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( 19 mai, 2020 )

Autour de quelques témoignages…

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Si l’Empire et plus précisément l’Epopée impériale sont à la fois mieux connus et si familiers aux napoléoniens d’aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à la publication de témoignages sur les campagnes de Napoléon, par les récits de ces « acteurs » qui se trouvaient sur les champs de batailles. Bien que l’intérêt qu’ils puissent présenter soit souvent inégal d’un ouvrage à  l’autre, ils méritent que le lecteur s’y penche systématiquement afin de se faire une idée.

Voici cinq témoignages lus il y a quelque temps.

C.B.

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En 1988, Jacques Garnier, éminent historien napoléonien, fit paraître un manuscrit jusqu’alors resté inédit : le témoignage de Jean-Baptiste Ricome qui fut sergent dans les rangs du 133ème de ligne. Comme l’écrit le professeur Jean Tulard dans la préface à cet ouvrage : « Ricome est de la race de ces humbles soldats de Napoléon qui écrivirent plus tard leurs souvenirs à l’usage de leur famille mais en songeant aussi à la postérité. »

Ricome, originaire de Cournonterral, près de Montpellier est mobilisé en avril 1808. Après un mois de formation à Grenoble, puis en garnison à Mont-Dauphin on le retrouve en décembre de la même année à Toulon. Sa première expérience militaire sera de faire partie des troupes chargées d’accompagner un convoi naval de vivres destinées à la place de Barcelone. Puis en 1810, Ricome il passe le plus clair de son temps à protéger la population du littoral méditerranéen contre les incursions des Anglais. Après un passage en janvier 1811 à Gênes, puis à Plaisance, entre autres villes, où il tient garnison, Ricome rentre en France en août 1811. Il est à préciser qu’il est provisoirement versé du 2ème régiment de la Méditerranée (son régiment d’origine), lequel deviendra le 133ème de ligne, au 92ème, rangs dans lequel il fera les campagnes de 1812 et de 1813. J. Garnier nous apprend qu’il reste rattaché administrativement au 133ème  de ligne.

En janvier 1812, Ricome retrouve l’Italie afin de rejoindre l’armée du prince Eugène, qui deviendra le IVème corps de la Grande-Armée. On le retrouve un peu plus tard en Savoie fin de chercher de jeunes recrues. Il décrit à cette occasion la pauvreté de la population de cette région.

Au début de mars 1812, Ricome suit son régiment en route pour Mayence puis pour Varsovie. Le voici engagé dans la fameuse campagne de Russie, laquelle forme la partie la plus importante de ces « Souvenirs ». Notons que pratiquement tous les noms de lieux ou ceux de personnages sont « écorchés » sous la plume de l’auteur. J. Garnier s’est efforcé de rétablir la bonne orthographe en marge du texte original ; il a eu de quoi faire !  Le 29 juin 1812, le IVème corps traverse le Niémen. Il convient de signaler, avant de poursuivre, que le témoignage de Ricome a été rédigé bien après les faits. C’est vers 1860/1862 que notre « Brave » des armées impériales a pris la plume et les erreurs et confusions soulignées par J. Garnier sont courantes dans son texte. A propos, l’annotateur, a remarqué que Ricome avait effectué de larges emprunts au témoignage de Labaume, cet officier-géographe qui appartenait lui aussi au IVème corps. Les souvenirs d’Eugène Labaume parurent la première fois dès 1814. Leur ton hostile à Napoléon  contribua sans nul doute au succès de cet ouvrage qui connut plusieurs éditions. Mais revenons à Ricome ! Comme l’écrit à juste titre J. Garnier, à propos du combat se déroulant près du château de Jakoubovo (en août 1812), fait d’armes auquel ni Ricome ni son 92ème régiment n’ont participé : « Ricome s’est servi de l’ouvrage de Labaume pour établir le cadre e ses souvenirs mais l’a mal lu et affirme avoir été  présent à des actions relatées dans le livre, alors que Labaume lui-même prend bien  soin d’écrire que le IVème corps [celui auquel appartenait Ricome] n’y était pas. » Les notes et éclaircissements de J. Garnier sont donc bien utiles au lecteur. Ricome est présent notamment à Borodino et, plus tard, au passage de la Bérézina, après avoir affronté le froid, la faim et une fatigue extrême…

Le 5 décembre, il voit l’Empereur, à Smorgoni juste avant son départ pour la France : « Il était bien portant, il était vêtu d’une redingote en poils de couleur jaune, et portait un grand bonnet en laine qui lui préservait tout le cou du froid », écrit-il.

Sorti sain et sauf des neiges de Russie, Ricome participe à la campagne de 1813. Le voici à Varsovie en février de la même année. Le 6 mars il est à Glogau. Si Ricome combat effectivement lors de la bataille de Lützen (2 mai 1813) et il est chargé le lendemain d’aller dans la ville de Lützen « pour exiger des habitants de venir ouvrir des fossés » afin d’enterrer les malheureuses victimes de la bataille, il n’est en revanche, pas présent à Dresde et à Leipzig, comme il le laisse entendre. J. Garnier, infatigable annotateur, souligne une des contradictions de Ricome qui écrit plus, loin, sans s’en rappeler que son régiment reçut l’ordre le 10 juin 1813 de partir pour l’Italie ! Le 28 juillet, il est présent avec son régiment à Laybach. Blessé au cours d’un engagement près de Villach, le 18 septembre 1813, Ricome est fait prisonnier et expédié à l’hôpital de Klagenfurt. Il ne retrouvera la France qu’en  juillet ou en août 1814, lors de la Première Restauration.

Le récit du sergent Jean-Baptiste Ricome, n’est pas, certes, d’une qualité exceptionnelle par le ton assez confus et les erreurs ou imprécisions commises/ Mais il  mérite d’être lu. Le lecteur du XXIème siècle pourra revivre ainsi l’existence quotidienne, émaillée d’heurs et de malheurs; de ceux qui contribuèrent à rendre l’histoire napoléonienne plus vivante.

 « Journal d’un grognard de l’Empire. Souvenirs de Jean-Baptiste Ricome, sergent au 133ème régiment de ligne. Présenté [et annoté] par Jacques Garnier. Préface de Jean Tulard », Presses du CNRS, 1988, 150 p.

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Nombre d’amateurs d’histoire napoléonienne ne peuvent ignorer le travail monumental qu’effectua l’historien Fernand-Emile Beaucour. Bien peu de ceux qui font l’actualité savante du monde napoléonien d’aujourd’hui peuvent s’enorgueillir d’avoir autant de connaissances que ce personnage aujourd’hui disparu.

En 1994, F. Beaucour, dans le cadre de son association historique, le Centre d’Etudes Napoléoniennes, fit paraître un manuscrit resté  quasi-inédit  (quelques courts passages avaient parus en 1985 dans une revue d’érudition locale, comme l’indique une note de F. Beaucour).  C’est ainsi que le témoignage du sergent Louis Frèche qui appartint au 24ème régiment d’infanterie légère. S’il s’agit plus d’un itinéraire que de souvenirs, l’auteur nous entraîne sans répit, à sa suite depuis le camp de Boulogne à la campagne d’Autriche. C’est-à-dire sur une période non-négligeable de l’Epopée impériale ! Frèche, présent à Austerlitz, y est blessé grièvement après avoir reçu cinq coups de sabre sur la tête. Rien que çà ! Il perd connaissance et reste deux heures et demie sur le champ de bataille « comme mort ». Son calvaire n’est pas fini ! Les Russes passant près de lui veulent l’achever en lui administrant un coup de baïonnette au ventre, un coup de sabre à la main gauche ; c’est sans compter les trois escadrons de cavalerie qui le piétine, « dont un cheval qui m’a marché sur l’épaule » écrit le malheureux. Il survivra comme par miracle ! Arrivé à Brune une vieille dame lui fait du bouillon et… lui lave la tête ! Autre temps, autres remèdes médicaux, dont l’efficacité ne cesse de nous échapper ! A Wagram, plus tard, le sergent Frèche sera de nouveau blessé : une balle lui traversa le haut de la cuisse gauche. Mis hors de combat, il retrouve son village natal de Poissons (dans la Haute-Marne) début novembre 1809.

Son récit méritait de sortir de l’oubli, nonobstant le fait qu’il n’apporte rien de bien nouveau aux épisodes historiques vécus par son auteur.

« Dans le sillage de Napoléon. Mémoire de mes Campagnes (1803-1809), par le sergent Louis Frèche, du 24ème  régiment d’infanterie légère », Centre d’Etudes Napoléoniennes, 1994, 134 p.

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Voici un témoignage peu connu. Il est constitué par la correspondance du capitaine Guillaume Maffre, du 129ème régiment d’infanterie.  Publiées par F. Beaucour (cité précedemment), ce sont 39 lettres émanant de l’auteur. Ce militaire qui décédera à l’hôpital militaire de Strasbourg en juillet 1814, servit d’abord dans les rangs de la 17ème demi-brigade d’infanterie de ligne, qui devint le 17ème de ligne. C’est en mai 1811 que Maffre passe au 129ème régiment d’infanterie de ligne, occupant les fonctions de lieutenant officier-payeur.

Au travers de sa correspondance on le suit en Hollande, en Belgique (1803/1805), puis en Allemagne, en Pologne, en Prusse, en Autriche. Il aurait participé à la campagne de Russie mais l’éditeur ne reproduit aucune correspondance relative à cette dernière. En finalité ce livre est un peu fade et présente un intérêt limité. Le lecteur, en en refermant les pages, ressentira certainement une impression d’inachevé.

« Dans le sillage de Napoléon. Lettres de mes Campagnes (1801-1814), par le capitaine Guillaume Maffre », Centre d’Etudes Napoléoniennes, 2002, 140 p.

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Jean-Louis Lacorde, lieutenant de voltigeur dans les rangs du 84ème régiment d’infanterie de ligne, 3ème bataillon, a laissé un journal écrit quotidiennement et couvant la période qui va de 1803 à 1813. Mais, auparavant, voici quelques mots sur son auteur : Lacorde entre au service le 1er janvier 1803. Il est fait caporal un an plus tard, au 84ème d’infanterie, le 7 janvier 1804, puis fourrier un jour après. Nommé sergent le 1er décembre 1806, puis sergent-major le 1er juin 1808, il atteint le grade de sous-lieutenant le 20 juillet 1809, puis celui de lieutenant le 23 août 1811. Son « Journal » présente un intérêt inégal : Lacorde n’échappant pas au travers, si courant à l’époque,  de décrire encore et toujours les contrées, les villes et villages qu’il traverse avec force détails, ce qui tend à « barber » le lecteur… Parti le dernier jour de l’année 1802 de son village natal, Romagne-sous-Montfaucon (Meuse), il pénètre en Belgique, puis marche jusqu’en Hollande avec son régiment. Le voici en Allemagne en juin 1803, puis de nouveau en Hollande au début de l’année 1804. En août, il découvre le camp de « Zeist ou d’Utrecht », dont il donne une bonne description. En 1805, Lacorde fait partie des troupes embarquées par voie navale à destination des ports du Helder et du Texel. Nous sommes en juin 1805. Les choses deviennent enfin vraiment intéressantes avec sa participation à la bataille d’Ulm et au siège de  la ville du même nom, le 17 octobre 1805. Plus loin, l’auteur évoque la capitulation de la place de Gratz. Il n’est pas présent lors de la bataille d’Austerlitz et le mois de janvier 1806, le trouve en Styrie, notamment à Laybach avant de partir pour le Frioul italien. En avril 1809, Lacorde participe à la bataille de Sacile, en Italie, puis à celle de la Piave, le mois suivant.  En Illyrie, il participe aux combats et assauts donnés aux redoutes de Prewald, au combat de Laybach, puis à celui de Saint-Léonard-sous-Gratz (19 juin 1809). Le 6 juillet 1809, Lacorde se bat à Wagram dont il décrit la violence et les blessés brûlés vifs dans les blés incendiés par les coups de canons… « C’était vraiment un cruel spectacle à voir », écrit l’auteur.  Plus tard il est dans le Tyrol face au soulèvement des paysans. Après un nouveau séjour en Italie, l’auteur retrouve la France en septembre 1810. Il se repose dans son village de Romagne-sous-Montfaucon, bénéficiant d’un congé de six mois.

Après un passage en Suisse et en Allemagne, il est participe à la campagne de Russie, qui a tant marqué les esprits, et en réchappe, laissant au passage quelques belles pages sur ce qu’il a vécu durant cette période. Il sera blessé lors de la bataille de Malojaroslavets (24 octobre 1812), et fait partie du nombre de la multitude qui se presse dans le chaos glacé du passage de la Bérézina ! Il s’en tire avec un pied gelé et la perte de plusieurs orteils… Son « Journal » s’achève le 17  mars 1813, lorsque l’auteur retrouve enfin son village natal pour un repos bien mérité.

Lieutenant Lacorde, « Journal Historique, 1er janvier 1803-17 mars 1813. Publié par Paul Dufournet avec le concours de Dominique Lacorde », Librairie Clavreuil, 1992, 188 p.

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Bien avant de publier le témoignage du lieutenant Lacorde, M. Paul Dufournet avait publié, également à la Librairie Clavreuil le récit du grenadier Jacquin. Francois-Joseph Jacquin, originaire du village de Villers (Doubs) afait partie du 37ème régiment d’infanterie de ligne. C’est à l’âge de vingt ans, en  novembre 1798,  qu’il part aux armées en tant que conscrit. En décembre de la même année, Jacquin  combat en Suisse puis participe à la bataille de Zurich. En 1800, il est successivement en Allemagne, en Prusse et en Autriche. Il retrouve la France qu’avec la paix de Lunéville en février 1801  mais a à peine  le temps de souffler, étant dirigé sans délai vers l’Espagne. En passant à Bayonne, Jacqui, relève le fait que « les bourgeois ont été bien étonnés de nous voir si mal habillé et ils ont été bien plus surpris quand nous leur avons  dit qu’il nous était dû onze mois de solde. » Il ne restera pas  très longtemps en Espagne. Le voici en juin 1802 en Bretagne où des éléments de son régiment doivent s’embarquer pour les Antilles.. Le 1er octobre 1805, Jacquin et son régiment reçoivent l’ordre de partir pour la hollande.  Puis, il gagne l’Italie, avant de rejoindre la Poméranie suédoise. Que de milliers de lieues parcourues par les jambes de ces braves soldats ! Bénéficiant d’un congé bien mérité, Jacquin retrouve sa famille, qu’il n’a pas vue depuis… onze ans ! Sa propre mère ne le reconnait pas ! Son père et ses frères le prennent pour un imposteur ! Il faudra que Jacqui leur montre montre la dernière lettre de sa famille et reçue par lui afin que tout ce petit monde se rendre à l’évidence, non sans force larmes et émotion !

Les retrouvailles seront de courte durée : cinq jours !  Et le voici de nouveau en route, cette fois pour l’Autriche. Il se bat à Wagram : « A trois heures du matin la canonnade faisait déjà un fracas terrible », écrit l’auteur. Après cette fameuse bataille, Jacquin remarque qu’une partie des croix données par l’Empereur sont attribuées par quelques chefs à des militaires n’ayant jamais vu le feu : « Ce sont les plus mauvais soldats qui les ont reçues, des hommes qui n’ont pas porté d’armes et qui n’ont pas vu  l’ennemi de toute la campagne ».  En février 1811, l’auteur quitte l’infanterie pour intégrer la gendarmerie en Hollande. En juin 1813, il est nommé brigadier dans ce même corps, à Paris.  Jacquin assiste à la capitulation de Paris le 30 mars 1814 passe la revue devant Louis XVIII en mai de la même année. Apprenant le débarquement de l’Empereur à Golfe-Juan en mars 1814, il commente la nouvelle en l’affublant du nom péjoratif de « Bonaparte »… En juin 1815, il est expédié en Vendée afin de réprimer les troubles qui s’y déroulent. En 1817, Jacquin termine sa carrière comme capitaine aux gendarmes à cheval et basé à Seyssel, dans l’Ain.  Son témoignage, sans être exceptionnel, mérite d’être lu avec intérêt.

François-Joseph Jacquin, grenadier à la 37ème demi-brigade de ligne, « Carnet de route d’un grognard de la Révolution et de l’Empire. Texte inédit présenté par Antoine Dufournet. Publié par Paul Dufournet », Librairie Clavreuil, 1960, 104 p.

 

 

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( 13 mai, 2020 )

Un témoignage incontournable !

Couv-PEYRUSSE-carré

Il arrive parfois, qu’au détour des pages glorieuses de l’Epopée, apparaisse un personnage oublié ou méconnu. Guillaume Peyrusse, qui fut un des collaborateurs de Napoléon, en fait partie. Entré en 1805, l’année d’Austerlitz, dans les bureaux du Trésor de la Couronne, Peyrusse va débuter une carrière fulgurante. En 1809, alors que se prépare la campagne d’Autriche, Peyrusse est nommé Payeur du Trésor de la Couronne à la suite de l’Empereur.  Dès le lendemain de cette nomination, qui le rapproche de Napoléon, il suit la Grande-Armée. 

C’est là que débute son passionnant témoignage.

Il va raconter notamment toutes les campagnes auxquelles il participe, les batailles dont il est témoin, toujours placé non-loin de Napoléon.

En 1812, débute une des plus fameuses campagnes de Napoléon : celle de Russie. G. Peyrusse suit l’Empereur, toujours en tant que Payeur du Trésor de la Couronne. Cette fonction lui va décidément à ravir, lui, dont la rectitude dans les comptes est légendaire. Aux batailles menées par Napoléon, il oppose des batailles de nombres. Son armée est composée de milliers d’opérations, de colonnes noircies à la plume par des combats d’additions et de soustractions qui doivent donner en finalité un résultat exact. C’est quelquefois pour lui un vrai casse-tête. Mais il n’oublie pas relater tout ce qu’il voit : la bataille de Borodino, Moscou, la ville aux mille clochers, l’incendie dantesque dont elle sera la proie et plus tard l’enfer blanc, ce froid, cette neige qui décimeront la Grande-Armée de l’Empereur, et le fameux passage de la Bérézina qui a tant marqué les esprits !

