowitch allèrent s’y établir et prolongèrent ainsi le front d’un demi-mille. A l’aile gauche, en terrain montagneux, le défenseur avait naturellement beaucoup d’avantages. En plaine, depuis KIein-Jenkwitz jusqu’à Krecklwitz, l’ennemi avait peu de chances de percer. Il fallait, en effet, passer le ruisseau ma­récageux sous le feu meurtrier d’une puissante artillerie qui était cachée dans des coupures du terrain et que l’ennemi aurait difficilement réduite au silence avant d’entreprendre son mouvement.

Les villages de Gross-Jenkwitz et de Baschütz étaient organisés défensivement, une nombreuse cavalerie était à proximité ; enfin, la partie de la plaine qui s’étend de Bas­chütz à Kreckwitz était si puissamment flanquée par la hau­teur de Kreckwitz, formant en quelque sorte saillant sur la position où était établie l’aile gauche de Blücher, que l’ennemi ne pouvait faire un pas en avant sans être préala­blement maître de la région de Kreckwitz. D’autre part, la position du général Blücher à Kreck­witz et à Nieder-Gurkau se trouvait sur des hauteurs avan­tageuses d’où elle avait des vues sur la vallée de la Sprée couverte de prairies en terrain plat. Comme front, on ne pou­vait pas demander mieux. Cependant, l’espace com­pris entre Kreckwitz et Malwitz), en passant par Nieder-­Gurkau, était d’un demi-mille trop grand pour 18 000 hom­mes, et d’autre part, le général Blücher, qui était éloigné d’un quart de mille de l’armée, était forcé, en cas d’échec, de se retirer par deux défilés à travers le ruisseau maréca­geux, et il ne pouvait pas non plus se passer d’une importante réserve. Par suite, il lui devenait impossible de dé­ployer plus de 12 000 hommes sur son front. Le général Barclay occupait un point sans doute fort avantageux, mais il était entouré de bois et plus éloigné en­core de l’armée que le général Blücher.

Le, 20, vers midi, l’ennemi attaqua le général Kleist sur les hauteurs de Burk et le général Miloradowitch à Baut­zen. Bientôt, le combat devint très violent, surtout du côté du général Kleist. L’ennemi considérait la possession de ces hauteurs comme le prélude nécessaire de la bataille et il amena, peu à peu, tant de troupes au combat, qu’il fallut soutenir le général Kleist. Cinq bataillons du corps de Blü­cher lui furent successivement envoyés. Dans le but de tour­ner le général Kleist sur son flanc droit, l’ennemi tenta de percer à Nieder-Gurkau vers 3 heures de l’après-midi. Mais là il rencontra quelques bataillons de la brigade de Ziethen du corps de Blücher et fut exposé au feu des batte­ries russes et prussiennes avantageusement établies sur les hauteurs, non loin et en arrière du défilé. Sur ce point, le combat se borna donc à un échange énergique de coups de fusil. En revanche, du côté du général Kleist, l’ennemi fit des efforts plus sérieux qui contribuèrent beaucoup rehaus­ser, en cette journée mémorable, la gloire et renommée de ce général remarquable et de ses troupes. Les attaques opiniâtres que l’adversaire entreprit en­tre midi et 8 heures du soir pour venir à bout des Prus­siens dans leur position tout à fait favorable ont principa­lement contribué aux pertes qu’il a subies dans la bataille de Baut­zen. Les 18 000 blessés qui de Bautzen ont été transportés à Dresde nous en ont donné la preuve évidente. Près de Bautzen, du côté du général Miloradowitch, le combat quoique sérieux, fut moins violent que contre le gé­néral Kleist. En outre, l’ennemi avait repoussé jusque dans les hautes montagnes les détachements russes qui, sous le commandement du général Emmanuel, étaient établis à gauche de Bautzen, et il avait envoyé à leur suite d’importantes masses de troupes. Cependant, les détache­ments rus­ses furent renforcés par une infanterie plus nom­breuse et, sur ce point, l’ennemi ne réussit pas non plus à dépasser les troupes avancées pour se jeter sur le flanc gau­che de l’armée, comme il parait en avoir eu l’intention. Rien ne fut entrepris ce jour-là contre le général Bar­clay, à l’extrême aile droite, sans doute parce que le maré­chal Ney et le général Lauriston n’étaient pas encore arrivés.

Ainsi se termina, à la tombée de la nuit, le combat du 20, dont on ne pourrait dire exactement s’il fut la ba­taille principale ou simplement un acte préparatoire. En effet, bien que du côté des Alliés on se fût contenté de dé­fendre certains points préalablement occupés et d’empêcher ainsi l’ennemi de pénétrer jusqu’au cœur de la position principale, la résis­tance due à la bravoure des troupes et aux avantages du ter­rain fut si grande et les pertes de l’en­nemi furent si nom­breuses qu’on était en droit d’espérer que l’adversaire s’abstiendrait de toute nouvelle attaque. Cependant, on ne voulait pas transformer ces points en champ de bataille pro­prement dit, dans le cas où l’ennemi renouvellerait son atta­que le lendemain, d’abord parce qu’on se promettait plus de succès sur la position princi­pale, ensuite, parce qu’une atta­que contre Barclay était inévitable dans ce cas et que sa po­sition avancée devenait intenable. On se décida donc, à la tombée de la nuit, à ramener les corps du général comte Mi­loradowitch et du gé­néral Kleist sur la position principale. Le général Milora­dowitch fit sa jonction avec le général de Berg et le général Kleist avec le général York.

Ainsi, les troupes, avec le sentiment réconfortant de s’être heureusement défendues, passèrent la nuit sur le champ de bataille, et, si quelque chose devait affirmer le suc­cès d’une journée, c’était bien de voir régner chez les soldats un ordre et un calme qu’on trouve rarement après un combat si meurtrier.

Le 21, quelques heures après le commencement du jour, on entendit les premiers coups de fusil. L’ennemi re­prenait son attaque en la dirigeant sur trois principaux points de la position : contre le général Blücher, contre le général Barclay, à gauche dans la montagne et, plus tard, pendant que s’engageait un combat de tirailleurs et d’artillerie, il déployait ses forces sur tous les points à la fois. Au centre, où la vue pouvait s’étendre librement, on vit venir sur les hauteurs, à droite et à gauche de Bautzen, de grosses colonnes qui allèrent s’établir en face de la posi­tion principale, hors de la portée du canon. Cette masse de troupes pouvait être évaluée à 30 ou 40 000 hommes. A peine ces troupes avaient-elles pris position qu’on vit s’élever sur les hauteurs de Burk des colonnes de fumée ; c’était le signal d’attaque pour le maréchal Ney et le général Lauriston. Ceux-ci étaient arrivés avec 30 000 hommes qu’ils lancèrent sur Barclay. Le combat, devenu bientôt très vio­lent, dura jusque vers 10 heures. Le général Barclay, repoussé par un ennemi supé­rieur en nombre, fut réduit à abandonner le Moulin à vent de Gleina et à se retirer peu à peu derrière le ruisseau auquel il était adossé ; il ramena ensuite une, partie de ses troupes par le cours d’eau de Löbau jusque sur les hauteurs de Ba­ruth. Comme ce point était un des plus sensibles de la posi­tion, le général Kleist reçut l’ordre de marcher au secours du général Barclay ; mais celui-ci, très affaibli par le combat sanglant de la veille et réduit à 3 000 hommes à peine, ne put repousser un ennemi supérieur et ne parvint qu’à faire sus­pendre le combat. Pendant ce temps, l’engagement s’était vivement ra­nimé dans la montagne. L’ennemi, toutefois, ne fit aucun progrès dans la journée. Le prince de Wurtemberg et le gé­néral Miloradowitch défendirent ce point, pas à pas, en fai­sant donner toute leur infanterie, et les avantages du ter­rain coûtèrent à l’ennemi un très grand nombre d’hommes.

Au centre, l’ennemi s’était très peu avancé, de sorte que le feu de l’artillerie venait seulement de commencer. Du côté du général Blücher, auquel, sur la rive opposée de la Sprée, un bois cachait la force de l’ennemi, on s’était borné à un combat de tirailleurs dans la vallée. Les choses en étaient là, vers midi, lorsque le maréchal Ney et le général Lauriston envoyèrent des détachements sur la droite et s’emparèrent du village de Preititz. Le village se trouvait entre le général Blücher et le général Barclay, sur le ruisseau souvent cité, près de Klein-Bautzen, par conséquent derrière l’aile droite du général Blücher. Cette localité était pour le général Blücher de la plus haute importance. Si l’ennemi parvenait, de là, à s’emparer des villages voisins, Klein-Bautzen et Purschwitz, non en­core occupés, le général Blücher ne pouvait plus rejoindre le reste de l’armée que par Kreckwitz. Or, Kreckwitz se trouvait en face de la position, sous le feu de l’artillerie enne­mie, il n’avait pu, en outre, être occupé que par un batail­lon et, l’en­nemi étant tout prés, à Bazankwitz, on n’était pas très sûr de pouvoir se maintenir à Kreckwitz. Le général Blücher se décida donc, quelque besoin qu’il en eût dans sa situation, à renoncer à la seule réserve qu’il eût avec lui, et à la faire marcher au secours du géné­ral Barclay, afin de pouvoir reprendre le village de Preititz. La lutte n’étant pas encore sérieusement engagée, il espé­rait que la brigade de réserve pourrait amener une diver­sion en survenant ainsi sur le flanc droit du maréchal Ney et de Lauriston. En même temps, une partie de la cavalerie de ré­serve prussienne fut envoyée vers la Sprée, qui sépa­rait alors le général Blücher du maréchal Ney, pour obser­ver les passages, menacer de plus en plus le flanc droit de l’ennemi et diriger sur lui les coups de la grosse artillerie. A peine ces dispositions étaient-elles prises et les troupes mises en mouvement que l’ennemi se précipita sur la position même de Blücher. A Pheskowitz d’abord, puis à Nieder-Gurkau et, enfin, sur toute la ligne de la Sprée s’engagea un violent combat de mousqueterie. Au bout d’une heure, et alors que la seconde ligne d’infanterie avait dû être amenée, le général Blücher, incertain de pouvoir conserver sa ligne, donna ordre à la brigade de réserve de battre en retraite et d’alter prendre position à Purschwitz pour parer à l’imprévu. Cependant, celle brigade s’était déjà mise en mou­vement sur Preititz et, se reliant au corps de Kleist, elle avait attaqué le village. Déployant une bravoure extraordi­naire, ces bataillons pénétrèrent dans le village et, malgré de très grosses pertes, s’en emparèrent rapidement. Ils s’y maintinrent pendant que le reste de la brigade, conformé­ment aux ordres reçus, battait en retraite.

Le corps de Blücher se trouvait ainsi dans l’obligation de faire face de trois côtés à la fois :

1.   entre Krechwitz et Nieder-Gurkau, contre l’ennemi qui descen­dait des hauteurs de Burk ;

2.  de Nieder-Gurkau à Plies­kowitz, pour défendre la vallée de la Sprée ;

3.  de Pliesko­witz à Preititz, derrière les étangs, contre les troupes de Ney, qui avançaient rapi­dement.

En même temps, on dut employer la réserve tout en­tière pour reprendre à l’ennemi le village de Preitiz dont il s’était emparé par les derrières et pour s’ouvrir ainsi le qua­trième côté menacé de la posi­tion, le seul par lequel on pou­vait, ou recevoir des renforts, ou opérer sa retraite.

A ce moment, le combat livré sur le front du général Blücher avait pris une très mauvaise tournure. Deux batte­ries lourdes russes, rune à Kreskwitz, l’autre à Nieder-Gur­kau, chargées de couvrir ces deux points d’appui, avaient épuisé leurs munitions et se trouvaient réduites à l’impuissance. En arrière de Nieder-Gurkau, où l’on n’avait pu établir que quelques bataillons, l’ennemi, supérieur en nombre, s’était rendu maître des hauteurs qui, seules, ren­daient possible la défense de ce point. L’ennemi s’avançait maintenant dans le secteur formé par le ruisseau et la Sprée, et, quoique la brigade du colonel de Klüx l’eût attaqué deux fois à la baïonnette et l’eût repoussé, on ne put parvenir à reprendre les hauteurs.

Le général Blücher demanda du renfort : ordre fut donné â York de voler à son secours. Ce général marcha contre le village de Kreckwitz, afin de se jeter sur le flanc droit de l’ennemi, qui poussait de l’avant. Il arriva trop tard.

Les deux brigades de front du corps de Blücher s’étaient peu â peu retirées de leur position convexe entre les collines, pour se porter sur Kreckwitz, mais sans pouvoir trouver un terrain à peu près convenable pour s’y établir. Si l’on voulait absolument rester maître de la position, il n’y avait plus qu’un moyen : réunir les deux brigades de front très affaiblies avec ce qui restait de la réserve et attaquer l’ennemi coûte que coûte avec ces forces. Il est hors de doute que de cette manière on aurait pu atteindre de nouveau la vallée de la Sprée. Mais la brigade de réserve n’était pas encore de re­tour! En outre, il pouvait surgir d’autres complications.

En reprenant ce terrain, on était loin d’avoir gagné la bataille ; bien plus, en lâchant pied à l’aile droite, on provo­quait un événement tellement décisif que le quartier général, voyant qu’il devenait impossible de progresser de ce côté, ne pouvait plus s’attendre à une issue tout â fait favorable du combat. Si Blücher tenait à tout prix à reconquérir son an­cienne position, il était obligé, même en cas de succès, de dé­ployer son corps tout entier. Il ne savait encore rien de l’arrivée du général York ; chez les généraux Barclay et Kleist, le combat continuait et il était peu probable qu’ils pourraient conserver leur ligne. En conséquence, le général Blücher prit le parti de ne rien entreprendre de décisif avant d’avoir reçu de nouveaux ordres. Il voulait attendre l’arrivée de la brigade de réserve à Purschwitz, mais elle n’y était pas encore. Il envoya donc, aux deux autres brigades, l’ordre de tenir aussi longtemps mue possible et, au pis aller, de se re­tirer sur Purschwitz. Quant à la cavalerie de réserve, de peu d’utilité sur ce terrain, il la fit reculer au­-delà du défilé pour ne pas barrer la retraite aux deux brigades, s’il fallait en ve­nir là.

