• Accueil
  • > Recherche : ecrire lettre imperatrice
( 31 mai, 2020 )

« Elle est morte avec le courage, le calme et la résignation d’un ange. « 

Joséphine 2

Une nouvelle lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon dans laquelle il annonce la disparition de sa mère, l’impératrice Joséphine. C’est en fait la comtesse Bertrand, en arrivant à l’île d’Elbe, qui sera la première à apprendre à l’Empereur la terrible nouvelle. Celui-ci aurait dit : « Ah, elle est bienheureuse maintenant. »

C.B.

Sire, Je remplis un devoir bien pénible pour mon cœur. J’ai l’honneur d’informer Votre Majesté qu’avant-hier, à midi, nous avons perdu la meilleure des amies, ma sœur et moi la plus tendre des mères. Une maladie maligne et putride a terminé sa vie en 4 jours. Elle est morte avec le courage, le calme et la résignation d’un ange. Tout ce qu’elle nous a dit de vous dans les derniers moments de sa vie, nous ont assez prouvé combien elle vous était sincèrement attachée. Lorsque j’eus l’honneur, il y a peu de jours, de vous écrire par l’occasion de Mme Bertrand, j’étais bien loin de prévoir le malheur qui me frappe aujourd’hui.

Je suis avec un profond respect,

Sire,

de Votre Majesté,

Le très affectionné fils.

 

Le Prince EUGENE

 

Saint-Leu, le 31 mai 1814.

—————————————————————–

(Lettre se trouvant en annexe du livre intitulé : « Marie-Louise et Napoléon, 1813-1814. Lettres inédites… Réunies et commentées par C.F. Palmstierna », Librairie Stock, s.d. [1955], p.290)

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 29 février, 2020 )

Les blessures de Napoléon…

2

« La santé est indispensable à la guerre et ne peut être remplacée par rien ». Cette phrase de Napoléon était particulièrement vraie au début du XIXe siècle. Pour de nombreux historiens, « la main sur le ventre » sur les peintures qui le représentent est interprétée comme un signe de gastralgie.

Cette affirmation est probablement influencée par les antécédents familiaux de Napoléon, son père étant décédé à quarante ans d’un squirre du pylore. En fait, selon les biographies de ses proches et de son médecin Corvisart, ce signe correspond plus à une manie qu’à un signe objectif de maladie. Tous sont unanimes sur sa bonne santé générale entre 1800 et 1814. En revanche, Napoléon a été victime de plusieurs blessures au cours de sa vie. Toutes ne sont pas connues, car il a toujours exigé de tenir secret ce genre d’accident pour éviter tout désordre politique. « Qui sait, disait-il, quelle horrible confusion ne produirait pas une semblable nouvelle ?… Si je suis blessé que personne ne le sache, si c’est possible. Si je suis tué, qu’on tâche de gagner la bataille sans moi ; il sera temps de le dire après ». À ses compagnons d’exil (Mémorial de Las Cases), il rappelait qu’« il avait été très souvent exposé dans ses batailles ; mais on le taisait avec le plus grand soin. Il avait recommandé une fois pour toutes le silence le plus absolu sur toutes les circonstances de cette nature ».

Les blessures de l’Empereur.

Dans la belle collection du musée de Romans figure une chaussure ayant appartenu au cardinal Fesch. Joseph Fesch, demi-frère de Letizia Ramolino, a largement profité au cours de sa vie des faveurs de son neveu Napoléon Ier. Il a été grand aumônier de l’Empire, grand-aigle de la Légion d’honneur, sénateur, ami de Pie VII et pair de France. Pourtant sa conduite peut être considérée comme odieuse en août 1818 lorsque le maréchal Bertrand l’invite à envoyer un nouveau médecin à son neveu, malade à Sainte-Hélène. En effet, le docteur O’Meara, officier britannique et médecin personnel de l’Empereur déchu, accusé de traîtrise et de calomnie, soupçonné de relais de correspondance clandestine des prisonniers vers l’Europe, est renvoyé par Hudson Lowe, fils de médecin militaire, devenu le geôlier impitoyable que l’on connaît. Fesch, illuminé, pensait que Napoléon avait été « enlevé de son rocher par les anges, qui l’avaient porté on ne saurait dire où; mais en parfaite santé ». Ses certitudes d’En-Haut le conduisirent à accepter la candidature d’un prosecteur d’anatomie à Florence, sans titre doctoral, nommé Antommarchi. Son origine corse, sa prétendue admiration pour l’Empereur et sa fourberie avaient convaincu Fesch qu’il faisait une bonne oeuvre en engageant ce pauvre garçon sans le sou.

À Longwood, Napoléon privé de médecin depuis quatorze mois, découvrit rapidement l’incompétence et l’ignominie du protégé de son oncle : « Quelqu’un a-t-il été plus mal soigné que moi par un tel coglione ? ». En revanche, grâce à Antommarchi… et à Fesch, nous bénéficions d’un méticuleux rapport d’autopsie. La description détaillée des cicatrices permet de confirmer plusieurs plaies et blessures évoquées dans les mémoires. « Le corps présentait… plusieurs cicatrices, à savoir : une à la tête, trois à la jambe gauche, dont une sur la malléole externe, une cinquième à l’extrémité du doigt annulaire ; enfin, il en avait un assez grand nombre sur la cuisse gauche » (Dr Antommarchi, Les derniers moments de Napoléon, récit de l’autopsie).

Un traumatisme cranien.

Dans sa jeunesse, il « verse avec une calèche et perd connaissance ». Cet incident est à l’origine de controverses sur les prétendues crises comitiales de Napoléon qui a fait plusieurs pertes de connaissances dans sa vie.

Une plaie à la cuisse gauche.

Sa première blessure de guerre date du 16 décembre 1793 au cours du siège de Toulon, ville livrée par ses habitants royalistes aux Anglais. Malgré la pluie diluvienne et l’obscurité, il décide de mener l’assaut pour s’emparer de la redoute du petit Gibraltar sur le promontoire de l’Éguillette, l’un des derniers forts qui couvrent l’accès de la rade. Bonaparte ayant eu son cheval tué sous lui, continue à pied et reçoit à la cuisse un coup d’esponton porté par un officier anglais. Tous les témoignages de ses proches et le rapport d’autopsie confirment l’existence d’une cicatrice sur une dépression « profonde et pouvant admettre le poing » dans la cuisse gauche, un peu au-dessus du genou. À Sainte-Hélène Napoléon avoue à Las Cases que cette blessure lui fit craindre pour sa cuisse. Il a échappé de peu à l’amputation que voulait tout d’abord pratiquer le chirurgien Hernandez. Finalement la cicatrisation fut obtenue grâce aux soins prodigués par Jean-Mathieu Chargé.

Des morsures aux mollets.

En décembre 1795 ou début janvier 1796, Napoléon passe sa première nuit d’amour avec Marie-Joseph-Rose Tascher de La Pagerie, veuve du général de Beauharnais. La prise de la couche de la future Impératrice est précédée d’une lutte contre Fortuné, le carlin qui l’accueillait régulièrement en aboyant à chacune de ses visites rue Chantereine. Le chien abandonne sa place habituelle non sans plusieurs morsures dont certaines laissèrent des traces sur le mollet du général. Malgré cela, il adresse à sa maîtresse le premier de ses billets ardents : « Je me réveille plein de toi. Ton portrait et le souvenir de l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens ! Douce et incomparable Joséphine… ». Le 9 mai 1796 (19 ventôse an IV), Rose de Beauharnais devient officiellement madame Joséphine Bonaparte.

Une contusion à la jambe droite.

Bonaparte est blessé pendant la campagne d’Égypte à Damanhour, le soir du 11 juillet 1798 (22 messidor), comme en témoigne le chirurgien Larrey dans ses mémoires : « Le général en chef reçut un coup de pied d’un cheval arabe, qui lui fit, à la jambe droite, une contusion assez forte qu’on dût craindre des accidents consécutifs : je fus assez heureux pour les prévenir, et le conduire en très peu de temps à la guérison, malgré sa marche pénible et son activité naturelle qui l’éloignait du repos ».

Une contusion à un doigt.

Dans une chasse à Marly, le 22 juin 1803 (3 messidor an XI), il est renversé et blessé. Une lettre de Napoléon à Joséphine datée du lendemain en témoigne : « Je me suis blessé très légèrement à un doigt en tuant un sanglier… ». Cet accident fut assez important pour qu’il s’en souvienne encore à Sainte-Hélène (« une forte contusion du doigt ») et laisse une cicatrice notée sur le rapport d’autopsie (« extrémité du doigt annulaire »).

Une érosion à la jambe gauche.

Dans le « Mémorial », Las Cases relate une autre blessure de guerre qui n’a pas laissé de souvenirs précis à Napoléon : « à celle d’Essling ou de Wagram (6 juillet 1809), je ne saurais dire laquelle, un autre coup de feu lui avait déchiré la botte, le bas et la peau de la jambe gauche ».

Des chutes sans gravité.

En courant : en septembre 1808, l’Empereur tombe en courant après l’Impératrice lors d’une partie de barres dans le jardin, avec quelques familiers (« Mémoires »  de Constant). A cheval : Napoléon fait plusieurs chutes de cheval nécessitant parfois plusieurs jours de convalescence : au siège de Toulon, pendant les campagnes d’Italie, au siège de Saint-Jean-d’Acre, au camp de Boulogne et à Arcis-sur-Aube. À Marengo, le 14 juin 1800, il faillit être noyé dans la vase : « Seule ma tête dépassait et les Autrichiens auraient pu facilement me décapiter ».

Une brûlure au cuir chevelu.

Lors de l’incendie de Moscou déclenché par des criminels libérés de prison sur l’ordre du gouverneur Rostopchine, des flammèches tombent au milieu de la nuit sur le toit de l’appartement occupé par l’Empereur au Kremlin, le 15 septembre 1812. En sortant, il « eut sa redingote grise brûlée en plusieurs endroits, de même que ses cheveux » (« Mémoires » de Constant).

La blessure au pied à Ratisbonne (23 avril 1809).

En janvier 1809, Napoléon lutte en Espagne contre l’armée anglaise de John Moore. Il apprend que l’Autriche est prête à déclarer la guerre, après plusieurs années de préparation en vue de venger Austerlitz. Pendant son retour à bride abattue vers la France, il est informé de l’existence d’un complot entre Talleyrand et Fouché visant à placer Joachim Murat sur son trône en cas de mort accidentelle, les nouvelles d’Espagne étant pessimistes. À Paris, le 28 janvier, il convoque ses ministres dont Talleyrand et entre dans une rage folle (… «Vous êtes de la m… dans un bas de soie»).

L’attaque autrichienne.

Le 13 avril, il repart en campagne à l’Est. Pour la première fois, il s’est laissé surprendre car l’archiduc Charles a attaqué le 10 et occupé Münich, sans rupture diplomatique ni déclaration de guerre (5e coalition). Le 17, il parvient sur le terrain et devine aussitôt les projets de l’archiduc. La Grande Armée est divisée en deux gros corps d’armée : Masséna au sud-ouest et Davout au nord-est ; si le centre est enfoncé par les armées ennemies (Autriche, Prusse), la guerre est perdue. Napoléon donne donc l’ordre aux deux ailes de se regrouper au centre, sur la ville d’Abensberg où il se rend lui-même. La rencontre entre Davout et ses adversaires se produit à Tengen, au sud de Ratisbonne (Regensburg). Profitant de l’avantage des Français et du regroupement de son armée, Napoléon poursuit les Autrichiens qui sont vaincus à Eckmühl, le 22.  L’archiduc se replie avec toutes ses troupes sur Ratisbonne où il laisse une très forte garnison et poursuit sa route vers la Bohême pour rejoindre son armée de réserve.
Il a perdu 30 000 hommes en huit jours. Le 23 avril, les Français enlèvent d’assaut Ratisbonne, étape indispensable pour ouvrir la route de Vienne (prise le 12 mai). Au cours de cette bataille, Napoléon est victime de sa deuxième blessure de guerre.

La blessure de l’Empereur.

Les consignes de Napoléon ayant été respectées, il n’existe pas de document officiel qui relate cet épisode. Il faut donc se baser sur les témoignages qui diffèrent souvent sur le siège de la blessure, son type et les circonstances.

• Constant, premier valet de chambre de l’Empereur, évoque l’incident à deux reprises, dans ses « Mémoires », avec des versions légèrement différentes :

– « L’Empereur voyant fuir les Autrichiens de toutes parts, croyait l’affaire terminée. On avait apprêté son déjeuner à la cantine, au lieu qu’il avait désigné. Il se dirigeait à pied vers cet endroit, lorsque se tournant vers le maréchal Berthier, il s’écria : “Je suis blessé”. Le coup avait été si fort que l’Empereur était tombé assis ; il venait de recevoir la balle qui l’avait frappé au talon. Au calibre de cette balle, on reconnut qu’elle avait été lancée par un carabinier tyrolien, dont l’arme porte ordinairement à la distance où nous étions de la ville. Un aide de camp vint me chercher, et lorsque j’arrivai, je trouvai M. Yvan occupé à couper la botte de Sa Majesté, dont je l’aidai à panser la blessure. Quoique la douleur fût encore très vive, l’Empereur ne voulut même pas donner le temps qu’on lui remit sa botte, et pour donner le change à l’ennemi, et rassurer l’armée sur son état, il monta à cheval, partit au galop avec tout son état-major et parcourut toutes les lignes ».

– « À la campagne de Ratisbonne, le 23 avril, l’Empereur reçut au pied droit une balle morte qui lui fit une assez forte contusion. J’étais avec le service quand plusieurs grenadiers de la garde accoururent me dire que Sa Majesté était blessée. Je courus en toute hâte et j’arrivai au moment où M. Yvan faisait le pansement. On coupa et laça la botte de l’Empereur qui remonta sur-le-champ à cheval ». Une autre version rapportée par Octave Aubry (La vie privée de Napoléon), confirme cette blessure au talon droit : « À pied près de Lannes, il examinait à la lorgnette les défenses de la ville quand un biscaïen, tiré des remparts, l’atteint au talon droit. Pendant qu’Yvan le panse il dit avec sang-froid : “Ce ne peut être qu’un Tyrolien qui m’ait ajusté de si loin. Ces gens sont fort adroits”. Cependant il souffre, car un nerf a été touché. Mais il remonte aussitôt à cheval et part au galop pour se montrer aux troupes qui l’acclament avec transport. Le lendemain, quoique fiévreux, il passe l’armée en revue ». Ces relations sont également celles du Cadet de Gassicourt (Voyages en Autriche), de W. Warden (Lettres de Sainte-Hélène) et du général baron de Marbot.

Pour certains témoins ce sont les orteils du pied qui sont « devenus noirs par la contusion » (général Désiré Chlapowski). Cette affirmation est peu vraisemblable.

Outre les références déjà citées, plusieurs arguments plaident en faveur du talon : le tableau de Gautherot au musée de Versailles ; les propres souvenirs de Napoléon rapportées par Las Cases dans le Mémorial (« une balle lui avait frappé le talon ») ; la lettre écrite par Napoléon à Joséphine le 6 mai 1809 d’Ems pour la rassurer, des « bruits » concernant sa blessure étant parvenus à Paris. « Mon amie, j’ai reçu ta lettre. La balle qui m’a touché ne m’a pas blessé : elle a à peine rasé le tendon d’Achille. Ma santé est bonne. Tu as tort de t’inquiéter. Mes affaires ici vont fort bien. Tout à toi. Dis bien des choses à Hortense et au duc de Berg ».

Le biscaïen (petit boulet faisant partie de la charge d’une boîte à mitraille) peut être vu au musée de l’Armée, à Paris, car il a été recueilli aussitôt par le capitaine Lameau, ingénieur-archiviste du bureau topographique qui faisait partie de la suite impériale, et remis à Mme Gérard, sa nièce, grand-mère des donateurs.

Le chirurgien.

Plusieurs noms sont avancés pour désigner le chirurgien qui pansa le pied de Napoléon à Ratisbonne : Nicolas Heurteloup (1750-1812), Nicolas-René Dufriche dit Desgenettes (1762-1837), Dominique Larrey (1766-1842). Une bonne connaissance du service de santé de l’Empereur ne laisse aucun doute sur l’identité du chirurgien. L’étiquette étant très respectée sous l’Empire, seul un médecin ou un chirurgien du Service a pu toucher l’Empereur. Bonaparte n’aimait ni les médecins ni les drogues. Il ne donna sa confiance qu’à un seul médecin, recommandé par son secrétaire Bourrienne et son frère Louis, Jean-Nicolas Corvisart (1755-1821). Corvisart devint le médecin de toute la famille Bonaparte et rapidement un des vrais amis de Napoléon (« Je ne crois pas à la médecine, je crois en Corvisart »). Conseiller médical du Premier consul, il est promu officier de la Légion d’honneur un mois après le sacre (premier médecin ayant eu cette distinction).

Toutes les obligations officielles ne l’empêchent pas de poursuivre une brillante carrière de thérapeute et d’enseignant. Bichat (1771-1802), Laennec (1781-1826) et Dupuytren (1777-1835) comptent parmi ses élèves les plus célèbres. Nommé Premier médecin de Sa Majesté (19 juillet 1804), il obtint carte blanche pour organiser le service de santé de l’Empereur. Parmi d’excellents praticiens il ne choisit que des amis loyaux, évinçant tout militaire qui aurait pu nuire à son influence en haut lieu

-Larrey, le plus célèbre des chirurgiens de l’époque, n’a jamais pu obtenir de poste officiel auprès de l’Empereur qu’il connaissait depuis Toulon. Il le suivit en Égypte comme chirurgien-chef du corps expéditionnaire. Corvisart, fin psychologue, craignait leur estime réciproque et fit tout pour ne pas perdre son avantage. Larrey fut inspecteur général du service de santé des armées en 1804 puis chirurgien en chef de la Grande Armée le 12 février 1812. Il n’a jamais appartenu au service de santé de l’Empereur. Desgenettes a été médecin-chef de l’armée d’Italie puis de l’expédition d’Égypte où il s’opposa à Bonaparte sur la conduite à tenir envers les pestiférés. Il participa fidèlement à toutes les campagnes puis devint inspecteur général du service de santé des armées. Il n’a jamais soigné l’Empereur.

-Heurteloup, autre fidèle de Bonaparte, a été chirurgien-chef de l’armée d’Italie puis des armées en 1800 (à 50 ans). Membre du conseil de santé de l’armée, secondé par Percy, il fut président de la société médicale de Paris. En 1809, responsable de l’organisation du service de santé, il était présent lors de la blessure de l’Empereur mais sa fonction ne lui permit pas d’intervenir. Il ne devint membre du service de santé de l’Empereur qu’en 1812.

Le premier chirurgien Boyer fut nommé à ce poste important par Corvisart pour sa compétence et sa timidité lors des réceptions officielles. Il n’avait aucun goût pour les expéditions lointaines et ne partait que sur ordre de l’Empereur, qui appréciait sa compagnie. Il ne participa pas aux campagnes de 1809. En revanche, le chirurgien ordinaire Yvan avait suivi Napoléon depuis les campagnes d’Italie. Chirurgien en chef des Invalides en 1804, Corvisart ne put l’exclure du service de santé de l’Empereur comme les autres fidèles du général Bonaparte. Yvan fut l’un des seuls courtisans, avec Corvisart, qui eut l’occasion d’assister parfois à la toilette de l’Empereur. Il coucha même aux Tuileries pendant quelques temps (ce que Corvisart n’avait jamais accepté) afin d’être à même de pouvoir donner des soins à toute heure du jour ou de la nuit. C’est certainement lui qui a soigné le pied de l’Empereur.

Un pas vers la répudiation de Joséphine.

Tous les témoignages laissent penser que la blessure de Ratisbonne fut sans gravité, limitée à une forte contusion sous-malléolaire externe droite. Par contre, elle influença probablement le courant de l’histoire. En avril 1809, Napoléon commence à craindre pour son avenir. La guerre d’Espagne se poursuit depuis un an. Les nationalistes, inspirés par la Révolution française, commencent à s’organiser dans l’Empire notamment en Allemagne et en Italie. Pour la première fois, les coalisés, mieux organisés, infligent de lourdes pertes à l’armée impériale alors qu’on commençait à la croire invulnérable. Cette blessure au pied sur le champ de bataille, la première de Napoléon en tant qu’Empereur, lui fait prendre conscience d’une mort possible alors qu’il n’a pas eu d’enfant avec Joséphine, donc pas de descendant direct.

Après la victoire de Wagram (6 juillet 1809), Marie Walewska, la maîtresse polonaise de l’Empereur, rejoint son amant à Vienne pour plusieurs semaines. Corvisart arrive à la demande de Napoléon en août et lui annonce quelques jours plus tard que Marie est enceinte. « Je craignais que ce bonheur de la paternité qu’ont tous les hommes ne me fût refusé, par une sorte de vengeance du sort qui m’a déjà prodigué tant de dons. J’aime les enfants, tu le sais. Mais un petit à moi, c’est une grâce à laquelle je n’osais plus songer ». Alexandre, né le 4 mai 1810 en Pologne, lui apporte une seconde preuve formelle, après le comte Léon, de ce qu’il espérait : être père.

La tentative d’assassinat du saxon Frédéric Staps, au cours d’une parade, devant le palais de Schoenbrunn le 18 octobre 1809, vient renforcer le sentiment de vulnérabilité. Après plus de deux ans d’hésitations, ces événements intervenus pendant la campagne autrichienne influent sur la décision définitive de Napoléon à divorcer. D’Autriche, il demande à Duroc d’écrire à l’intendant des palais impériaux pour qu’il fasse immédiatement murer à Fontainebleau la porte de communication entre son appartement et celui de Joséphine. Un mois après son retour à Paris, il trouve le courage d’annoncer à l’Impératrice sa répudiation, le 26 octobre 1809. Le divorce est prononcé le 14 décembre 1809.

Alain GOLDCHER 

(« Revue  du Souvenir Napoléonien » n°453, juin-juillet 2004, pp.3-7).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 26 février, 2020 )

Napoléon durant les semaines qui suivirent la bataille de Waterloo…

Napoléon le Grand2

Le général Gourgaud est un proche de l’Empereur ; il fera partie du petit groupe qui le suivra à Sainte-Hélène. Son témoignage rend compte des multiples rebondissements qui marquent le départ de Napoléon depuis Paris jusqu’au départ pour Sainte-Hélène.

« Le 19 juin 1815. – L’Empereur arriva à 7 heures du matin à Charleroi, traversa la ville et passa la Sambre ; il s’arrêta quelque temps dans la prairie qui est au débouché du pont, à droite. Là, il chercha à rallier quelques cavaliers, des carabiniers, etc. Vains efforts : les hommes que l’on fait entrer d’un côté s’échappent de l’autre… Sa Majesté mangea un morceau ; mes domestiques me rejoignirent avec ceux de Lariboisière ; mon cheval n’en pouvant plus, je pris un de ceux de ce dernier.

L’Empereur me dit de donner ordre aux quatre compagnies de pontonniers qui se trouvaient près de là avec l’équipage de pont d’abandonner les haquets et les bateaux et de se retirer avec les chevaux et les soldats du train sur Avesnes.

Je presse également le départ d’un parc de chariots de paysans, chargés de vin, de pain, etc. ; il y avait là une quantité considérable de vivres, et, à l’armée, nous mourions de faim. Sa Majesté, toujours très fatiguée, demande une calèche ; on lui fait observer que la route est si encombrée de voitures qu’il lui serait impossible d’échapper ainsi à la cavalerie légère ennemie, qu’on s’attendait à voir apparaître d’un moment à l’autre. Alors Elle remonte à cheval, nous suivons un instant la route d’Avesnes, mais, d’après quelques avis que des partisans ennemis étaient à Beaumont, l’Empereur se décide à marcher sur Philippeville.

Au bout de quelque temps, nous rencontrons de nos fuyards, qui reviennent sur nous en coupant la route. Sa Majesté hésite un instant, s’arrête, et, comme on ne voyait pas d’ennemis et que, d’ailleurs, il fallait bien passer, nous nous remettons en marche. Je formai, avec Saint-Yon, Regnault, Amillet et Montesquiou, un petit peloton, que je précédai. Je rencontrai plus loin une vingtaine de lanciers rouges qui revenaient au galop : je leur dis que leur terreur n’était pas fondée et je les remis en route avec nous. Enfin, harassée de fatigue, Sa Majesté arriva presque seule à Philippeville, n’ayant avec Elle que Soult, Bertrand, Drouot, Flahaut, Gourgaud, La Bédoyère, Amillet et deux ou trois autres officiers d’ordonnance. L’Empereur descendit à une auberge sur la place, où il fit venir le commandant…

Nous mangeâmes un peu et j’appris que Sa Majesté allait partir en poste pour Paris ; on emprunta la voiture du général Dupuy, commandant de la place, et deux autres carrioles furent préparées ; le duc de Bassano [Maret] nous rejoignit à ce moment-là. Je demandai à Bertrand si je partais en carriole, il me répondit de suivre à cheval ; je lui répondis que ma monture était fourbue et offris de monter sur le siège d’une carriole ; il m’assura que c’était impossible… Nous nous disputâmes à ce sujet. Cependant Sa Majesté ayant dressé la liste de ceux qui devaient l’accompagner, je fus désigné par Elle.

Nous partîmes avec des chevaux de poste en passant par Rocroy ; un peu plus loin, au village de***, nous rattrapâmes la voiture de l’Empereur ; nous y soupâmes et on nous fit payer le souper 300 francs. Nous tînmes conseil sur la route à suivre et il fut décidé que, dans la crainte de manquer de chevaux, nous reprendrions la grande route à Mézières, où nous passâmes incognito ainsi qu’à Reims.

Le 20 juin. – De là à Berry-au-Bac, le 20, où nous déjeunons. Nous y tînmes conseil, Drouot, Flahaut, La Bédoyère, Dejean, etc. (Soult était resté à Philippeville.) Nous étions tous d’accord que Sa Majesté devait, aussitôt arrivée à Paris, courir toute bottée et crottée à la Chambre des députés rendre compte du désastre, demander du secours et retourner se mettre à la tête de l’armée de Grouchy et des débris qu’on aurait pu réunir ; enfin, de proposer de déposer la couronne, si c’était un moyen d’obtenir la paix. Nous nous arrêtâmes ensuite à Laon, où nous fûmes reçus aux cris de : « Vive l’Empereur ! » Tous les paysans des environs s’offrirent pour défendre cette position. Sa Majesté changea de voiture et envoya Flahaut à Avesnes et Dejean à Guise. Bussy resta à Laon et nous partîmes enfin pour Paris, où Sa Majesté arriva vers 10 heures, incognito, et n’ayant pas voulu se servir des voitures de la Cour que Caulaincourt, instruit par un courrier de son arrivée, avait envoyées à sa rencontre au-delà de la barrière. L’Empereur aussitôt arrivé, manda les ministres et se mit au bain.

Pour moi, je fus vite voir ma mère et ma sœur : M. Dumas me conduisit dans son cabriolet. On ne savait rien de nos désastres, et, pour éviter les questions, je fis rigoureusement défendre ma porte.

Le 22 juin. – L’Empereur, tourmenté par tous ceux qui avaient peur et se berçaient de l’idée que, sans Napoléon, ils feraient la paix, obsédé, dis-je, par tous ces gens-là et abattu par de si grands malheurs, se décida à abdiquer et à se retirer aux Etats-Unis d’Amérique. Sa Majesté me fit proposer de l’accompagner, ce que je m’empressai d’accepter.

Le 23. – Les officiers d’ordonnance Saint-Yon, Saint-Jacques, Planat, Résigny, Autric, Chiappe me firent la demande d’accompagner Sa Majesté là où Elle se retirerait. Je fis tout mon possible pour les dissuader de prendre ce parti, leur disant que Sa Majesté voulait vivre en simple particulier, n’avait pas besoin d’eux, qu’ils allaient se rendre malheureux, expatriés, et inutilement. Pour moi, c’était bien différent : l’Empereur me connaissait depuis longtemps tandis qu’à peine il savait leurs noms. Tous voulurent venir, j’en parlai à Sa Majesté.

Le 24. – Cela leur fut accordé. L’Elysée présentait alors un spectacle bien différent de ce qu’il était quinze jours auparavant. Pas de visites…, pas de voitures… Des officiers de Fédérés se réunissaient dans les rues voisines et criaient à tue-tête : « Vive l’Empereur !… Ne nous abandonnez pas !… » Mais les ministres représentèrent à Sa Majesté que sa présence à Paris paralysait tous leurs ordres et que, malgré son abdication, Elle régnait toujours. Enfin, l’Empereur se laissa persuader et se décida à partir le lendemain, 25, pour Malmaison afin d’y attendre la réponse à la demande de passeports qui avait été faite pour aller aux Etats-Unis ; je fus faire mes adieux à ma mère, à ma sœur, à Lariboisière, à Dalton ; j’embrassai Fain et mes camarades du cabinet ; Bernard me donna des papiers.

Le 25. – A midi et demi, Sa Majesté est partie du palais de l’Elysée ; un grand nombre d’habitants étaient devant la porte du palais et faisaient retentir l’air des cris de : « Vive l’Empereur ! » Sa Majesté, trop émue pour recevoir ces derniers adieux, fit partir par la rue Saint-Honoré son carrosse à six chevaux avec l’escorte, tandis qu’ayant fait évacuer la voiture à deux chevaux du grand-maréchal par le jardin, Elle y était montée avec lui et sortit par les Champs-Elysées. Ce ne fut que hors la barrière de Chaillot que l’Empereur quitta l’équipage du grand-maréchal pour monter dans le sien. J’étais dans la seconde voiture à six chevaux, avec Montholon, Montaran et Las Cases ; Mesgrigny courait à cheval près du carrosse impérial. A 1 heure et demie, nous arrivâmes à Malmaison, où nous attendait la princesse Hortense ; Sa Majesté se promena longtemps avec Becker, qui arrivait de Paris, ayant l’ordre du gouvernement provisoire de prendre le commandement de la Garde, qui était d’environ trois cents hommes de la Vieille Garde, et quarante dragons. Sa Majesté se promena une heure avec ce général qui faisait tout son possible pour que sa mission ne fût pas désagréable à l’Empereur.

En rentrant au château, celui-ci fut étonné de n’y rencontrer que peu de monde et me dit :

-Eh bien, je ne vois pas un de mes aides de camp !

Je lui répondis que bien des gens que l’on voit dans la prospérité nous abandonnent dans l’adversité. Sur le soir, six officiers d’ordonnance vinrent de Paris joindre Sa Majesté qui se coucha à 11 heures. Dans la même soirée, les généraux Piré et Chartran étaient aussi venus, mais c’était pour demander de l’argent.

Le 26. – Je pars pour Paris en coucou avec Montholon pour mettre ordre à mes affaires et faire mes adieux à mes parents. Je fus au ministère demander un duplicatum de ma nomination du 9 juin ; j’y vis l’ordonnateur Marchand, César La Ville, Carion, Vital ; tous me dirent d’engager Sa Majesté à s’en aller. Carion ajouta :

- L’Empereur m’a fait bien du mal, mais assurez-le que je lui suis tout dévoué, ainsi qu’à ma patrie.

Je retournai à Malmaison à 7 heures du soir. J’y trouvai le duc de Bassano et Mme de Vicence [Mme de Caulaincourt] et Duchâtel, qui furent admises chez Sa Majesté. Mme Regnault était aussi venue dire que l’on conspirait contre l’Empereur, que Fouché était à la tête du complot, etc. Mme Walewska était aussi accourue. Les généraux Piré et Chartran étaient revenus à la charge et avaient obtenu un bon pour recevoir quelque argent. Pendant la nuit, le ministre Decrès vint parler à Sa Majesté.

Le 27. – Il y eut assez de visites. Flahaut, La Bédoyère, Bassano, Joseph… vinrent ainsi que Decrès. Tout se passa en conversations, il n’y eut rien de décidé. Piré et Chartran revinrent très colères de Paris, le premier de n’avoir reçu que 12 000 francs et le second que 6 000 francs.

Le 28. – Le bruit de l’approche de l’ennemi me fit faire, avec Montholon, la reconnaissance de Malmaison : nous désignâmes les endroits où nous devions placer notre petite troupe, bien résolus à vendre chèrement la prise de ce château s’il était attaqué par les partisans ennemis. L’Empereur me chargea d’envoyer de petites reconnaissances de trois dragons dans la direction de Gonesse et de Saint-Germain ; Becker reçut l’ordre de Davout de détruire le pont de Chatou ; j’y fus avec lui et nous prîmes les dispositions nécessaires : il brûla toute la nuit. Pendant toute cette journée, nous entendîmes une assez vive canonnade dans la direction de Saint-Denis. Mme Caffarelli était revenue de Paris. Quand tout le monde abandonnait Sa Majesté, elle s’en rapprochait ; c’est une femme de cœur, que j’aime beaucoup.

Le 29. – Bernard me fait son raisonnement : pourquoi il ne part pas. Il me l’applique à moi. Batri, le secrétaire, reçoit une pension de 1 500 francs, mais il dit qu’il ne partira pas. Fain, qui m’avait toujours montré de l’amitié, m’avait conseillé de même, ainsi que Drouot. Je ne sais ce qu’est devenu Fleury ; Lariboisière a été fidèle jusqu’au dernier moment.

L’incertitude est toujours la même ; les passeports pour les Etats-Unis ne viennent point. M. de La Vallette arrive de Paris, il me dit qu’il est content pour l’Empereur que je l’accompagne. L’ennemi approche. Sa Majesté envoie Becker à Paris demander au gouvernement provisoire de se mettre à la tête des troupes réunies sous Paris et d’écraser le corps prussien, qui, connaissant la déchéance, s’avance témérairement.

L’Empereur offre de s’engager sur sa parole d’honneur, qu’aussitôt cette affaire terminée il quittera la France et suivra son premier projet de se rendre en Amérique. Le gouvernement provisoire, qui n’était rien tant que Sa Majesté demeurait à Malmaison, fut bien loin de vouloir qu’Elle se mît à la tête des troupes ; il refusa ses offres, sacrifiant ainsi à ses intérêts particuliers ceux de la patrie, et préférant le pillage de Paris par les ennemis à sa délivrance par Napoléon. Becker étant de retour à 5 heures moins un quart, Sa Majesté se décide à partir pour Rochefort. Le matin, Résigny était allé à la police chercher les passeports : il y en avait un pour La Bédoyère, qui devait venir, mais qui en fut empêché par son ami Flahaut. Le ministre de la Marine avait envoyé à Rochefort l’ordre à deux frégates de se tenir prêtes à faire voile et de se mettre à la disposition de l’Empereur.

Celui-ci part à 5 heures dans une simple calèche jaune avec Bertrand, Becker et Rovigo : il était vêtu d’un frac couleur marron. La calèche sortit par la petite porte du parc : Sa Majesté y monta dans la petite cour, à gauche en sortant du palais.

La route à suivre était celle de Rambouillet, Vendôme, Châteaudun, Poitiers, Tours, Niort, etc. Je m’installai dans la voiture-coupé et on me remit en dépôt 100 000 francs en or. Je retirai les pistolets des équipages de Sa Majesté et partageai les armes dans les voitures ; j’avais seize coups à tirer. Montaran me donna une carabine tournante pour le cheval anglais que j’avais pris à Waterloo ; Bertrand nous avait dit à tous d’avoir des carabines avant de partir. Celui-ci avait eu une discussion avec Ferdinand, le chef de cuisine, qui ne voulut plus partir parce que, disait-il, on ne lui avait pas payé ce qu’on lui avait promis pour aller à l’île d’Elbe. Ma voiture et celle des valets de chambre suivirent la même route que l’Empereur. Les autres passèrent par Orléans, Limoges et Saintes.

Avant mon départ, un nommé Stupinski vint me tourmenter pour que je prenne sa femme dans ma voiture ; je m’y refusai quoiqu’elle fût très jolie, mais je ne trouvais pas cela convenable dans la situation où nous nous trouvions. Cependant, ce Polonais, s’étant adressé au grand-maréchal, parvint à obtenir que non seulement sa femme, mais encore lui monteraient dans mon coupé. C’était au moment où les voitures s’ébranlaient, il me fallut céder. Les personnes qui passèrent par l’autre route étaient Montholon, Résigny, Planat, Autric, Las Cases, Chiappe, et, en seconde ligne, par la même route, Mmes Bertrand et de Montholon : je fis partir François, mon domestique, avec la voiture de cette dernière.

M. Saint-Yon, qui était bouillant d’ardeur lorsque Sa Majesté pouvait encore lui être utile, l’abandonna aussitôt le départ résolu ; il avait été à Paris avec Autric ; le gouvernement provisoire avait fait dire que ceux qui resteraient près de lui conserveraient leurs grades et leurs places ; il quitta Autric à la barrière, lorsqu’ils revenaient, sous le prétexte qu’on ne voulait pas le laisser passer ; je lui avais conseillé de ne pas venir, il ne m’avait pas écouté.

La princesse Hortense retourna à Paris et je dis adieu ce jour-là à Mme Caffarelli ; quand reverrai-je cette femme charmante ? °

Le 30 juin. – L’Empereur, voyageant sous le nom du général Becker, était parvenu à Rambouillet. Lorsque ma voiture y arriva, un domestique la fit arrêter pour me dire que Sa Majesté me demandait, que l’autre voiture devait pousser jusqu’à la maison de poste et que Marchand était aussi appelé au palais. Je me rendis au château où je trouvai Sa Majesté impatiente d’avoir des nouvelles de Paris qu’Elle quittait bien à regret. Je trouvai réunis Becker, Rovigo, Bertrand… ; l’on nous donna à souper avec Sa Majesté qui, étant très fatiguée, se reposa jusqu’au lendemain matin 8 heures. Je racontai mon voyage avec Stupinski et l’inconvenance de mener avec moi une femme, d’autant plus qu’elle était habillée en homme. L’Empereur, consulté à ce sujet, décida qu’il ne fallait pas qu’elle et son mari suivissent plus loin. Bertrand me chargea de leur annoncer cette mauvaise nouvelle, ce à quoi je me refusai. Alors il me remit un billet pour ce Polonais en me disant de lui verser un ou deux napoléons.

Je choisis dans la bibliothèque du palais un grand nombre de livres que je fis porter, aussitôt le départ de Sa Majesté, à ma voiture. Puis je remis à Stupinski le billet qui lui était destiné. Il devint furieux, je le laissai se calmer et lui offris une indemnité pour retourner à Paris. Il me refusa sèchement, je l’envoyai faire f… A peine fus-je sorti, qu’il arrêta ma voiture et me demanda un faible secours. Je lui glissai 100 francs dans la main.

Le 1er juillet. – Sa Majesté traversa Chateaurenault, où Elle fut reconnue de l’aubergiste chez laquelle Elle dîna. A Vendôme, les habitants ne me parurent pas bien disposés ; lors du passage de la voiture qui venait après la mienne, quelques-uns crièrent « Vive le Roi ! » L’Empereur avait été aussi reconnu par la maîtresse de poste, Mme Imbault. Cette bonne femme me témoigna mille amitiés à cause de mon attachement à Sa Majesté. Elle me dit qu’elle avait logé l’Impératrice et elle croyait que ce pauvre homme, ainsi qu’elle appelait l’Empereur, était exilé à Valençay. Je trouvai chez elle une lettre adressée à Montmorency et j’écrivis au dos : « L’ancien camarade Gourgaud fait ses adieux à Raoul de Montmorency. » Je parvins à Tours à 4 heures et demie du matin.

