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( 21 octobre, 2019 )

Patriotes ou mercenaires ?

Les légions polonaises au service de la France (1797-1807)

L’échec de l’insurrection de Kosciuszko (1794) et le troisième partage de la Pologne, effectué une année plus tard par la Russie, l’Autriche et la Prusse, provoquèrent l’émigration des dirigeants de l’insurrection et de militaires polonais. Paris devint alors le centre d’attraction d’une grande majorité de ces émigrés qui, divisés en factions, se disputèrent les faveurs du Directoire. La majorité rêvait d’une force militaire capable de recommencer la lutte pour l’indépendance. Les légions polonaises au service de la France (1797-1807) marquèrent le commencement du phénomène de service massif des soldats polonais sous les drapeaux étrangers.

 « L’espoir nous rallie »

La « Députation polonaise », radicale et républicaine, croyait au mouvement indépendantiste national et, suivant l’exemple français, prônait l’égalité ainsi que la liberté des paysans. Le soutien français lui semblait important mais non primordial. Les modérés, exclus de cette « Députation », s’assemblèrent en une « Agence » puis dans une organisation désignée sous le nom de : « Émigrés polonais ». Ces partisans de la Constitution du 3 mai 1791, concentrés autour de l’ancien envoyé polonais auprès dela Républiquefrançaise, Franciszek Barss, de Jozef Wybicki et du général Jozef Wielhorski, voyaient la future Pologne comme une monarchie constitutionnelle introduisant progressivement des changements sociaux. Mais ils considéraient que des préparatifs pour une insurrection dans leur pays, occupé, étaient prématurés.

Les deux factions s’opposaient farouchement, cependant elles s’accordaient sur la nécessité de créer une force militaire polonaise en exil. Les tentatives des radicaux pour organiser les unités polonaises à la frontière de l’Autriche, de la Turquie et à Venise ayant échoué, les démarches similaires des « ÉmiPatriotes ou mercenaires ? dans HORS-SERIE Légion-243x300grés polonais » auprès du Directoire connurent le même résultat, car non seulement le gouvernement français craignait d’inciter les Russes à la guerre contre la France mais, aussi, car l’entrée d’étrangers dans l’armée républicaine était interdite par la Constitution de 1795. Avec l’arrivée à Paris (fin septembre 1796), sur la demande de Wybicki, de Jan Henryk Dabrowski, ancien officier de la garde saxonne et général polonais, qui s’était couvert de gloire contre les Prussiens, « l’espoir changea de camp, le combat changea d’âme ». Dans l’espoir d’une alliance antirusse entre la Prusse et la France, Dabrowski avait mené des pourparlers à Berlin sondant la possibilité de créer des troupes polonaises. Finalement, ce projet ne fût finalisé qu’en France. Car si le gouvernement craignait des complications diplomatiques, il voyait l’utilité que pouvaient apporter les Polonais pour lutter contre l’Autriche en Italie. Dabrowski fut donc envoyé au glorieux commandant de l’armée d’Italie, le général Bonaparte, qui connaissait déjà un peu les affaires polonaises grâce à son aide de camp Jozef Sulkowski, par ailleurs opposé à l’idée des légions.

Dabrowski proposa d’organiser ces unités avec des officiers de l’armée polonaise, licenciés après 1795, des immigrés des terres polonaises et de combler les rangs avec des milliers de recrues de Galicie au service de l’Autriche en Italie et faites prisonnières par les Français. Le général comptait sur la création de ces formations pour inciter les Polonais restés sous les drapeaux autrichiens à déserter. Convaincu par ses arguments, Bonaparte donna son accord et le 9 janvier 1797, le général polonais signait une convention avec le gouvernement lombard en vertu de laquelle étaient créées les légions polonaises auxiliaires auprès de la Républiquede Lombardie, alliée de la France. Le 20 janvier, leur chef invitait ses compatriotes à le rejoindre dans un appel rédigé à Milan en quatre langues : « Polonais ! L’espoir nous rallie ! La France triomphe, elle combat pour la cause des nations ; tâchons d’affaiblir ses ennemis ; elle nous accorde un asile, attendons de meilleures destinées pour notre pays. Rangeons-nous sous ses drapeaux, ils sont ceux de l’honneur et de la victoire ! Des légions polonaises se forment en Italie, sur cette terre jadis le sanctuaire de la liberté ; déjà, des officiers et des soldats, compagnons de nos travaux et de votre courage, sont avec moi ; des bataillons s’organisent ! Venez, compagnons, jetez les armes qu’on vous a forcé de porter ! Combattons pour la cause commune des nations, pour la liberté, sous le vaillant général Bonaparte, vainqueur d’Italie ! Les trophées de la République française sont notre unique espérance ; c’est par elle, c’est par ses alliés que nous reverrons peut-être avec joie ces foyers chéris que nous avons abandonnés avec des larmes ! »

La création des légions apparaissait utile à tous les partis : Bonaparte gagnait quelques milliers de soldats pour combattre les Autrichiens et les partisans italiens ;la République lombarde gagnait, quant à elle, des défenseurs sans prendre le risque d’armer son propre peuple et les émigrés polonais, l’espoir d’un avenir meilleur .

 Gloire et déclin.

 Les luttes des factions au sein de l’émigration n’épargnaient point le créateur des légions souvent calomnié auprès du Directoire par ses rivaux politiques et militaires. Outre des allusions à son passé (irrégularités financières, servilité à l’égard des Russes pendant la réduction de l’armée en 1792) et à son esprit prétendument « germanique », après 21 années passées au service de la Saxe, l’opposition critiquait le fait de faire mourir inutilement des compatriotes pour le service d’un pays étranger. « À l’époque et aux temps des trahisons où nous vivons il se peut qu’un homme le plus vertueux mais inconscient prenne également Dabrowski pour traître »– par ces mots Wybicki consolait son ami dans une lettre de 1799. Malgré ses désillusions, Dabrowski restait fidèle à sa devise, formulée à l’époque du déclin des légions : « Persévérer ! Les événements peuvent produire un changement favorable ! »

 Le général organisa d’abord ses premiers 6 000 hommes en six bataillons d’infanterie homogènes (avec trois compagnies d’artillerie) divisés en deux légions. Selon Jan Pachonski, après la réorganisation effectuée en mai 1797 par Bonaparte, « la légion polonaise dans son ensemble, se distinguait du modèle des demi-brigades françaises par un état-major élargi, par l’augmentation de l’effectif dans les compagnies de grenadiers, de 83 à 123 soldats, par l’adjonction d’une compagnie supplémentaire de tirailleurs qui n’existait pas dans les formations françaises. En raison du manque constant d’officiers [la plus grande vague de candidats n’arriva en Italie qu’en été], des compagnies doubles étaient formées avec un seul corps d’officiers pour les deux compagnies ».

 Les premières, et rares, opérations des Polonais, en mars-avril 1797, consistaient principalement à soutenir les républicains sur le territoire de Vénétie ; la 2e légion, quant à elle, fut incorporée à la garnison de Mantoue qui préparait une attaque sur le territoire autrichien. L’armistice de Leoben et la paix signée à Campoformio (17-18 octobre 1797) scellèrent tout espoir d’offensive victorieuse vers la Galicie occupée par l’Autriche. Se posait alors pour la première fois la question du devenir des formations polonaises.

 La création de la Républiquecisalpine à la place dela Républiquelombarde compliqua les projets de Dabrowski, qui sauva tout de même la situation en signant une nouvelle convention, le 17 novembre 1797, avec les seules autorités françaises. Ces dernières maintinrent donc un corps polonais auxiliaire. Craignant l’attitude des Polonais en cas de conflit avec la France et préférant les incorporer directement à son armée,  le corps législatif cisalpin n’approuva pas, quant à lui, cette convention. Au début de l’année 1799, l’effectif du corps polonais auxiliaire monta à plus de 8 200 soldats, grâce à l’adjonction d’une cavalerie (un régiment de lanciers fut créé), à l’augmentation de l’artillerie ainsi qu’à la formation d’une quatrième compagnie dans chaque bataillon.

 La 1re légion du général Kniaziewicz participa à la libération de Latium. Le 3 mai 1798, elle entra à Rome et combattit les ennemis dela République romaine (surtout les partisans paysans) et l’invasion napolitaine (entre autres dans les batailles de Magliano, Otricoli, Civitacastellana, Calvi, Ferentino, Frosinone et Terracina). Le fait d’armes le plus célèbre restait la prise de la forteresse maritime de Gaëta. Le commandant en chef, le général Championnet, rendit honneur aux soldats de Kniaziewicz en chargeant celui-ci de remettre le 8 mars 1799 au Directoire les 33 drapeaux pris à l’ennemi.

 L’année 1799 se révéla désastreuse pour les Polonais. Dans les batailles de Magnano et de Legnano, la 2e légion perdit son chef, le général Rymkiewicz et 1 750 hommes. Les 1 500 rescapés (dont 300 artilleurs) furent envoyés à Mantoue, considérée comme une forteresse déjà perdue. Au moment de la capitulation, le général Foissac-Latour signa « l’article additionnel concernant les déserteurs » en livrant ainsi ses subordonnés polonais (à l’exception des officiers) aux Autrichiens. Cet acte déloyal choqua profondément le corps polonais, déjà persuadé d’être la « chaire à canon » négligée par les Français. À l’instar du colonel Kosinski (fait prisonnier à Mantoue), les légionnaires condamnaient cet « article inconnu au conseil de guerre extraordinaire, indigne de la grandeur de la nation française, honteux pour toute la garnison, contraire à sa réputation et à ses lumières, si pénible et douloureux pour tous les Polonais qui en sont les victimes… article dont les Autrichiens n’ont pas manqué d’abuser en arrachant les armes des soldats polonais au titre de déserteurs, indistinctement tels ou non, en déchirant un de leurs drapeaux et en comblant tous les officiers d’injures et d’insultes les plus ignominieuses ».

 La 1re légion, désormais sous les ordres de Dabrowski, fut presque anéantie par les Russes entre les 17 et 19 juin à la bataille de Trebbia. Il fallut toute la détermination du général pour épargner les restes de ses troupes qui participèrent encore à la défense dela République ligurienne. Après les batailles de Novi et de Bosco, les survivants (975 sur 1 800) prirent part à la défense de Gênes. Les défaites militaires de la France et la vaillance des troupes polonaises changèrent l’attitude du Directoire à l’égard de ces légions. Avec le soutien de Kosciuszko, le 8 septembre 1799, une « légion du Danube » fut créée et placée sous le commandement du général Kniaziewicz . Il n’était plus question de convention mais les 6 000 légionnaires portant les uniformes polonais devaient avoir une discipline, des promotions et une solde égales à celles des Français .

 La prise de pouvoir de Bonaparte semblait assurer le futur des formations polonaises. Ainsi, la France décida de prendre en charge la légion de Dabrowski qui fut réorganisée près de Marseille. La légion de Kniaziewicz, dont le siège fut successivement Phalsbourg, Metz, Strasbourg et Ulm, et qui comptait en 1800 plus de 5 000 fantassins et 950 cavaliers, prit part à la campagne de Francfort (été 1800) et se distingua à Hohenlinden (3 décembre) en prenant 3 500 prisonniers. Le général Decaen, qui passa dans les rangs polonais au matin de la bataille se souvenait « de l’ardeur que manifestaient les officiers et les soldats. Ne parlant pas leur langue, je leur exprimais par mes regards que je comptais sur leur valeur, et que bientôt ils allaient avoir l’occasion d’en donner les preuves » .

 L’espoir de voir le sort polonais tranché par la France victorieuse fut déçu par la paix de Lunéville (9 février 1801), où la France et l’Autriche s’engagèrent mutuellement à ne pas soutenir « les ennemis intérieurs ». Cela sonna le glas des légions (15 200 hommes dont 12 000 sous les armes) et de nombreux officiers polonais, y compris Kniaziewicz, donnèrent leur démission de façon éclatante. Les soldats, surtout ceux de la légion du Danube, désertaient massivement. Au cours de l’année 1801, le nombre de légionnaires, tous concentrés en Italie, n’était plus que de 10 700. Le Premier consul décida d’en faire trois demi-brigades, placées au service de la France mais à la solde de la République cisalpine (Italienne) et du Royaume d’Étrurie. Le 21 janvier 1802, l’inspectorat général polonais avec Dabrowski à sa tête, chargé des questions administratives et de l’instruction, ainsi que la 1re et la 2e demi-brigades (formées à partir de la légion d’Italie) et le régiment de lanciers passèrent à la solde de l’Italie. La totalité de ces forces dont l’uniforme et le commandement devaient être polonais était de 8 366 hommes et de 1 000 chevaux.

 Soldats et officiers.

 Jusqu’en 1807, le nombre de soldats (à 65 % des paysans) atteignit, selon Jan Pachonski, 33 000 dont 18 000 périrent ou restèrent à l’étranger. Il faut ajouter 3 000 déserteurs, 2 000 émigrés, et 1 000 hommes partis dela Pologneoccupée aux 27 000 prisonniers de guerre de l’armée autrichienne (1797-1800), russe (1799) ou prussienne (1806).

 Depuis deux siècles la légende nationale idéalisait les légionnaires, présentés comme des volontaires patriotes provenant de toutes les couches de la société. Dariusz Nawrot remarque que les mémoires des anciens légionnaires « répètent les informations sur l’arrivée de nombreux volontaires venant du pays ce qui légitimait la vision des Légions comme une force nationale. Nous n’y trouvons nullement des lamentations sur le petit afflux de volontaires mais leur nombre non plus. La mise en valeur du rôle des volontaires dans la création des Légions servait aux auteurs des mémoires à justifier le motif idéologique de leur propre service et à souligner le dévouement des légionnaires. Et pourtant ils se contredisent en évoquant l’enrôlement massif des prisonniers de guerre autrichiens d’origine polonaise ».

 Les témoignages soulignant l’enthousiasme des Polonais pour leur service en uniforme national ne décrivent qu’une partie de la réalité. Non seulement la conscience nationale des paysans de Galicie n’était pas assez développée pour les pousser à s’engager dans les légions (et que dire des Ruthènes enrôlés avec des Polonais ?) mais plus d’un Tchèque, Hongrois, Croate ou Allemand profita du recrutement pour échapper à la misère des camps de prisonniers. Waclaw Tokarz rappelait qu’après l’enrôlement les soldats polonais « se considéraient encore longtemps comme  des « hommes de l’empereur d’Autriche »   et regardaient avec méfiance leurs nouveaux officiers qu’ils traitaient « d’étrangers de Varsovie » ; ils menaçaient même de reprendre leur ancien service qui à cette époque avait déjà assez bien assimilé nos paysans ». Parmi les nouveaux légionnaires, il y avait bien sûr des aventuriers qui « voulaient changer de vie et cherchaient parfois une possibilité de déserter sur la route menant au dépôt ». Par ailleurs, la discipline dans les légions restait peu stricte même après l’introduction des articles militaires français en 1798. Dans la première période, Dabrowski, qui tenait à augmenter le nombre de légionnaires pour renforcer sa position, craignait qu’une discipline trop sévère ne rebutât les nouvelles recrues.

 Les officiers supérieurs de l’ancienne armée polonaise – à cause de leur âge, leurs familles, leurs biens ou leur hostilité à la révolution – ne vinrent pas en Italie. Selon Jaroslaw Czubaty, 13 des 63 généraux qui avaient servi Kosciuszko quittèrent le pays mais seuls Kniaziewicz, Niemojewski, Wielhorski et Wojczynski suivirent Dabrowski, ce qui ne constitue que 8,2 % du groupe. Parmi ces cinq « anciens », seul Dabrowski allait rester au service jusqu’à la  dissolution des légions. Jozef Zajaczek fit une belle carrière « française » et devint général de division (1802). Le manque de généraux fut partiellement compensé par le concours des officiers de talent pour qui le service en exil allait devenir un tremplin. Amilkar Kosinski, Michal Sokolnicki et Jean Henri Wollodkowicz reçurent leurs épaulettes de général avant 1804. Wollod servit même dans l’armée française.

 Les officiers (environ 1 200 dans les formations d’Italie et la légion du Danube) étaient tous volontaires et Polonais, à l’exception de 70 étrangers dont 49 Français . Dabrowski misait sur leur esprit national, car il ne pouvait pas leur garantir de carrière. Dans les années 1797-1798, l’état des formations polonaises prévoyait au maximum 311 officiers dont 65 hors cadre. En janvier 1797, leur chef espérait « que le patriotisme de nos officiers les fera venir ici non pour obtenir des promotions mais pour leur perfectionnement, pour qu’ils puissent, plût à Dieu, servir ensuite profitablement leur Patrie ». Homme lucide, il ajoutait : « Il serait préférable de voir arriver surtout ceux qui n’ont pas grand chose à perdre chez eux. »Les officiers formaient un groupe prêt au sacrifice (environ 900 périrent), mais souvent divisé par des luttes pour les promotions et les commandements. Cela ne pouvait être autrement puisque, surtout après la crise de 1799, les officiers « étaient de caractère très varié : parfois d’une grande, remarquable valeur militaire et morale, parfois aventuriers, intrigants et rebelles, hommes majoritairement positifs et faciles à conduire pendant la bataille mais à surveiller de près et nécessitant une instruction pendant le service et les déplacements ».

 Contrairement à l’armée de Pologne-Lituanie mais conformément à l’esprit révolutionnaire et à celui de l’insurrection de 1794, les grades d’officier étaient accessibles aux roturiers. Dans un premier temps, les légions recrutaient des officiers parmi les militaires émigrés présents en France ou en Italie du Nord en attendant l’arrivée des volontaires du pays. Dans ces deux groupes dominaient les anciens officiers de carrière, souvent promus aux grades supérieurs pendant l’insurrection de Kosciuszko. La stabilisation progressive des effectifs puis, la guerre, permirent de vérifer la qualité de ces officiers. Dabrowski et Kniaziewicz essayèrent de promouvoir les plus aptes aux différents échelons hiérarchiques et de se séparer des officiers trop faibles ou sans autorité. Il est vrai que la commission établie par Dabrowski pour examiner les futurs officiers se heurta à l’arbitraire du chef des légions, méfiant à l’égard des promotions datant de 1794 et peu enthousiaste pour  promouvoir les sous-officiers « issus du rang ». Après la réorganisation de 1801, il leurs préférait les jeunes venants du pays et instruits pendant quelque temps comme sous-officiers. La synergie entre tous ces courants produisit un corps d’officiers composé à 83 % de nobles (80 % issus de la moyenne et petite noblesse), à 14 % de bourgeois chrétiens (venant surtout de Varsovie) à 1 % de bourgeois juifs. 1,5 % des officiers était d’origine paysanne. Plus d’un tiers (34 %) avaient moins de 25 ans et seuls 8 % en avaient plus de 40.

Dabrowski, inquiet de conserver son autonomie, basa la formation et l’entraînement du soldat sur le règlement polonais adapté par le général Wielhorski. Le règlement français de 1791 ne fut introduit qu’en 1802 et uniquement dans l’infanterie. En revanche, le service se faisait dès 1797 selon les règles françaises adaptées pour les légions polonaises ; une commission spéciale fut chargée des adaptations. Les punitions corporelles utilisées dans l’ancienne armée polonaise avaient été supprimées et la peine de mort n’était appliquée que pour les crimes les plus graves. Pour Dabrowski, la devise « tous les hommes libres sont frères », inscrite en italien sur les épaulettes des légionnaires devait symboliser le changement d’attitude des officiers à l’égard des soldats, non plus paysans corvéables en uniforme, indifférents à la cause nationale mais compagnons d’armes et futurs citoyens de leur patrie. L’éducation (patriotique et pratique y compris l’alphabétisation) des troupiers et des futurs sous-officiers, pendant les longues périodes d’inaction, aida à former un esprit de corps particulier. Jusqu’en 1802, le nombre de désertions restait relativement faible.