G. Peyrusse fait partie des survivants. Le voici en Allemagne, où il aura à peine le temps de se reposer. En ce début 1813, il doit suivre Napoléon dans la nouvelle campagne qui commence. En avril, il est à Mayence ; en mai, Peyrusse assiste aux batailles de Lützen et de Bautzen ; en août, il est témoin de la bataille de Dresde qui verra la mort du fameux général Moreau dans les rangs ennemis. Puis ce sera celle de Leipzig, le 16 octobre 1813, que Peyrusse qualifie « d’effroyable boucherie ». En janvier 1814, il est de retour à Paris. L’Empire est menacé. L’héroïque campagne de France commence. Elle est ponctuée par des noms de lieux, qui sont autant de combats et de batailles menés avec courage par les troupes de l’Empereur : Brienne, Champaubert, Montmirail, Vauchamps…

Mais tout est bientôt fini. Napoléon doit abdiquer. G. Peyrusse assiste aux émouvants Adieux de Fontainebleau, le 20 avril 1814, puis c’est le départ pour l’exil: l’île d’Elbe. Durant cet intermède, il joue un rôle capital auprès de Napoléon : c’est lui qui occupe les fonctions de « Trésorier général de l’Empereur et Receveur général de l’île ». Celui que Napoléon aime à appeler, avec son accent si particulier, Peyrousse, a su obtenir la confiance du souverain. Le 26 février 1815, lorsque l’Aigle prend soudain son envol, lorsque Napoléon décide de revenir en France, G. Peyrusse le suit et note tout, depuis le débarquement de la petite armée de l’Empereur à Golfe-Juan jusqu’ à son arrivée triomphale à Paris. Au soir du 21 mars, aux Tuileries,  Napoléon est accueilli par une foule en délire; moments d’une intensité incommensurable ! Deux jours après, l’Empereur nomme G. Peyrusse, Trésorier général de la Couronne. Il s’installe non loin du cabinet du souverain, se tenant toujours prêt à répondre à ses sollicitations. Peyrusse, travailleur infatigable, entreprend alors de remettre en ordre les comptes fastidieux de l’Empire. Resté à Paris, il ne participe pas à la campagne de Belgique. Le 21 juin 1815, à trois heures du matin, il apprend la défaite de Waterloo… Tôt ce même jour, Napoléon arrive à l’Élysée et convoque aussitôt Peyrusse afin de remettre de l’ordre dans ses finances. Mais l’Histoire suit son cours inexorable : l’Empereur  doit abdiquer pour la seconde fois.

 « Je rentrai aux Tuileries le cœur navré », écrit-il, après avoir rencontré Napoléon une ultime fois au château de Malmaison et assisté à son départ pour un exil, cette fois, définitif…

Ce sont les « Mémoires » de ce personnage attachant que nous vous proposons de découvrir, et ce dans une version intégrale. En effet, J’ai pu avoir accès au manuscrit original écrit de la main de Guillaume Peyrusse. L’ensemble a été complété par de nombreuses notes qui viennent éclairer cet important témoignage. »

CB.

Paru en 2018 aux Editions AKFG, 63,  rue Grande, 77300 FONTAINEBLEAU. Tél: 09 73 68 64 07

On peut commander cet ouvrage en ligne, sur le site de l’éditeur:  http://akfgedition.com/product/baron-guillaume-peyrusse

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( 31 mars, 2020 )

Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais…

Ce témoignage qui fut publié dans le Carnet de la Sabretache, en 1923, est celui d’un royaliste. Malgré les inexactitudes qu’il recèle, l’atmosphère des jours qui précédèrent et qui suivirent le retour de l’Empereur y est bien retranscrite.

C.B.

Il semble qu’il ne reste plus rien à dire sur le Retour de l’île d’Elbe. Cependant, le récit qui va suivre nous a paru intéressant, non seulement parce qu’il nous donne les impressions d’un témoin de ce prodigieux événement, mais parce qu’il contient des détails inédits. Son auteur, le baron Balthazard Hubert de Saint-Didier, qui se livrait à de fréquentes allées et venues entre son château de La Tour-de-Priay, situé dans le département de l’Ain, et le domicile qu’il possédait à Lyon, était, par sa situation personnelle et par l’étendue de ses relations, mieux placé que bien d’autres pour Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais... dans TEMOIGNAGESconnaître l’état d’esprit des populations au milieu desquelles il vivait et pour tenir ses renseignements des meilleures sources. Il se rendait de Priay à Lyon, lorsqu’il apprit, à Montluel, le débarquement et l’arrivée imminente de l’Empereur. Comme il atteignait le but de son voyage, le comte d’Artois, accouru en toute hâte, venait d’arriver de Paris pour organiser la résistance. Il put donc de rendre compte par lui-même des efforts infructueux et du départ précipité de ce prince, assister à l’entrée de Napoléon et s’instruire en détail de ses moindres faits et gestes. C’est ainsi qu’il sut, bien avant que les « gazettes » aient eu le temps de les relater, tous les incidents survenus depuis le départ de l’île d’Elbe jusqu’à l’arrivée de l’Empereur à Lyon et fut ensuite et fut ensuite parfaitement informé de ceux qui marquèrent la fin de sa marche sur Paris. Le retour de Napoléon entraînait des conséquences trop graves pour ne pas produire une profonde sensation. Le baron de Saint-Didier dut en être d’autant plus ému que ses sentiments personnels et ses traditions de famille le rattachaient étroitement aux Bourbons. En effet, son père, le baron Ennemond Hubert de Saint-Didier, mestre de camp de cavalerie en 1773, et chevalier de Saint-Louis, avait été écuyer servant de Madame, comtesse de Provence. Lui-même, était né à Lyon, le 19 février 1779, mort à Neuville-sur-Ain en 1863.

Comte Louis de COLBERT-TURGIS.

Chaque jour la sollicitude du Roi s’étendait sur tous les points de l’administration. Des règlements justes, sur toutes ses branches, accroissaient le bonheur des Français et leur faisaient espérer un avenir calme. Toutes les plaies se fermaient. Les esprits qui avaient été le plus égarés se rattachaient de bonne foi au seul gouvernement juste et doux que la France eût éprouvé depuis ses affreuses convulsions. Mais l’esprit du mal n’était pas éteint. Quelques députés laissaient voir dans les discussions une habitude de révolution qui se trahissait jusque dans leurs expressions peu mesurées. Les grands mots de « Liberté », d’ « Egalité », de « Droits », dont trop de ses membres avaient fait un si cruel abus, retentissaient trop souvent dans cette Assemblée. Carnot avait fait un « mémoire » qu’il avait eu l’imprudence de dédier au Roi, où, sous prétexte de l’éclairer sur l’état des esprits, il attaquait avec silence les actes de son gouvernement. M. Méhée de La Touche dans une « lettre à l’abbé de Montesquiou » et dans un « mémoire » intitulé « Dénonciation au Roi des actes par lesquels les ministres de Sa majesté ont violé la constitution », se livrait à ses attaques non moins violentes et non moins injustes contre l’autorité royale. Le Roi, dans son système de douceur, de modération, d’était contenté de laisser dans l’oubli d’aussi horribles pamphlets. Les campagnes ne cessaient d’être travaillés par des émissaires. Quelques associations secrètes répondaient avec audace et profusion toutes les calomnies et les faussetés possibles. De nouvelles plus absurdes les unes que les autres, entretenaient un doute dangereux sur la force, la durée du gouvernement. Celle qu’ils se plaisaient le plus à répandre, et dont l’effet devait être si puissant, était le retour prochain de Buonaparte qui, en nourrissant l’espérance coupable de quelques uns, empêchait les autres de se livrer franchement et avec confiance à un gouvernement dont on leur présageait la chute prochain. Les administrations, suivant le plan que leur traçait la conduite du Roi, de qui on éloignait, sans doute, des rapports qui eussent peut-être excité une surveillance plus active, semblaient mépriser de tels bruits et ne prenaient aucune mesure pour comprimer les malveillants, dont l’audace s’accrut au point d’annoncer l’arrivée de Napoléon pour les premiers jours de mars. On ne peut douter, maintenant, que ces bruits ne fussent le résultat d’une conspiration affreuse, dont les rameaux propagateurs s’étendaient au loin et dont les chefs de l’Etat dirigeaient dans l’obscurité les horribles ressorts. Enfin, le 8 mars [1815], comme nous revenons à Lyon, nous apprîmes, à Montluel, une nouvelle qui nos terrassa. On nous dit que Buonaparte avait débarqué, avait pris Grenoble et serait peut-être le soir même à Lyon. Le peuple était dans l’étonnement, encore incertain de la vérité d’événements qu’on lui avait annoncés si souvent. Nous poursuivîmes notre route, et, aux environs de Lyon, nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où l’on s’attendait d’un instant à l’autre à voir une révolution. Monseigneur le comte d’Artois était arrivé dans la nuit du mercredi 8 mars, au soir, à Lyon, avec le maréchal Macdonald. Le lendemain, il passa une revue des troupes qui étaient à Lyon, se composant du 24ème régiment de ligne, du 20ème, venue de Montbrisson, et du 13ème de dragons. Brayer, avait donné pendant tout l’hiver des démonstrations les plus exaltées de son attachement au Roi et à sa famille. Ses dragons étaient, selon lui, « parfaitement dévoués à sa cause et on pouvait compter autant sur eux que sut lui-même ». Le peu de zèle, ou plutôt le froide contenance de ces militaires ne montrèrent que trop au Prince combien peu il devait compter sur de pareils défenseurs. La Garde nationale, en grande partie, avait les meilleures dispositions ; mais n’étant pas exercée au maniement des armes, sans munitions, sans canons, et conduite par des chefs dont la majorité ne connaissait pas la guerre et que des intérêts particuliers éloignaient de ses dangers, elle ne pouvait offrir un bien grande ressource. Les démonstrations que le Prince reçut de sa bonne volonté lui furent extrêmement sensibles ; mais il était trop tard pour accepter des services dans lesquels Son Altesse prévoyait qu’elle serait mal secondée. Depuis plusieurs mois cette garde demandait qu’on lui accordât quelques pièces de canon ; mais, ou les circonstances, ou plus vraisemblablement, le plan des conspirateurs s’opposaient à ce que l’on multipliât les points d’une résistance que l’on redoutait. Une inscription volontaire pour s’armer fut bientôt remplie dans cette même gare ; mais les mesures étaient si bien prises que l’on ne trouva même pas des fusils en état et quelques cartouches à distribuer. La journée du jeudi se passa en reconnaissances dans les environs de la ville, en expéditions d’ordres pour réunir à Lyon des troupes. Le 4ème régiment de hussards, en garnison à vienne, se mit en marche ; mais à Saint-Symphorien d’Ozon, les officiers firent prendre au régiment la route de Bourgoin où ils se réunirent à Buonaparte. On avait proposé de couper le pont de La Guillotière et le pont Morand. On dit que le mécontentement que la populace témoigna, fit que le Prince se borna à faire placer quelques tonneaux pleins de terre ou fascines pour embarrasser et défendre le passage. Les gazettes étaient pleines d’adresse des différents corps qui juraient fidélité au Roi. Celui-ci avait, dès le 6 mars, par une proclamation, convoqué extraordinairement les Chambres qui avaient été ajournées le 31 décembre dernier, et par une ordonnance du même jour, déclaré traître à la patrie Napoléon Buonaparte, ainsi que les militaires et employés de tous grades ou administrateurs qui lui prêteraient aide et tout individu prenant part à la révolte. Une proclamation du comte d’Artois, appelait à Lyon tous les bons Français pour la défense du trône. Une autre, du ministre de la Guerre (Soult, duc de Dalmatie) à l’armée, en date du 8 mars 1815, contenait cette phrase : « Bonaparte…cherchera-t-il des traîtres parmi ces soldats qu’il a trompés ?…Il nous méprise assez pour croire que nous pouvons abandonner un souverain légitime, pour un homme… qui n’est plus qu’un aventurier !…etc. » Le préfet du Var avait envoyé des coursiers à tous les préfets voisions pour les avertir du débarquement de Buonaparte, et celui de Lyon l’avait annoncé télégraphiquement, le 5 mars 1815, à Paris. Cette annonce parut si extraordinaire que l’on ne put y ajouter foi et qu’une seconde dépêche la confirmât. On ne savait point encore de détails précis sur cet événement. On savait seulement que Buonaparte était entré sans coup férir à Grenoble ; qu’i : s’avançait sur Lyon, et on s’attendait à la voir s’y présenter à tout moment. Le 10, Monseigneur le comte d’Artois, après avoir, vu l’impossibilité de défendre Lyon, fait partir les caisses du gouvernement, mais non celles de la ville, voulut encore tenter un dernier effort sur les troupes. Une revue se fit sur place Bellecour. Le Prince y parut, accompagné du maréchal Macdonald. Il y parla aux soldats avec cette bonté qui lui est si naturelle ; mais la plupart des officiers, déjà gagnés, ou comptant sur un succès certain de Napoléon, se turent et m^me empêchèrent leurs soldats de faire le moindre signe qui put faire paraître l’émotion dont plusieurs ne pouvaient se défendre. On m’a assuré avoir vu et entendu un maréchal des logis passant derrière les rangs des dragons répétant à mi-voix : « Silence dragons ! Silence ! ». Le Prince leur dit (en les voyant muets au cri de « Vive le Roi ! ») : »Enfin, mes amis, dites au moins « Vive la Patrie ! ». Alors, la honte, sans doute, les retint dans le même silence. A 10 heures du matin, je traversais la place. L’on m’avait dit que le Prince était déjà parti. Un groupe d’officiers à cheval était près d’une troupe en bataille. En m’approchant, j’y reconnus le Prince qui parlait encore avec bonté à ces militaires qui le trahissaient déjà dans leur cœur. Sa figure noble était sereine. Il paraissait pourtant fatigué de tout ce qu’il avait fait depuis son départ de Paris. Après avoir étudié quelques minutes cette figure noble et malheureuse, je ne pus continuer et me retirai en versant des larmes sur lui et sur mon pays. Il partit, peu après, avec une seule voiture escortée par quatre gendarmes. Les troupes restèrent en bataille sur la place. Une petite partie des gens se portait sur le quai du Rhône. Nul cri ne se faisait encore entendre. Tout était dans la stupeur. A une heure, le 23ème régiment se mit en marche, en colonne, sur la place de la Charité, la cocarde blanche et le drapeau royal déployé. On disait vaguement qu’il se portait pour défendre le pont de La Guillotière, où Buonaparte était déjà arrivé… Au moment où il tournait sur la place de la Charité, on vit paraître, sur le pont, quelques hussards de son parti. La colonne fit halte. Le maréchal était auprès du poste du pont avec le comte de Damas. Il pérorait des murmures s’élevèrent et un soldat courut, la baïonnette en avant sur lui, en le menaçant. Alors, voyant que tout était perdu, ils partirent au galop. Deux ou trois dragons le poursuivirent, sabre à la main, sur place et les eussent atteints, si le jeune Damas, qui avait été chef de partisans pour Napoléon, n’eût arrêté ces furieux. Ces messieurs partirent aussitôt dans la voiture de Macdonald ; celle auprès de M. de Damas fut ramenée par des dragons. Après une halte d’un quart d’heure, le régiment revint se mettre en bataille sur la place. Alors quelques petits polissons parurent sur la place, criant : « Vive l’Empereur ! ». Leur nombre grossissait peu à peu de plusieurs individus dont les vêtements en lambeaux rendaient ce cri plus affreux. Enfin, sur les 2 heures, un détachement des troupes impériales entra et se mit en bataille, à quatre pas du 23ème, en poussant des cris de « Vive l’Empereur ! ». Alors, de toutes parts, parurent des groupes de la dernière classe du peuple poussant les mêmes cris. Le 23ème était toujours dans un silence parfait avec la cocarde blanche et le drapeau royal, mais ployé. Après environ une demi-heure passée ainsi en regard l’un de l’autre, deux ou trois hussards vinrent au galop. Les officiers du 23ème se formèrent en groupe autour d’eux, reçurent les premières des proclamations imprimées de Buonaparte, qui aussitôt furent distribuées aux soldats et au peuple avec profusion, avec des cocardes tricolores. Celles-ci remplacèrent bientôt toutes les cocardes blanches. Il entra successivement plusieurs petits détachements de troupes, infanterie et cavalerie, et on attendit l’arrivée de leur chef. Buonaparte n’entra dans la ville que sur les 8 heures du soir, accompagné d’une foule de gens de la lie du peuple qui, comme des forcenés, criaient : « Vive l’Empereur ! » en injuriant les personnes que la curiosité faisait mettre aux fenêtres. Peu après, ayant crié d’illuminer, ils jetèrent des pierres contre la plupart des fenêtres des maisons situées au nord de la place, surtout celles où l’on avait remarqué le plus de zèle, soit pour les illuminations des fêtes royales, soit par l’affluence à ces mêmes fêtes. Le Café Berger fut entièrement pillé et le désordre eût été bien grand si Buonaparte lui-même n’eût ordonné au maire de le faire cesser. Des paysans de La Guillotière et des environs étaient accourus dans l’espoir du pillage de la ville, et, le lendemain, plusieurs paysans de villages plus éloignés arrivèrent avec des sacs et des charrettes pour tirer leur part d’un événement qui leur paraissait tout naturel. M. Defargues, maire, avait fait afficher une proclamation assez sage pour la circonstance : »Vous allez, disait-il, revoir dans vos murs cet homme célèbre…etc., qui releva vos murailles, ranima votre commerce éteint, etc.… Recevez-le avec le calme qui convient aux circonstances…, etc., etc., « Le maire, à la tête du conseil municipal, fut le complimenter à l’archevêché. Il les reçut d’abord assez froidement, et, après plusieurs questions sur le commerce, l’état de la ville, il demanda si les dissensions entre les classes de la noblesse et des négociants étaient finies, ajoutant sur les prétentions de la noblesse, sur son orgueil, plusieurs phrases aussi injurieuses que fausses. M. d’Ambérieu, membre du conseil, répondit avec vigueur sur ces fausses imputations, sur l’état de la noblesse de Lyon, presque entièrement sortie du commerce, sur le mépris que lui-même avait commencé à montrer pour la noblesse qui, dans tous les cas, n’avait pu s’attacher à un prince qui l’accablait en toutes occasions…, etc. Buonaparte, peu accoutumé à une discussion aussi vigoureuse, parut touché du zèle que montrait ce Lyonnais et demandant son nom et son état reçut de ce respectable vieillard un exemple de ce peuvent la fermeté et le désintéressement joints à cause juste. On dit que, parlant de la beauté de la place de Bellecour, un membre de ce conseil dit : « Il y manque une statue ! » L’Empereur vit la basse flatterie et regarda cet homme avec mépris. Après les premiers moments de cette audience, Buonaparte se dérida, se mit à causer familièrement, prenant souvent quelques pastilles [sic], et prenant l’air tout à fait « bonhomme ». C’est ainsi que plusieurs présentes l’ont dépeint. Les grands vicaires lui ayant été présentés il leur fit une sortie sur le zèle de quelques prêtres : « Prêchez la morale et rien de plus, leur répéta-t-il, et soyez sage ! »-« Nous le serons toujours, Sire, etc. » L’on apprit alors des détails sur cette expédition singulière et audacieuse que les journaux ne donnèrent que plusieurs jours après. Buonaparte avait eu de fréquentes relations avec la France pendant tout le temps de son exil et surtout avec l’Italie. Sa sœur Caroline, reine de Naples, était venue souvent à l’île d’Elbe. Les soldats croyaient même que Marie-Louise y était venue. Ils disaient qu’à une certaine époque leur souverain s’était retiré dans une maison de campagne dans l’intérieur de l’île, y était demeuré six à huit jours seul, des gardes empêchant toutes personnes d’approcher. Ils en concluaient que c’était alors que cette princesse y était présente. Depuis plusieurs mois, Buonaparte entretenait ses confidents du projet vague de revenir en France, mais sans en désigner l’époque. Il y avait, dans le mois de décembre, renvoyé plusieurs soldats et officiers, sans doute pour sonder les esprits. Enfin, le 26 février, à 5 heures du soir, il s’embarqua à Portoferraio sur un brick de 25 canons avec 400 hommes de sa garde. Trois autres bâtiments portaient 400 hommes d’infanterie et 100 chevau-légers polonais. Il échappa, avec son escadre, à la croisière anglaise. On dit que lord Bentinck, qui la commandait, était alors descendu à Livourne où il était épris d’une dame [Ces faits sont exacts mais il s’agit du colonel Neil Campbell, chargé de la surveillance au large de l’île d’Elbe.]. Quoiqu’il en soit, on ignore comment il a pu se justifier et même s’il a été obligé de le faire, les journaux anglais n’ayant plus reparlé de la motion faite au Parlement d’examiner sa conduite et de le juger. Il en fut de même de la croisière française, composée de deux frégates et d’un brick qu’il rencontra à quelques lieues de Livourne. Le 1er mars 1815, à 3 heures après-midi, il entra au Golfe-Juan près d’Antibes. Un capitaine et 25 hommes se présentèrent dans cette ville, mais le gouverneur les fit prisonniers. Le débarquement effectué, on bivouaqua jusqu’à 11 heures. Napoléon se porta alors sur Cannes, Grasse, Saint-Vallier, et arriva le 2 au soir, au village de Séranon, ayant parcouru 20 lieues. Le 3, il était à Barème ; le 4, il dînait à digne ; le 5, le général Cambronne, venu de l’île d’Elbe, occupait Sisteron, tandis que Buonaparte couchait à Gap. Le lendemain 6, l’Empereur atteignait Corps, et Cambronne, avec 40 hommes, poussait jusqu’à La Mure. Il y rencontrait l’avant-garde d’un corps de 6000 hommes, venue de Grenoble pour s’opposer à sa marche. Cette avant-garde, après avoir refusé toute communication, s’était repliée de 3 lieues en arrière, vers les lacs de Laffrey. Buonaparte s’y porta. Il y trouva un bataillon du 3ème de ligne, une compagnie de sapeurs et une compagnie de mineurs ; en tout, 7 à 800 hommes. Le chef d’escadron Raoul se présenta à eux pour parlementer. On refusa de l’entendre. » Napoléon, dit « Le Moniteur », mit pied à terre et s’avança, suivi de sa garde portant l’arme sous le bras. Il se fit connaître et dit que « le premier soldat qui voudrait tuer son Empereur le pouvait ». Ce fut le signal de la défection. On cria de part et d’autre : « Vive l’Empereur ! » Des cocardes tricolores furent distribuées. L’un assura, dans le temps, que l’on creva plusieurs tambours de la troupe royale, qui avaient été d’avances remplis des ces cocardes. « Le Moniteur » a fait tenir à Buonaparte un discours à ces soldats où il dit : « Je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime, n’ayant pas été élevé par la nation. Demandez à vos pères et au peule ici présent : ils vous diront que vous êtes menacés du retour des dimes, des droits féodaux… Ce n’est-il pas vrai, paysans ? »-« Oui Sire, on voulait nous attacher à la terre. Vous êtes l’Ange du Seigneur…etc. » auraient répond ses auditeurs ; mais on peut douter du récit de la gazette officielle et récuser les témoins. Napoléon continua alors à marcher sur Grenoble. Près de Vizille, l’adjudant-major du 7ème de ligne vint lui annoncer que le colonel Labédoyère venait avec son brave régiment se joindre à l’Empereur. Il le rencontra à une lieue de Grenoble et logea le soir même dans un faubourg de cette ville. Le colonel Labédoyère, né à Paris en 1786, venait d’épouser depuis peu la nièce du comte de Damas, gouverneur de Lyon, et le Roi l’avait nommé, à cette occasion, colonel du 7ème de ligne. Le général Marchand, qui commandait la place de Grenoble, y avait réuni le 3ème du génie, le 4ème d’artillerie, -celui où Buonaparte avait été élevé au grade de capitaine vingt-cinq ans avant, deux bataillons du 5ème et les fidèles hussards du 4ème, dit « Le Moniteur ». Marchand se retira dans le Fort Barraux. Sa femme fut, dit-on, se jeter aux pieds de Napoléon pour l’excuser. Le préfet de l’Isère, M. Fourier, avait quitté Grenoble à l’entrée de Buonaparte, qui lui fit dire qu’il l’attendait à Bourgogne, où, en effet, il alla le rejoindre et entra avec lui à Lyon où il fut nommé préfet. On a cherché à excuser sa conduite en disant qu’associé, à une époque glorieuse, à la destinée de Buonaparte, comme savant, En Egypte, il n’avait eu, pour récompense de ses travaux, que cette préfecture de l’Isère où le Roi l’avait confirmé. Il s’y était, de tout temps, attiré l’estime générale en cherchant à éluder ou modérer les lois rigoureuses de son gouvernement. Il se vit alors sans ressources et crut pouvoir se rattacher à une cause qu’il voyait vigoureusement soutenue. Le 9, Buonaparte coucha à Bourgoin. Les paysans du Dauphiné l’entouraient et l’accompagnaient depuis longtemps en proférant mille injures contre le gouvernement royal, les nobles, etc., et criant : « Vive l’Empereur ! » Buonaparte se montra fort peu pendant les deux jours qu’il resta à Lyon. On dit que, fatigué des cris d’une populace exaltée qui entourait son palais, il dit à ses officiers : « Que l’on fasse retirer cette canaille et qu’on me laisse en repos ! » [Propos douteux venant de l’Empereur. Rappelons que le témoin est royaliste]. Il avait fait afficher les proclamations qu’il nous avait apportées de l’île d’Elbe, datées du Golfe-Juan, le 1er mars 1815. L’unes d’elles, adressée à l’armée, disait : « Soldats, nous n’avons pas été vaincus. Deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, leur pays, leur Prince, leur Bienfaiteur…etc.… Dans mon exil, j’ai entendu votre voix…Arborez cette cocarde tricolore !… vous la portiez dans nos grandes journées… Vos biens, vos rangs, votre gloire, les biens, les rangs et la gloire de vos enfants n’ont pas de plus grands ennemis que ces princes qui vous ont été imposés par l’étranger…Les vétérans des armées sont humiliés…Venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef… Son existence est la vôtre ! … La victoire marchera au pas de charge, et l’Aigle avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame…etc.… ». Une autre, s’adressant au peuple français, s’exprimait ainsi : « La défection du duc de Castiglione [Le maréchal Augereau] livra Lyon sans défense aux ennemis. L’armée qu’il commandait «était nombreuse et brave et à même de battre le corps d’armée autrichien qui lui était opposé et d’arriver sur le flanc gauche de l’armée qui menaçait Paris. Les victoires de Champagne, l’insurrection des paysans de Lorraine, de Franche-Comté, de Bourgogne, etc.…avaient mis celle-ci dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point d’être plus puissants…etc.…etc. Dans ces grandes circonstances, mon cœur fut déchiré… Je m’exilai. Elevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Un gouvernement national et une dynastie née dans votre révolution peuvent seuls garantir vos nouveaux intérêts. J’ai entendu vos plaintes et vos vœux. J’ai traversé les mers au milieu des périls. Je viens reprendre mes droits qui sont les vôtres. La Nation a le droit de se soustraire au joug imposé. C’est à vous seuls et braves de l’armée que je me fais et me ferai toujours gloire de tout devoir. » Une autre, des généraux, officiers et soldats de la Garde Impériale disait à l’armée : « Nous vous avons conservé votre Empereur, malgré les nombreuses embûches qu’on lui a tendues. Nous vous le ramenons…etc. Foulez aux pieds la cocarde blanche, signe de la honte. Les Bourbons n’ont rien oublié ni rien appris ! Selon eux, vous êtes des rebelles, et l’on vous punira quand ils seront assez forts. Il faudra avoir une naissance conforme à leurs préjugés pour être officier. Le soldat sera toujours soldat ; le peuple n’aura que les charges. On a avili la Légion d’honneur en la distribuant à tous les traîtres et en lui ôtant ses privilèges politiques. Soldats de la grande Nation, du grand Napoléon, venez nous rejoindre…etc.…etc. Enfin, pour ses adieux aux Lyonnais, l’Empereur avait fait afficher cette quatrième proclamation : « Au moment de quitter votre ville pour me rendre dans ma capitale, j’éprouve le besoin de vous faire connaître mes sentiments. Vous avez toujours été au premier rang dans mon affection. Le caractère élevé qui vous distingue spécialement vous a mérité toute mon estime… Je reviendrai m’occuper de vos besoins, etc.… Lyonnais, je vous aime ! » Le matin de son départ, il fit une multitude de décrets qui ne parurent qu’après son entrée son entrée à Paris : sur le licenciement de la maison du Roi ; la suppression des ordres royaux ; le renvoi des émigrés, non rayés, hors de France ; le rappel des juges destitués ; la dissolution de la Chambre des pairs et de la Chambre des communes ; enfin la convocation des collèges électoraux des départements à Paris, au mois de mai, pour assister au couronnement de l’Impératrice et de son fils [Confusion de la part de l’auteur ! Il s’agit de la remise des aigles au Champ-de-Mars]. Enfin, Buonaparte, précédé de toutes ses troupes, partit, le 13 mars, à 2 heures après-midi. Il passa successivement à Villefranche, Mâcon, Tournus, Chalon ; coucha, le 15, à Autun ; le 16, à Avallon, et fut rejoint à Auxerre par le 14ème de ligne, le 6ème de lanciers, et le maréchal Ney, qui avait prendre, à tout son gouvernement, la cocarde tricolore avant de partir. Le 13, il y avait eu à Bourg une insurrection avec attroupements et cris de « Vive l’Empereur ! » On avait entouré la préfecture. Le préfet, M. Capelle, menacé, parvint à s’échapper. Il se rendit en toute hâte à Lons-le-Saulnier, où était le maréchal Ney, et lui dit, qu’ « entouré de traîtres, il pensait trouver en lui un fidèle sujet du Roi. » Le maréchal balbutia quelques vagues paroles et finalement déclara à M. Capelle qu’il allait passer ses troupes en revue. A celles-ci, il dit que « Napoléon était rentré en France pour se replacer sur son trône ; qu’il était maître de Grenoble et de Lyon ; mais qu’il pensait qu’ayant juré fidélité au Roi elles s’opposeraient à son entreprise et crieraient : « Vive le Roi ! » On lui répondit -comme il s’y attendait- par : « Vive l’Empereur ! »-« Eh bien oui mes amis, « Vive l’Empereur ! » reprit-il ; puis, se tournant vers le préfet, il ajouta : « Vous voyez, Monsieur, ce qu’il se passe ? »-« Oui, Monsieur, répondit celui-ci, je vois quel est mon devoir ». Et il lui demanda un passeport pour Paris ; mais ayant appris, en route, que le Roi en était parti, il passa sans danger en Suisse. Ney fit aussitôt la proclamation suivante, datée du 13 mars : « La cause des Bourbons est à jamais perdue ! La dynastie légitime que la Nation a adoptée va remonter sur le trône. C’est à l’Empereur Napoléon qu’il appartient seul de régner sur notre beau pays. Que la noblesse des Bourbons s’expatrie de nouveau, etc., ou qu’elle consente à vivre avec nous, que nous importe ! La liberté triomphe ! Je vous ai souvent mené à la victoire ; je vais vous mener à cette phalange immortelle que l’Empereur conduit à Paris, etc. » Le Roi, prévoyant que toute résistance de la part des troupes fidèles serait inutile, l’armée étant en pleine défection, fit rapprocher de Paris tout ce qui lui était attaché, et partit lui-même, le 19 mars, à minuit, suivi de quelques gardes du corps, laissant les Parisiens consternés, et emportant les regrets de la plus grande partie de cette immense population. Buonaparte, arrivé à Fontainebleau, le 20, à 4 heures du matin, apprit, à 7 heures, le départ du Roi, mais ne voulut ou n’osa entrer à Paris qu’à 9 heures du soir. Le 21, il passa une revue. « Le Moniteur » dit qu’il fit aux troupes un discours que sa longueur peut faire supposer, en grande partie, l’ouvrage du journaliste. « Je comptais sur l’amour du peuple et des soldats… La gloire de ce que nous venons de faire est toute au peuple et à vous… Le trône des bourbons était illégitime, puisqu’il était relevé par les étrangers ; qu’il avait été proscrit par nos Assemblées nationales et qu’il n’offrait pas de garantie… Le trône impérial peut seul garantir les droits du peuple et votre gloire…etc. » Et il leur distribua des Aigles en les pérorant de nouveau sur la trahison… les circonstances malheureuses… etc.… et termina par ces mots : «Enfin, jurez de les défendre…etc. » Carnot fut nommé ministre de l’Intérieur, Caulaincourt, duc de Vicence, ministre de l’Extérieur. Le roi, sous le nom de « comte de Lille » quitta Lille le 23. M. de Bossi ancien préfet de l’Ain, alors préfet de la Manche, fit une proclamation où il annonçait au peuple « l’entrée de Napoléon le Grand à Paris, fier et attendri de revoir son Libérateur, don Héros, son Père… etc.

