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( 18 avril, 2021 )

Une lettre du lieutenant Pierre de Constantin (1812)

Une lettre du lieutenant Pierre de Constantin (1812) dans TEMOIGNAGES 06-513471

« Au bivouac, à quinze lieues de Moscou, sur la route de Kalouga, le 15 octobre 1812.

Ma chère sœur,

Après deux mois de date, ta lettre m’est parvenue et j’y réponds. J’avais cependant promis à maman, dans la lettre que je lui adressai le 3 septembre, que je lui écrirai aussitôt notre arrivée à Moscou ; mais des raisons m’ont empêché de le faire. Je la prie de ne pas en être fâchée. Depuis le 3 septembre, nous avons assisté à deux grandes batailles le 5 et le 7. Celle du 7 a été très meurtrière et décisive pour nous. Les détails ont dû vous être donnés par les journaux. Qu’il te suffise de savoir que notre corps d’armée s’y est couvert de gloire et a reçu des compliments. Le général [de] Grouchy, qui commandait ce corps [le IIIème corps de réserve de cavalerie de la Grande Armée], eut deux chevaux tués et fut blessé de deux balles et d’un biscaïen. Le général Thiry, commandant notre brigade [cet officier commandait depuis le 9 janvier 1812, la 1ère brigade de la division de cavalerieLa Houssaye, selon G. Six, tome II, p.495, de son « Dictionnaire.. »], fut blessé de plusieurs coups de sabre. Mon colonel eut deux chevaux tués. Sur dix-sept officiers de mon régiment qui étaient présents, dix ont été tués ou blessés. Quatorze chevaux d’officiers on été tués, parmi lesquels le miens est du nombre. Sur trois cents et quelques hommes que nous avions dans les rangs, cinquante-six ont été tués ou blessés, et soixante-dix chevaux de troupe sont restés sur le champ de bataille. En cela je ne parle que de mon régiment croyant inutile de te parler des autres qui font partie de notre corps d’armée. Dans cette journée, j’ai été distingué parmi mes camarades et, pour récompense, j’ai reçu le titre et la croix de chevalier dela Légiond’honneur, prix flatteur et qui me dédommage des fatigues, misères et disette que j’ai éprouvées et éprouve encore. Depuis le 7, le IIIème corps des Réserves dela Cavalerie a toujours été à l’avant-garde et, par conséquent, nous avons dû tous les jours avoir des affaires d’avant-postes, souvent même toute la journée. Depuis environ douze jours, les deux armées sont en présence sans tirer un coup de fusil. Nos vedettes sont à quarante pas de celles des Cosaques.

Hier, étant de garde, j’ai bu l’eau-de-vie avec des officiers cosaques. Cette tranquillité à laquelle nous ne sommes pas accoutumés nous fait croire qu’on traite de la paix. Dieu le veuille ! Car la campagne d’hiver serait très rude dans ce pays-ci. La glace et la neige commencent à se faire sentir. Que sera-ce donc à Noël ? Nous avons été bivouaquer aux environs des murs de Moscou plusieurs jours. Tu sais sans doute, que cette superbe grande et immense capitale a été pillée et réduite en cendres. A peine en reste-t-il encore quelques maisons isolées, entourées de jardins, et que les flammes ont respectées. Cette ville offrit beaucoup de ressources, mais presque toutes ont été dévorées par le feu.

Avant-hier, j’ai eu des nouvelles de mon frère. Il est à  Moscou et se porte bien.

Adieu, mon amie, ton frère t’assure de son éternel attachement.

P. de Constantin.

Embrasse maman pour moi ainsi que ton mari et ta fille. Ne m’oublie pas auprès des dames de Montsec, etc.

Mon adresse est, à présent que je suis légionnaire et chevalier : à M. le chevalier de Constantin, lieutenant au 23ème Dragons, dans la 6ème division de cavalerie de réserve, au IIIème corps des réserves de la cavalerie, à la grande Armée.

————

Pierre de Constantin, « Journal et lettres de campagne », in « Carnet de la Sabretache », n°299, juillet 1925. L’auteur était, depuis le 9 juin 1812, lieutenant au 23ème régiment de dragons.

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( 26 mars, 2021 )

Une lettre d’Henri Beyle [Stendhal] à Martial Daru, durant la campagne de 1812.

Une lettre d’Henri Beyle [Stendhal] à Martial Daru, durant la campagne de 1812. dans TEMOIGNAGES 9100150901Cette dernière est extraite du fameux volume des lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812 (Publié par La Sabretache en 1912). Martial Daru était frère du comte Daru, lui-même cousin d’Henri Beyle, l’auteur du « Rouge et le Noir ».  Il occupait à cet époque les fonctions d’Intendant de la Couronne, à Rome. 

Smolensk, le 10 novembre 1812. 

Me voici de retour à Smolensk, mon cher cousin, et depuis 36 heures que M. Daru fait les fonctions d’intendant général, il est trop occupé pour avoir pu me donner de ses nouvelles. En montant en voiture pour quitter Moscou, M. le général Dumas s’est plaint d’un point de côté, bientôt après il a craché le [sic] sang.  Enfin il a eu une fluxion de poitrine complète. Il a fait ainsi 120 lieues [environ 480 kilomètres].Il est hors d’affaire, mais tellement affaibli qu’il a dernièrement demandé à S.M. un congé d’un mois.  Je n’ai pas suivi le quartier-général pendant cette marche sur [Saint-] Pétersbourg ; on est allé battre les russes à Malojaroslavetz. Leur armée est repoussée sur Kalouga, ce qui nous laisse libres d’aller à [Saint-]Pétersbourg par Vitebsk, Dunebourg et Riga.  J’ai eu l’honneur d’être nommé directeur général des approvisionnements de réserve. J’ai fait sur le champ imprimer des têtes de lettres et ai quitté Moscou avec un convoi de malades. Comme nous étions loin de l’armée, nous avons été attaqués deux fois par les Cosaques.  Ces coquins-là nous ont mis au pain à l’eau pendant 18 jours. M. Daru  a eu la bonté d’être en peine de moi. Il est arrivé le 8 et depuis n’a pas eu le temps de respirer.  Nous avons presque tous perdu nos équipages et sommes réduits à ce que nous avons sur le corps. Tous ces petits désagréments sont pour les riches de l’armée, le soldat regorge de napoléon, d’or, de diamants, de perles, etc. ; on croit que nous irons à Vitebsk et à Minsk.  J’ai tellement froid aux doigts que je ne sais si vous pourrez me lire.  Je vous ai appris, mon cher cousin, le bonheur de M. Bonasse qui est chef de bataillon, M. Sylvain a eu la croix et va passer capitaine par ancienneté.  Adieu, mon cher cousin, souvenez-vous quelquefois du Gelé [sic]. 

BEYLE. 

 

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( 13 mars, 2021 )

D’Orcha à la Bérézina…

D'Orcha à la Bérézina... dans HORS-SERIE campagnerussie1

Le général hollandais de Dedem de Gelder, retrace dans ses « Mémoires » son parcours à ce moment précis de la campagne de Russie.

« Ce fut à Orcha que le maréchal Ney rejoignit l’armée après des manœuvres savantes et une intrépidité sans exemple ; Le Vice-roi avait été à sa rencontre et eut part à la gloire de ce beau mouvement militaire. Mais, à partir de ce moment, le désordre alla en augmentant, et vainement l’Empereur fit proclamer au son du tambour et sous les menaces les plus sévères que chacun eût à rejoindre son corps. Nous marchâmes vers Kokanow le 20 ; le 21 vers Toloczin par une route en ligne droite bordée d’arbres et fort belle en d’autres temps, mais offrant maintenant les scènes les plus affreuses. En entrant à Bobr, le 22, je rencontrai un parc d’artillerie hollandaise et les équipages du lieutenant général Daendels, ce qui me confirma l’avis, à nous donné, que le 9ème corps s’était enfin approché de nous. Pour le reste, les nouvelles furent rien moins que rassurantes, car nous apprîmes au Borisov était occupé par l’ennemi. Etant allé prendre les ordres du major général [Maréchal Berthier, prince de Neufchâtel], je l’entendis répondre à  un officier qui lui avait dit à l’oreille je ne sais quoi : « Nous sommes donc coupés de tous côtés.  » Enfin il ne me resta plus de doute sur notre position lorsque je vis, le soir, le comte Daru brûler les papiers de l’Empereur, mêmes les traités les plus secrets. Son secrétaire, lui en montrant un dans une belle boîte de vermeil, lui dit : «  Il n’en existe point de copie à Paris. » Le ministre répondit : « C’est égal, brûlez. » Au souper, j’en parlai au comte Daru, qui me dit en confidence : « La journée de demain décidera de notre sort ; peut-être ne reverrai-je jamais ni la France, ni ma femme, ni mes enfants ; cette idée est cruelle… Le lendemain, en nous approchant de Borisov, je vous l’Empereur dicter dans sa voiture un ordre au prince de Neufchâtel avec le plus grand sang-froid, quoiqu’il eût l’air soucieux, et j’avoue que je l’admirai. On s’était arrêté, on avait fait un feu de bois de sapin qui brûlait fort mal. Napoléon ordonna au général Krasinski d’envoyer un Polonais avec un paysan pour sonder un gué à un quart de lieue vers la droite ; ces hommes n’étant pas revenus aussi vite que Sa Majesté l’aurait voulu, Elle ordonna : « A cheval ! » Et nous avançâmes vers la ville. Le Polonais avait ordre de sonder le passage et de tirer un coup de pistolet s’il le trouvait praticable mais il tomba à l’eau, et ses pistolets furent mouillés, ce qui l’empêcha d’exécuter l’ordre. L’Empereur était sorti de sa voiture et causait avec nous comme si de rien n’était. D’où nous étions, on distinguait la position qu’occupaient les Russes au-delà du pont et d’où ils nous dominaient. On se logea dans le faubourg ; les Russes auraient pu nous y chauffer, mais la nuit fut tranquille. A huit heures, l’Empereur, partit pour aller se loger dans un petit château près de Studianka, où il fit travailler toute la nuit aux ponts, à l’endroit même où Charles XII avait passé la Bérézina en entrant en Russie.

Dans les combats qui eurent lieu sur les bords de la rivière, le duc de Reggio [Maréchal Oudinot], les généraux Legrand, Dombrowski et Girard furent blessés ; le jeune comte de Noailles fut tué ; mais leur sans coula en combattant pour l’honneur des armes et pour sauver des milliers de victimes. Combien plus malheureux furent ces guerriers sans nombre qui périrent dans les flots ou écrasés sous les pieds des chevaux et les roues  des voitures Le souvenir en est horrible, et je n’oublierai jamais ce spectacle affreux. Dans le désordre, qui fut inexprimable, le prince de Neufchâtel fit repasser une division d’infanterie, qui avait déjà passé les ponts ; ce faux mouvement perdit un temps précieux. Pour moi, je fus en ce jour plus heureux que sage ; j’étais passé un des premiers, croyant trouver l’Empereur à l’autre bord, et je voulus, avant de me mettre en route pour Wilna, lui demander ses ordres. Depuis Smolensk j’avais par écrit celui de me rendre dans cette dernière ville. On m’apprit que l’empereur était encore sur la rive fatale ; je repassai le pont, mais un officier général de ma connaissance, étonné de me voir revenir, m’en demanda la cause ; quand je la lui eus expliquée, il me dit : « Vous êtes bien fou de vous occuper de lui ; si j’étais de l’autre côté, je ne repasserai pas, m’en donnât-il l’ordre par écrit. » Je réfléchis, et je suivis un conseil aussi salutaire. Le passage devenait de plus en plus difficile, et c’est dans cette contremarche que je perdis mon petit canonnier féminin [sic], qui ne m’avait pas quitté.

Aussitôt que j’eus regagné la route du salut, je filai vers Zembin, où je passai la nuit chez un juif, qui me fit payer fort cher un souper abominable dont je le trouvai plus mal que bien. Je me trouvai plus mal que bien. Je ne reviens pas encore de la surprise que j’eus en traversant les ponts d’une longueur étonnante sur lesquels passe la grande route de Zembin à Molodeczno. Les Russes ne les avaient point brûlés !!

Il aurait suffi de les détruire pour enfermer l’armée française avec son chef dans une véritable souricière ; car il ne serait resté aucune possibilité de franchir les marais et le bras de la Bérézina qui coupe la route. Les cosaques étaient venus le matin à Zembin, mais les généraux russes ne se doutèrent pas que Napoléon prendrait ce chemin, ce qui ne prouve pas en faveur de leur sagacité. Ils auraient pu se douter que nous chercherions à éviter Minsk, dont ils étaient maîtres. » 
 
(« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général baron de DEDEM de GELDER (1774-1825) », Plon, 1900, pp.286-289). En 1812, cet officier commandait une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite, il se trouve à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

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( 12 mars, 2021 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(2 et fin)

 

La Moskowa

« La bataille de la Moskowa ».

La Bataille de la Moskowa est probablement le tableau de bataille le plus accompli de Lejeune, celui où son art atteint sa plénitude, où la représentation exacte de divers épisodes de cette journée célèbre se situe dans un cadre grandiose dont le ciel occupe près de la moitié de la toile, reflétant en une sorte d’abstraction de formes et de couleurs aériennes le drame qui se déroule en cent actes divers, depuis le premier plan jusqu’à l’horizon, sur le champ de bataille.  Les deux parties du tableau, terrestre et aérienne, sont en quelque sorte rattachées l’une à l’autre par le panache léger d’un seul arbre, bouleau élancé, plus haut que nature, et la sombre fumée que dégage l’explosion d’un caisson de munitions qui contenait quelques barils de poix, l’horizon étant masqué par d’épaisses fumées et brumes blanches, jetant un éclairage de soufre sur tout le tableau. Dans la notice sur les tableaux de Lejeune, de 1850, on trouve les passages suivants relatifs à ce tableau :

« Le terrible combat, que l’on peut compter comme le dernier succès des Français en Russie, est peint avec une verve et une exactitude qui ont été aussi vivement appréciées par les hommes de guerre que par les artistes. Il représente une armée française de cent mille hommes à six cents lieues de son pays natal, rencontrant cent quarante mille Russes aux portes de leur ancienne capitale, au milieu d’une plaine sur laquelle se détachent quelques hauteurs, garnies de redoutes et fortifiées avec tout ce que l’art a jamais pu inventer… Le peintre a choisi le fait d’armes le plus extraordinaire que des guerriers puissent voir : celui d’une redoute armée de quarante pièces de canon vaillamment défendue et prise par la cavalerie. L’idée de cette action est due au général Belliard et l’exécution au général de Caulaincourt; elle fut éclatante et décisive comme le coup de foudre à la fin d’un long orage. C’est celle que le tableau représente ».

Ensuite, la notice de 1850 explique que l’action de Ney la position de Napoléon « ne pouvaient trouver place dans le présent tableau, sans que le peintre ne sacrifiât la vérité historique à l’arrangement pittoresque de son oeuvre; il s’y est absolument refusé ». Le tableau, comme beaucoup d’oeuvres de Lejeune, n’est pas signé mais, par contre, il est daté: La Moskowa, le 7 septembre 1812-1822. Il fut exposé au Salon de 1824. Ces deux dernières dates paraissent un motif suffisant pour expliquer l’absence des portraits de Napoléon et du Prince de la Moskowa d’une toile représentant une action où ils s’illustrèrent l’un et l’autre ! Encore que l’apathie relative de l’Empereur pendant toute cette journée surprit son entourage. Voici ce qu’en dit Lejeune: « En attendant le repas frugal qui allait nous réconforter, je résumai ce que j’avais vu dans la journée (7 septembre 1812) et comparant cette bataille à celles de Wagram, d’Essling, d’Eylau, de Friedland, j’étais étonné de n’y avoir pas vu l’Empereur, comme dans les années précédentes, déployer cette activité qui forçait le succès. Aujourd’hui il n’était monté à cheval que pour se rendre sur le champ de bataille ; là il s’était assis au-dessous de sa garde, sur un tertre incliné d’où il pouvait tout voir. Plusieurs boulets passèrent par-dessus sa tête. Au retour de toutes mes courses, je l’y avais trouvé constamment assis, dans la même attitude, suivant de l’oeil, avec sa lunette de poche, tous les mouvements et donnant ses ordres avec un calme imperturbable. Mais nous n’avions pas eu le bonheur de le voir, comme autrefois, aller électriser par sa présence les points où une résistance trop vigoureuse prolongeait le combat et rendait le succès douteux. Chacun de nous s’étonnait de ne pas trouver l’homme actif de Marengo, d’Austerlitz, etc. Nous ignorions que Napoléon fut souffrant et que cet état de malaise le mettait dans l’impossibilité d’agir dans les grandes affaires qui se passaient sous ses yeux, pour l’unique intérêt de sa gloire ».

Pour en revenir au tableau, la scène représente le second assaut contre la grande redoute que livra Caulaincourt (monté sur un cheval blanc), assaut où il trouva la mort à la tête d’une division de cuirassiers. L’infanterie du général Gérard gravit la colline sous la direction du général Grand près duquel on voit le peintre, sur un cheval gris. Les carabiniers, en jaune, suivent les cuirassiers, en bleu, et après eux vient la cavalerie saxonne. L’armée russe s’étend en cercle dans l’éloignement, de droite à gauche, en laissant Moscou sur sa gauche.