 Les tentatives pour mettre sur pied une école régulière d’officiers ayant échoué, les chefs des légions organisaient des cours de perfectionnement et encourageaient l’auto-instruction. Dabrowski, lui même propriétaire d’une collection de cartes et d’une bibliothèque importante, favorisait le travail intellectuel de ses meilleurs officiers. La bonne préparation théorique combinée avec des expériences de guerre variées (ennemis russes, autrichiens, napolitains et partisans) produisit un type d’officier valeureux et doté d’un esprit d’initiative. Le caractère limité des opérations confiées aux troupes polonaises ne permit pas pourtant de mieux préparer les officiers d’état-major .

 Concentrés en Italie et frustrés, les Polonais commencèrent à poser des problèmes et leurs contacts avec l’opposition antifrançaise italienne ne purent qu’accélérer la décision du Premier consul. Après son refus de servir sous les ordres du roi d’Étrurie, la 3e demi-brigade polonaise (ancienne « Danube ») fut « en récompense de sa vaillance » transformée en 113e demi-brigade française et envoyée à Saint-Domingue (mai 1802) pour mater l’insurrection des esclaves noirs. En février 1803, elle fut rejointe par la 2e (114e) demi-brigade, également passée à la solde de la France. Sur les 6 000 légionnaires débarqués à Saint-Domingue, 4 000 périrent au combat ou de maladie ; la moitié des 1 000 prisonniers de guerre polonais fut incorporée de force au 63e régiment étranger de l’armée anglaise, et le reste alla végéter sur les pontons, parfois jusqu’en 1815. Dans la partie espagnole de l’île, les derniers Polonais luttèrent jusqu’en 1809. Plus de 450 anciens légionnaires s’établirent à Saint-Domingue, à Cuba ou aux États-Unis. Seuls 340 Polonais revinrent en Europe.

 Dernières formations.

 En 1803, les rescapés de l’épopée légionnaire : la 115e demi-brigade du général Grabinski et le régiment de lanciers de Rozniecki firent partie du corps d’occupation en Apulie. Deux ans plus tard, après la création du royaume d’Italie environ 4 700 Polonais passèrent automatiquement à son service, et participèrent à l’opération contre le corps du prince de Rohan (Castel Franco, le 24 novembre) et à la prise de Naples et de Caserte (février 1806). Au cours des combats en Calabre (Campo Tenesco, le 9 mars), les fantassins polonais protégeaient le littoral contre les tentatives de débarquement de l’armée anglo-sicilienne ; les lanciers de Rozniecki assuraient la liaison avec Rome et surveillaient la côte entre Terracine et Ostia.  Le nouveau roi de Naples, Joseph Bonaparte qui, entre autres tâches confia aux Polonais l’instruction de sa jeune armée les reprit à son service en juillet 1806. Entre-temps Grabinski perdit 350 hommes à la malheureuse bataille de Maida (4 juillet) livrée contre le débarquement anglais ; la révolte en Calabre coûta la vie aux 650 Polonais.

Les survivants avec Grabinski à leur tête, devaient constituer les cadres de la légion polono-italienne, créée par le décret de Napoléon le 5 avril 1807. Ces 9 200 hommes répartis en six bataillons d’infanterie et un régiment de lanciers, organisés en Silésie, devaient être envoyés en Espagne sous le nom de «  légion dela Vistule » (1808). Dabrowski, séparé de ses soldats dès 1803 et dessaisi du commandement, fut néanmoins nommé inspecteur général de la cavalerie italienne. Décoré de la croix de commandeur de la Légion d’honneur, il fit partie de la délégation italienne au sacre de Napoléon. Pendant la guerre contre les Bourbons (1806), il commanda une division de dragons et termina sa carrière en Italie comme gouverneur de la province de Trois Abruzzes.

Malgré toutes ces déceptions, la majorité des anciens légionnaires ne cessait de voir en la France le seul allié naturel dont les conflits avec l’Autriche, la Prusse et la Russie permettaient d’espérer un changement radical dans le rapport de forces en Europe. Le concours de ces vétérans devait s’avérer indispensable à l’issue de la campagne de Prusse qui, fin 1806, conduisit la Grande Armée sur le sol de l’ancienne Pologne. Ainsi, Napoléon se décida à utiliser la carte polonaise qui lui tombait sous la main ce qu’il n’aurait certainement fait si la Prusse avait demandé la paix au lendemain d’Iéna. Endossant le costume du vertueux protecteur de la cause polonaise, Napoléon convoqua on octobre 1806, à Berlin, Dabrowski et Wybicki. Il en résulta leur proclamation du 3 novembre qui annonçait l’entrée en Pologne de « Napoléon le Grand, l’invincible ».

 Le bilan.

 Le bilan politique des légions est morose, sans oublier que les Polonais ne pouvaient que subir les événements. Dans le domaine militaire, l’aspect quantitatif (30 000 soldats en 10 ans) n’est pas forcément déterminant, mais il en va tout autrement de l’aspect qualitatif. La préparation d’un groupe considérable à la guerre moderne  devait s’avérer très importante. Comme écrit Pachonski « profitant de l’expérience des années 1792-1794, les Légions purent fondre l’héritage polonais avec les acquis de la Révolution française ».

Selon Czubaty, plus de la moitié des 51généraux polonais nommés entre1797 et1814 (dont 48 après 1806) avaient connu les légions ; 15restèrent au service jusqu’à leur dissolution. « Pour la plupart, ils étaient jeunes et leur attachement à la cause des Légions résultait de leur patriotisme. Très souvent, ils n’avaient aucune raison pour retourner au pays occupé n’y ayant ni de terres ni de perspective d’une carrière militaire. Contrairement aux généraux nommés par Stanislas Auguste Poniatowski, ils ne percevaient pas forcement le service dans les Légions comme une « dégradation » volontaire dans la hiérarchie militaire. »

Dans l’armée du duché de Varsovie (1807-1814), les vétérans des campagnes d’Italie constituaient un groupe influent et aguerri dans les intrigues. Leur expérience les mettant en bonne position certaines carrières furent rapides : parmi 24 anciens légionnaires nommés généraux avant la chute de l’Empire seuls 6 avaient été colonels en 1807. Deux (Dabrowski et Zajaczek) sur trois divisionnaires du 5e corps de la Grande Armée, créé à la veille de la campagne de Russie, avaient servi la France avant 1806 ainsi que le général Paszkowski, qui remplaça Zajaczek blessé. Le chef de l’état-major, le général de division Fiszer (tué à Vinkovo), avait été colonel dans la légion du Danube.

Au total, l’armée du duché et les formations polonaises prises à sa solde par Napoléon comptaient neuf généraux de division « légionnaires » ainsi que 23 brigadiers, 41 colonels, 51 lieutenant-colonels, 26 chefs de bataillon (escadron), 22 officiers supérieurs dans l’administration de la Guerre ou de la Santé et 164 officiers de ligne subalternes. Minoritaires parmi les officiers du duché mais bien placés et assez solidaires, ils prirent une part décisive dans l’instruction (Fiszer étant inspecteur-général de l’infanterie et Rozniecki de la cavalerie) et dans la démocratisation de la jeune armée. En 1807, Dabrowski menaça de démissionner pour combattre la réintroduction de l’ancien code de discipline militaire polonais permettant des punitions corporelles.

Pendant deux siècles, le souvenir des légions encouragea les patriotes qui – au risque de mériter l’appellation de mercenaires – mettaient sur pied les unités nationales au service étranger (Portugal en 1828-1834, Hongrie et Rome en 1848, Turquie en 1855, Autriche et Russie en 1914). Pour eux, les paroles de la Mazurka de Dabrowski (1797) : « La Pologne n’est pas morte, puisque nous vivons. Ce que nous a pris la force étrangère, nous le reprendrons par le glaive » ne perdaient pas leur sens.

En même temps, l’affaire de Saint-Domingue laissa un sentiment d’amertume dans la mémoire collective polonaise qui accusait (à tort) Napoléon d’envoyer ses frères d’armes fidèles à une mort certaine. Elle servait d’exemple pour tous ceux (y compris les communistes après Yalta) qui s’opposaient à l’idée de former des troupes polonaises auprès des puissances étrangères nécessairement cyniques. Le premier fut Kosciuszko qui, déjà, après Lunéville, renonça à toute coopération avec Bonaparte.

 Après 1918, la Pologne indépendante incorpora les légions à son panthéon et, en 1927, adopta leur chant comme hymne national, le seul au monde à nommer Bonaparte.

Source : Andrzej Nieuwazny, « Patriotes ou mercenaires ? », Revue historique des armées, 260/2010: http://rha.revues.org/index7040.html.

 

 

 

 

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( 1 octobre, 2019 )

1814-1815, UN OFFICIER BRITANNIQUE FACE A LA GRANDE-ARMEE : LE LIEUTENANT GEORGE WOODBERRY (1)

Les récits sur l’Épopée et laissés par des témoins anglais et traduits en français sont assez peu nombreux. Ainsi les mémoires de William Lawrence,  ceux d’Alexandre Cavalie-Mercer, ou bien encore le récit de Basil Jackson viennent compléter maigrement cette catégorie. Il faut toutefois leur ajouter le « Journal » de George Woodberry dont nous reproduisons plusieurs passages significatifs. Il est à noter que nous avons respecté les noms de lieux tels que les donne l’auteur.        

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Un militaire observateur.

C’est en 1896 chez Plon que parut pour la première fois, en français le « Journal » du lieutenant George Woodberry. Il semblerait que le traducteur d’alors, Georges Hélie, soit parti directement  du manuscrit en langue anglaise; de plus il n’indique pas qu’il y une publication précédente en anglais. Faut-il en déduire que cette édition est la toute première réalisée ? L’auteur, est né le 13 avril 1792. Il s’engage tout d’abord dans le 10ème régiment d’infanterie, puis au 18ème de hussards. A l’âge de 21 ans il s’embarque avec ce régiment pour le Portugal. Nous sommes le 17 janvier 1813. Georges Hélie dans sa  préface, nous apprend qu’il est blessé à la bataille de Vitoria, le 21 juin 1813. Nous retrouvons Woodberry comme sous lieutenant en 1814 lors de la bataille de Toulouse. Le 18ème hussards se dirige après sur Calais, via Bordeaux et Calais où une partie du régiment regagne l’Angleterre ; George Woodberry se retrouvera l’année suivante encore face à la Grande-Armée : ce sera lors de la campagne de Belgique… Il est présent à Waterloo où, comme l’écrit G. Hélie : « Placé à l’extrême gauche de l’armée anglaise avec toute la cavalerie de Sir H. Vivian, il ne prend part à l’action qu’à la fin de la journée, au moment de l’arrivée de Blücher, ce qui lui permet d’observer et d’en donner une description exacte ».  Les passages qui suivent sont tirés de son « Journal » et permettent de le suivre au cours de son itinéraire.

 

1814, Portugal, Espagne et Pyrénées.

 En route vers le Portugal.

Le 1er janvier 1813, le 18ème de hussards rejoint Portsmouth pour s’embarquer à destination du Portugal : « J’ai fait mes provisions pour la traversée, elles se composent de douze volailles vivantes, deux jambons, trois langues fumées, six pains, trois livres de beurre, deux boisseaux de pommes de terre, trente livres de viande fraîche, deux livres de thé, une livre de café, neuf livres de sucre… » Woodberry ne se laisse pas abattre ! Il y ajoute « trois bouteilles d’eau-de-vie, du lait et six livres de riz pour les puddings. ». Après une traversée au cours de laquelle le mal de mer fut très présent, le navire de Woodberry  arrive en vue de Lisbonne le 30 janvier 1813. Le 3 février, il note que « de nombreux bateaux nous apportaient des fruits, de pain et des comestibles ».

Une existence de garnison plutôt paisible.

A terre notre anglais observe tout : « La basse classe est ici un ramassis de misérables et le confort n’a pas encore pénétré dans la classe moyenne » ; plus loin : « Prix actuels des marchandises à Lisbonne : Œufs, la pièce 1 centime ½ ; beurre la livre 16 centimes ; fromage (très mauvais), la livre 14 centimes ½… » Puis le militaire reprend le dessus : «Luz, 18 février 1813.  Nos rations quotidiennes arrivent tous les matins de Lisbonne et sont délivrées au régiment vers midi » et il ajoute quelques jours plus tard : «  Le régiment s’est mis en marche vers neuf heures pour le Campo Pequeiro pour y être passé en revue avec le 10ème et le 15ème de hussards ». Nous sommes en mars 1813. A l’horizon toujours point de français… Woodberry et ses camarades mènent une vie plutôt facile : dîners, bals, soirée à l’Opéra [de Luz], sans oublier les courses de chevaux. Le 16 mars 1813, le régiment célèbre la Saint-Patrick et l’alcool aidant, Woodberry écrit : « Pas mal de têtes cassées ce soir dans le régiment. Ces gaillards boivent comme des poissons…On en a porté un à l’hôpital plus mort que vif. » Le 1er avril 1813, l’ordre de mouvement du régiment arrive : il se dirigera vers Sacavem, Villafranca, Azambuja pour arriver à Cartaxo. Au cours de son voyage, Woodberry  poursuit ses observations : « Les Portugais s’habillent ici [à Azambuja] suivant la veille mode du pays, ce qui leur va bien mieux que les vêtements anglais, qui font fureur à Lisbonne. » Le 13 avril, il célèbre son 22ème anniversaire : « Je suis décidé à être gai aujourd’hui, car Dieu seul sait si je verrai un autre anniversaire ». Toujours pas d’ennemi en vue, et l’existence se poursuit avec son lot de beuveries entre amis, mais aussi de vols de vin et Woodberry siège quelquefois à la cour martiale militaire. Le 18 mai, à Freixados, Wellington en personne passe ses troupes en revue. En passant devant le 18ème de hussards il déclare : « C’est le plus beau corps de cavalerie que j’aie vu de ma vie, et je n’éprouve aucune hésitation à dire qu’il est sans rival en Europe ». La campagne de 1813 est ouverte. « Gare à vous, Français, nous serons bientôt sur vos talons ! », écrit Woodberry, le lendemain. Le Lieutenant Woodberry apprend que les français  « ont quatre-vingt-dix mille hommes à nous opposer et font tous les efforts possibles  pour défendre le pont qui traverse l’Estouro à Zamora », mais il n’a pas encore l’ombre d’un soldat ennemi…Il faudra attendre le 24 mai : « Dieu merci, nous nous rapprochons des Français : on les voit maintenant à Meiza, en Espagne, à trois milles d’ici [de Fornos]; mais la rivière Douro les protège en nous séparant, autrement, ils ne seraient pas si tranquilles. » Les anglais souffrent du climat : « La chaleur est extrême ; nous devenons tous très bruns et nos lèvres sont si douloureuses que nous pouvons à peine les toucher ».

Les choses sérieuses commencent enfin…

Le 31 mai, à Yeneste, Woodberry peut se réjouir : « Enfin, j’ai vu une escarmouche et c’est une plaisanterie que je goûte assez. La brigade a traversé le gué d’Almandra, soutenue par la 7ème et 8ème division de l’armée et un escadron d’artillerie volante. Nous passâmes à deux heures de la nuit, il faisait très ombre ; l’ennemi ne nous attendait pas de si bon matin, il a donc été surpris et de soixante hommes qui composaient le piquet chargé de garder les hauteurs et le gué, dix au plus ont échappé. L’officier qui les commandait a été trouvé en train de se raser dans sa chambre. Quelques hommes ont fait une vigoureuse résistance et ont été horriblement sabrés et taillés en pièces par nos hussards » Le 2 juin, les anglais se heurtent à l’armée française près du village de Moralès : « Je fus envoyé sur le front avec les tirailleurs et j’eus quelque peine à empêcher mes hommes de dépasser la ligne. L’artillerie légère arriva alors et je fus rappelé : elle tira deux volées puis fit volte-face et se retira lentement. Un escadron du 10ème hussards chargea alors et rencontra les Français qui chargeaient aussi. Le tumulte et la confusion étaient extrêmes : l’ennemi s’efforçait de son mieux de se frayer un chemin, tandis que le 10ème et le 18ème le sabraient et le taillaient en pièces dans toutes les directions… » Le 12 juin à Esar, nouvel accrochage. Woodberry souligne notamment que « la grosse cavalerie (4ème régiment) chargea les Français près de la grande route, mais fut repoussée. Elle s’empara d’un canon qui fut repris par l’ennemi. Toute notre artillerie prit alors part à l’action, et l’ennemi se retira en désordre sous le feu de près de quarante pièces de canon ». Le 21 juin, se déroule la fameuse bataille de Vittoria. Notre lieutenant anglais écrit : « J’y ai vu (sur une haute colline) avec une lunette le roi Joseph et son état-major. L’engagement commença à neuf heures du matin et l’ennemi fut rapidement chassé des hauteurs de Puebla par le corps de sir Rowland Hill. L’action devint très sérieuse et les ennemis furent repoussés du haut en bas de leur position… »

Après la bataille…

Woodberry recommence ses observations quelques peu futiles : « Les dames espagnoles portent les cheveux nattés et attachés serrés sur la tête avec un ruban, puis elles les laissent pendre sur leur dos » (Olite, Espagne, le 7 juillet 1813) ; ou bien encore : « Une ridicule affaire est arrivée le soir du bal de lord Worcester : il avait retenu nos musiciens pour jouer, à l’heure dite, on ne les vit pas arriver ; on envoya à leur recherche un sous-officier, qui les trouva tous réunis dans une chambre ; ils étaient ivres et dansaient tout nus, mais ils portaient leurs pelisses sur l’épaule. Il y avait, paraît-il, des femmes avec eux ; je n’ai pas pu savoir si elles étaient déshabillées ou non ». (9 juillet) Le témoignage du jeune lieutenant pour 1813 s’arrête brutalement le 7 septembre ; le 18 décembre de la même année, Woodberry sera blessé grièvement « à la main par une balle de fusil devant l’ennemi entre Urucuray et Mendionde (midi de la France) ». Dans les premiers jours de 1814, nous le retrouvons remis de ses blessures dans le Pays basque, à Hasparren (Pyrénées-Atlantiques).