BARON HUBERT DE SAINT-DIDIER

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( 18 mars, 2020 )

Benjamin Constant…

Benjamin Constant

« Suisse à la Jean-Jacques [Rousseau], coureur d’aventures galantes,  passant à l’amour orageux avec Mme de Staël au culte platonique avec Mme Récamier, transformant en épanchements littéraires les phases de sa vie intime, cœur et esprit mobiles, imprégné du scepticisme et de l’incrédulité du dix-huitième siècle ; c’est le type de l’incohérence. Ses variations politiques lui ont valu une place d’honneur dans le dictionnaire des girouettes. Il soutint d’abord le Directoire, puis accepta d’entrer au Tribunat. Ses relations avec Mme de Staël combinées avec des intrigues politiques l’obligèrent à demeurer à l’étranger pendant le temps de l’Empire. Rentré à Paris en 1814, il mène dans les « Débats » une violente campagne royaliste. Rien ne peut donner idée de la fureur avec laquelle il fonça sur l’Empereur, exilé inoffensif pour le moment. Il faut citer quelques phrases qui paraissent incroyables de la part d’un écrivain dont le talent n’était pas sans charme ni délicatesse.  On venait d’apprendre le débarquement de Napoléon à Cannes [Golfe-Juan]. Chacun à Paris pensait que c’était là une aventure de casse-cou, sans lendemain.

Benjamin Constant écrit :

« Nous subirons sous Bonaparte un gouvernement de mamelucks. C’est Attila, c’est Gengis-Khan, plus terrible et plus odieux. Il prépare les ressources de la civilisation pour régulariser le massacre et pour administrer le pillage. Une année du règne de Louis XVIII n’a pas fait répandre autant de larmes qu’un seul jour du règne de Bonaparte. Je n’irai pas, misérable transfuge, me traîner d’un pouvoir à l’autre, couvrir l’infamie par le sophisme et balbutier des mots profanes pour racheter une vie honteuse. »

Cet article parut dans les « Débats » le 19 mars 1815. Le lendemain, Napoléon entrait aux Tuileries. Trois semaines plus tard, en avril, le « misérable transfuge » acceptait de l’Empereur une place de conseiller d’État. A cette absence de principes, Benjamin Constant ne joignait pas le courage. Quand il vit Napoléon à Paris, il se crut perdu. Il ne songea qu’à en finir avec la vie. Il se réfugia chez un ami et, déjà, il commença ses apprêts, certain qu’il ne ferait que devancer de quelques heures le châtiment. Une dépêche le mande aux tuileries, raconte Edgar Quinet. Il obéit, non sans crainte. Napoléon le reçoit d’un air riant. C’est à lui qu’il veut parler de liberté et de constitution ; c’est à  lui qu’il veut s’ouvrir.

« Et sachant qu’il s’adresse à un écrivain, c’est la liberté de la presse qu’il invoque. Il est pleinement converti sur ce point. L’interdire serait un acte de folie. Qu’au reste, Benjamin constant, lui apporte ses idées, ses vues ; il est  prêt à accepter ce qui est possible. Tout cela entremêlé de caresses et de sourires, comme en ont les maîtres du monde. Ces discours ne durèrent pas moins de deux heures. »

Benjamin constant se laissa facilement enguirlander. Pendant les quelques jours où Napoléon parut assuré sur le trône, il garda l’attitude du parfait courtisan. C’était, de part et d’autre, une comédie. Chacun savait qu’il reprendrait sa liberté et agirait selon sa vraie nature, dès que le spectacle aurait pris fin ; tout le monde, sauf peut-être Napoléon, savait qu’il serait de courte durée ! 

(A. PERIVIER, « Napoléon journaliste », Plon, 1918, pp.331-333.)

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Benjamin Constant de Rebecque (1767-1830) a laissé des « Mémoires sur les Cent-Jours » (Pauvert, 1961), non dépourvus d’intérêt.

 

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( 1 mars, 2020 )

Le 1er mars 1815 à Antibes (1ère partie)…

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Les détails du débarquement de Napoléon au Golfe Juan et la maladroite tentative, d’ailleurs infructueuse, qu’il fit dans l’après-midi du 1er mars 1815 pour s’emparer de la place d’Antibes, sont bien connus, tant par les récits des compagnons de l’empereur (Peyrusse, Laborde), et ses complices involontaires (le capitaine de la polacre, « Le Saint-Esprit »), que par les rapports officiels des commandants royalistes de la place (le commandant d’armes Cunéo d’Ornano, le général Corsin). Mais on n’a pas encore, sauf erreur, recueilli un récit de cette aventure par un bourgeois d’Antibes, et la description des sentiments qu’elle  put éveiller dans cette paisible population. Le hasard nous fournit un document de ce genre : on le lira ci-après .

C’est une lettre écrite par un habitant d’Antibes, nommé Ardisson, à son compatriote et ami le docteur en médecine Michel Provençal, professeur à la Faculté des Sciences de Montpellier. Provençal resta toute sa vie en relations étroites et suivies avec Cagnes, son village natal, et les villes voisines, Cannes, Grasse, Antibes , Fréjus, Nice ; il s’intéressait  fort à la chronique politique, médicale, voire même scandaleuse, de son pays d’origine. Connaissant ses goûts et sa curiosité historique, Ardisson a rédigé pour lui une véritable relation, très circonstanciée, de la surprise manquée d’Antibes par les grenadiers elbois et des autres incidents du débarquement. Sur bien des points, sa version diffère de celle des témoins bonapartistes, non oculaires, et aussi des rapports officiels. Sans garantir absolument que la version d’Ardisson soit la bonne., il faut remarquer qu’il est un témoin désintéressé et que sa lettre est écrite le 4 mars 1815, le surlendemain même de l’incident, ses souvenirs étant encore très présents et très nets. Il semble donc que son récit mérite [une certaine] confiance. Il est au mois fort intéressant. 