Pendant ce temps, l’ennemi n’avait rien fait au cen­tre que de montrer ses colonnes et d’entretenir une assez vive canonnade. Il était évident que la force de notre posi­tion sur ce point le faisait réfléchir. Il attendait sans doute que le centre de l’armée alliée se fut plus affaibli encore qu’il ne l’était déjà pour se porter au secours de l’aile droite menacée, espérant que l’effort produit sur ce point sensible lui procu­rerait l’occasion favorable pour prononcer l’attaque générale qui, seule, rendrait possible une victoire complète.

Mais depuis l’ouverture de la campagne, les Alliés, s’inspirant de motifs politiques, avaient pris pour principe de ne jamais s’exposer à une défaite décisive, préférant rompre le combat avant son dénouement. Ici, c’était le cas plus que jamais, le combat, dans son ensemble, ayant pris déjà une mauvaise tournure. Et, précisément, les raisons qui ne per­mettaient pas d’espérer un résultat décisif de la reprise du terrain par le général Blücher, mais qui faisaient redouter pour son corps une situation fort dangereuse, dé­terminèrent le quartier général à rompre le combat entre 3 et 4 heures de l’après-midi et à ordonner la retraite. Dans ces conditions, cette retraite s’effectua en deux colonnes dans un ordre par­fait. Les troupes russes du centre et de l’aile gauche se diri­gèrent par Hochkirch sur Löbau, les troupes prussiennes par Wurschen sur Weissenberg. Les généraux Barclay et Kleist, avec la réserve de cavalerie prussienne, allèrent occuper les hauteurs avantageuses de Gröditz pour contenir sur ce point le maréchal Ney et le général Lauriston et ils y réussirent pendant toute la soi­rée ; de sorte que les généraux Blücher et York purent dé­passer Weissenberg avec la queue de leurs colonnes. Cette mesure était d’autant plus nécessaire que de Baruth àWeissenberg l’ennemi avait une distance moindre à parcourir que les généraux Blücher et York, qui venaient de Kreckwitz et de Purschwitz.

Au centre, l’ennemi poursuivit mollement et, pour mieux dire, pas du tout. Il ne s’empara d’aucun canon pen­dant la bataille et ne fit guère de prisonniers. Il délogea les Alliés d’une partie de leurs positions, cela est vrai ; mais au prix de quels sacrifices ? On peut soutenir, sans exagéra­tion, qu’il perdit en hommes le double de l’adversaire. Les Alliés, en effet, eurent de 12 000 à 15 000 morts et blessés, tandis que l’ennemi, nous l’avons déjà fait remarquer, fit conduire à Dresde, rien qu’en blessés, 18 000 hommes. Ce ne sont certainement pas des victoires de ce genre sur lesquelles l’empereur Napoléon comptait. Il avait l’habitude d’infliger à son adversaire des défaites décisives tout en perdant relativement peu de monde lui-même, et il en profi­tait pour imposer une paix rapide, précipitée. Son caractère de conquérant le veut ainsi. Mais maintenant après le désas­tre inouï qu’il a subi en Russie, et dans l’extrémité où il se trouve réduit, c’est pour lui une double, une triple nécessité de foudroyer par une éclatante victoire les espérances re­naissantes de l’Europe et de terrifier dans leurs préparatifs les nouveaux ennemis.

Nous avons déjà vu que ses désirs ne se sont pas réali­sés. Il est obligé de se contenter d’un demi-succès, qui ne peut opposer qu’une faible digue au torrent qui se précipite sur lui, tandis que derrière lui une nouvelle tempête éclate sur sa puissance et ses plans ;- lord Wellington, le vainqueur de Vittoria, est aux portes de la France. Nous n’avons donc aucune raison de nous lamenter sur notre situation et nous pouvons être convaincus que la persévérance, l’ordre, le courage et la confiance nous condui­ront à notre but, malgré les avantages passagers dont l’ennemi fait parade devant nous et qui ne lui donne­ront que des fruits verts.

De Weissenberg et de Lobau, les Alliés se retirèrent le 22 sur Gôrhtz. A Reichenbach, l’arrière-garde eut à sou­tenir un petit combat qui coûta à l’armée française un ma­réchal et deux généraux et, à l’empereur Napoléon, un ami. En effet, l’Empereur, vexé de voir que ses généraux de l’avant-­garde ne faisaient pas de prisonniers à une armée battue, prit, pour un jour, lui-même le commandement de l’avant­-garde, afin de leur donner une leçon. Notre arrière-garde était à Reichen­bach ; elle avait une nombreuse cavalerie et beau­coup d’artillerie et elle désirait vivement en venir aux mains avec la cavalerie française. La canonnade se fit en­tendre et quel­ques régiments de cavalerie ennemie se mon­trèrent en effet. On n’eut pas de peine à les repousser et, pendant la canon­nade, il arriva qu’un boulet néfaste étendit raide mort le gé­néral français Kirchner à côté de l’Empe­reur, éventra le [grand-] ma­réchal Duroc et blessa mortellement le général La­bruyère.

L’Empereur, ébranlé par ce coup du destin, qui ve­nait de se passer sous ses yeux et lui enlevait son meilleur ami, fit tourner silencieusement son cheval, et, depuis lors, on s’en tint à l’ancienne manière de faire la poursuite. De Görlitz, l’armée alliée se retira de nouveau en deux colonnes : par Naumbourg sur le Queiss, Bunzlau, Haynau et par Laubau, Löwenberg, Goldberg et Striegau sur le camp de Piltzen, près de Schweidnitz, où elle arriva le 1er juin.

L’armée prussienne se trouvait avec le corps du gé­né­ral Barclay dans la colonne de l’aile droite qui marchait par Haynau. Comme on avait l’intention de continuer la retraite aussi lentement que possible et d’éviter un combat général ; comme, d’autre part, l’avant-garde ennemie com­mençait peu à peu à serrer de plus près notre arrière-garde, le général Blücher se décida à tendre une embuscade à l’avant-garde ennemie. La contrée située en arrière de Haynau en offrit bientôt l’occasion.

Entre Haynau et Liegnitz, à un quart de mille en ar­rière de Haynau, se trouve le village de Michelsdorf, et, de ce village à Doberschau, qui est situé à un demi-mille de là, le pays est complètement plat et découvert. Seuls, les vil­lages de Pantenau et de Stendnitz, qui sont dans un fond de prai­ries, marquent une coupure du terrain. A droite de la plaine s’étend un terrain coupé qui commence au village d’Uberschaur et qui se compose d’un fond tout à fait plat et de quelques petites forêts. C’est ainsi que se dessine la contrée jusqu’à Baudmannsdorf, qui est à peu près à la même hauteur que Doberschau, mais à un demi-mille à droite. Le 26, l’armée prussienne se portait de Haynau sur Liegnitz. L’arrière-garde suivait l’armée à une distance de 2 milles et traversait Haynau le même jour. Le plan était le suivant : l’arrière-garde, qui se com­po­sait de 3 bataillons d’infanterie et de 3 régiments de cava­lerie légère sous les ordres du colonel de Mutius, devait re­culer à tra­vers cette plaine sur Stendnitz mais devait tenir devant Haynau jusqu’à ce que l’ennemi débouche pour la mettre en fuite. Elle devait chercher à attirer l’ennemi à sa suite. Toute la réserve de cavalerie, 20 escadrons et 2 batte­ries à cheval, sous le commandement du colonel de Dolffs, fut disposée à couvert à Schellendorf. Elle devait s’avancer dans ce terrain coupé avec toute la dissimulation et toute la rapi­dité possible, de manière â débou­cher dans la plaine par Uberschaur et à tomber dans le flanc droit de l’avant-garde ennemie pendant qu’elle était occupée à attaquer le colonel Mutius.

Entre Baudmannsdorf et Pohlsdorf se trouvait un moulin à vent que les deux partis pouvaient voir distincte­ment. On devait y mettre le feu et donner par là, à la ré­serve de cavalerie, le signal de l’attaque. La brigade de Zie­then fut établie en réserve derrière Pantenau et Pohlsdorf, et la di­rection de l’ensemble fut confiée à son général. Le général Blücher se trouvait aussi dans le voisinage. 

L’ennemi ne suivait, ce jour-là, qu’avec beaucoup de prudence. Ce ne fut qu’après 3 heures qu’il parut en avant de Haynau ; il s’avançait lentement, à pas craintifs. Le colonel Mutius se retirait tout aussi lentement. C’était la division Maison qui formait cette avant-garde. Le maréchal Ney, au corps duquel elle appartenait, était lui-même présent, peu avant l’attaque. Le général Maison, comme s’il était averti par un pressentiment, manifesta sur la marche dans cette plaine des craintes qui furent raillées par le maréchal Ney. Le maréchal se rendit sur un autre point et le général Mai­son s’avança dans la plaine, le cœur serré ; pourtant, malgré son appréhension, il avait omis d’envoyer des déta­chements à droite dans le terrain coupé, seul moyen par le­quel il pût assurer convenablement son flanc droit.

Lorsque l’ennemi eut dépassé d’environ 1500 pas le village de Michelsdorf, la réserve de cavalerie se porta en avant parce qu’elle avait à parcourir un quart de mille avant de se trouver à la même distance de l’ennemi que le colonel Mutius. Elle parcourut ce trajet au trot, et, là-dessus, le gé­néral de Ziethen donna le signal de l’attaque par l’incendie du moulin à vent. Le général Maison comprit aussitôt ce si­gnal et donna l’ordre de former les carrés ; mais ses troupes en eurent à peine le temps. Le colonel Dolffs laissa 2 régi­ments en réserve ; et, négligeant d’utiliser son artillerie à cheval, il saisit le moment favora­ble et se précipita sans dé­lai sur l’ennemi avec 3 régiments. La cavalerie ennemie prit la fuite et abandonna à leur sort les trois ou quatre masses en désordre qui cherchaient à se former. L’infanterie fut aus­sitôt culbutée, et ce qui ne fut ni sabré, ni pris, s’enfuit vers Haynau à travers le village de Michelsdorf Tout cela fut l’affaire d’un quart d’heure, en sorte que le colonel Mutius eut à peine le temps d’arriver avec sa cavalerie et de prendre part au combat.

L’ennemi abandonna toute son artillerie, qui se com­posait de 18 pièces. Comme on manquait de chevaux harna­chés, on ne put emmener que 11 pièces. On fit en outre de 300 à 400 prisonniers. La cavalerie rétrograda ensuite sur Lobendau ; l’arrière-garde s’installa sur place et poussa ses avant-postes dans la plaine, près de Haynau. L’ennemi n’osa pas reprendre l’offensive le jour suivant et c’est le 28 seule­ment que l’arrière-garde fut retirée jusqu’aux environs de Kloster-Wahlstatt. Dans ce combat, la cavalerie s’est acquis une gloire que la supériorité de la tactique de l’infanterie lui rendit plus tard bien difficile à conquérir. Nous avons là une preuve que, dans certaines circonstances, la supériorité de l’infanterie disparaît et qu’alors la cavalerie est capable de grandes cho­ses. Le colonel Dolffs, qui trouva la mort au milieu des en­nemis, peut, avec juste raison, être comparé ce jour-là à un Seidhtz. A l’arrière-garde russe, il y eut également quelques combats brillants, mais nous n’en connaissons pas les dé­tails. Aussitôt que l’empereur Napoléon fut arrivé à Liegnitz avec son armée, il s’aperçut que l’armée alliée se retirait, non sur Breslau, mais sur Schweidnitz ; il détacha alors sur Neumarkt un corps de 30 000 hommes, qui entra à Breslau le jour suivant. L’empereur Napoléon, avant la bataille de Bautzen, avait déjà fait des propositions d’armistice et de négociations pour la paix. Il renouvela ces propositions sur ces entrefaites, et les Alliés tombèrent d’accord avec lui pour une suspension d’armes préalable qui, d’abord de trente-six heures, fut en­suite portée à trois jours. Pendant que les Alliés reculaient en Silésie, le général de Bülow quitta la Marche et se porta avec environ 20 000 hommes dans la région de la basse Lusace.

L’empereur Napoléon détacha le général Oudinot avec son corps d’armée pour arrêter les progrès du général de Bülow. Celui-ci se trouvait à Luckau lorsque le général Ou­dinot marcha contre lui. Le 4 mai, le général de Bülow fut attaqué et la lutte devint bientôt générale ; elle roula sur l’occupation de Luckau. Mais les Français n’étaient pas en état de déloger les Prussiens du village en flammes ; ils fu­rent assaillis sur leurs arrières par la cavalerie du général de Bülow, sous le commandement du général de Oppen, et for­cés d’évacuer le champ de bataille, nous abandonnant 1 ca­non et 400 à 500 prisonniers. Le général de Bülow menaçait alors les communications de l’ennemi avec l’Elbe.

Des détachements prussiens et russes opéraient iso­lément sur les arrières de l’armée française sur les deux ri­ves de l’Elbe et même dans la Franconie. Ils firent indivi­duellement un grand nombre de prisonniers : deux de ces détachements se signalèrent d’une manière brillante. Le capitaine de Colomb, qui avait passé l’Elbe avec un escadron de chasseurs volontaires au moment où les deux armées se trouvaient sur ce fleuve, atteignit alors la fron­tière de la Franconie. C’est là qu’il enleva un convoi de 16 canons et 10 caissons qui se rendait à l’armée avec une es­corte de Bavarois. Il détruisit les canons, fit sauter les cais­sons et fit 200 à 300 prisonniers.

Le général russe Tschernitschef traversa l’Elbe avec 1 800 hommes de cavalerie légère et tomba près d’Halber­stadt sur un convoi du même genre : 14 canons et un grand nom­bre de caissons formaient un parc défendu par 2 500 hommes sous le commandement du général de division west­phalien von Ochs. Le général Tschernitschef n’avait que 2 pièces légères. Il fit canonner le parc et sauter plu­sieurs caissons, puis, avec une hardiesse rare, n’ayant au­cune in­fanterie, il se jeta sur le parc. En un clin d’œil, les cosaques se trouvèrent entre les canons et les caissons. On fit sauter tout le convoi ; le général Ochs fut fait prisonnier avec toute son infanterie et les 14 pièces qu’il perdit purent être ame­nées facilement sur l’autre rive de l’Elbe. Aussitôt après, le général Tschernitschef et le général Woronzof se mirent en marche et se portèrent sur Leipzig où le duc de Padoue était en train de remonter la cavalerie française. Là encore, ils auraient obtenu un brillant succès, si la nouvelle de l’armistice ne leur était parvenue à ce moment.