Dans les Pyrénées…

L’officier anglais a cette réflexion pleine réalisme : « Les pauvres diables d’habitants, qui actuellement nous bénissent comme leurs libérateurs, auront bientôt de justes raisons pour nous maudire, car nous consommons toutes leurs provisions ». Il ajoute : « Plusieurs centaines de jeunes gens, déserteurs de leurs drapeaux, sont arrivés des montagnes où ils se tenaient cachés. » Woodberry reprend sa vie tranquille : « J’ai chassé ce matin et j’ai tué deux lapins et un très beau poulet qui s’était égaré ; j’ai été forcé de le cacher, car tout le voisinage me rebattrait les oreilles ». Mais les Français sont toujours dans les environs et il indique que « l’ennemi a refoulé nos piquets à la Bastide de Clarence et à Bunloc, et s’est avancé » sur Hasparren, au grand effroi de la population, qui nous a si bien reçus. « 8 janvier 1814. Une sonnerie de trompette rassembla la brigade et je fus détaché avec la compagnie de Croker à l’entrée d’Hasparren pour charger l’ennemi, s’il marchait sur la ville. Notre infanterie tirailla avec lui toute la journée, et il fit peu de progrès. Nous attendons ce soir deux divisions d’infanterie. Le général Picton est avec nous, et nous avons notre nouveau chef, le colonel Vivian, du 7ème de hussards. Le général Alton nous a quittés hier allant en Angleterre. Un escadron du 18ème et un du 1er de hussards sont, avec deux canons, de piquet sur les hauteurs ; le reste est rentré au quartier. Les hommes se reposent près de leurs chevaux sellés, et sont prêts à partir à la première alerte. » Woodberry poursuit son existence: « Ce matin (De piquet à Bunloc, 16 janvier 1814), j’ai été à la messe avec les villageois : on fait tout pour passer le temps. J’ai été relevé à midi, par un officier du 1er de hussards, et je suis revenu à on logement. 22 janvier 1814 (Chapelle de Hasparren). Tous les matins, je contemple les montagnes et je découvre toujours quelque nouveau sujet d’admiration. Ceux qui n’ont pas vu les Pyrénées, ne peuvent se faire une idée de leur magnificence. 27 janvier 1814 (De piquet à Ayherre). Je suis encore de piquet, il y a si peu de sous-lieutenants présents au régiment. Je viens de voir un paysan arrivant de Pau. Le maréchal Soult et le général Clauzel ont passé les troupes en revue. On exerce environ quinze mille conscrits, mais leur nombre diminue de dix à vingt par jour, par désertion. Il en arrive ici en effet journellement, et il y a plusieurs milliers de déserteurs qui vivent avec les habitants en-dedans de nos lignes. » Il y a un certain flottement durant ces journées. Ainsi, l’auteur écrit le 14 février 1814, de Ayherre : « On s’est battu toute la journée dans la vallée, mais pas de nouvelles et pas d’ordres.

Puis le 27 février 1814, c’est la bataille d’Orthez :

« Vers neuf heures, l’engagement commença et notre brigade quitta la grande route pour occuper une colline à gauche. Pendant que nous la gravissions, nous entendions au loin tonner l’artillerie. Il fallut franchir un ravin à pente très raide en tenant nos chevaux par le tête. Nous entrâmes alors dans le village de Baigts, qui avait été pris et repris plusieurs fois. Nous vîmes alors l’armée française dans ses positions, déployée d’une façon très imposante. Cette vue frappa de terreur plusieurs de nos camarades, j’ai le regret de le dire. A ce moment, le maréchal Soult et son état-major parcouraient à cheval le front de bataille. Le maréchal exhortait ses soldats à bien combattre,  je le vis très bien avec ma lunette. Nous arrivâmes bientôt sous le feu de l’ennemi, Vivian voulant former le régiment au plus près, pour le cas où il aurait fallu charger. Mais les français nous firent tant de mal avec leur artillerie, que deux escadrons du régiment furent envoyés à l’arrière-garde, et que l’escadron de droite se mit à l’abri, les hommes se tenant a centre des chevaux dans un fossé boueux. Je vis de là comment les choses se passaient dans la vallée. Nos braves tirailleurs se maintenaient avec des succès divers. Le maréchal Beresford et son état-major se tenaient près de nous, très exposés, car nous étions au centre de la ligne de bataille, attendant qu’une division ne vienne à notre secours. Quand elle arriva, nous sortîmes du fossé et nous avançâmes avec elle. A ce moment, l’ennemi se retirait de tous côtés ; nous ne pouvions en connaître la cause : c’était le général Hill qui, après avoir passé le gave à Orthez, avait tourné le flanc gauche de l’ennemi après un petit engagement. La poursuite de l’infanterie continua jusqu’à la tombée de la nuit, aucune occasion de charger ne s’étant présentée pour notre brigade. Le 7ème de hussards fut plus heureux et ramena environ soixante-dix prisonniers. La route était jonché de cadavres ; il y en avait, je crois, plus qu’à Vitoria ; et par le temps que dura la bataille, elle fut une des plus meurtrières de la campagne ». Woodberry fait preuve d’une certaine lucidité concernant l’état-major anglais : « Lord Wellington n’a jamais été plus mal secondé sur le champ de bataille ; tous ses aides de camp étaient loin de lui et on l’a vu galoper avec une seule ordonnance. Il était pourtant où l’on avait besoin de lui ».

« J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ».

Le 12 mars 1814, il écrit de Langon : « L’armée anglaise est entrée à Bordeaux ce matin. J’ai vu le duc d’Angoulême traverser Langon pour se rendre à Bordeaux. J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ». Quatre jours plus tard, toujours à Langon, il précise : « Nous partons ce matin rejoindre l’armée de lord Wellington à marches forcées. Le bruit court que Soult lui a infligé une défaite ; les gens du pays en paraissent consternés. Ils craignent le retour de leurs compatriotes et la punition de leur complaisance pour nous. » Il est à Bazas, le 17 mars 1814, jour de la Saint-Patrick, fête chère aux cœurs des britanniques : « Il y a un an, à Luz, au Portugal, tout le régiment était ivre-mort. Cette année, c’est bien différent, tout le monde reste sobre. » Le 9 avril, Woodberry se trouve « aux avant-postes sur la route de Toulouse », et il ajoute : « … cette belle cité est devant mes yeux… on annonce la bataille pour demain. » Il assiste à la fameuse bataille de Toulouse : « Jours de gloire pour les armées anglaise, espagnole et portugaise, mais jour de carnage pour tous ! », écrit-il.

Le 13 avril 1814, l’auteur fête ses 22 ans. Il est à Escalquens, et, tout content des nouveaux événements, il déclare sans ambages : « Quel plaisir, quelle joie de pouvoir écrire les nouvelles arrivées de Paris ! Buonaparte a abdiqué le trône de France et un nouveau gouvernement est formé ! C’est la paix ! » Pénétrant dans Toulouse le 15 avril, Woodberry écrit : « La ville est pleine de déserteurs français : plus de deux mille hommes de l’armée de Soult se sont cachés pour attendre notre entrée. Soult a bien laissé un général pour rassembler les traînards, mais le peuple s’est ameuté contre lui et l’a mis en prison. » Et plus loin  (De Maureville, le 17 avril 1814) : « On dit que la cavalerie française souhaitait une rencontre personnelle avec la cavalerie anglaise dans ces belles plaines. Je ne sais si elle encore dans ces dispositions, mais pour ma part, je ne demande qu’une chose, c’est que le 18ème en vienne aux mains avec deux de leurs meilleurs régiments, et je promets qu’ils seront proprement étrillés ». Puis le 18 avril, Soult conclut un armistice avec Wellington. « …nous avons été  dans le lignes françaises pour parler avec les officiers. Nous devons évacuer ce village [Maureville] et ses environs. Demain, les troupes françaises l’occuperont. Nous nous retirerons sur les bords de la Garonne et nous y resteront jusqu’à la signature de la  paix. Tout le pays a arboré le drapeau blanc et s’est déclaré [être] pour les Bourbons. »

Quelques jours plus tard, il est à Auch. Ainsi à la date du 23 avril 1814 : « On nous dit que Buonaparte est parti de Fontainebleau mercredi dernier pour l’île d’Elbe, accompagné de plusieurs de ses généraux ». L’Empereur avait abdiqué le 12 avril et s’était mis en route le 20 avril pour son petit royaume elbois.

Woodberry va jusqu’à plaindre le sort du souverain à présent déchu ; mais non sans une certaine ironie : « (De Lavardens, dimanche 24 avril 1814), Pauvre diable de Buonaparte ! Le songe de sa grandeur est fini. Il va se réveiller à l’île d’Elbe. Il y a six mois, il négociait pour garder les bords de l’Elbe ; il y a trois mois, il offrait de traiter pour les bords du Rhin ; dans les premiers jours de mars, il ne se trouvait pas satisfait des limites de l’ancienne France, et maintenant que toutes ses prétentions sont détruites, il parlemente  encore pour obtenir quelques articles d’ameublement, quelques livres, quelques bouteilles de vin. Hélas ! Pauvre Napoléon ! ».

A suivre…

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( 12 août, 2019 )

Les TRANSMISSIONS dans la GRANDE ARMEE (I).

Les TRANSMISSIONS dans la GRANDE ARMEE (I). dans HORS-SERIE snb14959

Napoléon fut certainement l’un des plus grands novateurs de la guerre de mouvement. Les campagnes et les manœuvres-éclairs ne manquent certes pas tout au long de l’Epopée. Malgré l’absence de moyens de transports motorisés, les bataillons de l’armée impériale s’insinuaient sur les arrières de l’adversaire avec une célérité comparable à celle des Panzers de la dernière guerre mondiale.

Manœuvre d’Ulm : pour chaque corps d’armée une moyenne de 350 km parcourus en 20 jours, au contact de l’ennemi ! La brigade Lasalle sème la panique à travers la Prusse de 1806 en jalonnant 1.160 km  en 25 jours (soit 46 km de moyenne par jour). Alors on se demande comment un chef comme Napoléon pouvait-il, avec la sécurité nécessaire, déplacer aussi rapidement ses pions sur l’échiquier stratégique, alors qu’il ne disposait ni de l’exploration aérienne, ni des moyens de communication actuels. En réfléchissant, les seuls moyens  de transmissions de la Grande Armée s’avéraient être la voix humaine et le port d’une dépêche par un cavalier. Nous verrons qu’en fait d’autres moyens étaient utilisés. Néanmoins ces deux  premiers appartenaient à la pratique quotidienne et ce sont eux que nous analyseront d’abord.

Voix, trompette et tambour.

En dehors de la bataille, il suffisait d’une voix bien assurée pour transmettre aisément les ordres du capitaine à tous les échelons de sa compagnie, car la distance d’un officier au plus proche des sous-ordres n’excédait jamais dix mètres, quelle que soir la formation adoptée. Il en allait tout autrement au combat, en raison de l’ambiance considérablement bruyante dans laquelle les soldats se trouvaient plongés. Les déflagrations de la poudre noire, tant des fusils que des canons entretenaient un vacarme épouvantable que nous avons du mal à imaginer. « Je sentais en permanence la terre trembler sous moi », écrit un soldat blessé sur le champ de bataille de La Moskowa .A Boulogne en 1804, il suffit de quelques canons tirés à blanc en accompagnement d’un « Te Deum » chanté à l’église Saint-Nicolas pour faire voler en éclat toutes les vitres du quartier.  Dans ces conditions on comprend combien la transmission verbale des ordres, au combat, se trouvait compromise. Il eût fallu utiliser, comme dans la marine, des porte-voix. Mais nous ne connaissons aucun exemple d’une telle utilisation dans les armées de terre. L’instrument eût été trop encombrant et surtout moins efficace que ses suppléants, à sa voir la trompette et le tambour. En effet,   c’est par l’intermédiaire de ces deux instruments de musique qu’en plein feu de l’action les officiers avaient les meilleures chances de passer un ordre et de le voir immédiatement  exécuter.

La trompette était le porte-voix de la cavalerie. Dans l’ordre de bataille, le colonel  avait toujours à son côté un brigadier-trompette prêt à  traduire son commandement par une phrase sonore bien connue de tous ; Celle-ci était reprise par huit trompettes groupés, placé sous le commandement d’un adjudant, ensemble suffisamment puissant pour que tout le régiment puisse percevoir la sonnerie. De cette façon, le colonel pouvait commander « la charge, à cheval, en marche »… Plus exactement, les trompettes ne se substituaient pas à l’ordre verbal, mais le précédaient ou le suivaient immédiatement, la phase sonore amplifiant en langage musical ce qui était énoncé en langage verbal.

Dans les troupes à pied, le même rôle échouait aux tambours.  Comme les trompettes, ces derniers présidaient aux fonctions journalières de la vie militaire : « le réveil, la diane, les rigodons du matin, pour les drapeaux, les honneurs à l’Empereur, l’extinction des feux »… Au combat ils évoluaient groupés sur deux rangs, à quinze pas en arrière du premier bataillon de chaque régiment. Ce qui ne les empêchait pas d’être parfois fauchés par la mitraille, avec tout ce que cela pouvait avoir comme répercussion dans la transmission des ordres. Ainsi, lorsqu’à la bataille de Dresde les tambours du 3ème tirailleurs de la Jeune Garde sont frappés par une volée de biscaïens, on voit les hommes suspendre un moment leur attaque, chacun se demandant : « Qui vient donc de commander : halte ? »

A propos des tambours, rappelons que cet instrument était parfois utilisé comme récepteur acoustique : la caisse était posée à terre, la membrane supérieure amplifiait un bruit lointain de mousqueterie ou de déplacement de cavalerie transmis par le sol d’une façon imperceptible. Il suffisait donc d’y coller son oreille pour déceler la proximité ou les mouvements de l’ennemi.

 Il ressort de que nous venons de dire que non seulement chaque régiment d’infanterie ou de cavalerie possédait, outre sa fanfare, ses tambours ou ses trompettes, mais qu’il en était de même pour toutes les compagnies des autres armes, que ce soit artillerie, génie, etc. Ce qui prouve bien qu’à ces musiciens était dévolu un tout autre rôle que de battre  ou de sonner la charge. Selon le même principe, tout état-major d’un officier-général comprenait, en plus des aides-de-camp, la présence permanente  d’un trompette. Ainsi donc, tambours et trompettes constituaient-ils au sein de chaque unité combattante, une arme à part. Leur rôle au combat demandait beaucoup de sang froid, car les tambours, uniquement armés d’un sabre-briquet, ne pouvaient guère qu’encaisser les coups sans pouvoir les rendre. Quant aux trompettes, lorsqu’ils se trouvaient confrontés avec l’ennemi, ils agissaient de la sorte : ils rassemblaient  prestement trompette et rênes dans la main gauche pour libérer la main droite et tirer le sabre. En cas de surprise ils assommaient l’adversaire en frappant à la tête avec l’instrument brandi de la main droite. Ces « hommes des transmissions » jouissaient donc à juste titre d’une considération au moins égale à celle des autres soldats. Beaucoup bénéficiaient d’une nourriture et d’un logement de sous-officier et touchaient une solde double de celle d’un simple cavalier ou fantassin avant l’institution de la « croix », ils avaient eu droit aux honneurs décernés par le Premier Consul. Aussi serait-ce autant une erreur qu’un affront de les confondre avec la fanfare du régiment, composée soit de musiciens gagistes ayant contracté un engagement militaire, soir de civils sans solde entièrement à la charge des officiers, donc soldats d’occasion , tels ceux de l’infanterie à Essling,  s’enfuyant aux premiers coups de canon pour aller se réfugier dans l’île de Lobau !

A suivre…

Jean-Claude QUENNEVAT

(Article paru dans la revue du Souvenir Napoléonien en 1975.)

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( 23 juin, 2019 )

Deux lettres sur la campagne d’Autriche…

 

1809A Madame de Marbotin-Rubéran pour Sauviac à Bazas (Gironde). Du bivouac devant Stockerau, le 10 juillet 1809.

 Ma chère maman, 

Nous venons d’avoir une affaire avec les Autrichiens et je m’empresse de t’écrire d’après la demande que tu m’en as faite et d’après le devoir que je me suis moi-même imposé d’écrire, après chaque bataille ou combat auquel je me serais trouvé, à des parents qui prennent un si vif intérêt à moi. Je t’aurais écrit plus tôt, si je n’eusse voulu attendre l’ordre du jour de l’Empereur, afin de pouvoir t’instruire des résultats. Le 4, à dix heures du soir, les batteries nombreuses que nous avions établies dans l’île de Lobau, surnommée « Ile Napoléon », commencèrent à jouer et à lancer une quantité innombrable de boulets et de bombes qui mirent le feu à une petite ville nommée Enzersdorf, située sur l’autre rive et où l’ennemi avait des magasins de munitions. Vers minuit, notre division commença à effectuer le passage du Danube, sur lequel un pont fut jeté en moins d’un quart d’heure. L’Empereur était à notre tête, à pied et par le temps le plus abominable qu’il soit possible de voir. Il plut depuis le 4 à trois heures de l’après-midi jusqu’à cinq ou six heures du matin. Notre armée avait été renforcée, la veille, de l’armée d’Italie, de celle du prince de Ponte-Corvo (composée de Saxons et de Français) et de celle de Dalmatie. Nous nous emparâmes de toutes les redoutes et batteries que l’ennemi avait faites dans la plaine, ainsi que de tous les villages où il s’était retranché. L’ennemi commença à battre en retraite dès le 5 et nous parvînmes à disperser son armée au point qu’à la fin de la deuxième journée le champ de bataille tenait une étendue de 8 lieues. La bataille a duré quarante-huit heures (jusqu’au 6 à neuf heures et demie du soir) et, grâce à Dieu, je n’ai pas eu la moindre blessure. L’Empereur, dans un ordre du jour où il nous témoigne sa satisfaction, lui donne le nom de bataille d’Enzersdorf et de Wagram.  Il est dit que dans cette bataille décisive, l’ennemi a perdu plusieurs drapeaux, 60 pièces de canon et 25.000 prisonniers. Il effectue sa retraite du côté de la Bohême et de la Moravie et notre cavalerie est à ses trousses. Nous sommes à six lieues de Vienne, sur la route de Bohême, et je t’écrirai dès que nous serons arrivés. Je reçus, le soir de la bataille, une lettre de mon père en réponse à celle que je lui avais écrite de notre île ; tu peux juger du plaisir qu’elle m’a fait, il y avait si longtemps que je n’avais pas reçu de vos nouvelles. Je n’ai pas vu Bayle [sous-lieutenant d’infanterie, camarade de promotion du sous-lieutenant de Marbotin à l’Ecole militaire du Fontainebleau, et dont la famille était domiciliée à Bazas] depuis l’affaire : sa division était au centre et la nôtre occupait l’aile gauche. Le général Boudet n’a pas eu le moindre mal. Vous avez vu, vraisemblablement, dans les journaux qu’il a été nommé Grand-Croix de la Légion d’honneur. Je t’annoncerai aussi, ma bonne maman, persuadé que cela te fera plaisir, que l’Empereur, par décision du 30 juin, m’a nommé lieutenant [l’auteur avait à ce moment-là dix-neuf ans à peine]. Pardon si je ne puis te donner de plus longs détails, mais nous sommes comme l’oiseau sur la branche, attendant l’instant de notre départ et je m’empresse de faire partir ma lettre.

Adieu donc, ma très chère maman, je t’embrasse du plus profond de mon cœur.

 

MARBOTIN.

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A Madame de Marbotin-Rubéran pour Sauviac à Bazas (Gironde). Au camp de Butwitz (Moravie), le 22 août 1809.

