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( 18 mars, 2020 )

La bataille de Waterloo racontée par les témoins…

waterloo

18 juin 1815. Une date mythique pour tous les napoléoniens… « Waterloo, la fin d’un monde… » comme l’a si joliment écrit le commandant Henry Lachouque. On ne compte plus les études en tout genre consacrées à cette bataille. Aussi, plutôt que de réécrire une nouvelle fois les faits de cette journée qui marque à jamais l’Histoire de notre pays mais aussi celle de l’Europe, nous avons préféré glaner çà et là quelques extraits de témoignages représentatifs. Nous avons complété ce choix de textes par une bibliographie d’ouvrages (et non exhaustive) se rapportant à Waterloo. 

Les troupes sont prêtes. La bataille éclate. 

Lieutenant au 26ème régiment d’infanterie légère et devenu aide de camp du général de La Houssaye (resté lui à Paris), le jeune Alexandre de Chéron a laissé une lettre (adressée à son général) et datée du 22 juin 1815. Il y raconte la bataille telle qu’il l’a vu :  »Le lendemain 18 juin, l’Empereur fit ses positions d’attaque. L’ennemi formait le fer à cheval devant nous. Notre corps tint la droite. La fusillade commença sur les neufs heures du matin [Chéron se trompe car tout le monde est d'accord pour dire que c'est à 11h30 que la bataille débuta]. Les colonnes d’attaque furent formées, on se porta en avant de tous côtés. L’attaque fut générale. Les soldats étaient dans un enthousiasme impossible à décrire. Les cris de  » Vive l’Empereur !  » se confondaient avec le bruit du canon. Cependant, l’ennemi, embusqué dans une position extrêmement avantageuse, protégé par une artillerie nombreuse et formidable ne parut point étonné de notre audace. Il fit un feu si terrible que nos têtes de colonne reculèrent en désordre ; alors la cavalerie chargea et dégagea l’infanterie en tuant beaucoup d’anglais ; ils prirent beaucoup de chevaux. L’ordre se rétablit et l’on continua à se battre avec un succès balancé. Enfin l’ennemi put dégager son centre pour se porter aux ailes. L’Empereur suivit ce mouvement. Les ailes tentèrent même à le rejoindre derrière nous et à nous couper la route. Le maréchal Blache [Chéron veut dire Blücher] était arrivé avec ses troupes sur notre droite. L’ennemi recommença le feu sur le centre, feu qu’il n’avait suspendu que pour nous donner plus de confiance et nous nous vîmes entourés pour ainsi dire, n’ayant pour tout point libre que la route. L’Empereur comptait sur les généraux Grouchy et Vandamme qui devaient prendre l’ennemi par derrière. Ils ne vinrent pas et nous fûmes sur les huit heures tellement pressés par des forces supérieures que nos troupes se replièrent successivement et finirent enfin par être dans un désordre impossible à décrire « .(Alexandre de Chéron, lettre du 22 juin 1815 contenue à la fin de ses  » Mémoires inédits sur la campagne de Russie. Présentés par Robert de Vaucorbeil « . Teissèdre, 2001)Victor Dupuy, quant à lui, est chef d’escadron, au 7ème hussards:  »Le 18 à quatre heures du matin, nous étions à cheval et vers huit heures, après avoir fait rafraîchir nos chevaux quelques instants, nous nous rendîmes sur le champ de bataille. Notre régiment fut détaché de la division et, avec trois escadrons de chasseurs, prit position à l’extrême droite, n’ayant pas d’ennemis devant nous ; Le combat s’engagea à notre gauche sur toute la ligne ; dès midi, la panique s’empara de quelques régiments d’infanterie du 1er corps d’armée et le sauve-qui-peut y fut prononcé. Ils fuyaient dans le plus grand désordre, je courus à eux avec un peloton de hussards pour les arrêter ; voyant parmi les fuyards, un porte-drapeau avec son aigle, je lui dis de me la remettre ; il l’avançait déjà pour me la donner, lorsque la réflexion me vint : « Je ne veux pas vous déshonorer, monsieur, lui dis-je, déployez votre drapeau, et portez-vous en avant, en criant avec moi, Vive l’Empereur !« . Il le fit sur-le-champ, le brave homme ! Bientôt les soldats s’arrêtèrent et dans peu d’instants, grâce à ses efforts et aux nôtres, près de trois mille hommes étaient réunis et avaient fait volte-face. Cette fuite était d’autant plus étonnante et extraordinaire que l’ennemi ne poursuivait pas ; mais par qui le malveillant sauve-qui-peut avait-il été prononcé ? On l’ignorait. Jusque vers quatre heures, nous restâmes paisibles spectateurs de la bataille. Dans ce moment le général Domon vint à moi ; le feu des Anglais était à peu près cessé ; il me dit que l’affaire était gagnée, que l’armée ennemie était en retraite, que nous étions là pour faire jonction avec le corps du maréchal Grouchy et que nous serions le soir à Bruxelles ; il partit. Peu de moments après, au lieu de faire jonction avec les troupes du maréchal Grouchy comme nous nous y attendions, nous reçûmes l’attaque d’un régiment de hulans prussiens. Nous le repoussâmes vigoureusement et lui donnâmes la chasse, mais nous fûmes forcés à la retraite par le feu à mitraille de six pièces de canon, derrière lesquelles les hulans se replièrent. Le colonel Marbot avait été blessé d’un coup de lance à la poitrine, dans l’attaque des Prussiens. Attaqués alors par l’infanterie, nous nous reployâmes sur le centre en battant en retraite. Dans notre mouvement rétrograde, nous rencontrâmes le maréchal Soult, major général, qui nous fit placer près d’une batterie de la garde pour la soutenir ; le canon ennemi nous fit quelque mal. »(Victor Dupuy :  » Souvenirs militaires, 1794-1816 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001). Le fameux Capitaine Jean-Roch Coignet assiste au début de la bataille :  »L’Empereur, ne recevant pas de nouvelles du maréchal Grouchy, donna l’ordre de l’attaque sur toute la ligne et la foudre éclata sur tous les points aux cris de : « Vive l’Empereur ! » (Capitaine Coignet :  » Cahiers. Présentés par Jean Mistler, de l’Académie Française. Avant-propos de Christophe Bourachot « . Arléa, 2001.) 

Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali, se trouvait près de Napoléon lors de la bataille :  »L’action commença au parc d’Hougoumont [Le château d'Hougoumont entouré de son parc et de son petit bois (aujourd'hui disparu)]. Cet endroit étant peu éloigné et assez élevé, on put voir assez facilement l’attaque et la défense. Ce fut avec beaucoup de peine que l’on parvint à en déloger l’ennemi. Les autres parties de la ligne de bataille étant éloignées ou cachées par les inégalités du sol, on pouvait bien voir à l’œil nu les divers mouvements qui s’opéraient. Une bonne partie de la journée s’était écoulée, et ce n’était que fort lentement que l’on avait gagné quelque terrain.  Dans l’après-midi, le corps prussien du général Bülow, qu’on avait pris d’abord pour celui du maréchal Grouchy, commença à faire quelques progrès et à donner des chances de succès à l’ennemi. Il était, je crois, trois à quatre heures. Au moment où les premiers boulets prussiens arrivaient sur notre droite, je fus envoyé à la ferme du Caillou pour dire à Pierron, maître d’hôtel, d’apporter une petite cantine, l’Empereur et quelques personnes de sa suite ayant besoin de prendre quelque nourriture. En allant, quelques boulets seulement traversaient la chaussée, mais, en revenant, il en arrivait une assez grande quantité. Peu loin et en arrière de l’endroit où était l’empereur, il y avait un chemin creux dans lequel était un grand nombre d’hommes tués de la garde anglaise (horse-guard) ; on les reconnaissait à leur haute stature et à leur grand casque orné d’une chenille noire.  Bülow repoussé, l’Empereur fit avancer les bataillons de la Vieille Garde sur les Anglais. La cavalerie avait déjà été lancée. Dès que la Garde eut joint l’ennemi, elle y sema la mort., et de toutes parts le fit reculer. Nos blessés, qui étaient en grand nombre, nous firent connaître l’opiniâtreté que mettaient les Anglais dans la résistance. Parmi les blessés, je vis le général Friant qui était encore à cheval ; quelques moments après, le colonel Mallet, qui était porté par ses soldats. Ce dernier me reconnaissant, me fit signe de lui donner une goutte d’eau-de-vie. Je le satisfis immédiatement : je portais le flacon de l’empereur. L’Empereur, qui, une demi-heure avant et peut-être plus, avait laissé la plus grande partie de son état-major et de son piquet d’escorte, pour diriger l’attaque de l’infanterie de la Garde, vint nous rejoindre une demi-heure après. La nuit commençait à couvrir le champ de bataille de ses ombres, lorsque le maréchal Blücher entra en ligne sur notre droite et porta le désordre dans quelques régiments français ; et ce désordre, se communiquant de proche en proche, devint général en peu de temps. Il fallut que la Garde fît un changement de front et ensuite qu’elle se formât en carrés, dans l’un desquels se réfugia l’Empereur avec sa suite pour échapper à la cavalerie prussienne qui inondait le champ de bataille. Le corps de Bülow, qui avait repris l’offensive et qui coupait déjà la chaussée, menaçait de nous envelopper entièrement. (Mameluck Ali :  » Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés et annotés par Christophe Bourachot « . Arléa, 2000).

Octave Levavasseur, officier d’artillerie et aide de camp du Maréchal Ney, se trouve aux premières loges lors de cette journée historique :  »Le 18 juin, reconnaissant que l’ennemi a pris position en avant de la forêt de Soignes et hérissé la crête de Mont-Saint-Jean, l’Empereur juge que c’est là que Wellington veut fixer la bataille ; il fait défiler l’armée en colonnes d’attaque et dispose ses lignes parallèlement à celles des Anglais. Le Prince Jérôme commandait notre aile gauche ; les comtes Reille et d’Erlon marchaient au centre ; Lobau et Duhesme à droite. Le Maréchal Ney avait le commandement de l’infanterie et de la cavalerie. Nous étions séparés de l’armée anglaise par un petit vallon dans lequel se trouvait, sur la grande route, la ferme de La Haye-Sainte, très rapprochée de la ligne ennemie. Pendant que nos troupes prenaient position, des boulets enlevèrent quelques files. Déjà le comte d’Erlon avait commencé son mouvement d’attaque, la bataille était engagée. Le Maréchal fit appeler tous les colonels de cavalerie et leur donna l’ordre de lui envoyer chacun un escadron. Ces escadrons étant venus se former derrière lui, il dit à un de ses plus anciens aides de camp, Crabet, général de brigade en retraite, revenu depuis quelques jours auprès de lui, de prendre le commandement de cette cavalerie, et il ajouta : « Vous allez suivre par la gauche et balayer tout ce qui se trouve entre l’artillerie ennemie et son infanterie en passant sur le terrain occupé par l’ennemi derrière La Haye-Sainte « . Pendant ce temps, le comte d’Erlon s’avançait au milieu de la mitraille sur la pente du plateau, mais il ne réussissait pas à prendre la position. Crabet défile et s’enfonce dans le vallon ; le maréchal se retourne et s’adressant à moi : « Levavasseur, dit-il, marchez avec cette charge« . (Octave Levavasseur :  » Souvenirs militaires, 1800-1815 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Capitaine Robinaux, du 2ème de ligne a les yeux grands ouverts sur la bataille qui commence :  »Le 18 juin, ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les anglais, attaquée par le 2ème corps d’armée commandé par le comte Reille qui s’en empare, ainsi que deLa Haie-Sainte. Planchenois [Plancenoit] et la ferme de La Belle-Alliance sont occupées par les français ; c’est vers ce point que Bülow se dirige… Sur les 10 heures du matin, toute l’armée française se mit en mouvement et s’avança dans la plaine ; l’armée était échelonnée et en colonnes serrées ; elles passèrent toutes, successivement, ces belles colonnes, au pied du mamelon de La Belle-Alliance où était l’Empereur et se dirigèrent chacune sur le point qui lui fut assigné. Le corps dont je faisais partie (le 2ème) se dirigea sur la ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les Anglais ; elle est située sur une petite hauteur qui domine la plaine sur tous les points, et au pied de cette ferme il y a un grand bois de taillis assez mal plantés, au-dessous duquel nous étions en colonne serrée ; nous formions l’extrême gauche de l’armée. 

Le comte Reille, qui commandait en chef le 2ème corps, vint nous donner l’ordre d’enlever la position occupée par les Anglais et de prendre la ferme pour point d’appui et de nous maintenir dans cette position pendant la bataille, sans perdre ni gagner du terrain. Aussitôt la charge fut ordonnée et nous montâmes en masse, la baïonnette croisée sur l’ennemi, qui fit une ferme résistance. Le combat fut opiniâtre ; de part et d’autre et la fusillade la plus meurtrière se poursuivit avec une égale ardeur une demi-heure suffit aux français pour enlever cette position formidable ; si nous eussions fait un grand nombre de prisonniers, tandis que sur le centre et la droite de l’armée la canonnade la plus vive et la fusillade la mieux soutenue se faisaient entendre ; nous tenions toujours ferme cette position importante.   Sur les 6 heures du soir, le maréchal Ney vint à notre position et nous cria d’une voix forte : « Courage, l’armée française est victorieuse, l’ennemi est battu sur tous les points ! « .

L’Empereur, voyant un corps qui débouchait dans la plaine, annonça aussitôt l’arrivée du Général Grouchy, commandant en chef la cavalerie ; aussitôt il fit attaquer les plateaux dits Mont-Saint-Jean, occupés par les Anglais sous le commandement du général en chef commandant les armées combinées Lord Wellington ; là il trouva une ferme résistance ; une artillerie nombreuse et embusquée vomissait feu et flamme de toutes parts ; la garde impériale s’avança sur-le-champ et enleva la position qui fut reprise à l’instant ; la garde forma aussitôt le carré et se battit ainsi avec acharnement sans exemple ; sommée plusieurs fois de se rendre, elle préféra la mort au déshonneur, et bientôt l’on entendit ces mots si dignes du caractère et du beau nom français : « La Garde meurt, mais elle ne se rend pas !…  »

(Capitaine Robinaux :  » Journal de route (1803-1832). Publié par Gustave Schlumberger « . Plon, 1908). 

Louis Bro, commandant le 4ème régiment de chevau-légers lanciers est également un des témoins de cette bataille : « A une heure du soir [de l'après-midi], la division Donzelot, précédée des batteries, marche sur le château de Goumont [Hougoumont], repousse une division belge et s’éparpille dans un terrain accidenté. Le corps anglais de Picton attaque son flanc gauche. La division Marcognet se précipite, mais ne peut sauver une batterie enlevée par la troupe de Ponsomby qui charge à la tête des dragons gris d’Ecosse. Notre infanterie, coupée en tronçons, se débande ; Drouet d’Erlon fait ordonner à la cavalerie de charger. Un terrain détrempé ne nous permet pas de manœuvrer à l’aise. J’enlève mon 4ème lanciers.  A droite d’un petit bois, nous apercevons la cavalerie anglaise, qui, promptement reformée, menace de tourner le 3ème chasseurs. Je prends la tête des escadrons en criant : « Allons, les enfants, il faut renverser cette canaille ! » Les soldats me répondent : « En avant ! Vive l’Empereur ! » Deux minutes plus tard, le choc a lieu. Trois rangs ennemis sont renversés. Nous frappons terriblement dans les autres ! la mêlée devient affreuse. Nos chevaux écrasent des cadavres et les cris des blessés s’élèvent de toutes parts.  Je me trouve un moment comme perdu dans les fumées de la poudre. L’éclaircie venue, j’aperçois des officiers anglais qui entourent le lieutenant Verrand, porte-aigle. Ralliant quelques cavaliers, je me porte à son secours. Le maréchal des logis Orban tue d’un coup de lance le général Ponsomby. Mon sabre fauche trois de ses capitaines. Deux autres peuvent fuir. Je retourne sur le front pour sauver mon adjudant-major. J’avais vidé mon deuxième pistolet quand je sentis tout à coup mon bras droit paralysé. De la main gauche, j’abattis l’agresseur qui me bravait… Un éblouissement me força à saisir la crinière de mon cheval. J’eus la force de dire au major Perrot : « Prenez le commandement du régiment !« . Le général Jacquinot, survenu, en voyant le sang inonder mes vêtements, me soutint et dit : »Retirez-vous ! » Et il partit pour la charge. Le major Motet coupa mon dolman et appliqua un bandage sur charpie, en prononçant : « Ce n’est pas mortel, mais il ne faut pas rester ici. » La rage de quitter mes escadrons me fit verser des larmes. »(Général Bro :  » Mémoires, 1796-1844 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Colonel Trefcon, chef d’état-major de la 1ère division d’infanterie du corps d’armée de Reille, nous donne une affirmation bien révélatrice sur l’intensité des combats :  »A trois heures, le champ de bataille ressemblait à une véritable fournaise. Le bruit du canon, celui de la fusillade, les cris des combattants, tout cela joint au soleil ardent le faisait ressembler à l’enfer des damnés « . (Colonel Trefcon :  » Carnet de campagne, 1793-1815. « , A la Librairie des Deux Empires, 2003). Le chirurgien Louis-Vivant Lagneau, du 3ème régiment des grenadiers à pied de la Vieille Garde, a lui aussi sa propre vision de la bataille:  »On est obligé, sur le soir, de se retirer, ce qui n’a pas lieu sans désordre. L’Empereur, derrière lequel j’étais à dix pas, entre son état-major et la ferme de La Belle-Alliance, d’où j’avais été chassé ainsi que mes blessés, par les tirailleurs prussiens, qui débusquaient d’un petit bois sur notre droite, eut un instant son attention fixée sur ce point, où il s’attendait à voir arriver le maréchal Grouchy, auquel des ordres avaient été expédiés ; mais ils n’étaient pas arrivés au maréchal. L’Empereur comptait bien sur lui, car il regardait souvent à sa montre et faisait dire au général Duhesme, qui était à l’aile droite et qui demandait des secours, qu’il tint bon et que Grouchy ne tarderait pas à lui arriver en aide. J’étais là avec Larrey, le chirurgien en chef de la Garde, il y avait aussi Zinck, avec une ambulance. Il avait été forcé, comme nous, d’abandonner la partie et s’était rapproché, comme moi, du groupe de l’Empereur. Il y avait là aussi le collègue Champion, qui, avec Zinck avait établi l’ambulance de la Garde près de la mienne, dans une grange, sous les ordres de Larrey.   Napoléon croyait la bataille gagnée au moment où nous fûmes délogés de notre ambulance, parce qu’il croyait que les Prussiens, qui nous envoyaient des coups de fusil sur la ferme de La Belle-Alliance, étaient eux-mêmes poussés par derrière par le corps de Grouchy. Il était alors à peu près deux heures et demie ou trois heures. Malheureusement c’était bien les Prussiens et les Prussiens tout seuls, commandés par le général Bülow. Grouchy n’avait pas reçu trois messages que lui avait adressé l’Empereur. Les aides de camp avaient été pris par l’ennemi, et lui, Grouchy, qui avait eu au début de la bataille et peut-être dès la veille, l’ordre de retenir les Prussiens au pont de Wavre, pour en finir avec les Anglais, avant qu’ils pussent se réunir à eux, s’était contenté, avec ses 25 ou 30 000 hommes d’excellentes troupes, d’observer le pont, où les Prussiens avaient laissé une seule division, tandis qu’avec tout le reste de leur armée Bülow se dirigeait sur notre champ de bataille. » (Louis-Vivant Lagneau :  » Journal d’un chirurgien de la Grande-Armée, 1803-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot ». LCV, Editeur, 2000). Dieudonné Rigau, chef d’escadrons au 2ème dragons, apporte dans ses  » Souvenirs des guerres de l’Empire  » un témoignage presque symbolique : »Je me suis retiré le dernier du champ de bataille avec un escadron et toujours au pas, sans que l’ennemi ait osé s’adresser à nous, quoique nous débordant de tous côtés. Arrivé près de la position où se trouvait l’Empereur, je m’arrêtai, et j’entendis distinctement Napoléon dire : « Que l’on déploie l’aigle du bataillon de l’île d’Elbe , qui était couvert de son étui. On cria Vive l’Empereur !. Mais le destin s’était prononcé ; il dut se retirer. «  (Dieudonné Rigau :  » Souvenirs des guerres de l’Empire « . A la Librairie des Deux Empires, 2000). 

Voilà Grouchy ! Non, ce sont les Prussiens !… 

Quelques pages plus loin, Levavasseur, aide de camp de Ney poursuit :  »Sur les 6 heures du soir arrive auprès du Maréchal Ney le général Dejean. « Monsieur le maréchal, lui dit-il, Vive l’Empereur ! Voilà Grouchy !  » Le maréchal m’ordonne aussitôt de passer sur toute la ligne et d’annoncer l’arrivée de Grouchy. Prenant le galop, élevant le chapeau au bout de mon sabre et passant devant la ligne : « Vive l’Empereur ! m’écrié-je, soldats, voilà Grouchy ! « . Ce cri soudain est répété par mille voix ; l’exaltation des soldats est à son comble ; ils s’écrient tous : « En avant ! En avant ! Vive l’Empereur ! » A peine arrivé à l’extrémité de notre ligne, des coups de canon se font entendre sur nos derrières. Le plus grand silence, l’étonnement, l’inquiétude succèdent à cet enthousiasme. La plaine se couvre de nos équipages et de cette multitude de non-combattants qui suivent toujours l’armée ; la canonnade continue et s’approche. Officiers et soldats se mêlent, se confondent avec les non-combattants. Je viens, atterré, auprès du maréchal, qui me prescrit d’aller reconnaître la cause de cette panique. J’arrive auprès du général [nom laissé en blanc par l'auteur] qui me dit :  » Voyez ! Ce sont les Prussiens !« . Je retourne cherchez le maréchal, que je ne retrouve pas. Notre armée ne formait plus alors qu’une masse informe, où tous les régiments étaient confondus. Dans cet instant fatal, il n’y a plus de commandement, chacun reste interdit en présence d’un danger qu’on ne peut définir. Vient Drouot qui s’écrie :  » Où est la Garde ? Où est la Garde ?  » Je la lui montre ; il s’en approche en criant :  » Formez le carré !  » Je vois alors l’Empereur passer près de moi, suivi de ses officiers. Arrivé près de sa Garde, placée en face de lui, de l’autre côté de la route :  » Qu’on me suive !  » dit-il, et il marche en avant sur le chemin que cent pièces de canon balayent « .  Le capitaine Coignet assiste lui aussi à l’arrivée des Prussiens :  » Arrive de notre aile droite un officier près de l’Empereur, disant que nos soldats battaient en retraite :  » Vous vous trompez, lui dit l’Empereur, c’est Grouchy qui arrive.  » Il ne croyait pas à un pareil contretemps. Il fit partir de suite dans cette direction pour s’assurer de la vérité. L’officier, de retour, confirma la nouvelle qu’il avait vu une colonne prussienne s’avancer rapidement sur nous et que nos soldats battaient en retraite. «  Robinaux, capitaine au 2ème de ligne écrit :  » Le prétendu corps du Général Grouchy n’était autre qu’un corps prussien fort de quinze mille hommes commandés par Blücher qui vint couper notre armée et la prendre en flanc ; l’épouvante devint générale; les bruits les plus sinistres se répandirent dans toute l’armée… «  

La bataille s’achève. La déroute commence. 

Robinaux, encore lui, poursuit :  »Nous avançâmes de 200 ou 300 pas dans la plaine pour voir les mouvements de notre armée, car nous ne recevions point d’ordres. Qu’y vîmes-nous ? Nos troupes en pleine retraite sur tous les points ; nous en avertîmes aussitôt le général qui commanda :  » Colonnes en retraites « , dès qu’il s’en fut assuré par lui-même, et nous recommanda de garder le plus grand ordre ; le tout ne fut pas de longue durée ; nous recevions quelques boulets par derrière, et des soldats effrayés, regardant derrière eux, aperçurent nos lanciers polonais ; ils les prirent pour de la cavalerie anglaise, et s’écrièrent : « Nous sommes perdus !  » Le bruit s’en répandit dans toute la colonne, et bientôt nous fûmes dans un désordre complet ; chacun ne pensa plus qu’à son propre salut ; impossible de rallier les soldats égarés ; la cavalerie suivit l’impulsion de l’infanterie ; j’ai vu des dragons en retraite, au galop, renverser des malheureux fantassins et monter sur leur corps avec leurs chevaux ; cela m’est arrivé une fois ; ennuyé d’un pareil désordre, et exténué de fatigue à force de courir, car il y avait une demi-heure que nous courions dans la plaine sans être poursuivis, je m’en étais aperçu plusieurs fois et je ne cessai de le répéter à haute voix, en criant :  » Halte, rallions donc, rien ne nous poursuit. «  Le chef d’escadron Victor Dupuy, poursuit son récit :  » Peu après, nous reçûmes l’ordre de nous porter en arrière, pour nous opposer à des tirailleurs prussiens. Jusque-là, nous pensions que la bataille était gagnée sur les autres points de la ligne ; mais lorsque, arrivés sur la grande route, nous la vîmes encombrée de fuyards, nous fumes détrompés. Nous cherchâmes d’abord à les rallier, mais cela fut impossible, il fallut faire aussi retraite, mais du moins, nous la fîmes en ordre, marchant à quelques centaines de pas sur le côté de la route, jusqu’à ce que la nuit et les difficultés du chemin nous eussent forcé à y rentrer et à marcher pêle-mêle, avec les fuyards de toutes armes. Notre défaite était calculée à l’avance : des caissons dételés, dont les timons étaient enchâssés les uns dans les autres, avaient été placés de distance en distance en travers de la grande route, pour entraver notre marche et arrêter notre matériel et nos bagages. De larges fossés la bordaient ; il fallut souvent faire mettre pied à terre à quelques-uns de nos hommes, pour en abattre les talus et pratiquer ainsi des passages. «  Ali, le mameluck de l’Empereur, après la prise par l’ennemi de la voiture de Napoléon et des équipages impériaux restés au Caillou, suit son souverain dans la déroute :  » Dans la longue colonne de soldats de toutes les armes, de tous les corps, de tous les régiments qui battaient en retraite, marchant pêle-mêle, chacun allant pour son compte, le très petit groupe dont l’empereur était le noyau marchait avec tout le monde, se dirigeant sur Philippeville. La nuit était une nuit d’été sans lune ; on voyait, mais on ne pouvait distinguer ; sur la route, çà et là, étaient des feux de bivouac où se reposaient des hommes fatigués et mourant de faim. Tranquillement et silencieusement, on cheminait au pas des chevaux « . Sur l’issue de la bataille, le chirurgien Lagneau a sa propre version des faits:  » La triste vérité fut que les Prussiens, qui n’étaient pas talonnés, comme le croyait Napoléon, par Grouchy, écrasèrent Duhesme et le corps de la Jeune Garde, qu’il commandait à notre aile droite, et qu’ils vinrent se placer sur nos derrières, sur la route de Charleroi, pour nous couper toute retraite. Heureusement qu’ils n’avaient d’abord que des pelotons de cavalerie. Le mouvement rétrograde se prononçant, je suis assez heureux, avec quelques blessés encore ingambes et des hommes valides, qui ne peuvent plus retourner où l’on se bat, pour me tirer de là grâce à mon excellent cheval. J’ai dans cette retraite, pour compagnon d’infortune, le capitaine (chef de bataillon) Friant, de la Vieille Garde. Il est le fils du général Friant, de la Garde. Nous marchons toute la nuit au milieu des colonnes en retraite et des hommes isolés et nous franchissons le matin à Charleroi, où tout est en désordre, les rues encombrées de voitures de charbon et de bagages militaires « . 

L’aide de camp Levavasseur découvre Génappe en plein désordre :  » Quel fut mon étonnement, à mon arrivée à Génappe, de voir cette ville encombrée de voitures, au point qu’il était impossible de passer debout dans les rues ; les fantassins étaient obligés de ramper sous les équipages pour se frayer un passage ; la cavalerie tournait la ville. Parvenu sur la route, au-delà de la place, indigné de ne voir aucun ralliement, je me plaçai en travers, et, tirant mon sabre, je m’écriai :  » De par l’Empereur, on ne passe pas !  » Un officier de hussards, croyant que j’avais reçu l’ordre d’agir ainsi, se mit à côté de moi, et l’un et l’autre nous barrâmes le passage. Alors nous entendîmes tous les officiers et soldats s’écrier :  » Par ici le 25ème, le 12ème, le 8ème ! etc., etc. Tous cherchaient à se rallier, et toute la nuit se passa au milieu de ces cris « Bro, cité plus haut, alors qu’il est blessé et qu’il se dirige dans une calèche en route d’abord pour Charleroi écrit encore :  » A cinq heures du soir, quand la canonnade faisait rage, nous étions arrivés devant Génappe. Un long charroi d’artillerie encombrait la voie. J’appris en ce lieu que l’armée française exécutait sa retraite. Deux cavaliers nous jetèrent en passant la nouvelle que Napoléon avait été tué dans un carré de la Garde. Cela me causa un malaise inexprimable. «  

Jean-Baptiste Jolyet, chef de bataillon au 1er régiment d’infanterie légère fait également partie des nombreux blessés.  » J’arrivai ainsi à Génappe. Là, les voitures, les caissons, les canons étaient tellement les uns sur les autres que ceux qui se hasardaient dans cette bagarre risquaient fort d’être écrasés… Tout à coup, au moment où nous nous y attendions le moins, nous entendîmes les trompettes de la cavalerie prussienne qui galopait dans les rues. Je me rappellerai toujours la tentation que j’éprouvai en entendant ces sonneries triomphantes ; nous nous disions les uns aux autres à voix presque basse :  » Pauvre France ! Pauvre armée !  » et nous songions avec rage et avec honte, que rien ne pouvait nous empêcher d’être prisonniers  » . (Jean-Baptiste Jolyet :  » Souvenirs de 1815 « , in  » Souvenirs et correspondance sur la bataille de Waterloo « . Teissèdre, 2000). Le Capitaine Aubry (du 12ème chasseurs) a été blessé au pied lors de la bataille de Fleurus. Il est emmené par le général Vinot (blessé lui aussi) dans une maison (à Fleurus). Les deux hommes se reposent. Nous sommes le soir du 18 juin 1815 :  » Nous étions couchés quand, dans la nuit le domestique de la maison est venu me dire que l’armée battait en retraite. Je me suis fait porter vers mes chevaux et, après être monté à cheval, j’ai été me poster en vedette à l’entrée de la ville…Il s’est trouvé que l’ennemi ne s’est pas mis à la poursuite des français, car il aurait pris toute l’armée qui, saisie de panique, s’était mise dans une déroute épouvantable, abandonnant tout son matériel, son artillerie, ses bagages, ses blessés sur le champ de bataille. Si il y avait eu une réserve pour soutenir la retraite, elle ne se serait pas changée en une déroute que l’ennemi devait ignorer : il était nuit, et lui-même se croyant battu et s’apprêtait pour continuer le lendemain… Le fait est que le soir de Waterloo il fallait cesser le feu et bivouaquer sur le champ de bataille. Les Anglais et les Prussiens étaient sur les dents et plus maltraités que nous ; c’est eux qui auraient battu en retraite pendant la nuit… Il y eut un sauve-qui-peut et une panique générale ; personne n’a été mieux à même que moi de voir cette terrible échauffourée… Et Aubry poursuit plus loin son témoignage :  » Sur toute la route que je parcourais, c’était une confusion inexprimable ; toutes les armes étaient confusément mêlées : cavalerie, artillerie, infanterie, voitures de cantinières, tout le train d’une armée marchait pêle-mêle, se croyant poursuivi, tandis que l’ennemi était resté sur le champ de bataille de Waterloo, ignorant notre déroute et appréhendant la continuation de cette terrible lutte pour le lendemain. « (Capitaine Aubry :  » Souvenirs du 12ème chasseurs « . A la Librairie des Deux Empires, 2002). 

Jean-Baptiste d’Héralde, était chirurgien-major au 12ème régiment d’infanterie légère. Présent lors de la campagne de Belgique, blessé le 16 juin à Fleurus, il ne participa pas à Waterloo. Néanmoins, se trouvant dans la ville même de Fleurus, il assiste lui aussi à la débâcle :  » A onze heures du soir [le 18 juin 1815], on entendait bien distinctement des coups de fusils sur le terrain où nous avions combattu le 16 [lors de la bataille de Fleurus]. Enfin, à minuit, plusieurs coureurs arrivèrent et tous nous assurèrent que notre armée était en retraite. Sur ces dires, on prit les armes et les quatre colonels arrêtèrent que la division quitterait Fleurus à une heure après minuit pour rétrograder sur Charleroi. Nous y arrivâmes le 19 à six heures du matin. A 300 pas de la ville, on trouve à sa droite la route de Bruxelles et c’est là, sur cette route, que nous pûmes nous convaincre des désastres de Waterloo. On voyait arriver en masse et dans le plus grand désordre notre cavalerie : lanciers, cuirassiers, hussards, dragons, chasseurs, tous marchaient pêle-mêle, les rangs et les armes étaient confondus. Presque toutes les lances étaient encore dégoûtantes de sang, ce qui attestait par écrit qu’on n’avait pas fait demi-tour sans combattre.  » (Jean-Baptiste d’Héralde :  » Mémoires d’un chirurgien de la Grande-Armée. Transcrits et présentés par Jean Chambenois « . Teissèdre, 2002). 

Le mot de la fin… 

Enfin, laissons la parole au célèbre Marbot, qui, à Waterloo, était colonel du 7ème hussards :  « Laon, 26 juin 1815. Je ne reviens pas de notre défaite !… On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles. J’ai été, avec mon régiment, flanqueur de droite de l’armée pendant presque toute la bataille. On m’assurait que le maréchal Grouchy allait arriver sur ce point, qui n’était gardé que par mon régiment, trois pièces de canon et un bataillon d’infanterie légère, ce qui était trop faible. Au lieu du maréchal Grouchy, c’est le corps de Blücher qui a débouché !… Jugez de la manière dont nous avons été enfoncés, et l’ennemi a été sur-le-champ sur nos derrières !… On aurait pu remédier au mal, mais personne n’a donné d’ordres. Les gros généraux ont été à Paris faire de mauvais discours. Les petits perdent la tête, et cela va mal… j’ai reçu un coup de lance dans le côté ; ma blessure est assez forte, moi j’ai voulu rester pour donner le bon exemple. Si chacun eût fait de même, cela irait encore, mais les soldats désertent à l’intérieur ; personne ne les arrête, et il y a dans ce pays-ci, quoi qu’on dise, 50.000 hommes qu’on pouvait réunir ; mais alors il faudrait peine de mort contre tout homme qui quitte son poste et contre ceux qui donnent permission de le quitter. Tout le monde donne des congés, et les diligences sont pleines d’officiers qui s’en vont. Jugez si les soldats sont en reste ! Il n’y en aura pas un dans huit jours, si la peine de mort ne les retient… Si les chambres veulent, elles peuvent nous sauver ; mais il faut des moyens prompts et des lois sévères… On n’envoie pas un bœuf, pas de vivres, rien… ; de sorte que les soldats pillent la pauvre France comme ils faisaient en Russie… Je suis aux avant-postes, sous Laon ; on nous a fait promettre de ne pas tirer, et tout est tranquille… «  (Général Baron de Marbot :  » Mémoires « . Plon, 1891, 3 volumes.) 

Waterloo : quelques chiffres… 

Début de la bataille : 11h35.
Fin de la bataille : vers 21 heures. 

Forces françaises : Garde 1er, 2ème, 6ème corps, 3ème et 4ème corps de réserve de cavalerie. 

Forces anglo-hollando-belges : 85 000 hommes.
Forces prussiennes : 127 000 hommes (Les 4 corps prussiens) 

Pertes françaises : environ 20 000 tués et blessés.
Pertes alliées : environ 20 000 tués et blessés (dont 7000 prussiens)

 (D’après : Alain Pigeard :  » Dictionnaire de la Grande-Armée « . Tallandier, 2002, page 790).   

Pour en savoir plus sur le sujet : 

 Capitaine Jean-Baptiste Lemonnier-Delafosse:  » Souvenirs militaires. Présentés par Christophe Bourachot « . LCV, Editeur, 2002. (L’auteur, capitaine au 37ème de ligne, a consacré un excellent chapitre de ses souvenirs à la journée du 18 juin 1815).

 » Waterloo. Récits de combattants « Teissèdre, 1999 (Un recueil de plusieurs témoignages : Citons notamment ceux du colonel Heymès, aide de camp de Ney et du Général de Brack (« Récit inédit d’un combattant  » dont deux versions sont proposées ici) ; 

Jean Thiry :  » Waterloo « . Berger-Levrault, 1943. 

Henry Houssaye:  » 1815. Waterloo ». Perrin et Cie, 1898 (Réédité souvent, cet ouvrage reste de loin un des meilleurs qui soit). 

Commandant Henry Lachouque :  » Waterloo, la fin d’un monde « . Lavauzelle, 1985 (Bien illustré). 

Jacques De Vos :  » Les 4 jours de Waterloo, 15-16-17-18 juin 1815 « . Editions Jean Collet, 1997. 

 A.Brett-James :  » Waterloo raconté par les combattants « . La Palatine, 1969. 

Robert Margerit :  » Waterloo, 18 juin 1815 « . Gallimard, 1974. 

Jacques Logie:  » Waterloo, la dernière bataille ». Ed. Racine, 1998. 

C.B.

 

                                                                                               

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( 29 février, 2020 )

Les blessures de Napoléon…

2

« La santé est indispensable à la guerre et ne peut être remplacée par rien ». Cette phrase de Napoléon était particulièrement vraie au début du XIXe siècle. Pour de nombreux historiens, « la main sur le ventre » sur les peintures qui le représentent est interprétée comme un signe de gastralgie.

Cette affirmation est probablement influencée par les antécédents familiaux de Napoléon, son père étant décédé à quarante ans d’un squirre du pylore. En fait, selon les biographies de ses proches et de son médecin Corvisart, ce signe correspond plus à une manie qu’à un signe objectif de maladie. Tous sont unanimes sur sa bonne santé générale entre 1800 et 1814. En revanche, Napoléon a été victime de plusieurs blessures au cours de sa vie. Toutes ne sont pas connues, car il a toujours exigé de tenir secret ce genre d’accident pour éviter tout désordre politique. « Qui sait, disait-il, quelle horrible confusion ne produirait pas une semblable nouvelle ?… Si je suis blessé que personne ne le sache, si c’est possible. Si je suis tué, qu’on tâche de gagner la bataille sans moi ; il sera temps de le dire après ». À ses compagnons d’exil (Mémorial de Las Cases), il rappelait qu’« il avait été très souvent exposé dans ses batailles ; mais on le taisait avec le plus grand soin. Il avait recommandé une fois pour toutes le silence le plus absolu sur toutes les circonstances de cette nature ».

Les blessures de l’Empereur.