Les pourparlers au sujet de l’armistice furent conti­nués sur ces entrefaites et l’on s’entendit sur une prolonga­tion de sept semaines, c’est-à-dire jusqu’au 20 juillet, à la condition de prévenir six jours avant l’expiration. Les condi­tions furent l’évacuation de Breslau par les Français et le retrait de leurs troupes en arrière de la Katzbach. La ligne des avant-postes des Alliés devait s’appuyer à l’Oder, à une lieue en amont de Breslau, aller de là au ruisseau de Schweidnitz qu’elle remonterait, puis passer par Folken­hain, Landshut et Schmiedeberg. Toute la région comprise entre les deux armées fut dé­clarée neutre ainsi que la ville de Breslau.

Les détachements des Alliés qui se trouvaient sur les arrières de l’armée française durent repasser l’Elbe ; en somme, les limites des États prussiens avec la Saxe et la Westphalie formèrent la ligne de démarcation. Sur le bas Elbe, la situation devait rester telle qu’elle était le 7 juin à mi­nuit.

Les Danois, qui au nombre de 10 000 hommes, s’étaient portés dans les environs de Hambourg dans l’intention de prendre part aux opérations des Alliés, avaient pendant ce temps abandonné cette détermination, par suite de mésintelligences politiques survenues avec l’Angleterre et la Suède. Ils se déclarèrent tout à coup pour la France, firent cause commune avec les généraux Van­damme et Davout et forcèrent le général russe de Tetten­born à évacuer Ham­bourg. C’est ainsi qu’avant le 7 juin tomba, pour la deuxième fois, entre les mains des Français cette antique ville libre d’empire qui, par ses efforts pour la bonne cause, s’était mon­trée digne de ses anciennes liber­tés ; c’était incontestable­ment la perte la plus douloureuse que les Alliés avaient faite jusque là.

Sur Clauzewitz lire cette notice sur Wikipédia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Carl_von_Clausewitz

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( 8 mai, 2019 )

Le point de vue des Alliés sur la bataille de Ligny.

Knotel. Prussiens.

Je n’ai ni la prétention ni le temps de raconter ici, la bataille de Ligny, d’autres, l’ont fait avant moi, et que pourrais-je ajouter, après Houssaye, Charras, Navez, Siborne, Aerts et le regretté commandant Lachouque. C’est d’ailleurs à eux que j’emprunterais les quelques réflexions qui feront l’objet de cette causerie. Le champ de bataille s’étend entre Fleurus et la chaussée de Nivelles à Namur, la route de Gembloux à Charleroi le traverse.

Aux environs de cette ville, sur une région valonnée, sur la rive gauche de la Sambre, un petit village a eu, peut-être, dans l’histoire le privilège unique de voir se livrer sur son sol quatre batailles, cinq, si l’on compte celle livrée par les Légions de César sur les Nerviens de Boduognat, qui, en face de 120.000 Romains se défendirent héroïquement. En 1622, le comte Tserclaes-Tilly, général de Ferdinand, livra bataille aux Protestants de Mansfeld, Saxe et Christian de Brunswick, déjà deux noms que nous reverrons en 1815. Pour nous Français, plus connues sont celles que livra en 1690, le maréchal de Luxembourg, aux troupes Hollando-Allemandes du Prince de Waldeck et surtout celles de 1794 gagnées par les armées de la République. Coïncidence de l’histoire, c’est au mois de juin, entre le 16 et le 26 que furent livrées ces batailles, la première, celle Charleroi ou des Gosselies, qui opposa Jourdan au Prince d’Orange, déjà ! La seconde, le 26 juin gagnée par Jourdan, Soult et Kléber sur les Impériaux, la plus éclatante victoire de la jeune armée républicaine. Si l’on veut continuer le jeu de coïncidences, il est curieux de noter que la victoire du maréchal de Luxembourg fut une victoire sans lendemain, que celle de Charleroi en 1794 ne tourna pas à l’avantage des Français, et que celle de 1815 ne fut pas non plus une victoire définitive, mais une « victoire platonnique » comme l’écrit Barral, le mot est joli !

Les adversaires en présence.

Vingt et un ans après la bataille de Fleurus, une nouvelle fois Français et Allemands vont se trouver face à face. Le soleil est brûlant, la chaleur est suffocante, le sol poudreux. Dans ce décor de fin de printemps, voyons où sont les acteurs du drame qui se prépare Napoléon. Le 14, l’Empereur est à Beaumont, il couche au château, à cette époque, propriété du Prince de Caraman-Chimay. Le 15, il franchit la frontière, le 16 il est à Fleurus. Là, descendu de voiture, il s’installe au Moulin de Naveau. Ce moulin, situé en face de Ligny, appartenait à un émigré français ayant fait partie de la Maison de Marie-Antoinette. Lui-même, ouvrit la porte à l’Empereur, qui, après avoir pris congé de lui, monta sur le toit aménagé en observatoire, accompagné du géomètre Simon. De là, l’Empereur voyait à peu près ce que nous voyons aujourd’hui. À droite Sombreffe, Ligny, dont on distingue le clocher, à gauche Saint-Amand, entre les deux, le clocher de Brye. Ces villages étaient occupés par les Corps Prussiens de Pirch, Thiclman et Zieten. Napoléon, avec sa longue-vue, distingue un moulin au pied duquel se trouvaient deux cavaliers : c’étaient Wellington et Blücher. Les mouvements sont imprécis, et Napoléon, impatienté, s’écrie : « Le vieux renard ne débuche pas ! ».

Blücher. Pouvait-il penser que le vieux renard était en face de lui prenant ses dispositions pour essayer de le vaincre.
Le plateau de Fleurus s’abaisse en pente douce jusqu’à un petit ruisseau, la Ligne, sur sa rive opposée, sur un point culminant un moulin aussi historique que celui de Fleurus, théâtre d’un conseil de guerre célèbre mais resté obscur. Ce moulin c’est celui de Bussy appelé aussi de Winter, démoli en 1895. Là se trouvent Blücher, Gneisenau, Grolman et le colonel Hardinge, attaché militaire anglais, qui, sera d’ailleurs grièvement blessé dans la bataille. Si nous nous mettons face au sud-est, nous voyons le panorama que voyaient les Prussiens ce jour-là. A gauche, Sombreffe, en face le moulin de Fleurus, à droite Saint-Amand, enfin Longpré et Wagnelée, dont on voit le clocher.

De cet observatoire, l’État-Major prussien voyait distinctement déboucher les colonnes françaises, certains officiers, braquant leur lunette sur le moulin de Fleurus, pouvaient distinguer l’Empereur au milieu de son État-Major. Jamais les adversaires n’avaient été aussi près, qu’en ce court moment de l’histoire, peut-être, cherchaient-ils à s’épier avant la bataille. Wellington. Parti de Bruxelles à six heures, le Duc arriva vers 10 heures aux Quatre-Bras ; aux environs de Frasnes il écrit au maréchal Blücher la lettre fameuse qui est, peut-être, la cause de la méprise de ce dernier, qui comptera sur l’arrivée des Anglais, troupes qui lui firent tellement défaut au cours de la bataille.

« Mon cher Prince,
Mon armée est disposée, comme suit :
Le Corps du Prince d’Orange a une division aux Quatre-Bras, l’autre à Nivelle. La réserve est en marche sur Genappe, où elle arrivera à midi. La cavalerie Anglaise sera à la même heure à Nivelle. Le Corps de Lord Hill est à Braine-le-Comte ».
Vous avez bien entendu, tout indique que l’armée anglaise se dirige vers le champ de bataille.
La lettre se poursuit :
« Je ne vois pas beaucoup d’ennemis devant nous et j’attends des nouvelles de votre Altesse pour décider des opérations pour la journée. Du côté de Binche on a rien vu.
Votre très obéissant serviteur : Wellington ».

Cela est daté : des hauteurs de Frasnes : le 16 juin 1815, 10 h 30.

13 heures. – Au lieu d’attendre des nouvelles, Wellington, préfère s’entretenir directement avec le maréchal Blücher ; accompagné de Muffling et Dornberg, il rejoint Blücher au moulin de Bussy. Le lieutenant-colonel Ludwig Von Reich, Chef d’État-Major du 1er Corps Prussien nous relate cette rencontre : Le Duc, écrit-il portait une simple tunique bleue sans distinction et un bicorne, orné de trois cocardes : une noire et deux rouges (espagnole et portugaise) et une plume rouge et blanche. Il était habillé de la plus simple façon. Le Duc quitta le moulin vers 13 h 30. Von Reich remarque que son cheval n’avait qu’un petit porte-manteau fixé à l’arrière de la selle, qui contenait de quoi changer de vêtements, quant aux fontes de pistolets, elles contenaient… tout ce qu’il fallait pour écrire.

Que se passa-t-il au cours de cette entrevue ?

On ne le saura jamais exactement. Clausewitz, Wagner, Damitz, Loben-Sels et Charras pensent que Wellington promit son appui au maréchal prussien, d’autres auteurs pensent que ce dernier ne fut pas si affirmatif. Essayons de reconstituer cette conversation qui se déroula en français :
Wellington, brusquement : « Que voulez-vous que je fasse ? » Gneisenau : « Dirigez vos troupes sans tarder comme réserve de l’armée prussienne, tandis que Muffling, lui conseille de déborder l’aile gauche française. C’est ça, s’écrie le Duc, je culbuterais ce que j’ai devant moi à Frasnes et je monterais sur Gosselies. À cela, Gneisenau répond : que la manoeuvre est imprudente et bien longue, et qu’il vaudrait mieux marcher sur Sombreffe. Ce qui présentait moins d’inconvénient. Il est certain que cette manoeuvre plaçait l’armée anglaise sous les ordres de Blücher, le Duc en fut-il irrité ? Quoiqu’il en soit Wellington quitte brusquement Blücher, en disant : Et bien, je viendrais si je ne suis pas attaqué moi-même ».

Cette promesse était-elle formelle, ou simplement conditionnelle ? De toute façon, Blücher, comme Wellington, se trompaient de bonne foi, sur la répartition des troupes françaises. Blücher pensait avoir en face de lui toute l’armée ennemie et, dans ce cas il avait besoin de l’appui anglais. Wellington, lui, commettait une erreur d’appréciation, certainement involontaire. En effet il avait sous les yeux un tableau de l’emplacement des troupes hollando-belges et anglaises, établi par le Quartier-Maître général Delancey, or, ce tableau était inexact, car ce n’est que dans la soirée que les troupes mentionnées furent réunies en nombre suffisant.

Y avait-il, comme l’écrit Houssaye, un peu de diplomatie dans ces promesses ? Wellington a-t-il trompé volontairement Blücher ? Cette duperie n’est pas dans le caractère du Duc. A-t-il dit à Hardinge en quittant Bussy : « If old Vorvarts fights here, he will get most damnably liked » ou, si l’on préfère : « si le vieux Blücher combat ici, il sera honteusement rossé ! ». D’après Lord de Ross, Wellington avait prévu l’inconvénient de la disposition des troupes prussiennes, et il en avait averti Blücher : « Si j’étais à votre place, avec mes troupes, j’en placerai un plus grand nombre derrière la crête pour les abriter, car si les Français les canonnent, ils peuvent les mettre en pièces avant de franchir les ponts, mais il ajoute, personne ne voulait m’entendre, et je n’avais plus qu’à m’en aller, et tout se passa comme je le craignais ! ».

Tout ceci se passait entre 13 heures et 15 heures. Tous les acteurs du drame sont maintenant en place.

L’armée prussienne.

Puisque nous nous intéressons aux armées alliées, voici en résumé la composition de l’armée prussienne :
Commandant en Chef : Field Maréchal Prince Blücher Von Wahlstatt Chef d’État-Major : Lieutenant-général Comte Von Gneisenau.
Quartier-Maître général : Général-Major Von Grolman.

Ier Corps : Lieutenant-général Von Zieten : 1re, 2e, 3e et 4e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIe Corps : Général Von Pirch : 1er, 5e, 6e, 7e et 8e brigade d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIIe Corps : Lieutenant-général Baron Von Thielmann : 9e, 10e, 11e et 12e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.

La cavalerie était répartie dans les Corps d’armée. En principe chaque brigade d’infanterie avait un régiment de cavalerie à sa suite, chaque Corps d’armée avait une division de cavalerie. La cavalerie prussienne comprenait des dragons, des cuirassiers, des uhlans et des hussards, tous à quatre escadrons. La cavalerie portait en général la « litewka » en Campagne, les hussards le dolman et la pelisse, le casque ou le shako. Les cuirassiers ne combattirent pas à Waterloo. L’infanterie était à trois bataillons : les deux premiers de mousquetaires, le dernier de fusiliers. Tous les régiments étaient à 4 compagnies. Ils avaient deux numéros : celui du rang et celui de la province. Les régiments d’infanterie légère avaient deux bataillons de chasseurs (Jagers) et deux de tirailleurs (Schutzen), également à 4 compagnies. L’artillerie était répartie en brigades : elle avait des batteries à pied de 12, des batteries à pied de 6 et des batteries à cheval de 6, plus une batterie d’obusiers. L’infanterie comme l’artillerie avait l’uniforme bleu, le pantalon gris. Les régiments se distinguaient par la couleur distinctive différente pour chaque province. L’artillerie avait cette couleur noire. L’armée prussienne avait en plus des régiments de landwehr en bataillons et en escadrons, et quelques formations de chasseurs volontaires (Frewillige Jagers).

La retraite prussienne.

