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( 18 juin, 2021 )

Souvenirs sur la bataille de Waterloo…

Waterloo

« On connaît le retour triomphal et fabuleux de Napoléon de l’île d’Elbe à Paris, et la campagne qui s’en suivit. Il dut quitter la capitale le 12 juin, pour se rendre à l’armée. Il n’avait à opposer à la coalition que 120,000 hommes, dont 60,000 étaient campés en avant de Philippeville, 17,000 à Beaumont, 45,000 sur la rive droite de la Sambre. On connaît la proclamation du 14 juin, pleine de chaleur et d’un patriotique entraînement. Le 15, au moment où il se dispose à manœuvrer contre les armées ennemies, fortes de 240,000 hommes, il apprend la criminelle désertion à l’ennemi de trois officiers supérieurs, exemple inouï d’indélicatesse et de lâcheté dans une armée française, dont le premier sentiment est de savoir se battre, arrivée sur le terrain, pour une bonne ou mauvaise cause. Voici ce que dit l’Empereur dans ses Mémoires (tome  9, p. 162.) : « Le 14 juin au soir, eut lieu la honteuse désertion à l’ennemi du général Bourmont, du colonel Clouet, et de l’officier d’état-major Villoutreys: leurs noms seront en exécration tant que le peuple français formera une nation. M. D*** [du Barail], capitaine aux carabiniers, passa aussi à l’ennemi. Mort à Verdun; ses derniers moments furent, dit-on, troublés de cette mauvaise action, qui faisait le tourment de sa vie. Il dut changer ses plans. Arrivé à Charleroi, il y passa la Sambre, et le 16 attaqua Ligny, où l’ennemi eût été entièrement détruit, si ses ordres eussent été exécutés. Les Prussiens, d’après les rapports de leurs généraux, perdirent, à eux seuls, 25,000 hommes; les Anglais et les Hollandais, aux Quatre-Bras, 5000; trois régiments écossais et la légion noire de Brunswick furent détruits : le prince qui la commandait et plusieurs généraux y furent tués. Notre perte totale fut de 7000 hommes. Nous eûmes à regretter le brave et intrépide général Girard; il finit glorieusement sa vie à Ligny; c’est lui qui, à Lützen, refusa de se laisser enlever du champ de bataille, où il était tombé blessé de deux balles à travers le corps. Aux coups portés à l’ennemi par nos soldats, on reconnaissait leur valeur accoutumée, et la même confiance dans l’Empereur. Mais les généraux, compris les maréchaux, firent faute sur faute, et leur hésitation fit manquer le résultat de ces beaux faits d’armes, qui auraient dû nous rendre maîtres de Bruxelles le 17. La cavalerie de la garde donna, et nous perdîmes le brave général Letort.

Le 18 au matin le temps était couvert; il avait plu pendant la nuit; il pleuvait même encore à la pointe du jour. L’armée anglo-hollandaise comptait 90,000 combattants, avec ses alliés 120,000, et 230 bouches à feu. L’armée française n’avait que 68,000 hommes à opposer; mais notre artillerie était aussi nombreuse que celle de l’ennemi; seulement il pouvait l’utiliser davantage, en ce que l’armée du général anglais était sur le plateau de Mont-Saint-Jean. Les causes de la perte de cette bataille peuvent se réduire à plusieurs principales: la première, c’est que le corps d’armée de droite n’ait pas marché franchement sur Saint-Lambert; il devait sans hésiter marcher au canon, c’est un principe à la guerre; et la seconde, c’est d’avoir fait faire une démonstration par une partie trop faible de la garde en colonnes par division, l’arme au bras. Cette démonstration n’ayant pas réussi, et ne pouvant pas réussir, décida, par l’arrivée des Prussiens, la retraite. Celui qui commandait cette colonne aurait dû, en arrivant à la gauche du 1er régiment de dragons, sur la hauteur de Mont-Saint-Jean, faire croiser la baïonnette et battre la charge; cela ne se fit pas: l’armée anglaise, adossée à la forêt de Soignes, ne se rembarquait pas. On ne peut s’empêcher de faire ici un rapprochement entre les malheurs d’Annibal et ceux de Napoléon : tous deux, après avoir passé les Alpes, cueillirent leurs lauriers en Italie; tous deux négligèrent plusieurs fois, par trop de générosité au moment décisif, d’anéantir entièrement leurs ennemis vaincus; tous deux, après un bonheur inouï et de grandes victoires, au moment de jouir du fruit de leurs exploits, virent la fortune leur devenir contraire; leur grandeur s’écroula contre un homme ordinaire; ils moururent dans l’exil. […]Quant au mouvement prématuré de la cavalerie française sur les hauteurs de Mont-Saint-Jean, dont il est question dans plusieurs ouvrages militaires, il ne fut ordonné par personne; il se fit spontanément par le1er régiment de dragons, commandé par le brave colonel Planzeaux; je faisais partie de cet intrépide régiment, où j’étais alors chef d’escadron. Nous arrivâmes seuls sur le terrain le matin de très-bonne heure; il pleuvait encore un peu. Sans ordres et sans généraux, le régiment se plaça dans la pente de Mont-Saint-Jean, laissant à trente pas sur notre droite la maison isolée qui touche à la chaussée; il était en colonne serrée. Un coup de canon tiré au hasard traversa les escadrons; le régiment se déploya. Vers onze heures la bataille commença; nous étions en première ligne; le général Lhéritier arriva; mais au même moment, en m’adressant la parole, il reçut une balle qui lui traversa les épaules; il dut se retirer; c’est dans cet instant que nous perdîmes nos sapeurs. Arriva ensuite le 7ème régiment, commandé par le colonel Léopold, qui se plaça en arrière à gauche du 1er régiment. Deux pièces de canons de petit calibre, dirigées par un maréchal-des-logis, vinrent se placer à quelques pas de nos escadrons. Elles eurent à peine le temps de faire feu, que la cavalerie anglaise les chargea. C’est alors que sans commandement et sans ordre, les deux escadrons les plus près, que je commandais, se portèrent, en avant des pièces, au-devant de la cavalerie ennemie par le cri général parti des rangs, cri si familier à nos braves soldats : « En avant ! En avant ! »

Ce mouvement fut suivi des autres escadrons, et ensuite  par le régiment de Léopold. Nous restâmes sur les hauteurs de Mont-Saint-Jean, à l’emplacement du Lion, toute la journée, jusqu’au moment où la retraite dut se faire, chargeant continuellement les escadrons ennemis qui se présentaient pour nous en faire descendre. Jamais mêlées de cavalerie ne furent plus longues et plus compactes, puisqu’elles n’ont pas discontinué; nos escadrons y tinrent en respect les carrés anglais appuyés à la chaussée, et adossés au village, qui n’osèrent pas se dégarnir de leur feu de toute la journée; ces troupes étaient tellement fatiguées de la position d’apprêtez armes, qu’à chaque moment on entendait l’avertissement des officiers qui relevaient les hommes de leur affaissement. On a accusé à tort le maréchal Ney d’avoir donné cet ordre; ce mouvement prématuré, ainsi que je l’explique, s’est fait instantanément. Nos malheurs empêchèrent alors de faire connaître les détails glorieux des régiments. Ainsi, dans le 1er  de Dragons ,un officier nommé Graffin vint se faire tuer, après avoir eu deux chevaux tués sous lui, et montant, pour le troisième, un cheval du train d’artillerie; l’adjudant major Laussate, retiré à Pau, n’hésita pas, au milieu de la mêlée, de sauter à bas de cheval pour le donner au colonel, qui venait d’être démonté; Henry, capitaine, qui fut taillé en morceaux; Rivaux, qui en porte des traces sur la figure, et qui sert dans la gendarmerie; Hurtaut, capitaine retraité, aujourd’hui maire de son village dans le département de l’Allier; et Suchet, capitaine, qui était devenu un objet de curiosité pour les habitants où nous passions, tant il avait été écourté de coups de sabre des pieds à la tête. Les éloges mérités par tous ces braves ne finiraient pas; presque tous les officiers et sous-officiers furent blessés: plusieurs restèrent sur le champ de bataille, bien glorieusement pour eux et pour leur famille. J’eus l’honneur de conduire dans cette journée (mes camarades s’en rappellent ) douze fois les escadrons à la charge, qui s’abordaient à fond. Le major Collet, retiré à Saint-Germain, faisait nombre parmi ces braves. J’éprouve le regret de ne pouvoir citer tous ceux que j’ai vus agir en héros, mais je vois leurs dangers, leurs figures, leurs actions, sans pouvoir me rappeler les noms de tous. Ces dangers étaient un troc avec la gloire et l’immortalité : électrisante consolation! Car le guerrier ne va pas au combat à condition de la victoire; il peut recevoir des blessures; tout n’est pas douleur dans ces blessures; il y a aussi quelque douceur à remplir son devoir et à laisser couler son sang pour la patrie. On a exagéré à tort le désordre de cette malheureuse et fatale journée; une retraite ne s’exécute pas comme une parade; mais il est à remarquer que les ennemis étaient si étonnés de leurs succès, qu’ils ne s’attachaient, dans leur poursuite, qu’aux soldats en désordre, à droite, à gauche de la route, dans la plaine. Je me suis retiré le dernier du champ de bataille avec un escadron, et toujours au pas, sans que l’ennemi ait osé s’adresser à nous, quoique nous débordant de tous côtés. Arrivé près de la position où se trouvait l’Empereur, je m’arrêtai, et j’entendis distinctement Napoléon dire: « Que l’on déploie l’aigle du bataillon de l’île d’Elbe » , qui était couvert de son étui. On cria « Vive l’Empereur ! » mais le destin s’était prononcé; il dut se retirer. Le roi Jérôme, chargé, sur notre gauche, d’attaquer la ferme de Hougoumont, s’y couvrit de gloire; le feu, sur ce point, fut constamment des plus vifs et des plus meurtriers. Jamais le général Cambronne ni aucun général français ne prononça la réponse, d’ailleurs toute française, qu’on lui prêter je le tiens de lui-même; il a dû, je crois, le dire également au général Drouot. La retraite de la garde impériale ni d’aucun corps d’élite ne fut telle, qu’elle en fût réduite là; et je n’ai jamais entendu dire qu’un officier anglais se fût vanté d’avoir fait à la Garde la proposition insolente de se rendre; il se serait fait connaître depuis longtemps, si cela avait pu avoir lieu; mais, je le répète, l’ennemi fuyait les corps qui conservaient leur ensemble. Ainsi les régiments qui, comme la Garde, donnèrent partout l’exemple, n’eurent pas à subir une pareille humiliation, qui ne fut faite à aucun des corps de l’armée. Le mien passa la nuit dans une ferme, à côté, pour ainsi dire, du champ de bataille, où l’ennemi se garda bien de venir le troubler; et ce n’est que le lendemain 19, à neuf heures du matin, que nous rejoignîmes, à Charleroi, le corps de cavalerie de Kellermann, auquel nous appartenions. « La Garde impériale, dit l’Empereur dans ses Mémoires (tome  8, p. 204), fit sa retraite en bon ordres, et ne put conséquemment être sommée de se rendre. Napoléon, avec son état-major, resta longtemps au milieu de ses carrés. Ces vieux grenadiers, ces vieux chasseurs, modèles de l’armée dans tant de campagnes, se couvrirent d’une gloire nouvelle sur ce champ de bataille. Le général Friant fut blessé; Poret de Morvan, Devaux et Michel y trouvèrent une mort à envier. Le général Duhesme, fait prisonnier, fut lâchement massacré le lendemain par un hussard de Brunswick, crime qui resta impuni. L’armée y fit des prodiges de valeur; mais plusieurs chefs s’y conduisirent mal. Sans l’arrivée, à l’approche de la nuit, des 1er  et 2ème  corps prussiens, la victoire nous restait; et 120,000 anglo-hollandais et alliés étaient battus par 60,000 Français. »

(Colonel RIGAU, « Souvenirs des guerres de l’Empire… », A. Poilleux, Editeur, 1846, pp.107-116).

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( 21 avril, 2021 )

Une note du général Roussel d’Hurbal…

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Au moment du débarquement de l’Empereur sur les côtes de France, le général Roussel d’Hurbal commandait une division de cavalerie chargée d’arrêter l’Usurpateur en avant de Paris. Il assure que le 20 mars 1815, à Gentilly, des régiments, le 1er  dragons et le 6ème chasseurs, ne fléchirent pas, malgré l’infanterie qui leur criait : « Vive l’Empereur ! » et malgré les voitures de la cour qui les virent passer et venaient chercher Napoléon. 

A.CHUQUET. 

Le 14 du mois de mars, étant à Besançon en tournée d’inspection, je reçus de M. le maréchal duc de Dalmatie [Soult], Ministre de la Guerre, l’ordre, du 11, de me rendre en poste à  Lyon près de S.A.R . Monsieur [le comte d’Artois, frère de Louis XVIII, lui-même futur Charles X].  Je me mis en route le même jour ; mais ayant appris à Chagny, près de Chalon-sur-Saône, que Monseigneur le comte d’Artois était retourné à Paris, je me dirigeai vers cette ville, où j’arrivai le 17.  Le 19, surlendemain de mon arrivée, Monseigneur le duc de Berry [fils du comte d’Artois] me fit expédier l’ordre de me rendre à Essonnes pour y prendre le commandement d’une division de cavalerie dans le corps de M. le comte du Valmy [Kellermann fils] ; j’y arrivai le même jour au soir.  Le 20, à 5 heures du matin, M. le général comte de Valmy m’envoya l’ordre de me retirer d’Essonnes sur Saint-Denis. Je pris sur le champ mes mesures pour mettre cet ordre à exécution. Mais, mes brigades ayant été répartie sur différents points et marchant isolément, je partis d’Essonnes avec une garde d’un officier er quatorze chasseurs du 4ème régiment et j’atteignis à deux lieues de là la brigade de M. le général Vallin, composée du 1er de dragons et du 6ème de chasseurs, à la tête de laquelle je me mis  pour marcher au lieu désigné.  A la hauteur de Gentilly, entre Paris et Villejuif, le général en chef, instruit de l’insurrection de Saint-Denis, me fit ordonner de l’arrêter où je me trouvais et de cantonner mes régiments dans les villages voisins de la route. Je m’empressai d’obéir à cet ordre pour ne pas me trouver sur la route au moment du passage de Bonaparte que je prévoyais devoir arriver bientôt à cause des voitures de la Cour qui, depuis longtemps, étaient passées pour aller le chercher.  Qu’il me soit ici permis de rendre hommage à la conduite digne d’éloge des deux régiments et au détachement de chasseurs que je ramenai.  Aucun homme n’a ni quitté son rang ni fait entendre un cri séditieux, quoique tous y fussent provoqués par plusieurs bataillons d’infanterie qui marchaient en sens contraire et retournaient à BonaparteJe passai la nuit du 20 à Gentilly avec le colonel du 6ème chasseurs et le lendemain, je me rendis à Paris dans mon logement où je restai sans vouloir paraître aux revues de ma troupe passées par BonaparteCe ne fut qu’après le retour de M. le maréchal Macdonald et des autres militaires qui avaient escorté le Roi jusqu’à la frontière, que je consentis à paraître aux Tuileries.  Le 8 avril, le Ministre de la Guerre m’envoya les lettres de service que je n’avais point sollicitées, pour prendre le commandement de la 2ème division de cavalerie. 

Paris, 26 octobre 1815. 

 

 

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( 18 avril, 2021 )

Une lettre du lieutenant Pierre de Constantin (1812)

Une lettre du lieutenant Pierre de Constantin (1812) dans TEMOIGNAGES 06-513471

« Au bivouac, à quinze lieues de Moscou, sur la route de Kalouga, le 15 octobre 1812.

Ma chère sœur,

Après deux mois de date, ta lettre m’est parvenue et j’y réponds. J’avais cependant promis à maman, dans la lettre que je lui adressai le 3 septembre, que je lui écrirai aussitôt notre arrivée à Moscou ; mais des raisons m’ont empêché de le faire. Je la prie de ne pas en être fâchée. Depuis le 3 septembre, nous avons assisté à deux grandes batailles le 5 et le 7. Celle du 7 a été très meurtrière et décisive pour nous. Les détails ont dû vous être donnés par les journaux. Qu’il te suffise de savoir que notre corps d’armée s’y est couvert de gloire et a reçu des compliments. Le général [de] Grouchy, qui commandait ce corps [le IIIème corps de réserve de cavalerie de la Grande Armée], eut deux chevaux tués et fut blessé de deux balles et d’un biscaïen. Le général Thiry, commandant notre brigade [cet officier commandait depuis le 9 janvier 1812, la 1ère brigade de la division de cavalerieLa Houssaye, selon G. Six, tome II, p.495, de son « Dictionnaire.. »], fut blessé de plusieurs coups de sabre. Mon colonel eut deux chevaux tués. Sur dix-sept officiers de mon régiment qui étaient présents, dix ont été tués ou blessés. Quatorze chevaux d’officiers on été tués, parmi lesquels le miens est du nombre. Sur trois cents et quelques hommes que nous avions dans les rangs, cinquante-six ont été tués ou blessés, et soixante-dix chevaux de troupe sont restés sur le champ de bataille. En cela je ne parle que de mon régiment croyant inutile de te parler des autres qui font partie de notre corps d’armée. Dans cette journée, j’ai été distingué parmi mes camarades et, pour récompense, j’ai reçu le titre et la croix de chevalier dela Légiond’honneur, prix flatteur et qui me dédommage des fatigues, misères et disette que j’ai éprouvées et éprouve encore. Depuis le 7, le IIIème corps des Réserves dela Cavalerie a toujours été à l’avant-garde et, par conséquent, nous avons dû tous les jours avoir des affaires d’avant-postes, souvent même toute la journée. Depuis environ douze jours, les deux armées sont en présence sans tirer un coup de fusil. Nos vedettes sont à quarante pas de celles des Cosaques.

Hier, étant de garde, j’ai bu l’eau-de-vie avec des officiers cosaques. Cette tranquillité à laquelle nous ne sommes pas accoutumés nous fait croire qu’on traite de la paix. Dieu le veuille ! Car la campagne d’hiver serait très rude dans ce pays-ci. La glace et la neige commencent à se faire sentir. Que sera-ce donc à Noël ? Nous avons été bivouaquer aux environs des murs de Moscou plusieurs jours. Tu sais sans doute, que cette superbe grande et immense capitale a été pillée et réduite en cendres. A peine en reste-t-il encore quelques maisons isolées, entourées de jardins, et que les flammes ont respectées. Cette ville offrit beaucoup de ressources, mais presque toutes ont été dévorées par le feu.

Avant-hier, j’ai eu des nouvelles de mon frère. Il est à  Moscou et se porte bien.

Adieu, mon amie, ton frère t’assure de son éternel attachement.

P. de Constantin.

Embrasse maman pour moi ainsi que ton mari et ta fille. Ne m’oublie pas auprès des dames de Montsec, etc.

Mon adresse est, à présent que je suis légionnaire et chevalier : à M. le chevalier de Constantin, lieutenant au 23ème Dragons, dans la 6ème division de cavalerie de réserve, au IIIème corps des réserves de la cavalerie, à la grande Armée.

————

Pierre de Constantin, « Journal et lettres de campagne », in « Carnet de la Sabretache », n°299, juillet 1925. L’auteur était, depuis le 9 juin 1812, lieutenant au 23ème régiment de dragons.

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( 6 mars, 2021 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(1)

Lejeune

Ainsi qu’il le dit lui-même, au début de ses Mémoires et comme il a été rappelé dans notre précédent article, c’est dès son plus jeune âge que Lejeune, le crayon à la main, dessine dans le parc de Versailles. Après son baptême du feu à Valmy, il s’empresse, lorsque les obligations du service lui en laissent le loisir, de fixer sur le papier la vue pittoresque de la vieille forteresse de Bouillon. C’est toujours avec émotion et gratitude qu’il parlera de son maître Valencienne, originaire de Toulouse et c’est à travers lui qu’il aura pour cette ville une prédilection particulière et qu’il éprouvera grand plaisir à s’y trouver affecté après la chute de l’Empire. Ce hasard fera qu’il en deviendra une illustration civique et artistique.

(Cet article, rédigé par le général du Temple de Rougement, est paru la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien » n°302 de novembre 1978) 

Lejeune était un artiste particulièrement sensible aux beautés de la nature, il prend plaisir à en analyser les détails et à faire partager son enthousiasme à ses lecteurs. «… Nous étions au 4 novembre 1805 ; il faisait froid, la terre et les arbres de la forêt d’Amstetten étaient couverts de masses considérables de neige produisant un effet très remarquable pour nous autres, habitants du Midi de l’Europe, qui n’avions vu nulle part un ensemble plus imposant des beautés que l’hiver peut prêter à la nature.
Ce jour-là, elle se présentait comme enrichie de la plus brillante parure, le givre argenté adoucissant la couleur éclatante des feuilles mortes du chêne et le vert sombre des sapins. Cette enveloppe glacée dissimulait un peu les formes et les teintes que la vapeur rendait encore plus suaves et offrait un tableau charmant. Eclairés par le soleil, des milliers d’énormes glaçons, semblables à ceux de nos fontaines et des roues de nos fabriques, pendaient à ces arbres comme autant de lustres éblouissants ; jamais salle de bal n’avait reflété autant de diamants ; les longues branches de chênes, des pins et des arbres de la forêt ployaient sous le fardeau de la vapeur changée en glace ; de volumineux bourrelets de neige arrondissaient leur cime, en faisaient de belles grottes, comme celles de nos Pyrénées si riches en brillantes stalactites et en élégantes colonettes. Je faisais remarquer ces beautés au maréchal Murat, tout en passant rapidement sous ces voûtes glacées à la poursuite d’une nombreuse arrière-garde de cavalerie qui fuyait devant nous et nous admirions encore ces merveilles septentrionales lorsqu’au débouché de la forêt, un autre spectacle fort inattendu s’offrit à nos yeux ». En effet, une solide unité de cavalerie autrichienne attendait notre artiste et son général. Le cheval de Murat fut tué, celui de Lejeune abattu et ils ne durent leur salut qu’à la présence d’esprit d’un jeune officier d’artillerie, qui en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, mit le feu à ses deux pièces. « Pas un seul biscayen de cette double décharge ne fut perdu ; la commotion fit crouler sur nos têtes les amas de neige suspendus aux arbres et, comme par enchantement, les escadrons (autrichiens) disparurent enveloppés dans un nuage de fumée et sous une grêle épaisse de neige, de projectiles meurtriers et de gros glaçons, dont quelques-uns tombaient de plus de cent pieds de haut, et résonnaient avec fracas sur les casques des fuyards ». Et un peu plus tard, Lejeune brosse, en artiste, une description d’un instant fameux de notre histoire militaire:
« Après cette mémorable soirée, après cette belle nuit d’hiver, nous vîmes se lever le beau soleil d’Austerlitz. Le 2 décembre 1805, jour anniversaire du couronnement de l’Empereur, il était huit heures du matin lorsqu’il apparut sur l’horizon de la Moravie, pur et radieux comme aux plus beaux jours du printemps. Une légère vapeur adoucissait les teintes et nous permettait cependant de voir distinctement cent vingt mille baïonnettes qui luisaient au soleil et qui s’avançaient lentement vers nous en formant un croissant immense comme l’horizon ».

Il y a tant d’exemples de l’émotion artistique qui se manifeste chez Lejeune devant tel ou tel spectacle qu’il est impossible de les citer tous mais il est intéressant de l’entendre s’expliquer lui-même sur cette forme de son sens esthétique. Au début de la Campagne de 1809, « le feu avait pris à plusieurs quartiers de Ratisbonne et de gros tourbillons de fumée noire enveloppèrent les édifices de cette malheureuse cité. A mesure que la nuit approchait, ces fumées se coloraient en écarlate et les flammes prenaient une effrayante intensité de lumière. L’air était calme, et le vent n’agitant pas les colonnes de fumée, elles montaient majestueusement vers le ciel. Les désordres de la guerre, au milieu desquels j’ai vécu longtemps, m’ont présenté trop souvent le triste spectacle des grands incendies ; mais je n’en ai jamais vu qui produisent en même temps une impression plus affligeante et plus terrible et des effets dont les formes élégantes et variées dans leurs mouvements rapides fussent plus dignes d’être imitées en peinture. Si, lorsque des scènes aussi tragiques surprennent nos regards, on pouvait, en admirant, repousser de son coeur le besoin de compatir aux malheurs que causent les flammes, aucun spectacle ne présenterait un intérêt plus vif et plus saisissant. Devant ces affreuses catastrophes j’étais sans doute honteux d’éprouver encore autre chose que des émotions déchirantes et d’y voir aussi de brillants tableaux ; mais je me rassurais en songeant que si la guerre, pour donner l’essor aux grands coeurs, les ferme si souvent à la pitié, elle doit leur conserver le pouvoir d’admirer tout ce qui est grandiose, magnanime ou magnifique pour qu’ils puissent le reproduire quand l’occasion leur en est offerte. Alors mes yeux, avides, saisissaient les contours de ces belles horreurs ; j’ambitionnais, je portais envie au talent du célèbre Joseph Vernet qui, en peignant les incendies et les éruptions du Vésuve, avait animé ses toiles jusqu’à les faire croire brûlantes. Ainsi, entraîné par mon admiration devant ces effets extraordinaires que l’on ne saurait inventer, je les crayonnai promptement sur mon « agenda » pour en conserver le souvenir. Je crois voir encore se dessinant en noir sur des foyers de flammes, diaprées de mille couleurs, les crêtes des murailles, en partie abattues, garnies de nombreux combattants qui s’agitaient pour les défendre. Au-dessus de leurs têtes, serpentaient, en se déroulant de mille façons, des masses de fumées noires, d’où s’élançaient des gerbes de flammes et de vapeurs d’un jaune soufre. D’autres vapeurs, plus légères et blanchâtres, s’élevaient à des grandes hauteurs et recevaient en l’air, sur leurs festons mobiles, la lumière argentée de la lune ». Comme il a déjà été dit, Lejeune exposa son premier tableau, la Mort de Marceau, au Salon de 1798. Ensuite, il peindra la Bataille de Marengo.
 

« La bataille de Marengo ».

Marengo

Ce tableau est intéressant parce que, dès sa première grande composition, le peintre a fixé la méthode et les procédés qui caractériseront toutes ses œuvres ultérieures : l’événement est décrit dans un double souci de vérité et de recherche esthétique.

L’exactitude se retrouve dans le détail des scènes représentées, qui sont autant d’instantanés dont la seule distorsion résulte parfois d’une compression de leur juxtaposition dans le temps et dans l’espace. Les personnages sont de dimensions réduites par rapport à la surface du tableau, mais chacun est un portrait. Le naturel plutôt que le théâtral est recherché dans leurs attitudes. Mais ce souci de vérité poussé dans les moindres détails d’expression, d’habillement, de flore ou de faune, n’empêche pas l’artiste de donner à l’ensemble de son oeuvre une harmonie et un équilibre de volumes et de couleurs qui font du tableau une oeuvre d’art. Et pour y parvenir, il s’accorde une certaine licence dans le traitement du paysage, accusant les reliefs, agrandissant les arbres, jouant des lumières du ciel et des teintes plus sombres des fumées du champ de bataille ou du crépuscule.

C’est « l’événement » de la bataille qui en change le sort. C’est l’instant choisi par Lejeune pour en fixer l’image dans l’Histoire: dans la représentation de la « Bataille de Marengo », Lejeune a saisi sur le vif l’instant où la victoire changea de camp : c’est le moment le plus dramatique de cette grande journée. En effet, le Premier Consul attaqua l’armée autrichienne trois fois supérieure en nombre à l’armée française le 13 juin et la repoussa jusqu’au-delà du village de Marengo où il passa la nuit. Au retour du jour, les efforts des Autrichiens furent tels que l’armée française était déjà retirée et presqu’en désordre à quatre heures du soir, à la hauteur de Spinetta, malgré les prodiges de valeur avec lesquelles les divisions Lannes, Victor et Gardanne défendaient le terrain qu’elles venaient de conquérir. Dans ce moment où il nous restait peu d’espoir, le général Mélas, pour achever le succès, ordonna qu’une colonne de huit mille grenadiers hongrois marcherait rapidement pour détruire nos lignes ébranlées. Après quoi, laissant au général Zach la direction de ce mouvement, il rentra à Alexandrie pour expédier l’avis de sa victoire.

Au même instant, la Division Desaix arrivait de loin, fatiguée mais pleine d’enthousiasme: elle arrête la colonne hongroise dont les rangs en se serrant y amènent le désordre. Le général Kellerman s’en aperçoit et à la tête de trois cents cavaliers, se précipite sur les Hongrois et leur fait mettre bas les armes. Le Premier Consul arrive au moment où un obus éclate près de lui, après avoir tué six hommes de la 9e demi-brigade légère. Le groupe du devant, à gauche du tableau, contient les portraits du Premier Consul, précédé par le colonel Durer et suivi des généraux et officiers, Lannes, Murat, Dupont, Marmont, Lauriston, Eugène Beauharnais, Lefèvre-Desnouettes, Le Marois, Dubignon, Rivière, Tourné, etc., etc…
Au centre, le général Berthier, son frère, César Berthier, ses aides de camp Dutaillis et Laborde, renversés sous leurs chevaux tués, Bruyère, Sopranzi, Arrighi et Lejeune lui-même, monté sur un cheval gris. Celui-ci ramène des officiers qu’il vient de faire prisonniers et qui veulent rendre leurs armes.

Le capitaine d’artillerie Dijeon est sur le devant avec sa batterie. Dans le fond à gauche, Desaix tombé mort à la tête de sa division, dans les bras du fils du Consul Lebrun. Il n’y avait pas huit jours qu’il était débarqué, venant d’Egypte. Au centre de la colonne hongroise, le général Zach est fait prisonnier. Le clocher, dans l’éloignement, est celui de Spinetta. Un officier autrichien, blessé à mort, s’achève avec des armes qu’il demande à un Français ; un Français donne de l’eau-de-vie à un Autrichien blessé ; un grenadier et plus loin un petit tambour, obligent des prisonniers à emporter des blessés français ; des dragons soutiennent un officier ennemi qu’ils ont blessé et l’emmènent sur son cheval ; des soldats jettent leurs casquettes en l’air pour faire voir qu’ils se rendent. Les débris humains ou de chevaux qui sont épars dans la plaine proviennent de ceux qui combattaient sur le même champ de bataille un an auparavant, sous les ordres du général Moreau.