Dans la belle collection du musée de Romans figure une chaussure ayant appartenu au cardinal Fesch. Joseph Fesch, demi-frère de Letizia Ramolino, a largement profité au cours de sa vie des faveurs de son neveu Napoléon Ier. Il a été grand aumônier de l’Empire, grand-aigle de la Légion d’honneur, sénateur, ami de Pie VII et pair de France. Pourtant sa conduite peut être considérée comme odieuse en août 1818 lorsque le maréchal Bertrand l’invite à envoyer un nouveau médecin à son neveu, malade à Sainte-Hélène. En effet, le docteur O’Meara, officier britannique et médecin personnel de l’Empereur déchu, accusé de traîtrise et de calomnie, soupçonné de relais de correspondance clandestine des prisonniers vers l’Europe, est renvoyé par Hudson Lowe, fils de médecin militaire, devenu le geôlier impitoyable que l’on connaît. Fesch, illuminé, pensait que Napoléon avait été « enlevé de son rocher par les anges, qui l’avaient porté on ne saurait dire où; mais en parfaite santé ». Ses certitudes d’En-Haut le conduisirent à accepter la candidature d’un prosecteur d’anatomie à Florence, sans titre doctoral, nommé Antommarchi. Son origine corse, sa prétendue admiration pour l’Empereur et sa fourberie avaient convaincu Fesch qu’il faisait une bonne oeuvre en engageant ce pauvre garçon sans le sou.

À Longwood, Napoléon privé de médecin depuis quatorze mois, découvrit rapidement l’incompétence et l’ignominie du protégé de son oncle : « Quelqu’un a-t-il été plus mal soigné que moi par un tel coglione ? ». En revanche, grâce à Antommarchi… et à Fesch, nous bénéficions d’un méticuleux rapport d’autopsie. La description détaillée des cicatrices permet de confirmer plusieurs plaies et blessures évoquées dans les mémoires. « Le corps présentait… plusieurs cicatrices, à savoir : une à la tête, trois à la jambe gauche, dont une sur la malléole externe, une cinquième à l’extrémité du doigt annulaire ; enfin, il en avait un assez grand nombre sur la cuisse gauche » (Dr Antommarchi, Les derniers moments de Napoléon, récit de l’autopsie).

Un traumatisme cranien.

Dans sa jeunesse, il « verse avec une calèche et perd connaissance ». Cet incident est à l’origine de controverses sur les prétendues crises comitiales de Napoléon qui a fait plusieurs pertes de connaissances dans sa vie.

Une plaie à la cuisse gauche.

Sa première blessure de guerre date du 16 décembre 1793 au cours du siège de Toulon, ville livrée par ses habitants royalistes aux Anglais. Malgré la pluie diluvienne et l’obscurité, il décide de mener l’assaut pour s’emparer de la redoute du petit Gibraltar sur le promontoire de l’Éguillette, l’un des derniers forts qui couvrent l’accès de la rade. Bonaparte ayant eu son cheval tué sous lui, continue à pied et reçoit à la cuisse un coup d’esponton porté par un officier anglais. Tous les témoignages de ses proches et le rapport d’autopsie confirment l’existence d’une cicatrice sur une dépression « profonde et pouvant admettre le poing » dans la cuisse gauche, un peu au-dessus du genou. À Sainte-Hélène Napoléon avoue à Las Cases que cette blessure lui fit craindre pour sa cuisse. Il a échappé de peu à l’amputation que voulait tout d’abord pratiquer le chirurgien Hernandez. Finalement la cicatrisation fut obtenue grâce aux soins prodigués par Jean-Mathieu Chargé.

Des morsures aux mollets.

En décembre 1795 ou début janvier 1796, Napoléon passe sa première nuit d’amour avec Marie-Joseph-Rose Tascher de La Pagerie, veuve du général de Beauharnais. La prise de la couche de la future Impératrice est précédée d’une lutte contre Fortuné, le carlin qui l’accueillait régulièrement en aboyant à chacune de ses visites rue Chantereine. Le chien abandonne sa place habituelle non sans plusieurs morsures dont certaines laissèrent des traces sur le mollet du général. Malgré cela, il adresse à sa maîtresse le premier de ses billets ardents : « Je me réveille plein de toi. Ton portrait et le souvenir de l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens ! Douce et incomparable Joséphine… ». Le 9 mai 1796 (19 ventôse an IV), Rose de Beauharnais devient officiellement madame Joséphine Bonaparte.

Une contusion à la jambe droite.

Bonaparte est blessé pendant la campagne d’Égypte à Damanhour, le soir du 11 juillet 1798 (22 messidor), comme en témoigne le chirurgien Larrey dans ses mémoires : « Le général en chef reçut un coup de pied d’un cheval arabe, qui lui fit, à la jambe droite, une contusion assez forte qu’on dût craindre des accidents consécutifs : je fus assez heureux pour les prévenir, et le conduire en très peu de temps à la guérison, malgré sa marche pénible et son activité naturelle qui l’éloignait du repos ».

Une contusion à un doigt.

Dans une chasse à Marly, le 22 juin 1803 (3 messidor an XI), il est renversé et blessé. Une lettre de Napoléon à Joséphine datée du lendemain en témoigne : « Je me suis blessé très légèrement à un doigt en tuant un sanglier… ». Cet accident fut assez important pour qu’il s’en souvienne encore à Sainte-Hélène (« une forte contusion du doigt ») et laisse une cicatrice notée sur le rapport d’autopsie (« extrémité du doigt annulaire »).

Une érosion à la jambe gauche.

Dans le « Mémorial », Las Cases relate une autre blessure de guerre qui n’a pas laissé de souvenirs précis à Napoléon : « à celle d’Essling ou de Wagram (6 juillet 1809), je ne saurais dire laquelle, un autre coup de feu lui avait déchiré la botte, le bas et la peau de la jambe gauche ».

Des chutes sans gravité.

En courant : en septembre 1808, l’Empereur tombe en courant après l’Impératrice lors d’une partie de barres dans le jardin, avec quelques familiers (« Mémoires »  de Constant). A cheval : Napoléon fait plusieurs chutes de cheval nécessitant parfois plusieurs jours de convalescence : au siège de Toulon, pendant les campagnes d’Italie, au siège de Saint-Jean-d’Acre, au camp de Boulogne et à Arcis-sur-Aube. À Marengo, le 14 juin 1800, il faillit être noyé dans la vase : « Seule ma tête dépassait et les Autrichiens auraient pu facilement me décapiter ».

Une brûlure au cuir chevelu.

Lors de l’incendie de Moscou déclenché par des criminels libérés de prison sur l’ordre du gouverneur Rostopchine, des flammèches tombent au milieu de la nuit sur le toit de l’appartement occupé par l’Empereur au Kremlin, le 15 septembre 1812. En sortant, il « eut sa redingote grise brûlée en plusieurs endroits, de même que ses cheveux » (« Mémoires » de Constant).

La blessure au pied à Ratisbonne (23 avril 1809).

En janvier 1809, Napoléon lutte en Espagne contre l’armée anglaise de John Moore. Il apprend que l’Autriche est prête à déclarer la guerre, après plusieurs années de préparation en vue de venger Austerlitz. Pendant son retour à bride abattue vers la France, il est informé de l’existence d’un complot entre Talleyrand et Fouché visant à placer Joachim Murat sur son trône en cas de mort accidentelle, les nouvelles d’Espagne étant pessimistes. À Paris, le 28 janvier, il convoque ses ministres dont Talleyrand et entre dans une rage folle (… «Vous êtes de la m… dans un bas de soie»).

L’attaque autrichienne.

Le 13 avril, il repart en campagne à l’Est. Pour la première fois, il s’est laissé surprendre car l’archiduc Charles a attaqué le 10 et occupé Münich, sans rupture diplomatique ni déclaration de guerre (5e coalition). Le 17, il parvient sur le terrain et devine aussitôt les projets de l’archiduc. La Grande Armée est divisée en deux gros corps d’armée : Masséna au sud-ouest et Davout au nord-est ; si le centre est enfoncé par les armées ennemies (Autriche, Prusse), la guerre est perdue. Napoléon donne donc l’ordre aux deux ailes de se regrouper au centre, sur la ville d’Abensberg où il se rend lui-même. La rencontre entre Davout et ses adversaires se produit à Tengen, au sud de Ratisbonne (Regensburg). Profitant de l’avantage des Français et du regroupement de son armée, Napoléon poursuit les Autrichiens qui sont vaincus à Eckmühl, le 22.  L’archiduc se replie avec toutes ses troupes sur Ratisbonne où il laisse une très forte garnison et poursuit sa route vers la Bohême pour rejoindre son armée de réserve.
Il a perdu 30 000 hommes en huit jours. Le 23 avril, les Français enlèvent d’assaut Ratisbonne, étape indispensable pour ouvrir la route de Vienne (prise le 12 mai). Au cours de cette bataille, Napoléon est victime de sa deuxième blessure de guerre.

La blessure de l’Empereur.

Les consignes de Napoléon ayant été respectées, il n’existe pas de document officiel qui relate cet épisode. Il faut donc se baser sur les témoignages qui diffèrent souvent sur le siège de la blessure, son type et les circonstances.

• Constant, premier valet de chambre de l’Empereur, évoque l’incident à deux reprises, dans ses « Mémoires », avec des versions légèrement différentes :

– « L’Empereur voyant fuir les Autrichiens de toutes parts, croyait l’affaire terminée. On avait apprêté son déjeuner à la cantine, au lieu qu’il avait désigné. Il se dirigeait à pied vers cet endroit, lorsque se tournant vers le maréchal Berthier, il s’écria : “Je suis blessé”. Le coup avait été si fort que l’Empereur était tombé assis ; il venait de recevoir la balle qui l’avait frappé au talon. Au calibre de cette balle, on reconnut qu’elle avait été lancée par un carabinier tyrolien, dont l’arme porte ordinairement à la distance où nous étions de la ville. Un aide de camp vint me chercher, et lorsque j’arrivai, je trouvai M. Yvan occupé à couper la botte de Sa Majesté, dont je l’aidai à panser la blessure. Quoique la douleur fût encore très vive, l’Empereur ne voulut même pas donner le temps qu’on lui remit sa botte, et pour donner le change à l’ennemi, et rassurer l’armée sur son état, il monta à cheval, partit au galop avec tout son état-major et parcourut toutes les lignes ».

– « À la campagne de Ratisbonne, le 23 avril, l’Empereur reçut au pied droit une balle morte qui lui fit une assez forte contusion. J’étais avec le service quand plusieurs grenadiers de la garde accoururent me dire que Sa Majesté était blessée. Je courus en toute hâte et j’arrivai au moment où M. Yvan faisait le pansement. On coupa et laça la botte de l’Empereur qui remonta sur-le-champ à cheval ». Une autre version rapportée par Octave Aubry (La vie privée de Napoléon), confirme cette blessure au talon droit : « À pied près de Lannes, il examinait à la lorgnette les défenses de la ville quand un biscaïen, tiré des remparts, l’atteint au talon droit. Pendant qu’Yvan le panse il dit avec sang-froid : “Ce ne peut être qu’un Tyrolien qui m’ait ajusté de si loin. Ces gens sont fort adroits”. Cependant il souffre, car un nerf a été touché. Mais il remonte aussitôt à cheval et part au galop pour se montrer aux troupes qui l’acclament avec transport. Le lendemain, quoique fiévreux, il passe l’armée en revue ». Ces relations sont également celles du Cadet de Gassicourt (Voyages en Autriche), de W. Warden (Lettres de Sainte-Hélène) et du général baron de Marbot.

Pour certains témoins ce sont les orteils du pied qui sont « devenus noirs par la contusion » (général Désiré Chlapowski). Cette affirmation est peu vraisemblable.

Outre les références déjà citées, plusieurs arguments plaident en faveur du talon : le tableau de Gautherot au musée de Versailles ; les propres souvenirs de Napoléon rapportées par Las Cases dans le Mémorial (« une balle lui avait frappé le talon ») ; la lettre écrite par Napoléon à Joséphine le 6 mai 1809 d’Ems pour la rassurer, des « bruits » concernant sa blessure étant parvenus à Paris. « Mon amie, j’ai reçu ta lettre. La balle qui m’a touché ne m’a pas blessé : elle a à peine rasé le tendon d’Achille. Ma santé est bonne. Tu as tort de t’inquiéter. Mes affaires ici vont fort bien. Tout à toi. Dis bien des choses à Hortense et au duc de Berg ».

Le biscaïen (petit boulet faisant partie de la charge d’une boîte à mitraille) peut être vu au musée de l’Armée, à Paris, car il a été recueilli aussitôt par le capitaine Lameau, ingénieur-archiviste du bureau topographique qui faisait partie de la suite impériale, et remis à Mme Gérard, sa nièce, grand-mère des donateurs.

Le chirurgien.

Plusieurs noms sont avancés pour désigner le chirurgien qui pansa le pied de Napoléon à Ratisbonne : Nicolas Heurteloup (1750-1812), Nicolas-René Dufriche dit Desgenettes (1762-1837), Dominique Larrey (1766-1842). Une bonne connaissance du service de santé de l’Empereur ne laisse aucun doute sur l’identité du chirurgien. L’étiquette étant très respectée sous l’Empire, seul un médecin ou un chirurgien du Service a pu toucher l’Empereur. Bonaparte n’aimait ni les médecins ni les drogues. Il ne donna sa confiance qu’à un seul médecin, recommandé par son secrétaire Bourrienne et son frère Louis, Jean-Nicolas Corvisart (1755-1821). Corvisart devint le médecin de toute la famille Bonaparte et rapidement un des vrais amis de Napoléon (« Je ne crois pas à la médecine, je crois en Corvisart »). Conseiller médical du Premier consul, il est promu officier de la Légion d’honneur un mois après le sacre (premier médecin ayant eu cette distinction).

Toutes les obligations officielles ne l’empêchent pas de poursuivre une brillante carrière de thérapeute et d’enseignant. Bichat (1771-1802), Laennec (1781-1826) et Dupuytren (1777-1835) comptent parmi ses élèves les plus célèbres. Nommé Premier médecin de Sa Majesté (19 juillet 1804), il obtint carte blanche pour organiser le service de santé de l’Empereur. Parmi d’excellents praticiens il ne choisit que des amis loyaux, évinçant tout militaire qui aurait pu nuire à son influence en haut lieu

-Larrey, le plus célèbre des chirurgiens de l’époque, n’a jamais pu obtenir de poste officiel auprès de l’Empereur qu’il connaissait depuis Toulon. Il le suivit en Égypte comme chirurgien-chef du corps expéditionnaire. Corvisart, fin psychologue, craignait leur estime réciproque et fit tout pour ne pas perdre son avantage. Larrey fut inspecteur général du service de santé des armées en 1804 puis chirurgien en chef de la Grande Armée le 12 février 1812. Il n’a jamais appartenu au service de santé de l’Empereur. Desgenettes a été médecin-chef de l’armée d’Italie puis de l’expédition d’Égypte où il s’opposa à Bonaparte sur la conduite à tenir envers les pestiférés. Il participa fidèlement à toutes les campagnes puis devint inspecteur général du service de santé des armées. Il n’a jamais soigné l’Empereur.

-Heurteloup, autre fidèle de Bonaparte, a été chirurgien-chef de l’armée d’Italie puis des armées en 1800 (à 50 ans). Membre du conseil de santé de l’armée, secondé par Percy, il fut président de la société médicale de Paris. En 1809, responsable de l’organisation du service de santé, il était présent lors de la blessure de l’Empereur mais sa fonction ne lui permit pas d’intervenir. Il ne devint membre du service de santé de l’Empereur qu’en 1812.

Le premier chirurgien Boyer fut nommé à ce poste important par Corvisart pour sa compétence et sa timidité lors des réceptions officielles. Il n’avait aucun goût pour les expéditions lointaines et ne partait que sur ordre de l’Empereur, qui appréciait sa compagnie. Il ne participa pas aux campagnes de 1809. En revanche, le chirurgien ordinaire Yvan avait suivi Napoléon depuis les campagnes d’Italie. Chirurgien en chef des Invalides en 1804, Corvisart ne put l’exclure du service de santé de l’Empereur comme les autres fidèles du général Bonaparte. Yvan fut l’un des seuls courtisans, avec Corvisart, qui eut l’occasion d’assister parfois à la toilette de l’Empereur. Il coucha même aux Tuileries pendant quelques temps (ce que Corvisart n’avait jamais accepté) afin d’être à même de pouvoir donner des soins à toute heure du jour ou de la nuit. C’est certainement lui qui a soigné le pied de l’Empereur.

Un pas vers la répudiation de Joséphine.

Tous les témoignages laissent penser que la blessure de Ratisbonne fut sans gravité, limitée à une forte contusion sous-malléolaire externe droite. Par contre, elle influença probablement le courant de l’histoire. En avril 1809, Napoléon commence à craindre pour son avenir. La guerre d’Espagne se poursuit depuis un an. Les nationalistes, inspirés par la Révolution française, commencent à s’organiser dans l’Empire notamment en Allemagne et en Italie. Pour la première fois, les coalisés, mieux organisés, infligent de lourdes pertes à l’armée impériale alors qu’on commençait à la croire invulnérable. Cette blessure au pied sur le champ de bataille, la première de Napoléon en tant qu’Empereur, lui fait prendre conscience d’une mort possible alors qu’il n’a pas eu d’enfant avec Joséphine, donc pas de descendant direct.

Après la victoire de Wagram (6 juillet 1809), Marie Walewska, la maîtresse polonaise de l’Empereur, rejoint son amant à Vienne pour plusieurs semaines. Corvisart arrive à la demande de Napoléon en août et lui annonce quelques jours plus tard que Marie est enceinte. « Je craignais que ce bonheur de la paternité qu’ont tous les hommes ne me fût refusé, par une sorte de vengeance du sort qui m’a déjà prodigué tant de dons. J’aime les enfants, tu le sais. Mais un petit à moi, c’est une grâce à laquelle je n’osais plus songer ». Alexandre, né le 4 mai 1810 en Pologne, lui apporte une seconde preuve formelle, après le comte Léon, de ce qu’il espérait : être père.

La tentative d’assassinat du saxon Frédéric Staps, au cours d’une parade, devant le palais de Schoenbrunn le 18 octobre 1809, vient renforcer le sentiment de vulnérabilité. Après plus de deux ans d’hésitations, ces événements intervenus pendant la campagne autrichienne influent sur la décision définitive de Napoléon à divorcer. D’Autriche, il demande à Duroc d’écrire à l’intendant des palais impériaux pour qu’il fasse immédiatement murer à Fontainebleau la porte de communication entre son appartement et celui de Joséphine. Un mois après son retour à Paris, il trouve le courage d’annoncer à l’Impératrice sa répudiation, le 26 octobre 1809. Le divorce est prononcé le 14 décembre 1809.

Alain GOLDCHER 

(« Revue  du Souvenir Napoléonien » n°453, juin-juillet 2004, pp.3-7).

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( 14 février, 2020 )

Le capitaine de Maltzen. Lettres (6 et fin).

Madame de Maltzen nous a conservé 3 numéros du « Publiciste ». Dans celui du vendredi 13 juillet 1810, nous trouvons :

« NOUVELLES OFFICIELLES D’ESPAGNE. »

Extraits du journal du siège de Ciudad-Rodrigo du 23 au 24 juin.

On a ouvert deux nouveaux cheminements, un sur la droite et un sur la gauche. L’artillerie a terminé les revêtements intérieurs dans toutes les batteries et une quinzaine de plates-formes ont été établies. Le couvent de Sainte-Croix inquiétait nos tirailleurs ; à minuit, 300 grenadiers furent réunis et divisés en deux colonnes ; la première de 150 grenadiers et de 20 sapeurs armés de haches, de pioches et munis de 2 sachets de poudre était commandée par le capitaine du génie de Maltzen et devait entrer dans le couvent par les derrières, tandis que l’autre colonne, aux ordres du capitaine François devait y pénétrer de front. Le capitaine de Maltzen, après avoir essuyé une décharge, qui ne blessa personne, la fit sauter er pénétra le premier dans le couvent avec le capitaine François ; ils arrivèrent jusque sur la deuxième porte que le capitaine de Maltzen fit également sauter. Alors les Espagnols au nombre de 200, abandonnèrent le rez-de-chaussée et se retranchèrent dans les étages supérieurs, d’où ils ouvrirent un feu très vif. Le capitaine François fut atteint d’une balle dont il est mort. Dans le même instant, le capitaine de Maltzen reçut deux coups de feu et, malgré ses blessures, il ne quitta pas le combat et fit toutes les dispositions pour mettre le feu au couvent. Ce ne fut qu’après l’avoir incendié presque en totalité et avoir vu périr dans les flammes la plupart des Espagnols qui s’y étaient retranchés, qu’il alla se faire panser. Cette affaire, outre la perte du capitaine François, nous coûte 1 homme tué et 12 blessés.

Le 16 juillet 1810, M. de Maltzen écrivait à sa sœur :

Salamanque.

Je crains, ma chère amie, que la lettre que je t’ai adressée du camp de Ciudad-Rodrigo en date du 24 juin, ne te soit pas parvenue. Un officier partant pour Salamanque s’est bien chargé de la mettre à la poste, mais ne me fiant pas trop à son exactitude, je recommencerai à te donner quelques détails qui me sont relatifs. Le 23 juin, le Maréchal me donna l’ordre de m’emparer à la tête de 150 grenadiers d’un couvent à portée de pistolet de la place, d’où l’ennemi depuis plusieurs jours nous faisait beaucoup de mal. A minuit, je découchai de la 1ère parallèle.

J’arrivai à la porte du couvent sans éprouver de pertes considérables, après l’avoir enfoncée par un sac de poudre, je pénétrai dans l’intérieur, où l’ennemi, prévenu de notre arrivée par l’explosion, s’était retranché au 1er étage. Il avait enlevé les planches en avant des portes d’entrée, en sorte qu’il nous fut impossible de l’atteindre à la baïonnette. Il nous fit au contraire assez de mal par des feux dirigés dans l’intérieur des bâtiments, par les croisées et des créneaux qu’il avait pratiqués. Je pris le parti de me rendre maître de toutes les issues du couvent et d’y mettre le feu ; tout me réussit au comble de mes désirs. Les Espagnols furent en grande partie étouffés et brulés vifs, mais il n’est pas de bonheur sans nuage. Un de mes amis, capitaine à l’état-major du 6ème corps, fut tué à mes côtés et moi je reçus deux blessures, un éclat de grenade au pied droit et dans la cuisse gauche une balle qui s’est établie près de l’os, sans avoir causé de fracture mais qu’on n’a pu tirer malgré les incisions qu’on a faites.

Mon pied se guérit ainsi qu’une brûlure à la main ; je n’ai  pas de fièvre. Je suis ici à l’hôpital où j’ai été forcé de me mettre parce que les chirurgiens sont en très petit nombre et qu’ils se font payer leurs visites au poids de l’or. On est bien, en se nourrissant à ses frais, ce qu’on nous fournit n’est pas mangeable.

Je n’ai pas parlé de tout cela à maman à cause des inquiétudes que cela lui causerait et des plaintes et des lamentations dont elle me ferait part mal à propos. Adieu, chère Henriette. Je te donnerai exactement de mes nouvelles. Mille chose à tout le monde qui y a doit, et Annette est bien de ce nombre.

Au général de division Éblé, commandant l’artillerie du Portugal.

Villette[1], 17 juillet 1810.

Je vous prie, mon cher général, de donner à la personne qui vous remettra ces lignes de la part du capitaine de Maltzen, ou à cet officier lui-même, si ses blessures ou les circonstances lui permettent de vous les porter, la somme de 500 fr. que je vous ai demandé par ma lettre d’hier, de faire compter à cet officier. M. Hua, mon notaire, remboursera de suite madame Éblé de cette avance dont je vous aurai la plus grande obligation. Recevez, mon général, le renouvellement de tous mes sentiments.

Le général de Grouchy.

A sa mère.

3 août 1810.

Vite que je t’écrive, chère maman, je crois que les journaux ont trahi le secret, aussi j’adresserai dorénavant mes bulletins à toi ou à Henriette indifféremment. Depuis le 20 juillet j’ai eu la fièvre, la suppuration était remontée vers la poitrine mais un vésicatoire a tout sauvé. Maintenant, je suis à merveille. Je commence à marcher avec le secours de deux hommes et bientôt je marquerai le pas avec des béquilles. Je suis sorti de l’hôpital, j’en bénis le ciel. J’ai été obligé d’attendre jusqu’à ce moment, parce que la suite du prince d’Essling avait pris tous les logements.

Au commencement d’octobre, je serai à Evêquemont. Fais tes préparatifs d’avance.

Adieu-je t’annonce, chère maman, que je suis membre de la Légion d’honneur depuis le 10 juillet ; ma blessure va de mieux en mieux.

Evêquemont, ce 8 juillet [1810].

Je suis bien à plaine, mon cher enfant, de recevoir si rarement de tes nouvelles.  Notre « Publiciste » ne dit pas sur les opérations de nos armées plus que le « Journal de l’Empire ». Henriette est revenue à Evêquemont le dimanche 1er juillet. Le même jour est arrivé l’affreux malheur de la princesse de Schwartzenberg[2] dont tu as lu un faible détail dans le journal. On ne parle pas de toutes les victimes pour ne pas effrayer. La princesse de la Leyen de Mme Labensky viennent seulement de mourir ; beaucoup d’autres sont blessées dangereusement, surtout des femmes, soit en voulant sauver leur enfant, soit à cause de la légèreté de leur mise qui s’est enflammée plus facilement. Je bénis la Providence qui a épargné ma fille en ce désastre général. Elle y a été invitée, ainsi que moi ; heureusement qu’elle n’y a pas été, ni n’a disposé des billets en faveur d’autres femmes. Elle a préféré revenir chez elle. Excepté le prince Kourakine qui n’a pu se sauver assez vite à cause de sa goutte, peu d’hommes, qu’on sache, ont été grièvement blessés, mais une grande quantité de femmes ont été trouvées nus dans le jardin, et évanouies, excepté le corset qui tenait leur taille, on a arraché leurs vêtements qui brûlaient. Les voleurs et filous se sont introduits à la faveur de la confusion pour voler les diamants et autres objets précieux. La première victime a été la belle-sœur du prince de Schwartzenberg, mère de 8 enfants, grosse du neuvième qui, pour sauver sa fille s’est trouvée consumée en un instant. L’Empereur, après avoir sauvé l’Impératrice est revenu pour donner des consolations à l’Ambassadeur et donner des ordres pour qu’on retrouve les restes de son infortunée sœur.

C. de MALTZEN.

Ciudad-Rodrigo, 3 août 1810.

Je m’empresse, mon cher camarade, de vous annoncer que S.M. par décret du 10 juillet dernier, vous a nommé membre de la Légion d’honneur. Vous recevrez au premier jour une lettre officielle à ce sujet de S.E  le Prince d’Essling ou de S.E. le Grand Chancelier. M. le Prince a promis à M. le général Lagowski de faire son possible pour obtenir de faire son possible pour obtenir du major-général la permission de vous laisser rentrer en France pour le rétablissement de votre santé.

Je vous salue bien cordialement.

Le chef de bataillon du génie.

MENGUE.

A sa sœur.

Salamanque, ce 4 août 1810.

Ouvre ce grand papier ma chère amie et lis. Tu devines ce qu’il y a à faire, mais tu ne devines qu’à moitié. Il faut que cette demande de convalescence soit remise au Ministre par une main puissante. Il faut que ce soit présenté et expédié le même jour, sans cela point de réussite si cela traîne. Je dis une main puissante pour prévenir toute objection du Ministre qui peut alléguer qu’il a défense de ne délivrer aucun congé ni permission sans l’autorisation de Sa Majesté. Comment vas-tu faire ? Je laisse cela à ton génie inventif-et fertile. Songe, chère amie, que tu travailles pour notre prochaine réunion. Je viendrai me rétablir à Evêquemont, où je laisserai couver ma balle. Si tu réussis, adresse tout de suite la permission du Ministre à M. Dubourg, à Bayonne où je la prendrai en passant. Je ne voudrais pas qu’elle entrât en Espagne ; la moitié des courriers de France étant arrêtés. Ma conduite militaire, mes blessures me mettront à l’abri du soupçon de vouloir quitter l’armée sans raison.

 A l’œuvre, chère amie.

A sa sœur.

Le 8 août 1810.

Ma chère amie, ce n’est pas le Ministre qui peut accorder un congé de convalescence, je m’étais trompé dans ma dernière lettre. C’est au Major-général qu’il faut s’adresser. La chose devient, comme tu sais bien, plus difficile. Je ne sais, parmi tes connaissances, que M. de Grouchy en état d’aborder Berthier. Je suis inquiet, maintenant, pour la réussite de cette affaire. Je me vois d’avance condamné à rester ici 8 ou 10 mois sans pouvoir faire aucun service, et le séjour en Espagne est si ennuyeux de toute façon, surtout lorsqu’on n’y a que faire, que je mourrais, je crois, de déplaisir, de ne pouvoir renter en France. Je ne désespère cependant point encore. Je vais écrire au grand-quartier-général de Rodrigo pour qu’on fasse rappeler au Prince la promesse de me faire rentrer ne France. Les promesses du Prince, lorsqu’il n’y a personne pour les appuyer, sont illusoires. Maintenant, j’ai encore la chance de ta réussite, qui est certaine si M. de Grouchy peut présenter un certificat.

J’arriverai à Paris avec de l’or dans la bourse. M. le Maréchal  Ney nous a fait donner des gratifications. J’ai vendu mes chevaux dont je ne me servirai pas de longtemps.

Je fais déjà des pas d’un pied dans ma chambre au moyen du soutien de mon domestique et je crois que dans 10 ou 12 jours je pourrais sortir avec des béquilles. Je suis très épuisé.

Je prends des réconfortants le plus possible et ne bois que du bordeaux; c’est ruineux, mais je ne veux rien épargner.

Adieu, chère Henriette, n’épargne rien pour obtenir mon congé du Major-général. On laisse aller les officiers blessés et malades jusqu’à Vittoria, mais là on arrête tout. C’est de là  que je ferai venir de Bayonne ma permission.

La baronne de Maltzen au colonel Valazé.

J’ai recours à vos bontés, Monsieur, dans l’angoisse mortelle où me jette le long silence de mon fils unique, Maurice de Maltzen.

Daignez me rendre la vie en m’apprenant qu’il existe encore ; depuis le mois d’août je n’ai plus de ses nouvelle ; il avait alors demandé un congé de convalescence.

Il était très malade et blessé. Depuis plus d’un mois j’hésite à vos écrire pour vous parler de mes douloureuses inquiétudes, dans la crainte d’apprendre une cruelle vérité. Je vous bénirai, Monsieur, si jamais vous m’apprenez que j’ai encore un fils ;

Le prince de Neuchâtel à la comtesse de Razoumowski.

Paris, le 17 septembre 1810.

Je vous préviens, Madame la Comtesse, que d’après la demande que vous m’avez adressée le 6 de ce mois, l’Empereur, par décision du 16 a accordé à M. le chef de bataillon du génie Maltzen, votre frère, un congé de trois mois avec appointements pour renter dans ses foyers.

Agréez, etc.…

ALEXANDRE.

—-

A Maurice de Maltzen.

Evêquemont, le 17 juillet 1810.

Ô mon bien aimé enfant, mon cœur est pénétré de douleur, de crainte et d’espérance. Dieu t’a préservé d’un coup mortel, je l’en bénis, qui daigne t’accorder ta guérison et ta conservation et je lui en rendrai grâces toute ma vie. Je ne te peindrai pas l’état de mon cœur ni celui de ta sœur. Nous sommes bien à plaindre d’être si loin de toi et privées de la consolation de te donner nos soins, et sans avoir de tes nouvelles. Quelle cruelle épreuve pour mon cœur, cher enfant ! Le tien le sent sûrement douloureux. Je souffre trop pour sentir la manière honorable dont on a fait mention de toi dans le rapport. Tous nos amis nous en félicitent nous plaignant cependant sincèrement.

 Le général de Grouchy veut bien te faire parvenir 500 fr. par le général Éblé.

Tu aurais pitié de nous si tu savais de quelle affreuse manière nous apprîmes ton malheur : en lisant le rapport et ton nom, Maltzen, mes yeux se troublèrent, je jetai un cri de douleur, je tenais le journal convulsivement. Henriette courut après moi, me couvrit de larmes… Nous te crûmes mort. Ta sœur parvint à m’ôter le journal et à lire à travers ses sanglots que tu n’étais que blessé et non tué.

 M. de Grouchy a écrit au général Dejean, d’une manière pleine de sollicitude et d’amitié pour le prier de te tenir au courant.

Note trouvée dans les papiers de Madame de Maltzen.

Le 6 août, nous apprîmes quez l’Empereur avait créé mon fils chef de bataillon. Je le lui écrivis le même jour, l’infortuné n’eût pas ma lettre.

Le 28 août, nous reçûmes un paquet de lui, et le 5 décembre nous apprîmes notre malheur, et il était mort le 29 août 1810, jour à jamais malheureux.

Que la volonté de Dieu soit faite. Puisse dieu miséricordieux recevoir les affreux déchirements de mon cœur en expiation de mes pêchés et me réunir bientôt à mon fils.

Leonardo Goeteja à Mme de Razoumowski.

Salamanque, le 9 février 1811.

Madame,

Votre lettre du 22 décembre que j’ai reçue par le dernier courrier m’oblige à réveiller le triste souvenir de la mort de votre bien-aimé frère et mon estimable ami Maurice de Maltzen. Cette mort a eu lieu chez moi le 29 août par suite de blessures et le 30 M. Maurice a été enterré dans la paroisse de la cathédrale avec toute la décence possible et tous les honneurs militaires, d’après les ordres du colonel Valazé. Quoique j’aie accompagné le dit colonel Valazé à l’enterrement, je n’ai assisté à rien d’autre. M. le colonel ayant rendu les soins assidus à M. Maurice durant tout le temps de sa maladie et presque jusqu’à son dernier moment. Ce moment arrivé, il en fut donné avis à M. le colonel qui vint avec un commissaire. On leur remit tous les effets et papiers du défunt, aux domestiques duquel ils furent laissés après avoir été scellés. Le lendemain de l’enterrement, les effets furent vendus à l’encan ; du produit, on paya les frais d’enterrement et autres. Le surplus, ils le gardèrent pour le faire parvenir à vous, Madame, ou à la chère mère du défunt. De sorte que M. le colonel ou M. le commissaire doivent vous informer de tout avec la plus grande exactitude.

Je suis affligé, Madame, de devoir à un si triste événement l’honneur que vous m’avez fait de m’écrire, etc.

Le colonel Valazé à la baronne de Maltzen.

Ciudad-Rodrigo, 7 avril 1811.

Madame, en arrivant du Portugal hier, j’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 14 novembre [1810].

 Vous devez avoir maintenant la triste certitude de la mort du malheureux Maltzen. Nous le regrettons tous, Madame, nous l’avons vu au siège de Saragosse, partout, il a montré toujours son brillant courage. J’ai eu le chagrin de le voir à Salamanque souffrir de sa blessure et je le regrette encore lus que ses autres camarades. Votre famille, Madame, est à plaindre d’avoir perdu cet intéressant jeune homme. Son caractère devait le conduire à de grandes choses, malheureusement c’est ce caractère ardent qui l’a emporté. Ses blessures allaient bien : quelques accidents augmentés par le feu de son inquiétude l’ont enlevé en quelques jours. Les habitants de Salamanque qui l’avaient connu se sont empressé de se mêler à nous dans la triste cérémonie que nous devions à sa mémoire, aux souvenirs qu’il laissait et de l’intérêt qu’il avait su nous inspirer à tous. Cet intérêt, Madame, est la cause du triste plaisir que j’ai à vous parler (trop longuement sans doute), de choses qui vous sont douloureuses. Je finis donc et suis avec un profond  respect

Votre très humble serviteur

Le colonel du génie

 VALAZÉ. 

Lettre de M. de Saint-Chamans, auditeur au Conseil d’État, intendant supérieur de la province de Palencia.

Palencia, 24 août 1811.

Ayant été aussi longtemps sans entendre parler de moi, vous avez peut-être cru, ma chère tante, que j’avais oublié votre commission. Mais les circonstances seules m’ont empêché de la remplir plus tôt. Je ne l’ai jamais perdue de vue. Quand nous sommes arrivés dans ce pays-ci, la position de Salamanque était trop incertaine pour qu’on pût y envoyer un auditeur. Pour moi, je fus sur-le-champ placé où je usis encore. Il y a à peu près six semaines que l’on s’est décidé à établie une intendance à Salamanque, et aussitôt que j’ai sur qu’un de mes collègues y était arrivé, je lui ai envoyé la note de Mme de Maltzen en le priant instamment de ne rien négliger pour remplir les vœux qui y étaient exprimés. J’ai reçu hier sa réponse et je m’empresse de vous transmettre tout ce qu’il a recueilli.

Je vous adresse d’abord une copie de sa lettre. Mme de Maltzen y verra avec plaisir et peine l’intérêt que son fils a inspiré à tous ceux qui l’ont approché ; 2° une note qu’ont donnée ses hôtes et qui répond à une grande partie des questions qu’a faites Mme de Maltzen. Cette note est écrite avec beaucoup de simplicité. Je l’ai traduite moi-même et je vous assure que quoique je n’aie pas connu celui qui en est l’objet, elle m’a fortement affecté.

Quand on est sur les lieux, que l’on est plus porté à compatir aux malheurs des autres, et si je faisais une mauvaise fin, j’aurais grande obligation, même après ma mort, à celui qui transmettrait à ma famille quelques détails sur mes derniers moments. Je vous envoie aussi l’épitaphe qui, par les soins de mon collègue, a été gravées sur la tombe de M. de Maltzen. Je garde même la petite boîte qui renferme la poussière qu’a demandée Mme de Maltzen ; j’attendrai une occasion sûre pour vous l’adresser et je crois que je l’aurai bientôt.

Note sur M. Maurice de Maltzen, donnée par ses hôtes.

M. Maltzen, après s’être trouvé au siège de Saragosse et autres occasions mémorables, vint à Salamanque au mois de novembre 1809 et fut logé chez le trésorier à la cathédrale. Il fut d’abord employé aux travaux du fort de cette ville, à la construction  de nouveaux fours pour l’armée et autres ouvrages assez importants ; enfin, il partit avec le 6ème corps pour assiéger Ciudad-Rodrigo. Là dans la nuit du 23 au 24 juin [1810] il fut chargé d’attaquer un fort situé hors la ville. Il y reçut en même temps 3 blessures : une balle le frappa au pied droit, une grenade en passant lui brûla la main et un éclat de bombe lui entra si avant dans la cuisse gauche qu’on n’a pu l’en extraire qu’après sa mort. Au moment où il reçut ces blessures, quelques soldats l’emportèrent sur leurs épaules. Il fut transporté à Salamanque et déposé à l’hôpital dans la salle des officiers, mais comme il désirait avec ardeur reprendre son logement chez le trésorier qui allait souvent le voir, accompagné de son neveu, professeur à l’université de Salamanque, que M. de Maltzen aimait beaucoup, on l’y porta et du moment qu’il y fut, le malade dit qu’il lui semblait que les soins, les secours et les témoignages de tendresse qu’il recevait de ses hôtes et de tous les gens de la maison avaient calmé ses douleurs et guéri ses plaies. Plusieurs fois, voyant le trésorier arranger lui-même les draps de son lit, il s’écria : « A voir les soins que vous me donnez, on croirait que vous êtes mon père et que je suis entre ma mère et mes frères et sœur. » Il fut soigné par un chirurgien-major en qui il avait beaucoup de confiance et d’autres chirurgiens de l’armée française. Ses domestiques ne l’abandonnèrent pas, au contraire, ils lui donnèrent les plus grands soins, sans quitter son oreiller ni jour, ni nuit. Il recevait les visites de ses mais, surtout de M. Valazé, colonel du génie qui le voyait tous les jours. Il allait d’abord de mieux en mieux, toutes ses blessures étaient guéries, hors celle de la cuisse ; déjà il s’habillait, se promenait dans la maison et se repaissait de l’espérance de voir bientôt sa famille. Ce fut alors qu’il reçut la nouvelle qu’il était nommé membre de la Légion d’honneur. Le colonel Valazé lui en attacha le ruban à la boutonnière et ce jour-là même il fut rendre visite à son patron dans sa chambre, transportée de joie de l’honneur qu’il venait de recevoir. Le chirurgien-major avait les meilleurs espérances quand, vers la fin d’août, les chaleurs étant devenues très fortes, la suppuration augmenta, l’humeur rentra, se porta à la tête et il mourut sans savoir qu’il mourait, le 29 août [1810], à 3 heures après-midi. Le colonel Valazé resta près de lui et lui ferma les yeux.