L.-G. PELISSIER 

Mon cher ami, 

Vous ayant adressé depuis peu de jours votre malle de linge, lorsque M. Guide arriva et me remit votre lettre du 12 décembre dernier avec les livres pour moi et pour l’ami Risso de Nice, cela fut cause que je différai de vous en accuser la réception, espérant de recevoir une nouvelle lettre de votre part qui m’apprit que votre linge vous était parvenu. Bien que vous ne m’ayez rien dit, je ne pense pas moins que les livres que vous avez eu la complaisance de m’envoyer m’ont fait plaisir. Je vous remercie de la peine, et particulièrement du « Traité des maladies chroniques » de M. Dumas que vous y avez ajouté. Je les ai lus avec bien de satisfaction (sic). Je ne doute pas que vous n’ayez appris depuis quelques jours l’événement dont vous n’ayez appris depuis quelques jours l’événement dont nous avons été les témoins. Mais comme il pourrait se faire que l’on ne vous donnât pas les détails tels qu’ils sont, et présumant qu’il ne vous sera pas indifférent de les connaître, je viens vous les tracer tels qu’ils nous sont parvenus par les divers rapports qui ont été faits à l’autorité locale. 

C’est le 1er du mois [de mars], à trois heures du soir, que l’on vit arriver aux portes de la ville un officier chargé par Bonaparte de diverses missions et porteur de proclamations de sa part et des généraux qui sont auprès de lui. L’officier de garde, ayant fait prévenir M. Cunéo, commandant d’armes, de l’arrivée de cet officier qu’il retenait à la porte, celui-ci se rendit aussitôt près de lui, et eut avec cet officier une longue conférence, à la suite de laquelle ce dernier retourna vers le chemin de Cannes, et arriva peu de temps après à la tête d’un détachement de vingt grenadiers de la Garde.On fit résonner (sic) cette troupe, qui répondit qu’elle venait à Antibes pour y prendre des subsistances et le repos nécessaires pour retourner dans leurs foyers, attendu qu’ils avaient quitté l’île d’Elbe et le service de Bonaparte. Cette troupe étant armée, on prit des soupçons. Le commandant parla à l’officier qui lui dit qu’il arrivait de la part du général… (sic), dont il ne se rappelait pas le nom, pour dire au commandant d’armes et aux autorités civiles de se rendre auprès de lui au Golfe Juan, pour recevoir des communications importantes. Cette fois M. Tourre, maire, était présent et, témoignant de l’étonnement d’une pareille démarche, fit quelques observations. Alors le comandant ordonna à l’officier d’entrer au corps de garde. Cette troupe restait là avec ses armes. Dans ce moment les troupes de notre garnison étaient sur le glacis pour faire l’exercice ? On la fit rentrer aussitôt, et l’on décida que le détachement entrerait dans la place en déposant les armes. Mais par un réavisé (sic) du  commandant, on leur laissa les armes, et on les fit loger dans les casernes. Trois autres officiers et un chirurgien-major pénétrèrent dans la ville pour remplir diverses missions, et pour répandrent des proclamations. L’un d’eux proposa au major du régiment en garnison des avantages énormes s’il favorisait les projets de Bonaparte, qui avait débarqué au Golfe Juan. Mais cet officier, rempli d’honneur, repoussa toute proposition humiliante et consigna dans son appartement cet officier pour s’assurer de lui. On apprit à l’instant que Bonaparte avait débarqué avec huit cent hommes, dont cinq à six cents seulement de sa Garde. Le reste se compose d’étrangers et forme une légion. Le débarquement fut effectué sans obstacle : des troupes furent postées sur la grande route pour arrêter tout ce qui se passait, surtout des chevaux qu’ils achetaient de gré à gré, et tous autres moyens de transport qu’ils requéraient et qu’ils ont même payé à Grasse en les renvoyant. Les personnes étaient respectées et libres de retourner, de voir l’Empereur s’ils le désiraient, de causer avec tout le monde, et de prendre même du service avec eux ; peu les ont suivis. 

Tout fut en mouvement dès ce moment pour repousser cet ennemi s’il se présentait à la porte : la Garde nationale et la garnison, composée de 900 hommes, redoublèrent d’activité tant pour surveiller le détachement, qu’on eut l’imprudence de laisser armé, que pour garder l’enceinte de la place. Malheureusement notre gouverneur était en mission et ne put rentrer qu’à deux heures après minuit. Sa présence rassura tout le monde ; la place ayant été déclarée par le commandant en état de siège, par ses dispositions les officiers furent arrêtés et cette troupe désarmée ; toute la nuit se passa dans le mouvement et la crainte d’une sommation ou d’une trahison. Des parlementaires se présentèrent, mais ils furent renvoyés sans vouloir les entendre. Enfin au jour nous apprîmes que la troupe d’aventuriers avait pris le chemin de Grasse. 

A suivre… 

(Témoignage publié la première fois dans « Feuilles d’Histoire », 1er semestre 1911). 

 

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( 3 janvier, 2020 )

1815, une année décisive !

Napoléon le Grand

Depuis début mai 1814, Napoléon est à l’île d’Elbe. Louis XVIII règne pour la première fois de son existence sur le trône de France. Le gouvernement royal, de par sa politique, est devenu progressivement impopulaire.

26 février 1815. Napoléon quitte l’île d’Elbe à bord du navire L’Inconstant.

1er mars. L’Empereur débarque à Golfe Juan.

6 mars. Les Parisiens apprennent le débarquement de Napoléon.

7 mars. Napoléon arrive à Grenoble.

10 mars. L’Empereur arrive à Lyon.

19 mars. Louis XVIII quitte Paris pour la Belgique.

20 mars. Entrée de Napoléon à Paris.

5 avril. Les troupes anglaises arrivent en Belgique, commandées par Arthur Wellesley, duc de Wellington.

22 avril. Proclamation de l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire, rédigé par Benjamin Constant.

26 mai. Le tsar de Russie, le roi de Prusse et l’empereur d’Autriche quittent Vienne pour se mettre à la tête de leurs armées et lutter contre la France.

1er juin. Cérémonie du Champ-de-Mai, à Paris.

9 juin. L’acte final du Congrès de Vienne est signé par les plénipotentiaires des grandes puissances alliées présentes. Il avait été ouvert le 1er novembre 1814.

12 juin. Napoléon quitte Paris pour la Belgique.

15 juin. Napoléon chasse les Prussiens de Charleroi et décide de s’attaquer à Blücher pendant que Ney est prié d’occuper les Quatre-Bras, carrefour stratégique routier.

16 juin. Bataille de Ligny et bataille des Quatre-Bras.

18 juin. Bataille de Mont-Saint-Jean, appelée par les Anglais « Bataille de Waterloo » et par les Prussiens « Bataille de La Belle-Alliance ».

21 juin. Napoléon est de retour à Paris.

22 juin. L’Empereur abdique en faveur de son fils.

25 juin. Napoléon arrive au château de Malmaison.

29 juin. Après un court séjour, Napoléon prend le chemin de l’exil.

3 juillet. L’Empereur est à Rochefort-sur-Mer.

8 juillet. Louis XVIII revient à Paris.

12 juillet. Arrivé sur la frégate la Saale, Napoléon s’installe provisoirement à  l’île d’Aix.

15 juillet. Il s’embarque à bord du brick de guerre l’Épervier, sous pavillon parlementaire qui le conduit jusqu’au Bellérophon, navire britannique. « Je suis venu me placer sous la protection de votre prince et de vos lois », déclare l’Empereur.

7 août. En rade de Plymouth, Napoléon est transféré sur le Northumberland  qui le conduira à l’île de Sainte-Hélène.

15 octobre. Arrivée de l’Empereur à Sainte-Hélène.

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( 15 juillet, 2019 )

1815. Rappel de quelques dates…

Napoléon. Retour

Depuis début mai 1814, Napoléon est à l’île d’Elbe. Louis XVIII règne pour la première fois de son existence sur le trône de France. Le gouvernement royal, de par sa vision obsolète des choses, est devenu progressivement impopulaire.

26 février 1815. Napoléon quitte l’île d’Elbe à bord du navire L’Inconstant.

1er mars. L’Empereur débarque à Golfe Juan.

6 mars. Les Parisiens apprennent le débarquement de Napoléon.

7 mars. Napoléon arrive à Grenoble.

10 mars. L’Empereur arrive à Lyon.

19 mars. Louis XVIII quitte Paris pour la Belgique.

20 mars. Entrée de Napoléon à Paris.

21 mars. L’Empereur charge Benjamin Constant de la rédaction d’une constitution libérale.

5 avril. Les troupes anglaises arrivent en Belgique, commandées par Arthur Wellesley, duc de Wellington.

22 avril. Proclamation de l’acte additionnel aux constitutions de l’Empire.

26 mai . Le tsar de Russie, le roi de Prusse et l’empereur d’Autriche quittent Vienne pour se mettre à la tête de leurs armées et lutter contre la France.

1er juin. Cérémonie du Champ-de-Mai, à Paris.

9 juin. L’acte final du Congrès de Vienne est signé par les plénipotentiaires des grandes puissances alliées présentes. Il avait été ouvert le 1er novembre 1814.

12 juin. Napoléon quitte Paris pour la Belgique.

15 juin. Napoléon chasse les Prussiens de Charleroi et décide de s’attaquer à Blücher pendant que Ney est prié d’occuper les Quatre-Bras, carrefour stratégique routier.

16 juin. Bataille de Ligny et bataille des Quatre-Bras.

18 juin. Bataille de Mont-Saint-Jean, appelée par les Anglais « Bataille de Waterloo » et par les Prussiens « Bataille de La Belle-Alliance ».

21 juin. Napoléon est de retour à Paris.

22 juin. L’Empereur abdique en faveur de son fils.

25 juin. Napoléon arrive au château de Malmaison.

29 juin. Après un court séjour, Napoléon prend le chemin de l’exil.

3 juillet. L’Empereur est à Rochefort-sur-Mer.

8 juillet. Louis XVIII revient à Paris.

12 juillet. Arrivé sur la frégate Saale, Napoléon s’installe provisoirement à  l’île d’Aix.

15 juillet. Il s’embarque à bord du brick de guerre l’Épervier, sous pavillon parlementaire qui le conduit jusqu’au Bellérophon, navire britannique. « Je suis venu me placer sous la protection de votre prince et de vos lois », déclare l’Empereur.

7 août. En rade de Plymouth, Napoléon est transféré sur le Northumberland  qui le conduira à l’île de Sainte-Hélène.

15 octobre. Arrivée de l’Empereur à Sainte-Hélène. Il y débarque le lendemain.

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( 11 juin, 2019 )

«Mon séjour à l’île d’Elbe», par le commandant Bernard Poli.

Bernard Poli

 Le récit du commandant Bernard (ou Bernardin) Poli (1767-1851) fut publié la première fois dans la revue « Études Corses » en 1954-1955, sous les auspices de Simon Vinciguerra. Le manuscrit original de ces souvenirs se trouve aux Archives départementales de la Corse-du-Sud (cote : FR AD 20A, 1 J2/1)

Voici quelques mots à propos du commandant Bernard Poli, né le 15 avril 1767, à Solaro (Corse).

Les renseignements qui suivent sont extraits de la base Léonore de la Légion d’honneur (dossier LH/2191/52). Le 23 septembre 1805, il est nommé capitaine au Bataillon des Chasseurs Corses du Liamone. Confirmé par décret du 19 juin 1806. Nommé provisoirement chef de bataillon à la suite, le 25 novembre 1807. Nommé chef de bataillon commandant, celui de cinq cents hommes organisé pour le Grand Duché de Toscane le 14 août 1809. Confirmé dans ce grade par décret du 29 juin 1810. Nommé commandant d’armes de quatrième classe au fort de Gavi le 23 décembre 1810. A noter que Poli indique dans ses « Mémoires » que c’est en juin 1812 qu’il prend ce commandement. S’agit-il d’une mauvaise transcription ? Il passe avec le même grade à l’état-major de la 23ème division militaire le 21 juin 1815. Admis au traitement de réforme par décision royale du 8 septembre 1819 à raison de neuf cents francs (jouissance du 1er janvier 1819), le 2 octobre 1819.

Admis à la retraite et inscris sous le n° 19462 pour une somme annuelle de 1440 frs (jouissance du 1er janvier 1825), le 13 avril 1825. Concernant ses blessures, son dossier mentionne les faits suivants : Blessé d’un coup de poignard qui lui traverse le corps le 18 janvier 1808, dans une expédition à Savone, ordonnée par le général Morand, contre des bandits. Blessé le 6 mai 1814, d’un coup de feu au bras droit à Gavi, à l’occasion d’une conspiration organisée par le Maire en faveur des Anglais pour massacrer les Français. Ces états de services sont arrêtés à la date du 22 septembre 1830. Le commandant Poli s’éteint le 12 août 1851. Il était chevalier de la Légion d’honneur par décret du 26 février 1815 ; officier du même ordre depuis le 2 juin 1815 ; hormis les deux dates précédentes, il est à noter que dans son dossier de la Légion d’honneur, Poli, est nommé chevalier pour prendre rang à compter du 30 août 1832.

Ses mémoires relatent les faits suivants : comme il l’indique au début de sa relation, Poli prend le commandement de la place de Gavi (en Corse). Il devra mettre la ville en état de siège face aux menaces anglaises ; il y reste jusqu’à la fin avril  1814. C’est à cette époque qu’il séjourne à l’île d’Elbe. Alors que l’Empereur débarque à Golfe-Juan, Poli arrive à Sari. Il en prend possession au nom de Napoléon. Il va s’en suivre un long soulèvement des Corses vis-à-vis du pouvoir royal. Plus tard, à l’automne 1815, le commandant Poli rencontre le maréchal Murat, de passage en Corse. Il aurait le dépositaire d’un trésor appartenant au roi de Naples. La fin de son récit est consacré aux combats menés en Corse (notamment dans le Fiumorbo (ou Fium’orbu)) face au pouvoir royal incarné par le Marquis de Rivière. Ce dernier sera tenu en échec face à la détermination des troupes de Poli. Le successeur du marquis de Rivière, le général comte Willot conclut une paix honorable et décrète une amnistie générale. Le chef de bataillon Poli quitte la Corse en mai 1816.

Quelques notes, se trouvant entre-crochets ont été ajoutées à ce témoignage.

C.B.

————–

Je débarquai à Porto-Ferrajo [Portoferraio] le 17 mai 1814. L’Empereur ayant quitté sa capitale, je m’empressai de me rendre à la Villa Marciana, sa résidence d’été.

L’Empereur avait fait dresser une tente au-dessous d’un escarpement, au sommet duquel s’élève une chapelle consacrée à la vierge. Cette partie de l’île est connue sous le nom de Madonna del Monte. A peine m’eut-on annoncé, qu’il sortit de sa tente, et nous nous entretînmes pendant plus de quatre heures, allant et venant devant l’entrée.

L’Empereur était agité et impatient. Son désir de savoir ce qui se passait en France d’une bouche non-suspecte, éclatait dans sa personne et dans ses gestes. Sans me donner le temps de terminer mes réponses, il me coupait sans cesse par de nouvelles questions. Enfin, s’apercevant combien cela m’embarrassait et avançait peu les instructions qu’il attendait, il essaya de se  contenir, et s’il m’interrompit quelques fois encore, il me disait aussitôt d’une voix brève et émue : « Continuez, continuez ».

Nous étions dans un moment où ses partisans de France et d’Italie n’étaient pas encore revenus de ce premier coup qui, dans tous les changements de règne, étourdit le parti vaincu. Je n’avais donc rien de bien satisfaisant à lui apprendre, et je n’eus à lui citer que peu d’exemples de dévouement, isolés au milieu du silence presque universel de ses amis.

Néanmoins, cette conversation le laissa plus calme, soit qu’il fut sorti de ces certitudes, soit que, rapportant tel renseignement qu’il venait de recevoir à des faits que je ne connaissais pas, il entrevit des espérances qui devaient demeurer inconnues pour moi.

Celui qui aurait alors jugé des vues secrètes de Napoléon sur sa vie extérieure, l’aurait cru fort satisfait de sa nouvelle situation.

Qu’il eut déjà combiné dans sa tête des projets sur la France au moment où j’arrivai, cela n’est pas douteux ; mais ce qui est encore plus certain, c’est que rien ne trahissait sa pensée, et que pour ses amis et ses confidents les plus intimes, elle ne se révélait par aucun signe. On aurait dit, au contraire, que charmé de sa résidence, il n’avait d’autre souci que d’en jouir paisiblement.

Il semblait s’être parfaitement accommodé de son petit royaume : il en prenait les affaires au sérieux ; il formait des projets d’embellissement pour sa capitale; il perçait des routes; il publiait des décrets. [Sur l’œuvre accomplie par Napoléon durant son exil elbois, lire « Le Registre de l’île d’Elbe. Lettres et Ordres de Napoléon 1er. Publiés par L.-G. Pélissier », A. Fontemoing, Éditeur, 1897]

Les espions de la Sainte-Alliance se laissèrent prendre à cette simplicité d’existence; ils ne virent plus dans Napoléon qu’un homme content de s’être débarrassé d’immenses soucis et d’un fardeau trop lourd pour ses épaules. Sans doute, ils écrivaient à leurs cours dans ce sens; et il fit si bien qu’il parvint à endormir tout le monde dans une complète sécurité.

En attendant, les négociations se nouaient avec la France. Les corsaires de l’île d’Elbe, sous pavillon au champ blanc semé d’abeilles, abordaient les côtes de la Provence et de la Corse, ne manquant jamais de rapporter des renseignements utiles et des dépêches secrètes.

Parmi cette foule d’officiers de tous grades qui avaient suivi l’Empereur à l’île d’Elbe et qui y touchaient leur solde sur sa cassette particulière, le capitaine de marine Pontier avait été choisi pour ces sortes d’expéditions.

C’était lui que regardait l’exécution des services de ce genre. Il est vrai que l’Empereur, pour déconcerter ses ennemis, feignit de s’être épris tout à coup d’une passion immodérée pour les huîtres : à Porto-Ferrajo [Portoferraio] on manquait d’huîtres : c’était là une grande privation pour lui. Il était bien extraordinaire que l’île d’Elbe, qui produit tant d’excellentes choses n’eût pas seulement des huîtres à fournir à la table de son souverain. Napoléon était un maître absolu : au Louvre [l’auteur veut dire au palais des Tuileries] comme à Porto-Ferrajo [Portoferraio], huîtres ou autres choses, quand il exprimait un désir, il fallait obéir et le satisfaire ; mais quel parti prendre ? Alors, comme par hasard, quelqu’un avança qu’il existait en Corse une grève où les huîtres abondaient miraculeusement.

Cet indice fut comme un trait de lumière; l’Empereur se montra disposé à attendre un peu, et il fut décidé que le capitaine Pontier irait deux fois par semaine charger des huîtres près d’Aléria, à l’étang de Diana, lieu où gisent encore les ruines d’une ville romaine.

Le corsaire revenait chargé d’huîtres et de poissons excellents ; il en jetait à pleines  cales sur les quais; on en faisait des réserves autour de la citadelle; on affectait de combler de ces bivalves le port et les fossés; ce que  nous ne mangions était effarant à voir.