Après le succès de sa « Bataille de Marengo », Lejeune exécuta trois grandes oeuvres représentant des batailles auxquelles il ne participa pas : la Bataille de Lodi, qui fut présentée au Salon de 1804 et fut placée ultérieurement dans le salon des Maréchaux aux Tuileries ; la Bataille du Mont-Thabor, qui lui valut une médaille d’or au Salon de l’an XIII, la Bataille d’Aboukir et la Bataille des Pyramides, qui fut présentée au Salon de 1806 ; le bivouac de l’Empereur dans les plaines de Moravie, la veille de la Bataille d’Austerlitz fut présenté au Salon de 1808.

« Le Bivouac d’Austerlitz ».

Bivouac Austerlitz

Lejeune, dans ses Mémoires, évoque la scène qui lui a inspiré ce tableau: « la journée du 1er décembre se passa, de part et d’autre, en préparatifs comme pour une belle fête et, une heure après la chute du jour, les deux armées, bien disposées, se livraient au repos dans un profond silence, qui n’était interrompu que par ces causeries autour du feu du bivouac, où l’on raconte gaiement les succès que l’on a eus et ceux sur lesquels on compte. Le bivouac où j’étais, celui de l’Etat-Major du maréchal Berthier, fut très animé jusque bien avant dans la nuit. Un de nos camarades, M. Longchamp, avait été retardé en France et ne put nous rejoindre que ce jour-là. Pendant son voyage, il improvisa quelques couplets qui peignaient assez bien la rapidité de notre marche. L’arrivée de ce gai convive, qui apportait à chacun de nous des lettres de France, fut un des épisodes charmants de cette journée.Ces lettres de nos familles, ces portraits, ces billets doux peut-être, apportés par l’aimable chansonnier, le vin de Tokay, que nous puisions dans les tonneaux avec des chalumeaux de paille, ce feu pétillant du bivouac, le pressentiment de la victoire du lendemain, tout, enfin, nous portait au comble de la joie ».

La toile représente le bivouac sur la route d’Olmütz. Le centre du tableau est occupé par l’Empereur qui se réchauffe devant un feu. Il interroge des paysans moraves et des déserteurs ennemis par l’intermédiaire de Lejeune qui lui sert d’interprète. Derrière lui, le maréchal Berthier et Bessières suivent la scène tandis que Roustan, le mameluck favori de l’Empereur, étend une fourrure sur un peu de paille, espérant que son maître viendra s’y reposer. A gauche, la voiture de l’Empereur. Les voitures et la garde de service sont à droite. Des soldats qui manquent de bois pour se chauffer démolissent une maison et abattent les branches d’un arbre.

Sur le devant les gens du Prince Berthier distribuent un repas à ses officiers d’Etat-Major. L’un d’eux, M. de Longchamp, leur chante cette chanson qu’il fit en courant après l’armée. Il avait eu de la peine à l’atteindre et il disait avec vérité:
« En courant par monts et par vaux, Les postes de Germanie, Ont crevé leurs meilleurs chevaux Pour suivre notre Infanterie».
Ce fut dans la nuit de ce même soir qu’eut lieu cette admirable illumination spontanée de soixante mille soldats qui, en moins de dix minutes, firent des torches enflammées avec la paille de leurs bivouacs pour éclairer Napoléon qui était venu les visiter dans l’obscurité. Bacler d’Albe en a fait le sujet d’un tableau actuellement exposé à Versailles dans les mêmes salles que les oeuvres de Lejeune.

Dans ses Mémoires, Lejeune évoque un épisode touchant à propos de ce tableau : le 11 décembre 1809, Berthier donne une chasse suivie d’une fête à Grosbois : « L’Impératrice Joséphine n’était pas encore arrivée et je fus chargé de l’attendre et de l’accompagner. En descendant de voiture, elle s’appuya sur mon bras pour rejoindre les chasseurs. Ses traits étaient abattus et portaient l’empreinte de la plus profonde tristesse. La grande résolution du divorce était prise ; elle était connue de tous et pour n’en point parler, je feignais de l’ignorer. L’Impératrice me rappela la promesse que je lui avais faite avant de partir pour l’armée, de lui donner une copie du tableau du « Bivouac de l’Empereur ». Je réitérais cette promesse en disant que j’allais m’en occuper. Ses yeux alors se remplirent de larmes et en me pressant le bras et la main, elle me répéta plusieurs fois, de la manière la plus expressive : « N’est-ce pas, vous ne m’oublierez pas ? Quelque chose qui m’arrive, n’est-ce pas ? » Je la comprenais ; j’en étais attendri et je dissimulais encore, pour ne point troubler, par une scène déchirante, une réunion où les hôtes du prince de Wagram venaient chercher des distractions aux tristes pensées qui les préoccupaient.

« Somosierra ».

Somo

En novembre 1808, Lejeune se trouve en Espagne. « En s’arrêtant à Aranda, l’Empereur laissait l’ennemi fort incertain sur celle des deux routes qu’il allait prendre pour s’avancer sur Madrid, et l’obligeait ainsi à diviser ses forces sur celle qui passe par le Guadarrama et celle qui traverse le Col de Somo-Sierra. Cette dernière route était un peu plus courte mais plus facile à défendre à cause du défilé très rétréci de la montagne. On pouvait donc s’attendre à y trouver moins de monde, puisqu’elle présentait plus d’obstacles et ce fut la direction que prit l’Empereur.
Le 29 novembre, le maréchal Victor rejoignit l’Empereur qui avait porté son quartier général au pied de la Somo-Sierra. Le maréchal fit entrer de suite ses troupes dans la montagne ; un brouillard très épais ne permettait pas de voir à deux pas de soi. Cependant, le maréchal faisait monter ses avant-gardes dans la forêt, à droite et à gauche de la grande route ; l’ennemi en occupait le sommet, fortement retranché et se croyait inexpugnable derrière les larges coupures qu’il y avait faites. Le général Bertrand, aide de camp de l’Empereur, était chargé de faire rétablir la chaussée pour la rendre praticable à la cavalerie et à notre artillerie. L’Empereur, à son bivouac, s’impatientant des retards que lui causait cette opération, m’ordonna de pousser une reconnaissance dans la montagne, jusqu’à ce que j’eusse rencontré l’ennemi pour savoir en quel nombre et dans quelle position il était. J’arrivai jusqu’au général Bertrand, qui n’avait pas encore terminé son travail. Je poussai au-delà, sur la route qui montait assez rapidement, et après avoir parcouru dans le brouillard, deux à trois kilomètres sans rien voir, un des cavaliers polonais que j’avais emmenés avec moi, me fit signe qu’il entendait parler des Espagnols. Sur cette indication, je mis pied à terre, lui donnais mon cheval à garder et avançais sans bruit, jusqu’à ce que je fusse arrêté par des mouvements de terre, derrière lesquels beaucoup de monde parlait espagnol. Je me dirigeais alors sur le côté de la route pour parcourir l’étendue de ce retranchement, qui me parut devoir contenir douze à quinze pièces de canon. Après avoir reconnu la position autant qu’il était de mon pouvoir au milieu de cet épais nuage, je retournai vers mes chevaux en restant sur le côté de la montagne. J’étais à peine redescendu six ou sept cents pas que je me trouvai en face d’un bataillon qui montait en silence vers moi. Quoique très rapproché de cette troupe, le brouillard me la fit prendre d’abord pour un corps français et je dis à l’officier qui marchait en tête : « N’avancez pas par ce chemin, le ravin vous empêchera de passer ». A ces mots, toute la colonne me coucha en joue et je criai en avançant « Ne tirez pas, ne tirez pas, je suis Français ! » A l’instant même, je m’aperçus de mon erreur: c’était un corps espagnol qui remontait du pied de la montagne. Ma position était critique et je me hâtai de crier en espagnol « Ne tirez pas ; j’ai là trois régiments qui vous accableraient, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous rendre à moi, qui ne puis vous faire aucun mal.

« Les Espagnols, très incertains, craignant peut-être de tirer sur les leurs, qu’ils supposaient être derrière moi, ou croyant à la présence des trois régiments dont je parlais, se dispersèrent promptement par leur gauche et disparurent dans le brouillard, ainsi que le lieutenant colonel qui les conduisait et qui abandonna même son cheval et son manteau pour s’échapper plus facilement à travers les rochers. Leur frayeur me sauva la vie et dès que j’eus cessé de les apercevoir, je doublai le pas vers les miens. Je portai ces détails à l’Empereur ; je le trouvai fort contrarié des retards qu’il éprouvait et il me répondit brusquement : « Vous vous moquez de moi ». Il me vit très irrité de son mauvais accueil. Cependant, appréciant le danger que je venais de courir, il me fit répéter ce que j’avais pu reconnaître de l’artillerie ennemie, de l’état de la route et ordonna aussitôt au général Montbrun de franchir ces obstacles avec sa cavalerie, protégée par l’infanterie qui avait eu le temps de couronner les hauteurs. « Montbrun, à la tête des lanciers polonais, gravit la montagne au galop, tomba sur les retranchements et sabra quelques canonniers sur leurs pièces ; mais le désordre du terrain, joint à une salve de mitraille, renversa la tête de sa colonne et le força de se retirer, pour rallier son monde hors de la portée du canon. Ces mêmes Polonais avaient vu l’Empereur sur leurs pas, au milieu de la mitraille. Presque sans attendre le commandement de leur chef, le vaillant Koscictulski, ils retournent à la charge et, avec un ensemble admirable, franchissent les obstacles qu’ils ont pu reconnaître à leur première attaque, renversent tout devant eux et pénètrent dans la position formidable des Espagnols auxquels le brouillard empêche de voir combien cette tête de colonne est peu nombreuse. La cavalerie de la garde suit le mouvement, et tous les canonniers espagnols sont sabrés sur les seize pièces de canon qui défendaient le passage. « Pendant ces attaques, l’infanterie du maréchal Victor avait pu gravir les hauteurs qui dominaient la position de l’ennemi et le feu de notre infanterie protégeant nos Polonais, ils mirent dans une déroute complète les treize ou quatorze mille hommes qui défendaient les approches du défilé de Somo-Sierra. La vapeur, les rochers et les bois favorisèrent la fuite des Espagnols. Nous fîmes peu de prisonniers mais tous leurs canons et près de deux mille hommes restèrent sur le terrain. En gravissant la montagne à la suite de cette cavalerie, je fis remarquer à l’Empereur le manteau et le cheval abandonnés par l’officier espagnol que j’avais rencontré ; la bride se trouvait encore embarrassée dans les plis de l’étoffe et le cheval, qui croyait peut-être y voir son maître endormi, était resté là, comme ces chiens fidèles que nous avons vus souvent attendre la mort à côté de leur maître tué sur le champ de bataille.

« L’Empereur put vérifier quelques-uns des autres détails que je lui avais donnés et qui étaient de nature à exciter sa juste indignation. Dans les jours précédents, les Espagnols avaient fait sur nous quelques prisonniers, les avaient garrottés et indignement massacrés. N’osant laisser en évidence les preuves horribles de leur barbarie sur la route que nous allions parcourir, ils avaient à peu près caché ces cadavres, liés deux à deux, sous l’arcade d’un pont de la chaussée où j’avais pu les voir lorsque je montais à pied. Parmi ces malheureux, au nombre d’une quinzaine, il s’en trouva qui respiraient encore et on leur porta des secours. Dans ce moment, on amenait à l’Empereur des prisonniers, des moines, des officiers supérieurs, et il leur reprocha ces cruautés, en les menaçant d’exercer contre eux la loi du talion ; mais son coeur était trop généreux pour permettre d’affreuses représailles ; ils ne furent point maltraités. « Le brouillard disparaissait peu à peu et nous pûmes contempler avec bonheur un champ de bataille sillonné de retranchements et de redoutes, couvert de canons, de chariots, de morts et de blessés, abandonnés dans un site admirable qui devait me fournir, plus tard, le sujet d’une grande composition ; j’y plaçai tous les épisodes qui m’avaient frappé pendant cette glorieuse matinée où la Providence me sauva ».

Ce tableau fut peint en 1810 et exposé au Salon de la même année. Grâce à l’agenda du général Lejeune pour l’année 1810 qui est conservé dans les archives de sa famille, il est possible d’en suivre l’exécution après son retour de Vienne pour le mariage de Marie-Louise. Il semble que Berthier lui ait accordé quelques allègements dans ses devoirs d’aide de camp pour permettre à Lejeune de se consacrer à sa peinture.
Le 3 juin, il recommence le ciel. Le 30 juin, Berthier vient voir le tableau en cours d’exécution. Le 15 juillet, Lejeune peint la figure de l’Empereur. Le 22 juillet, la Princesse de Neuchâtel et la Princesse Jablowska visitent l’atelier. Le 31 juillet, Lejeune peint les deux Polonais et le 3 août, il peint Turenne et Ségur, ce dernier étant venu poser. Le 15 août, il va chez Gérard et déménage du 28 au 25, rue Saint-Dominique. Le 1er septembre, portrait du colonel Letort. Le 6 septembre, le sergent Tambon de la Garde vient poser et M. de Barral et la Princesse Sapieha viennent voir le tableau. Le 18 septembre il fait le portrait du colonel Lubinski et le 19, celui du colonel Soprangi. Le 26 septembre, il note que Pajou s’installe chez lui pour terminer son « Rodogune ». Le 17 octobre, visite de la Princesse de Neuchâtel. Le 28 octobre, il termine le tableau qui a demandé cent quarante-sept jours de travail.

Pendant cette même période, Lejeune a noté des séances de pose chez Guérin pour l’exécution de son portrait en miniature. L’original a malheureusement disparu en 1933 dans l’incendie du château de LamotheChandenier. Il en existe une réplique au Musée de Versailles. L’accueil fait par le public et la critique fut extrêmement favorable. L’impression donnée par le tableau de la « chose vue », de « l’événement vécu», avec les nombreux portraits de personnages connus et moins connus, excitait l’intérêt et la curiosité, de même que le bel effet d’ensemble produit par l’habile composition et l’admiration qu’avait suscité l’héroïque fait d’armes ainsi représenté contribuaient à ce succès. L’Empereur fit acheter le tableau.

La description suivante en est donnée dans le recueil des Notices sur les tableaux de bataille peints par le général Baron Lejeune, Paris 1850 :
« Au centre, on voit la charge des Polonais soutenus par les autres corps de cavalerie de la garde impériale. Napoléon reproche à un colonel espagnol la cruauté avec laquelle les siens ont assassiné des prisonniers français dont on vient de découvrir les corps sous l’arche d’un pont. Celui-ci, menacé de la peine du talion, répondit avec un calme qui désarma le vainqueur : « je suis à votre disposition ». Nos soldats adressent les mêmes reproches aux prisonniers qu’ils ramènent.Vers la gauche, deux frères polonais sont blessés du même coup: l’un expire sur les genoux de l’autre. Le maréchal de Bellune dirige ses colonnes. Vers la droite, M. de Turenne, officier d’ordonnance et le docteur Yvan, chirurgien de l’Empereur, donnent des secours à M. de Ségur. Le feu du bivouac espagnol consume un chêne vert. Au centre, des Français capturés précédemment par les Espagnols et forcés de servir parmi eux, sont délivrés par leurs compatriotes. L’un d’eux montre sa cocarde et sa croix de la Légion d’honneur qu’il a cachés sur son coeur. Les portraits épars dans le tableau sont ceux du Prince Berthier, du maréchal Bessières, commandant de la Garde, des généraux Durosnel, Le Tort, de Monthion, Guiot, d’Antamourt, de MM. Saint-Paulin, de Septeuil, Lubenski, Soprangi, Bonafoux, etc… Les piliers aux armes de Castille servent à indiquer la route pendant les grandes neiges. La vue est d’après nature ».

Il n’est naturellement pas possible de présenter au lecteur de cet article une description détaillée de tous les tableaux de bataille de Lejeune. Ceux qui précèdent ont été choisis parce qu’ils furent peints et exposés au public sous le Consulat et l’Empire et qu’ils représentent des événements auxquels Lejeune prit part.

Lejeune dépouillé et prisonnier…

Dans les tableaux étudiés ci-après, Lejeune participa à l’action, mais les peintures furent faites et exposées sous la Restauration.Tel est le cas de celui qui décrit les événements dramatiques qui mirent fin prématurément à l’importante mission en Espagne que lui avait confiée l’Empereur en 1811 et dont il a été question au chapitre traitant des rapports de Lejeune avec Napoléon. «Le tableau représente l’instant où le colonel Lejeune, ayant eu son cheval tué sous lui, est dépouillé par l’ennemi. Plusieurs mousquets étaient braqués sur sa poitrine et si la Providence n’avait pas voulu qu’ils fissent long feu, il eut indubitablement péri. Le chef de cette bande de guérillos était don Juan, bien connu pour la hardiesse de ses exploits sous le nom « d’El Medico ». Le supertitieux aventurier fut frappé par l’espèce de circonstance miraculeuse qui avait préservé les jours du général Lejeune et à force de menaces et de remontrances, il fit consentir ses sauvages compagnons à respecter une vie qui lui semblait prédestinée. «El Medico » porte un uniforme bleu et on le voit détournant le fer d’une pique qu’un de ses hommes dirige vers le colonel. Le personnage nu, qui est à la gauche de la toile, est le domestique du colonel qui, percé de part en part, ne tarda pas à expirer. Peu de semaines auparavant, environ soixante Français avaient été tués à cette même place et leurs corps, privés de sépulture et qu’on aperçoit sur la gauche, étaient en partie devenus la proie des vautours. On voit, à droite, un dragon français qui, resté seul debout, vend sa vie aussi chèrement que possible; mais il ne peut continuer longtemps une lutte par trop inégale. L’infanterie française occupe encore quelques hauteurs et soutient son feu. La contrée, à la montagnes de Guadarama. Le couvent de Guisando en occupe le centre et le pic élevé qui domine le fond est surnommé la montagne de l’Aigle. La rivière qui s’étend dans la vallée est l’Alberja sur laquelle surplombent les ruines d’un pont conduisant à la ville d’Avila. Un arc-en-ciel indique l’état de l’atmosphère qui est habituellement de la plus grande douceur dans cette partie de l’Espagne. Les colossales images de taureaux que le peintre a placé dans son tableau, ont une existence classique. Tite-Live et Polybe en font mention. Annibal avait dans son armée beaucoup d’Espagnols qui, dans une de ses rencontres avec Fabius, manquèrent tomber au pouvoir de l’ennemi. Echappés à ce danger, et de retour dans cette partie de l’Espagne qu’ils habitaient, ils perpétuèrent le souvenir de leur délivrance par l’image de six taureaux gigantesques qu’ils firent tailler dans le roc. Voici pourquoi ils avaient choisi ces animaux emblématiques: on raconte que, pour s’ouvrir un passage, Annibal avait fait attacher des torches aux cornes de deux mille taureaux et les avait lancés pendant la nuit à travers l’armée romaine, où ils causèrent un tel trouble et une telle confusion, que le général carthaginois peut effectuer une retraite qui lui était autrement impossible ».

La description qui précède est tirée de la Notice de 1850. Elle décrit fidèlement le tableau; mais, contrairement aux scènes de grandes batailles auxquelles de nombreux contemporains de Lejeune avaient pris part et dont les portraits figuraient sur la toile, dans ce tableau-ci, le peintre s’est représenté seul avec des adversaires anonymes – à l’exception « d’El Medico » – et il a pu prendre, sans risquer de soulever de controverse, des grandes libertés avec le « décor ». En vérité, le paysage semble avoir été inspiré à Lejeune par ce qu’il a pu voir quelques jours après l’événement décrit, quant il fut emmené, tout nu, avec trois compagnons d’infortune, prisonnier, soumis aux pires sévices et continuellement menacé d’être mis à mort. Dans ses Mémoires, il écrit que « pendant trois jours, l’on remonta les rives de l’Alberge jusqu’à sa source, à travers les chemins les plus difficiles mais aussi les plus pittoresques. A la vue des beautés sauvages de cette nature presque vierge, je renaissais à la vie que j’avais été si près de quitter ». C’est donc la beauté des paysages, dont le souvenir est sans doute enrichi par les effets de son imagination, qui a incité notre peintre à en faire le cadre d’un événement personnel, particulièrement dramatique et auquel il consacre un long passage de ses Mémoires : dans le chapitre intitulé : « Je suis fait prisonnier et pendu », il relate comment, sur le chemin du retour de la mission qu’il vient d’effectuer en Espagne sur l’ordre de l’Empereur, il est pris par les guérilleros. Le 5 avril 1811, il quitte Tolède à huit heures du matin pour Madrid où il espère arriver le soir. A midi, il est à Cavañas, gros village isolé dans la plaine. Le commandant français de ce poste renforce son escorte de vingtcinq dragons en y joignant « soixante bons soldats badois d’infanterie avec leurs officiers » : en effet, six ou huit cents hommes de la bande du médecin Padalea surnommé « El Medico » étaient signalés dans la région et ne se seraient éloignés que la veille au soir. Près d’Illescas l’officier badois raconta à Lejeune que peu de temps auparavant une escorte de quatre-vingt grenadiers avait été massacrée dans une chapelle dominant la plaine où ils avaient soutenu un combat pendant deux jours et d’où ils avaient été débusqués par la bande « d’El Medico » qui avait mis le feu au bâtiment. « La marche tranquille de notre avant-garde et le calme qui régnait dans la plaine augmentaient notre sécurité en traversant ce champ de malheur ». Cependant, le comportement étrange de deux prêtres qui, près de la chapelle ruinée, agitaient leur mouchoir, incite Lejeune à aller les voir de plus près: d’un temps de galop il s’écarte de son escorte et, dit-il, « je franchis en peu de secondes la moitié de l’espace qui me séparait de ces prêtres. Leurs gestes redoublés prirent l’expression de la plus vive inquiétude et m’inspirèrent de la défiance. Un jeune laboureur se trouva sur mon passage, coupant avec effroi les courroies de ses boeufs pour les dételer plus vite. Je lui demandai pourquoi il abandonnait le sillon à moitié fait ; il ne répondit pas et son oeil hagard et farouche m’indiqua qu’il était prudent de me rapprocher des miens. Alors je tournai bride en fixant encore mon regard sur ces prêtres et sur l’homme aux boeufs… J’avais à peine fait quatre pas de retraite vers les miens que j’entendis un cri de détresse : « Monsieur ! Monsieur ! nous sommes perdus ! » s’écriait Williams en accourant à moi. Je tourne aussitôt les yeux sur lui et je vois surgir de toutes les parties de la plaine six ou huit converger leurs feux sur nous. Williams criait : « Monsieur ! Monsieur ! que dois-je faire » Passe derrière moi lui dis-je, tire ton sabre et fais comme moi ». Son sabre et cet abri ne le garantissaient point des balles ; et frappé à mort à l’instant même, il disparut pour toujours sans proférer une autre parole. L’ennemi avait laissé passer nos éclaireurs d’avant-garde sans s’être découvert et s’était ensuite avancé en tirant sur nous. L’infanterie avait pu gravir un terrain d’oliviers et s’était mise en bataille sous ces arbres, dont elle tirait quelque abri ; elle faisait feu pour sa propre défense et ne pouvait pas nous protéger dans la crainte de nous tuer en tirant de notre côté. Il ne restait plus près de moi que trois ou quatre dragons qui combattaient comme des lions. Cependant, nous percions déjà les rangs ennemis et nous allions échapper en rejoignant l’infanterie lorsque, pour nous en ôter les moyens, ils dirigèrent toutes leurs balles sur nos chevaux ».

Le cheval de Lejeune roule à terre frappé à mort. Lejeune peut se relever, entouré de cavaliers ennemis; atteint par un coup de lance à la main droite, son sabre tomba: « j’étais désarmé écrit-il ; cette bande d’hommes affamés de carnage et de butin se rua sur moi, pour m’arracher mes vêtements. En quatre secondes, j’étais nu des pieds à la tête et, très heureusement, sans aucune autre blessure que de faibles coups de lance. Aussitôt, ceux qui n’avaient pas les mains embarrassées de mes dépouilles avancèrent leur fusil pardessus l’épaule des autres et tirèrent en appuyant le canon sur ma poitrine… ! sept ou huit amorces brûlèrent sans que les coups partissent ! »

C’est cette scène qui est représentée dans un dessin à la plume, réhaussé d’aquarelle sur laquelle sont portées les deux inscriptions suivantes de la main de Lejeune : la première, qui est sa signature, sur la partie inférieure du dessin : « Le colonel Baron Lejeune, à la tour de Setubal, le 13 mai 1811 »; la deuxième, dans la marge, en dessous du dessin: « Cet événement est arrivé à l’auteur de ce dessin entre Tolède et Madrid, près de Illescas, le 5 avril 1811 à midi ».

Il n’est pas impossible que ce soit là le croquis que mentionne Lejeune dans ses Mémoires et qu’il fit pour remercier le commissaire anglais Robert Boyer qui, avec le négociant américain David Meyer, visita Lejeune et ses compagnons de captivité dans la Torre-Othon à Setubal, au Sud de Lisbonne. Lejeune avait été emprisonné, sur ordre du maréchal Beresford, sans doute pour le soustraire aux Espagnols dont la junte avait manifesté l’intention de le libérer et de le charger d’une mission contraire aux intérêts de l’Angleterre.
Dans les Mémoires, il est dit que « David Meyer répétait qu’il était heureux de pouvoir servir les Français partout où il les rencontrait. Robert Boyer renouvela ses offres de services et me promit de me procurer du papier, de l’encre, des pinceaux et des couleurs, que je lui demandais.

« Le jour suivant, à la même heure, il m’apporta une collection complète de couleurs étiquetées avec soin et de tout ce que je pouvais désirer pour écrire et pour peindre. Ce cadeau me fut très précieux et je m’empressai de lui en exprimer ma reconnaissance, en représentant pour lui le moment où j’avais été fait prisonnier, avec la physionomie des brigands tels qu’ils étaient encore bien présents à ma mémoire. Je retrouvai dans cette occupation un peu de tranquillité, car l’art de la peinture est si attrayant que j’ai su apprécier dans ma triste captivité son immense ressource ».

La similitude de situation et de position de l’auteur dans le croquis daté de 1811 et dans le tableau, non daté, mais exposé au Salon de 1817 permet de penser que si le dessin mentionné dans les Mémoires a été donné au commissaire Robert Boyer, Lejeune a dû en faire, sans tarder, d’autres études qui lui servirent lors de l’exécution du tableau.

A suivre…

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( 5 mars, 2021 )

Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais…

Ce témoignage qui fut publié dans le Carnet de la Sabretache, en 1923, est celui d’un royaliste. Malgré les inexactitudes qu’il recèle, l’atmosphère des jours qui précédèrent et qui suivirent le retour de l’Empereur y est bien retranscrite.

C.B.

Il semble qu’il ne reste plus rien à dire sur le Retour de l’île d’Elbe. Cependant, le récit qui va suivre nous a paru intéressant, non seulement parce qu’il nous donne les impressions d’un témoin de ce prodigieux événement, mais parce qu’il contient des détails inédits. Son auteur, le baron Balthazard Hubert de Saint-Didier, qui se livrait à de fréquentes allées et venues entre son château de La Tour-de-Priay, situé dans le département de l’Ain, et le domicile qu’il possédait à Lyon, était, par sa situation personnelle et par l’étendue de ses relations, mieux placé que bien d’autres pour Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais... dans TEMOIGNAGESconnaître l’état d’esprit des populations au milieu desquelles il vivait et pour tenir ses renseignements des meilleures sources. Il se rendait de Priay à Lyon, lorsqu’il apprit, à Montluel, le débarquement et l’arrivée imminente de l’Empereur. Comme il atteignait le but de son voyage, le comte d’Artois, accouru en toute hâte, venait d’arriver de Paris pour organiser la résistance. Il put donc de rendre compte par lui-même des efforts infructueux et du départ précipité de ce prince, assister à l’entrée de Napoléon et s’instruire en détail de ses moindres faits et gestes. C’est ainsi qu’il sut, bien avant que les « gazettes » aient eu le temps de les relater, tous les incidents survenus depuis le départ de l’île d’Elbe jusqu’à l’arrivée de l’Empereur à Lyon et fut ensuite et fut ensuite parfaitement informé de ceux qui marquèrent la fin de sa marche sur Paris. Le retour de Napoléon entraînait des conséquences trop graves pour ne pas produire une profonde sensation. Le baron de Saint-Didier dut en être d’autant plus ému que ses sentiments personnels et ses traditions de famille le rattachaient étroitement aux Bourbons. En effet, son père, le baron Ennemond Hubert de Saint-Didier, mestre de camp de cavalerie en 1773, et chevalier de Saint-Louis, avait été écuyer servant de Madame, comtesse de Provence. Lui-même, était né à Lyon, le 19 février 1779, mort à Neuville-sur-Ain en 1863.

Comte Louis de COLBERT-TURGIS.

