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( 19 février, 2020 )

Les pressentiments de Beugnot…

A la fin de 1811, Beugnot, ministre du grand duché de Berg, se rend à Paris. « Les esprits, dit- il dans ses « Mémoires » sont en proie à l’anxiété inséparable d’une grande attente. Une immense expédition se prépare, destinée à imprimer le dernier sceau à la gloire de l’Empereur. Personne n’ose douter ou s’effrayer, tant est profondément établi le dogme de l’infaillibilité impériale. Il n’y a plus qu’un cri, c’est pour demander acte de l’expédition, et qu’une inquiétude, c’est de n’en être pas. Le prince de Bénévent envie le sort de l’archevêque de Malines qui vient d’être nommé ambassadeur extraordinaire à Varsovie, et l’un des plus anciens généraux de division, Mathieu Dumas, se tient pour honoré d’avoir été nommé intendant en chef de l’armée. J’avais encore présents les souvenirs d’Essling.Les pressentiments de Beugnot… dans TEMOIGNAGES 86-001577 J’avais aussi entendu dire par des généraux allemands que notre armée n’était plus celle d’Austerlitz ou d’Iéna, et qu’à la journée de Wagram nous n’avions dû notre salut qu’à une artillerie hors de toute proportion. D’ailleurs on ne professait pas à l’étranger une foi aussi robuste qu’en France au génie de l’Empereur. J’osais donc hasarder, non pas assurément la moindre censure, mais quelque léger doute sur les merveilles qu’on attendait sans trop les définir. J’étais partout repoussé, quelquefois sans doute par cette crainte du Seigneur, qui était alors autant que jamais le commencement de la sagesse, mais le plus souvent, en vérité, par l’hallucination à laquelle les esprits étaient en proie. » Beugnot s’entretient avec Regnaud de Saint-Jean d’Angély, et Regnaud dit à Beugnot que l’Empereur veut frapper un grand coup qui mette le Nord à ses genoux, amener l’Angleterre à composition, en finir à la fois avec l’Angleterre et l’Espagne. «Voilà, ajoute Regnaud, ce que la raison me suggère, et je pourrais me tromper. Est-ce la rage d’entasser conquêtes sur conquêtes, d’en faire par la guerre, d’en faire pendant la paix ? La France depuis Rome jusqu’à Hambourg, lui semble-t-elle encore étroite? Je ne saurais croire à ce genre de démence qui finirait par le perdre, et nous avec lui. » Et il convient avec Beugnot, que Napoléon tend fortement la corde. Toutefois, nombre de personnes gardent espoir que, lorsque l’Empereur sera dans le Nord, les affaires pourront encore s’arranger. L’étendue même des forces militaires que l’Empereur assemble rassure sur leur emploi : on croit qu’il veut simplement en imposer à la Russie qui, à la vue de ce prodigieux appareil, cédera plus facilement sur l’article des licences et sur la réunion de l’Oldenbourg. Mais, de retour à Düsseldorf, Beugnot voit le comte de Nesselrode, et Nesselrode lui assure que personne ne doute plus, que la Russie a épuisé tous les moyens de conciliation, qu’elle attend l’attaque et que le tsar Alexandre a résolu de ne rien céder à l’adversaire. Tous les hommes « dont l’opinion compte dans les affaires ou qui font autorité par leurs connaissances » tiennent l’expédition pour hasardeuse. Enfin, un affreux phénomène, conclut Beugnot, lui semble envoyé tout exprès pour annoncer un affreux désastre. Le jour où l’armée met le pied en Russie est le jour de réception de Beugnot. Il a vingt-cinq personnes à sa table. La salle à manger donne sur le Rhin. En entrant, les convives sont« tellement frappés des apprêts effrayants d’une tempête qui s’élève sur le fleuve que personne n’ose s’asseoir et qu’on rentre au salon. Un nuage d’un fond cuivre, semé de taches couleur de sang, plane sur la rive droite du Rhin et fait effort pour traverser le fleuve et fondre sur la rive gauche. Il  est repoussé par un vent violent. Le conflit dure plus d’une demi-heure durant laquelle la masse du nuage ne cesse pas d’augmenter. L’air est coupé par des sifflements aigus venant des deux parts, aussi violents que ceux qui accompagnent une tempête sur mer. Il semble que le Rhin soit une barrière que l’orage ne peut franchir. Il la franchit à la fin, et la foudre, grondant, frappe à coups redoublés à droite et à gauche. Une grêle dont plusieurs grains ont six pouces de circonférence, a bientôt recouvert le sol. Tout est emporté des productions de la terre qui se rencontrent sous ce terrible fléau; des maisons sont renversées ; des arbres séculaires ne résistent pas mieux ; des chevaux, des hommes périssent. Les vieillards de la contrée attestent que jamais rien de tel ne s’est offert à leurs regards. La forêt de Duisbourg où est le haras sauvage est hachée, culbutée de fond en comble. Je m’y rends dès le soir même, et j’y trouve une scène de désolation qui me donne quelque idée de ce que serait le monde aux regards du dernier homme. J’ai une dose de superstition. Chacun a la sienne, soit qu’il l’avoue, soit qu’il la dénie. Quand ensuite, et en comparant les dates, je fus certain que l’orage avait éclaté le jour et à l’heure même où l’Empereur était entré en Russie, je fus pleinement persuadé que la grande expédition ne serait plus qu’un immense désastre. »

Arthur CHUQUET (« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième Série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.6-8).

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( 17 janvier, 2020 )

1815, réalité financière de la reconstruction de l’armée…

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Lorsque Napoléon quitte l’île d’Elbe pour revenir en France et reprendre le pouvoir, de nouveau, il doit faire face à l’Europe en armes. Louis XVIII n’ayant pas été en mesure de reconstituer l’armée, Napoléon doit s’attaquer à cette tâche. Il envisage donc de mobiliser tous les hommes valides. La conscription est de nouveau proclamée. Mais déjà, malgré l’enthousiasme général, Napoléon doit faire face à un problème de taille. L’argent manque pour payer les fournitures. Afin de faire face aux impératifs financiers que nécessite une telle mobilisation, il a prévu un budget de 400 millions de francs. Toutefois, le budget de l’État étant de 618 millions, il se doit d’envisager d’autres sources de financements. L’emprunt, bien qu’il répugne à employer ce genre d’expédient, est la seule solution pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixé. En ce sens, un règlement d’emprunt forcé de 150 millions est présenté aux Chambres. Tous les contribuables doivent y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Bien sûr, ce projet n’est pas très approprié pour faire augmenter la popularité du régime, mais comme par les années passées, Napoléon espère que la victoire atténuera ces aspects négatifs. En attendant, ayant été obligé d’émettre des reconnaissances de dettes et de payer les fournisseurs avec des bons du Trésor pour mobiliser 449 000 soldats, Napoléon fait passer la dette publique de la France de 123 millions à 639 millions de francs. Comme l’a si bien écrit Pierre Branda, ce sont les Cent-Jours les plus coûteux de l’histoire de la France.

Au moment où Napoléon s’apprête à quitter l’île d’Elbe pour revenir en France, il n’imagine pas que l’Europe va de nouveau se liguer contre lui. En fait, selon les Mémoires de Marchand et les écrits du Mémorial, il croyait que le congrès de Vienne serait dissous lors de son retour à Paris. Ainsi, afin de rééquilibrer les forces en Europe, il espérait reprendre l’alliance avec son beau-père, l’empereur d’Autriche : « Tout ce qui se disait devant moi me laissait croire qu’en quittant l’île d’Elbe, l’Empereur, le congrès dissous, avait la presque certitude de rallier l’empereur d’Autriche à lui. »  Malheureusement pour lui, les événements en décident autrement. Même si l’empereur d’Autriche se fait quelque peu prier pour reprendre la guerre, la coalition, victime d’une réaction presque épidermique, se ressoude à nouveau et repart en guerre contre Napoléon, le « perturbateur » et le « hors-la-loi » de l’Europe.

À nouveau, la France doit faire face. Plus de 800 000 soldats ennemis marchent vers ses frontières et bientôt 500 000 d’entre eux, de la Belgique au Piémont, se tiennent prêts à les franchir. Pour contrer cette menace, Napoléon doit faire accélérer la reconstruction de l’armée entreprise il y a quelques mois déjà par le gouvernement de Louis XVIII. Mais pour l’heure, il ne dispose que de 235 000 soldats dont la plupart sont répartis sur l’ensemble des frontières. L’effort sera gigantesque. D’après ses prévisions, il espère, pour le 1er octobre 1815, incorporer plus de 800 000 hommes, soit une force égale à celle des coalisés. Tous les hommes valides devront donc servir dans l’armée et de ce fait, les vétérans, les militaires à la retraite, les déserteurs et les demi-soldes seront rappelés sous les drapeaux. Dans ces ouvrages sur 1815, Henri Houssaye a écrit que Napoléon n’exagérait pas et que cet objectif aurait été atteint si les circonstances l’avaient permis. Dans ces conditions, à la lumière des estimations d’effectifs proposées par Napoléon, la question est de savoir si elles concordent avec la réalité budgétaire du pays ?

Or, avant d’en arriver à former cette nouvelle « Grande Armée », il doit d’abord se constituer une solide masse de manœuvre avec laquelle il compte prendre l’offensive en Belgique. Ce sera l’armée du Nord. C’est en forgeant cette arme de guerre réduite, mais toutefois redoutable, que Napoléon va prendre conscience des immenses difficultés qu’il devra surmonter pour arriver à son objectif initial. Élément vital pour entreprendre toute guerre, l’argent manque pour mobiliser les forces dont il a besoin. Lors des années passées, il pouvait compter sur le concours des financiers et des fournisseurs. Mais pour l’heure, ne croyant plus à la victoire et par conséquent, ne faisant plus crédit, ces derniers n’ont plus confiance. Louis XVIII ayant déjà annulé leurs créances suite à la Restauration, Napoléon doit maintenant payer comptant. Sans autre choix, il devra se tourner vers l’emprunt, ce qui aura comme conséquence de creuser dramatiquement la dette de l’État. Comme l’a écrit si justement Pierre Branda dans son ouvrage Napoléon et l’argent, ce seront les Cent-Jours les plus chers de France. Ainsi, dans l’ordre naturel des choses, le manque d’argent entrave la mobilisation, car s’il lui est relativement facile de mobiliser des hommes puisque les rappelés rejoignent les dépôts de l’armée dans l’enthousiasme, il n’est guère aisé de payer pour l’ensemble des équipements et des fournitures. Certes, Napoléon retarde la conscription pour des considérations de politique interne, mais il le fait essentiellement pour des raisons financières. La victoire, du moins l’espère-t-il, ramènera la confiance de tous et fera se délier les bourses.

De l’armée royale à l’armée impériale : le rappel des militaires en congé et des déserteurs…

Alors que le congrès de Vienne semble se diviser sur la question de la Pologne et du royaume de Saxe, Louis XVIII, sous les conseils de Talleyrand, entreprend la mobilisation de l’armée. À la veille d’une guerre qui menace d’embraser l’Europe à nouveau, la France n’est pas prête. Si les Russes, les Prussiens, les Anglais et les Autrichiens n’ont pas désarmé, l’armée française n’a que 200 000 hommes sous ses drapeaux. En fait, suite à la première abdication de Napoléon, plus de 180 000 soldats sont tout simplement rentrés chez eux. Lorsque le ministre de la Guerre présente au roi la situation de l’armée à la fin avril 1814, il ne reste que 90 000 hommes présents dans les rangs de l’armée française . Pour le baron Louis, c’est un moindre mal parce que la situation budgétaire ne lui permet pas de maintenir une armée sur pied : « Monsieur le maréchal, dit-il à Marmont, nous manquons d’argent pour payer les troupes; ainsi nous avons plus de soldats qu’il ne nous en faut. ». Mais, moins de 90 000 soldats, et cela en dépit des restrictions budgétaires, c’est trop peu pour assurer le rang de la France dans le concert des nations. Si les soldats présents sur le territoire national sont peu disposés à servir Louis XVIII, il n’en va pas de même pour ceux qui reviennent des pontons anglais et des places fortes d’Allemagne qui souhaitent en découdre. La plupart sont réintégrés dans l’armée.

Afin de maintenir une armée digne de ce nom, le roi rend une ordonnance qui définit les grandes orientations de sa réorganisation pour le pied de paix. L’infanterie est réduite de 206 à 107 régiments ; la cavalerie de 99 à 61 ; l’artillerie de 339 compagnies à 184 ; le train d’artillerie de 32 escadrons à 8 et le génie de 60 compagnies à 30. Ainsi, la classe de 1815 est entièrement licenciée, tandis qu’un grand nombre d’officiers et de sous-officiers sont mis en congé illimité. Ce sont eux qui seront définis sous l’appellation de « demi-soldes ». Quant aux déserteurs, ils sont désignés comme absents sans permission. Enfin, le gouvernement ne retient pas ceux qui expriment le souhait de rentrer chez eux. Au total, l’armée compte 201 140 hommes, soldats et officiers compris. Le ministre de la Guerre, le général Dupont, aurait souhaité réduire l’armée aux trois quarts de cet effectif, mais la situation de l’Europe dont les destinées se décident alors à Vienne ne le permet pas . D’ailleurs, au moment où les négociations commencent à s’envenimer, Louis XVIII, après avoir consulté son ministre des Finances, demande le rappel de 60 000 hommes. En février 1815, compte tenu de l’impopularité du régime, moins de 35 000 ont rejoint leurs régiments. À son retour, Davout annonce à Napoléon que la France n’a que 235 000 soldats sous les armes dont la plupart gardent les frontières. Face à 800 000 coalisés environ, dont 500 000 sur les frontières de l’Est, ses chances de l’emporter sont très minces .

Comme par les années passées, la conscription semble être une bonne façon de combler ce manque, mais en raison des implications politiques qu’une telle mesure pourrait entraîner, il préfère ne pas brusquer les événements. Avant d’en arriver là, il procède d’abord au rappel des militaires en congé de semestre et de ceux qui sont considérés comme déserteurs. Ainsi, la fragilité de la situation politique pousse Napoléon à retarder le recours à la conscription. Cependant, les raisons sont aussi d’ordre financier car, même s’il rappelait les classes antérieures et celles de 1815, il sait qu’il n’a pas l’argent pour appuyer cette mesure. C’est pourquoi il en repousse l’application jusqu’à la fin du mois de mai. Lorsqu’il repart en campagne le 15 juin de cette même année, il y a plus de 46 000 conscrits qui attendent dans les dépôts que la victoire vienne les pourvoir des fournitures nécessaires.

En attendant, afin de se constituer rapidement une masse de manœuvre, Napoléon prend les mesures appropriées. Initialement, il souhaite prendre connaissance des ressources disponibles. À l’intérieur du rapport préparé à cet effet, Davout mentionne que 180 000 soldats ont quitté l’armée en 1814. Il croit que 120 000 d’entre eux pourront théoriquement être récupérés. Mais, comme 35 000 soldats ont déjà rejoint leurs régiments, il ne reste que 85 000 hommes disponibles. De ce nombre, Davout soustrait encore les insoumis et ceux qui sont impropres au service militaire pour cause d’infirmités. En somme, il estime que le rappel des militaires en congé donnera à l’armée 59 000 hommes supplémentaires . Le décret de rappel est publié le 9 avril. Tous les militaires en congé devront avoir rejoint leurs régiments . En raison du temps nécessaire pour effectuer la transmission des ordres et surmonter les délais légaux pour afficher les ordonnances, les revues d’appel ne commencent que le 25 avril . Néanmoins, la levée dépasse les premières prévisions. Elle donne 16 894 hommes de plus que Davout ne l’a espéré. Aux premiers jours de juin, 52 446 hommes ont déjà été incorporés dans l’armée alors que 23 448 autres sont en route pour rejoindre les dépôts. Le rapport présenté par Davout ne rapporte que 6 626 déserteurs . En outre, on compte sur les engagements volontaires. Au cours des Cent-Jours, plus de 15 000 hommes se sont enrôlés. Afin de stimuler l’enrôlement, une prime de 50 francs avait été octroyée par l’ancien gouvernement royal. Par souci d’économie et surtout, par répugnance pour ce genre de procédé, Napoléon met fin à cette politique .

Tous les hommes valides doivent servir…

À l’évidence, toutes ces mesures d’incorporation ne sont pas suffisantes pour contrebalancer les forces coalisées. Certes, Napoléon a besoin d’une armée opérationnelle pour entrer en campagne, mais il a aussi besoin d’hommes pour assurer la défense des 90 places fortes qu’il fait ériger sur les frontières et à l’intérieur des terres. Contrairement aux années passées, il se voit dans l’obligation de procéder à une levée massive de la garde nationale. Pour ce faire, il remet en vigueur le décret du 11 juillet 1792 promulgué par la Législative . Cela se traduit par la levée de 326 bataillons, dont chacun comprendra 720 hommes. En conséquence, 234 720 hommes devront être dirigés vers les places fortes et les camps retranchés . Pour les encadrer, Napoléon avait pour habitude de faire appel à des officiers et des sous-officiers de la ligne. Mais cette fois, ayant besoin de tous les hommes disponibles pour sa campagne, il demande le rappel de tous les militaires en retraite, ce qui se traduira par la levée de 55 bataillons.

Disposant chacun de 500 hommes, les effectifs de ces bataillons devraient atteindre plus de 27 500 . Mais, sur le papier, les choses sont souvent très différentes de la réalité car, dans plusieurs départements, la contestation est à son comble. Dans l’Ouest, en raison de l’insurrection qui couve, l’accomplissement de cette ordonnance devient très difficile à faire appliquer. En conséquence, on renonce à appeler la garde nationale en Bretagne et en Vendée. Dans les départements du Nord, la contestation, due en partie à l’arrêt des échanges commerciaux avec l’Angleterre, empêche la mobilisation. Par exemple, l’Orne fourni 107 gardes sur les 2 160 demandés et le Pas-de-Calais 437 sur 7 440. Dans le Midi, surtout à Marseille, l’esprit public est au dernier degré d’exaltation en faveur du roi et, dans la Haute-Vienne, on constate que l’opinion se détériore depuis la publication de l’ordonnance de rappel. Malgré tout, le 15 juin 1815, il y a 132 815 gardes dans les places fortes ou en route pour les rejoindre . Napoléon a atteint 57 % de son objectif. Quant aux 43 % manquants, on l’attribue généralement à l’opposition à la guerre et, aussi, à sa personne.

Cependant, des facteurs plus pratiques ont aussi un impact significatif sur la situation. D’une part, même si Napoléon promet que les gardes nationaux ne serviront que dans les places fortes, une large majorité des mobilisés ne lui font pas confiance . D’autre part, il ne faut pas perdre de vue qu’ils doivent s’armer à leurs frais et à ceux du département d’origine. Cette obligation fait reculer un certain nombre de volontaires et décourage les préfets dont les départements sont sans ressources. En fait, la majorité d’entre eux poussent au maximum la mobilisation des gardes nationaux tandis que d’autres, sans argent ni ressources, ne montrent pas autant de zèle. Dans l’Eure, par exemple, à la date du 31 mai, personne n’a été mobilisé car les autorités n’ont pas fait afficher les avis de mobilisation . Cependant le dénuement n’empêche pas la majorité des appelés à rejoindre les dépôts, ce qui cause des soucis au gouvernement. Comme de nombreux gardes n’ont pas d’uniforme, Carnot estime à 44 millions les dépenses liées à cet effet. De son côté, Mollien conclut que de nombreux départements ont déjà fourni plus que leur capacité tandis que d’autres n’ont rien donné. De toute façon, le gouvernement n’a pas d’argent et, pour le moment, il n’est pas en mesure d’en emprunter. Concernant le rappel des anciens militaires, les résultats sont au-delà de toute espérance puisque 74 136 d’entre eux, sur les 27 500 que Napoléon avait envisagés, sont partis des départements pour rejoindre leur poste . Il semble que la vénération qu’ils portent à leur chef explique en partie cet engouement spontané. Comme le disait Victor Hugo, c’est la chair à canon amoureuse du canonnier. Dans les faits, il y a beaucoup d’anciens militaires qui n’arrivent tout simplement pas à subvenir à leurs besoins. « Je sais que plusieurs de ces officiers n’ayant obtenu qu’une faible pension, et d’ailleurs sans fortune, ont dû se livrer à des travaux pénibles, ou reprendre leur ancienne profession pour améliorer leur existence. Il en est même qui, depuis le retour de Votre Majesté, ont demandé à être remis en activité, et qui n’ont pu l’obtenir, le nombre des officiers disponibles étant pour le moment au-dessus du besoin. » 

Dans beaucoup de cas, surtout après avoir passé de nombreuses années dans l’armée, les vétérans éprouvent de la difficulté à se réinsérer dans la vie civile. Ils ne comprennent pas qu’après avoir sacrifié leur vie sur les champs de bataille, la société dans laquelle ils vivent n’ait pas davantage de reconnaissance à leur endroit. Ayant été des officiers et des sous-officiers, ils n’ont plus le pouvoir ni le prestige qui étaient les leurs dans l’armée. Dans le cas qui nous occupe, la frustration est d’autant plus grande qu’ils sont obligés de se réunir en secret pour parler de leurs exploits. Le gouvernement de Louis XVIII, sans dire ouvertement qu’ils sont des criminels pour avoir servi l’usurpateur, le pense très certainement. Retourner dans l’armée, surtout pour les officiers, c’est retrouver un univers où ils seront appréciés et respectés. Mais beaucoup d’entre eux devront se résigner à l’attente car les budgets militaires, comme nous le verrons plus loin, sont très limités. L’armée française n’est plus celle de 1805 ni celle de 1812. D’ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles Napoléon retarde la conscription.

On sait également que la situation politique ne le permet pas. De fait, en accord avec Davout, il cherche des moyens pour ne pas prononcer le mot de conscription dans les documents officiels. Cela est d’autant plus problématique que Louis XVIII l’a abolie par l’article XII de la Charte royale. Dans son rapport présenté le 5 mai 1815, Davout estime que la classe 1815 représente un potentiel de 280 000 hommes. Mais en soustrayant les gens mariés, les réformés et ceux dont la taille n’est pas réglementaire, on arrive à un nombre de 140 000 hommes mobilisables . Or, comment équiper ces hommes alors qu’on n’arrive pas à faire le nécessaire pour tous ceux qui sont déjà incorporés ? De toute façon, Napoléon sait qu’ils ne seront pas utilisés pour la campagne qu’il prépare en Belgique. Lorsqu’il reviendra, victorieux bien entendu, il aura de facto les ressources nécessaires pour les incorporer. Mais en attendant, la pilule doit passer. Là-dessus, Davout a son idée : « Il n’y aurait qu’à changer la chose de nom et à déclarer que tous les jeunes gens, entrés dans leur vingtième année depuis le 1er janvier dernier, feront partie de la garde nationale et seront dirigés sur les dépôts de l’armée, avec promesse d’être libérés, la guerre finie. » 

Le 23 mai 1815, le projet est présenté en séance du Conseil d’État dont les membres rétorquent d’emblée que la levée d’hommes est une compétence du pouvoir législatif . Cependant Napoléon ne peut attendre la réunion des Chambres, car en plus de grossir les rangs de l’armée, il faut prévoir le remplacement des pertes que causera la prochaine campagne. Afin d’emporter la décision, il propose que les conscrits soient assimilés aux militaires en congé. Dans ces conditions, nul besoin d’un décret pour procéder au rappel. Une mesure administrative suffira . Son idée est adoptée. Le 3 juin, Davout envoie les ordres à cet effet. La conscription de 1815 est en marche . Une semaine plus tard, il rapporte que 46 419 soldats sont rassemblés dans les chefs-lieux des différents départements et prêts à partir pour les dépôts . Avec la correspondance de quelques préfets à l’appui, Henri Houssaye signale avec enthousiasme « l’engouement » des conscrits pour servir la cause. C’est peut-être vrai. Mais il oublie de signaler que les normes d’enrôlement ont été considérablement abaissées. À la veille de présenter son projet de conscription à l’Empereur, soit le 21 mai 1815, Davout lui demande de fixer la taille pour les hommes de toutes les armes . La réponse est alors : « qu’il peut prendre les hommes de toutes les tailles, pourvu qu’ils soient bien conformés. Ces limitations sont bonnes pour les temps ordinaires et ne conviennent pas dans les circonstances actuelles » . Lorsqu’il exclut dans son premier rapport 80 460 hommes pour défaut de taille, il sait qu’ils font déjà partie du bassin mobilisable. En conséquence, contrairement à ce qu’il écrit en marge de ce même rapport, la conscription touche 220 000 hommes et non 140 000. Mais pour parvenir à mobiliser une telle masse, il faut trouver de l’argent.

La réalité budgétaire pousse Napoléon à l’emprunt…

La situation financière que trouve Napoléon à son retour au pouvoir n’est guère encourageante. Il n’a plus les ressources des années précédentes et, de fait, le ministre des Finances, Gaudin, constate que les recettes de l’État ne sont que de 618 millions de francs . Sur cette somme, 200 millions sont assignés aux dépenses militaires, ce qui est loin d’être suffisant pour faire face à la menace extérieure . Dans un rapport qu’il remet à Napoléon, Davout estime les besoins financiers à 298 millions. Pour le moment, la caisse est vide. Avec la dissolution de la Maison militaire du roi, qui devrait rapporter environ 20 millions de francs, Davout pourra payer une partie de la solde due aux troupes. Avec cette première tranche, il gagne environ deux mois car, pour l’année en cours, les nécessités à cet effet s’élèvent à 133 886 405 de francs, ce qui donne 11 157 200 francs par mois . Même si les revenus doivent entrer graduellement dans les coffres de l’État, pour le moment, il manque 198 millions afin de pourvoir aux dépenses de l’armée. En plus des 98 millions supplémentaires proposés par Davout, Napoléon annonce à Gaudin, le ministre des Finances, qu’il faudra 100 millions de plus. Le budget de la guerre passe donc de 200 millions à 400 millions de francs. Afin de trouver l’argent manquant, Napoléon envisage d’abord de couper dans les autres ministères : « Vous ne devez pas vous dissimuler que, dans la circonstance actuelle, l’accroissement que je suis obligé de donner à l’armée exigera un supplément de 100 millions. Calculez donc notre budget pour la guerre sur le pied de 400 millions. Je pense que tous les autres budgets pourront être diminués, vu que les ministres se sont fait accorder beaucoup plus qu’ils n’auraient réellement besoin. » 

Cette mesure ne donnera pas les résultats escomptés. En fait, c’est grâce à l’augmentation des ventes de bois, des droits de douanes et des contributions indirectes sur les produits de luxe, que Napoléon parvient à obtenir 38 262 000 francs de plus. À l’échelon des recettes fiscales, ce sont là les seuls revenus supplémentaires dont il peut disposer . Dans l’état actuel des choses, et cela d’autant plus que la perception est rendue difficile en raison des troubles qui animent les départements de l’Ouest, la fiscalité du pays ne peut pas supporter le poids des dépenses militaires. En conséquence, si Napoléon ne trouve pas de nouvelle source de financement, le réarmement risque de provoquer un déficit de 300 millions de francs . Pendant quelque temps, il analyse la possibilité d’augmenter les impôts et les taxes. Mais, par crainte de s’aliéner le peuple, il renonce rapidement à cette idée. D’ailleurs, afin d’augmenter son niveau de popularité, il supprime le droit de circulation sur les boissons, l’exercice à domicile et les droits d’entrée sur les liquides dans les communes de moins de 4 000 habitants . Pour compenser l’annulation de ces revenus, il compte se tourner vers les entrepreneurs qui exploitent les forêts, dont certains n’ont pas encore payé ce qu’ils doivent à l’État. En outre, comme il le recommande à Gaudin, il souhaite faire augmenter les ventes de bois. De cette opération, Napoléon compte tirer pas moins de 300 millions de francs. Bien sûr, ce sont là des estimations qui s’établissent sur le long terme et, par conséquent, la majorité des sommes envisagées doit lui parvenir après la campagne de Belgique.

En attendant que tous ces projets se concrétisent, la chance lui sourit de nouveau. Après son entrée aux Tuileries, il découvre une encaisse de 40 millions en bons et 30 millions en numéraire que le baron Louis, le ministre des Finances de Louis XVIII, a omis d’emporter avec lui lors de sa fuite. Même si elles arrivent à point nommé, puisque Davout a déjà passé des contrats avec les munitionnaires et les fournisseurs dans les départements, ces sommes s’avèrent insuffisantes pour faire face à l’ensemble des dépenses militaires. En désespoir de cause, Napoléon permet à Gaudin de négocier 3 600 000 francs de rente de la Caisse d’amortissement à l’étranger. Avec le concours du financier Ouvrard, cette opération rapporte 40 millions de francs nets de tout escompte . Les dépenses allant de façon croissante, Napoléon envisage, malgré son aversion manifeste pour cette solution, de recourir à un emprunt de 200 millions de francs . Là aussi, les résultats s’avèrent décevants. Le gouvernement a d’abord pensé emprunter une première tranche de 100 millions dans des banques privées dont les sièges sociaux sont situés en Angleterre. Cependant en raison des coûts financiers et politiques que pourrait entraîner cette affaire, la décision est prise de regarder vers d’autres sources. L’autre tranche serait faite auprès des propriétaires . La chose est cependant risquée, car elle rappelle les politiques économiques du Directoire. Mais même si c’est notamment ce genre de procédé qui a provoqué la chute de ce dernier gouvernement, Napoléon ne rejette pas cette idée pour autant. Dans son esprit, il suffit de la présenter au bon moment et, à cet égard, la date du 19 juin lui semble propice. À ce moment, la campagne contre les Prussiens et les Anglais aura commencé depuis quatre jours et, si tout se passe comme prévu, l’armée française séchera ses bottes dans Bruxelles. Comme après toutes ses victoires, l’émotion fera le reste. Son calcul n’est pas erroné, car le président de la Chambre des députés, Lanjuinais, adversaire déclaré de Napoléon, écrit à Joseph après avoir appris la victoire de Ligny pour lui assurer que, « dans le corps législatif, l’Empereur n’a que des admirateurs et des amis intrépides dont même les plus grands revers n’ébranleront pas le dévouement » . D’ailleurs, le lendemain de la bataille de Waterloo, alors que tout le monde demeure sur l’impression de la victoire de Ligny, le budget présenté aux Chambres comprend un projet d’emprunt forcé de 150 millions. Tous les contribuables devront y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Même si cette mesure risque de provoquer la révolte des libéraux et cela, malgré la victoire acquise récemment sur les Prussiens, Napoléon n’a guère les moyens de procéder autrement. Pour le seul mois de juillet, Davout estime les dépenses à 72 millions de francs, alors qu’en 1805, pour des effectifs de beaucoup supérieurs, la Grande Armée coûtait 21 millions par mois. Cependant le risque est calculé, car ces mêmes libéraux n’oseront pas s’opposer à cette mesure si l’armée et son chef remportent des victoires. Ils pourraient perdre toutes les concessions constitutionnelles qu’ils lui ont arrachées, ce qui lui permettrait de se tourner vers la dictature. Somme toute, cette démarche d’emprunt vient tout simplement confirmer la thèse que la campagne en Belgique fut, dans son essence, engagée pour des motifs politiques et économiques, ce qui donne raison à Madame de Staël lorsqu’elle écrivait : « Si l’Empereur a une première victoire, l’orgueil national fournira à son vengeur toutes les ressources d’hommes et d’argent qui lui seront

Comme par les années passées, la gloire reste le meilleur soutien de Napoléon. Mais, en attendant de faire tonner le canon et de remporter une première victoire, il a recours à la vente de bons du trésor, aux réquisitions contre reconnaissance de dette, à la vente de biens des communes, à la vente des bois de l’État, à la Banque de France ainsi qu’à la Caisse d’amortissement. Par ailleurs, il maintient les centimes de guerre qui doivent rapporter dans les coffres de l’État une somme de 60 millions de francs . Bien qu’ils lui permettent de procéder à la reconstitution de l’armée sans véritablement recourir au déficit, ces moyens ont des effets pervers . En moins de trois mois, la France voit sa dette publique passer de 123 millions à 639 millions de francs, ce qui équivaut à la dette que Napoléon a laissée à la France lors de sa première abdication. Son intérêt à remporter la victoire est donc grand.

Bilan des efforts de Napoléon et de Davout.

Dans ses Mémoires, Napoléon prétend avoir voulu augmenter les effectifs de l’armée à plus de 800 000 hommes et, cela, dès le 1er octobre 1815 . Pour sa part, Henry Houssaye écrit que la chose n’était pas impossible : « Quand Napoléon disait que le 1er octobre l’armée se serait élevée à 800 000 hommes, il ne se faisait pas tant d’illusion. »  Or, cela est conditionnel à la victoire que Napoléon pense être en mesure de remporter en Belgique car, dans les faits, on le sait, la réalité budgétaire de 1815 ne suit pas ce genre d’estimations. En fait, il faut savoir qu’un soldat coûte annuellement 700 francs à l’État. Si on fait le calcul, l’entretien pour une telle armée lui coûtera environ 520 millions de francs et cela uniquement pour l’année 1815. On comprendra que ce chiffre ne tient pas compte des coûts liés au remplacement du matériel ni à son acquisition.

Au début de juin 1815, Napoléon a sous la main 491 425 hommes, dont 268 801 pour la régulière et 222 624 pour les auxiliaires, ce qui comprend la garde nationale, les gardes-côtes, les gendarmes, les fusiliers marins, les fusiliers vétérans, les douaniers, les militaires retraités, les canonniers de la marine, les canonniers vétérans, les canonniers sédentaires et les partisans des corps francs . Sauf pour les corps francs, qui doivent se servir sur l’ennemi, il est impératif d’équiper tous ces hommes. En 1805, afin d’assurer les coûts logistiques d’une armée de 449 000 soldats, Napoléon lui avait réservé la somme de 272 142 200 de francs. À cette époque, la France disposait de la rive gauche du Rhin, de la Belgique et du Nord de l’Italie. Pour l’année 1815, à peu de chose près, géographiquement limité à l’hexagone d’aujourd’hui, l’Empire n’a plus les ressources fiscales et financières pour payer l’ensemble des équipements qu’il faudrait à une armée de 800 000 soldats. À l’inverse des autres corps qui gardent les frontières, seule l’armée du Nord, alors composée de 124 000 soldats, possède la presque totalité de ses équipements. Dans ces conditions, la situation logistique de l’ensemble de l’armée impériale est d’autant plus préoccupante que les fournisseurs, toujours sous le choc de la mesure prise par Louis XVIII d’effacer les dettes contractées par l’Empire suite à la première Restauration, ne font plus crédit. Pour Napoléon, la victoire est nécessaire afin de ramener la confiance et c’est pourquoi, encore une fois, il doit périr ou  gagner par la fortune des armes. L’offensive est pour lui la seule issue. C’est la campagne de Belgique et le désastre de Waterloo.

Pascal CYR.

Source : Pascal Cyr, « 1815 : réalité financière de la reconstruction de l’armée », Revue historique des armées, 260/2010. http://rha.revues.org/index7057.html

 

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( 30 décembre, 2019 )

Mémoires de Charles SIMON, chef de bataillon (1813-1815)

L’auteur de ce témoignage, Charles-Luc-Louis-Marie Simon est né à Blois le 18 octobre 1785. Il devint maréchal de camp après la Révolution de Juillet. Décoré sur le champ de bataille à Talavera de la Reyna (Espagne) en 1810, de la croix de chevalier de la légion d’honneur, il était devenu commandeur dans cet ordre lorsqu’il mourut à Pau, le 23 mars 1866. Charles Simon avait 80 ans.

Nommé chef de bataillon par décret impérial le 14 juin 1813, je dus me rendre à Wesel pour y prendre le commandement du Premier  Bataillon du 37ème de ligne, en remplacement de Monsieur Dhar, passé major. Bien que je fusse parti de Paris le 16 du même mois et en poste, je trouvai ce bataillon parti pour rejoindre la division du général Rochambeau dans les environs de Leipzig. M. le général Merle, gouverneur de la place si importante de Weisel, dont j’avais l’honneur d’être particulièrMémoires de Charles SIMON, chef de bataillon (1813-1815) dans TEMOIGNAGES 06506310ement connu pour avoir servi sous ses ordres dans la campagne de 1806 et 1807 en Autriche, me fit part de l’erreur commise à mon égard par les Bureaux dela Guerre, puisque M. Beauregard avait reçu plus de quinze jours avant moi l’ordre de remplacer M. Dhar. Bien que je lui témoignasse toute la peine que je ressentais d’un pareil contretemps, il me dit que pour son compte, il en était enchanté puisque je me trouvais, en attendant de nouveaux ordres du Ministre, auquel il allait écrire, tout à fait à sa disposition et que je n’aurais pas lieu de m’en plaindre, qu’il avait des vues toutes particulières sur moi., Effectivement, il me fit appeler le lendemain matin chez lui, pour me dire que bien je fusse, et pour l’âge et pour le grade, le plus jeune des officiers supérieurs de la garnison, il ne m’en confiait pas moins l’organisation et le commandement d’un régiment provisoire, composé de tous les hommes isolés, mis jusqu’à ce jour en subsistance dans les différents corps d’infanterie de la place.  Ils étaient du nombre de deux mille environ et appartenant pour la plupart aux 11ème et 13ème corps d’armée. Cette marque de haute confiance excita mon émulation au dernier point. Je savais que le général y attachait un grand prix et qu’il destinait mon futur régiment à un service spécial de sorties fréquentes, afin d’observer les mouvements de l’ennemi.