Sa Majesté dîna à Poitiers et envoya de là un courrier à Rochefort. Elle arriva à Niort à 8 heures du soir et y reçut l’avis que Rochefort était bloqué par les Anglais. A mon passage à Saint-Maixent, le soir, on s’attroupa autour de ma voiture ; nous soupons en attendant les chevaux, le maire vient avec des gens armés visiter nos passeports et élève des difficultés à ce sujet. Les chevaux arrivés, je remonte en voiture, disant que, si l’on veut m’arrêter sur la route, je me défendrai comme contre des voleurs. Enfin nous partons.

Le 2 juillet. – J’arrive à Niort à 3 heures du matin. Deux officiers de gendarmerie, le général Saulnier et le colonel Bourgeois viennent à la poste du faubourg, où un gendarme m’avait arrêté ; ils me reconnaissent, me conduisent avec mystère à l’auberge du Grand-Cerf, où j’apprends que Sa Majesté est à l’hôtel de la Boule-d’Or. Je vais voir si Elle est triste. Le préfet, M. Busche, demande une audience : il est reçu. On est incertain sur le parti à prendre. M. Kerkadin, commandant les mouvements du port de Rochefort, arrive. Il est introduit de suite. Il annonce qu’il y a deux frégates françaises en partance, mais que la rade de l’île d’Aix est bloquée. On en écrit à Paris. Sa Majesté va loger chez le préfet ; j’annonce à l’Empereur l’arrivée de son frère Joseph ; les officiers du 2e régiment de hussards lui font une visite de corps. Ils offrent de se réunir à lui, le prient de se remettre à la tête de l’armée, lui offrent de marcher sur Paris. Sa Majesté refuse, ils en sont désolés.

A 6 heures et demie, Sa Majesté dîne avec le préfet, Mme Bertrand, qui vient d’arriver, Rovigo, Becker, Joseph, Bertrand. Le peuple entoure la préfecture, en criant : « Vive l’Empereur ! » Après dîner, il se tient une espèce de conseil : on est d’avis de retourner sur Orléans, où se trouve l’armée. Lallemand, l’aîné, nous rejoint de Paris ; à 9 heures du soir, Sa Majesté me dicte ses instructions et m’envoie à Rochefort afin de savoir quelles sont nos ressources pour passer, si la route par Maumusson est libre, si on ne pourrait pas se servir d’un bâtiment américain que l’on irait rejoindre en mer, à cinq ou six lieues, avec une bonne double péniche. Sa Majesté me dit de partir toujours dans sa voiture. Pendant la route, où des piquets de vingt cavaliers sont disposés de distance en distance, on me prend pour Elle et on crie : « Vive l’Empereur ! »

J’arrivai à Rochefort le 3 juillet, à 6 heures du matin ; je descendis à l’Hôtel du Pacha et me rendis de suite chez le préfet maritime, M. de Bonnefoux, pour lui communiquer mes instructions.

L’Empereur arriva à 8 heures et descendit à lapPréfecture, où j’étais encore avec le préfet. On emballe tous les effets avec la plus grande précipitation ; je suis de service d’aide de camp auprès de l’Empereur. A une heure arrivent Las Cases et Mme de Montholon, qui avaient été arrêtés à Saintes et y avaient couru des dangers. Mon domestique François me rejoint.

4 juillet 1815. – J’annonce à Sa Majesté, à 4 heures du matin, l’arrivée des voitures et déjeune avec Elle. Planat, Autric, Sainte-Catherine, qui étaient restés en arrière, nous rejoignent. Il y a toujours en vue deux ou trois frégates et un ou deux vaisseaux.

5 juillet. – Arrivée du prince Joseph. On embarque tous les effets sur la Saale et la Méduse… Amours de Mme de Montholon et de Résigny. Sa Majesté me consulte sur l’organisation de sa maison, me dit que Montholon et moi serons ses aides de camp. Il me fait rédiger de suite cette organisation, me demande si je connais M. de Las Cases, à quoi il pourrait être utile ; Sa Majesté veut en faire un caissier ; je dis qu’il serait bon à la tête du cabinet, que c’est un homme instruit qui remplacerait M. de Bassano.

6 juillet. – Toujours la même croisière ; je visite le port avec Mme Bertrand. On veut m’envoyer visiter la Bayadère, corvette en rade dans la rivière de Gironde.

 7 juillet. – On reçoit les gazettes de Paris annonçant la prochaine entrée des Anglais dans la capitale. Craintes à ce sujet. Je renforce la garde. Je couche au palais. M. de Las Cases nous soutient que Napoléon va régner de nouveau et que les Bourbons ne seront pas reçus en France.

8 juillet. – A 6 heures du matin, Sa Majesté m’envoie en rade, aux frégates. Je consulte les capitaines Philibert et Ponée. Ils m’assurent, de nouveau, que le jour la brise vient du large et la nuit de la terre ; mais qu’elle ne se fait pas sentir à trois lieues en mer ; que les Anglais sont échelonnés dans le golfe et ont établi une croisière depuis les Sables jusqu’à la Gironde, qu’il y a bien peu d’espoir de pouvoir sortir. Je retourne à Rochefort, où j’arrive à 3 heures après midi. Je trouve toutes les figures renversées. Tout le monde, excepté l’Empereur, est dans les plus vives alarmes. Rovigo [Savary] me dit que Sa Majesté va s’embarquer à Fouras, malgré le vent et la marée, que je ne dois pas La dissuader de ce projet. Je dis cependant la vérité à l’Empereur. A 4 heures, on part. Sa Majesté est dans la voiture du préfet. Nous nous embarquons près de Fouras, dans un canot du port : l’Empereur, Becker, Lallemand, Bertrand, Rovigo et moi, plus dix rameurs. A 5 heures 10 minutes, Napoléon quitte la France au milieu des acclamations et des regrets des habitants accourus sur la rive. La mer est très forte. Nous courons quelques dangers. A 7 heures et quelques minutes, Sa Majesté aborde la Saale et reçoit les honneurs dus à son rang, excepté les coups de canon, car j’avais prévenu qu’ils ne devaient pas être tirés. Sa Majesté voit les officiers, s’entretient avec le capitaine Philibert. Nous soupons. Elle me fait entrer dans sa chambre après souper et me demande mon opinion, puis Elle se couche et me fait encore rester quelque temps.

9 juillet. – A une heure du matin, le vent passe au nord et souffle jusqu’à 3 heures. Ensuite, calme. L’Empereur m’appelle à 4 heures. Je lui dis le vent. Le brick l’Epervier vient mouiller en rade à 6 heures. Sa Majesté va visiter l’île d’Aix, parle des batteries et des fortifications. Les habitants La suivent partout en criant « Vive l’Empereur ! » Puis Elle retourne à bord. A 9 heures, arrive le préfet maritime avec des papiers : il confère avec Bertrand et Becker. On apprend bientôt que le gouvernement provisoire exige que l’Empereur parte dans les vingt-quatre heures, soit avec un aviso, soit avec les deux frégates, soit avec un parlementaire. A 11 heures, on déjeune. Tout le monde est triste et abattu. Sa Majesté se renferme. Les avis sont partagés : les uns veulent qu’Elle se rende à bord de la Bayadère, en rade de Bordeaux, ou sur un navire américain, à l’ancre dans la rivière, tandis que les deux frégates sortiront pour attirer d’un autre côté l’attention de la croisière anglaise. D’autres conseillent de s’en aller sur un petit bâtiment de l’espèce de ceux appelés mouches, qui est là. D’autres de se maintenir à l’île d’Aix ou d’aller rejoindre Clauzel à Bordeaux. Enfin le soir, on convient d’envoyer aux Anglais Las Cases et Rovigo pour sonder l’opinion, demander si les passeports sont arrivés, si l’on peut partir. Las Cases, qui parle l’anglais, dira qu’il ne le sait pas pour mieux entendre l’opinion des gens qui seront autour de lui.

10 juillet. – Retour de Las Cases. Le Bellerophon le suit à pleines voiles. On croit qu’il vient attaquer. Mais non : il mouille seulement au plus près. Il est sûr que l’Empereur est là.

11 juillet. – Arrivée des gazettes annonçant l’entrée du roi à Paris. L’Empereur envoie le général Lallemand à bord de la Bayadère, dans la Gironde.

12 juillet. – Pendant la nuit on embarque des effets pour l’île d’Aix. Tout le monde est dans une tristesse extrême à bord. A dix heures un quart, Sa Majesté part dans un canot pour l’île d’Aix, accompagnée du général Becker, de Bertrand, de Planat et de moi. Les cris de « Vive l’Empereur ! » prononcés avec l’enthousiasme du désespoir, tant de la Saale que de la Méduse, rompent seuls ce triste silence. Sa Majesté est reçue par les mêmes acclamations à son arrivée dans l’île ; Elle va se loger à la maison du général commandant, qui est absent. Le vaisseau anglais le Bellerophon s’avance à pleines voiles ; il tire une salve ; on pense que c’est en réjouissance de l’entrée des ennemis dans Paris. Sa Majesté me demande quel est mon avis : ou de partir sur un petit chasse-marée ou sur le bâtiment danois qui est à l’ancre près de l’île, ou d’aller se livrer aux Anglais. Je lui réponds que je n’ose lui faire connaître mon opinion, attendu que, dans tous les cas, il y a de grandes chances à courir. Sa Majesté me presse. Je lui réplique qu’à mon avis il est préférable de se rendre à la nation anglaise où Elle trouvera des admirateurs, plutôt que de partir sur le chasse-marée. Il est probable que ce bateau serait pris et, alors, la position serait bien différente, car alors on jetterait l’Empereur à la Tour de Londres. Peut-être vaudrait-il mieux essayer de forcer le passage avec les deux frégates ou gagner la Bayadère. Rovigo penche pour le chasse-marée. On prend toutes les dispositions pour partir à la nuit. Rovigo se rend à bord de la Saale.

13 juillet. – Pendant la nuit, il y a alerte à bord des frégates. Les péniches anglaises tirent des coups de fusil. Sa Majesté m’envoie savoir des nouvelles à la vigie. On m’y dit qu’il y a deux frégates anglaises mouillées dans la rivière de Bordeaux, une à Maumusson, un vaisseau et une frégate dans la rade des Basques. A 8 heures, le duc de Rovigo revient ; il rapporte que les officiers qui devaient former l’équipage du chasse-marée commencent à battre de l’aile ; ils disent qu’il est bien difficile de passer si les Anglais ont mis leurs embarcations à la mer.

Sa Majesté me demande mon avis ; j’essaye de La dissuader de se sauver dans cette embarcation. A 9 heures, le général Lallemand arrive de retour de la rivière de Bordeaux, de la corvette, etc. Il se fait beaucoup de parlementages mystérieux. Le grand-maréchal me dit que Sa Majesté est décidée à partir sur un bateau danois, dont le capitaine est un ancien officier des marins de la Garde ; qu’on vient d’acheter à La Rochelle une cargaison d’eau-de-vie pour ce bateau où il y a une cachette et dont le commandant a les papiers en règle, un passeport, etc. Il n’y a à bord que quatre matelots. Quatre personnes seulement pourront suivre Sa Majesté. Je lui réponds que je ne quitterai la France que pour suivre l’Empereur et que je ne partirai qu’avec lui. Je monte chez Sa Majesté, qui me dit avec chagrin qu’Elle ne peut emmener sur le bâtiment danois que Bertrand, Lallemand, Rovigo et un valet (Ali), qu’il préférerait bien m’avoir plutôt que Lallemand, mais que celui-ci connaît le pays et est l’ami du capitaine du Danois. Il trouve raisonnable que je ne veuille pas partir sans être avec lui ; il me dit qu’il m’est fort attaché, qu’il est habitué à moi, mais que son rôle est fini ; qu’une fois en Amérique, il y vivra en simple particulier, qu’il ne pourra jamais revenir en France, qu’il faut un mois ou deux pour avoir des nouvelles d’Europe, autant pour faire le trajet, que tout retour comme celui de l’île d’Elbe est donc devenu désormais impossible.

Je lui réponds que je ne crains rien des Bourbons, n’ayant rien à me reprocher, que je ne suis pas Sa Majesté par intérêt ou par ambition, mais parce qu’Elle était tout à fait dans le malheur et qu’on ne pouvait me supposer d’autres vues que celles d’un dévouement sans bornes à un grand homme vaincu et abandonné. Je lui répète qu’il aurait mieux fait de se rendre en Angleterre, que ce noble parti était celui qui lui convenait le mieux, qu’il ne pouvait pas jouer le rôle d’un aventurier, que l’Histoire lui reprocherait un jour d’avoir abdiqué par peur puisqu’il ne faisait pas le sacrifice en entier.

Il me répondit que mes raisons étaient justes, que c’était le parti le plus sage, qu’il était sûr d’être bien traité en Angleterre, que c’était aussi l’opinion de La Vallette, mais que ces bons traitements auraient quelque chose d’humiliant pour lui, qu’il était homme et ne supportait pas l’idée de vivre au milieu de ses ennemis les plus acharnés, qu’il ne pouvait vaincre cette répugnance et que, d’ailleurs, l’Histoire ne saurait lui faire un reproche d’avoir cherché à conserver sa liberté en se rendant aux Etats-Unis.

Je lui objectai que, s’il était pris, il serait mal traité. Il m’assura qu’il serait alors le maître de sa destinée, qu’il se tuerait.

-Non, lui dis-je, Sa Majesté ne le pourra pas. A Mont-Saint-Jean, c’était bien, mais aujourd’hui cela ne se peut plus. Un joueur se tue. Un grand homme brave l’adversité.

L’Empereur m’interrompt en disant que, la veille, il avait eu l’idée de se rendre à la croisière anglaise et de s’écrier en y parvenant : « Comme Thémistocle, ne voulant pas prendre part au déchirement de ma patrie, je viens vous demander asile », mais qu’il n’avait pas pu s’y résoudre.

Au même moment, un petit oiseau entra par la fenêtre et je m’écriai :

-C’est signe de bonheur !

Je pris l’oiseau dans ma main et Napoléon me dit :

-ll y a assez de malheureux, rendez-lui la liberté.

J’obéis et l’Empereur continua :

- Voyons les augures !

L’oiseau vola à droite et je m’écriai :

-Sire, il se dirige vers la croisière anglaise ! »

L’Empereur reprit sa conversation et m’assura qu’aux Etats-Unis, quand il s’ennuierait, il se jetterait dans une voiture et parcourrait mille lieues de route, et qu’il ne croyait pas que personne pût penser qu’il reviendrait jamais en Europe. Puis il me parla du bateau danois.

-Bah ! nous pourrons bien y tenir cinq. Ainsi, vous viendrez avec moi.

Je répliquai que Mme Bertrand tourmenterait son mari en l’assurant qu’elle mourrait s’il partait sans elle. Sa Majesté objecta qu’à Rochefort et à l’île d’Aix il avait proposé à Bertrand de ne pas l’accompagner, mais que celui-ci voulait absolument venir, puis il me dit de le faire entrer. Le dîner fut des plus tristes.

Après le repas, Bertrand me remit deux paires de pistolets pour les donner de la part de Sa Majesté aux capitaines Ponée et Philibert. Ils me remercièrent en s’écriant :

-Ah ! vous ne savez pas où vous allez ! Vous ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l’Empereur d’un tel projet !

Je reviens. On emporte tous nos effets à bord du Danois, à la nuit bien close. Je vais jusqu’au coin de l’île où il est mouillé. On envoie Las Cases et Lallemand à la frégate, pour de là se rendre en parlementaires aux navires anglais. Vers minuit, nos préparatifs de départ sont suspendus.

14 juillet. – Nous voyons le parlementaire, avec le pavillon tricolore, près du vaisseau anglais. Las Cases et Lallemand reviennent. Sa Majesté nous fait entrer chez Elle et nous demande notre opinion. Tout le monde, sans exception, est d’avis de se rendre à bord des navires anglais. Je reste seul avec Sa Majesté, qui me montre un brouillon qu’Elle vient d’écrire et me dit que notre conseil est aussi celui de La Vallette. « Comme Thémistocle… » Il me demande comment je trouve cette lettre pour le Prince régent. Je lui dis qu’elle me fait venir les larmes aux yeux ; Sa Majesté ajoute que c’est moi qu’Elle a choisi pour la porter, me dicte ses instructions à ce sujet : louer une maison de campagne, ne pas entrer de jour à Londres, ne pas accepter d’aller aux colonies. Puis Elle me dicte une lettre que Bertrand doit écrire au commandant anglais, en m’envoyant avec Las Cases sur le vaisseau où ce dernier, comme maréchal des logis, doit faire le logement. Elle me dicte, en outre, une copie de la lettre que je porte, puis

Elle fait entrer Bertrand, lui fait écrire les lettres et Elle me donne pour moi le brouillon, de sa main, de celle qu’Elle adresse au Prince régent. Comme je sors, je rencontre Becker ; mais je ne lui dis pas que je vais en Angleterre ; je le prie, dès son retour à Paris, de voir ma mère et de lui donner de mes nouvelles. Mme de Montholon me demande de faire en sorte qu’elle soit sur le vaisseau où montera Sa Majesté. Je prends avec moi Las Cases ; je m’embarque dans un canot, emmenant un huissier, un page et un valet de pied. Nous sommes bien reçus à bord du Bellerophon : le capitaine Maitland nous fait entrer, Las Cases et moi, dans sa cabine où se trouvent MM. Gambier et Sartorious, capitaines de corvette. Las Cases fait toujours semblant de ne pas entendre l’anglais.

Le capitaine Maitland et ses deux officiers n’ont point l’air de mettre en doute que je ne sois envoyé tout de suite à Londres. Las Cases est dans l’enchantement ; il entend ce que les officiers anglais disent : la lettre au Prince régent a fait une grande impression sur eux. Il me conseille d’écrire à l’Empereur qu’il sera bien accueilli. Je lui objecte que je n’entends rien à ce qui se dit autour de moi ; que lui, au contraire, peut écrire tout cela à Bertrand par le retour du canot ; que, quant à moi, je m’embarque sur la corvette que l’on met à ma disposition. A la nuit tombante, le capitaine Sartorious m’emmène, ainsi que François, à bord du Slaney, corvette de quatre canons et huit caronades.

Le 15. – A 8 heures du matin, nous rencontrons le Superb, où est l’amiral Hotham ; mon capitaine va à son bord et en revient bientôt. A 9 heures, le thé ; à 4 heures, le dîner ; à 6, on signale une frégate anglaise qui visite un Danois. Les vents étant N. O., nous louvoyons. On punit un matelot par les verges.

Le 16, dimanche. – On aperçoit la goélette le Télégraphe. Je dîne avec les officiers du bord, qui sont d’une excessive politesse pour moi. On ne joue pas, même aux échecs, le dimanche.

Le 17. – Le vent change un peu. Pendant la nuit, une frégate communique avec nous. Le matin, une autre nous demande où est Napoléon.

Le 18. – Pendant la nuit, le pilote se trompe.

Le 19. – Au moment où nous nous croyions près d’Ouessant et où nous nous disposions à le doubler, nous reconnaissons que nous sommes au sud de l’île de Sein. Nous passons le bec du Raz et les Roches noires. Le soir, la mer est forte ; nous avons un orage.

Le 20. – Nous voyons Ouessant. Le vent est N. N., contraire. A 10 heures, nous apercevons le vaisseau le Chatham et une corvette. Nous leur faisons des signaux ; à 2 heures et demie, nous passons à Ouessant entre les roches.

Le 21. – Calme parfait.

Le 22. – A 6 heures du matin, on distingue l’Angleterre. Nous arrivons à Plymouth le soir. A 9 heures, le capitaine Sartorious, qui jusque-là m’avait fait croire qu’il me conduisait à Londres, fait mettre son canot à la mer, mais refuse de m’emmener parler à l’amiral Keith. Je lui rappelle que ce n’est pas cela que m’avait dit M. Maitland. Je proteste contre cette supercherie ; je demande la permission d’aller à Londres porter au Prince régent la lettre de l’Empereur. Refus… J’ai été dupé : je croyais M. Maitland un autre homme Me serais-je trompé sur la générosité anglaise ? M. Sartorious s’attend si bien à ne plus revenir à son bord et à se rendre à Londres, qu’il a emporté avec lui sa malle et son portemanteau.

Le 23. – Le canot revient à minuit. Il porte un billet de M. Sartorious pour le premier lieutenant renfermant l’ordre de lever l’ancre et de se rendre sur-le-champ à Torbay. Je proteste de nouveau. On part à midi. Nous mouillons à Torbay. Je demande de nouveau à aller à terre : refus. Je demande ce refus par écrit, ce qui ne m’est pas accordé. On hisse le signal quarantaine pour défendre de communiquer avec nous. On place quatre factionnaires pour empêcher les canots d’approcher. On en reçoit cependant un qui apporte une gazette.

Le 24. – Le Bellerophon mouille à Torbay ; je vais à son bord peu après, vers 8 heures. L’Empereur me fait entrer ; je lui raconte ce qui m’est arrivé. Il me dit que l’amiral Hotham a envoyé un officier qui fera changer l’état actuel des choses et me demande si j’ai conservé la lettre. « Oui, Sire. » On apporte des gazettes. Un grand nombre de curieux s’approchent du Bellerophon ; on met des canots à la mer pour les éloigner. Je remarque que Las Cases porte la croix de la Légion d’honneur, qu’il n’avait pas en partant.

Le 25. – Il arrive des gazettes d’Exeter. Mme Bertrand, qui était bien avec M. Gambier, se brouille avec lui parce qu’il ne veut pas montrer ses journaux ; il se conduit quelque peu grossièrement.

Le 26. – A 1 heure et demie du matin, Sartorious revient de Londres ; à 3 heures, on met à la voile. Rien n’a transpiré sur son voyage. On arrive à Plymouth à 4 heures ; Maitland descend aussitôt à terre. Pendant son absence, la frégate la Liffey vient mouiller à bâbord du Bellerophon. Des embarcations, avec des officiers, font éloigner les chaloupes des curieux. On tire même des coups de fusil. Maitland fait savoir qu’il dînera à terre, chez l’amiral.

A 9 heures, il revient à bord, paraît embarrassé et ne dit rien positivement. Notre position ne semble pas s’améliorer. Nous commençons à éprouver tous des inquiétudes au sujet de savoir si Sa Majesté sera reçue. Las Cases ne le met pas en doute, non plus que le règne de Napoléon II. Il fait un grand éloge de la liberté anglaise. Il se dispute vivement avec Lallemand, qui l’envoie positivement promener. Pendant la nuit, une autre frégate, l’Eurotas vient mouiller à tribord. L’Empereur me dit de donner la lettre dont j’étais porteur à Maitland, qui la demande pour la porter à Londres. J’apprends alors que Las Cases, étant dans le canot de l’Empereur pour se rendre au Bellerophon, lui a demandé à être nommé par lui chevalier de la Légion d’honneur afin de mieux paraître lors de son entrée en Angleterre. Il avait aussi pris un uniforme de capitaine de vaisseau, ayant été aspirant avant la Révolution. Vanité des vanités !

Le 27. – Je demande à Maitland pourquoi les frégates sont mouillées si près de nous ; il ne me donne que de mauvaises raisons et finit par s’écrier que c’est par ordre de l’Amirauté. J’en parle à l’Empereur, qui me répond qu’il faut attendre la réponse de l’officier du Superb. Maitland fait un autre voyage à terre et, à son retour, paraît moins embarrassé. Il annonce, pour le lendemain, l’arrivée à bord de l’amiral Keith ; on ne tirera pas le canon parce qu’on ne l’a pas tiré pour Sa Majesté. Beaucoup de canots de curieux entourent le vaisseau ; un d’entre eux est chargé de musiciens. On est moins sévère que la veille sur la consigne.

Le 28. – A 5 heures, le capitaine Maitland se rend à terre. On me dit que je dois, avec Planat et Maingault, être transbordé sur la Liffey. Sa Majesté me fait appeler ; Elle ignorait cette mesure et m’assure qu’il est bien loin de son intention que je ne reste pas près d’Elle. Bertrand lui objecte que le lieutenant, en l’absence de Maitland, a l’ordre de me conduire à la Liffey. On attend le retour de Maitland. Beaucoup d’embarcations se dirigent avec des dames vers l’Eurotas, où un escalier est préparé, ce qui cause de grandes inquiétudes parmi nous ; nous craignons toujours d’être envoyés sur ces frégates. Maitland rentre et annonce que l’amiral Keith va arriver, que Planat et les autres sont sur la Liffey. Il pénètre chez l’Empereur et en ressort peu après. L’amiral arrive à 11 heures 3/4, entre chez Sa Majesté, y reste vingt à vingt-cinq minutes, sort, s’approche de Mmes Bertrand et Montholon, leur fait mille politesses et leur dit que tout le monde peut rester à bord, que l’on n’avait proposé d’autres bâtiments que pour que tout le monde y fût plus à son aise. Nous en ressentons un peu d’espérance. Maitland retourne à terre à 2 heures ; je le charge d’une lettre pour ma mère. Las Cases paraît avoir une croix d’or de la Légion, que lui aurait vendue Marchand. Nous éprouvons de nouvelles inquiétudes à cause des bruits qui courent. Le soir, Maitland revient, sombre.

Le 29. – Il pleut toute la journée. Maitland descend à terre à 5 heures. Il rapporte des journaux où il est question de nous envoyer à Sainte-Hélène. Singulier hasard : Montholon, étant aux lieux, entend dans la cabine de Maitland Mme Bertrand lui dire que Napoléon menace de se tuer s’il doit aller à Sainte-Hélène, mais qu’il s’attend bien à y aller, et que, comme c’est un monstre d’égoïsme qui verrait périr femme et enfants sans rien éprouver, elle prie le capitaine Maitland de solliciter pour que l’Amirauté fasse la liste des personnes qui doivent aller avec Sa Majesté à Sainte-Hélène et pour qu’on n’y mette pas son mari !… Montholon, Lallemand et moi, dans la cabine de Mme de Montholon, nous faisons demander Maitland et nous démentons ce qu’a dit Mme Bertrand. Maitland est d’un extrême étonnement que nous ayons appris cela. Il en convient ; nous ne pouvons nous retenir. Mme Bertrand me fait mille compliments. Je lui dis qu’il paraît que Sa Majesté n’est pas éloignée de se laisser conduire à Sainte-Hélène. Après le dîner, Mme Bertrand a une attaque de nerfs. Le soir, elle demande Montholon et tâche de découvrir s’il sait quelque chose de ce qu’elle a dit. Son inquiétude est extrême : les remords.

Le 30, dimanche. – Maitland part comme à l’ordinaire ; il revient à 2 heures rapportant des gazettes épouvantables ; il annonce la prochaine arrivée d’un sous-secrétaire d’Etat, porteur de la décision du gouvernement anglais. Notre abattement est extrême. Nous remarquons les allées et venues de Maitland, qui annonce que Keith ne viendra que le lendemain. Nous sommes de plus en plus tourmentés. Le bruit court que Sa Majesté ne pourra conserver avec elle que moi et quatre officiers. Montholon nous raconte que Mme Bertrand a voulu le violer… Putiphar.

Le 31. – Maitland va à terre à 6 heures ; il en revient à 10, annonçant de mauvaises nouvelles. L’amiral Keith et le sous-secrétaire d’Etat Bunbury arrivent à 11 heures 1/4 et entrent chez Sa Majesté avec qui ils restent enfermés pendant trois quarts d’heure. Ils lui apportent la nouvelle qu’Elle doit aller à Sainte-Hélène avec ses officiers, à l’exception de Rovigo et de Lallemand. L’Empereur déclare qu’il n’ira pas, que son sang rougira plutôt le Bellerophon, qu’en venant chez les Anglais il a fait le plus grand des hommages possibles à une nation dont la conduite actuelle jette un voile de ténèbres sur l’avenir de l’Angleterre. L’amiral le prie de lui adresser une lettre à ce sujet, et Sa Majesté écrit qu’elle préfère la mort à Sainte-Hélène, qu’Elle n’est point prisonnière de guerre. Elle nous dit ensuite qu’Elle ne veut point aller à Sainte-Hélène, que ce serait mourir d’une manière ignoble.

-Oui, Sire, nous écrions-nous, bien ignoble ! Il vaut mieux nous faire tuer en nous défendant ou mettre le feu aux poudres.

Lallemand et Rovigo, présents, écrivent à l’amiral pour se recommander aux lois anglaises. Dîner triste.

Le soir, Mme Bertrand court comme une folle chez l’Empereur, sans être annoncée, fait grand tapage, rentre chez elle et y recommence une scène épouvantable ; elle veut se jeter à la mer. Nous voyons tout. Lallemand fort ému parle aux Anglais et leur reproche leur conduite ; Maitland, de son côté, écrit à lord Melville ; il se dit fâché de ce qui arrive ; ce n’est pas ce qu’il avait pu croire. Lallemand et Rovigo écrivent à lord Bathurst.

Le 1er août. – Maitland, à son ordinaire, va à terre à 8 heures. Sa Majesté me répète que d’aller à Saint-Hélène, ce serait terminer sa carrière d’une manière ignoble, qu’Elle n’ira pas. Il y a une grande affluence de curieux. Nous en remarquons plusieurs ayant des œillets rouges à la boutonnière. Las Cases espère beaucoup de ces porteurs d’œillets.

Le 2. – A 9 heures 1/2, Maitland va à terre. L’Empereur ne déjeune pas avec nous. Mme Bertrand me fait sur le pont une scène de femme de la halle et veut que son mari se batte avec moi. Elle va jusqu’à lui dire qu’on voit bien qu’il n’est pas gentilhomme. Maitland fait le récit de tout cela à Sa Majesté sur sa demande.

Le 3. – Maitland va à terre ; rien d’important. Ennui. Toujours autour de nous des canots avec des hommes et des femmes portant des œillets rouges.

Le 4. – A 2 heures du matin, Maitland reçoit l’ordre de se tenir prêt à mettre à la voile. On lève l’ancre. Bientôt on apprend que le capitaine a ordre de sortir de la rade, que Sa Majesté n’aura même pas le droit de choisir les officiers qui l’accompagneront, mais que l’amiral Keith les désignera. L’Empereur répond à cela qu’il ne veut pas partir. Il ne déjeune pas avec nous et demande à parler à l’amiral qu’on attend, mais qui ne vient pas. Une corvette, le Prométhée, est à l’entrée du port. Nous sortons. Le Tonnant et l’Eurotas nous suivent. Sa Majesté ne sort pas de sa cabine ; on dit qu’Elle s’est empoisonnée.

Le capitaine se rend à la corvette où est Keith ; il revient en disant que Bertrand avait aussi été excepté, mais que l’amiral prendrait sur lui de le laisser partir s’il le désirait. Grandes hésitations de Bertrand et de sa femme. Il paraît toujours décidé à se séparer de Napoléon. Celui-ci ne dîne pas et ne sort pas. Le soir, Montholon va le voir : il paraît mieux et rit sur le désir que l’on aurait de le voir mourir. Il me demande des détails sur ceux qui le suivent. J’écris à ma mère.

Le 5. – Le vaisseau a toujours la même escorte. La journée se passe à rester en panne ou à croiser dans le canal. Sa Majesté toujours indisposée. Mer forte. Beaucoup de mal de mer. On dit que Keith, Cockburn et Hull sont à bord du Tonnant et qu’ils ont déclaré que Sa Majesté ne pourrait emmener que trois officiers.

Le 6. – A 8 heures, on voit au loin un vaisseau. On croit que c’est le Northumberland. A 11 heures, on est près de lui et l’escadre se dirige vers Torbay, où elle mouille hors de la rade. L’Empereur envoie enfin la liste des personnes qui doivent l’accompagner. J’y suis inscrit le quatrième. Bertrand va la porter à l’amiral avec l’ordre de Sa Majesté d’insister pour m’avoir. Quand il revient, il annonce que les Anglais ne veulent pas que je parte, mais l’Empereur insiste. Keith, Cockburn, Bunbury viennent voir Sa Majesté, qui proteste encore contre le traitement qu’on lui fait subir. Elle propose de compter Las Cases comme secrétaire, et alors je serais placé parmi les trois officiers. Les amiraux se consultent et ne décident rien. On nous remet des ceintures contenant 16 000 francs chacune. Montholon, poussé par sa femme, va chez l’Empereur et lui conseille de ne pas emmener Mme Bertrand. C’est, dit-il, une femme exécrable. L’indécision de Sa Majesté augmente. Bertrand partira-t-il ou ne partira-t-il pas ?

Le 7. – Las Cases va à 8 heures chez l’amiral. On lui fait quitter son épée et on nous dit à tous de rendre nos armes. Nous murmurons, car nous sentons augmenter la sévérité. Sa Majesté hésite encore à emmener Bertrand à cause de sa femme, mais ils vont faire auprès d’Elle une démarche, à la suite de laquelle Elle consent à les prendre.

Cockburn vient à midi avec un commissaire ; il annonce que l’on va embarquer : le commissaire dirige le transport des malles et les examine. Personne de nous ne veut être le témoin de cette expédition à laquelle Cockburn assiste. 80 000 francs de Sa Majesté sont séquestrés. Je prie l’amiral de me laisser mon domestique. Il refuse en disant :

-Voilà donc ces fameux officiers français qui ne savent pas supporter la perte d’un domestique !

A 2 heures, Sa Majesté dit adieu à Rovigo et à Lallemand, refuse au premier de reprendre la ceinture qu’il lui a confiée et donne au second la cargaison du Danois, soit 30 000 francs. Elle offre une tabatière à Maitland qui la refuse et donne une paire de pistolets au capitaine des marins et au second. Nous nous embarquons dans une chaloupe : Bertrand, l’amiral, Las Cases, Montholon, moi, Mme Bertrand et de Montholon et enfin l’Empereur. A l’arrivée au Northumberland, les matelots sont sur le pont ; Sa Majesté salue et cause avec quelques officiers. Un canot de curieux est coulé par un cutter ; deux ou trois personnes périssent. Avant dîner, l’Empereur cause avec M. Littleton et lord Lowther, membres du Parlement ; à 7 heures, nous dînons tous ensemble, puis nous jouons au vingt-et-un. Coucher à 11 heures. »

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 17 février, 2020 )

Une lettre de Napoléon à l’impératrice Marie-Louise, écrite en pleine campagne de France…

0hbe

Nangis, le 17 février 1814, à 4 heures après-midi.

Ma bonne Louise.

Je t’ai fait écrire 2 fois sur le champ de bataille pour te donner de bonnes nouvelles. J’ai fait 6.000 prisonniers russes, j’ai défait le corps de Wittgenstein, lui ai pris 15 pièces de canon, 50 caissons d’artillerie. Plusieurs généraux sont pris, mes troupes suivent l’ennemi dans la direction de Montereau, de Provins et de Bray. Ce soir toute la grande armée ennemie aura repassé la Seine fort en désordre.

Adieu, ma bonne Amie. Un baiser à mon fils. Je t’ai fait dire de tirer 30 coups de canon.

Nap.

(« Marie-Louise et Napoléon, 1813-1814. Lettres inédites… », Librairie Stock, s.d. [1955], pp.85-86).

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 14 février, 2020 )

Le capitaine de Maltzen. Lettres (6 et fin).

Madame de Maltzen nous a conservé 3 numéros du « Publiciste ». Dans celui du vendredi 13 juillet 1810, nous trouvons :

« NOUVELLES OFFICIELLES D’ESPAGNE. »

Extraits du journal du siège de Ciudad-Rodrigo du 23 au 24 juin.

On a ouvert deux nouveaux cheminements, un sur la droite et un sur la gauche. L’artillerie a terminé les revêtements intérieurs dans toutes les batteries et une quinzaine de plates-formes ont été établies. Le couvent de Sainte-Croix inquiétait nos tirailleurs ; à minuit, 300 grenadiers furent réunis et divisés en deux colonnes ; la première de 150 grenadiers et de 20 sapeurs armés de haches, de pioches et munis de 2 sachets de poudre était commandée par le capitaine du génie de Maltzen et devait entrer dans le couvent par les derrières, tandis que l’autre colonne, aux ordres du capitaine François devait y pénétrer de front. Le capitaine de Maltzen, après avoir essuyé une décharge, qui ne blessa personne, la fit sauter er pénétra le premier dans le couvent avec le capitaine François ; ils arrivèrent jusque sur la deuxième porte que le capitaine de Maltzen fit également sauter. Alors les Espagnols au nombre de 200, abandonnèrent le rez-de-chaussée et se retranchèrent dans les étages supérieurs, d’où ils ouvrirent un feu très vif. Le capitaine François fut atteint d’une balle dont il est mort. Dans le même instant, le capitaine de Maltzen reçut deux coups de feu et, malgré ses blessures, il ne quitta pas le combat et fit toutes les dispositions pour mettre le feu au couvent. Ce ne fut qu’après l’avoir incendié presque en totalité et avoir vu périr dans les flammes la plupart des Espagnols qui s’y étaient retranchés, qu’il alla se faire panser. Cette affaire, outre la perte du capitaine François, nous coûte 1 homme tué et 12 blessés.

Le 16 juillet 1810, M. de Maltzen écrivait à sa sœur :

Salamanque.

Je crains, ma chère amie, que la lettre que je t’ai adressée du camp de Ciudad-Rodrigo en date du 24 juin, ne te soit pas parvenue. Un officier partant pour Salamanque s’est bien chargé de la mettre à la poste, mais ne me fiant pas trop à son exactitude, je recommencerai à te donner quelques détails qui me sont relatifs. Le 23 juin, le Maréchal me donna l’ordre de m’emparer à la tête de 150 grenadiers d’un couvent à portée de pistolet de la place, d’où l’ennemi depuis plusieurs jours nous faisait beaucoup de mal. A minuit, je découchai de la 1ère parallèle.

J’arrivai à la porte du couvent sans éprouver de pertes considérables, après l’avoir enfoncée par un sac de poudre, je pénétrai dans l’intérieur, où l’ennemi, prévenu de notre arrivée par l’explosion, s’était retranché au 1er étage. Il avait enlevé les planches en avant des portes d’entrée, en sorte qu’il nous fut impossible de l’atteindre à la baïonnette. Il nous fit au contraire assez de mal par des feux dirigés dans l’intérieur des bâtiments, par les croisées et des créneaux qu’il avait pratiqués. Je pris le parti de me rendre maître de toutes les issues du couvent et d’y mettre le feu ; tout me réussit au comble de mes désirs. Les Espagnols furent en grande partie étouffés et brulés vifs, mais il n’est pas de bonheur sans nuage. Un de mes amis, capitaine à l’état-major du 6ème corps, fut tué à mes côtés et moi je reçus deux blessures, un éclat de grenade au pied droit et dans la cuisse gauche une balle qui s’est établie près de l’os, sans avoir causé de fracture mais qu’on n’a pu tirer malgré les incisions qu’on a faites.