Une compagnie d’infanterie accompagna le corps jusqu’à la cathédrale, où il fut enterrée près de la grande chapelle, le 30 août dans la soirée. Le lendemain, on chanta en son honneur une messe de requiem. La troupe lui rendit les honneurs militaires et on mit sur son cercueil rendu de noir et de blanc son chapeau, son épée et son ruban de la Légion d’honneur.

Pour remplir les intentions de sa mère, on a gravé sur son tombeau l’épitaphe :

« Ci-gît Maurice de Maltzen, chef de bataillon, membre de la Légion d’honneur, qui, des suites d’une blessure reçue au siège de Ciudad-Rodrigo, est mort à Salamanque le 19 août 1810. Il avait 25 ans. Sa mère lui érigea ce tombeau. »

—-

A M. de Saint-Chamans.

Salamanque, 6 août 1811.

 Mon cher Collègue,

L’intérêt qu’a inspiré M. de Maltzen pendant sa vie a été trop grande pour que son souvenir ne se soit pas conservé ici jusqu’à présent ; les médecins et chirurgiens qui l’ont soigné ont suivi l’armée du Portugal, mais j’ai retrouvé ses hôtes, qui tout pleins encore de lui, m’en ont parlé avec effusion. Je les ai priés de m’écrire tous les détails qu’ils pourraient recueillir afin que Mme de Maltzen fut plus convaincu de la vérité de leurs rapports, et je vous l’envoie tel qu’il m’a été donné.

Le colonel Valazé avait ordonné qu’il fut placé une pierre avec une inscription sur sa tombe, mais les troubles survenus avarient arrêté l’exécution. Je m’en suis chargé et hier tout a  été posé. J’en ai profité pour remplir le dernier vœu de Mme de Maltzen et je vous envoie aussi la petite boîte qu’elle avait réclamée. Je connais trop le prix qu’on attache dans ce cas aux moindres circonstances  pour ne pas chercher à satisfaire la douleur d’une mère aussi malheureuse. J’aurais déserté pour cela que ses hôtes fussent entrés dans les détails le plus minutieux, mais vous connaissez la peine qu’ont les Espagnols à écrire et je  crois encore en avoir obtenu beaucoup.

Veuillez, etc.

 Signé : L’auditeur au Conseil d’État

Intendant supérieur,

PATRY.

M. de Saint-Chamans à la comtesse de Razoumowski.

Palencia, 2 décembre 1811.

Je me félicite, Madame, d’avoir rempli les vœux que Madame votre mère et vous aviez formés. Sachant combien tout ce qui a tait aux derniers moments d’un fils et d’un frère a  d’intérêt pour les personnes qui ont eu le malheur de le perdre, j’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour vous en procurer l’entière connaissance et je me suis d’autant plus empressé de vous transmettre les moindres détails qu’ils m’ont paru de nature  à porter quelque adoucissement à vos peines. M. de Maltzen n’a seulement pas soupçonné qu’il était si près de sa fin et il est mort sans avoir à repousser l’idée d’une éternelle séparation. Cette certitude peut être bien consolante pour vous, Madame. Je suis heureux de savoir que c’est à moi que vous la devez et le serai encore plus d’apprendre le rétablissement de Madame de Maltzen et le retour de la tranquillité parmi vous.

Croyez, Madame, que j’en fais le vœu bien sincère et veuillez agréer mes hommages respectueux.

FIN.

 

 

 

 


[1] Terre du maréchal de Grouchy qui la vendit plus tard pour se fixer à La Ferrière dans le Calvados. Elle est entrée par le mariage de François-Jacques, marquis de Grouchy avec Mlle Gilberte Freteau de Peny. Elle appartient aujourd’hui [1880] à la marquise de Termes, fille de Fouché, duc d’Otrante. Elle est située près de Meulan, dans la commune de Condécourt (Yvelines]. (Note du Vte de Grouchy).

[2] Incendie de l’ambassade d’Autriche pendant le bal que l’Ambassadeur donnait pour les fêtes du mariage de Napoléon et de Marie-Louise. (Note du Vte de Grouchy).

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( 7 décembre, 2019 )

Trois lettres du chef de bataillon Othenin sur la campagne de Russie…

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Voici trois lettres relatives de la campagne de Russie que le chef de bataillon Othenin du 33e régiment d’infanterie écrivit à son frère. Elles sont issues de l’ouvrage intitulé « Le major Othenin et Compiègne en 1814. Études d’histoire militaire d’après des documents entièrement inédits » par Edmond Caillette de L’Hervilliers (A Paris, chez l’Auteur, 1866). 

Au bivouac, à trente-six lieues de Moscou, le 2 septembre 1812 (à Ghjat).
 

Mon frère, 

Je vous écris à la hâte, parce que depuis trois mois nous marchons ; notre régiment n’a encore paru à l’ennemi que devant Smolensk, dix-huit hommes de mon bataillon ont été mis hors de combat, dont trois morts. Nous nous attendons d’un jour à l’autre à une bataille générale que nous gagnerons. Tous les soldats la désirent. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que j’ai été fait chevalier de l’Empire (Légion-d’Honneur) le 18 juin dernier l’Empereur m’a fait ce don sur ma bonne vieille mine (1) [...] Je vous écrirai de Moscou avant quinze jours, … 

(1) En effet Othenin a été décoré par l’Empereur le 18 juin 1812 lors d’une revue du 2e corps à Gumbinen en Prusse, juste avant le début de la campagne de Russie.

———————

Le 1er octobre 1812. 

Mon frère, Le trois ou quatre du mois dernier, je vous ai écrit que nous devions incessamment gagner une bataille, cela a eu lieu comme je l’avais prévu, et c’est le 7 septembre qu’elle fut gagnée. Je vous aurais bien écrit plus tôt, mais la blessure que j’ai reçue m’en a empêché. Voici ce qui m’est arrivé à cette bataille : A dix heures du matin , après avoir pris deux redoutes, notre régiment se trouva au centre de la ligne ennemie, formant une pointe par bataillon carré et par échelon. Ainsi disposés nous fîmes feu de toutes parts ; enfin, après avoir reçu trois balles dans mes habits, je reçus un biscaïen au côté gauche, qui ne laissa qu’une faible marque; au même moment je fus atteint par une balle qui me frappa derrière l’oreille droite et fit jaillir quelques gouttes de sang. Jusque là tout allait bien; mais, vers trois heures après midi, je fus enfin frappé par une balle à la hanche droite ; il me fallut alors quitter le champ de bataille; il résulte de cette blessure que je marche avec des béquilles ; la plaie va bien, mais la balle n’est pas sortie; l’on me fait espérer que cela ne m’empêchera pas de marcher, c’est ce que je désire.  

[Après avoir consacré une demi-page au neveu dont il a été précédemment question, il poursuit:]

Il y a loin d’ici à Beauzée, c’est pourquoi il faut écrire fin et bien serré lorsque vous me répondrez ; dites-moi du nouveau, car je ne me souviens presque plus de Beauzée, je crois que je ne retrouverai plus le chemin lorsque j’y retournerai. Donnez-moi des nouvelles de toute la famille en général, grands et petits, de tous nos amis, [suivent les noms. Il parle ensuite d’un ami André, qu’il a revu après dix-sept années de séparation, quelques instants avant la batailleJe commence à me faire vieux, mon frère, et pense plus que jamais à la retraite; me voilà dans ma quarante-troisième année d’âge et ma vingt-deuxième de service. Je sens que je n’ai plus le sang si chaud qu’à vingt-cinq ans. Avant de me déterminer définitivement au retour dans mes pénates, il faut que je sache si je pourrai loger convenablement chez vous, vous savez qu’un officier supérieur doit garder un certain décorum. Plus tard nous parlerons de cela, car à la guerre il n’est question que de brevet de mort subite et non de brevet de retraite.Jusqu’au revoir, mon frère, je vous embrasse ainsi que [etc., etc.] : ils ont part à tous les vœux que je forme au Très-Haut, pour la conservation et la prospérité de toute la famille 

 ———————

Stettin, le 24 janvier 1813.

Mon frère, 

Je ne sais si vous avez reçu mes deux dernières lettres, la première était des premiers jours de septembre, dans laquelle je vous annonçais que la bataille devait se donner incessamment. La seconde était de Mosaïque [Moskowa], écrite vers le 15 ou 20 septembre, dans laquelle je vous annonçais que j’avais été blessé. Dans l’incertitude où je suis si vous avez reçu cette dernière ou non, je vous apprends que j’ai été blessé le 7 septembre à la bataille de Mosaïque par une balle de fusil qui m’est entrée dans la hanche droite, où elle est encore, ce qui me rend boiteux et me prive de l’usage de la jambe droite. Je ne marche qu’avec des béquilles. Mon domestique est obligé de me mettre et de m’ôter mes pantalons et mes bas. Afin que vous n’ignoriez rien de ce qui m’est arrivé depuis le 7 septembre, je vais vous faire un récit qui vous mettra à même de juger de ma situation actuelle. Le 5 septembre, la diarrhée me prit, maladie incommode et qui affaiblit singulièrement; après avoir été blessé, je suis resté sept jours, dans une mauvaise cassine, dans les environs du champ de bataille,après quoi, moi, ainsi que plusieurs officiers du régiment, nous avons été transportés dans la ville de Mosaïque |Mojaïsk], où je suis resté jusqu’au 26 septembre, jour de mon départ pour Moscou. Je suis arrivé dans cette dernière ville le 30 septembre ; il y a vingt-deux lieues de Mosaïque à Moscou, et j’y suis resté jusqu’au 10 octobre, jour que l’Empereur fixa pour une grande évacuation sous l’escorte de douze cents hommes d’infanterie. Cette évacuation consistait en plus de vingt-cinq généraux, cinquante colonels, soixante-dix chefs de bataillon et cent cinquante officiers. De notre régiment étaient le colonel, le major, deux chefs de bataillon, moi compris, et quatre capitaines. J’ai donc voyagé depuis Moscou jusqu’à Wilna, deux cents lieues, avec la diarrhée, qui, à quatre reprises, est dégénérée en dysenterie, et loin d’avoir des moyens pour me guérir, on n’en avait même pas pour me soulager. Lorsque je suis arrivé à Wilna, le 12 novembre, on était obligé de me porter lorsque je voulais changer de place, j’avais absolument perdu toutes mes forces. Dans les premiers jours de mon arrivée à Wilna, où je suis resté dix-huit jours, j’ai heureusement découvert un chirurgien de ma connaissance, qui, au bout de huit jours, m’a débarrassé de la mauvaise maladie qui me poursuivait depuis près de trois mois, le bon vin de Bordeaux à 12 fr. la bouteille a eu beaucoup de part à ma guérison.  Un peu remis de mes fatigues et après dix-huit jours de repos, je suis parti de Wilna le 1er décembre, par un froid de chien, et suis arrivé le 16 à Koenigsberg. Le lendemain 17, la fièvre me prit et ne me quitta que le 29. Comme les Russes s’avançaient, il fallut penser à décamper, ce que je fis le 2 janvier, et fis très-bien, car le 4 l’ennemi prit possession de la ville. Comme il y avait un peu de désordre au moment de mon départ, je ne pus pas obtenir de moyen de transport, il me fallut payer cent cinquante francs pour me conduire à Elbing; la distance est de quarante lieues ; mais que faire ? Il fallait payer quarante thalers ou être fait captif.

D’Elbing à Stettin, il m’en a fallu payer à peu près autant. Il parait que ce n’est pas fini, car il y a deux jours que je devais partir pour Berlin ; je ne l’ai pu faute de chevaux. Il m’en est accordé deux sur ma feuille de route, mais les Commissaires des guerres ne se conforment pas toujours aux ordres. J’ai une petite chaise à moi dans laquelle je voyage très-commodément; il y a place pour mon petit et fidèle domestique. Je ne vous parle pas de mes chevaux… Un petit porte-manteau qui renfermait six chemises et quelques mouchoirs est ce qui me reste; toute ma bijouterie et tout le reste est perdu. Je suis en route pour Mayence, où je dois attendre la saison ces eaux. J’espère qu’elles me feront du bien. Au retour de ce traitement, c’est-à- dire au mois de septembre, je reviendrai à Mayence pour y demander ma retraite. Ainsi, l’hiver prochain je serai à Beauzée. Maintenant ma santé n’est pas très-bonne, je suis extrêmement maigre et je fais des sueurs horribles toutes les nuits. Cependant je bois quotidiennement ma bouteille de vin : depuis Dantzig je ne la paye que 3 fr.70c, un thaler ; il n’est pas toujours bon, mais il faut en boire, autrement plus de Cavalier.Je n’ai pas du tout souffert du froid, une bonne pelisse m’en garantit, lorsque je serai arrivé à Mayence je vous écrirai de nouveau; vous pouvez en attendant m’écrire et m’y adresser votre lettre. Que faites-vous, ainsi que votre épouse et vos enfants ? Dites-moi cela dans votre lettre.En attendant le bonheur de vous revoir tous, croyez-moi pour toujours votre frère. 

OTHENIN , Chef du 4ème bataillon du 33ème régiment de ligne. 

 

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( 11 octobre, 2019 )

En direct de Leipzig…

Le major Bial participe à la campagne de Saxe dans les rangs du 56ème de ligne et remplit les fonctions de colonel, en l’absence de l’officier de ce grade de ce régiment. Voici un extrait de ses « Carnets ». Le 16 octobre 1813, il se rapproche de Wachau…

« Le village n’avait que deux rangées de maisons séparées par une large rue ; à gauche se trouvait un château et un bouquet de chênes assez épais. D’abord nous occupâmes le village, mais l’ennemi y envoya un si grand nombre de troupes que nos gens furent forcé de se retirer vers le milieu du bourg, qui fut pris et repris plusieurs fois par les deux parties. La lutte fut acharnée de part et d’autre, mais si la journée s’écoula sans résultat décisif, la nuit seule mit fin au combat. En me retirant du champ de bataille, j’aperçus un officier autrichien désarçonné et grièvement blessé par un biscayen qui lui avait entamé les deux fesses. Auprès de lui se trouvaient deux soldats en train de le fouiller. L’officier crut qu’on voulait le finir et poussait de grands cris. J’accourus de toute la vitesse de mon cheval pour veiller non seulement à ce qu’on ne lui fit aucun mal mais aussi qu’il ne fusse pillé, et j’ordonnai à un caporal de grenadiers qui passait, de le faire transporter à l’ambulance par les deux maraudeurs eux-mêmes que je réprimandai vertement.

Malgré que nous eussions tenu pied, il fallut, le lendemain 17, se replier au plus près de Leipzig. Mais la lutte reprit, le 18, plus acharnée que jamais. Nous nous trouvions au centre, près du village de Probstheida que nous étions chargés de défendre. Dans l’après-midi, le combat devint encore plus acharné et ce fut pendant une des attaques les plus furieuses que je fus grièvement blessé par un coup de feu presque à bout portant. La balle qui m’atteint, me brisa le sternum et traversa l’épaule gauche. Je fus renversé de cheval et je perdis connaissance. Mais je sus plus tard, qu’on avait couru à mon secours et qu’on m’avait transporté à l’ambulance où je repris enfin mes sens. Monsieur Marchand, chirurgien en chef, visita ma blessure et me fit un premier pansement. Je passai la nuit dans la ferme, transformée en ambulance où de nombreux amis vinrent ma voir. Un de nos aides-majors qui avait perdu son cheval, me demanda de lui céder un des miens. Je consentis à lui en prêter un jusqu’à mon retour en France, si toutefois j’y revenais jamais. Car la situation était devenue fort critique après la trahison des troupes saxonnes, et tout indiquait que la retraite allait se faire dans des conditions désastreuses.

En effet, le lendemain matin, 19 octobre, l’évacuation des blessés sur Leipzig commença en toute hâte, et j’y fus transporté étendu sur un char-à-bancs. Mais les hôpitaux de cette ville étaient déjà bondés, et un encombrement effroyable se produisit à l’entrée de la ville ? De telle sorte qu’on prit le parti de déposer les blessés sur une pelouse couverte d’arbres qui se trouvait hors ville contre la porte de Dresde. Déjà, quelques milliers de malheureux gisaient là sur le gazon, sans aucun secours. J’attendais qu’on m’eût descendu de voiture quand tout à coup j’aperçus mon domestique qui me cherchait depuis la veille. Dès qu’il avait appris que j’étais blessé, ce brave et dévoué garçon s’était mis à ma recherche toute la nuit, et le hasard l’avait conduit à cet endroit. Il manifesta toute la satisfaction qu’il éprouvait de m’avoir retrouvé et aida à me transporter au pied d’un arbre où je devais être un peu abrité. Mais quel ne fut pas mon étonnement de reconnaître à quelques pas de là, l’officier autrichien que j’avais l’avant-veille protégé contre les maraudeurs et fait transporter à l’ambulance. Il manifesta, lui aussi, de la joie en me retrouvant et se fit transporter près de moi. Mon domestique s’empressa ensuite d’aller chercher dans l’hôtel voisin du faubourg, où il avait remisé ma voiture, quelques objets qui pouvaient m’être utiles.

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Pendant ce temps, une file ininterrompue d’équipages de toute sorte continuait de passer sous mes yeux et traversait la ville pour prendre la route de Lindenau. Le canon tonnait tout autour de nous, et nous ne tardâmes pas à avoir arriver les troupes d’arrière-garde qui protégeaient la retraite de l’armée. Les boulets tombaient dans les faubourgs et même en ville, de sorte que nous nous trouvions placés entre deux feux. Les Alliés arrivèrent enfin à la barrière de Dresde et pénétrèrent dans les faubourgs. Mais nos gens, qui se trouvaient encore sur les boulevards, soutenaient une fusillade bien nourrie qui arrêta les colonnes russes.

Il y avait à gauche un vaste édifice, probablement une église, formant tout un des côtés d’une place assez vaste et à laquelle aboutissaient plusieurs rues. La principale conduisait aux boulevards où nos gens se défendaient si bravement. Nous nous trouvions près de la Barrière, d’où l’on pouvait  voir toutes les péripéties au combat. Quand les Russes voulurent forcer l’entrée de la ville, ils formèrent une masse de grenadiers serrés comme des harengs, pendant que les tambours battaient la charge. Cette colonne s’avança sur la place au moment où une compagnie de voltigeurs y débouchait. Lorsque les Russes virent arriver cette troupe sur leur flanc droit, ils reculèrent dans le plus grand désordre. Les officiers leur administraient en vain de grands coups de knout en jurant comme des diables. Le flot des barbares augmentant toujours, les nôtres durent se relier néanmoins. C’est alors que se produisit la catastrophe du pont de l’Elster, que l’on fit sauter avant que notre arrière-garde ait pou passer sur l’autre rive, ce qui causa la perte de plus de 20.000 hommes, tant blessés que valides et qui furent, comme nous, ainsi isolés de reste de l’armée.

Nous assistâmes alors, impuissants et atterrés, à l’entrée des Alliés dans Leipzig et bientôt nous allions subir les outrages des hordes à demi civilisées qui s’établirent dans les faubourgs. Tout d’abord, nous fûmes pour ainsi dire oubliés. Mais, vers le soir, commencèrent les scènes les plus effrayantes de désordre et de pillage. Mon domestique avait cru bon de transporter près de moi tout ce que ma voiture contenait de plus précieux, dans l’espoir que le camp de misère où nous gisions serait respecté. Le premier bandit qui se présenta pour exercer sur moi ses actes de barbarie, ce fut, à la honte de l’habit qu’il portait, un officier prussien. Il commença par rôder autour des blessés, puis, apercevant la belle pelisse que j’avais rapportée de Russie et sur laquelle j’étais étendu, il s’empressa de me l’arracher en me bousculant avec la plus grande brutalité, sans s’inquiéter de mes cris de douleur causés par son acte infâme. Il s’empara aussi d’un cabaret à liqueurs en acajou massif, garni de gros flacons en cristal ciselé. Comme ce petit meuble était d’un certain poids, le pillard galonné crut que c’était une cassette remplie d’or, aussi s’empressa-t-il de la cacher dans la pelisse et de s’enfuit honteusement avec son butin.

Peu de temps après arriva une bande de Kalmouks à figures plates et bizarrement accoutrés. Leur langage ressemblait au grognement d’animaux sauvages. Ils se jetèrent sur nous comme des oiseaux de proie. Mon voisin de misère, le capitaine autrichien, avait beau leur crier qu’il était de l’armée alliée, ils ne comprenaient pas son langage et continuèrent leur triste et honteuse besogne. Ils nous dépouillèrent donc de nos bottes et de nos manteaux ; puis, ils nous retournèrent brutalement pour fouiller dans le peu de paille que mon domestique s’était procuré et dans laquelle il avait caché tout ce que je possédais de plus précieux. J’avais 4 à 5.000 francs en or ou en argent contenu dans deux petits sacs qu’ils découvrirent et emportèrent en poussant de grands cris de joie.

Nous passâmes un nuit atroce au milieu de ces hordes sauvages qui avaient allumé de grands feux et s’enivraient d’eau-de-vie de pommes de terre. On entendait de tous les côtés des cris et des clameurs mêlés aux lamentations des blessés et des mourants. Dès l’aube, la curée recommença. Cette fois, ce fut une bande de cosaques du Don qui survint pour nous bousculer  à nouveau. J’endurai des souffrances inouïes dans l’état où je me trouvais, ne pouvant remuer ni les bras, ni la tête sans éprouver de terribles douleurs. Comme j’avais perdu beaucoup de sang, ce qui me restait de vêtements en était tellement imprégné qu’ils étaient raides comme du cuir. Aussi, les Kalmouks me les avaient-ils laissés ; mais ces derniers s’en accommodèrent et me dépouillèrent entièrement, sans oublier une magnifique montre à répétition. D’autres leur succédèrent encore jusqu’à ce que nous eûmes plus rien, pas même de chemise… C’est dire que nous restâmes, en fin de compte, nus, absolument nus sur le gazon mêlé de paille. Ce qui n’empêchait pas de nouvelles hordes de nous bousculer encore pour fouiller dans la paille dans l’espoir d’y trouver quelque chose de caché. Tous ces pillards à demi-ivres nous foulaient avec leurs grosses bottes sans s’inquiéter s’ils nous faisaient mal. »

Le major Bial fait prisonnier, ne rentrera en France qu’à la fin de 1814.

———

« Les Carnets du colonel Bial, 1789-1814. Souvenirs des guerres de la Révolution et de l’Empire. Rédigés à Leipzig au Dépôt des prisonniers. Publiés d’après le manuscrit original par Gabriel Soulié, Président de la Société Archéologique de la Corrèze », Les Editions de l’officine, 2004, pp.287-291).

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( 20 septembre, 2019 )

Napoléon à l’île d’Elbe. II. La vie secrète.

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Cet article, qui vient compléter celui du même auteur et diffusé ici il y a peu de temps, a été rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) . Il fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

Ce comportement résigné dissimulait une activité secrète, intense, qui absorbait, à l’insu de la plupart de ses proches, sa pensée pénétrante. Le rocher des Mulini à l’égal des Tuileries, de Schoenbrunn ou de Buckingham, était exactement informé des fluctuations de la politique européenne comme du sentiment populaire français. Avec un égal acharnement, les gouvernements alliés s’ingéniaient à percer les intentions de l’exilé. Pour s’observer, Napoléon et ses ennemis montèrent de toutes pièces un mutuel et subtil dispositif d’espionnage : les renseignements recueillis par leurs agents, bénévoles ou prébendés, s’acheminaient par les filières les plus diverses. 
L’histoire en est mal connue. Les informateurs alliés, qui n’étaient pas tenus à demeurer clandestins, ont certes laissé des traces écrites. Mais ceux de Napoléon, pour des raisons de sécurité, procédaient par transmission orale, et l’écho fragmentaire ou déformé de leurs exploits est surtout venu jusqu’à nous par les rapports de police du contre-espionnage allié, accessoirement par les allusions des mémorialistes. 

 Les agents secrets de Napoléon.

Pour se renseigner, Napoléon eut recours à divers procédés. Les plus innocents consistaient à lire les journaux français, anglais, italiens, auxquels il s’était abonné sous des noms d’emprunt ; à se faire communiquer les lettres intéressantes qui parvenaient à la troupe ; à recevoir et à faire parler les visiteurs anglais, les négociants français et les officiers en demi-solde qui affluaient à l’île d’Elbe par curiosité, par fidélité, ou pour y chercher un emploi. 
Il ne faut pas oublier en effet que sa souveraineté reconnue par toutes les puissances européennes, sauf la France, permettait aux bâtiments étrangers de relâcher librement dans les ports de l’île et à sa petite flottille de se’ rendre dans les ports toscans ou pontificaux, sous couvert d’assurer la poste et le ravitaillement. Certains jours on compta jusqu’à vingt entrées ou sorties de navires anglais, génois et napolitains à Porto Ferrajo. Venait ou repartait qui voulait et cela facilita singulièrement le passage des agents secrets.  Ceux de Napoléon travaillaient avec efficacité en Italie, en France et en Autriche. Leurs messages étaient centralisés par un conseiller municipal de Livourne, François Bartolucci, qui avait monté un réseau clandestin de correspondants à Gênes, à Piombino et à Civita Vecchia. Deux fois par semaine une barque venant de Porto Ferrajo accostait de nuit à Montenuero, près de Livourne, et assurait la navette du courrier. J’ai retrouvé le nom de Bartolucci sur la longue liste des gratifications accordées par Napoléon à ceux qui le suivirent jusqu’à Paris : il figure pour une somme de 2.000 francs, alors que la moyenne ne dépasse pas 300.

En France deux filières sont connues, à Grenoble et à Paris. Une troisième, d’importance capitale, fonctionnait à Vienne.  Dumoulin, gantier à Grenoble, vint proposer ses services à l’Empereur par l’intermédiaire de son compatriote Emery, chirurgien de la Garde. Il aurait fourni, sur une carte des Alpes, le tracé de la route inaccessible à toute poursuite qui sera plus tard suivie. En attendant, il lui fut prescrit de renseigner son ami sur l’opinion en Dauphiné et sur les mutations des chefs de corps, ce qu’il fit régulièrement en cachant ses lettres dans des balles de gants.  A Paris, le naïf d’André, directeur général de la Police, prit pour secrétaire intime Mounier, homme de confiance de Maret, duc de Bassano, à qui il livrait une copie des bulletins confidentiels rédigés par son patron pour le ministre de l’Intérieur, l’abbé de Montesquiou. Maret les transmettait à Evain, chef de division au ministère de la Guerre, qui les acheminait par la voie officielle à sa soeur, directrice du bureau de poste d’Angers. De là les plis gagnaient le bureau de Toulon où ils étaient pris en charge par les agents de Bartolucci. Ainsi Napoléon était-il tenu au courant des fluctuations de l’opinion en France par le successeur de Fouché ! 

A Vienne, le Fidèle Méneval, détaché auprès de Marie-Louise, et qui avait conservé de nombreuses amitiés dans les milieux diplomatiques (en particulier la vieille comtesse de Brignole, belle-mère du duc de Dalberg, adjoint de Talleyrand), Méneval tenait Napoléon au courant des projets du Congrès. Le contact avait été noué par le mystérieux Cipriani, dont les fonctions de maître d’hôtel de Napoléon lui permettaient de l’aborder à toute heure sans éveiller l’attention, et qui fut le véritable responsable de son deuxième bureau. Il fit trois voyages à Vienne d’où il rapporta des renseignements capitaux. C’est lui qui organisa la filière de Méneval, grâce à des négociants viennois en liaison avec leur confrère génois Constantin Gatelli. Chaque semaine un bulletin d’information parvenait de Vienne à l’île d’Elbe par ce canal.  Existe-t-il une trace qui matérialiserait la charge financière d’un tel service ? Je crois l’avoir découverte dans les registres de dépenses minutieusement tenus à jour par le trésorier Peyrusse. On relève au chapitre V intitulé Cassette six « bons de l’Empereur » totalisant la somme énorme de 136.000 francs, plus d’un million de francs lourds d’aujourd’hui. Cela représente environ 7 % des dépenses engagées pendant le premier exil. Le principal titulaire de ces largesses est l’obscur Docteur Lapi, médecin à Porto Ferrajo, qui figure à lui seul pour 121.000 francs en trois versements (56.000 le 23 juin 1814, 61.000 le 30 septembre, 4.000 le 15 octobre 1814.). Or Lapi avait été nommé chambellan au traitement annuel de 1.200 francs et directeur des Domaines. A son départ Napoléon le fera général, gouverneur de l’île et président de la junte gouvernementale. Son successeur en quelque sorte… Etonnante promotion pour un praticien de village : elle plaide en faveur d’un grand service rendu, tant elle semble disproportionnée avec la modestie de sa personnalité. On peut en déduire que Lapi devait gérer les fonds secrets que Cipriani distribuait. 

L’espionnage européen.

Pour déjouer les intentions de Napoléon, pour l’isoler de ses informateurs, pour contrecarrer efficacement son débarquement, il eût fallu confier la police du royaume de France à un homme de la trempe de Fouché. Une des plus grandes fautes de Louis XVIII, c’est d’en avoir successivement chargé deux néophytes peu doués : Beugnot, de mai à décembre, et d’André pendant la période cruciale de décembre à mars. Par comble d’impéritie Beugnot fut promu à la Marine dont il annihila l’essentielle mission de surveillance. Ferrand, directeur des Postes, et surtout l’incapable Blacas, le tout puissant favori, portent, eux aussi, une lourde responsabilité dans la dérisoire facilité du retour de Napoléon. Quant à Dupont et à Talleyrand, leurs louables efforts se heurtèrent à l’incrédulité de leurs collègues et du roi.

Le général Dupont, ministre de la Guerre, nourrissait à l’égard de Napoléon une solide haine depuis sa condamnation après la capitulation de Baylen. En confiant à Bruslart (un ancien Chouan qui avait tenu pendant quatorze ans le maquis vendéen) le gouvernement militaire de la Corse, il lui avait enjoint de s’en défaire à tout prix. Bruslart tenta à plusieurs reprises de faire assassiner Napoléon par des transfuges corses. Mais la police veillait et ses hommes de main furent interceptés à temps.

Talleyrand disposait en la personne de Mariotti. consul de France à Livourne, d’un collaborateur plus subtil. Mariotti conçut le projet de s’emparer de Napoléon à bord de son propre brick l’Inconstant au cours d’une promenade à l’îlot de Pianosa et de le transférer au fort de l’île Sainte-Marguerite. Il fallait pour cela s’assurer de la complicité du lieutenant de vaisseau Taillade qui commandait ce navire et il semble que ce douteux marin, après des contacts suspects, se soit laissé convaincre. Napoléon bien informé le destitua. D’autre part Mariotti essaima des indicateurs sur la côte toscane et dans l’île même. Le plus notoire est un individu dont on ne connaît que le sobriquet de « marchand d’huiles ». Arrivé en novembre sous prétexte de négoce, il se glisse dans la familiarité des officiers et des fonctionnaires. Dans les rapports qu’il expédie à Mariotti les rumeurs de seconde main voisinent avec des faits précis, des avertissements prophétiques. A la mifévrier il accumule les indices de préparatifs. Une semaine à l’avance il prédit le départ. Mariotti, ce n’est pas douteux, transmit à Paris ces renseignements inestimables, mais Jaucourt, qui suppléait Talleyrand aux Affaires Etrangères, n’en tint aucun compte : il méprisait Mariotti et ne prenait pas même la peine de lire ses dépêches. Pas plus que les rapports clairvoyants. expédiés d’Italie par de fervents royalistes comme Hyde de Neuville, le comte Jules de Polignac et le marquis d’Osmond.
 
En Italie trois polices s’intéressaient, chacune pour son propre compte, aux faits et gestes de Napoléon : l’Autrichienne, la Toscane et la Pontificale. Les deux premières se distinguèrent par leur nullité. Elles se bornaient à transmettre à Metternich, par l’intermédiaire du préfet de Police de Vienne, d’interminables listes de voyageurs revenant de l’île d’Elbe, qui étaient souvent fouillés et interrogés en pure perte. Quelques indicateurs furent installés à Porto Ferrajo et bientôt rappelés, faute de nouvelles intéressantes. Le maigre bilan de ces tentatives stériles se soldait par l’affirmation cent fois répétée d’une collusion entre Napoléon et Murat pour soulever l’Italie. Au Congrès de Vienne on feignait d’y croire et de s’en alarmer, mais personne ne songeait à la France.  Nous ne connaissons de l’espionnage pontifical que les exploits fort peu ecclésiastiques de Mgr Tiberio Pacca, nommé administrateur du port de Civita Vecchia par son oncle, le secrétaire d’Etat de Pie VII. En décembre il organise une rixe pour subtiliser une valise débarquée de l’Inconstant dont Taillade a confié sur le quai la garde à un marin : elle contient une lettre compromettante de Napoléon à Lucien. Quelques jours plus tard, ayant eu vent que le cardinal Fesch expédie de Rome à son neveu deux caisses de livres, Pacca intercepte une lettre adressée au convoyeur, par laquelle on recommande à Bertrand de lire attentivement le volume 127. Les caisses déclouées, on découvre une liasse de lettres familiales destinées à Napoléon, parmi lesquelles des voeux anodins de Murat à l’occasion du Nouvel An. Enfin, courant février, on saisit à bord d’un bâtiment une lettre d’un officier en garnison à Porto Ferrajo au commandant de la place de Gaëte, lui annonçant le prochain départ de l’Empereur pour Naples. Ces trouvailles, aussitôt expédiées à Metternich par le Vatican, fortifiaient l’hypothèse italienne déjà fortement ancrée dans son esprit.

Nul n’était mieux placé pour espionner Napoléon que le colonel Campbell, commissaire d’Angleterre en résidence à Porto Ferrajo, qui faisait auprès de lui figure d’ambassadeur de l’Europe. S’il avait eu l’étroite conscience de son devoir et la méfiance d’un Hudson Lowe, jamais l’Empereur n’eût osé fuir, d’autant que Campbell disposait de la frégate la Partridge, capable à elle seule d’anéantir toute la flottille impériale réunie.  Entre les deux hommes les rapports avaient d’abord été cordiaux. l’Anglais s’efforçant de rendre de menus services. Mais Napoléon n’avait pas tardé à s’irriter de ses relations avec Bruslart et Mariotti et de son côté la vigilance de l’Anglais s’était relâchée devant l’apparente résignation de celui qu’il était censé surveiller. Ses rapports. comme celui auquel il a été fait allusion plus haut, faisaient état de son apathie et de son affaiblissement intellectuel. Napoléon s’ingéniait d’ailleurs à le rassurer : « je vous l’ai dit et je vous le répète. je ne suis plus qu’un homme mort. Je ne m’occupe plus que de ma famille et de ma retraite, de ma maison, de mes vaches et de mes mulets ». Alors Campbell, qui s’ennuie ferme, décide de s’absenter le plus souvent et le plus longtemps possible, sous prétexte d’échanger ses renseignements avec les Autrichiens. Dix à quinze jours par mois il est à Lucques ou à Florence, en fait pour y retrouver sa maîtresse, une ravissante comtesse Miniaci. Entre temps Napoléon lui accorde de loin en loin une audience pour exposer ses griefs du moment. Certes il n’en attend rien, mais l’écho de ses plaintes aussitôt répandues dans les chancelleries européennes servira – du moins l’espère-t-il – à justifier sa conduite le moment venu. Jamais Campbell n’aura le moindre soupçon de ce qui se trame et sa dernière espacade, en février, sur la frégate dont il se sert comme d’un bateau de plaisance, laissera le champ libre à l’aventure. Ce sauteur imbécile partage avec Louis XVIII l’écrasante responsabilité du désastreux retour de Napoléon. 

Pourquoi partir ?

Il serait absurde de croire qu’une décision si lourde de conséquences – l’une des plus graves qu’ait jamais prises un homme – celle de braver seul, sans armée. sans argent, l’énorme puissance de l’Europe coalisée fut improvisée par Napoléon. 

L’idée de s’enfuir mûrit peu à peu dans son esprit, à mesure que se multipliaient contre sa personne les manquements de parole et les actes agressifs. Ce réflexe désespéré de survie fut conditionné par de puissants motifs : la détresse financière où le précipita la mauvaise foi de Louis XVIII, les menaces d’enlèvement, d’assassinat et de déportation qui rendirent sa sécurité précaire à partir de l’automne ; enfin l’absence de Marie-Louise et du Roi de Rome. En outre il voyait se dessiner l’occasion propice d’un retour en France, favorisé par l’impopularité croissante du gouvernement royal.  Entre des faits aussi disparates la pénurie d’argent constitue l’élément majeur. Les ressources de l’île – rentrées fiscales et Domaines – équilibraient à peine le budget civil et les dépenses de la Maison de Sa Majesté qui engloutirent 480.000 francs pendant les sept derniers mois de 1814. Restait à combler le déficit béant du million annuel prévu pour les dépenses militaires. Or Napoléon ne pouvait à aucun prix renoncer à sa petite troupe de quinze cents hommes, suprême rempart de sa sécurité, qu’il entretenait sur le pied de guerre. La licencier eût été courir au suicide. Et comment la maintenir ? Les quatre millions amenés de France seront réduits de moitié au moment de l’évasion, le reste eût tout juste permis de patienter une seconde année.  La situation aurait été bien différente si Louis XVIII avait honoré l’article 3 du Traité signé le 11 avril 1814 à Fontainebleau entre Napoléon, les puissances coalisées et le gouvernement provisoire français. Cet article prévoyait le versement au souverain de l’île d’Elbe d’une rente annuelle de deux millions sur le Grand Livre de France et d’une somme un peu plus élevée aux membres de sa famille.  Jamais aucune de ces promesses ne fut tenue. A plusieurs reprises Napoléon en réclama l’exécution par l’intermédiaire de Campbell. Le Tsar Alexandre et Metternich élevèrent à ce sujet de vives protestations auprès de Talleyrand qui promit de les transmettre à Louis XVIII, l’un et l’autre – on le sait par leur correspondance – étant résolus à ne rien faire et à gagner du temps. Talleyrand fit même au roi la proposition burlesque d’offrir à l’Angleterre la charge d’entretenir Napoléon en échange de la renonciation de la France à la traite des noirs !… On en était là lorsque, le 7 mars 1815, Louis XVIII mit fin au débat en écrivant à Talleyrand: « Je me proposais de revenir aujourd’hui avec vous sur la convention du 11 avril dernier. Buonaparte m’en épargne la peine. Avant de recevoir cette dépêche, vous serez sans doute instruit de son audacieuse entreprise ; j’ai pris sur le champ les mesures que j’ai jugées les plus propres à l’en faire repentir et je compte avec confiance sur leur succès… ». 