Chaque jour la sollicitude du Roi s’étendait sur tous les points de l’administration. Des règlements justes, sur toutes ses branches, accroissaient le bonheur des Français et leur faisaient espérer un avenir calme. Toutes les plaies se fermaient. Les esprits qui avaient été le plus égarés se rattachaient de bonne foi au seul gouvernement juste et doux que la France eût éprouvé depuis ses affreuses convulsions. Mais l’esprit du mal n’était pas éteint. Quelques députés laissaient voir dans les discussions une habitude de révolution qui se trahissait jusque dans leurs expressions peu mesurées. Les grands mots de « Liberté », d’ « Egalité », de « Droits », dont trop de ses membres avaient fait un si cruel abus, retentissaient trop souvent dans cette Assemblée. Carnot avait fait un « mémoire » qu’il avait eu l’imprudence de dédier au Roi, où, sous prétexte de l’éclairer sur l’état des esprits, il attaquait avec silence les actes de son gouvernement. M. Méhée de La Touche dans une « lettre à l’abbé de Montesquiou » et dans un « mémoire » intitulé « Dénonciation au Roi des actes par lesquels les ministres de Sa majesté ont violé la constitution », se livrait à ses attaques non moins violentes et non moins injustes contre l’autorité royale. Le Roi, dans son système de douceur, de modération, d’était contenté de laisser dans l’oubli d’aussi horribles pamphlets. Les campagnes ne cessaient d’être travaillés par des émissaires. Quelques associations secrètes répondaient avec audace et profusion toutes les calomnies et les faussetés possibles. De nouvelles plus absurdes les unes que les autres, entretenaient un doute dangereux sur la force, la durée du gouvernement. Celle qu’ils se plaisaient le plus à répandre, et dont l’effet devait être si puissant, était le retour prochain de Buonaparte qui, en nourrissant l’espérance coupable de quelques uns, empêchait les autres de se livrer franchement et avec confiance à un gouvernement dont on leur présageait la chute prochain. Les administrations, suivant le plan que leur traçait la conduite du Roi, de qui on éloignait, sans doute, des rapports qui eussent peut-être excité une surveillance plus active, semblaient mépriser de tels bruits et ne prenaient aucune mesure pour comprimer les malveillants, dont l’audace s’accrut au point d’annoncer l’arrivée de Napoléon pour les premiers jours de mars. On ne peut douter, maintenant, que ces bruits ne fussent le résultat d’une conspiration affreuse, dont les rameaux propagateurs s’étendaient au loin et dont les chefs de l’Etat dirigeaient dans l’obscurité les horribles ressorts. Enfin, le 8 mars [1815], comme nous revenons à Lyon, nous apprîmes, à Montluel, une nouvelle qui nos terrassa. On nous dit que Buonaparte avait débarqué, avait pris Grenoble et serait peut-être le soir même à Lyon. Le peuple était dans l’étonnement, encore incertain de la vérité d’événements qu’on lui avait annoncés si souvent. Nous poursuivîmes notre route, et, aux environs de Lyon, nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où l’on s’attendait d’un instant à l’autre à voir une révolution. Monseigneur le comte d’Artois était arrivé dans la nuit du mercredi 8 mars, au soir, à Lyon, avec le maréchal Macdonald. Le lendemain, il passa une revue des troupes qui étaient à Lyon, se composant du 24ème régiment de ligne, du 20ème, venue de Montbrisson, et du 13ème de dragons. Brayer, avait donné pendant tout l’hiver des démonstrations les plus exaltées de son attachement au Roi et à sa famille. Ses dragons étaient, selon lui, « parfaitement dévoués à sa cause et on pouvait compter autant sur eux que sut lui-même ». Le peu de zèle, ou plutôt le froide contenance de ces militaires ne montrèrent que trop au Prince combien peu il devait compter sur de pareils défenseurs. La Garde nationale, en grande partie, avait les meilleures dispositions ; mais n’étant pas exercée au maniement des armes, sans munitions, sans canons, et conduite par des chefs dont la majorité ne connaissait pas la guerre et que des intérêts particuliers éloignaient de ses dangers, elle ne pouvait offrir un bien grande ressource. Les démonstrations que le Prince reçut de sa bonne volonté lui furent extrêmement sensibles ; mais il était trop tard pour accepter des services dans lesquels Son Altesse prévoyait qu’elle serait mal secondée. Depuis plusieurs mois cette garde demandait qu’on lui accordât quelques pièces de canon ; mais, ou les circonstances, ou plus vraisemblablement, le plan des conspirateurs s’opposaient à ce que l’on multipliât les points d’une résistance que l’on redoutait. Une inscription volontaire pour s’armer fut bientôt remplie dans cette même gare ; mais les mesures étaient si bien prises que l’on ne trouva même pas des fusils en état et quelques cartouches à distribuer. La journée du jeudi se passa en reconnaissances dans les environs de la ville, en expéditions d’ordres pour réunir à Lyon des troupes. Le 4ème régiment de hussards, en garnison à vienne, se mit en marche ; mais à Saint-Symphorien d’Ozon, les officiers firent prendre au régiment la route de Bourgoin où ils se réunirent à Buonaparte. On avait proposé de couper le pont de La Guillotière et le pont Morand. On dit que le mécontentement que la populace témoigna, fit que le Prince se borna à faire placer quelques tonneaux pleins de terre ou fascines pour embarrasser et défendre le passage. Les gazettes étaient pleines d’adresse des différents corps qui juraient fidélité au Roi. Celui-ci avait, dès le 6 mars, par une proclamation, convoqué extraordinairement les Chambres qui avaient été ajournées le 31 décembre dernier, et par une ordonnance du même jour, déclaré traître à la patrie Napoléon Buonaparte, ainsi que les militaires et employés de tous grades ou administrateurs qui lui prêteraient aide et tout individu prenant part à la révolte. Une proclamation du comte d’Artois, appelait à Lyon tous les bons Français pour la défense du trône. Une autre, du ministre de la Guerre (Soult, duc de Dalmatie) à l’armée, en date du 8 mars 1815, contenait cette phrase : « Bonaparte…cherchera-t-il des traîtres parmi ces soldats qu’il a trompés ?…Il nous méprise assez pour croire que nous pouvons abandonner un souverain légitime, pour un homme… qui n’est plus qu’un aventurier !…etc. » Le préfet du Var avait envoyé des coursiers à tous les préfets voisions pour les avertir du débarquement de Buonaparte, et celui de Lyon l’avait annoncé télégraphiquement, le 5 mars 1815, à Paris. Cette annonce parut si extraordinaire que l’on ne put y ajouter foi et qu’une seconde dépêche la confirmât. On ne savait point encore de détails précis sur cet événement. On savait seulement que Buonaparte était entré sans coup férir à Grenoble ; qu’i : s’avançait sur Lyon, et on s’attendait à la voir s’y présenter à tout moment. Le 10, Monseigneur le comte d’Artois, après avoir, vu l’impossibilité de défendre Lyon, fait partir les caisses du gouvernement, mais non celles de la ville, voulut encore tenter un dernier effort sur les troupes. Une revue se fit sur place Bellecour. Le Prince y parut, accompagné du maréchal Macdonald. Il y parla aux soldats avec cette bonté qui lui est si naturelle ; mais la plupart des officiers, déjà gagnés, ou comptant sur un succès certain de Napoléon, se turent et m^me empêchèrent leurs soldats de faire le moindre signe qui put faire paraître l’émotion dont plusieurs ne pouvaient se défendre. On m’a assuré avoir vu et entendu un maréchal des logis passant derrière les rangs des dragons répétant à mi-voix : « Silence dragons ! Silence ! ». Le Prince leur dit (en les voyant muets au cri de « Vive le Roi ! ») : »Enfin, mes amis, dites au moins « Vive la Patrie ! ». Alors, la honte, sans doute, les retint dans le même silence. A 10 heures du matin, je traversais la place. L’on m’avait dit que le Prince était déjà parti. Un groupe d’officiers à cheval était près d’une troupe en bataille. En m’approchant, j’y reconnus le Prince qui parlait encore avec bonté à ces militaires qui le trahissaient déjà dans leur cœur. Sa figure noble était sereine. Il paraissait pourtant fatigué de tout ce qu’il avait fait depuis son départ de Paris. Après avoir étudié quelques minutes cette figure noble et malheureuse, je ne pus continuer et me retirai en versant des larmes sur lui et sur mon pays. Il partit, peu après, avec une seule voiture escortée par quatre gendarmes. Les troupes restèrent en bataille sur la place. Une petite partie des gens se portait sur le quai du Rhône. Nul cri ne se faisait encore entendre. Tout était dans la stupeur. A une heure, le 23ème régiment se mit en marche, en colonne, sur la place de la Charité, la cocarde blanche et le drapeau royal déployé. On disait vaguement qu’il se portait pour défendre le pont de La Guillotière, où Buonaparte était déjà arrivé… Au moment où il tournait sur la place de la Charité, on vit paraître, sur le pont, quelques hussards de son parti. La colonne fit halte. Le maréchal était auprès du poste du pont avec le comte de Damas. Il pérorait des murmures s’élevèrent et un soldat courut, la baïonnette en avant sur lui, en le menaçant. Alors, voyant que tout était perdu, ils partirent au galop. Deux ou trois dragons le poursuivirent, sabre à la main, sur place et les eussent atteints, si le jeune Damas, qui avait été chef de partisans pour Napoléon, n’eût arrêté ces furieux. Ces messieurs partirent aussitôt dans la voiture de Macdonald ; celle auprès de M. de Damas fut ramenée par des dragons. Après une halte d’un quart d’heure, le régiment revint se mettre en bataille sur la place. Alors quelques petits polissons parurent sur la place, criant : « Vive l’Empereur ! ». Leur nombre grossissait peu à peu de plusieurs individus dont les vêtements en lambeaux rendaient ce cri plus affreux. Enfin, sur les 2 heures, un détachement des troupes impériales entra et se mit en bataille, à quatre pas du 23ème, en poussant des cris de « Vive l’Empereur ! ». Alors, de toutes parts, parurent des groupes de la dernière classe du peuple poussant les mêmes cris. Le 23ème était toujours dans un silence parfait avec la cocarde blanche et le drapeau royal, mais ployé. Après environ une demi-heure passée ainsi en regard l’un de l’autre, deux ou trois hussards vinrent au galop. Les officiers du 23ème se formèrent en groupe autour d’eux, reçurent les premières des proclamations imprimées de Buonaparte, qui aussitôt furent distribuées aux soldats et au peuple avec profusion, avec des cocardes tricolores. Celles-ci remplacèrent bientôt toutes les cocardes blanches. Il entra successivement plusieurs petits détachements de troupes, infanterie et cavalerie, et on attendit l’arrivée de leur chef. Buonaparte n’entra dans la ville que sur les 8 heures du soir, accompagné d’une foule de gens de la lie du peuple qui, comme des forcenés, criaient : « Vive l’Empereur ! » en injuriant les personnes que la curiosité faisait mettre aux fenêtres. Peu après, ayant crié d’illuminer, ils jetèrent des pierres contre la plupart des fenêtres des maisons situées au nord de la place, surtout celles où l’on avait remarqué le plus de zèle, soit pour les illuminations des fêtes royales, soit par l’affluence à ces mêmes fêtes. Le Café Berger fut entièrement pillé et le désordre eût été bien grand si Buonaparte lui-même n’eût ordonné au maire de le faire cesser. Des paysans de La Guillotière et des environs étaient accourus dans l’espoir du pillage de la ville, et, le lendemain, plusieurs paysans de villages plus éloignés arrivèrent avec des sacs et des charrettes pour tirer leur part d’un événement qui leur paraissait tout naturel. M. Defargues, maire, avait fait afficher une proclamation assez sage pour la circonstance : »Vous allez, disait-il, revoir dans vos murs cet homme célèbre…etc., qui releva vos murailles, ranima votre commerce éteint, etc.… Recevez-le avec le calme qui convient aux circonstances…, etc., etc., « Le maire, à la tête du conseil municipal, fut le complimenter à l’archevêché. Il les reçut d’abord assez froidement, et, après plusieurs questions sur le commerce, l’état de la ville, il demanda si les dissensions entre les classes de la noblesse et des négociants étaient finies, ajoutant sur les prétentions de la noblesse, sur son orgueil, plusieurs phrases aussi injurieuses que fausses. M. d’Ambérieu, membre du conseil, répondit avec vigueur sur ces fausses imputations, sur l’état de la noblesse de Lyon, presque entièrement sortie du commerce, sur le mépris que lui-même avait commencé à montrer pour la noblesse qui, dans tous les cas, n’avait pu s’attacher à un prince qui l’accablait en toutes occasions…, etc. Buonaparte, peu accoutumé à une discussion aussi vigoureuse, parut touché du zèle que montrait ce Lyonnais et demandant son nom et son état reçut de ce respectable vieillard un exemple de ce peuvent la fermeté et le désintéressement joints à cause juste. On dit que, parlant de la beauté de la place de Bellecour, un membre de ce conseil dit : « Il y manque une statue ! » L’Empereur vit la basse flatterie et regarda cet homme avec mépris. Après les premiers moments de cette audience, Buonaparte se dérida, se mit à causer familièrement, prenant souvent quelques pastilles [sic], et prenant l’air tout à fait « bonhomme ». C’est ainsi que plusieurs présentes l’ont dépeint. Les grands vicaires lui ayant été présentés il leur fit une sortie sur le zèle de quelques prêtres : « Prêchez la morale et rien de plus, leur répéta-t-il, et soyez sage ! »-« Nous le serons toujours, Sire, etc. » L’on apprit alors des détails sur cette expédition singulière et audacieuse que les journaux ne donnèrent que plusieurs jours après. Buonaparte avait eu de fréquentes relations avec la France pendant tout le temps de son exil et surtout avec l’Italie. Sa sœur Caroline, reine de Naples, était venue souvent à l’île d’Elbe. Les soldats croyaient même que Marie-Louise y était venue. Ils disaient qu’à une certaine époque leur souverain s’était retiré dans une maison de campagne dans l’intérieur de l’île, y était demeuré six à huit jours seul, des gardes empêchant toutes personnes d’approcher. Ils en concluaient que c’était alors que cette princesse y était présente. Depuis plusieurs mois, Buonaparte entretenait ses confidents du projet vague de revenir en France, mais sans en désigner l’époque. Il y avait, dans le mois de décembre, renvoyé plusieurs soldats et officiers, sans doute pour sonder les esprits. Enfin, le 26 février, à 5 heures du soir, il s’embarqua à Portoferraio sur un brick de 25 canons avec 400 hommes de sa garde. Trois autres bâtiments portaient 400 hommes d’infanterie et 100 chevau-légers polonais. Il échappa, avec son escadre, à la croisière anglaise. On dit que lord Bentinck, qui la commandait, était alors descendu à Livourne où il était épris d’une dame [Ces faits sont exacts mais il s’agit du colonel Neil Campbell, chargé de la surveillance au large de l’île d’Elbe.]. Quoiqu’il en soit, on ignore comment il a pu se justifier et même s’il a été obligé de le faire, les journaux anglais n’ayant plus reparlé de la motion faite au Parlement d’examiner sa conduite et de le juger. Il en fut de même de la croisière française, composée de deux frégates et d’un brick qu’il rencontra à quelques lieues de Livourne. Le 1er mars 1815, à 3 heures après-midi, il entra au Golfe-Juan près d’Antibes. Un capitaine et 25 hommes se présentèrent dans cette ville, mais le gouverneur les fit prisonniers. Le débarquement effectué, on bivouaqua jusqu’à 11 heures. Napoléon se porta alors sur Cannes, Grasse, Saint-Vallier, et arriva le 2 au soir, au village de Séranon, ayant parcouru 20 lieues. Le 3, il était à Barème ; le 4, il dînait à digne ; le 5, le général Cambronne, venu de l’île d’Elbe, occupait Sisteron, tandis que Buonaparte couchait à Gap. Le lendemain 6, l’Empereur atteignait Corps, et Cambronne, avec 40 hommes, poussait jusqu’à La Mure. Il y rencontrait l’avant-garde d’un corps de 6000 hommes, venue de Grenoble pour s’opposer à sa marche. Cette avant-garde, après avoir refusé toute communication, s’était repliée de 3 lieues en arrière, vers les lacs de Laffrey. Buonaparte s’y porta. Il y trouva un bataillon du 3ème de ligne, une compagnie de sapeurs et une compagnie de mineurs ; en tout, 7 à 800 hommes. Le chef d’escadron Raoul se présenta à eux pour parlementer. On refusa de l’entendre. » Napoléon, dit « Le Moniteur », mit pied à terre et s’avança, suivi de sa garde portant l’arme sous le bras. Il se fit connaître et dit que « le premier soldat qui voudrait tuer son Empereur le pouvait ». Ce fut le signal de la défection. On cria de part et d’autre : « Vive l’Empereur ! » Des cocardes tricolores furent distribuées. L’un assura, dans le temps, que l’on creva plusieurs tambours de la troupe royale, qui avaient été d’avances remplis des ces cocardes. « Le Moniteur » a fait tenir à Buonaparte un discours à ces soldats où il dit : « Je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime, n’ayant pas été élevé par la nation. Demandez à vos pères et au peule ici présent : ils vous diront que vous êtes menacés du retour des dimes, des droits féodaux… Ce n’est-il pas vrai, paysans ? »-« Oui Sire, on voulait nous attacher à la terre. Vous êtes l’Ange du Seigneur…etc. » auraient répond ses auditeurs ; mais on peut douter du récit de la gazette officielle et récuser les témoins. Napoléon continua alors à marcher sur Grenoble. Près de Vizille, l’adjudant-major du 7ème de ligne vint lui annoncer que le colonel Labédoyère venait avec son brave régiment se joindre à l’Empereur. Il le rencontra à une lieue de Grenoble et logea le soir même dans un faubourg de cette ville. Le colonel Labédoyère, né à Paris en 1786, venait d’épouser depuis peu la nièce du comte de Damas, gouverneur de Lyon, et le Roi l’avait nommé, à cette occasion, colonel du 7ème de ligne. Le général Marchand, qui commandait la place de Grenoble, y avait réuni le 3ème du génie, le 4ème d’artillerie, -celui où Buonaparte avait été élevé au grade de capitaine vingt-cinq ans avant, deux bataillons du 5ème et les fidèles hussards du 4ème, dit « Le Moniteur ». Marchand se retira dans le Fort Barraux. Sa femme fut, dit-on, se jeter aux pieds de Napoléon pour l’excuser. Le préfet de l’Isère, M. Fourier, avait quitté Grenoble à l’entrée de Buonaparte, qui lui fit dire qu’il l’attendait à Bourgogne, où, en effet, il alla le rejoindre et entra avec lui à Lyon où il fut nommé préfet. On a cherché à excuser sa conduite en disant qu’associé, à une époque glorieuse, à la destinée de Buonaparte, comme savant, En Egypte, il n’avait eu, pour récompense de ses travaux, que cette préfecture de l’Isère où le Roi l’avait confirmé. Il s’y était, de tout temps, attiré l’estime générale en cherchant à éluder ou modérer les lois rigoureuses de son gouvernement. Il se vit alors sans ressources et crut pouvoir se rattacher à une cause qu’il voyait vigoureusement soutenue. Le 9, Buonaparte coucha à Bourgoin. Les paysans du Dauphiné l’entouraient et l’accompagnaient depuis longtemps en proférant mille injures contre le gouvernement royal, les nobles, etc., et criant : « Vive l’Empereur ! » Buonaparte se montra fort peu pendant les deux jours qu’il resta à Lyon. On dit que, fatigué des cris d’une populace exaltée qui entourait son palais, il dit à ses officiers : « Que l’on fasse retirer cette canaille et qu’on me laisse en repos ! » [Propos douteux venant de l’Empereur. Rappelons que le témoin est royaliste]. Il avait fait afficher les proclamations qu’il nous avait apportées de l’île d’Elbe, datées du Golfe-Juan, le 1er mars 1815. L’unes d’elles, adressée à l’armée, disait : « Soldats, nous n’avons pas été vaincus. Deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, leur pays, leur Prince, leur Bienfaiteur…etc.… Dans mon exil, j’ai entendu votre voix…Arborez cette cocarde tricolore !… vous la portiez dans nos grandes journées… Vos biens, vos rangs, votre gloire, les biens, les rangs et la gloire de vos enfants n’ont pas de plus grands ennemis que ces princes qui vous ont été imposés par l’étranger…Les vétérans des armées sont humiliés…Venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef… Son existence est la vôtre ! … La victoire marchera au pas de charge, et l’Aigle avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame…etc.… ». Une autre, s’adressant au peuple français, s’exprimait ainsi : « La défection du duc de Castiglione [Le maréchal Augereau] livra Lyon sans défense aux ennemis. L’armée qu’il commandait «était nombreuse et brave et à même de battre le corps d’armée autrichien qui lui était opposé et d’arriver sur le flanc gauche de l’armée qui menaçait Paris. Les victoires de Champagne, l’insurrection des paysans de Lorraine, de Franche-Comté, de Bourgogne, etc.…avaient mis celle-ci dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point d’être plus puissants…etc.…etc. Dans ces grandes circonstances, mon cœur fut déchiré… Je m’exilai. Elevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Un gouvernement national et une dynastie née dans votre révolution peuvent seuls garantir vos nouveaux intérêts. J’ai entendu vos plaintes et vos vœux. J’ai traversé les mers au milieu des périls. Je viens reprendre mes droits qui sont les vôtres. La Nation a le droit de se soustraire au joug imposé. C’est à vous seuls et braves de l’armée que je me fais et me ferai toujours gloire de tout devoir. » Une autre, des généraux, officiers et soldats de la Garde Impériale disait à l’armée : « Nous vous avons conservé votre Empereur, malgré les nombreuses embûches qu’on lui a tendues. Nous vous le ramenons…etc. Foulez aux pieds la cocarde blanche, signe de la honte. Les Bourbons n’ont rien oublié ni rien appris ! Selon eux, vous êtes des rebelles, et l’on vous punira quand ils seront assez forts. Il faudra avoir une naissance conforme à leurs préjugés pour être officier. Le soldat sera toujours soldat ; le peuple n’aura que les charges. On a avili la Légion d’honneur en la distribuant à tous les traîtres et en lui ôtant ses privilèges politiques. Soldats de la grande Nation, du grand Napoléon, venez nous rejoindre…etc.…etc. Enfin, pour ses adieux aux Lyonnais, l’Empereur avait fait afficher cette quatrième proclamation : « Au moment de quitter votre ville pour me rendre dans ma capitale, j’éprouve le besoin de vous faire connaître mes sentiments. Vous avez toujours été au premier rang dans mon affection. Le caractère élevé qui vous distingue spécialement vous a mérité toute mon estime… Je reviendrai m’occuper de vos besoins, etc.… Lyonnais, je vous aime ! » Le matin de son départ, il fit une multitude de décrets qui ne parurent qu’après son entrée son entrée à Paris : sur le licenciement de la maison du Roi ; la suppression des ordres royaux ; le renvoi des émigrés, non rayés, hors de France ; le rappel des juges destitués ; la dissolution de la Chambre des pairs et de la Chambre des communes ; enfin la convocation des collèges électoraux des départements à Paris, au mois de mai, pour assister au couronnement de l’Impératrice et de son fils [Confusion de la part de l’auteur ! Il s’agit de la remise des aigles au Champ-de-Mars]. Enfin, Buonaparte, précédé de toutes ses troupes, partit, le 13 mars, à 2 heures après-midi. Il passa successivement à Villefranche, Mâcon, Tournus, Chalon ; coucha, le 15, à Autun ; le 16, à Avallon, et fut rejoint à Auxerre par le 14ème de ligne, le 6ème de lanciers, et le maréchal Ney, qui avait prendre, à tout son gouvernement, la cocarde tricolore avant de partir. Le 13, il y avait eu à Bourg une insurrection avec attroupements et cris de « Vive l’Empereur ! » On avait entouré la préfecture. Le préfet, M. Capelle, menacé, parvint à s’échapper. Il se rendit en toute hâte à Lons-le-Saulnier, où était le maréchal Ney, et lui dit, qu’ « entouré de traîtres, il pensait trouver en lui un fidèle sujet du Roi. » Le maréchal balbutia quelques vagues paroles et finalement déclara à M. Capelle qu’il allait passer ses troupes en revue. A celles-ci, il dit que « Napoléon était rentré en France pour se replacer sur son trône ; qu’il était maître de Grenoble et de Lyon ; mais qu’il pensait qu’ayant juré fidélité au Roi elles s’opposeraient à son entreprise et crieraient : « Vive le Roi ! » On lui répondit -comme il s’y attendait- par : « Vive l’Empereur ! »-« Eh bien oui mes amis, « Vive l’Empereur ! » reprit-il ; puis, se tournant vers le préfet, il ajouta : « Vous voyez, Monsieur, ce qu’il se passe ? »-« Oui, Monsieur, répondit celui-ci, je vois quel est mon devoir ». Et il lui demanda un passeport pour Paris ; mais ayant appris, en route, que le Roi en était parti, il passa sans danger en Suisse. Ney fit aussitôt la proclamation suivante, datée du 13 mars : « La cause des Bourbons est à jamais perdue ! La dynastie légitime que la Nation a adoptée va remonter sur le trône. C’est à l’Empereur Napoléon qu’il appartient seul de régner sur notre beau pays. Que la noblesse des Bourbons s’expatrie de nouveau, etc., ou qu’elle consente à vivre avec nous, que nous importe ! La liberté triomphe ! Je vous ai souvent mené à la victoire ; je vais vous mener à cette phalange immortelle que l’Empereur conduit à Paris, etc. » Le Roi, prévoyant que toute résistance de la part des troupes fidèles serait inutile, l’armée étant en pleine défection, fit rapprocher de Paris tout ce qui lui était attaché, et partit lui-même, le 19 mars, à minuit, suivi de quelques gardes du corps, laissant les Parisiens consternés, et emportant les regrets de la plus grande partie de cette immense population. Buonaparte, arrivé à Fontainebleau, le 20, à 4 heures du matin, apprit, à 7 heures, le départ du Roi, mais ne voulut ou n’osa entrer à Paris qu’à 9 heures du soir. Le 21, il passa une revue. « Le Moniteur » dit qu’il fit aux troupes un discours que sa longueur peut faire supposer, en grande partie, l’ouvrage du journaliste. « Je comptais sur l’amour du peuple et des soldats… La gloire de ce que nous venons de faire est toute au peuple et à vous… Le trône des bourbons était illégitime, puisqu’il était relevé par les étrangers ; qu’il avait été proscrit par nos Assemblées nationales et qu’il n’offrait pas de garantie… Le trône impérial peut seul garantir les droits du peuple et votre gloire…etc. » Et il leur distribua des Aigles en les pérorant de nouveau sur la trahison… les circonstances malheureuses… etc.… et termina par ces mots : «Enfin, jurez de les défendre…etc. » Carnot fut nommé ministre de l’Intérieur, Caulaincourt, duc de Vicence, ministre de l’Extérieur. Le roi, sous le nom de « comte de Lille » quitta Lille le 23. M. de Bossi ancien préfet de l’Ain, alors préfet de la Manche, fit une proclamation où il annonçait au peuple « l’entrée de Napoléon le Grand à Paris, fier et attendri de revoir son Libérateur, don Héros, son Père… etc.

BARON HUBERT DE SAINT-DIDIER

Publié dans TEMOIGNAGES par
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( 22 février, 2021 )

Napoléon durant les semaines qui suivirent la bataille de Waterloo…

Napoléon le Grand2

Le général Gourgaud est un proche de l’Empereur ; il fera partie du petit groupe qui le suivra à Sainte-Hélène. Son témoignage rend compte des multiples rebondissements qui marquent le départ de Napoléon depuis Paris jusqu’au départ pour Sainte-Hélène.

« Le 19 juin 1815. – L’Empereur arriva à 7 heures du matin à Charleroi, traversa la ville et passa la Sambre ; il s’arrêta quelque temps dans la prairie qui est au débouché du pont, à droite. Là, il chercha à rallier quelques cavaliers, des carabiniers, etc. Vains efforts : les hommes que l’on fait entrer d’un côté s’échappent de l’autre… Sa Majesté mangea un morceau ; mes domestiques me rejoignirent avec ceux de Lariboisière ; mon cheval n’en pouvant plus, je pris un de ceux de ce dernier.

L’Empereur me dit de donner ordre aux quatre compagnies de pontonniers qui se trouvaient près de là avec l’équipage de pont d’abandonner les haquets et les bateaux et de se retirer avec les chevaux et les soldats du train sur Avesnes.

Je presse également le départ d’un parc de chariots de paysans, chargés de vin, de pain, etc. ; il y avait là une quantité considérable de vivres, et, à l’armée, nous mourions de faim. Sa Majesté, toujours très fatiguée, demande une calèche ; on lui fait observer que la route est si encombrée de voitures qu’il lui serait impossible d’échapper ainsi à la cavalerie légère ennemie, qu’on s’attendait à voir apparaître d’un moment à l’autre. Alors Elle remonte à cheval, nous suivons un instant la route d’Avesnes, mais, d’après quelques avis que des partisans ennemis étaient à Beaumont, l’Empereur se décide à marcher sur Philippeville.

Au bout de quelque temps, nous rencontrons de nos fuyards, qui reviennent sur nous en coupant la route. Sa Majesté hésite un instant, s’arrête, et, comme on ne voyait pas d’ennemis et que, d’ailleurs, il fallait bien passer, nous nous remettons en marche. Je formai, avec Saint-Yon, Regnault, Amillet et Montesquiou, un petit peloton, que je précédai. Je rencontrai plus loin une vingtaine de lanciers rouges qui revenaient au galop : je leur dis que leur terreur n’était pas fondée et je les remis en route avec nous. Enfin, harassée de fatigue, Sa Majesté arriva presque seule à Philippeville, n’ayant avec Elle que Soult, Bertrand, Drouot, Flahaut, Gourgaud, La Bédoyère, Amillet et deux ou trois autres officiers d’ordonnance. L’Empereur descendit à une auberge sur la place, où il fit venir le commandant…

Nous mangeâmes un peu et j’appris que Sa Majesté allait partir en poste pour Paris ; on emprunta la voiture du général Dupuy, commandant de la place, et deux autres carrioles furent préparées ; le duc de Bassano [Maret] nous rejoignit à ce moment-là. Je demandai à Bertrand si je partais en carriole, il me répondit de suivre à cheval ; je lui répondis que ma monture était fourbue et offris de monter sur le siège d’une carriole ; il m’assura que c’était impossible… Nous nous disputâmes à ce sujet. Cependant Sa Majesté ayant dressé la liste de ceux qui devaient l’accompagner, je fus désigné par Elle.

Nous partîmes avec des chevaux de poste en passant par Rocroy ; un peu plus loin, au village de***, nous rattrapâmes la voiture de l’Empereur ; nous y soupâmes et on nous fit payer le souper 300 francs. Nous tînmes conseil sur la route à suivre et il fut décidé que, dans la crainte de manquer de chevaux, nous reprendrions la grande route à Mézières, où nous passâmes incognito ainsi qu’à Reims.

Le 20 juin. – De là à Berry-au-Bac, le 20, où nous déjeunons. Nous y tînmes conseil, Drouot, Flahaut, La Bédoyère, Dejean, etc. (Soult était resté à Philippeville.) Nous étions tous d’accord que Sa Majesté devait, aussitôt arrivée à Paris, courir toute bottée et crottée à la Chambre des députés rendre compte du désastre, demander du secours et retourner se mettre à la tête de l’armée de Grouchy et des débris qu’on aurait pu réunir ; enfin, de proposer de déposer la couronne, si c’était un moyen d’obtenir la paix. Nous nous arrêtâmes ensuite à Laon, où nous fûmes reçus aux cris de : « Vive l’Empereur ! » Tous les paysans des environs s’offrirent pour défendre cette position. Sa Majesté changea de voiture et envoya Flahaut à Avesnes et Dejean à Guise. Bussy resta à Laon et nous partîmes enfin pour Paris, où Sa Majesté arriva vers 10 heures, incognito, et n’ayant pas voulu se servir des voitures de la Cour que Caulaincourt, instruit par un courrier de son arrivée, avait envoyées à sa rencontre au-delà de la barrière. L’Empereur aussitôt arrivé, manda les ministres et se mit au bain.

Pour moi, je fus vite voir ma mère et ma sœur : M. Dumas me conduisit dans son cabriolet. On ne savait rien de nos désastres, et, pour éviter les questions, je fis rigoureusement défendre ma porte.