Au centre, on voit Murat, Roi de Naples, qui commandait toute la cavalerie. Il est avec le général Belliard et un aide de camp, la tête nue. Quelques instants avant Lejeune raconte : « J’aperçois au loin devant moi, dans la plaine, le Roi Murat caracolant au milieu des tirailleurs à cheval et bien moins entouré de ses troupes, bien moins occupé de sa cavalerie que des cosaques nombreux qui le reconnaissaient à son panache, à sa bravoure et au petit manteau de cosaque en long poil de chèvre qu’il porte comme eux. Ces derniers, heureux comme dans un jour de fête, l’entouraient avec l’espoir de s’en emparer et en criant « Houra ! Houra! Maurat ! » mais aucun n’osait aborder, même à la longueur de sa lance, celui dont le sabre vif comme l’éclair écartait avec adresse le danger et portait la mort au coeur des plus audacieux ». C’est Lejeune qui prévient Murat que la cavalerie soutenue par l’artillerie du général Sorbier va donner. « Le Roi quitta la ligne de tirailleurs pour venir donner ses ordres… les cosa ques prirent son mouvement pour une fuite ou une retraite et ils nous poursuivirent. Mon cheval, moins léger que celui de Murat, qui montait un bel arabe couleur fauve, eut les quatre pieds pris et fut renversé par la prolonge d’une pièce de canon qui accomplissait au galop son quart de conversion. L’animal, quoique blessé par le choc et la chute, se releva furieux, sans me désarçonner, et me ramena près du général Sorbier ».

Un peu plus en avant sur le tableau et un peu vers la droite est le maréchal Berthier, rendant au général russe Sokereff son épée. Derrière celui-ci est le grenadier qui l’avait fait prisonnier, lequel dit à Berthier: « Vous faites bien de lui rendre son épée, mon Général; car c’est un brave à qui j’ai eu bien du mal à l’arracher ». Au pied de l’arbre est le général Pajol, grièvement blessé.

Sur la gauche, un peu en arrière du talus où se trouve Murat, le Prince Eugène de Beauharnais, poursuivi par la cavalerie russe, se jette au milieu d’un carré d’infanterie française et demande vivement: « Où suis-je ? « Le colonel lui répond avec toute la confiance d’un brave: « Au milieu du 84e Régiment, Monseigneur, où Votre Altesse est aussi en sûreté qu’au Louvre ».

A l’extrême gauche, dans le fond, l’artillerie et la cavalerie françaises passent un ruisseau et traversent un profond défilé, mouvement qui contribue à rendre la position des Russes extrêmement précaire. Au premier plan, vers le centre, le Docteur Larrey, chirurgien en chef de l’Armée, panse les blessures du général Morand, dont le frère se meurt à ses côtés. Le comte Lariboisière, premier inspecteur général de l’artillerie, dit un adieu éternel à son fils qui est mortellement blessé ; son frère lui apporte la croix de la Légion d’honneur que Napoléon lui a décerné. Un groupe de cavaliers ramène le corps du général Montbrun.

A l’extrême droite, un soldat chargé de la garde de quelques prisonniers russes pousse du pied, dans un trou d’eau, un obus qui vient de tomber.

Lejeune, peintre et dessinateur…

Lejeune peignit toute sa vie avec passion. En dehors des « grands » tableaux de batailles, il sillonna les Pyrénées et en rapporta maintes charmantes scènes peintes à l’huile ou à l’aquarelle et de nombreux cahiers d’esquisses diverses. Certains dessins furent faits pour être gravés, dont deux tirés en de multiples exemplaires: Napoléon visitant le champ de bataille d’Eylau et  L’entrevue de TilsittCurieux de tous les procédés nouveaux, il introduisit en France la lithographie, récemment inventée par les Frères Sennefelder ; voici comment il raconte cet épisode : « En repassant par Munich, (après Austerlitz) j’eus l’honneur d’aller saluer le Roi de Bavière, qui me combla de gracieusetés, me fit voir sa belle galerie de tableaux et toutes les curiosités réunies dans son palais. Il me dit, en me parlant de ma mère : « Elle te promettait un merle blanc pour le jour où tu serais sage et tu n’en as jamais vu ; je vais t’en montrer deux qui sont vivants dans mes cages ». En effet, ces oiseaux rares s’y trouvaient, au milieu de beaucoup d’autres non moins remarquables. Le roi ne voulut pas me laisser partir de Munich sans me faire conduire chez les frères Sennefelder qui venaient de découvrir les procédés de l’impression lithographique. Leurs résultats me parurent incroyables ; ils désirèrent que j’en fisse un essai. Je m’arrêtai quelques heures de plus pour faire avec leurs crayons un croquis sur une de leurs pierres et je leur remis ce dessin. Au bout d’une heure, ces messieurs me renvoyèrent la pierre avec cent épreuves de mon croquis, ce qui me surprit extrêmement. J’emportai à Paris cet essai, je le montrai à l’Empereur ; il saisit à l’instant tous les avantages que l’on pourrait tirer de cette précieuse découverte et il m’ordonna d’y donner suite. Je trouvai, dans le principe, peu de personnes disposées à me seconder et d’autres soins m’appelèrent bientôt ailleurs. Ce ne fut qu’en 1812 que la lithographie fut établie en France et qu’elle commença à recevoir des perfectionnements admirables, auxquels les premiers inventeurs étaient bien loin de s’attendre. J’ai l’honneur d’en avoir apporté l’idée et le premier essai. L’épouse du ministre du Trésor, Madame la comtesse Mollien, qui a beaucoup de talent, a été l’une des premières à faire connaître par ses jolis dessins, le parti que l’on pourrait tirer de cette invention pour produire de belles choses ».

L’Empereur, connaissant l’habileté de Lejeune, lui demandait parfois de matérialiser sur le papier certaines idées. C’est ainsi qu’à Osterode, à son retour d’une mission qui lui avait été confiée pendant l’hiver 1806-1807 de raccompagner un parlementaire prussien, il rendit compte à Napoléon de l’agression dont lui-même et le général de Kleist avaient été, par erreurs, les victimes, de la part des cosaques. 
« L’Empereur parut prendre plaisir au récit de ces détails mais surtout de celui concernant les cosaques, avec leurs lances qui peuvent atteindre l’ennemi à plus de quatre mètres. Il me demanda mon opinion sur l’avantage qu’il y aurait à introduire cette arme dans notre cavalerie. Sur l’avis favorable que j’émis, il me chargea de dessiner le costume que l’on pourrait donner à ces lanciers. Le maréchal Murat entra pendant cette conversation et l’Empereur lui dit : « Tu vas faire équiper cent hommes suivant le dessin que Lejeune te donnera et tu t’occuperas de les former promptement au maniement de la lance ». Murat adopta la coupe du vêtement que j’indiquai ; il choisit les couleurs et fit de ces cent hommes la garde du grand duché de Berg. L’Empereur fut très satisfait de cet essai et plus tard, il fit des règlements entiers de lanciers dans sa garde et dans l’armée en conservant le costume que j’avais proposé ».

Ailleurs Lejeune écrit: « L’Empereur avait aussi ses délassements, pendant lesquels il n’oubliait pas de témoigner sa gratitude à ceux qui l’avaient si noblement servi dans les rudes campagnes qu’il nous faisait faire. Il n’aurait pu, sans désorganiser l’armée, donner des grades à tous ceux qui avaient mérité de l’avancement ou des récompenses. Beaucoup de ses plus valeureux soldats étaient des hommes illettrés qu’il ne pouvait faire officiers ; et cependant, il tenait à leur créer un rang distingué. Il conçut donc l’idée de faire de ces intrépides compagnons les défenseurs immédiats du drapeau, de l’aigle de leur régiment, en leur donnant un costume et un armement d’honneur appropriés au devoir qu’ils allaient remplir. Ces braves, mis en évidence et bien payés, allaient être un nouveau motif d’émulation pour toute l’armée. « L’Empereur me fit venir, m’expliqua sa pensée et me demanda de lui faire le costume qu’il désirait donner aux garde-aigles ; c’est le nom qu’il destinait aux sous-officiers placés autour de l’officier porte-aigle, pour le défendre. Ils devaient être armés d’un pistolet, d’une épée et de la lance pour armes principales, afin qu’ils ne fussent jamais distraits de leur devoir, pendant le combat, par le soin de charger un fusil. L’or devait être mêlé à leurs épaulettes, à leur ceinturon et aux ornements de leurs coiffures. Je portai ce dessin à l’Empereur et il le joignit aux prescriptions qu’il envoyait à ce sujet. «L’Empereur me demanda ensuite de crayonner, sous ses yeux, la décoration de l’ordre nouveau qu’il voulait instituer. L’Ordre de la Toison d’Or, me dit-il, a été une allégorie de conquérant ; mes aigles ont conquis la Toison d’Or des rois d’Espagne et la Toison d’Or des empereurs d’Allemagne. Je veux créer, pour l’Empire français, un ordre impérial des Trois Toisons d’Or. Ce sera mon aigle aux ailes déployées, tenant, suspendues dans chacune de ses serres, une des toisons antiques qu’elle a enlevées, et elle montrera fièrement, dans son bec, la toison que j’institue. Ensuite, il prit la plume et traça quelques lignes pour marquer les dimensions que je devais donner. Il voulait que la chaîne destinée à suspendre cet ordre autour du cou devint un riche ornement, dont l’allégorie serait toute martiale. La chaîne ancienne est composée de briquets en pierres de silex, jetant du feu en se heurtant ; des éclats de grenades enflammées devaient former la chaîne nouvelle. Je lui remis ces dessins ; il donna ses ordres en conséquence. L’avis en fut annoncé dans le Moniteur mais les suites du traité l’engagèrent à supprimer une distinction qui avait été conçue dans le but d’humilier l’Autriche et l’Espagne vaincues».

Enfin, c’est évidemment Lejeune qui dessina le magnifique uniforme dont furent dotés les aides de camp du Prince Major Général ; il en fait une description détaillée dans ses Mémoires lorsqu’il relate l’entrée des Français à Madrid et c’est dans cette tenue qu’il fit faire son portrait par Guérin. On la retrouve, portée par lui ou par d’autres aides de camp de Berthier, dans plusieurs de ses tableaux.

En terminant ce bref aperçu de quelques aspects des activités artistiques de Lejeune, il n’est pas sans intérêt de constater par les dates de ses principales oeuvres, dont la liste est donnée ci-après, qu’il a présenté ses tableaux au public avec une grande régularité de 1798 à 1845, soit pendant près d’un demi siècle! Si, dès ses premières œuvres, grâce à son maître Valencienne, Lejeune est en pleine possession du paysage du rendu de la végétation en particulier, et ceci est apparent dans la Mort de Marceau, il peut y être perçu une certaine raideur dans le traitement des personnages, une gaucherie dans la composition, qui rappellent par le style – non par la conception, qui lui a toujours été propre et le distingue de tous les autres peintres – les peintres militaires du XVIIIe siècle.

Mais son style s’affirme rapidement au contact des grands peintres de son époque, dont David et d’autres qui étaient ses amis, grâce à son travail et à la réflexion, il maîtrise les techniques, l’aisance se manifeste dans les compositions et l’imagination leur donne l’élan voulu et la couleur tout en respectant la vérité des scènes représentées, nonobstant une légère idéalisation qui en atténue la brutalité.
Au fur et à mesure des années et des productions, cette maîtrise s’affirme, puis insensiblement, avec le changement des sujets traités, glisse vers une certaine facilité, influencée par la mode du jour, qui incitera l’artiste à la poursuite d’effets de composition un peu recherchés qui donneront irrésistiblement à ses dernières oeuvres un air de virtuosité et une certaine légèreté, une sorte d’excès d’aisance qui se manifestent dans les volutes du dessin, le fondu des teintes.

Mais nul ne contestera que sa « chasse » et sa « pêche » empreints de romantisme souriant, ne soient des tableaux à la fois charmants et charmeurs, bien éloignés du fracas des batailles, et qui portent l’empreinte d’un artiste qui, jusque dans sa vieillesse, sut demeurer épris de beauté, jeune de cœur et d’imagination.

Général du TEMPLE de ROUGEMONT.

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( 2 mars, 2021 )

La fin du chef d’escadron Alfred de Noailles…

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Alfred de Noailles, chef d’escadron, aide-de-camp de Berthier, fut tué le 28 novembre à la bataille de la Bérézina. Fort dévot, très bon militaire, remplissant avec scrupule les devoirs de son métier, brave, ardent, prodigue de sa vie, un de ces hommes, comme dit Ségur, qu’on croit avoir assez récompensés en les employant : tel était Noailles. Il portait, lorsqu’il périt, une paire d’épaulettes de l’Empereur qui lui avait été donnée le 25, au bivouac de Borisov, par Angel, l’huissier du cabinet. Tout le monde, Castellane, Fézensac, Gourgaud, le regretta. Le maréchal Ney remarqua la douleur de Fézensac. Mais la guerre avait endurci le cœur du duc d’Elchingen et il trouvait tout simple qu’un militaire mourût sur le champ de bataille. « Eh! dit-il à Fézensac, c’était apparemment son tour, à Noailles, et il vaut mieux que nous le regrettions que s’il nous regrettait! » N’avait-il pas adressé à un blessé qui se plaignait cette sincère et rude parole : « Que veux-tu que j’y fasse! Tu es une victime de la guerre ! » Comment mourut Noailles ? Selon Gourgaud, il parlait avec Marbot, colonel du 23ème régiment de chasseurs, lorsqu’eut lieu une charge de la cavalerie russe. Le cheval de Noailles s’abattit; deux cosaques saisirent l’officier, le frappèrent, l’entraînèrent par le collet, et vainement les chasseurs essayèrent de le délivrer; on ne revit plus Noailles qui fut sans doute massacré par les cosaques. Mieux vaut croire Berthier. Suivant Berthier, Noailles reçut à la tète une balle qui le tua raide, tandis qu’il venait à l’avant-garde d’Oudinot reconnaître l’ennemi. Sa veuve et ses amis retrouvèrent ses traits dans l’album où Lejeune avait dessiné et réuni les portraits de ses camarades. Voici, au reste, quelques documents sur lui et sur sa mort :

1° Une lettre où Bacher, notre agent à Ratisbonne, le recommande à Berthier.

2° L’apostille de Berthier à la lettre de Bâcher; il attache Noailles à son état-major.

3° La proposition de Berthier qui fait donner à Noailles une sous-lieutenance.

4°La nomination de Noailles comme sous-lieutenant au 23ème régiment de chasseurs à cheval (le 19 juillet 1809, il était promu capitaine et, le 12 août 1812, un décret daté de Vitebsk le faisait chef d’escadron aide-de-camp).

5° Une lettre d’une tante de Noailles qui obtient pour lui un congé de quatre mois en avril 1810.

6° Trois certificats de la mort de Noailles.

7° L’acte de notoriété qui constate cette mort.

I. Ratisbonne, 23 vendémiaire an XIV. 

Bacher à Berthier.

Monseigneur, M. Alfred de Noailles, orphelin du ci-devant vicomte de Noailles, âgé de vingt ans et d’une taille de cinq pieds huit pouces, attaché à la légation de France près l’Electeur archichancelier, se propose de s’équiper à ses dépens pour obtenir la permission d’entrer au service comme simple soldat, dans le corps que Votre Excellence voudra bien lui désigner. Il se rend à cet effet au grand-quartier général pour y demander les ordres de Votre Excellence. Je la supplie de vouloir bien l’accueillir favorablement; il promet de se rendre digne du nom qu’il porte, en combattant sous les aigles impériales et en suivant l’exemple de feu son père qui est mort en servant sa patrie.

 II. Note de Berthier à la lettre de Bacher.

M. Alfred de Noailles, volontaire, portera un uniforme de chasseur à cheval tout vert; il sera attaché à mon état-major jusqu’à ce que le corps des volontaires soit formé.

III. Note de Berthier. Linz, 20 janvier 1806.

Proposer M. de Noailles, volontaire, qui a servi toute la campagne et qui s’est trouvé à la bataille d’Austerlitz, à une sous-lieutenance de troupes à cheval.

IV . Paris, 10 février 1806.

Le sieur [de] Noailles, volontaire à l’état-major de la Grande Armée, est nommé sous-lieutenant au 23ème régiment de chasseurs à cheval. 

V . Mme de Noailles à Berthier. Paris, 22 avril 1810.

Monseigneur et cher prince,

L’état de la santé de mon neveu Alfred est inquiétant; on lui a appliqué un large vésicatoire qui lui a peut-être sauvé une maladie. Le docteur Bourdois dit que votre aide-de-camp a besoin d’eaux sulfureuses. Comme je ne puis le décider à vous demander un congé, je crois de mon devoir de le solliciter moi-même et j’oserais vous supplier de lui ordonner d’en profiter. Depuis sa prison d’Espagne dont vos bontés et votre intérêt si suivi l’ont fait sortir, il n’a pas juste santé. Elle se détruirait tout à fait s’il ne faisait des remèdes. Veuillez agréer, Monseigneur, l’assurance de mon respectueux et bien sincère attachement.

NOAILLES-POIX.

J’espère que pendant votre séjour à Compiègne, vous aurez bien voulu vous occuper de faire jouir Alfred des grâces de Sa Majesté l’Empereur accordées depuis quinze mois sans effet quelconque.