Mon pied se guérit ainsi qu’une brûlure à la main ; je n’ai  pas de fièvre. Je suis ici à l’hôpital où j’ai été forcé de me mettre parce que les chirurgiens sont en très petit nombre et qu’ils se font payer leurs visites au poids de l’or. On est bien, en se nourrissant à ses frais, ce qu’on nous fournit n’est pas mangeable.

Je n’ai pas parlé de tout cela à maman à cause des inquiétudes que cela lui causerait et des plaintes et des lamentations dont elle me ferait part mal à propos. Adieu, chère Henriette. Je te donnerai exactement de mes nouvelles. Mille chose à tout le monde qui y a doit, et Annette est bien de ce nombre.

Au général de division Éblé, commandant l’artillerie du Portugal.

Villette[1], 17 juillet 1810.

Je vous prie, mon cher général, de donner à la personne qui vous remettra ces lignes de la part du capitaine de Maltzen, ou à cet officier lui-même, si ses blessures ou les circonstances lui permettent de vous les porter, la somme de 500 fr. que je vous ai demandé par ma lettre d’hier, de faire compter à cet officier. M. Hua, mon notaire, remboursera de suite madame Éblé de cette avance dont je vous aurai la plus grande obligation. Recevez, mon général, le renouvellement de tous mes sentiments.

Le général de Grouchy.

A sa mère.

3 août 1810.

Vite que je t’écrive, chère maman, je crois que les journaux ont trahi le secret, aussi j’adresserai dorénavant mes bulletins à toi ou à Henriette indifféremment. Depuis le 20 juillet j’ai eu la fièvre, la suppuration était remontée vers la poitrine mais un vésicatoire a tout sauvé. Maintenant, je suis à merveille. Je commence à marcher avec le secours de deux hommes et bientôt je marquerai le pas avec des béquilles. Je suis sorti de l’hôpital, j’en bénis le ciel. J’ai été obligé d’attendre jusqu’à ce moment, parce que la suite du prince d’Essling avait pris tous les logements.

Au commencement d’octobre, je serai à Evêquemont. Fais tes préparatifs d’avance.

Adieu-je t’annonce, chère maman, que je suis membre de la Légion d’honneur depuis le 10 juillet ; ma blessure va de mieux en mieux.

Evêquemont, ce 8 juillet [1810].

Je suis bien à plaine, mon cher enfant, de recevoir si rarement de tes nouvelles.  Notre « Publiciste » ne dit pas sur les opérations de nos armées plus que le « Journal de l’Empire ». Henriette est revenue à Evêquemont le dimanche 1er juillet. Le même jour est arrivé l’affreux malheur de la princesse de Schwartzenberg[2] dont tu as lu un faible détail dans le journal. On ne parle pas de toutes les victimes pour ne pas effrayer. La princesse de la Leyen de Mme Labensky viennent seulement de mourir ; beaucoup d’autres sont blessées dangereusement, surtout des femmes, soit en voulant sauver leur enfant, soit à cause de la légèreté de leur mise qui s’est enflammée plus facilement. Je bénis la Providence qui a épargné ma fille en ce désastre général. Elle y a été invitée, ainsi que moi ; heureusement qu’elle n’y a pas été, ni n’a disposé des billets en faveur d’autres femmes. Elle a préféré revenir chez elle. Excepté le prince Kourakine qui n’a pu se sauver assez vite à cause de sa goutte, peu d’hommes, qu’on sache, ont été grièvement blessés, mais une grande quantité de femmes ont été trouvées nus dans le jardin, et évanouies, excepté le corset qui tenait leur taille, on a arraché leurs vêtements qui brûlaient. Les voleurs et filous se sont introduits à la faveur de la confusion pour voler les diamants et autres objets précieux. La première victime a été la belle-sœur du prince de Schwartzenberg, mère de 8 enfants, grosse du neuvième qui, pour sauver sa fille s’est trouvée consumée en un instant. L’Empereur, après avoir sauvé l’Impératrice est revenu pour donner des consolations à l’Ambassadeur et donner des ordres pour qu’on retrouve les restes de son infortunée sœur.

C. de MALTZEN.

Ciudad-Rodrigo, 3 août 1810.

Je m’empresse, mon cher camarade, de vous annoncer que S.M. par décret du 10 juillet dernier, vous a nommé membre de la Légion d’honneur. Vous recevrez au premier jour une lettre officielle à ce sujet de S.E  le Prince d’Essling ou de S.E. le Grand Chancelier. M. le Prince a promis à M. le général Lagowski de faire son possible pour obtenir de faire son possible pour obtenir du major-général la permission de vous laisser rentrer en France pour le rétablissement de votre santé.

Je vous salue bien cordialement.

Le chef de bataillon du génie.

MENGUE.

A sa sœur.

Salamanque, ce 4 août 1810.

Ouvre ce grand papier ma chère amie et lis. Tu devines ce qu’il y a à faire, mais tu ne devines qu’à moitié. Il faut que cette demande de convalescence soit remise au Ministre par une main puissante. Il faut que ce soit présenté et expédié le même jour, sans cela point de réussite si cela traîne. Je dis une main puissante pour prévenir toute objection du Ministre qui peut alléguer qu’il a défense de ne délivrer aucun congé ni permission sans l’autorisation de Sa Majesté. Comment vas-tu faire ? Je laisse cela à ton génie inventif-et fertile. Songe, chère amie, que tu travailles pour notre prochaine réunion. Je viendrai me rétablir à Evêquemont, où je laisserai couver ma balle. Si tu réussis, adresse tout de suite la permission du Ministre à M. Dubourg, à Bayonne où je la prendrai en passant. Je ne voudrais pas qu’elle entrât en Espagne ; la moitié des courriers de France étant arrêtés. Ma conduite militaire, mes blessures me mettront à l’abri du soupçon de vouloir quitter l’armée sans raison.

 A l’œuvre, chère amie.

A sa sœur.

Le 8 août 1810.

Ma chère amie, ce n’est pas le Ministre qui peut accorder un congé de convalescence, je m’étais trompé dans ma dernière lettre. C’est au Major-général qu’il faut s’adresser. La chose devient, comme tu sais bien, plus difficile. Je ne sais, parmi tes connaissances, que M. de Grouchy en état d’aborder Berthier. Je suis inquiet, maintenant, pour la réussite de cette affaire. Je me vois d’avance condamné à rester ici 8 ou 10 mois sans pouvoir faire aucun service, et le séjour en Espagne est si ennuyeux de toute façon, surtout lorsqu’on n’y a que faire, que je mourrais, je crois, de déplaisir, de ne pouvoir renter en France. Je ne désespère cependant point encore. Je vais écrire au grand-quartier-général de Rodrigo pour qu’on fasse rappeler au Prince la promesse de me faire rentrer ne France. Les promesses du Prince, lorsqu’il n’y a personne pour les appuyer, sont illusoires. Maintenant, j’ai encore la chance de ta réussite, qui est certaine si M. de Grouchy peut présenter un certificat.

J’arriverai à Paris avec de l’or dans la bourse. M. le Maréchal  Ney nous a fait donner des gratifications. J’ai vendu mes chevaux dont je ne me servirai pas de longtemps.

Je fais déjà des pas d’un pied dans ma chambre au moyen du soutien de mon domestique et je crois que dans 10 ou 12 jours je pourrais sortir avec des béquilles. Je suis très épuisé.

Je prends des réconfortants le plus possible et ne bois que du bordeaux; c’est ruineux, mais je ne veux rien épargner.

Adieu, chère Henriette, n’épargne rien pour obtenir mon congé du Major-général. On laisse aller les officiers blessés et malades jusqu’à Vittoria, mais là on arrête tout. C’est de là  que je ferai venir de Bayonne ma permission.

La baronne de Maltzen au colonel Valazé.

J’ai recours à vos bontés, Monsieur, dans l’angoisse mortelle où me jette le long silence de mon fils unique, Maurice de Maltzen.

Daignez me rendre la vie en m’apprenant qu’il existe encore ; depuis le mois d’août je n’ai plus de ses nouvelle ; il avait alors demandé un congé de convalescence.

Il était très malade et blessé. Depuis plus d’un mois j’hésite à vos écrire pour vous parler de mes douloureuses inquiétudes, dans la crainte d’apprendre une cruelle vérité. Je vous bénirai, Monsieur, si jamais vous m’apprenez que j’ai encore un fils ;

Le prince de Neuchâtel à la comtesse de Razoumowski.

Paris, le 17 septembre 1810.

Je vous préviens, Madame la Comtesse, que d’après la demande que vous m’avez adressée le 6 de ce mois, l’Empereur, par décision du 16 a accordé à M. le chef de bataillon du génie Maltzen, votre frère, un congé de trois mois avec appointements pour renter dans ses foyers.

Agréez, etc.…

ALEXANDRE.

—-

A Maurice de Maltzen.

Evêquemont, le 17 juillet 1810.

Ô mon bien aimé enfant, mon cœur est pénétré de douleur, de crainte et d’espérance. Dieu t’a préservé d’un coup mortel, je l’en bénis, qui daigne t’accorder ta guérison et ta conservation et je lui en rendrai grâces toute ma vie. Je ne te peindrai pas l’état de mon cœur ni celui de ta sœur. Nous sommes bien à plaindre d’être si loin de toi et privées de la consolation de te donner nos soins, et sans avoir de tes nouvelles. Quelle cruelle épreuve pour mon cœur, cher enfant ! Le tien le sent sûrement douloureux. Je souffre trop pour sentir la manière honorable dont on a fait mention de toi dans le rapport. Tous nos amis nous en félicitent nous plaignant cependant sincèrement.

 Le général de Grouchy veut bien te faire parvenir 500 fr. par le général Éblé.

Tu aurais pitié de nous si tu savais de quelle affreuse manière nous apprîmes ton malheur : en lisant le rapport et ton nom, Maltzen, mes yeux se troublèrent, je jetai un cri de douleur, je tenais le journal convulsivement. Henriette courut après moi, me couvrit de larmes… Nous te crûmes mort. Ta sœur parvint à m’ôter le journal et à lire à travers ses sanglots que tu n’étais que blessé et non tué.

 M. de Grouchy a écrit au général Dejean, d’une manière pleine de sollicitude et d’amitié pour le prier de te tenir au courant.

Note trouvée dans les papiers de Madame de Maltzen.

Le 6 août, nous apprîmes quez l’Empereur avait créé mon fils chef de bataillon. Je le lui écrivis le même jour, l’infortuné n’eût pas ma lettre.

Le 28 août, nous reçûmes un paquet de lui, et le 5 décembre nous apprîmes notre malheur, et il était mort le 29 août 1810, jour à jamais malheureux.

Que la volonté de Dieu soit faite. Puisse dieu miséricordieux recevoir les affreux déchirements de mon cœur en expiation de mes pêchés et me réunir bientôt à mon fils.

Leonardo Goeteja à Mme de Razoumowski.

Salamanque, le 9 février 1811.

Madame,

Votre lettre du 22 décembre que j’ai reçue par le dernier courrier m’oblige à réveiller le triste souvenir de la mort de votre bien-aimé frère et mon estimable ami Maurice de Maltzen. Cette mort a eu lieu chez moi le 29 août par suite de blessures et le 30 M. Maurice a été enterré dans la paroisse de la cathédrale avec toute la décence possible et tous les honneurs militaires, d’après les ordres du colonel Valazé. Quoique j’aie accompagné le dit colonel Valazé à l’enterrement, je n’ai assisté à rien d’autre. M. le colonel ayant rendu les soins assidus à M. Maurice durant tout le temps de sa maladie et presque jusqu’à son dernier moment. Ce moment arrivé, il en fut donné avis à M. le colonel qui vint avec un commissaire. On leur remit tous les effets et papiers du défunt, aux domestiques duquel ils furent laissés après avoir été scellés. Le lendemain de l’enterrement, les effets furent vendus à l’encan ; du produit, on paya les frais d’enterrement et autres. Le surplus, ils le gardèrent pour le faire parvenir à vous, Madame, ou à la chère mère du défunt. De sorte que M. le colonel ou M. le commissaire doivent vous informer de tout avec la plus grande exactitude.

Je suis affligé, Madame, de devoir à un si triste événement l’honneur que vous m’avez fait de m’écrire, etc.

Le colonel Valazé à la baronne de Maltzen.

Ciudad-Rodrigo, 7 avril 1811.

Madame, en arrivant du Portugal hier, j’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 14 novembre [1810].

 Vous devez avoir maintenant la triste certitude de la mort du malheureux Maltzen. Nous le regrettons tous, Madame, nous l’avons vu au siège de Saragosse, partout, il a montré toujours son brillant courage. J’ai eu le chagrin de le voir à Salamanque souffrir de sa blessure et je le regrette encore lus que ses autres camarades. Votre famille, Madame, est à plaindre d’avoir perdu cet intéressant jeune homme. Son caractère devait le conduire à de grandes choses, malheureusement c’est ce caractère ardent qui l’a emporté. Ses blessures allaient bien : quelques accidents augmentés par le feu de son inquiétude l’ont enlevé en quelques jours. Les habitants de Salamanque qui l’avaient connu se sont empressé de se mêler à nous dans la triste cérémonie que nous devions à sa mémoire, aux souvenirs qu’il laissait et de l’intérêt qu’il avait su nous inspirer à tous. Cet intérêt, Madame, est la cause du triste plaisir que j’ai à vous parler (trop longuement sans doute), de choses qui vous sont douloureuses. Je finis donc et suis avec un profond  respect

Votre très humble serviteur

Le colonel du génie

 VALAZÉ. 

Lettre de M. de Saint-Chamans, auditeur au Conseil d’État, intendant supérieur de la province de Palencia.

Palencia, 24 août 1811.

Ayant été aussi longtemps sans entendre parler de moi, vous avez peut-être cru, ma chère tante, que j’avais oublié votre commission. Mais les circonstances seules m’ont empêché de la remplir plus tôt. Je ne l’ai jamais perdue de vue. Quand nous sommes arrivés dans ce pays-ci, la position de Salamanque était trop incertaine pour qu’on pût y envoyer un auditeur. Pour moi, je fus sur-le-champ placé où je usis encore. Il y a à peu près six semaines que l’on s’est décidé à établie une intendance à Salamanque, et aussitôt que j’ai sur qu’un de mes collègues y était arrivé, je lui ai envoyé la note de Mme de Maltzen en le priant instamment de ne rien négliger pour remplir les vœux qui y étaient exprimés. J’ai reçu hier sa réponse et je m’empresse de vous transmettre tout ce qu’il a recueilli.

Je vous adresse d’abord une copie de sa lettre. Mme de Maltzen y verra avec plaisir et peine l’intérêt que son fils a inspiré à tous ceux qui l’ont approché ; 2° une note qu’ont donnée ses hôtes et qui répond à une grande partie des questions qu’a faites Mme de Maltzen. Cette note est écrite avec beaucoup de simplicité. Je l’ai traduite moi-même et je vous assure que quoique je n’aie pas connu celui qui en est l’objet, elle m’a fortement affecté.

Quand on est sur les lieux, que l’on est plus porté à compatir aux malheurs des autres, et si je faisais une mauvaise fin, j’aurais grande obligation, même après ma mort, à celui qui transmettrait à ma famille quelques détails sur mes derniers moments. Je vous envoie aussi l’épitaphe qui, par les soins de mon collègue, a été gravées sur la tombe de M. de Maltzen. Je garde même la petite boîte qui renferme la poussière qu’a demandée Mme de Maltzen ; j’attendrai une occasion sûre pour vous l’adresser et je crois que je l’aurai bientôt.

Note sur M. Maurice de Maltzen, donnée par ses hôtes.

M. Maltzen, après s’être trouvé au siège de Saragosse et autres occasions mémorables, vint à Salamanque au mois de novembre 1809 et fut logé chez le trésorier à la cathédrale. Il fut d’abord employé aux travaux du fort de cette ville, à la construction  de nouveaux fours pour l’armée et autres ouvrages assez importants ; enfin, il partit avec le 6ème corps pour assiéger Ciudad-Rodrigo. Là dans la nuit du 23 au 24 juin [1810] il fut chargé d’attaquer un fort situé hors la ville. Il y reçut en même temps 3 blessures : une balle le frappa au pied droit, une grenade en passant lui brûla la main et un éclat de bombe lui entra si avant dans la cuisse gauche qu’on n’a pu l’en extraire qu’après sa mort. Au moment où il reçut ces blessures, quelques soldats l’emportèrent sur leurs épaules. Il fut transporté à Salamanque et déposé à l’hôpital dans la salle des officiers, mais comme il désirait avec ardeur reprendre son logement chez le trésorier qui allait souvent le voir, accompagné de son neveu, professeur à l’université de Salamanque, que M. de Maltzen aimait beaucoup, on l’y porta et du moment qu’il y fut, le malade dit qu’il lui semblait que les soins, les secours et les témoignages de tendresse qu’il recevait de ses hôtes et de tous les gens de la maison avaient calmé ses douleurs et guéri ses plaies. Plusieurs fois, voyant le trésorier arranger lui-même les draps de son lit, il s’écria : « A voir les soins que vous me donnez, on croirait que vous êtes mon père et que je suis entre ma mère et mes frères et sœur. » Il fut soigné par un chirurgien-major en qui il avait beaucoup de confiance et d’autres chirurgiens de l’armée française. Ses domestiques ne l’abandonnèrent pas, au contraire, ils lui donnèrent les plus grands soins, sans quitter son oreiller ni jour, ni nuit. Il recevait les visites de ses mais, surtout de M. Valazé, colonel du génie qui le voyait tous les jours. Il allait d’abord de mieux en mieux, toutes ses blessures étaient guéries, hors celle de la cuisse ; déjà il s’habillait, se promenait dans la maison et se repaissait de l’espérance de voir bientôt sa famille. Ce fut alors qu’il reçut la nouvelle qu’il était nommé membre de la Légion d’honneur. Le colonel Valazé lui en attacha le ruban à la boutonnière et ce jour-là même il fut rendre visite à son patron dans sa chambre, transportée de joie de l’honneur qu’il venait de recevoir. Le chirurgien-major avait les meilleurs espérances quand, vers la fin d’août, les chaleurs étant devenues très fortes, la suppuration augmenta, l’humeur rentra, se porta à la tête et il mourut sans savoir qu’il mourait, le 29 août [1810], à 3 heures après-midi. Le colonel Valazé resta près de lui et lui ferma les yeux.

Une compagnie d’infanterie accompagna le corps jusqu’à la cathédrale, où il fut enterrée près de la grande chapelle, le 30 août dans la soirée. Le lendemain, on chanta en son honneur une messe de requiem. La troupe lui rendit les honneurs militaires et on mit sur son cercueil rendu de noir et de blanc son chapeau, son épée et son ruban de la Légion d’honneur.

Pour remplir les intentions de sa mère, on a gravé sur son tombeau l’épitaphe :

« Ci-gît Maurice de Maltzen, chef de bataillon, membre de la Légion d’honneur, qui, des suites d’une blessure reçue au siège de Ciudad-Rodrigo, est mort à Salamanque le 19 août 1810. Il avait 25 ans. Sa mère lui érigea ce tombeau. »

—-

A M. de Saint-Chamans.

Salamanque, 6 août 1811.

 Mon cher Collègue,

L’intérêt qu’a inspiré M. de Maltzen pendant sa vie a été trop grande pour que son souvenir ne se soit pas conservé ici jusqu’à présent ; les médecins et chirurgiens qui l’ont soigné ont suivi l’armée du Portugal, mais j’ai retrouvé ses hôtes, qui tout pleins encore de lui, m’en ont parlé avec effusion. Je les ai priés de m’écrire tous les détails qu’ils pourraient recueillir afin que Mme de Maltzen fut plus convaincu de la vérité de leurs rapports, et je vous l’envoie tel qu’il m’a été donné.

Le colonel Valazé avait ordonné qu’il fut placé une pierre avec une inscription sur sa tombe, mais les troubles survenus avarient arrêté l’exécution. Je m’en suis chargé et hier tout a  été posé. J’en ai profité pour remplir le dernier vœu de Mme de Maltzen et je vous envoie aussi la petite boîte qu’elle avait réclamée. Je connais trop le prix qu’on attache dans ce cas aux moindres circonstances  pour ne pas chercher à satisfaire la douleur d’une mère aussi malheureuse. J’aurais déserté pour cela que ses hôtes fussent entrés dans les détails le plus minutieux, mais vous connaissez la peine qu’ont les Espagnols à écrire et je  crois encore en avoir obtenu beaucoup.

Veuillez, etc.

 Signé : L’auditeur au Conseil d’État

Intendant supérieur,

PATRY.

M. de Saint-Chamans à la comtesse de Razoumowski.

Palencia, 2 décembre 1811.

Je me félicite, Madame, d’avoir rempli les vœux que Madame votre mère et vous aviez formés. Sachant combien tout ce qui a tait aux derniers moments d’un fils et d’un frère a  d’intérêt pour les personnes qui ont eu le malheur de le perdre, j’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour vous en procurer l’entière connaissance et je me suis d’autant plus empressé de vous transmettre les moindres détails qu’ils m’ont paru de nature  à porter quelque adoucissement à vos peines. M. de Maltzen n’a seulement pas soupçonné qu’il était si près de sa fin et il est mort sans avoir à repousser l’idée d’une éternelle séparation. Cette certitude peut être bien consolante pour vous, Madame. Je suis heureux de savoir que c’est à moi que vous la devez et le serai encore plus d’apprendre le rétablissement de Madame de Maltzen et le retour de la tranquillité parmi vous.

Croyez, Madame, que j’en fais le vœu bien sincère et veuillez agréer mes hommages respectueux.

FIN.

 

 

 

 


[1] Terre du maréchal de Grouchy qui la vendit plus tard pour se fixer à La Ferrière dans le Calvados. Elle est entrée par le mariage de François-Jacques, marquis de Grouchy avec Mlle Gilberte Freteau de Peny. Elle appartient aujourd’hui [1880] à la marquise de Termes, fille de Fouché, duc d’Otrante. Elle est située près de Meulan, dans la commune de Condécourt (Yvelines]. (Note du Vte de Grouchy).

[2] Incendie de l’ambassade d’Autriche pendant le bal que l’Ambassadeur donnait pour les fêtes du mariage de Napoléon et de Marie-Louise. (Note du Vte de Grouchy).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 11 septembre, 2019 )

Carnet d’un Italien au service de la France (1803-1815). Souvenirs de Venturini.

Ombre 1

Parti conscrit le 21 mars 1803.

Le soir, à Verceil, ville capitale du département de la Sesia. Le 22, séjour; le 23, passé à Trissero.

J’ai fait, un instant, la conversation chez mon cousin Monta, professeur de chirurgie. Le soir à Trino, logé chez une pauvre veuve, sur de la paille. Je commençais à m’apercevoir de la différence qu’il y avait d’être chez moi.

Le 23, à Crescentino, j’ai dépensé bien de l’argent pour régaler l’officier et les sous-officiers pour avoir la permission d’aller passer deux jours chez moi ; à mon arrivée, tout le monde se disait : « Le voilà encore, le pauvre Ventu ! « Parents et amis se sont empressés de me faire passer des moments agréables.

Le 2 avril, nous avons mangé de très bons taglianini; j’en ai été quitte de ma journée avec 40 francs.

Le 3, à Chambéry, capitale de la Savoie, jolie ville, très bien bâtie. Le 4, à Pont de Beauvoisin. Le pont sépare le pays du Piémont de la France.

Le 5, à Bourgoin, jolie ville où je me suis fort bien amusé. Le sexe est charmant, je commençais à me réjouir d’être ne France.

Le 6, à Lyon, très grande ville ; l’on y fait très bonne chère ; je me suis très bien amusé pendant trois jours, avec de jolies Lyonnaises.

 Là, je commençais à oublier les Piémontaises, excepté…

Le 9, à Villefranche, j’ai passé la nuit avec l’officier et un jeune homme de Lyon fort aimable; il chantait à merveille; il était en même temps très bon enfant.

Le 10, nous nous sommes quittés à regret, parce que l’on ne trouve pas toujours des personnes bien élevées.

Le soir, à Mâcon, un peu malade d’avoir passé la nuit, mais, le soir, le bon nectar me fit passer la maladie.

Le 11, parti pour Châlons sur le Rhône sur un bateau, passé par Thoran [?]

J’ai passé deux jours fort agréables. Nous allâmes voir les belles du pays ; étant à l’obscurité, l’officier vit une très belle femme ; il était tout flatté d’avoir eu la préférence.

Le lendemain, nous le pressions d’y retourner, mais, au lieu de voir une jolie femme, il se présente la même du soir : elle était épouvantable. Elle était, à la vérité, grande, mais elle avait deux beaux goitres à la place de la gorge, enfin c’était un monstre. Je fis mes compliments à l’officier du choix et de la préférence qu’il avait eus.

Le 14, à Beaune, renommé par son bon vin ; j’ai été au bal, j’ai vu de jolies personnes.

Le 15, à Joinville; le 16 à Chaumont, jolie ville.

Le 4 mai, à Verdun. Deux jours après, on me fit l’honneur de me mettre aux grenadiers. On me fit cadeau d’une clarinette de cinq pieds, un sabre, un habit, un bonnet à poil : j’étais tout déconcerté de me voir métamorphosé d’une si jolie manière. Ensuite, on me conduisit à mon sieur le caporal d’escouade qui, de son côté, fut très poli et me présenta à cinq camarades à moustaches qui me dirent, à leur tour : « Soyez le bienvenu ! »

L’on me présenta, ensuite, une cuiller de plomb, et ils me m’engagèrent à manger la soupe avec eux.

De mon côté, j’ai remercié tous ces honnêtes gens et me suis dit à moi-même : « Te voilà frais ! »

Le lendemain, on me fit faire l’exercice ; les larmes me tombaient parce que cela me fatiguait ; je n’avais pas assez de force pour pouvoir supporter ce fardeau. Enfin, j’y suis parvenu, mais non sans peine. Mon premier voyage que je fis avec tout cet appareil, fut pour aller manœuvrer à Sedan, devant le Premier consul.

La ville  était toute tapissée des plus beaux draps du pays, la garde d’honneur du pays était composée des plus beaux hommes et des plus riches de la ville. Leur uniforme était magnifique et du plus beau drap d’écarlate. La ville en fit cadeau de vingt-cinq pièces au Premier consul.

Dans les manœuvres que l’on fit faire, on voulait me mettre avec les recrues. Je me plaignis à mon capitaine de l’affront que l’on voulait me faire.

Il me demanda si j’étais dans le cas de rester longtemps pour les manœuvres que l’on devait faire, et, sur ma réponse affirmative, il m’admit à manœuvrer devant le Premier Consul. J’en fus tellement flatté qu’à mon retour à Verdun, je fis part à mes parents de l’honneur que j’avais eu.

Le 28 aout, parti pour Ostende où je suis resté près de deux ans. Je fus tellement épuisé de fatigue que je n’en pouvais plus. Je fus, pour quelque temps, à Montmédy, où j’ai reçu le grade de caporal. Ce jour, j’ai fait danser et donné un très beau dîner à mes amis. J’tais tout flatté de me voir ces beaux galons de laine sur les bras, je disais : « Me voilà déjà quelque chose ! »

Je suis ensuite parti pour Mayence ; j’eus le bonheur de loger chez la bonne famille Betz ; j’étais tellement bien que tous mes amis étaient régalés lorsqu’ils venaient me voir. Mlle Appollonie me fit l’honneur d’être marraine avec moi. A mon départ, ces braves gens étaient tous ne pleurs. De mon côté, j’étais peiné de quitter une famille qui me combla d’honnêtetés et de bienfaits. Les demoiselles m’ont fait de jolis présents avant mon départ. Quels regrets !

Passé le Rhin à marches forcées jusqu’à Austerlitz, bataille qui s’est donnée contre les russes qui occupaient toutes les hauteurs devant Austerlitz. Leur aile droite s’étendait jusqu’à Brünn, capitale de la Moravie. L’aile gauche était couverte d’un grand lac près de Sokolnicki. Ils se croyaient tellement sûrs d’être vainqueurs qu’ils avaient laissé leurs sacs sur les hauteurs.

Le signal d’attaque fut donné par un coup de canon, là où était l’Empereur ; aussitôt les bataillons s’avancèrent en colonnes d’attaque et on les faisait déployer au fur et à mesure que le terrain le permettait. Les russes descendirent dans les plaines, l’armée française fit demi-tour et battit en retraite pour attirer l’armée russe en-deçà du lac et, lorsqu’elle y  fut, on fit faire face en tête à notre armée, on chargea avec tant de vigueur et d’audace, que les Russes furent obligés de battre en retraite sur le lac qui était fortement glacé, mais les généraux d’artillerie française firent aussitôt faire feu à boulet sur la glace qui ne put résister, et les russes furent engloutis. L’armée se mit en pleine retraite, mais les débouchés étaient occupés par les Français. Ils se virent, alors, obligés de capituler. Le soir, l’empereur d’Autriche vint demander la paix à Napoléon, qui la lui accorda en grand homme.

Je reviens ensuite dans le Wurtemberg. J’ai logé à Lamberteim, près de Mannheim, capitale du pays de Bade où j’allais m’amuser tous les jours. Quel beau pays ! J’y suis resté jusqu’en 1806, époque à laquelle nous reçûmes l’ordre de marcher contre les Prussiens. Nous les atteignîmes le 14 octobre à Iéna, où ils furent défaits.

Notre régiment perdit, ce jour-là 800 hommes. Nous poursuivîmes les Prussiens jusqu’à Eylau où il y avait toute l’armée russe. Nous nous sommes battus, pendant trois jours, par un temps affreux.

Les chasseurs de la Garde ont chargé et traversé les trois lignes russes. Le corps d’armée du maréchal Augereau fut dissous parce qu’il n’y avait plus de monde. Napoléon montra le plus grand sang-froid et fit voir qu’il savait conduire une armée. Il resta presque toujours devant l’église pour donner les ordres nécessaires. Deux de ses généraux (aides-de-camp) furent tués à côté de lui. On le pria instamment de se retirer, ce qu’il ne fit que lorsque la bataille fut décidée.

Les Russes battirent en retraite, et nous revînmes prendre des cantonnements pour bous remttre et avoir de quoi subsister.

En 1807, les russes attaquèrent le maréchal Ney qui était d’avant-garde. Son corps d’armée était rangé dans les plaines de Gustadt ; une partie faisait les manœuvres et l’exercice avec des pierres de bois. Nous [nous] reposions, mais c’était le repos du lion !

L’armée se met aussitôt en marche et passa la Passarge. Chaque soldat portait une fascine sur le dos pour former des ponts. Nous arrivâmes sans les p laines où les Russes avaient osé attaquer le corps d’armée du maréchal Ney. Cette armée terrible les fit aussitôt repentir de leur audace. Le lendemain, nous attaquâmes cette armée de barbares dans Ebersberg, qui ne put résister aux intrépides Français. Jamais je n’ai vue une pareille armée réunie !

Nous les poursuivîmes jusqu’à Friedland où ils osèrent faire résistance. Le général Oudinot attaqua avec ses intrépides réunis. Ces braves avaient un des meilleurs généraux d’avant-garde, qui donna toujours l’exemple par sa bravoure et son courage. Une partie des ruses furent jetés dans la Praga et le reste de l’armée battit en retraite sur Tilsitt et  passa le Niémen.

Nous fûmes en face et les préliminaires de paix se firent dans cette ville. Les deux Empereurs étaient toujours ensemble. Le Roi et la Reine de Prusse y étaient aussi. Les Gardes Françaises et Russe fraternisèrent ensemble et, tous les jours, ils se donnèrent des repas. Nous campâmes pendant un mois ou deux devant Tilsitt. Nous fîmes tous les jours les grands manœuvres. L’Empereur commandait souvent en personne. L’Empereur de Russie et le Roi de Prusse furent souvent témoins et suivirent toujours napoléon.

L’armée repartit pour prendre dans cantonnements et le régiment vint camper à Sokacew, mauvais pays où on ne voyait que sable, bois et marais. La ville est habitée par des Juifs, comme presque toutes celles de Pologne. Ils sont très malpropres partout. Nous restâmes deux mois et plus. J’ai attrapé la fièvre et fus pour rentrer à l’hôpital de Lowicz, mais je fus tellement découragé à cause de la malpropreté, que je suis aussitôt reparti pour le camp et je fus rejoindre le bataillon qui fortifia Modlin et faisait une tête de pont sur le Bug.

Je repartie, le lendemain, avec le régiment, pour Lowicz. On y resta deux mois, puis nous partîmes pour Mezeritz. Je fus logé chez le brave Monsieur Klein. Je me suis fort bien amusé dans cette ville. Nous fîmes souvent venir la musique du régiment pour amuser les jolies Polonaises. Elles venaient de vingt lieues à la ronde pour danser. Je fis connaissance avec une jolie dame et une très belle juive.

Nous partîmes, septi mois après, pour Wraclawek. Nous y restâmes trois mois. Nous vînmes ensuite camper à Breslau, capitale de la Silésie, très jolie ville. Nous nous y amusâmes ave les belles du pays ; elles venaient au camp pour passer les soirées dans nos jolies baraques.

Au commencement de l’hiver, nous partîmes pour Goura. J’avais avec moi une très jolie personne. Le colonel écrivit au commandant de bataillon qu’il fallait me mettre aux arrêts, parce que j’avais fait un rapt d’une demoiselle de Breslau. Heureusement pour moi que je l’avais cachée chez une dame. Je fis réponse que jamais je n’avais eu une demoiselle avec moi, et je ne gardai pas les arrêts. Je fis aussitôt partir, non sans regrets, la demoiselle qui, de son côté, versa bien des larmes de me quitter.

Après mon départ, arrivée à la maison, elle m’envoya une très jolie bourse et me témoignait de vifs regrets d’avoir été obligée de me quitter. Arrivé à Goura, je fis connaissance de très jolies personnes, du directeur de la poste aux lettres et de deux jolies meunières. Je n’étais point mal partagé dans mon logement : la demoiselle de la maison, accompagnée de sa servante, me faisait tous les soirs une visite dans mon lit.

Je partis pour Hof Bareuth. Je fus logé chez le baron de Plotho, au château de Zedwitz ; madame était très spirituelle, très bien élevée, ayant très bon cœur. Monsieur le baron ne l’était pas moins. Je m’amusais beaucoup avec ses deux enfants qui étaient de toute beauté. Je fis connaissance avec une demoiselle et je fus loger chez elle ; j’étais on ne peu pas mieux.

J’oubliais que je m’étais très bien amusé en traversant la Saxe, surtout à Dresde, capitale de ce pays.

Je partis de Zedwitz avec regret, mais il s’agissait de faire la guerre contre l’Autriche. C’était  mon état et cela passait avant tout le reste. Cependant, le régiment s’arrêta encore près d’un mois à Coulenbat, où j’ai eu l’occasion de faire quelques visites à la demoiselle du directeur de la poste aux lettres. Cette demoiselle était une très jolie blonde, très bon caractère. Je me trouvais vraiment heureux d’avoir fait sa connaissance. Comme j’étais alors très timide, la demoiselle, quoiqu’âgée que de quinze ans, était plus hardie que moi et, par conséquent, elle me faisait toujours entrer lorsque je  passais devant la maison. J’avais aussi soin de passer souvent ; enfin, je n’étais pas mal chez moi non plus. Le 9 avril 1809, je reçus l’ordre d’aller faire le logement à  Bareuth y pour le régiment. A mon arrivée, j’ai eu soin de bien me bien loger. Il y avait, en même temps, une fort jolie personne. Je commençais à lui dire que j’étais bien flatté d’être tombé si bien, mais tout à coup, j’entends une musique et des tambours ; je dis : « Voilà le régiment qui arrive pour caserner : « Pas du tout, je vois toute la division Friant, de laquelle je faisais partie. Je mandai le motif ; l’on me répondit qu’elle allait bivouaquer. Je fis aussitôt ma révérence à ces braves dames, non sans témoigner mon vif regret de les quitter si tôt.

J’arrive au régiment qui était déjà bivouaqué dans un bois ; je dis : « Voilà une jolie différence ! Ce soir, je commence à jeûner ! «  Et, à la vérité, je n’ai rien eu de toute la nuit.

Le 11, nous attaquâmes l’ennemi qui était embusqué, et nous le chassâmes de ses positions. Nous partîmes la nuit, de crainte d’être coupés ; nous arrivâmes heureusement à Bamberg après quelques escarmouches. Nous bivouaquâmes le 12, et, le 13, nous partîmes pour Nuremberg pour empêcher l’ennemi de joindre  l’armée qui était à Ratisbonne. Nous quittâmes cette ville pour nous rendre à Ratisbonne et, chemin faisant, nous chassâmes partout l’ennemi de ses positions et nous joignîmes le corps d’armée du maréchal Davout. Nous nous sommes battus pendant deux jours contre toute l’armée autrichienne qui occupait de fort jolies positions.

Le troisième jour, l’Empereur arriva avec l’armée bavaroise et wurtembergeoise, tomba sur l’aile gauche de l’ennemi et le défit totalement. Nous avons fiat 30 000 prisonniers. Nous poursuivîmes une partie de son armée dans les montagnes de la Bohême et nous revînmes sur la route de vienne. Nous nous arrêtâmes à Saint-Polten pendant quelques jours, et nous eûmes un excellent vin. Nous faisons la chasse à nos traînards. L’ordre de l’Empereur était de les décimer lorsqu’il n’y avait pas de chefs de complot.

Nous arrivâmes devant Vienne. Le prince Maximilien voulut faire quelque résistance. L’Empereur lui envoya dire que toute résistance était inutile de sa part, qu’il l’engageait à rendre la ville afin d’éviter de faire des malheureux, puisque la ville et les faubourgs en souffriraient seuls. Nous entrâmes après une capitulation, et nous bivouaquâmes pendant quelque temps au Prater.

La bataille d’Aspern et [d’] Essling se donna le 22 mai 1809. Le pont ayant été enlevé par des moulins[1], l’armée battit en retraite, et bien heureuse d’avoir peu rétablir le pont qu’on passa en désordre. Le maréchal Lannes et tant d’autres braves généraux en furent les victimes, avec douze à quinze mille braves. Nous revînmes camper près de vienne, et une partie de l’armée campa dans l’île de Lobau ; on rétablit un grand pont. Le prince Eugène, le plus brave des guerriers et prince sans tache, battit, par sa bravoure, son courage et son génie, l’armée du prince Ferdinand ; il ne lui laissa pas un moment de répit ; il l’enfonça partout où il la rencontra et vint faire sa jonction avec la Grande Armée, après la bataille de Raab . Le Sommering a été témoin de sa jonction.

Le 4 juillet, toute l’armée entra dans l’île de Lobau, par un temps affreux. Toute la nuit a été un feu d’enfer ; les boules rouges et les bombes pleuvaient comme la grêle. Nous fîmes le passage et, le lendemain 5, à la pointe du jour, toute l’armée était en bataille de l’autre côté du Danube dans la fameuse plaine de Wagram. Nous nous battions jusqu’à dix heures du soir.

Le lendemain 6, l’armée autrichienne descendit les hauteurs en colonne d’attaque ; on la laissa venir dans la plaine, et l’on nous fit charger à notre tour.