Le 22 juin. – L’Empereur, tourmenté par tous ceux qui avaient peur et se berçaient de l’idée que, sans Napoléon, ils feraient la paix, obsédé, dis-je, par tous ces gens-là et abattu par de si grands malheurs, se décida à abdiquer et à se retirer aux Etats-Unis d’Amérique. Sa Majesté me fit proposer de l’accompagner, ce que je m’empressai d’accepter.

Le 23. – Les officiers d’ordonnance Saint-Yon, Saint-Jacques, Planat, Résigny, Autric, Chiappe me firent la demande d’accompagner Sa Majesté là où Elle se retirerait. Je fis tout mon possible pour les dissuader de prendre ce parti, leur disant que Sa Majesté voulait vivre en simple particulier, n’avait pas besoin d’eux, qu’ils allaient se rendre malheureux, expatriés, et inutilement. Pour moi, c’était bien différent : l’Empereur me connaissait depuis longtemps tandis qu’à peine il savait leurs noms. Tous voulurent venir, j’en parlai à Sa Majesté.

Le 24. – Cela leur fut accordé. L’Elysée présentait alors un spectacle bien différent de ce qu’il était quinze jours auparavant. Pas de visites…, pas de voitures… Des officiers de Fédérés se réunissaient dans les rues voisines et criaient à tue-tête : « Vive l’Empereur !… Ne nous abandonnez pas !… » Mais les ministres représentèrent à Sa Majesté que sa présence à Paris paralysait tous leurs ordres et que, malgré son abdication, Elle régnait toujours. Enfin, l’Empereur se laissa persuader et se décida à partir le lendemain, 25, pour Malmaison afin d’y attendre la réponse à la demande de passeports qui avait été faite pour aller aux Etats-Unis ; je fus faire mes adieux à ma mère, à ma sœur, à Lariboisière, à Dalton ; j’embrassai Fain et mes camarades du cabinet ; Bernard me donna des papiers.

Le 25. – A midi et demi, Sa Majesté est partie du palais de l’Elysée ; un grand nombre d’habitants étaient devant la porte du palais et faisaient retentir l’air des cris de : « Vive l’Empereur ! » Sa Majesté, trop émue pour recevoir ces derniers adieux, fit partir par la rue Saint-Honoré son carrosse à six chevaux avec l’escorte, tandis qu’ayant fait évacuer la voiture à deux chevaux du grand-maréchal par le jardin, Elle y était montée avec lui et sortit par les Champs-Elysées. Ce ne fut que hors la barrière de Chaillot que l’Empereur quitta l’équipage du grand-maréchal pour monter dans le sien. J’étais dans la seconde voiture à six chevaux, avec Montholon, Montaran et Las Cases ; Mesgrigny courait à cheval près du carrosse impérial. A 1 heure et demie, nous arrivâmes à Malmaison, où nous attendait la princesse Hortense ; Sa Majesté se promena longtemps avec Becker, qui arrivait de Paris, ayant l’ordre du gouvernement provisoire de prendre le commandement de la Garde, qui était d’environ trois cents hommes de la Vieille Garde, et quarante dragons. Sa Majesté se promena une heure avec ce général qui faisait tout son possible pour que sa mission ne fût pas désagréable à l’Empereur.

En rentrant au château, celui-ci fut étonné de n’y rencontrer que peu de monde et me dit :

-Eh bien, je ne vois pas un de mes aides de camp !

Je lui répondis que bien des gens que l’on voit dans la prospérité nous abandonnent dans l’adversité. Sur le soir, six officiers d’ordonnance vinrent de Paris joindre Sa Majesté qui se coucha à 11 heures. Dans la même soirée, les généraux Piré et Chartran étaient aussi venus, mais c’était pour demander de l’argent.

Le 26. – Je pars pour Paris en coucou avec Montholon pour mettre ordre à mes affaires et faire mes adieux à mes parents. Je fus au ministère demander un duplicatum de ma nomination du 9 juin ; j’y vis l’ordonnateur Marchand, César La Ville, Carion, Vital ; tous me dirent d’engager Sa Majesté à s’en aller. Carion ajouta :

- L’Empereur m’a fait bien du mal, mais assurez-le que je lui suis tout dévoué, ainsi qu’à ma patrie.

Je retournai à Malmaison à 7 heures du soir. J’y trouvai le duc de Bassano et Mme de Vicence [Mme de Caulaincourt] et Duchâtel, qui furent admises chez Sa Majesté. Mme Regnault était aussi venue dire que l’on conspirait contre l’Empereur, que Fouché était à la tête du complot, etc. Mme Walewska était aussi accourue. Les généraux Piré et Chartran étaient revenus à la charge et avaient obtenu un bon pour recevoir quelque argent. Pendant la nuit, le ministre Decrès vint parler à Sa Majesté.

Le 27. – Il y eut assez de visites. Flahaut, La Bédoyère, Bassano, Joseph… vinrent ainsi que Decrès. Tout se passa en conversations, il n’y eut rien de décidé. Piré et Chartran revinrent très colères de Paris, le premier de n’avoir reçu que 12 000 francs et le second que 6 000 francs.

Le 28. – Le bruit de l’approche de l’ennemi me fit faire, avec Montholon, la reconnaissance de Malmaison : nous désignâmes les endroits où nous devions placer notre petite troupe, bien résolus à vendre chèrement la prise de ce château s’il était attaqué par les partisans ennemis. L’Empereur me chargea d’envoyer de petites reconnaissances de trois dragons dans la direction de Gonesse et de Saint-Germain ; Becker reçut l’ordre de Davout de détruire le pont de Chatou ; j’y fus avec lui et nous prîmes les dispositions nécessaires : il brûla toute la nuit. Pendant toute cette journée, nous entendîmes une assez vive canonnade dans la direction de Saint-Denis. Mme Caffarelli était revenue de Paris. Quand tout le monde abandonnait Sa Majesté, elle s’en rapprochait ; c’est une femme de cœur, que j’aime beaucoup.

Le 29. – Bernard me fait son raisonnement : pourquoi il ne part pas. Il me l’applique à moi. Batri, le secrétaire, reçoit une pension de 1 500 francs, mais il dit qu’il ne partira pas. Fain, qui m’avait toujours montré de l’amitié, m’avait conseillé de même, ainsi que Drouot. Je ne sais ce qu’est devenu Fleury ; Lariboisière a été fidèle jusqu’au dernier moment.

L’incertitude est toujours la même ; les passeports pour les Etats-Unis ne viennent point. M. de La Vallette arrive de Paris, il me dit qu’il est content pour l’Empereur que je l’accompagne. L’ennemi approche. Sa Majesté envoie Becker à Paris demander au gouvernement provisoire de se mettre à la tête des troupes réunies sous Paris et d’écraser le corps prussien, qui, connaissant la déchéance, s’avance témérairement.

L’Empereur offre de s’engager sur sa parole d’honneur, qu’aussitôt cette affaire terminée il quittera la France et suivra son premier projet de se rendre en Amérique. Le gouvernement provisoire, qui n’était rien tant que Sa Majesté demeurait à Malmaison, fut bien loin de vouloir qu’Elle se mît à la tête des troupes ; il refusa ses offres, sacrifiant ainsi à ses intérêts particuliers ceux de la patrie, et préférant le pillage de Paris par les ennemis à sa délivrance par Napoléon. Becker étant de retour à 5 heures moins un quart, Sa Majesté se décide à partir pour Rochefort. Le matin, Résigny était allé à la police chercher les passeports : il y en avait un pour La Bédoyère, qui devait venir, mais qui en fut empêché par son ami Flahaut. Le ministre de la Marine avait envoyé à Rochefort l’ordre à deux frégates de se tenir prêtes à faire voile et de se mettre à la disposition de l’Empereur.

Celui-ci part à 5 heures dans une simple calèche jaune avec Bertrand, Becker et Rovigo : il était vêtu d’un frac couleur marron. La calèche sortit par la petite porte du parc : Sa Majesté y monta dans la petite cour, à gauche en sortant du palais.

La route à suivre était celle de Rambouillet, Vendôme, Châteaudun, Poitiers, Tours, Niort, etc. Je m’installai dans la voiture-coupé et on me remit en dépôt 100 000 francs en or. Je retirai les pistolets des équipages de Sa Majesté et partageai les armes dans les voitures ; j’avais seize coups à tirer. Montaran me donna une carabine tournante pour le cheval anglais que j’avais pris à Waterloo ; Bertrand nous avait dit à tous d’avoir des carabines avant de partir. Celui-ci avait eu une discussion avec Ferdinand, le chef de cuisine, qui ne voulut plus partir parce que, disait-il, on ne lui avait pas payé ce qu’on lui avait promis pour aller à l’île d’Elbe. Ma voiture et celle des valets de chambre suivirent la même route que l’Empereur. Les autres passèrent par Orléans, Limoges et Saintes.

Avant mon départ, un nommé Stupinski vint me tourmenter pour que je prenne sa femme dans ma voiture ; je m’y refusai quoiqu’elle fût très jolie, mais je ne trouvais pas cela convenable dans la situation où nous nous trouvions. Cependant, ce Polonais, s’étant adressé au grand-maréchal, parvint à obtenir que non seulement sa femme, mais encore lui monteraient dans mon coupé. C’était au moment où les voitures s’ébranlaient, il me fallut céder. Les personnes qui passèrent par l’autre route étaient Montholon, Résigny, Planat, Autric, Las Cases, Chiappe, et, en seconde ligne, par la même route, Mmes Bertrand et de Montholon : je fis partir François, mon domestique, avec la voiture de cette dernière.

M. Saint-Yon, qui était bouillant d’ardeur lorsque Sa Majesté pouvait encore lui être utile, l’abandonna aussitôt le départ résolu ; il avait été à Paris avec Autric ; le gouvernement provisoire avait fait dire que ceux qui resteraient près de lui conserveraient leurs grades et leurs places ; il quitta Autric à la barrière, lorsqu’ils revenaient, sous le prétexte qu’on ne voulait pas le laisser passer ; je lui avais conseillé de ne pas venir, il ne m’avait pas écouté.

La princesse Hortense retourna à Paris et je dis adieu ce jour-là à Mme Caffarelli ; quand reverrai-je cette femme charmante ? °

Le 30 juin. – L’Empereur, voyageant sous le nom du général Becker, était parvenu à Rambouillet. Lorsque ma voiture y arriva, un domestique la fit arrêter pour me dire que Sa Majesté me demandait, que l’autre voiture devait pousser jusqu’à la maison de poste et que Marchand était aussi appelé au palais. Je me rendis au château où je trouvai Sa Majesté impatiente d’avoir des nouvelles de Paris qu’Elle quittait bien à regret. Je trouvai réunis Becker, Rovigo, Bertrand… ; l’on nous donna à souper avec Sa Majesté qui, étant très fatiguée, se reposa jusqu’au lendemain matin 8 heures. Je racontai mon voyage avec Stupinski et l’inconvenance de mener avec moi une femme, d’autant plus qu’elle était habillée en homme. L’Empereur, consulté à ce sujet, décida qu’il ne fallait pas qu’elle et son mari suivissent plus loin. Bertrand me chargea de leur annoncer cette mauvaise nouvelle, ce à quoi je me refusai. Alors il me remit un billet pour ce Polonais en me disant de lui verser un ou deux napoléons.

Je choisis dans la bibliothèque du palais un grand nombre de livres que je fis porter, aussitôt le départ de Sa Majesté, à ma voiture. Puis je remis à Stupinski le billet qui lui était destiné. Il devint furieux, je le laissai se calmer et lui offris une indemnité pour retourner à Paris. Il me refusa sèchement, je l’envoyai faire f… A peine fus-je sorti, qu’il arrêta ma voiture et me demanda un faible secours. Je lui glissai 100 francs dans la main.

Le 1er juillet. – Sa Majesté traversa Chateaurenault, où Elle fut reconnue de l’aubergiste chez laquelle Elle dîna. A Vendôme, les habitants ne me parurent pas bien disposés ; lors du passage de la voiture qui venait après la mienne, quelques-uns crièrent « Vive le Roi ! » L’Empereur avait été aussi reconnu par la maîtresse de poste, Mme Imbault. Cette bonne femme me témoigna mille amitiés à cause de mon attachement à Sa Majesté. Elle me dit qu’elle avait logé l’Impératrice et elle croyait que ce pauvre homme, ainsi qu’elle appelait l’Empereur, était exilé à Valençay. Je trouvai chez elle une lettre adressée à Montmorency et j’écrivis au dos : « L’ancien camarade Gourgaud fait ses adieux à Raoul de Montmorency. » Je parvins à Tours à 4 heures et demie du matin.

Sa Majesté dîna à Poitiers et envoya de là un courrier à Rochefort. Elle arriva à Niort à 8 heures du soir et y reçut l’avis que Rochefort était bloqué par les Anglais. A mon passage à Saint-Maixent, le soir, on s’attroupa autour de ma voiture ; nous soupons en attendant les chevaux, le maire vient avec des gens armés visiter nos passeports et élève des difficultés à ce sujet. Les chevaux arrivés, je remonte en voiture, disant que, si l’on veut m’arrêter sur la route, je me défendrai comme contre des voleurs. Enfin nous partons.

Le 2 juillet. – J’arrive à Niort à 3 heures du matin. Deux officiers de gendarmerie, le général Saulnier et le colonel Bourgeois viennent à la poste du faubourg, où un gendarme m’avait arrêté ; ils me reconnaissent, me conduisent avec mystère à l’auberge du Grand-Cerf, où j’apprends que Sa Majesté est à l’hôtel de la Boule-d’Or. Je vais voir si Elle est triste. Le préfet, M. Busche, demande une audience : il est reçu. On est incertain sur le parti à prendre. M. Kerkadin, commandant les mouvements du port de Rochefort, arrive. Il est introduit de suite. Il annonce qu’il y a deux frégates françaises en partance, mais que la rade de l’île d’Aix est bloquée. On en écrit à Paris. Sa Majesté va loger chez le préfet ; j’annonce à l’Empereur l’arrivée de son frère Joseph ; les officiers du 2e régiment de hussards lui font une visite de corps. Ils offrent de se réunir à lui, le prient de se remettre à la tête de l’armée, lui offrent de marcher sur Paris. Sa Majesté refuse, ils en sont désolés.

A 6 heures et demie, Sa Majesté dîne avec le préfet, Mme Bertrand, qui vient d’arriver, Rovigo, Becker, Joseph, Bertrand. Le peuple entoure la préfecture, en criant : « Vive l’Empereur ! » Après dîner, il se tient une espèce de conseil : on est d’avis de retourner sur Orléans, où se trouve l’armée. Lallemand, l’aîné, nous rejoint de Paris ; à 9 heures du soir, Sa Majesté me dicte ses instructions et m’envoie à Rochefort afin de savoir quelles sont nos ressources pour passer, si la route par Maumusson est libre, si on ne pourrait pas se servir d’un bâtiment américain que l’on irait rejoindre en mer, à cinq ou six lieues, avec une bonne double péniche. Sa Majesté me dit de partir toujours dans sa voiture. Pendant la route, où des piquets de vingt cavaliers sont disposés de distance en distance, on me prend pour Elle et on crie : « Vive l’Empereur ! »

J’arrivai à Rochefort le 3 juillet, à 6 heures du matin ; je descendis à l’Hôtel du Pacha et me rendis de suite chez le préfet maritime, M. de Bonnefoux, pour lui communiquer mes instructions.

L’Empereur arriva à 8 heures et descendit à lapPréfecture, où j’étais encore avec le préfet. On emballe tous les effets avec la plus grande précipitation ; je suis de service d’aide de camp auprès de l’Empereur. A une heure arrivent Las Cases et Mme de Montholon, qui avaient été arrêtés à Saintes et y avaient couru des dangers. Mon domestique François me rejoint.

4 juillet 1815. – J’annonce à Sa Majesté, à 4 heures du matin, l’arrivée des voitures et déjeune avec Elle. Planat, Autric, Sainte-Catherine, qui étaient restés en arrière, nous rejoignent. Il y a toujours en vue deux ou trois frégates et un ou deux vaisseaux.

5 juillet. – Arrivée du prince Joseph. On embarque tous les effets sur la Saale et la Méduse… Amours de Mme de Montholon et de Résigny. Sa Majesté me consulte sur l’organisation de sa maison, me dit que Montholon et moi serons ses aides de camp. Il me fait rédiger de suite cette organisation, me demande si je connais M. de Las Cases, à quoi il pourrait être utile ; Sa Majesté veut en faire un caissier ; je dis qu’il serait bon à la tête du cabinet, que c’est un homme instruit qui remplacerait M. de Bassano.

6 juillet. – Toujours la même croisière ; je visite le port avec Mme Bertrand. On veut m’envoyer visiter la Bayadère, corvette en rade dans la rivière de Gironde.

 7 juillet. – On reçoit les gazettes de Paris annonçant la prochaine entrée des Anglais dans la capitale. Craintes à ce sujet. Je renforce la garde. Je couche au palais. M. de Las Cases nous soutient que Napoléon va régner de nouveau et que les Bourbons ne seront pas reçus en France.

8 juillet. – A 6 heures du matin, Sa Majesté m’envoie en rade, aux frégates. Je consulte les capitaines Philibert et Ponée. Ils m’assurent, de nouveau, que le jour la brise vient du large et la nuit de la terre ; mais qu’elle ne se fait pas sentir à trois lieues en mer ; que les Anglais sont échelonnés dans le golfe et ont établi une croisière depuis les Sables jusqu’à la Gironde, qu’il y a bien peu d’espoir de pouvoir sortir. Je retourne à Rochefort, où j’arrive à 3 heures après midi. Je trouve toutes les figures renversées. Tout le monde, excepté l’Empereur, est dans les plus vives alarmes. Rovigo [Savary] me dit que Sa Majesté va s’embarquer à Fouras, malgré le vent et la marée, que je ne dois pas La dissuader de ce projet. Je dis cependant la vérité à l’Empereur. A 4 heures, on part. Sa Majesté est dans la voiture du préfet. Nous nous embarquons près de Fouras, dans un canot du port : l’Empereur, Becker, Lallemand, Bertrand, Rovigo et moi, plus dix rameurs. A 5 heures 10 minutes, Napoléon quitte la France au milieu des acclamations et des regrets des habitants accourus sur la rive. La mer est très forte. Nous courons quelques dangers. A 7 heures et quelques minutes, Sa Majesté aborde la Saale et reçoit les honneurs dus à son rang, excepté les coups de canon, car j’avais prévenu qu’ils ne devaient pas être tirés. Sa Majesté voit les officiers, s’entretient avec le capitaine Philibert. Nous soupons. Elle me fait entrer dans sa chambre après souper et me demande mon opinion, puis Elle se couche et me fait encore rester quelque temps.

9 juillet. – A une heure du matin, le vent passe au nord et souffle jusqu’à 3 heures. Ensuite, calme. L’Empereur m’appelle à 4 heures. Je lui dis le vent. Le brick l’Epervier vient mouiller en rade à 6 heures. Sa Majesté va visiter l’île d’Aix, parle des batteries et des fortifications. Les habitants La suivent partout en criant « Vive l’Empereur ! » Puis Elle retourne à bord. A 9 heures, arrive le préfet maritime avec des papiers : il confère avec Bertrand et Becker. On apprend bientôt que le gouvernement provisoire exige que l’Empereur parte dans les vingt-quatre heures, soit avec un aviso, soit avec les deux frégates, soit avec un parlementaire. A 11 heures, on déjeune. Tout le monde est triste et abattu. Sa Majesté se renferme. Les avis sont partagés : les uns veulent qu’Elle se rende à bord de la Bayadère, en rade de Bordeaux, ou sur un navire américain, à l’ancre dans la rivière, tandis que les deux frégates sortiront pour attirer d’un autre côté l’attention de la croisière anglaise. D’autres conseillent de s’en aller sur un petit bâtiment de l’espèce de ceux appelés mouches, qui est là. D’autres de se maintenir à l’île d’Aix ou d’aller rejoindre Clauzel à Bordeaux. Enfin le soir, on convient d’envoyer aux Anglais Las Cases et Rovigo pour sonder l’opinion, demander si les passeports sont arrivés, si l’on peut partir. Las Cases, qui parle l’anglais, dira qu’il ne le sait pas pour mieux entendre l’opinion des gens qui seront autour de lui.

10 juillet. – Retour de Las Cases. Le Bellerophon le suit à pleines voiles. On croit qu’il vient attaquer. Mais non : il mouille seulement au plus près. Il est sûr que l’Empereur est là.

11 juillet. – Arrivée des gazettes annonçant l’entrée du roi à Paris. L’Empereur envoie le général Lallemand à bord de la Bayadère, dans la Gironde.

12 juillet. – Pendant la nuit on embarque des effets pour l’île d’Aix. Tout le monde est dans une tristesse extrême à bord. A dix heures un quart, Sa Majesté part dans un canot pour l’île d’Aix, accompagnée du général Becker, de Bertrand, de Planat et de moi. Les cris de « Vive l’Empereur ! » prononcés avec l’enthousiasme du désespoir, tant de la Saale que de la Méduse, rompent seuls ce triste silence. Sa Majesté est reçue par les mêmes acclamations à son arrivée dans l’île ; Elle va se loger à la maison du général commandant, qui est absent. Le vaisseau anglais le Bellerophon s’avance à pleines voiles ; il tire une salve ; on pense que c’est en réjouissance de l’entrée des ennemis dans Paris. Sa Majesté me demande quel est mon avis : ou de partir sur un petit chasse-marée ou sur le bâtiment danois qui est à l’ancre près de l’île, ou d’aller se livrer aux Anglais. Je lui réponds que je n’ose lui faire connaître mon opinion, attendu que, dans tous les cas, il y a de grandes chances à courir. Sa Majesté me presse. Je lui réplique qu’à mon avis il est préférable de se rendre à la nation anglaise où Elle trouvera des admirateurs, plutôt que de partir sur le chasse-marée. Il est probable que ce bateau serait pris et, alors, la position serait bien différente, car alors on jetterait l’Empereur à la Tour de Londres. Peut-être vaudrait-il mieux essayer de forcer le passage avec les deux frégates ou gagner la Bayadère. Rovigo penche pour le chasse-marée. On prend toutes les dispositions pour partir à la nuit. Rovigo se rend à bord de la Saale.

13 juillet. – Pendant la nuit, il y a alerte à bord des frégates. Les péniches anglaises tirent des coups de fusil. Sa Majesté m’envoie savoir des nouvelles à la vigie. On m’y dit qu’il y a deux frégates anglaises mouillées dans la rivière de Bordeaux, une à Maumusson, un vaisseau et une frégate dans la rade des Basques. A 8 heures, le duc de Rovigo revient ; il rapporte que les officiers qui devaient former l’équipage du chasse-marée commencent à battre de l’aile ; ils disent qu’il est bien difficile de passer si les Anglais ont mis leurs embarcations à la mer.

Sa Majesté me demande mon avis ; j’essaye de La dissuader de se sauver dans cette embarcation. A 9 heures, le général Lallemand arrive de retour de la rivière de Bordeaux, de la corvette, etc. Il se fait beaucoup de parlementages mystérieux. Le grand-maréchal me dit que Sa Majesté est décidée à partir sur un bateau danois, dont le capitaine est un ancien officier des marins de la Garde ; qu’on vient d’acheter à La Rochelle une cargaison d’eau-de-vie pour ce bateau où il y a une cachette et dont le commandant a les papiers en règle, un passeport, etc. Il n’y a à bord que quatre matelots. Quatre personnes seulement pourront suivre Sa Majesté. Je lui réponds que je ne quitterai la France que pour suivre l’Empereur et que je ne partirai qu’avec lui. Je monte chez Sa Majesté, qui me dit avec chagrin qu’Elle ne peut emmener sur le bâtiment danois que Bertrand, Lallemand, Rovigo et un valet (Ali), qu’il préférerait bien m’avoir plutôt que Lallemand, mais que celui-ci connaît le pays et est l’ami du capitaine du Danois. Il trouve raisonnable que je ne veuille pas partir sans être avec lui ; il me dit qu’il m’est fort attaché, qu’il est habitué à moi, mais que son rôle est fini ; qu’une fois en Amérique, il y vivra en simple particulier, qu’il ne pourra jamais revenir en France, qu’il faut un mois ou deux pour avoir des nouvelles d’Europe, autant pour faire le trajet, que tout retour comme celui de l’île d’Elbe est donc devenu désormais impossible.

Je lui réponds que je ne crains rien des Bourbons, n’ayant rien à me reprocher, que je ne suis pas Sa Majesté par intérêt ou par ambition, mais parce qu’Elle était tout à fait dans le malheur et qu’on ne pouvait me supposer d’autres vues que celles d’un dévouement sans bornes à un grand homme vaincu et abandonné. Je lui répète qu’il aurait mieux fait de se rendre en Angleterre, que ce noble parti était celui qui lui convenait le mieux, qu’il ne pouvait pas jouer le rôle d’un aventurier, que l’Histoire lui reprocherait un jour d’avoir abdiqué par peur puisqu’il ne faisait pas le sacrifice en entier.

Il me répondit que mes raisons étaient justes, que c’était le parti le plus sage, qu’il était sûr d’être bien traité en Angleterre, que c’était aussi l’opinion de La Vallette, mais que ces bons traitements auraient quelque chose d’humiliant pour lui, qu’il était homme et ne supportait pas l’idée de vivre au milieu de ses ennemis les plus acharnés, qu’il ne pouvait vaincre cette répugnance et que, d’ailleurs, l’Histoire ne saurait lui faire un reproche d’avoir cherché à conserver sa liberté en se rendant aux Etats-Unis.

Je lui objectai que, s’il était pris, il serait mal traité. Il m’assura qu’il serait alors le maître de sa destinée, qu’il se tuerait.

-Non, lui dis-je, Sa Majesté ne le pourra pas. A Mont-Saint-Jean, c’était bien, mais aujourd’hui cela ne se peut plus. Un joueur se tue. Un grand homme brave l’adversité.

L’Empereur m’interrompt en disant que, la veille, il avait eu l’idée de se rendre à la croisière anglaise et de s’écrier en y parvenant : « Comme Thémistocle, ne voulant pas prendre part au déchirement de ma patrie, je viens vous demander asile », mais qu’il n’avait pas pu s’y résoudre.

Au même moment, un petit oiseau entra par la fenêtre et je m’écriai :

-C’est signe de bonheur !

Je pris l’oiseau dans ma main et Napoléon me dit :

-ll y a assez de malheureux, rendez-lui la liberté.

J’obéis et l’Empereur continua :

- Voyons les augures !

L’oiseau vola à droite et je m’écriai :

-Sire, il se dirige vers la croisière anglaise ! »

L’Empereur reprit sa conversation et m’assura qu’aux Etats-Unis, quand il s’ennuierait, il se jetterait dans une voiture et parcourrait mille lieues de route, et qu’il ne croyait pas que personne pût penser qu’il reviendrait jamais en Europe. Puis il me parla du bateau danois.

-Bah ! nous pourrons bien y tenir cinq. Ainsi, vous viendrez avec moi.

Je répliquai que Mme Bertrand tourmenterait son mari en l’assurant qu’elle mourrait s’il partait sans elle. Sa Majesté objecta qu’à Rochefort et à l’île d’Aix il avait proposé à Bertrand de ne pas l’accompagner, mais que celui-ci voulait absolument venir, puis il me dit de le faire entrer. Le dîner fut des plus tristes.

Après le repas, Bertrand me remit deux paires de pistolets pour les donner de la part de Sa Majesté aux capitaines Ponée et Philibert. Ils me remercièrent en s’écriant :

-Ah ! vous ne savez pas où vous allez ! Vous ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l’Empereur d’un tel projet !

Je reviens. On emporte tous nos effets à bord du Danois, à la nuit bien close. Je vais jusqu’au coin de l’île où il est mouillé. On envoie Las Cases et Lallemand à la frégate, pour de là se rendre en parlementaires aux navires anglais. Vers minuit, nos préparatifs de départ sont suspendus.

14 juillet. – Nous voyons le parlementaire, avec le pavillon tricolore, près du vaisseau anglais. Las Cases et Lallemand reviennent. Sa Majesté nous fait entrer chez Elle et nous demande notre opinion. Tout le monde, sans exception, est d’avis de se rendre à bord des navires anglais. Je reste seul avec Sa Majesté, qui me montre un brouillon qu’Elle vient d’écrire et me dit que notre conseil est aussi celui de La Vallette. « Comme Thémistocle… » Il me demande comment je trouve cette lettre pour le Prince régent. Je lui dis qu’elle me fait venir les larmes aux yeux ; Sa Majesté ajoute que c’est moi qu’Elle a choisi pour la porter, me dicte ses instructions à ce sujet : louer une maison de campagne, ne pas entrer de jour à Londres, ne pas accepter d’aller aux colonies. Puis Elle me dicte une lettre que Bertrand doit écrire au commandant anglais, en m’envoyant avec Las Cases sur le vaisseau où ce dernier, comme maréchal des logis, doit faire le logement. Elle me dicte, en outre, une copie de la lettre que je porte, puis

Elle fait entrer Bertrand, lui fait écrire les lettres et Elle me donne pour moi le brouillon, de sa main, de celle qu’Elle adresse au Prince régent. Comme je sors, je rencontre Becker ; mais je ne lui dis pas que je vais en Angleterre ; je le prie, dès son retour à Paris, de voir ma mère et de lui donner de mes nouvelles. Mme de Montholon me demande de faire en sorte qu’elle soit sur le vaisseau où montera Sa Majesté. Je prends avec moi Las Cases ; je m’embarque dans un canot, emmenant un huissier, un page et un valet de pied. Nous sommes bien reçus à bord du Bellerophon : le capitaine Maitland nous fait entrer, Las Cases et moi, dans sa cabine où se trouvent MM. Gambier et Sartorious, capitaines de corvette. Las Cases fait toujours semblant de ne pas entendre l’anglais.

Le capitaine Maitland et ses deux officiers n’ont point l’air de mettre en doute que je ne sois envoyé tout de suite à Londres. Las Cases est dans l’enchantement ; il entend ce que les officiers anglais disent : la lettre au Prince régent a fait une grande impression sur eux. Il me conseille d’écrire à l’Empereur qu’il sera bien accueilli. Je lui objecte que je n’entends rien à ce qui se dit autour de moi ; que lui, au contraire, peut écrire tout cela à Bertrand par le retour du canot ; que, quant à moi, je m’embarque sur la corvette que l’on met à ma disposition. A la nuit tombante, le capitaine Sartorious m’emmène, ainsi que François, à bord du Slaney, corvette de quatre canons et huit caronades.