Après huit jours d’un travail incessant, je pus présenter à l’inspection du général trois beaux bataillons commandés chacun par un capitaine expérimenté. C’est au moment où je croyais pouvoir recueillir le fruit de ce que j’avais fait, que le corps d’armée du maréchal Macdonald entra en Hollande et réclama du général Merle tous les hommes qui lui appartenaient. Il fallut bien obtempérer à cet ordre et je me trouvai de nouveau sans commandement. Le duc de Feltre [le général Clarke], ministre de la Guerre qui, depuis la mission importante qu’il m’avait confiée en février 1813 (et qui me valut en récompense le grade de chef de bataillon) semblait avoir une prédilection toute particulière en ma faveur, m’expédia l’ordre de la rejoindre immédiatement pour être à sa disposition. Ce que je ne pus exécuter toutefois que plus de trois mois après car j’étais tombé assez sérieusement malade par suite des fatigues de mon organisation régimentaire provisoire, comme aussi du chagrin de l’avoir vue échouer aussi promptement. Je ne pus me mettre en route qu’après avoir fait usage des bains d’Aix-la-Chapelle et j’arrivai encore très souffrant à Paris en décembre 1813. Pendant ce temps, ma mère, dans sa tendre sollicitude sur ma santé et sans m’en avoir parlé ou écrit, s’était entendue avec M. de Villemanzy notre parent, sénateur et ancien inspecteur en chef aux revues qui, lié, d’une étroite amitié avec le même duc de Feltre, s’était arrangé pour que je fusse nommé sous-inspecteur aux revues.  Le Ministre, qui  m’avait fait demander, crut me faire un bien grand plaisir en m’annonçant cette nouvelle qui eut lieu de me surprendre étrangement. Je le remerciai de sa sollicitude et priai de donner cet emploi si recherché à un autre, car je croyais que, dans l’état actuel des choses en France, au moment où la coalition européenne venait de franchir les frontière des Alpes suisses, l’Empereur aurait plus besoin de mon épée que de ma plume. […] Je reçus le 31 janvier 1814 et vers midi mes lettres de service du Ministère del a Guerre. Comme j’avais pu terminer toutes mes affaires à quatre heures de l’après-midi, je montai à cheval, après avoir embrassé  bien tendrement ma mère, et fus coucher à Charenton.  Le premier février, malgré ma mauvaise santé, mes douleurs de poitrine qui avaient nécessité l’établissement d’un deuxième cautère et le froid rigoureux qui régnait alors, je n’en arrivai pas moins à Nangis à la chute du jour. Le propriétaire du château où je logeai, ainsi que sa famille, me reçut avec une urbanité toute particulière et m’invita à dîner. A peine étais-je assis à sa table, soit effet de la fatigue ou la transition subite d’un air chaud concentré, je fus pris d’une sueur abondante qui me ruisselait sur la figure et sur toute l’habitude [sic] du corps. Je tombai à la renverse sur le parquet, et l’on fut obligé de me porter dans le lit qui m’était destiné. Après être revenu de cette syncope, j’ordonnai à mon domestique sans ne informer les maîtres de la maison, qui n’auraient pas manqué de s’y opposer dans crainte d’un plus grand mal, de me préparer une bouteille de vin chaud sucré, que j’avalai presque entièrement.  Ce remède à la hussarde me réussit à merveille et, lorsqu’au point du jour mon excellent hôte vint pour d’informer de ma santé et me proposer son cabriolet pour me ramener à Paris, je lui dis que j’espérai bien arriver le même jour à Troyes Malgré ses insistances et ses bonnes raisons pour m’en dissuader certain qu’il était, disait-il, que je ne pourrai jamais faire campagne, et je ne m’en acheminai pas moins vers le quartier-général impérial qui y était installé depuis l’affaire de Brienne. Je n’arrivai que fort à Troyes le deux février, mais le lendemain à la pointe du jour, après m’être fait indiquer la route de Saint-Parres-aux-Tertres, où le corps des réserves de Paris était placé, j’enfourchai ma monture, accompagné de mon domestique : à une demi-lieue de là, sur la droite de la route qui conduit à Vandeuvre, j’aperçus un parc d’artillerie et le général Armand de Digeon que je saluai. Une demi-heure après, je distinguai un groupe d’officiers supérieurs à cheval ; comme je le présumais que le général Gérard pouvait en faire partie et que je ne l’avais jamais vu, je demandai à mon domestique parisien qui le connaissait pour l’avoir conduit plusieurs fois de me l’indiquer. « Monsieur, dit-il, c’est celui qui a le carrick gris. » Une minute après. Je remettais ma lettre de service au général qui en prit connaissance. Sa première réception ne fut pas très flatteuse pour moi : « Je voudrais bien savoir pourquoi Monsieur le Ministre de la Guerre m’envoie des officier d’état-major que je n’ai pas demandé ? Il sait cependant les choix que j’ai faits.

- Mon Général, lui répondit-je aussitôt, il a fallu pour vaincre ma répugnance à renter dans l’État-major toute la célébrité que s’est acquise le comte Gérard dans nos dernières campagnes, et si je me suis rendu à l’insistance d’un de nos mais communs, M. Denniée, qui m’a vu servir en Espagne, c’est qu’il prétend que vous ne serez pas fâché de l’initiative qu’il a prise en m’envoyant servir sous vos ordres directs. Si je n’avais pas été aussi pressé de vous rejoindre pour venir prendre ma part de la nouvelle gloire qui vous attend, je vous eusse apporté une lettre explicative de sa part, mais vous la recevrez sans doute plus tard. »

Cette réponse plut sans doute au comte Gérard, qui, toujours à cheval ainsi que moi, se mit à me toiser et me dit d’un air tout à fait gracieux : « Monsieur Simon, vous avez dû voir un parc d’artillerie à une demi-lieue d’ici. » « Oui, mon Général. » « Eh bien, rendez-vous de suite auprès du général Digeon, dites-lui de mettre en mouvement une de ses batteries que vous  me conduirez vous-même sur la hauteur qui domine les ponts retranchés de La Guillotière que j’ai ordre de reprendre. Cela suffit. » Je tournai bride aussitôt et d’un temps de galop je fus auprès du général Digeon qui n’était pas fâché de me revoir. La batterie en route, comme mes deux lieues qui la séparaient des ponts retranchés de La Guillotière étaient directes, je pris de l’avance et rejoignis le comte Gérard pour lui rendre compte de l’exécution de ses ordres. Je le trouvai occupé à prendre ses dispositions pour l’attaque successive et simultanée des ponts retranchés qui existent de la chaussée, qui, de La Guillotière, conduit à Lusigny. A cet effet, un bataillon détaché de la brigade Jarry, protégé par la batterie d’artillerie que j’avais été chercher était tout disposé à agir. La compagnie de voltigeurs de ce bataillon réparti en tirailleurs sur les deux bermes de la longue chaussée devait, avec 40 hommes fusil en bandoulière, se porter au pas de course sur les abattis du premier point, et en rendre le passage praticable au reste du bataillon qui suivait. L’artillerie placée sur un plateau dominant, et par un feu nourri contre l’ennemi, devait seconder en tout point l’attaque ordonnée.

Monsieur le général Gérard, après m’avoir fait remarquer le terrain sur lequel nous devions agir et la position de l’ennemi, me dit de mettre pied à terre et de suivre le mouvement du bataillon, je me hâtai de prendre place en tête des voltigeurs et, le signal donnée, nous arrivâmes sur le premier retranchement d’abattis sur nous déblayâmes en un clin d’œil, secondés comme nous l’étions par le reste du bataillon dont un feu de deux rangs soutenu et les boulets de notre artillerie qui portaient en plein dans les masses de l’ennemi nous mit à même de nous rendre maîtres de tous les autres ponts retranchés et prendre position en moins d’une heure au village de Lusigny. Ce petit début de campagne, qui n’était pas sans importance et auquel je m’associai avec élan et bonheur, ma valut un compliment flatteur du général en chef. Les ordres donnés au général Jarry, pour ce qui lui restait à faire, nous revînmes au quartier-général du compte Gérard à Saint-Parres-aux-Tertres, chemin faisant je renouvelai une quasi-connaissance avec les colonels, ou adjudants-commandants Saint-Rémy et Dufay, le premier cousin germain du comte Gérard, remplissait près de lui les fonctions de chef d’état-major général, le second était chef d’état-major de la division Hamelinaye. J’avais eu l’occasion de voir ces deux officiers supérieurs à l’armée d’Espagne, dont nous parlâmes beaucoup. Arrivés à Saint-Parres-aux-Tertres et lorsque nous nous reposions tous sur la paille ainsi quel e général en chef, le colonel Dufay qui prétendait avoir été très content de moi à l’attaque des ponts de La Guillotière pria son collègue Saint-Rémy de m’envoyer à sa division en qualité d’adjoint.

Celui-ci, en plaisantant, lui répondit qu’il en était bien fâché, mais qu’il n’y consentait pas, que le comte Gérard lui avait bien parlé et avec le plus grand avantage de plusieurs officiers d’état-major qu’il avait demandés au Ministre de la Guerre avant de quitter Paris, que Son Excellence s’était empressée de le satisfaire sur ce point, qu’avis de l’expédition de leurs lettres de service était parvenu depuis quinze jours et même trois semaines, qu’aucun d’eux n’était encore arrivé à son poste, tandis que le camarade Simon, dont la commission « a été signée le 31 janvier, s’est déjà battu aux avant-postes le 4 février courant, d’où en ma qualité de chef d’état-major général et sans vouloir préjuger sur le mérite des officiers choisis par notre général en chef, je m’adjuge le commandant Simon. »

Le général en chef qui semblait prendre un certain intérêt au colloque établi entre Messieurs Saint-Rémy et Dufay, répondit qu’il allait les mettre complètement d’accord, qu’étant lui aussi fort content de moi, ce serait désormais de lui dont je ressortirais, que dès ce moment mes fonctions près de lui seraient celles d’aide-de-camp. Je me trouvai singulièrement flatté de cette distinction et j’en remerciai le compte Gérard, Monsieur de Rumigny, chef de bataillon, était breveté son premier aide-de-camp depuis la campagne de Russie. Il était en ce moment auprès du général et ne l’a pas quitté, non plus que  moi pendant toute la campagne de 1814. Ces détails préliminaires que j’aime tant à me rappeler, m’ont paru nécessaires pour faire connaître la manière dont j’ai fait connaissance avec le comte Gérard. Je puis dire, sans amour-propre, que jusqu’à l’abdication de l’Empereur à Fontainebleau le 11 avril 1814, j’ai su dans beaucoup de circonstance lui fournir la preuve que j’étais réellement digne de l’espèce de prédilection subite dont il m’avait honoré et du vif intérêt qu’il n’a cessé de me porter pendant vingt années.

Mais depuis la glorieuse Révolution de Juillet, j’ai pu me convaincre sans jamais en avoir pu connaître les motifs, qu’il n’avait conservé qu’un souvenir bien pâle de son ancien compagnon d’armes.

Qu’on me lise jusqu’au bout, qu’on lise également sa correspondance avec moi, à  l’occasion de sa polémique avec le maréchal Grouchy, sur les causes qui ont amené la perte de la bataille de Waterloo. Le rôle important de que le comte Gérard m’y fait jouer, en ma qualité de faisant fonction de chef de son état-major, puisque pour faire connaître la vérité, il ne s’appuie en grande partie sur les faits consignés dans mon rapport sur les opérations du quatrième corps d’armée qu’il commandait…

Charles SIMON-LORIERE.

Ce texte qui est un extrait du manuscrit original a été publié la première fois en 1989 dans « L’Émoi de l’Histoire » (n°3- 2ème trimestre), bulletin de l’Association des élèves du Lycée Henri IV (Paris). Ce numéro n’est plus disponible.

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( 27 décembre, 2019 )

Un grand moment de frayeur…

Guillaume Peyrusse

Extrait des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse (publiés en novembre 2018 aux Editions AKFG) qui avait été nommé le 20 février 1810 par le comte Estève au poste de la comptabilité des recettes du Trésor de la Couronne.

Puis huit jours après, Peyrusse est désigné par le même comme Payeur du Trésor chargé des fonds à employer et de la garde des bijoux afin d’accompagner les personnes de la maison de l’Empereur chargées d’aller au-devant de la future impératrice (Marie-Louise). (Son ordre de mission porte la suscription suivante : A monsieur Guillaume Peyrusse, chef de la comptabilité des Recettes du Trésor de la Couronne).

——————————

« Le 28 février 1810, je fus désigné par M. le Trésorier général de Sa Majesté l’Empereur pour aller porter à Vienne et à Braunau les bijoux, parures, écrins et autres présents destinés, par Sa Majesté l’Empereur Napoléon, à être offerts à S. A.. I ; l’Archiduchesse Marie-Louise, ainsi qu’aux dames et officiers de son service d’honneur.

Conformément à mes instructions, je reçus, des mains de Son Exc. M. le Comte de Montesquieu [Il s’agit du comte de Montesquiou-Fézensac (1764-1834), qui occupait la charge de Grand chambellan] les écrins contenant le portrait de Sa Majesté, le collier, les boucles d’oreilles et leurs pendeloques, les agrafes, les tabatières enrichies de diamants et diverses autres cassettes renfermant des présents.

J’en fournis récépissé et je les fis renfermer dans la voiture de voyage qui m’était destinée et que je ramenai aux Tuileries.

Pendant la nuit, je fis tout arranger dans ma vache [Panier revêtu de cuir, qu’on place sur les voitures de voyage,] ne gardant sous ma main que la somme de 400,000 francs, en or, qui me furent donnés pour les dépenses du voyage.

Le rendez-vous était pour le lendemain 1er mars, à trois heures du matin, dans la cour du Louvre. […]

Je fus exact au rendez-vous ; M. l’Inspecteur des Postes me donna le rang que ma voiture devait tenir dans la marche du convoi, et j’attendis.

J’avais été trop préoccupé, pour avoir pu faire aucune espèce de provisions de voyage ; et, sachant, par expérience, tous les embarras et tous les retards qu’éprouvent, en route et dans le service des tables, les officiers qui marchent à la suite d’une Majesté, je songeai à me prémunir.

Ne voyant pas que les dispositions du départ dussent être promptes, j’eus la malheureuse idée d’aller chez le pâtissier de la rue Montmartre, pour y faire mes provisions. Je prévins l’Inspecteur de mon déplacement et, du grand train de mes quatre chevaux, me dirigeai vers la maison Lesage.

A ma sortie du Louvre, je vis plusieurs hommes sortir d’une allée de la rue du Coq ; cette rencontre n’excita pas ma défiance.

Une voiture de vidange stationnait au milieu de la rue de la Jussienne ; ma voiture se gara du trottoir, mais pas assez, puisque les roues de droite, montant sur le trottoir, firent incliner ma voiture et tomber ma vache sur le dos de mon domestique ; les deux courroies de droite et celle de derrière gauche avaient été coupées avec un tranchet ; la vache resta suspendue à la courroie gauche de l’avant.

La sensation que j’éprouvai dans ce moment est inexprimable. J’avais couru le danger d’être complètement dévalisé… L’obscurité de la nuit aurait rendu toute perquisition du moment impossible.

J’avais commis une imprudence blâmable ; je pouvais être soupçonné … Dans mon effroi, je songeais aux conséquences funestes que cet évènement eut pu amener… Avant que la police eût pu se mettre en mouvement, les voleurs de cette riche proie auraient eu le temps de tout dénaturer… Quelle excuse aurais-je pu donner ? … Ma tête était en feu !…

J’eus cependant l’esprit assez présent pour ne pas me faire connaître des vidangeurs, qui aidèrent à remonter et à fixer la vache. Cet évènement ne fut pas connu. J’eus moi-même grand soin de le taire.

Revenu de ma terreur, je songeai à mes provisions, et je pris mon rang dans le convoi, au moment où il déboucha sur le boulevard. »

Un témoignage émanant d'un personnage qui fit partie des collaborateurs de Napoléon.

 

 

 

 

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( 26 décembre, 2019 )

Une lettre du colonel PARGUEZ, ancien aide-de-camp du général MORAND, à sa femme durant la campagne de 1812. (2ème partie).

 

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Le pillage par la canaille et les soldats a été son comble; on vit de ce que l’on retire des caves qui n’ont pas été enfoncées et on vit mal. Tout le vin est bu ou perdu. J’en demande à tout le monde, mais je suis la voix Qui crie dans le désert ; ceux qui en ont le gardent et pensent à l’hiver ; dans 15 jours on ira en traîneaux. Par exemple on ne manque pas de sucre et de café ; nous nous sommes procuré trois vaches et à nous trois nous gobons une forte soupe au café tous les matins.  J’en mange deux fois autant que Tata et je voudrais bien qu’elle tienne ma petite provision de 50 livres de café et de 100 livres de sucre, sauf à me donner une tasse tous les matins. Tu vois que nous ne sommes pas si malheureux, mais que ça va toujours en augmentant et gare à l’hiver qui commence bien ici. Pluie, vent, neige et voilà la petite température moscovite d’aujourd’hui.

Pour que mes os ne gèlent pas cet hiver, j’ai rôdé autour des soldats et je suis parvenu à acheter à assez bon compte une fourrure chaude avec laquelle je vais faire doubler mon vieux garick [carrick] en totalité. J’ai fait construire par un soldat des grosses en peu d’ours, le poil en dedans, et je vais faire travailler mon imagination à fourrer mon nez, oui, ris, fourrer mon nez, le fourrer. Veux-tu me faire plaisir et de m’envoyer Marguerite pour  prendre sous le traversin de ma paillasse six belles douzaines de bandes de queues de martre, toutes préparées pour garnir au moins six pelisses. Elle sera de retour pour le 1er janvier et te portera tes étrennes.

Tu vois que je m’y prends de loin. Au fait, je souhaite bien une occasion ; ce n’est pas lourd du tout et tu pourrais tes honneurs.

Si nos voyageurs sont de retour, embrasse-les bien pour moi et laisse-toi embrasser par ton meilleur ami. 

PARGUEZ. 

A propos, je suis nommé colonel par décret du 23.

Je ne connaîs pas encore ma destination et adresse-moi toujours tes lettres, comme à l’aide-de-camp du général Morand, quoique je ne le sois plus. 

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( 15 décembre, 2019 )

Un témoin méconnu du Retour des Cendres (1840)…

Un témoin méconnu du Retour des Cendres (1840)… dans TEMOIGNAGES 1840

Jean Codru-Dragusanu, décédé en 1884, était originaire de Roumanie, plus précisément de la légendaire province de Transylvanie. Il se trouvait en décembre 1840 à Paris, lorsque l’Empereur retrouva enfin sa capitale. Ses souvenirs, assez surprenants par certains détails, voire fantaisistes par d’autres, furent publiés pour la première fois en France (et traduits en français) par un certain J. Norga dans la «Revue des Etudes Napoléoniennes», en juillet 1912 (1).

C.B.

-1) Nous avons complété ce témoignage par quelques notes nouvelles.

«J’assistais le 15 décembre (2) passé à une autre festivité nationale française à Paris. Il vous est connu que Napoléon-le-Grand avait été interné dans l’île de Sainte-Hélène, sous garde anglaise, et qu’il y mourut en 1821. Le roi Louis-Philippe conclut avec les Anglais une espèce d’alliance, d’ entente cordiale et, en conséquence, il obtint l’extradition des restes de Napoléon pour être déposés, sur les bords de la Seine, au milieu du peuple de Paris (3). Un fils du Roi, le Prince de Joinville, fut chargé de porter ces précieuses reliques sur sa frégate la «Belle-Poule» jusqu’aux rivages dela France ; elles furent ensuite transportées sur une petite embarcation et menées en amont dela Seine jusqu’à Neuilly, près de Paris.

Le sarcophage fut chargé ensuite sur un gigantesque char funèbre, attelé de seize chevaux, couverts de draperies de velours noir bordé d’argent et dirigé, en grande pompe militaire, aux sons de la musique, -les vieilles voitures impériales, un cheval couvert des franges employées par le défunt lui-même (4), venant ensuite, et le Roi, le Prince, les dignitaires de l’Etat suivant, parmi les régiments de l’armée et des milliers de spectateurs (5) , vers le Dôme des Invalides, destiné à recevoir les cendres, qui furent déposées sur un catafalque.

————–

-2) 1840.

-3) Sur les accords entre la France et l’Angleterre, l’expédition du Retour des Cendres, et l’arrivée des cendres de l’empereur en France, leur cheminement de Cherbourg à Paris, voir avant tout l’ouvrage récent de Georges Poisson (« L’aventure du Retour des Cendres », Paris, Tallandier, 2004). On consultera en complément les récits de Philippe de Rohan-Chabot [Commissaire du Roi pour la dite expédition] (« Les Cinq cercueils de l’Empereur… » , Paris, France-Empire, 1985), celui du Général Gourgaud [un des fidèles de l'épisode hélènien et qui fit partie de l'expédition de 1840, avec Bertrand père et fils, Las Cases, fils, Marchand, Ali…] (« Le Retour des Cendres de l’Empereur Napoléon. Préface et notes de Christophe Bourachot », Paris, Arléa, 2003) et enfin le journal du Mameluck Ali [de son vrai nom Louis-Etienne Saint-Denis], qui a été publié en 2003, chez Tallandier.

-4) Impossible, compte tenu de la durée de vie d’un cheval…Néanmoins ce « faux cheval » était harnaché d’une vraie selle de l’Empereur. Quant aux « vieilles voitures impériales », Dragusanu est le seul, à notre connaissance, à en faire mention…

-5) Plus de cent mille parisiens se pressait sur le parcours du cortège, et ce par une température extrême : moins 12 degrés …

Ce qui me surprit le plus, ce furent les pleurs et l’enthousiasme du bas peuple, qui, pendant toute la journée de cette cérémonie funèbre, pressé jusqu’à l’écrasement, sur le parcours d’une ville entière, ne cessait pas de crier : « Vive l’Empereur ! » -et il était mort, lui depuis bien vingt ans !

Le corps, embaumé et absolument intact en ce qui concerne la figure, fut exposé ensuite pendant huit jours, sous un couvercle de cristal dans l’église, pour que tout le monde pût le voir (6).

-6) Détail incroyable mais peu crédible. Personne, dans aucun récit, ne parle d’une telle chose qui aurait dû choquer les témoins.

La France entière et la moitié de la population de l’Angleterre accoururent comme en pèlerinage (7). Toute la journée, du matin au soir, le quartier était assiégé de curieux et à l’intervalle de cinq minutes cent personnes étaient admises à entrer dans l’église.

-7) Cela reste à démontrer…

Enfin ces jours passèrent et la plupart revinrent chez eux sans avoir pu le voir, car le sarcophage avait été scellé et descendu dans une chapelle souterraine. Il arriva même alors quelque chose de comique, mais en même temps de touchant. Un groupe d’une trentaine de paysans était venu de loin pour voir l’Empereur et on le leur avait défendu, car ils étaient en blouse et il n’était pas permis d’entrer dans un pareil costume. Ayant entendu cette défense, nos gens laissèrent leurs blouses et voulurent entrer tout de même. Il aurait fallu voir les haillons, jusqu’alors invisibles, que ces pauvres paysans portaient comme vêtement !

«Holà, dit le gardien, non seulement la blouse n’est pas admise pour les visiteurs, mais il faut avoir un habit, et pas des haillons.

Vous ne pouvez pas entrer ! »

Et un d’entre eux, se donnant du courage, à dire : «Mais, monsieur, quand je payons l’impôt, pourquoi que le percepteur du Roi ne renvoie-t-il pas les gens en guenilles ? Je voulons -sacredieu !- voir l’Empereur !»

Cela leur fut utile. Un d’entre eux avait un vêtement un peu plus décent et il se terminait même par quelque chose qui ressemblait à la queue d’un habit noir ; il fut admis donc en cette qualité et reçu dans l’église. Il vit ce qu’il désirait voir et sortit les yeux humides, puis, avec une générosité vraiment française, il prêta à ses camarades sa guenille pour qu’ils pussent, à leur tour, voir aussi les précieuses reliques impériales. Il s’en retournèrent enfin à leur misère, consolés, mais non sans serrer les poings et grincer des dents contre le régime qui n’a cure du pauvre et lui demande de se mettre en habit.»

Jean CODRU-DRAGUSANU

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( 5 décembre, 2019 )

Le général Sébastiani (devenu maréchal de France en 1840).

Sebastiani devint maréchal de France en 1840

François-Horace-Bastien Sébastiani,  comte et maréchal de France est né le 10 novembre 1772 à La Porta d’Ampugnani, et son oncle qui l’élève le destine à une carrière religieuse. Davantage attiré par le métier des armes, il s’engage comme sous-lieutenant dans le régiment de Vintimille en août 1789. Il peut être considéré comme l’un des plus « beaux soldats » qui ont servi l’Empereur : courageux, sérieux, énergique, froid et décidé. Intègre et loyal, il était considéré par ses pairs comme un « brave ». Napoléon, malgré une courte période de défiance, le tenait en grande estime. Il est inhumé aux Invalides et a son nom inscrit sur l’Arc de triomphe de l’Étoile. Il a participé a toutes les grandes batailles de la Révolution, du Consulat et de l’Empire : Arcole (1796), Marengo, Austerlitz (où il est grièvement blessé en 1803), guerre d’Espagne (1809/1811), campagne de Russie (1812), campagne de 1813/1814 (Leipzig, Hanau, etc.). Lors du 18-Brumaire, il seconde activement Bonaparte avec son régiment de dragons en chassant les députés de Saint-Cloud. Des missions diplomatiques lui sont confiées : en 1802 à Constantinople, il gagne l’amitié du sultan Selim III, puis en 1806 où comme ambassadeur il dirige la défense de la ville contre les Anglais qu’il force à repasser les Dardanelles (1807). Après Waterloo, il est l’un des commissaires désignés pour traiter la paix avec les alliés, mais ne peut rien obtenir en faveur de Napoléon. Mis en demi-solde par les Bourbons, il s’exile en Angleterre jusqu’en 1816. En 1819, il est élu député de la Corse et siège à l’extrême gauche, puis député de l’Aisne en 1826. Ambassadeur à Naples (1834), il est à nouveau député de la Corse en 1835, puis Ambassadeur à Londres (1835/1840). Sous la Monarchie de Juillet, il est nommé, dans un premier temps, Ministre de la Marine (1830) puis Ministre des Affaires Étrangères (1830/1832). Sa fidélité absolue à la politique de paix en Europe, voulue par Louis-Philippe, suscite une vive émotion à la Chambre le 16 septembre 1831, quand il annonce que la Russie vient d’écraser l’insurrection polonaise et ajoute que « la tranquillité régnait à Varsovie ». Cette phrase indigne les libéraux, partisans de l’insurrection et devient proverbiale sous la forme «  l’ordre règne à Varsovie.  » En octobre 1840, il est élevé à la dignité de maréchal de France. Les dernières années de sa vie sont accablées par la mort tragique de sa fille, la duchesse de Choiseul-Praslin, assassinée par son mari en 1847. Il décède à Paris le 20 juillet 1851. Au-delà du comportement traditionnel de la classe des notables dans l’île, le monopole politique détenus par quelques familles clanistes est favorisé par un système électoral censitaire qui, en accordant le droit de vote aux seuls propriétaires, autorise les abus, renforce le clan et laisse peu d’espaces d’expression, politique ou sociale, aux autres composantes de la société. Les représentants du pouvoir central, et au premier rang les préfets, apparaissent davantage aux yeux de la société préoccupés par les résultats électoraux que par les difficultés quotidiennes des insulaires. C’est dans ce contexte que se développe une forte criminalité.

La littérature romantique s’est emparée du mythe du « bandit d’honneur ». La réalité est beaucoup plus cruelle et parfois plus sordide. Entre 1818 et 1852, quatre mille six cent quarante-six meurtres sont commis dans l’île, soit une moyenne annuelle de cent trente. Réfugiés dans les montagnes, les bandits assassinent en quasi toute impunité, terrorisent et rançonnent les populations et parfois même les villes. Si la vendetta a sa part dans cette explosion de violence individuelle, nombreux sont ceux qui trouvent dans le banditisme « un moyen facile de pourvoir à leurs besoins » (X. Versini ’ Un siècle de banditisme en Corse, les Editions de Paris). Les populations locales, en dépit de quelques sympathies, subissent ce tribut criminel et ne se trompent guère sur les ressorts qui animent ces hommes en les nommant : «  I Parcitori  » (les percepteurs). La position de bandit est même une source d’influence dans la société insulaire où la justice a toujours été considérée comme inefficace ou insuffisante. La création en 1822 d’un corps de voltigeurs, composé uniquement d’insulaires, obtient quelques succès. Il se livre aussi à des excès ou exerce mollement sa mission contre parents et amis ce qui conduit à sa dissolution en 1850. Le banditisme est le révélateur des tensions sociales et d’une certaine forme de rejet de l’État. Quelques progrès timides sont enregistrés dans le domaine des transports : les premiers bateaux à vapeur sont mis en service entre la Corse et le continent en 1830. Les voies de communication internes sont améliorées à partir de 1836. L’industrie ne connaît guère de succès et l’artisanat reste traditionnel. La Corse enregistre cependant un « boom démographique » (F. Pomponi : Histoire de la Corse, Hachette) qui double sa population entre 1827 et 1870. Cet essor entraîne l’extension des surfaces cultivées, en particulier en céréales, et un accroissement corrélatif de la production. L’arboriculture progresse : le vignoble double sa surface, la châtaigneraie est mieux exploitée et la mise en valeur de l’oliveraie permet une activité exportatrice rémunératrice. Ces exigences économiques nouvelles modifient l’utilisation gratuite et la répartition des biens communaux. Le principe du recours à l’usage des biens communaux par adjudication, pour le pacage et pour l’ensemencement, est encouragé et rendu obligatoire par l’administration.

Il nourrit un mécontentement généralisé de la part des utilisateurs traditionnels et constitue pour le clan une arme efficace contre ses adversaires. Enfin ce système favorisa l’appropriation privée d’une partie terres communes et provoqua des tensions. La vaine pâture fut aussi strictement réglementée en 1825 et, en accentuant les clivages entre les éleveurs, constitua un facteur supplémentaire de tensions. Des années de sécheresse et de mauvaises récoltes vers le milieu du siècle coïncident avec les premiers troubles de la Révolution de 1848 qui sont marqués, en Corse, par des violences agraires avec parfois le concours actifs de « bandits d’honneur ». Dans l’île, l’annonce de la chute de Louis-Philippe est accueillie avec un enthousiasme certain. Les Corses pensent enfin tenir leur revanche en soutenant massivement la candidature de Louis Napoléon à la présidence de la République en décembre 1848.

Philibert DUMAS

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( 5 novembre, 2019 )

Derniers jours en France…

Napoléon

Albine de Montholon fait partie du petit groupe qui partira avec l’Empereur à Sainte-Hélène. Elle raconte de son point de vue les jours qui ont précédé.

De retour à l’Elysée, Napoléon vit se réunir autour de lui ceux de ses dévoués qui étaient à sa portée. Le général de Montholon avait un double motif de s’y rendre : il était aide de camp et, d’ailleurs, connu de l’Empereur depuis son enfance, par la liaison qui avait existé, dès 1792, entre la famille Bonaparte et la sienne. L’Empereur devait donc s’attendre à le voir parmi les fidèles qui lui restaient.

Dans ces graves circonstances, les besoins du moment détournaient de leur service ordinaire les officiers de la Maison de l’Empereur. Les uns allaient siéger aux Chambres, où, à défaut de leur épée, leur voix pouvait encore défendre leur maître ; d’autres n’étaient pas revenus de l’armée.

Puis l’isolement, précurseur des catastrophes royales, commençait à se faire sentir. L’Elysée devenait chaque jour plus désert. Le général de Montholon se trouvait obligé de faire non seulement son service, mais celui des absents. L’Empereur, debout la nuit, suivant sa coutume, s’aperçut que c’était toujours le même qui se présentait pour recevoir et transmettre les ordres.

L’Empereur vint une nuit appeler M. de Montholon, et l’ayant fait entrer dans sa chambre à coucher, il lui dit :

— Mais, Montholon, vous êtes donc toujours là ?

— Sire, il le faut bien ; tous vos officiers sont occupés par vos ordres.

— Ah ! oui ! et, dans quelques jours, ce sera comme à Fontainebleau !

Après une conversation analogue aux circonstances, et pendant laquelle l’Empereur put lire dans un cœur dévoué :

— Je vais partir, ajouta-t-il. Tout le monde m’abandonne, et vous, m’abandonnerez-vous aussi ?

M. de Montholon, entraîné par un élan de cœur, lui répondit sans hésiter :

— Non, Sire.

— Vous me suivrez donc ?

— Oui, Sire.

L’Empereur alors entra dans beaucoup de détails sur la position de M. de Montholon, s’informa de quelle fortune il pourrait avoir à attendre de M. de Sémonville, etc.

Après ces explications, l’Empereur ajouta :

— J’emmène tel et tel, vous viendrez.

Quelques questions de détail furent traitées et l’Empereur dit :

— Votre femme, si elle ne peut partir avec vous, viendra vous rejoindre en Angleterre.

Le lendemain, M. de Montholon était inscrit sur la liste des partants et annoncé comme tel. Il vint alors me faire part de ce qui s’était passé, de la conversation qu’il avait eue et de l’engagement qu’il avait pris. Il était inquiet de ce que je penserais d’une résolution aussi grave, prise si promptement.

— Ce que vous avez fait est si bien, lui dis-je en pleurant, que je ne puis vous blâmer.

Du moment où il fut connu que M. de Montholon suivait l’Empereur, ce fut à qui lui ferait des représentations sur les conséquences de l’engagement qu’il venait de prendre. C’était, lui disait-on, une insigne folie. Il compromettait sa carrière, son existence politique… Il risquait de perdre ce qu’il avait à espérer de ses parents…, etc. Enfin c’était à qui chercherait à le décourager. Rien n’ébranla sa résolution de lier son sort à celui de l’Empereur, et elle a persisté dans son cœur, sans une seconde d’hésitation, depuis ce jour jusqu’à celui où la mort l’a dégagé de sa fidélité.

Les événements se pressaient. Le lendemain du jour où il avait été décidé que M. de Montholon suivrait l’Empereur, on se rendait à Malmaison. Au moment du départ, mon mari me dit :

— Je ne puis me décider à vous laisser derrière moi dans un pareil moment.

De mon côté, j’étais très affligée de cette séparation, inquiète de ne pas partir en même temps ; je craignais des obstacles pour rejoindre et j’avais bien raison !

La grosse difficulté venait de mes enfants dont le plus jeune n’avait que huit mois ; je ne pouvais l’emmener, sans parler de tous les arrangements que demande une pareille décision.

— Vous n’avez, ajouta M. de Montholon, que deux heures pour faire vos préparatifs ; il est possible que l’on quitte la Malmaison dans la nuit. Ceux qui suivent doivent être là.

Ma sœur était absente. Je fus obligée de laisser mon enfant et sa nourrice aux soins d’une amie. Je pris ce que pouvait contenir un coupé. J’emmenai mon fils aîné, mais aussi en bas âge, une femme de chambre et un fidèle domestique. On était en été, et comme on pensait qu’on irait d’abord en Angleterre, enfant, nourrice, bagages, tout devait venir m’y rejoindre. Je ne pris donc que ce qu’il me fallait pour un court voyage et pas un vêtement d’hiver. Si j’avais pu prévoir que l’on restât aussi longtemps à Malmaison et surtout que l’on ne dût pas débarquer en Angleterre, je ne me serais pas trouvée plus tard manquant de tout ce qui pouvait m’être nécessaire dans un long voyage en mer.

 Arrivée à Malmaison, j’y trouvai tout occupé. Cependant on me donna une chambre. Mon fils couchait sur les coussins de la voiture, dont on lui fit un lit. Au déjeuner, j’étais assise en face du pauvre général de La Bédoyère. Sa figure noble et pâle, son front plissé, son air préoccupé, enfin toute sa physionomie empreinte de tristesse semblait, ce jour-là, présager sa fatale destinée.

La reine Hortense était comme toujours aimable, gracieuse et bienveillante. Elle allait continuellement dans l’appartement de l’Empereur, et dans un moment où elle venait de le voir, elle dit au peu de personnes qui se trouvaient là :

— Je ne comprends pas l’Empereur ; au lieu de prendre un parti, de décider quelque chose pour son départ, il lit un roman.

Je fus frappée de cette apparence d’insouciance et d’abandon de soi-même dans une aussi importante circonstance. Depuis, j’ai pu juger que, lorsqu’il avait l’esprit tendu par quelque contrariété, c’était le moyen qu’il employait au moral, comme le bain au physique, pour calmer et détendre ses nerfs. La reine était impatiente qu’il n’entendît à rien et ne se prêtât à aucune discussion relative à son départ et à l’imminence du danger qui le menaçait s’il prolongeait son séjour à Malmaison. On venait à chaque instant nous dire que les cosaques nous entouraient, que le pont était abattu, enfin que le château pouvait être envahi et l’Empereur enlevé, ce qui était vrai. La reine désirait avec raison qu’il quittât Malmaison. Elle avait laissé ses enfants à Paris et voulait aussi les rejoindre, et rien ne se décidait, et l’Empereur de lire son roman !