Mais revenons au champ de bataille. Environ 150.000 hommes sont en présence. Un silence profond et inquiétant s’abat sur la plaine.Soudain trois coups de canon tirés par une batterie de la Garde Impériale à intervalles réguliers donnent le signal de l’attaque. Il est 15 heures. La tragédie commence, elle ne se terminera qu’à la nuit ; à minuit on se battait encore près du moulin de Bussy. Le récit de la bataille de Ligny n’entre pas dans le cadre de cette causerie, elle a été maintes fois racontée par des historiens combien prestigieux ! Disons seulement qu’elle fut meurtrière, acharnée, que l’on se battit au corps à corps… dans l’église, dans le cimetière on se bat à coups de baïonnettes, à coups de crosse, et quand les armes manquent, à coups de poing ! Les pertes furent très lourdes, bien qu’elles varient selon les auteurs : de 10 à 20.000 hommes pour les Prussiens ; pour les Français de 6 à 7.000 selon Gourgaud, 13.000 selon Mauduit. Où en sont les adversaires, maintenant que les canons se sont tus, et que l’on relève les blessés trop nombreux pour les ambulances. Blücher hors de combat, Gneisenau prend le commandement de l’armée prussienne.

Le voici à cheval, entraîné lui aussi par le flot des fuyards, il arrête son cheval sur un chemin, qui relie la route de Namur, au nord de Brye, nous dit Houssaye. Profitant de la clarté de la lune, il consulte sa carte. C’est dans cette attitude que le représente un très beau portrait, dont j’ignore l’auteur. Gneisenau est en tenue de Campagne, aussi simple que celle de Wellington, col et parements rouges, sans aucune broderie, pantalon gris boutonnés jusqu’au pied, il est coiffé d’une petite casquette à visière, coiffure chère à l’Etat-Major prussien. Son cheval ne porte qu’un tapis de selle de fourrure noire et des sacoches de cuir clair. Il a posé ses brides sur l’encolure de son cheval, lunette à la main, et carte dans l’autre, il réfléchit quelques instants, puis il lance son ordre resté célèbre : « Ruczug nach Tilly und Wavre ». « Retraite sur Tilly et Wavre ». Il est probable, qu’en ce moment même, en ordonnant la retraite, le général vient de sauver l’armée prussienne, et, permis sans le savoir la victoire alliée à Waterloo. Ainsi au lieu de se replier sur ses bases d’opérations, il choisit d’aller vers le nord rejoindre les armées anglaise et tendre ainsi la main à Wellington. Ce dernier écrira, d’ailleurs quelques jours plus tard avec une certaine exagération que la décision de Gneisenau a été le moment décisif du siècle ! Pourquoi les Français stratégiquement vainqueurs n’ont pas exploité leur avantage en poursuivant l’armée ennemie. Cette erreur a permis à l’armée prussienne éparpillée sur les différents champs de bataille de se rassembler sans aucune menace. C’est ainsi que les deux brigades Heinkel et Steinmetz, dispersées, purent tranquillement rejoindre leur Corps d’armée en retraite. Cette armée battue n’avait l’air d’être aucunement désorganisée. Contraste frappant, entre ses deux armées. Alors que les vainqueurs se reposent sur leur victoire, les vaincus, eux, sont continuellement en alerte, profitant de cette passivité et de l’obscurité pour organiser leur retraite. Le Quartier-Général est replié à Mellery, en arrière de Ligny. Thielmann conserve sa position initiale, Jagow, lui, avec des éléments du Corps de Zieten occupe Brye et ses environs. Cette évacuation durera jusqu’à 3 heures du matin.

Et les Anglais ? Eh bien, au matin du 17 ils ignoraient encore le sort de la bataille et l’on pensait même que les Prussiens étaient victorieux, Lord Fitzroy-Somerset, (futur lord Raglan) secrétaire du Duc de Wellington écrivait à sa femme : « Les Prussiens et les Anglais ont refoulé les Français ? ». C’était chanter trop tôt victoire ! Wellington lui-même, ne disait-il pas de Blücher qu’il croyait vainqueur : « He his a fine old fellow ! ».
A l’aube du 17, Wellington se trouvait aux Quatre-Bras, lorsqu’arriva à brides abattues, un aide de camp qui dit quelques mots à l’oreille du Duc, celui-ci se tourna alors vers le capitaine Bowles du 28e Regiment of Foot, et lui dit : « Le vieux Blücher a reçu une sacrée rosée et s’est replié sur Wavre, nous devons reculer aussi, je suppose qu’en Angleterre on dira que nous avons été battus… ». Vous remarquez que Wellington ne dit pas « nous avons été battus, mais on pensera que nous l’avons été, il y a là toute une nuance qui sépare une défaite d’une bataille perdue ! Puis il ajoute : « Je n’y peux rien, nous devons reculer aussi ».

Conclusion.

Victoire stérile ou défaite victorieuse, Ligny aura été la bataille des occasions perdues ou gâchées, des hésitations et des fausses estimations. Il semble que les événements se soient ligués pour déjouer les projets des adversaires ! A Napoléon il manqua d’Erlon, à Blücher il manqua Bülow et  l’armée anglaise pour transformer une défaite, peut-être, en victoire. Si Napoléon avait engagé la bataille à 8 ou 9 heures du matin, si Wellington avait concentré ses forces avec 24 heures d’avance… si, si… Le général Vivian a été sévère pour son chef, il a jugé cette décision, comme une véritable bévue,

« A sad blunder » dira-t-il !Le destin, toujours le destin. J’ai été frappé par ce petit fait – souvent contesté par les historiens – mais que j’aime à croire authentique ! Il est raconté par le capitaine Georges Bowles, du régiment des « Coldstreams guards ». Peut-être le sort de la Campagne fut-il marqué pendant la soirée de la duchesse de Richmond. Après le départ du Prince d’Orange, Wellington qui se trouvait avec Richmond lui demanda une carte de la région. Comme ce dernier lui en présentait une, Wellington, après l’avoir examinée, s’exclama : « Napoléon m’a roulé » – (he has humbegged me), il a 24 heures d’avance sur moi. Que ferez-vous demanda Richmond ? Wellington répondit : « J’ai ordonné de résister aux Quatre-Bras, mais, sauf imprévu nous ne pourrons l’arrêter là, c’est ici que nous livrerons la vraie bataille, et le Duc marqua avec son ongle un point sur le carte que Richmond entoura d’un cercle rouge, ce point c’était Mont-Saint-Jean. Quoiqu’il en soit les faits devaient donner raison à Wellington, déjà Ligny annonçait Waterloo. Dramatique cheminement du destin inexorable : Ligny, magnifique victoire française serait une victoire sans lendemain, ou plutôt elle en aurait un terrible, l’Histoire le connaît sous le nom de Waterloo !

 

Baron Louis de BEAUFORT

(« Revue du Souvenir Napoléonien » , n°271, septembre 1973 pp.14-18).

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( 6 janvier, 2019 )

COMMENT VOYAGEAIT NAPOLEON…(2ème partie).

A cheval.

Lorsque les circonstances ou le terrain à examiner l’exigeaient, l’Empereur quittait la voiture, en faisant un signe. Un page lui amenait le cheval prévu et il se mettait aussitôt en selle. Les chevaux qu’il montait habituellement étaient « de l’espèce arabe », petits de taille, poil gris-bleu, dociles, « doux au galop ». « NapoléCOMMENT VOYAGEAIT NAPOLEON...(2ème partie). dans HORS-SERIE B-300x249on était, dit Fain, cavalier, hardi et casse-cou ». a cheval il avait le dos voûté, tenait négligemment les rênes de la main droite tandis que son bras gauche « allait pendant, et toute l’habitude du corps se balançant au mouvement du cheval ». Il s’abandonnait sans réserve à l’adresse de sa monture qui, au surplus, était accoutumée à suivre les deux chasseurs à cheval et les deux officiers d’ordonnance qui le précédaient toujours. Les deux chasseurs ne cessaient de régler leur allure sur celle du cheval de l’Empereur qui les suivait, et, même en terrain difficile, ils arrivaient toujours à se maintenir à une distance suffisante sans le gêner. Il advint qu’n jours l’un des cavaliers d’élite, rencontrant un obstacle imprévu, tomba de cheval. « Maladroit ! » s’était écrié l’Empereur en survenant. Mais peu après ce fut au tour de Napoléon de vider les étriers. Le chasseur accouru lui tint son cheval pendant qu’il remontait en selle et lui duit simplement : « Il n’y a pas que moi de maladroit aujourd’hui !… » Franc-parler des vieux soldats qui coexistait avec un dévouement absolu. Si Napoléon décidait de se lancer au galop à travers une zone de terrains difficiles, le mameluck Roustam galopait immédiatement derrière lui. Devenu « valet de chambre à  cheval », il emportait alors sur sa monture, « un petit porte-manteau garni des effets de rechange qui pouvaient être les plus nécessaires » ainsi que la fameuse redingote grise « que l’Empereur passait dessus l’habit dans les mauvais temps ».

L’Escorte.

En voyage, l’allure générale est toujours le trot ou le galop. A la portière de droite de la voiture chevauche Caulaincourt, le Grand Ecuyer. S’il est en mission, il est remplacé par l’un des deux écuyers de l’Empereur. Napoléon s’arrête-t-il ? Dès qu’il a dit ces simples mots : « La carte », Caulaincourt la présente à l’instant même ; car celle des lieux où l’on passe est toujours attachées à un bouton de son vêtement. Un courrier arrive-t-il au  galop, porteur de dépêches ? Caulaincourt descend de cheval, conduit rapidement le dit courrier à l’écart, ouvre les malles, dont il détient les clés et les combinaisons, rejoint à bride abattue le voiture impériale et remet les dépêches à l’Empereur. A la portière gauche de celle-ci, chevauche le général Guyot-« le petit Guyot » dit Napoléon- qui est chargé des escortes en sa qualité de commandant du régiment des chasseurs à cheval de la Garde.Ceux-ci, qui ont succédé aux « guides » d’Italie et d’Egypte, et que l’armée appelle encore de ce nom, ont le privilège d’escorter l’Empereur en campagne. Ils en sont fiers, ces cavaliers d’élite qu’il appelle ses « enfants chéris ». Lorsqu’ils sont en tenue de parade, ils sont superbes, coiffés du large colback noir à plumet vert et rouge, à flamme écarlate revêtus du dolman vert à brandebourgs et de la culotte blanche, leur pelisse cramoisie flottant au galop sur l’épaule gauche. Le « Chasseur à cheval » de Géricault, si plein de mouvement, de couleur et de vie, en est l’illustration.

De même que lorsque Napoléon est à cheval, deux d’entre eux chevauchent toujours à distance, en avant de sa voiture. Celle-ci est elle-même précédée de deux officiers d’ordonnance (à l’uniforme bleu clair brodé d’argent, au chapeau à plumes noires). Elle est suivie des palefreniers, des chevaux de selle et de deux pages. Viennent ensuite les deux « chasseurs du portefeuille », l’un d’eux ayant sur le dos un sac de cuir contenant cartes, écritoires et compas. Derrière, est le groupe des aides de camp de service, des écuyers, officiers d’ordonnance et pages. Puis, commandée par un officier, c’est l’escorte proprement dite : vingt-quatre chasseurs. Après quoi, le Quartier Impérial Topographique, les mulets de bâts, le personnel et le matériel divers.

Dans tous les cas l’état-major était suivi du « mulet de la cantine »… portant des provisions fréquemment renouvelées. Lorsque Napoléon jugeait le moment nécessaire ou simplement utile, il donnait l’ordre de s’arrêter. La nourriture était, pour lui, la même que pour les autres. Fain nous décrit cette halte-repas : « On faisait approcher le mulet ; la nappe de cuir qui recouvrait les paniers était étendue à terre ; on plaçait dessus les provisions ; et l’Empereur, assis au pied de l’arbre voisin, ayant le prince de Neufchâtel [Berthier] à ses côtés, voyait le cercle de la famille militaire se former autour de lui. Toutes les figures étaient gaies ; car chacun, depuis le page jusqu’au grand officier, trouvait là ce qui lui était nécessaire ». Scène d’une admirable simplicité qui rehausse encore la grandeur de Napoléon.

Les revues.

Au cours de ses déplacements, Napoléon profitait de chaque passage dans une place pour y inspecteur les troupes qui l’occupaient ou qui y stationnaient. Ses entretiens avec les soldats avaient un caractère extraordinaire, qui stupéfiait les étrangers, dont beaucoup étaient encore imbus de cette mentalité quasi-féodale que la révolution et Napoléon, même vaincus, ont anéantie en Europe. Aussi voyait-on souvent un officier ou même un simple soldat, qui se croyait des titres à une réclamation ou qui s’était distingué par son courage, s’adresser directement à l’Empereur : « Sire ! J’ai mérité l’Etoile [la Légion d’honneur] ». Napoléon le fixait du regard, généralement en souriant : « Et comment ? «  Devant ses camarades, le postulant citait les combats où il s’était trouvé et ce qu’il avait fait. L’Empereur faisait inscrire son nom, après avoir demandé au colonel du régiment confiC-300x236 aide de camp dans HORS-SERIErmation des services et des faits. Parfois, lorsque ceux-ci semblaient patents, il interpellait les autres soldats, les « témoins ». A d’autres moments, inspectant un régiment dont l’ensemble s’était distingué, et pour lequel il avait prévu quelques récompenses, il s’adressait directement aux unités : « quel est le plus brave de la compagnie ? » Et la ratification impériale confirmait aussitôt l’opinion des soldats enthousiasmés. Mais il fallait être Napoléon pour se permettre de pareils contacts, dont le ton et l’apparence étaient parfois surprenants.  Toute inspection au cours de ses déplacements amenait  l’Empereur à exalter les sentiments des hommes par tout ce qui pouvait les frapper. C’est ainsi que, le 20 juillet 1813, allant de Dresde en un voyage-éclair, inspecter les corps du maréchal Oudinot qui sont face à Berlin, entre l’Elbe et la Sprée, il songe immédiatement à remettre des Aigles à deux régiments qui n’en sont pas encore dotés. Ce sont les 136ème et 156ème régiments d’infanterie, celui-ci étant le dernier des régiments créés. Oudinot les fait venir au château de Luckau, appartenant à la comtesse de Kielmansegge, où il a son quartier-général. La cérémonie est empreinte d’une frappante grandeur.