Apostille de Berthier. Accorder un congé de quatre mois pour prendre les eaux (avec appointements.)

VI. Certificats de la mort d’Alfred de Noailles.

N°1.

Je soussigné, certifie que le 28 novembre 1812, ayant été envoyé par S. A. S. le prince de Neuchâtel à la recherche de M. Alfred de Noailles, l’un de ses aides-de-camp, qui n’avait pas reparu depuis le matin, je trouvai près de nos tirailleurs un bomme mort, ayant une très grande ressemblance avec M. de Noailles. Il avait été atteint d’un coup de feu à la tête; ce qui altérait assez ses traits pour que j’eusse besoin de quelques autres indices pour le reconnaître. Je les cherchai dans la marque d’une chemise et d’un gilet de coton fait au métier, seuls vêtements qui lui restaient. Mais, on les lui ôtant, je reconnus que cet homme mort avait un cautère au bras. Vivant habituellement depuis plusieurs mois avec M. de Noailles et ne lui connaissant pas cette incommodité, je présumai m’être trompé à la ressemblance et laissai là ce cadavre pour continuer mes recherches. Elles furent inutiles et je revins rendre compte au prince du mauvais succès de la mission dont il m’avait chargé. Je fis mention du corps que j’avais trouvé, ayant beaucoup de ressemblance avec M. de Noailles, mais ayant un cautère au bras. Cet indice qui m’avait empêché de croire que ce fût lui, fut pour ceux qui le connaissaient plus particulièrement et qui savaient qu’il avait en effet un cautère au bras, une preuve certaine que le corps que j’avais trouvé était réellement le sien. En foi de quoi, j’ai signé le présent pour servir et valoir ce que de raison.

A Dresde, le 29 juillet 1813.

H. de COURBON. Aide-de-camp de S. A. S. le prince de Neuchâtel.

N°2.

Nous soussignés, étant présents au quartier général de l’armée française en Russie à Zanivki, près la Bérézina, le 28 novembre 1812, d’après la connaissance que nous avons eue de la mission confiée le dit jour sur le champ de bataille à M. le chef d’escadron Alfred de Noailles, aide de camp du prince major général, et d’après ce que nous avons entendu rapporter à M. le chef d’escadron de Courbon qui fut chargé de parcourir le champ de bataille pour rechercher Alfred de Noailles dont l’absence inquiétait, certifions qu’il a passé parmi nous pour certain que cet officier avait été tué aux avant-postes en exécutant avec sa bravoure ordinaire les ordres qu’il avait reçus. Ce que nous avons appris depuis cette époque n’a fait que nous confirmer dans l’opinion de sa mort. En foi de quoi nous avons délivré le présent certificat pour servir et valoir ce que de raison.

Au quartier-général impérial à Dresde, le 12 juillet 1813.

Anatole de MONTESQUIOU, chef d’escadron, aide de camp du prince.

L.-M. GUILLABERT, commissaire des guerres près le major général.

LEDUC, commissaire ordonnateur et secrétaire intime de S. A. S. le prince de NEUCHATEL.

François SUCHORZEWSKI, capitaine adjoint à l’état-major général.

SALAMON chef du bureau du mouvement des troupes.

LATRAN, adjoint aux commissaires des guerres, près S. A. S. le prince major général.

Y. COUTARD, aide-de-camp.

Le chevalier de MONDREVILLE, adjudant commandant.

L’adjudant commandant chevalier MICHAL.

LECHANTRE, adjoint aux commissaires des guerres, employé près du prince major général.

F. de RIANCEY, adjoint aux commissaires des guerres près le major général.

Le général de division, chef de l’état-major comte MONTHION.

Je certifie, de plus, que la mort de M. le baron Alfred de Noailles, chef d’escadron, aide-de-camp du prince de Neuchâtel, m’a été attestée par M. Hippolyte Dessalles, sous-lieutenant au 19ème régiment d’infanterie de ligne, membre de la Légion d’honneur, lequel commandait un parti de tirailleurs du 2ème corps (duc de Reggio) au moment où M. de Noailles apportait des ordres au maréchal duc de Reggio. M. Dessalles, qui avait fréquemment vu chez moi M. de Noailles, causa avec lui et l’engagea à ne pas rester sans motif sous le feu, en lui observant qu’il valait mieux chercher maréchal. Mais, au moment même, une balle frappa M. de Noailles à la tête. Les tirailleurs français, obligés de se retirer de la position, abandonnèrent M. de Noailles ; mais bientôt, occupant de nouveau les hauteurs, les tirailleurs retrouvèrent le corps de M. de Noailles, dépouillé et sans mouvement. Cette déclaration de M. Hippolyte Dessalles a été également faite au colonel Chataux, premier aide-de-camp du duc de Bellune.

 Dresde, le 12 juillet 1813.

L’inspecteur aux Revues, DENNIEE, employé près S. A. S. le prince major général.

N°3. Lettre en russe et traduction française de cette lettre.

Monseigneur, j’ai l’honneur d’adresser à Votre Altesse les renseignements qu’elle m’avait chargé de demander sur son aide-de-camp M. Alfred de Noailles. J’ai fait traduire cette lettre qui contient la déclaration suivante : « Le nom d’Alfred de Noailles ne s’est point trouvé sur la liste des prisonniers français en Russie. Ses effets et ses lettres ont, par contre, été trouvés près de la Bérézina et l’on en conclut qu’il est mort ou a été tué au passage de cette rivière. Cette déclaration ne laisse, je crois, aucun doute sur sa mort et Votre Altesse pourra mettre sa famille dans le cas d’arranger ses affaires en ayant la bonté de lui envoyer le certificat qui lui est si nécessaire.

Le général [de] FLAHAUT.

Neumark, 4 juillet 1813.

VII. Acte de notoriété.

Vu la déclaration ci-incluse n°1 signée de M. de Courbon; vu le certificat n° 2 signé de plusieurs officiers généraux et autres de l’état major; vu la déclaration n°3 écrite en russe, je soussigné, inspecteur aux revues, ayant été présent moi-même, le 28 novembre 1812, à Zanivki près la Bérézina et ayant la même conviction que les signataires du certificat n° 2, ai rédigé le présent acte de notoriété auquel seront annexées les trois pièces ci-dessus énoncées (n°1, 2, 3) pour constater la mort d’Alfred de Noailles, baron de l’Empire, chef d’escadron, aide-de-camp du prince de Neuchâtel, tué sur le champ de bataille le 28 novembre 1812 en Russie près dela Bérézina.

Dresde, 15 juillet 1813.

Baron DUFRESNE.

(Arthur Chuquet, « 1812.La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912,pp.370-377).

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( 26 février, 2021 )

Egypte et Russie…

Que de fois on a dit, en parlant des soldats de Napoléon, et par une naturelle antithèse, qu’ils avaient connu, bravé et le chaud et le froid, et les sables de l’Égypte et les neiges de la Russie !  Le rapprochement s’imposait déjà aux combattants de 1812, mais de toute autre façon. Ils  comparaient les Cosaques aux Mamelouks. « Comme les Arabes dans le désert, écrit Napoléon dans le 29ème bulletin, les Cosaques enlevaient les trains et les voitures qui s’écartaient », et dans le 28ème bulletin, il avait dit que les Cosaques, « comme les Arabes, rôdent sur les flancs de l’armée et voltigent pour l’inquiéter ».  Aussi proposait-on de leur résister de la même manière.  De Viazma, le 2 novembre 1812, Berthier mande à Ney qu’il faut « se conduire avec cette canaille de Cosaques comme on le faisait en Égypte avec les Arabes », et, le même jour, il envoie aux maréchaux cette instruction : « Il faut marcher comme nous marchions en Égypte, les bagages au milieu, marchant sur autant de files que la route le permet :un demi-bataillon en tête, un demi-bataillon en queue.  Des bataillons sur les flancs en file, de manière qu’en faisant front, il y ait feu partout.  On ne doit pas souffrir un homme isolé, ni un homme sans fusil. » 

Autre ressemblance. En partant de Moscou, Napoléon ordonne que toutes les voitures, les siennes comprises, reçoivent les blessés et les malades des hôpitaux ; il adresse à Mortier cette recommandation de la plus vive et instante façon, et il ajoute qu’autant le duc de Trévise [Mortier] sauvera de soldats, autant le duc de Trévise méritera de couronnes civiques ; il faut même monter ces pauvres gens sur les chevaux ; c’est ainsi, remarque Napoléon, que lui-même avait fait à Saint-Jean d’Acre.

Et, en effet, en Syrie, il prescrit que tous les chevaux portent les blessés, et il marche à pied dans les sables du désert pour céder à un blessé son propre cheval. 

Arthur CHUQUET. 

Le nom de Saint-Jean d’Acre avait été prononcé devant Smolensk. Lorsque les batteries de brèche produisaient peu d’effet sur les fortifications de la ville russe, certains officiers disaient à demi-voix que ces épaisses murailles leur rappelaient celles de Saint-Jean d’Acre. 

Egypte et Russie… dans HORS-SERIE 86-001577

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( 24 janvier, 2021 )

Napoléon les 6 et 7 septembre 1812…

Napoléon portrait.

Pasquier prétend que Napoléon n’aurait pas examiné le terrain sur lequel se livra la bataille de La Moskowa. Il a tort. Lejeune nous raconte que le 6 septembre 1812, avec Berthier, Eugène et trois officier-dont Lejeune- Napoléon a parcouru le front de l’armée russe et reconnu la position d’autant plus en détail et de plus près qu’une trêve semblait exister entre les deux partis. Les vedettes, quoique à portée de pistolet, ne tiraient pas. Lejeune craignit même que l’Empereur ne fût brusquement enlevé par les cosaques cachés au détour d’un ravin et, un instant, Napoléon qui marchait le premier poursuivit ; mais, grâce à la vitesse de leurs chevaux, Napoléon et ses compagnons échappèrent aux cavaliers cosaques. Faut-il ajouter qu’après cette reconnaissance, Lejeune parcourut de nouveau la ligne et rapporta des croquis du terrain que l’Empereur accueillit avec satisfaction ?

Faut-il ajouter que Bacler d’Albe, le chef des ingénieurs-géographes, fit exécuter le même travail et faire avant le soir un levé à vue des positions russes ? Napoléon a donc rempli, à la veille de la bataille, ses devoirs de général d’armée.Mais Lejeune assure qu’il n’a pas, le 7 septembre 1812, déployé la même activité qui « forçait le succès ». L’Empereur est resté sur son tertre, suivant les mouvements et donnant des ordres sans bouger de place au lieu d’aller, comme autrefois, électriser son monde par sa présence. A vrai dire, il était souffrant et dans un « état de malaise ».

Mais, conclut Lejeune, on n’était pas satisfait et on portait sur lui un jugement sévère. 

Arthur CHUQUET 

 

 

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( 18 janvier, 2021 )

La place d’Orcha en 1812, d’après une lettre du major Brosset.

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Le major Brosset, commandant la place d’Orcha, annonce le 16 novembre 1812 à Berthier qu’il a, avec le marquis d’Alorna, arrivé l’avant-veille, arrêté et rallié quelques isolés ; qu’il saura, s’il est attaqué, défendre les magasins et les fours ; qu’il a parqué l’artillerie ; les équipages, les voitures, formé ce que les Allemands nomment une « Wagenburg » ; qu’il est en état de résister à un coup de main.  Jacques Brosset, né en 1775 à Mamers (Sarthe), sergent-major au 4ème bataillon de ce même département en 1792, sous-lieutenant (1793), lieutenant (1794), capitaine (1799), chef de bataillon au 57ème (1807), major et aide de camp de Davout (1811), major titulaire au 29ème (1814), commandant d’armes à Metz, mis à la retraite pour infirmités en 1822 avec le grade de colonel honoraire.

A.CHUQUET

——  
Orcha, 16 novembre 1812 

Monseigneur, J’ai l’honneur de prévenir Votre altesse que j’ai arrêté 400 hommes environ de divers corps, à la tête desquels j’ai mis des officiers. De ce moment, je suis sûr de la conservation des magasins et des fours, ayant tout près de ces établissements qui, eux-mêmes, sont propres à quelque défense, une grande maison percée de beaucoup de fenêtres. Je pourri y mettre 150 hommes, 200 peut-être, en tenant en-dehors l’élite de ces hommes qui s’adosseraient à la muraille. Quant au parc d’artillerie, aux 4.000 fusils et aux pontons que le commandant d’artillerie n’a pas voulu laisser sur la rive droite du Dnieper à cause de l’apparition des Russes du côté de Krasnoïé, mouvement qui pouvait menacer Doubrovna et Orcha, ainsi que celui de quelques Cosaques vers Gorki, les divers équipages d’artillerie, dis-je, sont sur la rive droite de l’Orcha, les pièces en batterie formant un carré, toutes liées les unes aux autres par des petites charrettes qui ferment les intervalles. Toutes les voitures de munitions, pontons, etc., sont parquées dans un grand ordre et au centre du carré. Les canonniers sont, avant le jour, tous les matins, à leurs pièces ; l’infanterie, près des magasins et places commodes, et par toutes ces mesures nous sommes en état de parer un coup de main même forcé. M. le marquis d’Alorna est ici depuis deux jours et rectifie tout ce qui est susceptible de l’être. L’Orcha et le Dnieper sont gelés et portent presque partout. 

Le major commandant la place, BROSSET. 

Document publié dans le volume d’Arthur Chuquet : « Lettres de 1812.1ère série [Seule parue] », Paris, Champion, 1911. 

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( 30 décembre, 2020 )

Un EPISODE de la CAMPAGNE de RUSSIE…

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Le témoignage réaliste, qui suit a été rédigé par Guillaume Peyrusse, qui termina sa carrière durant les Cent-Jours en tant que Trésorier général de la Couronne. 

9 décembre 1812. 

Le roi [de Naples, Murat] a quitté son quartier ; nous avons ordre de le suivre. Notre marche a été fort embarrassée. Arrivés à dix heures du soir au défilé de Ponari, nous y rencontrâmes de si grands obstacles qu’il fallut se résigner à camper sur place, espérant que, la foule s’écoulant, dans la nuit, notre mouvement serait plus libre le lendemain. Nous cédâmes à la cruelle nécessité de cacher notre position à l’ennemi. Les feux de bivouac ne furent pas allumés. L’inquiétude et un froid de 25 degrés m’anéantirent pendant cette horrible nuit. 

10 décembre 1812. 

Au point du jour j’ai fait atteler. Nos domestiques étaient sans force, sans énergie et totalement démoralisés. Un nombre considérable de voitures de tout espèce, de pièces et caissons d’artillerie, abandonnés au travers de la route, sans conducteurs, des charretiers, des soldats, une infinité de chevaux étendus sans vie, une rampe glacée sur laquelle il n’était pas possible de se tenir debout devinrent un obstacle insurmontable. Plusieurs fois nos chevaux essayèrent de se frayer une route.

Ne pouvant avoir pied, le fourgon [celui contenant le Trésor impérial] allait en arrière, au risque d’être jeté dans un fossé, ne pouvant être ni retenu, ni guidé par les chevaux. Le désordre le plus affreux régnait dans cette réunion d’hommes et d’équipages. Il augmentait de minute en minute par l’agglomération sur ce point de tous les réfugiés de Vilna. La fusillade retentissait dans la ville. Les cosaques s’étaient montrés dans plusieurs quartiers.

Il n’y avait pas d’espoir d’être couverts par une arrière-garde. Notre armée n’existait plus, elle était fondue. Nous prîmes notre parti. Dans l’impossibilité de sauver notre convoi, nous mîmes le feu aux voitures. J’évacuai le trésor, les pièces et les dépôts qui m’étaient confiés. J’en chargeai les chevaux de mon fourgon. Ce qu’ils ne purent prendre fut confié aux grenadiers de mon escorte. Je n’oubliai pas le peu de provisions que je conservais précieusement, et, quelque pénible que fût le sacrifice des objets précieux que je m’étais procuré à Moscou, je mis le feu à mon fourgon.

Je fis parcourir à mon convoi toutes les sinuosités du défilé et je parvins à sa hauteur après les plus grands efforts et de nombreuses chutes. Après avoir fait halte, je continuai ma route pour suivre la direction qu’avait prise le roi de Naples.

(Extrait de l’ouvrage intitulé : « Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André pendant les campagnes de l’Empire, de 1809 à 1814… »,par Léon-G. Pélissier, Paris, Perrin et Cie,Libraires-Editeurs, 1894). 