Cette apparente incurie ne l’empêchait pas de s’occuper des intérêts personnels de ceux de ses officiers qui perdaient tout en le perdant. Des généraux, des officiers venaient lui demander d’assurer leur position. Aucun n’essuyait de refus, quelque fût le peu que l’on avait mis à l’abri.

On sait que ce n’est qu’au dernier moment que l’Empereur, ou plutôt ceux qui l’entouraient, pensèrent à ce que l’on emporterait d’argent, d’argenterie, et qu’alors il ne se trouva déjà plus de disponible que les 6 millions qui étaient entre les mains de M. de La Bouillerie. Ils furent remis à M. Laffitte. On ne prit qu’un seul service d’argenterie, celui qui se trouvait sous la main.

Enfin, jamais on ne descendit d’une si haute position avec un plus parfait et plus noble oubli de soi-même ; 200 millions dus à l’économie de l’Empereur, laissés dans les caves des Tuileries, avaient servi, l’année d’avant, à payer les Alliés.

En attendant le départ et quelle que fût l’anxiété de la reine Hortense, le salon ne désemplissait pas de visites, inopportunes sans doute, mais qui prouvaient le dévouement, dernier hommage de fidélité. Le soir, au milieu d’un cercle de femmes, le général de Flahaut, aide de camp de l’Empereur, dit tout haut qu’il ne comprenait pas ce que l’on faisait là, excepté les personnes qui partaient ; il ajoutait avec raison que l’on pouvait être attaqué dans la nuit. Cette sortie était louable en son but : elle eut son effet ; beaucoup de personnes retournèrent à Paris. Le lendemain, dans la salle de billard, le même général me dit :

— Est-il vrai que vous partez ? – Sur ma réponse affirmative : Vous ne savez donc pas, me dit-il, que si un vaisseau anglais veut s’emparer de l’Empereur, vous risquez un combat et de sauter.

— Eh bien ! je sauterai, lui répondis-je.

Mon parti était pris.

Au moment du départ, il m’aperçut dans une voiture.

— Comment, me dit-il, vous partez !

Ce fut la dernière voix amie que j’entendis, à ce moment si solennel de notre départ de Malmaison !

 

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( 31 octobre, 2019 )

L’incendie de Moscou raconté par Maret, duc de Bassano.

L'incendie de Moscou

Cette lettre datée du 21 septembre 1812, est une note que Maret, duc de Bassano, envoya au corps diplomatique d’après les renseignements qui lui furent transmis par Lelorgne d’Ideville et d’autres correspondants. Il y énumère les preuves du « crime » de Rostopchine : enlèvement des pompes, emploi de projectiles incendiaires, embrasement sans qu’on puisse savoir comment le feu y fut mis, déchaînement des criminels qui concourent à cette œuvre de ruine.  

 A.CHUQUET 

Moscou, le 21 septembre 1812. 

L’incendie, qui a dévoré la plus grande partie de cette belle capitale, est enfin éteint. Cette épouvantable catastrophe qui a fait plus de mal à la Russie que la perte de six batailles, est le crime du gouverneur général Rostopchine, le seul auteur, le seul directeur de cette combinaison infernale. Son horrible projet a été exécuté avec méthode. Il n’aurait pas trouvé d’incendiaires parmi les habitants, intéressés à la conservation de leurs propriétés ; il est allé chercher dans les prisons des complices dignes de lui. Dès le matin du 14, il a tiré des fers huit cent misérables, condamnés tous à la peine capitale pour des rimes moins affreux, sans doute, que celui dont Rostopchine les destinait à devenir les agents. Dans les journées et dans les nuits du 15, du 16 et même du 17, on a vu successivement le feu se manifester dans les quartiers situés sous la direction du vent et dont les flammes étaient dirigées sur les autres parties de la ville. Les toits des palais inhabités qui se trouvaient au milieu de quartiers où le feu n’avait pas paru, devenaient tout à coup la proie des flammes, comme s’ils avaient été frappés de la foudre. C’est ainsi que le beau bâtiment de la Bourse, dont toutes les portes de fer étaient fermées aux verrous, a été subitement consumé, sans qu’on pût savoir comment le feu avait été mis. Tout était prêt d’avance, et l’approche d’un seul incendiaire suffisait pour qu’un incendie éclatât.

On a découvert dans beaucoup de maisons des amas de linges et autres matières combustibles imbibées de goudron et de soufre et placées dans les greniers, dans les écuries et sous les escaliers de bois. Des cordes, de l’espèce des mèches à canon, communiquaient avec le dehors et servaient à porter l’incendie dans l’intérieur. Là où ces moyens n’avaient pas été préparés d’avance, les complices de Rostopchine lançaient des fusées incendiaires si bien fabriquées qu’elles ne pouvaient manquer leur effet. On a le cœur serré, lorsque, parcourant la vaste enceinte où fut autrefois Moscou, on ne trouve plus, au lieu de ces beaux palais qui en faisaient l’ornement, que des tas de briques et des débris encore fumants  Par une précaution digne d’un esprit infernal, le gouverneur Rostopchine avait ordonné à tous les pompiers  et à tous les hommes de la police de partir, et avait fait enlever toutes les pompes à incendie dont le service était ici mieux organisé que dans une autre ville de l’Europe. Mais ce qui caractérise toute l’imbécilité de sa fureur, c’est qu’il n’a su désigner à ses complices ni les établissements de l’artillerie qui renfermaient les munitions de guerre de l’armée russe, ni les immenses magasins de farine formés à grands frais pour sa consommation. L’armée française y a trouvé des approvisionnements suffisants pour plusieurs campagnes et ses subsistances sont assurés pour six mois. Selon les habitants qui sont restés à Moscou, on avait attendu l’empereur Alexandre qui s’était fait annoncer pour le 10. Il n’a paru ni dans sa capitale ni dans son armée. Le grand duc Constantin est arrivé après la bataille de La Moskowa. On assure que c’est lui qui a donné le conseil d’ouvrir les prisons au moment où l’armée française entrerait ; on doute de ce fait. Rostopchine n’avait besoin du conseil de personne. Cet homme affreux était, à lui seul, capable de tous les crimes. On se rappelle l’avis qu’il avait fait insérer, il y a environ deux mois, dans la « Gazette de Moscou », au sujet d’un nommé Véreschaguine, fils d’un marchand de cette capitale, soupçonné d’avoir dit ou écrit qu’elle serait dans huit mois au pouvoir de l’empereur Napoléon. Cet homme fut arrêté. Il était encore dans les prisons lorsque le 14, à 3 heures du matin, Rostopchine l’en fit arracher. Il le fit amener dans la cour intérieure du Palais du Gouvernement, et, sans autre forme de procès, il le livre à la fureur des soldats. Il avait ordonné d’amener aussi devant lui le père de Véreschaguine, mais l’infortuné sur échapper à ses satellites. Rostopchine fut ainsi privé de la jouissance féroce de faire massacrer un fils sous les yeux de son père ; La mort de Véreschaguine a été lente et cruelle. Son corps, couvert de blessures, était encore à la porte de Rostopchine, au moment de l’entrée des Français. L’ordre est rétabli dans la ville. Le maréchal duc de Trévise [Mortier] est nommé gouverneur général de Moscou et de la province ; le chevalier de Lesseps est nommé intendant et le général Milhaud [ce fut Durosnel et non Milhaud], commandant de la place. La ville était divisée en vingt quartiers ; cette division subsiste et chaque quartier a un commandant spécial. On a beaucoup parlé d’une milice de paysans que le gouvernement russe avait formée. A peine a-t-il pu rassembler quelques milliers d’hommes. On en a pris un certain nombre, mourant de faim et de lassitude. Ils disent qu’on les pousse comme des troupeaux de bétail. Malgré tout ce qu’on a fait pour échauffer ces hommes ignorants et à demi barbares, on n’est pas parvenu à les fanatiser. Ils jettent partout les piques dont ils sont armés, et ne demandent qu’à rentrer dans leurs villages. Ils portent pour tout uniforme un morceau de cuivre qui représente un « A » surmonté d’une croix grecque, attaché sur leurs bonnets. Les jeunes gens de Moscou s’étaient formés en petites compagnies de grenadiers, de chasseurs et de cosaques à pied et à cheval. Ils ont la volonté, mais non la force de fuir ; on en prend tous les jours ; ils paraissent bien revenus de leur ardeur martiale. 

MARET. 

Ce témoignage a été publié dans l’ouvrage d’Arthur Chuquet : « Lettres de 1812. 1ère série [Seul volume paru] », Champion, 1911. 

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( 23 octobre, 2019 )

Napoléon et sa cour d’après les « Souvenirs » du Comte de Sainte-Aulaire.

Napoléon le GrandLe récit qui suit, dont nous reproduisons les passages les plus intéressants, fut publié une seule fois dans la Revue de Paris du 1er juin 1925, sous le titre  » Souvenirs sur Napoléon Ier « . Il s’agit plus d’une vision d’ensemble sur la Cour impériale et sur quelques figures. Ce témoignage est quelque peu méconnu.

Louis-Claire de Beaupoil de Sainte-Aulaire (ou Saint-Aulaire) (1778-1854) est issu d’une famille aristocratique.  Il devient chambellan de l’Empereur en 1809, puis Préfet de la Meuse en 1813 ; il occupera les mêmes fonctions pour le département de la Haute-Garonne sous la Restauration.  En 1829, il entre à la Chambre des députés. Sainte-Aulaire sera ambassadeur à Rome, à Vienne, en Angleterre, et pair de France. Il est notamment l’auteur d’une « Histoire de la Fronde », parue en 1827. Il est élu à l’Académie française le 7 janvier 1841. 

C.B. 

Napoléon vu par le Comte de Sainte-Aulaire… 

L’Empereur prenait goût au faste de la domination. Ce n’était pas seulement le réel de la puissance qu’il ambitionnait, il se plaisait dans les formes de l’ancienne monarchie. Dans les premières années de son règne, sa cour avait été assez déréglée. Les pompes militaires étaient égayées par les grâces un peu libres de la Malmaison. Je n’ai pas vécu dans l’intérieur de l’impératrice Joséphine. Mais ce que je sais d’elle et de son entourage me fit croire que les plaisirs y avaient plus de bon goût que de dignité.  L’Empereur affectant les manières des anciens rois, s’alliant à une archiduchesse, ne pouvait plus convenablement s’entourer de femmes pour la plupart légères, et d’hommes rappelant des époques que lui-même désirait oublier.  D’ailleurs il voulait surtout terminer la Révolution par une grande transaction entre tous les partis et, pour y parvenir, il croyait devoir faire une part à l’aristocratie.  Je ne sais s’il ne s’en exagérait pas un peu l’importance. Peut-être entrait-il dans cette combinaison un peu de ce petit amour-propre qui n’est pas toujours étouffé sous un orgueil et une gloire éminents.  Quoiqu’il en soit, l’Empereur tenait à attacher à son gouvernement l’ancienne noblesse française ; il voulait qu’elle s’associât à l’aristocratie nouvelle et donnait à la cour un vernis d’antiquité. 

L’Empereur fait appel à des membres de l’ancienne aristocratie… 

On rapporte à cette époque un mot très offensant de l’Empereur contre les gentilshommes :  » Je les ai appelés dans les armées, dans les administrations ; ils ont refusé d’y servir… Mais je leur ai ouvert mon antichambre, ils s’y sont précipités !…  » Ce mot n’est ni vrai, ni vraisemblable. L’Empereur, voulant attacher à son gouvernement l’ancienne noblesse, ne pouvait rien faire de mieux que de lui donner des places à la cour, parce que, dans tout autre carrière, on ne pouvait se dispenser d’un noviciat.  Or, il n’était pas proposable de nommer à des sous-lieutenances des hommes déjà considérables par leur existence.  Dans les administrations, les emplois élevés supposent des connaissances acquises ou une aptitude reconnue. Les carrières militaires et administratives étaient donc fermées par la nature même des choses et par les convenances des hommes.  D’un autre côté l’Empereur avait des motifs pour appeler la noblesse à sa cour ; ce n’était pas sans de grandes difficultés, j’entends celles qui étaient dans la nature des choses à cette époque, l’Empereur n’avait pas à craindre un obstacle positif à sa volonté.  Son ascendant était tel en France qu’une chose voulue par lui devait nécessairement être exécutée.  Les hommes disposés à lui résister ne pouvaient se rencontrer que par exception. Mais il arrivait aussi que l’Empereur introduisait dans son gouvernement un élément étranger. Toute la machine avait été construite sur l’ordre social établi par la Révolution.  Depuis cette époque, en effet, les titres, les honneurs avaient été considérés comme des récompenses décernées aux hommes qu’on jugeait le plus capables de les remplir. La société du souverain se composait de personnages importants par leurs fonctions.  C’était assurément une innovation considérable que de choisir dans la nouvelle Maison du souverain. Cette concession faite au souvenir de l’ancien régime devait en amener d’autres.  Les nouveaux venus étaient tous liés entre eux par d’anciennes relations de famille et d’habitudes. Ils avaient des intérêts communs, des manières en général plus sociables, des formes moins vulgaires, que les hommes qui s’étaient élevés eux-mêmes.  Il était facile de prévoir que les premiers gagneraient bientôt le haut bout à la Cour, qu’ils y donneraient le ton et qu’en peu de temps, la considération qu’ils y acquerraient les élèverait à la hauteur des premiers emplois au préjudice des autres qui y avaient fait un noviciat pénible….  Quoiqu’il en soit de ces considérations générales, la plupart des nouveaux chambellans appartenaient à l’ancienne noblesse. Mais huit ou dix avaient été choisis dans les familles les plus considérables de l’ancien régime, et ces choix avaient été visiblement dirigés dans l’intention de détruire l’influence du faubourg Saint-Germain.  On désignait ainsi la réunion d’une soixantaine de familles qui avaient conservé les anciennes traditions, le souvenir des anciens maîtres et pour le nouveau régime une haine violente. 

Le comte de Sainte-Aulaire devient chambellan de l’Empereur… 

J’étais encore à la campagne lorsque l’on m’annonça que j’étais au nombre des nouveaux chambellans. Je me souviendrai toujours de mon extrême étonnement. Je me hâtai d’arriver à Paris et je trouvai la haute société dans une agitation tout à fait risible.  On ne connaissait pas encore la liste, mais on savait qu’elle comprenait quelques personnes considérables qui n’avaient pas sollicité cet honneur, et chacun exagérant son importance ou celle des siens, multipliait les victimes de l’horrible persécution. En se rencontrant, la politesse était de supposer que vous n’aviez pas été oublié…et sur-le-champ, on vous prodiguait les consolations de l’amitié.  Au bout de deux ou trois jours, la liste fut connue, et bien des gens furent enragés de ne point y trouver leur nom. Pour ma part, j’étais intérieurement flatté de ma nomination. Il n’y avait rien qui pût me rendre pénible le rapprochement avec le régime impérial. Je n’avais aucun lien d’affection avec l’ancienne dynastie.  A la vérité, l’Empereur n’avait fourni que trop de raisons d’éloignement aux hommes les plus impartiaux. J’avais blâmé bien des actes du gouvernement impérial, mais n’ayant eu aucune part aux affaires de mon pays, je les avais jugé comme on juge l’histoire ; à tout prendre, l’éclat de la Cour impériale piquait vivement ma curiosité. 

La Cour impériale et les Tuileries… 

On n’en saurait exagérer la magnificences. Rien de ce que j’ai lu ne me paraît en donner une idée et, lorsqu’en 1815, il m’est arrivé de rentrer aux Tuileries, l’aspect des lieux m’a paru complètement changé. Je ne veux parler que de l’aspect extérieur de cette Cour ; je ne prétends pas qu’elle fût plu vertueuse que celle de nos anciens rois, qu’il fût plus ou moins doux d’y vivre, plus ou moins honorable d’y jouer un rôle….Ce que veux dire seulement, c’est que jamais autant de puissance, de richesse, d’éclat, n’avaient été aussi majestueusement ordonnés autour d’un souverain.  Le palais venait d’être restauré sous la direction de Percier et Fontaine. Les meubles étaient tout neufs et nos rapports habituels avec l’Italie avaient donné à notre industrie artistique une direction qui se faisait remarquer dans les formes de ces meubles, même les plus vulgaires. On croira volontiers que l’homme qui disposait de tant de trésors n’avait rien épargné pour imprimer à tout ce qui l’entourait le cachet de la grandeur. Les chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture pouvaient à peine être contenus dans nos musées.  Les virtuoses les plus célèbres de l’Europe étaient attachés à nos théâtres et, en outre du charme que les artistes ont toujours trouvé dans l’habitation de Paris, leur émulation était excitée par la grandeur des récompenses qui leur étaient accordées et par la considération dont ils jouissaient. 

Une société étincelante… 

Tout se présentait autour de l’Empereur dans la force de la jeunesse. Les costumes, dessinés par les plus grands artistes, brodés sous leur inspiration, sortaient tous à la fois des mains de l’ouvrier. Tous les hommes étaient jeunes, toutes les femmes étaient belles – quelques exceptions ne contrediraient pas cette vérité.  On voyait en même temps briller mesdames de Bassano, de Castiglione, de Canisy, de Chatel, de Montebello, Madame Gazzini, la plus belle de toutes, si la princesse Pauline ne doit pas être comptée… Toutes ces dames, étincelantes de diamants, rivalisaient d’éclat et de beauté. Si j’essayais de décrire cette beauté, ce luxe de parures, la splendeur des fêtes, on croirait que j’achève un conte oriental.  Ajoutez la présence à ces fêtes de tous les rois du monde. Nous y avons vu en effet dans les mêmes salons les rois d’Espagne, de Saxe, de Bavière, de Hollande, de Wurtemberg, de Naples, le vice-roi d’Italie, les archiducs d’Autriche, les princes de Prusse…  Tous ces monarques réunis à Paris venaient à neuf heures du matin attendre le lever de l’Empereur, à côté des simples officiers de sa Maison. Ils entraient avec la foule lorsque la porte s’ouvrait, se rangeaient autour de la chambre et il ne se remarquait guère de différence entre leur attitude et celle des autres courtisans.  Quelle différence y avait-il entre la gloire de l’Empereur et celle d’Alexandre ou de César, entre les pompes de son règne et celles dont l’imagination se plaît à entourer le trône de Louis XIV ? 

Napoléon en ses palais… 

Il y avait aux Tuileries, un lever et un coucher, mais qui n’avaient aucun rapport avec ce qu’étaient autrefois ces cérémonies. On donnait ce nom à deux audiences où étaient admis les ministres, les grands officiers de l’empire, les officiers de la Maison, et un petit nombre de fonctionnaires de l’ordre le plus élevé. L’Empereur paraissait dans une tenue toujours simple mais extrêmement soignée.  Il disait un mot à chacun sur les affaires qui le concernaient. On pouvait à la vérité profiter de ces entrées pour lui adresser des demandes particulières. Mais on ne s’y risquait qu’avec une grande réserve. Toujours fort affable, l’Empereur en imposait non par la crainte, car, quoi qu’on en ai dit, ses bourrasques étaient rares ; mais parce que, dans ces audiences, il ne laissait rien voir de l’homme.  On ne pouvait guère espérer le toucher par aucune des faiblesses de l’humanité. Il était fort raisonnable, mais seulement raisonnable. 

Tout ce qui n’était pas mathématique manquait auprès de lui son but: on sentait qu’il vous écoutait pour prononcer un jugement, qu’il était importuné de tout ce qui touchait soit vous, soit lui. Il ne voyait que votre affaire, la comprenait d’une manière abstraite et voulait que dans la moindre chose on reconnût en lui non pas l’homme, mais l’arbitre des affaires du monde.  Il y avait si peu d’intimité dans son service qu’ayant été chambellan aux Tuileries, à l’Élysée, à Saint-Cloud, je ne pourrais dire où se trouvait dans aucun de ces palais sa chambre à coucher. Je ne l’ai jamais vu à table. Tous les détails de sa vie intime était soigneusement cachés à nos yeux.  Tout ce qui appartenait à l’homme était restreint dans le moindre espace possible pour laisser plus de place au souverain, pour réserver plus d’éclat à la fonction.  L’Empereur voulait que les Français, ses serviteurs, vissent en lui non pas un bon maître, mais un être d’une nature supérieure et impassible, quelque chose comme la fatalité antique. 

La délicate question du divorce impérial… 

Le divorce avec l’impératrice Joséphine était décidé. L’Empereur a toujours redouté le spectacle de la sensibilité, particulièrement chez les femmes. Il était effrayé de son entretien avec la reine Hortense ? Celle-ci le connaissait trop bien pour croire qu’il fût utile de l’attendrir. Elle a d’ailleurs un caractère élevé et une âme forte. Elle arrive chez lui, résolue à témoigner une grande froideur.  L’Empereur, qui ne prévoyait pas cette attitude, commença avec dureté, parlant de son divorce comme d’un événement inévitable, auquel il était inutile d’apporter aucun obstacle.  Il se tut ensuite et parut attendre avec anxiété la réponse de la reine. Celle-ci fut courte et froide :  » Elle et sa famille devaient tout à l’Empereur. Elles en conserveraient toujours une grande reconnaissance… Leur devoir était de se sacrifier tous, puisqu’il croyait qu’il y allait de son bonheur… «   L’Empereur l’interrompit à ce mot en sanglotant…  » Eh ! croyez-vous, Hortense, qu’il s’agisse ici de mon bonheur ? Il s’agit ici de ma destinée, de mes projets politiques, auxquels je sacrifie mon bonheur et le vôtre… et aussi votre affection, car, après ceci, votre mère, Eugène et vous, ne m’aimerez plus…  » Il pleura encore longtemps, revenant sur cette dernière idée, n’écoutant rien de ce que la reine disait pour la combattre…  En me faisant ce récit, la reine ajoutait que depuis ce jour elle n’avait plus retrouvé dans l’Empereur aucune tendresse pour sa mère, ni pour son frère, ni pour elle ; ainsi les larmes qu’il avait versées étaient un adieu aux premières affections de sa vie.  Il ne voulait pas les conserver parce qu’elles n’entraient plus dans son système politique et il les effaçait de son cœur par un acte de sa volonté, comme il proclamait dans un bulletin de la Grande Armée :  » Telle maison a cessé de régner en Europe « . 

Les femmes… 

[L'Empereur] aimait les femmes et avec tout l’emportement d’un tempérament très ardent. Mais il ne leur était guère possible de se méprendre sur la nature de l’hommage qu’il leur offrait. Aussi malgré  » les avantages qu’il tenait de la nature et de la fortune, je serais très étonné qu’il eût jamais inspiré un seul jour de l’amour à une femme ayant quelque élévation dans le cœur.  J’ai été dans l’intimité d’une grande dame très belle et très honnête, pas du tout à la manière de celles de Brantôme. Je la plaisantais un jour sur les attentions dont on assurait qu’elle avait été l’objet de la part de l’Empereur. Elle était révoltée de cette idée.  » Rien, me dit-elle, ne me paraîtrait plus humiliant que d’avoir été la maîtresse de l’empereur ». Il lui fallait des femmes à qui il fit signer, et qui fissent la révérence, après « .  Depuis son mariage avec Marie-Louise, on ne lui a connu aucune maîtresse. De celles qu’il avait connues avant son mariage, il n’en restait que deux à la Cour : Mesdames D. et M.. Ses manières avec elles étaient parfaitement simples et l’observateur le plus attentif n’aurait pu rien y découvrir de particulier. 

La Princesse Pauline Borghèse… 

Il y avait cependant à la Cour un grand scandale dont n’avaient pu triompher ni l’influence personnelle ni les efforts continus de l’Empereur. Ce scandale était donné par un membre de sa famille, la princesse Pauline. L’Empereur en ressentait un réel chagrin. Je sais qu’un jour, causant dans son bain à ce sujet avec Corvisart, il fut ému au point de pleurer avec sanglots. 

La famille impériale… 

D’autres fois, il prenait le chagrin plus gaiement. Il disait un jour à propos des prétentions insatiables de ses sœurs :  » Elles m’accusent de leur avoir fait tort dans le partage de la succession du feu roi notre père ! «   Ses frères avaient en France, même à la Cour, le rang qui leur était légalement attribué. L’opinion n’y ajoutait rien, et l’Empereur n’agissait jamais que dans le sens de l’opinion. Je me souviens que l’ordre nous fut donné de faire placer de simples tabourets aux places destinées aux princes et aux Princesses de la famille ; et cela même dans les petites réunions auxquelles n’était admis qu’un très petit nombre de personnes.  Il y avait une seule exception en faveur de madame Mère ; et cette exception était motivée d’une façon singulière. Le règlement portait qu’on donnerait un fauteuil à Madame Mère  » à cause de son grand âge «   L’Empereur n’avait pas voulu que cette distinction fût accordée à sa mère en cette qualité parce que, encore une fois, sa famille n’était rien. «  

Un portrait sans complaisance de la Princesses Pauline Borghèse… 

[Elle] était véritablement incomparable. Toute sa personne avait la perfection d’une statue antique. Ses bras, ses mains, ont été moulés et se confondent sûrement avec les plus beaux modèles de l’art. Sa santé perdue, par suite, disait-on, de débauches, n’avait altéré ni la fraîcheur de son teint ni la régularité de ses traits. Souvent elle ne pouvait marcher, et alors elle se traînait avec une grâce charmante. Son visage aurait pu rendre les expressions les plus nobles, mais la force de la vérité l’emportait, et malgré la dignité qui appartient naturellement à la beauté parfaite, il était impossible de méconnaître un seul instant ce qu’elle était en réalité… Tous ses gestes, toutes ses paroles étaient des offenses à la pudeur même la plus indifférente, et ne pouvaient être séparés d’une mauvaise pensée, tant elle était abîmée, perdue par le libertinage. Il était évident qu’elle n’avait jamais qu’une même pensée et qu’elle était à ce degré de dépravation où le mal est tellement naturel qu’on ne le distingue plus du bien. J’ai déjà cité quelques-uns de ses amants.  Je serai bien embarrassé d’en donner la liste complète ; elle-même en aurait été incapable. En général, il faut se méfier des anecdotes qui circulent sur le compte des femmes, et plus encore lorsqu’elles sont des princesses, mais ici on peut tout admettre sans scrupule. 

La Reine Hortense … 

Dès mon arrivée à la Cour, je me liai avec la reine Hortense. J’en fus traité avec une bonté particulière. Je passais chez elle une grande partie de mes soirées avant l’hiver. Il m’arrivait souvent de causer plusieurs heures avec elle. Elle est enfin une des femmes que j’ai observées avec le plus de curiosité et d’intérêt… 

COMTE DE SAINTE-AULAIRE. 

Ici s’arrête le récit de l’auteur. La fin de ses  » Souvenirs  » porte la date de 1817. Le Comte de Sainte-Aulaire sera absorbé par une carrière politique à la Chambre des Députés sous la Restauration…

             

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( 21 octobre, 2019 )

Patriotes ou mercenaires ?

Les légions polonaises au service de la France (1797-1807)

L’échec de l’insurrection de Kosciuszko (1794) et le troisième partage de la Pologne, effectué une année plus tard par la Russie, l’Autriche et la Prusse, provoquèrent l’émigration des dirigeants de l’insurrection et de militaires polonais. Paris devint alors le centre d’attraction d’une grande majorité de ces émigrés qui, divisés en factions, se disputèrent les faveurs du Directoire. La majorité rêvait d’une force militaire capable de recommencer la lutte pour l’indépendance. Les légions polonaises au service de la France (1797-1807) marquèrent le commencement du phénomène de service massif des soldats polonais sous les drapeaux étrangers.

 « L’espoir nous rallie »

La « Députation polonaise », radicale et républicaine, croyait au mouvement indépendantiste national et, suivant l’exemple français, prônait l’égalité ainsi que la liberté des paysans. Le soutien français lui semblait important mais non primordial. Les modérés, exclus de cette « Députation », s’assemblèrent en une « Agence » puis dans une organisation désignée sous le nom de : « Émigrés polonais ». Ces partisans de la Constitution du 3 mai 1791, concentrés autour de l’ancien envoyé polonais auprès dela Républiquefrançaise, Franciszek Barss, de Jozef Wybicki et du général Jozef Wielhorski, voyaient la future Pologne comme une monarchie constitutionnelle introduisant progressivement des changements sociaux. Mais ils considéraient que des préparatifs pour une insurrection dans leur pays, occupé, étaient prématurés.

Les deux factions s’opposaient farouchement, cependant elles s’accordaient sur la nécessité de créer une force militaire polonaise en exil. Les tentatives des radicaux pour organiser les unités polonaises à la frontière de l’Autriche, de la Turquie et à Venise ayant échoué, les démarches similaires des « ÉmiPatriotes ou mercenaires ? dans HORS-SERIE Légion-243x300grés polonais » auprès du Directoire connurent le même résultat, car non seulement le gouvernement français craignait d’inciter les Russes à la guerre contre la France mais, aussi, car l’entrée d’étrangers dans l’armée républicaine était interdite par la Constitution de 1795. Avec l’arrivée à Paris (fin septembre 1796), sur la demande de Wybicki, de Jan Henryk Dabrowski, ancien officier de la garde saxonne et général polonais, qui s’était couvert de gloire contre les Prussiens, « l’espoir changea de camp, le combat changea d’âme ». Dans l’espoir d’une alliance antirusse entre la Prusse et la France, Dabrowski avait mené des pourparlers à Berlin sondant la possibilité de créer des troupes polonaises. Finalement, ce projet ne fût finalisé qu’en France. Car si le gouvernement craignait des complications diplomatiques, il voyait l’utilité que pouvaient apporter les Polonais pour lutter contre l’Autriche en Italie. Dabrowski fut donc envoyé au glorieux commandant de l’armée d’Italie, le général Bonaparte, qui connaissait déjà un peu les affaires polonaises grâce à son aide de camp Jozef Sulkowski, par ailleurs opposé à l’idée des légions.

Dabrowski proposa d’organiser ces unités avec des officiers de l’armée polonaise, licenciés après 1795, des immigrés des terres polonaises et de combler les rangs avec des milliers de recrues de Galicie au service de l’Autriche en Italie et faites prisonnières par les Français. Le général comptait sur la création de ces formations pour inciter les Polonais restés sous les drapeaux autrichiens à déserter. Convaincu par ses arguments, Bonaparte donna son accord et le 9 janvier 1797, le général polonais signait une convention avec le gouvernement lombard en vertu de laquelle étaient créées les légions polonaises auxiliaires auprès de la Républiquede Lombardie, alliée de la France. Le 20 janvier, leur chef invitait ses compatriotes à le rejoindre dans un appel rédigé à Milan en quatre langues : « Polonais ! L’espoir nous rallie ! La France triomphe, elle combat pour la cause des nations ; tâchons d’affaiblir ses ennemis ; elle nous accorde un asile, attendons de meilleures destinées pour notre pays. Rangeons-nous sous ses drapeaux, ils sont ceux de l’honneur et de la victoire ! Des légions polonaises se forment en Italie, sur cette terre jadis le sanctuaire de la liberté ; déjà, des officiers et des soldats, compagnons de nos travaux et de votre courage, sont avec moi ; des bataillons s’organisent ! Venez, compagnons, jetez les armes qu’on vous a forcé de porter ! Combattons pour la cause commune des nations, pour la liberté, sous le vaillant général Bonaparte, vainqueur d’Italie ! Les trophées de la République française sont notre unique espérance ; c’est par elle, c’est par ses alliés que nous reverrons peut-être avec joie ces foyers chéris que nous avons abandonnés avec des larmes ! »

La création des légions apparaissait utile à tous les partis : Bonaparte gagnait quelques milliers de soldats pour combattre les Autrichiens et les partisans italiens ;la République lombarde gagnait, quant à elle, des défenseurs sans prendre le risque d’armer son propre peuple et les émigrés polonais, l’espoir d’un avenir meilleur .

 Gloire et déclin.

 Les luttes des factions au sein de l’émigration n’épargnaient point le créateur des légions souvent calomnié auprès du Directoire par ses rivaux politiques et militaires. Outre des allusions à son passé (irrégularités financières, servilité à l’égard des Russes pendant la réduction de l’armée en 1792) et à son esprit prétendument « germanique », après 21 années passées au service de la Saxe, l’opposition critiquait le fait de faire mourir inutilement des compatriotes pour le service d’un pays étranger. « À l’époque et aux temps des trahisons où nous vivons il se peut qu’un homme le plus vertueux mais inconscient prenne également Dabrowski pour traître »– par ces mots Wybicki consolait son ami dans une lettre de 1799. Malgré ses désillusions, Dabrowski restait fidèle à sa devise, formulée à l’époque du déclin des légions : « Persévérer ! Les événements peuvent produire un changement favorable ! »

 Le général organisa d’abord ses premiers 6 000 hommes en six bataillons d’infanterie homogènes (avec trois compagnies d’artillerie) divisés en deux légions. Selon Jan Pachonski, après la réorganisation effectuée en mai 1797 par Bonaparte, « la légion polonaise dans son ensemble, se distinguait du modèle des demi-brigades françaises par un état-major élargi, par l’augmentation de l’effectif dans les compagnies de grenadiers, de 83 à 123 soldats, par l’adjonction d’une compagnie supplémentaire de tirailleurs qui n’existait pas dans les formations françaises. En raison du manque constant d’officiers [la plus grande vague de candidats n’arriva en Italie qu’en été], des compagnies doubles étaient formées avec un seul corps d’officiers pour les deux compagnies ».

 Les premières, et rares, opérations des Polonais, en mars-avril 1797, consistaient principalement à soutenir les républicains sur le territoire de Vénétie ; la 2e légion, quant à elle, fut incorporée à la garnison de Mantoue qui préparait une attaque sur le territoire autrichien. L’armistice de Leoben et la paix signée à Campoformio (17-18 octobre 1797) scellèrent tout espoir d’offensive victorieuse vers la Galicie occupée par l’Autriche. Se posait alors pour la première fois la question du devenir des formations polonaises.

 La création de la Républiquecisalpine à la place dela Républiquelombarde compliqua les projets de Dabrowski, qui sauva tout de même la situation en signant une nouvelle convention, le 17 novembre 1797, avec les seules autorités françaises. Ces dernières maintinrent donc un corps polonais auxiliaire. Craignant l’attitude des Polonais en cas de conflit avec la France et préférant les incorporer directement à son armée,  le corps législatif cisalpin n’approuva pas, quant à lui, cette convention. Au début de l’année 1799, l’effectif du corps polonais auxiliaire monta à plus de 8 200 soldats, grâce à l’adjonction d’une cavalerie (un régiment de lanciers fut créé), à l’augmentation de l’artillerie ainsi qu’à la formation d’une quatrième compagnie dans chaque bataillon.

 La 1re légion du général Kniaziewicz participa à la libération de Latium. Le 3 mai 1798, elle entra à Rome et combattit les ennemis dela République romaine (surtout les partisans paysans) et l’invasion napolitaine (entre autres dans les batailles de Magliano, Otricoli, Civitacastellana, Calvi, Ferentino, Frosinone et Terracina). Le fait d’armes le plus célèbre restait la prise de la forteresse maritime de Gaëta. Le commandant en chef, le général Championnet, rendit honneur aux soldats de Kniaziewicz en chargeant celui-ci de remettre le 8 mars 1799 au Directoire les 33 drapeaux pris à l’ennemi.

 L’année 1799 se révéla désastreuse pour les Polonais. Dans les batailles de Magnano et de Legnano, la 2e légion perdit son chef, le général Rymkiewicz et 1 750 hommes. Les 1 500 rescapés (dont 300 artilleurs) furent envoyés à Mantoue, considérée comme une forteresse déjà perdue. Au moment de la capitulation, le général Foissac-Latour signa « l’article additionnel concernant les déserteurs » en livrant ainsi ses subordonnés polonais (à l’exception des officiers) aux Autrichiens. Cet acte déloyal choqua profondément le corps polonais, déjà persuadé d’être la « chaire à canon » négligée par les Français. À l’instar du colonel Kosinski (fait prisonnier à Mantoue), les légionnaires condamnaient cet « article inconnu au conseil de guerre extraordinaire, indigne de la grandeur de la nation française, honteux pour toute la garnison, contraire à sa réputation et à ses lumières, si pénible et douloureux pour tous les Polonais qui en sont les victimes… article dont les Autrichiens n’ont pas manqué d’abuser en arrachant les armes des soldats polonais au titre de déserteurs, indistinctement tels ou non, en déchirant un de leurs drapeaux et en comblant tous les officiers d’injures et d’insultes les plus ignominieuses ».

 La 1re légion, désormais sous les ordres de Dabrowski, fut presque anéantie par les Russes entre les 17 et 19 juin à la bataille de Trebbia. Il fallut toute la détermination du général pour épargner les restes de ses troupes qui participèrent encore à la défense dela République ligurienne. Après les batailles de Novi et de Bosco, les survivants (975 sur 1 800) prirent part à la défense de Gênes. Les défaites militaires de la France et la vaillance des troupes polonaises changèrent l’attitude du Directoire à l’égard de ces légions. Avec le soutien de Kosciuszko, le 8 septembre 1799, une « légion du Danube » fut créée et placée sous le commandement du général Kniaziewicz . Il n’était plus question de convention mais les 6 000 légionnaires portant les uniformes polonais devaient avoir une discipline, des promotions et une solde égales à celles des Français .