Les tambours battaient la charge, les colonnes firent retentir le nom de l’Empereur, les batteries firent un feu terrible. Nous poursuivîmes l’armée ennemie, la baïonnette aux reins, jusque dans les montagnes de la Moravie.

Cette journée a été glorieuse pour l’armée française et, de ma vie, je n’ai jamais vu une bataille où il se soit tiré autant de coups de canon. Nous achevâmes notre besogne à Znaïm où l’armistice se conclut et nous vînmes camper logé chez M. Gerstemberger et deux jolies filles, Charlotte et Caroline. La troisième vit.

L’on fit la paix, et j’ai eu le bonheur de venir passer quelques mois agréables à Passau. Je fus d’abord logé dans une auberge, sur un peu de paille ; encuite je logeai chez le banquier Pomerer, où il y avait la charmante Mlle Thérèse… Et sa sœur. Je fus ensuite logé chez la comtesse Wimerer. Mlle Joséphine était charmante, et le comte d4arco était l’ami de la maison. Je fus très heureux d’avoir cultivé sa connaissance.

J’ai fait ensuite connaissance avec Mlle Suthor, logement de mon lieutenant, qui était très malade. Je fus assez heureux pour devenir l’amant de cette demoiselle, lap lus jolie personne du pays. J’ai aussi fait connaissance avec la jeune comtesse Kuer, très aimable personne. Les demoiselles Kinder, ses amies, venaient aussi chez moi ; elles mettaient tout en désordre pour voir ce que j’avais soit dans ma chambre, soit dans ma malle ; enfin, j’étais un heureux mortel dans cette ville.

Le régiment reçut l’ordre de se rendre à Braunau, à la rencontre de l’impératrice Marie-Louise. Nous restâmes jusqu’à son arrivée pour lui rendre les honneurs qu’elle méritait si bien. Le soir, nous nous sommes très bien amusés au bal.

Le jour de son départ, j’étais de garde à sa porte. Un moment après son départ, une dame de la cour me remit une boîte où il y avait les bijoux de l’Impératrice; elle me pria de la lui porter et de la lui remettre entre ses propres mains. Je me rendis auprès de sa voiture qui était sur le pont, je priai M. le colonel Rothembourg de me présenter à Sa Majesté. Celui-ci me présenta au général Barbanègre. Il prit la boîte et la remit à un domestique qui était derrière la voiture ; Je m’en retournai tout fâché, le colonel me fit des reproches de ma maladresse : j’aurais certainement eu un souvenir agréable !

Après le départ de l’Impératrice, nous sommes revenus pour quelque temps à Passau, où je me suis très bien amusé. Nous partîmes à regret le Passau, mais il fallait se résigner et en prendre mon parti. Le régiment fut cantonner à Rawensburg, et moi je reçus l’ordre de cantonner près de Wangen et [de] Lindau, pour instruire les soldats. Je fus assez heureux pour faire de bonnes connaissances, et surtout le prince de Sigmaringen, qui me procura le plaisir de faire connaissance avec son grand baillif, au château de Hasberg, qui avait deux fort jolies et fort aimables demoiselles. Je fis la cour à la plus jeune, Mlle Célestine. L’aînée se nommait Philippine. Leur maman était un ange et l’enfant gâté.

Le 15 août 1810, l’on fit demander les officiers qui désiraient aller en semestre chez eux. Je fus du nombre de ceux qui désiraient voir leur patrie, vu que j’y manquais depuis huit ans. Cette bonne famille me fit mille instances pour passer le semestre chez elle. Je ne peux y consentir, quoique j’y fusse très attaché; j’avais besoin de régler mes affaires et de voir mes parents. J’ai fait mes adieux les larmes aux yeux, et de leur côté, elles tombaient en abondance.

Je partis avec un détachement de 75 hommes et je traversai la Suisse. J’ai manqué[de]périr en traversant le Lac Majeur. Arrivé à Arona, je déjeunai et pris aussitôt la poste. J’arrivai vers le cinq à Novarra, je mangeai un morceau et je partis une dmei-heure après pour Verceil, ville capitale du départemnt de la Sesia. Je descendis à l’Auberge du Lion d’or, j’entendis aussitôt une voix que je connaissais et je ne m’y suis pas trompé, car c’était l’aimable Charlotte (Mme Piota). Elle tenait [un] hôtel à [dans] mon pays.

Cette dame était accompagnée de M. Merle, adjoint au maire de Cigliano. Tous deux furent très complaisants.  Après m’avoir embrassé, ils m’annoncèrent que mes beaux-frères et plusieurs de mes amis étaient venus à ma rencontre dans cette ville. En effet, ils m’accompagnèrent jusqu’à l’Auberge de la Fontaine, où ils étaient. J’entre, je vois mon cousin et un de mes beaux-frères qui faisaient la partie de cartes pour s’mauser. Aussitôt qu’ils entendirent un sabre traînant, ils se tournèrent vers mois en disant : « Le voilà ! » 

On éveilla ceux qui dormaient, et tous, empressés de me voir, descendirent au nombre d’une quinzaine ! nous nous embrassâmes de bon cœur, et ensuite une parie est venue m’accompagner à mon hôtel, où nous passâmes la nuit; le lendemain tous, pressés de me voir partir pour mon pays natal, s’empressèrent de venir me prendre et nous partîmes pour Cigliano, après avoir bien déjeuné. J’étais en voiture avec un de mes beaux-frères, escorté par plusieurs jeunes gens de mon pays, tous bien montés. Nous déjeunâmes à moitié chemin.

J’oubliais de dire que je rencontrai mon beau-frère Suvino sur le chemin de Verceil. Il descendit de cheval et moi de voiture ; nous nous embrassâmes et nous filâmes, ensuite, chacun de notre côté. Le soir, à quatre heures, j’arrive dans ce pays tant désiré et que je n’avais point vu depuis huit ans.

En entrant, j’eus bien soin de faire du tapage, et une grande partie des habitants des deux sexes se mirent aux croisées. J’entendais qu’ils se disaient : « C’est lui !… Non ce n’est pas lui ! « Enfin, je traversai les rues comme l’éclair, et je fus descendre chez mon cousin où j’eus le plaisir d’embrasser une partie de mes amis.

Plusieurs personnes des premières familles vinrent me voir, et chacun d’eux m’engageait à aller chez lui. Enfin, je cédai à une jolie dame, épouse d’un de mes amis nommé Cassio. A mon arrivée chez elle, on me fit manger un morceau. Plusieurs personnes sont venues nous voir pour fraterniser ensemble. Je peux bien dire que j’étais reçu comme un prince.

On pourrait croire que j’ai beaucoup d’amour-propre, mais cela m’est arrivé, et n’est pas étonnant dans un bourg où les gens se voient de tout cœur ! j’ai passé quatre mois dans mon pays natal au milieu de l’allégresse; je recevais des invitation de tous les pays environnants; je faisais souvent des courses dans les jolies vignes du pays, où plusieurs fmailels étiaent réunie pour s’mauser. Je me suis aussi beaucoup amusé à Turin, capitale du piémont. A force de plaisirs, je pris la fièvre. Je suis partie malade pour rejoindre le régiment qui était à Magdebourg (Prusse). En traversant la suisse, j’ai eu le malheur d’avoir les pieds gelés en passant la montagne du Saint-Gothard. Si j’ai eu du plaisir à mon pays, j’ai bien souffert en Suisse ! Heureusement pour moi, j’ai trouvé des personnes bien aimables, surtout M. et Mme de Feklin. Je fus reçu chez eux comme l’ami de la maison; l’on me donna un fort joli appartement, enfin je reçus tous les soins possibles. Je voulus partir par délicatesse, malgré les instances de ces braves gens. Madame eut la bonté de mettre du bon vin, des biscuits, etc., dans ma voiture. Elle pleurait en me voyant partir, comme si j’eusse été son fils. Je me suis repenti plus d’une fois d’avoir quitté cette bonne famille, car j’ai souffert peines et martyre.

Enfin, après tant de peines, je suis arrivé avec mon brave grenadier, mon homme de confiance à Lindau, très jolie ville bâtie sur le Lac de Constance, où je venais passer des moments agréables, avant mon départ pour aller en semestre [sic]. C’est près de cette ville que j’ai eu le bonheur de faire connaissance avec la bonne et brave famille de Scheffer, lorsque j’étais cantonné près de Wangen. Cette brave famille demeurait au château d’Achberg. Aussitôt qu’ils surent le triste état où j’étais, le bon papa, ne pouvant venir lui-même, a aussitôt envoyé sa fille aînée, Mlle Philippine, avec un jeune homme, pour me faire prendre dans sa voiture et me conduire dans leur château. Par une délicatesse mal placée de ma part, je témoignai ma vive reconnaissance des offres gracieuses qu’ils me faisaient, et je n’acceptai pas parce que je savais l’embarras que j’aurais donné. Le lendemain, le papa est venu lui-même pour me faire les mêmes offres; j’ai encore refusé.

Le samedi soir, je vois arriver la maman avec les deux demoiselles: elles me trouvèrent tellement mal, qu’elles se mirent toutes à pleurer et me prièrent de partir avec elles. Sur mon refus, c’est-à-dire après bien des remerciements, elles partirent non sans peine, car elles on voulut voir mes pieds qu’elles virent non sans frémir, puisque, jusqu’à mi-jambe, c’était comme du charbon.

J’avais déjà fait partir mon grenadier pour Magdebourg, avec une lettre pour le colonel, afin de l’instruire de mon malheur qui m’était arrivé le cinq décembre 1810, sur la montagne de Splügen. Tandis que j’étais seul, rêveur, et que je souffrais tant, M. de Scheffer venait souvent me voir. Tantôt c’était lui, tantôt la dame, et, deux fois par semaine, c’était leur messager; tous venaient dans l’intention de me chercher. Deux mois venaient de s’écouler quand, tout à  coup, je vois entrer dans chambre un caporal de grenadiers de ma compagnie nommé Bobbe. C’était le colonel qui me l’envoyait pour avoir soin de moi. C’était l’homme que j’aimais de tout mon cœur, je lui avais montré à lire et à écrire et je l’avais fait nommer caporal. C’était un jeune homme de mon pays, qui, de son côté, m’aimait beaucoup; enfin, il m’a rendu la vie.

Je fi aussitôt porter du bon vin et un bon souper et, de contentement, nous passâmes la nuit à causer. Quelques jours se passèrent sans nous en apercevoir. Lorsque je fus un peu mieux, je lui dis que je voulais partir pour le régiment; il me fit observer que c’était impossible et que je souffrirais trop. Un beau jour, j’écrivis à M. de Scheffer, en le remerciant des attentions qu’il avait eues pour moi, et que j’étais décidé à partir.

Le lendemain, je vois arriver ce brave homme dans ma chambre, accompagné de ses deux jolies demoiselles. Voici ce qu’il me dit : « Mon cher Venturini, vous ferez tout ce que je vous voudrez, mais je vous annonce que je ne vous laisserai pas partir. Si vous me le refusez, vous ne le refuserez pas à mes deux demoiselles ! «  Enfin, il eut tant de bonté, que je ne peux refuser ses offres. Je partis aussitôt pour son château, dans sa voiture, avec lui, ses deux filles et mon cher caporal. A mon arrivée à la maison, je fus reçu très poliment de la chère et bonne maman. La plus jolie chambre du château et un très bon lit furent pour moi ; un quart d’heure après, un bon chirurgien est venu me panser. Je soupirai et me dis : « Me voilà au milieu de ma famille ! » Je n’eux pas tort, car on était aux petits soins. Le matin, le papa était le premier à venir me voir ; à huit heures, la bonne maman venait me porter elle-même le café. Après mon déjeuner, les deux demoiselles venaient à leur tour et elles passaient presque toute la journée à causer avec moi: elles brodaient, etc.

J’étais vraiment un heureux mortel, toujours servi par la main des Grâces ! Mon caporal n’était pas mal partagé; il buvait ses deux bouteilles de vin par jour et mangeait encore mieux. Lorsque je me trouvai mieux, je voulus partir, mais les braves gens m’en ont empêché. Enfin, pour les contenter, il a fallu rester encore un mois, parce que chaque personne de la famille voulait que je reste encore une semaine après le je jour fixé pour mon départ. Enfin, je partie, les larmes aux yeux de quitter une famille à laquelle je devais la vie. Je traversai la Wurtemberg, une partie de la Saxe, une partie de la Bavière et une partie de la Westphalie, avant d’avoir rejoint le régiment qui était en garnison à Magdebourg.

J’ai eu la douce consolation de revoir des aimables familles, soit à Nuremberg, soit à Hof, pays de Bayreuth, où j’avais  cantonné en 1808 et 1809.

Je suis resté quelques mois à Magdebourg, j’étais instituteur à l’école régimentaire et me suis fort bien amusé. Les officiers de différents régiments jouaient la comédie ; il n’y avait que les meilleures familles qui pouvaient avoir des cachets. J’eux le bonheur de connaître la jolie Mme Kramer et les demoiselles Belfois, les plus jolies personnes de la ville.

Je partis le 9 avril 1811, avec une jolie dame, dans une voiture à trente-six portières [sic]. Le même soir je logeai chez Mme Mayer à Neuhausdesleben, très bien; le 10 à Gardeleben, dans une auberge. Il y a eu concert près de ma chambre. C’était une partie de crieuses et non de chanteuses !

Le 11à Salsweld, le 12 à Danneberg chez Mme Bergauer, très bien ; le 13 à Grabow chez la charmante Christiana Ted…, fort bien; le 14 à Prachin, où il y avait deux jolies demoiselles de Praud, très bien ; le 19, passé à Gustrow pour rendre visite au brave colonel Husson et au général Dufour ; le soir à Butzow, jolie petite ville du Mecklembourg-Schwerin. Je fus logé chez M. l’architecte Schéel. Il y avait quatre jolies demoiselles et une aimable tante. Toute la famille me combla de politesses.

Le mois de mai, chez M. de Leck, il y avait une fort aimable dame et la jolie demoiselle Rusinow, Mlle Sigelkow, son amie, la surpassait.

Un beau jour que j’amusais ces dames par es plaisanteries, mon hôte tomba mort d’apoplexie ! Le même soir, je reçus une invitation de MM. de Pletz, d’Elisberg et de Dorn. J’ai accepté chez le second, parce que j’avais reçu son invitation la première.

J’ai logé, ensuite, chez M. de Pletz. Son péouse peignait supérieurement, on peut la comparer aux premiers peintres de Prusse. Je fus logé  ensuite chez M. de Colantz, homme très estimé. Le brave général Dufour venait souvent s’amuser avec nous, soit au bal, soit à la chasse, et pour la bonne soicété qui était toute composée des meilleures familles de Mecklembourg, j’aurais désiré y demeurer toute ma vie. Les familles d’Heuenausen, d’Oertz, de Pletz, de Convenans, d’Eler, de Schéer, de Colantz, d’Eler, etc., et le juif Joseph, tous m’ont accueilli chez eux comme l’ami de la maison.

Je suis parti le 3 août, passé à Sternberg ; le même soir à Schwerin, capitale du Mecklembourg de ce nom, jolie ville situe près de très beaux lacs de 8 à 10 lieues. Les environs sont magnifiques. Il y a un superbe par cet de fort jolies promenades. J’ai logé chez M. le conseiller Franck. Il y avait al charmante Mlle Martini. J’ai fait connaissance avec Panhy, officier du 9ème lanciers ; Je me suis bien diverti. Le 4, à une lieue en avant de Gadebush, sur de la paille; le 5 à Ratzeburg, le soir à Mollen. J’ai passé quelques mois fort agréables.

J’allais souvent faire des courses à Butzow et à Schwerin. Un beau jour, nous fumes embourbés dans la neige et, grâce à plusieurs paysans, nous nous sommes retirés d’une fort mauvaise affaire.

Parti le 27, passé chez Ratzeburg où je me suis fort bien amusé chez M. l’apothicaire. Il y avait de charmantes demoiselles avec lesquelles j’ai beaucoup dansé. Je suis parti, ensuite, pour Rutzow où j’ai revu avec bien du plaisir les personnes qui m’avaient si bien accueilli lorsque j’étais cantonné. Elles m’ont donné de nouvelles preuves de leur véritable attachement.

Le 27, à Rostock, très jolie ville. Nous avons établi un casino où nous passions des soirées bien agréables. Je fus fort bien reçu de la famille Muller, où il y avait trois demoiselles de tout cœur. C’est dommage que j’aie dû les quitter au bout d’un mois. Les deux demoiselles du bijoutier étaient fort jolies, enfin je crois que c’est le pays où  je me suis le plus amusé.

Je ne dois pas oublier les beaux jours que j’ai passé à Mayence, Passau, Brunn et Vienne, Mezeritz, Bireinbaum, Smiegel, aux différents châteaux de la Pologne et chez les braves familles de Czacz, de Plotho et aux différents châteaux du prince Pignatelli et du prince d’Orange; enfin, je dois oubli er tous les plaisirs pour aller en Russie.

II

Je suis parti le 27 février 1812, le soir, à Gnoien. Parti le 2 mars par un temps affreux. Le soir, chez la baronne de Ploetz, très bien logé. Le 4, près d’Anklam, un froid terrible, de la neige en quantité et très mal logé sur une poignée de paille. Le 5, le temps était affreux ; j’ai fait dix à douze lieues à travers la boue et la neige. Le soir, chez une veuve de 80 ans, très riche à la vérité, mais elle nous traita, en revanche, très mal. Jeme suis jamais plaint.

Le 6, marché toute la journée dans une grande forêt ; le soir, au village de Boeug, très mal sur un peu de paille, et tout habillé. Le 7, à Zaberdorf, près de Stettin. Il y avait là Mlle Aldobrandini qui était aussi aimable que Madame. Le 9, à Zelow, chez un curé où l’on m’a volé mon argent. Le 20 à Guarzic, très mal. Le 30 mars 1812, à Stettin, pour joindre le 11ème léger. Je fus ravi de revoir la jolie demoiselle Louise, demoiselle d’un général prussien où je fis logé en 1807 et fort bien traité. J’ai mangé, tout le temps que je suis resté à Stettin, chez ce brave général et un major saxon.

Parti le 28 avril ; le même soir à quatre lieues de Stargard, le 29 à Sakau, le 30 à Neuwedell, le 1er mai à Marc-Friedland, le 2 à Deutschkrone, le 3 à Zaskow, le 4 à Preuss-Friedland, le 5 à Comen, séjour. Le 7 à Tachel, le 8 à Grosslewitz.

FIN.


[1] Les autrichiens, maîtres du cours du fleuve en amont des Français, avaient lancé des moulins à eau montés sur de gros bateaux, dans l’espoir que leurs poids briseraient les ponts établis par l’ennemi. (Note figurant dans l’édition de 1904).

Ombre 2

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 6 août, 2019 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(1)

Lejeune

Ainsi qu’il le dit lui-même, au début de ses Mémoires et comme il a été rappelé dans notre précédent article, c’est dès son plus jeune âge que Lejeune, le crayon à la main, dessine dans le parc de Versailles. Après son baptême du feu à Valmy, il s’empresse, lorsque les obligations du service lui en laissent le loisir, de fixer sur le papier la vue pittoresque de la vieille forteresse de Bouillon. C’est toujours avec émotion et gratitude qu’il parlera de son maître Valencienne, originaire de Toulouse et c’est à travers lui qu’il aura pour cette ville une prédilection particulière et qu’il éprouvera grand plaisir à s’y trouver affecté après la chute de l’Empire. Ce hasard fera qu’il en deviendra une illustration civique et artistique.

(Cet article, rédigé par le général du Temple de Rougement, est paru la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien » n°302 de novembre 1978) 

Lejeune était un artiste particulièrement sensible aux beautés de la nature, il prend plaisir à en analyser les détails et à faire partager son enthousiasme à ses lecteurs. «… Nous étions au 4 novembre 1805 ; il faisait froid, la terre et les arbres de la forêt d’Amstetten étaient couverts de masses considérables de neige produisant un effet très remarquable pour nous autres, habitants du Midi de l’Europe, qui n’avions vu nulle part un ensemble plus imposant des beautés que l’hiver peut prêter à la nature.
Ce jour-là, elle se présentait comme enrichie de la plus brillante parure, le givre argenté adoucissant la couleur éclatante des feuilles mortes du chêne et le vert sombre des sapins. Cette enveloppe glacée dissimulait un peu les formes et les teintes que la vapeur rendait encore plus suaves et offrait un tableau charmant. Eclairés par le soleil, des milliers d’énormes glaçons, semblables à ceux de nos fontaines et des roues de nos fabriques, pendaient à ces arbres comme autant de lustres éblouissants ; jamais salle de bal n’avait reflété autant de diamants ; les longues branches de chênes, des pins et des arbres de la forêt ployaient sous le fardeau de la vapeur changée en glace ; de volumineux bourrelets de neige arrondissaient leur cime, en faisaient de belles grottes, comme celles de nos Pyrénées si riches en brillantes stalactites et en élégantes colonettes. Je faisais remarquer ces beautés au maréchal Murat, tout en passant rapidement sous ces voûtes glacées à la poursuite d’une nombreuse arrière-garde de cavalerie qui fuyait devant nous et nous admirions encore ces merveilles septentrionales lorsqu’au débouché de la forêt, un autre spectacle fort inattendu s’offrit à nos yeux ». En effet, une solide unité de cavalerie autrichienne attendait notre artiste et son général. Le cheval de Murat fut tué, celui de Lejeune abattu et ils ne durent leur salut qu’à la présence d’esprit d’un jeune officier d’artillerie, qui en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, mit le feu à ses deux pièces. « Pas un seul biscayen de cette double décharge ne fut perdu ; la commotion fit crouler sur nos têtes les amas de neige suspendus aux arbres et, comme par enchantement, les escadrons (autrichiens) disparurent enveloppés dans un nuage de fumée et sous une grêle épaisse de neige, de projectiles meurtriers et de gros glaçons, dont quelques-uns tombaient de plus de cent pieds de haut, et résonnaient avec fracas sur les casques des fuyards ». Et un peu plus tard, Lejeune brosse, en artiste, une description d’un instant fameux de notre histoire militaire:
« Après cette mémorable soirée, après cette belle nuit d’hiver, nous vîmes se lever le beau soleil d’Austerlitz. Le 2 décembre 1805, jour anniversaire du couronnement de l’Empereur, il était huit heures du matin lorsqu’il apparut sur l’horizon de la Moravie, pur et radieux comme aux plus beaux jours du printemps. Une légère vapeur adoucissait les teintes et nous permettait cependant de voir distinctement cent vingt mille baïonnettes qui luisaient au soleil et qui s’avançaient lentement vers nous en formant un croissant immense comme l’horizon ».

Il y a tant d’exemples de l’émotion artistique qui se manifeste chez Lejeune devant tel ou tel spectacle qu’il est impossible de les citer tous mais il est intéressant de l’entendre s’expliquer lui-même sur cette forme de son sens esthétique. Au début de la Campagne de 1809, « le feu avait pris à plusieurs quartiers de Ratisbonne et de gros tourbillons de fumée noire enveloppèrent les édifices de cette malheureuse cité. A mesure que la nuit approchait, ces fumées se coloraient en écarlate et les flammes prenaient une effrayante intensité de lumière. L’air était calme, et le vent n’agitant pas les colonnes de fumée, elles montaient majestueusement vers le ciel. Les désordres de la guerre, au milieu desquels j’ai vécu longtemps, m’ont présenté trop souvent le triste spectacle des grands incendies ; mais je n’en ai jamais vu qui produisent en même temps une impression plus affligeante et plus terrible et des effets dont les formes élégantes et variées dans leurs mouvements rapides fussent plus dignes d’être imitées en peinture. Si, lorsque des scènes aussi tragiques surprennent nos regards, on pouvait, en admirant, repousser de son coeur le besoin de compatir aux malheurs que causent les flammes, aucun spectacle ne présenterait un intérêt plus vif et plus saisissant. Devant ces affreuses catastrophes j’étais sans doute honteux d’éprouver encore autre chose que des émotions déchirantes et d’y voir aussi de brillants tableaux ; mais je me rassurais en songeant que si la guerre, pour donner l’essor aux grands coeurs, les ferme si souvent à la pitié, elle doit leur conserver le pouvoir d’admirer tout ce qui est grandiose, magnanime ou magnifique pour qu’ils puissent le reproduire quand l’occasion leur en est offerte. Alors mes yeux, avides, saisissaient les contours de ces belles horreurs ; j’ambitionnais, je portais envie au talent du célèbre Joseph Vernet qui, en peignant les incendies et les éruptions du Vésuve, avait animé ses toiles jusqu’à les faire croire brûlantes. Ainsi, entraîné par mon admiration devant ces effets extraordinaires que l’on ne saurait inventer, je les crayonnai promptement sur mon « agenda » pour en conserver le souvenir. Je crois voir encore se dessinant en noir sur des foyers de flammes, diaprées de mille couleurs, les crêtes des murailles, en partie abattues, garnies de nombreux combattants qui s’agitaient pour les défendre. Au-dessus de leurs têtes, serpentaient, en se déroulant de mille façons, des masses de fumées noires, d’où s’élançaient des gerbes de flammes et de vapeurs d’un jaune soufre. D’autres vapeurs, plus légères et blanchâtres, s’élevaient à des grandes hauteurs et recevaient en l’air, sur leurs festons mobiles, la lumière argentée de la lune ». Comme il a déjà été dit, Lejeune exposa son premier tableau, la Mort de Marceau, au Salon de 1798. Ensuite, il peindra la Bataille de Marengo.
 

« La bataille de Marengo ».

Marengo

Ce tableau est intéressant parce que, dès sa première grande composition, le peintre a fixé la méthode et les procédés qui caractériseront toutes ses œuvres ultérieures : l’événement est décrit dans un double souci de vérité et de recherche esthétique.

L’exactitude se retrouve dans le détail des scènes représentées, qui sont autant d’instantanés dont la seule distorsion résulte parfois d’une compression de leur juxtaposition dans le temps et dans l’espace. Les personnages sont de dimensions réduites par rapport à la surface du tableau, mais chacun est un portrait. Le naturel plutôt que le théâtral est recherché dans leurs attitudes. Mais ce souci de vérité poussé dans les moindres détails d’expression, d’habillement, de flore ou de faune, n’empêche pas l’artiste de donner à l’ensemble de son oeuvre une harmonie et un équilibre de volumes et de couleurs qui font du tableau une oeuvre d’art. Et pour y parvenir, il s’accorde une certaine licence dans le traitement du paysage, accusant les reliefs, agrandissant les arbres, jouant des lumières du ciel et des teintes plus sombres des fumées du champ de bataille ou du crépuscule.

C’est « l’événement » de la bataille qui en change le sort. C’est l’instant choisi par Lejeune pour en fixer l’image dans l’Histoire: dans la représentation de la « Bataille de Marengo », Lejeune a saisi sur le vif l’instant où la victoire changea de camp : c’est le moment le plus dramatique de cette grande journée. En effet, le Premier Consul attaqua l’armée autrichienne trois fois supérieure en nombre à l’armée française le 13 juin et la repoussa jusqu’au-delà du village de Marengo où il passa la nuit. Au retour du jour, les efforts des Autrichiens furent tels que l’armée française était déjà retirée et presqu’en désordre à quatre heures du soir, à la hauteur de Spinetta, malgré les prodiges de valeur avec lesquelles les divisions Lannes, Victor et Gardanne défendaient le terrain qu’elles venaient de conquérir. Dans ce moment où il nous restait peu d’espoir, le général Mélas, pour achever le succès, ordonna qu’une colonne de huit mille grenadiers hongrois marcherait rapidement pour détruire nos lignes ébranlées. Après quoi, laissant au général Zach la direction de ce mouvement, il rentra à Alexandrie pour expédier l’avis de sa victoire.

Au même instant, la Division Desaix arrivait de loin, fatiguée mais pleine d’enthousiasme: elle arrête la colonne hongroise dont les rangs en se serrant y amènent le désordre. Le général Kellerman s’en aperçoit et à la tête de trois cents cavaliers, se précipite sur les Hongrois et leur fait mettre bas les armes. Le Premier Consul arrive au moment où un obus éclate près de lui, après avoir tué six hommes de la 9e demi-brigade légère. Le groupe du devant, à gauche du tableau, contient les portraits du Premier Consul, précédé par le colonel Durer et suivi des généraux et officiers, Lannes, Murat, Dupont, Marmont, Lauriston, Eugène Beauharnais, Lefèvre-Desnouettes, Le Marois, Dubignon, Rivière, Tourné, etc., etc…
Au centre, le général Berthier, son frère, César Berthier, ses aides de camp Dutaillis et Laborde, renversés sous leurs chevaux tués, Bruyère, Sopranzi, Arrighi et Lejeune lui-même, monté sur un cheval gris. Celui-ci ramène des officiers qu’il vient de faire prisonniers et qui veulent rendre leurs armes.

Le capitaine d’artillerie Dijeon est sur le devant avec sa batterie. Dans le fond à gauche, Desaix tombé mort à la tête de sa division, dans les bras du fils du Consul Lebrun. Il n’y avait pas huit jours qu’il était débarqué, venant d’Egypte. Au centre de la colonne hongroise, le général Zach est fait prisonnier. Le clocher, dans l’éloignement, est celui de Spinetta. Un officier autrichien, blessé à mort, s’achève avec des armes qu’il demande à un Français ; un Français donne de l’eau-de-vie à un Autrichien blessé ; un grenadier et plus loin un petit tambour, obligent des prisonniers à emporter des blessés français ; des dragons soutiennent un officier ennemi qu’ils ont blessé et l’emmènent sur son cheval ; des soldats jettent leurs casquettes en l’air pour faire voir qu’ils se rendent. Les débris humains ou de chevaux qui sont épars dans la plaine proviennent de ceux qui combattaient sur le même champ de bataille un an auparavant, sous les ordres du général Moreau.

Après le succès de sa « Bataille de Marengo », Lejeune exécuta trois grandes oeuvres représentant des batailles auxquelles il ne participa pas : la Bataille de Lodi, qui fut présentée au Salon de 1804 et fut placée ultérieurement dans le salon des Maréchaux aux Tuileries ; la Bataille du Mont-Thabor, qui lui valut une médaille d’or au Salon de l’an XIII, la Bataille d’Aboukir et la Bataille des Pyramides, qui fut présentée au Salon de 1806 ; le bivouac de l’Empereur dans les plaines de Moravie, la veille de la Bataille d’Austerlitz fut présenté au Salon de 1808.

« Le Bivouac d’Austerlitz ».

Bivouac Austerlitz

Lejeune, dans ses Mémoires, évoque la scène qui lui a inspiré ce tableau: « la journée du 1er décembre se passa, de part et d’autre, en préparatifs comme pour une belle fête et, une heure après la chute du jour, les deux armées, bien disposées, se livraient au repos dans un profond silence, qui n’était interrompu que par ces causeries autour du feu du bivouac, où l’on raconte gaiement les succès que l’on a eus et ceux sur lesquels on compte. Le bivouac où j’étais, celui de l’Etat-Major du maréchal Berthier, fut très animé jusque bien avant dans la nuit. Un de nos camarades, M. Longchamp, avait été retardé en France et ne put nous rejoindre que ce jour-là. Pendant son voyage, il improvisa quelques couplets qui peignaient assez bien la rapidité de notre marche. L’arrivée de ce gai convive, qui apportait à chacun de nous des lettres de France, fut un des épisodes charmants de cette journée.Ces lettres de nos familles, ces portraits, ces billets doux peut-être, apportés par l’aimable chansonnier, le vin de Tokay, que nous puisions dans les tonneaux avec des chalumeaux de paille, ce feu pétillant du bivouac, le pressentiment de la victoire du lendemain, tout, enfin, nous portait au comble de la joie ».

La toile représente le bivouac sur la route d’Olmütz. Le centre du tableau est occupé par l’Empereur qui se réchauffe devant un feu. Il interroge des paysans moraves et des déserteurs ennemis par l’intermédiaire de Lejeune qui lui sert d’interprète. Derrière lui, le maréchal Berthier et Bessières suivent la scène tandis que Roustan, le mameluck favori de l’Empereur, étend une fourrure sur un peu de paille, espérant que son maître viendra s’y reposer. A gauche, la voiture de l’Empereur. Les voitures et la garde de service sont à droite. Des soldats qui manquent de bois pour se chauffer démolissent une maison et abattent les branches d’un arbre.

Sur le devant les gens du Prince Berthier distribuent un repas à ses officiers d’Etat-Major. L’un d’eux, M. de Longchamp, leur chante cette chanson qu’il fit en courant après l’armée. Il avait eu de la peine à l’atteindre et il disait avec vérité:
« En courant par monts et par vaux, Les postes de Germanie, Ont crevé leurs meilleurs chevaux Pour suivre notre Infanterie».
Ce fut dans la nuit de ce même soir qu’eut lieu cette admirable illumination spontanée de soixante mille soldats qui, en moins de dix minutes, firent des torches enflammées avec la paille de leurs bivouacs pour éclairer Napoléon qui était venu les visiter dans l’obscurité. Bacler d’Albe en a fait le sujet d’un tableau actuellement exposé à Versailles dans les mêmes salles que les oeuvres de Lejeune.

Dans ses Mémoires, Lejeune évoque un épisode touchant à propos de ce tableau : le 11 décembre 1809, Berthier donne une chasse suivie d’une fête à Grosbois : « L’Impératrice Joséphine n’était pas encore arrivée et je fus chargé de l’attendre et de l’accompagner. En descendant de voiture, elle s’appuya sur mon bras pour rejoindre les chasseurs. Ses traits étaient abattus et portaient l’empreinte de la plus profonde tristesse. La grande résolution du divorce était prise ; elle était connue de tous et pour n’en point parler, je feignais de l’ignorer. L’Impératrice me rappela la promesse que je lui avais faite avant de partir pour l’armée, de lui donner une copie du tableau du « Bivouac de l’Empereur ». Je réitérais cette promesse en disant que j’allais m’en occuper. Ses yeux alors se remplirent de larmes et en me pressant le bras et la main, elle me répéta plusieurs fois, de la manière la plus expressive : « N’est-ce pas, vous ne m’oublierez pas ? Quelque chose qui m’arrive, n’est-ce pas ? » Je la comprenais ; j’en étais attendri et je dissimulais encore, pour ne point troubler, par une scène déchirante, une réunion où les hôtes du prince de Wagram venaient chercher des distractions aux tristes pensées qui les préoccupaient.

« Somosierra ».

Somo

En novembre 1808, Lejeune se trouve en Espagne. « En s’arrêtant à Aranda, l’Empereur laissait l’ennemi fort incertain sur celle des deux routes qu’il allait prendre pour s’avancer sur Madrid, et l’obligeait ainsi à diviser ses forces sur celle qui passe par le Guadarrama et celle qui traverse le Col de Somo-Sierra. Cette dernière route était un peu plus courte mais plus facile à défendre à cause du défilé très rétréci de la montagne. On pouvait donc s’attendre à y trouver moins de monde, puisqu’elle présentait plus d’obstacles et ce fut la direction que prit l’Empereur.
Le 29 novembre, le maréchal Victor rejoignit l’Empereur qui avait porté son quartier général au pied de la Somo-Sierra. Le maréchal fit entrer de suite ses troupes dans la montagne ; un brouillard très épais ne permettait pas de voir à deux pas de soi. Cependant, le maréchal faisait monter ses avant-gardes dans la forêt, à droite et à gauche de la grande route ; l’ennemi en occupait le sommet, fortement retranché et se croyait inexpugnable derrière les larges coupures qu’il y avait faites. Le général Bertrand, aide de camp de l’Empereur, était chargé de faire rétablir la chaussée pour la rendre praticable à la cavalerie et à notre artillerie. L’Empereur, à son bivouac, s’impatientant des retards que lui causait cette opération, m’ordonna de pousser une reconnaissance dans la montagne, jusqu’à ce que j’eusse rencontré l’ennemi pour savoir en quel nombre et dans quelle position il était. J’arrivai jusqu’au général Bertrand, qui n’avait pas encore terminé son travail. Je poussai au-delà, sur la route qui montait assez rapidement, et après avoir parcouru dans le brouillard, deux à trois kilomètres sans rien voir, un des cavaliers polonais que j’avais emmenés avec moi, me fit signe qu’il entendait parler des Espagnols. Sur cette indication, je mis pied à terre, lui donnais mon cheval à garder et avançais sans bruit, jusqu’à ce que je fusse arrêté par des mouvements de terre, derrière lesquels beaucoup de monde parlait espagnol. Je me dirigeais alors sur le côté de la route pour parcourir l’étendue de ce retranchement, qui me parut devoir contenir douze à quinze pièces de canon. Après avoir reconnu la position autant qu’il était de mon pouvoir au milieu de cet épais nuage, je retournai vers mes chevaux en restant sur le côté de la montagne. J’étais à peine redescendu six ou sept cents pas que je me trouvai en face d’un bataillon qui montait en silence vers moi. Quoique très rapproché de cette troupe, le brouillard me la fit prendre d’abord pour un corps français et je dis à l’officier qui marchait en tête : « N’avancez pas par ce chemin, le ravin vous empêchera de passer ». A ces mots, toute la colonne me coucha en joue et je criai en avançant « Ne tirez pas, ne tirez pas, je suis Français ! » A l’instant même, je m’aperçus de mon erreur: c’était un corps espagnol qui remontait du pied de la montagne. Ma position était critique et je me hâtai de crier en espagnol « Ne tirez pas ; j’ai là trois régiments qui vous accableraient, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous rendre à moi, qui ne puis vous faire aucun mal.

« Les Espagnols, très incertains, craignant peut-être de tirer sur les leurs, qu’ils supposaient être derrière moi, ou croyant à la présence des trois régiments dont je parlais, se dispersèrent promptement par leur gauche et disparurent dans le brouillard, ainsi que le lieutenant colonel qui les conduisait et qui abandonna même son cheval et son manteau pour s’échapper plus facilement à travers les rochers. Leur frayeur me sauva la vie et dès que j’eus cessé de les apercevoir, je doublai le pas vers les miens. Je portai ces détails à l’Empereur ; je le trouvai fort contrarié des retards qu’il éprouvait et il me répondit brusquement : « Vous vous moquez de moi ». Il me vit très irrité de son mauvais accueil. Cependant, appréciant le danger que je venais de courir, il me fit répéter ce que j’avais pu reconnaître de l’artillerie ennemie, de l’état de la route et ordonna aussitôt au général Montbrun de franchir ces obstacles avec sa cavalerie, protégée par l’infanterie qui avait eu le temps de couronner les hauteurs. « Montbrun, à la tête des lanciers polonais, gravit la montagne au galop, tomba sur les retranchements et sabra quelques canonniers sur leurs pièces ; mais le désordre du terrain, joint à une salve de mitraille, renversa la tête de sa colonne et le força de se retirer, pour rallier son monde hors de la portée du canon. Ces mêmes Polonais avaient vu l’Empereur sur leurs pas, au milieu de la mitraille. Presque sans attendre le commandement de leur chef, le vaillant Koscictulski, ils retournent à la charge et, avec un ensemble admirable, franchissent les obstacles qu’ils ont pu reconnaître à leur première attaque, renversent tout devant eux et pénètrent dans la position formidable des Espagnols auxquels le brouillard empêche de voir combien cette tête de colonne est peu nombreuse. La cavalerie de la garde suit le mouvement, et tous les canonniers espagnols sont sabrés sur les seize pièces de canon qui défendaient le passage. « Pendant ces attaques, l’infanterie du maréchal Victor avait pu gravir les hauteurs qui dominaient la position de l’ennemi et le feu de notre infanterie protégeant nos Polonais, ils mirent dans une déroute complète les treize ou quatorze mille hommes qui défendaient les approches du défilé de Somo-Sierra. La vapeur, les rochers et les bois favorisèrent la fuite des Espagnols. Nous fîmes peu de prisonniers mais tous leurs canons et près de deux mille hommes restèrent sur le terrain. En gravissant la montagne à la suite de cette cavalerie, je fis remarquer à l’Empereur le manteau et le cheval abandonnés par l’officier espagnol que j’avais rencontré ; la bride se trouvait encore embarrassée dans les plis de l’étoffe et le cheval, qui croyait peut-être y voir son maître endormi, était resté là, comme ces chiens fidèles que nous avons vus souvent attendre la mort à côté de leur maître tué sur le champ de bataille.