Ma chère maman,

J’ai reçu avant-hier ta lettre du 1er août dans la quelle tu me félicites de mon nouveau grade. Puis-je recevoir des félicitations plus agréables que celles d’une mère que j’ai toujours présente à ma pensée et qui guide toutes mes actions ? Si j’ai pu te donner un instant de désagrément en embrassant un état dont ta tendresse pour moi aurait voulu m’éloigner, du moins je t’ai toujours promis de ne rien faire d’indigne de toi et j’ai tâché d’effacer par une bonne conduite les torts dont je me suis rendu coupable à ton égard. C’est avec bien de la peine, ma bonne mère, que je vois que plusieurs de mes lettres se sont égarées. Tu me dis qu’il y avait trois mois que tu n’en avais reçu et, cependant, je t’avais écrit de Vienne et je t’avais encore écrit de l’île Lobau quelques jours après la bataille d’Essling, peu avant celle de Wagram. Quelle bataille ma chère maman ! Quel profond génie dans les manœuvres de notre grand général, de celui que l’on peut appeler à juste titre le premier capitaine du monde ! A l’instant où les autrichiens s’y attendaient le  moins, l’armée d’Italie, forte de 50 à 60.000 hommes, aux ordres de prince Vice-Roi, qui s’était emparée de la forteresse de Raab, à 30 lieues au-dessous de Vienne et qui paraissait devoir continuer ses marches en Hongrie, remonte le long du Danube jusqu’à 2 lieues de Vienne ; le corps d’armée du maréchal Davout, dont la moitié était devant Presbourg, revient aussi ; le corps commandés par le maréchal Marmont, qui était dans le fond de la Dalmatie depuis trois ou quatre ans, arrive au moment où nous-mêmes le croyions encore dans cette province. Le prince de Ponte-Corvo arrive aussi avec une division française et 20.000 Saxons ; enfin le maréchal Lefebvre vient avec 30.000 Bavarois. De sorte que, dans la journée du 4, nous fûmes renforcés de plus de 120.000 hommes et, de suite, on passe le Danube dans la nuit. Ce qui acheva encore de tromper l’ennemi, c’est que, trois jours auparavant, une division de notre corps d’armée avait passé sur le même point où nous avions passé lors de la bataille d’Essling, le 21 mai, et qu’il s’attendait à voir passer sur ce point toute notre armée, tandis que nous allâmes effectuer le passage à une lieue au-dessous, sur un pont qui fut jeté en cinq minutes et qui, étant déjà construit d’avance derrière une île, n’eut besoin que de descendre un instant le Danube, d’être retourné et accroché aux bords. Ce pont, le premier qui n’ait jamais paru de cette espèce, est de l’invention de l’Empereur lui-même. De suite, cinq à six ponts furent jetés à une artillerie forte de 400 pièces de canon, au moins, commença à jouer sur eux.  Mais, où vais-je m’étendre ? Les journaux ont dû t’apprendre les détails de cette fameuse journée où les autrichiens croyaient nous jeter tous dans le Danube ; car je tiens d’une comtesse de ce pays-ci que, le général Hiller ayant été dire au prince Charles que les Français passaient et qu’il vaudrait mieux les attaquer en détail, le prince lui répondit :  »Laissez faire, il n’y en a pas encore assez ; plus il y en aura, plus nous en prendrons ; je suis sûr de ce fait comme de mon existence.  »

Nous ne savons encore rien sur notre nouvelle destination. Dès que je le saurai, je m’empresserai de t’en faire part. En attendant, reçois, ô la meilleure des mères, les embrassements d’un fils qui te chérira toute sa vie.

 MARBOTIN.

——————————

Etat de services du Baron Pierre-François-Joseph-Marie MARBOTIN-SAUVIAC : 

Né à Langon (Gironde), le 20 juillet 1790, fils du chevalier de Marbotin-Rubéran, capitaine des vaisseaux du Roi, chevalier de Saint-Louis, et de Madame Larouy de Beaulac. Elève à l’Ecole spéciale militaire de Fontainebleau le 14 mais 1807 ; caporal à la dite Ecole, le 26 juin 1807 ; sous-lieutenant au 3ème  régiment d’infanterie légère le 23 juin 1808 ; lieutenant le 30 juin 1809 ; capitaine le 5 mai 1812 ; capitaine à la Légion de la Gironde le 25 décembre 1816 ; capitaine au 2ème régiment de la Garde Royale en août 1822 ; réformé pour blessures dans le service le 4 octobre 1828.

Campagnes : 1808, Grande-Armée ; 1809, Allemagne ; 1810 à 1814, Espagne ; 1823, Espagne.

Blessure : Coup de feu à la cuisse gauche au combat de Xesta sous Tortose, le 5 août 1813.

Décorations : Chevalier de la Légion d’honneur, le 25 avril 1821 ; Chevalier de Saint-Louis, le 22 octobre 1823.

Se retira au château de Sauviac, près de Bazas, où il mourut en 1873. Marié à sa cousine de Lauzac de Savignac, il laissa deux enfants : le baron Charles de Marbotin-Sauviac, préfet des Landes et la baronne de Verneilh-Puyrazeau.

Le sous-lieutenant de Marbotin était entré à l’Ecole militaire de Fontainebleau en 1807, en se cachant de sa mère et malgré ses ordres réitérés. Celle-ci, femme d’un officier de la marine royale qui avait émigré en 1790, et ayant cruellement souffert à la Révolution, n’entendait pas que son fils prit du service dans les armées impériales. De là une certaine mésintelligence passagère entre la mère et le fils.

Document paru en 1909 dans le « Carnet de la Sabretache ».

 

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( 21 juin, 2019 )

Vers l’abdication (1815)…

Napoléon 1er

Louis Marchand, premier valet de l’Empereur, assiste dans l’intimité, heure par heure, à l’enchaînement des faits qui conduisent à la seconde abdication de Napoléon, le 22 juin 1815.

L’Empereur, voulant faire connaître toute la vérité de la situation aux Chambres et au pays, rédigea le bulletin de la bataille, et l’expédia à Paris par un courrier. S’il eut l’intention, en ralliant son armée sous Laon, d’y rester, ce ne fut sans doute qu’une pensée d’un moment : car il me donna l’ordre de monter en chaise de poste et de me rendre à l’Elysée où il voulait être le lendemain. Je ne fis que le précéder de quelques heures.

Ses amis, craignant pour sa personne, ne virent pas sans danger une détermination qui le plaçait au milieu des factions où s’agitaient les passions et le trouvaient bien plus fort à la tête de l’armée, qu’il ne pouvait l’être à Paris. L’Empereur, uniquement occupé de sauver le pays et non sa personne, pensa qu’un exposé rapide et vrai des événements réveillerait les sentiments patriotiques des représentants, et qu’avec lui les Chambres ne désespéreraient pas du salut de la patrie. Secondé par elles, la nation se levait comme un seul homme et l’Empereur ramenait la fortune sous nos drapeaux. Fort de ce sentiment d’amour pour le pays, il ne craignit ni d’y perdre son trône, ni d’y laisser sa vie. La nation et l’armée ne lui manquèrent point, mais les Chambres manquèrent au pays.

 Le 21 juin, l’Empereur arriva à l’Elysée à 5 h30 du matin ; il y fut reçu au perron par le duc de Vicence [Caulaincourt] dans lequel il put épancher la douleur de son âme et l’énergie de son esprit. Il fit demander M. le comte de La Valette qui arriva aussitôt. L’Empereur ne s’était point débotté depuis la bataille, les officiers qui l’accompagnaient, et lui, succombaient à la fatigue. Je demandai si Sa Majesté voulait qu’on lui préparât son bain, il me dit qu’il en avait besoin pour se rafraîchir. Paris qui s’était endormi dans l’enthousiasme de la victoire de Ligny, ne comprenait rien à cette arrivée inopinée de l’Empereur. Dans toutes les bouches commençait à circuler le mot de « trahison » jusqu’au moment où le bulletin de Waterloo vint lui apprendre et nos malheurs et nos ressources. Le bulletin connu à Paris avait exalté toutes les têtes, et les passions que l’Empereur se promettait d’éteindre par une victoire se déchaînèrent aussitôt contre lui à son retour.

Le bain préparé, l’Empereur put se jeter dedans. Le duc de Vicence [Caulaincourt], le comte de La Valette l’accompagnèrent à la salle de bains. En se mettant au bain, l’Empereur dit au duc de Vicence de faire assembler le Conseil des ministres ; il adressait quelques reproches aux maréchaux Ney et Grouchy sur l’inexécution d’ordres qu’ils avaient dû recevoir, et qui n’eurent point leur exécution.

— Singulière destinée, dit-il, où trois fois j’ai vu s’échapper de mes mains le triomphe assuré de la France : sans la désertion d’un traître, j’anéantissais l’ennemi en entrant en campagne, je les écrasais à Ligny si la gauche eût fait son devoir, et je les écrasais à Waterloo si la droite n’eût pas manqué au sien. Enfin, dit-il, tout n’est pas perdu ; après des prodiges de valeur, une terreur panique s’est emparée de l’armée. Je vais rendre aux Chambres un compte exact de ce qui s’est passé, j’espère que la présence de l’ennemi sur le sol de la France, rendra aux députés le sentiment de leur devoir, que ma démarche pleine de franchise les ralliera autour de moi.

M. le baron de Méneval, au premier bruit de l’arrivée de l’Empereur, était accouru à l’Elysée ; il fut introduit chez l’Empereur au moment où Sa Majesté se disposait à rentrer dans sa chambre à coucher. Je croyais que l’Empereur allait se mettre un instant au lit comme il en avait l’habitude, mais il me dit qu’il allait s’habiller et faire sa barbe ; dans le même moment, on lui annonçait le prince Joseph et le prince Lucien qu’il entretint des événements précédents. Le prince Lucien lui dit que déjà avaient transpiré nos malheurs, que les esprits étaient agités, qu’il y avait tout à craindre de la délibération de la Chambre dans le mauvais vouloir de quelques membres :

— Il faut ranger dans ceux-ci, répondit l’Empereur, La Fayette qui ne manquera pas d’ameuter contre moi : ils s’imaginent que les Alliés n’en veulent qu’à ma personne, et ils ne voient pas qu’en se séparant de moi, ils perdent la France.

On vint prévenir l’Empereur que le Conseil des ministres était assemblé. L’Empereur y passa suivi des princes Joseph et Lucien. Il était facile de voir, m’a-t-on dit, sur le visage de quelques ministres la consternation, la crainte et le découragement dans ce conseil où se débattaient de si grands intérêts. Le mot d’abdication en faveur du roi de Rome se fit entendre. L’Empereur qui voulait avant tout sauver la France et qui apprenait l’état d’insurrection de la Chambre, laissa entrevoir la possibilité qu’il y consentît, mais confiant encore dans le patriotisme de beaucoup de ses membres, il envoya comme commissaire le prince Lucien et les ministres Carnot, Fouché, Caulaincourt et Davout qui quittèrent l’Elysée à 3 heures de l’après-midi :

— Allez, leur dit l’Empereur, parlez de l’intérêt de la France qui doit être cher à tous ses représentants ; à votre retour, je prendrai le parti que me dictera mon devoir.

Le prince Lucien, chargé de rendre compte des événements et des résultats de la bataille, demanda à la Chambre son concours pour les mesures nécessaires à prendre dans ce moment de danger. La Chambre paraissait se rallier à l’éloquence de cet orateur, lorsque La Fayette ramena la discorde au point de ne pouvoir plus compter sur elle. Le prince Lucien, plein d’une noble indignation contre les représentants qui méconnaissaient à ce point tout ce qu’il y avait de grand, de généreux et de dévoué dans la conduite de l’Empereur, qui pouvait aux termes de la loi dissoudre cette Chambre en état d’hostilité contre lui, lui conseilla de la renverser. L’Empereur n’en fit rien, mais il était indigné de la violence qui lui était faite.

Le peuple inquiet s’était porté en foule dans l’allée de Marigny. Je rentrais en voiture par les Champs-Elysées, lorsque, au tournant de cette allée, la foule m’empêcha de pénétrer plus avant, je mis pied à terre et je dis au cocher de se rendre aux écuries. Je me laissai porter par la foule jusque sous la terrasse où se promenait l’Empereur avec le prince Lucien. La foule était immense et chaque fois que l’Empereur apparaissait au bout de la grande allée où il se promenait, c’était des cris de : « Vive l’Empereur ! » qui sortaient de poitrines qui avaient la rage dans le cœur et qui demandaient des armes et un mot pour écraser l’ennemi intérieur et marcher vers celui qui s’avançait sur Paris. Un mot, et certes, les victimes étaient choisies et tombaient sous la vengeance du peuple. Il a, certes, fallu un courage surhumain chez l’Empereur pour ne pas se laisser entraîner à cet enthousiasme populaire. Sa grande âme resta calme, la France lui en sera à jamais reconnaissante : car, c’était la guerre civile ajoutée à la guerre étrangère.

Je me rappelle parfaitement d’un moment où le prince Lucien et l’Empereur, arrivant au bout de l’allée, le prince Lucien semblait lui dire :

— Laisserez-vous tant de cris impuissants sans en profiter pour servir la France.

Ce prince, dans une brochure publiée par lui en 1835, intitulée : La Vérité sur les Cent-Jours, nous apprend ce qui se passait alors dans son âme et dans celle de son frère :

« En face, vingt mille cris de : “Vive l’Empereur ! et la sublime expression qui éclatait dans les traits de Napoléon ; subjugué par la circonstance, j’interrompis un silence de plusieurs minutes en lui disant :

« — Eh bien ! vous entendez ce peuple ? Il en est ainsi par toute la France ! l’abandonnerez-vous aux factions ?

« — Suis-je plus qu’un homme, me dit-il en s’arrêtant, et répondant par un salut de la main aux cris d’enthousiasme de la foule, suis-je plus qu’un homme pour ramener mille députés égarés à l’Union qui peut seule nous sauver ? ou suis-je un misérable chef de parti pour allumer inutilement la guerre civile ? Non, jamais. En Brumaire, nous devions tirer l’épée pour le bien de la France, pour le bien de la France nous devons aujourd’hui jeter cette épée loin de nous. Allez essayer de ramener les Chambres, je puis tout avec elles, je pourrais beaucoup sans elles pour mon intérêt, mais je ne pourrais pas sauver la Patrie. Allez, je vous défends surtout de haranguer en sortant ce peuple qui me demande des armes, je tenterai tout pour la France, je ne veux rien tenter pour moi.

« Telles sont les paroles, dit ce prince, qui sortirent de la bouche de Napoléon. Mes yeux se remplirent de larmes, et pour la première fois de ma vie, je tombai à ses genoux, admirant du fond du cœur ce Père de la Patrie, trahi, méconnu par des représentants égarés. »

Ajoutons que cette sublime abnégation valut à ce grand homme le rocher de Sainte-Hélène pour prison.

Puisque j’ai cité les paroles de l’Empereur que ce prince nous a conservées, disons aussi que, dans la même brochure, il repousse avec indignation une accusation assez répandue alors, qu’il poussait à l’abdication de l’Empereur en faveur du roi de Rome pour en avoir la régence :

« Ai-je jamais fait une lâcheté pour acquérir un trône ? dit ce prince. Si Napoléon II eût succédé à son père, quelle prétention pouvais-je avoir à la régence ? Notre famille n’avait-elle pas pour son chef mon aîné, le prince Joseph, l’un des esprits les plus éclairés, ce frère qui m’a servi de père dans mon enfance ? Nous ne sommes pas d’un sang à répondre à la tendresse par l’ingratitude, à supplanter lâchement par de sourdes menées notre chef de famille et à sacrifier souvenirs et conscience à la triste rage du pouvoir.

« Personne n’ignore que pendant ma retraite en Italie, je reçus plusieurs fois l’offre d’être rappelé au pouvoir, ou en France ou sur un trône étranger, les lettres de ma famille, celles de Talleyrand et de Fouché qui furent tour à tour chargés de me faire accepter les offres de Napoléon, il n’est pas que je pense très commun de faire de pareils refus, et c’est du moins une présomption assez probable qu’on n’est pas dévoré d’ambition. »

Après avoir rapporté cet article qui réfute le bruit répandu alors, et par lequel il se disculpe de cette calomnie, je reviens à la Chambre des Députés où il avait été envoyé par l’Empereur. Qui trouva-t-il ? La permanence établie en violation de la Charte : la crainte d’une dissolution lui avait fait prendre cette détermination à l’instigation du général La Fayette dont le patriotisme égaré lui faisait servir la cause de l’ennemi au lieu de celle de son pays. La Chambre des pairs dans laquelle le maréchal Ney avait porté le trouble par un récit exagéré de nos malheurs à Waterloo ne se montra pas plus sage. Fort de nos divisions et d’assurances données, l’ennemi s’avança à tire-d’aile sur Paris.

A 11 heures du soir, il y eut conseil sous la présidence du prince Lucien ; la résolution qu’on y prit fut portée à la Chambre et fut combattue par M. de La Fayette, il dit qu’elle ne répondait point à l’attente générale et qu’une abdication seule pouvait faire cesser la crise où se trouvait la France. C’était ainsi que, tandis que Carnot voyait la perte du pays dans l’abdication de l’Empereur, d’autres la pressaient de tous leurs pouvoirs.

L’Empereur, n’usant pas de son droit de dissoudre les Chambres, ne recula que devant la guerre civile. Comme magistrat suprême du peuple français, dans ses pensées d’ordre et de bonheur pour la France, il ne pouvait marcher qu’avec le concours que les Chambres lui refusaient. Il abdiqua, rien n’était plus constitutionnel, et prouve mieux que le but de sa politique était une monarchie appuyée sur ces principes. S’il eût agi autrement, et que la guerre civile s’en fût suivie, on eût appelé l’anathème sur sa tête, et on l’avait rendu responsable de tout le sang versé dans cette occasion.

Lorsque l’Empereur eut connaissance de la résolution prise par la Chambre, et qu’on méconnaissait son offre de dévouement au pays, il dit au prince Joseph :

— Ce sont des fous, et La Fayette et ses amis des niais politiques : ils veulent mon abdication et tremblent que je ne la leur donne pas. Je la leur donnerai en les rendant responsables des maux qui vont fondre sur la France. On veut que j’abdique en faveur de mon fils, c’est une dérision quand les ennemis sont aux portes de Paris et les Bourbons derrière eux. Unis, nous pouvions nous sauver ; divisés, nous sommes sans ressources.

Il était près d’une heure lorsque la déclaration ci-jointe, « Déclaration au peuple français » fut portée aux deux Chambres, à celle des Pairs par le comte Carnot, à celle des Représentants par le duc d’Otrante [Fouché] :

Le 22 juin.

« Français ! en commençant la guerre pour soutenir l’indépendance nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés et sur le concours de toutes les autorités nationales, j’étais fondé à en espérer le succès, et j’avais bravé toutes les déclarations des puissances contre moi. Les circonstances me paraissent changées. Je m’offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans leurs déclarations, et n’en avoir voulu réellement qu’à ma personne. Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils sous le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les ministres formeront provisoirement le Conseil du gouvernement, l’intérêt que je porte à mon fils, m’engage à inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par une loi. Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation indépendante. »

Napoléon.

Pendant qu’on mettait au net l’acte d’abdication, l’Empereur se promenait dans le jardin de l’Elysée, avec ses frères ; l’allée de Marigny comme la veille était pleine de peuple faisant entendre les cris mille fois répétés de : « Vive l’Empereur ! » Sa Majesté saluait cette multitude empressée de le voir, lorsqu’on vint le prévenir qu’il n’avait plus qu’à signer, il y fut avec empressement et revint dans le jardin trouver ses frères et continuer sa promenade. Quelques cris : « A bas les prêtres ! » se faisaient aussi entendre. Les Chambres reçurent donc cette abdication tant désirée, elles délibérèrent sur cette communication, et dans l’après-midi, une députation de chacune d’elles vint lui exprimer la reconnaissance avec laquelle elles acceptaient son noble sacrifice.