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( 8 décembre, 2020 )

La Grande-Armée souffrante…

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« Le typhus et la dysenterie, compagnons inséparables de la guerre, et dont la fréquence et la gravité se montrent toujours ne raison que les armées sont nombreuses et accablées de misères, régnaient considérablement dans nos troupes. On n’y observait pas moins la fièvre lente et la diarrhée. Cette dernière maladie était tellement générale que presque chacun de nous en fut atteint. Nos corps d’armée ne discontinuaient pas à diriger journellement de forts convois de malades sur les hôpitaux de Moscou, et de là on faisait des évacuations sur Smolensk ; mais elles tombaient ordinairement entreles mains des cosaques. Dans cette horrible position, où notre courage était soutenu par l’espoir de voir conclure des arrangements de paix, l’armée française se fondait de jour en jour ; et pendant que ses indomptables légions s’affaiblissaient, l’ennemi se remontait et augmentait ses forces ; des recrues lui arrivaient de tous côtés ; la guerre des partisans sur nos derrières et sur nos flancs s’organisait ; toute la Russie courait aux armes pour nous repousser. »

(Joseph de Kerckhove, « Mémoires sur les campagnes de Russie et d’Allemagne (1812-1813) ». L’auteur était à cette époque médecin attaché au quartier-général du 3ème corps (Maréchal Ney). )

 

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( 31 octobre, 2020 )

Le récit de Nicolas Nottat, brigadier du Train des équipages (Avril 1812-Octobre 1813)

Voici, les « Souvenirs » de Nicolas Nottat, brigadier du régiment du train. Ce témoignage  fut publié la première fois en juin 1939 dans la « Revue d’Histoire », par le capitaine de réserve Pierre Arnoult. Une seconde diffusion eut lieu en octobre 1953, dans la  » Revue du Train  » à l’initiative de M. Péchon, Président des  » Cadets de Saumur du Train « , mais celle-ci ne fut que partielle. Nous avons choisi de mettre en ligne intégralement ici le texte de la  » Revue d’Histoire « . Dans son avant-propos, Pierre Arnoult nous apprend que Nicolas Nottat est né à Ceffonds (Haute-Marne), le 10 février 1790. Il « appartenait à une famille de cultivateurs ». Arnoult Le récit de Nicolas Nottat, brigadier du Train des équipages (Avril 1812-Octobre 1813) dans TEMOIGNAGES train-des-équipages-224x300précise :  » Conscrit de l’an 1810, il fut incorporé le 31 mai 1809 au 2ème bataillon des équipages militaires « . Nottat est en Espagne en 1810-1811. En 1812, l’Empereur crée « de nouvelles unités d’équipages militaires pour aller, en Russie, transporter les vivres et les bagages de la Grande Armée ». Nicolas Nottat est affecté alors à la 1ère  compagnie, 18ème  bataillon des équipages militaires et « reçoit dès le 21 mars 1812, les galons de brigadier ». Le 10 avril de cette même année, il part pour Moscou… [dans le fac-similé de son livret militaire, reproduit dans l’édition de 1939, on apprend qu’il était brigadier appartenant à la 1ère compagnie du 4ème escadron du Train des équipages ; et qu’il y est entré comme simple soldat le 25 mai 1809]. Laissons-le nous raconter son périple… 

C.B.

Vers la Grande-Armée. De Paris à Moscou (10 avril-11 octobre 1812). 

L’an 1812, le 10 avril, nous sommes partis de Paris pour nous rendre à Mayence, très bien montés et équipés tout à neuf. Première destination. Partis de Mayence pour nous rendre à Berlin. Seconde destination. Partis le 2 juin pour nous rendre à Bromberg. Troisième destination.  Partis le 18 juin pour nous rendre à Koenigsberg. Quatrième destination. Là, nous sommes restés dix jours pour le rétablissement des chevaux. Partis le 12 juillet pour nous rendre à Kowno. Cinquième destination. Là, nous sommes restés six jours aussi. Partis le 4 août pour nous rendre à Smolensk. Sixième destination et première ville de Russie. Pour y arriver, nous avons eu bien de la peine. Nous avions touché le pain pour huit jours à Wilna [aujourd’hui Vilnius, en Lituanie] , et le lieutenant voulait le garder pour le donner par ration tous les jours. Mais les soldats ont voulu tout avoir de suite, et il a été très difficile de vivre quand cela a été mangé, parce que l’on avait encore beaucoup de chemin à faire pour arriver à la ville de Smolensk. L’on ne trouvait que de la nourriture très médiocre, qui était du seigle ou du blé cuit dans de l’eau, et quelquefois un peu de farine, dont on faisait de la bouillie avec du lait et du sel, car la graisse était très rare. En partant de Smolensk, nous avons été contraints de forcer l’allure pour marcher avec un corps d’armée, parce que l’on craignait trop le danger. Mais à trois jours de marche, nous avons été réduits à rester dans une poste une dizaine de jours. La plus grande partie de nos chevaux ont péri, et l’on a été obligé d’aller à 10 ou 12 lieues à la ronde de cet endroit pour pouvoir en trouver. L’on rapportait tout ce que l’on trouvait à l’égard de nourriture [sic], tant pour les chevaux que pour les hommes ; et quoique l’on s’y prenait de cette manière, on avait bien de la peine à vivre. Nous sommes partis de cette poste aux environs du 20 septembre avec 32 fourgons, attelés tant de chevaux du pays que des nôtres. Notre compagnie a marché seule. Il y avait des hommes qui avaient trois et quatre chevaux chacun, parce que déjà beaucoup d’hommes étaient décédés, tant par maladies du pays que d’autres, et parce qu’ils n’avaient pas leur nourriture ordinaire. Quoiqu’il y avait, soi-disant, grand danger, nous avons marché, nous tenant toujours bien sur nos gardes la nuit et le jour. La nuit, on ne dormait que le moins possible, parce que l’on craignait trop. La nourriture n’était pas très excitante non plus : c’était du seigle et du blé cuit dans de l’eau et du sel. Si l’on trouvait du pain, c’est qu’on le prenait quand on le mettait dans le four ; autrement, on n’en trouvait jamais. Nous avons été l’espace de trente-six jours, de Smolensk à Moscou, sans avoir une seule ration. 

La retraite. De Moscou à Kowno  (19 octobre-15 décembre 1812). 

Nous sommes arrivés dans cette ville le 11 octobre, et nous y sommes resté onze jours, sans toucher de pain du tout. On donnait pour ration un peu de farine et de viande. Pour les chevaux, on allait chercher à 3 ou 4 lieues de la ville, plus ou moins, chercher toutes sortes de marchandises, comme seigle, avoine et foin. Pour les hommes : choux ou pommes de terre. Quand on a été un peu approvisionné, il a fallu battre en retraite de cette ville. On l’a évacuée le 19 octobre, par une autre route que celle où on y était entré. Plusieurs de nos fourgons étaient chargés de gros pains de seigle, et d’autres compagnies avaient de la farine. Nous avons été une quinzaine de jours avec quelques bêtes que nous avions emmenés. Les uns les tuaient, et les autres donnaient de la farine, pour faire du pain. A défaut de pain, on servait de suif pour faire de la bouillie avec de la farine. Au bout de ces quinze jours-là, nous avons été forcés par l’armée russe de reprendre l’ancienne route où était donnée la bataille de Mojaïsk, du 20 au 25 septembre, avant d’arriver à la ville de Moscou. Sur cette ancienne route, que l’on a reprise, le froid et la faim s’étant fait sentir à l’extraordinaire, et l’armée étant cernée sur la droite, sur la gauche, devant et derrière, il était presque impossible de trouver de quoi manger. Enfin, on comptait toujours sur les villes où nous étions passés en allant, pour s’y faire faire quelque habit ou prendre soulagement de repos ou de nourriture. Et point du tout ! Le plus vite qu’il était possible de partir, c’était le meilleur. D’abord, la première de ces villes, qui était Smolensk, il était impossible d’entrer. Là, on a repris quelques troupes qui n’avaient pas été jusqu’ à Moscou, n’étant pas bien portantes. Après le départ de cette ville, pour arriver à Wilna, le froid et la faim se sont fait sentir si excessivement, que les soldats mouraient faute de subsistance, et que les chevaux aussi. Comme l’on était, tous les matins, sujets à être attaqués par l’ennemi, l’on allait éveiller les officiers supérieurs par le bras. Beaucoup de soldats restaient là, parce que l’on partait très souvent à la muette .Entre ces deux villes, il y a eu trois feux de bivouac, et dans chacun il est resté quelques soldats morts de froid ou de faim. Car, au lieu d’y trouver du pain, on avait communément grand peine à trouver de l’eau : les ruisseaux, les lacs et les grandes rivières étaient gelées si fort, qu’on aurait eu cassé la glace à grand’ peine pour le moment où il aurait fallu partir. L’on ne buvait que de l’eau de neige, et l’on se trouvait très content quand on avait quelque chose pour la faire fondre, car cela n’arrivait pas toujours. Si on voyait quelquefois du pain, c’était grâce à des Polonais qui se détachaient un peu loin de la route et qui savaient la langue du pays. Mais ils ne faisaient que paraître et disparaître. Ce n’était pas un prix, c’était de l’argent tant que l’on en voulait Le plus fort de la nourriture était de cheval, que l’on montrait au feu d’un bâton, car les pots ou marmites étaient si rares, que souvent on ne s’en servait pas du tout. 

A Borisow, il est resté beaucoup d’artillerie et d’autres troupes aussi, parce qu’il y avait une rivière qui s’appelle la Bérésina. Elle était cependant gelée, mais pas assez fort. Elle n’était cependant pas très large, mais profonde, avec des marécages de chaque côté. Quoiqu’il y avait deux ponts, ce n’était pas suffisant pour passer. On s’y portait, et celui qui avait le malheur de tomber ou de passer par-dessus ne pouvait pas se relever. Enfin, on a tout perdu, de Smolensk à Wilna : artillerie, équipages et beaucoup d’hommes. Jusqu’à des trésors d’argent en métal, que l’on a jetés dans une rivière, à Orcha, dans les trous les plus profonds qu’il a été possible de trouver. Il n’y a eu de sauvés que le trésor de l’Empereur et celui du prince Murat, d’argent fabriqué ou d’or. Et encore, celui de l’Empereur a été perdu à 1 lieue de Wilna, au bas d’une petite côte [Celle de Ponari]. Nous avons été forcés de l’abandonner par la force armée russe, et la neige, et le verglas, qui contribuaient fort à ce que les chevaux ne pouvaient avancer, comme aussi le défaut de nourriture. Celui du prince Murat est venu tout proche de Kowno, à 25 lieues plus loin. En abandonnant ces trésors, ceux qui les escortaient et y ont mis le feu auraient fait leur fortune s’ils n’avaient pas été pris à peu de distance de cet endroit.  En arrivant à Kowno, il y avait des juifs qui vendaient du rhum, et même des caves qui étaient abandonnées. Beaucoup de soldats se sont mis à boire de cette liqueur, très douce à boire et très forte de son naturel. Les hommes étant très faibles faute de nourriture, il en est resté beaucoup dans cette ville. D’ailleurs, sur cette route-là, on ne trouvait pour nourriture que du cheval et du navet ou de la betterave. Et si l’on voulait exposer quelque peu de bonne nourriture, il fallait exposer sa vie plus qu’à l’ordinaire. On était beaucoup sur la grand’route, et les hommes qui y marchaient étaient très bien portants. Mais ils tombaient et au bout de cinq minutes ils étaient gelés et mouraient de suite. Il y en avait qui avaient les pieds gelés, d’autres les mains, les oreilles et le nez. Si on se trouvait dans quelque grange pour les bivouacs, on y faisait du feu, quoique couverte en paille. Il y entrait du monde tant qu’il était possible d’en tenir. Les derniers qui venaient pour y entrer, et qui ne le pouvaient, croyant qu’on ne voulait pas leur faire de la place, mettaient le feu dans la grange. Alors, ceux qui n’étaient pas bien disponibles pour se sauver bien vite, restaient dans le feu aussi. Je vous dirai : il faut avoir bon courage et bon cœur pour ne pas y penser, ayant vu la manière dont s’est passée cette retraite. 


La fuite à l’ouest. De Kowno à Koenigsberg (16-31 décembre 1812). 

Pour moi, j’ai eu les pieds gelés, les oreilles et le bout du nez . C’est la cause pour laquelle j’ai été fait prisonnier. Après avoir passé Kowno, ayant trouvé des pommes de terre et croyant nous en faire un grand régal, nous nous étions introduits dans une maison pour les faire cuire. Deux ou trois cosaques, avec des paysans, nous en ont fait partir, déclarant pour défaite que ceux qui étaient catholiques pouvaient sortir. Tous ceux qui se trouvaient dans cette passe leur montrèrent des marques de cette religion. Après cela, nous sommes revenus jusque dans une petite ville de Pologne prussienne sans être arrêtés, quoiqu’ayant été presque tous les jours chassés par des domestiques de barons. Ils se permettaient de prendre des mauvaises armes. Ils prenaient tout ce que l’on pouvait avoir, soit en argent ou autrement. Ils prenaient aussi les épaulettes des officiers. Dans cette ville, nous avons été arrêtés par des cosaques qui nous fouillèrent partout, jusqu’à regarder dans la bouche. Puis de là, ils nous menèrent dans une très grande chambre chez des juifs qui en avaient la surveillance. Nous y sommes resté quatre jours, sans feu ni vivres d’aucune manière. Tous ceux qui étaient bien portants sont devenus faibles. Aussi, la cinquième nuit, nous sommes partis de cette chambre. Il y en avait plus de la moitié de morts. Quand nous sommes sortis en abandonnant la chambre, les morts étaient devant la porte, l’un sur l’autre. A peine si on pouvait passer. Nous avons marché, à 3 ou 4, pendant trois ou quatre jours. La veille de Noël, ne pouvant trouver de maisons pour coucher, l’un de camarades se rappela qu’il avait sauvé un louis de 24 francs d’entre les mains des cosaques. Les paysans n’ont pas voulu s’en rapporter à nous, et ils ont voulu aller chez un juif pour se contenter. Quand ils ont vu cela, ils nous ont fait partir par force sans qu’ils ne rendent rien, à coups de bâton.Et puis, j’ai quitté ces camarades, et j’ai marché seul, avec beaucoup de peine, jusque tout proche de Koenigsberg. A 2 lieues de cette ville, je suis entré dans une maison pour me changer. Il y arriva un commandant russe, qui me demanda si j’étais Français. Je lui dis que non, que j’étais Espagnol Il me répéta plusieurs fois, en très bon français :  » Il va passer des voitures qui ramassent les convalescents, et tu monteras dedans.  » A force de le dire, je lui donnai à entendre que oui, et il ma dit :  » Si je savais que tu ne le fasses pas, je te ferai prendre de suite par mes gendarmes « . Il partit de suite pour se rendre à la ville, et je partis de derrière, tout au désespoir de ne pouvoir traverser cette ville, rapport à la grande rivière qui y passe, et parce qu’il n’y avait pas longtemps qu’il regelait. Cependant, je me suis tiré sur la gauche de cette ville. Voyant du monde qui s’y promenait avec des traîneaux, cela me rassura. Je m’en fus, après avoir passé cette rivière, dans une maison où la bourgeoise était seule. Elle m’aurait donné quelque chose, mais son mari arriva de la ville, et me dit que je n’avais qu’à y aller chercher du pain. 

La fuite continuelle. De Koenigsberg à Graudenz (janvier-février 1813).

Je fus obligé de partir de suite. Je marchai jusqu’à 8 heures du soir, rien qu’à travers des campagnes, et puis je m’arrêtai, à 2 lieues de la ville, dans une maison un peu éloignée de la route, où j’ai eu bien de la peine à me faire recevoir.Mais il y est arrivé des cosaques russes un peu plus tard que moi. Le fourrier y vint pour faire les logements. Je fus battu par lui à coups de plat de sabre. Il m’en donna tant qu’il ne fut pas rendu. Et puis, il dit aux paysans de ne pas me laisser sortir. Leur capitaine y revint. Il avait été blessé par les Français ; et pris d’eau-de-vie, il me fit faire plus de dix fois le tour de la maison à coups de sabre. Il regardait à chaque instant avec son pouce le taillant de son sabre pour voir s’il coupait bien. Et puis, quand il fut content de ma battre, il me prit par les cheveux et me jeta sur de la mauvaise paille, dans un coin de la maison. Il me jeta son sabre, et puis il défit son ceinturon autour de moi et me jeta le fourreau aussi. Il m’attrapa avec la monture de son sabre sur le front, où il me leva une petite bosse comme une noisette, qui dura bien six mois. Et puis, il me prit par le bras et me releva. Il envoya chercher par ses domestiques un grand sac tout rempli d’habits de généraux et maréchaux de France, tout galonnés d’or avec les croix et les crachats. Puis il les retira l’un après l’autre sur la table, me mettant le poing dessous le nez et me disant :  » Napoléon capoute [Kaput] « Après m’avoir fait tout cela, ils me mirent à la porte. Me tenant encore par le bras, il me ramena et me donna deux pommes de terre pour mon souper. Et puis, il me fit enfermer dans une chambre neutre. Il n’y couchait qu’un chien ; et en me mettant dans cette chambre, le domestique de la maison dit au chien :  » Chien, voilà un camarade pour toi dormir la nuit . «  Tout cela ne me fit aucune impression. Cependant, j’en fus bien huit jours sourd et muet. Mais sitôt que je fus dans cette chambre, j’aperçus des petites croisées en plomb, et j’en soulevai une .Je me dis en moi-même :  » Voilà qui est bon ; je m’en vais dormir un peu, et qu’ils soient tous couchés, je partirai.  » Je ne manquai point le coup. Cependant, ils croyaient bien m’emmener à la ville le lendemain. Et point du tout ! Car je partis sur les [coups de] minuit. Je marchai sur la route jusqu’au jour, et puis je m’en éloignai un peu pour pouvoir trouver à manger. Je craignais tant ces maudits cosaques que de si loin que je les voyais, je m’écartais encore de la route. Croyant la retrouver pour marcher la nuit, point du tout ! Je fus obligé de coucher dans une grange un peu éloignée d’un village. J’en cassai le cadenas avec un gros morceau de bois, parce qu’il y avait des russes couchés dans ce village. Je marchai dans un chemin de traverse qui me mena dans des bois où je fus bien dix jours sans savoir où j’allais, ne trouvant que des maisons comme des ermitages. Je m’y trouvais très bien, parce qu’on n’avait vu encore aucune troupe de quelques nation que ce soit. En sortant de cet endroit, je me trouvai chez un baron, qui me fit très bien dîner, me donna deux ou trois sous, et me montra la route que je devais tenir. Sitôt que je fus sur cette route, je rencontrai un cosaque qui venait en ordonnance, à cheval ; il me fit retourner à peu près cinquante pas en arrière et me prit ces deux ou trois sous que j’avais. Puis il me quitta, en disant à un paysan qui était avec moi de me faire arrêter au premier poste de leurs gens. Mais ce n’était pas l’intention de cet homme-là : il suivit son chemin, et moi je me détournai sur la gauche de cette route, avec bien de la peine pour trouver à coucher. Le lendemain, je partis, et me trouvai, à peu près à midi, dans une grosse ferme où il n’y avait que les files de la maison. Là, j’ai très bien dîné. Puis, je défis mes souliers, parce que mes pieds me faisaient trop mal ; je les avais gelés, à part les deux gros doigts ; l’on voyait les os à découvert, et au pied gauche, tous les autres ongles étaient tombés. Ces jeunes filles me donnèrent du linge pou les envelopper, car cela leur faisait pitié. Je restai dans cette maison pour coucher. Le soir, il y arriva des Russes. Les gens ne savaient pas quoi faire de moi. Ils m’ont caché et m’ont fait bien souper. Puis, ils m’ont amené chez leur batteur, dans une maison un peu éloignée de chez eux.  