Mais comme on pense bien, ce  n’était là qu’un moyen de cacher la mission secrète de Pontier, lequel après avoir pris terre à Aléria, se rendait à Cioti, dans le canton de Moriani, auprès de Madame Cervoni qui recevait les dépêches de France sous son couvert, et les transmettait à l’Empereur par l’entremise du hardi capitaine.[« Une dame Cervoni, patriote corse, se prévaudra plus tard d’avoir eu vent d’une expédition que Bruslart [gouverneur royaliste de la Corse] projetait en janvier [1815], et de l’avoir fait échouer avec un groupe de partisans en s’opposant de vive force à l’embarquement », écrit Guy Godlewski dans fameux ouvrage sur le séjour elbois de l’Empereur]

Aux premiers jours de février 1815, la tentative sur la France était encore un secret pour tout le monde; des quatre personnes que l’Empereur avait admis à confidences, sans caractère officiel, étaient Antonio Sisco, négociant, chef d’escadron de cavalerie ; le juge Poggi, espèce de ministre occulte [Pons de l’Hérault dans ses « Souvenirs », écrit à propos de ce dernier : « …il était juge et il avait été nommé par l’influence de Lucien Bonaparte », avant d’ajouter que ce personnage fut d’abord suspect à l’Empereur avant de gagner peu à peu sa confiance. Napoléon le « chargea de la police d’intimité »]; M. Proux, chef d’escadron de cavalerie, et moi ; nous étions les deux seuls avec Poggi, qui en connaissions quelque chose ; encore faut-il dire que nous ne savions qu’une faible partie de ce qu’il méditait.

Je ne crois pas me tromper en avançant que ni sa mère, ni sa sœur, ni MM. Bertrand et Drouot, ne furent instruits avant nous. Je commençais à être tout à fait initié que le général Drouot me disait encore, sur quelques propos vagues que je lui avais tenus, que la France qui commençait à respirer après tant de désastres, n’avait besoin que de repos. Drouot tenait sans doute le même langage à l’Empereur avec la noble franchises qu’on lui connaît, ce qui faisait que craignant peut-être cette opposition toute française, il n’avait pas jugé à propos de leur en parler. Cette réserve de l’Empereur, si tant est que les indices sur lesquels je m’appuie ne me trompent pas, ne saurait diminuer en rien l’idée qu’on s’est formée de l’amitié qui unissait ces grands personnages à Napoléon. Admirateur passionné de leur beau dévouement, je n’irais pas faire mentir l’Histoire au profit de mes observations. Seulement, je constate cette réserve de l’Empereur pour montrer à quel point il était maître de lui-même, ne révélant de ses projets à ses plus dévoués amis que ce qu’il fallait en dire pour réussir.

Le premier plan arrêté par l’Empereur consistait à opérer un débarquement entre Gênes et Savone, de traverser le mont Ferrat, en passant sur la droite d’Alexandrie, de se rendre à Milan, puis de surgir sur les Alpes, et du haut du Simplon, ayant à sa droite la France et à  sa gauche l’Italie, de faire un appel à l’armée française et à tous les cœurs dévoués à sa cause. C’était là une idée digne de lui: peut-être ce projet eut-il été préférable à l’autre. [Poli est le seul à évoquer ce projet inédit. Quant au trésorier Peyrusse, il écrit à la même période : « Le Roi de Naples était en Italie en armes ; certains préparatifs pouvaient nous faire croire que Sa Majesté irait se joindre à lui … »]

Murat n’aurait pas attaqué l’Autriche au moment où l’Empereur aurait essayé une négociation avec elle. Et le rôle moins hostile de l’Autriche aurait incontestablement changé la face des affaires. L’Empereur m’avait chargé de la prévenir à Gênes. Je devais préparer les esprits et y nouer des intelligences avec des hommes puissants ; les relations que je m’étais créées dans le pays pendant mon commandement de Gavi, la connaissance que j’avais acquise des ressources de la localité, l’engagèrent à me confier cette mission.

L’expédition que je devais conduire était prête; les vaisseaux armés. Je n’attendais plus que l’ordre du départ, lorsque l’arrivée de quelques personnages mystérieux à l’île d’Elbe vint renverser tout à coup ce projet et tourna les idées de l’Empereur d’un autre côté. [Encore une précision inédite]

Il n’était sorte de précautions que nous ne prissions à l’île d’Elbe, autant pour dérouter les surveillants que pour déjouer la trahison.  Je ne pense pas, pour ce qui est de la sûreté de sa personne, qu’elle put courir aucun danger. Allait-il se promener à la campagne, des hommes sûrs veillaient sur lui incessamment. Des promeneurs, en apparence indifférents, le suivaient de loin en loin sans jamais le perdre de vue. Nous étions surtout d’une intolérance excessive envers toutes les personnes qui débarquaient dans l’île.

Sur ce point, cependant, notre vigilance à moi et à quelques autres fut complètement déjouée par les soins mêmes de l’Empereur. C’était M. Sisco qui, de longue main avait l’entière possession de ces sortes de confidences. Ce digne homme, à qui l’Empereur confiait une foule d’affaires d’intérêt privé, méritait bien sa confiance.

J’ai dit que l’Empereur se posant comme le centre d’une vaste ramification d’intrigues, ne livrait tout juste un secret que ce qui était proportionné à l’utilité et au genre de service qu’on pouvait rendre. Ainsi, je connaissais des secrets que Sisco ignorait, mais il en savait qui m’étaient inconnus. De ce nombre était l’arrivée de certaines personnes venant de France et d’Italie et communiquant secrètement avec l’Empereur.

Le moyen employé à cette occasion était encore assez singulier. J’avis observé que, si nous étions alertes à courir au bureau de la santé, à l’arrivée, je ne dis pas seulement des navires, mais des moindres barques, M. Sisco n’était pas moins prompt que nous à remplir ce devoir que je croyais purement officieux de sa part comme de la nôtre. Je m’étonnais toujours de la sévérité inouïe de l’administration. Pas un navire qui ne fut mis ne quarantaine comme si la fièvre jaune ou la peste eussent régné sur le continent. Pis une chose qui ne m’étonnait pas moins, c’était le grand nombre de relations de M. Sisco avec tous les ports de l‘extérieur.

Sitôt les premières informations prises par les officiers de la santé, M. Sisco ne manquait pas jamais d’adresser cette question  au patron du navire : « N’avez-vous rien pour M. Sisco le Banquier ? »

Assez souvent, le Capitaine répondait : « Oui, j’ai quelque chose ; una scatola (un coffre), deux, trois, à l’adresse de M. Sisco ».

Je ne comprenais rien à ces envois. Mais lorsque la marche des événements eut rendu notre intervention indispensable, nous apprîmes, M. Proux et moi, tout le mystère de la scatola. La scatola n’était autre que l‘annonce d’un passager de marque et dont l’arrivée devait rester inconnue. M. Sisco faisant son profit de l’avertissement en allait rendre compte à l’Empereur.

C’est alors que nous nous trouvâmes à même de juger des précautions apportées au débarquement de ces personnages. Ils descendaient à terre au milieu de la nuit quand les portes de la ville étaient fermées. On les faisait longer en silence les remparts extérieurs et l’entrée au Palais avait lieu par la petite porte des écuries, qui donnait sur la campagne.

La première personne que j’introduisis de la sorte, un mois environ avant le départ de l’île d’Elbe, se promenait sur le rivage quand nous arrivâmes. Elle était affublée d’un grossier cabau de matelot dont le capuchon lui couvrait tout le visage. Sans mots dire, durant tout le trajet, nous parvînmes avec   le visiteur silencieux dans le corridor du Palais. L’Empereur, qui attendait dans un salon du rez-de-chaussée, s’avança d’un air empressé, prit son hôte par la main, et en nous souhaitant le bonsoir, ferma sa porte à double tour.

Le lendemain, à la même heure, nous reconduisîmes le personnage par les mêmes chemins ; nous montâmes un navire du gouvernement qui prit le large vers un point où nous devions rencontrer un brick qui croisait dans le détroit de Piombino. Sitôt que les deux navires furent en vue l’un de l’autre, le brick mit ne travers ; nous tînmes la proue sur lui et en peu de temps nous nous trouvâmes bord à bord.

Ce ne fit qu’au moment de la séparation, en serrant dans nos mains une petite main délicate, quand nous nous entendîmes enfin prononcer quelques mots de remerciements et, qu’à la lueur d’un fanal, le dérangement du capuchon nous eut montré un visage tel qu’on n’en trouve pas d’ordinaire sous la lourde peluche des cabaus, que nous reconnûmes dans notre compagnon une jeune femme.

Je n’ai jamais su le nom de cette dame. Le déguisement qu’elle affectait prouvait qu’elle tenait beaucoup à n’être pas reconnue. Sous le premier vêtement, dont j’ai parlé, elle portait encore un costume de poissonnière marseillaise ; j’en jugeai par cette ample coiffe de mousseline que les femmes de ce pays appellent si improprement une coquette, et dont elle avait ajusté les bandes autour de sa tête. Nous ne revenions pas de notre surpris, ce qui n’empêcha pas M. Proux de s’écrier tout de suite : « Je m’en étais douté ! » [Qui peut être cette femme qui arrive donc vers la fin janvier 1815 à l’île d’Elbe ?]

Ce qui n’est pas douteux, c’est l’adhésion de nos mais de France que cette dame vint décidément porter à l’Empereur. A dater de cette entrevue, il n’hésita plus à se confier à sa fortune. Pour ce qui est du message qui le détourna de son projet sur gênes, il avait été confié à deux jeunes gens, prétendus matelots, que nous introduisîmes avec le cérémonial ordinaire. Ils arrivèrent douze jours après la dame étrangère et au moment où j’attendais d’heure en heure l’ordre de mettre à la voile.

Ils séjournèrent quarante huit heures au Palais. Mais, en nous quittant, moins discrets que le dernier personnage, ils nous embrassèrent, et l’un d’eux nous dit avec exaltation : « Adieu mes amis, jusqu’au revoir en France dans moins d’un mois ! » Ce jeune homme, que nous connaissions fort bien cette fois, était le fils d’un Maréchal de France ; on me permettra de ne rien dire de plus.[C’est parmi les fils des maréchaux de France après l’Empire qu’il faut chercher]

Le lendemain, à dix heures du soir, l’Empereur me fit appeler. Sa chambre n’était éclairée que par un seul flambeau placé sous le manteau de la cheminée. Je vis par cet indice qu’il s’agissait d’une communication grave; c’était du moins son usage, avec moi, d’éclairer ainsi l’appartement qu’il destinait à quelques secrète entrevue. Il m’annonça l’abandon de l’expédition d’Italie, et alors il me développa son nouveau plan sans réserve. Il me détailla avec son extrême sagacité les chances de succès ou de revers qu’il pouvait rencontrer dans sa marche sur Paris. Il fit la part des hommes et des choses ; des adhésions ou des résistances avec une sûreté de coup d’œil prophétique. Mais les revers pouvaient arriver ; en cas de désastre il faillait se ménager un retraite en lieu sûr. Il avait songé à la Corse. C’était dans nos montagnes qu’il devait se retirer et si son étoile le trahissait : « Seize mille hommes », me dit-il, « se jetteront avec moi en Corse ; et avec seize mille hommes, on peut tenir en Corse une éternité. » [Aucun mémorialiste de l’île d’Elbe n’a évoqué ce projet. Peyrusse rencontre l’Empereur vers la même heure. Ecoutons-le : «Vers dix heures du soir, je fus mandé dans le cabinet de Sa Majesté; il ne me fut pas difficile de m’apercevoir de ses projets futurs. – « Etes-vous prêt ? Peyrousse. » Ma réponse ne se fit pas attendre. – « La frégate me gêne ; mais tout annonce qu’elle lèvera l’ancre demain ; laissez un peu d’argent pour les troupes que je laisse à Lapi (qui devait commander l’île). Donnez-lui votre caissier et soyez prêt à faire embarquer toutes mes affaires. » Sa Majesté me congédia ; je fus toute la nuit dans une vive agitation ; il fallait tout abandonner pour ne songer à prendre avec moi que ma comptabilité, mes registres et le Trésor de Sa Majesté.] 

Que n’a-t-il suivi cette première inspiration ? Et pourquoi Dieu ne l’a-t-il pas détourné de se mettre à la merci de l’Aristocratie britannique ?

Ma mission était d’aller révolutionner la Corse, d’y soulever le peuple et d’y proclamer son gouvernement. A cet effet, l’Empereur avait nommé un comité composé des corses qui l’avarient suivi à Porto-Ferrajo [Portoferraio] et dont il connaissait le dévouement et l’influence[1]. Après m’avoir détaillé minutieusement les devoirs de ma commission, il me demanda si ce parti me convenait.

« Sire, lui dis-je, j’avoue que j’aimerais mieux vous suivre en France, et y partager vos dangers ; mais la nécessité parle, et il ne me reste qu’à vous exprimer ma reconnaissance pour la confiance que vous mettez en moi. »

Dès ce moment, je n’attendis plus que le moment de partir. Enfin, l’heure arriva pour l’Empereur de quitter l’île d’Elbe. Dans la matinée de ce jour-là, il fut sombre et triste. Je l’avais rarement vu aussi soucieux. Attribuant sa mauvaise humeur à la présence d’une frégate anglaise arrivée inopinément dans le port, je me hasardai à lui dire : « Sire il ne faut pas que cette frégate vous chagrine; donnez-m’en l’ordre, et dans une demi-heure elle est à nous. » [Le trésorier Guillaume Peyrusse mentionne à la date du 7 décembre 1814 un changement du caractère de Napoléon suite à la visite d’un étranger dans l’île. Quelques heures après, ce dernier revient dormir à bord du navire qu’il l’a emmené. Le valet de chambre Louis Marchand remarque (après le 8 janvier 1815) que l’Empereur était silencieux et réfléchi. Enfin, c’est de nouveau Peyrusse qui décrit Napoléon « fortement préoccupée », à la date du 22 février 1815]

Il se mit à rire : « Et comment ferais-tu pour la prendre ? » me dit-il. Je lui expliquai ce que j’aurais fait ; il me dit alors de me rassurer ; cette frégate, ajouta-t-il, ne l’inquiétait pas, et j’allais la voir partir à onze heures. En effet, la frégate anglaise quitta le port comme il l’avait dit.

Depuis le matin, l’expédition n’étant plus un mystère pour personne, une foule immense de peuple encombrait la plage et remplissait l’air de ses acclamations. Chacun montait à bord du brick l’Inconstant pour féliciter l’illustre passager. Le pont était couvert de monde.

Le 26 février, à six heures du soir, l’Empereur donna l’ordre de tirer les ancres ; le navire s’ébranla et, tandis que les visiteurs descendaient à terre, m’ayant pris à part, il me serra la main et me dit ces paroles, les dernières, hélas ! que j’ai entendues sortir de sa bouche : « Va e fa bene ; e ritorna a trovarmi in Parigi » (« Va et fais bien, et reviens me trouver à Paris »).  

Nos ordres étaient de ne mettre à la voile que lorsque sa flottille aurait disparu. Le lendemain matin, les voiles se dessinaient encore à  l’horizon ; nous ne bougeâmes pas ; mais, à onze heures, tous les vaisseaux ayant doublé l’île de Capraia, tout étant prêt, nous dîmes adieu à l’île d’Elbe.

——–

Quelques sources sérieuses sur l’île d’Elbe.

Guy Godlewski, « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe. Préface de Marcel Dunan », Hachette, 1961, 284 p. (Réédité en 2003 aux éditions Nouveau Monde).

Baron Guillaume Peyrusse, «  Mémoires, 1809-1815. Edition présentée, complétée et annotée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018.

Louis Laflandre-Linden, « Napoléon et l’île d’Elbe », La Cadière d’Azur, Editions Castel, 1989, 350 p.

« Napoléon, empereur de l’île d’Elbe. Souvenirs & Anecdotes de Pons de l’Hérault. Présenté et annoté par Christophe Bourachot », Les Éditeurs Libres, 2005, 416 p. (A compléter par l’ouvrage du même auteur :  « Mémoire aux puissances alliées… », Alphonse Picard et Fils, 1899,374 p.)

On consultera également les témoignages de Louis Marchand, le fidèle valet de chambre de l’Empereur, et celui de Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali.


[1]  Note insérée dans la version parue dans la revue « Etudes Corses » : Cette phrase est écrite dans la marge. Elle remplace un passage légèrement barré dans le texte, et ainsi rédigé : « J’avais sous mes ordres trois navires chargés d’armes et de munitions. Une junte, composée de membres choisis parmi les plus fidèles à Porto-Ferraio [Portoferraio], montait sur la flotte avec moi; de plus, j’étais muni de pleins pouvoirs pour la réunion des notables de l’Ile qu’il m’avait désignés comme devant faire partie du gouvernement provisoire. Le capitaine Pontier était l’amiral de notre flottille » 

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( 8 juin, 2019 )

Une lettre du colonel Zaepffel au maréchal Davout en 1815…

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Pendant que Napoléon marche de Cannes sur Paris [après son débarquement à Golfe-Juan le 1er mars 1815], un régiment, le 6ème régiment d’infanterie légère, commandé par le colonel Zaepffel, s’achemine, par ordre du ministre [de la Guerre] Soult, de Phalsbourg où il tenait garnison sur Lons-le-Saulnier. Le colonel a reçu cet ordre le 6 mars 1815 ; il quitte Phalsbourg le 8 mars ; il arrive à Besançon où le général refuse de lui donner des instructions. Zaepffel arrive à Lons-le-Saulnier où il n’y a plus de général ; il écrit alors au nouveau ministre de la guerre, le maréchal Davout, en remarquant que tout le monde, militaire et civil, acclame Napoléon.

Arthur CHUQUET.

Lons-le-Saulnier, 24 mars 1815

Monseigneur, j’ai l’honneur de rendre compte à Votre Excellence que, d’après les ordres de M. le maréchal duc de Dalmatie [Soult] qui me sont parvenus le 6 de ce mois, j’ai quitté Phalsbourg le 8 avec mes deux premiers bataillons pour me diriger sur Lons-le-Saulnier et y rester stationné. Arrivé à Besançon, je me suis présenté avec deux officiers supérieurs chez M. le général Bessières qui nous adit qu’il ne se trouvait là que pour le maintien du bon ordre et qu’il n’avait aucun ordre à me donner. J’ai donc continué ma route jusqu’ici où j’ai trouvé le général Jarry, commandant le département ; cet officier général est parti ce matin sans m’en prévenir ; j’ignore s’il reviendra bientôt. Je crois, par conséquent, [être] de mon devoir de m’adresser directement à Votre Excellence et de lui demander ses ordres. L’esprit de la troupe et de tous les habitants est entièrement prononcé pour l’Empereur ; tous montrent le plus vif enthousiasme pour Sa Majesté.

(Témoignage extrait de l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Paris, Librairie ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911.)