L’Empereur répondit à l’une et à l’autre de ces députations :

« Je vous remercie des sentiments que vous m’exprimez, je désire que mon abdication puisse faire le bonheur de la France, mais je ne l’espère point, elle, l’Etat sans chef, sans existence politique ; le temps perdu à renverser la monarchie, aurait pu être employé à mettre la France en état d’écraser l’ennemi, je recommande à la France de renforcer promptement les armées. Qui veut la paix doit se préparer à la guerre. Ne mettez pas cette grande nation à la merci des étrangers, craignez d’être déçus dans vos espérances. C’est là qu’est le danger. Dans quelque position que je me trouve, je serai toujours bien si la France est heureuse ; je recommande mon fils à la France, j’espère qu’elle n’oubliera pas que je n’ai abdiqué que pour lui. Je l’ai fait aussi, ce grand sacrifice, pour le bien de la nation. Ce n’est qu’avec ma dynastie qu’elle peut espérer être libre, heureuse et indépendante. »

Le soir à son coucher, l’Empereur me demanda quel effet produisait dans Paris, son abdication :

— Sire, lui dis-je, avec la plus profonde tristesse et la plus vive émotion, on ne la comprend pas, on est étonné que Votre Majesté ne renverse pas la Chambre et qu’Elle ne prenne pas la dictature dans un moment aussi grave. Paris est effrayé de l’approche de l’ennemi, il est sans confiance dans les hommes qui sont à la tête des affaires et toutes les personnes que j’ai vues aujourd’hui disent que c’est les livrer poings et mains liés. On accuse le ministère de trahison, les esprits sont tellement irrités qu’ils semblent vouloir des victimes, et il ne faut qu’un mot de Votre Majesté pour qu’ils en trouvent dans le ministère et dans la Chambre. Chacun, Sire, est bien convaincu de n’avoir point le roi de Rome, et qu’il va falloir en passer par la vengeance des Bourbons.

— L’abdication, m’explique l’Empereur peut seule sauver la France, en présence de l’abandon des Chambres ; agir autrement que je ne le fais serait amener une guerre civile dont j’aurais le sang versé à me reprocher : je ne le veux pas.

 

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( 7 juin, 2019 )

Ney et le combat des Quatre-Bras…

Ney

Notre sujet porte sur l’ensemble des opérations militaires à l’actif de l’aile gauche française, durant la journée du 16 juin 1815. Précisons tout de suite que le combat dit des « Quatre-Bras » vit l’affrontement, avec des fortunes diverses, de 32.000 combattants, sous commandement Wellington, contre les 21.000 hommes que le maréchal Ney eut à sa disposition. Les pertes anglaises s’élevèrent à 5.600 hommes hors de combat, soit 17 %, contre 4.400 français, soit 21,5 %. Il ne s’agissait donc pas d’un simple combat, mais d’une véritable bataille.

Le 15 juin, vers 13 heures, l’Empereur, ayant traversé Charleroi, s’arrêta à la bifurcation des routes de Bruxelles et de Fleurus. C’est au départ de ce point que commencèrent les véritables opérations stratégiques qui auront pour théâtre le triangle routier Charleroi-Sombreffe-Quatre-Bras. Nous n’avons jamais cru à la possibilité pour les forces françaises de s’établir solidement, dès le 15 au soir, sur un point au moins de la route Namur-Nivelles, ce programme était trop ambitieux. D’ailleurs, il n’a jamais été prouvé que l’Empereur l’eut envisagé. Vers 15 heures, le maréchal Ney se présenta ; il reçut immédiatement l’ordre de se rendre à Gosselies, d’y prendre le commandement de l’aile gauche, comprenant les 1er et 2e Corps, plus de la cavalerie, le tout représentant 47.000 hommes, plus du tiers de l’Armée. Peut-on raisonnablement prétendre que l’Empereur lui imposa alors l’occupation, le soir même, du carrefour des Quatre-Bras, alors que lui-même piétinait depuis longtemps, devant Gilly, et pour longtemps encore.

En gros, le 15 au soir, les Français s’arrêtèrent à mi-chemin entre Charleroi et Fleurus, à l’aile droite, et entre Charleroi et Frasnes, à l’aile gauche.

Bruxelles, objectif de Napoléon.

Le 16 au matin, tenant compte des positions occupées par les trois armées engagées, les conditions étaient remplies pour la réussite par l’Empereur de sa manœuvre stratégique favorite dite « par lignes intérieures » ou « position centrale », la seule possible dans le cas d’une infériorité numérique comme celle des Français, en 1815

Cette manœuvre comprend quatre phases :
1°) concentrer l’armée vers le point de jonction des deux armées adverses.
2°) placer un détachement face à l’un des adversaires et marcher contre l’autre.
3°) attaquer cet autre, le vaincre, et le faire observer.
4°) marcher contre le premier adversaire et le vaincre.

Les phases 2 et 3 de la manœuvre commandaient à Napoléon de placer un détachement face à Wellington, plus lent à se concentrer, à marcher contre Blücher avec le maximum possible de forces, et à le battre. Ce résultat ne pouvait être obtenu qu’en réduisant à l’extrême l’importance de l’aile gauche, au profit de l’aile droite. Il n’était donc pas indiqué de confier à l’aile gauche plus du tiers de l’armée et de réduire d’autant les possibilités de l’aile droite dont le rôle était primordial. Il n’était pas plus indiqué de se présenter devant les Quatre-Bras, le 15 au soir, car c’était hâter la concentration anglaise, ce qui, d’ailleurs, s’est vérifié. La logique est donc absente ici et l’Empereur doit avoir eu un puissant motif pour agir comme il l’a fait, à l’encontre de ses propres principes. Napoléon était à la fois chef militaire et chef d’Etat ; et il semble bien que les impératifs politiques l’emportèrent ici sur les exigences militaires. Le fait de constituer une aile gauche aussi puissante ne peut s’expliquer que par le besoin d’atteindre le plus rapidement possible la ville de Bruxelles, objectif politique n° 1 de l’Empereur.

Ce 16 juin, tôt dans la journée, l’Empereur dicta une lettre pour le maréchal ; elle ne lui fut remise qu’à 11 heures du matin seulement. Nous en extrayons le passage suivant :

– « Je porte le maréchal Grouchy sur Sombreffe et ma Garde à Fleurus où je serai avant midi. J’attaquerai l’ennemi, si je le rencontre et j’éclairerai la route jusqu’à Gembloux. Là, d’après ce qui se passera, je prendrai mon parti, peut-être à 3 heures après-midi, peut-être ce soir. Mon intention est que, immédiatement après que j’aurai pris mon parti, vous soyez prêt à marcher sur Bruxelles ; je vous appuyerai avec la Garde qui sera à Fleurus et à Sombreffe et je désirerais arriver à Bruxelles demain matin. Vous vous mettrez en marche ce soir même, si je prends mon parti d’assez bonne heure pour que vous puissiez en être informé de jour, faire ce soir 3 à 4 heures et être demain à 7 heures du matin à Bruxelles.
Vous pouvez donc disposer vos troupes, etc… ».

Dans cette lettre, il est six fois question d’une arrivée rapide à Bruxelles ; ceci, pensons-nous, correspond à une idée bien arrêtée. Au moment de la dictée de cette lettre, l’Empereur se figurait qu’il pourrait, sans opposition sérieuse, se porter, d’une part, jusqu’à Gembloux, et de l’autre, jusqu’à Genappe. Or, à ce moment précis, Wellington, imprudemment alerté le 15 au soir, dirigeait ses forces vers la gauche française, tandis que Blücher prenait ses dispositions pour imposer la bataille à l’aile droite. Il a été reproché à Napoléon des pertes de temps au cours de la matinée du 16 juin. Selon nous, ce reproche est injustifié car, en Campagne, il avait l’habitude de laisser ses hommes au repos jusqu’à 10 heures, pour leur permettre de faire la soupe, de nettoyer leurs armes, et de « marauder » afin de suppléer aux insuffisances des distributions. Il en fut ainsi les 16, 17 et 18 juin, tant à l’aile droite qu’à l’aile gauche. L’Empereur a souvent déclaré « Moi seul, je sais ce qu’il faut faire ; bornez-vous à exécuter ponctuellement mes ordres ». Donc pas d’initiatives, seules comptent les instructions données

Le 16 au matin, en dehors d’un bataillon présent à Frasnes, et de la division Girard, maintenue par ordre à Wangenies, et perdue de ce fait pour l’aile gauche, le IIe Corps attendait les ordres dans la région de Gosselies. Quant au 1er Corps, deux de ses divisions couchèrent à Jumet, une à Marchienne, et une autre à Thuin, par ordre également. Toutes ces raisons firent qu’à 13 heures, à Frasnes, Ney ne put réunir que deux divisions d’infanterie et de la cavalerie. Devant lui, le Prince d’Orange ne put aligner que 7.400 fantassins, 16 canons, mais pas de cavalerie.

Un combat pour rien.

Le champ de bataille des Quatre-Bras était minuscule : 3 kms de largeur sur 2 kms de profondeur. Au carrefour, une grande ferme et quelques maisons gênaient les déplacements des troupes ; à l’ouest, le Bois de Bossu, touffu et peu praticable ; au sud-est, le Bois de la Hutte, et, entre les deux, quelques fermes insuffisamment défendues pour tenir longtemps. Aux Quatre-Bras, il n’existait donc pas une véritable position, tout au plus un point d’arrêt que Wellington ne considéra jamais comme point de concentration de ses forces. Il ne l’est devenu que fortuitement, du fait de la poussée française, consécutive au retrait des Prussiens dont la mission était de garder la route de Bruxelles et qui n’informèrent pas le partenaire anglais de leur repli vers Fleurus. Raison de plus pour ne pas menacer les Quatre-Bras.

A présent, voici une courte chronologie des faits : A 13 heures, la fusillade commence ; les Français prennent position. A 14 heures, Ney attaque de front, l’accrochage est réalisé. Les quelques bataillons du Prince d’Orange offrent une résistance adroite et courageuse mais ne peuvent empêcher la prise des fermes, dont Geminioncourt, la principale, au centre du dispositif. Le Bois de Bossu tient. Vers 15 heures, la division du Roi Jérôme arrive, portant à 21.000 hommes les forces du maréchal Ney. Les Français attaquent furieusement et progressent dans le Bois. La situation des Alliés devient critique, la résistance faiblit. Après sa rencontre avec Blücher, Wellington rentre aux Quatre-Bras au moment où des renforts sont en vue : venant de Bruxelles, les 7.700 hommes de Picton; venant de Nivelles, les 1.100 cavaliers de Van Merlen, fourbus par une marche épuisante. Pour couvrir l’entrée en ligne de Picton, cette cavalerie va se dévouer et freiner pour un temps la menace française. Picton est suivi de près par une colonne de 4.900 Brunswickois. A présent Wellington dispose de la supériorité numérique. Les Hollando-Belges, qui ont supporté seuls, jusqu’à présent, tout le poids des assauts français, vont laisser aux nouveaux arrivants le soin de terminer la journée.

Vers 16 heures, Ney reçut, venant de Ligny, un ordre, dicté à 14 heures et disant ceci :
« L’ennemi a réuni un Corps de troupes entre Sombreffe et Brye ; à deux heures et demie, le maréchal Grouchy l’attaquera. L’intention de Sa Majesté est que vous attaquiez aussi ce que vous avez devant vous, et qu’après l’avoir vigoureusement poussé, vous rabattiez sur nous pour concourir à envelopper le corps dont je viens de vous parler »

Ce texte démontre qu’à 14 heures, l’Empereur n’a pas encore réalisé qu’il a devant lui les 3/4 de l’armée prussienne et qu’il n’a aucune idée de ce qui attend Ney aux Quatre-Bras. À présent, le maréchal sait enfin ce qu’on attend de lui : une opération en deux temps dont la réussite suppose la participation du 1er Corps de d’Erlon dont l’arrivée est annoncée.

Voici comment ce général expose les faits : « Mon armée se mit en mouvement. Après avoir donné l’Ordre au général Durutte, qui commandait la tête de colonne, de faire diligence, je pris l’avance pour voir ce qui se passait aux Quatre-Bras où le Corps du général Reille me paraissait engagé. Au-delà de Frasnes, je fus rejoint par le général La Bédoyère qui me fit voir une note au crayon qu’il portait au maréchal Ney et qui lui enjoignait de diriger mon corps d’armée sur Ligny. Ce général me prévint qu’il avait déjà donné l’ordre pour ce mouvement en faisant changer de direction à ma colonne. J’envoyai mon chef d’État-Major au maréchal pour l’informer de ma nouvelle destination ; le maréchal me le renvoya en me prescrivant impérativement de revenir sur les Quatre-Bras où il était fort engagé, comptant sur la coopération de mon corps d’armée ». Ney prit cette grave décision après réception d’un second ordre, venant de Ligny, dicté à 15 heures un quart et où nous lisons : « Sa Majesté me charge de vous dire que vous devez manœuvrer sur le champ de manière à envelopper la droite de l’ennemi et tomber sur ses derrières ; cette armée est perdue si vous agissez vigoureusement ; le sort de la France est entre vos mains ».

Les Anglais n’étant pas refoulés du carrefour, ce nouvel ordre était inexécutable car il demandait un décrochage face à l’ennemi, dans une direction impossible. Avec raison, Ney ne pouvait admettre que l’Empereur lui imposait pareille manœuvre alors qu’il lui enlevait en même temps plus de la moitié de ses forces pour la réussir.

Ce second ordre mit le maréchal en fureur ; il y avait de quoi ! Pour lui, la volonté de l’Empereur restait : refouler les Anglais au plus vite, avec l’assistance de d’Erlon, et envoyer ensuite ce dernier, par Marbais, pour envelopper les Prussiens. En l’absence d’informations précises, il est impossible d’établir une chronologie des faits concernant cette affaire.

De l’aile droite, différents messagers ont été envoyés à l’aile gauche. Ne connaissant ni leur nombre, ni leur rôle, ni leur nom, il est vain de vouloir reconstituer le scénario des événements, d’autant plus que certains témoignages apparaissent comme étant douteux. Vers six heures du soir, Ney, privé du 1er Corps, tenta désespérément d’emporter le carrefour avec les 770 cuirassiers présents de Kellermann, sur les 3.500 qui composaient son unité. C’était totalement insuffisant, et la charge, mal soutenue, tourna en déroute !

Du côté anglais venaient d’arriver les 5.900 hommes de Alten, suivis de près, des 4.000 baïonnettes de Cooke. Désormais, la nette supériorité numérique des Alliés leur permet de prendre l’offensive et d’occuper l’entièreté du champ de bataille, mais le 1er Corps, rentré à Frasnes, prend la place des soldats épuisés du IIe Corps et bloque net l’avance anglaise.
Il est 9 heures du soir, la bataille est terminée ; les Français couchent sur leurs positions de départ

L’étrange manœuvre de Drouet d’Erlon.

Ces mouvements nous ont toujours intrigués ; nous nous sommes rendus sur place une dizaine de fois dans le but d’étudier le terrain en l’explorant à pied. En fait, le 1er Corps a tourné à droite, à l’endroit de la Chaussée de Bruxelles appelé Faubourg ; passant ensuite légèrement au nord de Villers-Perwin, par le Baty de Marbais, il est arrivé dans la plaine s’étendant à l’est du Bois de la Hutte. C’est là qu’il s’est déployé en partie, opération qui fut aperçue par Vandamme et interprétée par lui comme une menace ennemie. Entre les deux armées, il y avait à peine deux kilomètres. Il est, dès lors, inconcevable, qu’en pareilles circonstances, Vandamme, n’ait pas réussi à identifier la formation repérée. Il s’agissait là d’une opération classique, en Campagne, qui n’aurait pas demandé plus de vingt minutes à des cavaliers exercés et consciencieux.

Au lieu de cela, Vandamme a inutilement inquiété l’Empereur, qui se trouvait loin de lui, préparant l’assaut de la Garde. Il a fait perdre ainsi un temps précieux et la possibilité d’une victoire plus complète à Ligny, avec l’apport de d’Erlon, plus convenablement informé que par ce sinistre billet au crayon dont on ne connaît rien.

Voilà une lamentable affaire que le Pr Bernard, de l’École Militaire à Bruxelles, a présenté comme étant la faillite de la liaison et des transmissions. [Le professeur Henri Bernard a publié en 1954 sur ce sujet: "La campagne de 1815 en Belgique ou la faillite des transmissions", Bruxelles, Imprimerie Médicale et Scientifiques, 1 volume et un atlas comprenant dix grandes cartes.]

Conclusion.

Le 16 juin, Blücher a imposé la bataille à Ligny. Au lieu d’agir contre lui avec le maximum possible de forces, Napoléon a divisé les siennes pour attaquer à la fois aux deux ailes. La bataille de Ligny devenant une action plus importante que prévu, Napoléon a tenté de corriger la répartition de ses forces en appelant l’aile gauche à la collaboration avec l’aile droite et en appelant à lui, mais trop tard, le 6e Corps de Lobau, maintenu à la sortie de Charleroi pour soutenir éventuellement le maréchal Ney dans sa marche sur Bruxelles. Par suite d’un concours fatal de circonstances, les ordres donnés dans cette intention ont manqué leur but. Une armée de 20.000 hommes a été retirée de l’aile gauche qui, de ce fait, a enregistré un échec. Cette armée n’a pas été utilisée par l’aile droite qui fut privée d’une victoire plus décisive sur les Prussiens.

Tout était à recommencer, mais les circonstances favorables existant au début de la journée, ne se représenteraient plus. Ces mécomptes auraient été évités en laissant le 1er Corps sous le commandement direct de l’Empereur, au lieu de lui faire grossir inutilement les effectifs d’une aile gauche dont la mission, de toute évidence, consistait à éviter la bataille au lieu de la chercher. Il y a plus d’un siècle, une voix bien plus autorisée que la nôtre jugeait les faits de la même façon. En effet, le 15 octobre 1841, le général Jomini écrivit au duc d’Elchingen, fils du maréchal : « Or, à midi, on venait de reconnaître l’armée prussienne derrière Ligny, et il était un peu tard pour aller sur Genappe quand il s’agissait d’aller à Bry ; mieux eut valu établir la moitié de la gauche en position devant le prince d’Orange et disposer aussitôt de l’autre moitié pour compléter la défaite des Prussiens, manoeuvre que les retards antérieurs n’empêchaient nullement d’exécuter.

On sait effectivement que si le premier et le plus important des principes de guerre est de réunir le gros de ses forces pour frapper un coup décisif sur une partie de la ligne ennemie, il en est un second qui en forme le complément, c’est celui de ne pas compromettre l’aile affaiblie et, au contraire, de la refuser, de manière à ce qu’elle ne puisse point être engagée dans une lutte inégale. Un engagement sérieux aux Quatre-Bras était donc un véritable malheur à cette heure là.