Jusqu’à la remise de l’Aigle au régiment, le drapeau demeure constamment roulé, enveloppé dans un étui de cuir qu’il est rigoureusement interdit de défaire. Au moment de la remise, le régiment est formé en trois colonnes occupant les trois côtés d’un carré, face au centre, le quatrième côté demeurant inoccupé. L’Empereur arrive, suivi de tout son état-major. Sa suite s’arrête et se range sur ce quatrième côté. Il s’avance à cheval, seul, vers le centre du carré où sont rassemblés, derrière leur colonel, les officiers du régiment. Habituellement c’est le Major-Général Berthier que l’Empereur charge de la remise de l’Aigle. Aujourd’hui, pour l’honorer, c’est Oudinot, commandant le corps d’armée, à qui il confie cette mission. Le maréchal met pied à terre. Le drapeau lui est apporté, sorti de son étui pour la première fois, pendant que les tambours battent jusqu’à ce qu’Oudinot arrive devant les rangs à cheval, tenant les rênes de la main droite et tendant le bras gauche vers l’emblème qui va leur être confié , s’adresse aux soldats : « Soldats ! Je vous confie ce drapeau ! Jurez-moi de le défendre jusqu’à votre dernier souffle ! Jurez-le ! Jurez-le ! » s’écrie-t-il en appuyant fortement sur ce cri « avec une émotion qui le rendit tout pâle », aux dires de la comtesse de Kielmansegge qui assistait à la scène. A ce dernier mot, au centre du carré, le colonel et les officiers élèvent leurs épées-signal auquel tous les soldats crient ensemble : « nous le jurons ! ». Oudinot remet alors au colonel le drapeau déployé, pendant que retentit trois fois le cri de « Vive l’Empereur ! » poussé par tous avec un enthousiasme difficile à décrire. Puis le régiment regagne son cantonnement.

Cette cérémonie, simple et grandiose, produisait un effet tellement exaltant sur la troupe, désormais « sous les drapeaux », que Napoléon, remettra des Aigles à trois régiments en plein champ de bataille, au cours des effroyables journées de Leipzig.

Marcel DOHER

 

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( 12 mai, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (V)

Sainte-Hélène 2

VIII – DIVERSES CIRCONSTANCES RELATIVES A L’EMPEREUR

Je vois souvent l’Empereur se promenant dans son jardin, toujours dans son costume habituel. Tout le monde a l’ordre de se retirer dès qu’on l’aperçoit pour ne pas le troubler dans ses méditations ou dans la crainte de l’importuner. Les sentinelles, elles-mêmes, s’éloignent. Quelquefois, muni de sa lunette, il porte ses regards sur le camp Anglais ou la haute mer. 

L’Empereur ne monte plus à cheval. Je ne l’ai jamais vu se promener en calèche, mais, j’ai su qu’il y va quelquefois et qu’il invite le général Montholon ou le général Bertrand pour l’accompagner. Parfois c’est Mme la Comtesse Bertrand et ses enfants. 
La demeure de l’Empereur est trop séparée de celle du général Bertrand pour que je puisse m’apercevoir de ce qui s’y passe. Tous ces détails se trouvent dans l’ouvrage du Dr. Antommarchi, ouvrage qu’il a eu la bonté de me donner et qui a pour titre « Mémoires du Dr. J. Antommarchi ou les derniers moments de Napoléon » 

Note de G. Godlewski : Ce qui prouve que Bouges demeure en relation avec ce sinistre coquin après leur retour en Europe. Tout ce qui touche à Longwood et à ses habitants semble d’ailleurs, dans ce manuscrit, plus ou moins inspiré du factum d’Antommarchi. C’est la partie la plus faible du récit de Bouges

Mais je rapporterai deux faits assez singuliers. 

Le premier est celui-ci : un bœuf de la ferme de la Compagnie des indes s’est échappé du pacage et a franchi la clôture du jardin de l’Empereur. L’Empereur s’en aperçoit, va chercher un pistolet et l’abat.. On paye le bœuf et il est dépecé et mangé. 
Voici le second : un k jour le général Bertrand apporte un pistolet et me demande de le fixer sur un affût de bois. J’ai, par la suite de la construction de la barrière du jardin, un atelier contenant divers instruments. Je creuse un morceau de sapin et je parviens à fixer cette arme assez solidement. On la porte à l’Empereur qui fait demander le Berrichon pour assister à l’expérience qu’il voulait faire. On lui tend une sorte de rideau et c’est Noverraz qui ajuste le pistolet et y met le feu à plusieurs reprises, avec une mèche. La balle perce le rideau à plusieurs hauteurs. Je ne me suis pas rendu compte du but que recherchait l’Empereur. 

Note de G. Godlewski : L’anecdote du bœuf, qui inquiéta tant Hudson Lowe, est bine connue. Celle du rideau est en revanche inédite et fort curieuse. On ne voit pas le but poursuivi par Napoléon. Ne serait-ce pas une supercherie destinée à troubler l’esprit maladivement soupçonneux du Gouverneur qui s’affolait d’un rien ? 

Après le départ de Mme Montholon, l’Empereur avait pensé que Mme Bertrand, dont les enfants ont besoin d’éducation et qui, elle-même, souffre du climat, ne tarderait pas à retourner, elle aussi, en France et que son mari la laisserait partir seule. Mais, j’ai toujours été convaincu que le général Bertrand ne quitterait jamais l’Empereur. Son attachement pour lui est trop sincère et tout me persuade que sa fidélité serait à l’abri de toute épreuve. 

Note de G. Godlewski : Sur les cas de conscience du Grand maréchal écartelé entre les scènes de sa femme, impatiente de l’entraîner et son désir de ne pas abandonner Napoléon voir Paul Ganière ( tome III, 133-141) 

Sir Hudson, pour paraître alléger la captivité de l’Empereur, a pensé lui faire construire une nouvelle demeure. Il y a été autorisé par son Gouvernement. Il veut la laisser sur le plateau de Longwood pour que la surveillance reste plus facile. Seulement, il l’a fait rapprocher du Pic de Diane, afin d’éviter le vent du sud-est qui est le plus désagréable ; mais l’Empereur déclara qu’il ne changerait pas d’habitation. Il appelait cette maison, construite en fer et en bois, la cage de fer. 

Les Docteurs O’Meara, Antommarchi et Stokoe ont toujours insisté de l’exécuter. L’Empereur ne pouvant plus monter à cheval et ne voulant plus se montrer en calèche à ses gardiens, a la pensée de se livrer au jardinage. Pour exécuter son plan, il y appelle toute la colonie, ses compagnons d’exil, ses serviteurs et jusqu’aux Chinois. Il quitte son costume et revêt celui des planteurs. On le voit habillé de nankin ou d’une étoffe de l’Inde blanche et légère, la tête recouverte d’un grand chapeau de paille et un bâton à la main, dirigeant tous les ouvriers, faisant transplanter des arbres, établir des gazons, semer des graine potagères. On fait venir de l’eau d’un réservoir que le Gouverneur a fait creuser au pied du Pic de Diane, et la végétation se produit comme par enchantement. L’Empereur a fait élever un épaulement en terre qu’on gazonne rapidement au moyen de plaques de gazon transplantées. Cet épaulement le met à l’abri du vent et lui couvre une vue qui lui était désagréable, celle du camp Anglais, dont on voyait, de toutes part, les six baraques. En dedans de l’épaulement, on a établi des plates-formes sur les quelles des fleurs on été placées. 
Note de G. Godlewski : L’épisode des jardins est ici sommairement résumé d’après Antommarchi et Montholon. Les meilleures descriptions sont celles d’Ali et de Marchand que Bouges n’a pu connaître, puisqu’elles sont restées inédites jusqu’en 1926 et 1954 et qu’il semble n’avoir lié aucune relation avec eux.

IX – MORT DE L’EMPEREUR.

Depuis longtemps, il n’est question parmi les habitants de Longwood que de la maladie de l’Empereur. On ne l’aperçoit plus. On parle de sa fin prochaine. Le Gouverneur ne veut pas y croire et cherche tous les moyens possibles de s’en assurer par lui-même. 
Enfin, l’événement fatal ne tarde pas à se consommer. L’Empereur après de longues souffrances, dont on trouve le récit très détaillé dans l’ouvrage du Dr. Antommarchi, devient en proie à un hoquet persistant et perd complètement connaissance. L’agonie est commencée. Mme la Comtesse Bertrand amène ses enfants, qui baisent avec la plus grande émotion la main de l’Empereur. On admet ensuite tous les serviteurs à pénétrer dans la chambre ; j’y entre avec eux. L’Empereur gît sur son lit de camp. Les généraux Bertrand et Montholon sont assis au côté du grand lit. Le Dr. Antommarchi et M. Marchand se tiennent au côté droit et s’occupe à rafraîchir les lèvres du mourant en y passant les barbes d’une plume imbibée d’eau acidulée. L’ Abbé Vignali récite les prières d’usage. Tous les serviteurs s’agenouillent dans la chambre. 

Dès que l’Empereur a rendu le dernier soupir, un médecin du régiment Anglais vient, de la part du Gouverneur, constater la mort. 

Pendant les derniers moment les plus tourmentés de la vie de l’Empereur, ainsi que le Dr. Antommarchi a eu soin de le noter, le temps était affreux, la pluie tombait sans interruption et le vent menaçait de tout détruire. Le saule, sous lequel l’Empereur aimait à prendre le frais, a cédé. Les plantations sont déracinées ; un seul arbre à gomme résiste encore, lorsqu’un tourbillon le saisit et le couche par terre. Dès que l’agonie est confirmée, la nature revient au calme. 

Note de G. Godlewski : Le récit sommaire de la journée du 5 mais 1821 est ici directement inspiré d’Antommarchi. Il est possible que Bouges ait assisté aux derniers instants de Napoléon (Bertrand note seize personnes, dont douze Français), bine qu’aucun mémorialiste ne mentionne sa présence. Quant à la prétendue tempête des 4 et 5 mai, elle est également empruntée à Antommarchi qui a sans doute voulu dramatiser un peu plus son texte. Aucun des témoins sérieux de ces journées dramatiques n’en souffle mot. 

L’Empereur a demandé à plusieurs reprises qu’on fasse l’autopsie du corps. Il est persuadé, d’après les symptômes qu’il éprouve, que, outre, l’hépatite déterminée par le climat de Sainte-Hélène, il est atteint par la maladie à laquelle a succombé son père, c’est à dire un squirre à l’estomac. Il paraît que l’examen cadavérique a confirmé ses présomptions. Le général Bertrand, malgré la douleur qu’il ressent, a voulu assister à toutes les opérations de l’autopsie du Dr. Arnott, que, dans les derniers temps de sa vie l’Empereur a consenti à recevoir. J’arrive auprès du général Bertrand lorsque l’autopsie est terminée. Il y a dans la chambre une odeur des plus fétides. Le cadavre, qui est très amaigri, est étendu sur une table, et les médecins recousent la peau du ventre, qui a été ouvert en croix. L’Empereur a recommandé, dit-on, de recueillir ses cheveux. M. Marchand se prépare à les raser et me prie de tenir la tête. Malgré le trouble que j’éprouve et le tremblement dont je suis saisi, je ne pus prendre sur moi de remplir cette tâche jusque la fin. 

Note de G. Godlewski : La présence de Bouges, même à la fin de l’autopsie, est des plus contestables. Les 17 personnes présentes (10 Anglais, dont 7 médecins, et 7 Français : Bertrand, Montholon, Marchand, Ali, Pierron, Vignali, Antommarchi) sont mentionnés par tous les mémorialistes. Bouges ne figure pas sur la liste. En outre, d’après Antommarchi, Marchand rasa le crâne avant l’autopsie et non après, ce qui est logique. Marchand, qui en fut l’exécutant d’après Bouges, na parle pas de cet acte dans ses Mémoires, ni de l’assistant bénévole qu’il n’eût pas manqué de citer s’il avait été là. On imagine d’autre part que la porte du parloir devait être sévèrement gardée par les domestiques Français non conviés.

On avait eu la pensée d’envoyer le cœur de l’Empereur à sa mère. A cet effet, il a été placé dans un vase d’argent avec de l’esprit de vin. Le Gouverneur s’y étant opposé, du moins à ce que j’ai entendu dire,, le vase est conservé et placé dans le cercueil.

Note de G. Godlewski : L’estomac fut aussi déposé dans le cercueil, dans un vase d’argent, distinct de celui du cœur. 

Lorsque l’opération est complètement terminée, on habille l’Empereur avec son uniforme des Chasseurs à cheval, sur lequel on met la plaque de la Légion d’Honneur qu’il portait habituellement sur son habit bourgeois. On a fixé sur le gilet le Grand Cordon de la Légion d’Honneur. On lui passe ses bottes à l’écuyère. Par les soins de M. Marchand, le manteau de Marengo est étendu sur la partie inférieure du corps. Son chapeau recouvre la tête. L’Abbé Vignali a déposé un crucifix sur sa poitrine. C’est ainsi que tout le monde peut voir Napoléon sur son lit de camp, qui est transporté dans une chapelle ardente, dressée dans la salle à manger. On a tendu de noir cette pièce où l’on a allumé une grande quantité de coerges et de bougies. 
Note de G. Godlewski : La tenue de Napoléon après l’autopsie est correctement décrite. En revanche l’exposition du corps n’ a pas lieu dans la salle à manger, mais dans la petite chambre contigüe, dite cabinet de travail de l’Empereur. 

Cette exposition dure vingt-quatre heures. L’Abbé Vignali, tantôt à genoux, tantôt debout, récite constamment des prières. Les généraux Bertrand et Montholon y paraissent souvent, ainsi que tous les serviteurs. J’y entre aussi plusieurs fois. Les officiers et les soldats de la garnison y défilent, et il n’y a pas un seul habitant de Sainte-Hélène qui ne veut rendre à l’Empereur un dernier hommage. L’épée de Napoléon a été placée à son côté, mais le général Bertrand, dans la crainte qu’elle ne soit enlevée par ordre du Gouverneur, y a substitué la sienne .

Note de G. Godlewski : Ali mentionne la substitution de l’épée de Bertrand à celle de napoléon. Nul autre en fait état. Le témoignage de Bouges ici est probant. 

Au bout de ce temps, le corps est placé dans un cercueil, composé d’une quadruple enveloppe : la première en fer blanc, garni de taffetas blanc ; la seconde, en bois d’acajou ; la troisième, en plomb ; et la quatrième, encore en bois d’acajou. Le costume de l’Empereur a été complètement conservé ; le chapeau seulement, a été placé sur sa poitrine. Le vase d’argent, contenant le cœur, est introduit, comme je l’ai dit dans le cercueil. On y dépose également des pièces de monnaies Françaises et Italiennes. 
Note : Le procès-verbal d’ensevelissement dressé par Marchand donne le détail des monnaies déposées dans le premier cercueil.