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( 7 mai, 2019 )

La mission d’Apollinaire Emery, lors du retour de l’île d’Elbe…

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Apollinaire EMERY, alors âge de trente ans, né à Grand-Lemps, dans l’arrondissement de La Tour du Pin, avait, comme chirurgien de la Garde, suivi Napoléon à l’île d’Elbe. Il accompagnait l’Empereur dans la marche sur Paris. Le 3 mars 1815, il reçut à Castellane un des passeports en blanc que Napoléon avait exigés du maire de cette ville et il partit en avant, comme s’il avait un congé et rentrait dans sa famille. Sur son chemin, il rencontra le général Mouton-Duvernet et lui assura que la garnison d’Antibes et que Masséna même s’étaient déclarés pour l’Empereur. Mouton écrivit au général Marchand qu’Emery allait à Grenoble et qu’il fallait l’arrêter.  Mais Emery se cacha et il avait eu le temps d’annoncer l’arrivée de Napoléon et de distribuer ses proclamations. Sous la Seconde Restauration il fut enfermé à la prison militaire de Besançon où le chef de bataillon Prétet, rapporteur au procès intenté au général Marchand lui fit subir, le 23 février 1816, l’interrogatoire suivant. 

EMERY.- Je suis passé à l’île d’Elbe comme chirurgien de la Garde de Bonaparte et j’y suis resté jusqu’au 26 février 1815, époque à laquelle je suis partie avec cette même Garde. J’ai débarqué le 1er mars au Golfe-Juan, je me suis mis en route le 2 mars au matin, et je suis arrivé le au matin à Castellane.  A midi du même jour, j’ai quitté la Garde par ordre de Bonaparte, pour venir à Grenoble où était ma famille. Arrivé à Laffrey, le 5 à 9 heures du matin, j’y ai trouvé le général Mouton-Duvernet à qui j’ai dit, sur sa demande, que Bonaparte arriverait ce même jour à Gap.  Le général m’avait reconnu parce qu’il m’avait vu dans la Garde.  Il a d’abord défendu de me donner des chevaux, mais il a ensuite levé cette défense ; il a pris la route de Gap et moi, celle de Grenoble où je suis arrivé le 5 à midi.  A 5 heures du soir du dit jour, j’ai appris dans mon auberge que le général Mouton-Duvernet avait rétrogradé sur Grenoble et qu’il avait invité le général Marchand à me faire arrêter.  Le général Marchand fit faire des recherches de son côté et en fit faire par le préfet.  Mais j’avais été averti à temps par mes amis ; je me cachai jusqu’à l’arrivée de Bonaparte, le 7 mars 1815, au soir.  En conséquence, je n’ai été témoin d’aucun des événements qui se sont passés dans la place jusqu’à ce moment.  Mais j’ai appris que le général Marchand était sorti de Grenoble avec une partie du 11ème régiment, par la porte Saint-Laurent, au moment où Bonaparte entrait dans la place par celle de Bonne, et j’ai été témoin que Bonaparte, dès le soir même et pendant tout le temps qu’il est resté à Grenoble, a envoyé plusieurs personnes au général Marchand pour l’engager à venir le joindre, propositions qui furent constamment rejetées.  Bonaparte a même fait appeler Mme Marchand pour l’engager à faire revenir son mari ; mais le général s’est retiré à  la campagne à quelques lieues de Grenoble. 

PRETET.- Quels ordres vous avait donnés Bonaparte à Castellane, et n’étiez-vous pas chargé de quelque mission pour le général Marchand ? 

EMERY.- Bonaparte m’a dit : « Va t’en à Grenoble, tu diras que j’arrive », et il ne m’a chargé d’aucune mission, ni pour le général Marchand, ni pour aucune personne. 

PRETET.- Est-ce que votre famille a quelques relations avec celle du général Marchand ? 

EMERY.- Non. 

PRETET.- Avez-vous annoncé à Grenoble l’arrivée de Bonaparte, ainsi qu’il vous en avait chargé ? 

EMERY.- La nouvelle était connue avant mon arrivée, et je n’ai vu que quelques anciens camarades qui m’on dit qu’on était à sa poursuite. 

PRETET.- Avez-vous vu à Grenoble, dans la journée du 5 mars 1815, le général Mouton-Duvernet ? 

EMERY.-  Je ne l’ai vu qu’à Laffrey et à Lyon où je suis venu le rejoindre Bonaparte

PRETET.- Quelle opinion avaient les personnes que vous avez vues à Grenoble, sur la conduite que pourrait tenir le général Marchand quand Bonaparte se présenterait devant la place ? 

EMERY.- Le général Marchand passait pour un partisan du Roi et on croyait qu’il se défendrait certainement s’il était secondé par les troupes ; en ce moment encore, le général Marchand passe dans son département pour un bon royaliste. 

(Document extrait de l’ouvrage d’Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Paris, Librairie Ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911) .

————–

A noter que le général Marchand (1765-1851) dont il est question plus haut est celui qui essaya de résister à Napoléon dans la place de Grenoble après le débarquement de l’île d’Elbe. Marchand évacua finalement la place le 7 mars 1815. Il sera accusé par le pouvoir royal, lors de la seconde Restauration, d’avoir livré la cité grenobloise à Napoléon. Cet officier sera traduit devant un conseil de guerre à Besançon en juin 1816 puis finalement acquitté. Sur le sieur Emery, personnage fort intéressant, il faut lire le petit ouvrage d’Albert Espitalier et intitulé : « Deux artisans du Retour de l’île d’Elbe. Le chirurgien Emery et le gantier Dumoulin » (Grenoble, B. Arthaud,1934).  Enfin la sépulture d’Emery a été restaurée en 2011 sous les auspices de l’Académie Napoléon, dirigée par Ronald Zins. Une cérémonie a eu lieu le 16 avril de cette même année au cimetière de Grand-Lemps (Isère) où repose le chirurgien bonapartiste. 

C.B. 

 

 

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( 4 avril, 2019 )

Le major Dauger à Antibes en mars 1815.

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On sait que les grenadiers envoyés par Napoléon à Antibes furent retenus prisonniers; mais on ignore ordinairement le rôle que joua dans cette aventure le major Dauger. Jean-Léopold-Honoré Dauger, né à Châteaudun en 1768, avait servi dans les colonies et il était devenu de grade en grade capitaine au régiment de Pondichéry 1798, lorsqu’il regagna la France en 1802. Chef de bataillon en 1807 et major depuis 1812, il s’était signalé par sa bravoure à Friedland, à Essling et au siège de Danzig. Le 1er  août 1815 il fut atteint paf l’ordonnance sur les retraite. ,Il était major du 87ème à Antibes et commandait le régi ment en l’absence du colonel lorsqu’eut lieu le débarquement de Napoléon ; comme on le verra dans sa relation, il fit arrêter le capitaine Bertrand qui précédait les grenadier;) et il encouragea le colonel Cunéo d’Ornano, commandant d’armes, à la résistance. Aussi lé gouverneur d’Antibes (absent dans la journée du 1er mars 1815), le maréchal de camp baron Corsin. reconnaît-il que Dauger montra, en cette circonstance, « une fermeté et une prudence exemplaires » et le maire et les adjointe de la ville attestent qu’il repoussa avec indignation le premier émissaire de Bonaparte, qu’il tint une « conduite brillante » et que, durant les Cent Jours, son attachement au roi lui « causa une foule de désagréments ». Quoi qu’il en soit, Dauger a,  dans la pièce suivante, relaté d’une façon assez vive et intéressante ce qu’il fit le 1er mars.

Arthur CHUQUET.

 

Rapport de ce qui s’est passé à Antibes le 1er mars 1815.

Le 1er mars, vers midi et demi, un militaire portant l’uniforme de voltigeur (et que j’ai su depuis se nommer Bertrand) se présenta chez moi. Je commandais alors le régiment en l’absence du colonel. Voyant cet inconnu très ému, mouillé de sueur et couvert de poussière, je lui dis: « Monsieur, qu’avez-vous? » Il me répondit : « Monsieur le major, je voudrais vous parler en particulier ». Ne sachant ce qu’il avait à me dire, je priai les personnes qui étaient alors chez moi de passer dans une autre pièce. Aussitôt l’inconnu s’approche de moi et me dit : « Monsieur le major, je viens vous offrir votre fortune.» Une telle proposition, faite par un homme que je n’avais jamais vu, m’étonna, et je lui dis vivement: « Qui êtes-vous? Monsieur, que voulez-vous ? Et d’où venez-vous ? » Ces questions l’interdirent et, voyant qu’il ne pouvait y répondre, je lai dis de s’expliquer clairement. 11 me répondit : « Je suis officier dans la Garde impériale ». Sans lui donner le temps d’achever : « Je ne connais, lui dis-je, que la Garde royale ». — « L’Empereur est ici près, reprit-il, et si vous voulez, votre fortune est faite ». Il me présenta alors six proclamations en me disant : « Faites-les connaître’ en les faisant publier et vous pourrez prétendre à tout ». Je jetai les yeux sur la première qui se présenta. Mais voyant que ces infâmes proclamations tendaient à détrôner le roi, à détruire l’auguste maison des Bourbons et à jeter la France dans tous les maux de la guerre civile, je lui dis : « Monsieur, comment, sans me connaître,  venez-vous me faire de pareilles propositions ? Je suis sans fortune, mais toujours imbu des bons principes et ne m’écartant jamais du sentier de l’honneur. Je ne connais que mon serment ; j’ai juré fidélité à mon roi, et je le servirai jusqu’à la mort. Je vous constitue mon prisonnier. » A ces mots, il tombe dans un fauteuil en s’écriant : « Je suis perdu ». J’appelai mon planton et, devant cet officier, je lui donnai cette consigne : « Vous vous opposerez à ce qu’il ne soit fait aucune insulte à cet officier ; mais je vous ordonne de faire feu sur lui, s’il cherche à se sauver. » Après avoir pris les premières mesures, je fis prier M. le colonel Cunéo d’Ornano, commandant de la place, d’avoir la complaisance de passer chez moi pour prendre communication de pièces de la plus

grande importance. Il se rendit à mon invitation et s’en retourna chez lui sans rien décider. Je fis alors prier M. le maire de passer chez moi pour prendre connaissance de ces mêmes pièces. M. le maire vint de suite, accompagné de M. Olivier, adjoint. Je leur remis les six proclamations, et après qu’ils en eurent pris connaissance, je demandai au maire s’il pouvait me répondre de l’esprit des habitants, 11 me demanda aussi si je pouvais répondre de ma troupe. Je lui en donnai l’assurance. Les troupes étant à l’exercice hors de la ville, je donnai l’ordre de les faire rentrer de suite et de faire garnir les armes de pierres à feu. J’obtins ensuite du commandant de la place que les ponts-levis fussent levés ; je fis doubler les postes, garnir de troupes les remparts, et les quatre compagnies d’élite furent placées en ordre de bataille sur la place où j’avais placé le drapeau. A 6 heures du soir, un officier vint sommer les autorités civiles et militaires de se rendre près de son général. Je demandai à cet officier le nom de son général, mais il ne voulut pas me le dire. Je le fis arrêter et conduire en prison ; il en fut de même d’un chirurgien déguisé qui appartenait au parti qui venait de débarquer. A 11 heures du soir nous reçûmes une dépêche envoyée, nous disait-on, par le général en chef. Il fut décidé qu’on garderait la dépêche sans la décacheter et par conséquent sans réponse, mais qu’on l’enverrait de suite à M. le maréchal prince d’Essling [Maréchal Masséna], gouverneur de la division.

M. le maréchal de camp Corsin qui était absent, arriva le 2 mars vers 2 heures du matin et donna de suite les ordres qu’il jugea convenables, Je puis assurer et je jure sur l’honneur que dans cette circonstance, les officiers, sous-officiers et soldats du 87ème régiment ont parfaitement bien rempli leurs devoirs et montré le plus grand dévouement à Sa Majesté Louis XVIII et à son auguste famille. Sur le rapport qui en fut fait à Sa Majesté, elle rendit une ordonnance en date du 15 mars, portant que la garnison d’Antibes avait bien mérité du Roi et de la patrie, et qu’il lui serait décerné des récompenses nationales. Le 87ème  régiment a été le dernier qui ait arboré le drapeau tricolore ; ce qui eut lieu le 12 avril, quarante «deux jours après cette malheureuse affaire, en vertu de l’ordre du maréchal Masséna. Le drapeau donné par le roi fut soigneusement conservé par le major qui l’emporta avec lui au dépôt du corps alors à Aix, et le renvoya au régiment lorsqu’il apprit l’heureux retour de Sa Majesté dans sa capitale.

Le Major du 87ème régirnent,

Chevalier DAUGER

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première série [seule série parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911, pp.11-15).

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( 24 mars, 2019 )

En suivant le parcours du major Le Roy…

8 MARS 2018

En mars 2018  sont parus chez OMNIBUS les « Souvenirs » du major LE ROY.  Ce témoignage, qui peut figurer parmi les meilleurs publiés sur l’Epopée, entraîne le lecteur depuis les dernières années de l’Ancien Régime jusqu’ aux ultimes feux de l’Empire. Voici une choronlogie qui permet de resituer son auteur.

7 septembre 1767. Naissance de Claude-François-Magdeleine LE ROY, à Talmay (Côte-d’Or)

21 mars 1781. Part pour Paris et y arrive le 15 avril.

16 mai 1781. Embarque sur le navire le « Triomphant » comme « volontaire d’honneur ».

22 mai 1782. Fait partie de l’équipage du bâtiment « Le Guerrier ».

15 avril 1783. Retour en France.

26 janvier 1785. Soldat au Bataillon auxiliaire des Colonies.

20 décembre 1785. Le Roy est expédié à la Martinique.

1787/1789. Détaché à l’île Sainte-Lucie puis de retour à la Martinique. Nommé le 7 juillet 1787 caporal au 3ème Bataillon (sans autre précision).

Mai 1790. Le Roy rentre en France.

Hiver 1790/1791. Major à la Garde nationale du canton de Talmay.

22 mars 1792. Selon ses états de service, c’est à cette date que Le Roy s’engage comme soldat au 9ème Bataillon de Seine-et-Oise. Dans son récit, l’auteur indique que c’est plus tard, en septembre de la même année, qu’il intègre ce bataillon avec le grade de sergent-major. La date du 16 septembre 1792 est notée dans ses états de service comme étant celle de sa nomination à ce même grade.

2 septembre 1796. Sous-lieutenant au 9ème bataillon de Seine-et-Oise, devenu, en mai précédent, le  108ème régiment d’infanterie.

20 juillet 1803. Lieutenant au 108ème régiment d’infanterie.

21 janvier 1805. Capitaine au 108ème régiment d’infanterie.

5 novembre 1804. Légionnaire au 108ème régiment d’infanterie.

Le Roy participe aux campagnes de 1805 (à Austerlitz, l’auteur est cité à l’ordre du jour pour une action d’éclat), de 1806 (présent à Auerstaedt) et de 1807. Fait prisonnier lors de la bataille d’Eylau (le 8 février 1807), il est expédié en Russie et ne sera libéré qu’en septembre de la même année. 

22 juin 1811. Nommé chef de bataillon et rejoint le 85ème régiment d’infanterie de ligne.

22 juin 1812. Nommé chef de bataillon du 85ème régiment d’infanterie, il participe à la campagne de Russie.

10 août 1812. Major à la suite du 85ème régiment d’infanterie.

8 octobre 1812. Major titulaire dans ce même régiment.

1er janvier 1813. A l’issue de la campagne de Russie, Le Roy arrive à Berlin.

14 mars 1813. Commandant du 34ème régiment provisoire. Participe à la campagne de Saxe.

13 juillet 1813. Officier de la Légion d’honneur.

Début 1814.Le Roy est nommé colonel du 1er régiment des Gardes nationales de la Moselle

19 avril 1851. Mort de Claude Le Roy à Talmay (Côte-d’Or).

———————

Principaux événements importants de l’époque.

 Louis XV règne depuis 1715.

10 mai 1774. Mort de Louis XV et avènement de Louis XVI.

3 septembre 1783. Signature du Traité de Paris mettant un terme à fin de la guerre d’Indépendance américaine.

20 juin 1789. Serment du Jeu de Paume.

14 juillet 1789. Prise de la Bastille.

19 juin 1790. Suppression de la noblesse.

14 juillet 1790. Fête de la Fédération à Paris.

22 octobre 1790. Adoption du drapeau tricolore.

20 et 21 juin 1791. Fuite puis arrestation de Louis XVI

21 septembre 1792. Abolition de la royauté et proclamation de la République.

21 janvier 1793. Exécution de Louis XVI.

16 octobre 1793. Exécution de Marie-Antoinette.

5 avril 1794. Condamnation et exécution de Danton.

28 juillet 1794. Exécution de Robespierre.

27 juin 1795. Débarquement d’une armée de 4000 émigrés à  Quiberon.

5 octobre 1795. L’armée républicaine réprime durement l’insurrection royaliste.

1er novembre 1795. Début du directoire.

4 septembre 1797. Coup de force du Directoire. Barras, aidé par le général Bonaparte, prend le pouvoir.

1er août 1798. Destruction de la flotte française par l’amiral Nelson à Aboukir ;

9 novembre 1799. Coup d’état du 18 brumaire, organisé par Bonaparte.

23 novembre 1799. Bonaparte, Sieyès et Ducos sont nommés consuls.

25 décembre 1800. Attentat de la rue Saint-Nicaise vissant Bonaparte.

9 février 1801. Paix de Lunéville entre la France et l’Autriche.

25 mars 1802. Paix d’Amiens entre la France et l’Angleterre.

16 mai 1803. Cession de la Louisiane aux États-Unis.

18 mai 1804. L’Empire est institué.

2 décembre 1804. Sacre de Napoléon.

21 octobre 1805. Défaite navale française à Trafalgar.

2 décembre 1805. Bataille d’Austerlitz.

14 octobre 1806. Bataille d’Iéna.

21 novembre 1806. Mise en place du Blocus continental 

8 février 1807. Bataille d’Eylau.

14 juin 1807. Bataille de Friedland.

7/9 juillet 1807. Traité de Tilsit entre la France et la Russie.

13 novembre 1807. Entrée des troupes françaises en Espagne. Début de la campagne d’Espagne.

23 mai 1808. Déclenchement de l’insurrection espagnole.

10 avril 1809. Début de la campagne d’Autriche.

22 avril 1809. Bataille d’Eckmühl.

21/22 avril 1809. Bataille d’Essling.

5/6 juillet 1809. Bataille de Wagram.

12 juillet 1809. Bataille de Znaïm.

14 octobre 1809. Traité de Schönbrunn. Fin de la campagne d’Autriche.

2 avril 1810. Mariage religieux de Napoléon de Marie-Louise d’Autriche.

20 mars 1811. Naissance du Roi de Rome, fils de Napoléon.

24 juin 1812. La Grande-Armée franchit le Niémen. Début de la campagne de Russie.

17 août 1812. Bataille de Smolensk.

7 septembre 1812. Bataille de La Moskowa (Borodino)

14 septembre 1812. La Grande-Armée arrive à Moscou.

25/29 novembre 1812. Passage de la Bérézina.

Janvier/octobre 1813. Campagne de Saxe.

2 mai 1813. Bataille de Lützen

20/21 mai 1813. Bataille de Bautzen.

27 août 1813. Bataille de Dresde.

18 octobre 1813. Bataille de Leipzig.

Janvier /mars 1814. Campagne de France.

10 février 1814. Bataille de Champaubert.

11 février 1814. Bataille de Montmirail.