La bataille de Ligny ne pouvait donc avoir des suites décisives qu’en y portant tout ou moitié de l’aile gauche ; et, pour obtenir ce résultat, le moyen le plus sûr était de faire ce que voulut faire Reille : arrêt la gauche entre Gosselies et Frasnes pour en diriger une forte partie droit à Bry sur le flanc des Prussiens ». Avec le général Jomini, nous clôturerons ici notre exposé. Malgré la victoire de Ligny, le 16 juin, la Bonne Fortune a déserté le camp de la France et, deux jours plus tard, à Waterloo, toute la valeur française ne pourra plus rien pour ramener cette Bonne Fortune sous ses drapeaux.
Nous vous prions de vouloir bien excuser la dureté de notre récit ; elle est la conséquence d’études longues et patientes, souvent sur le terrain, souvent aussi à la Bibliothèque du Musée Royal de l’Armée et d’Histoire Militaire à Bruxelles, où nous avons accès facile à ses inestimables richesses.

De toutes nos lectures, nous avons acquis la certitude que l’Empereur est suffisamment grand pour qu’aucune vérité, même déplaisante, puisse entamer cette grandeur.

François T’SAS.

(« Revue du Souvenir Napoléonien » , n°271, septembre 1973 pp.9-13)

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( 2 juin, 2019 )

Un autre témoignage sur la cérémonie du 1er juin 1815…

Hobhouse1

Dans une lettre en date du 2 juin 1815, le britannique J. Hobhouse (portrait ci-contre), plutôt favorable à Napoléon, raconte ce qu’il a vu de la cérémonie du Champ de Mai.

« Nous avons été présents, M. B… et moi, à l’assemblée du Champ-de-Mai. Vous en verrez sans doute bientôt un rapport dans les journaux anglais; mais je ne puis m’empêcher de vous donner un détail de ce que nous avons vu. Le 31, une décharge de cent coups de canons, placés près du pont d’Iéna, annonça la veille de la cérémonie, et une semblable décharge eut lieu le lendemain au point du jour. Un programme de la fête et une ordonnance du ministre de la police furent affichés et colportés dans Paris pour prévenir les accidents, qui cependant sont très rares en ces sortes d’occasions; car il faut avouer que ces choses-là s’exécutent parfaitement en France. Nous avions déjà visité l’édifice préparé pour cette réunion. C’est un vaste amphithéâtre de bois peint et de canevas; il forme un pentagone demi-circulaire, et est situé au bout du Champ-de-Mars en face de l’Ecole militaire. Il est ouvert de tous les côtés et est séparé dans le milieu par un vide, où l’on a élevé une autre charpente couverte d’un dais, et renfermant un autel, et des sièges pour les prêtres, les musiciens et autres célébrants qui doivent assister à la messe. Les divisions nominales sont marquées par les piliers du bâtiment sur lesquels sont placées de grandes aigles de bois; au-dessous sont écrits les noms des départements dont l’énumération présentait à ma pensée une idée véritable de l’étendue et de la force de l’Empire. Un édifice des mêmes matériaux était élevé contre le fronton de l’Ecole militaire; il était surmonté au milieu d’un dais carré , et se projetait en ailes oblongues des deux côtés. Sous le dais était une suite de gradins tapissés partant de la croisée principale du premier étage du bâtiment; et à moitié chemin à-peu-près entre la croisée et la terre, était une plateforme pour le trône. Cette structure formait, pour ainsi dire, une corde dont l’amphithéâtre était l’arc. Outre ces édifices il y avait encore à la distance de cent verges, en tête, ou plutôt sur le derrière de l’amphithéâtre, une simple plate-forme en pyramide, avec un escalier, de quinze pieds de haut de chaque côté, sur laquelle était un fauteuil uni et découvert : le tout formant un bloc, que, comme ledit Napoléon, le travail du charpentier ne fait pas appeler  un trône, mais bien la personne qui s’y assied. Tous ces édifices du moment avaient plus d’appareil que de magnificence ; ils étaient assez mal imaginés, puisque l’assemblée devait être assise le dos tourné contre la multitude du Champ-de- Mars, et même contre l’Empereur lorsqu’il serait monté sur le trône découvert. Nous partîmes à neuf heures; et après avoir passé par les Tuileries, les Champs-Elysées, le pont d’Iéna, nous arrivâmes au Champ-de-Mars que nous traversâmes au milieu des pelotons de gardes impériales et nationales qui se formaient dans la plaine. Arrivés à l’amphithéâtre, nous montrâmes nos billets, et un grenadier de la garde, après une ou deux méprises, nous conduisit dans l’intérieur, que nous trouvâmes presque plein, et nous prîmes place sur les banquettes destinées pour le département de la Sarthe. Cependant les électeurs n’avaient observé aucun ordre en se plaçant; les députations de l’armée occupaient les deux ailes de l’amphithéâtre. Sur 1500 électeurs qui devaient être rassemblés, je suppose qu’il y en avait beaucoup qui ne l’étaient pas plus que nous; car la cour avait distribué une quantité si prodigieuse de billets, que l’on en avait envoyé cinq à six à mon compagnon. Il n’y avait pas beaucoup de recherche dans le choix, car une partie des assistants buvait de l’eau-de-vie et se livrait à d’autres amusements populaires qui n’en faisaient pas beaucoup rechercher le voisinage. La quantité des têtes que l’on voyait rendait le spectacle imposant, et la réunion des électeurs formait un coup d’œil magnifique au dernier point. Les croisées et le haut de l’Ecole militaire étaient garnis de femmes; le plain-pied du théâtre était occupé par les électeurs et les porte-étendards, dont les aigles luisantes et les drapeaux tricolores offraient un spectacle éblouissant. En premier. les aigles étaient groupées à chacune des ailes; mais lorsque la cérémonie commença, elles furent rangées en ligne autour du terre-plein qui faisait face au pavillon du trône. C’était un fauteuil de pourpre doré au pied duquel était un coussin de la même couleur; à droite étaient deux chaises ordinaires, et à gauche une seule chaise; de chaque côté, derrière le trône et sous le dais , étaient deux tribunes carrées, et au-dessous un rang d’autres tribunes. Les enfants de la reine de Hollande parurent bientôt et se placèrent dans celle qui était à gauche du trône; bientôt après arrivèrent les membres de la Cour de cassation, de la Cour des comptes, du Conseil de l’Université , de la Cour impériale et des autres Tribunaux de Paris ; tous en robes dont quelques-unes me parurent singulières : ceux-ci prirent place dans les tribunes sous les côtés du trône. De temps à autre les officiers de la cour, en costume espagnol, parurent sur les marches au-dessus du trône. L’attente était ennuyeuse; on entendait des cris continuels à chaque mouvement des aigles et surtout de celles des gardes nationales ; il n’y eut point de tumulte ; mais on criait asseyez-vous! à bas les chapeaux ! Le premier signal qui indiqua que la cérémonie allait commencer fut de voir allumer les cierges de l’autel, et à midi un quart j on entendit le canon qui annonçait que l’Empereur sortait des Tuileries. Mon ami et moi nous étions à la sixième banquette au-dessous de la plus haute rangée, de sorte qu’en nous retournant et nous pressant un peu sur le derrière, nous avions vue sur tout le Champ-de-Mars, qui présentait en vérité un superbe coup-d’oeil. La troupe était rangée des deux côtés dans toute la longueur de la plaine; toutes les troupes de ligne et la gendarmerie étaient sous les armes soit dans le champ, soit dans la ville. Une demi-heure après, le canon du pont d’Iéna nous avertit que le cortège impérial entrait dans la plaine ; nous avions vu auparavant les lanciers rouges défiler sur le pont, et la cavalerie de la garde avec une longue suite de voitures avancer le long du palais du roi de Rome, de l’autre côté de la rivière. A mesure que cette cavalerie avança vers l’amphithéâtre, elle se rangea en haie des deux côtés devant l’infanterie, de manière à laisser un passage entre-deux tout le long de la plaine depuis la rivière jusqu’au trône. Une ligne de la garde impériale à pied forma aussi un passage du côté gauche de l’amphithéâtre, pour pratiquer une entrée dans l’intérieur aux voitures de la cour. Peu après, le comte Hulin, commandant de Paris, son état-major et les hérauts d’armes, tournèrent par ce passage à gauche; venaient ensuite quatorze voitures de là cour tirées chacune par six chevaux bais. Dans l’avant-dernière était le prince Cambacérès, archichancelier de l’Empire, et dans la dernière les trois princes impériaux. Ils s’avancèrent lentement et firent le tour de l’amphithéâtre. Après un court intervalle nous vîmes un escadron de lanciers suivi des officiers de service, des aides-de-camp et des-pages, qui précédaient immédiatement la voiture de l’Empereur. C’était un char doré, dont les panneaux étaient de glaces, et surmonté d’une immense couronne aussi dorée et qui couvrait toute l’impériale. Quatre laquais ou pages étaient montés sur le devant, six sur le derrière, et deux maréchaux de l’Empire allaient à cheval aux deux côtés de la voiture qui était traînée par huit chevaux blancs richement harnachés, coiffés de grandes plumes blanches et conduits par autant de palefreniers qui avaient de la peine à en tenir les brides. On voyait distinctement Napoléon à travers les glaces; il avait une toque ornée de plumes et le manteau impérial; il salua de tous côtés lorsqu’il fit le tour de l’amphithéâtre aux acclamations des soldats et du peuple, auxquelles se joignaient des décharges répétées d’artillerie des batteries de l’Ecole militaire. Un escadron des chasseurs de la garde fermait la marche. Nous nous remîmes à nos places, et sur-le-champ nous vîmes descendre précipitamment de l’escalier pratiqué à la croisée un corps de pages en uniforme vert galonné en or. Ils se rangèrent de chaque côté des marches depuis la plate-forme du trône jusqu’en bas. On plaça un grenadier de la garde au pied de l’escalier à droite et à gauche, Les tribunes sous le dais commencèrent alors à se remplie. Les grands-officiers de la Légion d’Honneur et les maréchaux de l’Empire occupaient celle de la gauche, et dans celle de la droite se placèrent les conseillers d’état. Plusieurs grands-officiers de la couronne se rangèrent sur les-marches à la droite du trône; ils portaient des manteaux à l’espagnole et des toques ornées de plumes. Le duc de Vicence et le comte Ségur, grand -maître des cérémonies, se tenaient sur la plus haute de ces marches. L’archichancelier Cambacérès, en manteau bleu parsemé d’abeilles d’or descendit alors sur la plate-forme et s’assit sur une chaise qui lui était destinée y un peu au-dessous de celles qui étaient placées adroite du trône,. Il y eut de grands éclats de rire auprès de nous; lorsqu’on vit paraître cet homme dont les talents et le goût sont également connus dans tout l’Empire. L’archevêque de Tours, le cardinal Cambacérès et quatre autres évêques et assistants, se placèrent dans la tribune de l’autel. Il était une heure et le bruit de l’artillerie se faisait encore entendre, lorsque Napoléon parut entouré des nobles et des princes. Il descendit de la croisée sur la plate-forme, et l’assemblée se leva au milieu des acclamations. Tout le monde était découvert, excepté l’Empereur, qui avait sur la tête une toque noire, ombragée de plumes et attachée sur le devant par un gros diamant ; son manteau était de velours pourpre doublé d’hermine blanche, brodé en or, descendant à peine jusqu’aux talons; attaché autour du cou; et sans manches. Il avança précipitamment, salua ou plutôt inclina deux ou trois fois la tête, et s’élança vers son trône, où il s’assit et s’entoura de son manteau. Il avait assez mauvaise grâce et paraissait soucieux. Ses frères se placèrent a ses côtés, Lucien à sa gauche, Joseph et Jérôme à sa droite, ils étaient tous les trois vêtus de taffetas blanc depuis les pieds jusqu’à la tête, et avaient aussi mauvaise mine qu’aucun des princes des dynasties légitimes de la chrétienté. A peine l’Empereur fut-il assis, qu’un officier qui était sur les marches à la gauche du trône fit avec son épée un signe auquel les tambours répondirent pour faire cesser le feu. On établit devant l’Empereur un prie-Dieu couvert de velours; et la messe fut chantée par les prêtres et les musiciens de .l’Opéra  dans une tribune en face du pavillon. On a discuté pendant longtemps devant l’Empereur s’il y aurait une messe ou non il prit lui-même part à la discussion : plusieurs pensaient qu’elle jetterait du ridicule sur la cérémonie, mais il décida qu’elle serait chantée, afin, disait-il y de mettre un terme aux cris de « A bas la calotte! A bas les prêtres ! » et de faire voir à la Nation qu’il n’approuvait pas cet esprit antireligieux. Pendant la messe, Napoléon s’occupa moins de ses prières que de regarder l’assemblée avec sa lorgnette. La musique cessa, le prie-Dieu fut enlevé e et sur-le-champ une foule de monde s’avança sur le terre-plein et monta les escaliers du trône. C’étaient les députations centrales des électeurs de l’Empire, choisies dans tous les collèges quelques jours auparavant. Ces députés remplissaient toutes les marches, et ils furent-admis en masse auprès de l’Empereur. L’un d’eux, l’avocat Duboys, député d’Angers, s’avança à la droite du trône y et lut avec beaucoup d’action, et même plus qu’il n’en fallait pour un orateur, un discours qu’il tenait à la main. Quoiqu’il parlât très-haut, nous n’entendîmes pas un mot, de l’endroit où nous étions assis. L’Empereur donna des signes d’approbation à quelques passages de cette adresse  que vous trouverez très-ordinaire lorsque vous l’aurez lue, car elle abonde en éloges et comme elle a été rédigée par une commission de la députation centrale, elle a été pour cette raison critiquée très-sévèrement. Vous y trouverez cependant quelques vérités, et vous applaudirez à l’indignation que l’on y témoigne contre la conspiration des têtes couronnées. – On doit attribuer à ce sentiment la phrase où l’orateur disait que la nation était prête à dégager l’Empereur des conditions modérées qu’il avait proposées aux souverains alliés, et l’orateur posa adroitement la question sur le rejet personnel de – Napoléon, lorsqu’il donna à entendre que si le peuple français préférait la paix à la guerre., il préférait aussi la guerre au déshonneur. Ce discours fut suivi des plus grands applaudissements de l’assemblée. Alors l’archichancelier se leva, s’avança vers l’Empereur avec une liasse de papiers dans les mains, et lui présenta l’acceptation de la constitution; le maître des cérémonies reçut l’ordre d’en porter le résultat au héraut d’armes, Un officier brandit son épée; les tambours battirent lorsque le héraut proclama, d’une voix que nous ne pûmes distinguer, l’acceptation de la constitution. Une nouvelle salve d’artillerie se fit entendre. La députation descendit quelques degrés, mais remplissait encore la principale partie des marches du trône. Les assistants du grand chambellan placèrent alors devant l’Empereur une petite table dorée, sur laquelle était une écritoire en or. L’archichancelier posa la constitution sur la table, et présenta une plume au prince Joseph qui la donna à Napoléon. L’Empereur signa promptement et négligemment cet acte fameux, à deux heures. On enleva la table , et alors l’Empereur s’adressa à la multitude, d’une voix haute et perçante qui se faisait entendre jusqu’aux bancs où nous étions placés. Nous distinguâmes très-bien son exorde : Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple, ainsi que la phrase suivante : j’ai convoqué le Champ-de-Mai. La fin de son discours fut suivie des cris de « Vive l’Empereur ! Vive Marie- Louise ! » mais je n’entendis pas celui de « Vive la Nation ! » que le Moniteur assure avoir été souvent répété. Des partisans un peu adroits auraient pu ne pas faire entendre le second cri qui faisait sentir à Napoléon l’absence de celle qui devait, selon la promesse qu’il avait faite à son peuple, être la reine die la fête. Après que les acclamations eurent cessé, l’archevêque de Bourges, premier aumônier de l’Empire , étant à genoux, présenta à Napoléon la Bible sur laquelle il jura d’observer. et de faire observer la constitution. Le Te Deum fut chanté dans la tribune de l’autel. Il y eut en ce moment beaucoup de foule et de confusion près du trône, et je vois par les papiers que Cambacérès prêta le serment d’obéissance aux constitutions et à l’Empereur. L’assemblée ne cria point « Nous le jurons ! », comme le dit le Moniteur Les tambours battirent: les marches furent débarrassées, et les aigles. qui étaient aux deux côtés s’avancèrent au centre du terre-plein, et formèrent une longue masse d’or depuis la tribune de l’autel jusqu’en face du trône. Les ministres de l’intérieur, de la guerre et de la marine descendirent de leurs places, et revinrent bientôt après, suivis de beaucoup de porte-drapeaux et d’un corps d’officiers qui se pressèrent vers le trône. Le républicain Carnot portait l’aigle de la garde nationale du département de la Seine; Davout, celle du premier régiment de ligne; et Decrès, celle du premier corps de la marine. Ce fut alors que Napoléon, avec une vivacité qui, plus que toute autre chose, donna de l’intérêt à cette cérémonie, se dépouilla du manteau impérial, sauta promptement au bas de son trône vers ses aigles. Le signal donné, les tambours commandèrent le silence ; et l’Empereur prenant les aigles dans ses mains, les rendit aux trois ministres en prononçant d’une voix forte et animée une courte harangue qui finissait par ces mots: « Vous le jurez ! ». Ces dernières paroles furent entendues de toute l’assemblée, et ceux qui étaient autour du trône y répondirent par le cri: « Nous le jurons ! » Voici son discours : « Soldats de la garde nationale de l’Empire, soldats des troupes de terre et de mer, je vous confie l’aigle impériale aux couleurs nationales: vous jurez de la défendre au prix de votre sang contre les ennemis de la patrie et de ce trône; vous jurez qu’elle sera toujours voire signe de ralliement ;-  « Vous le jurez ! » Peu de temps après, l’Empereur, vêtu d’une tunique cramoisie, et accompagné des grands dignitaires, se perdit à nos regards au milieu de l’éclat des uniformes, des aigles et des drapeaux : il descendit les marches, traversa le terre-plein, passa par l’ouverture pratiquée en face de l’autel, et marchant dans les rangs des soldats, monta sur la plate-forme érigée au milieu du Champ-de-Mars. Il s’assit ensuite sur ce trône découvert, entouré des maréchaux et de la cour, qui occupaient les marches des quatre côtés de cette construction. Nous perçâmes, mon ami et moi, jusqu’au cercle extérieur de l’amphithéâtre, et nous vîmes un spectacle impossible à décrire pour sa magnificence. Le monarque sur son trône, qui formait comme une pyramide éclatante d’aigles, d’armes et d’habits militaires, et couronné de ses plumes blanches; une plaine immense de soldats, flanquée d’une multitude si nombreuse que les talus des deux côtés ne présentaient qu’un tapis de têtes.; l’homme, la conjoncture, tout conspirait à exciter en nous une admiration indéfinissable du spectacle que nous avions sous les yeux; elle fut encore augmentée lorsque les baïonnettes , les casques, les cuirasses brillant aussi loin que la vue pouvait porter, les drapeaux des lanciers voltigeant, et la musique se faisant entendre dans la plaine , annoncèrent que tout, de près comme de loin , allait se mettre en marche. Nous ne pûmes d’abord distinguer ce qui se passait sur la plate-forme; mais nous vîmes les aigles parader à gauche devant le trône, et défiler alors dans la plaine, où celles destinées pour les troupes furent remises à leurs régiments respectifs, et le reste fut reporté à l’Ecole militaire. Il paraît que l’Empereur, en sa qualité de colonel de la garde nationale de Paris et de la garde impériale, remit les aigles au président du département, aux six arrondissements et aux chefs de sa garde. Ensuite un corps de soldats des deux gardes et une foule d’officiers s’étant rassemblés devant le trône, il leur adressa un second discours qui fut interrompu par le son des tambours et par les acclamations répétées : « Nous le jurons ! « La garde nationale jura de ne jamais souffrir que la capitale fût souillée par la présence des étrangers ; la garde impériale jura de surpasser ses anciens exploits. Toute l’armée, montant, dit-on, à 50,000 hommes, dont 27,000 de gardes nationales, avec leurs aigles, défila alors devant le trône dans le plus grand ordre; la garde impériale marchait de droite à gauche, et les autres de gauche à droite. Vers la fin de la revue, la foule se précipita des talus vers le trône, mais il n’arriva aucun accident : une simple corde et une seule ligne de factionnaires placés à de grandes distances les uns des autres suffirent pour protéger l’amphithéâtre et le trône. Il était trois heures et demie lorsque Je dernier bataillon passa devant l’Empereur. Il se leva alors du trône, descendit de la plate-forme, retourna, accompagné de sa suite, dans l’intérieur de l’assemblée, et remonta à sa première place. Il se tourna de tous les côtés ; et après avoir salué plusieurs fois d’une manière très affable et qui montrait de la satisfaction, il monta promptement les marches et disparut avec sa cour. Le cortège quitta bientôt l’amphithéâtre dans le même ordre dans lequel il était arrivé; mais les dragons et les lanciers n’accompagnèrent point comme auparavant la voiture de l’Empereur; elle traversa tout le Champ-de-Mars au milieu d’une foule nombreuse de spectateurs. Les troupes avaient presque entièrement évacué la plaine. Le départ fut annoncé par les batteries de l’Ecole militaire et du pont d’Iéna, ainsi que cela avait eu lieu à l’arrivée de l’Empereur.