X – FUNERAILLES DE L’EMPEREUR. 

L’Empereur, dans le cas trop présumable où son corps pourrait être ramené en France, a désigné, pour le déposer, le lieu où est la fontaine qui fournit l’eau qu’il buvait habituellement. C’est un espèce de précipice, qu’on appelle en Anglais « bol de punch du diable ». On se hâte de pratiquer un large sentier pour pouvoir y arriver commodément 
Note de G. Godlewski : La fontaine Torbett (nom du propriétaire du terrain) jaillit en réalité au fond du cul de sac constitué par la profonde dépression circulaire du bol à punch, dans un étroit repli de terrain à peu près plan, dans la vallée de géranium 

Le 8 mai 1821, troisième jour de sa mort, ont lieu les funérailles. Le temps est magnifique. Toute la garnison sous les armes fournit forme la haie. A midi, 12 grenadiers placent le cercueil sur le char funèbre qui a été formé avec une des voitures de l’Empereur. Le cercueil est recouvert d’un drap de velours violet et du manteau de Marengo. 

Note de G. Godlewski : Erreur Le 9 mai. Le temps magnifique n’est mentionné que par Antommarchi. Aucune allusion dans les autres mémoriaux. Détail inédit : Marchand dit « le corbillard », Ali « une sorte de char ». 

Le cortège se met en marche. L’Abbé Vignali, précédé d’un porte-croix et accompagné du jeune Henri Bertrand qui tient le bénitier, marche en tête. Il est suivi du Dr. Antommarchi et Arnott. Le jeune Napoléon Bertrand et M. Marchand marchent sur les côtés du char funèbre et, en dehors d’eux, les 12 grenadiers, dont quelques-uns tiennent en main les quatre chevaux carapaçonnés de deuil. Derrière le char, Archambault conduit le cheval de l’Empereur, sellé, bridé et recouvert d’un crêpe noir. Les généraux Bertrand et Montholon suivent à cheval. Mme la Comtesse Bertrand et sa fille sont dans une voiture, attelée de deux chevaux, tenus par des domestiques. Puis vient tout le service de l’Empereur, au milieu duquel je me trouve. Après ce cortège, on remarque les officiers de marine à pied et à cheval, les officiers d’Etat-Major à cheval. Les habitant de l’île suivent en foule. Une grande quantité de personnes se sont placées sur les hauteurs et des corps de musique ajoutent, par leurs sons lugubres, à la tristesse et à la solennité de la cérémonie. Lorsque le cortège a défilé, les troupes suivent et l’accompagnent vers le lieu de la sépulture : les Dragons en tête, puis le 20° régiment d’infanterie, les soldats de marine, le 66° régiment, les volontaires de Sainte-Hélène, enfin le régiment de l’artillerie avec quinze pièces de canon. 

Après avoir suivi la route pendant cinq kilomètres, en passant par Alarm House et Hutt’s Gate (note de G.Godlewski : en réalité 3 kms et dans l’ordre Hutt’s Gate et Alarm House), il faut descendre le cercueil qui est porté par les grenadiers, par le sentier, qui a été préparé, jusqu’au lieu de la sépulture. Les généraux Bertrand et Montholon, le jeune Napoléon Bertrand et M. Marchand prennent les coins du poële. 

Je regarde avec recueillement tous les préparatifs de la sépulture. Le caveau est creusé dans la terre et revêtu de maçonnerie. Pour le recouvrir, on a préparé une vatse pierre à laquelle a été scellé un très fort anneau de fer. Les bords de la tombe sont tendus de noir. On fait jouer une chèvre et des cordages pour descendre le cercueil et le recouvrir. 

Après les prières accoutumées récitées par l’Abbé Vignali, l’artillerie fait entendre trois salves de quinze coups chacune. Pendant la marche du cortège, le vaisseau-amiral a tiré vingt-cinq coups de canon. Aucune inscription n’est mise sur la pierre. 
Pendant la cérémonie qui est assez longue, je jette de temps en temps, les yeux sur le général Bertrand. Jamais, je ne vis une figure plus empreinte d’émotion et de douleur. 

Tout est fini, il n’y a plus de sentinelles, plus d’ordres, plus de services. Chacun pense à s’arranger pour son retour en France. 
Le général Bertrand, cependant, a une vieille affaire à vider à Hudson Lowe ; il s’y prépare, mais le Gouvernuer aime mieux négocier et on n’en parla plus. Le général n’eut plus aucun rapport avant son départ avec les deux gouverneurs. 

Note de G. Godlewski : Inexact. Dès la mort de Napoléon, un rapprochement de courtoisie s’établit entre les ennemis de la veille. Ainsi Bertrand et Montholon feront une visite à Lowe le 12 mai, qu leur rend la politesse le lendemain à Longwood. Enfin, le 27, avant l’embarquement des Français sur le Camel, les Bertrand, Montholon et Antommarchi sont conviés par Lowe à déjeuner au « château » de Jamestown. 

A suivre.

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( 17 mars, 2018 )

22 mai 1809, jour tragique pour le maréchal Lannes…

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Le 22 mai 1809 à 8h00, Lannes avait forcé le centre autrichien lors de la bataille d’Essling. Mais la rupture du pont sur le Danube le contraignait à attendre au milieu de la plaine de Marchfeld. A 9h00 il recevait l’ordre de se replier sur ses positions initiales. En fin d’après-midi il sera grièvement blessé… 

Avant la pointe du jour, les tirs sporadiques de la nuit s’intensifient et la bataille reprend sur tout le front. Aspern est de nouveau l’objet de vives offensives autrichiennes. En plus des divisions Molitor, Legrand et Carra Saint-Cyr, Masséna dispose des tirailleurs-grenadiers et des tirailleurs-chasseurs de la jeune garde, créés le 16 janvier 1809 par décret impérial signé à Valladolid. Ils subissent leur baptême du feu et sans daigner tirer un coup de feu, ils marchent la baïonnette en avant sur l’église et le cimetière d’Aspern où les Autrichiens se sont entassés, les en déloge et en font un affreux carnage.  Essling est dans un premier temps submergé par les Autrichiens aussi les Français de la division Boudet s’enferment dans le grenier et les maisons voisines, jusqu’à ce que Lannes dépêche la division Saint-Hilaire pour chasser l’ennemi.  Vers les sept heures du matin, Lannes prend l’offensive, selon le plan arrêté par l’Empereur. Le maréchal va séparer le centre des Autrichiens de leur gauche et les pousser vers leur droite, en les faisant passer sous le feu de Masséna, auquel il se joindra pour les refouler sur le Danube. Au général Gaulthier, son chef d’état-major, qui le questionne sur les dangers qui peuvent menacer leur droite à Essling, Lannes explique que Davout arrive pour l’appuyer. Laissant Boudet dans Essling, Lannes fait avancer ses troupes, rangées en colonnes par régiment, la droite en tête. En une heure, il avance inexorablement de trois kilomètres.  Avec fougue et intelligence, malgré les pertes, il progresse dans la plaine de Marchfeld, jusqu’au sommet du glacis occupé par les Autrichiens, vers Breitenlee. Le 57e de ligne de la division Saint-Hilaire atteint l’ennemi le premier et rompt la ligne autrichienne.

L’élan français est irrésistible et après avoir reculé en ordre, l’armée ennemie commence à se débander. 

Un maréchal des logis du 9e hussards raconte : « Notre vaillante infanterie se met à courir en avant. On ne voit plus rien, on n’entend plus rien ; on passe à travers les moissons, les haies, les fossés ; ceux qui tombent on n’y fait pas attention ; bientôt on joint l’ennemi ; nos baïonnettes trouent les habits blancs, qui commencent à reculer en désordre . » À la vue de son centre crevé par Lannes, l’archiduc Charles vient en personne exciter la résistance de ses soldats, mais rien n’y fait. Lannes continue sa marche offensive et, voyant l’infanterie autrichienne ébranlée, il lance sur elle Bessières avec les cuirassiers qui enfoncent plusieurs carrés, enlèvent des prisonniers, des canons et des drapeaux. Devant Essling et Aspern, l’ennemi commence à prendre ses dispositions pour la retraite, afin de ne pas être tourné. Masséna et Boudet s’apprêtent à surgir des villages pour soutenir la marche triomphale de Lannes qui, une nouvelle fois, démontre sa vista guerrière et sa capacité à forger les victoires pensées par Napoléon.  Mais au milieu de ce magnifique succès, vers huit heures Napoléon est informé que le grand pont est à nouveau rompu. Les Autrichiens ont jeté à l’eau des barques remplies de matières enflammées et même un moulin. Le pont n’a pas résisté et, rompu, empêche le corps de Davout de traverser le Danube.  Sans perdre un instant, Napoléon dépêche un aide de camp auprès de Lannes pour l’informer de la catastrophe. Il faut suspendre l’offensive et se maintenir sur le terrain conquis en attendant de savoir si le pont peut être réparé.  Au milieu de la plaine, le combat ralentit soudainement et un certain flottement règne dans les deux armées. Personne ne comprend pourquoi la marche victorieuse de Lannes est suspendue. Lorsqu’il est informé à son tour de la rupture du pont et comprenant tout le parti qu’il peut en tirer, l’archiduc Charles rallie ses troupes et fait monter en première ligne ses grenadiers d’élite.  Ensuite, il lance sa cavalerie sur la division Saint-Hilaire, la plus avancée, laissée « en l’air ». Un ouragan s’abat sur les Français qui demeurent inébranlables. Les Autrichiens, qui avaient précipitamment replié leur artillerie devant l’insoutenable poussée de Lannes, ramènent plus de 200 pièces de canon, qui vomissent la mort sur la division Saint-Hilaire.

Ce brave général, auquel Napoléon a promis le bâton de maréchal pour sa conduite à la bataille d’Eckmühl, a le pied gauche emporté par un boulet . Oudinot est blessé d’une balle au bras droit et évacué sur Vienne.  Malgré les travaux des pontonniers français, une rupture considérable du pont a lieu vers neuf heures. Napoléon renonce alors à l’espoir de faire passer le corps de Davout et il ordonne à Lannes de rapprocher peu à peu ses troupes de leur première position. Les munitions, déjà sérieusement entamées, vont faire cruellement défaut. Lannes, qui a accueilli la nouvelle de la rupture du pont sans proférer un seul mot de découragement, et en dissimulant la douloureuse impression qu’il en ressent , Lannes donc, se porte à la tête de la division Saint-Hilaire pour la sauver de la fournaise. « Avec ce calme et ce sang-froid dont il paraît s’embellir au milieu du danger » , il communique sa sérénité aux soldats, et leur rappelle en riant, qu’à Marengo il les avait déjà conduits de la sorte sous le feu des Autrichiens : « Allons, allons, amis ! l’ennemi ne vaut pas plus et nous ne valons pas moins qu’à Marengo  ! » Évoluant tantôt à pied, tantôt à cheval, allant d’une division à une autre, Lannes ramène peu à peu ses troupes sur la ligne qu’elles occupaient à l’aube. Ce faisant il repousse plusieurs charges de cavalerie et sa prestance tient en respect la ligne autrichienne. Parvenus à la hauteur du fossé qui court d’Essling à Aspern, les Français peuvent enfin trouver un léger abri pour se protéger du feu ennemi. Mais le repos est de courte durée, car une formidable offensive est menée par le corps de Hohenzollern, une partie de celui de Bellegarde et par la cavalerie de Liechtenstein. Lannes dispose en première ligne les divisions Saint-Hilaire, Tharreau et Claparède, et en seconde ligne la cavalerie. En troisième ligne, la vieille garde est prête à intervenir. Lorsque les Autrichiens sont à une demi portée de fusil, Lannes ordonne un feu de mousqueterie et de mitraille qui éclaircit les rangs ennemis. Il lance ensuite les cuirassiers qui sabrent les Autrichiens et les repoussent avec l’aide des chasseurs et des hussards de Lasalle et de Marulaz.  Dans ces difficiles circonstances, Lannes étale une fois de plus son courage et sa maîtrise exceptionnelle de l’art de la guerre. Lui qui est si prompt à percer une ligne ennemie ou à combiner une offensive souveraine est peut-être plus grand encore lorsque le combat est désespéré. Alors qu’en 1800, à Marengo, pendant une résistance similaire, quelques troupes de jeunes conscrits se débandaient sous l’assaut autrichien, à Essling, l’ascendant de Lannes est si grand qu’à aucun moment ses soldats n’abandonnent leur formation : à leurs yeux, il est le demi-dieu de la guerre ! 

Ne parvenant pas à percer le centre conduit par Lannes, l’archiduc Charles se déchaîne sur les deux villages. Essling succombe à un nouvel assaut et Boudet se retranche une nouvelle fois dans le grenier. Napoléon est obligé de lancer ses réserves pour assurer la possession des villages, clés du maintien de l’armée face à l’ennemi. Rapp, avec les chasseurs à pied de la garde, doit épauler Masséna dans Aspern, et Mouton, avec quatre bataillons de fusiliers de la jeune garde, doit appuyer Lannes pour libérer Essling. Les deux aides de camp de l’Empereur se dirigent vers leurs objectifs respectifs, lorsqu’un aide de camp de Bessières vient montrer à Rapp une immense colonne autrichienne qui déferle sur Essling.