Le 15. – A 8 heures du matin, nous rencontrons le Superb, où est l’amiral Hotham ; mon capitaine va à son bord et en revient bientôt. A 9 heures, le thé ; à 4 heures, le dîner ; à 6, on signale une frégate anglaise qui visite un Danois. Les vents étant N. O., nous louvoyons. On punit un matelot par les verges.

Le 16, dimanche. – On aperçoit la goélette le Télégraphe. Je dîne avec les officiers du bord, qui sont d’une excessive politesse pour moi. On ne joue pas, même aux échecs, le dimanche.

Le 17. – Le vent change un peu. Pendant la nuit, une frégate communique avec nous. Le matin, une autre nous demande où est Napoléon.

Le 18. – Pendant la nuit, le pilote se trompe.

Le 19. – Au moment où nous nous croyions près d’Ouessant et où nous nous disposions à le doubler, nous reconnaissons que nous sommes au sud de l’île de Sein. Nous passons le bec du Raz et les Roches noires. Le soir, la mer est forte ; nous avons un orage.

Le 20. – Nous voyons Ouessant. Le vent est N. N., contraire. A 10 heures, nous apercevons le vaisseau le Chatham et une corvette. Nous leur faisons des signaux ; à 2 heures et demie, nous passons à Ouessant entre les roches.

Le 21. – Calme parfait.

Le 22. – A 6 heures du matin, on distingue l’Angleterre. Nous arrivons à Plymouth le soir. A 9 heures, le capitaine Sartorious, qui jusque-là m’avait fait croire qu’il me conduisait à Londres, fait mettre son canot à la mer, mais refuse de m’emmener parler à l’amiral Keith. Je lui rappelle que ce n’est pas cela que m’avait dit M. Maitland. Je proteste contre cette supercherie ; je demande la permission d’aller à Londres porter au Prince régent la lettre de l’Empereur. Refus… J’ai été dupé : je croyais M. Maitland un autre homme Me serais-je trompé sur la générosité anglaise ? M. Sartorious s’attend si bien à ne plus revenir à son bord et à se rendre à Londres, qu’il a emporté avec lui sa malle et son portemanteau.

Le 23. – Le canot revient à minuit. Il porte un billet de M. Sartorious pour le premier lieutenant renfermant l’ordre de lever l’ancre et de se rendre sur-le-champ à Torbay. Je proteste de nouveau. On part à midi. Nous mouillons à Torbay. Je demande de nouveau à aller à terre : refus. Je demande ce refus par écrit, ce qui ne m’est pas accordé. On hisse le signal quarantaine pour défendre de communiquer avec nous. On place quatre factionnaires pour empêcher les canots d’approcher. On en reçoit cependant un qui apporte une gazette.

Le 24. – Le Bellerophon mouille à Torbay ; je vais à son bord peu après, vers 8 heures. L’Empereur me fait entrer ; je lui raconte ce qui m’est arrivé. Il me dit que l’amiral Hotham a envoyé un officier qui fera changer l’état actuel des choses et me demande si j’ai conservé la lettre. « Oui, Sire. » On apporte des gazettes. Un grand nombre de curieux s’approchent du Bellerophon ; on met des canots à la mer pour les éloigner. Je remarque que Las Cases porte la croix de la Légion d’honneur, qu’il n’avait pas en partant.

Le 25. – Il arrive des gazettes d’Exeter. Mme Bertrand, qui était bien avec M. Gambier, se brouille avec lui parce qu’il ne veut pas montrer ses journaux ; il se conduit quelque peu grossièrement.

Le 26. – A 1 heure et demie du matin, Sartorious revient de Londres ; à 3 heures, on met à la voile. Rien n’a transpiré sur son voyage. On arrive à Plymouth à 4 heures ; Maitland descend aussitôt à terre. Pendant son absence, la frégate la Liffey vient mouiller à bâbord du Bellerophon. Des embarcations, avec des officiers, font éloigner les chaloupes des curieux. On tire même des coups de fusil. Maitland fait savoir qu’il dînera à terre, chez l’amiral.

A 9 heures, il revient à bord, paraît embarrassé et ne dit rien positivement. Notre position ne semble pas s’améliorer. Nous commençons à éprouver tous des inquiétudes au sujet de savoir si Sa Majesté sera reçue. Las Cases ne le met pas en doute, non plus que le règne de Napoléon II. Il fait un grand éloge de la liberté anglaise. Il se dispute vivement avec Lallemand, qui l’envoie positivement promener. Pendant la nuit, une autre frégate, l’Eurotas vient mouiller à tribord. L’Empereur me dit de donner la lettre dont j’étais porteur à Maitland, qui la demande pour la porter à Londres. J’apprends alors que Las Cases, étant dans le canot de l’Empereur pour se rendre au Bellerophon, lui a demandé à être nommé par lui chevalier de la Légion d’honneur afin de mieux paraître lors de son entrée en Angleterre. Il avait aussi pris un uniforme de capitaine de vaisseau, ayant été aspirant avant la Révolution. Vanité des vanités !

Le 27. – Je demande à Maitland pourquoi les frégates sont mouillées si près de nous ; il ne me donne que de mauvaises raisons et finit par s’écrier que c’est par ordre de l’Amirauté. J’en parle à l’Empereur, qui me répond qu’il faut attendre la réponse de l’officier du Superb. Maitland fait un autre voyage à terre et, à son retour, paraît moins embarrassé. Il annonce, pour le lendemain, l’arrivée à bord de l’amiral Keith ; on ne tirera pas le canon parce qu’on ne l’a pas tiré pour Sa Majesté. Beaucoup de canots de curieux entourent le vaisseau ; un d’entre eux est chargé de musiciens. On est moins sévère que la veille sur la consigne.

Le 28. – A 5 heures, le capitaine Maitland se rend à terre. On me dit que je dois, avec Planat et Maingault, être transbordé sur la Liffey. Sa Majesté me fait appeler ; Elle ignorait cette mesure et m’assure qu’il est bien loin de son intention que je ne reste pas près d’Elle. Bertrand lui objecte que le lieutenant, en l’absence de Maitland, a l’ordre de me conduire à la Liffey. On attend le retour de Maitland. Beaucoup d’embarcations se dirigent avec des dames vers l’Eurotas, où un escalier est préparé, ce qui cause de grandes inquiétudes parmi nous ; nous craignons toujours d’être envoyés sur ces frégates. Maitland rentre et annonce que l’amiral Keith va arriver, que Planat et les autres sont sur la Liffey. Il pénètre chez l’Empereur et en ressort peu après. L’amiral arrive à 11 heures 3/4, entre chez Sa Majesté, y reste vingt à vingt-cinq minutes, sort, s’approche de Mmes Bertrand et Montholon, leur fait mille politesses et leur dit que tout le monde peut rester à bord, que l’on n’avait proposé d’autres bâtiments que pour que tout le monde y fût plus à son aise. Nous en ressentons un peu d’espérance. Maitland retourne à terre à 2 heures ; je le charge d’une lettre pour ma mère. Las Cases paraît avoir une croix d’or de la Légion, que lui aurait vendue Marchand. Nous éprouvons de nouvelles inquiétudes à cause des bruits qui courent. Le soir, Maitland revient, sombre.

Le 29. – Il pleut toute la journée. Maitland descend à terre à 5 heures. Il rapporte des journaux où il est question de nous envoyer à Sainte-Hélène. Singulier hasard : Montholon, étant aux lieux, entend dans la cabine de Maitland Mme Bertrand lui dire que Napoléon menace de se tuer s’il doit aller à Sainte-Hélène, mais qu’il s’attend bien à y aller, et que, comme c’est un monstre d’égoïsme qui verrait périr femme et enfants sans rien éprouver, elle prie le capitaine Maitland de solliciter pour que l’Amirauté fasse la liste des personnes qui doivent aller avec Sa Majesté à Sainte-Hélène et pour qu’on n’y mette pas son mari !… Montholon, Lallemand et moi, dans la cabine de Mme de Montholon, nous faisons demander Maitland et nous démentons ce qu’a dit Mme Bertrand. Maitland est d’un extrême étonnement que nous ayons appris cela. Il en convient ; nous ne pouvons nous retenir. Mme Bertrand me fait mille compliments. Je lui dis qu’il paraît que Sa Majesté n’est pas éloignée de se laisser conduire à Sainte-Hélène. Après le dîner, Mme Bertrand a une attaque de nerfs. Le soir, elle demande Montholon et tâche de découvrir s’il sait quelque chose de ce qu’elle a dit. Son inquiétude est extrême : les remords.

Le 30, dimanche. – Maitland part comme à l’ordinaire ; il revient à 2 heures rapportant des gazettes épouvantables ; il annonce la prochaine arrivée d’un sous-secrétaire d’Etat, porteur de la décision du gouvernement anglais. Notre abattement est extrême. Nous remarquons les allées et venues de Maitland, qui annonce que Keith ne viendra que le lendemain. Nous sommes de plus en plus tourmentés. Le bruit court que Sa Majesté ne pourra conserver avec elle que moi et quatre officiers. Montholon nous raconte que Mme Bertrand a voulu le violer… Putiphar.

Le 31. – Maitland va à terre à 6 heures ; il en revient à 10, annonçant de mauvaises nouvelles. L’amiral Keith et le sous-secrétaire d’Etat Bunbury arrivent à 11 heures 1/4 et entrent chez Sa Majesté avec qui ils restent enfermés pendant trois quarts d’heure. Ils lui apportent la nouvelle qu’Elle doit aller à Sainte-Hélène avec ses officiers, à l’exception de Rovigo et de Lallemand. L’Empereur déclare qu’il n’ira pas, que son sang rougira plutôt le Bellerophon, qu’en venant chez les Anglais il a fait le plus grand des hommages possibles à une nation dont la conduite actuelle jette un voile de ténèbres sur l’avenir de l’Angleterre. L’amiral le prie de lui adresser une lettre à ce sujet, et Sa Majesté écrit qu’elle préfère la mort à Sainte-Hélène, qu’Elle n’est point prisonnière de guerre. Elle nous dit ensuite qu’Elle ne veut point aller à Sainte-Hélène, que ce serait mourir d’une manière ignoble.

-Oui, Sire, nous écrions-nous, bien ignoble ! Il vaut mieux nous faire tuer en nous défendant ou mettre le feu aux poudres.

Lallemand et Rovigo, présents, écrivent à l’amiral pour se recommander aux lois anglaises. Dîner triste.

Le soir, Mme Bertrand court comme une folle chez l’Empereur, sans être annoncée, fait grand tapage, rentre chez elle et y recommence une scène épouvantable ; elle veut se jeter à la mer. Nous voyons tout. Lallemand fort ému parle aux Anglais et leur reproche leur conduite ; Maitland, de son côté, écrit à lord Melville ; il se dit fâché de ce qui arrive ; ce n’est pas ce qu’il avait pu croire. Lallemand et Rovigo écrivent à lord Bathurst.

Le 1er août. – Maitland, à son ordinaire, va à terre à 8 heures. Sa Majesté me répète que d’aller à Saint-Hélène, ce serait terminer sa carrière d’une manière ignoble, qu’Elle n’ira pas. Il y a une grande affluence de curieux. Nous en remarquons plusieurs ayant des œillets rouges à la boutonnière. Las Cases espère beaucoup de ces porteurs d’œillets.

Le 2. – A 9 heures 1/2, Maitland va à terre. L’Empereur ne déjeune pas avec nous. Mme Bertrand me fait sur le pont une scène de femme de la halle et veut que son mari se batte avec moi. Elle va jusqu’à lui dire qu’on voit bien qu’il n’est pas gentilhomme. Maitland fait le récit de tout cela à Sa Majesté sur sa demande.

Le 3. – Maitland va à terre ; rien d’important. Ennui. Toujours autour de nous des canots avec des hommes et des femmes portant des œillets rouges.

Le 4. – A 2 heures du matin, Maitland reçoit l’ordre de se tenir prêt à mettre à la voile. On lève l’ancre. Bientôt on apprend que le capitaine a ordre de sortir de la rade, que Sa Majesté n’aura même pas le droit de choisir les officiers qui l’accompagneront, mais que l’amiral Keith les désignera. L’Empereur répond à cela qu’il ne veut pas partir. Il ne déjeune pas avec nous et demande à parler à l’amiral qu’on attend, mais qui ne vient pas. Une corvette, le Prométhée, est à l’entrée du port. Nous sortons. Le Tonnant et l’Eurotas nous suivent. Sa Majesté ne sort pas de sa cabine ; on dit qu’Elle s’est empoisonnée.

Le capitaine se rend à la corvette où est Keith ; il revient en disant que Bertrand avait aussi été excepté, mais que l’amiral prendrait sur lui de le laisser partir s’il le désirait. Grandes hésitations de Bertrand et de sa femme. Il paraît toujours décidé à se séparer de Napoléon. Celui-ci ne dîne pas et ne sort pas. Le soir, Montholon va le voir : il paraît mieux et rit sur le désir que l’on aurait de le voir mourir. Il me demande des détails sur ceux qui le suivent. J’écris à ma mère.

Le 5. – Le vaisseau a toujours la même escorte. La journée se passe à rester en panne ou à croiser dans le canal. Sa Majesté toujours indisposée. Mer forte. Beaucoup de mal de mer. On dit que Keith, Cockburn et Hull sont à bord du Tonnant et qu’ils ont déclaré que Sa Majesté ne pourrait emmener que trois officiers.

Le 6. – A 8 heures, on voit au loin un vaisseau. On croit que c’est le Northumberland. A 11 heures, on est près de lui et l’escadre se dirige vers Torbay, où elle mouille hors de la rade. L’Empereur envoie enfin la liste des personnes qui doivent l’accompagner. J’y suis inscrit le quatrième. Bertrand va la porter à l’amiral avec l’ordre de Sa Majesté d’insister pour m’avoir. Quand il revient, il annonce que les Anglais ne veulent pas que je parte, mais l’Empereur insiste. Keith, Cockburn, Bunbury viennent voir Sa Majesté, qui proteste encore contre le traitement qu’on lui fait subir. Elle propose de compter Las Cases comme secrétaire, et alors je serais placé parmi les trois officiers. Les amiraux se consultent et ne décident rien. On nous remet des ceintures contenant 16 000 francs chacune. Montholon, poussé par sa femme, va chez l’Empereur et lui conseille de ne pas emmener Mme Bertrand. C’est, dit-il, une femme exécrable. L’indécision de Sa Majesté augmente. Bertrand partira-t-il ou ne partira-t-il pas ?

Le 7. – Las Cases va à 8 heures chez l’amiral. On lui fait quitter son épée et on nous dit à tous de rendre nos armes. Nous murmurons, car nous sentons augmenter la sévérité. Sa Majesté hésite encore à emmener Bertrand à cause de sa femme, mais ils vont faire auprès d’Elle une démarche, à la suite de laquelle Elle consent à les prendre.

Cockburn vient à midi avec un commissaire ; il annonce que l’on va embarquer : le commissaire dirige le transport des malles et les examine. Personne de nous ne veut être le témoin de cette expédition à laquelle Cockburn assiste. 80 000 francs de Sa Majesté sont séquestrés. Je prie l’amiral de me laisser mon domestique. Il refuse en disant :

-Voilà donc ces fameux officiers français qui ne savent pas supporter la perte d’un domestique !

A 2 heures, Sa Majesté dit adieu à Rovigo et à Lallemand, refuse au premier de reprendre la ceinture qu’il lui a confiée et donne au second la cargaison du Danois, soit 30 000 francs. Elle offre une tabatière à Maitland qui la refuse et donne une paire de pistolets au capitaine des marins et au second. Nous nous embarquons dans une chaloupe : Bertrand, l’amiral, Las Cases, Montholon, moi, Mme Bertrand et de Montholon et enfin l’Empereur. A l’arrivée au Northumberland, les matelots sont sur le pont ; Sa Majesté salue et cause avec quelques officiers. Un canot de curieux est coulé par un cutter ; deux ou trois personnes périssent. Avant dîner, l’Empereur cause avec M. Littleton et lord Lowther, membres du Parlement ; à 7 heures, nous dînons tous ensemble, puis nous jouons au vingt-et-un. Coucher à 11 heures. »

 

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( 20 février, 2021 )

La bataille de Waterloo racontée par les témoins…

waterloo

18 juin 1815. Une date mythique pour tous les napoléoniens… « Waterloo, la fin d’un monde… » comme l’a si joliment écrit le commandant Henry Lachouque. On ne compte plus les études en tout genre consacrées à cette bataille. Aussi, plutôt que de réécrire une nouvelle fois les faits de cette journée qui marque à jamais l’Histoire de notre pays mais aussi celle de l’Europe, nous avons préféré glaner çà et là quelques extraits de témoignages représentatifs. Nous avons complété ce choix de textes par une bibliographie d’ouvrages (et non exhaustive) se rapportant à Waterloo. 

Les troupes sont prêtes. La bataille éclate. 

Lieutenant au 26ème régiment d’infanterie légère et devenu aide de camp du général de La Houssaye (resté lui à Paris), le jeune Alexandre de Chéron a laissé une lettre (adressée à son général) et datée du 22 juin 1815. Il y raconte la bataille telle qu’il l’a vu :  »Le lendemain 18 juin, l’Empereur fit ses positions d’attaque. L’ennemi formait le fer à cheval devant nous. Notre corps tint la droite. La fusillade commença sur les neufs heures du matin [Chéron se trompe car tout le monde est d'accord pour dire que c'est à 11h30 que la bataille débuta]. Les colonnes d’attaque furent formées, on se porta en avant de tous côtés. L’attaque fut générale. Les soldats étaient dans un enthousiasme impossible à décrire. Les cris de  » Vive l’Empereur !  » se confondaient avec le bruit du canon. Cependant, l’ennemi, embusqué dans une position extrêmement avantageuse, protégé par une artillerie nombreuse et formidable ne parut point étonné de notre audace. Il fit un feu si terrible que nos têtes de colonne reculèrent en désordre ; alors la cavalerie chargea et dégagea l’infanterie en tuant beaucoup d’anglais ; ils prirent beaucoup de chevaux. L’ordre se rétablit et l’on continua à se battre avec un succès balancé. Enfin l’ennemi put dégager son centre pour se porter aux ailes. L’Empereur suivit ce mouvement. Les ailes tentèrent même à le rejoindre derrière nous et à nous couper la route. Le maréchal Blache [Chéron veut dire Blücher] était arrivé avec ses troupes sur notre droite. L’ennemi recommença le feu sur le centre, feu qu’il n’avait suspendu que pour nous donner plus de confiance et nous nous vîmes entourés pour ainsi dire, n’ayant pour tout point libre que la route. L’Empereur comptait sur les généraux Grouchy et Vandamme qui devaient prendre l’ennemi par derrière. Ils ne vinrent pas et nous fûmes sur les huit heures tellement pressés par des forces supérieures que nos troupes se replièrent successivement et finirent enfin par être dans un désordre impossible à décrire « .(Alexandre de Chéron, lettre du 22 juin 1815 contenue à la fin de ses  » Mémoires inédits sur la campagne de Russie. Présentés par Robert de Vaucorbeil « . Teissèdre, 2001)Victor Dupuy, quant à lui, est chef d’escadron, au 7ème hussards:  »Le 18 à quatre heures du matin, nous étions à cheval et vers huit heures, après avoir fait rafraîchir nos chevaux quelques instants, nous nous rendîmes sur le champ de bataille. Notre régiment fut détaché de la division et, avec trois escadrons de chasseurs, prit position à l’extrême droite, n’ayant pas d’ennemis devant nous ; Le combat s’engagea à notre gauche sur toute la ligne ; dès midi, la panique s’empara de quelques régiments d’infanterie du 1er corps d’armée et le sauve-qui-peut y fut prononcé. Ils fuyaient dans le plus grand désordre, je courus à eux avec un peloton de hussards pour les arrêter ; voyant parmi les fuyards, un porte-drapeau avec son aigle, je lui dis de me la remettre ; il l’avançait déjà pour me la donner, lorsque la réflexion me vint : « Je ne veux pas vous déshonorer, monsieur, lui dis-je, déployez votre drapeau, et portez-vous en avant, en criant avec moi, Vive l’Empereur !« . Il le fit sur-le-champ, le brave homme ! Bientôt les soldats s’arrêtèrent et dans peu d’instants, grâce à ses efforts et aux nôtres, près de trois mille hommes étaient réunis et avaient fait volte-face. Cette fuite était d’autant plus étonnante et extraordinaire que l’ennemi ne poursuivait pas ; mais par qui le malveillant sauve-qui-peut avait-il été prononcé ? On l’ignorait. Jusque vers quatre heures, nous restâmes paisibles spectateurs de la bataille. Dans ce moment le général Domon vint à moi ; le feu des Anglais était à peu près cessé ; il me dit que l’affaire était gagnée, que l’armée ennemie était en retraite, que nous étions là pour faire jonction avec le corps du maréchal Grouchy et que nous serions le soir à Bruxelles ; il partit. Peu de moments après, au lieu de faire jonction avec les troupes du maréchal Grouchy comme nous nous y attendions, nous reçûmes l’attaque d’un régiment de hulans prussiens. Nous le repoussâmes vigoureusement et lui donnâmes la chasse, mais nous fûmes forcés à la retraite par le feu à mitraille de six pièces de canon, derrière lesquelles les hulans se replièrent. Le colonel Marbot avait été blessé d’un coup de lance à la poitrine, dans l’attaque des Prussiens. Attaqués alors par l’infanterie, nous nous reployâmes sur le centre en battant en retraite. Dans notre mouvement rétrograde, nous rencontrâmes le maréchal Soult, major général, qui nous fit placer près d’une batterie de la garde pour la soutenir ; le canon ennemi nous fit quelque mal. »(Victor Dupuy :  » Souvenirs militaires, 1794-1816 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001). Le fameux Capitaine Jean-Roch Coignet assiste au début de la bataille :  »L’Empereur, ne recevant pas de nouvelles du maréchal Grouchy, donna l’ordre de l’attaque sur toute la ligne et la foudre éclata sur tous les points aux cris de : « Vive l’Empereur ! » (Capitaine Coignet :  » Cahiers. Présentés par Jean Mistler, de l’Académie Française. Avant-propos de Christophe Bourachot « . Arléa, 2001.) 

Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali, se trouvait près de Napoléon lors de la bataille :  »L’action commença au parc d’Hougoumont [Le château d'Hougoumont entouré de son parc et de son petit bois (aujourd'hui disparu)]. Cet endroit étant peu éloigné et assez élevé, on put voir assez facilement l’attaque et la défense. Ce fut avec beaucoup de peine que l’on parvint à en déloger l’ennemi. Les autres parties de la ligne de bataille étant éloignées ou cachées par les inégalités du sol, on pouvait bien voir à l’œil nu les divers mouvements qui s’opéraient. Une bonne partie de la journée s’était écoulée, et ce n’était que fort lentement que l’on avait gagné quelque terrain.  Dans l’après-midi, le corps prussien du général Bülow, qu’on avait pris d’abord pour celui du maréchal Grouchy, commença à faire quelques progrès et à donner des chances de succès à l’ennemi. Il était, je crois, trois à quatre heures. Au moment où les premiers boulets prussiens arrivaient sur notre droite, je fus envoyé à la ferme du Caillou pour dire à Pierron, maître d’hôtel, d’apporter une petite cantine, l’Empereur et quelques personnes de sa suite ayant besoin de prendre quelque nourriture. En allant, quelques boulets seulement traversaient la chaussée, mais, en revenant, il en arrivait une assez grande quantité. Peu loin et en arrière de l’endroit où était l’empereur, il y avait un chemin creux dans lequel était un grand nombre d’hommes tués de la garde anglaise (horse-guard) ; on les reconnaissait à leur haute stature et à leur grand casque orné d’une chenille noire.  Bülow repoussé, l’Empereur fit avancer les bataillons de la Vieille Garde sur les Anglais. La cavalerie avait déjà été lancée. Dès que la Garde eut joint l’ennemi, elle y sema la mort., et de toutes parts le fit reculer. Nos blessés, qui étaient en grand nombre, nous firent connaître l’opiniâtreté que mettaient les Anglais dans la résistance. Parmi les blessés, je vis le général Friant qui était encore à cheval ; quelques moments après, le colonel Mallet, qui était porté par ses soldats. Ce dernier me reconnaissant, me fit signe de lui donner une goutte d’eau-de-vie. Je le satisfis immédiatement : je portais le flacon de l’empereur. L’Empereur, qui, une demi-heure avant et peut-être plus, avait laissé la plus grande partie de son état-major et de son piquet d’escorte, pour diriger l’attaque de l’infanterie de la Garde, vint nous rejoindre une demi-heure après. La nuit commençait à couvrir le champ de bataille de ses ombres, lorsque le maréchal Blücher entra en ligne sur notre droite et porta le désordre dans quelques régiments français ; et ce désordre, se communiquant de proche en proche, devint général en peu de temps. Il fallut que la Garde fît un changement de front et ensuite qu’elle se formât en carrés, dans l’un desquels se réfugia l’Empereur avec sa suite pour échapper à la cavalerie prussienne qui inondait le champ de bataille. Le corps de Bülow, qui avait repris l’offensive et qui coupait déjà la chaussée, menaçait de nous envelopper entièrement. (Mameluck Ali :  » Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés et annotés par Christophe Bourachot « . Arléa, 2000).

Octave Levavasseur, officier d’artillerie et aide de camp du Maréchal Ney, se trouve aux premières loges lors de cette journée historique :  »Le 18 juin, reconnaissant que l’ennemi a pris position en avant de la forêt de Soignes et hérissé la crête de Mont-Saint-Jean, l’Empereur juge que c’est là que Wellington veut fixer la bataille ; il fait défiler l’armée en colonnes d’attaque et dispose ses lignes parallèlement à celles des Anglais. Le Prince Jérôme commandait notre aile gauche ; les comtes Reille et d’Erlon marchaient au centre ; Lobau et Duhesme à droite. Le Maréchal Ney avait le commandement de l’infanterie et de la cavalerie. Nous étions séparés de l’armée anglaise par un petit vallon dans lequel se trouvait, sur la grande route, la ferme de La Haye-Sainte, très rapprochée de la ligne ennemie. Pendant que nos troupes prenaient position, des boulets enlevèrent quelques files. Déjà le comte d’Erlon avait commencé son mouvement d’attaque, la bataille était engagée. Le Maréchal fit appeler tous les colonels de cavalerie et leur donna l’ordre de lui envoyer chacun un escadron. Ces escadrons étant venus se former derrière lui, il dit à un de ses plus anciens aides de camp, Crabet, général de brigade en retraite, revenu depuis quelques jours auprès de lui, de prendre le commandement de cette cavalerie, et il ajouta : « Vous allez suivre par la gauche et balayer tout ce qui se trouve entre l’artillerie ennemie et son infanterie en passant sur le terrain occupé par l’ennemi derrière La Haye-Sainte « . Pendant ce temps, le comte d’Erlon s’avançait au milieu de la mitraille sur la pente du plateau, mais il ne réussissait pas à prendre la position. Crabet défile et s’enfonce dans le vallon ; le maréchal se retourne et s’adressant à moi : « Levavasseur, dit-il, marchez avec cette charge« . (Octave Levavasseur :  » Souvenirs militaires, 1800-1815 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Capitaine Robinaux, du 2ème de ligne a les yeux grands ouverts sur la bataille qui commence :  »Le 18 juin, ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les anglais, attaquée par le 2ème corps d’armée commandé par le comte Reille qui s’en empare, ainsi que deLa Haie-Sainte. Planchenois [Plancenoit] et la ferme de La Belle-Alliance sont occupées par les français ; c’est vers ce point que Bülow se dirige… Sur les 10 heures du matin, toute l’armée française se mit en mouvement et s’avança dans la plaine ; l’armée était échelonnée et en colonnes serrées ; elles passèrent toutes, successivement, ces belles colonnes, au pied du mamelon de La Belle-Alliance où était l’Empereur et se dirigèrent chacune sur le point qui lui fut assigné. Le corps dont je faisais partie (le 2ème) se dirigea sur la ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les Anglais ; elle est située sur une petite hauteur qui domine la plaine sur tous les points, et au pied de cette ferme il y a un grand bois de taillis assez mal plantés, au-dessous duquel nous étions en colonne serrée ; nous formions l’extrême gauche de l’armée. 

Le comte Reille, qui commandait en chef le 2ème corps, vint nous donner l’ordre d’enlever la position occupée par les Anglais et de prendre la ferme pour point d’appui et de nous maintenir dans cette position pendant la bataille, sans perdre ni gagner du terrain. Aussitôt la charge fut ordonnée et nous montâmes en masse, la baïonnette croisée sur l’ennemi, qui fit une ferme résistance. Le combat fut opiniâtre ; de part et d’autre et la fusillade la plus meurtrière se poursuivit avec une égale ardeur une demi-heure suffit aux français pour enlever cette position formidable ; si nous eussions fait un grand nombre de prisonniers, tandis que sur le centre et la droite de l’armée la canonnade la plus vive et la fusillade la mieux soutenue se faisaient entendre ; nous tenions toujours ferme cette position importante.   Sur les 6 heures du soir, le maréchal Ney vint à notre position et nous cria d’une voix forte : « Courage, l’armée française est victorieuse, l’ennemi est battu sur tous les points ! « .

L’Empereur, voyant un corps qui débouchait dans la plaine, annonça aussitôt l’arrivée du Général Grouchy, commandant en chef la cavalerie ; aussitôt il fit attaquer les plateaux dits Mont-Saint-Jean, occupés par les Anglais sous le commandement du général en chef commandant les armées combinées Lord Wellington ; là il trouva une ferme résistance ; une artillerie nombreuse et embusquée vomissait feu et flamme de toutes parts ; la garde impériale s’avança sur-le-champ et enleva la position qui fut reprise à l’instant ; la garde forma aussitôt le carré et se battit ainsi avec acharnement sans exemple ; sommée plusieurs fois de se rendre, elle préféra la mort au déshonneur, et bientôt l’on entendit ces mots si dignes du caractère et du beau nom français : « La Garde meurt, mais elle ne se rend pas !…  »

(Capitaine Robinaux :  » Journal de route (1803-1832). Publié par Gustave Schlumberger « . Plon, 1908). 