18 février 1814. Bataille de Montereau.

30 mars 1814. Bataille de Paris. La capitale tombe le lendemain.

6 avril 1814. Napoléon abdique.

4 mai 1814. Napoléon découvre son nouveau royaume : l’île d’Elbe.

3 mai 1814. Entrée de Louis XVIII à Paris. Début de la Première Restauration.

1er mars 1815. Napoléon débarque à Golfe-Juan.

20 mars 1815. L’Empereur arrive à Paris.

16 juin 1815. Bataille des Quatre-Bras et de Ligny.

18 juin 1815. Bataille de Mont-Saint-Jean, dite « de Waterloo ».

22 juin 1815. Abdication de l’Empereur.

8 juillet 1815. Louis XVIII entre à Paris. Début de la Seconde Restauration.

16 octobre 1815. Napoléon débarque à l’île de Sainte-Hélène.

LE ROY-Portait-Mairie Talmay

 Tableau représentant le major Le Roy (Mairie de Talmay, Côte-d’Or)

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( 1 mars, 2019 )

Napoléon au Golfe-Juan (1er mars 1815). Deux lettres d’Honoré V, prince de Monaco.

Napoléon au Golfe-Juan (1er mars 1815). Deux lettres d’Honoré V, prince de Monaco. dans TEMOIGNAGES golfejuan

Qui ne sait que, lorsque Napoléon débarqua au golfe-Juan, Cambronne, envoyé en avant-garde à Cannes, arrêta le duc de Valentinois (plus tard prince de Monaco sous le nom d’Honoré V [né en 1778, il est couronné en 1819 et règne jusqu’à sa mort, survenue le 2 octobre 1841), qui se rendait dans sa principauté, et l’envoya au bivouac de Napoléon ?

Voici sur cet épisode :

1°, le  récit inédit du Prince ; 2°, une spirituelle et piquante réponse qu’il fit à un article fantaisiste qu’Alexandre Dumas père avait publié dans le « Voleur » du 30 juin 1841. Il est inutile de commenter ces deux documents ; nos lecteurs sauront en apprécier la valeur.

Arthur CHUQUET (« Feuilles d’Histoire », 1er mai 1913).

I.

Lettre du prince Monaco au maréchal Soult, duc de Dalmatie, ministre de la Guerre.

Monsieur le Maréchal,

J’ai l’honneur d’annoncer à Votre Excellence qu’en arrivant le jeudi premier mars [1815] à Cannes, vers les cinq heures du soir, j’ai été arrêté par un général qui est venu au-devant de moi sur la route, m’a prié de descendre, ayant, disait-il, quelques ordres à me communiquer. Lorsque j’ai été descendu, il m’a montré a cocarde tricolore en me disant : « Vous voyez que nous sommes ennemis, mais ne craignez rien, il ne vous sera fait aucune injure. » Je me suis trouvé dans le même moment  entouré par un détachement de chasseurs de la Vieille Garde. Deux gendarmes qui m’escortaient en raison du passage de l’Estérel, ont été faits prisonniers comme moi. J’ai appris alors qu’un débarquement s’était opéré à une lieue environ de Cannes dans un petit golfe. Sept bâtiments, m’a-t-on dit, ont amené des troupes venues de l’île d’Elbe qui sont descendues vers trois heures après-midi.

Le général avait envoyé une estafette à l’état-major pour savoir ce qu’il fallait faire de moi. L’estafette ne revenant point, il m’a dit d’envoyer un de mes courriers chercher la réponse. J’ignore le contenu des ordres des ordres qu’a reçus le général, mais il m’a fait conduite à une auberge où je suis resté, gardé par un caporal dans ma chambre et un poste à ma porte.

Vers deux heures du martin, j’ai reçu de Napoléon l’ordre de me rendre en av avant du village pour l’attendre. Conduit par mon caporal, je suis arrivé à lap lace désignée où on avait allumé un feu. Au milieu d’un cercle de troupes, j’ai trouvé Napoléon qui m’a fait quelques questions insignifiantes et m’a dit que je pourrais continuer ma route après le passage des colonnes. Je me suis retiré à mon auberge avec mon caporal qui a continué à me garder jusqu’au départ des troupes, qui ont pris le chemin de Grasse dans les montagnes. On avait commandé 3.000 rations, mais on n’en a employé que [la] moitié environ. Des mulets ont été mis en réquisition pour les bagages. Point de cavalerie, mais une soixantaine de Polonais déterminés. Quelques pièces d’artillerie. J’ai eu des détails sur le débarquement, mais ils se contrarient : les uns m’ont dit que les vaisseaux étaient français, les autres que non. Il m’a semblé qu’à mon passage un bâtiment croisait devant les îles Sainte-Marguerite et attendait quelque nouvelle. Votre Excellence en sait sans doute beaucoup plus long que moi maintenant ; mais mon devoir m’ordonne de lui rendre compte du peu que j’ai appris, et comme je crains que le courrier ne se trouve intercepté, je prie Monsieur le gouverneur du comté de Nice de faire arriver ma lettre par un courrier du roi de Sardaigne.

Je vais m’occupez maintenant de tout ce qui peu  regarder lap lace Monaco, et j’aurai l’honneur, sous peu de jours, de faire un rapport à Votre Excellence. Je ne lui parle pas d’Antibes où j’ai passé hier après-midi. On y a fait prisonniers quelques hommes de la Garde, envoyé avec des proclamations portant que Napoléon allait remonter sur son trône. Il paraît que lui-même est venu de ce côté et n’a retourné vers Cannes qu’après avoir échoué à Antibes.

L’esprit de la Provence est entièrement prononcé pour le Roi. Beaucoup de questions ont été faites pour connaître l’esprit public : tous ont répondu comme le maire de Cannes qui a dit : « J’ai servi fidèlement Napoléon, il a abdiqué, je me dois tout entier au Roi, je lui serai fidèle ; tous les habitants pensent comme moi. » Le général qui l’interrogeait lui a dit : « Vous êtes un brave homme. » Trois ou quatre chasseurs de la Garde ont quitté leur chef à Cannes même m’a-t-on dit. En général ils sont trompés sur la manière dont le roi traite les troupes et surtout la Veille Garde. Il ne sera pas difficile de les ramener. Si on avait eu des troupes ou des armes à Cannes, le débarquement n’aurait eu aucun résultat ; le peuple était fort animé, et, sans la crainte de faire brûler la ville, il y aurait eu du sang répandu. Je dois observer à Votre Excellence qu’au moment où l’avant-garde est arrivée à Cannes, quelques habitants se sont échappés dans les montagnes pour porter la nouvelle. On m’a dit que les gendarmes avaient été sur-le-champ prévenir le préfet. On a commis la faute de ne pas envoyer sur la grande route de l’Estérel  pour prévenir du débarquement ; mais comme il ne se passe pas ordinairement beaucoup se voyageurs français sur cette route, on aura négligé cette précaution, croyant mieux d’envoyer prévenir promptement les autorités locales. S’il avait été possible de le prendre, on m’aurait épargné un grand désagrément et une inquiétude fort vive.

Ma lettre est écrite fort à la hâte, monsieur le Maréchal ; je vous prie de ne vous attacher qu’aux détails ; je me trouverai trop heureux s’ils peuvent vous être de quelque utilité.

Recevez, monsieur le Maréchal, l’assurance du respect avec lequel je suis votre serviteur.

Le duc de VALENTINOIS, prince de MONACO.

II.

Lettre du prince de Monaco à Alexandre Dumas.

8 juillet 1841.

Qu’un voyageur, homme d’esprit d’ailleurs, renouvelle des plaisanteries quelque peu usées sur la petitesse d’un pays ; qu’il laisse courir son imagination à la recherche d’une contredanse ; faute de mieux, que même il y joigne des personnalités d’une convenance plus ou moins hasardée, son article, comme tant d’autres, passera inaperçu.

Mais là s’arrêtent les limites du genre, et d’une histoire il n’est permis à personne de faire un conte.

Or, j’aperçois dans le « Voleur » du 30 juin un gros titre en majuscules.

LE PRINCE DE MONACO

Et en petites lettres : dont chacun sait l’histoire. A coup sûr, si quelqu’un le sait, ce n’est pas son historien.

D’abord, l’histoire ne s’est jamais mêlée de mes affaires. Je n’ai point été forcé de prendre une petite place à la cour de l’Empereur, parce que jamais il n’a appartenu à personne de faire violence à ma volonté. Je servais la France dès 1799. Aide-de-camp du prince Murat, je suis devenu, sur ma demande, premier écuyer de l’impératrice Joséphine et n’ai cessé de l’être que le jour où elle m’a rendu mon serment. L’estime de l’armée d’alors me rend peu sensible aux légèretés des journalistes ou des auteurs d’aujourd’hui.

Cela posé, Monsieur, j’ai un devoir à remplir, devoir pénible ; mais les paroles que vous prêtez à l’Empereur ainsi qu’à moi, le rendent impérieux : imaginer une conversation aussi puérile, aussi triviale, dans un moment aussi grave c’est commettre une faute de lèse-bon goût autant qu’altérer la vérité.

Les actions répondent aux paroles. Je ne me suis nullement frotté les yeux. On ne m’a point répété à satiété : bonjour, Monaco, parce qu’alors on n’avait ni un pareil ton, ni se semblables manières. A coup sûr, cette charge sur l’Empereur ne ressemble guère à son portrait. Or, vous savez sans doute qu’en fait de spéculation, la plus mauvaise de toutes est celle que l’on risque sur la vérité. L’Empereur ne m’a nullement offert de le suivre ; je ne lui ai pas répondu que j’attendrais ses ordres. Quant aux canons, il n’y en avait pas plus que d’artilleurs [ici, la mémoire du prince le trompe ; il disait en 1815 qu’il y avait « quelques pièces d’artillerie »].

L’officier français ne donne pas de coups de canne, le soldat n’en reçoit pas, et les princes de Monaco n’ont jamais fait pendre personne. Vous conviendrez, Monsieur, que votre imagination a trop de fécondité. J’étais loin de m’en plaindre en lisant vos romans, mais l’Histoire veut du vrai.

Recevez, Monsieur, l’assurance de ma très parfaite considération.

Prince de MONACO, duc de VALENTINOIS.

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( 1 mars, 2019 )

A Golfe-Juan, en mars 1815…

Golfe 1er mars 1815Ce récit a été rédigé par le maire de Cannes et publié en 1887 dans la « Revue Rétrospective », sous le titre : « Le débarquement de Napoléon à Cannes (mars 1815) ».

Le 2 mars mil huit cent quinze, à dix heures du matin. Nous, François-Auguste Poulle, maire de cette ville de Cannes, disons que, hier, à trois heures après-midi, étant à la promenade, Antoine Guigues, sergent de ville, accourut tout effrayé me dire qu’un général était arrivé à la tête d’environ cinquante hommes, et m’appelait promptement à la commune. Je me hâtai de m’y rendre. Y étant arrivé, je trouvai un individu avec mes adjoints et secrétaire, que je crus être un officier habillé en bourgeois, qui me demanda un passeport pour Marseille. Je l’invitai à me dire s’il en avait un et d’où il venait : « Je n’en ai point, répondit-il, et je viens de l’île d’Elbe. » Lui ayant dit que ne pouvais pas le satisfaire, il fit l’étonné, et je vis entrer le général qui me fit aussi la demande d’un passe-port pour l’individu et pour Toulon : « Il en faut donc deux, répondis-je, un pour Toulon et un pour Marseille ? -Non, répondit-il, il le faut pour Toulon, et il le faut. » 

Je feignis de faire chercher le percepteur des contributions, qui, seul, est autorisé à tenir ce papier de passe-port ; le général en prit de l’humeur et sortit, me laissant seul avec l’individu, qui parlait très peu. Revenu quelques moments après, il ne parla plus de passe-port, mais il m’ordonna de me rendre au Golfe Juan pour recevoir les ordres du commandant- j’appris que M. Vidal, un de mes adjoints, à qui le général avait donné le même ordre, avec menace de l’y faire accompagner, s’y était refusé. Je lui répondis que je ne le pouvais, ni ne devais sortir de ma commune : «Vous me donnerez donc votre refus par écrit ?-Oui, Monsieur, » lui répondis-je ; et j’écrivis mon refus. Il le prit et fut conduire sa troupe au-devant de l’auberge du sieur Pinchinat. Étant revenu après, il demanda le brigadier de gendarmerie. Celui-ci était avec moi, et je le lui présentai ; il lui un ordre par écrit d’aller, de suite, au Golfe, présenter à l’Empereur son cheval et ceux de sa brigade, qui seraient bien payés ; il reçut l’ordre, mais il n’obéit pas. 

Le général me demanda un entretien particulier. Mes adjoints, secrétaire et autres, sortirent du bureau, nous restâmes avec l’individu. Le général me dit : « -Votre réputation nous est connue ; il faut nous dire avec toute franchise comment vos administrés ont pris l’arrivée du Roi.- Ils en ont marqué, ai-je dit, une joie bien vive et je crois qu’ils lui sont bien attachés.- Et vous, a-t-il continué, tenez-vous pour l’Empereur ou pour le Roi ?- Je vous dis, avec toute le franchise qui doit caractériser l’homme, ai-je répondu, que j’avais juré fidélité et obéissance à l’Empereur, et j’aurais donné ma vie pour lui. J’ai fait le même serment au Roi ; je ne saurais être parjure. » – A cette réponse, il mit sa main sur mon épaule droite, en disant : « Je vous estime. »-Il sortit avec l’individu. 

 Sur environ les sept heures et demie, il revint faire une autre réquisition pour 3,000 rations de pain et autant de viande, prêtes à distribuer à minuit précis, dont il exigea aussi récépissé. Je fis de suite appeler les bouchers et les boulangers. Je leur intimai l’ordre de se pourvoir. Les bouchers dirent que des marchands Piémontais étaient arrivés avec des bœufs, qu’il m’en faudrait trois pour les fournitures. Je leur ordonnai d’en faire le marché et des les égorger de suite, ce qui fut exécuté. J’intimai le même ordre aux boulangers ; je nommai douze commissaires pour faire prendre tout le pain. Messieurs les adjoints marchaient avec eux ; à onze heures, il y eut dix-sept cents rations dans le magasin que j’avais assigné. Pour avoir le restant, les commissaires, s’étant divisé les quartiers, se portèrent chez les habitants, qui se prêtèrent de la meilleure grâce, et, à une heure après minuit, les rations furent à peu près complétées. Dans l’intervalle, et vers les huit heures et demie, un officier vint me présenter une proclamation signée : Napoléon, et pour mandement pour l’Empereur, signé : Bertrand, avec ordre de lui donner publicité. 

Les appartements de la commune étaient remplis, depuis longtemps, de partie de MM. Les Conseillers municipaux, bourgeois et gens de tout état, et là, lut qui voulait. Les esprits n’étaient pas tranquilles ; je tâchai de les rassurer, en leur répétant de temps en temps : « Soyez tranquilles, il ne nous faut ni force ni courage, mais seulement de la prudence : reposez-vous sur moi et nous sortirons de ce pas.»-J’en éprouvai la plus vive satisfaction. La lecture, faite par qui voulait, ne fit pas la moindre sensation. Vers les deux heures, on vint annoncer l’arrivée de Bonaparte, qui établit son bivouac sur les sables hors de la ville, près de Notre-Dame, où il fit allumer un grand feu qui fut entouré de troupe et de beaucoup de gens de la ville. Il ne parle à personne, excepté à Monseigneur le Prince de Monaco qui, étant arrivé à Cannes vers les cinq heures de la veille, le général lui avait donné un piquet et un caporal dans ses appartements, fut appelé par Napoléon, qui le garda jusque vers les quatre heures. La conversation ne fut pas entendue. Je n’avais jamais quitté ma place et je ne la quittais pas. Je transmettais mes ordres, que les adjoints et les commissaires faisaient exécuter. Il me fut demandé plusieurs conducteurs, charrettes et chevaux, tout fut fourni et toute la troupe défila vers Grasse ; et, à cinq heures et demi, Cannes eut le bonheur de se voir entièrement délivrée, et les habitants qui, de frayeur, ne s’étaient pas couchés, sont restés quelques moments étonnés de cette apparition, et sont très contents du départ. 

Cependant, quelques soldats étaient restés ; ils faisaient sortir du magasin les pains qui n’avaient pas été distribués et les mettaient en vente. J’en fus prévenu ; je m’y portai de suite, je fis rentrer le pain. Je trouvai douze cents septante trois [1273] rations distribuées, au lieu de trois mille demandées, et, ayant fait fermer le magasin, je me suis retiré sans avoir obtenu du commissaire des guerres le paiement qu’il avait solennellement promis. Je me propose de faire rendre aux boulangers les pains de leurs fabrications, aux habitants pauvres ceux qu’ils ont donnés, dont j’avais fait prendre les noms, et de faire distribuer, aux pauvres de la commune, le pain de la classe qui peut se passer de restitution.

 Quant aux bouchers, la viande donnée sera pour leur compte, et, pour celle distribuée, je prendrai les ordres de l’autorité. 

Rentré chez moi, aujourd’hui, à six heures du matin, je pensais me reposer, lorsque Monseigneur le Prince de Monaco m’a fait l’honneur d’arriver ; il m’a demandé le certificat que j’ai fait tel que suit : « Je, soussigné, maire de cette commune de Cannes, troisième arrondissement de Grasse, certifie que Monseigneur le Prince héréditaire de Monaco, se rendant à Monaco, a été arrêté, hier, à Cannes, par le premier poste des troupes de l’île d’Elbe ; qu’il n’a cessé d’avoir auprès de lui, un poste, un caporal dans son appartement et que, sur les deux heures du matin, il a été forcé de se rendre près le commandant des dites troupes. En foi de quoi j’ai fait le présent certificat pour servir ce que de besoin.

A Cannes, ce deux mars, mil huit cent quinze. 

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( 1 mars, 2019 )

La gratification de l’armée, après le débarquement de Napoléon à Golfe-Juan…

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Pour résister à l’Usurpateur qui vient de débarquer sur les côtes de France, et regagner l’affection des troupes, on les passa en revue, on leur donna une gratification, et le ministre de la Guerre écrivait au général en chef comte Maison, gouverneur de la 1ère Division militaire.

Arthur CHUQUET.

Général, j’ai l’honneur de vous informer que le Roi, désirant donner aux troupes qui sont sous votre commandement une preuve de la bienveillance particulière qu’il leur apporte, Sa Majesté m’a chargé de faire payer la gratification de cinq francs par soldat et demi-mois de solde aux sous-officiers et officiers (qu’elle a accordée aux troupes qui ont été passées en revue le 9 de ce mois) aux autres corps qui se trouvent réunis sous votre commandement et à toutes les troupes qui se rendront dans cette division. Cette gratification sera accordée sur les fonds de la solde, sur des états nominatifs pour les officiers et d’effectifs pour les sous-officiers et soldats, certifiés par les conseils d’administration, visés et arrêtés par les inspecteurs et sous-inspecteurs aux revues. Je donne en conséquence des ordres à M. l’Inspecteur aux revues de la 1ère division afin qu’il prenne à ce sujet toutes les mesures qui pourront être nécessaires.