 La prise de pouvoir de Bonaparte semblait assurer le futur des formations polonaises. Ainsi, la France décida de prendre en charge la légion de Dabrowski qui fut réorganisée près de Marseille. La légion de Kniaziewicz, dont le siège fut successivement Phalsbourg, Metz, Strasbourg et Ulm, et qui comptait en 1800 plus de 5 000 fantassins et 950 cavaliers, prit part à la campagne de Francfort (été 1800) et se distingua à Hohenlinden (3 décembre) en prenant 3 500 prisonniers. Le général Decaen, qui passa dans les rangs polonais au matin de la bataille se souvenait « de l’ardeur que manifestaient les officiers et les soldats. Ne parlant pas leur langue, je leur exprimais par mes regards que je comptais sur leur valeur, et que bientôt ils allaient avoir l’occasion d’en donner les preuves » .

 L’espoir de voir le sort polonais tranché par la France victorieuse fut déçu par la paix de Lunéville (9 février 1801), où la France et l’Autriche s’engagèrent mutuellement à ne pas soutenir « les ennemis intérieurs ». Cela sonna le glas des légions (15 200 hommes dont 12 000 sous les armes) et de nombreux officiers polonais, y compris Kniaziewicz, donnèrent leur démission de façon éclatante. Les soldats, surtout ceux de la légion du Danube, désertaient massivement. Au cours de l’année 1801, le nombre de légionnaires, tous concentrés en Italie, n’était plus que de 10 700. Le Premier consul décida d’en faire trois demi-brigades, placées au service de la France mais à la solde de la République cisalpine (Italienne) et du Royaume d’Étrurie. Le 21 janvier 1802, l’inspectorat général polonais avec Dabrowski à sa tête, chargé des questions administratives et de l’instruction, ainsi que la 1re et la 2e demi-brigades (formées à partir de la légion d’Italie) et le régiment de lanciers passèrent à la solde de l’Italie. La totalité de ces forces dont l’uniforme et le commandement devaient être polonais était de 8 366 hommes et de 1 000 chevaux.

 Soldats et officiers.

 Jusqu’en 1807, le nombre de soldats (à 65 % des paysans) atteignit, selon Jan Pachonski, 33 000 dont 18 000 périrent ou restèrent à l’étranger. Il faut ajouter 3 000 déserteurs, 2 000 émigrés, et 1 000 hommes partis dela Pologneoccupée aux 27 000 prisonniers de guerre de l’armée autrichienne (1797-1800), russe (1799) ou prussienne (1806).

 Depuis deux siècles la légende nationale idéalisait les légionnaires, présentés comme des volontaires patriotes provenant de toutes les couches de la société. Dariusz Nawrot remarque que les mémoires des anciens légionnaires « répètent les informations sur l’arrivée de nombreux volontaires venant du pays ce qui légitimait la vision des Légions comme une force nationale. Nous n’y trouvons nullement des lamentations sur le petit afflux de volontaires mais leur nombre non plus. La mise en valeur du rôle des volontaires dans la création des Légions servait aux auteurs des mémoires à justifier le motif idéologique de leur propre service et à souligner le dévouement des légionnaires. Et pourtant ils se contredisent en évoquant l’enrôlement massif des prisonniers de guerre autrichiens d’origine polonaise ».

 Les témoignages soulignant l’enthousiasme des Polonais pour leur service en uniforme national ne décrivent qu’une partie de la réalité. Non seulement la conscience nationale des paysans de Galicie n’était pas assez développée pour les pousser à s’engager dans les légions (et que dire des Ruthènes enrôlés avec des Polonais ?) mais plus d’un Tchèque, Hongrois, Croate ou Allemand profita du recrutement pour échapper à la misère des camps de prisonniers. Waclaw Tokarz rappelait qu’après l’enrôlement les soldats polonais « se considéraient encore longtemps comme  des « hommes de l’empereur d’Autriche »   et regardaient avec méfiance leurs nouveaux officiers qu’ils traitaient « d’étrangers de Varsovie » ; ils menaçaient même de reprendre leur ancien service qui à cette époque avait déjà assez bien assimilé nos paysans ». Parmi les nouveaux légionnaires, il y avait bien sûr des aventuriers qui « voulaient changer de vie et cherchaient parfois une possibilité de déserter sur la route menant au dépôt ». Par ailleurs, la discipline dans les légions restait peu stricte même après l’introduction des articles militaires français en 1798. Dans la première période, Dabrowski, qui tenait à augmenter le nombre de légionnaires pour renforcer sa position, craignait qu’une discipline trop sévère ne rebutât les nouvelles recrues.

 Les officiers supérieurs de l’ancienne armée polonaise – à cause de leur âge, leurs familles, leurs biens ou leur hostilité à la révolution – ne vinrent pas en Italie. Selon Jaroslaw Czubaty, 13 des 63 généraux qui avaient servi Kosciuszko quittèrent le pays mais seuls Kniaziewicz, Niemojewski, Wielhorski et Wojczynski suivirent Dabrowski, ce qui ne constitue que 8,2 % du groupe. Parmi ces cinq « anciens », seul Dabrowski allait rester au service jusqu’à la  dissolution des légions. Jozef Zajaczek fit une belle carrière « française » et devint général de division (1802). Le manque de généraux fut partiellement compensé par le concours des officiers de talent pour qui le service en exil allait devenir un tremplin. Amilkar Kosinski, Michal Sokolnicki et Jean Henri Wollodkowicz reçurent leurs épaulettes de général avant 1804. Wollod servit même dans l’armée française.

 Les officiers (environ 1 200 dans les formations d’Italie et la légion du Danube) étaient tous volontaires et Polonais, à l’exception de 70 étrangers dont 49 Français . Dabrowski misait sur leur esprit national, car il ne pouvait pas leur garantir de carrière. Dans les années 1797-1798, l’état des formations polonaises prévoyait au maximum 311 officiers dont 65 hors cadre. En janvier 1797, leur chef espérait « que le patriotisme de nos officiers les fera venir ici non pour obtenir des promotions mais pour leur perfectionnement, pour qu’ils puissent, plût à Dieu, servir ensuite profitablement leur Patrie ». Homme lucide, il ajoutait : « Il serait préférable de voir arriver surtout ceux qui n’ont pas grand chose à perdre chez eux. »Les officiers formaient un groupe prêt au sacrifice (environ 900 périrent), mais souvent divisé par des luttes pour les promotions et les commandements. Cela ne pouvait être autrement puisque, surtout après la crise de 1799, les officiers « étaient de caractère très varié : parfois d’une grande, remarquable valeur militaire et morale, parfois aventuriers, intrigants et rebelles, hommes majoritairement positifs et faciles à conduire pendant la bataille mais à surveiller de près et nécessitant une instruction pendant le service et les déplacements ».

 Contrairement à l’armée de Pologne-Lituanie mais conformément à l’esprit révolutionnaire et à celui de l’insurrection de 1794, les grades d’officier étaient accessibles aux roturiers. Dans un premier temps, les légions recrutaient des officiers parmi les militaires émigrés présents en France ou en Italie du Nord en attendant l’arrivée des volontaires du pays. Dans ces deux groupes dominaient les anciens officiers de carrière, souvent promus aux grades supérieurs pendant l’insurrection de Kosciuszko. La stabilisation progressive des effectifs puis, la guerre, permirent de vérifer la qualité de ces officiers. Dabrowski et Kniaziewicz essayèrent de promouvoir les plus aptes aux différents échelons hiérarchiques et de se séparer des officiers trop faibles ou sans autorité. Il est vrai que la commission établie par Dabrowski pour examiner les futurs officiers se heurta à l’arbitraire du chef des légions, méfiant à l’égard des promotions datant de 1794 et peu enthousiaste pour  promouvoir les sous-officiers « issus du rang ». Après la réorganisation de 1801, il leurs préférait les jeunes venants du pays et instruits pendant quelque temps comme sous-officiers. La synergie entre tous ces courants produisit un corps d’officiers composé à 83 % de nobles (80 % issus de la moyenne et petite noblesse), à 14 % de bourgeois chrétiens (venant surtout de Varsovie) à 1 % de bourgeois juifs. 1,5 % des officiers était d’origine paysanne. Plus d’un tiers (34 %) avaient moins de 25 ans et seuls 8 % en avaient plus de 40.

Dabrowski, inquiet de conserver son autonomie, basa la formation et l’entraînement du soldat sur le règlement polonais adapté par le général Wielhorski. Le règlement français de 1791 ne fut introduit qu’en 1802 et uniquement dans l’infanterie. En revanche, le service se faisait dès 1797 selon les règles françaises adaptées pour les légions polonaises ; une commission spéciale fut chargée des adaptations. Les punitions corporelles utilisées dans l’ancienne armée polonaise avaient été supprimées et la peine de mort n’était appliquée que pour les crimes les plus graves. Pour Dabrowski, la devise « tous les hommes libres sont frères », inscrite en italien sur les épaulettes des légionnaires devait symboliser le changement d’attitude des officiers à l’égard des soldats, non plus paysans corvéables en uniforme, indifférents à la cause nationale mais compagnons d’armes et futurs citoyens de leur patrie. L’éducation (patriotique et pratique y compris l’alphabétisation) des troupiers et des futurs sous-officiers, pendant les longues périodes d’inaction, aida à former un esprit de corps particulier. Jusqu’en 1802, le nombre de désertions restait relativement faible.

 Les tentatives pour mettre sur pied une école régulière d’officiers ayant échoué, les chefs des légions organisaient des cours de perfectionnement et encourageaient l’auto-instruction. Dabrowski, lui même propriétaire d’une collection de cartes et d’une bibliothèque importante, favorisait le travail intellectuel de ses meilleurs officiers. La bonne préparation théorique combinée avec des expériences de guerre variées (ennemis russes, autrichiens, napolitains et partisans) produisit un type d’officier valeureux et doté d’un esprit d’initiative. Le caractère limité des opérations confiées aux troupes polonaises ne permit pas pourtant de mieux préparer les officiers d’état-major .

 Concentrés en Italie et frustrés, les Polonais commencèrent à poser des problèmes et leurs contacts avec l’opposition antifrançaise italienne ne purent qu’accélérer la décision du Premier consul. Après son refus de servir sous les ordres du roi d’Étrurie, la 3e demi-brigade polonaise (ancienne « Danube ») fut « en récompense de sa vaillance » transformée en 113e demi-brigade française et envoyée à Saint-Domingue (mai 1802) pour mater l’insurrection des esclaves noirs. En février 1803, elle fut rejointe par la 2e (114e) demi-brigade, également passée à la solde de la France. Sur les 6 000 légionnaires débarqués à Saint-Domingue, 4 000 périrent au combat ou de maladie ; la moitié des 1 000 prisonniers de guerre polonais fut incorporée de force au 63e régiment étranger de l’armée anglaise, et le reste alla végéter sur les pontons, parfois jusqu’en 1815. Dans la partie espagnole de l’île, les derniers Polonais luttèrent jusqu’en 1809. Plus de 450 anciens légionnaires s’établirent à Saint-Domingue, à Cuba ou aux États-Unis. Seuls 340 Polonais revinrent en Europe.

 Dernières formations.

 En 1803, les rescapés de l’épopée légionnaire : la 115e demi-brigade du général Grabinski et le régiment de lanciers de Rozniecki firent partie du corps d’occupation en Apulie. Deux ans plus tard, après la création du royaume d’Italie environ 4 700 Polonais passèrent automatiquement à son service, et participèrent à l’opération contre le corps du prince de Rohan (Castel Franco, le 24 novembre) et à la prise de Naples et de Caserte (février 1806). Au cours des combats en Calabre (Campo Tenesco, le 9 mars), les fantassins polonais protégeaient le littoral contre les tentatives de débarquement de l’armée anglo-sicilienne ; les lanciers de Rozniecki assuraient la liaison avec Rome et surveillaient la côte entre Terracine et Ostia.  Le nouveau roi de Naples, Joseph Bonaparte qui, entre autres tâches confia aux Polonais l’instruction de sa jeune armée les reprit à son service en juillet 1806. Entre-temps Grabinski perdit 350 hommes à la malheureuse bataille de Maida (4 juillet) livrée contre le débarquement anglais ; la révolte en Calabre coûta la vie aux 650 Polonais.

Les survivants avec Grabinski à leur tête, devaient constituer les cadres de la légion polono-italienne, créée par le décret de Napoléon le 5 avril 1807. Ces 9 200 hommes répartis en six bataillons d’infanterie et un régiment de lanciers, organisés en Silésie, devaient être envoyés en Espagne sous le nom de «  légion dela Vistule » (1808). Dabrowski, séparé de ses soldats dès 1803 et dessaisi du commandement, fut néanmoins nommé inspecteur général de la cavalerie italienne. Décoré de la croix de commandeur de la Légion d’honneur, il fit partie de la délégation italienne au sacre de Napoléon. Pendant la guerre contre les Bourbons (1806), il commanda une division de dragons et termina sa carrière en Italie comme gouverneur de la province de Trois Abruzzes.

Malgré toutes ces déceptions, la majorité des anciens légionnaires ne cessait de voir en la France le seul allié naturel dont les conflits avec l’Autriche, la Prusse et la Russie permettaient d’espérer un changement radical dans le rapport de forces en Europe. Le concours de ces vétérans devait s’avérer indispensable à l’issue de la campagne de Prusse qui, fin 1806, conduisit la Grande Armée sur le sol de l’ancienne Pologne. Ainsi, Napoléon se décida à utiliser la carte polonaise qui lui tombait sous la main ce qu’il n’aurait certainement fait si la Prusse avait demandé la paix au lendemain d’Iéna. Endossant le costume du vertueux protecteur de la cause polonaise, Napoléon convoqua on octobre 1806, à Berlin, Dabrowski et Wybicki. Il en résulta leur proclamation du 3 novembre qui annonçait l’entrée en Pologne de « Napoléon le Grand, l’invincible ».

 Le bilan.

 Le bilan politique des légions est morose, sans oublier que les Polonais ne pouvaient que subir les événements. Dans le domaine militaire, l’aspect quantitatif (30 000 soldats en 10 ans) n’est pas forcément déterminant, mais il en va tout autrement de l’aspect qualitatif. La préparation d’un groupe considérable à la guerre moderne  devait s’avérer très importante. Comme écrit Pachonski « profitant de l’expérience des années 1792-1794, les Légions purent fondre l’héritage polonais avec les acquis de la Révolution française ».

Selon Czubaty, plus de la moitié des 51généraux polonais nommés entre1797 et1814 (dont 48 après 1806) avaient connu les légions ; 15restèrent au service jusqu’à leur dissolution. « Pour la plupart, ils étaient jeunes et leur attachement à la cause des Légions résultait de leur patriotisme. Très souvent, ils n’avaient aucune raison pour retourner au pays occupé n’y ayant ni de terres ni de perspective d’une carrière militaire. Contrairement aux généraux nommés par Stanislas Auguste Poniatowski, ils ne percevaient pas forcement le service dans les Légions comme une « dégradation » volontaire dans la hiérarchie militaire. »

Dans l’armée du duché de Varsovie (1807-1814), les vétérans des campagnes d’Italie constituaient un groupe influent et aguerri dans les intrigues. Leur expérience les mettant en bonne position certaines carrières furent rapides : parmi 24 anciens légionnaires nommés généraux avant la chute de l’Empire seuls 6 avaient été colonels en 1807. Deux (Dabrowski et Zajaczek) sur trois divisionnaires du 5e corps de la Grande Armée, créé à la veille de la campagne de Russie, avaient servi la France avant 1806 ainsi que le général Paszkowski, qui remplaça Zajaczek blessé. Le chef de l’état-major, le général de division Fiszer (tué à Vinkovo), avait été colonel dans la légion du Danube.

Au total, l’armée du duché et les formations polonaises prises à sa solde par Napoléon comptaient neuf généraux de division « légionnaires » ainsi que 23 brigadiers, 41 colonels, 51 lieutenant-colonels, 26 chefs de bataillon (escadron), 22 officiers supérieurs dans l’administration de la Guerre ou de la Santé et 164 officiers de ligne subalternes. Minoritaires parmi les officiers du duché mais bien placés et assez solidaires, ils prirent une part décisive dans l’instruction (Fiszer étant inspecteur-général de l’infanterie et Rozniecki de la cavalerie) et dans la démocratisation de la jeune armée. En 1807, Dabrowski menaça de démissionner pour combattre la réintroduction de l’ancien code de discipline militaire polonais permettant des punitions corporelles.

Pendant deux siècles, le souvenir des légions encouragea les patriotes qui – au risque de mériter l’appellation de mercenaires – mettaient sur pied les unités nationales au service étranger (Portugal en 1828-1834, Hongrie et Rome en 1848, Turquie en 1855, Autriche et Russie en 1914). Pour eux, les paroles de la Mazurka de Dabrowski (1797) : « La Pologne n’est pas morte, puisque nous vivons. Ce que nous a pris la force étrangère, nous le reprendrons par le glaive » ne perdaient pas leur sens.

En même temps, l’affaire de Saint-Domingue laissa un sentiment d’amertume dans la mémoire collective polonaise qui accusait (à tort) Napoléon d’envoyer ses frères d’armes fidèles à une mort certaine. Elle servait d’exemple pour tous ceux (y compris les communistes après Yalta) qui s’opposaient à l’idée de former des troupes polonaises auprès des puissances étrangères nécessairement cyniques. Le premier fut Kosciuszko qui, déjà, après Lunéville, renonça à toute coopération avec Bonaparte.

 Après 1918, la Pologne indépendante incorpora les légions à son panthéon et, en 1927, adopta leur chant comme hymne national, le seul au monde à nommer Bonaparte.

Source : Andrzej Nieuwazny, « Patriotes ou mercenaires ? », Revue historique des armées, 260/2010: http://rha.revues.org/index7040.html.

 

 

 

 

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( 19 octobre, 2019 )

Napoléon durant les semaines qui suivirent la bataille de Waterloo…

Napoléon le Grand2

Le général Gourgaud est un proche de l’Empereur ; il fera partie du petit groupe qui le suivra à Sainte-Hélène. Son témoignage rend compte des multiples rebondissements qui marquent le départ de Napoléon depuis Paris jusqu’au départ pour Sainte-Hélène.

« Le 19 juin 1815. – L’Empereur arriva à 7 heures du matin à Charleroi, traversa la ville et passa la Sambre ; il s’arrêta quelque temps dans la prairie qui est au débouché du pont, à droite. Là, il chercha à rallier quelques cavaliers, des carabiniers, etc. Vains efforts : les hommes que l’on fait entrer d’un côté s’échappent de l’autre… Sa Majesté mangea un morceau ; mes domestiques me rejoignirent avec ceux de Lariboisière ; mon cheval n’en pouvant plus, je pris un de ceux de ce dernier.

L’Empereur me dit de donner ordre aux quatre compagnies de pontonniers qui se trouvaient près de là avec l’équipage de pont d’abandonner les haquets et les bateaux et de se retirer avec les chevaux et les soldats du train sur Avesnes.

Je presse également le départ d’un parc de chariots de paysans, chargés de vin, de pain, etc. ; il y avait là une quantité considérable de vivres, et, à l’armée, nous mourions de faim. Sa Majesté, toujours très fatiguée, demande une calèche ; on lui fait observer que la route est si encombrée de voitures qu’il lui serait impossible d’échapper ainsi à la cavalerie légère ennemie, qu’on s’attendait à voir apparaître d’un moment à l’autre. Alors Elle remonte à cheval, nous suivons un instant la route d’Avesnes, mais, d’après quelques avis que des partisans ennemis étaient à Beaumont, l’Empereur se décide à marcher sur Philippeville.

Au bout de quelque temps, nous rencontrons de nos fuyards, qui reviennent sur nous en coupant la route. Sa Majesté hésite un instant, s’arrête, et, comme on ne voyait pas d’ennemis et que, d’ailleurs, il fallait bien passer, nous nous remettons en marche. Je formai, avec Saint-Yon, Regnault, Amillet et Montesquiou, un petit peloton, que je précédai. Je rencontrai plus loin une vingtaine de lanciers rouges qui revenaient au galop : je leur dis que leur terreur n’était pas fondée et je les remis en route avec nous. Enfin, harassée de fatigue, Sa Majesté arriva presque seule à Philippeville, n’ayant avec Elle que Soult, Bertrand, Drouot, Flahaut, Gourgaud, La Bédoyère, Amillet et deux ou trois autres officiers d’ordonnance. L’Empereur descendit à une auberge sur la place, où il fit venir le commandant…

Nous mangeâmes un peu et j’appris que Sa Majesté allait partir en poste pour Paris ; on emprunta la voiture du général Dupuy, commandant de la place, et deux autres carrioles furent préparées ; le duc de Bassano [Maret] nous rejoignit à ce moment-là. Je demandai à Bertrand si je partais en carriole, il me répondit de suivre à cheval ; je lui répondis que ma monture était fourbue et offris de monter sur le siège d’une carriole ; il m’assura que c’était impossible… Nous nous disputâmes à ce sujet. Cependant Sa Majesté ayant dressé la liste de ceux qui devaient l’accompagner, je fus désigné par Elle.

Nous partîmes avec des chevaux de poste en passant par Rocroy ; un peu plus loin, au village de***, nous rattrapâmes la voiture de l’Empereur ; nous y soupâmes et on nous fit payer le souper 300 francs. Nous tînmes conseil sur la route à suivre et il fut décidé que, dans la crainte de manquer de chevaux, nous reprendrions la grande route à Mézières, où nous passâmes incognito ainsi qu’à Reims.

Le 20 juin. – De là à Berry-au-Bac, le 20, où nous déjeunons. Nous y tînmes conseil, Drouot, Flahaut, La Bédoyère, Dejean, etc. (Soult était resté à Philippeville.) Nous étions tous d’accord que Sa Majesté devait, aussitôt arrivée à Paris, courir toute bottée et crottée à la Chambre des députés rendre compte du désastre, demander du secours et retourner se mettre à la tête de l’armée de Grouchy et des débris qu’on aurait pu réunir ; enfin, de proposer de déposer la couronne, si c’était un moyen d’obtenir la paix. Nous nous arrêtâmes ensuite à Laon, où nous fûmes reçus aux cris de : « Vive l’Empereur ! » Tous les paysans des environs s’offrirent pour défendre cette position. Sa Majesté changea de voiture et envoya Flahaut à Avesnes et Dejean à Guise. Bussy resta à Laon et nous partîmes enfin pour Paris, où Sa Majesté arriva vers 10 heures, incognito, et n’ayant pas voulu se servir des voitures de la Cour que Caulaincourt, instruit par un courrier de son arrivée, avait envoyées à sa rencontre au-delà de la barrière. L’Empereur aussitôt arrivé, manda les ministres et se mit au bain.

Pour moi, je fus vite voir ma mère et ma sœur : M. Dumas me conduisit dans son cabriolet. On ne savait rien de nos désastres, et, pour éviter les questions, je fis rigoureusement défendre ma porte.

Le 22 juin. – L’Empereur, tourmenté par tous ceux qui avaient peur et se berçaient de l’idée que, sans Napoléon, ils feraient la paix, obsédé, dis-je, par tous ces gens-là et abattu par de si grands malheurs, se décida à abdiquer et à se retirer aux Etats-Unis d’Amérique. Sa Majesté me fit proposer de l’accompagner, ce que je m’empressai d’accepter.

Le 23. – Les officiers d’ordonnance Saint-Yon, Saint-Jacques, Planat, Résigny, Autric, Chiappe me firent la demande d’accompagner Sa Majesté là où Elle se retirerait. Je fis tout mon possible pour les dissuader de prendre ce parti, leur disant que Sa Majesté voulait vivre en simple particulier, n’avait pas besoin d’eux, qu’ils allaient se rendre malheureux, expatriés, et inutilement. Pour moi, c’était bien différent : l’Empereur me connaissait depuis longtemps tandis qu’à peine il savait leurs noms. Tous voulurent venir, j’en parlai à Sa Majesté.

Le 24. – Cela leur fut accordé. L’Elysée présentait alors un spectacle bien différent de ce qu’il était quinze jours auparavant. Pas de visites…, pas de voitures… Des officiers de Fédérés se réunissaient dans les rues voisines et criaient à tue-tête : « Vive l’Empereur !… Ne nous abandonnez pas !… » Mais les ministres représentèrent à Sa Majesté que sa présence à Paris paralysait tous leurs ordres et que, malgré son abdication, Elle régnait toujours. Enfin, l’Empereur se laissa persuader et se décida à partir le lendemain, 25, pour Malmaison afin d’y attendre la réponse à la demande de passeports qui avait été faite pour aller aux Etats-Unis ; je fus faire mes adieux à ma mère, à ma sœur, à Lariboisière, à Dalton ; j’embrassai Fain et mes camarades du cabinet ; Bernard me donna des papiers.

Le 25. – A midi et demi, Sa Majesté est partie du palais de l’Elysée ; un grand nombre d’habitants étaient devant la porte du palais et faisaient retentir l’air des cris de : « Vive l’Empereur ! » Sa Majesté, trop émue pour recevoir ces derniers adieux, fit partir par la rue Saint-Honoré son carrosse à six chevaux avec l’escorte, tandis qu’ayant fait évacuer la voiture à deux chevaux du grand-maréchal par le jardin, Elle y était montée avec lui et sortit par les Champs-Elysées. Ce ne fut que hors la barrière de Chaillot que l’Empereur quitta l’équipage du grand-maréchal pour monter dans le sien. J’étais dans la seconde voiture à six chevaux, avec Montholon, Montaran et Las Cases ; Mesgrigny courait à cheval près du carrosse impérial. A 1 heure et demie, nous arrivâmes à Malmaison, où nous attendait la princesse Hortense ; Sa Majesté se promena longtemps avec Becker, qui arrivait de Paris, ayant l’ordre du gouvernement provisoire de prendre le commandement de la Garde, qui était d’environ trois cents hommes de la Vieille Garde, et quarante dragons. Sa Majesté se promena une heure avec ce général qui faisait tout son possible pour que sa mission ne fût pas désagréable à l’Empereur.

En rentrant au château, celui-ci fut étonné de n’y rencontrer que peu de monde et me dit :

-Eh bien, je ne vois pas un de mes aides de camp !

Je lui répondis que bien des gens que l’on voit dans la prospérité nous abandonnent dans l’adversité. Sur le soir, six officiers d’ordonnance vinrent de Paris joindre Sa Majesté qui se coucha à 11 heures. Dans la même soirée, les généraux Piré et Chartran étaient aussi venus, mais c’était pour demander de l’argent.

Le 26. – Je pars pour Paris en coucou avec Montholon pour mettre ordre à mes affaires et faire mes adieux à mes parents. Je fus au ministère demander un duplicatum de ma nomination du 9 juin ; j’y vis l’ordonnateur Marchand, César La Ville, Carion, Vital ; tous me dirent d’engager Sa Majesté à s’en aller. Carion ajouta :

- L’Empereur m’a fait bien du mal, mais assurez-le que je lui suis tout dévoué, ainsi qu’à ma patrie.

Je retournai à Malmaison à 7 heures du soir. J’y trouvai le duc de Bassano et Mme de Vicence [Mme de Caulaincourt] et Duchâtel, qui furent admises chez Sa Majesté. Mme Regnault était aussi venue dire que l’on conspirait contre l’Empereur, que Fouché était à la tête du complot, etc. Mme Walewska était aussi accourue. Les généraux Piré et Chartran étaient revenus à la charge et avaient obtenu un bon pour recevoir quelque argent. Pendant la nuit, le ministre Decrès vint parler à Sa Majesté.

Le 27. – Il y eut assez de visites. Flahaut, La Bédoyère, Bassano, Joseph… vinrent ainsi que Decrès. Tout se passa en conversations, il n’y eut rien de décidé. Piré et Chartran revinrent très colères de Paris, le premier de n’avoir reçu que 12 000 francs et le second que 6 000 francs.

Le 28. – Le bruit de l’approche de l’ennemi me fit faire, avec Montholon, la reconnaissance de Malmaison : nous désignâmes les endroits où nous devions placer notre petite troupe, bien résolus à vendre chèrement la prise de ce château s’il était attaqué par les partisans ennemis. L’Empereur me chargea d’envoyer de petites reconnaissances de trois dragons dans la direction de Gonesse et de Saint-Germain ; Becker reçut l’ordre de Davout de détruire le pont de Chatou ; j’y fus avec lui et nous prîmes les dispositions nécessaires : il brûla toute la nuit. Pendant toute cette journée, nous entendîmes une assez vive canonnade dans la direction de Saint-Denis. Mme Caffarelli était revenue de Paris. Quand tout le monde abandonnait Sa Majesté, elle s’en rapprochait ; c’est une femme de cœur, que j’aime beaucoup.

Le 29. – Bernard me fait son raisonnement : pourquoi il ne part pas. Il me l’applique à moi. Batri, le secrétaire, reçoit une pension de 1 500 francs, mais il dit qu’il ne partira pas. Fain, qui m’avait toujours montré de l’amitié, m’avait conseillé de même, ainsi que Drouot. Je ne sais ce qu’est devenu Fleury ; Lariboisière a été fidèle jusqu’au dernier moment.

L’incertitude est toujours la même ; les passeports pour les Etats-Unis ne viennent point. M. de La Vallette arrive de Paris, il me dit qu’il est content pour l’Empereur que je l’accompagne. L’ennemi approche. Sa Majesté envoie Becker à Paris demander au gouvernement provisoire de se mettre à la tête des troupes réunies sous Paris et d’écraser le corps prussien, qui, connaissant la déchéance, s’avance témérairement.

L’Empereur offre de s’engager sur sa parole d’honneur, qu’aussitôt cette affaire terminée il quittera la France et suivra son premier projet de se rendre en Amérique. Le gouvernement provisoire, qui n’était rien tant que Sa Majesté demeurait à Malmaison, fut bien loin de vouloir qu’Elle se mît à la tête des troupes ; il refusa ses offres, sacrifiant ainsi à ses intérêts particuliers ceux de la patrie, et préférant le pillage de Paris par les ennemis à sa délivrance par Napoléon. Becker étant de retour à 5 heures moins un quart, Sa Majesté se décide à partir pour Rochefort. Le matin, Résigny était allé à la police chercher les passeports : il y en avait un pour La Bédoyère, qui devait venir, mais qui en fut empêché par son ami Flahaut. Le ministre de la Marine avait envoyé à Rochefort l’ordre à deux frégates de se tenir prêtes à faire voile et de se mettre à la disposition de l’Empereur.

Celui-ci part à 5 heures dans une simple calèche jaune avec Bertrand, Becker et Rovigo : il était vêtu d’un frac couleur marron. La calèche sortit par la petite porte du parc : Sa Majesté y monta dans la petite cour, à gauche en sortant du palais.

La route à suivre était celle de Rambouillet, Vendôme, Châteaudun, Poitiers, Tours, Niort, etc. Je m’installai dans la voiture-coupé et on me remit en dépôt 100 000 francs en or. Je retirai les pistolets des équipages de Sa Majesté et partageai les armes dans les voitures ; j’avais seize coups à tirer. Montaran me donna une carabine tournante pour le cheval anglais que j’avais pris à Waterloo ; Bertrand nous avait dit à tous d’avoir des carabines avant de partir. Celui-ci avait eu une discussion avec Ferdinand, le chef de cuisine, qui ne voulut plus partir parce que, disait-il, on ne lui avait pas payé ce qu’on lui avait promis pour aller à l’île d’Elbe. Ma voiture et celle des valets de chambre suivirent la même route que l’Empereur. Les autres passèrent par Orléans, Limoges et Saintes.

Avant mon départ, un nommé Stupinski vint me tourmenter pour que je prenne sa femme dans ma voiture ; je m’y refusai quoiqu’elle fût très jolie, mais je ne trouvais pas cela convenable dans la situation où nous nous trouvions. Cependant, ce Polonais, s’étant adressé au grand-maréchal, parvint à obtenir que non seulement sa femme, mais encore lui monteraient dans mon coupé. C’était au moment où les voitures s’ébranlaient, il me fallut céder. Les personnes qui passèrent par l’autre route étaient Montholon, Résigny, Planat, Autric, Las Cases, Chiappe, et, en seconde ligne, par la même route, Mmes Bertrand et de Montholon : je fis partir François, mon domestique, avec la voiture de cette dernière.

M. Saint-Yon, qui était bouillant d’ardeur lorsque Sa Majesté pouvait encore lui être utile, l’abandonna aussitôt le départ résolu ; il avait été à Paris avec Autric ; le gouvernement provisoire avait fait dire que ceux qui resteraient près de lui conserveraient leurs grades et leurs places ; il quitta Autric à la barrière, lorsqu’ils revenaient, sous le prétexte qu’on ne voulait pas le laisser passer ; je lui avais conseillé de ne pas venir, il ne m’avait pas écouté.

La princesse Hortense retourna à Paris et je dis adieu ce jour-là à Mme Caffarelli ; quand reverrai-je cette femme charmante ? °

Le 30 juin. – L’Empereur, voyageant sous le nom du général Becker, était parvenu à Rambouillet. Lorsque ma voiture y arriva, un domestique la fit arrêter pour me dire que Sa Majesté me demandait, que l’autre voiture devait pousser jusqu’à la maison de poste et que Marchand était aussi appelé au palais. Je me rendis au château où je trouvai Sa Majesté impatiente d’avoir des nouvelles de Paris qu’Elle quittait bien à regret. Je trouvai réunis Becker, Rovigo, Bertrand… ; l’on nous donna à souper avec Sa Majesté qui, étant très fatiguée, se reposa jusqu’au lendemain matin 8 heures. Je racontai mon voyage avec Stupinski et l’inconvenance de mener avec moi une femme, d’autant plus qu’elle était habillée en homme. L’Empereur, consulté à ce sujet, décida qu’il ne fallait pas qu’elle et son mari suivissent plus loin. Bertrand me chargea de leur annoncer cette mauvaise nouvelle, ce à quoi je me refusai. Alors il me remit un billet pour ce Polonais en me disant de lui verser un ou deux napoléons.

Je choisis dans la bibliothèque du palais un grand nombre de livres que je fis porter, aussitôt le départ de Sa Majesté, à ma voiture. Puis je remis à Stupinski le billet qui lui était destiné. Il devint furieux, je le laissai se calmer et lui offris une indemnité pour retourner à Paris. Il me refusa sèchement, je l’envoyai faire f… A peine fus-je sorti, qu’il arrêta ma voiture et me demanda un faible secours. Je lui glissai 100 francs dans la main.

Le 1er juillet. – Sa Majesté traversa Chateaurenault, où Elle fut reconnue de l’aubergiste chez laquelle Elle dîna. A Vendôme, les habitants ne me parurent pas bien disposés ; lors du passage de la voiture qui venait après la mienne, quelques-uns crièrent « Vive le Roi ! » L’Empereur avait été aussi reconnu par la maîtresse de poste, Mme Imbault. Cette bonne femme me témoigna mille amitiés à cause de mon attachement à Sa Majesté. Elle me dit qu’elle avait logé l’Impératrice et elle croyait que ce pauvre homme, ainsi qu’elle appelait l’Empereur, était exilé à Valençay. Je trouvai chez elle une lettre adressée à Montmorency et j’écrivis au dos : « L’ancien camarade Gourgaud fait ses adieux à Raoul de Montmorency. » Je parvins à Tours à 4 heures et demie du matin.

Sa Majesté dîna à Poitiers et envoya de là un courrier à Rochefort. Elle arriva à Niort à 8 heures du soir et y reçut l’avis que Rochefort était bloqué par les Anglais. A mon passage à Saint-Maixent, le soir, on s’attroupa autour de ma voiture ; nous soupons en attendant les chevaux, le maire vient avec des gens armés visiter nos passeports et élève des difficultés à ce sujet. Les chevaux arrivés, je remonte en voiture, disant que, si l’on veut m’arrêter sur la route, je me défendrai comme contre des voleurs. Enfin nous partons.

Le 2 juillet. – J’arrive à Niort à 3 heures du matin. Deux officiers de gendarmerie, le général Saulnier et le colonel Bourgeois viennent à la poste du faubourg, où un gendarme m’avait arrêté ; ils me reconnaissent, me conduisent avec mystère à l’auberge du Grand-Cerf, où j’apprends que Sa Majesté est à l’hôtel de la Boule-d’Or. Je vais voir si Elle est triste. Le préfet, M. Busche, demande une audience : il est reçu. On est incertain sur le parti à prendre. M. Kerkadin, commandant les mouvements du port de Rochefort, arrive. Il est introduit de suite. Il annonce qu’il y a deux frégates françaises en partance, mais que la rade de l’île d’Aix est bloquée. On en écrit à Paris. Sa Majesté va loger chez le préfet ; j’annonce à l’Empereur l’arrivée de son frère Joseph ; les officiers du 2e régiment de hussards lui font une visite de corps. Ils offrent de se réunir à lui, le prient de se remettre à la tête de l’armée, lui offrent de marcher sur Paris. Sa Majesté refuse, ils en sont désolés.