Louis Bro, commandant le 4ème régiment de chevau-légers lanciers est également un des témoins de cette bataille : « A une heure du soir [de l'après-midi], la division Donzelot, précédée des batteries, marche sur le château de Goumont [Hougoumont], repousse une division belge et s’éparpille dans un terrain accidenté. Le corps anglais de Picton attaque son flanc gauche. La division Marcognet se précipite, mais ne peut sauver une batterie enlevée par la troupe de Ponsomby qui charge à la tête des dragons gris d’Ecosse. Notre infanterie, coupée en tronçons, se débande ; Drouet d’Erlon fait ordonner à la cavalerie de charger. Un terrain détrempé ne nous permet pas de manœuvrer à l’aise. J’enlève mon 4ème lanciers.  A droite d’un petit bois, nous apercevons la cavalerie anglaise, qui, promptement reformée, menace de tourner le 3ème chasseurs. Je prends la tête des escadrons en criant : « Allons, les enfants, il faut renverser cette canaille ! » Les soldats me répondent : « En avant ! Vive l’Empereur ! » Deux minutes plus tard, le choc a lieu. Trois rangs ennemis sont renversés. Nous frappons terriblement dans les autres ! la mêlée devient affreuse. Nos chevaux écrasent des cadavres et les cris des blessés s’élèvent de toutes parts.  Je me trouve un moment comme perdu dans les fumées de la poudre. L’éclaircie venue, j’aperçois des officiers anglais qui entourent le lieutenant Verrand, porte-aigle. Ralliant quelques cavaliers, je me porte à son secours. Le maréchal des logis Orban tue d’un coup de lance le général Ponsomby. Mon sabre fauche trois de ses capitaines. Deux autres peuvent fuir. Je retourne sur le front pour sauver mon adjudant-major. J’avais vidé mon deuxième pistolet quand je sentis tout à coup mon bras droit paralysé. De la main gauche, j’abattis l’agresseur qui me bravait… Un éblouissement me força à saisir la crinière de mon cheval. J’eus la force de dire au major Perrot : « Prenez le commandement du régiment !« . Le général Jacquinot, survenu, en voyant le sang inonder mes vêtements, me soutint et dit : »Retirez-vous ! » Et il partit pour la charge. Le major Motet coupa mon dolman et appliqua un bandage sur charpie, en prononçant : « Ce n’est pas mortel, mais il ne faut pas rester ici. » La rage de quitter mes escadrons me fit verser des larmes. »(Général Bro :  » Mémoires, 1796-1844 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Colonel Trefcon, chef d’état-major de la 1ère division d’infanterie du corps d’armée de Reille, nous donne une affirmation bien révélatrice sur l’intensité des combats :  »A trois heures, le champ de bataille ressemblait à une véritable fournaise. Le bruit du canon, celui de la fusillade, les cris des combattants, tout cela joint au soleil ardent le faisait ressembler à l’enfer des damnés « . (Colonel Trefcon :  » Carnet de campagne, 1793-1815. « , A la Librairie des Deux Empires, 2003). Le chirurgien Louis-Vivant Lagneau, du 3ème régiment des grenadiers à pied de la Vieille Garde, a lui aussi sa propre vision de la bataille:  »On est obligé, sur le soir, de se retirer, ce qui n’a pas lieu sans désordre. L’Empereur, derrière lequel j’étais à dix pas, entre son état-major et la ferme de La Belle-Alliance, d’où j’avais été chassé ainsi que mes blessés, par les tirailleurs prussiens, qui débusquaient d’un petit bois sur notre droite, eut un instant son attention fixée sur ce point, où il s’attendait à voir arriver le maréchal Grouchy, auquel des ordres avaient été expédiés ; mais ils n’étaient pas arrivés au maréchal. L’Empereur comptait bien sur lui, car il regardait souvent à sa montre et faisait dire au général Duhesme, qui était à l’aile droite et qui demandait des secours, qu’il tint bon et que Grouchy ne tarderait pas à lui arriver en aide. J’étais là avec Larrey, le chirurgien en chef de la Garde, il y avait aussi Zinck, avec une ambulance. Il avait été forcé, comme nous, d’abandonner la partie et s’était rapproché, comme moi, du groupe de l’Empereur. Il y avait là aussi le collègue Champion, qui, avec Zinck avait établi l’ambulance de la Garde près de la mienne, dans une grange, sous les ordres de Larrey.   Napoléon croyait la bataille gagnée au moment où nous fûmes délogés de notre ambulance, parce qu’il croyait que les Prussiens, qui nous envoyaient des coups de fusil sur la ferme de La Belle-Alliance, étaient eux-mêmes poussés par derrière par le corps de Grouchy. Il était alors à peu près deux heures et demie ou trois heures. Malheureusement c’était bien les Prussiens et les Prussiens tout seuls, commandés par le général Bülow. Grouchy n’avait pas reçu trois messages que lui avait adressé l’Empereur. Les aides de camp avaient été pris par l’ennemi, et lui, Grouchy, qui avait eu au début de la bataille et peut-être dès la veille, l’ordre de retenir les Prussiens au pont de Wavre, pour en finir avec les Anglais, avant qu’ils pussent se réunir à eux, s’était contenté, avec ses 25 ou 30 000 hommes d’excellentes troupes, d’observer le pont, où les Prussiens avaient laissé une seule division, tandis qu’avec tout le reste de leur armée Bülow se dirigeait sur notre champ de bataille. » (Louis-Vivant Lagneau :  » Journal d’un chirurgien de la Grande-Armée, 1803-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot ». LCV, Editeur, 2000). Dieudonné Rigau, chef d’escadrons au 2ème dragons, apporte dans ses  » Souvenirs des guerres de l’Empire  » un témoignage presque symbolique : »Je me suis retiré le dernier du champ de bataille avec un escadron et toujours au pas, sans que l’ennemi ait osé s’adresser à nous, quoique nous débordant de tous côtés. Arrivé près de la position où se trouvait l’Empereur, je m’arrêtai, et j’entendis distinctement Napoléon dire : « Que l’on déploie l’aigle du bataillon de l’île d’Elbe , qui était couvert de son étui. On cria Vive l’Empereur !. Mais le destin s’était prononcé ; il dut se retirer. «  (Dieudonné Rigau :  » Souvenirs des guerres de l’Empire « . A la Librairie des Deux Empires, 2000). 

Voilà Grouchy ! Non, ce sont les Prussiens !… 

Quelques pages plus loin, Levavasseur, aide de camp de Ney poursuit :  »Sur les 6 heures du soir arrive auprès du Maréchal Ney le général Dejean. « Monsieur le maréchal, lui dit-il, Vive l’Empereur ! Voilà Grouchy !  » Le maréchal m’ordonne aussitôt de passer sur toute la ligne et d’annoncer l’arrivée de Grouchy. Prenant le galop, élevant le chapeau au bout de mon sabre et passant devant la ligne : « Vive l’Empereur ! m’écrié-je, soldats, voilà Grouchy ! « . Ce cri soudain est répété par mille voix ; l’exaltation des soldats est à son comble ; ils s’écrient tous : « En avant ! En avant ! Vive l’Empereur ! » A peine arrivé à l’extrémité de notre ligne, des coups de canon se font entendre sur nos derrières. Le plus grand silence, l’étonnement, l’inquiétude succèdent à cet enthousiasme. La plaine se couvre de nos équipages et de cette multitude de non-combattants qui suivent toujours l’armée ; la canonnade continue et s’approche. Officiers et soldats se mêlent, se confondent avec les non-combattants. Je viens, atterré, auprès du maréchal, qui me prescrit d’aller reconnaître la cause de cette panique. J’arrive auprès du général [nom laissé en blanc par l'auteur] qui me dit :  » Voyez ! Ce sont les Prussiens !« . Je retourne cherchez le maréchal, que je ne retrouve pas. Notre armée ne formait plus alors qu’une masse informe, où tous les régiments étaient confondus. Dans cet instant fatal, il n’y a plus de commandement, chacun reste interdit en présence d’un danger qu’on ne peut définir. Vient Drouot qui s’écrie :  » Où est la Garde ? Où est la Garde ?  » Je la lui montre ; il s’en approche en criant :  » Formez le carré !  » Je vois alors l’Empereur passer près de moi, suivi de ses officiers. Arrivé près de sa Garde, placée en face de lui, de l’autre côté de la route :  » Qu’on me suive !  » dit-il, et il marche en avant sur le chemin que cent pièces de canon balayent « .  Le capitaine Coignet assiste lui aussi à l’arrivée des Prussiens :  » Arrive de notre aile droite un officier près de l’Empereur, disant que nos soldats battaient en retraite :  » Vous vous trompez, lui dit l’Empereur, c’est Grouchy qui arrive.  » Il ne croyait pas à un pareil contretemps. Il fit partir de suite dans cette direction pour s’assurer de la vérité. L’officier, de retour, confirma la nouvelle qu’il avait vu une colonne prussienne s’avancer rapidement sur nous et que nos soldats battaient en retraite. «  Robinaux, capitaine au 2ème de ligne écrit :  » Le prétendu corps du Général Grouchy n’était autre qu’un corps prussien fort de quinze mille hommes commandés par Blücher qui vint couper notre armée et la prendre en flanc ; l’épouvante devint générale; les bruits les plus sinistres se répandirent dans toute l’armée… «  

La bataille s’achève. La déroute commence. 

Robinaux, encore lui, poursuit :  »Nous avançâmes de 200 ou 300 pas dans la plaine pour voir les mouvements de notre armée, car nous ne recevions point d’ordres. Qu’y vîmes-nous ? Nos troupes en pleine retraite sur tous les points ; nous en avertîmes aussitôt le général qui commanda :  » Colonnes en retraites « , dès qu’il s’en fut assuré par lui-même, et nous recommanda de garder le plus grand ordre ; le tout ne fut pas de longue durée ; nous recevions quelques boulets par derrière, et des soldats effrayés, regardant derrière eux, aperçurent nos lanciers polonais ; ils les prirent pour de la cavalerie anglaise, et s’écrièrent : « Nous sommes perdus !  » Le bruit s’en répandit dans toute la colonne, et bientôt nous fûmes dans un désordre complet ; chacun ne pensa plus qu’à son propre salut ; impossible de rallier les soldats égarés ; la cavalerie suivit l’impulsion de l’infanterie ; j’ai vu des dragons en retraite, au galop, renverser des malheureux fantassins et monter sur leur corps avec leurs chevaux ; cela m’est arrivé une fois ; ennuyé d’un pareil désordre, et exténué de fatigue à force de courir, car il y avait une demi-heure que nous courions dans la plaine sans être poursuivis, je m’en étais aperçu plusieurs fois et je ne cessai de le répéter à haute voix, en criant :  » Halte, rallions donc, rien ne nous poursuit. «  Le chef d’escadron Victor Dupuy, poursuit son récit :  » Peu après, nous reçûmes l’ordre de nous porter en arrière, pour nous opposer à des tirailleurs prussiens. Jusque-là, nous pensions que la bataille était gagnée sur les autres points de la ligne ; mais lorsque, arrivés sur la grande route, nous la vîmes encombrée de fuyards, nous fumes détrompés. Nous cherchâmes d’abord à les rallier, mais cela fut impossible, il fallut faire aussi retraite, mais du moins, nous la fîmes en ordre, marchant à quelques centaines de pas sur le côté de la route, jusqu’à ce que la nuit et les difficultés du chemin nous eussent forcé à y rentrer et à marcher pêle-mêle, avec les fuyards de toutes armes. Notre défaite était calculée à l’avance : des caissons dételés, dont les timons étaient enchâssés les uns dans les autres, avaient été placés de distance en distance en travers de la grande route, pour entraver notre marche et arrêter notre matériel et nos bagages. De larges fossés la bordaient ; il fallut souvent faire mettre pied à terre à quelques-uns de nos hommes, pour en abattre les talus et pratiquer ainsi des passages. «  Ali, le mameluck de l’Empereur, après la prise par l’ennemi de la voiture de Napoléon et des équipages impériaux restés au Caillou, suit son souverain dans la déroute :  » Dans la longue colonne de soldats de toutes les armes, de tous les corps, de tous les régiments qui battaient en retraite, marchant pêle-mêle, chacun allant pour son compte, le très petit groupe dont l’empereur était le noyau marchait avec tout le monde, se dirigeant sur Philippeville. La nuit était une nuit d’été sans lune ; on voyait, mais on ne pouvait distinguer ; sur la route, çà et là, étaient des feux de bivouac où se reposaient des hommes fatigués et mourant de faim. Tranquillement et silencieusement, on cheminait au pas des chevaux « . Sur l’issue de la bataille, le chirurgien Lagneau a sa propre version des faits:  » La triste vérité fut que les Prussiens, qui n’étaient pas talonnés, comme le croyait Napoléon, par Grouchy, écrasèrent Duhesme et le corps de la Jeune Garde, qu’il commandait à notre aile droite, et qu’ils vinrent se placer sur nos derrières, sur la route de Charleroi, pour nous couper toute retraite. Heureusement qu’ils n’avaient d’abord que des pelotons de cavalerie. Le mouvement rétrograde se prononçant, je suis assez heureux, avec quelques blessés encore ingambes et des hommes valides, qui ne peuvent plus retourner où l’on se bat, pour me tirer de là grâce à mon excellent cheval. J’ai dans cette retraite, pour compagnon d’infortune, le capitaine (chef de bataillon) Friant, de la Vieille Garde. Il est le fils du général Friant, de la Garde. Nous marchons toute la nuit au milieu des colonnes en retraite et des hommes isolés et nous franchissons le matin à Charleroi, où tout est en désordre, les rues encombrées de voitures de charbon et de bagages militaires « . 

L’aide de camp Levavasseur découvre Génappe en plein désordre :  » Quel fut mon étonnement, à mon arrivée à Génappe, de voir cette ville encombrée de voitures, au point qu’il était impossible de passer debout dans les rues ; les fantassins étaient obligés de ramper sous les équipages pour se frayer un passage ; la cavalerie tournait la ville. Parvenu sur la route, au-delà de la place, indigné de ne voir aucun ralliement, je me plaçai en travers, et, tirant mon sabre, je m’écriai :  » De par l’Empereur, on ne passe pas !  » Un officier de hussards, croyant que j’avais reçu l’ordre d’agir ainsi, se mit à côté de moi, et l’un et l’autre nous barrâmes le passage. Alors nous entendîmes tous les officiers et soldats s’écrier :  » Par ici le 25ème, le 12ème, le 8ème ! etc., etc. Tous cherchaient à se rallier, et toute la nuit se passa au milieu de ces cris « Bro, cité plus haut, alors qu’il est blessé et qu’il se dirige dans une calèche en route d’abord pour Charleroi écrit encore :  » A cinq heures du soir, quand la canonnade faisait rage, nous étions arrivés devant Génappe. Un long charroi d’artillerie encombrait la voie. J’appris en ce lieu que l’armée française exécutait sa retraite. Deux cavaliers nous jetèrent en passant la nouvelle que Napoléon avait été tué dans un carré de la Garde. Cela me causa un malaise inexprimable. «  

Jean-Baptiste Jolyet, chef de bataillon au 1er régiment d’infanterie légère fait également partie des nombreux blessés.  » J’arrivai ainsi à Génappe. Là, les voitures, les caissons, les canons étaient tellement les uns sur les autres que ceux qui se hasardaient dans cette bagarre risquaient fort d’être écrasés… Tout à coup, au moment où nous nous y attendions le moins, nous entendîmes les trompettes de la cavalerie prussienne qui galopait dans les rues. Je me rappellerai toujours la tentation que j’éprouvai en entendant ces sonneries triomphantes ; nous nous disions les uns aux autres à voix presque basse :  » Pauvre France ! Pauvre armée !  » et nous songions avec rage et avec honte, que rien ne pouvait nous empêcher d’être prisonniers  » . (Jean-Baptiste Jolyet :  » Souvenirs de 1815 « , in  » Souvenirs et correspondance sur la bataille de Waterloo « . Teissèdre, 2000). Le Capitaine Aubry (du 12ème chasseurs) a été blessé au pied lors de la bataille de Fleurus. Il est emmené par le général Vinot (blessé lui aussi) dans une maison (à Fleurus). Les deux hommes se reposent. Nous sommes le soir du 18 juin 1815 :  » Nous étions couchés quand, dans la nuit le domestique de la maison est venu me dire que l’armée battait en retraite. Je me suis fait porter vers mes chevaux et, après être monté à cheval, j’ai été me poster en vedette à l’entrée de la ville…Il s’est trouvé que l’ennemi ne s’est pas mis à la poursuite des français, car il aurait pris toute l’armée qui, saisie de panique, s’était mise dans une déroute épouvantable, abandonnant tout son matériel, son artillerie, ses bagages, ses blessés sur le champ de bataille. Si il y avait eu une réserve pour soutenir la retraite, elle ne se serait pas changée en une déroute que l’ennemi devait ignorer : il était nuit, et lui-même se croyant battu et s’apprêtait pour continuer le lendemain… Le fait est que le soir de Waterloo il fallait cesser le feu et bivouaquer sur le champ de bataille. Les Anglais et les Prussiens étaient sur les dents et plus maltraités que nous ; c’est eux qui auraient battu en retraite pendant la nuit… Il y eut un sauve-qui-peut et une panique générale ; personne n’a été mieux à même que moi de voir cette terrible échauffourée… Et Aubry poursuit plus loin son témoignage :  » Sur toute la route que je parcourais, c’était une confusion inexprimable ; toutes les armes étaient confusément mêlées : cavalerie, artillerie, infanterie, voitures de cantinières, tout le train d’une armée marchait pêle-mêle, se croyant poursuivi, tandis que l’ennemi était resté sur le champ de bataille de Waterloo, ignorant notre déroute et appréhendant la continuation de cette terrible lutte pour le lendemain. « (Capitaine Aubry :  » Souvenirs du 12ème chasseurs « . A la Librairie des Deux Empires, 2002). 

Jean-Baptiste d’Héralde, était chirurgien-major au 12ème régiment d’infanterie légère. Présent lors de la campagne de Belgique, blessé le 16 juin à Fleurus, il ne participa pas à Waterloo. Néanmoins, se trouvant dans la ville même de Fleurus, il assiste lui aussi à la débâcle :  » A onze heures du soir [le 18 juin 1815], on entendait bien distinctement des coups de fusils sur le terrain où nous avions combattu le 16 [lors de la bataille de Fleurus]. Enfin, à minuit, plusieurs coureurs arrivèrent et tous nous assurèrent que notre armée était en retraite. Sur ces dires, on prit les armes et les quatre colonels arrêtèrent que la division quitterait Fleurus à une heure après minuit pour rétrograder sur Charleroi. Nous y arrivâmes le 19 à six heures du matin. A 300 pas de la ville, on trouve à sa droite la route de Bruxelles et c’est là, sur cette route, que nous pûmes nous convaincre des désastres de Waterloo. On voyait arriver en masse et dans le plus grand désordre notre cavalerie : lanciers, cuirassiers, hussards, dragons, chasseurs, tous marchaient pêle-mêle, les rangs et les armes étaient confondus. Presque toutes les lances étaient encore dégoûtantes de sang, ce qui attestait par écrit qu’on n’avait pas fait demi-tour sans combattre.  » (Jean-Baptiste d’Héralde :  » Mémoires d’un chirurgien de la Grande-Armée. Transcrits et présentés par Jean Chambenois « . Teissèdre, 2002). 

Le mot de la fin… 

Enfin, laissons la parole au célèbre Marbot, qui, à Waterloo, était colonel du 7ème hussards :  « Laon, 26 juin 1815. Je ne reviens pas de notre défaite !… On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles. J’ai été, avec mon régiment, flanqueur de droite de l’armée pendant presque toute la bataille. On m’assurait que le maréchal Grouchy allait arriver sur ce point, qui n’était gardé que par mon régiment, trois pièces de canon et un bataillon d’infanterie légère, ce qui était trop faible. Au lieu du maréchal Grouchy, c’est le corps de Blücher qui a débouché !… Jugez de la manière dont nous avons été enfoncés, et l’ennemi a été sur-le-champ sur nos derrières !… On aurait pu remédier au mal, mais personne n’a donné d’ordres. Les gros généraux ont été à Paris faire de mauvais discours. Les petits perdent la tête, et cela va mal… j’ai reçu un coup de lance dans le côté ; ma blessure est assez forte, moi j’ai voulu rester pour donner le bon exemple. Si chacun eût fait de même, cela irait encore, mais les soldats désertent à l’intérieur ; personne ne les arrête, et il y a dans ce pays-ci, quoi qu’on dise, 50.000 hommes qu’on pouvait réunir ; mais alors il faudrait peine de mort contre tout homme qui quitte son poste et contre ceux qui donnent permission de le quitter. Tout le monde donne des congés, et les diligences sont pleines d’officiers qui s’en vont. Jugez si les soldats sont en reste ! Il n’y en aura pas un dans huit jours, si la peine de mort ne les retient… Si les chambres veulent, elles peuvent nous sauver ; mais il faut des moyens prompts et des lois sévères… On n’envoie pas un bœuf, pas de vivres, rien… ; de sorte que les soldats pillent la pauvre France comme ils faisaient en Russie… Je suis aux avant-postes, sous Laon ; on nous a fait promettre de ne pas tirer, et tout est tranquille… «  (Général Baron de Marbot :  » Mémoires « . Plon, 1891, 3 volumes.) 

Waterloo : quelques chiffres… 

Début de la bataille : 11h35.
Fin de la bataille : vers 21 heures. 

Forces françaises : Garde 1er, 2ème, 6ème corps, 3ème et 4ème corps de réserve de cavalerie. 

Forces anglo-hollando-belges : 85 000 hommes.
Forces prussiennes : 127 000 hommes (Les 4 corps prussiens) 

Pertes françaises : environ 20 000 tués et blessés.
Pertes alliées : environ 20 000 tués et blessés (dont 7000 prussiens)

 (D’après : Alain Pigeard :  » Dictionnaire de la Grande-Armée « . Tallandier, 2002, page 790).   

Pour en savoir plus sur le sujet : 

 Capitaine Jean-Baptiste Lemonnier-Delafosse:  » Souvenirs militaires. Présentés par Christophe Bourachot « . LCV, Editeur, 2002. (L’auteur, capitaine au 37ème de ligne, a consacré un excellent chapitre de ses souvenirs à la journée du 18 juin 1815).

 » Waterloo. Récits de combattants « Teissèdre, 1999 (Un recueil de plusieurs témoignages : Citons notamment ceux du colonel Heymès, aide de camp de Ney et du Général de Brack (« Récit inédit d’un combattant  » dont deux versions sont proposées ici) ; 

Jean Thiry :  » Waterloo « . Berger-Levrault, 1943. 

Henry Houssaye:  » 1815. Waterloo ». Perrin et Cie, 1898 (Réédité souvent, cet ouvrage reste de loin un des meilleurs qui soit). 

Commandant Henry Lachouque :  » Waterloo, la fin d’un monde « . Lavauzelle, 1985 (Bien illustré). 

Jacques De Vos :  » Les 4 jours de Waterloo, 15-16-17-18 juin 1815 « . Editions Jean Collet, 1997. 

 A.Brett-James :  » Waterloo raconté par les combattants « . La Palatine, 1969. 

Robert Margerit :  » Waterloo, 18 juin 1815 « . Gallimard, 1974. 

Jacques Logie:  » Waterloo, la dernière bataille ». Ed. Racine, 1998. 

C.B.

 

                                                                                               

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( 1 décembre, 2020 )

Les chevaux de bataille de Napoléon.

2016
« Dans son numéro du mois de mai 1892, la « Revue de Cavalerie » a publié un article anonyme intitulé « Les chevaux de bataille de Napoléon 1er ». Il nous a paru intéressant de reproduire dans la « Revue des Etudes Napoléoniennes » cette très intéressante étude. Jean BRUNON (Extrait de la « Revue des Etudes napoléoniennes », 1932) 
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L’excellente « Revue militaire suisse », qui paraît à Lausanne, contient dans sa dernière livraison, d’intéressants renseignements, en partie inédits, sur les chevaux de bataille de Napoléon 1er. En effet, le piqueur de l’Empereur, Noverraz, était vaudois. Son témoignage est souvent invoqué par l’auteur de l’article qui s’appuie, pour le reste, sur une longue et consciencieuse étude publiée récemment par le « Daily Magazine », la plus anciennes et la plus importante des revues anglaises consacrées au sport, par Sir Francis Lawley, fils de Lord Wenlock. M. Lawley commence par reproduire une conversation à Sainte-Hélène entre l’Empereur et le célèbre médecin O’Meara. Parlant des occasions où, dans sa carrière, il avait connu les plus grands dangers, l’Empereur racontait qu’à Arcole, son cheval rendu furieux par une blessure, s’était emporté et l’emmenait tout droit dans les lignes autrichiennes, lorsqu’il s’enfonça jusqu’au cou dans un bourbier où il faillit rester sous son cheval mort et tomber aux mains des Autrichiens. En comme, Napoléon disait avoir eu, d’Arcole à Waterloo, dix-huit ou dix-neuf chevaux tués sous lui. M. Lawley fait remarquer que ce chiffre n’a rien d’invraisemblable, puisque le maréchal Blücher en perdit au moins autant que le général Forrest, un des plus brillants officiers de cavalerie du Sud, dans la guerre de Sécession, qui vit tomber sous lui trente chevaux en quatre ans. Sans être ce que l’on appelle un écuyer, Napoléon était mieux que cela pour son métier de conquérant, c’est-à-dire un hardi, solide et infatigable cavalier. Pour lui tout cheval devait remplir, en premier lieu, la condition d’être un bon et docile véhicule, allant dans tous les trains, à toutes allures, au gré de sa pensée. Nous le savons par le témoignage de son piqueur Noverraz, de Lausanne, qui nous a souvent raconté les transes par lesquelles il dut passer pour suivre les intrépides cavalcades de son vénéré maître. On le sait aussi par divers récits de ses officiers d’ordonnance, notamment le comte de Ségur : il raconte qu’après sa nomination comme Général en chef de l’Armée de Paris, Bonaparte circulait jour et nuit à cheval dans les diverses rues de la capitale pour surveiller l’exécution de ses ordres, sans nul souci des précautions à prendre sur de mauvais pavés ou dans des défilés encombrés. Il montait et descendait à grande allure les escaliers du jardin des Tuileries et ceux qui existaient alors sous le péristyle, au grand désespoir de sa suite. Quand on lui faisait remarquer que ces inutiles grimpades et dégringolades n’étaient pas sans danger pour lui, il répondait : « Bah ! J’ai mon étoile ! », et quand on lui opposait le danger pour les montures, il répliquait : « La mère aux chevaux n’est pas morte ! » En résumé, dès sa jeunesse, le grand gagneur de batailles était ce que l’on appelle un brillant et heureux cavalier casse-cou. Il est inutile de dire que nous savons fort peu de choses de la plupart des chevaux de Napoléon. Toutefois ce n’est pas le cas pour tous et M. Lawley a réuni des détails sur « Marengo » que l’Empereur montait à Waterloo, « Austerlitz », « Maria » (une jument grise nommée d’après l’Impératrice), « Ali » et « Jaffa ». Le « Daily Magazine » reproduit les portraits d’ « Ali » et de « Marengo » d’après les originaux existant en Angleterre ; ils sont blancs comme, d’ailleurs, presque tous les chevaux du Petit Caporal. Le plus célèbre des cinq est « Marengo » dont le squelette est conservé à l’Institut militaire de Whitehall à Londres, et dont un sabot, transformé en tabatière, est toujours sur la table des officiers de la garde royale au palais de Saint-James, avec l’inscription suivante sur le couvercle d’argent : Sabot de « Marengo », cheval de bataille barbe, ayant appartenu à Bonaparte, monté par lui à Marengo, Austerlitz, Iéna, Wagram, en Russie et à Waterloo. » Autour du sabot se lisent ces mots : « Marengo » fut blessé à la hanche à Waterloo, pendant que son cavalier l’enfourchait sur le terrain des avant-postes. Aussi dans les batailles précédentes, ce bon destrier avait été blessé. Si nous devons ajouter foi à cette inscription, Napoléon a dû le monter pendant au moins quinze ans, de Marengo à Waterloo ; nous nous permettrons d’en douter. Quoiqu’il en soit « Marengo », dont le portrait aussi bien que le squelette est conservée à l’Institut militaire, est bien le cheval que l’Empereur avait à Waterloo, et probablement celui dont le colonel Charras veut parler dans sa « Campagne de 1815 », lorsqu’il raconte que Napoléon, en montant à cheval le matin de Waterloo, se mit dans une violente colère contre un soldat maladroit qui, en l’aidant à se mettre en selle, faillit le faire tomber par dessus son cheval. C’est encore « Marengo » qui porta l’Empereur jusqu’à Charleroi après la bataille, mais M. Lawley ne nous explique pas comment il se fait que le cheval soit venu finir ses jours à l’Institut militaire et c’est un point qu’il serait intéressant d’élucider. Peut-être devint-il la propriété d’un gentilhomme français établi vers 1815, au château de Glassenburg, dans le comte de Kent, pendant la minorité des propriétaires légitimes. Ce gentilhomme, dont le nom n’a malheureusement pas été conservé, était l’ami de l’Empereur et avait avec lui un autre cheval de bataille , « Jaffa », un arabe que Napoléon avait pris en Egypte. Le vieux coursier fut très bien soigné à Glassenburg ; mais, en 1829-il avait alors 37 ans- il était tellement affaibli qu’on se décida à l’abattre. Le fils de celui qui lui déchargea un coup d’escopette vit encore [1892] et, dans son parc, on peut lire sur une petite colonne l’épitaphe suivante : « Sous cette pierre repose « Jaffa », fameux cheval de bataille de Napoléon, âgé de 37 ans ». C’est de lord Wolseley, qui connaît à fond tout ce qui a trait au grand capitaine, que l’auteur tient cette anecdote. Un autre admirateur anglais de Napoléon a remis à M. Lawley un portrait d’ « Ali » avec cette légende : «Ali », cheval de bataille de Napoléon 1er. Ce cheval fut pris en Egypte sous Ali-Bey, monté par un soldat du 18ème dragons, capturé par les Mamelucks et repris par les Français.Ceci le fit remarquer du général Menou qui l’emmena en Europe et en fit cadeau au Premier Consul. Depuis lors, Bonaparte le monta dans toutes les batailles ; à celle de Wagram, par exemple, où il resta en selle de quatre heures du matin à six heures du soir. Il faut faire la part de la confusion et de l’exagération en ce qui concerne les noms des chevaux montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo » aient été montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il ne serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo » aient été montés le même jour, puisque, dans ses « Mémoires », Mme de Rémusat nous dit que son protecteur éreintait souvent quatre ou cinq chevaux en un jour. Il semble y avoir contradiction entre la légende qui attribue à « Marengo » l’honneur d’avoir porté Napoléon à Austerlitz et les « Mémoires » du général Vandamme [Il s’agit ici d’une confusion car cet officier n’a pas laissé de « Mémoires ». Note de C.B.], où il est fait mention d’un cheval gris de fer, 1 mètre 60, qui fut baptisé « Austerlitz » après la victoire. Il est certain de Napoléon avait un cheval de ce nom correspondant bien à la description donnée par Vandamme, puisqu’il y a un portrait de lui à Londres chez Lord Rosebery, un des hommes les plus compétents sur tout ce qui se rattache à l’épopée napoléonienne. Passons à la jument « Maria ». M. Lawley a eu la bonne fortune de rencontrer un vieux Mecklembourgeois, nommé Schallen, âgé de plus de 95 ans, qui se souvenait d’avoir vu les régiments de cavalerie française traverser la petite ville d’Ivenack, dans le Mecklembourg, en marche sur Moscou. Le général Lefebvre-Desnouettes y admira beaucoup les chevaux de race du baron de Plessen, et, en particulier, une jument grise qui descendait de « King–Herald » un des plus fameux étalons du Stud-Book britannique. Le général l’acquit et l’envoya à l’Empereur, qui lui donna le nom de « Maria »-celui de sa femme- et la monta pendant une grande partie de la campagne de 1813. Plus tard, la jument tomba on ne sait comment, aux mains des Prussiens, qui la restituèrent au baron de Plessen. Elle mourut à Ivenack, et Schallen raconte qu’on y voit encore son squelette religieusement conservé par les héritiers du baron dans leur vieux château d’Ivenack. Naturellement l’équipement des chevaux de Napoléon était de « primo cartello ». La sellerie ne laissait rien à désirer : siège, troussequins, genouillères, tout était parfait de matériaux et de confection. Le Musée de Lausanne en possède des spécimens probants, c’est-à-dire : trois excellentes selles à l’anglaise, revêtues de velours cramoisi, avec housses et fontes à l’avenant et étriers en argent suspendus à de fortes et fines courroies ; trois brides et trois martingales à garnitures d’argent. Le grand Empereur destinait à son fils ces effets personnels et, pour cela, il les avait confiés à son fidèle Noverraz qui les conserva longtemps à sa villa « La Violette » à Lausanne. En juin 1848, Noverraz, las d’attendre un ayant-droit, remit son précieux dépôt au gouvernement vaudois qui en orne le musée cantonal de Lausanne. Avec d’autres objets de même provenance, entres autres quatre fusils de chasse et quelques reliques de Longwood, notre habile préparateur, M. Bastian, en a composé une fort intéressante vitrine qui attire de nombreux visiteurs étrangers. L’auteur de l’article de la « Revue militaire suisse » ne donne que des indications peu précises, ou encore légèrement inexactes, sur les souvenirs de Napoléon, provenant du piqueur Noverraz, conservés au Musée de Lausanne (Don de J.-J. Mercie). Ces équipages de cheval de l’Empereur, du type de ceux qu’il utilisait en campagne, sont les seuls que nous connaissions ; à ce titre, leur intérêt est donc plus considérable encore que les harnachements de luxe, magnifiquement ornés, plus généralement connus, et nous jugeons qu’il vaut la peine d’en donner la nomenclature détaillée, d’après les notes que nous avons prises sur place, au Musée de Lausanne : – Trois selles à la française en velours cramoisi, avec leurs fontes, couvre fontes, et leur tapis de selle (deux de ces derniers en drap cramoisi, en un drap écarlate). Ces tapis de selle sont ornés d’un double galonnage or : le galon intérieur de 10 centimètres, du modèle dit « à bâtons ».
Ces galons sont bordés d’une double course en soutache or. - Deux paires d’étriers (une paire manque) en argent (ou argentés) forme classique des étriers d’officiers généraux. 
- Trois brides complètes, à peu près semblables, très simples, en cuir noir ; boucles, légèrement ouvragées, en argent. Deux de ces brides à mors à grandes bossettes, argentées ; une à mors sans bossettes ; les trois mors du modèle de cavalerie légère. Toutes ces pièces sont en parfait état de conservation. Revenant aux chevaux de bataille de l’Empereur, il y lieu de signaler que le Musée de Malmaison, possède neuf petites peintures représentant neuf chevaux montées par Napoléon ; leurs noms sont les suivants : « Le Familier », « Le Triomphant », l’Aboukir », « Le Major », « Le Vizir » [Ce cheval a été naturalisé après sa mort ; il est conservé au Musée de l’Armée et porte sur la cuisse gauche l’N couronné], « le Cheick », « Le Sahara » , « Le Distingué » (le neuvième portrait ne porte pas de nom). Ces tableaux proviennent de la Manufacture de Sèvres. Ajoutons que l’Empereur a également possédé une jument qui portait le nom de « Nicole » et non « Nickel ». Citons en outre le beau portrait de « Tamerlan » peint par Géricault. Du reste, et comme le laisse comprendre l’auteur de l’article cité, plus haut, l’Empereur utilisa, au cours de sa vie, une quantité considérable de chevaux de selle. On en jugera par la lecture du document que nous reproduisons ci-après pour terminer ce rapide aperçu sur un sujet peu ou point battu sur lequel il reste encore à écrire une belle étude ; il se passe de tout commentaire. Avant la campagne de 1812 et sur son ordre, un projet de règlement réorganisant ses équipages de guerre fut présenté à l’Empereur qui l’adopta le 14 janvier 1812. Voici le texte de la partie qui concerne l’équipage de selle : 