Ce jour-là Napoléon entrait triomphalement à Grenoble… En attendant il a, dès l’automne précédent, multiplié de sordides mesures d’économies, jusqu’à régler la solde de la troupe et des fonctionnaires, moitié en numéraire, moitié en bons à valoir sur le Trésor français. Tout ce qui peut être bradé, chevaux, ferrailles, farines avariées, est impitoyablement sacrifié. En pure perte, car il faut d’urgence armer des forts abandonnés, acheter quatre mille sacs de blé pour soutenir un siège éventuel, en somme renoncer au rêve ébauché de bien-être et de faste pour une défense illusoire. 

D’autres périls se précisent en effet. Sans compter les risques d’enlèvement ou d’assassinat qu’il sait tramés par Mariotti et par Bruslart, le projet beaucoup plus menaçant de le déporter aux Açores est formulé par Talleyrand au Congrès de Vienne. Louis XVIII informé par lui le 7 octobre formule des réserves. En novembre le Congrès en discute, et déjà on incline pour SainteHélène. Le secret est si mal gardé que le Journal des Débats en fait état le 19. Selon le précieux Journal d’Eynard, secrétaire de la délégation genevoise, Lord Castelreagh au nom de l’Angleterre soutient à fond Talleyrand. Ils se heurtent au veto chevaleresque du Tsar et à l’opposition plus molle de l’Empereur d’Autriche. Napoléon, prévenu de ce sinistre projet par un mystérieux émissaire de Méneval au début de décembre, prend alors les hâtives mesures de défense que l’on sait. Cependant le Congrès se désintéresse de la question jusqu’en février où, vraisemblablement influencé par les dépêches de Pacca, il décide, au cours d’une séance secrète tenue le 9, de passer à l’action. Napoléon ne lui en laissera pas le temps.  L’absence de Marie-Louise et surtout celle de son fils le marquaient d’une blessure secrète qu’il taisait par orgueil mais ressentait profondément. L’histoire de sa faillite conjugale n’est vraiment connue que depuis la publication par Madelin en 1935, puis par Palmstierna en 1956, de la correspondance du couple, et des rapports de Neipperg à Metternich découverts et publiés par le baron de Bourgoing en 1939. L’étude de ces documents capitaux mériterait de longs développements qui n’ont pas place ici. En résumé le drame se joua en trois actes. 

Le premier s’étend de janvier à août 1814. Napoléon a quitté sa femme le 25 janvier pour livrer les ultimes batailles de la Campagne de France. Chaque jour ils s’écrivent : lui, de rapides billets griffonnés au hasard des bivouacs ; elle, de longues lettres puériles. Ni l’un ni l’autre ne témoignent de sentiments très vifs, ils se contentent des formules d’un ménage uni et déjà ancien, bien qu’ils ne soient mariés que depuis trois ans. 

Mais aux journées cruciales de Fontainebleau en avril, tandis qu’il s’apprête à l’abdication et à l’exil et qu’elle se morfond à Blois où la Cour s’est repliée, le ton des lettres de Marie-Louise tranche de façon saisissante avec celle des mois précédents : un fugitif élan de tendresse passionnée, un immense désir de fuir avec lui la méchanceté humaine, éclairent ces lignes angoissées. Elle le supplie de lui donner l’ordre de le rejoindre et il élude sans cesse. Ses atermoiements relèvent à la fois d’un scrupule honorable et d’un faux calcul : se sentant vieillir il hésite à imposer l’ennui d’un exil précaire à cette jeune femme de vingt-deux ans dont la maturité ne dépasse guère celle d’une adolescente, et il lui importe qu’elle rencontre d’abord son père pour plaider leur cause et celle de leur fils. C’est donc à l’instigation de Napoléon qu’elle ira rejoindre l’Empereur François à Rambouillet où, à son désespoir, elle se verra notifier avec ménagement l’ordre de partir aussitôt pour Vienne avec le Roi de Rome. 
Fait surprenant, Napoléon ne réagit pas à ce procédé barbare qui le sépare à jamais de sa femme et de son fils. Il répond courtoisement à la lettre de son beaupère qui l’en informe et les mois suivants, de l’île d’Elbe, il se contente d’écrire à Marie-Louise des billets désinvoltes et de formuler le voeu qu’elle aille prendre les eaux en Toscane pour se rapprocher de lui. 

A l’opposé Marie-Louise poursuit avec obstination le plan qu’elle a confié à Napoléon avant de quitter Rambouillet : feindre la soumission pour échapper plus sûrement aux Autrichiens ; demeurer deux mois à Vienne, puis demander la permission de faire une cure à Aix-les-Bains, d’où il lui sera plus aisé de s’enfuir à l’île d’Elbe. Ce plan, elle l’exécute avec un apparent succès : le 17 juillet elle arrive à Aix avec une suite de trente-trois personnes. Mais deux embûches ont été dresseés par son père pour contrecarrer ses projets : le Roi de Rome est gardé à Vienne en otage et le général de Neipperg est chargé de lui tenir lieu de mentor, en fait de la surveiller et de l’isoler de son mari. 
Contrairement à l’opinion répandue, Neipperg ne fut pas choisi pour la détourner de la fidélité conjugale : c’est le généralissime Schwartzenberg qui le proposa à l’Empereur d’Autriche et l’élu accepta avec répugnance cette mission qu’il estimait peu honorable. Ses rapports exprimeront souvent le désir formel de reprendre son commandement à Pavie. Elle-même se défie de lui et poursuit à son insu sa correspondance clandestine avec Napoléon. 

Ainsi s’achève au lac du Bourget ce premier acte où rien d’irréparable n’a été accompli. Pendant cinq mois. l’attitude de Marie-Louise est demeurée irréprochable et d’autant plus méritoire qu’elle est sans nouvelles de l’île d’Elbe depuis le 24 mai, la police autrichienne ayant saisi les lettres de son mari qui lui seront restituées plus tard. Napoléon, en revanche, n’a suscité aucune occasion de rapprochement quand il en était temps encore, ni élevé de protestation afin qu’elle lui soit rendue. 
Soudain, elle va se trouver écartelée entre deux volontés qui tentent de forcer son destin dans des directions opposées. Le 15 août son père lui intime l’ordre formel de rentrer à Vienne. Le 18 et le 28 parviennent jusqu’à elle deux messagers secrets, porteurs de lettres de Napoléon: le colonel Laczynski et le capitaine Hurault de Sorbée, le premier chargé de la préparer à venir coûte que coûte, le second de l’enlever et de la conduire à Gênes où l’attend L’Inconstant Napoléon. en commettant cette maladresse, méconnaît le caractère timoré de la jeune femme et prou,e qu’il ignore la surveillance policière dont elle est l’objet. Alors. terrorisée, déchirée entre la parole donnée à son père et l’exécution périlleuse de son devoir conjugal, elle cède au plus fort, mais de la plus honteuse manière : en transmettant à Vienne la dernière lettre si pressante de Napoléon et en se confiant à Neipperg. 

Le troisième acte va se dérouler à l’automne et pendant l’hiver. Elle a repris la route de Vienne en faisant avec Neipperg l’école buissonnière à travers la Suisse. Peu à peu elle se sent irrésistiblement attirée par ce séducteur qui lui résiste sans conviction. Le 25 septembre à l’auberge du Soleil d’Or, sur les pentes du Mont Righi, elle devient sa maîtresse. Les mois suivants elle passe par des alternatives d’abandon et des sursauts de conscience. Il la domine maintenant, défend ses intérêts, dispose de ses sens comme de sa volonté. Il en sera ainsi jusqu’à ce qu’il meure, quinze ans plus tard, après lui avoir donné deux enfants, nés pendant la captivité de Sainte-Hélène. 

Napoléon, à l’île d’Elbe, ignore évidemment cette trahison (il l’apprendra, à force de presser Méneval de questions, pendant les Cent-Jours). Persuadé que Marie-Louise est prisonnière d’un père inhumain, il tente de rétablir le contact épistolaire par l’intermédiaire du Grand Duc de Toscane. frère de l’Empereur François, qui fut jadis son obligé. Deux lettres seront transmises par cette voie à Vienne où, après avoir été décachetées et recopiées, elles seront remises à l’intéressée qui ne répondra pas, se bornant à l’occasion du Nouvel An à lui adresser des voeux impersonnels que son père ne daignera même pas expédier. Aussi Napoléon, après avoir élevé le 4 décembre une solennelle protestation auprès de Campbell, cessera d’écrire. Mais les rares confidences qu’il fit à Pons de l’Hérault et à Marchand témoignent de l’indignation et de l’amertume qu’il éprouvait à être frustré de son enfant.  L’épilogue se situe à son retour en France. De Grenoble, de Lyon, des Tuileries, il lance à l’infidèle de pressants messages et à son beau-père un pathétique appel. En vain. L’un et l’autre lui opposent un silence total. A Méneval qui va la quitter, Marie-Louise affirme sa résolution irrévocable de ne jamais se réunir à son mari. L’idée d’un retour en France la terrifie, elle n’aspire plus qu’à vivre en paix des rentes du duché de Parme. Lorsque Waterloo fut connu à Vienne, sa bellemère Ludovica écrivit à l’Empereur François : « Je communiquai la nouvelle à notre chère Louise qui était hors d’elle de joie… ».

Jamais Napoléon n’eût couru le risque de se voir traité en intrus par les Français si l’unité nationale s’était faite sur la personne de Louis XVIII. Il n’en fut rien. Rarement au cours de notre Histoire un régime aussi pétri des meilleures intentions que celui de la Première Restauration n’a, en si peu de temps, accumulé une telle somme de maladresses ni exaspéré à ce point l’opinion.  L’armée impériale sera sa première victime et deviendra vite son opposant le plus résolu. Pour passer du pied de guerre à l’état de paix, 500.000 hommes sont licenciés, dont 12.000 officiers réduits à la demi-solde forcent la compassion du pays par leur misère et par leur amertume. Cette mesure, justifiée mais impopulaire, eût été à la rigueur tolérée si Blacas n’avait ressuscité à grands frais la Maison du Roi dont les 6.000 prébendiers seront recrutés dans la noblesse d’Ancien Régime, avec rang et solde d’officiers. D’autres émigrés de l’armée de Condé sont promus, sans avoir jamais combattu, à des grades honorifiques. Enfin et surtout les Bourbons blessent au plus haut point l’orgueil de l’armée en avilissant à plaisir la Légion d’honneur, distribuée par brassées dans chaque ville, lors des tournées de propagande des Princes. 

Privilèges, titres et fonctions, hormis les postes-clefs de l’administration et de la hiérarchie, sont dévolus à l’ancienne noblesse, appuyée, encensée par un clergé rétrograde aux prétentions exorbitantes. Les émigrés et les prêtres ne manquent pas une occasion d’humilier, de menacer la bourgeoisie qui redoute de se voir déposséder des biens nationaux. Les menées dictatoriales, si vivement reprochées à l’Empire par les libéraux – telles que la censure de la presse ou les restrictions au suffrage universel – sont maintenues et aggravées par la Première Restauration. Quant au menu peuple il souffre de la crise économique engendrée par la suppression brutale des fabriques d’armement et par la liberté nouvelle d’importation de produits coloniaux, dont la concurrence ruine la culture et l’industrie nouvelle de la betterave sucrière et du tabac. Le chômage, inconnu sous l’Empire, fait d’effrayants progrès.Ainsi l’armée et les ouvriers sont prêts à se soulever en faveur de Napoléon. La bourgeoisie et la paysannerie demeurent passives, mais déçues, anxieuses de l’appauvrissement général. La noblesse, sur laquelle le régime voudrait s’appuyer, n’a plus d’assises populaires. La génération qui la voit resurgir après vingt-cinq ans de révolutions et de guerres n’éprouve plus pour elle ni confiance ni respect. Napoléon n’ignore pas ces réalités. Il saura les exploiter à son heure. 

Quand partir ?

A l’automne de 1814 Napoléon entrevoyait donc l’avenir sous de tels auspices qu’à une échéance plus ou moins lointaine il serait contraint d’opter entre la faillite et l’aventure. Mais ni sa détresse financière ni l’impopularité de Louis XVIII ne l’obligeaient à prendre un parti urgent. Seule la menace de déportation pouvait se matérialiser d’un moment à l’autre. C’est ce péril qui força son destin.  Nous avons dit qu’il en fut averti au début de décembre et que sa décision de fuir fut aussitôt arrêtée. La preuve en est établie par l’ordre verbal donné le jour même à Pons de l’Hérault d’acheter trois bâtiments de transport. Ce fidèle sera longtemps le seul à être admis dans la confidence d’un projet dont la réussite dépendra de l’effet de surprise, donc du secret le plus rigoureux.  D’infimes indices de préparatifs se dessinent toutefois à travers certains ordres donnés par Napoléon en janvier et en février. Mais ils sont si bien noyés dans une débauche de plans à long terme concernant la mise en valeur de l’île qu’ils passeront inaperçus. Ainsi le sellier Vincent reçoit mission de démonter ses deux berlines de voyage et de les emballer. Drouot est prié de lui présenter l’effectif exact du bataillon de la Garde et le pays d’origine de chaque officier et sous-officier. Peyrusse doit liquider les dépenses arriérées et lui délivrer 500.000 francs. Bertrand fera remettre en état la route de Longone. 

Pourtant, près de trois mois vont s’écouler entre la décision et l’exécution, alors que Napoléon aurait intérêt à profiter des nuits les plus longues de l’hiver et des éclipses de lune qui se produiront au début de janvier et de février.  Un grave incident est à l’origine de ce retard imprévu : L’Inconstant, au retour d’un voyage à Civita Vecchia où il est allé charger du blé, a été détourné de façon suspecte sur Bastia et s’y est attardé. En arrivant de nuit à Porto-Ferrajo le 12 janvier il fait naufrage au fond du golfe dans des conditions encore plus incompréhensibles. Ses avaries sont sérieuses, elles nécessitent au moins six semaines de réparation en cale sèche. A cette nouvelle Napoléon manifeste une violente colère dont Taillade fera les frais, et le 16 février il ordonne à Drouot que le brick soit prêt coûte que coûte à prendre la mer le 24 ou le 25, avec trois mois de vivres pour 120 hommes.  C’est là le premier signe révélateur du départ imminent. Mais pourquoi cette date du 25 février, retenue dix jours à l’avance ? Parce que le 16 Campbell s’est éloigné une fois de plus à bord de la Partridge pour un voyage à Livourne et Florence et que, craignant de ne pas rentrer à temps, il a décliné l’invitation au bal que Pauline doit donner le 26. 

Ainsi Napoléon dispose d’un répit de dix jours pour concentrer sa flottille, l’équiper et embarquer onze cents hommes sans que personne ne se doute de rien jusqu’à la dernière minute. Ce tour de force va s’accomplir au prix de ruses extraordinaires. 

Le carnaval bat son plein : les bals se succèdent aux Mulini, on inaugure le théâtre, une mascarade à laquelle participe l’Etat-Major costumé défile dans les rues de Porto-Ferrajo en liesse. Pour mieux duper les espions, Napoléon fait don à la troupe de parcelles de terrains autour des forts et du matin au soir on peut voir les soldats bêcher, piocher, semer en chantant. 

Bertrand lui-même est abusé, pour ne pas susciter les reproches de sa femme : le 19 Napoléon lui prescrit d’entreprendre des travaux à l’Ermitage où il compte résider en juin !… Le 20 un gros bâtiment de commerce marseillais, le Saint Esprit, qui se dirige vers Naples, fait relâche dans le port. On charge à son bord les berlines et on le retient sous prétexte d’attendre d’autre frêt. Le 21 dans la nuit le chébec l’Etoile arrivant de Longone avec des pièces d’artillerie et l’Inconstant enfin remis à flot sont discrètement chargés de caisses de fusils et de munitions. La nuit suivante ils recevront leur provision de vivres et d’eau douce. Ces préparatifs échappent à la population et aux intéressés eux-mêmes, blasés des navettes incessantes de la marine impériale.  Cependant le 24, de grand matin, tout semble compromis. Les voiles de la Partridge sont signalées à l’horizon. Campbell aurait-il été prévenu par ses agents ? Napoléon fait aussitôt prendre le large à l’Inconstant qui devra se rapprocher de l’Anglais et lui expliquer qu’il vérifie son calfatage. Si l’on insiste il attaquera par surprise. Rien de fâcheux ne se produit heureusement. Campbell n’est pas à bord, le capitaine Adye se propose seulement de présenter à l’Empereur six touristes anglais auxquels il réserve le plus gracieux accueil. Adye rapportera à Campbell qu’il a remarqué les occupations bucoliques des soldats jardiniers. Une heure plus tard la frégate appareille. La mer est libre.

Le lendemain 25 la population ne peut plus ignorer qu’un changement extraordinaire va se produire : la police retire les passeports et n’en délivre plus ; aucun mouvement n’est autorisé dans les ports, même pour les pêcheurs. Le marchand d’huiles tentera vainement de louer une barque à prix d’or pour alerter Mariotti à Livourne. Ce jour-là Napoléon demeure invisible. Les domestiques ont été éloignés, sauf Marchand qui le surprendra en compagnie de Bertrand et de Drouot traçant à genoux de mystérieux repères sur une grande carte de France déployée dans le salon des Mulini. Le soir après dîner il entraîne sa mère sur la terrasse et lui révèle son départ la nuit prochaine. Toujours stoïque elle l’approuve et souhaite. s’il doit mourir, que ce soit l’épée à la main. A Marchand il donne l’ordre de ne lui préparer que deux uniformes et des chemises. Puis il s’enferme et rédige des proclamations. On retrouvera sur sa table de chevet une Histoire de Charles Quint ouverte à la page sur laquelle il s’était endormi.  Le dimanche 26 février, temps radieux, brise légère soufflant du large. Après avoir inspecté l’horizon désert Napoléon, d’excellente humeur, annonce à son médecin et à Ali stupéfaits qu’ils seront bientôt en France. La population inquiète s’est massée derrière la maison sur la petite esplanade qui domine la ville et le réclame à grands cris. Il paraît et remercie en termes vagues, sans se livrer. Même énigme pour les courtisans accourus à la messe, qu’il salue de bonne grâce et congédie comme à l’ordinaire. 
A midi seulement le mystère est levé. On placarde dans les rues une proclamation signée de Lapi : « Notre auguste souverain va quitter l’île… ». Alors une intense émotion étreint la foule. Elle se masse dans les rues qu’il va emprunter ; elle s’écrase sur le port. L’interminable attente se prolonge jusqu’au soir. Au coucher du soleil les onze cents braves qui vont conquérir la France quittent les casernes en bon ordre et, follement acclamés, s’embarquent à bord des sept petits bâtiments de la flottille. Cinq cents d’entre eux s’entassent sur le pont et dans la cale de l’Inconstant. 

Napoléon a passé l’après-midi à brûler ses papiers. Pons de l’Hérault survenu à l’improviste apprend qu’il sera du voyage et qu’il doit embarquer aussitôt, sans prendre le temps d’aller embrasser sa femme et ses filles. Et Pons le raisonneur obéit, fasciné. 

La nuit tombée, Napoléon précipite les adieux. Après le dîner, pris en tête à tête avec sa mère et sa soeur, il reçoit les autorités. les notables et leurs femmes. En quelques mots il exprime sa gratitude et transmet ses pouvoirs à Lapi. Encore quelques instants, seul avec Letizia et Pauline qui remet à Marchand son collier de diamants, et il monte en calèche. Dans les ruelles illuminées de lampions, sa voiture est arrêtée plusieurs fois par la foule qui pleure et s’écrase pour le toucher. Sur le port il prononce une brève harangue : « … Elbois. comptez sur ma reconnaissance. le vous confie ma mère et ma soeur… Adieu Elbois, je vous aime, vous êtes les braves de la Toscane ». 
Il saute dans son canot qui gagne à force de rames l’Inconstant : une formidable clameur s’élève de terre, à laquelle répondent les soldats massés dans les coursives. Un coup de canon donne le signal du départ. Les navires se couvrent de voiles, s’estompent dans la nuit, faiblement éclairés par un croissant de lune. La mer est calme, la brise nulle. La flottille tombe en panne après avoir doublé le cap Saint-André. A minuit enfin le vent se lève. A midi elle disparaît à l’horizon en direction de Capraia. Alors seulement les Elbois massés sur les falaises réalisent qu’il ne va pas à Naples, comme ils en étaient persuadés. Dans quarante-huit heures la France va vivre la plus étonnante aventure de son Histoire. 

Que penser du premier exil ? Initialement le choix fut désastreux. La présence de Napoléon dans une île minuscule, si proche du continent, ne pouvait qu’entretenir un dangereux abcès au flanc de l’Europe. Il eût fallu, dans l’intérêt général, lui abandonner un continent à sa mesure, l’Amérique ou l’Australie peu importe, pourvu qu’il fût au bout du monde. 

Cette faute commise, l’irréparable pouvait etre encore évité. Si les Alliés avaient entretenu avec lui des rapports de confiance et respecté sa quiétude ; s’ils lui avaient rendu femme et enfant; si Louis XVIII ne l’avait réduit aux abois ; si la France apaisée était parvenue à l’oublier, alors Napoléon n’eût sans doute pas osé rompre son ban

Mais il était écrit que l’oppresseur deviendrait victime et que la tyrannie changerait de camp. On lui prodigua brimades, vexations, menaces ; on ne manqua pas une occasion de le tourmenter, de le pousser à la révolte. Faible et désarmé il patienta trois cents jours et jugeant à bon droit que l’Europe l’avait assez humilié, il osa l’affronter seul et lui reprendre la France, sans verser une goutte de sang. 

Cette éphémère victoire de David sur Goliath, même si elle a entraîné pour la France les plus funestes conséquences, forcera toujours l’admiration de ceux qui applaudissent au triomphe de l’intelligence pure sur la force aveugle des médiocres. 

G.G.

Vue Portoferraio

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( 10 août, 2019 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(2 et fin)

 

La Moskowa

« La bataille de la Moskowa ».

La Bataille de la Moskowa est probablement le tableau de bataille le plus accompli de Lejeune, celui où son art atteint sa plénitude, où la représentation exacte de divers épisodes de cette journée célèbre se situe dans un cadre grandiose dont le ciel occupe près de la moitié de la toile, reflétant en une sorte d’abstraction de formes et de couleurs aériennes le drame qui se déroule en cent actes divers, depuis le premier plan jusqu’à l’horizon, sur le champ de bataille.  Les deux parties du tableau, terrestre et aérienne, sont en quelque sorte rattachées l’une à l’autre par le panache léger d’un seul arbre, bouleau élancé, plus haut que nature, et la sombre fumée que dégage l’explosion d’un caisson de munitions qui contenait quelques barils de poix, l’horizon étant masqué par d’épaisses fumées et brumes blanches, jetant un éclairage de soufre sur tout le tableau. Dans la notice sur les tableaux de Lejeune, de 1850, on trouve les passages suivants relatifs à ce tableau :

« Le terrible combat, que l’on peut compter comme le dernier succès des Français en Russie, est peint avec une verve et une exactitude qui ont été aussi vivement appréciées par les hommes de guerre que par les artistes. Il représente une armée française de cent mille hommes à six cents lieues de son pays natal, rencontrant cent quarante mille Russes aux portes de leur ancienne capitale, au milieu d’une plaine sur laquelle se détachent quelques hauteurs, garnies de redoutes et fortifiées avec tout ce que l’art a jamais pu inventer… Le peintre a choisi le fait d’armes le plus extraordinaire que des guerriers puissent voir : celui d’une redoute armée de quarante pièces de canon vaillamment défendue et prise par la cavalerie. L’idée de cette action est due au général Belliard et l’exécution au général de Caulaincourt; elle fut éclatante et décisive comme le coup de foudre à la fin d’un long orage. C’est celle que le tableau représente ».

Ensuite, la notice de 1850 explique que l’action de Ney la position de Napoléon « ne pouvaient trouver place dans le présent tableau, sans que le peintre ne sacrifiât la vérité historique à l’arrangement pittoresque de son oeuvre; il s’y est absolument refusé ». Le tableau, comme beaucoup d’oeuvres de Lejeune, n’est pas signé mais, par contre, il est daté: La Moskowa, le 7 septembre 1812-1822. Il fut exposé au Salon de 1824. Ces deux dernières dates paraissent un motif suffisant pour expliquer l’absence des portraits de Napoléon et du Prince de la Moskowa d’une toile représentant une action où ils s’illustrèrent l’un et l’autre ! Encore que l’apathie relative de l’Empereur pendant toute cette journée surprit son entourage. Voici ce qu’en dit Lejeune: « En attendant le repas frugal qui allait nous réconforter, je résumai ce que j’avais vu dans la journée (7 septembre 1812) et comparant cette bataille à celles de Wagram, d’Essling, d’Eylau, de Friedland, j’étais étonné de n’y avoir pas vu l’Empereur, comme dans les années précédentes, déployer cette activité qui forçait le succès. Aujourd’hui il n’était monté à cheval que pour se rendre sur le champ de bataille ; là il s’était assis au-dessous de sa garde, sur un tertre incliné d’où il pouvait tout voir. Plusieurs boulets passèrent par-dessus sa tête. Au retour de toutes mes courses, je l’y avais trouvé constamment assis, dans la même attitude, suivant de l’oeil, avec sa lunette de poche, tous les mouvements et donnant ses ordres avec un calme imperturbable. Mais nous n’avions pas eu le bonheur de le voir, comme autrefois, aller électriser par sa présence les points où une résistance trop vigoureuse prolongeait le combat et rendait le succès douteux. Chacun de nous s’étonnait de ne pas trouver l’homme actif de Marengo, d’Austerlitz, etc. Nous ignorions que Napoléon fut souffrant et que cet état de malaise le mettait dans l’impossibilité d’agir dans les grandes affaires qui se passaient sous ses yeux, pour l’unique intérêt de sa gloire ».

Pour en revenir au tableau, la scène représente le second assaut contre la grande redoute que livra Caulaincourt (monté sur un cheval blanc), assaut où il trouva la mort à la tête d’une division de cuirassiers. L’infanterie du général Gérard gravit la colline sous la direction du général Grand près duquel on voit le peintre, sur un cheval gris. Les carabiniers, en jaune, suivent les cuirassiers, en bleu, et après eux vient la cavalerie saxonne. L’armée russe s’étend en cercle dans l’éloignement, de droite à gauche, en laissant Moscou sur sa gauche.

Au centre, on voit Murat, Roi de Naples, qui commandait toute la cavalerie. Il est avec le général Belliard et un aide de camp, la tête nue. Quelques instants avant Lejeune raconte : « J’aperçois au loin devant moi, dans la plaine, le Roi Murat caracolant au milieu des tirailleurs à cheval et bien moins entouré de ses troupes, bien moins occupé de sa cavalerie que des cosaques nombreux qui le reconnaissaient à son panache, à sa bravoure et au petit manteau de cosaque en long poil de chèvre qu’il porte comme eux. Ces derniers, heureux comme dans un jour de fête, l’entouraient avec l’espoir de s’en emparer et en criant « Houra ! Houra! Maurat ! » mais aucun n’osait aborder, même à la longueur de sa lance, celui dont le sabre vif comme l’éclair écartait avec adresse le danger et portait la mort au coeur des plus audacieux ». C’est Lejeune qui prévient Murat que la cavalerie soutenue par l’artillerie du général Sorbier va donner. « Le Roi quitta la ligne de tirailleurs pour venir donner ses ordres… les cosa ques prirent son mouvement pour une fuite ou une retraite et ils nous poursuivirent. Mon cheval, moins léger que celui de Murat, qui montait un bel arabe couleur fauve, eut les quatre pieds pris et fut renversé par la prolonge d’une pièce de canon qui accomplissait au galop son quart de conversion. L’animal, quoique blessé par le choc et la chute, se releva furieux, sans me désarçonner, et me ramena près du général Sorbier ».

Un peu plus en avant sur le tableau et un peu vers la droite est le maréchal Berthier, rendant au général russe Sokereff son épée. Derrière celui-ci est le grenadier qui l’avait fait prisonnier, lequel dit à Berthier: « Vous faites bien de lui rendre son épée, mon Général; car c’est un brave à qui j’ai eu bien du mal à l’arracher ». Au pied de l’arbre est le général Pajol, grièvement blessé.

Sur la gauche, un peu en arrière du talus où se trouve Murat, le Prince Eugène de Beauharnais, poursuivi par la cavalerie russe, se jette au milieu d’un carré d’infanterie française et demande vivement: « Où suis-je ? « Le colonel lui répond avec toute la confiance d’un brave: « Au milieu du 84e Régiment, Monseigneur, où Votre Altesse est aussi en sûreté qu’au Louvre ».

A l’extrême gauche, dans le fond, l’artillerie et la cavalerie françaises passent un ruisseau et traversent un profond défilé, mouvement qui contribue à rendre la position des Russes extrêmement précaire. Au premier plan, vers le centre, le Docteur Larrey, chirurgien en chef de l’Armée, panse les blessures du général Morand, dont le frère se meurt à ses côtés. Le comte Lariboisière, premier inspecteur général de l’artillerie, dit un adieu éternel à son fils qui est mortellement blessé ; son frère lui apporte la croix de la Légion d’honneur que Napoléon lui a décerné. Un groupe de cavaliers ramène le corps du général Montbrun.

A l’extrême droite, un soldat chargé de la garde de quelques prisonniers russes pousse du pied, dans un trou d’eau, un obus qui vient de tomber.

Lejeune, peintre et dessinateur…

Lejeune peignit toute sa vie avec passion. En dehors des « grands » tableaux de batailles, il sillonna les Pyrénées et en rapporta maintes charmantes scènes peintes à l’huile ou à l’aquarelle et de nombreux cahiers d’esquisses diverses. Certains dessins furent faits pour être gravés, dont deux tirés en de multiples exemplaires: Napoléon visitant le champ de bataille d’Eylau et  L’entrevue de TilsittCurieux de tous les procédés nouveaux, il introduisit en France la lithographie, récemment inventée par les Frères Sennefelder ; voici comment il raconte cet épisode : « En repassant par Munich, (après Austerlitz) j’eus l’honneur d’aller saluer le Roi de Bavière, qui me combla de gracieusetés, me fit voir sa belle galerie de tableaux et toutes les curiosités réunies dans son palais. Il me dit, en me parlant de ma mère : « Elle te promettait un merle blanc pour le jour où tu serais sage et tu n’en as jamais vu ; je vais t’en montrer deux qui sont vivants dans mes cages ». En effet, ces oiseaux rares s’y trouvaient, au milieu de beaucoup d’autres non moins remarquables. Le roi ne voulut pas me laisser partir de Munich sans me faire conduire chez les frères Sennefelder qui venaient de découvrir les procédés de l’impression lithographique. Leurs résultats me parurent incroyables ; ils désirèrent que j’en fisse un essai. Je m’arrêtai quelques heures de plus pour faire avec leurs crayons un croquis sur une de leurs pierres et je leur remis ce dessin. Au bout d’une heure, ces messieurs me renvoyèrent la pierre avec cent épreuves de mon croquis, ce qui me surprit extrêmement. J’emportai à Paris cet essai, je le montrai à l’Empereur ; il saisit à l’instant tous les avantages que l’on pourrait tirer de cette précieuse découverte et il m’ordonna d’y donner suite. Je trouvai, dans le principe, peu de personnes disposées à me seconder et d’autres soins m’appelèrent bientôt ailleurs. Ce ne fut qu’en 1812 que la lithographie fut établie en France et qu’elle commença à recevoir des perfectionnements admirables, auxquels les premiers inventeurs étaient bien loin de s’attendre. J’ai l’honneur d’en avoir apporté l’idée et le premier essai. L’épouse du ministre du Trésor, Madame la comtesse Mollien, qui a beaucoup de talent, a été l’une des premières à faire connaître par ses jolis dessins, le parti que l’on pourrait tirer de cette invention pour produire de belles choses ».

L’Empereur, connaissant l’habileté de Lejeune, lui demandait parfois de matérialiser sur le papier certaines idées. C’est ainsi qu’à Osterode, à son retour d’une mission qui lui avait été confiée pendant l’hiver 1806-1807 de raccompagner un parlementaire prussien, il rendit compte à Napoléon de l’agression dont lui-même et le général de Kleist avaient été, par erreurs, les victimes, de la part des cosaques. 
« L’Empereur parut prendre plaisir au récit de ces détails mais surtout de celui concernant les cosaques, avec leurs lances qui peuvent atteindre l’ennemi à plus de quatre mètres. Il me demanda mon opinion sur l’avantage qu’il y aurait à introduire cette arme dans notre cavalerie. Sur l’avis favorable que j’émis, il me chargea de dessiner le costume que l’on pourrait donner à ces lanciers. Le maréchal Murat entra pendant cette conversation et l’Empereur lui dit : « Tu vas faire équiper cent hommes suivant le dessin que Lejeune te donnera et tu t’occuperas de les former promptement au maniement de la lance ». Murat adopta la coupe du vêtement que j’indiquai ; il choisit les couleurs et fit de ces cent hommes la garde du grand duché de Berg. L’Empereur fut très satisfait de cet essai et plus tard, il fit des règlements entiers de lanciers dans sa garde et dans l’armée en conservant le costume que j’avais proposé ».

Ailleurs Lejeune écrit: « L’Empereur avait aussi ses délassements, pendant lesquels il n’oubliait pas de témoigner sa gratitude à ceux qui l’avaient si noblement servi dans les rudes campagnes qu’il nous faisait faire. Il n’aurait pu, sans désorganiser l’armée, donner des grades à tous ceux qui avaient mérité de l’avancement ou des récompenses. Beaucoup de ses plus valeureux soldats étaient des hommes illettrés qu’il ne pouvait faire officiers ; et cependant, il tenait à leur créer un rang distingué. Il conçut donc l’idée de faire de ces intrépides compagnons les défenseurs immédiats du drapeau, de l’aigle de leur régiment, en leur donnant un costume et un armement d’honneur appropriés au devoir qu’ils allaient remplir. Ces braves, mis en évidence et bien payés, allaient être un nouveau motif d’émulation pour toute l’armée. « L’Empereur me fit venir, m’expliqua sa pensée et me demanda de lui faire le costume qu’il désirait donner aux garde-aigles ; c’est le nom qu’il destinait aux sous-officiers placés autour de l’officier porte-aigle, pour le défendre. Ils devaient être armés d’un pistolet, d’une épée et de la lance pour armes principales, afin qu’ils ne fussent jamais distraits de leur devoir, pendant le combat, par le soin de charger un fusil. L’or devait être mêlé à leurs épaulettes, à leur ceinturon et aux ornements de leurs coiffures. Je portai ce dessin à l’Empereur et il le joignit aux prescriptions qu’il envoyait à ce sujet. «L’Empereur me demanda ensuite de crayonner, sous ses yeux, la décoration de l’ordre nouveau qu’il voulait instituer. L’Ordre de la Toison d’Or, me dit-il, a été une allégorie de conquérant ; mes aigles ont conquis la Toison d’Or des rois d’Espagne et la Toison d’Or des empereurs d’Allemagne. Je veux créer, pour l’Empire français, un ordre impérial des Trois Toisons d’Or. Ce sera mon aigle aux ailes déployées, tenant, suspendues dans chacune de ses serres, une des toisons antiques qu’elle a enlevées, et elle montrera fièrement, dans son bec, la toison que j’institue. Ensuite, il prit la plume et traça quelques lignes pour marquer les dimensions que je devais donner. Il voulait que la chaîne destinée à suspendre cet ordre autour du cou devint un riche ornement, dont l’allégorie serait toute martiale. La chaîne ancienne est composée de briquets en pierres de silex, jetant du feu en se heurtant ; des éclats de grenades enflammées devaient former la chaîne nouvelle. Je lui remis ces dessins ; il donna ses ordres en conséquence. L’avis en fut annoncé dans le Moniteur mais les suites du traité l’engagèrent à supprimer une distinction qui avait été conçue dans le but d’humilier l’Autriche et l’Espagne vaincues».

Enfin, c’est évidemment Lejeune qui dessina le magnifique uniforme dont furent dotés les aides de camp du Prince Major Général ; il en fait une description détaillée dans ses Mémoires lorsqu’il relate l’entrée des Français à Madrid et c’est dans cette tenue qu’il fit faire son portrait par Guérin. On la retrouve, portée par lui ou par d’autres aides de camp de Berthier, dans plusieurs de ses tableaux.

En terminant ce bref aperçu de quelques aspects des activités artistiques de Lejeune, il n’est pas sans intérêt de constater par les dates de ses principales oeuvres, dont la liste est donnée ci-après, qu’il a présenté ses tableaux au public avec une grande régularité de 1798 à 1845, soit pendant près d’un demi siècle! Si, dès ses premières œuvres, grâce à son maître Valencienne, Lejeune est en pleine possession du paysage du rendu de la végétation en particulier, et ceci est apparent dans la Mort de Marceau, il peut y être perçu une certaine raideur dans le traitement des personnages, une gaucherie dans la composition, qui rappellent par le style – non par la conception, qui lui a toujours été propre et le distingue de tous les autres peintres – les peintres militaires du XVIIIe siècle.

Mais son style s’affirme rapidement au contact des grands peintres de son époque, dont David et d’autres qui étaient ses amis, grâce à son travail et à la réflexion, il maîtrise les techniques, l’aisance se manifeste dans les compositions et l’imagination leur donne l’élan voulu et la couleur tout en respectant la vérité des scènes représentées, nonobstant une légère idéalisation qui en atténue la brutalité.
Au fur et à mesure des années et des productions, cette maîtrise s’affirme, puis insensiblement, avec le changement des sujets traités, glisse vers une certaine facilité, influencée par la mode du jour, qui incitera l’artiste à la poursuite d’effets de composition un peu recherchés qui donneront irrésistiblement à ses dernières oeuvres un air de virtuosité et une certaine légèreté, une sorte d’excès d’aisance qui se manifestent dans les volutes du dessin, le fondu des teintes.

Mais nul ne contestera que sa « chasse » et sa « pêche » empreints de romantisme souriant, ne soient des tableaux à la fois charmants et charmeurs, bien éloignés du fracas des batailles, et qui portent l’empreinte d’un artiste qui, jusque dans sa vieillesse, sut demeurer épris de beauté, jeune de cœur et d’imagination.

Général du TEMPLE de ROUGEMONT.

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( 6 août, 2019 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(1)

Lejeune

Ainsi qu’il le dit lui-même, au début de ses Mémoires et comme il a été rappelé dans notre précédent article, c’est dès son plus jeune âge que Lejeune, le crayon à la main, dessine dans le parc de Versailles. Après son baptême du feu à Valmy, il s’empresse, lorsque les obligations du service lui en laissent le loisir, de fixer sur le papier la vue pittoresque de la vieille forteresse de Bouillon. C’est toujours avec émotion et gratitude qu’il parlera de son maître Valencienne, originaire de Toulouse et c’est à travers lui qu’il aura pour cette ville une prédilection particulière et qu’il éprouvera grand plaisir à s’y trouver affecté après la chute de l’Empire. Ce hasard fera qu’il en deviendra une illustration civique et artistique.