Veuillez bien, je vous prie, général, faire connaître aux troupes que vous commandez, cette nouvelle marque de leur intérêt que Sa Majesté prend à leur bien-être et leur prescrire de faire former les états qui devront servir au paiement de la gratification dont il s’agit.

————–

A noter. En l’absence de date sur ce document, le Ministre de la Guerre peut être soit le maréchal Soult (ministre du 3 décembre 1814 au 11 mars 1815), soit le général Clarke (ministre du 11 mars 1815 au 20 mars 1815).

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( 15 février, 2019 )

Le suicide de Berthier (2ème partie).

 06515184.jpgVoici la suite de ce texte très intéressant dû à l’historien Arthur Chuquet.

Napoléon n’avait pas de rancune contre Berthier. Le frère du maréchal, César Berthier, l’assurait dans ses lettres que, s’il rentrait, il n’aurait rien à craindre. Il reviendra », disait Napoléon à Rapp avec un malin sourire, je lui pardonne tout, à condition qu’il revêtira son habit de garde du corps pour paraître devant moi, « et, dans ses conversations avec Mollien, l’Empereur répétait, sans accompagner ses regrets de plaintes ni de reproches, qu’il aurait besoin d’un Berthier, que le prince de Wagram était le plus intelligent et le plus habile des majors généraux, celui qui saisissait mieux que tout autre ses pensées et ses plans, qui savait les transmettre et les rédiger sous une forme claire et facile à comprendre. Pourtant, dans le secret de son coeur, Napoléon se doutait que Berthier ne le servirait plus. « Il m’a trahi ; disait-il à Sainte-Hélène, parce que c’était un homme de Versailles. » Il mit les biens de Berthier, le 26 mars, sous séquestre et il la raya, le 10 avril, de la liste des maréchaux. Mais, si Berthier était rentré en France, Napoléon aurait sûrement levé le séquestre, et c’est pourquoi le prince de Wagram avait sollicité du roi de Bavière la permission de partir.

 Le roi de Bavière et le ministre Montgelas n’osèrent pas lui donner de passeport sans avoir consulté les alliés, et l’envoyé bavarois à Vienne, le comte de Rechberg, prit l’avis de Metternich. Le chancelier  refusa le passeport : il croyait que Berthier, une fois en France, serait de nouveau le lieutenant de Napoléon, et, le 15 avril, Montgelas répondait au prince de Wagram : « Les puissances alliées m’ont invité à vous conseiller de ne as vous retirer en France, et je vous prie de rester auprès du duc, votre beau-père, jusqu’à ce que les circonstances nous permettent de retourner dans votre patrie. »

Le gouvernement bavarois exerça dès lors une surveillance occulte sur Berthier. Le 14 avril, sans nul doute après avoir reçu la réponse de Metternich, Montgelas ordonnait au directeur de la police de Bamberg d’employer tous les moyens  « pour observer le prince de Wagram et savoir sous la main tous les mouvements qui auraient rapport au départ ». Berthier sur que ses moindres démarches étaient épiées ; il sut que ses lettres étaient envoyées à Munich ; il se vit  comme étant prisonnier à Bamberg, et il s’attrista, se désespéra. Il écrivit au duc de Feltre et au duc d’Havré qu’il était fatigué, vieilli, chagrin, incapable de toute besogne, quelle qu’elle fût, et qu’il souffrait très vivement de la goutte, « cette maladie que laquelle les affections morales agissent toujours. »

Par deux fois, il avait envoyé sa démission au duc de Feltre : « L’état de sa santé, disait-il, le forçait à la retraite de toutes les fonctions militaires ou civiles. » Le duc de Feltre répondit que Berthier devait remettre personnellement à Louis XVII sa démission de capitaine des gardes, puisque cette charge « venait directement du Roi », et il pria le prince de Wagram de se rendre sans retard à Gand, si sa santé le lui permettait, puisque tous les autres capitaines de la Garde étaient, en ce moment critique, réunis autour du monarque. Louis XVIII lui-même écrivit de sa main au maréchal. Le 22 mai, dans une lettre au Roi, Berthier maintient sa démission.

Un grave incident avait achevé de l’assombrir et de lui faire voir tout en noir. Sa femme avait obtenu du Roi de Bavière, ainsi que ses enfants, la permission de retourner en France. Elle fut arrêtée, le jour même de son départ, le 30 avril, à Stockach, par les autorités wurtembergeoises, et obligée de revenir sur ses pas sous prétexte que son passeport n’était pas signé par le prince de Schwartzenberg.

Déjà, depuis le débarquement de Napoléon [à Golfe-Juan début mars 1815],  Berthier, qui n’avait pas l’âme forte, semblait méconnaissable. Il se lamentait à la cour des Tuileries parce que sa femme était allée en Allemagne chez ses parents, et Castellane jugeait qu’il n’avait pas une tenue convenable et ne montrait pas de caractère. Un autre témoin, Reiset, trouvait qu’il était de tous les gens le plus affecté par les événements, qu’il avait la figure à l’envers, que son état faisait peur. Durant le mois d’avril et le mois de mai, Berthier ne se remit pas, ne se releva pas de cette sorte de découragement et de dépression. Il demeurait accablé, affaissé, absolument démoralisé ; il se renfermait en lui-même ; il ne parlait que pour se plaindre de l’ennui mortel qui le consumait, et les médecins notaient en lui tous les symptômes d’une « hypocondrie mélancolique », le manque d’appétit, une sensation d’amertume dans la bouche. Le 31 mai, le général russe Sacken qui dînait avec lui chez le duc Guillaume de Bavière, le félicitait d’être du petit nombre de ceux qui n’avaient pas trahi le roi légitime ; Berthier ne répondit qu’avec embarras et par des mots entrecoupés.

Le lendemain, 1er juin, à midi et midi, au palais de Bamberg, il tombait d’une fenêtre du troisième étage et se fracassait le crâne.

A suivre…

 

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( 16 janvier, 2019 )

Marche de l’Empereur vers Paris après son débarquement à Golfe-Juan en mars 1815…

Carte

Voici un passage du témoignage de l’adjudant-major Etienne LABORDE: « Le 3 mars [1815], l’Empereur coucha à Barème [Barrême] , le 4, à Digne . Le 5, le général Cambronne, avec une avant-garde de quarante hommes, s’empara du pont et la forteresse de Sisteron ; le même jour, l’Empereur coucha à Gap , et l’avant-garde à La Mure. Aucun événement remarquable n’eut lieu en traversant ce long espace de pays ; les habitants nous accueillaient fort bien, mais sans se prononcer ni pour ni contre. Durant ce long trajet, nous ne fîmes que deux recrues, un gendarme et un soldat d’infanterie. Nous quittâmes, après quelques jours de marche bien pénible, et à notre grande satisfaction, ce malheureux pays de montagnes, et nous commençâmes à découvrir la belle campagne au-delà de La Mure, qui avoisine celle de Vizille, pour aller à Grenoble.

L’Empereur, informé que des troupes étaient parties de Grenoble avec mission de s’opposer à notre passage du pont de La Mure, prit des dispositions de défense et forma de sa petite armée, forte d’environ onze cents hommes, trois colonnes : la première, composée de trois compagnies de chasseurs, des lanciers polonais montés, ou non montés, de huit à dix marins de la Garde, forma l’avant-garde, commandées par le général Cambronne , ayant sous ses ordres l’intrépide colonel Malet ; la seconde, commandée par le capitaine Loubers, des grenadiers, fut composée de trois compagnies d’artillerie, et d’environ trente officiers sans troupe, conduits par le major corse Pacconi ; avec elle marcha l’Empereur, tout son état-major , et le Trésor porté sur deux ou trois mulets .

La troisième colonne, formée par le bataillon corse , sous les ordres du chef de bataillon Guasco , formait l’arrière-garde. Moi-même, aux approches de La Mure, je reçus l’ordre du général Cambronne de prendre les devants avec soixante chasseurs, commandés par le lieutenant Jeanmaire , et quelques lanciers polonais, pour établir le logement de la première colonne des troupes de l’Empereur, et que je portai à douze cents hommes, quoique en réalité il n’y en eût pas plus de trois cents. Il paraît que nous étions attendus, puisque je trouvai à la mairie tout le conseil municipal réuni. J’en fus parfaitement accueilli, et je m’occupais avec ces messieurs de préparer le logement lorsqu’un adjudant du 5ème d’infanterie de ligne arriva pour faire le logement d’un bataillon de ce corps et d’une compagnie du 3ème régiment de sapeurs du génie. Voyant que cet officier portait la cocarde blanche, je pensai bien qu’il ne venait point dans l’intention de se joindre à nous.

Je l’abordai et lui dis :

« A la cocarde que vous portez, je vois que vous êtes ici dans un autre but que le mien ; cependant répondez-moi avec la franchise qui doit nous caractériser ; sommes-nous amis ou ennemis ? »

Il me répondit en me tendant la main :

« Deux vieux compagnons d’armes seront toujours d’accord.

-Alors ; lui dis-je, faisons le logement de concert. »

Il fit semblant d’y souscrire ; mais, profitant d’un instant où j’étais occupé, il s’esquiva pour aller rendre compte à son chef de ce qui se passait, et ne revint plus. Cette troupe prit alors position à une portée de fusil de la ville de La Mure, et envoya une forte avant-garde dans les premières maisons du côté de Grenoble.

Instruit de la disparition de l’adjudant-major du 5ème de ligne, je n’étais pas du tout tranquille dans l’hôtel de la mairie, où je craignais d’être surpris, et je venais d’envoyer l’ordre au lieutenant Jeanmaire de rester sous les armes et de faire bonne garde aves con petit détachement, lorsque le général Cambronne arriva avec la première colonne, monta lui-même à l’hôtel de la Mairie, me demandant si j’aurais bientôt fini.

« De suite, lui répondis-je, mon général. »

En effet, nous sortîmes aussitôt. Lui ayant rendu compte de ce qui se passait, et lui-même apercevant un poste de la troupe opposante placé aux premières maisons d’une rue donnant sur la route de Grenoble, il fit établir un poste des nôtres, commandé par un officier, à portée de pistolet du 5ème de ligne, et envoya tout de suite le capitaine Raoul de l’artillerie, accompagné d’un maréchal-des-logis de mamelucks, auprès de l’officier commandant le poste du 5ème, pour l’engager à pactiser avec nous, mais nous ne pûmes le déterminer à y consentir. Le général y alla lui-même, et on lui répondit qu’il y avait défense de communiquer .

Alors le général Cambronne ordonna que la troupe prendrait position sur l’emplacement où elle se trouvait devant la mairie, et il fit ses dispositions pour éviter toute surprise. Cette opération terminée, nous entrâmes dans une auberge en face de la mairie, où j’avais commandé un dîner pour douze personnes. A peine commencions-nous notre repas qu’un paysan, qui avait été envoyé par le général Cambronne pour connaître les mouvements de la troupe qui nous était composée, entra et vint annoncer que cette colonne s’ébranlait et semblait disposée, en passant derrière La Mure, à se porter sur le pont par lequel nous étions arrivés pour le faire sauter et nous couper par là, tout communication avec l’Empereur . Il n’en fallut pas davantage pour nous faire partir à l’instant même, à l’effet d’aller nous établir sur le pont, que nous gardâmes militairement toute la nuit, durant laquelle la troupe adverse recula de trois lieues en se rapprochant de Grenoble.

Le général Cambronne ayant fait connaître à l’Empereur ce qui se passait, Sa Majesté arriva avec les deux colonnes, le lendemain vers les neuf heures du matin, sur le point où nous avions pris position, se mit à la tête des troupes et ordonna au général Cambronne de marcher en avant. Le brave colonel Malet prit le commandement des trois compagnies de chasseurs formant la tête de la colonne ; les lanciers polonais, commandés par l’intrépide colonel Germanoski [Jerzmanowski], prirent la droite à côté de la route. Les officiers sans troupe, commandés par le major Pacconi, prirent à gauche, et nous marchâmes droit sur le bataillon du 5ème de ligne. La compagnie de voltigeurs était en bataille à la sortie du village. L’Empereur ordonna au colonel Malet de faire mettre l’arme sous le bras gauche, la baïonnette au bout du canon. Cet officier lui ayant observé qu’il pourrait y avoir du danger à faire un pareil mouvement devant une troupe dont les intentions n’étaient pas connues, et dont la première décharge pourrait être funeste, l’Empereur lui dit avec vivacité:

« Malet, faites ce que je vous ordonne. »

Arrivé à la portée de pistolet, l’Empereur dit d’une voix forte et tranquille :

« Soldats ! Voilà votre empereur ; que celui d’entre vous qui voudra le tuer fasse feu. »

Un jeune officier, parent et aide-de-camp du général Marchand, commandant à Grenoble, qui était venu avec mission de son général de s’opposer à notre passage, dit à haute voix : « Le voilà ! Faites feu ! »

Le cri unanime [de] « Vive l’Empereur ! » fut la réponse.

Déjà les lanciers polonais étaient arrivés dans le village et se trouvaient pêle-mêle avec le bataillon du 5ème et la compagnie du 3ème régiment de sapeurs du génie, criant à l’envi : « Vive l’Empereur ! »

Le major Pacconi, à la tête des officiers sans troupe avait pris un sentier détourné, et s’était placé sur les derrières du 5ème pour le recevoir, dit-il à l’Empereur, si le combat s’était engagé. La Garde et les soldats s’embrassèrent, arrachèrent à l’instant la cocarde blanche et prient avec enthousiasme la cocarde tricolore. Cette troupe ayant été formée en bataille, l’Empereur parla ainsi :

« Soldats,

« Je viens avec une poignée de braves, parce que je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime, puisqu’il n’a pas été élevé par la nation ; puisqu’il est contraire aux intérêts de notre pays, et qu’il n’existe que dans l’intérêt de quelques familles… Vos pères sont menacés du retour des dîmes, des privilèges, des droits féodaux et de tous les abus dont nos succès les avaient délivrés. N’est-il pas vrai, citoyens ? (Dit-il, à un rassemblement immense qui se trouvait autour de la troupe.)

- Oui, Sire, répondirent-ils d’un cri unanime, on voulait nous attacher à la terre. Vous venez, comme l’ange du Seigneur, pour nous sauver. »
A peine, venions-nous de fraterniser avec le 5ème, que M. Dumoulin arriva à franc-étrier, ayant à son chapeau la cocarde tricolore, et, se précipitant de son cheval à la rencontre de l’Empereur : « Sire, lui dit-il avec la plus grande émotion, je viens vous offrir 100,000 francs et mon bras, et vous assurer de la fidélité de vos bons Grenoblois. » L’Empereur parut satisfait, et lui dit en riant : « Montez à cheval, nous causerons en marchant, j’accepte vos services. »  Le soir même de notre arrivée à Grenoble, ce jeune homme, rempli du plus grand courage, fut nommé capitaine officier d’ordonnance de l’Empereur, qui lui remit lui-même la décoration. Depuis, et pendant toute la route, M. Dumoulin, avec une escorte de quinze hussards du beau et bon régiment, marcha toujours à l’avant-garde et rendit les plus grands services. »

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( 10 décembre, 2018 )

Le maréchal Ney royaliste…

Ney

Extrait du témoignage du chevalier de Villebresme, lequel est un royaliste de longue date. Villebresme a bien connu Ney durant la première Restauration (1814) : « Pour mon compte, je reçus le brevet de colonel à dater du 3 septembre 1814, la régularisation par la chancellerie de ma croix de Saint-Louis et la décoration du Lys. Enfin, sur ma demande, mon neveu Frédéric fut admis aux mousquetaires et je restai quelque temps à Paris pour le présenter à ses chefs. Lorsqu’il n’eut plus besoin de moi, je revins à Châteaudun où je passai mon hiver. C’est là que je connus le maréchal Ney qui habitait sa terre des Coudreaux qu’il avait achetée en 1808 à M. de Flers. Pendant l’Empire, bien que Moréville fût très rapproché des Coudreaux, nos relations avaient été froides, mais depuis qu’il avait embrassé chaudement les principes de la légitimité, j’éprouvais un vrai plaisir à fréquenter cet héroïque soldat, que le duc d’Angoulême vint voir au mois d’août. Je ne pensais guère alors qu’il allait bientôt oublier ses serments et tomber misérablement sous les balles d’un peloton d’exécution. Il était cependant devenu sincèrement royaliste et je ne peux m’expliquer comment il trahit ses engagements et apporta au Tyran le prestige de son nom, car je l’ai entendu déclarer maintes fois que Napoléon était le fléau de la France. Le maréchal Ney était un grand cœur, mais un caractère très faible et je suis convaincu qu’il s’est laissé entraîner sans trop réfléchir aux conséquences de sa conduite. Je ne suis pas de ceux qui approuvèrent sa mort, mais je dois reconnaître que, vu l’état des esprits au second retour du Roi, un exemple était nécessaire pour mettre fin aux menées et aux provocations des bonapartistes qui ne trouvaient sans doute pas suffisant d’avoir attiré deux fois le fléau de l’invasion. Lorsque la nouvelle du débarquement du Golfe Juan arriva à Paris, le maréchal Ney reçut l’ordre de rejoindre son gouvernement de Besançon j’allai lui faire mes adieux et lui demander des instructions, il me répondit textuellement « Ne vous inquiétez pas, car c’est une simple échauffourée, et quatre gendarmes suffiront pour arrêter ce Bonaparte dont la France ne veut plus. » Quelques instants après il quittait les Coudreaux par la porte dite d’Espagne qui avait vu passer tant de fourgons chargés de butin. Les généraux de la Révolution et de l’Empire s’enrichissaient facilement des dépouilles des vaincus. J’avais encore une vive sympathie pour un de nos voisins, le colonel de Bergeret, qui habitait le château de la Varenne. Pendant son séjour aux Coudreaux, le duc d’Angoulême avait signé à on contrat pour lui témoigner l’estime qu’il avait de son caractère chevaleresque, et il le méritait. Il avait fait toutes les guerres de l’Empire et avait échappé aux neiges de Russie. Ses récits militaires étaient extrêmement intéressants et instructifs; il est regrettable qu’il ne les ait pas écrits. Grand admirateur du maréchal Ney, sous les ordres duquel il avait longtemps servi, il ne pardonna guère sa mort au gouvernement de la Restauration auquel  il était cependant attaché. Il comparait volontiers la conduite au maréchal à celle du général de Bourmont qui, bien que général vendéen, avait aussi trahi ses serments au Roi, puis, la veille de Waterloo, avait abandonné son drapeau lorsqu’il vit que la défaite tait certaine. Pour celui-là, disait le colonel, il eût été de toute justice de le faire fusiller au lieu de le combler d’honneurs , et  était aussi mon avis. Il y a des gens qui tournent avec le vent et trouvent toujours le moyen de satisfaire leur ambition, mais si leur conscience ne leur reproche rien, l’estime des honnêtes gens leur est refusée. »

(« Souvenirs du chevalier de Villebresme, mousquetaire de la garde du Roi, 1772-1816… », Berger-Levrault et Cie, 1897, pp.191-193).

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