Tel a été ce Champ-de-Mai si longtemps attendu: on le désigne maintenant sous son vrai nom, et on l’appelle la distribution des aigles : en effet ce n’était rien de plus, et il a été mal nommé lorsqu’on l’a annoncé comme une fête nationale. Personne n’a jugé à propos de discuter s’il avait quelque ressemblance avec les Champs-de-Mars ou de Mai où les seigneurs suzerains s’assemblaient en armes sous les règnes de Charlemagne et de ses successeurs, ou si c’était une imitation des Cour-Iltés  tartares, qui ont été le modèle des parlements des Francs. Mais le Censeur fait une comparaison maligne entre cette cérémonie et la fédération mémorable de 1790, où cette même plaine était remplie des députations de toutes les gardes nationales du Royaume, qui étaient venues y célébrer et y cimenter le triomphe du peuple et l’abaissement du trône. Le même ouvrage reproche à l’Empereur d’être resté constamment couvert en présence des représentants de la France qui étaient découverts, et il ridiculise les costumes bizarres de la cour. Certainement M. Carnot ne figurait pas bien sous sa tunique de taffetas et sa toque ornée de plumes, ce costume ne convenait pas à celui qui, lorsqu’il refusa opiniâtrement de signer le comte Carnot, après en avoir accepté le titre, aurait pu s’abstenir de s’affubler d’un costume aussi bizarre. Le Censeur dit que les acclamations furent peu nombreuses et partielles, et qu’il n’y eut pas pendant toute la cérémonie deux mille personnes qui crièrent à la fois. Hier soir, je me trouvais chez la princesse : un gentilhomme entra dans le salon; il commença à rire de tout ce qui venait de se passer. Jamais, dit-il, on n’a rien vu de plus ridicule, de plus pitoyable, de plus mélancolique. Personne n’a applaudi que les militaires, encore ne le firent-ils que rarement et comme par grâce. Il avait à peine fini, qu’un autre gentilhomme entra et témoigna le ravissement qu’il éprouvait du succès dont la fête du jour avait été couronnée. Ce qui m’étonne particulièrement, disait-il, c’est que le militaire n’a pas été bien enthousiaste dans ses acclamations, mais les électeurs et les spectateurs n’ont jamais cessé d’applaudir. Tout le monde souriait. Lequel croire ? Tous deux avaient été présents ; ni l’un ni l’autre n’était Français; ils n’étaient donc pas intéressés à en imposer ; l’événement en question venait de se passer, il y avait quatre heures, en présence de deux cent mille personnes qui pouvaient donner le démenti à toute fausse représentation et voilà comme on écrit l’Histoire ! Comment y croire? Comme ceci n’est point un mémoire pour servir, etc., je vais maintenant vous dire mon sentiment. Les plus fortes et les plus longues acclamations eurent lieu quand l’Empereur parut pour la première fois et quand il distribua les aigles; mais les cris ne furent guère animés ni dans l’une ni dans l’autre circonstance. En général, ils commencèrent et finirent avec ceux des députations militaires qui étaient aux ailes de l’amphithéâtre et il y eut particulièrement un soldat dont l’acharnement à crier excita plus d’une fois le rire de toute l’assemblée. Le cri le plus ordinaire était « Vive l’Empereur ! » de temps en temps, « Vive Marie-Louise ! » mais je n’entendis point celui de « Vive la Nation ! » Si les applaudissements ne furent ni vifs ni fréquents, c’est qu’il n’y avait point de gens payés : est une classe d’hommes qui était attachée au département de la police pendant le premier règne de Napoléon, et qui, si les mécontents disent vrai, était employé dans quelques occasions, à exprimer la joie publique… »

 (J. HOBHOUSE, « Histoire des Cent-Jours ou Dernier règne de l’Empereur Napoléon. Lettres écrites de paris depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. », Paris, chez Domère, Libraire, 1819, pp.316-332).

 

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( 3 avril, 2019 )

Lettres de grognards à l’île d’Elbe…

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Pons de l’Hérault dans son témoignage sur le séjour de Napoléon à l’île d’Elbe indique qu’un  grenadier de la Garde reçut une lettre de ses parents. Mais laissons-lui la parole.

 « Malgré son langage un peu burlesque, [cette lettre] disait cependant des choses d’une haute gravité. Cette lettre portait le timbre de Verdun. C’était une mère qui répondait à son fils. Je copie littéralement:

«Je t’aimons ben plus, depuis que je te savons auprès de not’ fidèle empereur. C’est comme ça que les honnêtes gens font. Je te croyons bien qu’on vient des quatre coins du monde pour le voir, car ici l’on est venu des quatre coins de la ville pour lire ta lettre, et qu’un chacun disiont que t’es un homme d’honneur. Les Bourbons ne sont pas au bout et nous n’aimons pas ces messieurs. Le Marmont a été tué en duel par un des nôtres, et la France l’a divorcé. Je n’avons rien à t’apprendre, sinon que je prions Dieu et que je faisons prier ta sueur pour l’Empereur et Roi.»

Cette lettre fut lue et relue dans les casernes et hors des casernes: elle eut les honneurs de la renommée. L’Empereur voulut la connaître; il la fit demander. Lorsqu’on la lui présenta, il était dans son parterre, et plusieurs personnes l’entouraient. Le brave capitaine Raoul lut à haute voix, l’Empereur le fit répéter, tout le monde riait. L’Empereur était le seul qui ne riait pas. Lorsque la seconde lecture fut terminée, l ’Empereur prit la parole et dit: «Cette lettre n’est pas risible, quoiqu’elle ne soit pas écrite en style d’accadémie (sic), et elle m’en apprend plus que les journaux.»

Puis l’Empereur fit appeler le grognard, il le reçut avec affection, et, en lui donnant quelques napoléons, il lui adressa ces paroles: «Tu diras à ta mère que je la remercie de ses bons sentiments pour moi.» Je ne crois pas que l’Empereur ait jamais appelé un soldat sans lui donner quelque chose; il avait souvent la main à la poche, et sa poche= était toujours en mesure de parer à l’imprévu. Néanmoins il n’en appelait pas souvent, sans doute pour ne pas les habituer à compter trop facilement sur sa bourse; il voulait que le soldat pût être fier du motif qui l’avait fait appeler. Ordinairement ce que l’Empereur donnait à l’un devenait à table le partage de tous.

Presque immédiatement après le grognard de la lettre de Verdun, l’Empereur put se procurer quelques nouveaux moments de jouissance en parlant à un autre grognard. J’ai dit que sur la Porte de mer il y avait une grande terrasse qui avait servi à la Garde impériale pour donner son banquet. J’ai dit aussi que, pour l’agrément de ma famille, le général Drouot, du consentement de l’Empereur, m’avait permis d’ouvrir une porte qui donnait sur le chemin de ronde, et que je pouvais ainsi faire à volonté le tour des remparts. Nous faisions ordinairement notre promenade de la soirée sur la terrasse de la Porte de mer. Il y avait à cette porte un poste de la Garde sur lequel nous planions et dont nous pouvions entendre toutes les conversations: je ne m’en faisais pas faute. Rien n’était plus divertissant que les récits de ces braves; ils faisaient une géographie à leur convenance, mais ils s’égaraient beaucoup moins lorsqu’ils parlaient stratégie. Plus d’une fois ils disaient d’excellentes choses; ils jugeaient parfaitement les généraux. Leurs biographies auraient été de fort bons matériaux pour l’histoire militaire de l’Empire. Tous voulaient que l’action principale des affaires auxquelles ils avaient pris part se fût passée sur le point où ils se trouvaient. Dès qu’il y avait controverse, un brouhaha assourdissant commençait, et de ces débats de corps de garde s’échappaient des étincelles de vérité que l’on aurait peut-être cherchées en vain dans les discussions des régions sociales les plus élevées. C’était plus particulièrement un caporal marseillais qui pérorait; lorsqu’il était de garde, je me passais du théâtre et je n’y perdais pas. Un jour il parla du retour en France: c’était la première fois que j’entendais manifester une opinion à cet égard. Je fus fort étonné: j’écoutai avec une grande attention. Il y avait vingt projets en délibération, mais il n’y en avait aucun pour traverser la Provence. La Provence était un pays de répulsion pour la garde, même de la part des Provençaux qui en faisaient partie. C’est que le souvenir des dangers qui avaient menacé l’Empereur faisait encore palpiter tous les coeurs. Le caporal marseillais tenait le haut bout, il avait une réponse prête pour chaque objection. Enfin, il l’emporta. Voici son plan:

«L’Empereur fait courir le bruit qu’il veut reprendre l’Égypte. Ceux qui sont aux Tuileries sont contents de notre éloignement; ils en rient: c’est bon. On donne le signal du départ; nous mettons à la voile: c’est bon. L’Empereur ne s’est pas endormi; tout est préparé pour nous recevoir, pour nous seconder: c’est bon. Nous nous ravitaillons à Malte, nous y prenons des galères si nous en avons besoin: c’est bon. Nous débarquons sur les bords du Danube, un peu plus haut ou un peu plus bas: c’est bon. Constantinople est dans le secret, il ferme les yeux, on dirait qu’il ne voit pas, qu’il ne sait rien: c’est bon. Alors nous marchons en avant, drapeau déployé, en colonne serrée: c’est bon. Les Grecs viennent nous joindre, les Moldaves et les Serviens aussi: c’est bon. Nous prenons Belgrade s’il le faut, nous nous y reposons: c’est bon. Les Hongrois nous attendaient pour s’insurger contre les Autrichiens; ils se sont insurgés, ils marchent sous nos drapeaux, car les Hongrois et les Autrichiens, c’est comme l’eau et le feu: c’est bon.

Notre armée a grossi, nous remontons le Danube: c’est bon. Mais ce n’est pas tout. Une armée polonaise s’est mise en route de Varsovie, pour venir à notre rencontre; cette armée est la soeur de notre armée, vous savez, et au signal, nous nous trouvons ensemble sous les murs de Vienne: c’est bon. Vienne est cernée: elle met le pouce, et voilà u’elle est encore à nous: c’est bon. De la capitale de l’Autriche à notre capitale nous connaissons la route et nous la faisons les yeux bandés: c’est bon. Nous voilà de retour à Paris, ceux des Tuileries ont filé, et les Parisiens crient: «Vive l’Empereur !» C’est bon !» Je pris tant de plaisir à entendre ce caporal que je l’aurais écouté toute la nuit. J’écrivis de suite le résumé de ce qu’il avait dit, et le lendemain bon matin, je portai ce résumé à l’Empereur. L’Empereur le lut avec avidité. Lorsqu’il eut fini de le lire, il s’écria: «C’est bon !» et, m’adressant la parole, il me remercia de cette communication et il me dit: «Il n’y a vraiment que des soldats français capables d’une telle imagination.» Il ajouta: «Je devine l’auteur de ce plan. C’est un Provençal qu’on appelle « le lettré ». Je l’enverrai hercher.» Je parlai à l’Empereur de mes jouissances de la Porte de terre. Il me fit longuement répéter tout ce que j’avais retenu: cela ne m’étonna pas. Ce langage libre de camarade à camarade l’initiait à la pensée de ses braves, et il savait à quoi s’en tenir sur leur compte. Il fit venir le caporal marseillais. Ce Carnot improvisé faisait tinter l’intérieur de son gousset en sortant de chez l’Empereur. Le général Drouot m’assura que cette petite anecdote avait extrêmement amusé l’Empereur. Quelques jours après, l’Empereur, en dînant, parla beaucoup de ce plan, et il n’en oublia pas un seul mot. »

 

 

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( 6 mars, 2019 )

Daumesnil, le héros de Vincennes (1ère partie).

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Yriex-Pierre Daumesnil (il abandonnera pour le second son premier prénom trop singulier), né à Périgueux le 27  juillet 1776, engagé au 22ème chasseurs à cheval le 10 novembre 1793, fait campagne dans les Pyrénées, sous les ordres de Bessières, puis en Italie ; il aide à retirer le général Bonaparte des marais du pont d’Arcole où il s’enlisait. Il charge à Rivoli et, au cours de cette campagne, enlève six drapeaux à l’ennemi. Sous le commandement de Lannes est créé un corps monté de « Guides », devenus plus tard les Chasseurs à cheval de la Garde consulaire puis de  la Garde Impériale. En 1797 on y trouve Daumesnil, brigadier, puis maréchal des logis, un beau garçon, cheveux et sourcils châtains, front haut, yeux gris, héroïque, indomptable. Le 19 mai 1798, il s’embarque pour l’Egypte avec le corps expéditionnaire, se bat devant les Pyramides, monte un des premiers à l’assaut de Saint-Jean d’Acre et reçoit un sabre d’honneur. A Aboukir, il sauve une fois de plus la vie de Bonaparte, qui le choisit avec quelques autres chasseurs pour l’accompagner à son retour en France. Il prend part à la seconde campagne d’Italie et charge à Marengo. Mais, six ans près son engagement, il doit à son caractère difficile d’être encore sous-officier, adjudant sous-lieutenant en mai 1800. Il est enfin lieutenant le 18 juillet 1800, puis capitaine le 1er août 1801,Le 15 juillet 1804, au cours de la cérémonie des Invalides, il reçoit l’étoile de la Légion d’honneur de la main de l’Empereur. Et voici le camp de Boulogne, l’Armée des Côtes de l’Océan ; Austerlitz ; la terrible charge des Chasseurs de la Garde contre les Chevaliers-gardes du tsar Alexandre. Daumesnil, quoique blessé, sauve la vie de Rapp. Le 18 décembre 1805, il est nommé chef d’escadron dans la Garde. A l’automne 1806, c’est la campagne de Prusse, l’entrée à Berlin, à Varsovie, les tempêtes de neige sur les plaines glacées qui dégage Bessières cerné par l’ennemi. Daumesnil s’empare de dix-huit pièces de canon. Un détachement de  la Garde Impériales quitte Paris le 25 janvier 1808. Daumesnil en est,  à la tête d’un escadron de Chasseurs et de la compagnie de Mamelucks. Le 23 mars, Murat fait son entrée à Madrid.Quelques jours plus tard, Daumesnil, face à l’émeute, a deux chevaux tués sous lui. La guerre d’Espagne se déroule, atroce, inexpiable. Le 27 novembre 1808, Daumesnil, officier de la Légion d’honneur depuis le 14 mars 1806, est fait chevalier de la Couronne de Fer. Au printemps de 1809, 5ème Coalition : « Les Chasseurs et les Mamelucks de Daumesnil sont à Abensberg, Landshut, Eckmühl, Ratisbonne. Allant de victoire en victoire, l’Empereur, après une campagne-éclair, entre dans Vienne, le 11 mai. Après Essling, les régiments se regroupent. Le 13 juin, Napoléon élève Daumesnil au rang de major, c’est-à-dire de lieutenant-colonel. Mais un major de la Garde, lui, a rang de colonel. Daumesnil commande le 1er régiment de Chasseurs à cheval de la Garde, qui forme avec les chevau-légers polonais la brigade légère de la cavalerie de  la Garde. Il a 32 ans. Le voici au matin de Wagram : « Il arbore la tenue de parade, avec le lourd colback noir, le dolman vert, la pelisse écarlate bordée d’hermine, les culottes jonquille, bottes à la hussarde ; il est splendide, flamboyant. » En fin de journée, ses chasseurs font une brillante charge. Mais Daumesnil n’est plus là pour les enlever : un boulet lui a brisé la jambe gauche. Sa carrière militaire active est finie. Larrey va « scier sa jambe au-dessous du genou ». 

A suivre.

 

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( 18 février, 2019 )

La cérémonie du Champ-de-Mai (le 1er juin 1815 à Paris) vue par Poumiès de la Siboutie.

Champ de mai

« Avec une carte d’électeur de Maine-et-Loire, j’assistai au Champ de mai qui se tint au Champ-de- Mars. Nous occupions, au nombre de trois à quatre cents, deux pavillons en bois, tournant le dos au Champ-de-Mars et faisant face au pavillon de l’horloge de l’École militaire, avec lequel ils communiquaient par une estrade destinée à l’empereur, à sa famille et aux grands officiers. La majeure partie des électeurs étaient de vieux patriotes de 89 encore pleins d’énergie. Les figures étaient graves et sombres, comme les circonstances au milieu desquelles on se trouvait. L’Acte additionnel aux constitutions de l’empire avait aliéné bien des cœurs à Napoléon. On ne se gênait pas pour en faire la critique à haute voix. En somme, je trouvai cette assemblée peu favorable à l’Empereur. Il se fit attendre longtemps. Lorsqu’il parut, tout le monde se leva. Les cris de « Vive la France, vive la Nation » couvrirent ceux, rares et timides, de « Vive l’Empereur ! ». Son visage s’assombrit. Tout le monde remarqua combien il était changé : il avait pris de l’embonpoint, sa figure grasse et pleine était sans fraîcheur, mais toujours agréable et imposante. Le discours rédigé au nom des électeurs par Carrion-Nisas fut prononcé par Dubois d’Angers, d’une voix distincte et retentissante. Napoléon n’y répondit que quelques mots. Après quoi, il descendit pour aller au Champ-de-Mars passer la revue des troupes nombreuses et distribuer des drapeaux. Il fut reçu avec des acclamations et des cris frénétiques. Tournant le dos au Champ-de-Mars, nous entendions tout sans rien voir et sans savoir au juste ce qui se passait. On nous avait recommandé de ne pas quitter nos places. Après cette revue qui dura une heure et demie au plus, Napoléon repassa devant nous : il avait la figure animée, l’œil fier; il nous salua d’un air hautain. Il était aisé de voir que la réception des électeurs et celle des troupes l’avaient affecté d’une manière bien différente. Les écoles avaient formé des compagnies d’artillerie ; la garde nationale, les ouvriers sous le nom de fédérés, se préparaient à la résistance. Tous s’exerçaient au maniement des armes. Cependant l’enthousiasme qui avait accueilli Napoléon à son arrivée n’était plus le même. L’Histoire dira pourquoi. Moi, je rapporte les faits dont j’ai été témoin. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.158-159)

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( 6 janvier, 2019 )

COMMENT VOYAGEAIT NAPOLEON…(2ème partie).