Le lendemain, je partis au travers des bois et des plaines, et je me trouvai chez un baron qui me fit bien dîner. Je ne restai pas chez lui, parce qu’il craignait les Russes. Il m’envoya dans un village où je fus reçu par ses ordres Parti de là, je me trouvai chez un baron polonais, où je dînai, et m’en fus, toujours traversant les bois et les montagnes. Mais, en traversant une très grande forêt, je me trouvai dans un atelier de charrons russes, qui travaillaient au bois pour l’usage de leur artillerie. Je m’approchai de ceux qui ébauchaient. Sitôt que je les vis, je regardai de quel côté il fallait me sauver. Mais point du tout ! il y en avait tout autour de moi. Ils m’appelèrent. Je fus auprès de leur feu. Ils allaient partir, et ils me donnèrent une croûte de pain qu’ils avaient de reste. Mais je ne la mangeai pas d’un trop bon courage, quoique j’avais faim, parce que j’avais peur qu’ils m’emmènent avec eux. Cependant, les uns voulaient me faire marcher, et les autres ne s’en souciaient pas. De cette manière, je restai un peu en arrière et ils me laissèrent là. Moi,ne sachant où aller coucher, car il était nuit, je fixai des maisons par la fumée qui en sortait au milieu des bois. Étant arrivé auprès de ces maisons, elles étaient remplies de Russes. Moi, au désespoir, ne sachant pas comment faire pour en trouver une pour coucher, je marchai à tout hasard au travers des bois. Je me trouvai sur un étang, perdu au moins six heures. Cependant, à force de marcher j’entendis un moulin. Ayant peur de tomber dans l’eau, je me tirai sur le côté, j’aperçus de la lumière, ce qui me rassura, et je fus coucher là. J’étais si bien perdu, que le matin, en sortant de la maison, je ne savais quel chemin prendre. Je le demandai à des personnes, et je ne voulus pas les croire. Quand je fus sur la grand’route, je demandai à une femme que je trouvai sur la route de Graudenz. Elle me dit que c’était sur la gauche, et moi je croyais être sur la droite. Je marchai toujours, continuant la route avec beaucoup de peine, toujours trouvant des parcs de Russes. Cependant je parvins à 6 lieues de Graudenz sans aucune interruption.

Arrivé là, un dragon russe m’aperçut, qui allait en vedette. Il m’appela, et moi je marchai mon chemin droit. Il redoubla quand il vit cela. Il monta à cheval et me poursuivit plus d’une lieue avec un paysan. Heureusement, il y avait des enclos entourés de perches et de gros fossés remplis de neige. Je passai au travers, et eux prenaient le tour : ce qui me sauva. Quand il vit que j’approchais du bois, il retourna. Et moi, je marchai au travers du bois, toujours appréhendant ces Russes ; et la moindre des choses que j’entendais, j’étais à me cacher. Pour coucher le soir, je fus dans une maison au milieu de la campagne, entre les bois. C’était comme une véritable gargote, et on a eu bien de la peine à me recevoir. Le lendemain, je partis par un très mauvais temps. Je traversai une route toute remplie de Russes. Je me trouvai chez une dame polonaise, qui me fit très bien dîner et me donna des moufles et du linge pour envelopper mes pieds. Je me faisais Français dans ces maisons-là. Elle me donna aussi une pièce de dix-huit à vingt sous. Et puis je partis, parce qu’elle craignait les Russes et je me fis de suite Espagnol. Je vins dans un village où il y avait de la garnison prussienne. Je ne savais pas de quelle manière m’y prendre pour entrer dans une maison. Mais eux, voyant que j’étais Espagnol, m’ont laissé entrer. 

Sur la route de Berlin. De Graudenz à Stettin (février 1813).

Le lendemain, j’entrai dans la ville très forte de Graudenz. Je restai trois jours dans une maison où les soldats faisaient leurs divertissements et me donnaient à boire et à manger du pain, de la bière ou de l’eau-de-vie. Il y survint un sergent français qui, depuis trente ans, servait dans ces troupes et était parisien de nation. Je me fis Français à lui, et lui demandai si quelqu’un de leurs officiers avait besoin de domestique. Il me répondit qu’il s’en informerait, et même que leur major serait bien aise d’avoir un Français, et qu’il me rapporterait la nouvelle le lendemain matin. Mais moi, qui demandais de l’ouvrage et priais le Bon Dieu de n’en point trouver, comme ni Français, ni Russes n’entraient dans cette ville, je partis dès le matin, parce qu’ils me menaçaient déjà de me faire arrêter. Tout en sortant de cette ville, l’on m’indiqua le chemin de Thorn. Il me fut impossible de le tenir, parce qu’il était trop fréquenté par les Russes. A une lieue de là, j’ai appris que Thorn était investi par les Russes. Je fus obligé de retourner, de passer sur la glace [de] la Vistule, très forte rivière, et de prendre la route de Berlin. Je marchai quelques jours sans aucune interruption, et je me trouvai chez un baron qui me donna à boire et à manger. il vint une demoiselle qui me demanda si je savais lire, écrire et calculer en français. Je lui dis que oui. Elle voulait absolument que je reste. Elle parlait très bien français. Mais moi, je ne m’en souciais pas, parce que j’avais trop de vermine. Le baron me dit cependant que je ne pourrais pas passer dans une petite ville qui était toute proche. Mais je m’informai, et il n’y avait pas de troupe du tout. Ce qui me faisait plus de peine, c’était une grosse rivière à passer. Mais je la passai très librement, et fus coucher dans un village à 2 lieues de là. Je me trouvai dans une maison où il n’y avait qu’une fille, et qui a eu grand’ peine à me recevoir. Mais le père et la mère arrivèrent, et puis un gendre qui avait été prisonnier en France. Je fus très bien reçu d’eux, et je restai deux jours. Ils m’ont rechangé de linge blanc, et cela m’a ôté toute ma vermine. Après cela, j’étais beaucoup hardi. Le lendemain, je fus coucher dans un village où on me donna un billet de logement. Je fus logé chez un homme qui avait été prisonnier en France, et qui perlait bien français. Il me dit que les Prussiens et les Russes, ce n’était qu’un. C’était le 18 février. Il me dit même aussi que des hommes comme moi étaient logés dans le village, et qu’ils avaient trouvé dans cette maison des Calmoucks  [Kalmouks] qui, après les avoir piqués plusieurs fois de leurs lances, leur coupaient de la chair après les cuisses et voulaient la leur faire manger. De là, je marchai deux ou trois jours sans interruption, et je me trouvai au milieu d’un bois chez un garde forestier qui me fit dîner. Puis je continuai mon chemin dans le bois, tout rempli d’eau et de marécages. Cependant je trouvai des petits bergers et m’informai du village voisin. Ils me dirent qu’il était tout rempli de Russes, qui prenaient les chevaux et même des hommes. Aussi, sur le soir, tout le monde en partit pour sauver les chevaux dans le bois. Je couchai avec eux dans le milieu du bois, avec du bon feu. Ils me donnèrent à manger de ce qu’on leur apporta le lendemain.  Je fus obligé, rapport à ces Russes, de passer dans l’eau et dans la glace jusqu’aux genoux l’espace d’une lieue, ce qui m’a fait pleurer. La première maison où j’entrai, on m’en chassa, et puis on me rappela et on me donna du pain et du beurre. De là, je parvins à arriver en Poméranie avec beaucoup de peine, car je n’entendais que tambours et trompettes de Prussiens dans toutes les villes et tous les villages. Très souvent, il fallait que j’attende des demi-journées et même des journées entières derrière des buissons ou dans le bois pour laisser passer ces troupes-là. Il m’était impossible de trouver un village pour y coucher. J’étais obligé de chercher dans des maisons isolées dans le milieu des bois ou des campagnes. Étant arrivé dans cette province de Poméranie je me trouvai dans une maison qui tenait auberge, et j’y couchai. Il y vint des compagnons rouleurs, qui dirent au bourgeois de la maison que les Français étaient dans Stettin, à peu près à 12 lieues de cet endroit. Moi, je ne savais comment faire. Le matin, j’étais encore là à 10 heures. Il y passa un adjudant et un fourrier russes, qui allaient faire les logements dans un village voisin, et qui me trouvèrent là. Heureusement, je me fis passer pour Espagnol. Après m’avoir interrogé plusieurs fois, ils le crurent, et me firent apporter par la bourgeoise pain, eau-de-vie, bière et beurre à manger, et ils lui dirent de se dépêcher. Mais quand elle les a vus partir, elle a dit :  » Ils me disaient bien de me dépêcher, mais l’argent ne va guère vite « . De là, je m’en fus, et je me trouvai chez un jeune homme dont le père était de Strasbourg. Il craignait que l’ennemi n’y entrât et qu’il maltraitât son père. Je lui dis qu’il n’y avait pas de danger. Il me donna à souper et je couchai. 

L’échappée au sud. De Stettin en Bohême et en Saxe (mars- 10 avril 1813).

Quand je fus à 3 ou 4 lieues de Stettin, ville très forte, j’ai appris qu’elle était bloquée par les Russes. Je ne savais plus que devenir. Je retournai sur mes pas, au risque d’être prisonnier. Je me trouvai dans une maison. On me donna du pain, et en même temps on me dit qu’il y avait deux de mes camarades dans une maison voisine. C’étaient un sapeur et un cuirassier.  Nous faisant tous les trois Espagnols, nous fîmes route ensemble, demandant le chemin qui allait en Pologne, de Pologne en Hongrie, de Hongrie en Italie, et d’Italie en Espagne. Les paysans se disaient entre eux que nous passerions bien par Küstrin, et l’un dit aux autres qu’il ne sortirait pas seulement en chien de cette ville-là, car les ponts étaient bien gardés. Nous nous sommes mis en route par les chemins demandés, et nous trouvâmes trois grandes rivières. La première, on nous passa avec du monde du pays, sur une barque. La seconde, on nous passa aussi, mais après avoir marché toute une demi-journée sur les bords. Les paysans nous disaient :  » Si nous savions que vous ne soyez pas Espagnols, on ne vous passerait pas, car cela nous est bien défendu.  » On répéta encore que si, et ils nous passèrent de suite. De là, nous fûmes dans une maison, au milieu du bois, chez un garde-forestier. Il nous fit bien dîner, et puis nous lui demandâmes le chemin que nous avions envie de ternir. Il fut chercher une carte et nous le dit, et combien il y avait de lieues. Nous fûmes de là dans un village où le maire nous logea chacun dans une maison. Il vient un officier prussien, qui me demanda si j’étais Français. Je lui dis que non, que nous étions Espagnols. Cela n’empêcha pas qu’il nous fit partir, et un paysan nous mena coucher tout proche d’un autre village. De là, nous trouvâmes la troisième rivière, et nous avons tourné bien des fois avant de pouvoir passer. Cependant, sur le soir, nous avons vu un enfant qui venait à nous. Nous lui avions passé cette rivière sur les ponts ; et puis, de là, nous sommes venus tomber en Bohême, croyant être sauvés : mais point du tout ! C’était le jour de la Notre-Dame de mars. Nous sommes entrés dans la première maison. On nous donna à chacun un morceau de pain. Et, tout en sortant de cette maison, nous avons rencontré deux soldats autrichiens, qui nous ont fait retourner au premier village de Prusse. Nous avons déserté de suite, et sommes rentrés en Saxe. Le même jour, nous sommes rentrés en Bohême, croyant que c’étaient peut-être des Prussiens qui nous avaient arrêtés. Mais point du tout. La nuit étant venue, nous avons été demander des logements. Le maire étant venu, envoya chercher des soldats, et puis du monde pour nous loger. Moi, qui étais censé savoir le moins l’allemand, je fus logé le premier, et le soldat duit :  » Bourgeoise, vous ne le laisserez pas sortir demain matin que je ne vienne le chercher pour le mener à la ville.  » Moi, sitôt qu’il fut parti, je sortis derrière, laissant là un mauvais bâton. La bourgeoise me dit :  » Il faut manger la soupe « . Je lui dis que j’allais revenir. Mais point du tout ! Je m’en fus. Je marchai tout au travers des montagnes jusqu’à ce que je sois fatigué. Puis je me couchai sous un hangar jusqu’à ce que j’eus froid aux pieds, et je partis au travers des montagnes et des bois. Le lendemain, sur les 9 heures du matin, ils étaient 10 soldats qui couraient après moi, et j’ai eu mille peines de les perdre. Ils criaient :  » Halte !  » Mais point du tout ! 

Je suivis, sur la gauche d’une petite montagne, un taillis à peu près de ma hauteur, mais clair. Sur le haut de cette montagne, à gauche, il y avait un bois très grand. Ils sont entrés dedans, et moi, je tournai derrière eux. Je me trouvai esquivé d’eux de cette manière-là. Je traversai un ruisseau avec de l’eau jusqu’à la ceinture, quoique l’eau fût glacée. Je traversai d’autres montagnes dans la neige, et je n’osais plus me montrer à personne. J’entrai dans la journée dans une seule maison, où on me donna un morceau de pain, et je marchai dans les bois. La nuit, ne sachant comment faire pour me coucher, je restai jusqu’ à 9 heures du soir dans le bois, et je m’en fus auprès d’une maison. J’ouvris la porte d’une étable, et je me mis dedans, croyant partir le lendemain avant qu’ ‘il soit jour. Mais point du tout !   Je restai jusqu’ à 8 heures du matin, parce qu’il y avait trois nuits que je n’avais dormi, et j’avais très sommeil. Je ne sais comment je ne fus pas vu de ces gens-là, car c’étaient des ouvriers de bois, et leurs outils étaient dans cette étable. Je fus surpris quand je m’éveillai, de voir le grand jour par la porte ouverte. Cette maison était seule. Je sortis et dépassai la maison sur la gauche. Je vis un soldat qui se promenait. Me demandant où j’allais, je lui répondis que j’allais chez nous. Il courut après moi en appelant ses camarades. Mais, je m’enfonçai dans le bois, et ils me laissèrent aller. Je m’en fus sur le haut d’un rocher. Voyant un homme venir à moi, je lui demandai si j’étais loin de la Saxe. Il me répondit que c’était ici. Moi, je ne voulais pas le croire. C’était un ancien soldat. Il me montra les revers de son habit, de l’uniforme du pays. Je lui demandai si je pourrais coucher au premier village ; il me dit que oui. Je fus dans la première maison, on me donna du pain, et dans la seconde, je couchai. Le lendemain, je passai dans une autre maison, où on me donna à déjeuner, et je m’en fus.  Je trouvai d’autres camarades qui sortaient d’un hôpital des environs. Je marchai neuf à dix jours sans aucune interruption. 

La capture et la régression. De Saxe en Silésie (11 avril- juin 1813).

Passant dans une petite ville, je demandai des logements au maire. Il nous envoya dans un village voisin, à une lieue de la ville, avec à peu près vingt sous qu’il nous donna pour sept à huit que nous étions. Il s’y rendit aussi. Il y vint sept soldats prussiens avec un sergent. Après avoir soupé, étant couchés et endormis, ils nous ont croisé la baïonnette sur les yeux, et puis nous ont éveillés.  Le lendemain matin, ils nous ont menés à leur quartier-général. Ils nous ont bien questionnés, nous demandant pourquoi nous n’étions pas restés prisonniers dès qu’on sortait de l’hôpital. Ils nous ont fait monter en voiture, et nous ont fait retourner de 100 lieues en arrière. Tous les jours, on doublait les étapes. A la destination, qui était Breslau, on nous mit dans un corps de garde pendant un mois, à quatre sous par jour sans pain, et il fallait se nourrir là-dessus. Il y en arriva d’autres. On nous a mis dans un quartier, tous ensembles. Et puis, l’armée française a avancé, et on, nous a fait partir pour aller à Neisse en Silésie, ville très forte, où nous sommes restés deux mois et demi. Puis, au mois de juin 1813, la trêve s’est faite à Prague, en Bohême. On nous a fait partir par détachement de 200, pour nous conduire en Sibérie. Ils étaient, pour nous conduire, autant d’hommes que de prisonniers, et ils ne voulaient pas que l’on ait le moindre bâton, ni que l’on chantât du tout. Ils nous ont versés entre les mains des Russes, à deux étapes de cet endroit-là, et nous avons fait séjour. C’étaient des Calmouks [Kalmouks], qui devaient nous conduire jusqu’à notre destinée ? Ils nous ont comptés et ont fait l’appel. 