(Cet article, rédigé par le général du Temple de Rougement, est paru la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien » n°302 de novembre 1978) 

Lejeune était un artiste particulièrement sensible aux beautés de la nature, il prend plaisir à en analyser les détails et à faire partager son enthousiasme à ses lecteurs. «… Nous étions au 4 novembre 1805 ; il faisait froid, la terre et les arbres de la forêt d’Amstetten étaient couverts de masses considérables de neige produisant un effet très remarquable pour nous autres, habitants du Midi de l’Europe, qui n’avions vu nulle part un ensemble plus imposant des beautés que l’hiver peut prêter à la nature.
Ce jour-là, elle se présentait comme enrichie de la plus brillante parure, le givre argenté adoucissant la couleur éclatante des feuilles mortes du chêne et le vert sombre des sapins. Cette enveloppe glacée dissimulait un peu les formes et les teintes que la vapeur rendait encore plus suaves et offrait un tableau charmant. Eclairés par le soleil, des milliers d’énormes glaçons, semblables à ceux de nos fontaines et des roues de nos fabriques, pendaient à ces arbres comme autant de lustres éblouissants ; jamais salle de bal n’avait reflété autant de diamants ; les longues branches de chênes, des pins et des arbres de la forêt ployaient sous le fardeau de la vapeur changée en glace ; de volumineux bourrelets de neige arrondissaient leur cime, en faisaient de belles grottes, comme celles de nos Pyrénées si riches en brillantes stalactites et en élégantes colonettes. Je faisais remarquer ces beautés au maréchal Murat, tout en passant rapidement sous ces voûtes glacées à la poursuite d’une nombreuse arrière-garde de cavalerie qui fuyait devant nous et nous admirions encore ces merveilles septentrionales lorsqu’au débouché de la forêt, un autre spectacle fort inattendu s’offrit à nos yeux ». En effet, une solide unité de cavalerie autrichienne attendait notre artiste et son général. Le cheval de Murat fut tué, celui de Lejeune abattu et ils ne durent leur salut qu’à la présence d’esprit d’un jeune officier d’artillerie, qui en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, mit le feu à ses deux pièces. « Pas un seul biscayen de cette double décharge ne fut perdu ; la commotion fit crouler sur nos têtes les amas de neige suspendus aux arbres et, comme par enchantement, les escadrons (autrichiens) disparurent enveloppés dans un nuage de fumée et sous une grêle épaisse de neige, de projectiles meurtriers et de gros glaçons, dont quelques-uns tombaient de plus de cent pieds de haut, et résonnaient avec fracas sur les casques des fuyards ». Et un peu plus tard, Lejeune brosse, en artiste, une description d’un instant fameux de notre histoire militaire:
« Après cette mémorable soirée, après cette belle nuit d’hiver, nous vîmes se lever le beau soleil d’Austerlitz. Le 2 décembre 1805, jour anniversaire du couronnement de l’Empereur, il était huit heures du matin lorsqu’il apparut sur l’horizon de la Moravie, pur et radieux comme aux plus beaux jours du printemps. Une légère vapeur adoucissait les teintes et nous permettait cependant de voir distinctement cent vingt mille baïonnettes qui luisaient au soleil et qui s’avançaient lentement vers nous en formant un croissant immense comme l’horizon ».

Il y a tant d’exemples de l’émotion artistique qui se manifeste chez Lejeune devant tel ou tel spectacle qu’il est impossible de les citer tous mais il est intéressant de l’entendre s’expliquer lui-même sur cette forme de son sens esthétique. Au début de la Campagne de 1809, « le feu avait pris à plusieurs quartiers de Ratisbonne et de gros tourbillons de fumée noire enveloppèrent les édifices de cette malheureuse cité. A mesure que la nuit approchait, ces fumées se coloraient en écarlate et les flammes prenaient une effrayante intensité de lumière. L’air était calme, et le vent n’agitant pas les colonnes de fumée, elles montaient majestueusement vers le ciel. Les désordres de la guerre, au milieu desquels j’ai vécu longtemps, m’ont présenté trop souvent le triste spectacle des grands incendies ; mais je n’en ai jamais vu qui produisent en même temps une impression plus affligeante et plus terrible et des effets dont les formes élégantes et variées dans leurs mouvements rapides fussent plus dignes d’être imitées en peinture. Si, lorsque des scènes aussi tragiques surprennent nos regards, on pouvait, en admirant, repousser de son coeur le besoin de compatir aux malheurs que causent les flammes, aucun spectacle ne présenterait un intérêt plus vif et plus saisissant. Devant ces affreuses catastrophes j’étais sans doute honteux d’éprouver encore autre chose que des émotions déchirantes et d’y voir aussi de brillants tableaux ; mais je me rassurais en songeant que si la guerre, pour donner l’essor aux grands coeurs, les ferme si souvent à la pitié, elle doit leur conserver le pouvoir d’admirer tout ce qui est grandiose, magnanime ou magnifique pour qu’ils puissent le reproduire quand l’occasion leur en est offerte. Alors mes yeux, avides, saisissaient les contours de ces belles horreurs ; j’ambitionnais, je portais envie au talent du célèbre Joseph Vernet qui, en peignant les incendies et les éruptions du Vésuve, avait animé ses toiles jusqu’à les faire croire brûlantes. Ainsi, entraîné par mon admiration devant ces effets extraordinaires que l’on ne saurait inventer, je les crayonnai promptement sur mon « agenda » pour en conserver le souvenir. Je crois voir encore se dessinant en noir sur des foyers de flammes, diaprées de mille couleurs, les crêtes des murailles, en partie abattues, garnies de nombreux combattants qui s’agitaient pour les défendre. Au-dessus de leurs têtes, serpentaient, en se déroulant de mille façons, des masses de fumées noires, d’où s’élançaient des gerbes de flammes et de vapeurs d’un jaune soufre. D’autres vapeurs, plus légères et blanchâtres, s’élevaient à des grandes hauteurs et recevaient en l’air, sur leurs festons mobiles, la lumière argentée de la lune ». Comme il a déjà été dit, Lejeune exposa son premier tableau, la Mort de Marceau, au Salon de 1798. Ensuite, il peindra la Bataille de Marengo.
 

« La bataille de Marengo ».

Marengo

Ce tableau est intéressant parce que, dès sa première grande composition, le peintre a fixé la méthode et les procédés qui caractériseront toutes ses œuvres ultérieures : l’événement est décrit dans un double souci de vérité et de recherche esthétique.

L’exactitude se retrouve dans le détail des scènes représentées, qui sont autant d’instantanés dont la seule distorsion résulte parfois d’une compression de leur juxtaposition dans le temps et dans l’espace. Les personnages sont de dimensions réduites par rapport à la surface du tableau, mais chacun est un portrait. Le naturel plutôt que le théâtral est recherché dans leurs attitudes. Mais ce souci de vérité poussé dans les moindres détails d’expression, d’habillement, de flore ou de faune, n’empêche pas l’artiste de donner à l’ensemble de son oeuvre une harmonie et un équilibre de volumes et de couleurs qui font du tableau une oeuvre d’art. Et pour y parvenir, il s’accorde une certaine licence dans le traitement du paysage, accusant les reliefs, agrandissant les arbres, jouant des lumières du ciel et des teintes plus sombres des fumées du champ de bataille ou du crépuscule.

C’est « l’événement » de la bataille qui en change le sort. C’est l’instant choisi par Lejeune pour en fixer l’image dans l’Histoire: dans la représentation de la « Bataille de Marengo », Lejeune a saisi sur le vif l’instant où la victoire changea de camp : c’est le moment le plus dramatique de cette grande journée. En effet, le Premier Consul attaqua l’armée autrichienne trois fois supérieure en nombre à l’armée française le 13 juin et la repoussa jusqu’au-delà du village de Marengo où il passa la nuit. Au retour du jour, les efforts des Autrichiens furent tels que l’armée française était déjà retirée et presqu’en désordre à quatre heures du soir, à la hauteur de Spinetta, malgré les prodiges de valeur avec lesquelles les divisions Lannes, Victor et Gardanne défendaient le terrain qu’elles venaient de conquérir. Dans ce moment où il nous restait peu d’espoir, le général Mélas, pour achever le succès, ordonna qu’une colonne de huit mille grenadiers hongrois marcherait rapidement pour détruire nos lignes ébranlées. Après quoi, laissant au général Zach la direction de ce mouvement, il rentra à Alexandrie pour expédier l’avis de sa victoire.

Au même instant, la Division Desaix arrivait de loin, fatiguée mais pleine d’enthousiasme: elle arrête la colonne hongroise dont les rangs en se serrant y amènent le désordre. Le général Kellerman s’en aperçoit et à la tête de trois cents cavaliers, se précipite sur les Hongrois et leur fait mettre bas les armes. Le Premier Consul arrive au moment où un obus éclate près de lui, après avoir tué six hommes de la 9e demi-brigade légère. Le groupe du devant, à gauche du tableau, contient les portraits du Premier Consul, précédé par le colonel Durer et suivi des généraux et officiers, Lannes, Murat, Dupont, Marmont, Lauriston, Eugène Beauharnais, Lefèvre-Desnouettes, Le Marois, Dubignon, Rivière, Tourné, etc., etc…
Au centre, le général Berthier, son frère, César Berthier, ses aides de camp Dutaillis et Laborde, renversés sous leurs chevaux tués, Bruyère, Sopranzi, Arrighi et Lejeune lui-même, monté sur un cheval gris. Celui-ci ramène des officiers qu’il vient de faire prisonniers et qui veulent rendre leurs armes.

Le capitaine d’artillerie Dijeon est sur le devant avec sa batterie. Dans le fond à gauche, Desaix tombé mort à la tête de sa division, dans les bras du fils du Consul Lebrun. Il n’y avait pas huit jours qu’il était débarqué, venant d’Egypte. Au centre de la colonne hongroise, le général Zach est fait prisonnier. Le clocher, dans l’éloignement, est celui de Spinetta. Un officier autrichien, blessé à mort, s’achève avec des armes qu’il demande à un Français ; un Français donne de l’eau-de-vie à un Autrichien blessé ; un grenadier et plus loin un petit tambour, obligent des prisonniers à emporter des blessés français ; des dragons soutiennent un officier ennemi qu’ils ont blessé et l’emmènent sur son cheval ; des soldats jettent leurs casquettes en l’air pour faire voir qu’ils se rendent. Les débris humains ou de chevaux qui sont épars dans la plaine proviennent de ceux qui combattaient sur le même champ de bataille un an auparavant, sous les ordres du général Moreau.

Après le succès de sa « Bataille de Marengo », Lejeune exécuta trois grandes oeuvres représentant des batailles auxquelles il ne participa pas : la Bataille de Lodi, qui fut présentée au Salon de 1804 et fut placée ultérieurement dans le salon des Maréchaux aux Tuileries ; la Bataille du Mont-Thabor, qui lui valut une médaille d’or au Salon de l’an XIII, la Bataille d’Aboukir et la Bataille des Pyramides, qui fut présentée au Salon de 1806 ; le bivouac de l’Empereur dans les plaines de Moravie, la veille de la Bataille d’Austerlitz fut présenté au Salon de 1808.

« Le Bivouac d’Austerlitz ».

Bivouac Austerlitz

Lejeune, dans ses Mémoires, évoque la scène qui lui a inspiré ce tableau: « la journée du 1er décembre se passa, de part et d’autre, en préparatifs comme pour une belle fête et, une heure après la chute du jour, les deux armées, bien disposées, se livraient au repos dans un profond silence, qui n’était interrompu que par ces causeries autour du feu du bivouac, où l’on raconte gaiement les succès que l’on a eus et ceux sur lesquels on compte. Le bivouac où j’étais, celui de l’Etat-Major du maréchal Berthier, fut très animé jusque bien avant dans la nuit. Un de nos camarades, M. Longchamp, avait été retardé en France et ne put nous rejoindre que ce jour-là. Pendant son voyage, il improvisa quelques couplets qui peignaient assez bien la rapidité de notre marche. L’arrivée de ce gai convive, qui apportait à chacun de nous des lettres de France, fut un des épisodes charmants de cette journée.Ces lettres de nos familles, ces portraits, ces billets doux peut-être, apportés par l’aimable chansonnier, le vin de Tokay, que nous puisions dans les tonneaux avec des chalumeaux de paille, ce feu pétillant du bivouac, le pressentiment de la victoire du lendemain, tout, enfin, nous portait au comble de la joie ».

La toile représente le bivouac sur la route d’Olmütz. Le centre du tableau est occupé par l’Empereur qui se réchauffe devant un feu. Il interroge des paysans moraves et des déserteurs ennemis par l’intermédiaire de Lejeune qui lui sert d’interprète. Derrière lui, le maréchal Berthier et Bessières suivent la scène tandis que Roustan, le mameluck favori de l’Empereur, étend une fourrure sur un peu de paille, espérant que son maître viendra s’y reposer. A gauche, la voiture de l’Empereur. Les voitures et la garde de service sont à droite. Des soldats qui manquent de bois pour se chauffer démolissent une maison et abattent les branches d’un arbre.

Sur le devant les gens du Prince Berthier distribuent un repas à ses officiers d’Etat-Major. L’un d’eux, M. de Longchamp, leur chante cette chanson qu’il fit en courant après l’armée. Il avait eu de la peine à l’atteindre et il disait avec vérité:
« En courant par monts et par vaux, Les postes de Germanie, Ont crevé leurs meilleurs chevaux Pour suivre notre Infanterie».
Ce fut dans la nuit de ce même soir qu’eut lieu cette admirable illumination spontanée de soixante mille soldats qui, en moins de dix minutes, firent des torches enflammées avec la paille de leurs bivouacs pour éclairer Napoléon qui était venu les visiter dans l’obscurité. Bacler d’Albe en a fait le sujet d’un tableau actuellement exposé à Versailles dans les mêmes salles que les oeuvres de Lejeune.

Dans ses Mémoires, Lejeune évoque un épisode touchant à propos de ce tableau : le 11 décembre 1809, Berthier donne une chasse suivie d’une fête à Grosbois : « L’Impératrice Joséphine n’était pas encore arrivée et je fus chargé de l’attendre et de l’accompagner. En descendant de voiture, elle s’appuya sur mon bras pour rejoindre les chasseurs. Ses traits étaient abattus et portaient l’empreinte de la plus profonde tristesse. La grande résolution du divorce était prise ; elle était connue de tous et pour n’en point parler, je feignais de l’ignorer. L’Impératrice me rappela la promesse que je lui avais faite avant de partir pour l’armée, de lui donner une copie du tableau du « Bivouac de l’Empereur ». Je réitérais cette promesse en disant que j’allais m’en occuper. Ses yeux alors se remplirent de larmes et en me pressant le bras et la main, elle me répéta plusieurs fois, de la manière la plus expressive : « N’est-ce pas, vous ne m’oublierez pas ? Quelque chose qui m’arrive, n’est-ce pas ? » Je la comprenais ; j’en étais attendri et je dissimulais encore, pour ne point troubler, par une scène déchirante, une réunion où les hôtes du prince de Wagram venaient chercher des distractions aux tristes pensées qui les préoccupaient.

« Somosierra ».

Somo

En novembre 1808, Lejeune se trouve en Espagne. « En s’arrêtant à Aranda, l’Empereur laissait l’ennemi fort incertain sur celle des deux routes qu’il allait prendre pour s’avancer sur Madrid, et l’obligeait ainsi à diviser ses forces sur celle qui passe par le Guadarrama et celle qui traverse le Col de Somo-Sierra. Cette dernière route était un peu plus courte mais plus facile à défendre à cause du défilé très rétréci de la montagne. On pouvait donc s’attendre à y trouver moins de monde, puisqu’elle présentait plus d’obstacles et ce fut la direction que prit l’Empereur.
Le 29 novembre, le maréchal Victor rejoignit l’Empereur qui avait porté son quartier général au pied de la Somo-Sierra. Le maréchal fit entrer de suite ses troupes dans la montagne ; un brouillard très épais ne permettait pas de voir à deux pas de soi. Cependant, le maréchal faisait monter ses avant-gardes dans la forêt, à droite et à gauche de la grande route ; l’ennemi en occupait le sommet, fortement retranché et se croyait inexpugnable derrière les larges coupures qu’il y avait faites. Le général Bertrand, aide de camp de l’Empereur, était chargé de faire rétablir la chaussée pour la rendre praticable à la cavalerie et à notre artillerie. L’Empereur, à son bivouac, s’impatientant des retards que lui causait cette opération, m’ordonna de pousser une reconnaissance dans la montagne, jusqu’à ce que j’eusse rencontré l’ennemi pour savoir en quel nombre et dans quelle position il était. J’arrivai jusqu’au général Bertrand, qui n’avait pas encore terminé son travail. Je poussai au-delà, sur la route qui montait assez rapidement, et après avoir parcouru dans le brouillard, deux à trois kilomètres sans rien voir, un des cavaliers polonais que j’avais emmenés avec moi, me fit signe qu’il entendait parler des Espagnols. Sur cette indication, je mis pied à terre, lui donnais mon cheval à garder et avançais sans bruit, jusqu’à ce que je fusse arrêté par des mouvements de terre, derrière lesquels beaucoup de monde parlait espagnol. Je me dirigeais alors sur le côté de la route pour parcourir l’étendue de ce retranchement, qui me parut devoir contenir douze à quinze pièces de canon. Après avoir reconnu la position autant qu’il était de mon pouvoir au milieu de cet épais nuage, je retournai vers mes chevaux en restant sur le côté de la montagne. J’étais à peine redescendu six ou sept cents pas que je me trouvai en face d’un bataillon qui montait en silence vers moi. Quoique très rapproché de cette troupe, le brouillard me la fit prendre d’abord pour un corps français et je dis à l’officier qui marchait en tête : « N’avancez pas par ce chemin, le ravin vous empêchera de passer ». A ces mots, toute la colonne me coucha en joue et je criai en avançant « Ne tirez pas, ne tirez pas, je suis Français ! » A l’instant même, je m’aperçus de mon erreur: c’était un corps espagnol qui remontait du pied de la montagne. Ma position était critique et je me hâtai de crier en espagnol « Ne tirez pas ; j’ai là trois régiments qui vous accableraient, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous rendre à moi, qui ne puis vous faire aucun mal.

« Les Espagnols, très incertains, craignant peut-être de tirer sur les leurs, qu’ils supposaient être derrière moi, ou croyant à la présence des trois régiments dont je parlais, se dispersèrent promptement par leur gauche et disparurent dans le brouillard, ainsi que le lieutenant colonel qui les conduisait et qui abandonna même son cheval et son manteau pour s’échapper plus facilement à travers les rochers. Leur frayeur me sauva la vie et dès que j’eus cessé de les apercevoir, je doublai le pas vers les miens. Je portai ces détails à l’Empereur ; je le trouvai fort contrarié des retards qu’il éprouvait et il me répondit brusquement : « Vous vous moquez de moi ». Il me vit très irrité de son mauvais accueil. Cependant, appréciant le danger que je venais de courir, il me fit répéter ce que j’avais pu reconnaître de l’artillerie ennemie, de l’état de la route et ordonna aussitôt au général Montbrun de franchir ces obstacles avec sa cavalerie, protégée par l’infanterie qui avait eu le temps de couronner les hauteurs. « Montbrun, à la tête des lanciers polonais, gravit la montagne au galop, tomba sur les retranchements et sabra quelques canonniers sur leurs pièces ; mais le désordre du terrain, joint à une salve de mitraille, renversa la tête de sa colonne et le força de se retirer, pour rallier son monde hors de la portée du canon. Ces mêmes Polonais avaient vu l’Empereur sur leurs pas, au milieu de la mitraille. Presque sans attendre le commandement de leur chef, le vaillant Koscictulski, ils retournent à la charge et, avec un ensemble admirable, franchissent les obstacles qu’ils ont pu reconnaître à leur première attaque, renversent tout devant eux et pénètrent dans la position formidable des Espagnols auxquels le brouillard empêche de voir combien cette tête de colonne est peu nombreuse. La cavalerie de la garde suit le mouvement, et tous les canonniers espagnols sont sabrés sur les seize pièces de canon qui défendaient le passage. « Pendant ces attaques, l’infanterie du maréchal Victor avait pu gravir les hauteurs qui dominaient la position de l’ennemi et le feu de notre infanterie protégeant nos Polonais, ils mirent dans une déroute complète les treize ou quatorze mille hommes qui défendaient les approches du défilé de Somo-Sierra. La vapeur, les rochers et les bois favorisèrent la fuite des Espagnols. Nous fîmes peu de prisonniers mais tous leurs canons et près de deux mille hommes restèrent sur le terrain. En gravissant la montagne à la suite de cette cavalerie, je fis remarquer à l’Empereur le manteau et le cheval abandonnés par l’officier espagnol que j’avais rencontré ; la bride se trouvait encore embarrassée dans les plis de l’étoffe et le cheval, qui croyait peut-être y voir son maître endormi, était resté là, comme ces chiens fidèles que nous avons vus souvent attendre la mort à côté de leur maître tué sur le champ de bataille.

« L’Empereur put vérifier quelques-uns des autres détails que je lui avais donnés et qui étaient de nature à exciter sa juste indignation. Dans les jours précédents, les Espagnols avaient fait sur nous quelques prisonniers, les avaient garrottés et indignement massacrés. N’osant laisser en évidence les preuves horribles de leur barbarie sur la route que nous allions parcourir, ils avaient à peu près caché ces cadavres, liés deux à deux, sous l’arcade d’un pont de la chaussée où j’avais pu les voir lorsque je montais à pied. Parmi ces malheureux, au nombre d’une quinzaine, il s’en trouva qui respiraient encore et on leur porta des secours. Dans ce moment, on amenait à l’Empereur des prisonniers, des moines, des officiers supérieurs, et il leur reprocha ces cruautés, en les menaçant d’exercer contre eux la loi du talion ; mais son coeur était trop généreux pour permettre d’affreuses représailles ; ils ne furent point maltraités. « Le brouillard disparaissait peu à peu et nous pûmes contempler avec bonheur un champ de bataille sillonné de retranchements et de redoutes, couvert de canons, de chariots, de morts et de blessés, abandonnés dans un site admirable qui devait me fournir, plus tard, le sujet d’une grande composition ; j’y plaçai tous les épisodes qui m’avaient frappé pendant cette glorieuse matinée où la Providence me sauva ».

Ce tableau fut peint en 1810 et exposé au Salon de la même année. Grâce à l’agenda du général Lejeune pour l’année 1810 qui est conservé dans les archives de sa famille, il est possible d’en suivre l’exécution après son retour de Vienne pour le mariage de Marie-Louise. Il semble que Berthier lui ait accordé quelques allègements dans ses devoirs d’aide de camp pour permettre à Lejeune de se consacrer à sa peinture.
Le 3 juin, il recommence le ciel. Le 30 juin, Berthier vient voir le tableau en cours d’exécution. Le 15 juillet, Lejeune peint la figure de l’Empereur. Le 22 juillet, la Princesse de Neuchâtel et la Princesse Jablowska visitent l’atelier. Le 31 juillet, Lejeune peint les deux Polonais et le 3 août, il peint Turenne et Ségur, ce dernier étant venu poser. Le 15 août, il va chez Gérard et déménage du 28 au 25, rue Saint-Dominique. Le 1er septembre, portrait du colonel Letort. Le 6 septembre, le sergent Tambon de la Garde vient poser et M. de Barral et la Princesse Sapieha viennent voir le tableau. Le 18 septembre il fait le portrait du colonel Lubinski et le 19, celui du colonel Soprangi. Le 26 septembre, il note que Pajou s’installe chez lui pour terminer son « Rodogune ». Le 17 octobre, visite de la Princesse de Neuchâtel. Le 28 octobre, il termine le tableau qui a demandé cent quarante-sept jours de travail.

Pendant cette même période, Lejeune a noté des séances de pose chez Guérin pour l’exécution de son portrait en miniature. L’original a malheureusement disparu en 1933 dans l’incendie du château de LamotheChandenier. Il en existe une réplique au Musée de Versailles. L’accueil fait par le public et la critique fut extrêmement favorable. L’impression donnée par le tableau de la « chose vue », de « l’événement vécu», avec les nombreux portraits de personnages connus et moins connus, excitait l’intérêt et la curiosité, de même que le bel effet d’ensemble produit par l’habile composition et l’admiration qu’avait suscité l’héroïque fait d’armes ainsi représenté contribuaient à ce succès. L’Empereur fit acheter le tableau.

La description suivante en est donnée dans le recueil des Notices sur les tableaux de bataille peints par le général Baron Lejeune, Paris 1850 :
« Au centre, on voit la charge des Polonais soutenus par les autres corps de cavalerie de la garde impériale. Napoléon reproche à un colonel espagnol la cruauté avec laquelle les siens ont assassiné des prisonniers français dont on vient de découvrir les corps sous l’arche d’un pont. Celui-ci, menacé de la peine du talion, répondit avec un calme qui désarma le vainqueur : « je suis à votre disposition ». Nos soldats adressent les mêmes reproches aux prisonniers qu’ils ramènent.Vers la gauche, deux frères polonais sont blessés du même coup: l’un expire sur les genoux de l’autre. Le maréchal de Bellune dirige ses colonnes. Vers la droite, M. de Turenne, officier d’ordonnance et le docteur Yvan, chirurgien de l’Empereur, donnent des secours à M. de Ségur. Le feu du bivouac espagnol consume un chêne vert. Au centre, des Français capturés précédemment par les Espagnols et forcés de servir parmi eux, sont délivrés par leurs compatriotes. L’un d’eux montre sa cocarde et sa croix de la Légion d’honneur qu’il a cachés sur son coeur. Les portraits épars dans le tableau sont ceux du Prince Berthier, du maréchal Bessières, commandant de la Garde, des généraux Durosnel, Le Tort, de Monthion, Guiot, d’Antamourt, de MM. Saint-Paulin, de Septeuil, Lubenski, Soprangi, Bonafoux, etc… Les piliers aux armes de Castille servent à indiquer la route pendant les grandes neiges. La vue est d’après nature ».

Il n’est naturellement pas possible de présenter au lecteur de cet article une description détaillée de tous les tableaux de bataille de Lejeune. Ceux qui précèdent ont été choisis parce qu’ils furent peints et exposés au public sous le Consulat et l’Empire et qu’ils représentent des événements auxquels Lejeune prit part.

Lejeune dépouillé et prisonnier…

Dans les tableaux étudiés ci-après, Lejeune participa à l’action, mais les peintures furent faites et exposées sous la Restauration.Tel est le cas de celui qui décrit les événements dramatiques qui mirent fin prématurément à l’importante mission en Espagne que lui avait confiée l’Empereur en 1811 et dont il a été question au chapitre traitant des rapports de Lejeune avec Napoléon. «Le tableau représente l’instant où le colonel Lejeune, ayant eu son cheval tué sous lui, est dépouillé par l’ennemi. Plusieurs mousquets étaient braqués sur sa poitrine et si la Providence n’avait pas voulu qu’ils fissent long feu, il eut indubitablement péri. Le chef de cette bande de guérillos était don Juan, bien connu pour la hardiesse de ses exploits sous le nom « d’El Medico ». Le supertitieux aventurier fut frappé par l’espèce de circonstance miraculeuse qui avait préservé les jours du général Lejeune et à force de menaces et de remontrances, il fit consentir ses sauvages compagnons à respecter une vie qui lui semblait prédestinée. «El Medico » porte un uniforme bleu et on le voit détournant le fer d’une pique qu’un de ses hommes dirige vers le colonel. Le personnage nu, qui est à la gauche de la toile, est le domestique du colonel qui, percé de part en part, ne tarda pas à expirer. Peu de semaines auparavant, environ soixante Français avaient été tués à cette même place et leurs corps, privés de sépulture et qu’on aperçoit sur la gauche, étaient en partie devenus la proie des vautours. On voit, à droite, un dragon français qui, resté seul debout, vend sa vie aussi chèrement que possible; mais il ne peut continuer longtemps une lutte par trop inégale. L’infanterie française occupe encore quelques hauteurs et soutient son feu. La contrée, à la montagnes de Guadarama. Le couvent de Guisando en occupe le centre et le pic élevé qui domine le fond est surnommé la montagne de l’Aigle. La rivière qui s’étend dans la vallée est l’Alberja sur laquelle surplombent les ruines d’un pont conduisant à la ville d’Avila. Un arc-en-ciel indique l’état de l’atmosphère qui est habituellement de la plus grande douceur dans cette partie de l’Espagne. Les colossales images de taureaux que le peintre a placé dans son tableau, ont une existence classique. Tite-Live et Polybe en font mention. Annibal avait dans son armée beaucoup d’Espagnols qui, dans une de ses rencontres avec Fabius, manquèrent tomber au pouvoir de l’ennemi. Echappés à ce danger, et de retour dans cette partie de l’Espagne qu’ils habitaient, ils perpétuèrent le souvenir de leur délivrance par l’image de six taureaux gigantesques qu’ils firent tailler dans le roc. Voici pourquoi ils avaient choisi ces animaux emblématiques: on raconte que, pour s’ouvrir un passage, Annibal avait fait attacher des torches aux cornes de deux mille taureaux et les avait lancés pendant la nuit à travers l’armée romaine, où ils causèrent un tel trouble et une telle confusion, que le général carthaginois peut effectuer une retraite qui lui était autrement impossible ».

La description qui précède est tirée de la Notice de 1850. Elle décrit fidèlement le tableau; mais, contrairement aux scènes de grandes batailles auxquelles de nombreux contemporains de Lejeune avaient pris part et dont les portraits figuraient sur la toile, dans ce tableau-ci, le peintre s’est représenté seul avec des adversaires anonymes – à l’exception « d’El Medico » – et il a pu prendre, sans risquer de soulever de controverse, des grandes libertés avec le « décor ». En vérité, le paysage semble avoir été inspiré à Lejeune par ce qu’il a pu voir quelques jours après l’événement décrit, quant il fut emmené, tout nu, avec trois compagnons d’infortune, prisonnier, soumis aux pires sévices et continuellement menacé d’être mis à mort. Dans ses Mémoires, il écrit que « pendant trois jours, l’on remonta les rives de l’Alberge jusqu’à sa source, à travers les chemins les plus difficiles mais aussi les plus pittoresques. A la vue des beautés sauvages de cette nature presque vierge, je renaissais à la vie que j’avais été si près de quitter ». C’est donc la beauté des paysages, dont le souvenir est sans doute enrichi par les effets de son imagination, qui a incité notre peintre à en faire le cadre d’un événement personnel, particulièrement dramatique et auquel il consacre un long passage de ses Mémoires : dans le chapitre intitulé : « Je suis fait prisonnier et pendu », il relate comment, sur le chemin du retour de la mission qu’il vient d’effectuer en Espagne sur l’ordre de l’Empereur, il est pris par les guérilleros. Le 5 avril 1811, il quitte Tolède à huit heures du matin pour Madrid où il espère arriver le soir. A midi, il est à Cavañas, gros village isolé dans la plaine. Le commandant français de ce poste renforce son escorte de vingtcinq dragons en y joignant « soixante bons soldats badois d’infanterie avec leurs officiers » : en effet, six ou huit cents hommes de la bande du médecin Padalea surnommé « El Medico » étaient signalés dans la région et ne se seraient éloignés que la veille au soir. Près d’Illescas l’officier badois raconta à Lejeune que peu de temps auparavant une escorte de quatre-vingt grenadiers avait été massacrée dans une chapelle dominant la plaine où ils avaient soutenu un combat pendant deux jours et d’où ils avaient été débusqués par la bande « d’El Medico » qui avait mis le feu au bâtiment. « La marche tranquille de notre avant-garde et le calme qui régnait dans la plaine augmentaient notre sécurité en traversant ce champ de malheur ». Cependant, le comportement étrange de deux prêtres qui, près de la chapelle ruinée, agitaient leur mouchoir, incite Lejeune à aller les voir de plus près: d’un temps de galop il s’écarte de son escorte et, dit-il, « je franchis en peu de secondes la moitié de l’espace qui me séparait de ces prêtres. Leurs gestes redoublés prirent l’expression de la plus vive inquiétude et m’inspirèrent de la défiance. Un jeune laboureur se trouva sur mon passage, coupant avec effroi les courroies de ses boeufs pour les dételer plus vite. Je lui demandai pourquoi il abandonnait le sillon à moitié fait ; il ne répondit pas et son oeil hagard et farouche m’indiqua qu’il était prudent de me rapprocher des miens. Alors je tournai bride en fixant encore mon regard sur ces prêtres et sur l’homme aux boeufs… J’avais à peine fait quatre pas de retraite vers les miens que j’entendis un cri de détresse : « Monsieur ! Monsieur ! nous sommes perdus ! » s’écriait Williams en accourant à moi. Je tourne aussitôt les yeux sur lui et je vois surgir de toutes les parties de la plaine six ou huit converger leurs feux sur nous. Williams criait : « Monsieur ! Monsieur ! que dois-je faire » Passe derrière moi lui dis-je, tire ton sabre et fais comme moi ». Son sabre et cet abri ne le garantissaient point des balles ; et frappé à mort à l’instant même, il disparut pour toujours sans proférer une autre parole. L’ennemi avait laissé passer nos éclaireurs d’avant-garde sans s’être découvert et s’était ensuite avancé en tirant sur nous. L’infanterie avait pu gravir un terrain d’oliviers et s’était mise en bataille sous ces arbres, dont elle tirait quelque abri ; elle faisait feu pour sa propre défense et ne pouvait pas nous protéger dans la crainte de nous tuer en tirant de notre côté. Il ne restait plus près de moi que trois ou quatre dragons qui combattaient comme des lions. Cependant, nous percions déjà les rangs ennemis et nous allions échapper en rejoignant l’infanterie lorsque, pour nous en ôter les moyens, ils dirigèrent toutes leurs balles sur nos chevaux ».

Le cheval de Lejeune roule à terre frappé à mort. Lejeune peut se relever, entouré de cavaliers ennemis; atteint par un coup de lance à la main droite, son sabre tomba: « j’étais désarmé écrit-il ; cette bande d’hommes affamés de carnage et de butin se rua sur moi, pour m’arracher mes vêtements. En quatre secondes, j’étais nu des pieds à la tête et, très heureusement, sans aucune autre blessure que de faibles coups de lance. Aussitôt, ceux qui n’avaient pas les mains embarrassées de mes dépouilles avancèrent leur fusil pardessus l’épaule des autres et tirèrent en appuyant le canon sur ma poitrine… ! sept ou huit amorces brûlèrent sans que les coups partissent ! »

C’est cette scène qui est représentée dans un dessin à la plume, réhaussé d’aquarelle sur laquelle sont portées les deux inscriptions suivantes de la main de Lejeune : la première, qui est sa signature, sur la partie inférieure du dessin : « Le colonel Baron Lejeune, à la tour de Setubal, le 13 mai 1811 »; la deuxième, dans la marge, en dessous du dessin: « Cet événement est arrivé à l’auteur de ce dessin entre Tolède et Madrid, près de Illescas, le 5 avril 1811 à midi ».

Il n’est pas impossible que ce soit là le croquis que mentionne Lejeune dans ses Mémoires et qu’il fit pour remercier le commissaire anglais Robert Boyer qui, avec le négociant américain David Meyer, visita Lejeune et ses compagnons de captivité dans la Torre-Othon à Setubal, au Sud de Lisbonne. Lejeune avait été emprisonné, sur ordre du maréchal Beresford, sans doute pour le soustraire aux Espagnols dont la junte avait manifesté l’intention de le libérer et de le charger d’une mission contraire aux intérêts de l’Angleterre.
Dans les Mémoires, il est dit que « David Meyer répétait qu’il était heureux de pouvoir servir les Français partout où il les rencontrait. Robert Boyer renouvela ses offres de services et me promit de me procurer du papier, de l’encre, des pinceaux et des couleurs, que je lui demandais.

« Le jour suivant, à la même heure, il m’apporta une collection complète de couleurs étiquetées avec soin et de tout ce que je pouvais désirer pour écrire et pour peindre. Ce cadeau me fut très précieux et je m’empressai de lui en exprimer ma reconnaissance, en représentant pour lui le moment où j’avais été fait prisonnier, avec la physionomie des brigands tels qu’ils étaient encore bien présents à ma mémoire. Je retrouvai dans cette occupation un peu de tranquillité, car l’art de la peinture est si attrayant que j’ai su apprécier dans ma triste captivité son immense ressource ».

La similitude de situation et de position de l’auteur dans le croquis daté de 1811 et dans le tableau, non daté, mais exposé au Salon de 1817 permet de penser que si le dessin mentionné dans les Mémoires a été donné au commissaire Robert Boyer, Lejeune a dû en faire, sans tarder, d’autres études qui lui servirent lors de l’exécution du tableau.

A suivre…

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( 10 juillet, 2019 )

Le docteur Renoult à travers son témoignage.

Renoult image illustration.

Publiés la première fois en 1862, les « Souvenirs » du docteur Adrien-Jacques Renoult (1770-1842) sont méconnus. « Élève du célèbre Dessault [Desault], M. Renoult fut, à l’âge de vingt-deux ans, attaché comme chirurgien militaire à l’armée du Rhin. C’est là qu’il apprit à connaître et à aimer Desaix, dont il resta séparé quelque temps, mais qu’il retrouva bientôt en Égypte pour ne plus le quitter qu’au jour où son excellent général paya de sa vie le triomphe de la France à Marengo », écrit l’éditeur de l’époque dans sa présentation. Son témoignage aborde les campagnes de 1792, 1794, 1795, 1796. A la fin juin de cette même année, il passe le Rhin à la suite du général Moreau, commandant en chef de l’armée du Rhin. En 1797, Renoult se trouve en Italie et soigne, dans les deux hôpitaux de Cremone, de pauvres diables en proie à des maladies vénériennes…C’est à cette époque qu’il rencontre pour la première fois le général Bonaparte : « Il s’arrête devant moi, me fixe avec ses yeux pénétrants, mais pleins de bonté », écrit l’auteur. En mai 1798, il s’embarque pour l’Égypte et, arrivé au Caire, apporte toute sa science aux malheureux soldats victimes d’ophtalmie. « Combattre cette maladie était chose difficile, faute de moyens ». Sa narration de la campagne d’Égypte est particulièrement dépaysante. De retour en France à  la fin d’avril 1800, il est chargé d’administrer l’hôpital militaire du Gros-Caillou, à Paris, avant d’être désigné par Savary, comme chirurgien-major de sa légion de gendarmerie d’élite. C’est en tant que tel qu’Adrien-Jacques Renoult participe aux campagnes de 1806 (en Prusse), 1807 (en Pologne), 1808 (en Espagne) et de 1809 (en Autriche). A Vienne, l’auteur s’occupe de soigner les nombreux blessés de la Garde. Ce sera sa dernière campagne avant qu’il ne soit nommé par le général Savary (devenu ministre la Police générale) « médecin inspecteur des prisons d’État ».

C.B.

Ci-dessus: image d’illustration représentant un chirurgien.

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Notes complémentaires.