A cheval.

Lorsque les circonstances ou le terrain à examiner l’exigeaient, l’Empereur quittait la voiture, en faisant un signe. Un page lui amenait le cheval prévu et il se mettait aussitôt en selle. Les chevaux qu’il montait habituellement étaient « de l’espèce arabe », petits de taille, poil gris-bleu, dociles, « doux au galop ». « NapoléCOMMENT VOYAGEAIT NAPOLEON...(2ème partie). dans HORS-SERIE B-300x249on était, dit Fain, cavalier, hardi et casse-cou ». a cheval il avait le dos voûté, tenait négligemment les rênes de la main droite tandis que son bras gauche « allait pendant, et toute l’habitude du corps se balançant au mouvement du cheval ». Il s’abandonnait sans réserve à l’adresse de sa monture qui, au surplus, était accoutumée à suivre les deux chasseurs à cheval et les deux officiers d’ordonnance qui le précédaient toujours. Les deux chasseurs ne cessaient de régler leur allure sur celle du cheval de l’Empereur qui les suivait, et, même en terrain difficile, ils arrivaient toujours à se maintenir à une distance suffisante sans le gêner. Il advint qu’n jours l’un des cavaliers d’élite, rencontrant un obstacle imprévu, tomba de cheval. « Maladroit ! » s’était écrié l’Empereur en survenant. Mais peu après ce fut au tour de Napoléon de vider les étriers. Le chasseur accouru lui tint son cheval pendant qu’il remontait en selle et lui duit simplement : « Il n’y a pas que moi de maladroit aujourd’hui !… » Franc-parler des vieux soldats qui coexistait avec un dévouement absolu. Si Napoléon décidait de se lancer au galop à travers une zone de terrains difficiles, le mameluck Roustam galopait immédiatement derrière lui. Devenu « valet de chambre à  cheval », il emportait alors sur sa monture, « un petit porte-manteau garni des effets de rechange qui pouvaient être les plus nécessaires » ainsi que la fameuse redingote grise « que l’Empereur passait dessus l’habit dans les mauvais temps ».

L’Escorte.

En voyage, l’allure générale est toujours le trot ou le galop. A la portière de droite de la voiture chevauche Caulaincourt, le Grand Ecuyer. S’il est en mission, il est remplacé par l’un des deux écuyers de l’Empereur. Napoléon s’arrête-t-il ? Dès qu’il a dit ces simples mots : « La carte », Caulaincourt la présente à l’instant même ; car celle des lieux où l’on passe est toujours attachées à un bouton de son vêtement. Un courrier arrive-t-il au  galop, porteur de dépêches ? Caulaincourt descend de cheval, conduit rapidement le dit courrier à l’écart, ouvre les malles, dont il détient les clés et les combinaisons, rejoint à bride abattue le voiture impériale et remet les dépêches à l’Empereur. A la portière gauche de celle-ci, chevauche le général Guyot-« le petit Guyot » dit Napoléon- qui est chargé des escortes en sa qualité de commandant du régiment des chasseurs à cheval de la Garde.Ceux-ci, qui ont succédé aux « guides » d’Italie et d’Egypte, et que l’armée appelle encore de ce nom, ont le privilège d’escorter l’Empereur en campagne. Ils en sont fiers, ces cavaliers d’élite qu’il appelle ses « enfants chéris ». Lorsqu’ils sont en tenue de parade, ils sont superbes, coiffés du large colback noir à plumet vert et rouge, à flamme écarlate revêtus du dolman vert à brandebourgs et de la culotte blanche, leur pelisse cramoisie flottant au galop sur l’épaule gauche. Le « Chasseur à cheval » de Géricault, si plein de mouvement, de couleur et de vie, en est l’illustration.

De même que lorsque Napoléon est à cheval, deux d’entre eux chevauchent toujours à distance, en avant de sa voiture. Celle-ci est elle-même précédée de deux officiers d’ordonnance (à l’uniforme bleu clair brodé d’argent, au chapeau à plumes noires). Elle est suivie des palefreniers, des chevaux de selle et de deux pages. Viennent ensuite les deux « chasseurs du portefeuille », l’un d’eux ayant sur le dos un sac de cuir contenant cartes, écritoires et compas. Derrière, est le groupe des aides de camp de service, des écuyers, officiers d’ordonnance et pages. Puis, commandée par un officier, c’est l’escorte proprement dite : vingt-quatre chasseurs. Après quoi, le Quartier Impérial Topographique, les mulets de bâts, le personnel et le matériel divers.

Dans tous les cas l’état-major était suivi du « mulet de la cantine »… portant des provisions fréquemment renouvelées. Lorsque Napoléon jugeait le moment nécessaire ou simplement utile, il donnait l’ordre de s’arrêter. La nourriture était, pour lui, la même que pour les autres. Fain nous décrit cette halte-repas : « On faisait approcher le mulet ; la nappe de cuir qui recouvrait les paniers était étendue à terre ; on plaçait dessus les provisions ; et l’Empereur, assis au pied de l’arbre voisin, ayant le prince de Neufchâtel [Berthier] à ses côtés, voyait le cercle de la famille militaire se former autour de lui. Toutes les figures étaient gaies ; car chacun, depuis le page jusqu’au grand officier, trouvait là ce qui lui était nécessaire ». Scène d’une admirable simplicité qui rehausse encore la grandeur de Napoléon.

Les revues.

Au cours de ses déplacements, Napoléon profitait de chaque passage dans une place pour y inspecteur les troupes qui l’occupaient ou qui y stationnaient. Ses entretiens avec les soldats avaient un caractère extraordinaire, qui stupéfiait les étrangers, dont beaucoup étaient encore imbus de cette mentalité quasi-féodale que la révolution et Napoléon, même vaincus, ont anéantie en Europe. Aussi voyait-on souvent un officier ou même un simple soldat, qui se croyait des titres à une réclamation ou qui s’était distingué par son courage, s’adresser directement à l’Empereur : « Sire ! J’ai mérité l’Etoile [la Légion d’honneur] ». Napoléon le fixait du regard, généralement en souriant : « Et comment ? «  Devant ses camarades, le postulant citait les combats où il s’était trouvé et ce qu’il avait fait. L’Empereur faisait inscrire son nom, après avoir demandé au colonel du régiment confiC-300x236 aide de camp dans HORS-SERIErmation des services et des faits. Parfois, lorsque ceux-ci semblaient patents, il interpellait les autres soldats, les « témoins ». A d’autres moments, inspectant un régiment dont l’ensemble s’était distingué, et pour lequel il avait prévu quelques récompenses, il s’adressait directement aux unités : « quel est le plus brave de la compagnie ? » Et la ratification impériale confirmait aussitôt l’opinion des soldats enthousiasmés. Mais il fallait être Napoléon pour se permettre de pareils contacts, dont le ton et l’apparence étaient parfois surprenants.  Toute inspection au cours de ses déplacements amenait  l’Empereur à exalter les sentiments des hommes par tout ce qui pouvait les frapper. C’est ainsi que, le 20 juillet 1813, allant de Dresde en un voyage-éclair, inspecter les corps du maréchal Oudinot qui sont face à Berlin, entre l’Elbe et la Sprée, il songe immédiatement à remettre des Aigles à deux régiments qui n’en sont pas encore dotés. Ce sont les 136ème et 156ème régiments d’infanterie, celui-ci étant le dernier des régiments créés. Oudinot les fait venir au château de Luckau, appartenant à la comtesse de Kielmansegge, où il a son quartier-général. La cérémonie est empreinte d’une frappante grandeur.

Jusqu’à la remise de l’Aigle au régiment, le drapeau demeure constamment roulé, enveloppé dans un étui de cuir qu’il est rigoureusement interdit de défaire. Au moment de la remise, le régiment est formé en trois colonnes occupant les trois côtés d’un carré, face au centre, le quatrième côté demeurant inoccupé. L’Empereur arrive, suivi de tout son état-major. Sa suite s’arrête et se range sur ce quatrième côté. Il s’avance à cheval, seul, vers le centre du carré où sont rassemblés, derrière leur colonel, les officiers du régiment. Habituellement c’est le Major-Général Berthier que l’Empereur charge de la remise de l’Aigle. Aujourd’hui, pour l’honorer, c’est Oudinot, commandant le corps d’armée, à qui il confie cette mission. Le maréchal met pied à terre. Le drapeau lui est apporté, sorti de son étui pour la première fois, pendant que les tambours battent jusqu’à ce qu’Oudinot arrive devant les rangs à cheval, tenant les rênes de la main droite et tendant le bras gauche vers l’emblème qui va leur être confié , s’adresse aux soldats : « Soldats ! Je vous confie ce drapeau ! Jurez-moi de le défendre jusqu’à votre dernier souffle ! Jurez-le ! Jurez-le ! » s’écrie-t-il en appuyant fortement sur ce cri « avec une émotion qui le rendit tout pâle », aux dires de la comtesse de Kielmansegge qui assistait à la scène. A ce dernier mot, au centre du carré, le colonel et les officiers élèvent leurs épées-signal auquel tous les soldats crient ensemble : « nous le jurons ! ». Oudinot remet alors au colonel le drapeau déployé, pendant que retentit trois fois le cri de « Vive l’Empereur ! » poussé par tous avec un enthousiasme difficile à décrire. Puis le régiment regagne son cantonnement.

Cette cérémonie, simple et grandiose, produisait un effet tellement exaltant sur la troupe, désormais « sous les drapeaux », que Napoléon, remettra des Aigles à trois régiments en plein champ de bataille, au cours des effroyables journées de Leipzig.

Marcel DOHER

 

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( 1 janvier, 2019 )

La défense et la capitulation de Ratisbonne en avril 1809.

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A l’appui de cette lettre de Geoffroy Eissen, lieutenant adjudant-major au 65ème de ligne, que l’on va lire, il est peut-être utile de rappeler qu’à l’ouverture de la campagne de 1809, Napoléon dans son mouvement de concentration, ordonna à Davout d’évacuer Ratisbonne, où ses 50.000 hommes étaient cantonnés, pour venir le rejoindre dans la direction d’Abensberg, et lui prescrivit de ne laisser dans cette place qu’un seul régiment. « C’est, dit Thiers, au 65ème de ligne, excellent régiment commandé par le colonel Coutard, que le maréchal Davout avait réservé le rôle périlleux de garder Ratisbonne contre les armées nombreuses qui allaient l’attaquer par la rive droite et par la rive gauche du Danube. Il lui avait prescrit de fermer les portes, de barricader les rues et se défendre à outrance jusqu’à ce qu’on le dégageât, ce qui ne pouvait manquer d’arriver bientôt, car Ratisbonne, relié par un pont au faubourg de Stadt am Hof, à l’embouchure de la Pregel, n’avait qu’une simple chemise pour toute fortification.  Le colonel Coutard avait eu affaire le 19, à l’armée de Bohême et lui avait résisté à coups de fusil avec une extrême vigueur, si bien qu’il avait abattu plus de 800 hommes à l’ennemi. Mais le lendemain 20, il avait vu paraître sur la rive droite, l’armée de l’archiduc Charles, venant de Landshut, et il ‘était trouvé sans cartouches, ayant usé toutes les siennes dans le combat de la veille. Le maréchal Davout, averti, lui avait envoyé par la route d’Asbach, deux caissons de munitions, conduits par son brave aide de camp Trobriant, lesquels avaient été pris sans qu’il pût entrer un seul paquet de cartouches dans Ratisbonne. Le colonel Coutard pressé entre deux armées, n’ayant plus un seul coup de fusil à tirer, ne pouvant du haut des murs et des rues barricadées, se défendre avec des baïonnettes, avait été contraint de se rendre. La captivité du 65ème ne fut donc pas de longue durée puisque, dès le 23 avril, le lendemain d’Eckmühl, Ratisbonne était reconquis ; et le 65ème délivré, reprit sa place dans l’armée d’Allemagne et fut à Essling ainsi qu’à Wagram.       

 Paul SCHMID.

                                                                                                                                                                                                                    Ratisbonne, ce 26 avril 1809.

Depuis ma dernière [lettre] de Magdebourg, j’ai à vous rendre compte de bien d’événements. Après être venu à marches forcées de Magdebourg à Nuremberg ; on nous y laissa quelques jours pour nous reposer. Le 9 du courant nous en partîmes avec notre corps d’armée et manoeuvrâmes en suivant les mouvements des ennemis, tantôt en nous portant sur Ingolstadt et Ratisbonne jusqu’au 16 où nous arrivâmes sur l’Altmühl où nous prîmes position ; dans la nuit, nous eûmes quelques escarmouches. Le 17 au matin, notre régiment reçut l’ordre de se rendre à Ratisbonne pour la garde du maréchal et les 4 divisions prirent position sur la rive gauche du Danube en face de l’ennemi ; dans l’après-midi, l’ennemi fit une attaque sur nos avant-postes, mais fut constamment repoussé. Le 18, le corps d’armée reçut l’ordre de se porter sur Neustadt. Le maréchal fit venir le colonel et lui fit : « Colonel, je vous confie un poste bien délicat et bien glorieux en même temps ; l’Empereur comte sur vous, vous devez tenir à Ratisbonne, empêcher l’ennemi de passer le pont et protéger ainsi notre marche sur Neustadt. » En même temps, notre 1er bataillon reçut l’ordre de se porter en avant en tirailleurs pour remplacer les troupes qui devaient passer le Danube. Nous perdîmes, ce jour, une centaine d’hommes, tant tués que blessés ; à minuit, nous brûlâmes le pont de Ratisbonne et la petite ville de Hof am Stadt. Maintenant nous étions notre régiment seul sans une pièce de canon ni un cavalier. Le 19 à midi, l’ennemi fit une attaque générale sur nous avec 10.000 hommes et 30 pièces de canon. Nous nous repliâmes alors dans Hof am Stadt où s’engagea le combat le plus terrible dont on ait parlé depuis longtemps : nous nous battions dans les rues à dix pas de distance, ensuite corps à corps à la baïonnette ; les boulets, les obus, les balles pleuvaient sur nous cela n’empêchait pas que nous ne cédions pas un pouce de terrain à l’ennemi ; au contraire, à six heures du soir, nous avions fait 700 prisonniers et prix quatre drapeaux et à huit heures, nous étions maîtres de tout le champ de bataille, les rues étaient couvertes de morts et de mourants ; à la fin , nous étions obligés de brûler les cartouches des tués et blessés ; la nuit se passa avez tranquillement ; nous en profitâmes pour barricader toutes les rues et créneler quelques maisons. Malheureusement, il ne nous restait pour le lendemain, que quatre cartouches par homme. On demanda des secours et des munitions. Mais les caissons furent pris en route par l’ennemi et le bataillon ne put jamais se faire jour à venir jusqu’à nous ; enfin le 20, arrivèrent sur nos derrières deux corps d’armée autrichiens chacun de 15.000 hommes, de manière à ce que nous avions 40.000 hommes sur les bras avec 50 pièces de canon ; nous fîmes des efforts inouïs ; après avoir brûlé jusqu’à notre dernière cartouche et perdu une grande partie de notre monde, nous fûmes obligés de capituler ; les officiers prisonniers sur parole conservant leurs épées, les soldats prisonniers de guerre conservant leurs bagages et sortir avec tous les honneurs de la guerre ; par une ruse, nous avons conservé nos aigles et nos drapeaux ennemis. Le 20 dans la nuit et le 21, défila ici toute cette armée que nous avions amusée seuls, pour se porter sur l’Empereur, mais ils arrivèrent trop tard. Le 23, dès le matin, nous vîmes revenir en déroute toute cette armée de fanfarons qui voulaient aller tout droit à Paris. L’Empereur les suivit l’épée dans les reins ; à cinq  heures, nos têtes de colonnes arrivèrent à la ville, la canonnade (sic) s’engagea et à neuf heures, la ville était emportée d’assaut ; une grande partie de la ville a été brûlée. Nous fûmes donc pris et repris dans bien peu de temps. L’Empereur est content de nous. Nous lui avons remis nos aigles enveloppées dans les drapeaux autrichiens, aujourd’hui nous allons recevoir notre destination ; nos braves soldats désertent par bandes et viennent nous rejoindre. Je me rappellerai toute ma vie le moment où ces braves furent obligés de nous quitter, jamais des soldats n’ont montré autant d’attachement à leurs officiers que les nôtres et autant de mépris pour l’ennemi : étant obligés de déposer leurs armes, ils les brisèrent en criant : « Vive notre empereur ; nos camarades nous vengerons  (sic) ! » Je finis en vous embrassant ainsi que toute la famille.

Votre tendre fils.

G. EISSEN.

Monsieur Eissen père, rue du Dôme, 13, à Strasbourg (Bas-Rhin). 

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Etat de services de Georges-Geoffroy EISSEN 

Né à Strasbourg  (Bas-Rhin) le 31 janvier 1777, canonnier au 2ème bataillon du Bas-Rhin le 13 mai 1793 ; caporal le 24 mai et fourrier le 1er juin de la même année ; envoyé en congé comme surnuméraire le 2 thermidor an IV ; sergent-major au 1er bataillon du Bas-Rhin, le 2 thermidor an VII ; adjudant sous-officier au  2ème bataillon du Bas-Rhin le 1er fructidor an VII ; passé au 65ème régiment de ligne le 8 pluviôse an VIII ; sous-lieutenant le 11 ventôse an XIII ; lieutenant le 29 mars 1807 ; membre de la Légion d’honneur le 1er octobre 1807 ; adjudant-major le 1er juin 1808 ; capitaine le 29 août 1809 ; capitaine de grenadiers le 16 mai 1811 ; chef de bataillon, le 12 avril 1813 ; passé à l’état-major du 6ème corps le 29 avril 1813 ; passé au 139ème de ligne par ordre de S.A.S. le prince major général le 19 juin 1813 ; passé à l’état-major du 3ème corps, par suite de la réduction du 139ème à trois bataillons, le 24 juin 1813 ; passé au 43ème de ligne par ordre du prince de La Moskowa le 4 juillet 1813 ; nommé titulaire au 3ème bataillon du 43ème de ligne le 10 novembre 1813 ; à l’hôpital de Paris le 30 octobre 1813 : mort à l’Hôtel-Dieu, à Paris, le 11 avril 1814, des suites de ses blessures.

Campagnes : 1793, ans II, III et IV, à l’armée de l’Ouest ; ans VII, VIII et IX à l’armée du Rhin ; an XI à Belle-Isle-en-Mer ; ans XII et XII à l’armée sous Brest ; an XIV à l’armée d’Allemagne ; 1810 à 1812, Espagne et Portugal ; 1813, Grande-Armée.

Blessures : Blessé d’un éclat d’obus au bras gauche, à l’affaire de Montaigu, le 14 septembre 1793, et d’un éclat d’obus à la cuisse gauche, à la bataille de Bautzen, le 21 mai 1813.

(Archives administratives du Ministère de la Guerre.) 

Article paru en 1909 dans le « Carnet de la Sabretache ».

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