Le retour au drapeau. A Liegnitz et Bunzlau (juin 1813).

La dernière nuit, nous sommes partis, une dizaine, par les croisées d’un vieux château dévalisé où nous faisions séjour. Nous sommes partis de ce château du troisième étage, sur les 2 heures du matin, avec un bras d’escalier qui avait à peu près sept à huit pieds de long, et qui était lié avec une mauvaise courroie de sac. L’on se laissait tomber sur une petite cour, et puis l’on passait par-dessus un mur pour être sorti de la ville.  Nous avons marché deux jours et deux nuits pour rejoindre les Français, et j’ai marché ce temps pieds nus, rien que dans les bois. Nous avons rejoint l’armée à Liegnitz en Prusse. Puis, de là, on nous envoya à Bunzlau, où je trouvai mon ancien adjudant major, qui me repris, me fit entrer à 1ère compagnie. La campagne d’Espagne en 1810 et 1811, et celle de Leipzig en 1813, et de France en 1814, et de Fleurus en 1815, ne sont que des fleurs envers moi en comparaison de celle de Russie en 1812.Si j’avais appris le nom des villes et villages par où j’ai passé, je vous aurais fait une description plus ample. Mais au lieu de les savoir, je n’entrais pas seulement dedans.Je marchai du 15 décembre an 1812 au 10 avril an 1813, ce qui fait à peu près quatre mois et demi, toujours me guidant aux étoiles de nuit et au soleil de jour. Je me perdais encore très souvent,, parce qu’il fallait que je me détourne très souvent ; et je marchai seul ce temps-là. Dans cette route, je me recommandai toujours à Dieu, et je crois en avoir été protégé, car je n’aurais jamais pu réussir dans cette route-là, ayant les pieds gelés comme je les avais, et de très mauvais souliers, avec lesquels je fis de 400 lieues.

Nicolas NOTTAT 

Il ne semble pas que Nicolas Nottat ait laissé d’autres témoignages sur ses campagnes d’Espagne (1810 et 1811), de France (1814) et de Belgique (1815). 

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( 29 octobre, 2020 )

29 octobre 1812…

« Le 29 octobre, traversée du champ de bataille de La Moskowa. Mille débris d’armes et de matériel appartenant aux deux armées se trouvaient sous nos pas. Cà et là, les restes de nos camarades tombés au champ d’honneur. Les redoutes, bien qu’ébréchées, étaient encore debout et nous rappelaient les alternatives de ce combat de géants. Celle-ci, nous l’avions enlevée à la baïonnette, celles-là nous avait repoussés. Souvenirs glorieux mais douloureux ! Une heure après que nous avions traversé ce terrain, l’ennemi nous attaque, en forces. Le 7ème léger, extrême arrière-garde, prend position à l’abbaye de Koloskoïé, qui avait servi d’ambulance aux deux armées. Cet engagement nous coûta quelques tués et blessés. Ces derniers ne reparurent plus au drapeau, ce qui, à partir de ce moment, devint la règle invariable. Les quelques blessés à peu près guéris que renfermait encore l’abbaye furent également abandonnés. Lorsque nous quittâmes cette position, nous avions à nos trousses du canon, ainsi que les cosaques irréguliers, barbares, qui s’unissaient aux paysans pour nous faire le plus de mal possible. Ceux-ci, montés sur de lamentables haridelles, étaient armés d’un long bâton, à l’extrémité duquel ils fixaient un fer de lance ou un long clou. A partir de ce moment il fallut combattre un contre dix. »

(Capitaine Vincent Bertrand, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815… », A la Librairie des Deux Empires, 1998, pp.140-141).

——

« Malgré le désordre qui régnait dans l’armée nous marchâmes rapidement sur Mojaïsk. Le 29, Napoléon à la tête de sa Garde traversa cette ville, devenue si célèbre dans l’histoire par la bataille du 7 septembre 1812. Avant d’y arriver, l’Empereur fut rejoint le 28 par le maréchal Mortier et ses troupes.  Nous retrouvâmes à Mojaïsk les polonais qui formaient le cinquième corps, et les Westphaliens qui formaient la huitième. Ces corps y avaient été laissés en position lors de notre marche sur Moscou. Mojaïsk fourmillait encore de blessés et de malades, qui avaient résisté aux privations et à l’action délétères des miasmes putrides. »

(Joseph de KERCKHOVE, « Mémoires sur les campagnes de Russie et d’Allemagne (1812-1813) », Édité par un Demi-Solde, 2011, p.103).  

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( 18 octobre, 2020 )

Le ravitaillement à Moscou…

« Les approvisionnements des palais et des maisons particulières surpassaient toute attente. S’il y avait eu de l’ordre on aurait pu distribuer des vivres à toute l’armée pour trois mois ; mais déjà il n’y avait plus de discipline. Les employés des vivres ne pensaient qu’à eux. On a refusé à des généraux blessés du vin de bordeaux sous prétexte qu’il n’y en avait point, et lorsque, six semaines plus tard, le maréchal duc de Trévise [Mortier] fit sauter le Kremlin, il y fit casser deux mille bouteilles à long bouchon pour empêcher que les soldats dela Jeune Garde n’en bussent en trop grande quantité. Il fallait une permission de l’Intendant général (le général comte Mathieu Dumas) pour obtenir un sac d’avoine, et c’était chose difficile à obtenir ; et à notre dé part il en resta dans les magasins pour nourrir vingt mille chevaux pendant six mois. En quittant Moscou, j’ai vu un magasin dont les voûtes, d’une longueur immense, étaient remplies de sacs de belle fleur de farine : il fut livré au pillage ; cependant je n’avais obtenu qu’avec peine, huit jours auparavant, un sac de grosse farine. Avec plus d’activité et de zèle de la part des employés, surtout des subalternes, l’armée aurait pu être habillée et bien nourrie. Plus d’un tiers de la ville était resté intact et regorgeait de tout ce dont nous avions besoin. Il n’y avait que le foin et la paille qui manquaient. Le prince de Neufchâtel [maréchal Berthier] lui–même envoyait dans les villages pour s’en procurer. Souvent les Cosaques enlevaient chevaux, voitures et domestiques. Les habitants, fatigués des vexations de la valetaille, avaient fini par s’armer contre eux ; ils les tuaient, ou bien ils allaient chercher les Cosaques pendant que nos gens ribotaient  et chargeaient leurs voitures ou leurs chevaux. Je crois qu’avec plus de prudence on eût mieux réussi. J’ai été assez heureux de voir rentrer, tous les quatre ou cinq jours, mes fourrageurs, qui à l’ordinaire m’apportaient des œufs, des pommes de terre et quelquefois des volailles, grâce à l’ordre très sévère que j’avais donné de ne rien prendre que des fourrages, d’acheter tout le reste. Un sergent, homme de bien accompagnait mes laquais, avec quelques soldats armés. Il empêchait toute vexation, et cette méthode réussit à merveille. Un jour, plusieurs des habitants d’un village où ils avaient été souvent vinrent au-devant d’eux, leur apportant deux poules et des œufs, mais les engagèrent à ne pas s’approcher parce que les Cosaques étaient chez eux. Leur avis fut complètement avéré. »

(« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général baron de Dedem de Gelder (1774-1825) », Plon, 1900, pp.252-254).En 1812, cet officier commandait une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite, il se trouve à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

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( 8 septembre, 2020 )

Souvenirs sur les troupes suisses…

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Cette note du général Ameil a d’autant plus d’importance qu’elle rectifie et contredit un passage des mémoires du général baron de Marbot qui a provoqué en Suisse de très vives polémiques.

Il y avait à l’armée française en Russie quatre régiments suisses désignés par les numéros 1, 2, 3, 4. Ces corps étaient peu nombreux, mais d’une assez bonne composition ; ils faisaient partie du 2ème corps d’arme commandé par le maréchal Oudinot, duc de Reggio ; ils composaient la division du général de division Merle et avaient pour généraux de brigade : le général Candras et le général Amey. On avait contre ces corps  je ne sais quelle prévention… et le général de division Merle y donna peut-être lieu. Mécontent de commander des étrangers, il affectait de ne point compter sur eux pour un jour d’affaire. Il résultait que ces troupes étaient toujours en réserve, par conséquent dans une position humiliante. Cela avait encore l’inconvénient d’affaiblir le 2ème corps d’un tiers de sa force puisque jamais cette division n’était mise en action. Ces troupes suisses ne conduisirent cependant bien. Elles étaient disciplinées, couraient peu, ne s’abandonnaient pas à la maraude ; Un détachement de 300 Suisses de je ne sais quel régiment, peut-être même pris sur les quatre, fut envoyé pour faire des vivres, de Disna, sur le Dwina, à l’abbaye de Valeintzouï, sur la Drissa. Il ne comptait pas y trouver l’ennemi : il fut vivement attaqué. Il était abandonné à lui-même, sans cavalerie et avait fait une retraite de trois lieues à travers un pays découvert. Il la fit en ordre et ne fut point entamé. Il soutint même un détachement de 30 chevaux du 24ème de chasseurs qui venait de reconnaissance des bords de la Drissa [et] était vivement poursuivi.  Le 3ème régiment avait été détaché dur la droite de la Dwina pour garder la tête du pont de Roudnia. Il avait en avant de forts piquets. Le 3ème de lanciers, commandé par le colonel Lebrun, fils de l’archichancelier, était en avant, battant et éclairant le pays entre Vitebsk et Polotsk ; il fut surpris, dans son bivouac par un parti de cosaques, mis dans un désordre affreux. In ne dut qu’au chef de bataillon Grotte (du 3ème régiment) d’avoir pu se rallier e sauver les débris de son corps. Ce chef de bataillon fut mis à l’ordre pour sa bonne contenance. Le 1er régiment, qui était campé à la gauche de Polotsk, défendit, le 17 octobre 1812, les approches du camp retranché de Polotsk. Ils soutinrent l’assaut avec la plus grande fermeté. Leur courage pensa même compromettre la sûreté du camp. Ces braves régiments, après avait repoussé une attaque, sortirent des lignes la baïonnette au bout du fusil et firent un carnage affreux dans des régiments de la marine russe.

Leur succès les désunit et faillit leur être fatal. Ils rentrèrent un peu en désordre, serrés de très près… mais firent bientôt volte-face. Ces deux régiments suisses éprouvèrent une perte considérable. Le chef de bataillon Dulliker (1er régiment), de Lucerne, déjà connu pour sa conduite distinguée à Saint-Euphémie, en Calabre, fut tué glorieusement à la tête de ses plus braves grenadiers en repoussant l’un des assauts. Le colonel Castella, de Fribourg, commandant le 2ème régiment, eut un cheval tué et fut lui-même légèrement blessé. Un M. Vonderweidt, de Seedorf, dont je ne me rappelle pas le grade, eut un cheval tué. Le lendemain, dans la nuit du 19 au 20, l’évacuation de Polotsk ayant été décidée, le 4ème régiment suisse, qui avait toujours tenu garnison dans la place, fut chargé de faire l’extrême-arrière-garde et de soutenir la retraite. Il était formé sur lap lace des Jésuites et commençait son mouvement rétrograde quand les Russes débouchèrent avec la plus grande vigueur par le pont de La Polota. Les Suisses font volte-face, se précipitent en avant, refoulent les Russes hors de la ville, leur font 500 prisonniers, à la tête desquels était un certain Anglais, nommé Willoughby, fort connu par des aventures précédentes. Ce brave régiment suisse continue alors son mouvement et repasse en ordre la Dwina dont il fait rompre les ponts. Ce corps était commandé par le colonel d’Affry. On avait jusque-là regardé les troupes suisses avec indifférence. Leur contenance et leur valeur à Polotsk devient dès lors le modèle du corps d’armée. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr traitait ces troupes avec beaucoup d’égards et de considération. Les troupes suisses se distinguèrent encore plusieurs fois lorsque le 2ème corps manœuvrait en retraite pour se joindre au 9ème corps, que le maréchal Victor, duc de Bellune, amenait de Smolensko.  Le 30 octobre, elles firent la meilleure contenance  à Tsanichi et y éprouvèrent des pertes en défendant Tsanichi et en passant le pont de Smolian. Le 28 novembre, elles eurent part au combat sanglant que le 3ème corps soutint dans les bois de Borisov pour couvrir le passage de la Bérézina. Le général de brigade Candras fut tué à la tête de la brigade. Le général de brigade Amey fut fait général de division pour la conduite des Suisses à Polotsk. Comme c’est un homme fort médiocre, on peut dire qu’il dut cette faveur à la bravoure de ses troupes. 

On ne mentionna point honorablement, on ne cita même point, je crois, dans le temps, la belle conduite de ces troupes. Cela tint aux circonstances. Les malheurs commençaient ; on ne nommait plus personne, on laissait voir les résultats malheureux sans même indiquer les troupes dont le courage et la patience les avaient retardés : les Suisses méritaient un éloge authentique. Le colonel Castella se tira assez bien d’affaire et fut nommé général de brigade. C’était une preuve de satisfaction donnée aux troupes suisses. Un M. Abiberg lui succéda comme colonel.

Colonel AMEIL. 

Témoignage publié en 1907 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

 

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( 28 juillet, 2020 )

Le général Van Hogendorp.

général Hogendorp

Dirk van Hogendorp est né le 3 octobre 1761 à Heenvliet (Hollande) d’un père député et membre de la régence et d’une mère fille du baron de Haren, c’est-à-dire au sein d’une famille aisée ayant de nombreuses et puissantes relations. C’est d’ailleurs grâce à ces relations que le jeune Dirk est admis au corps des cadets nobles de Berlin, par autorisation spéciale du grand Frédéric (7 juin 1773).

Au bout de trois ans d’enseignement militaire à la prussienne Hogendorp est nommé sous-officier et, en 1777, à l’âge de 16 ans, il termine ses cours avec succès et est nommé porte-enseigne au régiment de Steinwehr. L’année suivante, il fait la campagne contre l’Autriche mais, de marches en contremarches, il ne participe à aucune bataille. Néanmoins, en 1779, il est désigné pour suivre des cours à l’école de guerre de Königsberg d’où il sort avec le grade de lieutenant. Il s’intéresse également à l’art des ingénieurs-géographes, à la topographie et à la philosophie (il suit les cours de Kant). Toutefois, au cours d’un duel avec le baron de Woelwarth, il est blessé d’un coup de pistolet à la cuisse et en profite quitter le service de la Prusse en donnant sa démission pour raison de santé. Il est tout de même nommé capitaine (16 juin 1782).

 En fait, Hogendorp souhaite rejoindre la Hollande qui commence son réarmement après avoir rompu avec l’Angleterre et s’être alliée à la France. Il demande et obtient son basculement dans la Marine et embarque à bord de l’Utrecht au sein de l’escadre de Suffren à destination des Indes (1784). Sur place, Hogendorp se distingue en faisant lever le siège de Malacca et en chassant le rajah Ali. Il se marie avec Mademoiselle Bartlo, fille du vice-président des échevins de Batavia. En juin 1786, il est nommé résident à Patna, au Bengale, et remonte le Gange avec son épouse. Un fils, Charles-Sirandus-Guillaume [1], nait le 15 août 1788.

 Pendant 4 ans, Hogendorp court les mers de l’Inde. Nommé sous-Gouverneur à Sourabaya, sur l’île de Java, il accueille les rescapés de l’expédition de d’Entrecasteaux partis à la recherche de La Pérouse (octobre 1793). Il essaie d’imposer des idées libérales[2] et de lutter contre la corruption qui règne au sein de la Compagnie hollandaise des Indes[3] mais les difficultés rencontrées l’amènent à rentrer en Europe en 1798 en laissant son épouse sur place. Celle-ci mourra à Java en 1801.

 De retour en Hollande, Hogendorp envoie son fils au collège militaire de Sorrèze et se remarie, en septembre 1802, avec une de ses cousines germaines, Augusta, fille du prince Frédéric-Ernest de Hohenlohe-Langenbourg. Nommé ministre auprès de la cour de Russie, Hogendorp et son épouse partent pour Saint-Pétersbourg en avril 1803. Ils arrivent y deux jours avant l’assassinat de l’empereur Paul Ier. Deux enfants du couple naîtront en Russie, dont l’un aura le nouveau Tsar Alexandre pour parrain (les deux mourront toutefois assez jeunes).