Le titre exact de l’édition originale est:« Souvenirs du docteur Adrien-Jacques Renoult, officier de la Légion d’honneur, chevalier de l’Empire, membre de l’Académie de médecine », Paris, Imprimerie de Jouaust Père et Fils, 338, rue Saint-Honoré. L’exemplaire que nous avons consulté, comporte deux mentions manuscrites rajoutées sur la couverture : « Ancien chirurgien en chef des armées » et « Beau-père de M. Pesty, agent de change honoraire, rue de la paix, n°24 ». Renoult mentionne ce personnage à la fin de son témoignage. Ajoutons que le docteur Renoult fit paraître sous le Consulat l’ouvrage suivant : « Essai sur les maladies des gens de cheval. Par Adrien-Jacques Renoult, de S. [Saint-]Arnoult, département de la Seine-Inférieure [Seine-Maritime], Médecin, Chirurgien-Major de la Gendarmerie d’élite, Garde des Consuls », A Paris, de l’imprimerie de Bossange, Masson et Besson, XI., MDCCCCIII [1803], 65 p. 

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Né le 6 décembre 1770 à Saint-Arnoult (Seine-Maritime), Renoult s’éteint à Paris le 6 mai 1842  Il repose au cimetière du Père-Lachaise, 37ème division, 1ère ligne.  Dans cette même chapelle se trouvent son épouse, Marie-Élisabeth Bosselet (1773-1864), son gendre, Pierre-Laurent Pesty (1791-1865), agent de change, précédemment, chef d’escadron, garde du corps du roi Louis XVIII, chevalier de Saint-Louis, officier de la Légion d’honneur, ainsi que l’épouse de ce dernier, Adrienne-Élisabeth Renoult (1805-1858). Adrien-Jacques Renoult, au moment de sa mort, demeurait au n°1 de la rue de la Grange-Batelière (Paris 9ème) . Son gendre et sa fille habitaient à la même adresse. Le dossier du Dr Renoult, rassemblant états des services et divers documents, peut être consulté en ligne sur la base Léonore de la Légion d’honneur (cote LH/2301/45).

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( 6 avril, 2019 )

Brève histoire de l’organisation des soins dispensés aux blessés militaires dans les hôpitaux belges, après la dernière campagne napoléonienne (juin 1815) (3ème et dernière partie).

W4

Le rapatriement des blessés.

Cette phase commença très tôt. Mention a été faite plus haut des dispositions prises par les Britanniques et les Hollando-Belges en ce qui concerne leurs ressortissants.

Les blessés français furent, pour la plupart, concentrés dans les hôpitaux de Bruxelles et de Louvain. Certains, principalement des officiers, furent envoyés en Angleterre : ce ne fut qu’une minorité. D’autres purent rejoindre directement la France au cours de l’automne 1815. Beaucoup suivirent la ligne d’évacuation prussienne vers la Rhénanie, mais ne dépassèrent pas les hôpitaux militaires de Liège et de Maastricht. Le couvent Sainte-Agathe à Liège fut transformé en hôpital des Français. Les derniers blessés français quittèrent Liège le 17 novembre 1815 pour regagner leur patrie.

Les blessés prussiens avaient été très largement dispersés après les batailles de Ligny et de Waterloo. Beaucoup, selon le hasard des convois, avaient été hospitalisés à Bruxelles, à Anvers et surtout à Louvain. Mais, on en trouvait aussi à Namur, à Gand et même dans les hôpitaux de La Haye, Leyde, Amsterdam. L’hôpital militaire de Liège fut un pivot d’une extrême importance dans les opérations de concentration et rapatriement des blessés prussiens. Les derniers quittèrent Liège en mars 1816.

III. Bilan général.

Je me bornerai à présenter quelques résultats globaux relatifs aux blessés britanniques qui purent atteindre les hôpitaux de l’agglomération bruxelloise. C’est la seule statistique précise et fiable dont j’ai pu disposer.

Sur un total de 9 528 blessés britanniques hospitalisés, 856 moururent de leurs blessures, soit un taux de mortalité de 9 %. En ce qui concerne les amputations, Ch. Bell mentionne qu’il a pratiqué 145 amputations primaires qui se soldèrent par 40 décès (27,2 % ) et 225 amputations secondaires qui aboutirent à 106 morts, soit un taux de mortalité de 47,1 %. Les fractures multiples du fémur ont constitué le problème le plus grave. Guthrie admet, à ce sujet, que les deux tiers de ces cas ont évolué vers la mort et qu’un sixième seulement de ces blessés survécurent avec un membre utile. Presque tous les cas dont les fractures se situaient dans la moitié supérieure du fémur moururent de septicémie et de choc (3).

Guthrie, qui a joué, à Bruxelles, un rôle que nous pourrions assimiler à celui d’un consultant en chirurgie d’armée, écrit qu’il est horrifié de constater combien les techniques chirurgicales de la traumatologie de guerre ont été oubliées depuis les leçons des campagnes du Portugal et d’Espagne, encore toutes proches. Le jugement qu’il porte sur certains de ses collègues qu’il vit à l’oeuvre à Bruxelles n’est guère flatteur. « Rien ne pourrait effacer les méfaits irréparables que l’insuffisance de soins médicaux a provoqués dans les quelques premiers jours après la bataille » (3). Un tel jugement n’a rien perdu de son actualité. Nil novi sub sole.

Kluyskens, quant à lui, a effectué 300 amputations. Mais nous ne disposons pas de statistiques précises sur les résultats. Il écrit, dans un rapport adressé à Brugmans, que les succès obtenus chez ses amputés et chez ses blessés atteints de fractures compliquées sont meilleurs que ceux des chirurgiens britanniques. A propos du tétanos, il n’en signale que huit cas chez ses blessés (14).

Les chirurgiens britanniques louent la propreté et l’aération des hôpitaux militaires de Bruxelles. Larrey, dans ses mémoires, est très élogieux sur la qualité du travail effectué par les chirurgiens militaires belges qu’il côtoya, au cours de sa captivité, dans les hôpitaux de Bruxelles et Louvain (12). Notre collègue historien, le médecin colonel J. Hassenforder, dans un de ses ouvrages sur l’histoire du service de santé militaire français, conclut ainsi le chapitre sur Waterloo : « Les blessés français de cette terrible bataille furent heureusement recueillis et soignés admirablement par les Belges, dans les hôpitaux de Bruxelles et Louvain » (13).

Telle est, brossée à larges traits, l’histoire de l’organisation des soins dans les villes belges, après la campagne de juin 1815.

On a beaucoup écrit sur la bataille de Waterloo, mais très peu sur les médecins et chirurgiens militaires qui organisèrent et prodiguèrent les soins pendant les quelques mois extrêmement difficiles qui suivirent la campagne.

Les rares historiens militaires qui consacrent quelques alinéas ou, tout au plus, quelques pages aux blessés soignés dans les hôpitaux, soulignent surtout la générosité de la population civile et le zèle des comités de dames. Les journaux de l’époque évoquent longuement les paroles aimables, les boissons, les friandises, les fruits, le linge que distribuent ces dévouées personnes de la haute société bruxelloise. Ils rapportent aussi les remerciements conventionnels hyperboliques que leur adressent Wellington et des ambassadeurs, émus par la sollicitude de Bruxelles vis-à-vis des victimes de Waterloo. Ces historiens et journalistes demeurent très discrets ou muets sur les activités des services de santé militaires. Ils contribuent ainsi à l’émergence d’une vision radicalement fausse sur le rôle des acteurs véritables dans l’organisation et la dispensation des soins aux blessés. De nos jours, on parlerait de désinformation. L’accessoire, si estimable qu’il soit, ne doit pas cacher l’essentiel. Quelques détails pathétiques ou pittoresques, propres à alimenter les légendes populaires et les morceaux de bravoure d’une grandiloquence toute romantique, ne doivent pas voiler une austère réalité, infiniment plus complexe. C’est celle qu’établissent les comptes rendus officiels, les rapports des exécutants, les mémoires de chirurgiens éminents qui décrivirent ce qu’ils firent et ce qu’ils virent, tels Guthrie, Hennen, Bell, Thomson, Larrey, Kluyskens, Seutin. C’est par eux qu’il est possible d’obtenir une vue d’ensemble objective, ramenée à ses grandes lignes et exempte de chauvinisme, sur l’organisation édifiée par Grant, Brugmans et Kluyskens en juin 1815 (15).

Dans cette reconstitution de la vérité historique, les services de santé militaires reprennent leur place primordiale. L’organisation qu’ils bâtirent et firent fonctionner révèle d’indéniables insuffisances. Mais, on ne peut contester qu’elle réussit à maintenir une parfaite coordination entre alliés – oeuvre éminemment difficile – et qu’elle fut empreinte de réalisme, de sang-froid et de fermeté. Son efficacité doit être appréciée selon les normes de l’époque. ^

A défaut de reconstituer dans sa totalité cette structure de soins, édifiée à la hâte pour secourir un énorme afflux de blessés, son approche objective et impartiale est déjà suffisamment riche pour en extraire certaines leçons, celles qui demeurent marquées d’une vertu de permanence et que l’on doit parfois relire et réapprendre, tant elles s’oublient vite, après chaque guerre.

Celles relatives aux pertes massives de la campagne de juin 1815 sont précisément de cette classe. C’est sans doute une des fonctions utiles, dévolues à l’histoire de la médecine.

Edgar EVRARD.

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Bibliographie.

(1) FLEISCHMAN, Th et AERTS, W., Bruxelles pendant la bataille de Waterloo, Bruxelles, 1955.

(2) BERNARD, H., Le duc de Wellington et la Belgique, Bruxelles, 1975.

(3) CANTLIE, H., A history of the Army Médical Department, Edimbourg, Londres, vol. I, 1974.

(4) EVRARD, E., Chirurgiens militaires britanniques à la bataille de Waterloo et dans les hôpitaux de Bruxelles en juin 1815, Revue belge d’Histoire militaire, n° XXIV-5, mars 1981, pp. 425- 464.

(5) ROMEYN , D.., Onze militair-geneeskundig dienst voor honderd jaren en daaromtrent, Haarlem, 1913.

Cet ouvrage contient dans son intégralité l’important rapport de Scheltema : Berigt van de geneeskundige dienst by de Armée van Zyne Majesteit den Koning der Nederlanden, by en na de veldslagen op den 16 en 18 juni 1815.

(6) EVRARD, E., Le service de santé militaire hollando-belge à la bataille de Waterloo et dans les hôpitaux de Bruxelles en juin 1815, Revue belge d’Histoire militaire, n° XXV-1, mars 1983, pp. 61-69.

(7) DE BAS, F. et T’SERCLAES DE WOMMERSON , J., La campagne de 1815 aux Pays-Bas, d’après les rapports officiels néerlandais, 1909, tome IL

(8) Van DOMMELEN , G., Geschiedenis der militair-geneeskundige dienst in Nederland, Nymegen, 1857.

(9) AERTS, W., Opérations de l’armée prussienne du Bas-Rhin pendant la campagne de Belgique en 1815, depuis la bataille de Ligny jusqu’à l’entrée en France des troupes prussiennes, Bruxelles, 1908.

(10) VELS-HEYN, Glorie zonder helden. De slag by Waterloo : waarheed en légende, Amsterdam, 1974.

(11) FLEURY DE CHABOULON, Mémoire pour servir à l’histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en mars 1815, tome II, p 160.

(12) LARREY, D., Relation médicale de campagnes et voyages de 1815 à 1840, Paris, 1841, pp. 15-16.

(13) HASSENFORDER, J., Le service de santé militaire pendant la Révolution et l’Empire, p 170, in : Le Service de Santé militaire, de ses origines à nos jours, par J. des Cilleuls, J. Pesme, J. Hassenforder et G. Hugonot, Edition SPEI, Paris, 1961.

(14) KLUYSKENS, H., Exposé des principaux cas de chirurgie, observés après la bataille de Waterloo dans les hôpitaux de Bruxelles, Annales de la Société de Médecine de Gand, 1856, pp. 249-268.

(15) EVRARD, E., BRUYLANTS, P., De CALLATAY, Ph., LOGIE, J., et PIRENNE, J.-H., Waterloo 1815. L’Europe face à Napoléon, Bruxelles, Edité par le Crédit Communal de Belgique, Voir : Chapitre X. Les pertes humaines (pp. 143-164).

 

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( 30 mars, 2019 )

Témoignage de François Marq, sergent-major de voltigeurs

Témoignage de François Marq, sergent-major de voltigeurs dans TEMOIGNAGES bivouacFrançois Marq naquit à Eclaron, département de la Haute-Marne, le 13 novembre 1792. Le texte qui suit est extrait de ses mémoires écrits en 1817, soit très peu de temps après les événements auxquels ils sont attachés. Son témoignage ne sortit de l’ombre qu’en 1901, d’abord dans la «Revue Napoléonienne», puis la même année sous la forme d’un volume de 54 pages à la Librairie Militaire Edmond Dubois. Ces souvenirs sont ceux d’un homme à l’instruction sommaire ; mais si on peut noter nombres d’inexactitudes dans ce texte, il reflète néanmoins une série d’impressions telles que pouvaient les vivre ces braves qui formèrent la Grande-Armée. Pour des raisons évidentes de compréhension nous avons rétabli la bonne orthographe ainsi que la syntaxe de certaines phrases. 

C.B.

EN ROUTE POUR LA GLOIRE…A l’âge de vingt ans, le jeune François entame sa carrière militaire, nous sommes presque à la fin de l’Empire : «Parti de Chaumont [Haute-Marne] par détachement le 15 avril 1812, pour être rendu à Dijon le 16, où j’ai été incorporé le 17, jour où je fus porté sur les Contrôles et immatriculé pour faire partie de la 6ème Compagnie de la 56ème  Cohorte du 1er  Ban de la Garde Nationale. J’obtins le grade de caporal le 26 avril 1812». Il est occupe les fonctions de secrétaire «d’un officier-payeur dans la dite cohorte». La 56ème cohorte prend le chemin d’Utrecht en Hollande, le 25 juillet de la même année. Après un passage à Aurich, en Prusse, la cohorte reçoit l’ordre de se rendre à Bremen [Brême] en Hollande. Dans cette ville, elle prendra «le nom de troupe de ligne, et ensuite [formera] le 2ème  bataillon du 153ème régiment d’infanterie de ligne», selon les propos de Marq lui-même. Nous sommes le 22 février 1813 et François obtient «le grade de sergent dans la 4ème compagnie du dit bataillon [le 2ème ]». Il poursuit en précisant que «Le 25 du même mois, le régiment formé de quatre cohortes qui se trouvaient là alors, à partir de cette ville pour se rendre à Magdebourg ; étant arrivé à cette dernière, on a distribué à chaque soldat, toutes les munitions propres à se mettre en campagne. La garnison était au nombre de 60.000 hommes», écrit notre officier. Le régiment à cette période reçoit un ordre pour «partir avec le corps d’armée commandé par le général de division Lacroix et le général de brigade Penne».  

LA CAMPAGNE DE 1813. Les choses deviennent sérieuses : « Le 2 avril 1813, nous avons passé sur le pont de bateaux qui était établi sur la rivière de l’Elbe, pour aller attaquer l’ennemi que l’on voyait dans la plaine de Crako [sic] ; on a attaqué vers les huit heures du matin, et l’ennemi fut mis en fuite ; peu d’hommes furent tués.». Puis, c’est la vie continuelle du soldat en campagne : «La nuit du 2 au 3 avril nous avons bivouaqué sur une hauteur près d’un village nommé… [Nom laissé en blanc] où l’ennemi était en face de nous. Le 3 avril au matin, il a quitté sa position ; notre régiment a été la reprendre à ce village et y resta jusqu’au 4 au matin, époque où il a reçu un ordre pour partir précipitamment en battant en retraite sur Magdebourg : car l’ennemi était à notre poursuite.» Le 18 mai 1813 au soir, Marq et son régiment arrivent près de Bautzen «où il a bivouaqué jusqu’au lendemain 19, jour au cours duquel il a reçu l’ordre de partir, et de prendre la direction à droite ; il a marché en colonne sur la route qui traverse la forêt de cette ville». François précise : «Arrivé dans ce lieu sur les quatre heures du soir, le régiment s’est de suite mis en bataille dans une petite pièce de terre située entre deux bois, les tirailleurs ennemis se sont présentés en débusquant des sapins qui forment cette forêt, les nôtre se sont mis aussi à tirailler, et enfin successivement de part et d’autre, le feu s’est engagé par une forte canonnade, et nous nous sommes battus jusqu’à neuf heures du soir ; l’ennemi a soutenu sa position en raison du fait qu’il avait construit plusieurs redoutes, et qu’il était embusqué derrière le bois. Malgré tout cela la bataille a été bien plus sanglante pour l’ennemi que pour les français.» Puis le régiment arrive le 21 mai 1813, à sept heures du matin devant la ville de Leipzig : «Il s’est mis en bataille avec le corps d’armée et l’on a attaqué l’ennemi qui était aux alentours, on a tiré quelques coups de canon sur les tirailleurs et l’armée à presque aussitôt disparue, notre régiment était à sa poursuite. Il entra dans la ville à huit heures du matin, l’arme au bras, il a fait plusieurs prisonniers et a tué un grand nombre d’ennemis dans les rues de Leipsick [Leipzig], dont les habitants étaient en consternation de voir un spectacle si affreux…Le régiment a toujours marché à la poursuite de l’ennemi sans qu’il s’arrêtât pour faire aucune résistance, que quelques régiments qui formaient leur arrière-garde, qui ont tiré quelques coups de canons. Mais les combats faits pour arriver à Haïnau [Haynau], ville sur laquelle nous nous dirigions, ne furent pas sanglants c’est pourquoi je n’en fait pas le détail, mais dans les poursuites telles que celles annoncées et celles qui suivent, il y eut plusieurs contremarches qui étaient au moins autant fatigantes que les batailles, parce qu’enfin nous marchions nuit et jour.»

Le 26 mai 1813, a lieu le combat d’Haynau. Marq et son régiment y participent : « Nous arrivâmes sur les midi à la dite ville d’Haïnau [Haynau] toujours en repoussant l’ennemi ; cependant il s’est arrêté sur les hauteurs de cette ville et s’y est mis en position, il a attaqué «et soutenu, l’accusé de réception des français, il était bien plus nombreux que nous ; nous étions à peu de distancer l’un de l’autre, et après que le feu a été bien animé et soutenu de part et d’autre, il s’est fait un signal par eux, en mettant le feu dans un moulin à vent où était en réserve 1.500 hommes de cavalerie de la Garde du Roi de Prusse et autres. Ils ont à ce coup de signal foncé à course de cheval sur les régiments qui formaient le 3ème corps dont le 153ème  dont je faisais partie. On croyait que ce grand nombre de cavalerie était française et qu’elle venait à notre secours ; il faisait alors une si grande chaleur et ne poussière importante que l’on n’a pu la distinguer facilement, on n’eut que le temps de former le carré et même le 152ème régiment qui était à côté de nous, n’a pas été assez tôt formé. Cette cavalerie a foncé sur eux et en a haché, tué, blessé la plus forte partie. Les débris de ce régiment sont venus se réfugier dans notre carré où l’on ne voulait pas les laisser entrer pour la simple raison que si l’on faisait une ouverture d’une file, la cavalerie y aurait pénétrée facilement. Ces cavaliers et leurs officiers étaient au bout de nos baïonnettes, qui attendaient le moment de nous mettre en fuite, mais le courage n’ayant pas manqué aux braves, ils n’ont rien pu faire au régiment ; au contraire, ils ont perdu un grand nombre d’hommes…» Un prince autrichien trouve la mort lors de cette bataille : «…même leur Prince qui les commandaient, lequel avait le courage de venir sous nos baïonnette et les détourner avec son sabre, et criait avec acharnement à ses cavalier en allemand : «En avant !». Mais bientôt ce malheureux prince fut tué par un grenadier du 2ème  bataillon. Ce grenadier en question lui a tiré son coup de fusil, il l’a reçu à la fossette du menton, la balle est sortie derrière le cou, il est tombé en bas de son cheval et son escorte fut bientôt mise en déroute et s’enfuit (ils étaient tous remplis d’eau-de-vie). Les soldats ont dépouillé ce prince. Le grenadier qui l’a tué a eu sa montre qui était très riche. Le colonel du régiment lui en donnait 600 francs, il n’a pas voulu lui vendre. Enfin, il a eu aussi les décorations du Prince et plusieurs militaires en ont également profité. Parmi eux il y en eût un qui a présenté au général de division une des fameuses décorations qui venait de ce prince. Cela lui a valu la décoration de la Légion d’honneur.

Après le combat, c’est toujours le même spectacle de désolation que note le jeune François : «Le champ de bataille était couvert de morts et de blessés. Il y avait de ces malheureux blessés qui avaient encore eu le courage de se transporter dans une grange au hameau où la bataille fut livrée. Ces barbares d’ennemis en se sauvant y ont mis le feu, et les misérables qui s’étaient réfugiés à cet endroit furent tous consumés par le feu, choses cruelle à voir et à entendre par les cris perçants jetés par ces victimes. Ils avaient fait prisonnier notre général de brigade ; mais il s’est échappé en se sauvant ; il a même perdu son chapeau, le champ de bataille fut aux français, et après l’avoir visité, nous avons reconnu une des cantinières du régiment qui était tuée d’un coup de sabre qui lui avait traversé le corps, une autre cantinière eût deux doigts de la main coupés également d’un coup de sabre. Le soir nous nous sommes retirés du champ de bataille et nous avons bivouaqué au-delà de la ville.» Le 27 mai, les français se mettent à la poursuite de l’ennemi qui se dirige vers Meissen : «…il s’est livrées plusieurs batailles dans la plaine de Lützen, lesquelles ont été bien sanglantes ; mais l’ennemi a toujours été repoussé, et un grand nombre de tués, blessés et prisonniers sont restés au pouvoir des français. Le 11 juin nous sommes arrivés à la dite ville de Meissen où le régiment est resté deux jours. L’ennemi avait fait devant cette ville sur les hauteurs des redoutes et souterrains, mais il ne les a pas soutenus, et nous nous sommes emparés de tout. Le 13 juin, le régiment est parti de la ville et s’est dirigé sur Lowemberg où il est arrivés le 18 du même mois.» «François Marq assiste à une nouvelle bataille : «Nous bivouaquâmes devant cette ville jusqu’au 21 au matin époque de la bataille qui a commencé à huit heures du matin et a finie le 22 à deux heures de relevée. Cette ville est dans un fond où passe une rivière aux pieds des murs. Il y eût une grande quantité d’hommes qui furent culbutés et jetés dans ce fleuve, et ils y ont perdu la vie ; mais le plus grand nombre fut celui des tués, beaucoup furent blessés de part et d’autre…» Plus tard, la poursuite continue : «Nous avons continué notre marche à la poursuite de l’ennemi qui se dirigeait sur Lignitz, à notre arrivée aux environs de cette ville, nous l’avons aperçu qui était en bataille nous l’avons attaqué et il a soutenu ; mais peu de temps. La bataille fut assez considérable, la fuite fut prise par l’ennemi, et il s’est dirigé sur Brestlauw. Pour arriver à cette ville, beaucoup de batailles furent livrées dans les plaines et les villages. Il est resté dans ces derniers un grand nombre de tués et de blessés de part et d’autres. La plus cruelle des choses était de voir tous les villages en feu et en flammes, tout y brûlait puisque la troupe ne pouvait passer dans les rues avec les munitions de guerre, de peur que les flammes n’atteignent les caissons de cartouches et les gargouches [gargouses] de canon, etc.» Selon François, «ce cruel incendie a été fait par l’ennemi afin que les français ne trouvent aucun moyen de subsistance pour les chevaux et les soldats ; les malheureux habitants s’étaient sauvés dans les bois pendant ce triste carnage.» Puis c’est l’arrivée à Brestlauw : «Nous y sommes entrés à 8 heures du matin le 30 juin 1813, l’arme au bras, l’ennemi n’a fait aucune résistance, il a fuit en traversant cette ville sans s’arrêter…» Marq observe que «les habitants y sont très humains, ils nous ont reçu comme de vrais amis ; ils sont venus au-devant de la troupe avec des vivres et boissons de toutes espèces.». Il séjournera dans cette ville jusqu’au 9 juillet 1813. Et après une suspension d’armes pour six semaines, les français se retirent par condition «à une distance de 20 lieues de la dite ville de Brestlauw». Le 10 août, avec cinq jours d’avance en raison de la trêve fixée précédemment, François Marq et ses coreligionnaires célèbrent la naissance de l’Empereur : «On a donné à chaque soldat un franc et double ration de vivres, vin, eau-de-vie, etc. La fête a été faite dans la plus grande joie, les danses, les jeux de tout genre étaient employés, et tout était au comble de la plus grande gaieté.» Mais déjà, les hommes fourbissent leurs armes : «Le 14 [août] et le 15 [août] nous nous sommes occupés à nettoyer notre armement et à faire nos sacs. On nous fit aussi une distribution de cartouches. La nuit du 15[août] au 16 [août],nous nous mîmes sous les armes de côté et d’autre du camp craignant que l’ennemi ne vienne à nous surprendre ; mais il n’a pas approché. A la pointe du jour, nous quittâmes nos baraques pour nous diriger sur Goldberg, étant dans les environs de cette ville, nous avons aperçu quelques cosaques qui étaient çà et là dans la plaine et aux alentours de la dite ville. Plusieurs de nos compagnies de voltigeurs furent envoyées en tirailleurs et elles ont contraint l’ennemi à se retirer.» Le régiment reprend sa marche : «Le 17 août au matin on a comme de coutume battu «La Diane» et la troupe s’est mise sous les armes. Elle a ensuite pris la direction de Lignitz où jusqu’aux environs de cette ville nous avons poursuivit l’ennemi avec rapidité, mais sans livrer de batailles. Quelques cosaques et tirailleurs français livraient à chaque instant de petits combats. Mais le nombre de tués fut peu considérable. Arrivés sur les hauteurs exposées devant la dite ville, nous y avons trouvé l’ennemi en grande force qui était dans les redoutes, et ses pièces braquées en ligne. Il faisait un temps horrible. La pluie tombait avec une force extraordinaire, et si cependant nous avons attaqué sur les 5 heures du soir, mais bien mal à propos, car la victoire fut ce jour là abandonnée par les français. Cependant la troupe a bien soutenu le feu. Mais la trop grande abondance d’eau qui tombait, fut la perte des français. Le 11ème corps d’armée commandé par [nom laissé en blanc] fut entièrement détruit et anéanti de toutes ses batteries. Pour lors, le plus gros de l’armée française qui était en avant fut obligée de se retirer. L’ennemi vainqueur a continué le feu jusqu’à la nuit. Les français furent obligés d’y répondre et ils ont soutenu pour pouvoir laisser filer les bagages de l’armée. La nuit étant venue le feu cessa. L’ennemi reprit sa position et les français ont évacué le terrain la nuit du 17 au 18 août. Mais quelles pertes nombreuses ! Les caissons de munition, les batteries, les convois de vivres et enfin tout ce qui était à la suite de l’armée a été obligé de fuir à travers champs, ne connaissant plus de chemins tant il avait plu. Les uns passaient, d’autres restaient dans les fossés. Tout était resté sur le champ de bataille, les misérables blessés qui étaient sur des voitures, sont restés avec tous les équipages qui étaient brisés dans les fossés. L’armée française a battu en retraite pendant la nuit et elle fut obligés de laisser une partie de ses munitions et tous les blessés au pouvoir de l’ennemi.» Marq, assiste au repli des français : «Le fort de l’armée soutenait la retraite pendant que les convois de voitures et de munitions évacuaient. Mais de tristes combats eurent lieu sur les routes et dans les plaines. Le mauvais temps étant toujours contraire, il n’a pas cessé de pleuvoir pendant quatre jours. L’infanterie ne pouvaient se défendre, car les armes étaient toutes rouillées et pleines d’eau. Elles étaient hors d’état de faire feu. La nombreuse cavalerie ennemie nous chargeait et nous ne pouvions nous défendre. Il fallait donc nous former en carré et nous battre à la baïonnette contre cette cavalerie et même être obligés de battre en retraite dans cette position. On doit juger combien les français ont perdu d’hommes ; mais encore plus par la fatigue et par la faim que par le feu et le fer.». 

PRISONNIER. Le 17 septembre 1813, François Marq est fait prisonnier «dans un bois à une demie lieue de distance de Bonzelo». Mais à la faveur de la nuit, il prend la poudre d’escampette avec deux de ses camarades : «Nous restâmes la nuit au pied d’un arbre dans le milieu de ce bois. Le jour étant venu nous entendîmes tirailler, nous sortons alors sur la lisière de ce bois pour nous assurer si les français étaient en force et nous aperçûmes une colonne d’infanterie qui était en ligne derrière les compagnies de voltigeurs qui se tiraillaient avec quelques régiments de cavalerie ennemie». Marq et ses compères décident de rejoindre la colonne d’infanterie qu’ils aperçoivent. Par la suite, François sera réintégré dans sa compagnie. Il en avait été rayé «comme étant présumé tué». Le 19 septembre, Marq et son régiment se dirigent sur Dresde avec le 5ème corps d’armée. Cette ville est le point de ralliement de toute la Grande-Armée, ce qui permet à Marq d’écrire : «Nous y avons campé plusieurs jours. L’ennemi s’est avancé et quelques corps d’armée français ont pris position pour l’arrêter. Là on s’est battu et sans succès de part et d’autre et cependant beaucoup d’hommes furent tués et blessés.» Cependant Dresde reste aux mains des autrichiens. «L’armée française s’est reposée quelques jours dans la plaine de Dresde, et n’étant pas en force elle fut obligée de continuer sa retraite, la dirigeant sur Leipsick [Leipzig]. Un grand nombre de combats furent livrés et des contremarches sans nombre furent faites nuit et jour pour arriver à quelque distance de cette ville…L’armée remplie de fatigue et sans subsistance, ne pouvait se défendre comme elle l’aurait désirée, n’ayant pour ainsi dire pas la force de marcher». Démunie de tout, les soldats, maraudent à la recherche de quelque subsistance : «Oh ! Quel malheur pour les pauvres habitants des endroits où l’armée passait. Il est certain que, n’ayant point de vivres du gouvernement, il a fallu que les soldats s’abandonnent à prendre ceux des malheureux habitants des villes et des villages où elle passait ; et comme elle faisait des contre-marches c’est-à-dire qu’elle passait plusieurs fois dans le même endroit, la subsistance de ces habitants fut bientôt épuisée. Les pauvres malheureux furent obligés de quitter le pays et de s’enfuir dans les bois.». La famine est bien présente : «Les soldats ainsi que les officiers furent obligés de vivre de racines des champs. Nous fûmes quarante jours sans que l’on nous distribua du pain. Ainsi on doit juger d’après cette longue privation de vivres réglés, combien la troupe doit avoir souffert et un grand nombre d’hommes sont morts de faim et de fatigues. Il en était de même pour les chevaux.» Près de Leipzig «L’Empereur a ordonné que l’on brûla tous les convois de munitions vides, caissons d’ambulance, voitures qui contenaient les bagages ces régiments, et même les voitures des généraux Cette destruction a été faite en raison du trop grand nombre de voitures qui empêchaient la troupe de passer ainsi que les pièces d’artillerie et enfin tout ce qui est nécessaire à une armée pour se battre. Les officiers supérieurs chargés de l’exécution ont fait réunir toutes les voitures susceptibles à cette destruction, étant toutes ainsi réunies, on y a mis le feu, et elles ont été toutes consumées (350 je crois pour cette fois).» Plus tard ce sont les parcs de caissons de munitions «accompagnés de leurs pièces non remplis de munitions» qui sont brûlés. François raconte également que plusieurs pièces de canon étant restées chargées par mégarde, «on doit juger combien étaient exposés ceux qui étaient chargés de mettre le feu… Les obus éclatèrent, les pièces de canon partaient de tous côtés».  

LEIPZIG … Puis c’est la bataille de Wachau : «Le 16 [octobre] sur les dix heures du matin, de nombreuses colonnes ennemies se sont présentées avec leurs batteries sur l’aile droite de Leipsick [Leipzig], et elles ont attaquées. Après quelques heures de combat sur ce point, il a paru également une force nombreuse de cavalerie et d’infanterie sur l’aile gauche de la dite ville. La troupe française était en bataille. Elle s’est défendue et n’a pas quitté sa position dans le moment. Mais sur les trois heures de relevée, les Français furent obligés de se retirer dans la plaine qui est au levant de Leipsick [Leipzig]. Pour arriver à cet endroit l’armée a défilé par les faubourgs et toujours en se défendant à coup de canon et fusillade entretenue par les tirailleurs voltigeurs. Ah ! Quel désastre ! Que de maisons détruites par le boulet, ainsi que tous les arbres qui ont été cassés par le même. Des habitants furent tués dans les rues et dans leurs maisons. Cette retraite a été le résultat de ce que l’armée ennemie du centre s’est présentée et elle a attaqué aussitôt. La canonnade ne cessait pas d’un côté et de l’autre. Les deux armées se sont battues avec courage jusqu’à huit heures du soir sans quitter leurs positions ; toute la nuit les tirailleurs ont été sur leurs gardes, et à plusieurs reprises ils ont fait feu sur les postes avancés. A la pointe du jour, 17 octobre, les deux armées étaient en bataille devant la ville toujours à la même position qu’elles occupaient le 16. Elles ont campé là une partie de la journée du 17, sans se battre ni faire aucun mouvement. Sur les 5 heures de relevée, l’ennemi a envoyé ses tirailleurs en avant, et les français ont aussi envoyé des compagnies de voltigeurs en tirailleurs. Ils se sont tiraillés l’un et l’autre jusqu’à la nuit. Quelques pièces de canon ont fait feu, mais la bataille fut peu remarquable. Le 17 octobre, l’ennemi s’est occupé à ramasser leurs blessés des 15 et 16, et les a évacués sur les derrières de l’armée, mais les français n’ont pu faire de même, en raison de ce que leurs convois de voitures étaient brûlées. Plusieurs, c’est-à-dire ceux qui avaient de légères blessures se sont retirés du champ de bataille, et ils ont évacué eux-mêmes pour rentrer en France. Mais ces malheureux qui avaient les jambes coupées, et ceux qui avaient des blessures graves n’ont pu s’enfuir.». Le 18 octobre le combat continue entre les belligérants : «L’ennemi qui était aussi sur ses gardes, de sorte que le feu a commencé sur les huit heures du matin et n’a cessé qu’à la nuit sans discontinuer…La canonnade n’a pas cessé un instant ni d’un côté ni de l’autre….Les obus et les boulets ont abîmé les faubourgs de Leipsick puisque des maisons ont été abattues et détruites entièrement. La nuit étant venue le feu a cessé et étant toujours à la même position, on a passé la nuit étant toujours sous les armes prêts à se battre en cas d’attaque.»

LE COMBAT CONTINUE … Le jour suivant, 19 octobre, «Les français furent obligés de battre en retraite, après s’être battus depuis le matin jusqu’à trois à quatre heures de relevée, moment de la déroute. Les munitions ne venaient plus à temps et les pièces de canon les plus avancées en ont manquées. L’infanterie de même, de manière que les canonniers ont été obligés d’abandonner leur pièces et la troupe de se retirer. L’ennemi apercevant le mouvement et voyant les pièces abandonnées il s’anime et vint à grands pas foncer sur les français. Une partie de l’armée a soutenu avec courtage, pendant que plusieurs corps d’armées dé filaient sur le pont de la rivière appelée l’Ester [l'Elster]. L’ordre fut donné par S.M. à un colonel de garder le dit pont, et de la faire couper quand la troupe serait passée ; mais sans doute que ce chargé d’exécution a eu peur pour sa propre vie. Il quittât son poste et donna à un sous-officier la commission dont il était chargé. Ce sous-officier fit exécuter l’ordre par des sapeurs qui se trouvaient de garde pour faire l’opération après que la troupe soit passée ; mais ils reçurent l’ordre avant qu’elle fut à demi passée, et les malheureux qui étaient de l’autre côté, furent obligés de passer la rivière à la nage. Les Saxons qui alors faisaient parie de l’armée française ayant vu ce spectacle affreux, se sont mis contre nous, ils ont braqué leurs pièces, et ils ont à l’instant fait feu sur leurs camarades… «Le reste de l’armée française qui fut alors obligée de passer cette rivière à la nage a été pour ainsi dire perdue. .. ». C’est un véritable carnage auquel assiste Marq : « Oh ! Quel spectacle affreux de voir tant d’hommes étendus sur la poussière. Plusieurs ont été écrasés par le trop grand nombre de caissons et de pièces qui se trouvaient encombrés dans les rues. D’autres qui étaient légèrement blessés, ont été aussi écrasés par les mêmes. Enfin l’évaluation de la perte des français a été faite à 50.000 hommes hors de combat. Celle des pièces d’artillerie et des caissons de munitions, fut aussi considérable. Le régiment dont je faisais partie a perdu 800 hommes. Le 20, le 153ème, se dirige sur la ville de Hanovre, où devant cette ville, écrit Marq, à la sortie du bois, il se fit une grosse bataille avec les Saxons et les Bavarois, ceux qui depuis deux jours venaient de nous trahir ; et connaissant la marche de l’armée française, ils étaient venus en avant pour lui couper la retraite ; mais bientôt ils furent obligés de se retirer et d’évacuer leur position après avoir perdu un grand nombre d’hommes. Le passage étant alors devenu libre, on fit filer les pièces et les munitions sur Francfort sur le Rhin, ainsi que la troupe qui s’y est dirigée.». Après un cantonnement de huit jours à Grosvinternhem [sic], François et son régiment se dirigent vers Coblence, via Mayence. De là ordre est donné de partir pour Cologne, puis à Neuss. «L’ennemi y était débarqué mais en petit nombre, écrit Marq, avec une pièce de canon. Il était en colonne peu éloignée de leurs barques [le Rhin est tout proche], et le régiment l’ayant aperçu, a fait feu sur lui. Il a de suite repassé le Rhin. Le passage étant alors libre, nous arrivâmes à la ville et ensuite on nous distribua des billets de logement. Nous y avons séjourné dix-sept à dix-huit jours, pendant lesquels il y a eu un piquet de garde la nuit sur la Place et des postes établis sur le bord du Rhin pour notre sûreté». François Marq nous rappelle toujours les us et coutumes du soldat en campagne : «Tous les matins à la pointe du jour, on battait le réveil et toute la troupe qui était à cette ville, se réunissait sur la Place avec armes et bagages en cas de surprise pour partir aussitôt». Le régiment de Marq se dirige ensuite «sur une petite ville très fortifiée nommée Juliers. Où nous restâmes quelques jours» précise François. «On a laissé à cette ville 3000 hommes pour le blocus. Le reste du régiment est parti de la ville et est passé à Aix-la-Chapelle et s’est dirigé sur Liège, où une grande partie de l’armée s’est réunies à cette ville.».