A 6 heures et demie, Sa Majesté dîne avec le préfet, Mme Bertrand, qui vient d’arriver, Rovigo, Becker, Joseph, Bertrand. Le peuple entoure la préfecture, en criant : « Vive l’Empereur ! » Après dîner, il se tient une espèce de conseil : on est d’avis de retourner sur Orléans, où se trouve l’armée. Lallemand, l’aîné, nous rejoint de Paris ; à 9 heures du soir, Sa Majesté me dicte ses instructions et m’envoie à Rochefort afin de savoir quelles sont nos ressources pour passer, si la route par Maumusson est libre, si on ne pourrait pas se servir d’un bâtiment américain que l’on irait rejoindre en mer, à cinq ou six lieues, avec une bonne double péniche. Sa Majesté me dit de partir toujours dans sa voiture. Pendant la route, où des piquets de vingt cavaliers sont disposés de distance en distance, on me prend pour Elle et on crie : « Vive l’Empereur ! »

J’arrivai à Rochefort le 3 juillet, à 6 heures du matin ; je descendis à l’Hôtel du Pacha et me rendis de suite chez le préfet maritime, M. de Bonnefoux, pour lui communiquer mes instructions.

L’Empereur arriva à 8 heures et descendit à lapPréfecture, où j’étais encore avec le préfet. On emballe tous les effets avec la plus grande précipitation ; je suis de service d’aide de camp auprès de l’Empereur. A une heure arrivent Las Cases et Mme de Montholon, qui avaient été arrêtés à Saintes et y avaient couru des dangers. Mon domestique François me rejoint.

4 juillet 1815. – J’annonce à Sa Majesté, à 4 heures du matin, l’arrivée des voitures et déjeune avec Elle. Planat, Autric, Sainte-Catherine, qui étaient restés en arrière, nous rejoignent. Il y a toujours en vue deux ou trois frégates et un ou deux vaisseaux.

5 juillet. – Arrivée du prince Joseph. On embarque tous les effets sur la Saale et la Méduse… Amours de Mme de Montholon et de Résigny. Sa Majesté me consulte sur l’organisation de sa maison, me dit que Montholon et moi serons ses aides de camp. Il me fait rédiger de suite cette organisation, me demande si je connais M. de Las Cases, à quoi il pourrait être utile ; Sa Majesté veut en faire un caissier ; je dis qu’il serait bon à la tête du cabinet, que c’est un homme instruit qui remplacerait M. de Bassano.

6 juillet. – Toujours la même croisière ; je visite le port avec Mme Bertrand. On veut m’envoyer visiter la Bayadère, corvette en rade dans la rivière de Gironde.

 7 juillet. – On reçoit les gazettes de Paris annonçant la prochaine entrée des Anglais dans la capitale. Craintes à ce sujet. Je renforce la garde. Je couche au palais. M. de Las Cases nous soutient que Napoléon va régner de nouveau et que les Bourbons ne seront pas reçus en France.

8 juillet. – A 6 heures du matin, Sa Majesté m’envoie en rade, aux frégates. Je consulte les capitaines Philibert et Ponée. Ils m’assurent, de nouveau, que le jour la brise vient du large et la nuit de la terre ; mais qu’elle ne se fait pas sentir à trois lieues en mer ; que les Anglais sont échelonnés dans le golfe et ont établi une croisière depuis les Sables jusqu’à la Gironde, qu’il y a bien peu d’espoir de pouvoir sortir. Je retourne à Rochefort, où j’arrive à 3 heures après midi. Je trouve toutes les figures renversées. Tout le monde, excepté l’Empereur, est dans les plus vives alarmes. Rovigo [Savary] me dit que Sa Majesté va s’embarquer à Fouras, malgré le vent et la marée, que je ne dois pas La dissuader de ce projet. Je dis cependant la vérité à l’Empereur. A 4 heures, on part. Sa Majesté est dans la voiture du préfet. Nous nous embarquons près de Fouras, dans un canot du port : l’Empereur, Becker, Lallemand, Bertrand, Rovigo et moi, plus dix rameurs. A 5 heures 10 minutes, Napoléon quitte la France au milieu des acclamations et des regrets des habitants accourus sur la rive. La mer est très forte. Nous courons quelques dangers. A 7 heures et quelques minutes, Sa Majesté aborde la Saale et reçoit les honneurs dus à son rang, excepté les coups de canon, car j’avais prévenu qu’ils ne devaient pas être tirés. Sa Majesté voit les officiers, s’entretient avec le capitaine Philibert. Nous soupons. Elle me fait entrer dans sa chambre après souper et me demande mon opinion, puis Elle se couche et me fait encore rester quelque temps.

9 juillet. – A une heure du matin, le vent passe au nord et souffle jusqu’à 3 heures. Ensuite, calme. L’Empereur m’appelle à 4 heures. Je lui dis le vent. Le brick l’Epervier vient mouiller en rade à 6 heures. Sa Majesté va visiter l’île d’Aix, parle des batteries et des fortifications. Les habitants La suivent partout en criant « Vive l’Empereur ! » Puis Elle retourne à bord. A 9 heures, arrive le préfet maritime avec des papiers : il confère avec Bertrand et Becker. On apprend bientôt que le gouvernement provisoire exige que l’Empereur parte dans les vingt-quatre heures, soit avec un aviso, soit avec les deux frégates, soit avec un parlementaire. A 11 heures, on déjeune. Tout le monde est triste et abattu. Sa Majesté se renferme. Les avis sont partagés : les uns veulent qu’Elle se rende à bord de la Bayadère, en rade de Bordeaux, ou sur un navire américain, à l’ancre dans la rivière, tandis que les deux frégates sortiront pour attirer d’un autre côté l’attention de la croisière anglaise. D’autres conseillent de s’en aller sur un petit bâtiment de l’espèce de ceux appelés mouches, qui est là. D’autres de se maintenir à l’île d’Aix ou d’aller rejoindre Clauzel à Bordeaux. Enfin le soir, on convient d’envoyer aux Anglais Las Cases et Rovigo pour sonder l’opinion, demander si les passeports sont arrivés, si l’on peut partir. Las Cases, qui parle l’anglais, dira qu’il ne le sait pas pour mieux entendre l’opinion des gens qui seront autour de lui.

10 juillet. – Retour de Las Cases. Le Bellerophon le suit à pleines voiles. On croit qu’il vient attaquer. Mais non : il mouille seulement au plus près. Il est sûr que l’Empereur est là.

11 juillet. – Arrivée des gazettes annonçant l’entrée du roi à Paris. L’Empereur envoie le général Lallemand à bord de la Bayadère, dans la Gironde.

12 juillet. – Pendant la nuit on embarque des effets pour l’île d’Aix. Tout le monde est dans une tristesse extrême à bord. A dix heures un quart, Sa Majesté part dans un canot pour l’île d’Aix, accompagnée du général Becker, de Bertrand, de Planat et de moi. Les cris de « Vive l’Empereur ! » prononcés avec l’enthousiasme du désespoir, tant de la Saale que de la Méduse, rompent seuls ce triste silence. Sa Majesté est reçue par les mêmes acclamations à son arrivée dans l’île ; Elle va se loger à la maison du général commandant, qui est absent. Le vaisseau anglais le Bellerophon s’avance à pleines voiles ; il tire une salve ; on pense que c’est en réjouissance de l’entrée des ennemis dans Paris. Sa Majesté me demande quel est mon avis : ou de partir sur un petit chasse-marée ou sur le bâtiment danois qui est à l’ancre près de l’île, ou d’aller se livrer aux Anglais. Je lui réponds que je n’ose lui faire connaître mon opinion, attendu que, dans tous les cas, il y a de grandes chances à courir. Sa Majesté me presse. Je lui réplique qu’à mon avis il est préférable de se rendre à la nation anglaise où Elle trouvera des admirateurs, plutôt que de partir sur le chasse-marée. Il est probable que ce bateau serait pris et, alors, la position serait bien différente, car alors on jetterait l’Empereur à la Tour de Londres. Peut-être vaudrait-il mieux essayer de forcer le passage avec les deux frégates ou gagner la Bayadère. Rovigo penche pour le chasse-marée. On prend toutes les dispositions pour partir à la nuit. Rovigo se rend à bord de la Saale.

13 juillet. – Pendant la nuit, il y a alerte à bord des frégates. Les péniches anglaises tirent des coups de fusil. Sa Majesté m’envoie savoir des nouvelles à la vigie. On m’y dit qu’il y a deux frégates anglaises mouillées dans la rivière de Bordeaux, une à Maumusson, un vaisseau et une frégate dans la rade des Basques. A 8 heures, le duc de Rovigo revient ; il rapporte que les officiers qui devaient former l’équipage du chasse-marée commencent à battre de l’aile ; ils disent qu’il est bien difficile de passer si les Anglais ont mis leurs embarcations à la mer.

Sa Majesté me demande mon avis ; j’essaye de La dissuader de se sauver dans cette embarcation. A 9 heures, le général Lallemand arrive de retour de la rivière de Bordeaux, de la corvette, etc. Il se fait beaucoup de parlementages mystérieux. Le grand-maréchal me dit que Sa Majesté est décidée à partir sur un bateau danois, dont le capitaine est un ancien officier des marins de la Garde ; qu’on vient d’acheter à La Rochelle une cargaison d’eau-de-vie pour ce bateau où il y a une cachette et dont le commandant a les papiers en règle, un passeport, etc. Il n’y a à bord que quatre matelots. Quatre personnes seulement pourront suivre Sa Majesté. Je lui réponds que je ne quitterai la France que pour suivre l’Empereur et que je ne partirai qu’avec lui. Je monte chez Sa Majesté, qui me dit avec chagrin qu’Elle ne peut emmener sur le bâtiment danois que Bertrand, Lallemand, Rovigo et un valet (Ali), qu’il préférerait bien m’avoir plutôt que Lallemand, mais que celui-ci connaît le pays et est l’ami du capitaine du Danois. Il trouve raisonnable que je ne veuille pas partir sans être avec lui ; il me dit qu’il m’est fort attaché, qu’il est habitué à moi, mais que son rôle est fini ; qu’une fois en Amérique, il y vivra en simple particulier, qu’il ne pourra jamais revenir en France, qu’il faut un mois ou deux pour avoir des nouvelles d’Europe, autant pour faire le trajet, que tout retour comme celui de l’île d’Elbe est donc devenu désormais impossible.

Je lui réponds que je ne crains rien des Bourbons, n’ayant rien à me reprocher, que je ne suis pas Sa Majesté par intérêt ou par ambition, mais parce qu’Elle était tout à fait dans le malheur et qu’on ne pouvait me supposer d’autres vues que celles d’un dévouement sans bornes à un grand homme vaincu et abandonné. Je lui répète qu’il aurait mieux fait de se rendre en Angleterre, que ce noble parti était celui qui lui convenait le mieux, qu’il ne pouvait pas jouer le rôle d’un aventurier, que l’Histoire lui reprocherait un jour d’avoir abdiqué par peur puisqu’il ne faisait pas le sacrifice en entier.

Il me répondit que mes raisons étaient justes, que c’était le parti le plus sage, qu’il était sûr d’être bien traité en Angleterre, que c’était aussi l’opinion de La Vallette, mais que ces bons traitements auraient quelque chose d’humiliant pour lui, qu’il était homme et ne supportait pas l’idée de vivre au milieu de ses ennemis les plus acharnés, qu’il ne pouvait vaincre cette répugnance et que, d’ailleurs, l’Histoire ne saurait lui faire un reproche d’avoir cherché à conserver sa liberté en se rendant aux Etats-Unis.

Je lui objectai que, s’il était pris, il serait mal traité. Il m’assura qu’il serait alors le maître de sa destinée, qu’il se tuerait.

-Non, lui dis-je, Sa Majesté ne le pourra pas. A Mont-Saint-Jean, c’était bien, mais aujourd’hui cela ne se peut plus. Un joueur se tue. Un grand homme brave l’adversité.

L’Empereur m’interrompt en disant que, la veille, il avait eu l’idée de se rendre à la croisière anglaise et de s’écrier en y parvenant : « Comme Thémistocle, ne voulant pas prendre part au déchirement de ma patrie, je viens vous demander asile », mais qu’il n’avait pas pu s’y résoudre.

Au même moment, un petit oiseau entra par la fenêtre et je m’écriai :

-C’est signe de bonheur !

Je pris l’oiseau dans ma main et Napoléon me dit :

-ll y a assez de malheureux, rendez-lui la liberté.

J’obéis et l’Empereur continua :

- Voyons les augures !

L’oiseau vola à droite et je m’écriai :

-Sire, il se dirige vers la croisière anglaise ! »

L’Empereur reprit sa conversation et m’assura qu’aux Etats-Unis, quand il s’ennuierait, il se jetterait dans une voiture et parcourrait mille lieues de route, et qu’il ne croyait pas que personne pût penser qu’il reviendrait jamais en Europe. Puis il me parla du bateau danois.

-Bah ! nous pourrons bien y tenir cinq. Ainsi, vous viendrez avec moi.

Je répliquai que Mme Bertrand tourmenterait son mari en l’assurant qu’elle mourrait s’il partait sans elle. Sa Majesté objecta qu’à Rochefort et à l’île d’Aix il avait proposé à Bertrand de ne pas l’accompagner, mais que celui-ci voulait absolument venir, puis il me dit de le faire entrer. Le dîner fut des plus tristes.

Après le repas, Bertrand me remit deux paires de pistolets pour les donner de la part de Sa Majesté aux capitaines Ponée et Philibert. Ils me remercièrent en s’écriant :

-Ah ! vous ne savez pas où vous allez ! Vous ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l’Empereur d’un tel projet !

Je reviens. On emporte tous nos effets à bord du Danois, à la nuit bien close. Je vais jusqu’au coin de l’île où il est mouillé. On envoie Las Cases et Lallemand à la frégate, pour de là se rendre en parlementaires aux navires anglais. Vers minuit, nos préparatifs de départ sont suspendus.

14 juillet. – Nous voyons le parlementaire, avec le pavillon tricolore, près du vaisseau anglais. Las Cases et Lallemand reviennent. Sa Majesté nous fait entrer chez Elle et nous demande notre opinion. Tout le monde, sans exception, est d’avis de se rendre à bord des navires anglais. Je reste seul avec Sa Majesté, qui me montre un brouillon qu’Elle vient d’écrire et me dit que notre conseil est aussi celui de La Vallette. « Comme Thémistocle… » Il me demande comment je trouve cette lettre pour le Prince régent. Je lui dis qu’elle me fait venir les larmes aux yeux ; Sa Majesté ajoute que c’est moi qu’Elle a choisi pour la porter, me dicte ses instructions à ce sujet : louer une maison de campagne, ne pas entrer de jour à Londres, ne pas accepter d’aller aux colonies. Puis Elle me dicte une lettre que Bertrand doit écrire au commandant anglais, en m’envoyant avec Las Cases sur le vaisseau où ce dernier, comme maréchal des logis, doit faire le logement. Elle me dicte, en outre, une copie de la lettre que je porte, puis

Elle fait entrer Bertrand, lui fait écrire les lettres et Elle me donne pour moi le brouillon, de sa main, de celle qu’Elle adresse au Prince régent. Comme je sors, je rencontre Becker ; mais je ne lui dis pas que je vais en Angleterre ; je le prie, dès son retour à Paris, de voir ma mère et de lui donner de mes nouvelles. Mme de Montholon me demande de faire en sorte qu’elle soit sur le vaisseau où montera Sa Majesté. Je prends avec moi Las Cases ; je m’embarque dans un canot, emmenant un huissier, un page et un valet de pied. Nous sommes bien reçus à bord du Bellerophon : le capitaine Maitland nous fait entrer, Las Cases et moi, dans sa cabine où se trouvent MM. Gambier et Sartorious, capitaines de corvette. Las Cases fait toujours semblant de ne pas entendre l’anglais.

Le capitaine Maitland et ses deux officiers n’ont point l’air de mettre en doute que je ne sois envoyé tout de suite à Londres. Las Cases est dans l’enchantement ; il entend ce que les officiers anglais disent : la lettre au Prince régent a fait une grande impression sur eux. Il me conseille d’écrire à l’Empereur qu’il sera bien accueilli. Je lui objecte que je n’entends rien à ce qui se dit autour de moi ; que lui, au contraire, peut écrire tout cela à Bertrand par le retour du canot ; que, quant à moi, je m’embarque sur la corvette que l’on met à ma disposition. A la nuit tombante, le capitaine Sartorious m’emmène, ainsi que François, à bord du Slaney, corvette de quatre canons et huit caronades.

Le 15. – A 8 heures du matin, nous rencontrons le Superb, où est l’amiral Hotham ; mon capitaine va à son bord et en revient bientôt. A 9 heures, le thé ; à 4 heures, le dîner ; à 6, on signale une frégate anglaise qui visite un Danois. Les vents étant N. O., nous louvoyons. On punit un matelot par les verges.

Le 16, dimanche. – On aperçoit la goélette le Télégraphe. Je dîne avec les officiers du bord, qui sont d’une excessive politesse pour moi. On ne joue pas, même aux échecs, le dimanche.

Le 17. – Le vent change un peu. Pendant la nuit, une frégate communique avec nous. Le matin, une autre nous demande où est Napoléon.

Le 18. – Pendant la nuit, le pilote se trompe.

Le 19. – Au moment où nous nous croyions près d’Ouessant et où nous nous disposions à le doubler, nous reconnaissons que nous sommes au sud de l’île de Sein. Nous passons le bec du Raz et les Roches noires. Le soir, la mer est forte ; nous avons un orage.

Le 20. – Nous voyons Ouessant. Le vent est N. N., contraire. A 10 heures, nous apercevons le vaisseau le Chatham et une corvette. Nous leur faisons des signaux ; à 2 heures et demie, nous passons à Ouessant entre les roches.

Le 21. – Calme parfait.

Le 22. – A 6 heures du matin, on distingue l’Angleterre. Nous arrivons à Plymouth le soir. A 9 heures, le capitaine Sartorious, qui jusque-là m’avait fait croire qu’il me conduisait à Londres, fait mettre son canot à la mer, mais refuse de m’emmener parler à l’amiral Keith. Je lui rappelle que ce n’est pas cela que m’avait dit M. Maitland. Je proteste contre cette supercherie ; je demande la permission d’aller à Londres porter au Prince régent la lettre de l’Empereur. Refus… J’ai été dupé : je croyais M. Maitland un autre homme Me serais-je trompé sur la générosité anglaise ? M. Sartorious s’attend si bien à ne plus revenir à son bord et à se rendre à Londres, qu’il a emporté avec lui sa malle et son portemanteau.

Le 23. – Le canot revient à minuit. Il porte un billet de M. Sartorious pour le premier lieutenant renfermant l’ordre de lever l’ancre et de se rendre sur-le-champ à Torbay. Je proteste de nouveau. On part à midi. Nous mouillons à Torbay. Je demande de nouveau à aller à terre : refus. Je demande ce refus par écrit, ce qui ne m’est pas accordé. On hisse le signal quarantaine pour défendre de communiquer avec nous. On place quatre factionnaires pour empêcher les canots d’approcher. On en reçoit cependant un qui apporte une gazette.

Le 24. – Le Bellerophon mouille à Torbay ; je vais à son bord peu après, vers 8 heures. L’Empereur me fait entrer ; je lui raconte ce qui m’est arrivé. Il me dit que l’amiral Hotham a envoyé un officier qui fera changer l’état actuel des choses et me demande si j’ai conservé la lettre. « Oui, Sire. » On apporte des gazettes. Un grand nombre de curieux s’approchent du Bellerophon ; on met des canots à la mer pour les éloigner. Je remarque que Las Cases porte la croix de la Légion d’honneur, qu’il n’avait pas en partant.

Le 25. – Il arrive des gazettes d’Exeter. Mme Bertrand, qui était bien avec M. Gambier, se brouille avec lui parce qu’il ne veut pas montrer ses journaux ; il se conduit quelque peu grossièrement.

Le 26. – A 1 heure et demie du matin, Sartorious revient de Londres ; à 3 heures, on met à la voile. Rien n’a transpiré sur son voyage. On arrive à Plymouth à 4 heures ; Maitland descend aussitôt à terre. Pendant son absence, la frégate la Liffey vient mouiller à bâbord du Bellerophon. Des embarcations, avec des officiers, font éloigner les chaloupes des curieux. On tire même des coups de fusil. Maitland fait savoir qu’il dînera à terre, chez l’amiral.

A 9 heures, il revient à bord, paraît embarrassé et ne dit rien positivement. Notre position ne semble pas s’améliorer. Nous commençons à éprouver tous des inquiétudes au sujet de savoir si Sa Majesté sera reçue. Las Cases ne le met pas en doute, non plus que le règne de Napoléon II. Il fait un grand éloge de la liberté anglaise. Il se dispute vivement avec Lallemand, qui l’envoie positivement promener. Pendant la nuit, une autre frégate, l’Eurotas vient mouiller à tribord. L’Empereur me dit de donner la lettre dont j’étais porteur à Maitland, qui la demande pour la porter à Londres. J’apprends alors que Las Cases, étant dans le canot de l’Empereur pour se rendre au Bellerophon, lui a demandé à être nommé par lui chevalier de la Légion d’honneur afin de mieux paraître lors de son entrée en Angleterre. Il avait aussi pris un uniforme de capitaine de vaisseau, ayant été aspirant avant la Révolution. Vanité des vanités !

Le 27. – Je demande à Maitland pourquoi les frégates sont mouillées si près de nous ; il ne me donne que de mauvaises raisons et finit par s’écrier que c’est par ordre de l’Amirauté. J’en parle à l’Empereur, qui me répond qu’il faut attendre la réponse de l’officier du Superb. Maitland fait un autre voyage à terre et, à son retour, paraît moins embarrassé. Il annonce, pour le lendemain, l’arrivée à bord de l’amiral Keith ; on ne tirera pas le canon parce qu’on ne l’a pas tiré pour Sa Majesté. Beaucoup de canots de curieux entourent le vaisseau ; un d’entre eux est chargé de musiciens. On est moins sévère que la veille sur la consigne.

Le 28. – A 5 heures, le capitaine Maitland se rend à terre. On me dit que je dois, avec Planat et Maingault, être transbordé sur la Liffey. Sa Majesté me fait appeler ; Elle ignorait cette mesure et m’assure qu’il est bien loin de son intention que je ne reste pas près d’Elle. Bertrand lui objecte que le lieutenant, en l’absence de Maitland, a l’ordre de me conduire à la Liffey. On attend le retour de Maitland. Beaucoup d’embarcations se dirigent avec des dames vers l’Eurotas, où un escalier est préparé, ce qui cause de grandes inquiétudes parmi nous ; nous craignons toujours d’être envoyés sur ces frégates. Maitland rentre et annonce que l’amiral Keith va arriver, que Planat et les autres sont sur la Liffey. Il pénètre chez l’Empereur et en ressort peu après. L’amiral arrive à 11 heures 3/4, entre chez Sa Majesté, y reste vingt à vingt-cinq minutes, sort, s’approche de Mmes Bertrand et Montholon, leur fait mille politesses et leur dit que tout le monde peut rester à bord, que l’on n’avait proposé d’autres bâtiments que pour que tout le monde y fût plus à son aise. Nous en ressentons un peu d’espérance. Maitland retourne à terre à 2 heures ; je le charge d’une lettre pour ma mère. Las Cases paraît avoir une croix d’or de la Légion, que lui aurait vendue Marchand. Nous éprouvons de nouvelles inquiétudes à cause des bruits qui courent. Le soir, Maitland revient, sombre.

Le 29. – Il pleut toute la journée. Maitland descend à terre à 5 heures. Il rapporte des journaux où il est question de nous envoyer à Sainte-Hélène. Singulier hasard : Montholon, étant aux lieux, entend dans la cabine de Maitland Mme Bertrand lui dire que Napoléon menace de se tuer s’il doit aller à Sainte-Hélène, mais qu’il s’attend bien à y aller, et que, comme c’est un monstre d’égoïsme qui verrait périr femme et enfants sans rien éprouver, elle prie le capitaine Maitland de solliciter pour que l’Amirauté fasse la liste des personnes qui doivent aller avec Sa Majesté à Sainte-Hélène et pour qu’on n’y mette pas son mari !… Montholon, Lallemand et moi, dans la cabine de Mme de Montholon, nous faisons demander Maitland et nous démentons ce qu’a dit Mme Bertrand. Maitland est d’un extrême étonnement que nous ayons appris cela. Il en convient ; nous ne pouvons nous retenir. Mme Bertrand me fait mille compliments. Je lui dis qu’il paraît que Sa Majesté n’est pas éloignée de se laisser conduire à Sainte-Hélène. Après le dîner, Mme Bertrand a une attaque de nerfs. Le soir, elle demande Montholon et tâche de découvrir s’il sait quelque chose de ce qu’elle a dit. Son inquiétude est extrême : les remords.

Le 30, dimanche. – Maitland part comme à l’ordinaire ; il revient à 2 heures rapportant des gazettes épouvantables ; il annonce la prochaine arrivée d’un sous-secrétaire d’Etat, porteur de la décision du gouvernement anglais. Notre abattement est extrême. Nous remarquons les allées et venues de Maitland, qui annonce que Keith ne viendra que le lendemain. Nous sommes de plus en plus tourmentés. Le bruit court que Sa Majesté ne pourra conserver avec elle que moi et quatre officiers. Montholon nous raconte que Mme Bertrand a voulu le violer… Putiphar.

Le 31. – Maitland va à terre à 6 heures ; il en revient à 10, annonçant de mauvaises nouvelles. L’amiral Keith et le sous-secrétaire d’Etat Bunbury arrivent à 11 heures 1/4 et entrent chez Sa Majesté avec qui ils restent enfermés pendant trois quarts d’heure. Ils lui apportent la nouvelle qu’Elle doit aller à Sainte-Hélène avec ses officiers, à l’exception de Rovigo et de Lallemand. L’Empereur déclare qu’il n’ira pas, que son sang rougira plutôt le Bellerophon, qu’en venant chez les Anglais il a fait le plus grand des hommages possibles à une nation dont la conduite actuelle jette un voile de ténèbres sur l’avenir de l’Angleterre. L’amiral le prie de lui adresser une lettre à ce sujet, et Sa Majesté écrit qu’elle préfère la mort à Sainte-Hélène, qu’Elle n’est point prisonnière de guerre. Elle nous dit ensuite qu’Elle ne veut point aller à Sainte-Hélène, que ce serait mourir d’une manière ignoble.

-Oui, Sire, nous écrions-nous, bien ignoble ! Il vaut mieux nous faire tuer en nous défendant ou mettre le feu aux poudres.

Lallemand et Rovigo, présents, écrivent à l’amiral pour se recommander aux lois anglaises. Dîner triste.

Le soir, Mme Bertrand court comme une folle chez l’Empereur, sans être annoncée, fait grand tapage, rentre chez elle et y recommence une scène épouvantable ; elle veut se jeter à la mer. Nous voyons tout. Lallemand fort ému parle aux Anglais et leur reproche leur conduite ; Maitland, de son côté, écrit à lord Melville ; il se dit fâché de ce qui arrive ; ce n’est pas ce qu’il avait pu croire. Lallemand et Rovigo écrivent à lord Bathurst.

Le 1er août. – Maitland, à son ordinaire, va à terre à 8 heures. Sa Majesté me répète que d’aller à Saint-Hélène, ce serait terminer sa carrière d’une manière ignoble, qu’Elle n’ira pas. Il y a une grande affluence de curieux. Nous en remarquons plusieurs ayant des œillets rouges à la boutonnière. Las Cases espère beaucoup de ces porteurs d’œillets.

Le 2. – A 9 heures 1/2, Maitland va à terre. L’Empereur ne déjeune pas avec nous. Mme Bertrand me fait sur le pont une scène de femme de la halle et veut que son mari se batte avec moi. Elle va jusqu’à lui dire qu’on voit bien qu’il n’est pas gentilhomme. Maitland fait le récit de tout cela à Sa Majesté sur sa demande.

Le 3. – Maitland va à terre ; rien d’important. Ennui. Toujours autour de nous des canots avec des hommes et des femmes portant des œillets rouges.

Le 4. – A 2 heures du matin, Maitland reçoit l’ordre de se tenir prêt à mettre à la voile. On lève l’ancre. Bientôt on apprend que le capitaine a ordre de sortir de la rade, que Sa Majesté n’aura même pas le droit de choisir les officiers qui l’accompagneront, mais que l’amiral Keith les désignera. L’Empereur répond à cela qu’il ne veut pas partir. Il ne déjeune pas avec nous et demande à parler à l’amiral qu’on attend, mais qui ne vient pas. Une corvette, le Prométhée, est à l’entrée du port. Nous sortons. Le Tonnant et l’Eurotas nous suivent. Sa Majesté ne sort pas de sa cabine ; on dit qu’Elle s’est empoisonnée.

Le capitaine se rend à la corvette où est Keith ; il revient en disant que Bertrand avait aussi été excepté, mais que l’amiral prendrait sur lui de le laisser partir s’il le désirait. Grandes hésitations de Bertrand et de sa femme. Il paraît toujours décidé à se séparer de Napoléon. Celui-ci ne dîne pas et ne sort pas. Le soir, Montholon va le voir : il paraît mieux et rit sur le désir que l’on aurait de le voir mourir. Il me demande des détails sur ceux qui le suivent. J’écris à ma mère.

Le 5. – Le vaisseau a toujours la même escorte. La journée se passe à rester en panne ou à croiser dans le canal. Sa Majesté toujours indisposée. Mer forte. Beaucoup de mal de mer. On dit que Keith, Cockburn et Hull sont à bord du Tonnant et qu’ils ont déclaré que Sa Majesté ne pourrait emmener que trois officiers.

Le 6. – A 8 heures, on voit au loin un vaisseau. On croit que c’est le Northumberland. A 11 heures, on est près de lui et l’escadre se dirige vers Torbay, où elle mouille hors de la rade. L’Empereur envoie enfin la liste des personnes qui doivent l’accompagner. J’y suis inscrit le quatrième. Bertrand va la porter à l’amiral avec l’ordre de Sa Majesté d’insister pour m’avoir. Quand il revient, il annonce que les Anglais ne veulent pas que je parte, mais l’Empereur insiste. Keith, Cockburn, Bunbury viennent voir Sa Majesté, qui proteste encore contre le traitement qu’on lui fait subir. Elle propose de compter Las Cases comme secrétaire, et alors je serais placé parmi les trois officiers. Les amiraux se consultent et ne décident rien. On nous remet des ceintures contenant 16 000 francs chacune. Montholon, poussé par sa femme, va chez l’Empereur et lui conseille de ne pas emmener Mme Bertrand. C’est, dit-il, une femme exécrable. L’indécision de Sa Majesté augmente. Bertrand partira-t-il ou ne partira-t-il pas ?

Le 7. – Las Cases va à 8 heures chez l’amiral. On lui fait quitter son épée et on nous dit à tous de rendre nos armes. Nous murmurons, car nous sentons augmenter la sévérité. Sa Majesté hésite encore à emmener Bertrand à cause de sa femme, mais ils vont faire auprès d’Elle une démarche, à la suite de laquelle Elle consent à les prendre.

Cockburn vient à midi avec un commissaire ; il annonce que l’on va embarquer : le commissaire dirige le transport des malles et les examine. Personne de nous ne veut être le témoin de cette expédition à laquelle Cockburn assiste. 80 000 francs de Sa Majesté sont séquestrés. Je prie l’amiral de me laisser mon domestique. Il refuse en disant :

-Voilà donc ces fameux officiers français qui ne savent pas supporter la perte d’un domestique !

A 2 heures, Sa Majesté dit adieu à Rovigo et à Lallemand, refuse au premier de reprendre la ceinture qu’il lui a confiée et donne au second la cargaison du Danois, soit 30 000 francs. Elle offre une tabatière à Maitland qui la refuse et donne une paire de pistolets au capitaine des marins et au second. Nous nous embarquons dans une chaloupe : Bertrand, l’amiral, Las Cases, Montholon, moi, Mme Bertrand et de Montholon et enfin l’Empereur. A l’arrivée au Northumberland, les matelots sont sur le pont ; Sa Majesté salue et cause avec quelques officiers. Un canot de curieux est coulé par un cutter ; deux ou trois personnes périssent. Avant dîner, l’Empereur cause avec M. Littleton et lord Lowther, membres du Parlement ; à 7 heures, nous dînons tous ensemble, puis nous jouons au vingt-et-un. Coucher à 11 heures. »

 

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( 17 octobre, 2019 )

Ravitaillement à trois heures de marche de Moscou…

« Nos beaux jours d’abondance disparurent aussi vite qu’ils étaient venus. Il fallut bientôt aller faire des vivres au loin. On organisa, par régiment, un bataillon formée d’officiers, sous-officiers et soldats pris dans toutes les compagnies, et commandé par un chef de bataillon assisté d’un officier d’état-major. Le prince Eugène et Murat étant en avant de Moscou vers l’Est, on allait dans les directions couvertes par leurs troupes. Je fis partie de la première de ces expéditions qui nous mena, à trois heures de marche de Moscou, dans les premiers jours d’octobre, jusqu’à un superbe et immense château, près duquel se trouvait un misérable village à toits de paille. Reconnaissance de la position par un détachement de trente hommes dont je faisais partie, entre en pourparlers avec les pourparlers avec les vieux domestiques restés dans cette demeure, par l’intermédiaire d’un soldat polonais. Après avoir placé des postes de sûreté le bataillon se forma dans la cour du château et personne autre que les officiers et les hommes de corvée portant les vivres, ne pénétra dans cet édifice. Aucun objet, de quelque nature qu’il fût, en dehors de ce qui était destiné à notre alimentation, ne fut déplacé, grâce aux ordres très sévères donnés à ce sujet. Nous pûmes ramener, sur une charrette attelée d’un misérable cheval trouvé dans le village, un bon chargement de provisions de toutes sortes, on avait même découvert de la farine et des légumes secs dans les pauvres maisons de ce hameau. Étant le plus ancien sous-officier du détachement, j’obtins  la permission de visiter, à la suite du chef de bataillon et de l’officier de l’état-major, ce palais princier, d’une richesse inouïe. Ce qui me frappa le plus, ce fut une collection d’armures, depuis les temps les temps les lus reculés jusqu’à nos jours, et j’estimai que celles des Maures d’Espagne étaient les  mieux appropriées pour le combat, les plus artistiques, et les plus finies. Nous quittâmes ces splendeurs les mains vides. Le lendemain, 9 otobre, nous rentrions au régiment où nous fûmes joyeusement reçus. La répartition des vivres eut lieu de suite, le surplus versé au magasin pour ajouter aux distributions journalières déjà commencées et qui consistaient en pommes de terre et en choucroute [choux conservé dans une saumure]. Nous fîmes des barils de cette dernière denrée comme provisions pour l’hiver !!! »

(Capitaine Vincent Bertrand, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillies et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils [1ère édition en 1909]. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux Empires, 1998, pp.136-138).

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( 15 octobre, 2019 )

Le lieutenant Larabit à l’île d’Elbe…

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« J’ai, autant qu’il était en moi, cherché à faire connaître à la France les braves de la Garde Impériale qui avaient suivi l’Empereur à l’île d’Elbe, et cette tâche, toute de conscience et de cœur, a dans son ensemble été douce pour moi; mais je n’ai parlé que des officiers qui étaient avec leurs corps. Il me reste à parler d’un officier isolé; mes lecteurs me sauront gré de mon attention. La Garde, qui devait suivre l’Empereur dans son exil, allait partir pour sa noble destination, et le génie militaire était la seule arme qui n’y eût point de représentant, car le général Bertrand n’appartenait plus à ce corps. Le chef de bataillon Cournault , l’un des officiers du génie qui connaissaient le mieux l’île d’Elbe, et que sous ce rapport l’on avait désigné à l’Empereur, refusa d’y suivre le héros qui avait été longtemps l’homme de son idolâtrie. Il faut bien l’avouer, une erreur anticivique de l’Empereur avait enfanté beaucoup d’aristocratie dans l’armée. Le génie militaire se faisait surtout remarquer à cet égard.