A la fin de l’année 1805, Hogendorp rentre en Hollande. Suite aux victoires sur l’Autriche et la Russie (Austerlitz, 1805) puis sur la Prusse (Iéna/Auerstaedt, 1806), Napoléon place son frère Louis sur le trône de Hollande. Le 21 janvier 1807, Louis nomme Hogendorp ministre de la Guerre. Sa première mission est de faire passer l’armée hollandaise de 17.000 à 40.000 hommes. Il y parvient assez rapidement en recrutant des prisonniers de guerre prussiens. Il doit ensuite créer une école militaire, ce dont il s’acquitte. Subissant, comme ses collègues, la versatilité du roi Louis, Hogendorp est nommé ambassadeur de Hollande à Vienne (janvier 1808). Sa femme et ses enfants viennent l’y rejoindre. Lorsque les Français entrent à Vienne, après la bataille de Wagram (juillet 1809), Hogendorp regagne la Hollande et y prend un peu de repos. Il refuse l’ambassade à Berlin que lui propose Louis mais accepte Madrid (17 juin 1810).

Toutefois, le roi Louis refusant d’appliquer rigoureusement le blocus continental imposé par Napoléon, les relations entre les deux frères se sont considérablement dégradées. A tel point que Louis abdique et que le royaume de Hollande est réuni à la France. Hogendorp en est consterné : «  Le vœu naturel de tous les cœurs était la conservation de l’existence nationale, quelque modification que dût recevoir cette existence, qui est réellement pour le peuple ce que la vie est pour l’individu. Quand la nouvelle calamiteuse de l’incorporation vint surprendre et frapper nos oreilles et nos esprits la consternation fut universelle. Je ne crois pas qu’un seul Hollandais, quelle que fût son opinion ou son intérêt, ait senti alors de la joie ». Hogendorp est pourtant désigné par le maréchal Oudinot pour présider la députation chargée d’aller présenter l’hommage de ses nouveaux sujets à l’Empereur.

Au sein de la Commission chargée d’élaborer les mesures de transition, Hogendorp n’hésite pas à exprimer son avis, notamment sur la nécessité d’une unité fiscale entre la Hollande et le reste de l’Empire. Il est donc inquiet lorsque l’Empereur le convoque un matin à Fontainebleau. Napoléon le questionne, découvre qu’il est militaire d’origine, qu’il a longtemps vécu en Asie, que son fils ainé a servi à Friedland et est décoré de la Légion d’honneur et lui demande de s’installer à Paris avec femme et enfants. Dès le lendemain, à sa grande surprise, Hogendorp est incorporé à l’armée française avec le grade de général de division. Le 5 mars 1811, il est nommé aide-de-camp de l’Empereur. A l’occasion du baptême du roi de Rome, Hogendorp est fait comte de l’Empire, avec une dotation en majorat. Puis il reçoit la mission de se rendre à Wesel et d’emmener au maréchal Davout, qui commande l’Armée d’Allemagne, des troupes de conscrits réfractaires et de déserteurs qu’il faut équiper, armer et mettre en route (4 août 1811). La mission se passe bien mais le premier contact entre Davout et Hogendorp est un peu difficile.

En septembre 1811, le général comte van Hogendorp accompagne l’Empereur et l’Impératrice en Hollande. Les relations sont tellement bonnes avec Napoléon que Hogendorp choisit de franciser son prénom en Thierry. Avec la croix d’officier de la Légion d’honneur, l’aide-de-camp est affecté à Königsberg au commandement militaire de la Prusse orientale, aux côtés du duc de Bassano (Maret). Marbot critique d’ailleurs (a-posteriori) cette nomination, Hogendorp « parlant très mal notre langue, n’ayant aucune notion de nos usages et règlements militaires ». Quelques temps après, Davout fait une visite à Königsberg que Hogendorp apprécie assez mal : « D’après sa coutume, il se mêla de tout, voulait tout faire, toujours grondant et fulminant, et indisposa tout le monde, autorités civiles, généraux prussiens et français. Il traita en ma présence le contre-amiral Baste d’une manière indécente, et lui adressa des paroles si injurieuses que je ne pus comprendre comment on osât tenir de pareils discours à un général français, et comment celui-ci put les supporter. Pour moi, je me serais fait à l’instant même justice de ma propre main ; je ne pus m’empêcher de le témoigner au maréchal, qui me regarda fixement. Mais je n’étais pas alors sous ses ordres ».

Le 8 juillet 1812, Hogendorp devient Gouverneur général de la Lituanie, à Wilna (aujourd’hui Vilnius), où il a une très sérieuse altercation avec le général Jomini « qui se croyait un homme fort important pour avoir fait un livre sur la tactique, tandis qu’il n’avait réellement pas assez de connaissances militaires pour commander un bataillon ». Le gouverneur général commence par équiper et armer un corps d’armée lituanien qu’il envoie à la Grande Armée qui marche sur Moscou. Puis, pendant toute la campagne, il forme et équipe des demi-brigades ou des bataillons de blessés convalescents ou de nouvelle recrues qu’il expédie vers l’Empereur ; mais, au moment de la retraite, il se retrouve isolé et sans ordre. Il organise à Wilna la réception des débris de l’armée, mais c’est bientôt le chaos dans la ville. Des hordes de soldats affamés et épuisés pillent tout ce qui est possible et meurent par centaines. Murat, auquel l’Empereur a laissé le commandement, et Berthier s’enfuient. Les Cosaques arrivent. Hogendorp fait route vers Kowno puis Königsberg où il retrouve sa femme malade et sa fille âgée de 6 ans. Il perdra l’une et l’autre peu après.

Par Berlin, Hogendorp regagne Paris où un violent accès de goutte le cloue au lit pendant 3 semaines. Puis il repart pour l’Allemagne et rejoint l’état-major à la veille de la bataille de Bautzen où il assiste à la mort de Duroc. Napoléon le nomme gouverneur de Hambourg sous le commandement du maréchal Davout.

 Il y arrive le 22 mai avec quelque angoisse au regard de ses précédents contacts avec le maréchal : « J’avais une extrême inquiétude en pensant que j’allais être en relation avec le prince d’Eckmühl et sous son commandement ; j’avais appris à connaître son caractère difficile et ombrageux ; et tous les officiers généraux présents au grand quartier impérial, avec lesquels je parlais de ma nomination au gouvernement de Hambourg, m’en faisaient un tableau plus effrayant encore, en me plaignant d’être dans la nécessité de servir sous lui ». Effectivement, la rencontre entre les deux hommes semble assez pénible : « Il me reçut avec une apparente cordialité ; mais je m’aperçus bien que ma venue ne lui était guère agréable. Il avait l’air agité, rêveur, inquiet. Il me parut croire que j’avais été envoyé pour l’observer et fut, par conséquent, réservé et même gêné avec moi. Je compris alors pourquoi l’Empereur m’avait fait son aide-de-camp » raconte dans ses « Mémoires ». Après la défaite de Napoléon à Leipzig, Davout renforce les mesures de sécurité à Hambourg. L’une d’elles, le 18 décembre, prévoit l’expulsion de la ville de toutes les bouches inutiles sous peine de coups de bâton. Ces dispositions apparaissent outrancières à Hogendorp qui préfère démissionner et est remplacé dans ses fonctions le 19 décembre 1813 par M. de Fernig [4].

Le 30 avril 1814, l’Empire étant démembré et la Hollande ayant retrouvé son indépendance, Hogendorp exprime le vœu d’être dégagé de ses serments. Davout ayant fait connaître son intention d’évacuer Hambourg, Hogendorp reçoit le passeport qu’il avait demandé, avec l’ordre de quitter la ville dans les vingt-quatre heures.

Le général comte de Hogendorp rentre donc en Hollande mais il est l’objet, conjointement à Davout, de la haine des royalistes à l’égard des chefs de Hambourg. Le général Tettenborn notamment publie une violente diatribe contre Hogendorp le 2 octobre 1813. Les deux hommes opposent d’abord le silence à ces attaques, mais Davout publie bientôt son «Mémoire au Roi »[5] pour se justifier des accusations lancées contre lui. A la lecture de ce texte, Hogendorp a l’impression que le prince d’Eckmühl se défausse de ses responsabilités sur son ancien gouverneur d’Hambourg. Il est vrai que Davout implique Hogendorp dans l’affaire de la banque, alors que le Hollandais n’est déjà plus gouverneur depuis plus de cinq mois. Hogendorp répond alors à son tour par un Mémoire terrible pour Davout qui est publié à Amsterdam et à La Haye [6].

 Mais dès le retour de l’Aigle, Hogendorp n’hésite pas. Ruiné et sans famille, il rejoint l’Empereur, rompant ainsi définitivement avec la Hollande dont le souverain, le prince d’Orange, appartient à la coalition.

 La chute de l’Empire le laisse seul, démuni. Il se rend à Nantes (mai 1815) et finit par s’embarquer pour le Brésil pour y fonder une colonie agricole (1816). Un de ses anciens compagnons de l’île de Java devenu amiral, Jurien de La Gravière, s’embarque en juin 1820 pour une mission en Amérique du Sud et arrive à Rio-de-Janeiro le 18 août. Il y découvre Hogendorp, vivant en ermite sur un rocher, regardant au large dans la direction de Sainte-Hélène. L’exilé écrit alors ses Mémoires qu’il confie à un voyageur, Jacques Arago, frère du savant. Il y critique férocement Davout, mais exige que ces « Mémoires » ne soient publiés que si Davout peut se défendre. Le prince d’Eckmühl mourant dès 1823, les « Mémoires » d’Hogendorp durent effectivement attendre très longtemps avant d’être publiés par le petit-fils de l’auteur [7].

Le comte van Hogendorp, s’était éteint depuis longtemps ; un an après Napoléon, à peine un an avant Davout : le 29 octobre 1822. On ne sait pas où il a été enterré.

Mais Napoléon ne l’avait pas oublié : dans son testament (codicille en date de 24 avril 1821), il léguait 100.000 francs à son ancien aide-de-camp.

Alexandre TOLOCZIN                                                                                                                                                   


[1] Charles-Sirandus-Guillaume van Hogendorp nait le 15 août 1788 au Bengale. Il entre au service militaire comme cadet dans la Marine. Devenu officier d’ordonnance du roi de Hollande en octobre 1806, il passe lieutenant dans le 2ème cuirassiers deux mois après. Chevalier de la Légion d’honneur, il est nommé capitaine en 1809 et se distingue particulièrement cette même année contre les Anglais en Zélande. En 1812, il effectue la campagne de Russie dans la cavalerie de Gouvion-Saint-Cyr dont il devient aide-de-camp au mois de novembre. Chef d’escadron le 17 juin 1813, il est fait prisonnier de guerre après la capitulation de Dresde (novembre 1813). De retour en France, il y reste jusqu’à la seconde Restauration.

[2] Dirk van Hogendorp était pour une abolition immédiate de la traite et une abolition progressive de l’esclavage, tout au plus jusqu’en 1820. Il voyait déjà le bonheur des fermiers, travaillant leur terre, une fois que le système féodal aurait été aboli. La propriété privée ou un nouveau genre de contrat agraire transformeraient les fermiers, les esclaves et les ouvriers agricoles en de bons travailleurs, de grands producteurs, impatients de cultiver leurs terres fertiles, pour le plus grand bien de la mère-patrie. Les révolutionnaires bataves n’étaient pas aussi optimistes et craignaient que ce genre de réformes aient un effet inverse, sous prétexte que les Javanais étaient aussi paresseux et indolents que les autres peuples non-européens.

[3] A son retour en Hollande, il rédigera un « Exposé de l’état actuel des possessions de la République Batave aux Indes Occidentales ». Bien plus tard il fera paraître : « Du système colonial de la France, sous les rapports de la politique et du commerce… », J.G. Dentu, Imprimeur-Libraire, 1817.

[4] Le biographe de Hogendorp, Pierre Mélon (« Le général Hogendorp », Paris, Calmann-Lévy, 1938), convient pourtant que les mesures prises par Davout étaient justifiées par la situation et que personne ne fut fusillé, fouetté ni bâtonné.

[5] « Mémoire de M. le Maréchal Davout, prince d’Eckmühl, au Roi », A Paris, chez Gabriel Warée, Libraire, 1814.

[6] « Mémoire du général Comte de Hogendorp pour servir à la réfutation des bruits injurieux, et des calomnies, répandues contre lui, dans des gazettes, des journaux, et des pamphlets pendant qu’il était gouverneur de Hambourg, lors du dernier blocus de cette place », A Amsterdam et à La Haye, chez les frères van Cleef, à Paris, chez Fournier frères, à Hambourg, chez J. M. Menck, à Bruxelles, chez P.J. de Mat, 1814.

[7]  Ils ne le seront à La Haye qu’en 1887, chez Martinus Nijhoff. Il semblerait que ce témoignage ait été rédigé directement en français.

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( 21 juillet, 2020 )

Napoléon cavalier… (2ème partie).

Napoléon cavalier... (2ème partie). dans HORS-SERIE 02507905

Le 13 juin 1807, quittant Preussich-Eylau dans la nuit, il devance au galop l’escadron de service, met deux heures et demie pour joindre Lannes qui est à 28 kilomètres. Le lendemain 14, avant de livrer et gagner la bataille de Friedland, il longe, parfois au galop, une longue file de troupes, la Garde, les corps de Ney et de Bernadotte. Voitures, cavaliers et hommes tiennent la route. Il galope, s’avance, s’arrête, parle aux hommes, évoluant avec une parfaite aisance, sans aucune timidité. 

Le 23 avril 1809, devant Aderklaa Napoléon monte « Euphrate », cheval dit « blanc », mais gris clair et observe les mouvements de troupes dans un vide entre deux courants de boulets, sans s’inquiéter de sa monture. Devant Ratisbonne, il s’avance à cheval, dans un feu de tirailleurs, pour observer un tir d’artillerie lorsqu’une balle le frappe au coup de pied droit ; si elle avait touché un peu plus haut, le pied eut dû être amputé. 

Le 29 octobre 1808, avant minuit, Napoléon avait quitté les Tuileries en calèche, atteint Angoulême le 30, rencontre Junot le 31. Entre à  Bordeaux le 1er novembre ; il monte à cheval à Mont-de-Marsan, le lendemain, il traversera les Landes sablonneuses plus rapidement qu’en voiture et il arrive à Bayonne le 3, entre minuit et une heure du matin. Seul avec Duroc, il a couvert 850 à 900 kilomètres. Dans la nuit du 23 au 24 juin 1812, il veut pousser une reconnaissance en avant de Naugaraidski, le long du Niémen que ses troupes vont franchir. Vers 1 heure du matin, l’Empereur enfile le manteau d’un cavalier- ou celui du chevau-léger ou celui d’un lancier polonais- et troque son petit chapeau contre un bonnet de police.  Il monte « Gonzalo», cheval dit « blanc » [ne pas confondre avec « Gonzalve », robe grise, acquis en 1814

Il dépasse les avant-postes, essuie quelques coups  de pistolets tirés par des cosaques, laisse aller les rênes ; il épie l’horizon. Comme un dû, la rive qui le porte domine la rive opposée. Une étrange clarté, qui n’est plus la lumière mais qui ne cède pas à l’ombre, argente une boucle du Niémen. Cette clarté diffuse, l’haleine de l’espace qui monte sur le fleuve immobile, l’horizon profond, vide et sans voix, font un paysage fabuleux. Sauf quelques flammes sur des chaumières qui brûlent, rien ne rappelle la guerre. Napoléon épie l’horizon et roule à terre : « Gonzalo » a fait un écart, effrayé par un animal qui fila entre ses jambes : un Romain attentif aux présages rebrousserait chemin. 

 A suivre… 

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( 5 juillet, 2020 )

A VILNA, le 5 JUILLET 1812…

« Vilna [Vilnius] (Lithuanie [Lituanie] Russe), le 5 juillet 1812.

Je n’accuse que la précipitation avec laquelle nous marchons du retard que je mets à recevoir de tes nouvelles. Je t’ai écrit le 25 [juin 1812], je crois, de Wiklovsky (sic). Sa Majesté avait fait quelques démonstrations pour passer le Niémen à Tilsitt. Cela avait attiré de ce côté un corps de l’armée russe. Mais dès que S.M. s’est aperçue qu’ ils étaient là en observation, elle s’est hâtée de faire forcer de marche à l’équipage des ponts, et en moins de quatre heures, trois ponts ont été lancés et faits à vingt-six lieues [environ 104 km] de Tilsitt, près du village de Kanen en allemand ou de Kowno en polonais . Cent vingt mille hommes ont passé toute la nuit ; quelques escadrons de cosaques, placés sur les hauteurs qui dominent le fleuA VILNA, le 5 JUILLET 1812... dans TEMOIGNAGES 06-507695-300x182ve, ont échangé quelques coups de fusil avec les tirailleurs jetés sur la rive droite pour protéger les ouvriers. S.M. s’est portée sur la route de Vilna. Elle s’attendait que l’entrée de cette ville lui serait disputée. Il y a eu quelques coups de sabre, mais pas d’engagement sérieux. S.M. est entrée à Vilna assez à temps pour arrêter le feu que les russes avaient mis à leurs magasins, qui sont assez considérables. La ville a été respectée ; l’on trouve ici à peu près tout ce qu’il faut. Les Russes ne paraissent pas bien décidés à mordre. Peut-être veulent-ils amener S.M. à combattre sur un terrain préparé. Ces deux colosses se rencontreront et se heurteront enfin. Un jour la terre tremblera de ce choc. Notre armée est immense et se porte bien ; jamais je n’ai vu l’Empereur si calme et si actif… »

Guillaume Peyrusse (« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, pp.75-76).