L’ENNEMI SUR LA TERRE DE FRANCE … Marq continue sa progression et note avec soin, comme toujours, son itinéraire : «L’ennemi venait à notre poursuite du côté Mastrick [Maastrich], et nous sommes resté à Liège que quatre à cinq jours. En suite nous avons marché journellement en nous dirigeant sur Namur, Mézière [Mézières], Rheims [Reims], Chaalons [Châlons-en-Champagne], et de là sur Troyes, Bar-sur-Seine, Méry [Méry-sur-Seine], où il fut livré de gros combats. Les maisons de cette ville furent dévastées par le feu et le boulet. Un incendie a eu lieu dans les environs de Méry pendant plusieurs jours ». François est toujours conscient du malheur causé par les troupes sur la population civile : «Alors dans les villes et villages où la troupe passait, les habitants furent à leur tour obligés de s’enfuir dans les bois en laissant leurs maisons au pouvoir des troupes qui passaient. Le plus grand malheur pour eux, c’est que les armées ont fait dans cette partie du département de l’Aube plusieurs contremarches, et chaque fois que l’on passait l’on s’emparait de tout ce qui était resté dans les maisons. Enfin, on doit connaître combien la France a souffert de ce malheureux événement dont les français ont par leur faute éprouvé».

AMERES REFLEXIONS … Il porte un jugement sur les événements et selon lui «La France fut trahie par plusieurs généraux qui ont abandonné l’État. L’ennemi convaincu de ce fait, est entré en France avec sûreté et il y a poursuivit les français jusqu’à leur capitale. L’armée française y étant réunie, elle a soutenu avec courage principalement sur la butte Montmarthe [Montmartre] où la Plaine [peut-être la Plaine Saint-Denis, vaste étendue au nord de Montmartre] fut couverte de corps morts ennemis». Il croit bon de préciser qu’à «cette bataille la trahison fut encore révélée en raison de ce que l’on envoyait aux canonniers des munitions impropres à leurs pièces, et enfin toute la troupe française fut obligée de se retirer et de quitter leur capitale à l’époque du 1er avril 1814 que les combats ont cessé. Ce fut alors que l’ennemi fut maître de la France. L’empereur des français s’est retiré dans l’île de Corse [Confusion de la part de l’auteur, puisqu’il s’agit de l’île d’Elbe]»Le 153ème  régiment se dirige alors sur Orléans. François Marq est nommé Sergent-Major de voltigeurs. Après une revue passée par le Duc d’Angoulême, Marq suit son régiment qui se rend au «Havre-de-Grace» [Le Havre], là, le Roi donna ordre d’amalgamer tous les régiments qui s’y trouvaient alors et de n’en former qu’un seul, lequel prit le n°88 de ligne». 

LE RETOUR DE L’AIGLE … Après une permission de 6 mois, François rejoint son régiment le 2 mars 1815. Il apprend en route le débarquement de l’Empereur : «…plusieurs régiments ont reçu l’ordre du Roi de quitter leurs garnisons et de marcher contre l’Empereur, qui comme il est dit se dirigeait sur Paris. Il y en eut qui se sont refusés de marcher, d’autres ont obéi aux ordres, et ont marché sur Lyon où l’Empereur se dirigeait. Enfin le Roi donna aussi ordre à sa Garde de partir, et quand toute sa troupe fut rencontrée avec celle de l’Empereur, plusieurs corps d’armée ont passé avec celui-ci et les autres n’ont pas voulu faire feu. Le Roi fut aussitôt instruit de cela et il a été obligé ainsi que sa famille de quitter Paris. Ils se sont enfuis du côté de Lille et ils ont je crois embarqué pour l’Angleterre [Louis XVIII s’était en fait réfugié à Gand, en Belgique]. Notre régiment n’a fait aucun mouvement. L’Empereur rentra aussitôt dans ses états et il est arrivé à Paris le 1er avril 1815.»Aussitôt, Napoléon redéploie le régiment : «Il fit de suite organiser les régiments et donna ordre de choisir les hommes disponibles, et d’en former trois bataillons de marche par régiment au lieu de 4 dont étaient composés les régiments. Et ceux indisponibles d’en former le Dépôt. Cela fut exécuté dans peu de temps, et aussitôt l’exécution de cet ordre, on fit partir le régiment de la dite ville du Havre et le dépôt y resta.». Puis François se dirige sur Paris et la Belgique : «Nous sortîmes de la garnison le 22 avril pour nous rendre à Paris où nous sommes arrivés le 2 mai, et le 8 du même mois nous nous sommes réunis sur la place du château des Thuilleries [Tuileries], où l’Empereur nous passât en revue avec plusieurs régiments». 

LA CAMPAGNE DE BELGIQUE …Il donna ordre de partir le lendemain 9 mai pour nous diriger sur Laon (ville de Picardie) où nous fûmes cantonnés dans les environs jusqu’au 11 juin, et à cette époque on donna ordre de marcher en colonne sur la vile de Monbeuge [Maubeuge] où l’ennemi venait nous attaquer. Les 13 et 14 nous avons marché sans l’apercevoir, mais le 15 nous l’avons trouvé près de Charles-le-Roi [Charleroi], où il s’est livré une petite bataille sur les hauteurs devant cette ville. » Marq et son régiment continuent leur progression : «Le 16 juin au matin, l’armée française s’est mise en mouvement pour aller attaquer l’ennemi qui se trouvait en bataille dans la dite plaine [celle de Fleurus]. Aussitôt que les français ont débusqué de la forêt située entre Fleurus et Charles-le-Roi [Charleroi]. L’ennemi fit feu sur nous, et aussitôt l’artillerie française se mit en bataille et elle à de suite fait feu…Le feu s’est animé de part et d’autre, si bien qu’on a continué à se battre jusqu’à huit heures du soir et sans quitter les positions, nous avons fait beaucoup de prisonniers et grand nombre d’hommes furent tués et blessés de part et d’autre. Ce pendant à 9 heures du soir, l’ennemi s’est retiré de sa position et il a pris la fuite pendant la nuit du 16 au 17 juin. Les français ont bivouaqué sur le champ de gloire, et ayant passé la nuit sous les armes, le 17 au matin nous partîmes de cette position pour aller à la poursuite de l’ennemi. En traversant le champ de bataille, nous avons été obligés de passer sur les corps morts tant il y en avait de tués ; nous avons vu une grande quantité de prussiens qui avaient voulu se sauver en passant dans des jardins, et plusieurs étaient tués et restés dans les haies où ils voulaient passer pour s’enfuir. La bataille fut ce jour-là honorable pour les français.» 

Puis nous voici la veille de Waterloo : «… durant cette journée du 17 il n’a cessé un instant de pleuvoir. La troupe était toute harassée de fatigues. Enfin, on nous fit bivouaquer quand une plaine à près d’une lieue éloignée de Waterloo, c’est-à-dire de l’autre côté du village nommé Jemmapes ; sur la route de Bruxelles, ayant encore passé une triste nuit dans l’eau et sur la terre, nous étions fatigués de la marche, et encore plus par l’eau que nous avions reçu pendant la nuit ; nos armes qui se trouvaient incapables de faire feu tant elles étaient rouillées. On a aussitôt à la pointe du jour, donné ordre aux régiments de nettoyer et d’apprêter leurs armes, et de les mettre en état de faire feu ; et en même temps de regarder dans les gibernes si les cartouches n’étaient point mouillées. On en trouva de suite et elles furent remplacées.»

LA BATAILLE DE MONT-SAINT-JEAN DITE « DE WATERLOO». Marq est présent à Waterloo et il y sera blessé pour la première fois : «Sur les dix heures du matin (18 juin 1815), le régiment sortit de son campement pour se diriger sur Waterloo, où la bataille était déjà animée. Les régiments qui faisaient partie de notre corps d’armée (6ème d’observation) se sont réunis. Ils ont marché en colonne jusqu’aux environs de la bataille. On nous fit tenir dans cette position jusqu’à trois heures de relevée, et ayant été exposé un grand moment aux boulets de canon qui venaient tomber dans nos rangs, on nous fit marcher en colonne serrée jusqu’au milieu du champ de bataille. Marchant pour arriver à cet endroit, plusieurs hommes furent tués dans les rangs, et étant arrivés, on nous fit mettre en carré par régiment en raison de ce que la cavalerie anglaise était près de nous et se battait avec des cuirassiers français. Elle est venue plusieurs fois enfoncer nos carrés, mais elle n’a remportée aucun succès. Les boulets et la mitraille tombaient dans nos carrés comme la grêle. Nous étions là avec ordre de ne pas tirer un coup de fusil et ayant la baïonnette croisée. Beaucoup d’hommes furent tués dans cette position. Après quelques heures de position en carré, les chefs de bataillon ont reçu l’ordre d’envoyer leurs voltigeurs en tirailleurs.  

BLESSE GRIEVEMENT …J’étais sergent-major de la 3ème compagnie et aussitôt cet ordre donné nous y fûmes conduits par nos officiers. Étant arrivés près de l’ennemi nous nous sommes disposés çà et là près d’un bois situés sur la route de Bruxelles. Étant bien animé et soutenu par des colonnes de cavalerie qui étaient derrière nous, nous avons contraint l’ennemi à se retirer, mais aussitôt notre poursuite [engagée], quarante mille hommes ennemis débusquèrent à l’instant du bois et ils ont fait de suite feu sur nous. Les voltigeurs qui se trouvaient là on été tous tués et blessés. Moi d’abord je fus blessé d’une balle qui me traversa le corps en passant par l’aine gauche et qui est sortie après une incision faite, au gros de la fesse droite. Elle me fit tomber le ventre à terre et je fus de suite ramassé par deux de mes sergents qui se trouvaient alors près de moi. Ils m’ont ramassé et mis sur un cheval d’artillerie. Mais à peine avais-je fait vingt pas sur ce cheval que je fus obligé de me laisser tomber en bas du dit cheval en raison de ce que je ne pouvais supporter sa marche. Je suis resté ainsi sur le champ de bataille les 18, 19 et 20 juin, date à laquelle je fus ramassé par des paysans et de suite conduit à Bruxelles. Là, on me pansa pour la première fois. Je faisais partie d’un convoi de 1500 hommes blessés.». Rétrospectivement, François complète ses souvenirs : «La bataille fut terrible pour les français. Ils ont eu une déroute complète, des parcs d’artillerie, des caissons de munitions et de vivres sont resté au pouvoir de l’ennemi. La retraite fut si précipitée qu’on n’avait à peine le temps de couper les traits des chevaux attelés après les pièces pour se sauver. Enfin, je ne ferai point la description entière de cette malheureuse retraite, puisque je fus pris prisonnier. Mais étant resté sur le champ de bataille, j’ai vu la grande partie de la troupe ennemie qui marchait à la poursuite des français. J’étais resté sur place baigné dans mon sang et malgré cette cruelle position, j’eusse encore la précaution, avant que l’ennemi ne passe dans nous, de défaire mes culottes et mes caleçons, et de me mettre sur mon ventre le nez en terre pour leur faire comprendre que j’étais tué et pillé «. Quoique cette précaution prise, il y eût un cavalier qui a voulu se satisfaire de mon sort : il m’a lancé un coup de pointe de sabre sur le cou, mais j’ai encore eu assez de force pour ne pas bouger de ma position. Si j’eusse fait le moindre mouvement, il est à croire qu’il m’aurait achevé. Je fus dans mon triste sort assez heureux de conserver un peu d’argent que j’avais eu la précaution de cacher dans ma bouche.» 

EN CAPTIVITE CHEZ L’ENNEMI … Après quelques jours passés à Bruxelles, Marq est dirigé sur Anvers : «Le 25 juin nous avons débarqué à cette ville, où nous fûmes déposés sur la paille et j’y fus depuis cette époque jusqu’au 10 août sans pouvoir me lever ni marcher. J’étais si cruellement blessé, que lorsque j’avais besoin d’aller me soulager, il me fallait l’aide de deux hommes pour me lever…».Le 10 août donc, François est envoyé en Angleterre : «Dans notre traversée nous eûmes quelques agitements de mer [sic], lesquels nous ont bien fait souffrir par le balancement du vaisseau. Plusieurs fois nous avons failli y faire naufrage». Le 22 septembre 1815, il arrive à Portsmouth : «…nous fûmes conduits à l’hôpital, du moins pour les plus blessés. Les autres ont été conduits en prison, et au fur et à mesure que les blessés se rétablissaient, les chirurgiens anglais chargés des pansements les faisaient partir pour la dite prison. Nous étions fort bien pansé s et proprement tenus lors du séjour à l’hôpital. «François précise même que «nos vivres dans cet hôpital étaient [de] quatorze onces de pain, une demie livre de pommes de terre et un quart de mouton avec le bouillon. Ceux de la prison étaient [d'] une livre et demie de pain de munition, un quart de bœuf et le bouillon pour quatre jours de la semaine ; et pour les deux autres jours c’était [la] même ration de pain, une livre de morue ou harengs cuits avec des pommes de terre dans l’eau chaude. Ces deux jours étaient détesté tant la nourriture était mauvaise. Nous ne pouvions manger de cette ratatouille, par la raison qu’elle était trop salée. Oh Dieu ! Quel sort affreux de se voir renfermé tel que nous l’étions dans ces maudites prisons. Mille fois j’ai désiré plutôt mourir que de vivre dans cette captivité et nonobstant mes blessures j’étais encore pressé par la faim. Le chagrin que j’avais de me voir expatrié et de ne savoir dans combien de temps je serais rendu à ma patrie augmentaient encore mes souffrances…» 

RETOUR VERS LA MERE-PATRIE … Le 29 décembre de la même année, les prisonniers français, par un ordre du Roi, sont renvoyés en France et c’est avec des béquilles que François retrouve son pays. Après une traversée terrible, il atteint enfin Le Havre le 1er janvier 1816. «Étant alors débarqués, nous fûmes conduits chez le commandant de la Place, où on nous délivra des feuilles de route afin de nous rendre au chef-lieu de nos départements. Comme j’étais toujours incapable de marcher, il m’a été délivré des mandats de voitures militaires sur lesquelles je fus conduit à Chaumont où je me suis présenté devant le maréchal de camp Chabert, qui commandait alors le département de la Haute-Marne [département de naissance de l’auteur]. M’ayant passé en revue, il m’a trouvé susceptible d’obtenir un congé absolu.» François Marq demande une pension à Chabert : «…la position à laquelle j’étais réduit ne me permettait pas de vivre sans les secours du Gouvernement». Après examen de ses blessures, et obtention de certificats délivrés par les chirurgiens qui ont procédé à ces derniers, complété par ses états de service, Marq est renvoyé dans ses foyers. Il y arrive le 19 mai 1816, près d’un an, après avoir été blessé à Waterloo… «Louis XVIII a daigné m’accorder par décision du 30 octobre [1816], une pension annuelle de 270 francs qui n’est guère en rapport à mon grade ni à mes blessures», écrit François Marq à la fin de ses mémoires.

Il en achève la rédaction en 1817. Nous ignorons tout de sa vie civile après la chute de l’Empire.

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( 14 février, 2019 )

Louis Lemarchant, chirurgien-major à Waterloo…

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(Image d’illustration)

Louis Lemarchant est né à Saint-Jouan de l’Isle (Côtes d’Armor) le 9 octobre 1780.  A l’âge de vingt-ans il se décide à étudier la médecine, à l’image de son père qui était chirurgien.  Après avoir suivi les cours, à Rennes, de l’Ecole spéciale de Médecine en 1803, il obtient le prix de cette école. Afin de se soustraire à  la conscription, le jeune Lemarchant s’oriente vers la chirurgie militaire. Il se fait admettre comme « chirurgien surnuméraire » au tout nouvel hôpital militaire de  Rennes. 

Après un passage au camp d’Etaples, près de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) où il occupe les fonctions de chirurgien sous-aide dans les rangs du 6ème régiment d’infanterie. Plus tard, Louis Lemarchant sera présent à Eylau, de 1808 à 1813, il est en Espagne et au Portugal. Il participe à la bataille de Toulouse le 10 avril 1814. Nommé chirurgien-major en 1811, par décret impérial, il prépare son doctorat en médecine durant le Première Restauration, n’étant plus employé à son régiment, durant cette période. Reçu docteur à Strasbourg le 4 novembre 1814, il s’en retourne dans ses foyers à Saint-Jouan de l’Isle. Lors de la campagne de Belgique, en 1815, Lemarchant reprend du service, en étant attaché au grand parc d’artillerie. Après la chute de l’Empire, il se est mis pendant quelque temps en inactivité avant d’être nommé en décembre 1816, chirurgien-major à la Légion de la Seine-Inférieure [Seine-Maritime], en garnison à Calais. En septembre 1817, nous le retrouvons dans les rangs de la Légion de la Seine qui devient en 1820 le 55ème de ligne. Lemarchant achève sa carrière militaire à Strasbourg dans le 1er escadron du train des parcs d’artillerie. Il est admis à la retraite le 20 mai 1835. Sa date de décès reste inconnue.

Louis Lemarchant a laissé des souvenirs jusqu’à présents toujours inédits et qui portent le titre original de « Mémorial historique des Campagnes… » dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque Nationale de Biélorussie, à Minsk. Mais laissons parler l’auteur au travers d’un extrait de son témoignage.

C.B.

Me  trouvant sans emploi et voisin de l’École de Médecine de Strasbourg, ayant en outre toutes mes inscriptions de Paris, je profitai de ces circonstances, en attendant mon licenciement définitif, pour aller soutenir ma thèse à Strasbourg, ce qui eut lieu le 4 novembre 1814.

Janvier 1815. Rentré dans ma famille le 6 de ce mois, après une absence de 11 années consécutives et toujours dans une service actif à l’armée pendant lequel je n’ai pas eu un jour de maladie, quoique exposé à des températures bien opposées, en plus ou en moins, accompagnées de fatigues et de privations des choses les plus nécessaires à l’existence, souvent entretenue par des alimentations bien variées que le besoin faisait trouver bonnes. Demeuré dans ma famille jusqu’au 15 avril [1815], Napoléon débarqué dans les premiers jours de mars au Golfe-Juan avec une partie du bataillon de sa Garde. Il marcha sur Paris entouré des régiments de toutes armes qui allaient le rejoindre avec empressement, avec ou sans leurs chefs. Il entra à  Paris le 20 mars. Louis XVIII l’avait quitté le 19 avec sa famille. Napoléon réorganisait son armée. Je reçus un ordre ministériel de me rendre à Vincennes pour être attaché comme chirurgien-major au grand parc d’artillerie et 8ème escadron du train de cette arme.

Parti de Paris les premiers jours de juin pour Douai et le 10 pour l’armée, j’ai assisté à la bataille de Fleurus (ou de Ligny), le 16 juin, où l’armée prussienne fut battue complètement, puis à Waterloo le 18 juin : l’armée anglo-hollandaise, forte de 115.000 homme fut attaquée à son tour par 65.000 français. Battu toute la journée, la victoire était assurée lorsque la trahison et, d’un autre côté, la désertion de chefs de corps et de généraux contribuèrent à décider une division prussienne à passer dans un intervalle de nos lignes pour se porter sur nos derrières pour s’amuser que nous n’avions point de réserve à leur opposer ; ce que l’ennemi ignorait. Ce mouvement de la part des Prussiens fut la cause de notre perte et c’est à tort que l’on donne la gloire de cette bataille aux anglais, car ils étaient en pleine retraite. Dans Bruxelles même, lorsqu’on apprit la nôtre par les motifs ci-dessus indiqués, événement malheureux que le général Grouchy, avec 20.000 hommes, dans l’inaction devant Namur, pouvait prévenir en appuyant sa gauche à notre droite, au moins par quelques régiments en observation, faute qui lui a été bien reprochée. Profitant de la nuit, on effectua la retraite en ordre jusqu’à Soissons que le maréchal Soult rassembla sur la route les corps en leur faisant sentir, pour l’honneur de l’armée, combien il était important de marcher en ordre. Nous rentrâmes à Paris et prîmes position sur les deux rives de la Seine, la plaine de Montrouge et Vincennes. Je suis parti de cette dernière position avec toute notre artillerie pour passer la Loire. Pris des cantonnements à La Rochefoucauld, Angoulême et Limoges pendant les mois de fin juillet, août et septembre ; une partie d’octobre. Ayant quitté Limoges le 20, avec un parc nombreux d’artillerie pour le conduire à Grenoble, passant par Saint-Léonard, Aubusson (loup affamé), Pont-Gibaud [Pontgibaud, dans le département du Puy-de-Dôme], grande et bonne auberge au pied de la montagne, Clermont, Thiers, Roanne, Lyon, Vienne, Valence, destination où je restai jusqu’au 15 novembre. Je fus remplacé à l’escadron par M. Sauveur.

Parti pour Paris, le 20 novembre 1815, après un très beau dîner donné par les officiers d’artillerie à Saint-Pérez [Saint-Péray, dans l’Ardèche], de l’autre côté du Rhône, en face de Valence, vins renommés. 

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( 8 février, 2019 )

De quelques personnages méconnus…

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Le retour de l’île Elbe est le prétexte d’évoquer ici plusieurs personnages…

Commençons par Jean Dumoulin (1786-1856). « Il suivra l’Empereur jusqu’à Paris, jusqu’à Waterloo où un coup de sabre le rend à demi-sourd. Prisonnier quelque temps des anglais, il réussira à faire fortune à Londres puis à Amsterdam. Revenu en France, il s’établit à Paris où il essuie des revers… » (Sophie et Anthelme Troussier, « La Chevauchée héroïque du Retour de l’île d’Elbe », Grenoble, Imprimerie Allier, 1964, p.148). N’oublions pas son compère, un autre des partisans de l’Empereur : « Apollinaire Emery [1786-1821], alors âge de trente ans, né au Grand-Lemps (Isère), dans l’arrondissement de La Tour du Pin, avait, comme chirurgien de la Garde, suivi Napoléon à l’île d’Elbe. Il accompagnait l’Empereur dans la marche sur Paris. Le 3 mars 1815, il reçut à Castellane un des passeports en blanc que Napoléon avait exigés du maire de cette ville et il partit en avant, comme s’il avait un congé et rentrait dans sa famille. Sur son chemin, il rencontra le général Mouton-Duvernet et lui assura que la garnison d’Antibes et que Masséna même s’étaient déclarés pour l’Empereur .Mouton écrivit au général Marchand qu’Emery allait à Grenoble et qu’il fallait l’arrêter. Mais Emery se cacha et il avait eu le temps d’annoncer l’arrivée de Napoléon et de distribuer ses proclamations », écrit à son propos Arthur Chuquet dans ses « Lettres de 1815 » (Librairie Ancienne, Honoré Champion, Éditeur, 1911). « L’Empereur avait, depuis quelques années, dans sa Garde, une jeune chirurgien de Grenoble (Emery), qui avait offert de suivre à l’île d’Elbe les compagnies accordées à Napoléon par le traité de 1814. Il avait quitté momentanément ces compagnies, à Lyon, pour venir à Grenoble prendre congé de ses parents et de ses amis. M. Emery mit à profit son séjour dans cette ville et y forma des liaisons avec quelques partisans déterminés de l’Empereur, entre autres avec un de ses confrères et un jeune gantier (Jean Dumoulin). On présume qu’ils se concertèrent pour établir entre eux une correspondance secrète et l’on assure que des paquets de gants de Grenoble transportaient périodiquement à Porto-Ferrajo [Portoferraio] des bulletins circonstanciés des bulletins sur l’état des choses et des esprits en France ». (J. Berriat de Saint-Prix, «Napoléon 1er à Grenoble. Histoire du 7 mars 1815 », Grenoble, Maisonville et Fils et Jourdan, Libraire-Editeurs. Paris, Auguste Durand, Libraire de la Bibliothèque des Avocats, p.25). Sur ces deux personnages, il faut lire l’ouvrage d’Albert Espitalier et intitulé : « Deux artisans du Retour de l’île d’Elbe. Le chirurgien Emery et le gantier Dumoulin » (Grenoble, B. Arthaud, 1934).

Qui connaît Jean Sari (1792-1863) ? Aspirant de marine en 1814, Sari refuse de se rallier à la Première Restauration et gagne l’île d’Elbe. Napoléon le reçoit avec empressement. Il est nommé enseigne en second de l’Inconstant le 9 juillet 1814. Ayant fait preuve d’audace au cours du premier voyage que fit l’Empereur à l’île de la Pianosa, c’est lui qui tient la barre de l’Inconstant dans la nuit 26 février 1815. Sari devient commandant de ce même navire le 27 mai 1815. Rayé des cadres de la marine en juillet 1815, il est obligé de quitter la France. En 1818, Sari est envoyé par Madame Mère au service de Joseph Bonaparte, au États-Unis. Il sera à son service durant quinze ans. Il devient son intendant et effectue pour son compte plusieurs missions en Europe. Sari sera en relation avec le prince Louis Napoléon, futur Napoléon III, dans ses menées bonapartistes.

Honoré de Grimaldi (1778-1841), qui règnera en 1819 à Monaco, après la mort de son père, sous le nom d’Honoré V. Entre 1798 et 1809, il fut aide camp de Grouchy, puis de Murat. « Dans la soirée, le poste avancée du côté de Cannes arrêta un courrier qui fut amené au bivouac de l’Empereur. Cet homme fit connaître qu’il était au service du Prince de Monaco, dont il précédait la voiture et qu’antérieurement il avait postillon de l’impératrice Joséphine. Quelques gens des écuries le reconnurent pour tel. L’Empereur le questionna sur l’esprit public de la capitale, sur ce que l’on disait de lui, Napoléon, sur les Bourbons, etc. Sa Majesté parut assez satisfaite de ce lui répondit ce courrier ; elle congédia en lui disant de continuer sa route. Il allait à Monaco » (Mameluck Ali, « Souvenirs sur l’empereur Napoléon 1er. Présentés et annotés par Christophe Bourachot », Arléa, 2000, pp.91-92). « 2 mars [1815]. A minuit, le départ eut lieu. Cette première marche fut silencieuse. Nous nous trouvions lancés dans une entreprise très périlleuse. L’Empereur vit à la poste le prince de Monaco, lui fit beaucoup de questions et lui dit en partant : – « Venez-vous avec nous, Monaco ?… » (G. Peyrusse, « En suivant Napoléon. Mémoires… », Editions AKFG, 2018). « Vraisemblablement, le seul encouragement que Napoléon reçut à Cannes lui fut donné par le courrier du duc de Valentinois. Cet homme assura que la Provence une fois traversée, tout le monde serait pour l’Empereur. Le prince fut aussi amené au bivouac. « -Venez-vous avec nous, Monaco ? » demanda l’Empereur en riant. « -Mais, Sire, je vais chez moi. » « -Et moi aussi, « répondit Napoléon. » (Henry Houssaye, « 1815. La première Restauration…», p.214). Chuquet a publié en 1913 dans sa revue « Feuilles d’Histoire » deux lettres inédites sur cet épisode.

André Pons de l’Hérault (1772-1853) prend la direction des mines de fer de l’île d’Elbe, dès son arrivée sur place le 16 octobre 1809. Républicain de la première heure, ayant croisé Bonaparte en 1793 à Toulon, il apprend à connaître l’Empereur durant son séjour elbois. Il en deviendra un des plus actifs partisans. Pons de l’Hérault suit le souverain lors de son retour en France et il est envoyé en mission par Napoléon auprès de Masséna (à Marseille), afin de le rallier à sa cause. Durant les Cent-Jours, Il est nommé préfet du Rhône. André Pons de l’Hérault a laissé un très précieux témoignage qui parut pour la première fois en 1897sous les auspices de Léon-G. Pélissier. Pons est également l’auteur d’un autre témoignage intitulé « Mémoire aux puissances alliées », qui sera publié en 1899.

Le docteur Foureau de Beauregard (1774-1848), élève du célèbre Corvisart, avait été médecin par quartier de l’Infirmerie impériale. Il avait fait comme tel la campagne de France. « Le docteur Foureau de Beauregard, dont la science médicale n’avait pas révélé le mérite, était à Paris, médecin des écuries impériales, et, à l’île d’Elbe, médecin en chef de l’Empereur. Il était ce qu’on appelle vulgairement « une commère » et, pour plaire à l’Empereur, il lui colportait exactement tous les caquetages bons ou mauvais, ce qui avait fini par le rendre suspect. » (A. Pons de l’Hérault, « Souvenirs… », p.93). Présomptueux et suffisant, phraseur sans idées, Foureau de Beauregard se croit un aigle, alors qu’il n’est qu’un homme très ordinaire. Médisant et de mauvaise foi, il se crée des ennemis partout ; il est la risée de la cour où on l’appelle Purgon, allusion à l’un des médecins de la pièce du grand Molière, « Le Malade imaginaire ».

François Gatte (ou Gatti) (1789-1832) était pharmacien de l’hôpital militaire de Portoferraio. Reçu docteur en pharmacie à Paris, Gatte participe a partir de 1808 aux campagnes de l’Empire. A l’île d’Elbe il est en charge du personnel de la maison de l’Empereur. « C’est un homme sans instruction qui ne cherche même pas à se perfectionner. Il se contente de préparer le plus consciencieusement possible les ordonnances qu’on lui remet. Avec cela modeste et doué d’une nature aimable, complaisante. Il a le désir de plaire et est aimé de tout le monde, surtout de sa femme, la belle et vertueuse Bianchina Ninci qu’il a épousé le 28 octobre 1814 à l’île d’Elbe. Malgré son caractère facile, il se dispute violemment avec le médecin-chef [Foureau de Beauregard] et de nombreuses querelles s’élèvent entre eux. Napoléon est souvent obligé d’intervenir. »

Jules Loubers (1785-après 1840) commandait à l’île d’Elbe la 4ème compagnie de la Garde Impériale. Après un début dans les troupes italiennes, Loubers entre comme capitaine au 1er grenadiers à pied de la Garde Impériale. « Le capitaine Jules Loubert [Loubers] affectait les allures de ce qu’on appellerait une personne bien née ; ce qui n’est pas toujours la preuve d’une haute naissance. Cependant le capitaine Loubert [Loubers] était « fils de famille », comme on disait jadis. Ses prétentions aristocratiques le rendaient impopulaire ; il n’était pas aimé. L’Empereur le chargea d’aller à Gênes acheter des draps. Puis il le choisit pour être le danseur de la princesse Pauline, ce qui était un bon choix, car le capitaine Loubert [Loubers] dansait parfaitement. » (A. Pons de l’Hérault, « Souvenirs… », pp.326-327).

Le commandant Anselme Malet (1779-1815) était chef d’état-major de la Garde à l’île d’Elbe. Il sera tué à Waterloo… André Pons de l’Hérault qui l’a côtoyé sur place, écrit dans ses « Souvenirs » qu’il « avait peu d’instruction, mais c’était une belle nature de soldat, de bon soldat, franc, loyal, dévoué, pouvant honorablement remplir sa tâche et la remplissant à la complète satisfaction de l’Empereur… ». Cet officier, blessé plusieurs fois, participa aux campagnes d’Italie, d’Égypte, de 1805/1807. On retrouve Malet en Espagne, puis plus tard en Autriche. Il est en Russie, en Allemagne et participe à la campagne de France. « Après avoir commandé le bataillon de la Garde Impériale ayant accompagné l’Empereur à l’île d’Elbe, il est promu major dans la Garde Impériale le 27 février 1815 à l’âge de 37 ans et 22 ans de service. Major du 3ème régiment de chasseurs à pied de la Garde Impériale le 13 avril 1815, il participe avec l’Armée du Nord à la campagne de Belgique et est blessé d’un coup de boulet à l’épaule gauche à la bataille de Waterloo, 18 juin 1815. Décédé aux ambulances de Charleroi des suites de ses blessures le 9 août 1815. » (B. Quintin, « Dictionnaire des colonels de Napoléon », SPM, 1996, pp.563-564).

Nicolas Raoul (1788-1850) que l’on ne confondra pas avec un autre officier, Jacques Roul (1775-1840). Raoul, enfant de troupe au 5ème régiment d’artillerie à pied le 21 mai 1802, entre le 1er octobre 1806 à l’École polytechnique et passe comme élève sous-lieutenant au 5ème régiment d’artillerie à pied le 27 juin 1809 pour prendre part aux campagnes d’Allemagne de 1809 à 1811. Il sert au siège de Riga pour être promu capitaine le 22 juillet 1812. Nicolas Raoul participe à la campagne de Russie et entre dans l’artillerie de la Garde Impériale, comme lieutenant le 1er octobre 1812. Il est à Bautzen, Dresde et à Leipzig, en 1813. Il a un cheval tué sous lui à Hanau. En 1814, Raoul se bat à Brienne, Montereau, et à Arcis-sur-Aube. Lors de la première abdication de l’Empereur, il suit le général Drouot, avec le grade de capitaine de la Vieille Garde, à l’île d’Elbe. Il sera notamment chargé de fortifier la petite île de la Pianosa et d’aménager la résidence impériale de San Martino. Au retour de Napoléon, qu’il a suivi jusqu’à Paris, Raoul est nommé chef de bataillon dans l’artillerie de la Garde, avec rang de major dans ligne. Il participe à la campagne de Belgique. Grièvement blessé à Waterloo, il reste sur le champ de bataille, la cuisse brisée. Il est fait prisonnier. Soigné probablement à Bruxelles, Raoul est libéré sur parole et rentre des foyers à Neufchâteau (Vosges) en septembre 1815. Plus tard, il devra fuir la France pour les États-Unis d’Amérique, puis le Guatemala ou il œuvra, afin que ce pays reste indépendant, tout en exploitant une importante propriété agricole. Début 1833, Nicolas Raoul rentre en France. Sur les recommandations des généraux Drouot et Bertrand, Raoul avait été nommé par Louis-Philippe lieutenant-colonel et réintégré sur les contrôles de l’artillerie française. Il occupe donc des postes à Douai, à Lyon, Perpignan et Besançon. Le 19 juillet 1845, il est nommé maréchal de camp, puis le 24 octobre 1848, commandeur de la Légion d’honneur. Enfin, le 7 janvier 1849, Raoul est nommé commandant de l’artillerie de la 1ère division militaire à Vincennes. Il s’éteint le 20 mars 1850, date-anniversaire du retour de Napoléon à Paris. Concernant Jacques Roul, dont le nom est parfois orthographié Ruhl, cet « officier casseur d’assiettes et tapageur » Napoléon transmet une note à son sujet au grand maréchal Bertrand : « Longone, le 11 septembre 1814. Fonctions du chef d’escadron Roul. Le sieur Roul aura le commandement de toute ma cavalerie : en conséquence, les Polonais, chasseurs, Mamelucks, tant à pied qu’à cheval, seront sous ses ordres ; il m’accompagnera constamment à cheval, et il lui sera donné un cheval de mon écurie avec deux pistolets ; il commandera mes escortes et prendra les mesures de sûreté convenables ; il se concertera avec le commandant de gendarmerie pour le placement des gendarmes dans les lieux de passage, mais jamais les gendarmes ne devront me suivre… » (Léon-G. Pélissier, « Le Registre de l’île d’Elbe… », pp.113-114). A noter que Roul était « arrivé à l’île d’Elbe après le débarquement de Napoléon, il se disait chef d’escadron d’artillerie et manifestait une exaltation débordante pour l’Empereur à qui il avait offert ses services. Les soldats de la Garde l’accueillirent avec empressement et Napoléon le nomma premier officier d’ordonnance. On sut rapidement qu’il n’était que capitaine d’où des explications violentes avec des officiers de la Garde. Bien qu’aucun document officiel ne parle de ce premier officier d’ordonnance il est pourtant repris comme tel dans des lettres de l’Empereur ».

C.B.

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( 10 janvier, 2019 )

La CAMPAGNE d’ALLEMAGNE RACONTEE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (V).

 

Ombre 3

Suite de ce témoignage…

« Nous campâmes dans la plaine en colonne serrée par division et par bataillon en masse. Nous étions dans la boue et dans l’eau jusqu’à mi-jambes, jamais je n’ai pu comprendre quelle était la raison qui avait poussé à choisir une position aussi incommode et aussi malsaine. Le 22 août 1813, nous restâmes dans le même ordre. Une partie de la vieille Garde arriva avec la 4ème division. Nous fîmes aussi une visite aux généraux. Le 23, l’armée rétrograda une troisième fois sur Lauban. Elle n’y fit qu’une halte fort courte et vint camper près du village de Lichtenberg. Le 24, on continua la retraite. Le régiment fit une halte à Görlitz, où il reçut le pain pour trois jours et vint bivouaquer près du village de Kolivitz, où il n’arriva qu’à dix heures du soir, par une nuit obscure et une pluie horrible.  Le 25, il tomba une grêle si grosse et poussée avec tant de force que plusieurs soldats furent blessés. Le 26, la division arriva devant Dresde, n’ayant pas la moitié des hommes présents, tant la fatigue en avait éparpillé sur les routes. Jamais on avait fait des marches aussi longues et aussi fatigantes. Il y a de Lowenberg à Dresde 50 lieues que nous fîmes en quatre jours, sous une pluie continuelle et à travers des routes épouvantables. En arrivant sur un monticule devant Dresde, nous vîmes que l’on se battait de l’autre côté de la ville ; un instant après, une batterie vint s’établir sur la rive gauche de l’Elbe et ouvrit le feu sur quelques troupes qui se trouvaient sur la rive droite du fleuve. On nous fit reposer pendant deux heures, puis on nous donna l’ordre d’entrer en ville. L’Empereur était à la sortie du pont et regardait défiler les régiments. Nous pensions loger chez l’habitant et ne songions nullement à nous battre, quand, en approchant de la route de Pirna nous entendîmes le feu de l’infanterie tandis qu’obus et boulets tombaient sur les maisons. Sur une petite place se tenaient les vieux grenadiers de la Vieille Garde et un peu plus loin était une petite redoute avec six canons qui faisaient un feu continuel sur l’ennemi, lequel était dans le Gross-Garten, jardin qui est à peine à une portée de pistolet. L’artillerie ennemie tirait à mitraille sans discontinuer. Ce fut sous ce feu meurtrier et à la sortie de la porte de Pirna que le régiment se forma en colonne serrée par division, au pas de course. Les deux premiers pelotons furent envoyés en tirailleurs, le premier bataillon marcha à l’angle du bois et le second droit à l’ennemi, qui fut culbuté sur tous les points et la position emportée en quelques minutes. La nuit ne permis pas de profiter de nos succès et de poursuivre l’ennemi, qui laissa la plaine et le bois couverts de ses morts. Je reçus deux coups de feu et deux coups de mitraille dans la poitrine. Mes deux lieutenant-colonels furent blessés. M. Dethan mourut des suites de ses blessures. Le régiment perdit en outre trente sept hommes tués ou blessés. 

Le 27 août au matin, malgré le mauvais temps, le régiment prit les armes et tirailla contre l’ennemi qui occupait le château de Gross-Garten. Le général Rottembourg ayant été nommé général de division, le commandement de sa brigade composée des 1er  et 2ème  régiments de Tirailleurs me fut confié. Je fus relevé au Gross-Garten par une division d’infanterie de ligne commandée par le général Paillard, que j’avais connu jadis en Espagne. La brigade se dirigea vers un village où l’ennemi avait une batterie de quinze pièces qui tirait sur nous sans relâche. Je fis placer les troupes en colonne serrée et profitai d’un accident de terrain qui nous cachait aux ennemis. Le général m’envoya douze pièces que je fis placer à droite et à gauche en avant de la colonne. Je donnai l’ordre au commandant de l’artillerie de faire diriger d’abord le feu de ses douze pièces sur une seule pièce de l’ennemi jusqu’à ce qu’elle soit démontée et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’en reste plus.  Cette méthode réussit pleinement, et, vers deux heures, le feu de l’ennemi fut éteint. Il fit relever cette batterie par une autre de vingt pièces et de calibre plus fort qui nous incommoda beaucoup. La pluie avait continué avant tant de violence que vers midi aucun fusil ne pouvait plus faire feu. Le régiment eut trente-six hommes blessés ou tués, j’eus un domestique blessé et mon valet de chambre eut le pied emporté par un boulet, alors qu’il m’apportait un peu de pain et vin. Le soir, je fus relevé par le corps du duc de Raguse [maréchal Marmont] et vins rejoindre les corps de la Garde.