« L’Empereur put vérifier quelques-uns des autres détails que je lui avais donnés et qui étaient de nature à exciter sa juste indignation. Dans les jours précédents, les Espagnols avaient fait sur nous quelques prisonniers, les avaient garrottés et indignement massacrés. N’osant laisser en évidence les preuves horribles de leur barbarie sur la route que nous allions parcourir, ils avaient à peu près caché ces cadavres, liés deux à deux, sous l’arcade d’un pont de la chaussée où j’avais pu les voir lorsque je montais à pied. Parmi ces malheureux, au nombre d’une quinzaine, il s’en trouva qui respiraient encore et on leur porta des secours. Dans ce moment, on amenait à l’Empereur des prisonniers, des moines, des officiers supérieurs, et il leur reprocha ces cruautés, en les menaçant d’exercer contre eux la loi du talion ; mais son coeur était trop généreux pour permettre d’affreuses représailles ; ils ne furent point maltraités. « Le brouillard disparaissait peu à peu et nous pûmes contempler avec bonheur un champ de bataille sillonné de retranchements et de redoutes, couvert de canons, de chariots, de morts et de blessés, abandonnés dans un site admirable qui devait me fournir, plus tard, le sujet d’une grande composition ; j’y plaçai tous les épisodes qui m’avaient frappé pendant cette glorieuse matinée où la Providence me sauva ».

Ce tableau fut peint en 1810 et exposé au Salon de la même année. Grâce à l’agenda du général Lejeune pour l’année 1810 qui est conservé dans les archives de sa famille, il est possible d’en suivre l’exécution après son retour de Vienne pour le mariage de Marie-Louise. Il semble que Berthier lui ait accordé quelques allègements dans ses devoirs d’aide de camp pour permettre à Lejeune de se consacrer à sa peinture.
Le 3 juin, il recommence le ciel. Le 30 juin, Berthier vient voir le tableau en cours d’exécution. Le 15 juillet, Lejeune peint la figure de l’Empereur. Le 22 juillet, la Princesse de Neuchâtel et la Princesse Jablowska visitent l’atelier. Le 31 juillet, Lejeune peint les deux Polonais et le 3 août, il peint Turenne et Ségur, ce dernier étant venu poser. Le 15 août, il va chez Gérard et déménage du 28 au 25, rue Saint-Dominique. Le 1er septembre, portrait du colonel Letort. Le 6 septembre, le sergent Tambon de la Garde vient poser et M. de Barral et la Princesse Sapieha viennent voir le tableau. Le 18 septembre il fait le portrait du colonel Lubinski et le 19, celui du colonel Soprangi. Le 26 septembre, il note que Pajou s’installe chez lui pour terminer son « Rodogune ». Le 17 octobre, visite de la Princesse de Neuchâtel. Le 28 octobre, il termine le tableau qui a demandé cent quarante-sept jours de travail.

Pendant cette même période, Lejeune a noté des séances de pose chez Guérin pour l’exécution de son portrait en miniature. L’original a malheureusement disparu en 1933 dans l’incendie du château de LamotheChandenier. Il en existe une réplique au Musée de Versailles. L’accueil fait par le public et la critique fut extrêmement favorable. L’impression donnée par le tableau de la « chose vue », de « l’événement vécu», avec les nombreux portraits de personnages connus et moins connus, excitait l’intérêt et la curiosité, de même que le bel effet d’ensemble produit par l’habile composition et l’admiration qu’avait suscité l’héroïque fait d’armes ainsi représenté contribuaient à ce succès. L’Empereur fit acheter le tableau.

La description suivante en est donnée dans le recueil des Notices sur les tableaux de bataille peints par le général Baron Lejeune, Paris 1850 :
« Au centre, on voit la charge des Polonais soutenus par les autres corps de cavalerie de la garde impériale. Napoléon reproche à un colonel espagnol la cruauté avec laquelle les siens ont assassiné des prisonniers français dont on vient de découvrir les corps sous l’arche d’un pont. Celui-ci, menacé de la peine du talion, répondit avec un calme qui désarma le vainqueur : « je suis à votre disposition ». Nos soldats adressent les mêmes reproches aux prisonniers qu’ils ramènent.Vers la gauche, deux frères polonais sont blessés du même coup: l’un expire sur les genoux de l’autre. Le maréchal de Bellune dirige ses colonnes. Vers la droite, M. de Turenne, officier d’ordonnance et le docteur Yvan, chirurgien de l’Empereur, donnent des secours à M. de Ségur. Le feu du bivouac espagnol consume un chêne vert. Au centre, des Français capturés précédemment par les Espagnols et forcés de servir parmi eux, sont délivrés par leurs compatriotes. L’un d’eux montre sa cocarde et sa croix de la Légion d’honneur qu’il a cachés sur son coeur. Les portraits épars dans le tableau sont ceux du Prince Berthier, du maréchal Bessières, commandant de la Garde, des généraux Durosnel, Le Tort, de Monthion, Guiot, d’Antamourt, de MM. Saint-Paulin, de Septeuil, Lubenski, Soprangi, Bonafoux, etc… Les piliers aux armes de Castille servent à indiquer la route pendant les grandes neiges. La vue est d’après nature ».

Il n’est naturellement pas possible de présenter au lecteur de cet article une description détaillée de tous les tableaux de bataille de Lejeune. Ceux qui précèdent ont été choisis parce qu’ils furent peints et exposés au public sous le Consulat et l’Empire et qu’ils représentent des événements auxquels Lejeune prit part.

Lejeune dépouillé et prisonnier…

Dans les tableaux étudiés ci-après, Lejeune participa à l’action, mais les peintures furent faites et exposées sous la Restauration.Tel est le cas de celui qui décrit les événements dramatiques qui mirent fin prématurément à l’importante mission en Espagne que lui avait confiée l’Empereur en 1811 et dont il a été question au chapitre traitant des rapports de Lejeune avec Napoléon. «Le tableau représente l’instant où le colonel Lejeune, ayant eu son cheval tué sous lui, est dépouillé par l’ennemi. Plusieurs mousquets étaient braqués sur sa poitrine et si la Providence n’avait pas voulu qu’ils fissent long feu, il eut indubitablement péri. Le chef de cette bande de guérillos était don Juan, bien connu pour la hardiesse de ses exploits sous le nom « d’El Medico ». Le supertitieux aventurier fut frappé par l’espèce de circonstance miraculeuse qui avait préservé les jours du général Lejeune et à force de menaces et de remontrances, il fit consentir ses sauvages compagnons à respecter une vie qui lui semblait prédestinée. «El Medico » porte un uniforme bleu et on le voit détournant le fer d’une pique qu’un de ses hommes dirige vers le colonel. Le personnage nu, qui est à la gauche de la toile, est le domestique du colonel qui, percé de part en part, ne tarda pas à expirer. Peu de semaines auparavant, environ soixante Français avaient été tués à cette même place et leurs corps, privés de sépulture et qu’on aperçoit sur la gauche, étaient en partie devenus la proie des vautours. On voit, à droite, un dragon français qui, resté seul debout, vend sa vie aussi chèrement que possible; mais il ne peut continuer longtemps une lutte par trop inégale. L’infanterie française occupe encore quelques hauteurs et soutient son feu. La contrée, à la montagnes de Guadarama. Le couvent de Guisando en occupe le centre et le pic élevé qui domine le fond est surnommé la montagne de l’Aigle. La rivière qui s’étend dans la vallée est l’Alberja sur laquelle surplombent les ruines d’un pont conduisant à la ville d’Avila. Un arc-en-ciel indique l’état de l’atmosphère qui est habituellement de la plus grande douceur dans cette partie de l’Espagne. Les colossales images de taureaux que le peintre a placé dans son tableau, ont une existence classique. Tite-Live et Polybe en font mention. Annibal avait dans son armée beaucoup d’Espagnols qui, dans une de ses rencontres avec Fabius, manquèrent tomber au pouvoir de l’ennemi. Echappés à ce danger, et de retour dans cette partie de l’Espagne qu’ils habitaient, ils perpétuèrent le souvenir de leur délivrance par l’image de six taureaux gigantesques qu’ils firent tailler dans le roc. Voici pourquoi ils avaient choisi ces animaux emblématiques: on raconte que, pour s’ouvrir un passage, Annibal avait fait attacher des torches aux cornes de deux mille taureaux et les avait lancés pendant la nuit à travers l’armée romaine, où ils causèrent un tel trouble et une telle confusion, que le général carthaginois peut effectuer une retraite qui lui était autrement impossible ».

La description qui précède est tirée de la Notice de 1850. Elle décrit fidèlement le tableau; mais, contrairement aux scènes de grandes batailles auxquelles de nombreux contemporains de Lejeune avaient pris part et dont les portraits figuraient sur la toile, dans ce tableau-ci, le peintre s’est représenté seul avec des adversaires anonymes – à l’exception « d’El Medico » – et il a pu prendre, sans risquer de soulever de controverse, des grandes libertés avec le « décor ». En vérité, le paysage semble avoir été inspiré à Lejeune par ce qu’il a pu voir quelques jours après l’événement décrit, quant il fut emmené, tout nu, avec trois compagnons d’infortune, prisonnier, soumis aux pires sévices et continuellement menacé d’être mis à mort. Dans ses Mémoires, il écrit que « pendant trois jours, l’on remonta les rives de l’Alberge jusqu’à sa source, à travers les chemins les plus difficiles mais aussi les plus pittoresques. A la vue des beautés sauvages de cette nature presque vierge, je renaissais à la vie que j’avais été si près de quitter ». C’est donc la beauté des paysages, dont le souvenir est sans doute enrichi par les effets de son imagination, qui a incité notre peintre à en faire le cadre d’un événement personnel, particulièrement dramatique et auquel il consacre un long passage de ses Mémoires : dans le chapitre intitulé : « Je suis fait prisonnier et pendu », il relate comment, sur le chemin du retour de la mission qu’il vient d’effectuer en Espagne sur l’ordre de l’Empereur, il est pris par les guérilleros. Le 5 avril 1811, il quitte Tolède à huit heures du matin pour Madrid où il espère arriver le soir. A midi, il est à Cavañas, gros village isolé dans la plaine. Le commandant français de ce poste renforce son escorte de vingtcinq dragons en y joignant « soixante bons soldats badois d’infanterie avec leurs officiers » : en effet, six ou huit cents hommes de la bande du médecin Padalea surnommé « El Medico » étaient signalés dans la région et ne se seraient éloignés que la veille au soir. Près d’Illescas l’officier badois raconta à Lejeune que peu de temps auparavant une escorte de quatre-vingt grenadiers avait été massacrée dans une chapelle dominant la plaine où ils avaient soutenu un combat pendant deux jours et d’où ils avaient été débusqués par la bande « d’El Medico » qui avait mis le feu au bâtiment. « La marche tranquille de notre avant-garde et le calme qui régnait dans la plaine augmentaient notre sécurité en traversant ce champ de malheur ». Cependant, le comportement étrange de deux prêtres qui, près de la chapelle ruinée, agitaient leur mouchoir, incite Lejeune à aller les voir de plus près: d’un temps de galop il s’écarte de son escorte et, dit-il, « je franchis en peu de secondes la moitié de l’espace qui me séparait de ces prêtres. Leurs gestes redoublés prirent l’expression de la plus vive inquiétude et m’inspirèrent de la défiance. Un jeune laboureur se trouva sur mon passage, coupant avec effroi les courroies de ses boeufs pour les dételer plus vite. Je lui demandai pourquoi il abandonnait le sillon à moitié fait ; il ne répondit pas et son oeil hagard et farouche m’indiqua qu’il était prudent de me rapprocher des miens. Alors je tournai bride en fixant encore mon regard sur ces prêtres et sur l’homme aux boeufs… J’avais à peine fait quatre pas de retraite vers les miens que j’entendis un cri de détresse : « Monsieur ! Monsieur ! nous sommes perdus ! » s’écriait Williams en accourant à moi. Je tourne aussitôt les yeux sur lui et je vois surgir de toutes les parties de la plaine six ou huit converger leurs feux sur nous. Williams criait : « Monsieur ! Monsieur ! que dois-je faire » Passe derrière moi lui dis-je, tire ton sabre et fais comme moi ». Son sabre et cet abri ne le garantissaient point des balles ; et frappé à mort à l’instant même, il disparut pour toujours sans proférer une autre parole. L’ennemi avait laissé passer nos éclaireurs d’avant-garde sans s’être découvert et s’était ensuite avancé en tirant sur nous. L’infanterie avait pu gravir un terrain d’oliviers et s’était mise en bataille sous ces arbres, dont elle tirait quelque abri ; elle faisait feu pour sa propre défense et ne pouvait pas nous protéger dans la crainte de nous tuer en tirant de notre côté. Il ne restait plus près de moi que trois ou quatre dragons qui combattaient comme des lions. Cependant, nous percions déjà les rangs ennemis et nous allions échapper en rejoignant l’infanterie lorsque, pour nous en ôter les moyens, ils dirigèrent toutes leurs balles sur nos chevaux ».

Le cheval de Lejeune roule à terre frappé à mort. Lejeune peut se relever, entouré de cavaliers ennemis; atteint par un coup de lance à la main droite, son sabre tomba: « j’étais désarmé écrit-il ; cette bande d’hommes affamés de carnage et de butin se rua sur moi, pour m’arracher mes vêtements. En quatre secondes, j’étais nu des pieds à la tête et, très heureusement, sans aucune autre blessure que de faibles coups de lance. Aussitôt, ceux qui n’avaient pas les mains embarrassées de mes dépouilles avancèrent leur fusil pardessus l’épaule des autres et tirèrent en appuyant le canon sur ma poitrine… ! sept ou huit amorces brûlèrent sans que les coups partissent ! »

C’est cette scène qui est représentée dans un dessin à la plume, réhaussé d’aquarelle sur laquelle sont portées les deux inscriptions suivantes de la main de Lejeune : la première, qui est sa signature, sur la partie inférieure du dessin : « Le colonel Baron Lejeune, à la tour de Setubal, le 13 mai 1811 »; la deuxième, dans la marge, en dessous du dessin: « Cet événement est arrivé à l’auteur de ce dessin entre Tolède et Madrid, près de Illescas, le 5 avril 1811 à midi ».

Il n’est pas impossible que ce soit là le croquis que mentionne Lejeune dans ses Mémoires et qu’il fit pour remercier le commissaire anglais Robert Boyer qui, avec le négociant américain David Meyer, visita Lejeune et ses compagnons de captivité dans la Torre-Othon à Setubal, au Sud de Lisbonne. Lejeune avait été emprisonné, sur ordre du maréchal Beresford, sans doute pour le soustraire aux Espagnols dont la junte avait manifesté l’intention de le libérer et de le charger d’une mission contraire aux intérêts de l’Angleterre.
Dans les Mémoires, il est dit que « David Meyer répétait qu’il était heureux de pouvoir servir les Français partout où il les rencontrait. Robert Boyer renouvela ses offres de services et me promit de me procurer du papier, de l’encre, des pinceaux et des couleurs, que je lui demandais.

« Le jour suivant, à la même heure, il m’apporta une collection complète de couleurs étiquetées avec soin et de tout ce que je pouvais désirer pour écrire et pour peindre. Ce cadeau me fut très précieux et je m’empressai de lui en exprimer ma reconnaissance, en représentant pour lui le moment où j’avais été fait prisonnier, avec la physionomie des brigands tels qu’ils étaient encore bien présents à ma mémoire. Je retrouvai dans cette occupation un peu de tranquillité, car l’art de la peinture est si attrayant que j’ai su apprécier dans ma triste captivité son immense ressource ».

La similitude de situation et de position de l’auteur dans le croquis daté de 1811 et dans le tableau, non daté, mais exposé au Salon de 1817 permet de penser que si le dessin mentionné dans les Mémoires a été donné au commissaire Robert Boyer, Lejeune a dû en faire, sans tarder, d’autres études qui lui servirent lors de l’exécution du tableau.

A suivre…

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 10 juin, 2019 )

Un inédit du baron FAIN: le voyage d’AUSTERLITZ (Septembre 1805-Janvier 1806).

austerlitz.jpg

Agathon-Jean-François FAIN (1778-1837), attaché aux bureaux de Maret par Napoléon qui l’avait remarqué à ceux de la Convention et du Directoire, devenu en 1806 secrétaire-archiviste de l’Empereur, puis son premier secrétaire à la place de Ménéval de 1813 à l’Abdication comme aux Cent-Jours, entre temps nommé baron et maître des requêtes, mort grand officier de la Légion d’honneur, a publié sous la Restauration des « Manuscrits » qui constituèrent à l’époque les premiers documents historiques émanant de la Chancellerie impériale[citons ceux de « 1812 » , de « 1813 » et de « 1814 », publiés sous la seconde Restauration]. Ses « Mémoires », édités par ses arrières-petits-fils en 1908 [parus chez Plon], sont le témoignage le plus précieux et le plus révélateur des méthodes de travail. Mais à côté du haut fonctionnaire, il est attachant de découvrir l’homme. 

Marcel DUNAN   

Témoignage publié dans la « Revue de l’Institut Napoléon », (janvier-avril 1952)  

Comme on peut le voir, Fain a rédigé ce « Journal » à l’intention d’une femme. Est-ce son épouse ? Une sœur ou une parente ? Rien ne l’indique. Le napoléonien d’aujourd’hui se doit de savoir que les excellents « Mémoires » du baron Fain, publiés chez Plon en 1908, la première fois, ont été réédités en 2001 chez Arléa (Présentation et notes de Christophe Bourachot). 

——————–

Strasbourg, le 7 vendémiaire, an XIVL’Empereur est parti ce matin pour l’armée.

Nous avons de notre côté effectué le passage du Rhin, mais bientôt après, en gens qui savent vivre, nous avons repassé le fleuve pour nous rapprocher  du dîner. 

Strasbourg, le 16 vendémiaire. L’Empereur est déjà à plus de soixante-dix lieues de nous. Nous prenons un avant-goût de l’Allemagne en ne quittant pas le théâtre allemand. 

Strasbourg, le 19 vendémiaire. Je viens de faire visite à Mme de Lavalette qui est ici avec l’Impératrice ; elle m’a dit mille choses aimables pour toi. Le froid et le mauvais temps ont remplacé ici le petit été qu’on nous avait ménagé pour notre arrivée ; adieu les promenades ! La guerre est vivement allumée et l’on se bat ferme.

D’après les premières manœuvres, il y a des connaisseurs qui pronostiquent déjà que l’Empereur sera encore plus étonnant dans cette campagne que dans les précédents. Les chevaux pris sur l’ennemi commencent à arriver : pour trois louis, on peut avoir un bon cheval. 

Strasbourg, le 28 vendémiaire. Au moment où j’y pensais le moins, on m’a reçu maçon dans une loge qui suit la cour. Les banquets et les séances maçonniques nous donneront-ils quelques distractions ? 

Strasbourg, le 30 vendémiaire. Nos loges se succèdent sans interruption : hier nous avons reçu Mme de Lavalette. Vendredi nous aurons la loge présidée par l’Impératrice elle-même.

Maintenant nous sommes tous maçons jusqu’au petit Joanne. 

Strasbourg, le 3 brumaire. Nous sortons d’une fête charmante que la Loge vient de donner à l’Impératrice. Le banquet était très bon et pour les maçons, c’est tout.

L’esprit est bien aussi quelque chose, aussi Etienne a-t-il su égayer la fête par des couplets très jolis. Nous nous faisons désirer : nous étions invités hier au bal chez l’Impératrice, mais nous n’avons pas pu y aller. 

Strasbourg, le 4 brumaire. L’ordre est enfin venu de nous rendre à Munich en Bavière. Le courrier est arrivé ce soir et nous partons cette nuit. Je t’écris à la hâte au milieu des embarras d’un déménagement si précipité. Au surplus l’armée va si vite que quand nous serons à  Munich, nous nous trouverons encore sur les derrières, comme nous étions à Strasbourg. 

Munich, le 8 brumaire. En quittant Strasbourg nous avons d’abord traversé toute la Souabe ; nous avons vu successivement les jolies villes de Rastatt et de Stuttgart et après avoir tourné la fameuse Forêt Noire, nous sommes arrivés à Ulm où  huit jours auparavant, trente mille autrichiens avaient mis bas les armés.

Les routes autour de cette ville étaient encore jonchées de fusils autrichiens et de casquettes. Enfin, après trois jours et trois nuits de route, nous sommes entrés dans cette belle capitale de la Bavière : mais l’Empereur n’y était déjà plus.

Il courait après les Russes qui venaient de se présenter pour dégager les Autrichiens. M. Maret dans son ardeur s’était lancé tout seul à la suite du quartier-général ; nous autres, qui restons ici sans trop savoir ce que nous allons devenir, nous sommes provisoirement recueillis chez M. de Talleyrand… 

Munich, le 11 brumaire. Il faut partir. Nous étions pourtant dans un bien bel hôtel à Munich, mais nous le quittons avec bien de l’empressement pour nous rendre à Braunau en Autriche où M. Maret est déjà. Nous allons y coucher sur la paille et nous y portons notre pain : belle perspective ! 

Braunau, le 16 brumaire. Nous allons marcher aujourd’hui et demain sur la route de Vienne. Nous devons être après-demain à Lintz. Nous venons de traverser la Bavière ; nous sommes en Autriche au milieu de l’armée. Ta dernière lettre m’a été remise au moment où nous étions embourbés et où je poussais à la roue pour gravir une haute montagne.

Nous n’avons pu arriver jusqu’ici qu’en forçant de pauvres paysans à nous fournir onze chevaux par voiture et nous leur avons fait faire vingt-deux lieues sans dételer. La poste n’a plus de chevaux, à la guerre comme à la guerre ! Tout cela est un peu différent de nos manières de Paris. 

Lintz, 18 brumaire an XIV. Comme nous arrivions dans cette ville, l’armée en partait pour aller en avant. L’Empereur est déjà au couvent de Moelk et l’on prétend que notre avant-garde est à Saint-Hippolyte, à seize lieues de Vienne. Nous allons nous dépêcher d’expédier la besogne que l’on nous a laissée ici et nous partirons aussitôt après pour aller rejoindre le quartier-général. Depuis que nous avons quitté Munich notre marche est tout à fait militaire.

On va au pas ; deux chasseurs d’escorte protègent nos voitures, ils ont la carabine au poing ; viennent ensuite les deux berlines tirées par des chevaux de paysans mis en réquisition ; à la portière du Ministre est le maréchal-des-logis qui commande l’escorte, et derrière les voitures sont nos chevaux de selle bien équipés, avec les pistolets chargés dans les fontes et tout prêts pour être montés par nous si nous avions quelque sujet de quitter nos voitures.

La marche est fermée par une charrette de paysans qui porte nos plus gros bagages, nos vivres et le fourrage des chevaux. C’est ainsi que nous cheminons à travers des villages pillés et presque déserts ; à la couchée nous jetons des matelas sur le carreau et nous par-dessus. Voilà quatre jours que je n’ai quitté ni bottes ni éperons sans être trop fatigué ; tout cela est très supportable et je me porte à merveille ; pour achever le tableau au risque d’être grondé, je te dirai que je fume la pipe comme un caporal et que j’ai laissé pousser mes moustaches.

Aujourd’hui, nous logeons chez l’Evêque de Lintz ; il y aura plus de cérémonies et je coucherai entre deux draps. 

Enns, près Moelk, 20 brumaire an XIV. Nous cheminons toujours sur la route de Vienne. Un courrier passe et je lui glisse ce billet. 

Du Palais de Schönbrunn, près Vienne, 24 brumaire. Depuis quatre jours, nous n’avons pas couché dans une maison habitée. Tous les villages de la route sont déserts, ni fourrage, ni pain. Le soir à défaut de logement on bivouaque dans la voiture.

Voilà la vie que nous menons depuis huit jours. Hier, nous n’aurions pas soupé si les chasseurs de l’escorte n’avaient pas été enlever un moutons à deux lieues de la route. Le cuisinier eut à tirer pour nous des côtelettes et un gigot, le reste a fait faire bombance à la caravane. Mais enfin dieu soit loué ! Le désert est passé ! Et nous voici dans la terre promise, nous sommes à Vienne.

C’est-à-dire l’armée y est, mais nous on nous retient à la porte. L’Empereur s’est arrêté dans le palais d’où j’écris, qui est loin de Vienne comme l’Ecole Militaire l’est loin de Paris [cette institution se trouvait à l’époque hors des murs de la capitale], et nous y voilà casernés à notre grand regret.

Si je parviens à m’échapper, je ne manquerai pas d’y aller fourrer le nez comme les autres. 

Vienne, mardi 28 brumaire an XIV. L’Empereur ayant quitté Schönbrunn pour aller battre les Russes, rien ne nous retient plus dans ce [illisible], et nous avons fait aussitôt notre grande entrée à Vienne. On nous attendait dans le Palais impérial, on nous a logés dans les petits appartements de l’empereur et c’est moi qui a l’honneur de coucher dans son lit.

Vienne est une ville superbe, cinq grands théâtres y sont ouverts tous les soirs. 

Vienne, 2 frimaire an XIV. L’Empereur a repoussé les Russes jusque sur l’extrême frontière de  la Moravie. On parle de son retour et alors il nous faudra quitter Vienne pour aller monter la garde au triste château de Schönbrunn, nous sommes pourtant fort bien ici. L’empereur d’Autriche nous fait servir une table qui est commune aux deux ministres, MM. de Talleyrand et Maret, et à leurs secrétaires. Nous vivons donc ainsi tous ensemble et les soirs nous allons au spectacle ; les loges de l’empereur d’Autriche nous y sont toujours réservées.

Une chose à remarquer, c’est que les viennois en signe de tristesse s’abstiennent de fréquenter les lieux publics ; il n’y a que des Français au parterre. 

Vienne, le 8 frimaire. On parle beaucoup de négociation. Il faut espérer qu’on finira par s’entendre, et que cette campagne la plus brillante sera en même temps la plus courte. En attendant nous tuons le temps, le matin à voir les établissements de la ville et le soir à courir les spectacles. La troupe la plus savante est bien certainement la troupe italienne. Nous avons rencontré ici trois talents plus forts que ce que nous avons pu entendre en Italie : Crescentini, Mme Botta et Mme Canepi.

Tout cela est fort beau, mais le théâtre du Boulevard qui ne représente que des mélodrames [illisible] la pantomime est de tous les pays et j’entends au moins quelque chose à cette langue-là. T’ai-je marqué que j’avais trouvé ici le marin Grivel qui vient manœuvrer sur le Danube ? Ma patience commence à se lasser cette bureaucratie vagabonde. Voilà trois ans que je vis sur les grandes routes ; c’est assez pour ma part, et je commence à devenir trop vieux pour n’être que l’aide de camp d’un Ministre. 

Vienne, le 11 frimaire. Nous sommes toujours ici dans la même manière de vivre. Cependant les négociateurs qui arrivent vont faire prendre à nos dîners un apparat plus imposant ; ils viendront tous les jours manger à la table de nos ministres. 

Vienne, le 15 frimaire. L’Empereur vient de remporter une victoire signalée sur les Russes à trente-six lieues d’ici. Il paraît que les ennemis sont dans une déconfiture complète. Les deux empereurs d’Autriche et de Russie étaient en personne à la bataille. 

Vienne, le 15 frimaire. La grande victoire est déjà suivie d’un grand avantage. L’empereur d’Autriche est venu voir le nôtre aux avant-postes. Il a obtenu qu’on ne se battrait plus et qu’on laisserait les Russes retourner chez eux.

Ainsi il y a déjà armistice et M. de Talleyrand vient de partir à l’instant pour aller achever le traité.

T’ai-je dit qu’à vienne l’on ne connaissait plus l’argent ? Le commerce ne s’y fait plus qu’avec du papier et nous autres Français nous sommes tout étonnés de nous retrouver au temps des assignats. 

Brünn, le 19 frimaire. J’ai été hier sur le champ de bataille. Quel triste, quel horrible spectacle ! Voilà huit jours que l’on enterre [les morts] et la plaine est encore couverte de cadavres. Cette plaine a plus de quatre lieues de gauche à  droite. Nous l’avons parcourue à cheval et nous avons été ensuite dîné à Austerlitz, petite ville qui donne son nom à la bataille.

J’ai ramassé sur le champ de bataille un plumet noir des chevaliers-gardes et un livre de prière tartare. Je les rapporterai comme trophées et souvenirs du premier champ de bataille que j’ai eu sous les yeux. Puisse-t-il être le dernier ! On assure que l’Empereur retourne demain à Vienne. 

Schönbrunn, le 26 frimaire. Nous ne savons pas encore si la paix se fera. Les allemands sont si longs à tout qu’il faudra peut-être attendre quinze jours pour en tirer un oui ou un non… 

Münich, le 3 janvier 1806.  Je pouvais partir l’un des premiers ; je ne l’ai pas fait, pour montrer du courage jusqu’au bout et faire bien les choses jusqu’à la fin ; mais c’est mon dernier effort et la Secrétairerie d’Etat ira désormais se promener sans moi. 

Münich, le 7 janvier 1806.  Sais-tu qui nous accroche ici ? C’est le mariage du Prince Eugène avec la demoiselle de Bavière [la princesse Catherine de Würtemberg]. On nous fait faire ici les fonctions de notaire et de greffier de l’état-civil, çà me vaudra une petite tabatière sur laquelle il y aura de la poussière de diamant que tu gratteras ; voilà tout ce que je peux te dire sur la cause de notre ennuyeux retard. 

Münich, le 13 janvier 1806.  A quoi bon t’écrire ? Si je pars, j’irai plus vite que ma lettre, oui, mais il faut faire de la contrebande et sous ce respectable cachet, tu trouveras trois robes anglaises. Stuttgart, capitale du royaume de Würtemberg de nouvelle fabrique, le 19 janvier 1806. 

Encore trente-cinq lieues et nous serons en France. Quand le nouveau roi nous aura fait tous ses remerciements, nous ne nous arrêterons plus, et le 25 ou le 26 janvier, au plus tard, nous serons à Paris. 

Baron FAIN. 

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 10 mai, 2019 )

NAPOLEON SOUVERAIN en son ILE d’ELBE…

 NAPOLEON SOUVERAIN en son ILE d'ELBE... dans HORS-SERIE 06509460Lorsque Napoléon débarque à l’île d’Elbe, il entend se consacrer désormais à son nouveau royaume. Il s’en occupera d’ailleurs pleinement. Au travers du témoignage d’André Pons de l’Hérault, on retrouve l’Empereur en grand organisateur, tour à tour ordonnant la construction de nouvelles routes, de casernes, de fortifications, de ses résidences impériales ; décidant de la réparation d’une rue, analysant tel ou tel budget, s’occupant d’approvisionnement de bois pour Portoferraio. Pour mieux se rendre compte de l’activité  débordante de Napoléon, il suffit consulter l’ouvrage rassemblant les lettres et ordres édictés par le souverain de l’île d’Elbe et rassemblés par Léon-G. Pélissier, le publicateur de la première édition du « Souvenirs et Anecdotes » de Pons de l’Hérault. Toutefois, Napoléon restait attentif à ce qui se passait en France : un mécontentement s’installait peu à peu contre le gouvernement des Bourbons.  Recevant périodiquement des informations il est presque certain que l’idée d’un retour mûrit lentement dans son esprit. Plusieurs éléments sont à prendre en ligne de compte. Tout d’abord l’absence de Marie-Louise et de son fils. Mêle si cette dernière a été cruellement ressentie par l’Empereur, comme le notera Pons ce n’est pas ce qui motiva Napoléon. Le départ de l’île d’Elbe est dû à des causes politiques et matérielles. Politiques, car comment imaginer un seul instant que, connaissant l’échec du gouvernement de Louis XVIII, Napoléon soit resté confiné dans son île ?  L’Aigle se devait de relever le pari d’un nouvel envol. Les causes matérielles ont également leur importance et en particulier les difficultés financières qui commençaient à se faire ressentir dans le fonctionnement des institutions mises en place par Napoléon à l’île d’Elbe.  

« Le revenu  annuel de l’île était d’environ 470 000 francs, 120 par les droits fiscaux, 350 par le Domaine (mines de fer, salines, pêcheries). Ces rentrées équilibraient à peine le budget civil (fonctionnaires, clergé, justice, ponts et chaussés) fixé à 120 000 francs, et les dépenses de la maison de Sa Majesté qui engloutit 480 000 francs pendant les sept derniers mois de 1814, ramenées à 380 000 sur les évaluations du budget de 1815. Restait à combler le déficit béant du million annuel prévu pour les dépenses militaires, qu’aucune ressource ne pouvait équilibrer. Napoléon le préleva entièrement sur les débris de sa lite civile sauvée à Fontainebleau, chiffrée par Peyrusse à 3 980 000 francs le jour de son entrée à Porto-Ferrajo. Dix mois plus tard, ce trésor est déjà amputé de moitié : le 26 février [1815], en s’embarquant pour la France, il ne reste en caisse que 1 863 000 francs. Au plus juste, en multipliant les économies, Napoléon pourrait tenir encore deux ans, mais il ne disposerait plus de cette masse de manœuvre sur laquelle vivront ses cinq cent compagnons de Fréjus à Paris. » 

De plus, le pouvoir royal ne tient pas ses engagements. En effet, l’article 3 du Traité de Fontainebleau prévoyait à Napoléon le versement « d’un revenu annuel de 2 millions de francs en rente sur le Grand Livre de France, dont 1 million réversible à l’Impératrice ». Ni l’Empereur ni aucun membre de sa famille (car une disposition complémentaire prévoyait que ces derniers reçoivent également une compensation financière), ne percevront un centime. Louis XVIII ira même plus loin dans son mépris en décrétant le 18 décembre 1814, sur proposition de ses ministres, la mise sous séquestre de tous les biens de la famille impériale. Ainsi le trésorier Peyrusse, fidèle collaborateur de Napoléon écrit-il dans ses mémoires :

« Les jours de mon travail avec Sa Majesté étaient fixés ; nous préparions les éléments du budget de 1815, et je présentai à Sa Majesté un projet sur la régie des tabacs à l’île d’Elbe. Pendant ces diverses séances, l’Empereur laissait percer l’humeur que lui donnait le refus que faisait la France d’acquitter la somme stipulée par le traité du 11 avril [1814]. M. de Talleyrand écrivait de Vienne à notre grand maréchal [le général Bertrand], que Sa Majesté Louis XVIII ne reconnaissait pas le traité de Fontainebleau. Les revenus de l’île et ma caisse eussent été insuffisants pour parer au budget futur, maintenu sur le pied du précédent, ce qui avait décidé Sa Majesté à arrêter que je payerai que la moitié des traitements fixés, et que je ne fournirais le surplus aux parties prenantes en bons sur le trésor public français et à valoir. Cette situation, le projet de certaines réductions à imposer à la Garde, affectaient vivement Sa Majesté. C’était le secret de son cabinet » Et pendant ce temps, le gouvernement royal, faut de budget suffisant, licenciait 200 000 hommes de cette armée qui jadis avait fait trembler l’Europe, jetant sur les routes des hommes démunis de tout , réduit à la mendicité pour survivre.

Parallèlement, était crée une « maison du Roi », composé de  6000 hommes appartenant pour les trois-quarts à la noblesse. Cette armée d’Ancien Régime était une armée de parade et beaucoup de ceux qui en faisait partie, n’eurent jamais entendu tonner le canon.  De maladresse en maladresse, on pourrait souligner notamment la place exagérée faite à un clergé ranimant les divisions d’autrefois,  le régime de Louis XVIII en qui une partie des français avait apporté sa confiance, ne sut pas la conserver. « Le menu peuple souffrait comme il n’avait pas souffert depuis le Directoire ». Les yeux de bien des français étaient dorénavant tournés vers une certaine île d’Elbe… Napoléon est rentré « en triomphateur, parce qu’il incarnait, malgré son autorité despotique, le plus grand courant des idées révolutionnaires, l’opposition la plus ferme à la réaction nobiliaire et cléricale de l’Ancien Régime, incapable de s’adapter. Sans doute aussi parce que son génie rayonnant, son magnétisme personnel offraient aux Français de 1815 un saisissant contraste avec la médiocrité de leurs nouveaux dirigeants», comme l’écrit G. Godlewski dans son excellent petit ouvrage consacré au séjour elbois de l’Empereur. 

La décision du retour fut mûrement réfléchie ; l’Empereur prenant en ligne de compte tous les éléments dont il disposait. Mais il fallait agir sans tarder comme le souligne Guy Godlewski : « A l’automne de 1814, Napoléon entrevoyait donc l’avenir sous de tels auspices qu’à une échéance plus ou moins certaine il serait contraint d’opter entre la faillite certaine  et une aventure dont les chances de succès se précisaient de mois en mois ». A la date du 7 décembre 1814, le trésorier Peyrusse mentionne dans ses mémoires la visite d’un étranger « mystérieusement introduit dans le cabinet de Sa Majesté ». A la suite de cette entrevue, Peyrusse reçoit l’ordre de faire préparer L’Inconstant « pour un voyage » et « de mettre à son bord 100,000 fr. ». De plus, sans doute vers la fin de l’année 1814 ou au tout début de 1815, une nouvelle importante parvient jusqu’à l’Empereur. Elle est relevée par Pons : « …nous apprîmes par deux Anglais, venus exprès dans l’île pour donner cet avis qu’il avait été question au congrès de Vienne d’envoyer l’empereur Napoléon à Sainte-Hélène ». L’administrateur des mines en bon observateur écrit des ses « Anecdotes » que « A dater de cette époque, la conduite de l’Empereur prit une autre direction, et en l’observant il était permis de penser que Sa majesté ne se croyait plus liée par le traité de Paris qui la reconnaissait souverain de l’île d’Elbe ». Dès lors, Napoléon va demander à Pons « un rapport sur les moyens d’organiser une flottille expéditionnaire ».On note durant toute cette période une augmentation de préparatifs pouvant laisser penser que l’Empereur prépare son départ, même si aucune nouvelle officielle ne transpire : « …Sa Majesté préparait de grands moyens de défense pour l’île et les moyens nécessaires à une expédition militaire », ajoute Pons dans son « Mémoire aux puissances alliées ». G. Godlewski souligne à juste titre que « la facilité du débarquement reposa sur le secret absolu de sa préparation.Aucune parole, aucun ordre imprudent ne donnèrent l’éveil. Rien ne transpira pendant deux mois ». Le mameluck Ali, indique que « peu de personnes du dehors étaient dans la confidence». Peyrusse, lié à bien des confidences impériales, note encore que l’Inconstant qui revient à Porto-Ferrajo avec « quatre mille sacs de blés » est envoyé à Gênes avec à son bord deux officiers de la Garde chargés d’acheter des draps et de la toile. C’est vers cette période que le capitaine Taillade tentera de mettre ce navire hors d’usage. Il est  très probable que cela ne soit pas le fait du hasard… 

« Le 20 [février 1815], je reçus les premiers ordres pour les préparatifs », écrit Pons. 