Rapp hésite un instant entre obéir aux ordres de Napoléon ou soutenir Mouton et Boudet, qui sont dans une situation critique. Il prend sur lui de marcher sur Essling. Avec son appui, l’assaut ennemi est repoussé à la baïonnette et Napoléon, un instant irrité par l’initiative de Rapp, saura récompenser cette décision opportune.  À gauche, Masséna est bloqué dans Aspern et, l’épée à la main, excite ses troupes dans une résistance héroïque.  L’après-midi commence à décliner et, après avoir entrevu la victoire, les Français combattent en attendant la nuit pour se replier sur l’île Lobau. Napoléon dépêche Lejeune auprès de Lannes pour savoir combien de temps il pourra encore tenir. Lorsque l’aide de camp parvient près de Lannes, il trouve le maréchal assis derrière un pli de terrain, avec quelques officiers. Montrant le peu d’hommes valides qui lui restent, Lannes dit à Lejeune : « Je n’ai plus que ce peu d’hommes que vous voyez ; nous tiendrons jusqu’au dernier ; mais ils n’ont plus de cartouches, et je ne sais où m’en procurer . » Partout dans la plaine, les blessés français se traînent vers le Danube afin de regagner l’abri de l’île Lobau. Peu de soldats sont épargnés et dans l’entourage de Lannes, Marbot est blessé à la cuisse, Viry à l’épaule, Watteville a une épaule luxée dans une chute de cheval, Labédoyère est blessé au pied par un biscaïen et le pauvre d’Albuquerque a été tué par un boulet.  Lannes est en conversation avec son ami le général Pouzet, lorsqu’une balle perdue frappe ce dernier à la tête et l’étend raide mort. Les deux hommes étaient profondément liés et, au fur et à mesure de son élévation, le maréchal avait entraîné son ami dans son sillage. Il est bouleversé par la mort de Pouzet. Assailli de sombres pensées, il s’éloigne d’une centaine de pas et s’assied sur le revers d’un fossé. Au bout d’un quart d’heure, quatre soldats portant péniblement dans un manteau un officier mort, s’arrêtent en face du maréchal pour se reposer et le manteau s’entrouvrant dévoile le visage de Pouzet. « Ah ! s’écrie Lannes, cet affreux spectacle me poursuivra donc partout ! » Fortement ému, il se lève et va s’asseoir sur le bord d’un autre fossé, la main sur les yeux et les jambes croisées l’une sur l’autre.

C’est alors, qu’un boulet de trois arrive en ricochant rencontre le genou gauche du maréchal, le traverse dans son épaisseur, et, changeant de direction, sans perdre de sa force, effleure la cuisse droite, dont il coupe les téguments et une portion du muscle vaste interne, au lieu le plus saillant, et très près de l’articulation du genou, laquelle, fort heureusement n’est pas entamée. Lannes est renversé sur le coup, éprouvant une violente commotion cérébrale et un très grand ébranlement de tous les organes. Marbot se précipite vers Lannes qui, fortement commotionné, ne s’est pas aperçu de la gravité de ses blessures. « Je suis blessé, dit le maréchal… c’est peu de choses… donnez-moi la main pour m’aider à me relever. » Mais la chose est impossible et Lannes, à demi évanoui, reste à terre.

Transporté d’abord à bras le corps, Lannes souffre terriblement. On veut alors utiliser le manteau de Pouzet, mais le maréchal s’exclame :

« C’est celui de mon pauvre ami ; il est couvert de son sang ; je ne veux pas m’en servir, faites-moi plutôt traîner comme vous pourrez ! »

Des grenadiers s’élancent, confectionnent un brancard improvisé avec des branches et des fusils, puis ramènent le corps du maréchal vers l’île Lobau.  Ignorant ce tragique événement, Napoléon a convoqué ses maréchaux pour déterminer avec eux la conduite à suivre, suite à cette funeste journée. Autour de lui se trouvent Berthier, Davout, Bessières et Masséna, qui n’a pu quitter Aspern que vers les sept heures du soir. Seul Lannes est absent, et pour cause ! Les maréchaux estiment qu’il faut repasser le Danube, mais devant les arguments avancés par Napoléon, ils décident de résister sur l’île Lobau.  Pendant que se déroule ce conseil de guerre, et tandis que l’intensité des combats faiblit sur tout le front, la nouvelle de la blessure de Lannes se répand et Larrey se précipite au-devant de son ami. Le chirurgien constate la gravité des blessures et l’état dramatique dans lequel se trouve Lannes. Le maréchal a le visage décoloré, les lèvres pâles, les yeux tristes, larmoyants, la voix faible et son pouls est à peine sensible.  Avec l’aide de plusieurs autres médecins, Larrey examine les plaies de Lannes. La cuisse droite est pansée avec un appareil fort simple, car elle ne présente aucune blessure irrémédiable. La blessure du genou gauche est par contre effrayante par le fracas des os, la déchirure des ligaments, la rupture des tendons et de l’artère poplitée.  À côté de Lannes prostré, il semble que les médecins ne soient pas tous d’accord sur l’attitude à adopter, mais finalement Larrey entreprend l’amputation de la jambe gauche, quatre doigts au-dessus du genou.  L’opération est pratiquée en moins de deux minutes et Lannes donne très peu de signes de douleur.  Ensuite, les grenadiers qui ont porté leur maréchal jusqu’à l’ambulance, reprennent leur précieux fardeau pour le porter à l’abri sur l’île Lobau .Napoléon est occupé à faire placer de l’artillerie dans l’île, pour protéger la retraite de l’armée, lorsqu’on vient lui annoncer que Lannes a été touché aux jambes par un boulet. L’Empereur est stupéfait et sa douleur est si vive, qu’il ne peut retenir ses larmes. Pendant qu’on lui raconte les détails de cette tragédie, il aperçoit le brancard sur lequel on ramène le maréchal. Autour des grenadiers qui portent Lannes, d’autres soldats se sont regroupés pour escorter leur maréchal. Ces braves aux visages noircis par le soleil et la poudre qu’ils ont brûlée depuis deux jours, ont le front couvert de sueur et les sourcils contractés par « la plus amère douleur. » Le désordre de leur tenue, le sang dont certains sont couverts, témoignent de leur valeur. Parmi eux, nombreux sont ceux qui pleurent. Le maréchal, presque évanoui, abandonne sa tête dans les mains d’un de ses officiers. 

Napoléon, l’empereur tout-puissant et par nécessité insensible en public, se précipite vers Lannes. Il pleure à chaudes larmes, sans retenue. À la vue de cette douleur si inhabituelle, les cœurs sont déchirés et les gorges se nouent. À l’instant même, les larmes ruissellent des yeux de tous les vieux soldats qui assistent à la scène. Napoléon se jette à genoux près de son ami, l’étreint contre sa poitrine, macule ses vêtements du sang du maréchal et, lui baignant le front de ses larmes, il lui demande avec douleur : « Lannes, mon ami, me reconnais-tu ? C’est Bonaparte, c’est ton ami ! »  En reconnaissant la voix de Napoléon, Lannes entrouvre les yeux. Il a perdu énormément de sang et murmure : « Oui, Sire… mais je crois qu’avant une heure… vous aurez perdu… celui qui fut votre meilleur ami . – Non ! Non ! répond Napoléon, tu vivras. N’est-il pas vrai, Monsieur Larrey, que vous répondez de ses jours ? » Autour du brancard, l’émotion est à son comble. Masséna, Berthier, Davout, Duroc et Caulaincourt, assistent impuissants à l’agonie de leur camarade. Bessières est là, lui aussi. Il est ému et se souvient probablement qu’à une époque, il était l’ami de Lannes et qu’il a assisté à son mariage avec Louise. Discrètement, il s’approche du moribond, lui serre furtivement la main et s’éloigne. Napoléon tente de rassurer Lannes et de se rassurer lui-même. Il assure au maréchal qu’il survivra. Lannes ne semble pas convaincu, mais répond à Napoléon : « Je désire vivre… si je peux encore vous servir… ainsi que notre France . »Il faut toutefois poursuivre la lutte et Napoléon doit se consacrer à son armée. Pendant qu’on emmène Lannes à l’abri, l’Empereur, suffoqué par les sanglots, dit à Masséna : « Il fallait que dans cette journée, mon cœur fût frappé d’un coup aussi terrible, pour m’abandonner à d’autres soins que ceux de l’armée. » C’est au duc de Rivoli que Napoléon confie le commandement en chef de toutes les troupes qui doivent retraiter dans la nuit. À onze heures du soir, après avoir donné l’ordre à Masséna de replier les dernières troupes sur l’île Lobau et de détruire le pont derrière lui, il traverse le Danube en barque pour regagner Ebersdorf. Il est silencieux pendant toute la traversée, toujours ému par la blessure de Lannes. Pour mettre pied à terre, il prend le bras droit de Savary et, s’appuyant très lourdement sur lui, il se dirige par un chemin creux et ombragé vers la maison où son quartier général est établi . 

Ronald ZINS ( « Le maréchal Lannes, favori de Napoléon », Horace Cardon, Éditeur, 2009) .

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( 15 mai, 2015 )

La situation en France en avril et en mai 1815…

Visuel 1815-2015Intéressant panorama donné par Henry Houssaye : « Napoléon avait dit : l’Empire, c’est la Révolution. Il avait dit aussi: l’Empire c’est la paix. Il répugnait à refaire la Révolution et il ne pouvait pas maintenir La paix. Ceux qui s’étaient déclarés pour lui avec le plus d’élan se trouvaient ainsi déçus dans leurs espérances tandis que la foule immense des indifférents se voyait menacée dans son repos et dans ses intérêts. L’Empereur s’efforça d’abord de cacher les dispositions hostiles des puissances. « La guerre n’est plus à craindre, » dit le Journal de l’Empire. « Tout répond de la tranquillité extérieure, » déclare le Nain Jaune. Pendant trois semaines, les journaux officieux parlent sur le même ton, reproduisant les articles pacifiques du Morning Chronicle, annonçant l’envoi de courriers diplomatiques à Vienne, publiant des correspondances, vraies ou fausses, d’Augsbourg et de Bruxelles qui concluent au maintien de la paix. Nombre d’exemplaires de la furieuse Déclaration du 13 mars avaient pénétré en France. Napoléon assemble les présidents de section du conseil d’État ; le 2 avril, ils rédigent un rapport où ils démontrent par les meilleures raisons du monde que ce manifeste est l’oeuvre des seuls ministres de Louis XVIII, et que les plénipotentiaires des puissances étrangères n’ont pu le signer. Mais en vain la paix est le vœu unanime, en vain on écrit du Nord comme du Midi que la certitude de la paix ferait cesser toute opposition ,la guerre est inévitable et imminente. Il faut bien que l’Empereur s’y prépare. Les décrets rappelant sous les drapeaux les hommes en congé3et mobilisant une partie des gardes nationales, la publication dans le Moniteur du 13 avril du rapport de Caulaincourt, où l’état des relations diplomatiques est exposé sans réticences et qui fait baisser la rente de huit francs en deux jours , viennent démentir les assurances de paix et donner raison aux alarmistes et aux malveillants. Ils ont le triomphe gai. Les uns chantent :

Ah! dis donc Napoléon,

A n’vient pas ta Marie-Louise !

D’autres affichent cette annonce: « Deux millions de récompense à qui retrouvera la paix perdue le 20 mars. » D’autres placardent ce décret: « Napoléon, par la grâce du diable et les constitutions de l’enfer, Empereur des Français, avons décrété et décrétons ce qui suit: Art, Ier. Il me sera fourni 300,000 victimes par an. — Art. II. Selon les circonstances, je ferai monter ce nombre jusqu’à trois millions. — Art. III. Toutes ces victimes seront conduites en poste à la boucherie ».

Le rappel des militaires en congé, la mobilisation des gardes nationales, la certitude d’une guerre effroyable, la crainte d’une seconde invasion, la faiblesse du pouvoir, l’inertie des préfets, l’hostilité des maires, les menées du clergé, tout conspire à altérer l’opinion dans le centre et dans l’Est de la France, à la perdre au Midi et à l’Ouest. L’enthousiasme s’éteint, la confiance s’évanouit. Le mot d’ordre des mécontents; « Ça ne durera pas! » s’impose à la masse. Des trois quarts des départements arrivent des rapports identiques sur l’affaiblissement de l’esprit public, et de partout s’élèvent des plaintes et des accusations contre l’apathie ou la complicité des fonctionnaires

Restés d’abord comme écrasés par les événements, les royalistes reprennent leurs sens, se comptent, s’enhardissent, correspondent avec Gand, colportent les proclamations royales, répandent des nouvelles sinistres, intriguent, conspirent, prêchent l’insoumission, conseillent la désertion, persuadent les simples, soudoient les gueux, suscitent des troubles et des rébellions. « L’action du gouvernement, écrit l’officier d’ordonnance Planat en mission dans le Midi, est tout à fait nulle, dominée qu’elle est par les menaces et l’insolence des royalistes. Ils annoncent l’entrée des Bourbons et les vengeances qu’ils exerceront contre tous ceux qui serviraient la cause de V. M. Ces nouvelles absurdes jettent la crainte chez les bons citoyens et encouragent la désobéissance chez les autres. » — « Tout s’en va en dissolution et en anarchie, écrit le commissaire central de Lille. Ce sont les royalistes qui ont le ton le plus élevé et qui tiennent le haut bout. Ce ne sont plus eux qui sont notés, ce sont eux qui notent les autres. Il faudrait à Lille des officiers généraux d’une énergie un peu sabrante. » —« Une bonne mesure, écrit d’Amiens l’officier d’ordonnance Chiappe, serait d’obliger tous les seigneurs châtelains à habiter leurs maisons de ville. Les paysans n’ayant personne pour les exciter seraient tranquilles et soumis. » — « Il y a des embauchages pour la désertion dans tous les gîtes d’étape, écrit Fouché à Davout. La faute en est aux habitants. La preuve, c’est qu’il n’y a guère= de désertions dans les villages bonapartistes ». Pendant le mois d’avril, un millier de drapeaux tricolores sont jetés bas dans le Nord, l’Ouest et le Midi. A Cette, on arrache les armes impériales qui décorent le poste de la place; à Poitiers, on brise le buste de l’Empereur ; à Boulogne, on plante un drapeau blanc sur les glacis ; dans l’Eure, dans l’Orne, dans le Bas-Rhin, dans le Lot-et-Garonne, on abat des arbres de la liberté. A Aix, on danse des farandoles en criant: Vive le roi! La nuit à Toulouse, à Rouen, à la Rochelle, à Versailles, à Bayonne, en plein jour à Amiens et à Marseille, on lacère les affiches du gouvernement et on les remplace par l’ordonnance de Louis XVIII défendant de payer l’impôt, l’appel du comte d’Artois aux gardes nationales de France et cette prétendue proclamation du czar: « Parisiens, vous nous livrerez ce cannibale mort ou vif ou votre ville sera rasée. On dira: Ici était Paris. A Alençon, au Mans, à Beauvais, à Abbeville, à Agen, à Béziers, à Armentières, à Montpellier, il y a des séditions, des émeutes. A Lille, on crie en même temps: Vive le roi! et: Vivent les Anglais! Pendant une revue de la garde nationale de Saint-Omer, un milicien saisit le drapeau, en arrache la soie et la foule aux pieds; le commandant d’armes, qui craint une révolte, se contente d’infliger au garde douze heures de salle de police. Les royalistes de Dunkerque s’entendent avec des émissaires de Gand pour leur livrer la ville. A Calais, à Saint-Omer, à Lille, à Valenciennes où l’on est contraint de licencier la garde nationale, au Havre où le 10 mai 6,000 individus se portent à la mairie en criant: Vive le roi! les mêmes complots s’ourdissent ; les commandants de place déclarent qu’ils ne répondent pas de ces villes si on en retire les bataillons de guerre. A Bordeaux, les menées des bourbonistes nécessitent la mise en état  de défense du Château-Trompette. Le 5 mai, le poste des Chartrons doit faire usage de ses armes contre deux cents émeutiers ; le sang coule, un homme est tué, deux sont blessés. A Agde, l’installation de la nouvelle municipalité, nommée par le général Gilly, suscite une émeute. On crie: A bas les Aigles! A la potence Napoléon! Au bleu! au bleu ! On brise les vitres de l’Hôtel de Ville, on maltraite les gendarmes. Il faut deux bataillons du 13e de ligne pour rétablir l’ordre. Les bonapartistes ne passent pas sans danger, la nuit, dans les rues désertes. Un charpentier de Toulouse est à demi assommé, un épicier de Marmande blessé d’un coup de pistolet, un habitant de Sainte-Livrade poignardé. Le préfet de l’Ariège redoutant que les habitants de la vallée d’Ax ne facilitent une invasion espagnole fait enlever les fusils dans les villages. A la fin d’avril, la population de Montagnac (Hérault), de Saint-Gilles (Gard), de l’Argentière (Ardèche) reprend la cocarde blanche. Près de Mende, 400 royalistes en armes tiennent la campagne. Dans les dix départements de l’Ouest, des insurrections partielles préludent à un soulèvement général. Dans certaines villes, une extrême animosité règne contre la garnison. Les membres du conseil d’administration du 14e de ligne demandent que le dépôt de ce corps quitte au plus vite Orléans « où il s’est attiré la haine des habitants par ses sentiments enthousiastes pour l’Empereur. » A Avignon, les soldats