L’auteur de cette lettre occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne. Sur ce personnage fort intéressant, voir mon édition complétée et annotée de ses «Mémoires » parue en 2018 aux Editions AKFG).

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( 10 mai, 2020 )

Un épisode de la retraite de Russie d’après une lettre d’un officier d’artillerie.

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L’auteur de la lettre suivante, Jean-Michel-Marie Prévost, fils d’Henri-François, conseiller du Roi, juge, magistrat en la sénéchaussée et siège présidial de Clermont-Ferrand, et de marguerite Monestier, est né à Clermont-Ferrand le 26 juillet 1782. Entré à L’École Polytechnique le 1er frimaire an 10, sous-lieutenant-élève le 1er vendémiaire an 12, Prévost fut nommé lieutenant en 2ème au 5ème régiment d’artillerie le 20 floréal an 13. Capitaine en 1er au 4ème régiment d’artillerie à pied, 21ème compagnie, le 25 février 1813, il passa chef de bataillon le 19 septembre suivant et commanda l’artillerie de la 2ème division du 1er corps de la Grande-Armée. Prisonnier de guerre le 8 décembre lors de la capitulation de Dresde, il fut emmené en captivité et ne rentra des prisons de l’ennemi que le 18 juin 1814. Admis à la retraite le 19 décembre 1815, le commandant Prévost se retira dans son pays natal et y mourut le 20 juin 1832. Il était chevalier de la Légion d’honneur du 13 juillet 1813.  

Georges BERTIN. 

Magdebourg, le 24 mars 1813.

J’ai reçu, mon cher ami, ta lettre avec le plus grand plaisir et t’en remercie de tout mon cœur après être resté très longtemps sans avoir de vos nouvelles à tous, j’ai même reçu ta lettre et une de mon père qui était la première depuis mon départ de Moscou. Dans une de mes lettres à mon père, je lui avais fait part de ce que je savais alors sur le compte de ton beau-frère Mabru [Claude Mabru, chevalier d’empire par lettres patentes du 5/10/1808, né à Clermont-Ferrand le 31 mars 1778]. J’ai été bien informé par des officiers qui se trouvaient avec lui en sortant de Kowno le 13 ou 14 décembre. Il a eu le malheur d’être pris là par les cosaques qui étaient embusqués près de la grande route au coin d’un bois. Il marchait assez lentement depuis longtemps et, ce jour-là, avec le général Pernety [Cet officier avait pris le 25 septembre 1812 le commandement de l’artillerie des réserves de cavalerie], dont il avait été aide de camp. Mon frère était aussi avec lui, mais Mabru seulement et un autre de nos camarades ne puent pas assez vite gagner le bois et s’échapper. J’avais eu  souvent le plaisir de le voir à Moscou où il m’avait donné l’hospitalité lorsqu’il était encore capitaine dans la garde ; il changea de logement lorsqu’il fut nommé chef de bataillon [le 23 septembre 1812], et fut s’installer dans un quartier éloigné avec le 3ème corps dont il faisait partie. Il ne tarda pas dans la retraite à perdre ses chevaux parce que son domestique était malade. Le 3ème corps était alors à l’arrière-garde. Il perdit ses pièces faute de chevaux pour les atteler et son fourgon fut pillé par les cosaques qui manquèrent [de] le prendre près de Krasnoïé. Mon frère fut pris le lendemain, mais relâché. Je le vis ensuite souvent marchant à pied et souffrant assez, sans être cependant malade. Au passage de la Bérésina où je le vis, il perdit un petit cheval qui lui restait et lui portait quelques vivres. Ses pieds allaient mieux et il marchait alors avec une compagnie d’artillerie de la Garde où il trouvait un peu à manger. A Wilna, il se réunit au général Pernety et aux officiers de son état-major. Je le vis bien deux jours après Wilna, à quelques lieues de Kowno, il allait bien. C’est le lendemain qu’il a été pris. Je ne pus lui dire bonjour qu’à la hâte, j’étais avec des canonniers dans un traîneau, parce qu’il m’était impossible de marcher depuis Wilna. Je vis aussi mon frère [Jean-Baptiste-Benoît  Prévost (1784-1841). Pendant la campagne de Russie, il était capitaine adjoint à l’état-major d’artillerie de la 3ème division du 1er corps d’armée] le même jour et je ne l’ai pas revu depuis parce que, de Kowno, je me dirigeai sur Koenigsberg par Tilsit et mon frère sur Thorn. Il se trouve malheureusement resté là avec plusieurs compagnies d’artillerie pour la défense de la place. Nous espérons chasser les barbares du Nord et au-delà de la Vistule et gagner ainsi les places qui sont sur le fleuve. Quelques uns de nos camarades, prisonniers dans la retraite, ont écrit et disent qu’ils sont bien traités par les russes. Dieu le veuille et que nous puissions bientôt les forcer à nous rendre nos camarades et amis. Beaucoup d’officiers auvergnats de l’artillerie et du génie sont restés prisonniers. Mes pieds sont cicatrisés depuis quelque temps et j’ai remis des bottes. Je suis déjà prêt à tirer de la mitraille sur les ours du Nord ; il me tarde d’être sur la Vistule. Les prussiens se sont conduits comme des tartuffes : ils ont confirmé l’opinion que nous avons toujours eu de leur vil caractère. Je crois qu’ils vont payer cher cette manière d’agir et que le royaume de Prusse sera rayé sur les cartes géographiques. Les cohortes sont animées du meilleur esprit et ne désirent que de battre l’ennemi. Je ne désire que d’être chargé de brûler Koenigsberg, je m’en acquitterai avec le plus grand plaisir.  J’avais appris par le colonel Marilhac, qui est ici, le mariage de Savignat. Je te prie, mon cher ami, d’embrasser ton Adèle pour moi ainsi que tes polissons ; je vois avec plaisir que tu es content de leurs progrès. Mes respects à tes parents ainsi qu’à notre oncle. 

Ton sincère ami et tendre cousin.

 PRÉVOST.                                                                                                                                 

Capitaine commandant la 21ème compagnie du 4ème régiment d’artillerie à pied, à Magdebourg.  

A Monsieur Monestier, fils, maire de la commune d’Anthezat à la Gague par Veyre-Monton, département du Puy-de-Dôme. 

Article paru en 1901 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

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( 18 avril, 2020 )

Une lettre du général de Beaumont à son épouse…

 

Une lettre du général de Beaumont à son épouse… dans TEMOIGNAGES gal038

Au bivouac en avant de Moscou, à 18 lieues [72 kilomètres], le 14 octobre 1812. 

Mon adorable et tendre amie, voilà huit jours que nous sommes dans la même position sans avancer. Nous augurons donc que l’on traite d’un armistice de six mois. Plût à Dieu que cela soit et que nous soyons cantonnés, car la saison est déjà très froide et l’hiver sera dur à raison du climat. Sur sept lettres que tu m’as écrites de Berlin par estafette, je n’en ai reçu que quatre, les autres auront été interceptées par les cosaques sur nos derrières, car la route depuis. Smolensk à Moscou n’est pas sûre. Il y a au moins un mois qu’il n’est pas arrivé de courrier pour l’armée et par conséquent il n’en part pas ; je n’ai donc pu que profiter des bontés de M. le duc… [de Vicence : le général de Caulaincourt]. Je me porte bien, je n’ai besoin que de repos.

Dieu sait quand il arrivera, et malheureusement je suis si éloigné, et la saison sera si rigoureuse qu’il ne sera pas possible de voyager. C’est le général Sébastiani qui commande notre réserve ; il en a pris le commandement le lendemain de la bataille ; nous en sommes enchantés. On n’est pas plus brave que le roi de Naples [le maréchal Murat]. Il a rendu dans cette campagne de grands services à Sa Majesté Il est d’une bravoure et d’une activité sans égales, toujours aux avant-postes. La paix, ma bonne amie, voilà le plus grand bien qui puisse nous arriver ; s’il y a armistice, la paix s’ensuivra. Je n’en doute pas ; nous la désirons tous.Tu auras lu avec intérêt le bulletin du 7 [septembre 1812 : celle de Borodino], comme tu liras avec horreur notre entrée à Moscou. 

 Adieu, ton époux. 

BEAUMONT. 

 A Madame la Baronne de Beaumont, rue Guillaume n°63 à Berlin

 ——

Le général baron de Beaumont (Jean-Louis-Chrétien-Carrière), est né le 14 avril 1771 à Brouchy (Somme). Général de brigade à la 2ème division de cuirassiers ; général de division le 4 décembre 1812, il décède le 16 décembre 1813. Son épouse était née Maria-Urbana de Lima de Baretto. 

 

 

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( 11 avril, 2020 )

La Bérézina au printemps de 1813….

Ombre 2

Le chirurgien wurtembergeois Henri de Roos, fait prisonnier à la Bérézina et attaché aux hôpitaux russes, était encore à Borisov en 1813 et dans ses Souvenirs, il raconte ce qu’était devenu Studienka et décrit la contrée quelques mois plus tard.

Arthur CHUQUET.

Un dimanche de printemps j’exécutai le plan que j’avais fait depuis longtemps d’aller à Studienka, à l’endroit où Napoléon avait passéla Bérézina. Nous partîmes de bonne heure à cheval en compagnie d’officiers du génie qui étaient venus dans le pays pour purifier la rivière et bâtir des ponts ainsi qu’une tête de pont, et du professeur de l’école du cercle qui connaissait exactement cette contrée et son histoire. Nous choisîmes le chemin que les restes dela Grande Arméeavaient pris et que j’avais pris moi-même, par Staroï-Borisov. Arrivés dans le village de Studienka, entièrement détruit et rasé, et sur le bord de la rivière, nous trouvâmes à notre grande surprise, et là surtout où était naguère le village, le sol couvert d’une belle et luxuriante verdure. L’orge, l’avoine, etc., que les troupes avaient jetées dans ce village aux jours du passage, avait germé et poussé et à Studienka et aux alentours. L’orge, déjà grandement avancé dans sa croissance, formait un vert agréable d’où émergeait encore ici et là le reste d’un ancien four ou d’une cheminée. Nous apprîmes que les habitants avaient. Dès le départ de l’armée, voulu rebâtir leurs maisons, mais qu’un ordre donné par l’empereur Alexandre les en avait empêchés : Studienka devait être entièrement rasé et, à l’avenir, ne plus exister. A l’est et à l’ouest de ce qui avait été le village, on voyait de grands tumulus. L’un, près de l’endroit où j’avais passé la nuit du 26 au 27 novembre, était depuis longtemps déjà couvert de sapins et il avait la hauteur d’une maison de paysan. A ce que prétendit notre professeur, il devait sa naissance au passage qu’en ce lieu les Russes avaient, cent années auparavant, disputé aux Suédois de Charles XII et il avait survécu jusqu’à aujourd’hui. Le professeur nous dit qu’il en coûterait peu de peine de se convaincre de cette visite, qu’en fouillant quelque peu on trouvait des ossements. L’autre tumulus, à l’ouest, qui contenait tant de  nos compagnons de guerre restés dans le combat, ou morts de faim, de froid ou de misère, était beaucoup plus haut et d’une étendue bien plus grande. On évaluait à plusieurs milliers le nombre des cadavres qu’il renfermait. En arrivant au bord de la rivière — qui, là n’est pas large — et à l’endroit où Napoléon avait fait jeter les deux ponts pour le passage de son armée, nous trouvâmes un major des ponts et chaussées avec un officier et plusieurs soldats. Il avait l’ordre d’enlever dela Bérézina tout ce qu’elle contenait du passage. Il nous raconta le résultat de ses travaux. La rivière (elle a une largeur de seize à dix-huit toises, et de ce côté-ci une rive escarpée et plus ferme, de l’autre côté une rive plate et vaseuse, et l’eau n’y coulait pas avec rapidité) la rivière a été remplie en amont et en aval non seulement d’hommes et de chevaux, mais de beaucoup d’autres objets qu’une armée porte avec elle; déjà, dans l’hiver, on avait retiré de la glace et la neige des cadavres et mainte dépouille; dans les forêts voisines on avait trouvé un nombre incroyable de Français, les uns assis sous les arbres, les autres gisant çà et là, tous gelés, el ils avaient sur eux une foule de choses précieuses, montres, argent, décorations, armes, épaulettes, etc. Les paysans chargés de cette besogne avaient de la sorte trouvé quantité d’objets qu’ils avaient dû, il est vrai, livrer à leur seigneur. Le major lui-même avait, depuis son séjour sur cette rive, extrait de l’eau et mis au jour, dans ses fouilles, beaucoup de malles, de valises, de porte-manteaux, de caisses. Il avait de grands dépôts d’armes, de harnais, de voitures, etc. On avait du reste recueilli dans le pays une multitude de ces objets, et les juifs de Borisov en faisaient un trafic avantageux, bien que la plus grande partie des armes ait dû être remise à la couronne. Le major avait même fait tirer de la rivière des canons et des équipages de diverse sorte, et il savait qu’il y avait encore des pièces d’artillerie dans les marais et sous l’eau. Il nous reçut dans les baraques qu’il avait fait construire sur la rive pour lui et son détachement avec les restes du pont et du village. Son butin aurait pu nous donner le péché d’envie. Il avait trouvé dans les malles et les coffres de l’argent en vaisselle et en lingots d’un poids considérable, de l’or, des diamants, une foule de belles et utiles choses, dont il nous montra plusieurs. Ses soldats y avaient leur part, et ils ne purent s’empêcher de nous exhiber, comme leur propriété, des montres, des bagues, des pièces d’or et d’argent, des habits, etc. Le major nous fit des cadeaux; il me donna une épée, un sabre et une selle anglaise. Nous allâmes courir les environs et nous vîmes encore bien des restes d’armes, des lambeaux de vêtements, et particulièrement beaucoup de casques, de chapeaux, de bonnets, et des papiers, des livres, les cartes, des plans, des brevets d’officiers, des extraits mortuaires des troupes auxquelles j’appartenais et que je remis deux ans plus tard à l’envoyé de Wurtemberg  à Saint-Pétersbourg, le comte de Wintzingerode. L’hiver suivant je fis le même voyage et je trouvai confirmée la légende d’après laquelle beaucoup de loups avaient suivi la marche de l’armée. Je vis lors, en effet, plusieurs troupes de loups sur la neige ,près de la grande route, de même que dans ma patrie on voyait jadis, près du chemin, les cerfs, les chevreuils et les sangliers. La trace des ours rendit quelquefois très inquiets nos quatre chevaux, quatre chevaux rapides, blancs tigrés et attelés côte à côte. Les travaux, poussés avec un grand zèle, pour le rétablissement du pont de la Bérézinaet la construction d’une tête de pont en face de Borisov, occupaient de nombreux prisonniers de toutes les nations et de nombreux paysans des gouvernements voisins. Parmi eux étaient beaucoup de prisonniers de Bautzen, et surtout des Wurtembergeois, conscrits de l’année précédente. Un officier de notre garnison, le lieutenant-colonel de Swischzin, avait, dans l’hiver de 1812, rassemblé et ordonné, selon les diverses langues, tous les papiers des fugitifs qu’il avait trouvés : lettres, livres, cartes et plans. Sur son désir, je lui lus plusieurs de ses textes allemands; c’étaient des ordres aux régiments et aux brigades, des traductions de bulletins, etc. Mais les plus intéressants pour lui étaient les textes français, car il savait parfaitement le français : il y avait des correspondances des maréchaux, leurs journaux, même des lettres de Napoléon à sa femme et à ses ministres. Les lettres de Napoléon à sa femme démontraient qu’il pouvait être tendre, et ses lettres à ses ministres que, malgré sa malheureuse retraite. Il se souciait sérieusement de ce qui se passait en France. Chose extrêmement remarquable : le lecteur du colonel était un sergent français prisonnier, et quand il devait lire des choses qui blessaient en lui l’orgueil national, il essuyait souvent ses larmes. Chez le baron Korsak, intendant du prince Radziwill à Staroi-Borisov, je trouvai pareillement des débris de l’armée française, des armes et des moulins à main, de ces moulins en fer que Napoléon avait fait venir de France pour son armée et que je vis employer ici pour la première fois avec succès. Le baron remarquait depuis longtemps à la boutonnière de ma redingote un petit ruban noir et jaune, et souvent il m’avait demandé quelle était cette décoration, sa grandeur, sa forme, pourquoi je l’avais eue et comment je l’avais perdue. Un jour il me dit : « Est-ce qu’elle a une inscription? » « Oui, répondis-je, bene merentibus ». Il me conduisit dans son cabinet, il ouvrit une commode où il avait une incroyable collection de croix et de plaques de presque toutes es nations belligérantes, et il prononça ces mots : « Trouvez parmi ces décorations celle qui peut réparer votre perte, et je me fais une joie de vous la céder ». Il y avait dans la collection cinq croix de l’ordre du mérite militaire de Wurtemberg, j’en pris une ainsi que le ruban jaune et noir auquel elle était attachée. Il habitait près de l’endroit du passage; la plupart des paysans étaient ses sujets et devaient lui apporter ce qu’ils trouvaient; en outre, il avait acheté aux Cosaques et autres soldats russes qui faisaient argent de leur butin ; de là, sa collection d’ordres et de décorations.

Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912, pp.82-86.

 

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