Le 21 février, des caisses de munitions sont embarquées à bord de L’Inconstant, réparé de son avarie ; de l’artillerie est installée à bord du chébec L’Etoile . Deux jours plus tard, ces bâtiments reçoivent un stock de vivres et d’eau douce.

Précisons que Campbell, ne se doutant de rien, s’était embarqué pour Livourne le 16 février comme on le verra plus bas. 

« Quelques jours avant le 26 février, l’Empereur avait fait donner l’ordre à la Garde de faire un jardin d’un terrain inoccupé attenant à la caserne dans la partie ouest », précise encore Ali ; histoire de tromper les apparences. Il est fort  à parier qu’à cet instant les soldats ne se doutent pas de ce que leur prépare le Petit CaporalPuis vint le jour crucial ; le 26 février au matin, Peyrusse reçut l’ordre de réquisitionner le Saint-Esprit afin d’y embarquer les Polonais du chef d’escadron Jerzmanowski. « La générale battit ; les troupes s’élancèrent de leurs casernes. Bientôt la rade fut sillonnée de chaloupes ; quatre cents hommes de la Vieille Garde, grenadiers, chasseurs et canonniers furent embarqués sur le brick, armé de vingt-six canons : tout le reste de l’expédition prit place sur le Saint-Esprit, le chébeck de l’Empereur l’Etoile, la spéronnade la Caroline, deux bâtiments de Rio et une petite felouque d’un négociant elbois. Le peuple garnissait le port, faisant retentir [dans] les airs les cris prolongés de Vive l’Empereur ! » . 

Napoléon s’embarque en fin de journée à bord de L’Inconstant.  « A neuf heures à peu près, l’escadrille sortit du port ». Le 1er mars 1815, au matin, L’Inconstant et sa flottille sont en vue des côtes françaises. 

« L’Empereur ordonna alors de faire disparaître la cocarde de l’île d’Elbe et de la remplacer par celle aux trois couleurs (la cocarde de l‘île était rouge et blanche, le rouge au centre ; sur le blanc il y avait trois abeilles). En même temps que les soldats arboraient  la cocarde tricolore, M. Pons de l’Hérault donnait  lecture à haute voix de la proclamation de l’Empereur, laquelle fut accueillie par des transports de joie et des cris répétés de Vive l’Empereur ! ». Après un parcours mémorable, l’Empereur arrivera à Paris le 20 mars 1815, en début de soirée. « Neuf heures [du soir] venaient de sonner au pavillon de l’Horloge ; je me promenais et causais avec mes camarades le long du château. Tout à coup des voitures très simples et sans aucune escorte se présentent au guichet du bord de l’eau et l’on annonce l’Empereur. Décrire ce moment n’est pas en mon pouvoir, il est impossible que des mots  puissent le faire.

La grille est ouverte, les voitures entrent ; nousnous précipitons tous autour d’elles et nous en voyons descendre Napoléon. Oh ! Alors, toutes les têtes sont en délire : on se jette sur lui en désordre, on l’entoure, on le presse, on l’étouffe presque, et on finit malgré tout ce que peuvent dire et faire les généraux qui l’accompagnent, par l’emporter dans ses appartements », écrit le capitaine Routier, du 102ème de ligne, de faction aux Tuileries en ce soir historique».Le trésorier Peyrusse assiste aussi à la scène : « A son entrée aux Tuileries, Sa Majesté pouvait à peine traverser la foule des officiers qui l’entouraient ; elle  fut obligée de leur dire, presque suffoquée par son émotion : « Mes amis, vous m’étouffez ».

La nuit, la Garde arriva et bivouaqua dans la cour du Carrousel. Dès le matin, le drapeau tricolore avait été arboré sur la tour de l’horloge des Tuileries ». Napoléon est prêt à écrire une nouvelle page de son histoire. Dans quelques mois, le dernier acte se jouera sur une autre île : Sainte-Hélène…Le colonel Campbell s’était embarqué le 16 février 1815, sur la Partbridge pour Livourne et Florence. Quel voyageur ! « N’est-ce pas en dix mois la dixième escapade de Campbell en Toscane, cette fois sous le prétexte d’aller saluer le sous-secrétaire d’État Cooke, de passage à Florence ? ».

En fait, ses prétextes sont plutôt galants : c’est dans cette ville, qu’il retrouve sa maîtresse. Trois jours après, le colonel anglais est prévenu par un mystérieux Ricci qui lui écrit de l’île d’Elbe afin de l’avertir des préparatifs de Napoléon. Campbell va- t’il quitter précipitamment sa muse afin de  regagner son poste ? Non. Il se contente d’expédier sur place le capitaine Adye, commandant la Partbridge. On ne peut que s’étonner d’une telle légèreté. Adye arrive à Porto-Ferrajo le 24 février et regagne Livourne deux jours plus tard. Le capitaine peut rassurer Campbell : tout est tranquille. L’Inconstant est toujours là. L’île est paisible. Toutefois, Campbell ne désarme pas. Il sent monter une certaine inquiétude en lui. Il décide de quitter Livourne, le 26 février en fin de journée, avec l’idée de surprendre Napoléon à Porto-Ferrajo. Mais il est trop tard. Au même moment, l’Empereur s’embarque sur L’Inconstant. A dix heures du matin, le 27 février, la Partbridge est signalée au loin. On l’aperçoit de L’Inconstant. Mais les dés sont jetés…  Napoléon échappera à Campbell, tout comme aux deux autres frégates françaises de surveillance, la Fleur de Lys et la Melpomène. Lorsque le colonel Campbell arrive le 28 février à midi il ne peut sue constater la fuite de l’empereur. Puis chez Lapi, nouveau gouverneur de l’île d’Elbe. En réponse à ses questions, ce dernier annonce qu’il ne se soumettra ni aux anglais et encore moins aux Alliés. « Campbell à son retour va visiter Mme Bertrand, Pauline, Mme Mère qui affectent de n’avoir rien su et ignorer encore si c’est vers l’Italie ou vers la France que L’Inconstant s’était dirigé, mais de manière à lui persuader que c’était vers l’Italie. », écrit Amédée Pichot.

« Le colonel, ayant été informé de ce qui s’était passé, s’était transporté immédiatement chez les princesses, et, devant elles, il avait exhalé sa mauvaise humeur dans les termes les inconvenants, tant contre l’empereur que contre Leurs Altesses. On a rapporté qu’ayant son mouchoir à la main il l’avait déchiré avec les dents et que ce qui l’avait le plus exaspéré, c’était le calme avec lequel Madame Mère lui avait répondu. Il était ai désespoir que son active surveillance eût été mise si fort en défaut. », écrit le mameluck Ali dans ses « Souvenirs ».

Dépité, Campbell rédige alors une lettre à Lord Burgesh, ambassadeur d’Angleterre en Toscane, lui avouant son échec, puis s’embarque à nouveau sur la Partbridge avec l’espoir de retrouver trace de l’impérial fugitif ; mais en vain… 

Le colonel Neil Campbell se reprochera sans doute jusqu’à la fin de sa vie, en 1827, d’avoir été absent lors de l’envol de l’Aigle

C.B.

Sur cet épisode de l’histoire napoléonienne, lire mon édition des « Souvenirs » d’André Pons de l’Hérault que j’ai réalisé en 2005 pour le compte des Éditeurs Libres ; ainsi que l’édition complétée des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse, parue en novembre 2018 aux Editions AKFG

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 24 avril, 2019 )

Marie Walewska, comtesse et maîtresse de Napoléon.

MW

Il y a cent cinquante ans [cet article a été rédigé en 1967] mourait, discrètement comme elle avait vécu, une jeune femme de trente ans, la générale Philippe Antoine d’Ornano, plus connue sous le nom de Marie Walewska. Peu de femmes célèbres ont laissé une trace aussi imprécise, un abord aussi impénétrable. Les sources authentiques relatives à sa brève existence sont des plus ténues. Frédéric Masson les a exhumées et un demi siècle plus tard, il y a fort peu de temps, le comte d’Ornano en a livré d’autres passages inédits. Malheureusement les documents familiaux, auxquels ils ont eu recours l’un après l’autre, imposent des réserves car il ne s’agit pas de notes autobiographiques, mais de propos recueillis qui ne concordent pas toujours avec les rares allusions des mémorialistes, ni certaines affirmations de Napoléon à Sainte-Hélène. À défaut des lettres qu’elle lui écrivit, sans doute à jamais perdues, il est toutefois possible de suivre l’évolution des sentiments de l’Empereur grâce à quatorze de ses lettres qu’elle avait conservées et qui constituent l’irréfutable témoignage de leur liaison. Telle est la maigre manne où le critique épris de vérité peut tout au plus puiser la substance d’un article, certes pas d’un volume. Et l’on éprouve quelque scrupule à forcer l’intimité de cette femme exquise et modeste qui n’eut d’autre ambition que de vivre dans l’ombre de celui à qui elle avait tout sacrifié. Cette pudeur, ce désir d’échapper aux indiscrets, furent exaucés jusqu’au jour où Frédéric Masson, après quatre-vingts ans d’oubli, la fit revivre. Alors s’est créée autour d’elle une légende auréolée de mystère et de poésie que les spécialistes d’une certaine littérature ont romancée pour mieux la commercialiser. Octave Aubry lui-même n’a pas échappé à cette facilité et ses émules ont depuis exploité cette mine dans la presse, sur les ondes et par l’image, à un point tel que la Polonaise est devenue aujourd’hui une sorte de vedette, aussi popularisée que Marie-Antoinette ou que Joséphine, ce qui n’eût pas manqué de l’épouvanter si elle avait pu le prévoir.

Un instrument docile.

Quelles étaient les dispositions morales de Napoléon et de Marie, au moment où leurs destins vont se croiser, en janvier 1807 ? Napoléon a trente-sept ans. Sa puissance et son génie ont presque atteint le sommet de leur courbe. En trois années inouïes il s’est couronné empereur des Français et roi d’Italie, a vaincu l’Autriche à Austerlitz et la Prusse à Iéna. Maintenant il s’apprête à affronter la Russie sur le territoire de l’infortunée Pologne, démembrée entre ses voisins. Un immense espoir de résurrection nationale soulève l’enthousiasme des Polonais qui l’accueillent en libérateur ; mais lui, bien informé de leurs divisions intestines et de leur exaltation naturelle ne croit guère à leur capacité de s’administrer. Ce surhomme qui mène de front, au prix d’un labeur forcené, des guerres lointaines et l’administration d’un empire démesuré, n’accorde à l’amour que de brefs répits. Au même titre que n’importe lequel de ses sujets, il considère la femme comme un instrument docile de sa volonté omnipotente, spécialement chargé d’assouvir ses instincts élémentaires qui sont grands, à condition d’être diversifiés. Cette conception dénuée d’idéalisme, il l’exprimera plus tard à Bertrand au cours de deux veillées de Sainte-Hélène :
« L’amour n’existe pas réellement. C’est un sentiment factice né de la société. Je suis peut-être peu propre à en juger : je suis trop raisonnable… On a beau dire, l’amour ne résiste pas à l’absence. En général je ne crois pas dans les hommes à la persistance d’un sentiment quelconque, si ce n’est la raison…

… La nature rapproche les hommes des femmes en général, non d’une en particulier… ».

Bien avant le retour d’Egypte il n’éprouve plus pour Joséphine la passion dévorante des premières années de leur mariage qu’elle a si stupidement déçue. Certes il lui demeure fort attaché par les liens du souvenir et d’un conservatisme bourgeois que son ascension n’a pas détruits. Mais l’affection qu’il lui conserve n’aliène en rien sa liberté. En huit ans il a peuplé ses rares loisirs d’une quinzaine de maîtresses, sans compter les inconnues d’un soir. Aucune d’elles n’est parvenue à le fixer plus de quelques semaines ou de quelques mois. Aucune ne lui a inspiré d’autre sentiment qu’un désir violent et passager. Qu’elles soient actrices, petites bourgeoises, célibataires ou mariées, le processus a été le même, à quelques variantes près. Napoléon les distingue au spectacle ou à la Cour. Très souvent son entourage s’ingénie à susciter la candidate, dûment chapitrée sur ce qui l’attend. Pauline et Caroline excellent à ce jeu. Elles connaissent les goûts de leur frère et rivalisent d’ardeur à les satisfaire, mais il y a aussi Talleyrand et à l’occasion Joséphine. A la manière des forestiers, elle sait allumer un contre-feu pour limiter l’incendie qui menace de s’étendre…

Un certain nombre de qualités sont requises à la postulante : elle doit être jeune, expérimentée, soumise, ravissante, de préférence sans cervelle, en tout cas sans la moindre velléité politique. Il est souhaitable qu’elle se comporte en femme du monde, piquante et spirituelle, mais ce n’est pas indispensable si elle possède d’autres talents. Elle est prévenue d’avoir à porter des robes de couleurs vives, car on déteste le blanc et le noir. Détail essentiel : ni odeur ni parfum car on a l’odorat sensible. En revanche pas de prévention : brune ou blonde, grande ou petite, forte ou mince, elle sera la bienvenue pourvu qu’elle sache attiser son désir. Sa Majesté ayant désigné l’élue se la fait amener le soir même ou le lendemain par le préfet du Palais Bausset, surnommé « l’archi-complaisant », ou par son seul ami intime, Duroc. Un des valets de chambre, Constant, Ali ou Roustan, l’introduit au palais par un escalier dérobé, de nuit, dans le plus grand secret. Parfois elle doit attendre longtemps. Parfois Napoléon est là, galant, empressé, direct. Peu de conversation, pas de prémices. En une heure l’affaire est conclue, la belle congédiée. Il n’est pas question d’éluder ou de résister. Elles s’ingénient à durer, certaines par vanité d’avoir été choisies, d’autres avec l’espoir chimérique de devenir favorites à la mode de l’Ancien Régime ou de tirer profit. Sur ce point elles ne sont pas déçues : l’Empereur sait se montrer généreux : bijoux, cadeaux, dons en espèces, avancement flatteur pour le mari s’il existe… Commence alors pour la privilégiée le supplice des lendemains. Elle se morfond dans l’attente des appels nocturnes. Selon le plaisir qu’elle a su lui donner, ce sera souvent, rarement ou jamais. Un soir, elle ne sera plus conviée et comprendra que son temps est révolu, sans orage, sans rupture, simplement parce que le regard du maître s’est posé sur une autre, ce dont la rumeur publique ne manquera pas de l’informer. L’une d’elles vient justement de lui donner un fils, le futur comte Léon, et cette naissance, qu’il apprend la veille du jour où il fera la connaissance de Marie, revêt à ses yeux une importance capitale : pour la première fois, après tant d’expériences infructueuses, il se sait capable de procréer. Il importait d’évoquer ce côté « oriental » de la psychologie de Napoléon pour éclairer son comportement à l’égard de la petite Polonaise. Il va l’affronter avec la mâle assurance que toute femme est prête à s’offrir s’il daigne l’honorer de sa faveur et qu’elle ne l’importunera plus dès qu’il en sera lassé.

Réservée, pieuse, secrète.

Marie a vingt ans. Ses parents, les Laczynski, de petite noblesse rurale, vivent chichement de l’exploitation du domaine de Kiernozia qu’une centaine de paysans cultivent pour eux, ce qui n’est rien dans un pays où les grandes fortunes terriennes s’évaluent par milliers de serfs. La mort prématurée de Mathieu Laczynski a laissé sa femme, Ève Zobrovska, seule pour élever six enfants en bas âge. Marie est l’aînée. La famille végète dans une misère digne, telle que Tchékhov la décrira dans la Cérisaie, où le salut repose sur les riches mariages que pourront contracter les filles.
Or Marie possède les dons propres à assurer ce sauvetage : physiquement et moralement elle promet, à défaut de qualités brillantes, de combler le mari le plus exigeant. À peine sortie de pension elle témoigne d’une maturité peu commune : réservée, pieuse, secrète, elle brûle d’un feu intérieur pour sa patrie malheureuse. L’obsession de l’indépendance la hante. Elle nourrit une haine virile du Russe qui occupe la Mozavie, ce lambeau de Pologne où elle est née, à quelques lieues de Varsovie, mais aussi du Prussien et de l’Autrichien qui se sont partagés le reste du pays. La terre des Laczynski jouxte celle d’un riche seigneur de vieille souche, le comte Anastase Colonna Walewski qui, deux fois veuf, plusieurs fois père et grand-père, habite avec sa soeur et ses nièces le château de Walewice, voisin de Kiernozia. C’est plutôt un manoir bourgeois, construit au xviie siècle, dont l’ordonnance trapue a été anoblie par deux ailes basses et au centre par un péristyle à colonnes surmonté d’un fronton triangulaire qu’un Polonais d’Amérique a dû emprunter au style colonial néo-classique. Qu’importe d’ailleurs : Walewice entouré d’un parc aux belles essences, a grande allure si on le compare au délabrement de Kiernozia. Toutefois le châtelain a cinquante ans de plus que la jeune fille et, lorsqu’il la demande en mariage, elle refuse avec énergie. Une maladie opportune lui procure un sursis. A peine convalescente, il revient à la charge et devant les supplications maternelles, elle cède, malgré sa répugnance. Voyage de noces à Rome. Visite au palais Colonna d’où est issu le rameau polonais de cette illustre famille qui compte parmi ses ancêtres le pape Martin V. Marie écrit à une amie cette lettre édifiante qui prouve que son sacrifice n’a pas été vain et qu’elle est résignée à cette union avec un vieillard chevaleresque:  »… Mon mari a des délicatesses qui touchent. Un autre que lui m’aurait tenue au courant de ce qu’il a fait après notre mariage, et c’est par Mamusia que j’ai appris les dettes qu’il avait payées et ses envois à mes frères. Il m’a demandé pardon de me l’avoir caché… … Y a-t-il beaucoup de jeunes filles qui rencontrent leur idéal ?… Serments échangés à l’autel, respect de soi-même, force que donne la prière. Nous ne sommes pas sur terre pour satisfaire nos caprices et nous pouvons faire le sacrifice d’un bonheur fugitif pour l’offrir à Dieu en pardon de nos fautes et pour le salut de notre pays ».

Trois années vont s’écouler à Walewice dans le plus morne ennui. Marie vit dans la société de sa belle-soeur, la chanoinesse Edwige Walewska, et de ses nièces par alliance, la princesse Jablonowska et la comtesse Birgenska, qui pourraient être ses grand-mères. Lorsqu’elle donne naissance à un fils, ces duègnes s’en emparent, sous le prétexte qu’une jeune femme de dix-huit ans est incapable de l’élever. Son mari leur donne raison. Marie écrit alors : « Je renonce à m’occuper de mon fils… Elles ne me le rendront jamais ». Et se retranchant dans la solitude, elle s’isole dans une étroite piété. A l’automne 1806 Napoléon envahit la Pologne. Les Walewski s’installent à Varsovie pour mieux s’intégrer à la fièvre patriotique. Marie est introduite dans la haute société, mais elle y fait une entrée discrète et d’ailleurs la vie mondaine lui importe peu. Ce qui compte pour elle, c’est préparer l’opinion à la venue du libérateur, tirer le peuple de sa torpeur, l’obliger à secouer le joug. Avec ses nièces elle parcourt les faubourgs et les campagnes, distribuant des tracts, collant des affiches, prêchant le soulèvement contre l’oppresseur. Pendant ces semaines exaltantes elle milite avec passion pour le parti français. Elle imagine Napoléon comme un mythe vengeur, désincarné, un envoyé de la Providence dont il importe de seconder les desseins qu’elle lui prête avec innocence. Telle est la toute jeune femme, pure, mystique, victime d’un premier sacrifice, qui va être offerte au caprice du demi-Dieu. Elle est plus ravissante que belle, avec sa petite taille bien prise, ses cheveux châtain clair et ses yeux bleus candides.

« Elle était gracieuse autant qu’une femme peut l’être, dit la comtesse de Kielmannsegge, modeste et sans aucune prétention : très réservée dans ses gestes et toujours très simple dans sa toilette, elle avait comme femme tout ce qu’il faut pour être aimée… ».Et la comtesse Potocka qui la détestera cordialement, sans doute parce qu’elle lui a été préférée, lui rend cet hommage empoisonné : « Délicieusement jolie, elle réalisait les figures de Greuze : ses yeux, sa bouche, ses dents étaient admirables. Son rire était si frais, son regard si doux, l’ensemble de sa figure si séduisant, qu’on ne pensait jamais à ce qui pouvait manquer à la régularité de ses traits ».

La rencontre.

La version officielle des premières rencontres de Napoléon et de Marie, telle qu’elle a été accréditée par Frédéric Masson, est si connue qu’il est à peine besoin de la retracer. Marie avait une amie d’origine juive et de moeurs légères, Mme Abramowicz, que ses intimes appelaient Elzunia. Toutes deux avaient conçu le projet un peu fou d’entrevoir Napoléon à son passage au relais de Blonie, le dernier avant Varsovie. Le matin du 1er janvier 1807 elles s’y font conduire et, mêlées à la foule, attendent, chaudement emmitouflées, l’arrivée de la berline impériale à la maison de poste. La voici enfin. Pendant que l’on change les chevaux au milieu des vivats, Marie se fraie un passage, bouscule les soldats et parvient à Duroc qu’elle a vu descendre de voiture. Elle le supplie de la laisser parler à son maître et devant l’insistance de cette jolie fille distinguée qui parle un français chantant, il se laisse fléchir : par la portière entr’ouverte un bref dialogue s’engage. Marie haletante balbutie un compliment éperdu d’admiration, de gratitude et de voeux pour l’émancipation de la Pologne. Napoléon surpris, ramasse un des bouquets que les paysans ont jetés à ses pieds, le lui offre et la remercie en formulant l’espoir de la revoir à Varsovie. La scène n’a duré qu’un instant et déjà la berline s’éloigne. Marie, interdite, serre les fleurs dans un mouchoir de baptiste et regagne sa demeure, bien décidée à ne révéler à quiconque, même pas à son mari, cette escapade sans conséquence. Pas un instant elle ne songe à revoir le grand homme aperçu dans la pénombre. Elle croit avoir accompli un geste patriotique, elle a exprimé le sentiment profond de son peuple et cela lui suffit. Une quinzaine de jours s’écoulent et la vision s’estompe déjà dans son esprit lorsqu’un matin le prince Poniatowski s’annonce chez les Walewski. C’est un personnage considérable, d’une bravoure légendaire, neveu du dernier roi de Pologne. Napoléon l’a nommé ministre de la Guerre du gouvernement provisoire, constitué dès son arrivée pour expédier les affaires courantes. Il vient en personne les convier au bal qu’il doit donner le lendemain à son palais de Pod Blacha en l’honneur de l’Empereur. Au regard équivoque, à l’allusion pleine de sous-entendus que ce grand seigneur dépravé lui a lancée, Marie réalise qu’une visite aussi insolite n’a d’autre objet que de l’attirer dans un piège. Poniatowski a beau insister et Walewski joindre ses exhortations aux siennes, elle refuse. Le soir même, Mme Abramowicz vient avec une amie, Mme de Vauban, maîtresse du prince de longue date. Elles sont mandatées par lui pour vaincre son entêtement et lui révèlent qu’elle est l’enjeu d’une petite conspiration. Napoléon s’est enquis de l’inconnue rencontrée à Blonie. Il a fait donner l’ordre à la police de la retrouver à tout prix. Le gouvernement polonais s’en est vainement mêlé jusqu’au jour où Mme Abramowicz a raconté leur fugue à Mme de Vauban. Voilà pourquoi Poniatowski témoigne tant d’intérêt aux Walewski. Marie se défend pied à pied, mais les solliciteuses font valoir le seul argument susceptible de la fléchir : elle n’a pas le droit de refuser l’occasion inespérée de plaider elle-même la cause sacrée de la Pologne. Napoléon est inaccessible aux hommes d’État polonais. Elle, avec sa foi persuasive, peut l’intéresser – qui sait ? – le convaincre. On ne lui en demande pas plus, cette entrevue ne l’engage pas… Propos hypocrites certes : les rouées savent bien que l’enjeu est tout autre. Mais il importe aujourd’hui de ne pas effaroucher l’innocente. Après de longs débats elle consent, à une condition : arriver assez tard à ce bal pour échapper au supplice de la présentation.

Esther et Assuerus.

Marie a revêtu sa robe la plus simple : de satin blanc sans broderies, tunique de gaze, diadème de feuillage, pas de bijoux. Dans la salle de bal elle va se tapir dans un coin entre deux inconnues. Poniatowski se glisse derrière elle et lui dit à voix basse : « L’Empereur désire ouvrir le bal avec vous. – Je ne danse pas ». Il supplie, elle se bute. Le maréchal Malachowski intervient, elle l’éconduit. Duroc est chargé d’en prévenir l’Empereur. Les Polonais sont terrifiés. L’air absent, Napoléon prend maintenant congé. Il parcourt les salons, gratifie quelques dames de banalités qui sonnent faux. Le voici devant Marie. Elle manque gauchement sa révérence et, pâle comme une morte, les yeux baissés, attend que la foudre tombe sur sa tête. Ce qu’il trouve à lui dire est d’une plate méchanceté : « Le blanc sur le blanc ne vas pas, Madame ». Et plus bas : « Ce n’est pas l’accueil auquel j’avais le droit de m’attendre après… ». Il la fixe un instant et s’éloigne.

Le lendemain matin, Elzunia entre dans la chambre de Marie et lui tend une lettre cachetée qu’elle déchire à grand-peine :

« Je n’ai vu que vous, je n’ai admiré que vous, je ne désire que vous. Une réponse bien prompte pour calmer l’impatience de

N. »
A la lettre est joint un gros bouquet de roses pâles entourant une seule rose rouge à laquelle est épinglée une carte d’invitation à dîner le soir même au palais Zamek avec ces mots griffonnés : « Pas de bijoux pour ce dîner. Mais cette rose ».
Une telle désinvolture la blesse, la révolte. Elle s’insurge, elle pleure, elle se refuse à l’évidence. Non elle n’ira pas à ce dîner, la Pologne dût-elle en périr. Il faudra, pour l’obliger à céder, l’ingéniosité d’Elzunia, l’astuce de Mme de Vauban et surtout l’ordre formel, incompréhensible, de son mari. Mais elle ira sans la rose, tout aussi simplement vêtue et se fera attendre.

À table elle est placée à côté de Duroc, en face de Napoléon. Pendant le repas celui-ci, sans lui adresser la parole, ébauche à l’intention de Duroc des gestes expressifs que le fidèle ami traduit en langage clair à sa voisine : Pourquoi n’a-t-elle pas piqué la rose à son corsage ? A-t-elle reçu la lettre ? Pourquoi n’y avoir pas répondu ? Elle élude, se dérobe. Ce soir encore elle ne concédera pas le moindre encouragement. Visiblement Napoléon enrage, stupéfait d’une telle résistance. Elle rentre brisée, mais satisfaite d’elle-même. A son réveil elle trouve une seconde lettre:

« Vous ai-je déplu, Madame? J’avais cependant le droit d’espérer le contraire. Me suis-je trompé ? Votre empressement s’est ralenti tandis que le mien augmente. Vous m’ôtez le repos. Oh! Donnez un peu de joie, de bonheur, à un pauvre coeur tout prêt à vous adorer. Est-il si difficile d’envoyer une réponse ? Vous m’en devez deux ». Dans la matinée une troisième missive est apportée par Constant. Encore plus pressante et chargeant Duroc de convenir d’un rendez-vous, elle s’achève par une sorte de chantage : « Votre patrie me sera plus chère quand vous aurez pitié de mon pauvre coeur ».

A la même heure le gouvernement polonais délibère gravement sur la manière de forcer sa réserve. On admet qu’elle seule, dans les circonstances présentes, peut exercer une influence sur le sort de la Pologne. Elle doit sacrifier son honneur à la raison d’État. Il est décidé que le vice-chancelier Kollontaj, vénéré pour sa droiture et la rigueur de ses principes, tentera une démarche pressante auprès d’elle et que Poniatowski l’appuiera.
Elle les reçoit, muette et crispée. Elle entend leur plaidoyer. Quand il passe les bornes, elle s’insurge, le ton s’élève. On la traite de mauvaise patriote, puis on se radoucit : elle sera leur ambassadrice extraordinaire, l’épouse polonaise de Napoléon… Dans un élan lyrique, Poniatowski va jusqu’à s’écrier : « Voilà notre future impératrice !… » Elle se tait. Alors Kollontaj tire de sa poche une lettre signée de tous ses collègues du gouvernement. Il en escompte un grand effet. Le passage essentiel qui s’appuie sur la Bible et sur la religion devrait porter sur cette âme pieuse :
« … Croyez-vous qu’un sentiment d’amour ait poussé Esther à se donner à Assuérus ? L’effroi qu’il lui inspirait, au point de défaillir sous son regard, n’était-il pas la preuve que la tendresse n’avait aucune part à cette union ? Elle s’est sacrifiée pour sauver son peuple, et elle a eu la gloire de le sauver. Puissions-nous en dire autant de vous, pour votre gloire et pour notre bonheur. Sachez, Madame, ce qu’a dit un homme célèbre, un saint et pieux ecclésiastique, Fénelon : « Les hommes, qui ont toute autorité en public, ne peuvent par leurs délibérations aucun bien effectif si les femmes ne les aident à l’exécuter ». Ecoutez cette voix réunie à la nôtre afin de jouir du bonheur de vingt millions d’êtres ». Marie ne refuse ni ne promet. Ces singuliers ambassadeurs sentent que sa volonté vacille, qu’elle est profondément ébranlée. Ils l’abandonnent à sa méditation. Heures dramatiques où, livrée à elle-même, elle se débat entre des solutions contradictoires. Opposer un refus catégorique aux avances de Napoléon, apaiserait sa conscience, mais quels remords si la Pologne doit en souffrir des représailles ? Se livrer ? Quelle humiliation, quelle honte ! Elle n’oserait jamais revoir son mari ni ses amis, et comment Dieu la jugerait-elle ?… Fuir ? Peut-être, mais on l’arrêtera et elle subira le même sort… Un léger bruit la fait sursauter. Duroc a soudoyé les domestiques, il a forcé sa porte et l’invite à le suivre. Elle ne proteste pas. Napoléon a voulu que leur premier tête-à-tête ait lieu dans son cabinet de travail pour ne pas l’effrayer. Des rafraîchissements sont préparés, il les lui présente avec grâce. D’entrée de jeu, Marie se lance à corps perdu dans une tirade politique. Elle est venue lui parler au nom du gouvernement provisoire : elle le supplie de l’écouter puisqu’elle est la seule voix qu’il daigne entendre. Tandis qu’elle esquisse cette pauvre parade, il sourit et s’approche, veut la prendre dans ses bras, la tutoie, la submerge de propos brûlants. Elle se dégage et s’enfuit. Il la rappelle à l’ordre, sèchement. Et redevenu correct, distant, amical, il s’efforce de l’attendrir en évoquant son ménage sans enfants, sa famille qui ne le comprend pas, sa solitude morale. Il la questionne sur les siens, lui laisse entendre que son mari ne s’oppose pas à l’adultère qu’elle va commettre, qu’elle sera la femme de sa vie. Il parle longuement, avec une douceur, une force de persuasion infiniment redoutables. Et lorsqu’il la congédie après l’avoir embrassée sur le front et lui avoir fait promettre de venir dîner le lendemain, elle a le sentiment de remporter une victoire et de le dominer. Comme elle le connaît mal !… Sa lettre habituelle du matin, aussi tendre que les précédentes, est assortie cette fois d’une magnifique broche en diamants. Elle la rejette avec colère. Ainsi pense-t-elle, il veut m’acheter ? Suprême affront que cette femme fière et désintéressée ne saurait supporter. Sa résolution est prise, elle se sauvera. Une lettre d’adieu à son mari et le soir venu, une valise à la main, elle s’enfonce dans la ville, vers le ghetto où elle espère trouver, à prix d’or, le moyen de gagner un port de la Baltique. On lui oppose un refus poli mais formel, le risque à courir serait trop grand. Alors, désemparée, elle se dirige vers le palais Zamek et par l’escalier dérobé de la veille se fait conduire au cabinet de l’Empereur.
Il est furieux. Duroc ne l’a pas trouvée chez elle, on a battu la ville à sa recherche et maintenant elle se permet d’arriver avec deux heures de retard !…
Elle tente de s’expliquer. L’envoi de la broche l’a ulcérée, elle ne voulait plus le revoir… Ces propos malheureux ont le don d’exaspérer Napoléon. Il l’insulte, brise une montre et se répand en invectives contre les Polonais. Saisissant un dossier il invoque le témoignage de Talleyrand : « Pas une goutte de sang français en échange de toute la Pologne ! » Et celui de Lannes : « Les Polonais sont tremblants sous le joug de leurs maîtres, ils sont toujours légers, divisés, anarchiques, vouloir les reconstituer en corps de nation serait épuiser inutilement le sang de la France pour une oeuvre sans solidité et sans durée ». Sous cette avalanche d’outrages, Marie défaille. Quand elle reprend connaissance, elle réalise que Napoléon a profité de son évanouissement pour abuser d’elle. Telle est la thèse dont les papiers de Marie Walewska ont assuré la consécration. Aux sceptiques on pourrait répondre qu’elle était mieux placée que quiconque pour donner sa version des faits. Mais certains témoignages et certaines invraisemblances laissent penser que la réalité fut sans doute moins romanesque. Selon ses Mémoires, la comtesse Potocka était présente au fameux bal où Marie refusa de danser avec Napoléon (cela est confirmé par une note de l’intéressée, citée par le comte d’Ornano). L’Empereur vint s’asseoir entre Marie et Mme Potoçka, causa quelques minutes avec cette dernière et lui demanda qui était sa voisine. Se tournant alors vers Marie, il l’invita à une contredanse, après quoi il lui serra la main, « ce qui, disait-on, équivalait à un rendez-vous ».

Poniatowski donnera à la comtesse de Kielmannsegge une version identique :

« Au bal donné par la ville en son honneur, l’Empereur la remarque et, sans lui dire un mot, danse avec elle. Le lendemain et les jours suivants Duroc l’invite chez l’Empereur ».
Qui donnait ce bal ? Mme Potocka répond : Talleyrand, et précise pourquoi il avait ménagé cette première entrevue :

« Napoléon ayant manifesté le désir de compter une Polonaise au nombre de ses conquêtes, elle fut choisie telle qu’il la fallait, délicieuse de figurer et nulle d’esprit ».
A Sainte-Hélène Napoléon confirmera ce patronage à Gourgaud :

« C’est M. de Talleyrand qui m’a procuré Mme Walewska, elle ne s’est pas défendue. »

On remarquera qu’aucun de ces témoignages concordants ne fait allusion au relais de poste ni à la recherche de l’inconnue. Napoléon aurait connu Marie chez Talleyrand, à l’initiative de ce dernier, et aurait dansé avec elle. Les rencontres suivantes, mentionnées par Poniatowski, concordent en revanche avec le récit prêté à Marie.

Reste à discuter la phrase énigmatique de Napoléon : « Elle ne s’est pas défendue ».

En effet le viol paraît peu plausible. Marie savait à quoi s’en tenir lorsqu’elle est venue la seconde fois au palais Zamek. Puisqu’elle était prête au sacrifice, pourquoi eût-il été nécessaire de l’y contraindre ?… Ce procédé constituerait d’ailleurs un exemple unique dans la carrière de Napoléon et psychologiquement on imagine mal une femme aimant par la suite l’homme qui l’a ainsi traitée.

Elle s’est défendue, certes, mais avant de se rendre. L’impatience déçue des lettres de Napoléon témoigne d’une certaine résistance. Plus encore le message rusé du gouvernement provisoire. On objectera que cette résistance fut brève. Selon Garros, le bal eut lieu le 18 janvier et Napoléon a quitté Varsovie le 29 : onze jours pour conquérir et ébaucher une vie commune que personne ne conteste, c’est peu il est vrai, mais quelle honnête femme eût échappé à l’implacable conjuration d’une volonté toute-puissante et de la raison d’Etat… ?

Une collaboration intellectuelle.

La nuit même où Marie s’est donnée à lui – volontairement ou non – Napoléon l’a installée dans un appartement discret du palais Zamek. Rien n’est changé à son intense activité : audiences, plans de campagne, travail de cabinet avec Maret. Il ne la rejoint que le soir pour dîner, ou à l’une de ces soirées brillantes dont les Polonais raffolent. Marie, « semblable à une jeune veuve » dira la comtesse Potoçka, ne s’affiche pas. Timide, effacée, insensible aux hommages, elle semble ignorer la curiosité dont elle est l’objet, sa nouvelle position suscitant, bien entendu, des commentaires plus ou moins favorables. Dans l’intimité retrouvée elle amène, avec son doux entêtement, la conversation sur son idée fixe. Il ne l’éconduit pas. Pour la première fois de sa vie il tolère qu’une femme lui parle de politique. Patiemment il discute avec elle sans toutefois s’engager. Ses arguments ne varient pas : que les Polonais fassent preuve de cohésion, de maturité, qu’ils soutiennent militairement sa lutte contre la Russie, et ils seront récompensés selon leurs mérites. Bien sûr Marie ne trahit pas de secret en divulguant ces propos à Poniatowski, en l’exhortant à imposer la trêve aux factions, en le pressant de lever des régiments. Il est même certain que Napoléon se sert de son truchement pour inspirer la ligne de conduite des dirigeants polonais. Car elle n’est pas prisonnière d’une cage dorée, elle reçoit librement ses compatriotes et, tout en communiant avec eux dans l’idéal commun, elle se fait l’interprète et l’avocate loyale des desseins de l’Empereur. Cette collaboration intellectuelle qui marque la première phase de leur liaison est si réelle qu’à son départ, le 29 janvier. Napoléon lui confie une sorte de mission officieuse : elle se rendra à Vienne avec sa mère et prodiguera dans les salons l’assurance que la France ne détachera jamais la Galicie polonaise de la couronne d’Autriche, ceci afin de rassurer Metternich dont la neutralité demeure incertaine. C’est à Vienne qu’elle reçoit, au lendemain de la tuerie indécise d’Eylau, ce bref billet de Napoléon daté du 9 février :

« … La bataille a duré deux jours et nous sommes restés maîtres du terrain. Mon coeur est avec toi ; s’il dépendait de lui, tu serais citoyenne d’un pays libre. Souffres-tu comme moi de notre éloignement ? J’ai le droit de le croire ; c’est si vrai que je désire que tu retournes à Varsovie ou à ton château, tu es trop loin de moi. Aime-moi, ma douce Marie, et aie foi en ton N. ». Docile, elle retourne à Kiernozia, refuse avec dignité le séjour de Walewice qui lui est pourtant offert. Il ne semble pas que Napoléon lui écrive, mais il lui fait donner de ses nouvelles par Duroc.Trois mois s’écoulent ainsi, dans la solitude et la méditation de l’incroyable événement qui a bouleversé son existence. Au début de mai elle reçoit la visite du général Zayonczek et de son frère Teodor Laczynski qui la supplient de les conduire auprès de Napoléon. Zayonczek vient de recruter une division de six mille hommes et il voudrait l’offrir à l’Empereur en gage de la bonne volonté polonaise. Marie saisit ce prétexte et sollicite une autorisation qu’elle obtient. Le quartier impérial est établi depuis un mois au château de Finkenstein, en Prusse-Orientale. Il faut, pour s’y rendre de Varsovie, traverser sur plus de cinquante lieues un rude pays de forêts, de lacs et de marécages, par des routes épouvantables, au milieu de troupes en mouvement. Peu de femmes prendraient le risque d’un tel voyage. Marie n’hésite pas. Dans le climat spartiate de Finkenstein son arrivée passe relativement inaperçue. Elle vie en recluse, sans quitter la chambre contiguë au cabinet de travail de Napoléon où leurs repas sont servis. Son unique distraction est d’observer, derrière sa fenêtre, les allées et venues de cette ruche. Il lui consacre si peu de temps, du matin au soir absorbé par ses revues, des inspections, des conférences… Un jour l’ambassade de Perse vient en audience, apportant d’admirables châles destinés à Joséphine. Napoléon veut les offrir à Marie, elle les refuse. À force de prières elle finit par accepter le moins beau… à condition de le donner à une amie.