« CHAPITRE V- Equipage de selle Article 11- L’équipage de selle comprend 10 brigades, chacune de 13 chevaux. Total : 130 chevaux. Article 12.- Chaque brigade se compose ainsi, savoir : 2 chevaux de bataille pour Sa Majesté, 1 cheval d’allure pour Sa Majesté, 1 pour le Grand-Ecuyer, 1 pour l’Ecuyer de service, ou tout autre, 1 pour le page de service, 1 pour le Mameluck de Sa Majesté, 1 pour le guide (paysan du pays), 3 chevaux de palefreniers montés et un à pied, 1 cheval pour le chirurgien, 1 pour le piqueur de service. 
Total : 13 Article 13.- Une paire de pistolets fera partie de l’équipement de tous les chevaux de selle destinés pour l’Empereur ; ces pistolets seront chargés tous les jours, et déchargés avec le tire-bourre par le Mameluck de service, sous l’inspection du Grand-Ecuyer ou en son absence, de l’Ecuyer de service au bivouac ou sous la tente ; le déchargement ou le rechargement des pistolets se fera chaque soir. Article 14.- Le Page de service porte en bandoulière la lunette de Sa Majesté, et il a sur le devant de sa selle des sacoches arrangées, qui renferment un mouchoir et une paire de gants pour Sa Majesté et un petit assortiment de bureau contenant papier, plumes, encre, crayons, compas, cire d’Espagne ; le tout conforme à l’état B ; il porte sur le derrière de sa selle un petit porte-manteau avec des armes à son usage. Le chirurgien porte derrière sa selle un porte-manteau avec un assortiment d’instruments et de tout ce qu’il faut pour panser, conforme à l’état E. Le mameluck porte en bandoulière une fiole pleine d’eau-de-vie, et sur le devant de sa selle, le manteau et le frac de Sa Majesté. Le Piqueur porte, sur le chevet, des petites sacoches pour cantines, approvisionnées conformément à l’état D ; et sur le derrière de sa selle, un porte-manteau d’effets à l’usage de Sa Majesté conformément à l’état T ; il porte aussi en bandoulière un flacon plein d’eau-de-vie. En conséquence, il est attaché un porte-manteau semblable à chacune des brigades des chevaux de selle. Les deux valets de chambre, qui sont à cheval, auront devant eux un petit appareil contenant de la charpie, des sels, de l’éther, de l’eau, une demi-bouteille de vin de Madère et quelques ustensiles de chirurgie, dont le Chirurgien ordinaire donnera le détail. Les trois maîtres d’hôtel, qui sont à cheval, auront chacun devant eux une petite cantine semblable à celle détaillée pour les Piqueurs. » 

 


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( 12 septembre, 2020 )

Le capitaine de Maltzen. Lettres (3).

A sa mère.

Saragosse, le 13 juin 1809. 

J’ai à peine le temps, chère maman, de te dire que la brigade de siège part demain pour Burgos et de là se rendra devant Rodrigo, Vieille-Castille, pour faire le siège de cette place. Je passerai avec ma compagnie par Pampelune pour y prendre des approvisionnements de siège. Je t’écrirai de cette dernière ville, où nous resterons quelques jours. D’ici à un mois, je ne recevrai pas de vos nouvelles puisque mes lettres me seront adressées à Saragosse, d’où elles se rendront à Madrid et de là seulement à Burgos, parce qu’il n’y a pas de communication directe établie d’ici à Burgos ou devant Rodrigo, brigade de siège.

Adieu chère maman.

A sa mère.

Saragosse, 14 juin 1809.

Notre départ est différé jusqu’à nouvel ordre. Nous attribuons cela au renfort que l’ennemi a reçu hier au soir à 3 lieues d’ici. C’était une simple affaire d’avant-poste. Ne m’écris pas, chère maman, avant que je t’apprenne ce que je deviendrai. Le courrier va partie, adieu.

A sa mère.

Saragosse, 27 juin 1809.

Les journaux parleront probablement des exploits de notre général Suchet aux batailles de Saragosse et de Belchite qui est à 6 lieues d’ici.-3000 Espagnols étaient venus nous cerner à 3 lieues de nos murs. Le général a été très content qu’ils fissent ce mouvement parce que par là ils ont quitté une position que nous avions attaquée en vain et avec de vives pertes. Le petit échec que nous avons éprouvé à Alcaniz avait enflé leur orgueil au point que le jour de la bataille, ils avaient commandé leur dîner à Saragosse.

La brigade de siège part demain décidément pour Burgos et de là nous nous rendons à Ciudad-Rodrigo dont nous ferons le siège. La place  est assez forte, bâtie sur un roc et bien approvisionnée. C’est une route fort pénible à faire : nous traverserons un pays où il n’y a plus un habitant. Depuis 4 jours, je m’occupe des approvisionnements de siège et des moyens de transport ; je suis redu de fatigue.

Je crois qu’après le siège que nous allons faire, on ne nous laissera pas impunément sur les frontières du Portugal. On nous enverra probablement prendre Almeida, et d’autres places. Je crois qu’au mois de juillet toute ma promotion quittera les compagnies pour entrer dans l’état-major du génie. Je m’attends à être capitaine au mois de janvier prochain.

A sa mère.

Burgos, 12 juillet 1809.

 Nous sommes arrivés avant-hier, chère maman, et depuis ce temps, je ne suis pas encore parvenu à me faire loger un peu passablement. Les gens à leur aise paient la municipalité pour ne pas fournir le logement en sorte qu’on envoie la plupart des officiers dans les greniers. Il paraît que le siège de Ciudad-Rodrigo est différé à cause de la retraite du maréchal Soult qui a évacué le Portugal en perdant tous ses bagages et son artillerie. Le Roi est parti de Madrid avec quelques régiments, pour se mettre à la tête du corps du général Sébastiani et aussitôt son arrivée, on s’est retiré de la Sierra-Morena. Nos affaires vont mal en Espagne : on bat les Espagnols, mais on ne les détruit pas. Leurs armées sont toujours nombreuses, et sans l’Empereur et cent mille hommes de renfort, on ne fera jamais la conquête de cet immense pays.

A sa mère.

Burgos, 15 juillet 1809.

A force de courir, je suis enfin parvenu à me loger et très convenablement : je suis à la fois à la ville et à la campagne. Burgos commence à devenir agréable et nous attendons avec patience que les corps d’armée se mettent en mouvement pour nous permettre de commencer un siège. Le besoin de secours étranger à mes appointements se fait sentir. Le séjour de Saragosse m’a complètement épuisé. Tout y est d’une cherté excessive. Voici un échantillon : un pantalon de nankin revient à 30 fr., les souliers 10 f., les bottes 50 fr. Tout le reste en proportion.

A sa mère.

 Burgos, 8 août 1809.

Les préliminaires de paix qu’on dit signées  entre la France et l’Autriche, les préparatifs qu’on fiat pour recevoir l’Empereur, les cent bataillons qu’on vient de former et qui ont reçu l’ordre de se tenir prêts, tout cela annonce que l’armée d’Espagne va reprendre ses mouvements offensifs et que cette guerre depuis si longtemps commencée se terminera enfin avec la fin de l’année. J’ai été dégoûté de cette malheureuse Espagne principalement à cause de l’inactivité dans laquelle nous sommes restés depuis le siège de Saragosse et qui aurait duré un siècle sans les succès extraordinaires de l’armée d’Allemagne. Maintenant que  nous avons l’espoir de voir l’armée en état de bloquer quelques places pour nous ne laisser faire le siège, toute répugnance est dissipée et quelles que soient les privations qui nous sont imposées nous les supporteront avec une sorte de plaisir. Tel est le sentiment qui m’anime. Je désire que M. de Grouchy n’ait fait aucune démarche pour me tirer d’ici comme je l’en avais prié dans une lettre que je lui ai écrite de Saragosse en date du 4 juin. Il l’aura reçue au moment où les opérations d’Allemagne étaient sur leur fin, en sorte qu’il n’aura pas eu égard à ma demande à la quelle je ne l’ai prié de satisfaire que s’il croyait que la Hongrie résisterait.

…La moitié du temps, les envois de fourrages, vivres et vin particulièrement sont interceptés par des bandes de 3 à 400 hommes, et nous devons nourrir nos chevaux  à nos frais. Les deux repas que nous faisons nous coûtent 50 sols par jour en vivant avec la plus stricte économie et en employant ce qu’on nous donne des rations qui nous sont dûes.

Les officiers isolés qui reviennent du corps du maréchal Soult sont cousus d’or, on a distribué au moment de la retraite le trésor de l’armée aux soldats et officiers ; nous, nous sommes pauvres comme Job.

Adieu maman.

Altembourg, le 15 août 1809.

J’ai reçu, il y a quelques jours, mon cher Maurice, votre lettre du 11 juin par laquelle vous me témoignez votre désir de passer à l’armée d’Allemagne. Déjà, j’eusse fait des démarches pour la faire réussir si l’armistice et les négociations pour la paix ne m’avaient fait juger le moment tout à fait impropre à l’expression d’un désir ayant pour objet de sortir d’Espagne. Si la guerre recommence en Allemagne, ce qui sera décidé d’ici très eu de jours, je ferai alors ce qui dépendra de moi pour vous y faire parvenir, et au moyen d’un ordre d’urgence afin que votre voyage vous soit payé. Voici quelques lignes pour Suchet qui est, je crois, votre général en chef. Je souhaite qu’elles puissent vous êtes utiles.Vous apprendrez avec plaisir que l’Empereur a récompensé d’une façon éclatante les services que j’ai cherché à rendre depuis l’ouverture de la campagne. Il m’a nomme commandeur de l’ordre de la Couronne de fer, grand officier de l’Empire  et colonel-général des chasseurs. Votre amitié m’est un sûr garant de la vive part que vous prenez à ces événements si heureux pour moi.Donnez-moi de vos nouvelles, mon cher Maurice, je les recevrai toujours avec plaisir et vous assure que mon attachement pour vous vivra éternellement dans mon cœur.

 Emmanuel de GROUCHY.

Altembourg, 15 août 1809.

Je réclame de toi, mon cher Suchet, une preuve d’attachement à laquelle je mets le plus haut prix. C’est de faire tout ce qui sera en ton pouvoir pour l’avancement et les récompenses à accorder, quand il les méritera, à un jeune officier du génie attaché à ton armée. Il se nomme Maltzen et est lieutenant de sapeurs. Je l’aime comme mon fils et suis sûr de son zèle ; de son envie de faire, enfin de me rends garant qu’il méritera ta bienveillance, s’il est à même de se faire connaître de toi. Jusque-là crois-moi sur parole et fournis-lui des occasions de se distinguer. Tu verras s’il les laisse échapper. Il est rempli d’honneur et d’une noble ambition.

Je te félicite, mon ami, de tes brillants succès ; personne plus que moi ne prend part à ce qui t’arrive d’heureux. Je l’ai été fort de voir la fortune militaire sourire à tes travaux et couronner tes talents.

Je t’embrasse de tout cœur.

Emmanuel de GROUCHY.

A sa mère.              

 [Sans date]

Les dernières affaires qui ont lieu à Talavera près du Portugal, d’après les rapports de quelques ordres du jour, nous on fait croire que nous serions bientôt à même de cheminer vers Ciudad-Rodrigo et de commencer nos opérations. Mais, d’après le rapport des officiers qui se sont trouvés à la bataille, nous n’avons pas chassé les Anglais de leurs positions malgré quatre attaques réitérées sur des points où ils paraissaient inexpugnables. Le résultat est que nous avons eu 8 mille tués et blessés et que nous ne sommes  assez forts, ni pour attaquer l’ennemi dans ses positions, ni pour manœuvrer, sans risquer de nous diviser.

Aussi nous resterons ici, chère maman, encore quelque temps, avant que l’Empereur ne revienne ranimer l’armée par sa présence et n’y conduire cent mille hommes, nous serons trop heureux si nous pouvons garder le pays où nous sommes établis à présent. On vient de livrer une seconde bataille, on prétend que le maréchal Soult a passé le Tage pour couper la retraite aux Anglais et Portugais sur Lisbonne, mais n’ont-ils pas l’Andalousie ? Et s’ils voulaient, qui les empêcherait de venir ici dans la Vieille-Castille, pour se porter sur Santander, ou de remonter dans les Asturies par Jaccora  ? Madrid a été révolté pendant quelques jours lorsque l’ennemi était à deux journées de marche de cette capitale. On a chargé le peuple qui s’était rassemblé et tous les Français s’étaient réfugiés au Retiro. Le Roi a été très mécontent de ce tumulte et du mauvais esprit de sa capitale.

Les soldats sont réduits à boire ici de l’eau, ce qui augmente tous les jours le nombre des malades aux hôpitaux. Pour éviter le même sort, nous préférons payer 4 sols la bouteille et endurer un peu la soif. Le vin dans ces pays-ci est aussi nécessaire que le pain. On prétend que la paix n’est pas prête à se faire. Je crois pourtant que l’empereur François II acceptera toutes les conditions qu’on voudra lui imposer, à moins que la Russie ne se fasse médiatrice, ce qui serait singulier, puisqu’elle-même est puissance belligérante. Cependant il est de son intérêt de ne pas voir la chute totale de maison d’Autriche.

Hier, était la fête de Napoléon. Aucun habitant d’ici n’a mis le pied dehors ; on avait ordonné l’illumination, il n’y a eu d’éclairé que l’hôtel de ville et la maison de quelques officiers généraux.

Nous avons voulu prendre d’assaut le fort de Mont Jouy de Girone. Nous avons été repoussés avec mille hommes de perte et 4 officiers du génie blessés.

A sa mère.

Burgos, 28 août 1809.

Je n’ai été bien occupé que pendant quelques jours aux travaux de notre fort. Hors ce temps, j’ai toujours trouvé un moment dans le jour pour monter à cheval et faire une partie de piquet. Les derniers courriers de France, n’étant pas bien escortés, ont été dévalisés. Toute la route d’ici à Vittoria est encombrée de brigands que toutes les colonnes mobiles du monde ne détruiraient pas parce que ces bandes sont composées de gens qui rentrent dans leurs foyers au moindre danger ou qui se sauvent dans les montagnes et espèces de déserts qui se rencontrent fréquemment dans les provinces mêmes les plus fertiles de l’Espagne. Ces gens font leur fortune à ce métier sans courir le risque de se déshonorer aux yeux de la plupart de leurs concitoyens, sous le prétexte de servir leur roi et leur pays en nous inquiétant et ne nous forçant d’être toujours sur nos gardes. Ils lèvent des contributions et sont censés employer leurs fonds à s’armer et à s’équiper tandis que qu’ils ne font qu’amasser. Tous les mécontents dans nos armées vont s’enrôler dans ces bandes-là, dans l’espoir d’y faire fortune et d’aller ensuite en Angleterre. J’ai perdu récemment un des bons sujets de ma compagnie qui a douze ans de service et qui s’est laissé embaucher.

 J’ai reçu des nouvelles de la dernière promotion qui s’est faite dans notre armée et des mouvements qui y ont eu lieu en Espagne. Depuis un an, il a disparu de nos armées ici tant par la mort que par les officiers blessés qui sot rentrés en France et quelques-uns seulement qui ont été appelés en Allemagne… Devine, maman, 85 officiers. J’oublie de compter ceux qui par des maladies ont été aux bains de Barège et de Bagnères. Je me trouve le 17ème lieutenant de l’arme. Ainsi, si en janvier on fait ce nombre de capitaines, j’en suis.

Décidément tout ce qu’on a mis dans les gazettes au sujet de la défaite des Anglais à Talavera est exagéré. Nous nous sommes bien défendus. Nous avons pris de l’artillerie à l’ennemi et quelques milliers de leurs blessés qui ne font que nous embarrasser, mais nous ne les avons pas battus. Tout ce que nous gageons, c’est qu’ils vont nous laisser quelque temps tranquilles, c’est que nous demandons, puisque, dans tout l’Espagne, nous sommes sur la défensive.

—–

A sa mère.

Burgos, le 7 septembre 1809.

Par de nouveaux ordre de S.M.I. nous partons pour Madrid, laissant ici tous nos approvisionnements de siège ; on ne parle plus de Ciudad-Rodrigo. D’ici à ce que les affaires prennent une autre face, nous ne serons occupés que de travaux. Je crois qu’on a l’intention de fortifier de plus ne plus le Retiro. Nous ne serons guère  rendus dans la capitale que le 20 de ce mois. Je ne suis pas fâché de voir cette ville, quoique j’aie contracté mes habitudes ici. A Madrid il faudra vivre mal et chèrement. Quelques bruits de paix courent ici. Paix avec l’Autriche bien entendu. Dieu le veuille, sans elle nous serons bien à plaindre en Espagne ; mais si elle se fait nous marcherons de victoire en victoire.

 La route directe d’ici à Madrid n’est pas praticable ; il n’y a pas de poste française.

Pour te faire juger de la cherté des moindres objets je te dirai que j’ai fait faire quelques mouchoirs de poche : les miens m’ayant été pris à Saragosse. Ils me reviennent à 6 livres 10 sols la pièce et la toile est loin d’être belle. La toile absolument grosse n’est pas hors de prix mais on ne peut rien acheter que des objets qui viennent de l’étranger. Burgos a été pillé (généraux, officiers, soldats, tout pillait) pendant 52 jours. Juge, maman, si les malheureux habitants cherchent à nous écorcher et si on leur a laissé quelque chose ! Si j’avais 100 mille francs maintenant, dans 3 ans j’aurais au moins 100 mille écus. Tous les biens des couvent se vendent à vil prix, tout ce qui a de l’argent comptant achète, hormis les Espagnols qui sont craintifs. Quel malheur d’être pauvre, il n’y a que les riches qui s’enrichissent !

Un commandant de place d’une petite ville entre Burgos et Valladolid  vient d’acheter avec 8 mille livres, qui composaient toute sa fortune un petit bien qui lui rapporte net 500 douros par an. On a parlé ici en l’air de la nomination de M. de Grouchy à la place de colonel-général des chasseurs. Si cette nomination était vraie, j’en sauterais de joie. Cela désolerait bien notre gros alsacien, Hug.

—-

A sa sœur.

Madrid, 1er octobre 1809.

A peine suis-je arrivé ici, ma chère amie, qu’on m’emploie au Retiro, comme je l’avais prévu, en partant de Burgos. Les fortifications qu’on avait déjà commencées l’année dernière prennent un air militaire, plus de 1,000 hommes sont employés à divers ateliers, et avant 6 mois d’ici, le fort sera en état d’occuper pendant plus d’un mois une armée de 30,000 ennemis. Sans les batteries formidables qui y sont placées, la ville se serait entièrement soulevée lorsque Venegas marchait sur la capitale avec 40,000 hommes. En m oins de 48 heures on la réduirait en cendres. Il est impossible d’être plus détesté  que nous le sommes ici : le mot de Français fait horreur à tout habitant, en sorte qu’en venant dans une maison on ne peut d’abord avoir la moindre relation avec ses hôtes, mais à mesure qu’ils vous connaissent, ils deviennent plus traitables et s’habituent à vous. Si vous êtes remplacé dans la maison que vous venez de quitter, votre successeur aura à souffrir des mêmes mauvais procédés et passera successivement par les mêmes veines de faveur.

J’aurais désiré, en arrivant ici trouver quelques personnes de connaissance qui fut à même de me présenter quelque part. Je suis logé après avoir eu seize billets de logement et couru pendant trois jours de suite, dans une maison abandonnée. Je te la souhaiterais chère Henriette, à Paris. Je n’y ai trouvé que quelques meubles, mais comme je n’y couche pas, cela me suffit. Le Retiro nous est assigné pour passer les nuits, on nous a donné l’ancien palais des Rois, en sorte que nous reposons sous des lambris dorés, mais avec les quatre murs. J’ai été obligé de louer un matelas pour ne pas coucher sur le pavé. La ville, sous le rapport des édifices, des maisons particulières, de la largeur et de la propreté des rues est une des plus belles que j’aie vues. Sans qu’elle soit aussi grande que Paris., il suffit de faire quelques courses pour être fatigué. Quelque plaisir que je trouve à me promener sur le Prado, mes jambes ne souffrent pas que j’y reste longtemps, les fatigues de la journée me privent de toute espèce d’amusement le soir. Je n’ai point encore vu les spectacles ; le seul supportable qu’il y ait est celui des italiens, où l’on trouve d’assez bonne musique et des acteurs passables.

 … Si nous sommes obligés par la suite de faire une retraite, nous ne le devrons qu’à la friponnerie, à la rapacité, à l’insatiabilité de la plupart de nos généraux et des commandants de place. Le vol chez eux est à l’ordre du jour. Ils ne cherchent qu’à sucer le peuple, à lever des contributions, qu’à s’enrichir et à s’en aller ensuite. Leur conduite est révoltante. Pourquoi l’Empereur n’est-il pas instruit des désordres qui se commettent ici ? Que sa présence serait nécessaire dans cette contrée ! Il est d’inévitables abus dans une armée aussi nombreuse et disséminée sur une grande étendue de terrain, mais il n’est guère possible d’imaginer les excès qui se commettent. Et voici la conséquence : nous indisposons de plus en plus les habitants contre nous, l’armée des insurgés, malgré ses pertes, grossir de jour ne jour et la nôtre diminue. Enfin, nous nous ôtons toute espèce de ressource pour la subsistance de nos troupes, en éloignant les cultivateurs, les commerçants, etc., de leurs foyers. Les chaleurs que nous avons éprouvés en route et qui se font journellement sentir ici sont insupportables. Nous avons été assez ménagés pendant quelque temps. Il semblait que le soleil voulait nous épargner, mais il n’a fiat que concentrer ses rayons pour nous brûler ensuite.

On parle ici de la réorganisation d’une nouvelle brigade de siège pour se rendre en Aragon ; on fait des préparatifs à Saragosse pour le siège de Lérida. Mais on en parle depuis si longtemps que je n’y croirai que lorsqu’on aura ouvert la première parallèle.

Je compte écrire au général de Grouchy pour le remercier de sa lettre au général Suchet. On m’a donné un billet del logement pour la maison où son fils Alphonse[1] a demeuré, mais actuellement le maître de la maison a une exemption.

Depuis dix mois, on accordait beaucoup de permissions aux officiers sous différents prétextes. L’armée se dépeuplait en généraux et en officiers. L’Empereur vient récemment d’ordonner à tout Français qui aurait quitté l’Espagne, d’être de retour avant le 1er novembre et de faire passer par un conseil de guerre quiconque ne se conformerait pas à cet ordre, de sorte que nous voilà emprisonnés indéfiniment au-delà des Pyrénées.

 —

A sa sœur.

Madrid, le 16 octobre 1809.

Nous venons de recevoir la nouvelle, ma chère Henriette, que toute ma promotion a été placé dans l’état-major du génie, en vertu des nominations du mois d’août dernier, et que, au lieu d’être le 17ème de l’arme, je suis le 13ème lieutenant, mais je n’ai pas encore reçu d’ordre du ministre de quitter ma compagnie. Je l’attends d’un instant à l’autre. Ce changement me rapproche des capitaines et augmente ma paie de 250 francs, en sorte que je touche maintenant 1,500 fr.

Nous ne savons aucune nouvelle d’Allemagne ; quelques personnes parlent de paix, mais cette heureuse nouvelle ne se confirme pas. Quand donc l’Empereur s’occupera-t-il un peu de nous ?

J’ai reçu, il y a quelques jours, une lettre de maman adressée directement à  Madrid, où elle me mande que tu as écrit au général de Grouchy pour qu’il m’envoyât une lettre de recommandation pour le gouverneur. Je te remercie de cette attention, ma chère Henriette, mais je crains que M. de Grouchy ne se fatigue de m’entendre parler de moi que l’importuner. Je sais qu’il le fait avec plaisir mais j’aurais voulu réserver sa protection pour des choses plus utiles que pour des lettres de recommandation, qui, en général, produisent l’effet de l’eau bénite.

Si la paix se fait, il y aura beaucoup de militaires qui, passant par le France, viendront à l’armée d’Espagne. Je voudrais, ma chère Henriette, que tu profitasses d’une de ces occasions pour m’envoyer deux aunes de drap bleu qu’on ne trouve pas ici à moins de 95 fr ; l’aune.

Dans quel corps est donc ce jeune Saint-Chamans[2] et quel est donc son secret pour envoyer de l’argent en France ? Quel qu’il soit, je ne voudrais pas le posséder, il doit lui faire peu d’honneur ; pour ne pas dépenser ses appointements, il faudrait qu’il fut colonel ou dans la Garde du Roi, ou aide-de-camp, ou voleur. Le reste de l’armée périt de misère. Ceux qui peuvent avoir quelques ressources de France les emploient pour ne pas sacrifier leur santé. Les autres vivent de pain des d’eau, pour ainsi dire. Leur costume fait honte au gouvernement : les rations ne se composent que de mouton. Le mauvais vin coûte ici 5  réaux (1fr.30 c.), la paire de bottes, 60 piécettes (63 fr.), etc. Personne ne reçoit de gratification, qu’on soit à Madrid ou non ; la Garde du Roi exceptée, qui dort sur des matelas tandis que le pauvre soldat français à l’hôpital, couche sur le pavé ou sur un peu de foin que ses camarades peuvent lui procurer.  Il faut être témoin de tout ceci pour le croire. Je ne puis me figurer que mes yeux ne m’ont pas trompé. Quand viendra l’Empereur ? Sa pauvre armée dépérit.

Adieu, chère amie 

A sa mère.

Madrid, ce 23 octobre 1809.