sont insultés journellement dans les rues. A Libourne, on jette dans le jardin du major du 5e chasseurs le dessin d’un pendu avec cette légende : « Voici le sort qui t’attend ». A Lisieux, un colonel est cravaché en plein visage. Dans un faubourg de Montauban, la foule s’amasse autour d’un soldat en permission, qui n’a pour toute arme que son briquet, et le veut contraindre à jeter la cocarde tricolore. Il refuse, on l’assomme à coups de bâton. Marseille est occupée mais non soumise. La révolte menace, des troubles éclatent chaque jour dans cette population de 96,000 âmes mal contenue par 2,000 soldats. La municipalité, l’administration, la garde nationale sont royalistes. L’arrêt subit dans le mouvement du port a affamé le bas-peuple. « La misère est grande, écrit le général Verdier, il est facile d’exciter les pauvres gens. » Les bourboniens n’y manquent point et recrutent leurs agents parmi les vagabonds, les ruffians, les repris de justice et même les anciens septembriseurs. (Le plus fougueux royaliste est un nommé Mollin qui se vantait jadis « d’avoir mangé du foie de la Lamballe ».) Les manifestes de Louis XVIII sont affichés sous la protection de portefaix armés de bâtons. Les officiers et les soldats ne peuvent sortir seuls sans être insultés, menacés, maltraités. Un capitaine qui regagne le fort Jean est assassiné. La gendarmerie hésite à arrêter les perturbateurs, et la garde nationale les protège ouvertement. Le maréchal Brune, commandant le corps d’observation du Var et gouverneur de la 8ème division militaire, reçoit des lettres ainsi conçues: « Coquin, si tu as le malheur de te rendre à la revue des Allées, ton affaire est faite. Ta tête doit être placée au haut du clocher des Accoules. » Un soir, une patrouille de gardes nationaux tire sur des officiers qui crient : Vive l’Empereur ! « Ce cri étant considéré à Marseille comme une provocation. » Un autre soir, la populace assiège à coups de pierres le café des officiers, place Necker. Le 5 mai, le poste du 83ème  prend les armes et fait feu sur une bande d’émeutiers qui entourent la caserne en criant : « Enfonçons la porte ! Vive le roi! Mort aux bonapartistes ! » Les soldats qui sont sous les drapeaux restent aussi enthousiastes et aussi résolus qu’ils l’étaient le 20 mars, mais les mêmes sentiments n’animent pas tous les hommes en congé. Dans l’Ouest et dans le Midi, où d’ailleurs il ya toujours eu de la répugnance pour le service, et dans plusieurs départements du Nord, ils subissent l’influence de l’esprit de révolte. Ils écoutent les conseils des parents et des amis, se rendent aux raisons des orateurs de cabaret, se laissent gagner par la prime à la désertion qui leur est offerte sous forme d’argent, de refuge, de promesses. « La désertion, écrit-on de Lille, perd chaque jour son caractère de gravité. Dans la langue de ce pays, déserter c’est faire preuve de loyauté et de fidélité. » Aux revues d’appel, il se présente seulement la moitié ou le quart des inscrits. A Bordeaux, le 11 mai, les rappelés se ruent sur les membres du conseil de révision en criant: Vive le roi! Il faut les baïonnettes du 62ème  pour maîtriser ces furieux. Dans le Languedoc, la Provence, la Normandie, l’Artois, la Flandre, ce sont les mêmes tumultes. L’Empereur donne l’ordre de suspendre les levées dans les départements de l’Ouest, espérant par cette mesure empêcher l’insurrection vendéenne. Les marins de La Bastide et de Berck, rappelés en vertu de l’inscription maritime, déclarent qu’ils ne partiront pas. Ceux de Dieppe montent en barques pour déserter en Angleterre; deux coups de canon tirés de la batterie du Goulet arrêtent à la sortie du port leur petite flottille. Dans la moitié de la France, les gardes nationaux mobilisés ne sont pas moins récalcitrants. A Dunkerque, dix-huit partent sur deux cent quatre; à Alençon, cent Rouen et de Beauvais sont exclusivement formés de  remplaçants.  Mis en route par petits détachements, les rappelés et les gardes nationaux mobilisés ont à subir des tentatives d’embauchage dans les gîtes d’étape. Le 2 mai, les habitants du village de Saint-Bonnet (Gard) parlent si bien que tous les hommes d’un détachement, dirigé sur Nîmes, rebroussent chemin et rentrent chez eux. Le 12 mai, une châtelaine des environs de Montbrison fait déserter trente-huit soldats en leur lisant le Journal du Lys et en donnant 30 francs à chacun d’eux. La gendarmerie étant impuissante à faire rejoindre la foule des insoumis et des déserteurs et à réprimer les séditions, il est formé des colonnes mobiles dans cinquante- deux départements.

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.509-518)

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( 1 janvier, 2014 )

Au hasard de mes lectures…(5)

Au hasard de mes lectures...

Heurs et malheurs d’un élève de l’Ecole militaire de Saint-Germain…

Voici un document intéressant.  Il s’agit de la correspondance de Desiderio Sertorio, qui retrace ce que pouvait être l’existence d’un élève de l’École Militaire Spéciale de Cavalerie de Saint-Germain-en-Laye. Publiée par ses descendants, tout d’abord en 2004, au sein d’un volume consacré à la famille Sertorio, cette correspondance a été pour la première fois traduite en français cinq ans plus tard. On y partage le quotidien du jeune Desiderio (1792-1857), dont le nom francisé en « Didier Sertorio » figure en suscription des lettres expédiées presque quotidiennement par sa famille génoise ou des proches. Le jeune homme arrive à la fin mai 1812 dans cette institution. Il y retrouve des compatriotes, ce qui rend le séjour un peu plus acceptable. « A quatre et demi le matin, la trompette sonne et il faut se lever [et] recouvrir son lit parfaitement si on veut se lever. Les journées commencent ainsi; à 21 heures, extinction des feux. L’auteur, y évoque les repas, pris debout,  peu élaborés (« dans chaque gamelle peuvent manger 5, 6, 7 élèves, selon le ticket qui se trouve sur la gamelle »); le pain « assez bon » que l’on peut obtenir à profusion tout au long de la journée, ou bien encore le vin rouge qui ressemble à du vinaigre… Le 15 août, jour solennel, les élèves mangent assis et sont servis dans des assiettes avec nappes et serviettes, le tout sous la bienveillance de domestique. Un luxe pour ces braves gens !

La tenue que porte chaque élève est abordée en détail. Cet uniforme est complété par un casque « un long sabre et des gants ».

Les Italiens sont haïs par les autres élèves, ce qui créée un mauvais climat. S’en suivent de fréquents duels, interdits par le règlement. Il y a aussi des vols fréquents dans ces immenses chambrées où l’on gèle, la nuit, en hiver. « Il est interdit de faire du feu dans les dortoirs », précise Sertortio.

« La vie est toujours la même, l’ennui, la fatigue. Je me sens affligé. Ma seule consolation je la trouve en lisant vos lettres et je vous assure qu’elles me sont d’un grand soutien », écrit le jeune élève, déprimé.

En novembre 1813, il est nommé maréchal-des-logis. Le 28 décembre 1813, Desiderio quitte l’École  de cavalerie, sa formation étant achevée. Il va vivre son baptême du feu durant la fameuse campagne de France, dans les rangs du 2ème régiment de dragons. Le 29 janvier 1814, il s’est battu à Brienne, puis il a perdu début février, son cheval, sa selle, ses pistolets, son porte-manteau… « La guerre est affreuse et ils n’onr presque rien à manger. », écrit sa mère, au grand-père de l’auteur, après avoir reçu des nouvelles de son fils. Desiderio aura un pied gelé (le froid encore !) Malgré tout il aurait participé avec courage à toute la campagne de 1814. Après la première abdication de l’Empereur, le 6 avril 1814, il regagnera Paris afin de se soigner avant de rentrer à Gênes, fin 1814. L’auteur de cette correspondance épistolaire, devient, au fil des pages, attachant. Ses lettres méritent de figurer parmi les bons témoignages sur le Premier Empire.

« Correspondance de Desiderio Sertorio.[Présentation [de] Pompeo Sertotio] Suivie de « L’École militaire Spéciale de Cavalerie sous le 1er Empire », par Charles-Henri Taufflieb », Saint-Germain-en-Laye, Editions Hybride, 2009, 264 pages.

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Labédoyère méritait mieux !

Quelle déception en lisant la dernière biographie en date consacrée au général de La Bédoyère ! Ce personnage, au caractère absent de toute modération, est familier des amateurs d’histoire napoléonienne. Plutôt porté sur une carrière littéraire, ami des livres, familier à ses heures de la célèbre Germaine de Staël, Charles de La Bédoyère entame assez tard une vocation militaire. C’est en 1806, qu’il entre aux gendarmes d’ordonnance, avant d’être nommé en septembre 1807 lieutenant au 11ème  régiment de chasseurs à cheval. L’année 1808 le trouve aide-de-camp du maréchal Lannes. La Bédoyère est en Espagne, à Saragosse, puis passe en Autriche, et en Italie; on le retrouve alors aide-de-camp du prince Eugène. Il participera à la campagne de Russie et commandera, durant celle d’Allemagne, le 112ème de ligne. Le 21 octobre 1813, Charles de La Bédoyère épouse Georgine de Chastellux. Le couple s’installe fin janvier 1814 dans une maison de l’élégant Faubourg Saint-Germain, rue de Grenelle, plus exactement. Il convient de souligner que durant toute son existence, La Bédoyère, par sa fidélité sans faille à Napoléon, fera figure de tâche vis-à-vis de sa propre famille, et celle de son épouse, légitimistes l’une et l’autre. Le frère de Charles, Henry, ne cachera jamais ses idées royalistes et sa haine de « l’Usurpateur ». Tout un climat familial avec lequel celui qui est nommé colonel du 7ème de ligne (en octobre 1814) devra composer…

Au retour de l’Empereur, a lieu le fameux ralliement de La Bédoyère et de son régiment aux troupes de Napoléon venant de l‘île d’Elbe. Un grand moment historique et chargé d’une certaine émotion ! Durant la campagne de Belgique, La Bédoyère figure parmi les aides-de-camp de l’Empereur.

Sa fidélité ne lui sera jamais pardonnée. Arrêté le 2 août 1815, jugé, douze jours plus tard,  par les tribunaux iniques de Louis XVIII, Charles La Bédoyère termine son existence agitée devant un peloton d’exécution français. Nous sommes le 19 août 1815, vers 18h20, à la barrière de Grenelle (dont l’emplacement est situé non loin de station « Dupleix » de la ligne n°6 du métropolitain, 15ème arrondissement de Paris).

Le général Charles de La Bédoyère vient d’entrer au rang de martyrs de la Terreur Blanche.

Cette attachante figure de l’Épopée méritait mieux en terme de biographie. Pourtant établie à travers sa correspondance inédite elle déçoit par sa mise en page aléatoire, les nombreuses « coquilles », le style quelque fois maladroite de l’auteur. Lequel commet ci et là plusieurs erreurs, comme celle d’écrire (source à l’appui !) que madame de Lavalette, épouse du Directeur général des Postes de Napoléon, vécut avec ses cinq enfants et émigra en 1821 à Saint-Domingue, « où elle mourut tragiquement » (?). Cela est peu probable quand on sait que la pauvre femme, après avoir remplacé son époux prisonnier à la Conciergerie, lui sauvant ainsi la vie, perdit peu à peu la raison avant de s’éteindre à Paris le 18 juin 1855. Elle n’avait à notre connaissance qu’une fille.

Un grand travail de fond reste donc à réaliser sur ce personnage.

Geneviève MAZEL, « Un héros des Vingt-Jours. Le général de La  Bédoyère, à travers sa correspondance inédite. Préface de Jean Tulard », Editions SPM, 2004, 186 pages.

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