Sentiment nouveau.

Malgré la précarité du séjour, les quelques semaines passées à Finkenstein comptent parmi les plus heureuses de leur union éphémère. L’admiration mêlée de crainte dont elle ne s’est jamais défendue à l’égard de son génie évolue maintenant vers un amour profond, mystique, sans espoir. Quant à lui, passé le temps de la frénésie sensuelle, il se laisse envahir par un sentiment nouveau de tendresse protectrice et d’estime qu’aucune femme ne lui a encore inspiré. La capitulation de Dantzig et la reprise imminente des opérations contraignent Napoléon à la renvoyer en Pologne. On peut mesurer le déchirement qu’elle dut éprouver aux allusions des deux billets qu’il lui adresse le 26 mai et le 12 juin :

« … Sois calme et heureuse, car l’horizon s’éclaire et nous nous reverrons bientôt. C’est mon voeu le plus cher…

… Tout marche comme je l’avais prévu, nous sommes sur les talons de l’ennemi et la division polonaise est remplie d’enthousiasme et de courage. Le jour approche d’une réunion que j’appelle de tout mon coeur, où nous pourrons vivre l’un pour l’autre… ».
Les événements ne le permettront pas de sitôt. Après l’éclatante victoire de Friedland et les pourparlers de Tilsitt avec le tsar Alexandre, il s’arrête à Dresde et regagne la France au plus vite, après dix mois d’absence. Le 27 juillet il est à Saint-Cloud d’où il lui écrit :
« … Ma joie serait entière si tu étais ici, mais je t’ai dans mon coeur. L’Assomption est ta fête et mon anniversaire de naissance : c’est une double raison pour que nos âmes soient à l’unisson ce jour-là. Tu m’as certainement écrit, comme je le fais en t’envoyant mes souhaits : ce sont les premiers, faisons des voeux pour que bien d’autres les suivent, pendant beaucoup d’années. Au revoir, ma douce amie, tu viendras me rejoindre. Ce sera bientôt, quand les affaires me laisseront la liberté de t’appeler.
Crois à mon inaltérable affection ». Un crochet par Varsovie n’eût pourtant guère allongé son voyage de Tilsitt à Dresde – un coup d’oeil sur la carte le démontre – mais peut-être craignait-il d’affronter l’enthousiasme populaire après le geste qu’il vient d’accomplir en faveur des Polonais : la création du grand-duché de Varsovie, placé sous la souveraineté nominale du roi de Saxe (en fait un simple protectorat français jouissant d’une autonomie relative) qui les délivre du joug de la Russie. Peut-être a-t-il pris cette demi-mesure, qui compromettra l’avenir de ses relations avec le Tsar, sous l’influence de Marie et pour lui plaire. Dans l’isolement de Kiernozia, cette nouvelle apporte en tout cas une lueur d’espoir. Pas de lettre, pas un signe de lui. Elle ignore que, depuis son retour à Paris, il s’est lancé dans une nouvelle aventure avec une jolie Génoise, Carlotta Gazzani, aimablement suscitée par Joséphine qui, bien informée, redoute l’épouse polonaise. Carlotta, grâce à sa fonction de lectrice de l’Impératrice, loge aux palais impériaux, ce qui facilite les choses. Toutefois Napoléon n’attache guère d’importance à ce passe-temps. A Mantoue le 13 décembre, au cours de sa tentative de réconciliation avec Lucien, il lui confiera, parlant évidemment de Marie :

« C’est une femme charmante, un ange. Ah ! C’est bien d’elle qu’on peut dire que son âme est aussi belle que sa figure ! …

… Vous riez de me voir amoureux ; oui je le suis en effet, mais toujours subordonnément à ma politique qui veut que j’épouse une princesse, quoique je préférerais bien couronner ma maîtresse ».
Ainsi il rêve de l’épouser bien que sachant ce rêve irréalisable. Tout ce qu’il peut lui concéder c’est de l’aimer, entre deux voyages, deux guerres, deux passades… 

Le 1er janvier 1808 Teodor Laczynski surgit à Kiernozia comme un messager du ciel, chargé d’amener Marie à Paris. Sans perdre de temps, avec la princesse Jablonowska pour chaperon, sa servante Mania et son frère, elle se met en route et fin janvier s’installe quai Voltaire chez Teodor. Elle n’a pas revu l’Empereur depuis Finkenstein, huit mois plus tôt, et il n’est pas question à Paris de vie commune, ni même de paraître à la Cour. C’est dans le plus grand secret que Napoléon vient le soir de temps à autre. Il semble pris pour elle d’un regain de passion, comme l’atteste cet aveu griffonné au dos d’un calendrier : « Tu es pour moi une nouvelle sensation, une révélation perpétuelle. C’est que je t’étudie avec impartialité. C’est qu’aussi je connais ta vie jusqu’à ce jour. D’elle vient, chez toi, ce singulier mélange d’indépendance, de soumission, de sagesse et de légèreté, qui te fait si différente de toutes ». Marie n’est pas exigeante, elle l’a prouvé en répondant à son premier appel, après avoir été si longtemps délaissée. Ce bonheur relatif, ces instants trop rares qu’il lui accorde, elle s’en contenterait s’il n’était sans cesse entraîné loin d’elle. Dès le Ier avril il part à Bayonne régler les affaires d’Espagne avec Joséphine, sa Cour… et Carlotta. Marie désenchantée regagne la Pologne.

Le chant du cygne.

Plus seule que jamais. Des voeux au 15 août. D’Erfurt, le 2 octobre, cet encouragement qui sonne faux :

« Ne t’excuse pas de ne pas écrire plus, c’est même plus sage d’agir ainsi, car je me déplace sans cesse. Qu’importe les mots, nos corps seuls sont séparés. J’en souffre mais je sais que la matière compte peu pour toi, tu m’as donné ton âme et tu possèdes la mienne…
Crois à mon éternelle affection… » Et le 14 janvier 1809, de Valladolid, cette dure semonce car elle doit sans cesse l’entretenir du problème polonais et il en est las :

« Ma petite Marie
Tu es une raisonneuse et c’est très laid ; tu écoutes aussi des gens qui feraient mieux de danser la polonaise que de se mêler des affaires du pays. J’ai perdu un quart d’heure à t’expliquer que ce qui paraît être des mesures incompatibles apportera de grands avantages. Relis-moi et tu comprendras, le Code Civil a fait ses preuves, et ailleurs qu’en France…

… Je serai prochainement à Paris ; si j’y demeure assez longtemps, tu pourras peut-être y revenir.
Mes pensées sont pour toi ».

Comme le ton de ces lettres diffère de celui des premières, il y a deux ans à peine. C’est un époux de longue date qui semble récriminer, ce n’est plus un amant… De fait il va passer près de trois mois à Paris sans se soucier d’elle. La campagne d’Autriche s’ouvre en avril par une écrasante défaite des Polonais. Varsovie est prise et Marie suit le quartier général à Thorn où elle a une orageuse entrevue avec Poniatowski à qui elle reproche son incapacité. L’entrée des Français en Autriche sauve l’armée polonaise du désastre, l’envahisseur est reconduit aux frontières. Marie, passionnée par ces événements, doit adresser à Napoléon de véritables rapports auxquels il répond de Vienne à deux reprises par des conseils politiques. Enfin le 6 juillet la victoire de Wagram va lui permettre de prendre un long répit et Marie, après seize mois d’absence, est mandée à Schönbrunn. De la mi-juillet à la mi-octobre ils vont vivre la plénitude et le chant du cygne de leur liaison. Napoléon veut recréer, pour elle, l’intimité de Finkenstein. Elle dispose d’un appartement au château, il vient l’y rejoindre chaque nuit et souvent il s’évade pour l’entraîner dans de longues promenades à travers la campagne viennoise. Cet enchantement de sa présence, aussi souvent que cela lui est possible, va bientôt se magnifier pour elle d’une autre présence: elle attend un enfant et Napoléon semble s’en réjouir. Mais la politique lui interdit de faiblir. Sa décision de divorcer est irrévocable et la venue de Marie à Paris, dans l’état où elle se trouve, pourrait compromettre les négociations du divorce et de son remariage. Elle rentrera donc en Pologne, enceinte de trois mois, tandis qu’il s’apprête à affronter Joséphine. Marie paraît d’abord se soumettre à cet abandon si peu honorable. Mais en décembre elle reprend la route de Paris, cette fois avec une domesticité complète et de nombreux bagages, comme s’il s’agissait d’une installation définitive. Il semble bien qu’elle agisse de sa propre initiative car Napoléon mène à ce moment une existence compliquée où elle ne peut que l’embarrasser. De front il prépare Joséphine à l’idée du divorce, il est en quête d’une alliance souveraine et il s’intéresse fort à une jeune personne de la suite de Pauline, Christine de Mathis, qui le tient en haleine avec une coquetterie consommée. Il existe trente-quatre billets de Napoléon à sa soeur, écrits de novembre 1809 à février 1810, où toutes les nuances de l’inquiétude, de la fièvre ou du ressentiment s’expriment au jour le jour, Pauline étant chargée de convoquer, de tancer, de transmettre ses messages à la rebelle. Et cela jusqu’à la veille de l’arrivée de Marie-Louise à Compiègne !…

Les mobiles de Marie demeurent hypothétiques. Cherche-t-elle un ultime rapprochement par l’intermédiaire de l’enfant qui va naître ? Veut-elle éviter le scandale dont sa grossesse va éclabousser les Walewski ? Est-elle sollicitée par le gouvernement polonais que la perspective d’un mariage russe de Napoléon préoccupe, et qui voudrait obtenir des assurances par son truchement ? On ne sait, mais les deux dernières hypothèses sont plus plausibles, sa réserve et son désintéressement étant bien connus. Quoi qu’il en soit, dès son arrivée, elle loue un hôtel particulier, 2 rue La Houssaye, nom que portait alors la portion de la rue Taitbout comprise entre la rue de Provence et la rue de la Victoire. Napoléon lui rend de rares visites. Il semble plus soucieux du confort de son installation et des préparatifs de la naissance que de sa solitude morale. Il ne lui témoigne qu’une affection lointaine. Leur liaison prend fin alors que cette maternité devrait la vivifier. Elle a duré trois ans au cours desquels ils n’ont été réunis que six mois en quatre fois : à Varsovie, à Finkenstein, à Paris et à Vienne. Entre temps de longues éclipses : quatre, huit et seize 

Alexandre Walewski.

Au début de mars Marie reçoit d’Anastase Walewski une lettre pleine de dignité. Il cède son domaine à son fils aîné et l’invite à s’entendre avec lui afin d’accoucher à Walewice. On ne saurait imaginer plus noble mansuétude. Elle en est bouleversée, elle part, il était temps : cette offre généreuse lui épargne l’humiliation et le chagrin de se trouver à Paris lorsque les noces de Napoléon et de Marie-Louise seront célébrées en grande pompe le 2 avril. Alexandre Walewski naît le 4 mai 1810 et son père légitime pousse la délicatesse jusqu’à le déclarer lui-même au curé de Walewice. Sa signature, qui figure au registre de la paroisse, en fait foi. Ainsi les apparences sont sauves. L’enfant portera un nom dont il se prévaudra toute sa vie avec une juste fierté. Napoléon apprend la naissance de son fils au cours d’un voyage triomphal en Belgique avec sa jeune épouse. Il fait parvenir des dentelles de Bruxelles et 20 000 francs en or pour Alexandre ; pour Marie une somptueuse édition de Corneille. Elle doit tellement s’ennuyer à Walewice qu’elle revient rue La Houssaye. La comtesse de Kielmannsegge dira que sa maison était aussi mal meublée qu’un hôtel garni, à l’exception de quelques bibelots de grande valeur. Elle y mène une existence retirée en compagnie de son frère, ne recevant à sa table que les Polonais de passage. Elle s’habille toujours aussi simplement, le plus souvent d’une robe de satin gris, comme si elle portait le deuil. Napoléon veut l’ignorer : elle s’en plaint à Savary, à Duroc, à Corvisart. Pas d’écho. En février 1811 cependant, quelques semaines après la naissance du roi de Rome, il viendra la voir à deux reprises, mais ne s’intéresse guère qu’à Alexandre. Elle a repris ses distances, l’appelle Votre Majesté. Il proteste et tente de la prendre dans ses bras : elle le repousse doucement. Il n’insiste pas. Tout est bien fini. Elle souhaite néanmoins maintenir le contact, ne serait-ce que pour son fils et pour la Pologne. Et sans doute dans cet espoir, elle va louer à Boulogne, le 15 avril, une maison de campagne proche du palais de Saint-Cloud. Cette maison subsiste, 7 rue de Montmorency. Elle est aujourd’hui affectée à une école municipale pour enfants attardés. Aucune trace de décoration intérieure, si ce n’est une charmante cheminée d’époque. Mais les murs sont intacts et cette demeure oubliée, dont le grand jardin est envahi de baraquements scolaires, a conservé l’apparence bourgeoise qu’elle devait avoir au début du siècle dernier. Elle faillit disparaître en 1964, sa démolition ayant été décidée. Sur l’intervention du comte Roger Walewski et de Paul Fleuriot de Langle, M. Malraux l’a fait classer à l’Inventaire des demeures historiques. Elle est sauvée. Il reste à espérer qu’elle puisse être transformée un jour en musée.
 
Rien ne prouve que Napoléon vint voir Marie dans cette maison. Le seul fait de sa proximité de Saint-Cloud où il résida si souvent en 1811 est une coïncidence troublante, sans plus. Le 5 mai 1812 apparaît comme un jour faste dans cette grisaille. Elle a formulé une demande d’audience et il la reçoit aux Tuileries. Comme jadis la conversation prend vite un tour politique. Napoléon pense tout haut, familièrement. Elle l’interroge sur la possibilité d’une guerre avec la Russie que l’opinion croit imminente. Il s’en défend. Au cas où elle éclaterait, accorderait-il l’indépendance à la Pologne ? Il élude. Peut-elle le servir là-bas ? Oui, en aidant Poniatowski à constituer une armée forte… Il a tiré de son bureau un parchemin roulé et le lui tend. Par décret impérial Alexandre Walewski est doté de 69 fermes et parcelles appartenant à la Couronne de France dans le royaume de Naples. Jusqu’à sa majorité elle en percevra le montant s’élevant à 170 000 francs par an. Ensuite son fils lui versera une pension viagère de 50 000 francs. Si l’on multiplie ces sommes par quatre pour les évaluer en francs actuels, c’est une fortune considérable dont il comble la mère et l’enfant, sans doute pour libérer sa conscience. Marie le précède en Pologne. L’ambassadeur de France, Mgr de Pradt, la traite « en fac-similé d’Impératrice », dit la comtesse Potoçka qui lui trouve « un aplomb modeste », acquis pendant son séjour en France. Mais les honneurs dont on l’entoure, le pas qu’on lui donne sur les autres femmes, ne sont pas de son goût. Elle se hâte vers Vilna d’où Napoléon s’apprête à envahir la Russie. Une dernière fois elle le presse de proclamer l’indépendance de la Pologne dès qu’il aura vaincu ; pas plus que jadis, elle ne parvient à lui arracher de promesse. C’est tout juste si elle obtient qu’il reçoive la délégation de la Diète polonaise qu’elle a accompagnée. Tant que Napoléon triomphe en Russie, elle demeure à Varsovie où l’espoir est à son comble. Mais dès la nouvelle de l’incendie de Moscou elle se retire à Walewice. Des échos assourdis de la retraite parviennent et sèment la panique dans le pays. Le 10 décembre, l’ambassade de France lui fait savoir que l’Empereur est secrètement arrivé à Varsovie et qu’elle se tienne prête à le rencontrer. Quelques heures plus tard, second message : il arrive. En hâte elle fait improviser un souper, meubler la plus belle chambre du château avec ce qu’elle a de plus précieux. Et soudain dans la nuit les clochettes d’un traîneau. Napoléon, vieilli, épaissi, accablé, gravit lourdement le perron seul avec Duroc. Il embrasse tendrement son fils, fait le tour du château et se met à table. Morne souper. Il semble chercher à s’étourdir, lève des armées fantômes, échafaude mille projets… Duroc congédié, Marie le conduit à sa chambre. Il s’étend tout habillé, elle s’assied près de lui et il s’endort, la main dans la sienne. Elle demeure immobile, de longues heures, à le contempler. Avant l’aube, Duroc vient le réveiller. Rapides adieux, Napoléon engage Marie à ne pas s’exposer aux exactions des Cosaques, à regagner la France au plus vite.

Le temps des revers.

Le temps des revers est venu, le déclin de l’Empire se précipite. Marie ne manquera pas les rares occasions dont l’Empereur dispose pour lui manifester sa sollicitude. Certes il n’est pas question de rencontres clandestines : les derniers entretiens ont lieu au grand jour, dans l’apparat des palais impériaux, entre deux audiences. De ce fait ils n’ont pas échappé aux mémorialistes qui rendent unanimement hommage à sa fidélité dans le malheur. En novembre 1813, entre la désastreuse campagne d’Allemagne et celle de France, Marie est reçue aux Tuileries. Un témoin imprévu s’est glissé entre eux : le roi de Rome, alors âgé de deux ans et demi, à peine dix mois de moins que son propre fils. La présence de cet adorable enfant turbulent, son médaillon par Isabey que Napoléon lui remet maladroitement, lui arrachent des larmes… Cinq mois plus tard, après la première abdication, elle accourt à Fontainebleau, rencontre Caulaincourt et le prie de l’annoncer. Une partie de la nuit elle attend dans un salon du palais déserté qu’on veuille bien l’introduire. En vain. Elle a été oubliée. Cinq mois encore, l’Empereur est à l’île d’Elbe. Elle sollicite la permission de venir le saluer avec son fils qu’elle emmène à Naples pour tenter de récupérer ses biens confisqués par Murat. Le Ier septembre elle débarque de nuit à Porto Ferrajo. Bertrand est venu l’accueillir et la conduit discrètement dans la montagne, à l’ermitage de la Madone où Napoléon goûte les premières vacances de sa vie, dans un site enchanteur. Il descend à sa rencontre, lui cède la cellule de moine qu’il habite et feint de se retirer sous la tente qui a été dressée près de là. C’est du moins ce qu’insinue le mameluck Ali. Elle va passer deux jours, romantiques à souhait, dans ce paradis perdu. Elle s’attarderait volontiers, mais Napoléon craint que Marie-Louise, dont il ignore l’inconduite, ne tire prétexte de cette escapade pour se dérober. Une fois de plus Marie sera donc sacrifiée. A l’heure du départ, ayant appris par le trésorier Peyrusse les difficultés financières de l’Empereur, elle veut lui restituer un beau collier de perles qu’il lui offrit jadis. Bien sûr, il ne l’accepte pas et la congédie avec émotion. Sous les rafales de pluie, dans la nuit noire, Marie traverse l’île et s’embarque en pleine tempête. Leurs ultimes rencontres auront pour cadre l’Elysée, avant et après Waterloo, puis Malmaison la veille du départ à Sainte-Hélène. Chaque fois elle est venue avec le petit Alexandre, le seul lien qui l’unisse encore au grand vaincu. Napoléon n’est pas sans savoir en effet qu’elle a décidé de refaire sa vie, mais il serait mal fondé à le lui reprocher. Nul doute que leur dernier adieu à Malmaison se soit situé dans un climat de mutuelle affection et d’infinie tristesse, dépouillé de reproches autant que d’illusions.

Un jeune colonel.

Il faut revenir en arrière dans le passé de Marie pour la laver de la trahison dont certains l’accusent de s’être rendue coupable envers Napoléon.

A Varsovie, en janvier 1807, elle a rencontré, parmi les brillants officiers français qui papillonnaient autour d’elle, un jeune colonel de dragons, Philippe d’Ornano, superbe cavalier, petit-cousin de l’Empereur, et qui compte par surcroît deux maréchaux de France parmi ses ancêtres. Pendant cinq ans elle ne l’a pas revu. Entre temps il a guerroyé en Espagne et au Portugal où sa bravoure lui vaut d’être nommé général de brigade sur le champ de bataille de Fuentes de Onoro ; il fait ensuite la campagne de Russie et se couvre de gloire à la Moskowa. A vingt-huit ans il est général de division, en passe de prendre la relève des grands cavaliers de l’Empire tués à l’ennemi. C’est alors que se produit dans sa vie un événement extraordinaire : le 18 novembre 1812 à la bataille de Krasnoë, il est renversé par un boulet et tenu pour mort. Son aide de camp, M. de Laberge, l’ensevelit sommairement dans la neige puis, pris de remords, le déterre, le charge en croupe et ramène au quartier général ce qu’il croît être un cadavre. Ornano ouvre alors les yeux et se lève. Cinquante ans plus tard, ce ressuscité qui a la vie dure sera fait maréchal de France par Napoléon III. En attendant, quelques jours après sa fausse mort, il est grièvement blessé et évacué en France. Tel est le héros que Teodor Laczynski amène dîner chez sa soeur à la Noël 1812. Il lui fait une cour assidue, l’emmène au spectacle, l’entraîne dans le tourbillon du monde. Un jour il la demande en mariage. Elle refuse, prenant prétexte qu’elle n’est pas libre car Anastase Walewski vit encore et que pour rien au monde elle ne romprait les liens religieux du mariage. Ornano repart à la tête des dragons de la Garde pendant la campagne d’Allemagne. Ils s’écrivent et deux extraits de leur correspondance prouvent, s’il en était besoin, la pureté de leurs relations. Le 2 mai 1813 il lui écrit :« Ma profonde gratitude ne vous est pas seulement due pour m’avoir reçu avec tant de grâce charmante, pour m’avoir consacré votre temps : le sentiment que vous m’inspirez me fait votre obligé plus encore. Ne le partageriez-vous jamais qu’il m’aurait donné des heures d’une ineffable douceur, auxquelles il semble interdit de demander davantage… J’attendrai… ».

Elle lui répond le 20 juin :

« … J’ai aussi le meilleur souvenir de ces semaines. Elles scellent notre amitié. A elles je dois votre bonne lettre et le plaisir que me donne celle que je vous écris ». Dans les derniers jours de 1813 il rentre d’Allemagne et ne fera pas la campagne de France, car il commande les réserves de la Garde chargées de la défense de Paris. Il peut ainsi rencontrer Marie chaque jour et son influence s’affirme. C’est lui qui la décide à se rendre acquéreur d’un hôtel particulier 48, rue de la Victoire, qui jouxte celui où Napoléon connut Joséphine et qu’elle habitera désormais. C’est lui qui la ramènera de Fontainebleau après sa tentative infructueuse auprès de l’Empereur. A la première Restauration, Ornano s’est rallié aux Bourbons, ce qui n’a guère plu à Marie. Leurs occupations les éloignent d’ailleurs l’un de l’autre : il a pris un commandement à Tours, elle est à l’île d’Elbe et à Naples. Mais à son retour il insiste à nouveau pour l’épouser et cette fois elle ne peut plus opposer l’existence de son mari puisqu’il vient de mourir presque octogénaire. D’autant plus qu’elle conserve un assez amer souvenir de sa réception écourtée à l’île d’Elbe. Ils se fiancent donc en février 1815. Avant de s’engager elle a tenu loyalement à lui communiquer ses notes intimes afin qu’il ne puisse ignorer la ferveur de sa passion déçue. Cette franchise ne fait que la grandir à ses yeux, il est si décidé à l’épouser qu’il demande à cet effet un congé d’un mois au ministre de la Guerre. Sur ces entrefaites Napoléon débarque à Golfe-Juan et le projet est ajourné. Mais son retour à Paris ne le modifie pas. Nous avons vu Marie à l’Elysée, à Malmaison, toujours accompagnée de son fils pour éviter les colloques singuliers. Seule l’imminence d’une nouvelle guerre les fait reculer. Or, la veille de la campagne de Belgique, Ornano se bat en duel avec un certain général Bonet qui l’a provoqué. Marie tente en vain de l’en empêcher. Il reçoit une balle en pleine poitrine, ce qui ne lui permettra pas de charger à Waterloo, où il eût peut-être tenu un rôle glorieux.

La seconde Restauration le prive de toute activité. Il est même emprisonné à l’Abbaye pour propos séditieux. À peine libéré, il s’exile à Londres. Elle-même connaît de graves soucis financiers, les rentes de son fils étant naturellement suspendues. Mais elle hésite encore à se marier, bien qu’un avenir heureux lui soit enfin ouvert. Scrupuleuse et désintéressée, elle craint de nuire par son passé à la carrière de son beau général qui rentrera plus facilement en grâce si sa présence ne le compromet pas. Ornano a enfin raison de ces réticences : le 7 septembre 1816, il l’épouse à la collégiale Saint-Michel-et-Gudule de Bruxelles.

La nouvelle de leur mariage parvint à Sainte-Hélène le 18 janvier 1817. Ce jour-là Gourgaud note dans son journal :« Mme de Montholon apporte les gazettes venues de France. La comtesse Walewska épouse M. d’Ornano. Sa Majesté l’approuve : « Elle est riche et doit avoir mis de côté ; ensuite j’ai beaucoup donné pour ses deux enfants ». Je réponds : « Votre Majesté a longtemps payé à Mme de Walewska dix mille francs de pension par mois ». A ces mots l’Empereur rougit : « Comment savez-vous cela ? Il n’y avait que de Duroc que cela fût connu ». On eût souhaité d’autres commentaires. Peut-être ce cynisme masquait-il une secrète amertume. Qu’importe ! Les Ornano vivent heureux à Liège, où ils se sont établis sur un grand pied. Neuf mois après leur mariage elle met au monde un troisième fils, Rodolphe-Auguste, né le 9 juin 1817. Elle ne se relèvera pas. Une fièvre puerpérale compliquée de néphrite la consume lentement. C’est sans doute au cours de ces mois d’inaction, où elle sentait sa fin approcher qu’elle inspira à une main inconnue les Mémoires où est puisé le peu que nous connaissons de sa vie. Elle formula le désir de mourir en terre française, d’y laisser son coeur et de reposer en Pologne. Ce triple voeu sera exaucé. Elle expira le 11 décembre en son hôtel rue de la Victoire, son coeur fut déposé au Père-Lachaise, dans le caveau d’Ornano, et bien plus tard on transféra son corps au cimetière de Kiernozia.

Le chagrin du général d’Ornano fut immense. Il se mesure au fait que cet homme jeune, riche, comblé d’honneurs, qui allait lui survivre quarante-six ans, ne se remaria pas. En revanche on est surpris de constater que la mort de Marie n’a soulevé aucun écho parmi les mémorialistes de Sainte-Hélène. En 1818 ils étaient encore trois, à noter au jour le jour la moindre réaction de l’Empereur : Bertrand, Marchand, O’Meara. Un tel silence ne peut s’expliquer que par l’absence des journaux relatant son décès. On sait en effet que les collections parvenaient souvent à Longwood dépareillées et incomplètes. Il est certain que Napoléon l’ignora jusqu’à sa propre fin. La preuve en est apportée par une phrase de la conversation du 22 avril 1821 avec Bertrand : passant en revue ses legs de conscience et se préoccupant de l’avenir d’Alexandre Walewski il a ce mot révélateur : « Comme Madame Walewska a un autre fils et qu’elle voudra probablement l’avantager… ». Mais, bien que la croyant toujours en vie, il ne formule aucun vœu pour elle. Ainsi mourut dans le plein éclat de sa beauté la seule femme valable que Napoléon ait aimée, à sa manière, inconstante, égoïste et prodigue. Marie, elle, l’aima à la sienne, qui était toute d’abnégation, de désintéressement et de fidélité. Elle attendit longtemps un bonheur qu’elle était pleinement libre de saisir, après six ans d’abandon et de solitude. Et ce bonheur allait lui coûter la vie presque aussitôt.

Leur histoire fait penser à ce mot de Sainte-Beuve :

« On peut juger un homme public, mort ou vivant, avec quelque rudesse ; mais il me semble qu’une femme même morte, quand elle est restée femme par les qualités essentielles, est un peu notre contemporaine, toujours. »

Dr. Guy GODLEWSKI (1913-1983)

Cet article fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien n°358, d’avril 1988. Il a été rédigé en 1967.

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 2 avril, 2019 )

Retour sur le baron Fain. La campagne de 1814 vue à travers sa correspondance personnelle.


Retour sur le baron Fain. La campagne de 1814 vue à travers sa correspondance personnelle. dans TEMOIGNAGES fain 

Le mercredi 20 avril 1814, à 11h30, dans la cour du Cheval Blanc du château de Fontainebleau, le baron Fain assiste à la scène mémorable des Adieux. On peut le voir sur le célèbre tableau d’Horace Vernet ; il est juste derrière Maret et porte des lunettes. 

Figure incontournable de l’entourage de l’Empereur, le baron Fain (1778-1837) est bien connu des amateurs d’histoire napoléonienne. Celui qui fut secrétaire-archiviste du cabinet de Napoléon de 1806 à 1813 (nommé secrétaire particulier de l’Empereur cette même année) est l’auteur de nombreux ouvrages. Il a laissé, hormis une série de « Manuscrit », tels ceux « de l’an III (1794-1795) », « de 1812 » , « de 1813 », « de 1814 » et qui forment une bonne fresque sur l’histoire du règne de Napoléon, des « Mémoires » qui furent publiés la première fois chez Plon, en 1908 (en un volume) et qui ont été réédités à mon initiative aux éditions Arléa en 2001. Ces derniers relatent parfaitement les méthodes de travail de Napoléon, les journées du souverain, ainsi que ses déplacements dans le vaste Empire qu’il avait créé. Homme de valeur, personnage attachant, Fain fait partie du cercle des témoins de qualité, de ceux qui ont côtoyé Napoléon au quotidien. Il rejoint ainsi Marchand, Ali, Maret et Peyrusse (dont les  »Mémoires » ont connu une nouvelle édition complétée en 2009) et qui ont laissé des témoignages passionnants (excepté pour Maret dont le manuscrit original aurait été détruit dans sa très grande majorité). Les lettres qui suivent sont parues pour la première fois en 1961 dans les pages de la « Revue de l’Institut Napoléon ». Adressées à sa femme et empreintes d’une certaine inquiétude, elles couvrent plusieurs campagnes de l’Empereur. Voici celles concernant la campagne de 1814. Il est à noter qu’elles ne figurent ni dans son « Manuscrit de 1814 », ni dans ses « Mémoires ».

C.B.

 ————

CAMPAGNE DE FRANCE. 

 Mézières, entre Saint-Dizier et Brienne, ce 30 janvier 1814. 

…Nous sommes en grandes affaires et je te recommande de n’avoir pas d’inquiétudes.

Brienne, 1er février 1814.

Nous sommes à Brienne. C’est un beau château, mais on se bat dans la plaine qu’il domine ; toutes les avenues du parc sont jonchées de morts. Jamais la guerre ne m’a pas paru si triste que dans ce moment où nos pauvres campagnes en font tous les frais.

Troyes, le 6 février 1814. 

Je vois, ma chère amie, qu’il y a beaucoup d’inquiétude, à Paris. Je t’engage à avoir de la tête pour toi et tes enfants. S’il arrivait quelques bagarres, je désire que tu quittes ton logement sous prétexte de te retirer à la campagne et que tu te réfugies dans un petit logement loué sous le nom de Rose. Dans cette retraite tu attendrais les événements et tu  les laisserai passer.

Il n’y a pas de mal que tes idées soient fixées d’avance à cet égard. La fatigue des nuits est grande…

Nogent, 9 février 1814. 

Je vois avec bien de la peine que tu t’inquiètes trop, il faut en rabattre beaucoup de ce que l’on dit et, je te le répète, il y a encore beaucoup d’espérance.

Champaubert, 10 février 1814 

Nous venons de tomber que les derrières de l’ennemi qui s’avançait vers Paris et j’espère que nous lui avons fait perdre l’envie d’aller plus loin.

De la ferme de la Haute Épine dans la plaine de Montmirail, 12 février 1814. 

Nous faisons de notre mieux pour délivrer Paris et la fortune vient de sourire avec assez de grâce à nos efforts. Si l’Impératrice venait à quitter les Tuileries, ce qui est probable moins que jamais, je voudrais que tu fisses retirer de ma chambre les effets que j’y ai laissés…

Montmirail, 15 février 1814. 

Tandis que nous arrêtons ceux-ci qui descendaient la Marne, d’autres s’avancent sur nous en descendant la Seine. Nous y courons et si nous sommes aussi heureux dans cette seconde crise que dans l’autre, Paris sera sauvé. Je te recommande toujours de ne t’effrayer de rien ; n’aies pas d’inquiétudes pour moi, ne t’occupe que de toi et des tiens et cela sans aucune agitation et sans précaution exagérée.

Nangis, le 18 février 1814. 

Nous nous éloignons de Paris et le danger s’éloigne en même temps que nous. Les affaires s’améliorent et nous pouvons plus que jamais nos livrer à l’espérance. Tes enfants ont-ils vu défiler les prisonniers ? Nous allons vous envoyer une bonne mascarade pour vos Jours gras.

Nogent, 20 février 1814. 

La poursuite de l’ennemi nous met dans le cas de repasser à Nogent ; j’ai vu à Montereau un de tes parents de Provins, M. Billy. Il venait avec une députation de sa ville pour donner des nouvelles à l’Empereur : le général en chef des russes (Wittgenstein) avait logé chez lui.  Il m’a paru être un très bon homme.  Les cosaques ont été à Pithiviers. As-tu des nouvelles du sous-préfet ? Ils ont été aussi à Melun, c’était bien près d’Essonnes et de La Fontaine.

Troyes, ce 24 février 1814. 

Nos affaires vont de mieux en mieux et tu as bien raison de te tranquilliser. Dans cette ville, ce n’est qu’un cri contre l’ennemi.

La Ferté-sous-Jouarre, le 2 mars 1814. 

Nous ne sommes pas restés longtemps à Troyes ; il a fallu courir encore après des morts qui ressuscitent et nous venons de traverser de nouveau toute la Brie. J’ai heureusement perdu l’habitude de me déshabiller et quand je m’éveille je n’ai pas de toilette à faire.

Fismes, entre Béhaine et Soissons, 5 mars 1814. 

Prie Bary [commis-archiviste du cabinet de l’Empereur] de porter deux mille francs chez M. le comte de Santa-Fé [sic], c’est une commission de la cassette qui me couvrira de cette avance. Nous sommes toujours par vaux et par monts. D’Albe nous quitte, il a la direction du Dépôt de la Guerre, c’est une belle retraite.

Brai en Laonnais, 8 mars 1814. 

Tu ne sais ce que c’est que le Laonnais : c’est le petit pays qui est entre Laon et Soissons ; nous courons comme des Basques après les autrichiens, après les Prussiens, après les Russes, et nous tombons tant tôt sur les uns, tantôt sur les autres, mais la partie est si forte qu’une surprise est toujours à craindre pour Paris tant que cela ne sera pas fini.Si les Parisiens peuvent faire tête un moment, ce mal passager pourra nous produire de grands avantages, car alors nous aurons le loisir de tailler les croupières de l’ennemi et pas un de ces messieurs ne reverrait le Rhin. Quoi qu’il en soit, ce sont des circonstances bien rudes pour les femmes et pour les enfants. Je ne puis que te répéter toujours la même chose : si l’embarras survient, conserve ton sang-froid, cache-toi dans une cachette que tu te seras préparée d’avance, mets-toi au lit et fais comme si tu étais bien malade.  Quant à La Fontaine [la propriété familiale], ne t’en occupe pas. Lorsque tout sera fini, nous serons encore bien heureux si les quatre murs nous restent avec quelques vieux arbres.

Chavigny, 8 mars 1814. 

Nous logeons de trous en trous, et le plus souvent je préfère ma voiture.  Je t’ai écris ce matin par la route de Rheims [Reims], celle-ci t’arrivera peut-être plutôt [sic] par la route de Soissons.

Rheims  [Reims], 14 mars 1814. 

Ta confiance, ton bon sens, la résolution qu’il y a dans ta manière de voir font le plus grand plaisir. Je pense comme toi qu’il n’est rien qu’on ne puisse éviter en se retirant à propos dans un coin. Si nous étions dans d’autres temps, j’enverrai du pain d’épices à nos écoliers.

Rheims, [Reims] 17 mars 1814. 

Nous avons eu de bons lits à Rheims [Reims], je me suis déshabillé et véritablement couché. Rheims [Reims] est une seconde [capitale ?].

Épernay, 17 mars 1814. 

Je t’ai écrit ce matin, je t’écris encore ce soir parce qu’il est probable que nous allons être plusieurs jours sans communiquer. Ne sois pas inquiète : j’espère que nous allons faire de la bonne besogne.

Fontainebleau, 4 avril 1814. 

J’ai grand besoin d’avoir de tes nouvelles et surtout de notre pauvre petite fille [Adèle, née le 9 décembre 1812]. Fais remettre ta réponse chez le duc de Vicence [Caulaincourt] qui me la fera porter.

Fontainebleau, 6 avril 1814. 

J’ai profité pour t’écrire du premier voyage que le duc de Vicence ait fait à Paris. Bary n’a pas mis une grande adresse à me procurer ta réponse. Je t’écris de nouveau par le duc de Vicence, donne-moi le plus tôt que tu pourras des nouvelles de notre petite fille dont je suis bien inquiet.

Fontainebleau, 10 avril 1814. 