Me voici de nouveau en campagne, ma chère maman… Je viens de recevoir l’ordre de me rendre au 6ème corps comme lieutenant d’état-major du génie. Le corps qui a été commandé jusqu’à présent par le maréchal Ney le sera maintenant, nous le croyons, par le général Dessoles[3], et se trouve près de Salamanque, mais il va remonter vers Valladolid ou au-dessus ou probablement vers Rio Secco, où les anglais viennent de prendre position. Voici un siècle que je n’ai reçu de vos nouvelles, un nombre prodigieux de courtiers a été pris par les brigands, en sorte que je n’ai pas l’espoir de recevoir les lettres adressées à Burgos.

Valladolid, 3 novembre [1809]

Je n’ai pas envoyé ma lettre, parce que les courriers n’ont pas pu passer pendants plusieurs jours et j’ai préféré la porter de Madrid à ici. Le 25 octobre, le général Levy me donna contre-ordre, et me dit que les besoins du service exigeaient que j’aille à Saragosse. Juge, chère maman, combien ce changement me contrariait puisqu’il faut six semaines pour faire ce voyage et que l’armée d’Aragon n’agit pas. J’aurais été commandant en 2ème de la place, ce qui eût été trop pacifique pour moi, mais on est revenu enfin à me faire suivre ma première destination. Mon corps d’armée vient de perdre une bataille près de Salamanque où il a laissé 2,000 hommes. Il a fait sa retraite et se trouve à dix lieues d’ici. Je partirai demain pour le joindre. La moitié des courriers est enlevée à 50 pas de l’escorte avec laquelle on marche, ou est souvent fusillée.

J’ai écrit au général de Grouchy, pour le remercier de sa lettre au général Suchet, et le féliciter du succès de ses travaux[4]. Je serais fâché que ma lettre fut prise et il me taxerait à tort d’inexactitude.

A sa mère.

Salamanque, 15 novembre 1809.

Les derniers mouvements qu’a faits l’armée de la haute Espagne pour reprendre les positions qu’elle avait abandonnées, par suite de la bataille de Tamamès, ont interrompu les communications entre Valladolid et Salamanque. M. Conchès, commandant le génie au 6ème corps, me garde ici : je n’ai qu’à me louer de l’affabilité et du charmant caractère du chef sous les ordres duquel je sers.

Nous resterons dans nos positions jusqu’à ce que notre corps soit renforcé par les troupes qu’on dit venir de France et par la présence de l’Empereur. Le moment est attendu avec une vive impatience. C’est alors seulement qu’on recommencera à manœuvrer. Depuis son absence, les batailles qu’on a livrées n’on été à quelques exceptions près que des boucheries om les généraux, abusant de la bravoure du soldat français, ne connaissaient pour toute manœuvre que le mot « En avant ! »

Le général Marchand[5], qui commande notre corps en l’absence du maréchal Ney, reçoit environ moitié de ses courriers.

A sa mère.

Toro, le 20 novembre 1809.

Nous voilà à travers monts et vallons, abandonnant de nouveau nos positions par une retraite précipitée. Quelques mouvements que l’ennemi a faits sur notre droite et l’incertitude sur les véritables forces des Espagnols, ont forcé le général Marchand à se couvrir par le Douro. Demain, nous marcherons sur Tordesillas où le quartier-général sera transféré et là nous attendrons que notre corps d’armée soit renforcé pour marcher en avant. Tous les jours depuis que la paix est faite, on nous annonce des renforts ; ils ne viennent pas. Nous avons marché toute la nuit pour mettre notre arrière-garde à l’abri des poursuites de l’ennemi qui paraît s’aguerrir tous les jours. Demain, je finirai ma lettre.

Bonsoir.

—-

Tordesillas, 22 novembre [1809].

On nous annonce, pas officiellement, mais par quelques lettres particulières que le maréchal Marmont viendra prendre le commandement de notre corps d’armée[6]. Tout le monde regrette le maréchal Ney qui avait la confiance du soldat. Son successeur sera reçu froidement ; il paraît généralement peu aimé de ceux qui le connaissent. Je crois qu’il est assez lié avec le général de Grouchy. Cela ma paraît étrange d’après le peu de conformité qui existe entre les caractères des deux généraux[7].

Le général Marchand a contre lui la faiblesse d’écouter tout le monde ; il avait fait les meilleurs dispositions à la bataille de Tamamès qu’il n’eut le malheur de perdre que parce qu’il se laisser donner de mauvais conseils.

A sa sœur.

Salamanque, le 30 novembre 1809.

Depuis bien longtemps je n’ai pas causé avec toi ma chère Henriette. Tu sais pourquoi sentant ce besoin, je ne l’ai pas satisfait plus tôt. Souvent je commençais une lettre, persuadé que c’était à toi que j’écrivais mais le mot « chère maman » m’échappant par habitude ou par distraction, il fallait mettre une autre adresse que la tienne. Nous voici enfin revenus ici après une petite campagne de 12 jours bien fatigante et pénible. J’ai parlé à maman des motifs de notre retraite ; nous ne comptions pas prendre l’offensive avec l’ennemi avant qu’il ne nous fût arrivé des renforts d’Allemagne ou de France, mais la bataille d’Aranjuez a changé les résolutions du général Kellermann, commandant les troupes du 6ème corps et de Valladolid réunies[8]. Le 25, il ordonna de marcher en avant pour suivre l’ennemi qui battait en retraite à marches forcées, et était fort de 40,000 hommes.

Le 28, nous l’atteignîmes à 4 lieues d’ici, près d’Alva, où 10,000 hommes se formèrent sur un plateau avec de la cavalerie et 12 pièces de canon afin de protéger la retraite du reste de l’armée dans les montagnes. Nous, dragons, chasseurs et hussards au nombre de 2,000 et commandés par le général Kellermann en personne attaquèrent les bataillons carrés de l’ennemi, après avoir essuyé tout leur feu. Un seul fût enfoncé et haché en pièces, un autre, témoin de ce spectacle, épouvanté du sort de ses malheureux compagnons, jeta les armes et s’enfuit. Mais la moitié des fuyards furent atteints, on en fit un carnage horrible. Après cette première attaque, il fallut rallier notre cavalerie. Cette manœuvre donna le temps aux Espagnols de passer le pont d’Alva et de battre en retraite. Cependant, notre artillerie balayait leur chemin et notre première brigade d’infanterie atteignit leur arrière-garde dans la ville. Avant d’arriver sur le champ de bataille nous avions fait 12 lieues, nos chevaux tombaient de fatigue ; malgré cette forte fatigue et un chemin pierreux, nos troupes montrèrent un courage héroïque. Le 3ème, le 10ème et le 25ème de dragons se sont particulièrement distingués. Nous avons perdu peu de monde et j’ai vu plus de 1,000 ennemis étendus sur le plateau. Le duc del Parque nous laissera, j’espère, un peu reposer ici ; nous en avons tous besoin. Le pain nous a manqué 3 jours, la guerre que nous faisons ici est à mort, le soldat n’entend plus raison, il tue tout. Le peu de prisonniers qui sont en notre pouvoir, c’est nous, officiers qui les avons faits. Nos collègues ennemis ne sont pas si généreux. Ils sont les premiers à s’enfuir dans le combat et les premiers à nous tuer quand nous sommes sans défense.

L’animosité qui règne entre les deux nations est impossible à décrire. Il est vrai qu’on ne peut pas faire la guerre à un plus vilain peuple que celui-ci. Voici un trait de sa délicatesse : je sauvai dernièrement une riche maison d’un village, près de Toro, du pillage. J’étais au milieu de soldats armés qui me voyant seul hésitaient s’ils devaient m’obéir ou me tuer. Par ma fermeté je parviens à les chasser, brisant mon sabre sur eux. Je venais de faire 6 lieues, mourant de faim et de soif. Ceux auxquels je venais de sauver leur fortune le savaient et firent force difficultés pour me donner un morceau de pain et me préparer une tasse de chocolat.

Le maréchal Marmont ne viendra décidément pas prendre le commandement de ce corps, nous voudrions tous que ce fut le maréchal Ney, qui s’est fait regretter de tous.

Voici deux mois que je n’ai de nouvelles de personne. Que toi ou maman me donnent des nouvelles du général de Grouchy, je désirerais vivement qu’il prit un commandement en Espagne. Je me ferais attacher par le général Levy au corps qu’il commanderait.

A suivre…


[1] Le maréchal de Grouchy eut de sa première femme, Mlle de Pontécoulant, deux fils. L’aîné, Alphonse-Frédéric-Emmanuel, né en 1789, entra au service en 1806 ; il était colonel en 1813. Le 17 juin 1809, il était capitaine au 1er chasseurs à cheval. Il est mort à Paris en 1864, général de division, sénateur et grand-croix de la Légion d’honneur. Le second fils du maréchal, Victor, né en 1796, est mort à Paris en 1864, général de division, grand officier de la Légion d’honneur. (Note du Vte de Grouchy).

[2]  Alfred de Saint-Chamans (1781-1848), alors chef d’escadrons et aide-de-camp du maréchal Soult. Ce futur général a laissé des  Mémoires qui furent publiés la première fois chez Plon, en 1896.

[3]  Le général Jean Dessole (1767-1828).

[4] Le général de Grouchy avait été nommé à l’armée d’Italie le 9 novembre 1808 et autorisé à se rendre à Paris, le 20 octobre 1809. (Archives du Ministère de la Guerre). Note figurant dans l’édition de 1880.

[5]  Le général Jean Marchand (1765-1851). Cet officier commandait provisoirement le 6ème corps depuis le 27 septembre 1809. C’est ce même personnage, à Grenoble, en mars 1815,  qui essaiera de s’opposer à Napoléon de retour de l’île d’Elbe.

[6] Il faudra attendre le 9 avril 1811 afin que ce maréchal soit nommé au commandement du 6ème corps  à la place de Ney. 

[7] Dans ses « Mémoires », le duc de Raguse s’est montré plus que dur pour le maréchal de Grouchy. (Note du Vte de Grouchy).

[8]  Le général François Kellermann (1770-1835), fils du maréchal.

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( 10 septembre, 2020 )

La bataille de Hanau, d’après le témoignage du colonel Dautancourt.

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Extrait d’un article paru en 1894 dans le « Carnet de la Sabretache » sous le titre de : « Le 1er régiment des chevau-légers lanciers polonais de la Garde Impériale. Notes sur les campagnes de 1813 et de 1814 ». On notera que par endroit de son récit, cet officier parle de lui-même à la troisième personne. 

Le 30 octobre 1813, la division de cavalerie de  la Vieille Garde, qui avait bivouaqué devant le château d’Esemburg, en arrière des jardins de la Langenselbolden, reçut vers 8 heurs et demie du matin l’ordre de fournir un détachement de 600 chevaux qui seraient commandés par le général Levêque-Laferrière, majors des grenadiers. Ces 600 chevaux furent pris dans les régiments des lanciers polonais [A la reprise des hostilités, en août 1813, ce régiment que le colonel, puis général Dautancourt avait réorganisé à Friedberg, après la campagne de Russie, présentait un effectif de 1,737 hommes, dont 1,542 combattants. Le surplus était dans les dépôts et les hôpitaux et se composait d’hommes et de chevaux blessés, malades, ou d’hommes démontés dans les batailles et combats qui avaient amené l’armistice. Ces 1,542 hommes étaient divisés en 15 compagnies, dont une, très faible, Tartares lituaniens. Les 6 premières de vieille Garde, formaient un régiment commandés par le colonel Dautancourt, division Wathier, toujours à portée du quartier-général de l’Empereur, et exclusivement chargé du service de ses escortes. Les neuf autres compagnies formaient un 2ème régiment commandé par le général Krasinski, colonel, division Lefebvre-Desnouettes. Cette séparation du régiment en deux régiments exista jusqu’après la retraite de l’armée sur la rive gauche du Rhin. (Note du général Dautancourt)], des chasseurs et des dragons, et le détachement précéda aussitôt l’Empereur sur la route de Hanau. Arrivé à Buckingen, il s’arrêta, se forma, et l’on mit pied à terre l’embranchement de la route de Bergen, qu’avait suivie la division de cavalerie de  la Jeune Garde, commandée par le général Lefebvre-Desnouettes, ayant sous ses ordres le général Krasinski. Déjà les corps d’avant-garde étaient aux prises dans la forêt de Lamboi avec l’armée austro-bavaroise et le feu de la mousqueterie bien établi. L’Empereur, qui s’était porté en avant, revint et aussitôt le détachement reçut l’ordre d’entrer dans la forêt en suivant la route de Hanau. Cette route, vers le milieu de la forêt, tourne à droite, et ensuite, légèrement et en forme de coude, à gauche, pour continuer sa première direction. A ce point peu éloigné du débouché de la forêt, dans la plaine en avant de Hanau, la route d’élargit et double au moins sa première largeur. On découvre de là une partie de cette plaine.

En arrivant à ce coude, les Polonais, commandés par le colonel Dautancourt qui tenait la tête du détachement, le trouvèrent occupé par le général Drouot avec deux pièces d’artillerie. La colonne eut ordre de s’arrêter et se forma par pelotons. La tête des Polonais, un peu garantie par le bois qui se trouve dans l’intérieur du coude de la route, n’était que faiblement vue de l’artillerie ennemie qui enfilait cette route, bien que cette tête de colonne ne fût qu’à environ 25 pas des pièces du général Drouot. Nous demeurâmes longtemps dans cette position dans laquelle les Polonais ne perdirent que quelques chevaux et eurent quelques hommes blessés. Le duc de Tarente, dont les troupes donnaient depuis le matin, arriva sur ce point, dit un mot au général. Cependant, l’intrépidité du général Drouot, vingt fois couvert de terre par les boulets ennemis et forcé de suppléer par sa présence à la perte de la plus forte partie de ses canonniers, entretenait avec ses deux pièces une canonnade sans résultats ; pendant ce temps, le capitaine Oudinot, des chasseurs, avait été envoyé sur notre droite avec une compagnie, pour inquiéter la gauche de l’ennemi. Il s’acquitta de cette mission en brave et bon officier. Les dragons qui se trouvaient à la queue de la colonne s’étaient avancés dans le bois à la gauche des Polonais qui étaient toujours sur la route. Après un long temps, un officier qui arrivait d’en-arrière cria : « L’Empereur ordonne aux Polonais de charger ! » Une des pièces d’artillerie qui se trouvait devant eux devant obliger leurs pelotons à s’ouvrir, fut à l’instant déplacée, et ils s’élancèrent. L’ennemi, apercevant ce mouvement, dirigea tout le feu de sa gauche dans l’ouverture de la route. Ce feu fut terrible, et tel que les Polonais, écrasés avant d’arriver au débouché, appuyèrent machinalement dans le bois, à gauche, sur les dragons. Mais le colonel Dautancourt, toujours au milieu de la route par laquelle arrivaient des cuirassiers du 10ème et des carabiniers, les rappela ; ils revinrent sur cette même route un peu avant d’arriver à l’angle gauche du bois, et de ce point, que toute l’artillerie ennemie foudroyait, nous sautâmes dans la plaine. La violence du feu nous fit néanmoins appuyer de nouveau à gauche ; mais au même instant nous fûmes au milieu des rangs de l’infanterie bavaroise dont une partie épouvantée jeta ses armes. Tandis que les lanciers furieux s’acharnaient à expédier les Bavarois, le lieutenant Ladroite, sous-adjudant-major (aujourd’hui retiré et mis à la retraite près de Bar-sur-Ornain), appela l’attention du colonel sur un mouvement que marquait la cavalerie ennemie. Effectivement la cavalerie française qui suivait les Polonais s’était arrêtée un instant : un petit corps de uhlans autrichiens, essayant de profiter de cette circonstance  accourait de la gauche et en prenant les Polonais en flanc parut avoir le dessein de les couper de la forêt occupée par notre infanterie. Le colonel Dautancourt ne se trouvant pas en mesure de soutenir cette attaque, il fallut se retirer. Nous rétrogradâmes en conséquence sur la forêt dans laquelle quelques cavaliers autrichiens entrèrent avec nous. Nous nous y ralliâmes sous la protection de l’infanterie de la Garde. Tandis que les Polonais étaient ainsi ramenés, la cavalerie, qui les avait suivis par la route, déboucha ainsi que l’artillerie. Sous sa protection les dragons, les chasseurs dela Garde, un régiment des gardes d’honneur, et les cuirassiers et carabiniers, se développèrent et fondirent sur l’ennemi. De leur côté les Polonais, à demi ralliés, refoulaient dans la plaine la cavalerie autrichienne qui s’était portée sur eux. Après cette seconde charge, le colonel Dautancourt rallia les débris de son détachement devant le débouché de la route à 50 toises en-arrière des chasseurs. Ce fut dans ce moment que, quoique séparés de l’ennemi par deux lignes de la cavalerie qui avait débouché, deux obus vinrent éclater coup sur coup au milieu des Polonais, tuèrent un homme, en blessèrent deux, et tuèrent un homme, en blessèrent deux, et tuèrent et blessèrent 4 chevaux (d’autres furent égratignés). 

Le soir étant arrivé, le général Nansouty ordonna au colonel Dautancourt de se porter sur la droite du champ de bataille où on venait d’entendre quelques coups de feux. Les Polonais marchèrent aussitôt dans cette direction. La nuit était sombre, malgré le reflet d’une légère couche de neige. Leurs éclaireurs, en arrivant sur le ruisseau nommé le Fallbach, furent tout à coup accueillis par une décharge de coups de fusil qui blessèrent encore un cheval qu’on fut obligé d’abandonner. On joignit bientôt un poste d’infanterie bavaroise qui se trouvait égaré et se rendit. Vers 9 heures les Polonais rejoignirent la cavalerie de la Garde et bivouaquèrent sur le champ de bataille. Le général Nansouty dit alors au colonel Dautancourt qu’il pouvait se regarder comme nommé général de brigade. La lettre de nomination ne lui en parvint néanmoins que le 28 novembre suivant. En cette circonstance, comme en d’autres, il n’eut pas l’avantage de voir la conduite de son régiment mentionnée au Bulletin. 

Dans cette affaire, la perte des Polonais. Parmi les tués le colonel regratta particulièrement le lieutenant Guilgut, jeune officier qui faisait les fonctions d’adjudant et fut tué à côté de lui, au débouché du bois, en même temps qu’un de ses ordonnances. Un deuxième ordonnance, nommé Ogonouski, eut son cheval tué et fut aussi brièvement blessé d’un coup qui lui déchira le ventre et mis les intestins à jour. Il dut au reste citer nominativement tous ses officiers, mais particulièrement le sous-adjudant-major Ladroite, officier français qui a servi dans les Polonais de la Garde jusqu’au jour de leur départ pour la Pologne. 

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( 8 mai, 2020 )

Le sous-lieutenant Joseph de Naylies.

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Publié en 1817, puis en 1835, le témoignage du sous-lieutenant Joseph de Naylies sur la campagne d’Espagne est méconnu [1]. « Peu de mois avant la campagne d’Austerlitz, j’entrai comme soldat, dans le 19ème régiment de dragons que je rejoignis en Allemagne. Pour conserver le souvenir des principaux événements de la guerre, je recueillis dès lors quelques notes sous la forme d’un journal que j’ai constitué pendant dix ans passés hors de France », écrit Naylies au début de ses « Mémoires ».

Toujours dans les rangs du 19ème dragons, l’auteur entre en Espagne en novembre 1808 et raconte en détail sa progression. Début décembre, près de Guadarrama, il connaît son premier engagement sérieux : « Des feux très vifs de mousqueterie nous tinrent en haleine toute la nuit du 2 au 3 [décembre 1808] ; ils étaient provoqués par l’arrivée de notre infanterie, qui s’emparait des postes qui lui étaient assignés. Nous passâmes la nuit sans dormir, la bride au bras, et n’ayant rien à donner à nos chevaux. Au point du jour, notre artillerie étant arrivée, il s’engagea une forte canonnade, qui dura douze heures sans interruption… »

Le 16 janvier 1809, Naylies participe à la bataille de La Corogne, face aux troupes du général Moore (ce dernier y sera tué) : « Vers trois heures de l’après-midi, la division Mermet attaqua l’ennemi ; elle parvint à lui faire abandonner plusieurs points importants ; le combat fut très opiniâtre jusqu’à la nuit ; nos troupes gagnaient le sommet des hauteurs, lorsqu’elles furent obligées, par des forces supérieures, de rentrer dans leurs premiers postes. La nature du terrain ne permettait pas un grand développement, tous les efforts furent dirigés sur la droite des Anglais. Les 17ème et 27ème dragons, qui formaient notre première brigade, firent une très belle charge. »

Le dragon évoque également les intempéries, le ravitaillement, les bivouacs: « … autour d’une énorme peau de bouc, pleine de vin de Ribadavia, nous nous entretenions de nos guerres passées ; nous chantions de joyeux couplets, et seulement quand l’outre était à sec, nous goûtions un doux sommeil ». Début mars 1809, le voici au Portugal : « Notre brigade, formant l’avant-garde, rencontra 2.000 Portugais dans une belle position, près de Feces d’Abaxos, sur la rive gauche de la Tamega. Nous passâmes cette rivière pour marcher sur eux, et après une charge vigoureuse, ils furent dispersés dans les montagnes ». L’auteur continue son récit avec le même réalisme : « Les obstacles toujours croissants, et les mouvements dans Anglais sur Lamego, rendaient notre situation très alarmante ; nous trouvions encore quelques ressources sur la rive gauche de la Tamega, mais il fallait les disputer aux paysans dans les bois et dans les rochers : on courait après un habitant comme après une bête féroce, et les soldats, dès qu’ils en apercevaient un, s’écriaient en saisissant leurs fusils : « Voilà un homme ! Voilà un homme ! ». On se mettait à sa poursuite, jusqu’à ce qu’il fût tué. J’en ai vu un dont la cuisse fut cassée : il tomba sans abandonner son arme, eut le courage de coucher en joue et de tuer un brigadier de mon régiment. »

L’armée, le régiment de Naylies y compris, regagne l’Espagne en mai 1809. L’auteur poursuit son récit toujours avec les mêmes détails : « … un détachement de cavalerie légère du corps d’armée ayant poussé une reconnaissance en avant de Penausende, avait perdu un maréchal-des-logis à une lieue du village. Ce sous-officier, resté en arrière de sa troupe avait été assassiné par trois paysans, dépouillé entièrement, et son corps mutilé de la manière la plus inhumaine… »

Naylies quittera la Péninsule en janvier 1812, non sans avoir laissé à la postérité un témoignage des plus intéressants.

Nommé ensuite adjudant-major « dans un régiment de cavalerie [légère] », en fait le 28ème dragons , il déclare : «… qu’il me soit permis de payer un juste tribut d’admiration aux braves dragons d’Espagne, qui, à Leipzig, à Hanau, et dans la mémorable campagne de France, firent des prodiges de valeur, et soutinrent en si petit nombre les efforts d’une innombrable cavalerie ».

Par ses états de services qui suivent, nous savons que Joseph de Naylies participe à la campagne de Saxe, en 1813 et qu’il sera blessé lors de la bataille de Dresde le 27 août de cette même année, puis à Leipzig le 18 octobre. Après avoir rejoint les rangs du 2ème régiment d’éclaireurs de la Garde Impériale, avec le grade de capitaine, il est engagé dans la campagne de France.

Le 22 mars 1815, après que Napoléon, échappé de son île d’Elbe, retrouve Paris, Naylies escortera Louis XVIII vers son exil à Gand. Par la suite, l’auteur s’installe en Belgique, ayant suivi le comte d’Artois, futur Charles X…[2]

Cette attitude lui vaudra d’être condamné à mort par contumace par le pouvoir impérial le 30 mai 1815, quinze jours avant la bataille de Mont Saint-Jean… 

Amnistié durant la Seconde Restauration, Joseph de Naylies rentre en France et reprend ses fonctions comme officier supérieur des Gardes du corps du Roi. En août 1817, il fait paraître ses « Mémoires sur la guerre d’Espagne ». Ajoutons, pour l’anecdote, qu’il fut un temps autorisé par Louis XVIII (en janvier 1815) à ajouter à son nom patronymique celui de « St.-Orens » mais ce privilège lui fut suspendu l’année suivante par les membres de la famille qui le portait en encore.

Devenu maire de la ville de Jouarre (dans l’actuelle Seine-et-Marne) Joseph de Naylies s’y éteint le 3 juin 1874 à l’âge de 88 ans, après avoir vu bon nombre des événements importants de son siècle…

C.B.

—————-

3èmeRÉGIMENT DE CHASSEURS

A CHEVAL.

 

État des services, campagnes et blessures de Monsieur de Naylies de St-Orens, capitaine au dit Régiment.

 

Détail des Services

NAYLIES de St.-Orens (Joseph-Jacques)

Né à Toulouse le 16 novembre 1786.

Officier dans l’armée Royale du Midi sous les ordres du maréchal de camp et [des] armées du Roi,

Congé en août 1799

Enrôlé volontaire au 19ème de dragons en 1805

Fourrier 15 septembre 1806

Marchal des logis le 28 octobre 1806

Adjudant sous-officier le 7 mars 1807

Sous-lieutenant le 31 août 1810

Lieutenant au 28ème régiment de dragons en décembre 1812

Adjudant-major au dit régiment le 5 mai 1813

Capitaine au 2ème régiment d’éclaireurs de la Garde le 17 décembre 1813.

Membre de la Légion d’honneur le 1er  octobre 1807.

Passé capitaine au 3ème chasseurs par incorporation le 15 août 1814.

 

Campagnes, actions et blessures.

A fait les campagnes de 1799 dans le Midi.

Celles de 1805, 1806, 1807, 1808, en Prusse et en Pologne.

Celles de 1809, 1810, 1811 et 1812, en Espagne et Portugal, celle de 1813 en Saxe, de 1814 en France.

A été blessé d’un coup de sabre à la main gauche à la bataille de Dresde le 27 août 1813.

D’un coup de mitraille au bras et au flanc droit le 18 octobre 1813 à la bataille de Leipzig.

Certifié véritable par nous membre du Conseil d’administration du dit régiment. Signés : TOUSSAINT, LAROMPART, capitaines, POZAC, chef d’escadron et le Baron de St.-MARX, colonel. A Lille, le 25 avril 1815.

Collationné par envers le sous-inspecteur aux revues de la maison du Roi sur l’original. Le présent état des services de M. de Naylies de St.-Orens ; et nous avons vérifié le certificat dans l’extrait et rapporté par ses mots : a fait la campagne de 1799 dans le midi.

A [nom de ville illisible], le 1er juin 1815.

VAUDRICOURT.

 

 


[1] La première édition été publiée à Paris, en 1817, chez Magimel, Anselin et Pochard (338 pages). En 1835, paraît une seconde édition (Paris, chez Bourayne, Librairie, Rue de Babylone, n°5, près la rue du Bac). La typographie est rigoureusement la même que la précédente et comporte également 338 pages. Sur cette même dernière page, pour l’édition de 1817, le récit s’arrête à : « …et je partis pour ma nouvelle destination » ; sur celle de 1835, il se poursuit de deux paragraphes. La page de garde comporte quelques variantes sur le nom de l’auteur, par rapport à celle de 1817 : « Par le Vicomte de Naylies, Colonel de cavalerie, Chevalier de Saint-Louis, Commandeur de la Légion-d’Honneur ». 

[2] Bien plus tard, Naylies accompagnera également le souverain après sa chute lors de la Révolution de Juillet. Il rédigera un ouvrage sur ce sujet : « Relation du voyage du roi Charles X depuis son départ de Saint-Cloud jusqu’à son embarquement, par un garde du corps », Paris, G.-A. Dentu, 1830. Ouvrage publié anonymement.

 

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( 15 avril, 2020 )

Un cavalier dans l’Epopée: Victor Dupuy (II).

Ombre 3« Le 15 juin, les hostilités étant commencées, nous entrâmes dans la Belgique; nous ne vîmes point l’ennemi dans cette journée et prîmes cantonnement dans un village, près de la petite ville de Grosselies. Le 16, on nous dirigea sur la route de Bruxelles, le 2ème  corps était en avant de nous; bientôt nous nous mîmes en ligne et eûmes de légères escarmouches, avec les hussards hanovriens et les dragons anglais, dans lesquelles, l’avantage nous resta toujours. Ayant pris position à Villers et en étant partis le lendemain, nous nous dirigeâmes sur Jemmapes. Arrivée dans la grande rue de ce bourg notre tête de colonne fut arrêtée par le 2ème lanciers,  commandé par le bon et brave colonel Sourd, refoulé par un fort parti de cavalerie anglaise. Craignant que dans leur retraite, les lanciers n’entraînassent notre régiment et par la suite, le 3ème  chasseurs qui nous suivait, calculant que le pont que nous venions de traverser, serait bientôt obstrué et que le désordre s’en augmenterait, le colonel Marbot fit barrer la rue par le 1er  escadron et prenant avec les 2ème  et 3ème  une petite ruelle sur notre gauche, il déboucha au trot dans une prairie; les forma vivement en ordre de bataille et les porta en avant, sur le flanc droit de la colonne anglaise, que ce hardi mouvement, exécuté aussi par le 3ème  chasseurs, décida à la retraite. Lorsque nous débouchions de Genappe l’artillerie de la garde placée de l’autre côté de la rivière,. trompée par nos portemanteaux et nos pantalons garances, nous prit pour des Anglais et dirigea son feu sur nous; un jeune fourrier du régiment et plusieurs hussards, furent victimes de cette déplorable erreur. Notre belle manœuvre dégagea les lanciers, dont le digne chef avait été grièvement blessé, à la sortie du bourg. Plus tard, voyant un convoi défiler sur une grande route et le prenant pour de l’artillerie, nous lui courûmes sus; c’était simplement des bagages; nous les enlevâmes ainsi qu’un bon nombre d’Écossais. J’occupai jusqu’à dix heures du soir, avec deux escadrons, une position sur laquelle, les Anglais étaient le lendemain. Les fusées à la Congreve qu’ils lancèrent toute la soirée, passaient au-dessus de nous, et faisaient dans les ténèbres, un superbe effet. Les plaisants disaient, que c’était un feu d’artifice que l’ennemi nous donnait. Enfin, je reçus l’ordre de rejoindre en arrière le reste de la brigade. Le temps était affreux; la pluie tombait par torrents; après avoir erré quelque temps, pour trouver où nous caser, les deux régiments s’établirent dans une grande ferme, où les hommes et les chevaux furent à peu près à couvert. »

A suivre.

(« Souvenirs militaires de Victor Dupuy, chef d’escadron de hussards, 1794-1816. Publiés avec une préface du général Thoumas », Calmann-Lévy, éditeur, 1892, pp.287-289)

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