Accompagner l’empereur Napoléon que le peuple français avait légalement élevé sur le pavois impérial, l’accompagner en s’associant à l’ostracisme dont les ennemis de la France l’avaient frappé, était éminemment un acte de nationalité, et une tache indélébile allait à tout jamais être l’accusatrice du génie militaire qui n’avait pas éprouvé le besoin de lui donner des compagnons d’infortune. Un officier du génie se présenta; il offrit ses services, ils furent acceptés. C’était une jeune gloire plus pure que les vieilles gloires. Cet officier était le lieutenant Larabit. Le lieutenant Larabit sauva le génie militaire du reproche patriotique d’une ingratitude de corps. Il n’avait alors que vingt et un ans.Le jeune Larabit avait quitté l’École d’application de Metz en 1813; il avait fait la campagne de Leipzig, et, après la campagne, il avait été attaché à l’état-major de la grande armée. Il avait fait aussi la campagne de France; après la bataille de Montereau, il avait été attaché à l’état-major de la garde impériale; c’étaient déjà des jours pleins. Tout ce qu’il est possible d’amour et d’admiration, le jeune Larabit l’avait dès sa plus tendre enfance éprouvé pour l’empereur Napoléon, et les trahisons dont il était le témoin soulevaient d’indignation son âme vierge; son dévouement était tout naturel. Il y a des devoirs de famille que l’homme de bien ne franchit jamais; le jeune Larabit demanda à remplir les siens. Il alla sous le toit paternel embrasser ses proches. Le grand maréchal Bertrand lui remit une feuille de route spéciale qui l’autorisait à aller seul; cela explique pourquoi il ne partit pas de Fontainebleau avec la garde impériale. L’Empereur lui avait fait compter l’argent qu’on présumait pouvoir lui être nécessaire pour son voyage. La feuille de route délivrée par le grand maréchal devait être visée par les commissaires des rois coalisés, et ce visa, en France, donné par des étrangers, servait de sauf-conduit à un Français!… Tout cela pour aboutir à des Bourbons! Les peuples ont de tristes moments de démence. Ainsi le jeune Larabit dut se présenter aux commissaires de la coalition; il s’y présenta en frémissant. Le général prussien et le général autrichien l’accueillirent très froidement. Le général russe Schouvaloff, aide de camp de l’empereur Alexandre, fut au contraire on ne peut plus bienveillant, et le traita avec une cordialité exquise; ils s’entretinrent plus d’une heure tête à tête; le général Schouvaloff dit au jeune Larabit les paroles suivantes, paroles remarquables pour un Russe, et que je répète pour qu’elles ne soient pas perdues:

«L’empereur Napoléon a été étonnant de génie et d’audace pendant toute cette campagne. Il ne s’est oublié que dans sa marche sur Saint-Dizier, Vassy et Doulevent.» On sait que cette marche fut le résultat des malheureux renseignements que le maréchal Macdonald avait donnés à l’Empereur. Par un effet de son service militaire, le jeune lieutenant Larabit s’était accidentellement trouvé auprès de l’Empereur lorsque le maréchal Macdonald lui rendait compte du mouvement de l’ennemi, et il put en parler au général russe qui n’en revenait pas d’étonnement.

Le lieutenant Larabit dit adieu à ses pénates. Il traversa la France, le Piémont, la Toscane, et il alla s’embarquer à Livourne pour Portoferraio. Pendant ce long voyage, le lieutenant Larabit ne quitta jamais ni son uniforme ni la cocarde tricolore, et partout il trouva dans les Italiens des regards affectueux. Le 1er  juin, le jeune lieutenant abordait à l’île, et l’Empereur fut la première personne qu’il reconnut sur le rivage. L’Empereur faisait sa promenade matinale. Aussitôt qu’il eut débarqué, le lieutenant Larabit se rendit chez le grand maréchal, et le grand maréchal le présenta immédiatement à l’Empereur. L’Empereur le reçut avec une bienveillance marquée; il ne s’attendait presque plus à le voir arriver.

Selon son usage, il l’accabla de questions précipitées sur son retard sur son voyage, sur ce qu’on disait en France, en Italie, et il finit par lui dire: «Allez vous reposer, mais ne laissez pas finir la journée sans avoir reconnu et étudié les fortifications de la place.» Le lieutenant Larabit avait reçu neuf cents francs pour les frais présumés de son voyage; il n’en avait dépensé que six cents, et il versa dans la caisse impériale les trois cents francs qui lui restaient. De Bologne à Florence, trois Italiens qui voyageaient à petites journées avec le lieutenant Larabit et qui avaient pu, dans plusieurs conversations importantes, apprécier la noblesse de son caractère, le chargèrent d’assurer à l’Empereur qu’ils pouvaient le rendre à l’Italie, et que cela ne dépendait que de lui. L’un d’eux dit au lieutenant Larabit: «Voilà mon nom. L’Empereur le connaît. Écrivez-moi à Naples.» Le lieutenant Larabit informa le grand maréchal, le grand maréchal rendit compte à l’Empereur. L’Empereur répondit «qu’il voulait rester à l’île d’Elbe; surtout qu’il ne voulait pas d’intrigues politiques».

Mais l’Empereur avait nommé le capitaine Raoul au commandement du génie militaire de l’île d’Elbe, quoique cet officier appartînt à l’artillerie. Cela aurait pu blesser le lieutenant Larabit, il n’en fut rien. Le lieutenant Larabit comprit qu’il manquait d’expérience pour une foule de marchés que la multiplicité des constructions militaires nécessitait; il ne réclama pas.L’Empereur fit appeler le lieutenant Larabit; il lui dit: «Je veux occuper militairement.» En effet, l’Empereur fut à Longone presque aussitôt que le lieutenant Larabit; il voulait présider et il présida à l’embarquement pour la Pianosa. Il donna au lieutenant Larabit quatre canons de huit, quatre canons de quatre, un détachement de grenadiers de la Garde, un détachement de canonniers et cent hommes du bataillon franc, commandés par le capitaine Pisani.

Avant de passer outre, je dois saisir l’occasion qui se présente pour acquitter une dette française envers le capitaine Pisani, et je la saisis avec jubilation. Le capitaine Pisani, un des meilleurs officiers du bataillon franc comme l’un des meilleurs citoyens de l’île d’Elbe, rendit beaucoup de services aux Français durant les sanglantes révoltes auxquelles son pays, Campo, prit une si cruelle part, et je remplis un devoir cher à mon cœur en lui adressant au nom de la France des expressions de reconnaissance affectueuse. Quoique le jeune lieutenant Larabit eût un commandement spécial en dehors de l’île d’Elbe, il n’en était pas moins sous les ordres du commandant Raoul, et cela devait être. L’Empereur indiqua au lieutenant Larabit l’endroit où il devait construire la caserne ainsi que le retranchement; puis il lui fit voir sur un plan le rocher élevé qui domine le petit port de la Pianosa: «C’est là qu’il faut établir votre artillerie, lui dit-il; n’oubliez pas les habitudes de la guerre; mettez toutes vos pièces en batterie dans les vingt-quatre heures, et tirez sur tout ce qui voudrait aborder malgré vous.» Ce furent là les seules instructions que l’Empereur donna au lieutenant Larabit; il lui promit d’aller bientôt le voir. C’est ainsi que le lieutenant Larabit partit de Longone pour se rendre à sa nouvelle destination.

La Pianosa n’était pas absolument déserte; le pays de Campo y avait des pâtres pour garder quelques bestiaux. Il y avait aussi des gens pour soigner les chevaux des Polonais de la garde. Mais l’arrivée de cent cinquante hommes de guerre équivalait à l’arrivée de deux mille hommes de paix; la Pianosa fut de suite aussi mouvante qu’une île bien peuplée. Il n’y avait rien de rien pour l’établissement de la colonie militaire qui en prenait possession; aussi les premiers jours qui suivirent le débarquement furent des jours de brouhaha, et, sans qu’il y eût volonté de désobéissance, il n’y avait pas possibilité de commandement, chacun cherchait à se caser le moins mal possible dans des grottes, dans des réduits, dans des ruines, et partout où l’on pouvait trouver un abri. On avait bien apporté des tentes, mais on n’en avait pas apporté assez, et pour le logement, le droit d’être logé était un droit commun; de là des réclamations; enfin, tout le monde se colloqua. Le capitaine

Pisani connaissait parfaitement l’île; aussi son expérience contribua beaucoup au contentement général.

Le lieutenant Larabit avait de suite mis la main à l’œuvre pour exécuter promptement les ordres de l’Empereur; tout le monde travaillait, quoique l’on eût fait venir des ouvriers du continent. J’ai dit les malheurs dont le commandant de la place Gottmann avait été une des principales causes à Longone; cet officier avait cent fois mérité qu’on le renvoyât de l’île d’Elbe; son expulsion aurait été un gage de paix donné aux Elbois. Néanmoins l’Empereur le garda à son service; il fit plus, il lui donna le commandement de la Pianosa. Cet homme, qui n’avait de militaire que l’habit, sans éducation, sans convenances, sans dignité, fit à la Pianosa ce qu’il avait fait à Longone: il mit tout sens dessus dessous, et deux jours après son apparition au milieu de la colonie, la perturbation était complète; c’était un fléau. L’ordre de l’Empereur prescrivait impérativement au lieutenant Larabit de construire immédiatement une caserne, et le lieutenant Larabit construisait immédiatement une caserne, car, sans se compromettre gravement, il ne pouvait pas construire autre chose; mais le commandant Gottmann voulait que le lieutenant Larabit cessât de construire la caserne pour lui construire une maison à lui Gottmann, et il prétendait avoir le droit de révoquer dans l’île les ordres émanés de l’Empereur. Le lieutenant Larabit était jeune, sa figure était encore plus jeune que son âge, et, confiant dans cette jeunesse, le commandant Gottmann s’était imaginé qu’il n’avait qu’à commander pour être obéi. Il s’était trompé, grandement trompé: le lieutenant Larabit avait l’énergie que le devoir inspire et que l’honneur commande; il ne craignait pas d’entrer en lutte contre un chef qui voulait le soumettre à un abus de pouvoir. Le commandant Gottmann ne parvint pas à le faire fléchir; il n’obtint rien de ce qu’il voulait en obtenir; de là des discussions incessantes. Heureusement que les deux positions empêchaient mutuellement d’en venir à la raison de l’épée.

C’est dans cet état de choses que l’Empereur arriva à la Pianosa, ainsi qu’il en avait fait la promesse au lieutenant Larabit. Il y était arrivé monté sur le brick « l’Inconstant », il y était resté à peu près deux jours. L’Empereur avait avec lui le général Drouot, le fourrier du palais Baillon, et le premier officier d’ordonnance Ruhl. Il fut satisfait de l’état des travaux, il manifesta hautement sa satisfaction. Vinrent ensuite les plaintes; l’Empereur écouta les plaignants; il était naturel que la justice penchât en faveur de celui qui n’avait pas voulu s’écarter de la ligne légale. L’Empereur blâma le commandant Gottmann. Cependant la parole de l’Empereur ne termina pas la question. Le premier officier d’ordonnance, Ruhl, prit fait et cause pour le commandant Gottmann: qui se ressemble s’assemble, dit un vieux proverbe. Il y eut une vive altercation entre le lieutenant Larabit et l’officier d’ordonnance Ruhl; la présence de l’Empereur empêcha un duel; l’Empereur dit positivement au lieutenant Larabit: «Je vous défends de vous battre.» La preuve convaincante que l’Empereur approuvait la conduite du lieutenant Larabit, c’est que peu de temps après son retour à Portoferraio, il destitua le commandant Gottmann, et plus tard je parlerai d’une scène qui eut lieu à la suite de cette destitution. »

(André Pons de l’Hérault, « Souvenirs et Anecdotes de l’île d’Elbe », Plon, 1897. Nouvelle éditions : Les Editeurs Libres, 2005. Préface et notes de Christophe Bourachot. Pons était directeur des mines de l’île d’Elbe depuis 1809).

 

 

 

 

 

 

 

 

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( 20 septembre, 2019 )

Napoléon à l’île d’Elbe. II. La vie secrète.

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Cet article, qui vient compléter celui du même auteur et diffusé ici il y a peu de temps, a été rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) . Il fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

Ce comportement résigné dissimulait une activité secrète, intense, qui absorbait, à l’insu de la plupart de ses proches, sa pensée pénétrante. Le rocher des Mulini à l’égal des Tuileries, de Schoenbrunn ou de Buckingham, était exactement informé des fluctuations de la politique européenne comme du sentiment populaire français. Avec un égal acharnement, les gouvernements alliés s’ingéniaient à percer les intentions de l’exilé. Pour s’observer, Napoléon et ses ennemis montèrent de toutes pièces un mutuel et subtil dispositif d’espionnage : les renseignements recueillis par leurs agents, bénévoles ou prébendés, s’acheminaient par les filières les plus diverses. 
L’histoire en est mal connue. Les informateurs alliés, qui n’étaient pas tenus à demeurer clandestins, ont certes laissé des traces écrites. Mais ceux de Napoléon, pour des raisons de sécurité, procédaient par transmission orale, et l’écho fragmentaire ou déformé de leurs exploits est surtout venu jusqu’à nous par les rapports de police du contre-espionnage allié, accessoirement par les allusions des mémorialistes. 

 Les agents secrets de Napoléon.

Pour se renseigner, Napoléon eut recours à divers procédés. Les plus innocents consistaient à lire les journaux français, anglais, italiens, auxquels il s’était abonné sous des noms d’emprunt ; à se faire communiquer les lettres intéressantes qui parvenaient à la troupe ; à recevoir et à faire parler les visiteurs anglais, les négociants français et les officiers en demi-solde qui affluaient à l’île d’Elbe par curiosité, par fidélité, ou pour y chercher un emploi. 
Il ne faut pas oublier en effet que sa souveraineté reconnue par toutes les puissances européennes, sauf la France, permettait aux bâtiments étrangers de relâcher librement dans les ports de l’île et à sa petite flottille de se’ rendre dans les ports toscans ou pontificaux, sous couvert d’assurer la poste et le ravitaillement. Certains jours on compta jusqu’à vingt entrées ou sorties de navires anglais, génois et napolitains à Porto Ferrajo. Venait ou repartait qui voulait et cela facilita singulièrement le passage des agents secrets.  Ceux de Napoléon travaillaient avec efficacité en Italie, en France et en Autriche. Leurs messages étaient centralisés par un conseiller municipal de Livourne, François Bartolucci, qui avait monté un réseau clandestin de correspondants à Gênes, à Piombino et à Civita Vecchia. Deux fois par semaine une barque venant de Porto Ferrajo accostait de nuit à Montenuero, près de Livourne, et assurait la navette du courrier. J’ai retrouvé le nom de Bartolucci sur la longue liste des gratifications accordées par Napoléon à ceux qui le suivirent jusqu’à Paris : il figure pour une somme de 2.000 francs, alors que la moyenne ne dépasse pas 300.

En France deux filières sont connues, à Grenoble et à Paris. Une troisième, d’importance capitale, fonctionnait à Vienne.  Dumoulin, gantier à Grenoble, vint proposer ses services à l’Empereur par l’intermédiaire de son compatriote Emery, chirurgien de la Garde. Il aurait fourni, sur une carte des Alpes, le tracé de la route inaccessible à toute poursuite qui sera plus tard suivie. En attendant, il lui fut prescrit de renseigner son ami sur l’opinion en Dauphiné et sur les mutations des chefs de corps, ce qu’il fit régulièrement en cachant ses lettres dans des balles de gants.  A Paris, le naïf d’André, directeur général de la Police, prit pour secrétaire intime Mounier, homme de confiance de Maret, duc de Bassano, à qui il livrait une copie des bulletins confidentiels rédigés par son patron pour le ministre de l’Intérieur, l’abbé de Montesquiou. Maret les transmettait à Evain, chef de division au ministère de la Guerre, qui les acheminait par la voie officielle à sa soeur, directrice du bureau de poste d’Angers. De là les plis gagnaient le bureau de Toulon où ils étaient pris en charge par les agents de Bartolucci. Ainsi Napoléon était-il tenu au courant des fluctuations de l’opinion en France par le successeur de Fouché ! 

A Vienne, le Fidèle Méneval, détaché auprès de Marie-Louise, et qui avait conservé de nombreuses amitiés dans les milieux diplomatiques (en particulier la vieille comtesse de Brignole, belle-mère du duc de Dalberg, adjoint de Talleyrand), Méneval tenait Napoléon au courant des projets du Congrès. Le contact avait été noué par le mystérieux Cipriani, dont les fonctions de maître d’hôtel de Napoléon lui permettaient de l’aborder à toute heure sans éveiller l’attention, et qui fut le véritable responsable de son deuxième bureau. Il fit trois voyages à Vienne d’où il rapporta des renseignements capitaux. C’est lui qui organisa la filière de Méneval, grâce à des négociants viennois en liaison avec leur confrère génois Constantin Gatelli. Chaque semaine un bulletin d’information parvenait de Vienne à l’île d’Elbe par ce canal.  Existe-t-il une trace qui matérialiserait la charge financière d’un tel service ? Je crois l’avoir découverte dans les registres de dépenses minutieusement tenus à jour par le trésorier Peyrusse. On relève au chapitre V intitulé Cassette six « bons de l’Empereur » totalisant la somme énorme de 136.000 francs, plus d’un million de francs lourds d’aujourd’hui. Cela représente environ 7 % des dépenses engagées pendant le premier exil. Le principal titulaire de ces largesses est l’obscur Docteur Lapi, médecin à Porto Ferrajo, qui figure à lui seul pour 121.000 francs en trois versements (56.000 le 23 juin 1814, 61.000 le 30 septembre, 4.000 le 15 octobre 1814.). Or Lapi avait été nommé chambellan au traitement annuel de 1.200 francs et directeur des Domaines. A son départ Napoléon le fera général, gouverneur de l’île et président de la junte gouvernementale. Son successeur en quelque sorte… Etonnante promotion pour un praticien de village : elle plaide en faveur d’un grand service rendu, tant elle semble disproportionnée avec la modestie de sa personnalité. On peut en déduire que Lapi devait gérer les fonds secrets que Cipriani distribuait. 

L’espionnage européen.

Pour déjouer les intentions de Napoléon, pour l’isoler de ses informateurs, pour contrecarrer efficacement son débarquement, il eût fallu confier la police du royaume de France à un homme de la trempe de Fouché. Une des plus grandes fautes de Louis XVIII, c’est d’en avoir successivement chargé deux néophytes peu doués : Beugnot, de mai à décembre, et d’André pendant la période cruciale de décembre à mars. Par comble d’impéritie Beugnot fut promu à la Marine dont il annihila l’essentielle mission de surveillance. Ferrand, directeur des Postes, et surtout l’incapable Blacas, le tout puissant favori, portent, eux aussi, une lourde responsabilité dans la dérisoire facilité du retour de Napoléon. Quant à Dupont et à Talleyrand, leurs louables efforts se heurtèrent à l’incrédulité de leurs collègues et du roi.

Le général Dupont, ministre de la Guerre, nourrissait à l’égard de Napoléon une solide haine depuis sa condamnation après la capitulation de Baylen. En confiant à Bruslart (un ancien Chouan qui avait tenu pendant quatorze ans le maquis vendéen) le gouvernement militaire de la Corse, il lui avait enjoint de s’en défaire à tout prix. Bruslart tenta à plusieurs reprises de faire assassiner Napoléon par des transfuges corses. Mais la police veillait et ses hommes de main furent interceptés à temps.

Talleyrand disposait en la personne de Mariotti. consul de France à Livourne, d’un collaborateur plus subtil. Mariotti conçut le projet de s’emparer de Napoléon à bord de son propre brick l’Inconstant au cours d’une promenade à l’îlot de Pianosa et de le transférer au fort de l’île Sainte-Marguerite. Il fallait pour cela s’assurer de la complicité du lieutenant de vaisseau Taillade qui commandait ce navire et il semble que ce douteux marin, après des contacts suspects, se soit laissé convaincre. Napoléon bien informé le destitua. D’autre part Mariotti essaima des indicateurs sur la côte toscane et dans l’île même. Le plus notoire est un individu dont on ne connaît que le sobriquet de « marchand d’huiles ». Arrivé en novembre sous prétexte de négoce, il se glisse dans la familiarité des officiers et des fonctionnaires. Dans les rapports qu’il expédie à Mariotti les rumeurs de seconde main voisinent avec des faits précis, des avertissements prophétiques. A la mifévrier il accumule les indices de préparatifs. Une semaine à l’avance il prédit le départ. Mariotti, ce n’est pas douteux, transmit à Paris ces renseignements inestimables, mais Jaucourt, qui suppléait Talleyrand aux Affaires Etrangères, n’en tint aucun compte : il méprisait Mariotti et ne prenait pas même la peine de lire ses dépêches. Pas plus que les rapports clairvoyants. expédiés d’Italie par de fervents royalistes comme Hyde de Neuville, le comte Jules de Polignac et le marquis d’Osmond.
 
En Italie trois polices s’intéressaient, chacune pour son propre compte, aux faits et gestes de Napoléon : l’Autrichienne, la Toscane et la Pontificale. Les deux premières se distinguèrent par leur nullité. Elles se bornaient à transmettre à Metternich, par l’intermédiaire du préfet de Police de Vienne, d’interminables listes de voyageurs revenant de l’île d’Elbe, qui étaient souvent fouillés et interrogés en pure perte. Quelques indicateurs furent installés à Porto Ferrajo et bientôt rappelés, faute de nouvelles intéressantes. Le maigre bilan de ces tentatives stériles se soldait par l’affirmation cent fois répétée d’une collusion entre Napoléon et Murat pour soulever l’Italie. Au Congrès de Vienne on feignait d’y croire et de s’en alarmer, mais personne ne songeait à la France.  Nous ne connaissons de l’espionnage pontifical que les exploits fort peu ecclésiastiques de Mgr Tiberio Pacca, nommé administrateur du port de Civita Vecchia par son oncle, le secrétaire d’Etat de Pie VII. En décembre il organise une rixe pour subtiliser une valise débarquée de l’Inconstant dont Taillade a confié sur le quai la garde à un marin : elle contient une lettre compromettante de Napoléon à Lucien. Quelques jours plus tard, ayant eu vent que le cardinal Fesch expédie de Rome à son neveu deux caisses de livres, Pacca intercepte une lettre adressée au convoyeur, par laquelle on recommande à Bertrand de lire attentivement le volume 127. Les caisses déclouées, on découvre une liasse de lettres familiales destinées à Napoléon, parmi lesquelles des voeux anodins de Murat à l’occasion du Nouvel An. Enfin, courant février, on saisit à bord d’un bâtiment une lettre d’un officier en garnison à Porto Ferrajo au commandant de la place de Gaëte, lui annonçant le prochain départ de l’Empereur pour Naples. Ces trouvailles, aussitôt expédiées à Metternich par le Vatican, fortifiaient l’hypothèse italienne déjà fortement ancrée dans son esprit.

Nul n’était mieux placé pour espionner Napoléon que le colonel Campbell, commissaire d’Angleterre en résidence à Porto Ferrajo, qui faisait auprès de lui figure d’ambassadeur de l’Europe. S’il avait eu l’étroite conscience de son devoir et la méfiance d’un Hudson Lowe, jamais l’Empereur n’eût osé fuir, d’autant que Campbell disposait de la frégate la Partridge, capable à elle seule d’anéantir toute la flottille impériale réunie.  Entre les deux hommes les rapports avaient d’abord été cordiaux. l’Anglais s’efforçant de rendre de menus services. Mais Napoléon n’avait pas tardé à s’irriter de ses relations avec Bruslart et Mariotti et de son côté la vigilance de l’Anglais s’était relâchée devant l’apparente résignation de celui qu’il était censé surveiller. Ses rapports. comme celui auquel il a été fait allusion plus haut, faisaient état de son apathie et de son affaiblissement intellectuel. Napoléon s’ingéniait d’ailleurs à le rassurer : « je vous l’ai dit et je vous le répète. je ne suis plus qu’un homme mort. Je ne m’occupe plus que de ma famille et de ma retraite, de ma maison, de mes vaches et de mes mulets ». Alors Campbell, qui s’ennuie ferme, décide de s’absenter le plus souvent et le plus longtemps possible, sous prétexte d’échanger ses renseignements avec les Autrichiens. Dix à quinze jours par mois il est à Lucques ou à Florence, en fait pour y retrouver sa maîtresse, une ravissante comtesse Miniaci. Entre temps Napoléon lui accorde de loin en loin une audience pour exposer ses griefs du moment. Certes il n’en attend rien, mais l’écho de ses plaintes aussitôt répandues dans les chancelleries européennes servira – du moins l’espère-t-il – à justifier sa conduite le moment venu. Jamais Campbell n’aura le moindre soupçon de ce qui se trame et sa dernière espacade, en février, sur la frégate dont il se sert comme d’un bateau de plaisance, laissera le champ libre à l’aventure. Ce sauteur imbécile partage avec Louis XVIII l’écrasante responsabilité du désastreux retour de Napoléon. 

Pourquoi partir ?

Il serait absurde de croire qu’une décision si lourde de conséquences – l’une des plus graves qu’ait jamais prises un homme – celle de braver seul, sans armée. sans argent, l’énorme puissance de l’Europe coalisée fut improvisée par Napoléon. 

L’idée de s’enfuir mûrit peu à peu dans son esprit, à mesure que se multipliaient contre sa personne les manquements de parole et les actes agressifs. Ce réflexe désespéré de survie fut conditionné par de puissants motifs : la détresse financière où le précipita la mauvaise foi de Louis XVIII, les menaces d’enlèvement, d’assassinat et de déportation qui rendirent sa sécurité précaire à partir de l’automne ; enfin l’absence de Marie-Louise et du Roi de Rome. En outre il voyait se dessiner l’occasion propice d’un retour en France, favorisé par l’impopularité croissante du gouvernement royal.  Entre des faits aussi disparates la pénurie d’argent constitue l’élément majeur. Les ressources de l’île – rentrées fiscales et Domaines – équilibraient à peine le budget civil et les dépenses de la Maison de Sa Majesté qui engloutirent 480.000 francs pendant les sept derniers mois de 1814. Restait à combler le déficit béant du million annuel prévu pour les dépenses militaires. Or Napoléon ne pouvait à aucun prix renoncer à sa petite troupe de quinze cents hommes, suprême rempart de sa sécurité, qu’il entretenait sur le pied de guerre. La licencier eût été courir au suicide. Et comment la maintenir ? Les quatre millions amenés de France seront réduits de moitié au moment de l’évasion, le reste eût tout juste permis de patienter une seconde année.  La situation aurait été bien différente si Louis XVIII avait honoré l’article 3 du Traité signé le 11 avril 1814 à Fontainebleau entre Napoléon, les puissances coalisées et le gouvernement provisoire français. Cet article prévoyait le versement au souverain de l’île d’Elbe d’une rente annuelle de deux millions sur le Grand Livre de France et d’une somme un peu plus élevée aux membres de sa famille.  Jamais aucune de ces promesses ne fut tenue. A plusieurs reprises Napoléon en réclama l’exécution par l’intermédiaire de Campbell. Le Tsar Alexandre et Metternich élevèrent à ce sujet de vives protestations auprès de Talleyrand qui promit de les transmettre à Louis XVIII, l’un et l’autre – on le sait par leur correspondance – étant résolus à ne rien faire et à gagner du temps. Talleyrand fit même au roi la proposition burlesque d’offrir à l’Angleterre la charge d’entretenir Napoléon en échange de la renonciation de la France à la traite des noirs !… On en était là lorsque, le 7 mars 1815, Louis XVIII mit fin au débat en écrivant à Talleyrand: « Je me proposais de revenir aujourd’hui avec vous sur la convention du 11 avril dernier. Buonaparte m’en épargne la peine. Avant de recevoir cette dépêche, vous serez sans doute instruit de son audacieuse entreprise ; j’ai pris sur le champ les mesures que j’ai jugées les plus propres à l’en faire repentir et je compte avec confiance sur leur succès… ». 

Ce jour-là Napoléon entrait triomphalement à Grenoble… En attendant il a, dès l’automne précédent, multiplié de sordides mesures d’économies, jusqu’à régler la solde de la troupe et des fonctionnaires, moitié en numéraire, moitié en bons à valoir sur le Trésor français. Tout ce qui peut être bradé, chevaux, ferrailles, farines avariées, est impitoyablement sacrifié. En pure perte, car il faut d’urgence armer des forts abandonnés, acheter quatre mille sacs de blé pour soutenir un siège éventuel, en somme renoncer au rêve ébauché de bien-être et de faste pour une défense illusoire. 

D’autres périls se précisent en effet. Sans compter les risques d’enlèvement ou d’assassinat qu’il sait tramés par Mariotti et par Bruslart, le projet beaucoup plus menaçant de le déporter aux Açores est formulé par Talleyrand au Congrès de Vienne. Louis XVIII informé par lui le 7 octobre formule des réserves. En novembre le Congrès en discute, et déjà on incline pour SainteHélène. Le secret est si mal gardé que le Journal des Débats en fait état le 19. Selon le précieux Journal d’Eynard, secrétaire de la délégation genevoise, Lord Castelreagh au nom de l’Angleterre soutient à fond Talleyrand. Ils se heurtent au veto chevaleresque du Tsar et à l’opposition plus molle de l’Empereur d’Autriche. Napoléon, prévenu de ce sinistre projet par un mystérieux émissaire de Méneval au début de décembre, prend alors les hâtives mesures de défense que l’on sait. Cependant le Congrès se désintéresse de la question jusqu’en février où, vraisemblablement influencé par les dépêches de Pacca, il décide, au cours d’une séance secrète tenue le 9, de passer à l’action. Napoléon ne lui en laissera pas le temps.  L’absence de Marie-Louise et surtout celle de son fils le marquaient d’une blessure secrète qu’il taisait par orgueil mais ressentait profondément. L’histoire de sa faillite conjugale n’est vraiment connue que depuis la publication par Madelin en 1935, puis par Palmstierna en 1956, de la correspondance du couple, et des rapports de Neipperg à Metternich découverts et publiés par le baron de Bourgoing en 1939. L’étude de ces documents capitaux mériterait de longs développements qui n’ont pas place ici. En résumé le drame se joua en trois actes. 

Le premier s’étend de janvier à août 1814. Napoléon a quitté sa femme le 25 janvier pour livrer les ultimes batailles de la Campagne de France. Chaque jour ils s’écrivent : lui, de rapides billets griffonnés au hasard des bivouacs ; elle, de longues lettres puériles. Ni l’un ni l’autre ne témoignent de sentiments très vifs, ils se contentent des formules d’un ménage uni et déjà ancien, bien qu’ils ne soient mariés que depuis trois ans. 

Mais aux journées cruciales de Fontainebleau en avril, tandis qu’il s’apprête à l’abdication et à l’exil et qu’elle se morfond à Blois où la Cour s’est repliée, le ton des lettres de Marie-Louise tranche de façon saisissante avec celle des mois précédents : un fugitif élan de tendresse passionnée, un immense désir de fuir avec lui la méchanceté humaine, éclairent ces lignes angoissées. Elle le supplie de lui donner l’ordre de le rejoindre et il élude sans cesse. Ses atermoiements relèvent à la fois d’un scrupule honorable et d’un faux calcul : se sentant vieillir il hésite à imposer l’ennui d’un exil précaire à cette jeune femme de vingt-deux ans dont la maturité ne dépasse guère celle d’une adolescente, et il lui importe qu’elle rencontre d’abord son père pour plaider leur cause et celle de leur fils. C’est donc à l’instigation de Napoléon qu’elle ira rejoindre l’Empereur François à Rambouillet où, à son désespoir, elle se verra notifier avec ménagement l’ordre de partir aussitôt pour Vienne avec le Roi de Rome. 
Fait surprenant, Napoléon ne réagit pas à ce procédé barbare qui le sépare à jamais de sa femme et de son fils. Il répond courtoisement à la lettre de son beaupère qui l’en informe et les mois suivants, de l’île d’Elbe, il se contente d’écrire à Marie-Louise des billets désinvoltes et de formuler le voeu qu’elle aille prendre les eaux en Toscane pour se rapprocher de lui. 

A l’opposé Marie-Louise poursuit avec obstination le plan qu’elle a confié à Napoléon avant de quitter Rambouillet : feindre la soumission pour échapper plus sûrement aux Autrichiens ; demeurer deux mois à Vienne, puis demander la permission de faire une cure à Aix-les-Bains, d’où il lui sera plus aisé de s’enfuir à l’île d’Elbe. Ce plan, elle l’exécute avec un apparent succès : le 17 juillet elle arrive à Aix avec une suite de trente-trois personnes. Mais deux embûches ont été dresseés par son père pour contrecarrer ses projets : le Roi de Rome est gardé à Vienne en otage et le général de Neipperg est chargé de lui tenir lieu de mentor, en fait de la surveiller et de l’isoler de son mari. 
Contrairement à l’opinion répandue, Neipperg ne fut pas choisi pour la détourner de la fidélité conjugale : c’est le généralissime Schwartzenberg qui le proposa à l’Empereur d’Autriche et l’élu accepta avec répugnance cette mission qu’il estimait peu honorable. Ses rapports exprimeront souvent le désir formel de reprendre son commandement à Pavie. Elle-même se défie de lui et poursuit à son insu sa correspondance clandestine avec Napoléon. 

Ainsi s’achève au lac du Bourget ce premier acte où rien d’irréparable n’a été accompli. Pendant cinq mois. l’attitude de Marie-Louise est demeurée irréprochable et d’autant plus méritoire qu’elle est sans nouvelles de l’île d’Elbe depuis le 24 mai, la police autrichienne ayant saisi les lettres de son mari qui lui seront restituées plus tard. Napoléon, en revanche, n’a suscité aucune occasion de rapprochement quand il en était temps encore, ni élevé de protestation afin qu’elle lui soit rendue. 
Soudain, elle va se trouver écartelée entre deux volontés qui tentent de forcer son destin dans des directions opposées. Le 15 août son père lui intime l’ordre formel de rentrer à Vienne. Le 18 et le 28 parviennent jusqu’à elle deux messagers secrets, porteurs de lettres de Napoléon: le colonel Laczynski et le capitaine Hurault de Sorbée, le premier chargé de la préparer à venir coûte que coûte, le second de l’enlever et de la conduire à Gênes où l’attend L’Inconstant Napoléon. en commettant cette maladresse, méconnaît le caractère timoré de la jeune femme et prou,e qu’il ignore la surveillance policière dont elle est l’objet. Alors. terrorisée, déchirée entre la parole donnée à son père et l’exécution périlleuse de son devoir conjugal, elle cède au plus fort, mais de la plus honteuse manière : en transmettant à Vienne la dernière lettre si pressante de Napoléon et en se confiant à Neipperg. 

Le troisième acte va se dérouler à l’automne et pendant l’hiver. Elle a repris la route de Vienne en faisant avec Neipperg l’école buissonnière à travers la Suisse. Peu à peu elle se sent irrésistiblement attirée par ce séducteur qui lui résiste sans conviction. Le 25 septembre à l’auberge du Soleil d’Or, sur les pentes du Mont Righi, elle devient sa maîtresse. Les mois suivants elle passe par des alternatives d’abandon et des sursauts de conscience. Il la domine maintenant, défend ses intérêts, dispose de ses sens comme de sa volonté. Il en sera ainsi jusqu’à ce qu’il meure, quinze ans plus tard, après lui avoir donné deux enfants, nés pendant la captivité de Sainte-Hélène. 

Napoléon, à l’île d’Elbe, ignore évidemment cette trahison (il l’apprendra, à force de presser Méneval de questions, pendant les Cent-Jours). Persuadé que Marie-Louise est prisonnière d’un père inhumain, il tente de rétablir le contact épistolaire par l’intermédiaire du Grand Duc de Toscane. frère de l’Empereur François, qui fut jadis son obligé. Deux lettres seront transmises par cette voie à Vienne où, après avoir été décachetées et recopiées, elles seront remises à l’intéressée qui ne répondra pas, se bornant à l’occasion du Nouvel An à lui adresser des voeux impersonnels que son père ne daignera même pas expédier. Aussi Napoléon, après avoir élevé le 4 décembre une solennelle protestation auprès de Campbell, cessera d’écrire. Mais les rares confidences qu’il fit à Pons de l’Hérault et à Marchand témoignent de l’indignation et de l’amertume qu’il éprouvait à être frustré de son enfant.  L’épilogue se situe à son retour en France. De Grenoble, de Lyon, des Tuileries, il lance à l’infidèle de pressants messages et à son beau-père un pathétique appel. En vain. L’un et l’autre lui opposent un silence total. A Méneval qui va la quitter, Marie-Louise affirme sa résolution irrévocable de ne jamais se réunir à son mari. L’idée d’un retour en France la terrifie, elle n’aspire plus qu’à vivre en paix des rentes du duché de Parme. Lorsque Waterloo fut connu à Vienne, sa bellemère Ludovica écrivit à l’Empereur François : « Je communiquai la nouvelle à notre chère Louise qui était hors d’elle de joie… ».

Jamais Napoléon n’eût couru le risque de se voir traité en intrus par les Français si l’unité nationale s’était faite sur la personne de Louis XVIII. Il n’en fut rien. Rarement au cours de notre Histoire un régime aussi pétri des meilleures intentions que celui de la Première Restauration n’a, en si peu de temps, accumulé une telle somme de maladresses ni exaspéré à ce point l’opinion.  L’armée impériale sera sa première victime et deviendra vite son opposant le plus résolu. Pour passer du pied de guerre à l’état de paix, 500.000 hommes sont licenciés, dont 12.000 officiers réduits à la demi-solde forcent la compassion du pays par leur misère et par leur amertume. Cette mesure, justifiée mais impopulaire, eût été à la rigueur tolérée si Blacas n’avait ressuscité à grands frais la Maison du Roi dont les 6.000 prébendiers seront recrutés dans la noblesse d’Ancien Régime, avec rang et solde d’officiers. D’autres émigrés de l’armée de Condé sont promus, sans avoir jamais combattu, à des grades honorifiques. Enfin et surtout les Bourbons blessent au plus haut point l’orgueil de l’armée en avilissant à plaisir la Légion d’honneur, distribuée par brassées dans chaque ville, lors des tournées de propagande des Princes. 