Le 28 août, le régiment traversa le Gross-Garten et vint camper à Zichawitz, sur la route de Pirna. Je souffrais beaucoup de mes blessures qui n’avaient été pansées qu’avec de l’eau et du sel, sans qu’l eut été mis une seule bande ou appareil. J’entrai dans une maison du faubourg de Dresde avec mon chirurgien pour me faire panser. La maîtresse de maison fut si frappée en voyant mon état qu’elle se trouva mal. J’avais reçu deux coups de mitrailles en arrivant sur la batterie, l’un à droite, l’autre à gauche. Trente balles de mitraille avaient porté dans mon habit et ma chemise qui étaient en lambeaux. Je n’avais plus que quatre boutons, ma cravate déchirée, ma poitrine noire de contusions. Après avoir été pansé je continuai à commander la brigade. Je visitais le château de Zichawitz, qui appartient à un prince russe. 

Le 29 [août], nous restâmes au camp. Le 30, l’Empereur nous passa en revue dans une plaine, en sortant de Dresde, sur la route de Berlin. J’étais dans le même état qu’après la bataille, mon habit déchiré et couvert de sang, ce qui frappa l’Empereur. Il me dit avec bonté : « Vous êtes bien blessé colonel ? », puis examina avec attention l’espèce de phénomène que présentait les coups aussi extraordinaire et aussi singuliers. Il me nomma sur le champ chevalier de l’ordre de la couronne de Fer et me donna le titre de baron avec une dotation que je n’ai jamais reçue, ni réclamée [Baron de l’Empire sous la dénomination spéciale de « Baron de Maringoné », décret du 14 septembre 1813]. Il m’accorda d’autres faveurs pour le régiment. Après la revu, la division se rendit à Reichenbach. Le 21 août 1813, à 4 heures du matin, au moment où on commençait à manger la soupe, on battit la Grenadière et nous partîmes pour nous arrêter à la nuit à Scheilznitz sur la route  de Dresde à Pirna.

Le 1er septembre, nous restâmes en cet endroit où nous apprîmes la funeste nouvelle de la défaite de Vandamme et la pris de son corps d’armée [à Kulm le 30 août] Le 2, le régiment se mit en route à 4 heures du matin pour arriver à 11 heures à Lauza où il bivouaqua en colonne serrée par division.

Le 3, bivouac à Brauner.

Le 4 septembre, les deux premières divisions de la Jeune Garde se réunirent et marchèrent jusqu’à Bautzen où elles firent une halte de quelques minutes. Elles prirent position à Kosckirch où l’avant-garde se battit. La position de l’ennemi ayant été forcée, il se retira. Les 3èmez et 4ème division arrivèrent à la nuit. »

A suivre…

————-

Général Vionnet de Maringoné, « Mes Campagnes. Russie et Saxe (1812-1813) », A la Librairie des Deux Empires, 2003.

Sur ce personnage, voir cette page :

http://jeanmichel.guyon.free.fr/monsite/histoire/vionnet/generalvionnet.htm       

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( 31 décembre, 2018 )

La CAMPAGNE D’ALLEMAGNE (1813) RACONTEE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (II).

ombre1.jpgSuite de la relation de Vionnet de Maringoné. 

—————-

Le 20 mai, bataille de Bautzen, le canon se fit entendre vers neuf heures du matin accompagné bien vite d’une fusillade très vive. La division se mit en marche se dirigeant vers la gauche de la ville. L’Empereur, sur un mamelon, était entouré par la Vieille Garde qui formait un carré. La Jeune Garde sur la droite de ce mamelon et un peu en avant était placée en colonnes serrées de division,  par bataillon en  masse. A peine fut-on placé qu’une pluie violente se mit à tomber empêchant l’action de s’engager. Quand elle eut cessé, le feu s’engagea sur toute la ligne. Toutes les masses se dirigèrent sur la gauche vers un mamelon  [de Klein-Bautzen, entre Würtzen et Bautzen] où l’ennemi paraissait avoir concentré ses forces. Nous en étions éparés par un ravin profond et escarpé, bordé de rochers. Nous y marchâmes néanmoins essuyant un feu des plus violents. Nous allions au pas de charge sans grand ordre. Le 2ème bataillon du  régiment arriva le premier sur cette montagne et se forma immédiatement en colonne serrée par division. Le 1er bataillon se plaça à droite du second. Lorsque toute la division fut ralliée notre brigade se mit en marche vers un autre mamelon [celui de Kreckivitz] plus à gauche et dominant la Sprée. En y arrivant nous nous formâmes en carrée avec l’artillerie aux angles. Ce fut pendant ce mouvement que le général Lanusse ayant fait une chute qui ne lui permettait plus de commander je me remplaçai pendant le restant de la journée. Elle fut d’ailleurs bien vite terminée par la prise de la position de seconde ligne ennemie. Notre perte fut peu considérable. Le régiment eut deux hommes tués et quelques blessés. L’armée resta sur ses positions manquant de tout.

Le 21 mai, bataille de Wurschen. Cette bataille fut une des plus importantes de cette campagne. Elle eut pu amener la paix si l’Empereur avait plus juste  dans ses demandes et moins obstiné dans ses prétentions.

A la prise d’armes, la Jeune Garde fut formée en deux divisions dont les commandements furent confiés aux généraux Dumoustier et Barrois. Le premier commandait les Fusiliers et les voltigeurs et le second les Tirailleurs. Mon régiment fit partie de la brigade commandée par le général de Rottembourg. Au premier coup de canon nous nous mîmes en carré pour marcher sur un village dont j’ignore le nom mais loin de plus de milles toises. Le mauvais chemin et des marais forcèrent à rompre le carré et à former les troupes en colonne serrée par division. On nous plaça près de l’artillerie, à une portée de fusil des redoutes russes, qui pendant six heures firent pleuvoir sur nous  mitrailles et boulets, nous tuant et blessant beaucoup de monde. L’Empereur ayant emporté à notre droite des pièces de 12, ce fut encore pis ; nous fûmes alors couvertes de feu, de boulets et de mitraille. L’horizon semblait enflammé et la terre tremblait sous nos pieds. Des files entières tombaient, le nombre des blessés était effrayant et pourtant aucun soldat ne quittait son rang pour les emporter. Ceux qui ne pouvaient aller se faire panser restaient au milieu du carré et beaucoup furent tués par un second coup où entre les mains des chirurgiens qui leur donnaient les premiers soins ; Bientôt nous aperçûmes notre aile gauche faire un mouvement rétrograde, abandonnant une redoute dont elle s’était emparée. Nous croyions la bataille perdue. A ce moment , l’Empereur dit : « la bataille est gagnée ! » Ceux qui l’entendirent crurent à une mauvaise plaisanterie, mais bientôt l’on vit combien son coup d’œil était juste et pénétrant.

Le général Barrois reçut l’ordre suivant :

« L’Empereur ordonne à la division Barrois de s’emparer des redoutes qui sont en face d’elle. »

Le premier régiment fut formé en colonne serrée par division et le second ne carré à cinquante pas du premier. On donna comme point de direction l’angle saillant de la première redoute ; Vingt-quatre pièces de canon placées à notre droite et à notre gauche suivaient le mouvement. Plus de cinquante autres placées dans différentes positions sur les côtés les secondaient de leur feu continu. Nous partîmes au pas de charge, mais l’ennemi s’empressa de fuir abandonnant ses canons et de nombreux blessés. 

L’Empereur se  porta de suite à l’auberge de Klein-Bauschlitz, fit prendre position à la division et envoya mon régiment s’emparer d’une position où l’ennemi semblait vouloir s’établir. Quelques tirailleurs qui précédaient la colonne suffirent à les déloger. Je plaçai mon régiment sur deux lignes avec quelques hussards en arrière et un poste en avant pour me prévenir des mouvements de l’ennemi. L’Empereur vint nous visiter et loua beaucoup la position que j’avais fait prendre à mes troupes. Le régiment avait perdu soixante-neuf hommes dans cette journée qui fut un des plus glorieuses pour les armées françaises. Le 22 au matin, je reçus l’ordre de me porter sur la route pour rejoindre la division qui suivait la direction de Görlitz où l’ennemi paraissait s’être retiré. L’avant-garde tirailla pendant quelques heures et quelques boulets tombèrent près de nous, sans nous causer aucun mal. Le 23, le régiment bivouaqua entre Reichenbach et Görlitz près de l’endroit où fut tué le grand-maréchal [du Palais], Duroc. Les deux divisions de la Jeune Garde étaient réunies et campées sur une même ligne dans l’ordre suivant :

Le premier régiment en bataille, le deuxième en carré, le troisième en bataille, le quatrième en carré et ainsi de suite jusqu’à la gauche. Quoique le camp fut sur une hauteur assez élevée, le front de bandière et le terrain en avant étaient très unis et formaient une vaste plaine. Le 24, la division traversa Görlitz.

Le 25, elle se rendit à Waldau et le régiment fut détaché à Bochdorf.

Le 26, la Garde fit une halte de quelques heures en avant de Buntzlau pour attendre que l’armée eut passé la petite rivière de Queis. Le régiment fut ensuite détaché à Tomaswalde.

Le 27, l’armée arriva devant Liegnitz, capitale de la Basse-Silésie. J’y reçus plusieurs décorations d’officiers et de chevaliers de la Légion d’honneur accordées par Sa Majesté, comme témoignage de sa satisfaction sur la conduite du régiment pendant cette campagne.

Le 28, nous restâmes dans cette position et l’on entendit parler d’armistice.

Le 29, les deux divisions de Jeune Garde bivouaquèrent en arrière de Neumark.

Le 30, elles  traversèrent la ville et campèrent en avant. Là nous reçûmes la nouvelle officielle de l’armistice.

Le 31 mai, on donna l’ordre d’établir  un camp comme ceux de Schönbrunn et de Finkenstein. L’établissement d’un camp est la ruine d’un pays à quatre ou cinq lieues à la ronde. Le notre fut achevé en quatre jours mais ne fut d’aucune utilité puisque nous y restâmes que jusqu’au 6 juin. Ce fut la cause de beaucoup de pillage et la destruction de plus de cinq cents maisons. Le 6 juin, le régiment se mit en marche et fut couché à  Parchwitz. Le 7, à Lübben, petite ville très gentille; je fus logé sur la place dans une maison où il y avait trois demoiselles très aimables.

Le 8, nous arrivâmes à Polkewitz, on nous distribua nos cantonnements. Ceux de mon régiment étaient situés dans les environs de Glogau. Je m’établis avec mon état-major à Klein-Obisch. Ce petit village de pauvre apparence possède un château appartenant au prince Auguste de Prusse, mais qui ressemble beaucoup plus à une ferme qu’à un palais. Le régisseur nous traitait fort mal, nous donnant à peine de quoi manger et trois bouteilles de vin pour douze. Cet homme flegmatique mettait un temps infini à couper le rôti et à nous servir, aussi malgré la mesquinerie de nos repas restions-nous au moins deux heures à table, et je pouvais m’estimer heureux, les autres colonels étant beaucoup plus mal partages que moi. »

A suivre…

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Général Vionnet de Maringoné, « Mes Campagnes. Russie et Saxe (1812-1813) », A la Librairie des Deux Empires, 2003, pp.74-79.

 

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( 6 décembre, 2018 )

Une lettre du chirurgien-major Lagneau, du 4ème régiment de tirailleurs de la Garde…

Une lettre du chirurgien-major Lagneau, du 4ème régiment de tirailleurs de la Garde… dans TEMOIGNAGES Portrait

Louis-Vivant Lagneau, né en 1781 à Chalon-sur-Saône, reçu docteur en médecine en 1803, pris la même année par la conscription, fut nommé chirurgien de 3ème classe ; sous-aide-major en 1804 ; chirurgien aide-major en 1806. Il fut promu chirurgien-major en 1809. Lagneau fit campagne en Italie, en Pologne, en Espagne, en Russie, en Allemagne et en France où il fut blessé à Fère-Champenoise, et en Belgique. A la suite du licenciement de 1815, Lagneau se fixa à Paris, où il sut se faire un nom comme médecin par ses recherches, ses travaux et ses publications. Aussi fut-il élu membre de l’Académie de Médecine en1823 ; il mourut à Paris en 1867. Lagneau, membre de la Légion, d’honneur en 1868, avait été promu officier du même ordre en 1858 ; il était aussi titulaire de l’ordre de la Réunion depuis 1813.

Emmanuel MARTIN. 

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Louis-Vivant Lagneau laissa un « Journal » qui fut publié la première fois en 1913, aux Editions Emile-Paul, par Eugène Tattet (et préfacé par le célèbre Frédéric Masson). En 2000, il a été réédité par mes soins au Livre chez Vous, avec de nouvelles notes. Cette même année vit le lancement d’une souscription publique afin que sa sépulture, qui se trouve au cimetière du Père-Lachaise, à Paris et menacée de destruction ne disparaisse pas. Avec l’aide de l’association « Passepoil », de la Libraire des Deux Empires et du magazine « Tradition » (publication appartenant à l’éditeur de cette nouvelle édition), des fonds purent être réunis ; le caveau fut restauré. Lagneau et les siens y reposent en paix. La lettre qui suit fut publiée la première fois dans le « Carnet dela Sabretache » en juin 1913.  

C.B.

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A Monsieur Simon, employé à l’Administration des Droits réunis, rue Meslée [Meslay] (n°21, par le  boulevard),  Paris.

Dresde, le 13 septembre 1813.

Mon cher Simon,

Je n’ai pas reçu de tes nouvelles il y a déjà longtemps ; n’en sois pas aussi économe, je t’en prie, je te promets d’être exact à te répondre. Nous avons fait beaucoup de courses depuis ma dernière lettre et, le 26 du mois dernier, nous sommes revenus tout juste ici pour y recevoir MM. Les Autrichiens, Russes et Prussiens réunis, qui venaient faire une visite aux belles Dresdoises accompagnée d’une musique un peu bruyante de mousqueterie et de canon ; les nouveaux hôtes ont été obligés de prendre congé de nous. Mais comme les choses devaient se passer dans toutes les formes, on leur a envoyé pour les reconduire avec plus de distinction, douze ou quinze mille cavaliers qui en ont ramené coucher en ville plus ou moins vingt mille des leurs. On ne peut pas pousser la politesse plus loin, puisqu’à tout bien considérer, ces braves gens en avaient grand besoin. Ils étaient mouillés jusqu’aux os et se seraient fort mal trouvés de coucher au bivouac cette nuit-là. Nous autres fantassins, nous en avions déjà pris un grand nombre, de sorte que la société a été très complète les 27, 28, 29 et 30.

L.-V. LAGNEAU.

 

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( 4 décembre, 2018 )

Le baron Larrey…

Larrey

D.-J. LARREY (1766-1842), Docteur en Chirurgie et en Médecine, Premier Chirurgien de la Garde et de l’Hôpital de la Garde de S.M.I.et R, Commandant de la Légion d’Honneur, Chevalier de la Couronne de Fer, Inspecteur Général du Service de Santé des Armées, Professeur à l’Hôpital Militaire d’Instruction du Val de Grâce, Membre de l’Institut, de celui d’Égypte, de la Société de la Faculté de Médecine de Paris. Associé correspondant des Facultés de Montpellier, Toulouse, Bruxelles, de l’Académie Impériale Joséphine de Vienne, Madrid, Turin, Naples, Munich, et Iéna. Il a été créé Baron d’Empire le 31 janvier 1810.

Né à Beaudéan, près de Bagnères dans le comté de Bigorre, il est issu d’une modeste famille pyrénéenne, fils d’un cordonnier de village, éduqué par l’abbé Grasset jusqu’à 12 ans. Jean Dominique Larrey était fier de sa longue chevelure bouclée et sa petite et robuste taille lui valut le surnom de  » Hercule basset  » qui rendit populaire sa silhouette. Son apprentissage médical s’est déroulé près de son oncle Alexis à l’hôpital St. Joseph de la Grave, vieil hôpital toulousain, en 1780. Puis, Chirurgien de la Marine, il fait campagne à bord de la Vigilante, et compléta ses études sous la direction de Dessault. Nommé aide-major principal après la prise de Mayence par Custine, il put rendre service à Houchard encerclé. Ce fut la première fois qu’un médecin se trouva dans la mêlée et le Service de Santé ne sera plus considéré comme le refuge des « planqués ». Cependant, il sera toujours en butte à l’autorité stérilisante des Commissaires-Ordonnateurs et des Intendants Généraux ainsi que de la toute-puissante Administration de la guerre. Pour protéger ses blessés et ses services il mènera jusqu’à sa mort des guérillas et des batailles contre cette Administration. Cela n’empêche pas qu’il soit nommé Chirurgien en Chef à l’Armée de Corse, ensuite en Espagne et en Italie. Il suivit, malgré son récent mariage, la fortune du premier Consul dans l’expédition d’Égypte dont il improvisa le personnel médical et le matériel d’ambulance qui ne le suivit pas : il utilisa alors un moyen du pays : le chameau pour le transport des blessés et il raconte le fait dans ses Mémoires

 » Je fis construire cent paniers (sans doute en osier souple), deux par chameau, disposés en forme de berceau que l’animal portait de chaque côté de sa bosse, suspendus par des courroies élastiques au moyen d’une prolonge à bascule : ils pouvaient porter un blessé couché dans toute sa longueur. « 

De retour en France, il devint, en 1796, le premier Professeur titulaire de la chaire d’Anatomie et de Chirurgie Militaire. Dans ses fonctions, il inventa, entre autres, la ligature des vaisseaux sanguins. Il dut abandonner son poste l’année suivante pour rejoindre l’Armée d’Italie, et au retour, il reprend sa fonction au Val de Grâce. Il fut promu alors Chirurgien en Chef de la Garde Consulaire et Officier de la Légion d’Honneur à la création de l’Ordre.

De Boulogne à Waterloo, Larrey ne quittera plus l’Empereur, utilisant la confiance que lui accordait Napoléon, pour la mettre au profit des soins aux blessés. Chirurgien-soldat hors pair, il est partout, voit tout, connaît tout et prévoit tout. Les soldats l’appellent leur  » Providence ».

Le voici soignant le général Comte Morand : il porte la petite tenue de chirurgien, fond bleu à parements écarlates, gilet écarlate, bottes noires à parements. On voit à côté de lui ses instruments personnels et les pansements nécessaires pour donner les premiers soins. Il eut le titre de Chirurgien en Chef de la Garde Impériale. Cette fonction représente la participation à 25 campagnes, 60 batailles rangées et 400 combats. C’est au cours de la campagne de Russie qu’il devint Chirurgien en Chef de la Grande Armée. Il faillit y rester pendant le passage de la Bérézina, et relate dans ses Mémoires les faits suivants :

 » J’étais près de mourir quand je fus heureusement reconnu. Mon nom fut prononcé. Aussitôt les regards se tournent vers moi puis chacun s’empresse de m’aider… C’est aux soldats que je dois mon existence… Chacun me faisait place et j’étais aussitôt entouré de paille et de leurs vêtements. »

On peut ajouter qu’à la Moskowa, en deux fois 24 heures, il pratiqua, seul, 200 amputations dont 11 désarticulations de l’épaule avec 75% de succès, aidé par l’environnement glacé, servant d’anesthésique.

Revenons en arrière, c’est alors qu’étant parti comme aide-major, en 1792, à l’Armée du Rhin, il eut un éclair de génie au cours de cette campagne, en Franconie, sous les ordres de Houchard En effet c’est en regardant à la lorgnette évoluer des batteries d’artillerie volante, qu’il eut l’idée de les transformer et de concevoir les « Ambulances Volantes  » capables de suivre les combattants et de les secourir jusqu’au cœur de la bataille. Il présenta son plan à Houchard et devint ainsi l’inventeur des ambulances volantes. C’est le but de mon propos sur ces dernières qui virent le jour, sur le papier, en 1792 et réalisée seulement en 1797 pour l’Armée d’Italie, qui sauvèrent, parmi tous les blessés, bien des gueules cassées. Dans ce projet, l’équipe sanitaire se compose alors d’un Chirurgien-Chef, de 2 assistants, et d’un infirmier. Ils seront montés et les fontes des chevaux porteront des pansements et des instruments de première urgence. Le Commissaire Villemanzy, consulté par Houchard, donne son accord et en quelques semaines, les premières « ambulances volantes » furent mises au point, ce qui ne manque pas de le faire remarquer par Bonaparte. Il faut citer aussi Heurteloup et le Baron Percy, qui pensent au même problème que Larrey, mais Percy le résout d’une autre manière en inventant le  » Wurtz  » : caisson ordinaire, difficile à conduire et insuffisant dans les grandes occasions et les chirurgiens étaient difficiles à remplacer. On dut y renoncer. Il faut rappeler qu’à la fin de la Monarchie et sous la Révolution, le Service de Santé est considéré par le Commandement comme une organisation très accessoire, ce dernier étant orienté vers le combat avec peu de soucis pour les pertes humaines. Pourtant, certaines personnes pensèrent donner au Service de Santé une structure, des moyens et des modes de fonctionnement dans le but d’aller récupérer les blessés sur le champ de bataille, afin de les acheminer vers des centres de traitement susceptibles de leur donner des soins plus efficaces. Ces idées furent loin d’être appliquées et en 1792, le règlement des Hôpitaux ambulants qui suivent les colonnes est le suivant : les hommes et les chevaux sont mis à la disposition par l’entrepreneur de charrois ou de la régie pour être affectés à ce service. Les caissons attelés de 4 chevaux sont recouverts d’une toile enduite et sur les caisses sont inscrits les mots :  » Hôpital ambulant N°.. « , qui restait à une lieue de l’Armée.

Un nouveau règlement est édité sous le Directoire, le 20 Thermidor An VI (7 août 1798) qui modifie la couleur de l’uniforme lequel sera  » bleu national piqué de blanc sur le rapport d’un trente deuxième. » Cette couleur fut changée en  » bleu barbeau » par le règlement du 1er Vendémiaire An XII (24 septembre 1803). La couleur distinctive des chirurgiens devient l’écarlate, mais cette décision semble être restée lettre morte car elle ne fut pas suivie en pratique. Cependant l’organisation du Service de Santé reconnaissait le personnel par une couleur distinctive : noire pour les médecins, cramoisi pour les chirurgiens et vert pour les pharmaciens. La couleur de l’uniforme resta gris bleu et les revers croisés se portent rabattus en laissant voir le gilet tantôt gris, blanc ou écarlate. Le haut du collet avait des broderies différenciées et ils ont tous droit au port de l’épée. On peut ajouter que les Officiers de Santé attachés au régiment, portent le plus souvent l’uniforme du régiment avec la couleur de leur spécialité et les marques de leur classe au collet.

Le nombre de chirurgiens des corps est de 1000 au début de l’Empire, il passera à plus de 2000 par la suite. Seule la formation de la Garde Impériale comporte des médecins et des chirurgiens dignes de ce nom disposant d’ambulances, de caissons et de matériel, et accompagnés d’infirmiers… Dans la Garde, ils ont en outre l’aiguillette or à l’épaule droite. On constate surtout entre 1804 et 1815 cette différenciation de plus en plus marquée entre les uniformes de la Garde et ceux de la Ligne par le rapprochement de leurs tenues avec celles portées par les combattants. Ce qui aboutit à l’abandon progressif du bleu barbeau.

Le Service des ambulances

Le service était organisé en 3 divisions. Chacune d’elles comprenait 8 à 12 ambulances légères à 2 roues et 4 ambulances lourdes à 4 roues tirées par 4 chevaux, et 2 fourgons contenant pansements et instruments. Ces groupes mobiles sont complétés par une ambulance sédentaire et 2 hôpitaux temporaires, il faut dire que seule la Garde possédait une telle organisation. Chaque ambulance est placée sous la direction d’un Chirurgien de 1ère classe assisté par 6 chirurgiens de seconde classe, 2 pharmaciens et 8 infirmiers. En 1806, Napoléon, par un décret du 1er mai, grâce à l’action conjuguée de Larrey et de Percy, crée 5 compagnies d’ouvriers d’administration comprenant 100 infirmiers.

Ces derniers sont au service des Ambulances. Vêtus de gris jusqu’à ce qu’en 1809 on leur donne un uniforme de coupe militaire. Ils sont alors formés en 10 compagnies de 125 hommes. Ils portent un chapeau noir, puis un shako noir sans cordon, à plaque de cuivre jaune avec le N° de la compagnie, veste blanche, culottes blanches, guêtres et chaussures noires. Leurs grades sont : Centenier, commandant de compagnie, Sous-Centenier et Sergent-major. Sergent et caporal. En 1812, le nouveau règlement leur donne la poche en long, supprime le fusil, et la giberne est remplacée par un sac à compartiments pour contenir les objets de 1er secours pour les blessés. Ils ont également une tenue de travail. (bonnet de police et tablier). Ils sont encadrés par les Médecins, les Chirurgiens et les Pharmaciens de 1ère, de 2ème ou 3ème classe et détachés suivant leur classe auprès des Etats-Majors, des Régiments, des Ambulances ou des Hôpitaux Militaires. La Garde possédait un Service de Santé particulièrement bien organisé, en raison de l’attention spéciale qu’accordait l’Empereur à Larrey. Larrey avait alors divisé son ambulance volante en 3 divisions comprenant chacune 75 infirmiers à pied, 36 infirmiers à cheval et 60 conducteurs.

On distingue deux types de voitures : La voiture légère à deux roues qui peut être attelée de trois façons différentes :

1. Un cheval entre les brancards

2.  de chaque côté du timon : un en porteur et un en sous-verge, le cheval porteur peut être attelé à hauteur du limonier, les traits bouclés à un palonnier suspendu au brancard gauche de la voiture

3.  le cheval porteur en flèche. Son collier est alors relié par des traits en corde à l’extrémité des brancards de la voiture et le harnais ne comporte pas d’avaloir. La voiture est une caisse dont les quatre angles inférieurs sont suspendus par de fortes courroies de cuir à quatre ressorts de fer. Les chevaux porteurs sont montés par les conducteurs. La voiture a 4 roues, destinée surtout au pays de montagne, dont la caisse est un peu plus longue et qui est généralement attelée de 4 chevaux, parfois 6 chevaux en cas de difficulté de terrain. Certaines voitures, attelées à grandes guides, étaient conduites par un militaire, juché au devant de la caisse. Les deux chevaux de derrière étaient attelés de chaque côté du timon de l’avant-train; le cheval porteur à gauche, le sous-verge à droite. En plus de leur rôle de traction et de retenue, ils dirigeaient l’avant-train ; ils étaient reliés à l’anneau d’attelage du timon par des chaînes engagées dans la plate-longe. Les deux chevaux de devant étaient attelés au bout du timon par des palonniers reliés au porte-palonnier de volée, cheval porteur à gauche et sous-verge à droite. Les chevaux porteurs servaient de montures aux conducteurs. Celui de sous-verge comprend : licol avec longe, bride de cavalerie, collier, une paire de traits, fourreau de traits, sous-ventrières, la croupière, rênes de filet tenues par le conducteur. Pour les chevaux de devant, le harnais est le même que pour les chevaux de derrière, sauf l’avaloir et la plate-longe qui sont remplacés par un surdos recouvert d’une sellette en cuir de vache.

Toutes ces voitures étaient peintes en gris, ocre clair ou en vert olive, les parois intérieures restant en bois naturel. Toutes les ferrures, charnières, ressorts, etc., étaient noires. Les cordages enserrant les lames de ressorts étaient noircis. Les courroies de suspension et de balancement, en cuir naturel. Les toitures étaient de toile cirée noire, portant en lettres blanches, de chaque coté, Nème DIVn d’AMBULANCE ou AMBULANCE du Nème CORPS ou encore AMBULANCE Gle. L’inscription sur celles de la Garde présentait un Aigle au milieu de GARDE IMPERIALE, surmontée du mot AMBULANCE. Les voitures, attelées par le Train des Equipages, étaient accompagnées d’infirmiers montés et de chirurgiens à cheval qui  » portent à l’arçon de leur selle comme dans une valise des moyens de pansements fort abondants « . Parmi les objets se trouvant dans les ambulances figuraient des brancards. A la fin de l’Empire, un essai allait être fait pour faire porter ces brancards par des infirmiers spéciaux qui reçurent le nom de despotats.

A Waterloo, Larrey dirigea les ambulances jusqu’à l’instant de la déroute où il tomba, frappé de deux coups de sabre, entre les mains des Prussiens. Il fut fait prisonnier et conduit devant le Général Blücher ; ce dernier le traita en ennemi généreux. Larrey porte la petite tenue de chirurgien, fond bleu barbeau à collet et parements écarlate garnis de broderies or. Gilet écarlate, culotte blanche, bottes noires à revers fauves. Les aiguillettes de l’épaule droite marquent l’appartenance à la Garde. Il porte un coffret renfermant ses instruments personnels, des pansements et de la charpie pour donner sur place les premiers soins. Après la fin de l’Empire, bien que mis à l’écart par la Restauration, Larrey, respecté et admiré de tous, fut réintégré par le gouvernement de Juillet et il va se servir alors de son autorité et de son prestige pour défendre l’organisation du Service de Santé contre les avis néfastes de l’Intendance de l’époque. Larrey meurt à Lyon le 25 Juillet 1842, au retour d’une inspection des Hôpitaux de l’armée d’Algérie, qu’il accepta de faire sur ordre de Louis Philippe, à l’âge de 76 ans. Mission qu’il accomplit, bien que malade, et qu’il ne voulut pas refuser. Les médecins de l’Hôpital militaire procédèrent à l’embaumement. Le cœur et les entrailles furent prélevés et furent transférés au Val de Grâce, le cœur en 1854, et ce fut autre chose pour ses entrailles. Sa dépouille fut bien transférée à Paris après que les Honneurs Militaires et Civils lui furent rendus. Son testament exprimait le vœu d’être enterré  » dans un petit coin du jardin de l’Infirmerie des Invalides « , mais le refus du ministre de la guerre, le Maréchal Soult, fit que la ville de Paris se montra plus généreuse, grâce à Arago, en lui offrant une sépulture à perpétuité au Père Lachaise.

C’est seulement le 15 décembre 1992, anniversaire du retour des cendres de l’Empereur, que le transfert du corps de Larrey eut lieu aux Invalides, dans la crypte des Gouverneurs, au cours d’une importante manifestation, L’exhumation du corps fut faite par Madame le Professeur Bonnet Lecomte, Médecin-Inspecteur et Directeur de l’Institut Médico-Légal, le Docteur Pierre L. Thillaud, et mon confrère le Docteur Claude Lavaste, Odontologiste. Ce dernier en profita pour faire un examen dentaire de la mâchoire de D. Larrey et en faire des photographies ainsi que des boutons de son uniforme. Soldat énergique, peu soucieux de la fatigue, doué des qualités de calme, de sang-froid et de bravoure devenues proverbiales, soignant, pansant et opérant les blessés avec rapidité et compétence et surtout avec un grand esprit d’humanité. Le plus bel éloge qu’on puisse lui faire est de citer la phrase du testament de l’Empereur : « Si l’Armée élève une colonne à la reconnaissance, elle doit l’ériger à Larrey« .

Sacha BOGOPOLSKY

DCD, DSO, DEA Ecole Pratiques des Hautes Etudes (La Sorbonne, Paris).

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( 7 octobre, 2018 )

Les blessés de Wagram, d’après une lettre adressée à Maret, duc de Bassano.

Les blessés de Wagram, d'après une lettre adressée à Maret, duc de Bassano. dans TEMOIGNAGES larreyetblesss

Vienne, le 17 juillet 1809.

Au duc de Bassano 

Monseigneur, 

J’ai été assez heureux pour voir les Français combattre dans plusieurs campagnes, et j’ai souvent pensé qu’à l’armée seulement on pouvait juger du noble caractère de notre nation ; qu’il ne peut y avoir d’esprit d’opposition, en France, que chez des gens d aveuglés par la passion ou parmi ceux qui n’ont pas vu nos drapeaux chez l’étranger ; que les Français montrent à le guerre mille qualités qui ne trouvent point leur développement sur le sol natal et que l’on ne connaît encore que la moitié du courage, de la gaîté, de la générosité du soldat français, si l’on ne l’a pas vu blessé, souffrant et prêt à expirer de la mort des braves. Votre Excellence désire connaître quels sont les traits remarquables dont nous avons pu être les témoins pendant nos heureuses journées du 7 au 14 juillet. J’ai déjà vu tant d’actions héroïques dans les armées françaises, que si j’avais été le seul qui dût répondre à cette demande, je n’aurais pas hésité à dire que le trait le plus inconnu à citer était de voir les ministres de S.M. près d’Elle sur le champ de bataille, dépassant la ligne où leur vie pouvait être à l’abri du danger et ajoutant au courage des braves qui recevaient des blessures derrière eux, ce sang-froid désintéressé et cet et cet élan du cœur qui le associaient aux chances de nos armes et leur faisaient un plaisir du bivouac, de la fatigue et des privations. Louis XIV était aussi suivi à l’armée par ses ministres, mais ils ne se livraient pas à lus de dangers et de fatigues que n’en offre une longue partie de chasse. Le génie militaire de l’Empereur a rendu nos batailles en combats de géants, que nos rois les plus guerriers auraient peine à  croire, s’ils pouvaient en entendre le récit. Les relations que MM. Pinot et de Breteuil ont eu l’honneur de remettre à Votre Excellence contiennent ce que nos recherches ont offert de plus intéressant. Ce qui m’a été dit personnellement est ce que chaque officier ou soldat a pu entendre cent fois depuis nos armées couvrent le territoire ennemi. J’en extrais pourtant ce qui peut mériter le plus d’être mis sous les yeux de Votre Excellence. Le 11, au soir, nous ramenâmes plusieurs blessés, qui avaient été pansés à l’ambulance d’Enzersdorf et pour lesquels il n’y avait plus de moyens de transport. L’un d’eux (Français) dit gaiement quand il fut placé dans une voiture : « Infirmier, je laisse ici ma jambe, je te la donne ; aies-en bien soin, entends-tu ? ». Un soldat de la ligne avait tout le bas-ventre emporté par un boulet ; il était le plus souffrant de tous et, cependant, il avait le plus de courage. Il exhortait, encourageait chaque blessé : « J’aimerais mieux être seul au fond d’un bois, disait-il, que d’entendre mes camarades crier ainsi. » Un autre Français, plus sensible à la douleur, couché près de lui, poussait des cris lamentables ; on les met dans la même voiture, le courageux soldat y est placé le premier ; l’autre, ne songeant qu’à ses douleurs, se laisse tomber sur l’affreuse plaie du soldat, qui pousse des cris horribles : « Vilain lâche, lui dit-il, si j’avais mon sabre, je te tuerais, mais je vais te rouer de coups si tu ne te retires pas. » On les plaça l’un vis-à-vis de l’autre, et le soldat, oubliant sur-le-champ sa colère et sa souffrance, s’occupa de son compagnon d’infortune, comme de l’être qu’il eût le plus aimé ; il lui montrait à se tenir, arrangeait le linge qui couvrait ses blessures, lui donnait à boire. Le 14, à minuit, je trouvai à la porte de l’hôpital de Josephplatz, un fiacre contenant deux blessés (l’un Français et l’autre Hongrois). On avait déjà refusé leur admission dans deux hôpitaux et le cocher, voulant emmener sa voiture et ses chevaux, qui étaient attelés depuis le matin, les deux soldats allaient passer la nuit sur le pavé, à la porte de l’hôpital. Je demandai au Français (carabinier du corps d’Oudinot) quelle était sa blessure : »Monsieur, me dit-il avec tranquillité, j’ai eu la cuisse emportée par un boulet ; je suis resté six jours sur le champ de bataille, on m’en a relevé ce matin et on m’a coupé la cuisse ; mais il est trop tard, j’ai des vers jusqu’à la hanche ; je mourrai sûrement demain ; au reste , je m’en moque ; je serais seulement fâché de mourir sur le pavé. » Je lui promis qu’il allait sur-le-champ entrer à l’hôpital : »Monsieur, ajouta-t-il, tâchez je vous en prie, d’y faire mettre aussi ce pauvre kaiserlich. » Je fis lever immédiatement le chirurgien-chef et le forçai à recevoir ces deux soldats. 

Le 7, au soir, nous ramenâmes dans notre voiture un capitaine du 25ème régiment d’infanterie légère, qui avait le bras et l’épaule fracassés par une balle. Il ne sentait pas le besoin de manger, quoiqu’il n’eût rien pris depuis trente-six heures, mais une soif affreuse le dévorait. Son palais était devenu sec et enflammé ; une goutte de vin venait de le faire beaucoup souffrir. J’avais une orange et la lui donnait : « Monsieur, me dit-il  avec attendrissement, il y a 15 ans que je sers ; depuis  ce temps, les deux plus grands plaisirs que j’aie éprouvée sont : d’avoir reçu la croix à Friedland, et de manger cette orange. » Voici une ingénuité qui m’a fait à la fois peine et plaisir. Je fus voir l’hôtel du comte de Rasumowski, lorsque le corps du général Lasalle venait d’y être transporté ; il était encore sur le chariot qui l’avait amené. Un chasseur à cheval, qui l’avait escorté, le gardait ; des larmes roulaient dans ses yeux. J’entrai en conversation avec lui : « Ah Monsieur ! me dit-il, quel brave militaire que le général Lasalle ! Si j’étais l’Empereur, je le ferais maréchal d’Empire. » Le 10, près de Rachsdorf, nous vîmes deux ou trois soldats qui avaient fait halte et semblaient accablés de fatigue ; nous les prîmes d’abord pour des blessés : »Qu’as-tu mon ami ? Dis-je à l’un d’eux.- Monsieur, je n’ai rien ; c’est que je n’ai pas mangé depuis trois jours.- Où vas-tu ? – Rejoindre le corps du général Marmont. » Je terminerai ma narration par un tableau bien noir et bien frappant. A Enzendorf, dans un recoin obscur, sous l’escalier du clocher, deux soldats autrichiens étaient couchés l’un à côté de l’autre.

L’un d’eux venait d’expirer, l’autre avait les deux jambes emportées jusqu’au-dessus du genou. Il n’avait point été pansé et la chaleur extrême des quatre jours précédents avait fait produire à ses plaies une grande quantité de vers qu’on voyait le ronger. Ce malheureux avait conservé sa connaissance ; il avait vécu de la paille qui était sous lui. On lui donna du pain dont il mangea aussitôt. Lorsqu’on lu parlait, il ne pouvait répondre ; mais alors il montrait ses blessures et, soit que le soldat qu’il avait à ses côtés fût son camarade et son ami, soit qu’il redoutât d’avoir près de lui un mort, je l’ai vu étendre sa main sur lui comme pour s’assurer s’il vivait encore.                                                 

Signé : G. de VIENNEY, membre du Conseil d’Etat.

 

Article paru dans le « Carnet de la Sabretache » en 1896. 

 

 

 

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