Privilèges, titres et fonctions, hormis les postes-clefs de l’administration et de la hiérarchie, sont dévolus à l’ancienne noblesse, appuyée, encensée par un clergé rétrograde aux prétentions exorbitantes. Les émigrés et les prêtres ne manquent pas une occasion d’humilier, de menacer la bourgeoisie qui redoute de se voir déposséder des biens nationaux. Les menées dictatoriales, si vivement reprochées à l’Empire par les libéraux – telles que la censure de la presse ou les restrictions au suffrage universel – sont maintenues et aggravées par la Première Restauration. Quant au menu peuple il souffre de la crise économique engendrée par la suppression brutale des fabriques d’armement et par la liberté nouvelle d’importation de produits coloniaux, dont la concurrence ruine la culture et l’industrie nouvelle de la betterave sucrière et du tabac. Le chômage, inconnu sous l’Empire, fait d’effrayants progrès.Ainsi l’armée et les ouvriers sont prêts à se soulever en faveur de Napoléon. La bourgeoisie et la paysannerie demeurent passives, mais déçues, anxieuses de l’appauvrissement général. La noblesse, sur laquelle le régime voudrait s’appuyer, n’a plus d’assises populaires. La génération qui la voit resurgir après vingt-cinq ans de révolutions et de guerres n’éprouve plus pour elle ni confiance ni respect. Napoléon n’ignore pas ces réalités. Il saura les exploiter à son heure. 

Quand partir ?

A l’automne de 1814 Napoléon entrevoyait donc l’avenir sous de tels auspices qu’à une échéance plus ou moins lointaine il serait contraint d’opter entre la faillite et l’aventure. Mais ni sa détresse financière ni l’impopularité de Louis XVIII ne l’obligeaient à prendre un parti urgent. Seule la menace de déportation pouvait se matérialiser d’un moment à l’autre. C’est ce péril qui força son destin.  Nous avons dit qu’il en fut averti au début de décembre et que sa décision de fuir fut aussitôt arrêtée. La preuve en est établie par l’ordre verbal donné le jour même à Pons de l’Hérault d’acheter trois bâtiments de transport. Ce fidèle sera longtemps le seul à être admis dans la confidence d’un projet dont la réussite dépendra de l’effet de surprise, donc du secret le plus rigoureux.  D’infimes indices de préparatifs se dessinent toutefois à travers certains ordres donnés par Napoléon en janvier et en février. Mais ils sont si bien noyés dans une débauche de plans à long terme concernant la mise en valeur de l’île qu’ils passeront inaperçus. Ainsi le sellier Vincent reçoit mission de démonter ses deux berlines de voyage et de les emballer. Drouot est prié de lui présenter l’effectif exact du bataillon de la Garde et le pays d’origine de chaque officier et sous-officier. Peyrusse doit liquider les dépenses arriérées et lui délivrer 500.000 francs. Bertrand fera remettre en état la route de Longone. 

Pourtant, près de trois mois vont s’écouler entre la décision et l’exécution, alors que Napoléon aurait intérêt à profiter des nuits les plus longues de l’hiver et des éclipses de lune qui se produiront au début de janvier et de février.  Un grave incident est à l’origine de ce retard imprévu : L’Inconstant, au retour d’un voyage à Civita Vecchia où il est allé charger du blé, a été détourné de façon suspecte sur Bastia et s’y est attardé. En arrivant de nuit à Porto-Ferrajo le 12 janvier il fait naufrage au fond du golfe dans des conditions encore plus incompréhensibles. Ses avaries sont sérieuses, elles nécessitent au moins six semaines de réparation en cale sèche. A cette nouvelle Napoléon manifeste une violente colère dont Taillade fera les frais, et le 16 février il ordonne à Drouot que le brick soit prêt coûte que coûte à prendre la mer le 24 ou le 25, avec trois mois de vivres pour 120 hommes.  C’est là le premier signe révélateur du départ imminent. Mais pourquoi cette date du 25 février, retenue dix jours à l’avance ? Parce que le 16 Campbell s’est éloigné une fois de plus à bord de la Partridge pour un voyage à Livourne et Florence et que, craignant de ne pas rentrer à temps, il a décliné l’invitation au bal que Pauline doit donner le 26. 

Ainsi Napoléon dispose d’un répit de dix jours pour concentrer sa flottille, l’équiper et embarquer onze cents hommes sans que personne ne se doute de rien jusqu’à la dernière minute. Ce tour de force va s’accomplir au prix de ruses extraordinaires. 

Le carnaval bat son plein : les bals se succèdent aux Mulini, on inaugure le théâtre, une mascarade à laquelle participe l’Etat-Major costumé défile dans les rues de Porto-Ferrajo en liesse. Pour mieux duper les espions, Napoléon fait don à la troupe de parcelles de terrains autour des forts et du matin au soir on peut voir les soldats bêcher, piocher, semer en chantant. 

Bertrand lui-même est abusé, pour ne pas susciter les reproches de sa femme : le 19 Napoléon lui prescrit d’entreprendre des travaux à l’Ermitage où il compte résider en juin !… Le 20 un gros bâtiment de commerce marseillais, le Saint Esprit, qui se dirige vers Naples, fait relâche dans le port. On charge à son bord les berlines et on le retient sous prétexte d’attendre d’autre frêt. Le 21 dans la nuit le chébec l’Etoile arrivant de Longone avec des pièces d’artillerie et l’Inconstant enfin remis à flot sont discrètement chargés de caisses de fusils et de munitions. La nuit suivante ils recevront leur provision de vivres et d’eau douce. Ces préparatifs échappent à la population et aux intéressés eux-mêmes, blasés des navettes incessantes de la marine impériale.  Cependant le 24, de grand matin, tout semble compromis. Les voiles de la Partridge sont signalées à l’horizon. Campbell aurait-il été prévenu par ses agents ? Napoléon fait aussitôt prendre le large à l’Inconstant qui devra se rapprocher de l’Anglais et lui expliquer qu’il vérifie son calfatage. Si l’on insiste il attaquera par surprise. Rien de fâcheux ne se produit heureusement. Campbell n’est pas à bord, le capitaine Adye se propose seulement de présenter à l’Empereur six touristes anglais auxquels il réserve le plus gracieux accueil. Adye rapportera à Campbell qu’il a remarqué les occupations bucoliques des soldats jardiniers. Une heure plus tard la frégate appareille. La mer est libre.

Le lendemain 25 la population ne peut plus ignorer qu’un changement extraordinaire va se produire : la police retire les passeports et n’en délivre plus ; aucun mouvement n’est autorisé dans les ports, même pour les pêcheurs. Le marchand d’huiles tentera vainement de louer une barque à prix d’or pour alerter Mariotti à Livourne. Ce jour-là Napoléon demeure invisible. Les domestiques ont été éloignés, sauf Marchand qui le surprendra en compagnie de Bertrand et de Drouot traçant à genoux de mystérieux repères sur une grande carte de France déployée dans le salon des Mulini. Le soir après dîner il entraîne sa mère sur la terrasse et lui révèle son départ la nuit prochaine. Toujours stoïque elle l’approuve et souhaite. s’il doit mourir, que ce soit l’épée à la main. A Marchand il donne l’ordre de ne lui préparer que deux uniformes et des chemises. Puis il s’enferme et rédige des proclamations. On retrouvera sur sa table de chevet une Histoire de Charles Quint ouverte à la page sur laquelle il s’était endormi.  Le dimanche 26 février, temps radieux, brise légère soufflant du large. Après avoir inspecté l’horizon désert Napoléon, d’excellente humeur, annonce à son médecin et à Ali stupéfaits qu’ils seront bientôt en France. La population inquiète s’est massée derrière la maison sur la petite esplanade qui domine la ville et le réclame à grands cris. Il paraît et remercie en termes vagues, sans se livrer. Même énigme pour les courtisans accourus à la messe, qu’il salue de bonne grâce et congédie comme à l’ordinaire. 
A midi seulement le mystère est levé. On placarde dans les rues une proclamation signée de Lapi : « Notre auguste souverain va quitter l’île… ». Alors une intense émotion étreint la foule. Elle se masse dans les rues qu’il va emprunter ; elle s’écrase sur le port. L’interminable attente se prolonge jusqu’au soir. Au coucher du soleil les onze cents braves qui vont conquérir la France quittent les casernes en bon ordre et, follement acclamés, s’embarquent à bord des sept petits bâtiments de la flottille. Cinq cents d’entre eux s’entassent sur le pont et dans la cale de l’Inconstant. 

Napoléon a passé l’après-midi à brûler ses papiers. Pons de l’Hérault survenu à l’improviste apprend qu’il sera du voyage et qu’il doit embarquer aussitôt, sans prendre le temps d’aller embrasser sa femme et ses filles. Et Pons le raisonneur obéit, fasciné. 

La nuit tombée, Napoléon précipite les adieux. Après le dîner, pris en tête à tête avec sa mère et sa soeur, il reçoit les autorités. les notables et leurs femmes. En quelques mots il exprime sa gratitude et transmet ses pouvoirs à Lapi. Encore quelques instants, seul avec Letizia et Pauline qui remet à Marchand son collier de diamants, et il monte en calèche. Dans les ruelles illuminées de lampions, sa voiture est arrêtée plusieurs fois par la foule qui pleure et s’écrase pour le toucher. Sur le port il prononce une brève harangue : « … Elbois. comptez sur ma reconnaissance. le vous confie ma mère et ma soeur… Adieu Elbois, je vous aime, vous êtes les braves de la Toscane ». 
Il saute dans son canot qui gagne à force de rames l’Inconstant : une formidable clameur s’élève de terre, à laquelle répondent les soldats massés dans les coursives. Un coup de canon donne le signal du départ. Les navires se couvrent de voiles, s’estompent dans la nuit, faiblement éclairés par un croissant de lune. La mer est calme, la brise nulle. La flottille tombe en panne après avoir doublé le cap Saint-André. A minuit enfin le vent se lève. A midi elle disparaît à l’horizon en direction de Capraia. Alors seulement les Elbois massés sur les falaises réalisent qu’il ne va pas à Naples, comme ils en étaient persuadés. Dans quarante-huit heures la France va vivre la plus étonnante aventure de son Histoire. 

Que penser du premier exil ? Initialement le choix fut désastreux. La présence de Napoléon dans une île minuscule, si proche du continent, ne pouvait qu’entretenir un dangereux abcès au flanc de l’Europe. Il eût fallu, dans l’intérêt général, lui abandonner un continent à sa mesure, l’Amérique ou l’Australie peu importe, pourvu qu’il fût au bout du monde. 

Cette faute commise, l’irréparable pouvait etre encore évité. Si les Alliés avaient entretenu avec lui des rapports de confiance et respecté sa quiétude ; s’ils lui avaient rendu femme et enfant; si Louis XVIII ne l’avait réduit aux abois ; si la France apaisée était parvenue à l’oublier, alors Napoléon n’eût sans doute pas osé rompre son ban

Mais il était écrit que l’oppresseur deviendrait victime et que la tyrannie changerait de camp. On lui prodigua brimades, vexations, menaces ; on ne manqua pas une occasion de le tourmenter, de le pousser à la révolte. Faible et désarmé il patienta trois cents jours et jugeant à bon droit que l’Europe l’avait assez humilié, il osa l’affronter seul et lui reprendre la France, sans verser une goutte de sang. 

Cette éphémère victoire de David sur Goliath, même si elle a entraîné pour la France les plus funestes conséquences, forcera toujours l’admiration de ceux qui applaudissent au triomphe de l’intelligence pure sur la force aveugle des médiocres. 

G.G.

Vue Portoferraio

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( 15 septembre, 2019 )

Napoléon à l’île d’Elbe. I. La vie ostensible.

Napoleon Ile Elbe

Cet article rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

L’épisode elbois marque dans les fastes napoléoniens une pause forcée de dix mois, entre le règne de quinze ans et celui des Cent-Jours. Sans les fautes des Bourbons et de leurs alliés, l’Empereur eût peut-être achevé là son destin, comme successeur d’un sous-préfet administrant douze mille illettrés. Le retour de l’Aigle et le drame de Sainte-Hélène rejettent à l’arrière-plan cet Etat d’opérette, sa cour de fantoches galonnés, ses dépenses somptuaires excédant quatre fois ses ressources.
Napoléon avait un sentiment trop vif de son génie pour ne pas ressentir l’énormité de la farce qu’il y joua jusqu’au dernier jour pour masquer ses intentions. Deux exemples entre mille éclairent sa véritable pensée sur le rôle qu’il s’imposait.  Adressant à Drouot un ordre concernant les soldats qui désirent regagner la France, cette phrase révélatrice lui échappe :  « Vous effacerez cette formule de « souverain de l’île d’Elbe », qui est ridicule… ». 

Et quarante jours avant de s’embarquer pour la France, le 17 janvier 1815, en pleine fièvre des préparatifs secrets, il dicte à l’intention du Grand maréchal Bertrand un ordre de vingt lignes qui commence ainsi :  « Il ne faut pas donner du pain de munition aux chiens de chasse : il sera fait exprès du pain de son. Je ne fais pas cela par économie, mais pour la décence… Cela sera payé sur les dépenses de chasse, pour lesquelles j’ai porté au budget 100 francs par mois ». 

L’île d’Elbe est toute proche du petit port toscan de Piombino, dont elle n’est séparée que par un bras de mer de six kilomètres. coupé par l’îlot de Palmaiola. Masse imposante et sombre émergeant du bleu profond de la mer Thyrrhénienne, elle apparaît sauvage, hérissée de caps aigus et de baies inhospitalières. Une quinzaine de villages aux noms chantants, cinq ou six ports de pêche, quelques fermes isolées ; des collines arides, tapissées d’une maigre végétation ; à l’arrière-plan, un relief montagneux : de loin en loin une vigne sur les versants bien exposés.  Cet aspect de la côte nord, que Napoléon découvre en arrivant de France, on le retrouve tout aussi âpre le long des quatre-vingt-cinq kilomètres du pourtour. L’île, étirée d’est en ouest, affecte vaguement la forme d’une crevette dont la croupe serait orientée vers la Corse, les antennes et les pattes tournées vers l’Italie. Une épine dorsale montagneuse parcourt son grand axe, d’où se détachent de nombreuses arêtes qui tombent à pie dans la mer.  L’arrivée à Porto Ferrajo, capitale et port principal, est d’une saisissante beauté. La côte septentrionale s’échancre soudain en un vaste golfe dont la courbe harmonieuse est soulignée par le sable clair d’une longue plage. Les rochers escarpés qui en défendent l’accès oriental s’abaissent peu à peu vers le fond de cette rade naturelle que borde une plaine étroite. A son extrémité occidentale se dresse une falaise abrupte, curieusement évidée en croissant ouvert sur le fond du golfe. Le port se blottit dans sa concavité, dos à la mer, bien abrité des vents du large. 

La cité s’élève en amphithéâtre autour du port, jusqu’au sommet de l’isthme défendu par deux forts. le Stella et le Falcone. Entre eux, quelques moulins en ruine se dressaient sur un terre-plein, appelé pour cette raison les Mulini, qui surplombe d’un côté la mer. et de l’autre la ville. 

L’arrivée de Napoléon.

Dans la soirée du 3 mai 1814, la frégate anglaise Undaunted, qui avait quitté Saint-Raphaël quatre jours plus tôt, jette l’ancre dans le port et hisse le drapeau blanc pour ne pas avoir à subir la canonnade des forts. Les rares nouvelles de France reçues au mois d’avril à Porto Ferrajo étaient en effet fort imprécises : on y avait vaguement appris l’abdication de Fontainebleau, le retour de Louis XVIII et, depuis une semaine, l’éventuelle accession de Napoléon à la souveraineté de l’île. Mais sur la cessation des hostilités, rien de certain, et le général Dalesme, gouverneur militaire. s apprête à recevoir le bâtiment britannique à coups de canon. Aucun insulaire ne se doute encore de la présence de l’Empereur à bord : seuls Dalesme et le sous-préfet Balbiani en sont aussitôt avisés. Pendant la nuit ils se rendent plusieurs fois auprès de lui pour régler la passation des pouvoirs et le protocole de sa réception. 

Le matin du 4, les Elbois se pressent autour d’une proclamation qui vient d’être placardée sur leurs murs : 
« Le plus heureux événement qui pût jamais illustrer l’histoire de l’île d’Elbe s’est réalisé en ce jour ! Notre auguste souverain l’Empereur Napoléon est arrivé parmi nous. Nos voeux sont accomplis : la félicité de l’île d’Elbe est assurée… 
… Unissons-nous autour de sa personne sacrée, rivalisons de zèle et de fidélité pour le servir… ». 
A cette lecture, une intense curiosité, des sentiments contradictoires de fierté, d’inquiétude et d’espoir agitent ce peuple un peu primitif, qui a toujours imaginé Napoléon comme une sorte de divinité guerrière, lointaine et inaccessible. Or, par un miracle qui échappe à l’entendement, il est descendu de l’Olympe, il se promène sur le pont d’un navire ennemi à quelques encablures ; d’un moment à l’autre on pourra le contempler, l’entendre, le toucher peut-être… Quelle extraordinaire y, journée pour les Elbois ! 
Il se fait attendre. Depuis midi la garde nationale est alignée sur le parcours qu’il doit suivre. La municipalité au grand complet entoure le maire Traditi, une foule énorme se presse le long des quais sous un soleil de plomb. 

A trois heures enfin le canon des forts tonne, ceux de la frégate lui font écho. Les marins saluent au sabre d’abordage l’Empereur qui descend l’échelle de coupée et prend place dans la chaloupe. A la poupe on a hissé les couleurs du nouvel Etat, à fond blanc, barré en diagonale d’une bande cramoisie piquée d’abeilles d’or. 
Dans le fracas assourdissant des salves, des roulements de tambour, des acclamations, le canot traverse le bassin au rythme lent des avirons. Napoléon debout, impassible, découvre sa nouvelle capitale, si semblable aux villages du Cap Corse qu’il n’a pas revus depuis son enfance, avec des maisons grises, blanches ou roses à volets verts, accrochées en gradins aux flancs du rocher.  Il débarque devant la Porte de Mer, sorte d’arc de triomphe élevé au XVI » siècle à la gloire de Cosme de Médicis, fondateur de la cité. Le maire Traditi lui présente les clefs de la ville sur un plateau d’argent et ne sait comment extraire de sa poche la harangue de bienvenue qu’il a préparée. Le vicaire général Arrighi, un lointain cousin de Bonaparte, vient à son secours et bredouille quelques paroles auxquelles l’Empereur met fin en baisant la croix pastorale. On l’invite alors à prendre place sous un dais de papier doré surmonté d’abeilles en carton, que portent quatre jeunes gens endimanchés. Napoléon en uniforme vert et redingote grise. coiffé du chapeau de la légende, marche entre Bertrand et Drouot. Impénétrable et plutôt renfrogné, il semble témoigner quelque impatience de cet étrange cortège,mi-procession, mi-défilé de carnaval, au passage duquel la foule, frappée de stupeur, se tait. On n’entend que le roulement des tambours qui ouvrent lentement la marche. 

Napoléon franchit ainsi la Porte de Mer et débouche sur la place d’armes où se dresse à droite l’église paroissiale, élevée pour la circonstance au rang de cathédrale. Mgr Arrighi le conduit à l’autel et entonne un Te Deum solennel. A la sortie de l’office la foule se déchaîne. L’Empereur, pressé, bousculé, acclamé, traverse à grandpeine la place pour gagner l’Hôtel-de-Ville où. faute de mieux, un logement sommaire lui a été préparé. Il y passera les premières nuits, incommodé par la puanteur des ruisseaux, fatigué des marques d’enthousiasme de ses sujets massés à toute heure sous ses fenêtres, et quittera sans regret ce séjour inhospitalier où viendra résider le ménage Bertrand.  Le lendemain de son arrivée, au petit jour, Napoléon monte à cheval pour visiter les mines de fer de Rio Marina. C’est une promenade d’une vingtaine de kilomètres, par de mauvais chemins. Ayant contourné le golfe de Porto Ferrajo et ses marais salants. il s’arrête un instant au village de Capoliveri qui, un mois plus tard, se révoltera contre les collecteurs d’impôts. Sur la côte orientale, il inspecte les défenses de Porto Longone, délicieux village de pêcheurs dont il fera une de ses résidences éphémères. Le « palais » était, à la mesure de son gouverneur-concierge, une maisonnette de six pièces.Poursuivant sa route, Napoléon atteint Rio Marina où l’administrateur des mines, l’honnête Pons de l’Hérault, entouré des plus jolies filles du pays couronnées de fleurs, lui fait, avec un grand concours de peuple, les honneurs de sa maison. Toute la nuit on a préparé le repas et orné la demeure. Par malchance le jardinier a planté un parterre de lys, ce que l’Empereur ne manque pas de faire observer à son hôte consterné. Plus tard Napoléon élira parfois domicile dans cette maison pour de brefs séjours. Il en expulsait courtoisement le propriétaire, l’autorisant toutefois à y vivre en son absence, ce qui le comblait d’aise. 

Les Mulini.

En approchant de l’île, Napoléon avait remarqué la situation exceptionnelle des Mulini. D’emblée il avait été séduit par l’immense panorama et l’isolement de cette crête. D’autre part, protégée d’une agression maritime par un à-pic vertigineux, et d’un assaut terrestre par les feux croisés des deux forts qui la dominent, une telle position serait facile à défendre. Aussitôt débarqué, il décide d’y aménager sa résidence principale.  L’accès en était malaisé, un rocher barrant le dernier lacet de la grande rue de Porto Ferrajo à proximité de la terrasse des Mulini. Il fera donc percer ce rocher d’un long tunnel, pour se frayer une issue vers la campagne sans être obligé de traverser la ville, et pour se dérober à l’exubérante familiarité de ses nouveaux sujets. 
Le tunnel débouche sur une petite esplanade, d’où l’on découvre la ville et le fond du golfe. A l’arrivée de Napoléon ce n’était qu’un champ mal tenu, envahi de bicoques et de moulins abandonnés qu’il fit raser. Seuls furent conservés deux pavillons bas, entre lesquels on édifia à la hâte un corps de bâtiment central plus élevé, comprenant un rez-de-chaussée et un étage, percés chacun de quatre fenêtres. Cette maison sera le « palais » des Mulini, et les pavillons attenants serviront de communs. 
A la lin de mai l’Empereur, qui vient chaque jour surveiller les travaux, s’y installe malgré la désagréable odeur de peinture et de plâtre frais. Au rez-de-chaussée quatre petites pièces contiguës deviennent sa chambre, sa bibliothèque, son petit salon et son cabinet. De part et d’autre, un grand salon et deux plus petits pour les officiers de service, une antichambre et la salle des valets. Un escalier fort raide accède à la vaste pièce qui correspond, au premier étage, à l’emplacement des appartements privés du rez-de-chaussée. Ses huit fenêtres dominent d’un côté la ville, de l’autre la mer. Ce salon d’apparat tient lieu de salle du trône pour les audiences collectives, parfois de salle de bal lorsque le petit théâtre, construit obliquement à l’extrémité du pavillon de gauche, n’est pas utilisé.

Pauline disposera de l’appartement contigu, primitivement destiné à Marie-Louise ; une penderie et un cabinet précèdent sa chambre, ainsi qu’une salle de bains, d’où un escalier dérobé permet de gagner le jardin sans avoir à traverser, au-delà du grand salon, les petits appartements de ses dames de compagnie.  Cette maison est péniblement impersonnelle, comme à la veille d’être vendue par des héritiers qui en auraient dispersé le mobilier. Napoléon l’avait cependant meublée avec abondance, sinon avec choix, grâce à deux razzias qui méritent d’être contées, tant elles sont évocatrices des moeurs corses. Une première fois il fait saisir à Piombino, dans l’ancien palais de sa soeur Elisa restitué au domaine autrichien, meubles, tentures, jalousies, jusqu’aux lames des parquets. Au commissaire d’Autriche qui se plaint de cette spoliation, il fait remettre l’état circonstancié de cet « emprunt », et l’affaire en reste là. Un peu plus tard, la tempête ayant forcé un bâtiment à faire relâche dans le port, Napoléon s’enquiert de son chargement : c’est le mobilier de son beau-frère Borghèse, acheminé de Turin à Rome. Il se l’approprie aussitôt, disant : « cela ne sort pas de la famille », et il en informe l’intéressé.

Après 1815 l’archiduc Ferdinand de Toscane vida complètement la maison, bibliothèque comprise, ce qui lui valut d’interminables protestations de la municipalité à qui l’Empereur l’avait léguée. Pendant cinquante ans les Mulini furent abandonnés jusqu’au jour oit le gouvernement italien les transforma en école, puis en bureaux administratifs. Devenue musée au début de ce siècle, la maison n’a jamais fait l’objet d’une reconstitution sérieuse. Le mobilier du musée actuel provient du garde-meuble national italien et n’a qu’un lointain rapport avec celui du souverain de l’île d’Elbe. 

Ce n’est donc pas à l’intérieur des murs qu’il faut s’efforcer d’imaginer Napoléon, mais dans le minuscule jardin qui sépare la maison de la mer et domine un immense horizon marin où s’inscrivent, au nord-ouest l’île Capraia, au nord-est la Toscane qui s’estompe à l’infini, à l’est la côte septentrionale de l’île. barrée par le fort Stella tout proche. Jardinet exquis, planté de myrtes, de cyprès, de palmiers, clos sur le précipice par un petit mur où, tôt levé, il allait s’asseoir pour contempler la mer et, comme plus tard à Sainte-Hélène, observer le mouvement des navires. A droite, l’ancien potager s’élève en pente douce vers le fort Stella. On y voit encore, au centre d’un petit bassin, une copie de la statue de Pauline par Canova. Certes, un monde sépare les Mulini de la splendeur des palais impériaux, mais l’azur méditerranéen, la lumière qui transfigure la médiocrité de cette maison, sa vue incomparable, forment un tel cadre que l’on parvient à oublier les murs, dignes au plus d’un notable cossu. Porto-Ferrajo conserve encore une demeure banale, qu’une plaque de marbre distingue des maisons voisines : dans une ruelle fort raide, en contrebas des Mulini, s’installa Madame Mère, au loyer de deux cents francs par mois. Elle montait chaque soir dîner chez son fils, et jouait avec lui au whist. Il aimait la faire perdre en trichant et s’en excusait: « Madame vous pouvez perdre ; moi qui suis pauvre, je dois gagner ». 

San Martino.

Disposant en ville d’un « palais », Napoléon se met en quête d’une maison de campagne pour la saison chaude. Bien entendu l’île n’en possède pas. Un jour, au hasard d’une promenade à cheval, il découvre au lieudit San Martino un vallon planté de vignes, d’où la vue s’étend agréablement jusqu’à Porto Ferrajo. Séduit par ce site calme et ombragé, il s’enquiert du propriétaire. Celui-ci fait valoir l’étendue de son domaine et, bien qu’il ne comporte qu’une grange et quelques cabanes, en demande le prix exorbitant de cent quatrevingt mille francs-or. Dans l’état des finances de Napoléon ce serait une folie. Aussi n’hésite-t-il pas à prier sa soeur Pauline d’en faire l’acquisition. En quelques semaines les masures sont rasées ; vingt maçons édifient une coquette maison blanche adossée à la colline, un peloton de grenadiers de la Garde construit une bonne route pour y accéder. L’été venu l’Empereur passera souvent la nuit à San Martino, distant d’une lieue des Mulini. 

Cette maisonnette a conservé le charme rustique et la décoration auxquels il apporta ses soins. Au premier étage on visite la salle à manger peinte à l’antique par un artiste local qui a naïvement évoqué en trompe-l’oeil des paysages égyptiens, des hiéroglyphes, une charge de mamelucks. Dans un angle est dessinée l’inscription optimiste : Ubicumque felix Napoleo. De part et d’autre de cette pièce, les chambres de Bertrand et de Drouot, la chambre et le petit bureau de Napoléon, meublés avec simplicité ; seul paraît authentique son lit d’acajou. Le centre de la façade est occupé par un salon dont le plafond allégorique représente, sur fond de ciel, deux pigeons liés par un ruban dont le noeud se resserre à mesure qu’ils s’éloignent : allusion à la venue de MarieLouise que les Elbois attendront en vain. Au rez-dechaussée subsistent dans la salle de bains une baignoire de pierre et une fresque pompéienne; l’Empereur y descendait de sa chambre par une échelle de moulin. 

Au milieu du siecle dernier, San Martino fut acheté par le prince Demidoff, divorcé de la princesse Mathilde. fille de Jérôme, qui conçut le projet d’y établir un musée consacré à son oncle par alliance. Malheureusement la réalisation, d’un mauvais goût offensant. allait porter un grave préjudice au site. Une allée de palmiers conduit à une grille surmontée d’aigles dorés qui donne accès à une galerie monumentale soutenue par une colonnade dorique. Demidoff y entreposa des collections napoléoniennes de grande valeur qui furent dispersées à sa mort par son neveu. La municipalité de Porto Ferrajo en a fait un affreux musée où s’entassent des copies de maîtres italiens voisinant avec des portraits et des bustes de notables locaux ! Le toit de cet étrange édifice, situé en contrebas de la maison de campagne, lui sert de terrasse, ce qui présente au moins l’avantage de le dissimuler lorsqu’on se promène dans le charmant jardin qui la précède. L’Empereur y planta un magnifique micocoulier qui ombrage encore la façade.  San Martino, bien entretenu, partiellement décoré. décemment meublé, constitue la relique napoléonienne la mieux conservée de l’île : les touristes y affluent et se montrent ébahis, prêtant à Napoléon les folies de Demidoff. Le gardien les entretient volontiers dans cette erreur, si bien qu’ils demeurent confondus de la somptuosité d’un règne qui avait trouvé en dix mois le moyen d’édifier le seul bâtiment imposant de l’île ! 

L’Ermitage de la Madonne.

Des trois résidences napoléoniennes, la plus touchante et la plus poétique, la moins connue aussi est sans doute l’Ermitage de la Madone au Monte Giove. Ce fut encore au hasard d’une promenade que l’Empereur le découvrit et s’abandonna à son enchantement.  Il avait, par une piste muletière, longé les méandres souvent vertigineux de la côte nord jusqu’au port de Marciana Marina. Là, l’horizon s’élargit : un cirque de montagnes enserre une étroite plaine côtière tapissée de vignobles. Deux sommets dominent ce massif, le Monte Capane et le Monte Giove, aux flancs desquels sont suspendus les villages jumeaux de Poggio et de Marciana Alta, où venaient se réfugier. depuis des temps immémoriaux. les pêcheurs fuyant l’attaque des Barbaresques.  A Marciana Alta la piste s’achève. Le village, pressé autour de son clocher, domine un admirable paysage de pentes escarpées allant se perdre au loin sur le dédale des falaises. Au-dessus, la masse énorme et nue du Monte Giove. Napoléon s’engage sur le sentier pierreux qui le gravit en marches d’escalier taillées dans le roc. C’est un pèlerinage fréquenté, marqué de loin en loin par de petites niches de plâtre rappelant les stations du Calvaire. Graduellement l’horizon s’élargit pour former sur la mer immobile une fantastique dentelle de côtes déchiquetées. Le site évoque les mille détours de la baie de Rio de Janeiro, telle qu’on la découvre du haut du Corcovado. Mais ici pas de ville immense : une solitude absolue, sans une maison, sans un arbre. La montagne aride ne nourrit que buissons odorants. bruyères, mousses, fougères. Longtemps il faut peiner sous le soleil implacable pour découvrir près du sommet un petit bois de châtaigniers d’où émerge un clocher blanc. Là vécut un ermite, dans l’étroite et basse masure qui se blottit le long de la chapelle. Aux alentours un éboulis de rochers dont le plus élevé, l’Affaciatoio, évoque un aigle aux ailes déployées. Si l’on escalade sa plate-forme. comme le fera souvent Napoléon, on découvre le plu, beau panorama du monde, la Corse au couchant. Capraia au nord, la côte elboise au levant, se découpant sur la mer Tyrrhénienne. 
Napoleon est seduit par la souveraine grandeur du site. Il décide d’y passer les journées les plus chaudes de l’été dans une des cellules de l’ermite. Drouot en occupera une autre. Une piquet de grenadiers campera en contrebas. Madame Mère, elle, s’installera dans une maison de Marciana Alta, et chaque soir il descendra à cheval pour aller la saluer. Ici, comme ailleurs. il veille au moindre détail d’installation : 

« Monsieur le comte Bertrand, écrit-il de sa main, il me manque trois volets pour les fenêtres de ma chambre… Envoyez trois rideaux pour la chambre de Madame, les tringles y sont. Envoyez-nous aussi des feux. pincettes. pelles… ». 

Il s’y attardera une quinzaine de jours. du 23 août au 5 septembre 1814. De ces premières heures de détente depuis tant d’années, il goûte profondément la paix. rêvant à la Corse du haut de son rocher. escaladant les pentes du Monte Giove, ou sillonnant la côte occidentale, abrupte et déserte. Cependant il ne néglige pas son administration. Chaque jour des officiers d’ordonnance apportent les nouvelles et repartent avec les ordres les plus minutieux, ayant trait aussi bien à la grosseur des poutres et au nombre de clous nécessaires pour édifier la salle de spectacle des Mulini, qu’au marché à conclure pour l’exportation du minerai, et jusqu’à ce billet adressé à Bertrand : 

« Un de mes mulets s’est noyé dernièrement, ce qui est une perte ; elle vient de ce qu’il n’y a pas une petite pompe à l’écurie ; faites-en arranger une, de celles qui sont en magasin… » 

Une visite inopinée va troubler cette quiétude. exceptionnelle dans l’existence de Napoléon. Au cours de la nuit du 1er septembre, un navire entre en rade de Porto Ferrajo mais, au lieu de gagner le port, mouille dans une crique au fond du golfe. Bertrand prévenu accourt, salue profondément la jeune femme et l’enfant qui débarquent, fait atteler une calèche et seller les chevaux. Les voyageurs disparaissent aussi mystérieusement qu’ils sont venus. En ville le bruit se répand de l’arrivée de l’Impératrice et du Roi de Rome. 
Quelques heures plus tot, au crépuscule, Napoléon avait suivi à la lunette l’approche du bâtiment. Dès qu’une estafette de Bertrand lui apprend l’accostage, il la renvoie avec ses ordres et saute lui-même à cheval. Précédé de quatre porteurs de torches, il descend de son nid d’aigle. La rencontre des deux groupes se fera au milieu de la nuit, le long de la mer, près de Marciana Marina. Napoléon prend la place de Bertrand dans la calèche et, tout en jouant avec les boucles blondes de l’enfant, s’enquiert affectueusement du voyage. Avant l’aube, tout le monde atteint enfin l’Ermitage, Napoléon a cédé sa chambre et fait dresser une tente devant la maison. Mais Ali, son valet de chambre, le voit furtivement la quitter aussitôt : Marie Walewska passe avec lui une dernière nuit… Certes, les temps de l »idylle polonaise sont révolus. L’amour de l’Empereur est mort, celui de Marie subsiste-t-il ? Pendant les quatre années du règne de MarieLouise il l’a rarement revue. A Fontainebleau, après l’abdication, elle a vainement attendu une nuit devant sa porte, il ne l’a pas reçue. A l’île d’Elbe, elle lui a écrit plusieurs fois, gagnant par petites étapes la côte toscane, sollicitant la permission de venir. Il la lui accorde enfin et elle accourt, peut-être avec l’espoir de rester auprès de lui. 

C’est mal le connaître. Informé quelques heures plus tard de la rumeur publique, il en conçoit un vif mécontentement. Ainsi, malgré les précautions prises, les Elbois sont déjà persuadés que sa femme et son fils l’ont rejoint. Il désire éviter que le Cabinet autrichien ne tire parti de cette visite pour inciter Marie-Louise à ajourner encore sa venue. Il ne veut surtout pas, lui si strict pour les autres, que sa conduite soit un objet de scandale quand la vérité éclatera.

Marie Walewska sera donc une fois de plus sacrifiée au devoir conjugal et aux obligations d’Etat. Il ne le lui dit pas tout de suite. Le matin, il l’emmène jusqu’à son rocher ; au déjeuner, il s’esquive pour sa visite quotidienne à Madame Mère – la famille avant tout. Le soir, il dîne sous la tente avec la jeune femme et les officiers polonais de la Garde. On improvise des danses, les chants slaves s’élèvent de la terre latine. Marie espère, Marie est heureuse. Le lendemain, informée par le trésorier Peyrusse de la détresse financière de l’Empereur, elle veut restituer le collier de perles qu’il lui offrit jadis à la naissance d’Alexandre, mais il refuse avec émotion et la prie doucement de partir le soir même. Puis il disparaît toute la journée et ne la reverra que pour les adieux. 

Rien ne manque à cet épisode, ni le cadre exceptionnel où il se déroula, ni son dénouement romantique. Avec la nuit la tempête s’est levée, la pluie tombe en rafales. Marie, transie, serrant son enfant contre elle, tente de s’embarquer à Marciana. Le risque est trop grand. Son navire ira l’attendre à Porto Longone, à l’autre extrémité de l’île. De longues heures elle peine sur les mauvais chemins transformés en torrents. dans la nuit traversée d’éclairs. Lorsqu’elle atteint son but, on veut encore la dissuader. Trop fière elle s’obstine, saute dans une barque et, courant mille périls. gagne l’échelle de coupée. Le vaisseau s’éloigne, elle ne reverra Napoléon que furtivement à l’Elysée et à Malmaison. quelques mois plus tard. Lui, pendant ce temps, saisi de remords et d’angoisse, dépêche un officier d’ordonnance pour ajourner l’embarquement, puis de plus en plus inquiet, saute à cheval et galope jusqu’à Longone, où il arrivera trop tard. Au matin, accablé, frissonnant, il regagne l’Ermitage, mais le charme est rompu. Deux jours plus tard, il le quittera à son tour pour n’y plus revenir.

Les personnages de l’entracte Elbois.

Tel est le cadre elbois. Le personnage central et les figurines qui gravitent autour de lui composent un tableau coloré, naïf et parfois cocasse, comme une toile du douanier Rousseau.  L’entourage de Napoléon est aussi nombreux que médiocre, Drouot et Bertrand exceptés. A sa tête, à la fois gouverneur militaire de l’île et ministre de la Guerre, le général Drouot, « homme de Plutarque », loyal et dévoué, un des très rares hommes devant qui Napoléon pense tout haut sans crainte de voir ses propos aussitôt déformés ou transcrits pour la postérité. Mais Drouot est si éperdu d’admiration pour son maître qu’il ne se permettrait pas l’ombre d’une critique ou d’un conseil. Ce quadragénaire vertueux et désintéressé, dur dans le service, bon à l’excès dans le privé, croit découvrir l’amour : il voudrait épouser une jeune fille de l’île, mais sa mère s’étant opposée par lettre à ce mariage avec une inconnue, il y renoncera au dernier moment. 

Bertrand, Grand maréchal du palais depuis la mort de Duroc, sera ministre de l’Intérieur. Inséparable de Napoléon depuis la Campagne d’Egypte, il lui fermera les yeux à Sainte-Hélène. La publication de son Journal par Fleuriot de Langle éclaire cette figure de grand honnête homme, plus travailleur qu’intelligent, pointilleux et têtu. Il obtient souvent gain de cause, par lassitude ou indulgence de l’Empereur, dans les conflits qui les opposent sur des vétilles. Il partage sa vie entre son maître et sa femme, demie anglaise de naissance, qui se tient à l’écart de la cour elboise, au milieu d’un petit cercle de compatriotes.  Bertrand, pas plus que Drouot, ne peut prendre la moindre initiative. Les quelques ordres de Napoléon cités plus haut montrent combien son autorité s’étend aux plus infimes détails. Que Drouot veuille casser un caporal ivre qui a donné un coup de pied à son officier, il rédige un rapport que l’Empereur apostille de sa main. Que Bertrand énumère la suite de Pauline, on lui répond : « Qu’elle n’amène pas de maître de piano, mais seulement un bon chanteur et une bonne chanteuse, vu que nous avons ici un bon violon et un bon pianiste…»  Le maître veut tout connaître, tout régenter, ses généraux ne sont que des commis d’ordres. 

Le troisième compagnon d’infortune, c’est Cambronne, le soudard héroïque aux dix-sept blessures. Commandant la place de Porto Ferrajo, il a la nostalgie des champs de bataille. Un jour une frégate napolitaine entre dans le port, et l’amiral qui la commande sollicite l’honneur d’être présenté à l’Empereur. A la vue de l’uniforme de la trahison, Cambronne voit rouge et menace de passer le visiteur par les armes. L’autre ne se le fait pas dire deux fois et prend aussitôt le large. Napoléon en est navré, mais désespère d’initier le bouillant général aux subtilités diplomatiques. 

Peyrusse, trésorier de la couronne [durant les Cent-Jours], devient ministre des Finances. L’inexorable amenuisement des quatre millions apportés de France, et réduits de moitié dix mois plus tard, n’altère pas sa bonne humeur méridionale. Ses Mémoires et ses Archives constituent, avec les Souvenirs de Pons de l’Hérault la plus précieuse source documentaire sur le premier exil.  Une foule de fonctionnaires est rattachée à l’autorité de Bertrand par l’intermédiaire du sous-préfet Balbiani qui devient intendant général et supervise les magistrats du tribunal de commerce, ainsi que le directeur des domaines, le chef de la sûreté, le directeur du port, deux architectes, autant de postes coûteux et superflus qui seront supprimés au départ de Napoléon. 

L’entretien de l’armée à lui seul suffit à provoquer la banqueroute, et cependant cette force est indispensable pour parer à une éventuelle tentative d’enlèvement. Aux 675 grenadiers de la Garde et aux 54 chevau-légers polonais venus le rejoindre, Napoléon adjoint un bataillon franc recruté sur place et un bataillon corse, péniblement enrôlé dans la grande île. Ce seront de mauvaises troupes, insubordonnées, infestées de déserteurs, qu’il abandonnera sans regret au départ. 

Au total près de 1.600 hommes qui, avec l’armement très poussé, les innombrables forts, l’intendance. coûteront un million par an. L’armée s’accroît d’ailleurs sans cesse d’officiers isolés qui, par nostalgie du passé, viennent solliciter un emploi. Tel le général Boinod, parfaitement sourd, que l’on nomme inspecteur général aux revues. Tel le commandant Tavelle, vieillard corse qui se présente un matin à Napoléon : « Colonel, vous irez commander à Rio », lui dit-il, n’osant le renvoyer. Le bonhomme s’empresse d’acheter les insignes de son nouveau grade : « Si je ne portais pas ces épaulettes, disait-il volontiers, je donnerais un démenti à l’Empereur qui m’a traité de colonel ». Il s’en fut donc commander la place de Rio Marina, dont la garnison s’élevait à 5 canonniers et 4 cavaliers. Il se refusait obstinément à quitter ce village, pour ne saluer l’Empereur qu’à son poste. 

Toute aussi comique fut la Cour, inspirée de celle de France, mais avec les seuls concours locaux. Deux fourriers des Tuileries devinrent préfets du palais des Mulini. L’un, Deschamps, était un vieux gendarme en habit d’officier, brutal et grossier ; l’autre, Baillon, s’initiait avec plus de bonheur à la vie de salon. Quatre chambellans pris parmi les notables : le maire et le médecin de Porto Ferrajo, un aristocrate ruiné qui donnait le ton de l’élégance, un borgne, « brigand qui fait maintenant le chien couchant », écrit Pons de l’Hérault avec indignation. Sept officiers d’ordonnance choisis parmi les jeunes gens des meilleures familles villageoises. L’un d’eux, Paoli, d’origine corse et gendarme de profession, répondit un jour à l’Empereur qui lui demandait l’heure : « L’heure qui plaît le mieux à Votre Majesté… ». L’ancien médecin des écuries impériales, Foureau de Beauregard, devint médecin en chef de l’Empereur. Très infatué de sa science, il voulut une fois l’empêcher de humer un bol de bouillon trop chaud, « parce que Sa Majesté avalait des colonnes d’air, et ces colonnes d’air pouvaient lui donner la colique » Ce à quoi il lui fut répondu qu’on était assez grand pour savoir comment boire. 

Une innombrable domesticité voletait autour de ces parvenus. La livrée ne comprenait pas moins de 24 hommes, parmi lesquels Marchand, premier valet de chambre, et Ali, premier chasseur, deviendront bientôt de nobles figures héléniennes. 13 serviteurs assuraient le service de bouche ; il y avait encore 5 tapissiers ébénistes, 2 jardiniers, 4 musiciens, 3 lingères, 22 piqueurs, cochers et palefreniers pour les 9 chevaux célèbres qu’avait montés l’Empereur aux plus grandes batailles. Les écuries logeaient en outre 90 chevaux de moindre valeur et 27 voitures. Du matin au soir cette centaine de courtisans et d’employés bourdonnait dans l’étroit espace des Mulini. 

La journée de Napoléon commence avant l’aube. Dès son réveil il lit et dicte au secrétaire ou au valet de service en scrutant l’horizon. A sept heures il prend une légère collation et se recouche un moment. Puis à cheval, avec un officier d’ordonnance, il fait une longue course dans la campagne. Au retour il donne audience. Les visiteurs ne sont reçus que sur approbation d’une liste présentée par Drouot ou Bertrand qui les introduisent au milieu d’uniformes chamarrés et de livrées aux armes impériales. A midi il déjeune, seul ou avec Drouot, il se retire pour lire pendant les heures chaudes. Vers le soir, il fait quelque inspection et dîne à six heures avec Madame Mère, et Pauline à partir de novembre. Il y a toujours quelques invités : anglais de passage, officiers de la Garde, Pons de l’Hérault, Campbell, le commissaire anglais avec qui il entretient les rapports les plus courtois, malgré l’espionnage mutuel impitoyable auquel tous deux se livrent. A la veillée, les courtisans et leurs femmes sont souvent priés. L’Empereur joue avec sa mère ou avec les généraux. A neuf heures, il donne le signal du départ en tapotant quelques notes, toujours les mêmes, sur le piano.

Pauline et la vie mondaine.

Cette vie si calme, coupée seulement de brefs séjours dans ses diverses résidences lorsque l’ennui l’accable, s’anime soudain avec l’arrivée de sa soeur Pauline Borghèse. 
Au printemps elle avait fait une première escale à l’île d’Elbe avec la frégate Laetitia, mise à sa disposition par Murat. L’objet de ce voyage était une cure thermale à Ischia ; Pauline, éternelle malade imaginaire, l’avait décidée depuis longtemps. Mais après avoir passé l’hiver au Luc, en Provence, où Napoléon sur le chemin de l’exil s’était lui-même arrêté quelques heures, elle avait tergiversé tout le mois de mai avant de s’embarquer : la première quinzaine à Saint-Raphaël avec son amant en titre, le colonel Duchand ; la seconde à Villefranche où après une courte traversée qui l’avait fort éprouvée, elle attendait une mer moins agitée. 

Le 30 mai, après avoir refusé l’offre de deux frégates anglaises, elle était enfin montée à bord du vaisseau napolitain et le 1er juin, accueillie avec les honneurs souverains par les salves des forts et des navires, elle faisait à Porto Ferrajo une entrée triomphale au côté de son frère. Brève rencontre au cours de laquelle elle détacha quelques diamants de son collier célèbre pour lui permettre d’acquérir San Martino. Elle passa la nuit aux Mulini en pleins travaux d’aménagement, fut présentée en grande pompe à la petite Cour réunie en son honneur, et reprit la mer aussitôt, laissant aux insulaires ébahis l’éblouissante vision de sa beauté alanguie, d’un hamac dressé sur le pont pour son repos, et du carré de velours garni de rouleaux à poignées sur lequel elle se faisait porter. 

Bien accueillie à Naples par les Murat, elle est leur hôte à Portici. D’Ischia il n’est plus question, le docteur Andral la jugeant trop malade pour affronter « les eaux ». Tout l’été, entre Portici et les pentes du Vomero où elle est allée fuir la chaleur, elle se soigne et écrit d’innombrables lettres. Avant tout des billets d’affaires à son homme de confiance parisien, Michelot, avec qui elle correspond par l’intermédiaire du plus actif agent napoléonien, Bartolucci, de Livourne. Elle est ruinée, aucune de ses propriétés ne trouve acquéreur, sauf l’hôtel du faubourg Saint-Honoré qu’elle vendra huit cent mille francs au gouvernement anglais pour son ambassade. Par surcroît son mari, l’infortuné prince Borghèse, lui réclamant tableaux, meubles, argenterie, elle presse Michelot de les déménager au plus vite et de les mettre en lieu sûr. Elle gémit sur son sort, sa santé, sa solitude, auprès des Bonaparte réfugiés à Rome, Madame Mère, le cardinal Fesch, Lucien, Louis… Sans cesse, elle manifeste le désir de rejoindre au plus tôt Napoléon et de voir la famille réunie autour de lui ; elle a des mots très durs pour Elisa qui trahirait volontiers le clan pour s’installer en France, et pour Joseph qui ne se soucie pas de quitter le confortable exil de Prangins. Mais cette velléitaire ne manifeste aucun empressement à revenir. Napoléon s’impatiente, et, le 25 septembre, lui envoie son brick l’inconstant qui l’attendra vainement tout le mois d’octobre à Civita-Vecchia. à Baïes et à Portici. Le 29 enfin, escortée des Murat, elle consent à s’embarquer. 

Le surlendemain, Porto Ferrajo, la reçoit avec le même cérémonial, et la population pavoise. Pauline s’installe au premier étage des Mulini, aménagé au mieux pour elle. Son étroite intimité avec Napoléon, pendant les quatre mois où ils vont vivre sous le même toit, donnera lieu à de venimeuses insinuations que Beugnot propage à la Cour de France, et Talleyrand à Vienne. Certains historiens hostiles à Napoléon ressuscitent périodiquement cette calomnie, au mépris de la magistrale réfutation donnée par Frédéric Masson. Le rôle de Pauline s’est tout au plus borné à favoriser les passades de son frère.
 
Elle prend pour dames de compagnie Mmes Colombani, Bellini, et Lise Le Bel, femmes ou fille d’officiers échoués à l’île d’Elbe. La Capraiaise, l’Espagnole et la Parisienne font sensation à Porto Ferrajo, où leur beauté et leur élégance éclipsent celles des petites bourgeoises de la ville ; le choix de deux d’entre elles lui a sans doute été suggéré par Napoléon lui-même. Ces complaisances de Pauline ne sont d’ailleurs pas nouvelles : n’a-t-elle pas, en 1809, servi d’intermédiaire entre son frère et sa dame d’honneur Christine de Mathis ?  La brune Belina, dite Bellini, qui pourrait aussi bien se faire appeler Stupieski, du nom de son mari, chef d’escadron polonais, dansait admirablement le fandango. Cette Castillane avait plus de charme que de beauté, et son mari ne brillait pas par l’intelligence. Que Napoléon ait consenti quelques faveurs à Belina ne semble pas douteux : rentrée à Paris avec Mme Bertrand pendant les Cent-Jours, elle écrit à Marchand pour lui signaler son dénuement. Napoléon, prévenu, donne l’ordre de lui porter 4.000 francs sur sa cassette (40.000 frs/1979) et l’invite à dîner à l’Elysée ; elle put ainsi « offrir elle-même ses remerciements à Sa Majesté », ajoute Marchand sans sourire… La Bellini devait une dernière fois faire parler d’elle lors du triste départ de Malmaison pour Rochefort. Flanquée de Stupieski et déguisée en homme, elle supplia tant et si bien Bertrand qu’ils obtinrent de monter dans la voiture de Gourgaud. A Rambouillet, dans la nuit, Napoléon, informé de cette étrange présence, pria qu’on l’en débarrassât avec ménagement. Marchand remit au couple 3.000 francs et Bertrand un billet de congédiement. La Bellini affectait un profond désespoir de ne pouvoir suivre le second exil de son impérial amant. Elle s’en consola en ouvrant à Lima, au Pérou, un pensionnat de demoiselles ! 

Lise Le Bel était une plus ancienne liaison. Le préfet du palais Bausset, qui pourvoyait à l’occasion son maître en jolies filles, avait distingué sa beauté. Elle avait dix-sept ans à la fin de l’Empire. Une nuit, le valet de chambre Constant était venu la quérir à Bourg-la-Reine,avec la complicité de sa mère et de son beau-père, l’adjudant commandant Le Bel. Introduite au palais de Saint-Cloud par la porte secrète de l’Orangerie, elle y passa trois heures et revint quelquefois, mais ces témoignages de la faveur impériale s’espacent vite. Déception familiale. A Fontainebleau, après la première abdication, elle tente en vain, comme Walewska, d’être reçue. Obstinée, elle débarque en famille à l’île d’Elbe. Bien accueillie et placée auprès de Pauline, elle ne peut néanmoins obtenir de sinécure pour son beau-père. Sans doute Napoléon estime-t-il cette complicité paternelle peu compatible avec l’honneur. Lise suivra Pauline en Italie pendant les Cent-Jours et ne reverra plus Napoléon.

Aidée de ces jolies femmes, Pauline improvise soirées musicales et théâtrales où elle-même se produit avec des officiers de la Garde dans des pièces qui semblent faites pour elle : Les Fausses Infidélités et Les Folies amoureuses ; il y aura encore six grands bals, dont trois masqués, en janvier et février à la veille du départ, sans aucun doute pour duper les espions. Napoléon veille lui-même à leurs préparatifs : 
« Les invitations devront s’étendre sur toute l’île sans cependant qu’il y ait plus de deux cents personnes… Il y aura des rafraîchissements sans glace, vu la difficulté de s’en procurer. Il y aura un buffet qui sera servi à minuit. Il ne faudrait pas que tout cela coutât plus de mille francs ». 
Or Pons de l’Hérault écrit : 

… « Il n’y avait pas à Porto-Ferrajo six familles dont la fortune fût au niveau du luxe inusité de leurs femmes… N’importe, l’on était notabilité, et pour ne pas déchoir par la mise, on s’exposait à déchoir par la bourse. On avait une belle robe pour la fête du pays ; on n’aurait pas osé la porter une seconde fois au bal de la fête impériale, et l’on cherchait à s’en procurer une plus belle ; ajoutez quelques apparitions aux cercles de la Cour : tout cela conduisait à une catastrophe… ». 

Un vent de folie soufflait sur les Elboises. Ces petites bourgeoises se découvraient des vocations de dames du palais. Et leurs maris, par vanité, se ruinaient doucement pour paraître. Cette « promotion sociale » n’allait pas sans quelques maladresses. Un soir au bal, Mme Balbiani ayant appris que l’étiquette prescrivait de ne pas croiser l’Empereur sans le saluer, passa et repassa tant de fois en faisant la grande révérence qu’il finit par lui tourner le dos. Toute l’assistance de rire. Mais Napoléon, qui déteste blesser, fait ostensiblement le tour de la salle et adresse quelques paroles bienveillantes à la pauvre femme. 

 Les travaux et les jours.

Derrière cette façade d’opérette destinée à donner le change autant qu’à stimuler la vanité de très petites gens, Napoléon travaille énormément. Environ trois cents notes ou ordres nous sont parvenus. Dictés à son secrétaire Rathery, parfois à Bertrand ou à Marchand, ces pièces concernent à peu près exclusivement la gestion de l’île, dans ses plus infimes détails. En dix mois Elbe a connu plus de changements qu’en mille ans, et rien de sensible n’a depuis lors été accompli. Il mûrissait d’ailleurs des projets grandioses qui, faute de temps, ne virent pas le jour. Elbe est aujourd’hui le dernier vestige de la civilisation napoléonienne, figé au stade où il l’abandonna. 
Ayant dressé un bilan des ressources locales, il conclut qu’elle sont insuffisantes pour assurer la subsistance de la population. La récolte annuelle de blé est épuisée en trois mois ; les herbages sont maigres et le cheptel insignifiant; les cultures se limitent à des potagers familiaux. Le vignoble donne un excellent vin, léger et capiteux, qui constitue avec le minerai de fer les seules productions exportables. Pêcheries de thon et salines complètent cette activité économique des plus restreinte. 
Napoléon fait établir un plan d’irrigation et de mise en valeur de la seule plaine importante, celle de l’Acona. Aux paysans il conseille la culture de la pomme de terre, qu’il appelle parmentière, et qui est inconnue dans l’île. Il rêve de faire d’Elbe un paradis et ordonne un vaste reboisement : des oliviers et des mûriers dans les vallées et sur les pentes exposées au midi ; des châtaigniers sur le versant nord des montagnes. 
Des pistes a peine carrossables tenaient lieu de routes : un de ses premiers soins est de faire construire un réseau routier qui desservira les communes les plus importantes en partant de la capitale. 

Un jour il va visiter l’îlot abandonné de la Pianosa, à vingt mille au sud. Aussitôt il l’annexe, le fortifie, y laisse une garnison, fait venir vingt ménages de fermiers italiens pour défricher. Cette dernière conquête le préoccupe beaucoup pendant l’été. Il lui consacre des dizaines d’ordres et deux inspections. 
Elbe possède de belles carrières de marbre inexploitées. Marbriers et sculpteurs sont recrutés en Italie. Bargigli, de Carrare, ouvre un atelier dont les Anglais de passage achèteront la production à prix d’or. Et puisque toute distraction ne peut être organisée ici qu’à une échelle minuscule, Napoléon décide de se constituer une réserve de chasse en isolant par un mur le petit cap Stella qui s’enfonce d’une demi-lieue dans la mer. Pour le peupler il ordonne de capturer lièvres et lapins sur tout le territoire. Devant le maigre résultat obtenu, il en fera venir de Corse et de Toscane.

L’hygiène publique, à son arrivée, était inexistante. Les ruelles puantes tenaient lieu de latrines et de poubelles. Il exige que chaque maison en soit pourvue, faute de quoi un impôt de propreté devra être versé, qui sera doublé tous les trois mois. Des sources sont captées, de nouvelles citernes sont creusées pour assurer le ravitaillement de la ville en eau potable. Il crée un hôpital, fort bien tenu qu’il visitera souvent… 
Tant de prodiges accomplis en si peu de temps stupéfiaient les insulaires. Pons de l’Hérault, volontiers emphatique, s’en émerveille : 
« L’ère nouvelle de l’île d’Elbe s’annonçait avec éclat. Porto Ferrajo ressembla à la Salente de Fénelon. L’industrie levait sa tête radieuse, l’enclume retentissait constamment sous le marteau ; la hache frappait sans cesse, et la truelle était en permanence. Les navires naviguaient sans relâche pour que les bras occupés ne manquassent jamais des matériaux qui leur étaient nécessaires. De là, l’accroissement de richesse du commerce elbois… ». 
Pauvres gens ! Leur rêve de gloire et de prospérité s’évanouira dès le départ du grand homme. Lui parti, l’île d’Elbe retombera dans l’oubli d’où son génie créateur l’avait un instant tiré. 

Telle fut, sous des dehors bouffons, l’innocente activité dont Napoléon offrit au monde étonné le rassurant spectacle. Comédien consommé, il adaptait son génie à la fièvre besogneuse d’un sous-préfet en mal d’avancement. Pour mieux abuser l’Europe il feignit de prendre au sérieux cet Etat d’opérette et de s’y complaire, d’afficher l’irrésolution et l’oisiveté jusqu’à convaincre les naïfs de sa déchéance prématurée. Le colonel Campbell, seul espion officiel en résidence dans l’île, note dans son Journal le 20 septembre 1814 :  « Napoléon semble avoir perdu toute habitude de travail et d’étude sédentaire. Il a quatre résidences dans diverses localités de l’île, et son unique occupation consiste à y faire des changements et des améliorations. … Je commence à croire qu’il est tout à fait résigné à sa retraite et qu’il se trouve passablement heureux, excepté quand, dans sa solitude, se réveille le souvenir de son ancienne grandeur, souvenir rendu plus amer par le besoin d’argent et la pensée qu’on retient loin de lui l’Impératrice et le Roi de Rome » … 

Rien n’est plus trompeur que le lion qui sommeille ou feint de sommeiller… 

G.G.

Vue Ile Elbe

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( 12 septembre, 2019 )

Le MARECHAL LEFEBVRE en 1812…

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Il commandait la Vieille Garde pendant la campagne de Russie et, de longue date, il avait sollicité ce commandement. Napoléon hésita d’abord ; il consulta Berthier ; puis, le 10 avril 1812, il donna la division se sa vieille garde à Lefebvre ; après tout, comme il disait, le duc de Dantzig était encore en état de faire la guerre et il avait de l’expérience et de l’énergie au feu.  Le 7 mai 1812, le maréchal arrivait à Glogau et, durant la marche, de la frontière russe jusqu’à Moscou, il ne cessa d’exhorter son monde à l’endurance et à la résignation, de lui prêcher la vigilance : ne serait-il pas honteux pour la Garde de se laisser enlever un poste derrière l’armée et sous les yeux de l’Empereur. Le 2 septembre 1812, il l’engage à se préparer au très prochain combat dont le résultat ne saurait être douteurs puisque l’Empereur commande.  

Chargé, après l’incendie de Moscou, de la police du Kremlin, le maréchal prend les précautions les plus sévères. Ne laisser entrer aucun Russe, tirer sur tout Russe qui cherche à pénétrer dans l’enceinte, envoyer dans le Kremlin et d’un bout à l’autre des patrouilles fréquentes, y faire le service nuit et jour comme dans une place de guerre, telles sont les prescriptions de Lefebvre. Aucun soldat de la Garde ne peut sortir du Kremlin sans la permission de son capitaine et cette permission sera donnée rarement. Le duc de Dantzig ne souffre même pas de cantinières dans le Kremlin. Pourtant des soldats sortent et commettent des excès. Lefebvre les menaça. Comment des hommes d’élite, destinés à la garde de l’empereur et qui devaient donner l’exemple de l’ordre et de la subordination, s’oubliaient-ils, s’avisaient-ils ainsi ? N’appréciaient-il pas l’honneur d’appartenir à la Garde ? Certes, la masse du corps était bonne ; mais il fallait, disait le maréchal, la purger de quelques mauvais sujets qui, chaque jour, causaient à leur chefs des désagréments.  Durant la Retraite, il marchait à pied et il vit avec douleur le désordre de l’armée. Son dévouement, dit Roguet, fut alors des plus utiles et il trouvait toujours soit dans la vieille, soit dans la jeune garde, un bataillon pour garder son tondu de caporal. Au sortir de Tolotchin, seul et à pied, un bâton à la main, dans le milieu du chemin, il apostrophe de sa voix forte et avec son accent allemand les traînards et les isolés :

« Allons, mes amis, réunissons-nous ! Il vaut mieux se joindre aux autres et se former en bataillons que d’être des lâches et des brigands !  » A l’entrée du pont de la Bérésina, il essaie durant quelques instants de maintenir l’ordre. Pion des Loches dit, assez vilainement, qu’il s’était transformé en piqueur et qu’il dirigeait les voitures impériales sur l’autre rive. Mais d’autres admiraient l’infatigable activité du vieux soldat : il portait une barbe blanche qui n’avait pas été faite depuis quelques  jours, et le bâton noueux qui soutenait ses pas semblait être dans ses mains le noble bâton de maréchal. On sait qu’il dut, non sans désespoir, laisser à Vilna son fils moribond. Il resta toutefois à la tête des troupes et partagea leurs privations, leur donna, comme dit encore Roguet, l’exemple de la fermeté et de la patience. A Vilna on le vit parcourir les rues en criant « Aux armes ! » et rassembler sur la place des débris de la Vieille Garde, 600 hommes à peine !  

Mais la mort de son fils qu’il ignore et qu’il pressent, accable Lefebvre, et, à la fin du mois de décembre, lorsque la Garde n’existe presque plus- c’est sa propre expression- il demande la permission de revenir en France. Le 11 janvier 1813, Napoléon donne un ordre à Berthier de le renvoyer à Paris. 

A.CHUQUET 

Article publié dans le 2ème  volume de la série d’Arthur Chuquet et  intitulée : « 1812. La guerre de Russie. Notes et documents », Fontemoing, 1912 (3 volumes). 

 

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( 3 septembre, 2019 )

Etat d’esprit régnant dans quelques départements français en mai 1815.

France Empire

Un rapport du commissaire extraordinaire Colchen.

« Les lettres et rapports, tous inédits, des commissaires extraordinaires des Cent-Jours forment une collection de textes extrêmement instructifs, véritable esquisse de la France en 1815 aux points de vue administratif, politique et social. Parmi les plus remarquables de ces écrits se trouve un rapport de Colchen à Fouché sur le Centre. Voici ce document in-extenso: c’est un tableau consciencieux, inspiré par une réalité prochaine, et où tes petits faits sont habilement mêlés à des considérations générales.

Emile LE GALLO.

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Bourges, le 20 mai 1815.

Le Commissaire extraordinaire de l’Empereur dans la 21ème division militaire à Son Excellence le Ministre de la Police.

Monseigneur,

J’exerçais les fonctions de commissaire extraordinaire dans la 20ème division militaire lorsque le 29 avril j’ai été prévenu que ma destination était changée et que ma nouvelle mission était pour la 21ème division. Je m’y suis rendu aussitôt. J’ai parcouru les six départements qui la composent, je m’occupe en ce moment du compte que j’ai à rendre de mes opérations aux Ministres de Sa Majesté, chacun en ce qui les concerne. Celui que j’ai à rendre à Votre Excellence est l’objet de cette lettre.

Haute-Vienne. -Le département de la Haute-Vienne est en général animé d’un bon esprit, le peuple y comprend ses intérêts: aussi les nobles et les prêtres n’ont aucune influence sur lui. Au nom de l’Empereur, il obéit. Il, se prête à toutes les mesures qu’exigent les circonstances, non par résignation, mais avec empressement, avec joie. Celte disposition du peuple en impose aux ennemis du gouvernement impérial. Ce n’est plus ouvertement qu’ils manifestent tous leurs coupables vœux; ils ne se présentent plus aux regards du peuple, ils vivent isolés, et si quelques-uns manœuvrent encore, c’est dans le secret et l’ombre. Je ne dois pas laisser ignorer à Votre Excellence qu’une partie de la magistrature de Limoges s’est livrée avec éclat à la cause des Bourbons. Mais ce qui ne la surprendra pas moins, c’est d’apprendre que les Bourbonistes comptent de nombreux et zélés partisans dans les négociants et marchands de cette ville. Usant des pouvoirs qui m’ont été conférés, j’ai écarté des places civiles et administratives tous ceux dont les opinions ‘étaient pas bien prononcées en faveur du gouvernement.

Creuse. - Le peuple du département de la Creuse est sans doute attaché au nouvel ordre de choses, mais son attachement ne se manifeste pas avec autant d’éclat que dans la Haute- Vienne, soit parce que la population mâle du pays, composée de maçons, de tailleurs de pierres, est presque entièrement absente et disséminée sur toute la surface de la France et qu’il ne reste guère dans le département que des vieillards, des femmes et des enfants, soit parce qu’une foule de prétendus nobles et de fonctionnaires publics, qui font cause commune avec les partisans du gouvernement royal, y ont conservé leur ancien ascendant et le compriment. Dans les six départements de la division il n’en est aucun qui présente autant de réformes à faire parmi les fonctionnaires de toutes classes.

Allier.- .l’ai trouvé toutes les autorités du département de l’Allier dans un très mauvais sens. Des royalistes effrénés occupaient toutes les places, les amis du gouvernement n’osaient professer ni même manifester lents opinions en faveur de l’Empereur sous peine d’être taxés de jacobinisme. Dans les campagnes comme dans les villes, le peuple, sans énergie, se soumettait à l’influence des ennemis de l’ordre de choses actuel. Le seul arrondissement de Montluçon résistait à cette influence, grâce à la bonne direction qu’il avait reçue du sous-préfet qui l’administrait, le sieur Amelot. Aussi le rappel des anciens militaires n’avait-il produit aucun ou presque aucun résultat. La garde nationale était aux ordres des noble et commandée par eux, et l’on ne s’occupait pas de la réorganiser. Enfin, en entrant dans ce département, on pouvait se croire encore sous le gouvernement de Louis XVIII, On voyait au Conseil de préfecture un des membres se qualifiant de Receveur général des domaines et bois du prince de Condé. Ou voyait dans le maire de Moulins un homme qui, autrefois par état, aujourd’hui par sentiment, était attaché aux Bourbons. On entendait chez lui des gens dire : « Quand notre année aura mis une fois e pied sur le territoire de France nous verrons ». Je me suis empressé de réorganiser les autorités le mieux qu’il a clé possible. J’ai ordonné la fermeture à Moulins d’un club dit le Cabinet littéraire, qui était le rendez-vous et le quartier général des ennemis du gouvernement, j’ai défendu en même temps toute réunion qui n’aurait pas été préalablement autorisée par le préfet du département. J’ai destitué le commissaire de police de Moulins et l’ai remplacé par un homme dont l’intelligence, le zèle et le patriotisme sont bien constatés, le sieur Delacroix. J’ai également destitué celui de Montluçon; son successeur est le sieur Finition, qui m’a été désigné d’une manière aussi favorable que le sieur Delacroix.

Nièvre.- J’arrive à un département qui présente un contraste frappant avec celui de l’Allier. Partout ici retentit le nom de l’Empereur, et ce nom ne se prononce pas sans exciter l’enthousiasme, sans produire le désir de le seconder par tous les moyens, par tous les sacrifices nécessaires. La Nièvre n’a que 210.000  âmes de population cl le recensement a déjà produit 1.500 hommes à l’armée. La garde nationale se réorganise avec activité et ses grenadiers s’apprêtent à marcher. Il se prépare des corps de partisans, on s’y occupe d’une Fédération. Enfin  les contributions s’y payent avec la plus grande exactitude. Cependant, ici connue ailleurs, on rencontre encore des ennemis du gouvernement. Ils formaient à Nevers une réunion dite la Société du château, cette réunion inquiétait les patriotes. Je l’ai dissoute et ordonné que les salles de ce château soient fermées. J’ai pris ce parti, je l’avoue, moins excité par le danger que pouvait présenter ce rassemblement pour la chose publique que pour les inconvénients auxquels s’exposaient ceux qui en faisaient partie. Les habitants de Nevers sont très ardents, parmi eux se trouvent quelques hommes dont l’exaltation pourrait conduire le peuple à des excès condamnables. Du nombre de ces hommes est un ancien commissaire de police, habile, audacieux, actif malgré son âge déjà avancé, son nom est M. Guyon. J’avais jugé convenable de l’écarter de Nevers et l’avais, en conséquence, nommé commissaire à Cosne, mais il a refusé de s’y rendre. J’ai nommé pour remplir les fonctions de cette place à Nevers un homme dont le choix a généralement plu aux habitants, c’est le fils de M. Noël Pointe, ex-conventionnel ; il joint au dévouement le plus prononcé pour le gouvernement des moyens et des formes qui supposent une éducation soignée. J’ai placé à Cosne, en remplacement du sieur Guyon, le sieur Barberaud, ancien capitaine de cavalerie, officier de la garde nationale, homme dont la garantie est dans ses services, dans sa moralité et dans le zèle qu’il a constamment montré dans diverses fonctions qu’il a remplies depuis qu’il est retiré du service. Indre. — Je passe au département de l’Indre. Ce département présente peu de nobles, et il est le seul dans la 21ème  division où les piètres marchent dans le sens du gouvernement. Les habitants sont portés pour le nouvel ordre de choses, mais ils ne montrent pas cet élan qui distingue les habitants de la Nièvre, ils ne vont pas d’eux-mêmes, ils se laissent conduire, ils obéissent. Il résulte de celte disposition d’esprit que c’est avec quelque lenteur (pie s’exécutent les lois et les mesures que commandent les circonstances. Ce département est dans une bonne direction, mais il faut que les fonctionnaires publics s’y montrent zélés et actifs. J’en ai remarqué quelques-uns dont l’indolence et l’extrême négligence dans l’exercice de leurs fonctions m’ont forcé de prononcer ou de provoquer la destitution. Un inconvénient préjudiciable à ce qu’on appelle les petits départements, c’est d’être affectés au noviciat (les fonctionnaires appartenant aux différents services publics, ou, ce qui est encore pis, d’être le partage de ces fonctionnaires condamnés, par la faiblesse de leurs moyens, à rester au dernier rang.

Cher.- Le département du Cher était le domaine des prêtres et des nobles. Ils y exerçaient un grand empire. Ils y ont conservé une  partie de leur ancien ascendant. Les autorités leur étaient soumises, et elles font encore aujourd’hui de vains efforts pour se soustraire à leur influence. Ces ennemis du gouvernement, répandus dans toutes les parties du département et appelant de leurs vœux l’ennemi eu France, persuadant au peuple que le gouvernement impérial ne tiendrait pas, que les Bourbons ne tarderont pas à rentrer environnés de toutes les forces des puissances coalisées, il s’alarme, il s’intimide. Par suite de leurs suggestions, les anciens militaires répugnent à rejoindre, et les gardes nationaux se montrent peu disposés à répondre à l’appel qui leur est fait. L’action du gouvernement n’est pas seulement entravée par leurs manœuvres, elle l’est encore par l’inertie de la plupart des maires qui, prévoyant leur changement prochain, laissent à leurs successeurs le soin de proclamer les actes de l’autorité et d’exécuter les ordres qu’ils reçoivent. Le nouveau préfet de ce département emploie tous les moyens qui sont en son pouvoir pour détruire les mauvaises impressions qu’ont reçues les habitants, pour stimuler leur zèle et les amener à l’exécution des mesures ordonnées par le gouvernement. Il y a lieu de croire que ses efforts obtiendront du succès, surtout s’il parvient à exciter le zèle des autorités secondaires qui, lors même qu’elles sont favorablement disposées, marchent avec une lenteur révoltante.

Dans le nombre des fonctionnaires au remplacement desquels il m’a paru nécessaire de pourvoir est le sieur Boyer, commissaire de police à Bourges. Sur la demande du nouveau maire et des autorités locales, je lui ai donné [unir successeur le sieur Bertrand-Gagnave. Après l’exposé que je viens de présenter à Votre Excellence, il ne me reste plus qu’à l’informer que dans aucun des six départements de la  21ème division les nobles ne se sont présentés pour concourir aux opérations des collèges électoraux. Par là, ils ont constaté leur opposition au gouvernement et justifié d’avance les mesures que la prudence pourrait suggérer à leur égard, et toutes celles que pourraient commander les circonstances.

J’avais annoncé à Votre Excellence, lorsque j’exerçais mes fonctions dans la 20ème  division, que je lui adresserais pour chaque département la liste des électeurs à surveiller à Paris. Je me persuade que mou successeur, le baron Marchant, aura donné suite à l’envoi de ces listes, à moins qu’il n’ait eu lieu de s’apercevoir, comme je m’en suis aperçu dans la 21ème division, que les opposants au gouvernement n’étaient nullement dans l’intention de se rendre à Paris pour assister au Champ de Mai.

Agréez, etc.

Le comte COLCHEN. »

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.493-499)

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