Enfin, j’ai une lettre de toi cette nuit. J’apprends que tu es retirée dans un coin de la montagne Sainte-Geneviève [actuel 5ème arrondissement de Paris]. Vous vous portez tous bien ; c’est l’essentiel, mais je suis fort inquiet de La Fontaine et de notre petite fille. J’y ai envoyé il y a trois jours ce polisson d’Antoine et il n’est pas encore revenu, je crains qu’il n’ait encore une fois déserté.Le jour que l’Empereur quittera Fontainebleau, j’en partirai pour revenir à Paris. Il trouve bon que je ne le suive pas. Du reste, si l’on me retire de mes emplois, je trouverais cela tout simple. Quoiqu’il arrive, j’espère que tu m’aideras à n’être pas malheureux.

Fontainebleau, 14 avril 1814. 

Ton frère envoie son domestique à Paris, et j’en profite pour te dire que j’espère bientôt te joindre. Ces derniers moments de Fontainebleau sont les plus pénibles de ma vie et j’ai besoin de me retrouver auprès de toi et de nos enfants. Du reste ma santé tient bon.

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 12 novembre, 2018 )

La liquidation d’une légende: la survivance de Ney en Amérique…


ney1815

Cet article, est paru dans la «  Revue de l’Institut Napoléon » n°125, en 1972. 

 ——————————

Le 29 septembre 1946, dans un petit village de Caroline du Nord, il y eut une cérémonie religieuse et militaire en l’honneur d’un Maréchal de France. Sur un certain tombeau on déposa des couronnes, on étendit des drapeaux, il y eut un défilé militaire. Sur ce tombeau on lit (je traduis) : 

Ci-gît PETER STEWART NEY

Soldat de la Révolution Française et de Napoléon Bonaparte

Mort le 15 novembre 1846, âgé de 77 ans.

Pour beaucoup d’habitants du pays, comme pour ceux de certaines autres régions, le Maréchal aurait échappé à l’exécution pour finir ses jours dans la Caroline du Nord.  Aucun historien sérieux n’a traité ce sujet en anglais, et ceux qui croient à notre légende n’ont jamais vu de documents sur ce point et ne savent que des histoires plus ou moins authentiques et mal traduites. Sans aucun doute, le maréchal Ney, au moment de son arrestation, était déjà sur le chemin de l’Amérique. Evidemment il avait des passeports pour Lausanne en Suisse et aussi un laissez-passer pour Toulon. Mais son passeport de date la plus récente,établi au nom de ses domestiques, était pour La Nouvelle-Orléans, par Bordeaux.  Si on étudie l’itinéraire du Maréchal entre son départ de Paris, le 6 juillet 1815, et son arrestation le 3 août, on voit bien qu’il ne se dirigeait pas surla Suisse. Il se cachait dans le Massif Central pour prendre son passeport pour l’Amérique qui a probablement été envoyé par sa femme, et peut-être aussi des lettres.

Puis il a essayé plusieurs fois de s’échapper du côté de Bordeaux, mais il était entouré dans un réseau de dénonciateurs et l’on a fini par le prendre dans un château dans le département du Lot, à quelques kilomètres d’Aurillac. Peter Stewart Ney a vécu dans les Carolines du Nord et du Sud entre 1819 et 1846. C’était un maître d’école qui a joui d’une grande réputation, à en juger d’après les témoignages de plusieurs de ses anciens élèves.

Malheureusement les documents- sauf un daté de 1827- n’ont paru qu’après la mort de Peter Ney en 1846.

Malgré le manque de documents, il sûr que des bruits coururent pendant la vie de Peter Ney. Quelques mois après sa mort, il y eut plusieurs lettres publiées à ce sujet dans le « Southern Litterary Messenger ». Pendant la dernière moitié du XIX°siècle, d’anciens élèves de Peter Ney ont insisté sur le fait qu’ils avaient, dans leur jeunesse, profité de l’enseignement d’un Maréchal de France. Un pasteur du pays, un certain Weston, et un docteur en médecine du nom de Smoot, ont ramassé et publié des centaines de pages de témoignages de ces élèves, de leurs enfants et de leurs familles. Certains ont dit que le maître d’école, désormais devenu fameux, leur avait affirmé en classe qu’il avait été maréchal. Les uns prétendaient qu’il le disait quand il était sobre ; d’autres, au contraire, quand il était ivre. Ces derniers ont expliqué qu’étant ivre, Ney avait l’habitude d’agir comme un général sur le champ de bataille, donnant des ordres, et surtout demandant à monter à cheval.  Lorsqu’il était dans le monde, il voulait faire croire qu’il connaissait la haute société de l’époque impériale. Il obtint un jour un gros succès en disant à une dame : « Ne me regardez pas ainsi, car c’est la façon dont Mme de Staël me regardait. » Il parlait des deux Impératrices en donnant tort à Napoléon d’avoir répudié Joséphine. Chaque fois que venaient de France de grandes nouvelles : celle de la mort de l’Empereur, celle de la mort du duc de Reichstadt, celle de l’accession au trône de Louis-Philippe, il noyait avec ostentation son désespoir dans l’alcool et souffrait ensuite, comme on peut aisément l’imaginer, de dépressions nerveuses.

Tout cela a beaucoup impressionné ses amis, et les années passant, ils ont vu de pus en plus une ressemblance entre le vieux maître d’école et le Maréchal, sans aucune documentation, sans même connaître le caractère du Maréchal.

D’après la légende, le duc de Wellington aurait sauvé Ney en ordonnant une fausse exécution. Nous savons aujourd’hui que pour éviter les incidents, le Gouvernement français avait choisi pour l’exécution un terrain, près du Luxembourg, où le Maréchal était prisonnier.  Quant à l’enterrement, la police avait exigé qu’il ait lieu avant l’aube. Toutes ces précautions ont été considérées par les amis de Peter Ney comme le témoignage d’une fausse exécution et la preuve que le cercueil a dû être vide.  Si le maréchal n’avait pas été tué, il est invraisemblable que la foule qui arrivait d tous côtés n’en eût pas eu connaissance. Un officier hollandais, au service de la Russie, après avoir assisté au procès, s’est habillé en grand uniforme, a attendu toute la nuit près du Palais du Luxembourg, et enfin a suivi les troupes au lieu d’exécution.  Les observateurs de la Police ont parlé de « plus de cinq cents Anglais qui sont venus pour voir le corps ». Un autre observateur, dans un rapport, déclare que des Pairs de France, des généraux, des officiers étrangers et des attachés des légations étaient venus voir si c’était bien le maréchal Ney qu’on avait fusillé.En somme, il n’y a aucun document ni témoignage contemporain qui permette le moindre  doute sur la mort de Ney.  Les soi-disant témoignages ne sont basés sur rien de précis et ont sûrement été inventés par des gens qui n’ont pas lu les documents contemporains, qui ne connaissent pas la France de 1815 et ne savent peut-être pas bien la langue française d’aujourd’hui. En général les amis de Peter Ney étaient des amis bien intentionnés mais mal renseignés. On a de Peter Ney plusieurs œuvres. Il a publié beaucoup de vers dans les journaux du pays, dont  plusieurs ont été copiés par le pasteur Weston. On n’a qu’à lire quelques-uns de ces vers convaincu que l’auteur avait une formation entièrement anglaise, une éducation classique genre XVII° siècle. Beaucoup de ces vers ont pour sujet ls guerres de Napoléon, mais la langue et les images poétiques que l’on y trouve n’ont rien de français. Un officier français qui n’aurait pas eu de culture anglaise classique n’aurait jamais pu écrire ces vers, surtout les quelques lignes sur la mort du poète anglais, Sir Philip Sydney. Beaucoup de gens ont dit que Peter Ney parlait parfaitement bien le français. Pourtant, aucune de ces personnes ne parlait cette langue, et nous savons que Peter Ney s’est beaucoup fâché quand un de ses élèves lui demanda de lui enseigner un peu de français. Dans tous les écrits que nous avons de lui, il n’y a pas une seule lettre en français, rien que de petites phrases et surtout des maximes- comme « Le sage parle à demi-mot ».  Peter Ney possédait plusieurs livres sur Napoléon et son temps, et il avait l’habitude d’écrire là-dedans des commentaires.

Dans ces inscriptions on trouve énormément d’erreurs, surtout de genre et d’accent, des erreurs qu’un français n’aurait jamais pu faire.  Un autre respect de l’affaire, qui affaiblit beaucoup la légende, c’est la conduite de Peter Ney à l’égard des amis et des parents que le Maréchal avait eu aux Etats-Unis. Pourquoi aurait-il évité le groupe des Bonapartistes de Philadelphie, y compris le frère de Napoléon qui s’y trouvait à ce moment-là ? Pourquoi n’aurait-il pas vu l’oncle de sa femme, Edmond-Charles Genet, qui a joué aux Etats-Unis un certain rôle politique ?

Pourquoi ne serait-il pas allé à La Nouvelle-Orléans dans la famille de Pontalba, où l’on était tout prêt à le recevoir ? 

La vérité semble être- et je suis d’accord avec un certain Wiseman qui, déjà en 1885, avait écrit au bibliothécaire en chef de l’Université du Wisconsin, que Ney « était un Ecossais et un grand admirateur de Napoléon, qu’il avait peut-être même été dans l’armée impériale et que, beaucoup plus tard, se trouvant pris pour le maréchal Ney, il avait accepté de jouer ce rôle qui flattait sa vanité ».  Pendant toute sa vie, il aurait donné l’impression d’être un méconnu et il a dû vivre dans la peur d’être démasqué.  Si le maréchal Ney avait voulu passer inaperçu en Amérique, il aurait plutôt choisi le nom de Dupont ou de Durand. 

Dorothy MACKAY-QUYNN 

Docteur de l’Université de Paris. 

 

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 14 septembre, 2018 )

L’île d’Aix, dernière étape de l’Empereur en France (II et fin)…

 Steuben 1810.« 14 juillet 1815,

Toutes les dispositions sont prises pour quitter l’île d’Aix le plus tôt possible et se rendre à l’Angleterre. Napoléon écrit au régent d’Angleterre son billet légendaire que tout le monde connaît : « Altesse royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des grandes puissances de l’Europe, j’ai terminé ma carrière politique et je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer britannique. Je me mets sous la protection de ses lois que je réclame de Votre Altesse Royale comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis. »

On ne saurait assez déplorer, ajoute Lamartine, pour la majesté et la moralité de l’histoire que l’Angleterre n’ait pas répondu par un magnanime asile à la lettre de Napoléon, cette lettre d’une majesté calme et triste, dit-il, et dans laquelle on retrouve, avecl’accent de Marius à Minturne, l’intonation d’une grande âme aux prises avec les extrémités du sort. Napoléon, toujours maître de lui, restant partout et quand même cet incomparable acteur auquel le pape jetait un jour son apostrophe de souveraine ironie, lut sa lettre à Gourgaud, pour juger de l’effet qu’elle pourrait produire et lui demanda son avis. Il jugea l’effet satisfaisant et ajouta qu’il avait fait choix de lui pour porter ce billet à destination. C’était une mission de confiance et d’honneur. Il dicta ensuite à Gourgaud la lettre que Bertrand devait écrire au commandant anglais. Il appelle Bertrand et lui fait recopier cette missive sous ses yeux. L’Empereur avise le capitaine Maitland que le lendemain, à la marée de 4 ou 5 heures du matin, il se rendra à son bord avec sa suite. Il le prévient en même temps de la mission de Gourgaud auprès du régent. Cette lettre était accompagnée d’instructions dans lesquelles Napoléon répétait qu’il désirait avant tout obtenir des passeports pour les États-Unis, qu’un séjour dans la grande république américaine était ce qui le tentait davantage, mais qu’à défaut des États- Unis, l’Angleterre était le pays de son choix, « qu’il s’y rendrait volontiers comme simple particulier, pour y jouir de la protection des lois du pays ». Ce pli doit être porté au vaisseau anglais par le comte de Las Cases, chargé d’aviser aux derniers préparatifs matériels, car l’Empereur entend être reçu comme l’Empereur. Gourgaud, avant de partir, est désigné pour prévenir les capitaines Poné et Philibert de la décision prise et il leur remet à chacun, de la part de Napoléon, une paire de pistolets. Les deux capitaines expriment leur regret de cette décision. « Ah ! vous ne savez pas où vous allez ! Vous ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l’Empereur d’un tel projet . » Ils font demander à Napoléon de réfléchir encore et l’avertissent que ce parti lui serait funeste entre tous.

Mais il est trop tard ; et le capitaine Philibert, en sa qualité de commandant de la division de la rade, doit prendre les mesures nécessaires. Il avertit de suite M. Jourdan, lieutenant de vaisseau, commandant le brick l’Épervier : « Monsieur le commandant, d’après la demande de M. le lieutenant général Becker et conformément aux ordres et instructions de S. Ex. le ministre de la marine et de M. le préfet maritime que je vous ai transmis, vous voudrez bien vous tenir prêt à recevoir à votre bord à 2 heures, cette nuit, l’empereur Napoléon avec les personnes de sa suite, pour le conduire à bord de la croisière anglaise, en rade des Basques. Il n’est point nécessaire, Monsieur le commandant, de vous rappeler les égards qui sont dus à cet illustre personnage1.» Gourgaud et Las Cases s’embarquent le 14 juillet, l’un pour avertir le commandant anglais de la mission confiée auprès du régent d’Angleterre et lui demander les moyens de l’accomplir le plus tôt possible, l’autre pour remettre au capitaine Maitland la  lettre du général Bertrand. Ils sont reçus à bord du Bellérophon. Le soir, à la nuit tombante, Gourgaud est conduit à bord du Slaney qui reçoit l’ordre de faire voile immédiatement vers l’Angleterre. Gourgaud pouvait supposer que sa mission lui serait facilitée, ou tout au moins qu’il lui serait donné de l’accomplir. Les événements devaient démentir cette espérance. Dans la soirée du 14, Napoléon fait embarquer sur l’Épervier ses bagages et sa suite. Lui-même prend ses dispositions de départ.

15 juillet 1815.

Napoléon s’habilla à 3 heures du matin, au lever du jour. Il était vêtu du costume légendaire : petit chapeau, uniforme vert de colonel des chasseurs à cheval de la garde, épée au côté, culotte courte et bas de soie. Les officiers anglais  qui l’approchèrent pendant la traversée de l’Océan ont remarqué la coquetterie, la seule coquetterie physique de Napoléon, pour sa jambe et son pied; il se chaussait de manière à en faire valoir la finesse.

Napoléon mit le pied sur le canot qui devait le conduire au brick l’Épervier en présence de tout son entourage, de ses officiers en grand uniforme et des habitants de l’île, venus pour le voir une dernière fois. Il avait ainsi quitté le sol de la France à tout jamais. Lorsque le canot aborda l’Épervier, l’Empereur renvoya le général Becker, qui fondait en larmes, et l’embrassa affectueusement. Celui- ci demandait à le suivre encore : « C’est de mon propre mouvement, répondit Napoléon, que je me rends à la croisière. Si vous y veniez avec moi, on ne manquerait pas de dire que vous m’avez livré aux Anglais. Je ne veux pas laisser peser sur la France même le soupçon d’une pareille injure  »

L’embarquement sur l’Épervier se fit à 4  heures du matin dans le plus profond silence, « par respect pour le héros que fixait l’attention de tout l’équipage réuni sur le pont ». Après ce premier instant de stupeur émue et silencieuse, l’enthousiasme devint extraordinaire, et l’émotion fut profonde à bord de l’Épervier, dont l’équipage comprenait surtout des jeunes marins, encore impressionnés de la cérémonie grandiose du Champ de Mai à laquelle ils avaient assisté dans les députations envoyées pour la remise des aigles. Le bateau se dirigea de suite vers la rade des Basques où mouillaient les bâtiments anglais .Pendant cette dernière traversée, l’Empereur se promenait sur le pont, causant avec les officiers et les matelots, de leur métier, de la marine, des ordres qu’il avait donnés pendant son règne, s’informant des travaux qu’il avait ordonnés, demandant où en était l’exécution, étonnant chacun par sa présence d’esprit et sa connaissance des choses. Il ne cessait, paraît-il, de regarder la côte, distinguant avec ses lorgnettes les pavillons blancs qui flottaient partout à Oléron et sur les points différents du rivage, reprenant, parfois malgré lui, dans une obsession du souvenir qui s’explique par la dissemblance môme des situations, les épisodes de sa traversée de l’île d’Elbe en France. Un moment, il monta sur le banc de quart, où se trouvait le lieutenant Jourdan de la Passardière, qu’il interrogea longuement sur l’Angleterre, sur le caractère de ses habitants, car il savait que le lieutenant avait été prisonnier en terre anglaise pendant quatre ans. Il lui demanda même son opinion personnelle sur cette dernière résolution prise de se rendre en Angleterre. Car il est curieux de. voir combien à cette époque Napoléon, qui pendant quinze ans avait tenu l’Europe, la France, son entourage à la merci de ses ordres les plus brefs et les plus indiscutés, se sentait maintenant à la dérive, se laissant influencer par les uns et par les autres, changeant d’avis constamment, renonçant à des résolutions qui peut-être lui auraient donné le salut, parce qu’autour de lui des femmes sensibles et malheureuses ont pleuré et manifesté leur désapprobation. Ce fut peut-être la seule circonstance de sa vie où les femmes eurent une influence sur lui. A cette dernière interrogation, «je répondis à Sa Majesté que sa question me mettait dans un grand embarras, mais que puisqu’Elle me demandait de lui répondre avec franchise, je pensais qu’il eût mieux valu tenter de se rendre aux États-Unis. Sa Majesté me répliqua que l’on croyait ce passage inexécutable, d’après l’avis de personnes compétentes, à cause de la présence de croiseurs anglais. Je convins qu’en effet il y avait des chances à courir, et j’ajoutai qu’en fin de compte mon opinion était qu’il fallait essayer de forcer la croisière anglaise sur la frégate la Méduse ou le brick l’Épervier, qui étaient d’une marche supérieure, que s’il arrivait qu’on fût joint par l’ennemi, Sa Majesté serait considérée comme prisonnière de guerre et que j’étais persuadé qu’Elle serait traitée comme telle en se rendant à bord du Bellérophon : ainsi, que j’eusse préféré adopter le parti qui offrait encore quelques chances. L’Empereur, après avoir réfléchi un instant, me répondit : Il est trop tard, j’ai envoyé l’un de nos officiers généraux à bord de la croisière anglaise; on m’y attend et je m’y rendrai1. » Jusqu’au dernier instant, il flottait donc dans l’incertitude et le doute, comptant peut-être au fond de lui-même sur un de ces hasards imprévus de la destinée qui, souvent déjà, avaient marqué sa vie. Le fond de son Caractère, dans son mélange presque contradictoire de fatalisme et de superstition, se devine toujours chez lui. Il descendit alors du banc de quart et rejoignit les généraux de Montholon et Bertrand. Il leur fit part de son entretien, mais ces deux officiers haussèrent les épaules et traitèrent M. Jourdan de « jeune homme ». Vers 8 heures du matin, l’Empereur prit du café sur le cabestan du brick. La traversée, à cause du vent et de la marée, fut très longue, mais vers 9 heures on se trouvait tout près du Bellérophon. Quand l’Épervier fut environ à une portée de canon du bâtiment ennemi, un canot anglais s’approcha et un officier monta sur le pont. « L’Empereur, ayant le coude appuyé sur le cabestan, fit appeler Mme Bertrand pour lui servir d’interprète et lui dit : Demandez à Monsieur combien de temps il faut pour aller en Angleterre avec ces vents (Nord-Ouest). — Il faut huit jours, répondit l’officier anglais. — Et si nous avions le bon vent ? reprit l’Empereur. — Il faudrait quarante-huit heures. — A cette dernière réponse l’Empereur tressaillit. Il ordonna à toute sa suite de s’embarquer dans le canot anglais . » Il se retourna d’abord vers Mmes Bertrand et Montholon et leur dit : « Mesdames, vous sentez-vous de force à aller à bord du vaisseau anglais ? » Mme Bertrand répondit : « Oui, Sire. » Il leur dit: « Embarquez-vous, Mesdames. » Le capitaine de frégate anglais fut offrir son bras à Mme Bertrand. L’Empereur s’embarqua le dernier et, avant de partir, il invita notre capitaine à déjeuner avec lui, à bord du vaisseau anglais. Il était 10 heures lorsque Sa Majesté nous laissa et, en nous quittant, nous dit qu’il se rappellerait longtemps le brick l’Épervier et ses habitants. » Tout l’équipage de l’Épervier, réuni sur le même côté du pont (bâbord), faisait retentir, à travers des torrents de larmes, les cris de : « Vive l’Empereur ! » A cet instant, la Saale et la Méduse arborèrent le drapeau blanc et firent descendre le pavillon tricolore. L’Empire avait disparu. « L’Empereur répondit aux douloureuses exclamations des marins français par des signes bien expressifs, et son dernier geste fut de lancer de l’eau qu’il prit avec la main comme pour donner sa bénédiction aux Français qui le voyaient pour la dernière fois. » Ce geste, presque rituel, n’étonnera pas chez celui qui, le jour de son sacre, saisissait la couronne de la main du pape, se la fixait lui-même sur la tête et la déposait ensuite sur le front de l’Impératrice. Il émane bien de ce même homme qui, à certains jours et à certaines heures de sa prodigieuse destinée, s’était cru et supposé presque autant le prêtre suprême que le souverain de son peuple. Le capitaine Maitland confirme, dans sa relation, que Napoléon quittant l’Épervier, fut salué par les exclamations répétées des équipages, tant que le canot fut à portée de la voix; il ajoute aussi que la plupart des matelots et des officiers avaient les larmes aux yeux. . Le commandant de l’Épervier faisait porter par ce même canot la lettre suivante au commandant du vaisseau de guerre anglais le Bellérophon : « Monsieur le commandant, chargé de la haute mission de transporte à bord de la croisière anglaise, sur le brick l’Épervier que je commande, l’empereur Napoléon, j’ai l’honneur de vous donner connaissance que Sa Majesté a saisi l’occasion de l’arrivée de l’un de vos canots à bord du brick pour laisser mon bâtiment. Je vous prie de me dire si c’est bien à bord de votre vaisseau qu’Elle s’est rendue. » Quand Napoléon aborda le Bellérophon, il reçut en arrivant les honneurs que l’on réserve aux chefs d’armée : le capitaine Maitland l’attendait avec tout son état-major. L’Empereur, une fois monté, se rendit de suite sur le gaillard d’arrière et, s’adressant au capitaine : « Je viens, dit-il, me mettre sous la protection de votre prince et de vos lois. » Il se rendit dans les appartements qui lui étaient préparés et se reposa. Il dormit un moment et demanda à passer immédiatement l’inspection de l’équipage et à visiter le navire. On cite de lui, lors, de cette visite, un trait qui montre bien un des côtés de son caractère, le besoin de plaire dans les circonstances même les plus imprévues de sa vie. En entrant dans la chambre du capitaine Maitland, il aperçut un portrait accroché sur une des parois delà cabine : « Quelle est donc cette jeune personne ? demanda-t-il. —Ma femme, répond Maitland.— Ah ! Elle est très jeune et très jolie . » Il est certain que chez Napoléon ce grand désir de séduction ne disparut jamais : c’est que ce charme inattendu de ses manières ou de certaines de ses flatteries était pour lui une forme de domination, ce qu’il cherchait avant tout. C’est ce qui faisait dire à l’empereur Alexandre après l’entrevue de Tilsitt : « Je n’ai jamais eu plus de préventions contre quelqu’un que j’en eus contre lui, mais après trois quarts d’heure, elles ont toutes disparu comme un songe. » Les officiers et les amiraux anglais qui se trouvèrent en rapport avec lui pendant la traversée de France en Angleterre s’accordaient à dire que si l’entrevue sollicitée par Napoléon avec le régent d’Angleterre avait eu lieu, les événements eussent été fort différents, car ils ne mettent pas en doute que le prince anglais n’eût subi lui aussi le charme de cette nature étrange et dominatrice. Le capitaine Maitland, celui de tous les officiers anglais qui approcha le plus Napoléon à cette époque, se demanda d’où venait ce don très personnel de produire ainsi une impression favorable sur

ceux qui l’approchaient. La remarque suivante est d’un véritable observateur : « Il me parut qu’il y parvenait en tournant l’entretien sur des matières qu’il supposait que celui à qui il s’adressait connaissait bien et sur lesquelles il pouvait parler avec avantage. Cette conduite avait pour effet de le rendre content de lui-même, après quoi il n’était pas très difficile de faire partager cette sensation â la personne qui l’avait causée. » Le capitaine Maitland explique que lui aussi subit le charme général« Il peut paraître surprenant qu’il y ait possibilité qu’un officier anglais soit prévenu en faveur d’un homme qui a causé tant de calamités à son pays, mais cet homme possédait à un tel point le don de plaire qu’il n’y a guère de gens qui auraient pu s’asseoir à la même table que lui pendant près d’un mois, comme je l’ai fait, sans éprouver un sentiment de compassion, allié peut-être au regret qu’un homme doué de tant de qualités séduisantes et qui avait occupé un rang si élevé se trouvât réduit à l’état dans lequel je le vis. »

Voici dans quels termes, peu de jours après, le Journal des Débats rendait compte à ses lecteurs de la réception de Napoléon à bord du Bellérophon, et de son arrivée prétendue en Angleterre. Or, le 21, date de l’information du journal, Napoléon était en mer et personne encore ne savait où serait interné l’Empereur.

Journal des Débats (21 juillet 1815).

On a reçu aujourd’hui des nouvelles de Londres par voie extraordinaire qui disent ce qui suit : « Buonaparte croyait, au moment où il est monté sur le Bellérophon, qu’il allait encore y recevoir les honneurs dus à son ancien rang. Le capitaine l’a fait entrer seul dans une chambre d’officier et a mis deux sentinelles à la porte. On y est entré un moment après et on l’a trouvé fondant en larmes. Il est passé à Londres incognito. Quand le courrier est parti de Londres, Buonaparte était déjà rendu à sa destination provisoire, le fort Saint-Georges au nord d’Edimbourg. »

La veille, le même journal, également bien informé et dans le but d’égarer l’opinion, laissait entendre que Napoléon serait interné à la Tour de Londres. Lorsque l’Empereur eut inspecté le Bellérophon, il déjeuna : il avait fait inviter les officiers anglais et le commandant français de l’Épervier. Il se promena ensuite sur le pont. Il se trouvait à un moment sur la poupe du navire, quand reparut l’Epervier avant de retourner à l’île d’Aix, chargé de remorquer jusqu’au Bellérophon une embarcation manœuvrant difficilement et qui portait plusieurs personnes de la suite impériale. Il paraît qu’en un instant tout l’équipage du vaisseau français monta dans les vergues pour saluer une dernière fois l’Empereur et lui porter l’adieu définitif des marins de la France. Quant à lui, toujours calme et maître de ses impressions, il se laissa acclamer et fit de la main des signes d’adieu. Dans l’après-midi du 15, l’Empereur reçut à bord du Bellérophon la visite du contre-amiral sir Harry Hotham, qui commandait l’ensemble de la flotte anglaise sur les côtes de France, et de tout l’état- major de l’amiral. Un des officiers anglais présents, sir Humphrey Senhouse, écrivit à ce sujet quelques lettres qui ont été publiées récemment et où nous relevons certains détails intéressants 1. « Nous fûmes reçus par l’ex-Empereur avec toute son ancienne dignité et tout le monde, c’est-à-dire l’Empereur, le maréchal Bertrand, sir Harry Hotham, le capitaine Maitland et moi, resta debout tout le temps. Après une entrevue de près d’une heure, le dîner fut annoncé à Sa Majesté. Il joue en tout à l’Empereur et a pris entièrement possession de la cabine d’arrière ainsi que de la table et de l’installation générale. Sa Majesté entra dans la salle à manger comme dans son palais.  Au dîner, il avait peu parlé, mais mangé de bon appétit. Il ne parla pas davantage ensuite sur le pont. Il s’amusa successivement avec les officiers subalternes, puis se promena avec Bertrand. Il se retira de bonne heure, évidemment très fatigué. »

L’amiral Hotham avait invité l’Empereur à venir le lendemain déjeuner à son bord sur le Superbe. L’Empereur accepta. Le drapeau blanc flottait alors partout dans la rade, excepté à l’île d’Aix, où il devait être arboré le lendemain.

Dès le soir de cette même journée, le gouvernement de la Restauration avait été avisé de tous ces événements par une lettre du préfet maritime. Le Journal des Débats du 19 juillet 1815 publiait la lettre suivante :

Rochefort, le 15 juillet 1815, à 10 heures du soir.

LETTRE DU PRÉFET MARITIME A S. E. LE MINISTRE DE LA MARINE.

« Pour exécuter les ordres de Votre Excellence, je me suis embarqué dans mon canot, accompagné de M. le baron Richard, préfet de la Charente-Inférieure. Les rapports de rade de la journée du 14 ne m’étaient point encore parvenus : il me fut rendu compte par le capitaine de vaisseau Philibert, commandant la frégate l’Amphitrite, que Buonaparte s’était embarqué sur le brick l’Épervier, armé en parlementaire, déterminé à se rendre à la croisière anglaise. En effet, au point du jour nous le vîmes manoeuvrer pour s’approcher du vaisseau anglais le Bellérophon, commandé par le capitaine Maitland, qui voyant que Buonaparte se dirigeait sur lui avait arboré pavillon blanc au mât de misaine. Buonaparte a été reçu à bord du vaisseau anglais ainsi que les personnes de sa suite ; l’officier que j’avais laissé en observation m’avait informé de cette importante nouvelle, quand le général Becker, arrivé peu de moments après, me l’a confirmée. »

16 juillet 1815.

L’Empereur, comme il l’avait promis, se rendit sur le Superbe portant pavillon de l’amiral Hotham. Il vint à l’heure fixée avec les officiers et les dames de sa suite. « Il a été reçu par les marins montés sur les vergues et avec tous les égards dus à un général commandant en chef, sauf le salut. Comme d’habitude, il est immédiatement allé dans la cabine d’arrière et a demandé que les officiers du bord lui fussent présentés. Il a fait beaucoup de remarques pendant cette présentation, et quand elle a été terminée a demandé à visiter le navire. Napoléon posa un millier de questions et fit de nombreuses observations qui montrent à quel point il est au courant de tout ce qui concerne le service naval. Ses manières ressemblent beaucoup à celle du roi. En un mot, il causa de tout avec tous… L’expression de sa physionomie; dit encore le correspondant anglais, reflète au plus haut point les vives et diverses passions de son esprit. Par moments sa figure porte l’empreinte d’une très grande bonne humeur, puis brusquement s’assombrit et un regard pensif et pénétrant dénote le caractère de la pensée qui l’anime. Il parle vite et passe d’un sujet à un autre avec une grande rapidité. Ses connaissances semblent très étendues et très variées et il me surprit beaucoup par sa familiarité avec les hommes de tout ordre en Angleterre .  Après la visite détaillée du navire, on fut appelé pour déjeuner « et l’Empereur fut en tout point l’Empereur, je vous assure. Il est étonnant de voir le respect et les égards que lui témoignent ceux qui l’entourent. »

Pendant ce déjeuner et pendant tout le temps que dura le séjour de Napoléon sur le Superbe, l’amiral Hotham ne cessa de témoigner à l’Empereur le plus grand respect : l’attitude des assistants fut très diverse. Il paraît que la réserve froide et le respect compassé des Anglais contrastaient avec la contenance joyeuse et insouciante de plusieurs des compagnons d’exil. Le lieutenant colonel Planat se faisait remarquer par son air de gravité douloureuse et triste. Il était ému, a-t-il dit lui-même, de la nécessité où se trouvait l’Empereur de courtiser ses ennemis. Le capitaine Maitland, auquel peu de remarques échappaient, ne peut s’empêcher d’en faire l’observation dans son rapport. « Pendant tout le temps que durale déjeuner, j’observai que le colonel Planât, qui était très attaché à Napoléon, avait des larmes qui lui coulaient le long des joues et semblait extrêmement peiné de la situation où se trouvait son maître. »

Après le déjeuner, l’Empereur causa avec différents groupes, affectant une bonne humeur et une gaieté qui frappaient les assistants. Il fit au capitaine Senhouse le récit des travaux dont il avait commandé l’exécution à l’île d’Aix, étonnant son interlocuteur par des connaissances particulières sur la profondeur de l’eau dans toute cette rade spécialement compliquée. Il partit avec sa suite à 1 heure et demie. Le Bellérophon se prépara à faire voile pour l’Angleterre, et le départ s’effectua promptement. Le préfet maritime de Rochefort, le 17 juillet, en avisait par lettre le ministre secrétaire d’État du département de la marine.

« Monseigneur,

 J’ai l’honneur d’informer V. E. que le vaisseau de S. M. Britannique le Bellérophon, à bord duquel Napoléon Buonaparte s’est embarqué le 15 de ce mois, a fait voile pour l’Angleterre hier 16, à 1 heure après midi. Ce vaisseau emporte, outre ce personnage, toutes les personnes qui se sont attachées à son sort : la liste en est ci-jointe. Elles avaient d’abord été réparties sur les frégates la Saale et la Méduse ; passées ensuite le 14 au soir sur le brick l’Épervier et la goélette la Sophie, elles ont été versées à bord des embarcations de la division anglaise commandée par l’amiral sir Harry Hotham. »

Cette lettre peut-elle avoir été écrite par ce même signataire, qui moins de trois semaines avant présidait à Rochefort la cérémonie de la remise des aigles impériales et exaltait en termes pompeux la gloire militaire de l’Empereur ? Beaucoup diront peut-être que la politique et la discipline ont de ces nécessités. Mais ceux qui se trouvent réduits à de telles extrémités sont au moins à plaindre. La traversée fut longue sur le Bellérophon, et les heures passaient lentes sur le pont de ce bateau dont les passagers toutefois ne soupçonnaient pas encore en mer quels coups imprévus le destin leur réservait. La plupart songeaient à leur prochaine existence en Angleterre, et dans leurs projets se l’aménageaient aussi riante et aussi brillante que possible. Napoléon, pour occuper ses journées, lisait beaucoup et ses livres préférés étaient, paraît-il, une vie de Washington et une traduction des poésies d’Ossian. Dans ce choix de lecture à un instant si décisif de sa destinée, comme dans le titre de tous les ouvrages qui composaient sa bibliothèque de chevet, on trouverait aisément matière à des réflexions et à des rapprochements curieux sur la tendance d’esprit, sur l’éducation intellectuelle et morale, à la fois prodigieuse et très incomplète, de cet être d’exception que fut Napoléon. Il se montrait alors très calme, mais nullement abattu. Peut-être éprouvait-il, au lendemain de ces événements qui avaient fondu sur lui comme un tourbillon d’infortune et qui physiquement et moralement avaient dû le lasser, une sorte de détente et de repos dans cette oisiveté forcée d’une traversée. Peut-être enfin se disait-il qu’il avait encore un rôle à jouer et que dans cette intimité de toutes les heures avec ses ennemis il dépendait de lui de leur en imposer toujours par son caractère et son énergie. Dans la presse française du temps on avait insinué que, pendant son séjour sur le Bellérophon, il s’était livré à. toutes les incartades possibles d’humeur et avait laissé à tous l’impression d’un être maussade et de peu d’éducation. Son ennemi, presque déjà son geôlier, le capitaine Maitland, protesta contre cette assertion et insista à plusieurs reprises dans la relation de son voyage sur l’attitude plus que correcte du proscrit. « Je crois donc devoir une fois pour toutes déclarer ici et de la manière la plus positive que, depuis le moment de son arrivée à bord de mon vaisseau jusqu’à celui où il le quitta, sa conduite fut certainement celle d’un gentleman, et je ne me rappelle pas que dans aucune circonstance il ait employé une expression grossière et se soit rendu coupable d’aucune espèce d’incivilité. Bonaparte, dit encore Maitland, paraissait avoir un grand empire sur lui-même, car bien qu’aucun homme n’ait jamais pu être soumis à de plus grandes épreuves que celles qu’il eut à subir pendant son séjour à bord du Bellérophon, jamais en ma présence ou à ma connaissance il ne laissa échapper aucune expression qui décelât de la mauvaise humeur. Il affectait au contraire une bonne grâce et une sorte d’amabilité qui dans son esprit étaient un attribut de la souveraineté à laquelle il entendait ne pas renoncer. Un jour cependant, il fut triste. C’était un dimanche matin, le 23 juillet. Le Bellérophon côtoyait les parages d’Ouessant, le temps était très beau. Napoléon resta sur le pont une grande partie de la matinée jetant sans cesse un regard attendri et grave vers la France. Il se taisait et faisait faire silence autour de lui. Personne ne le lui reprochera. Le 24 juillet, le Bellérophon et le Mirmidon de la croisière anglaise arrivaient dans la baie de Torbay. Nous ne suivrons pas Napoléon pendant tout son séjour sur les côtes d’Angleterre. Nous rappellerons seulement qu’il étonna ceux qui l’approchèrent par son surprenant empire sur lui-même. Il se contenta de protester avec une majesté dont ses ennemis eux-mêmes demeurèrent surpris; on retrouvait en lui, à une heure pareille, cette tendance qu’il avait toujours eue plus ou moins d’envisager l’existence avec le calme fataliste de l’Oriental. L’exil de Sainte- Hélène le faisait entrer tout vivant dans la légende, et allait transformer chez beaucoup d’imaginations populaires son souvenir en une sorte de culte fétichiste. La presse officielle de Paris faisait en partie le silence sur tous ces événements, qui cependant passionnaient l’opinion et les cercles. Le 2 août 1815, le Journal des Débats annonçait à ses lecteurs que les dispositions étaient prises par le gouvernement anglais pour conduire Napoléon à Sainte-Hélène. Le 6 août, le Moniteur appréciait en ces termes la situation de Napoléon :

« Buonaparte est un monument vivant pour tous les ennemis à venir du genre humain dont la passion serait d’être des conquérants. Nous ne pouvons concevoir un spectacle plus sublime, l’histoire ne nous offre pas un plus beau triomphe des principes de justice que la situation actuelle de cet usurpateur déchu, prisonnier sur le rivage qu’il menaçait d’envahir il y a douze ans. » Cette même presse, condamnée longtemps au silence, habituée à l’hyperbole et au dithyrambe, se vengeait, pensant bien que de toutes les louanges adressées au nouveau régime aucune n’était plus adroite et plus cynique d’ailleurs que la condamnation du souverain vaincu. La décision prise par l’Angleterre, au mépris de toute humanité et on pourrait ajouter de toute bonne foi, ne souleva nulle part de protestation officielle ; l’histoire, plus désintéressée et qui ne flotte pas toujours entre la crainte et la servilité, s’est montrée plus sévère pour cet acte de l’Angleterre. Qu’elle retînt son prisonnier, elle se le devait à elle-même et le devait aux puissances alliées, mais qu’elle renouvelât pour lui le supplice de Prométhée, rien ne l’y contraignait. « L’Angleterre, dit Lamartine, en accomplissant ainsi le devoir de ne pas disposer d’un prisonnier collectif, acceptait néanmoins trois rôles odieux dont son histoire restera teinte devant l’avenir : le rôle de livrer à l’Europe le réfugié non pris sur le champ de bataille, mais venu volontairement demander l’hospitalité à son foyer ; le rôle de veiller seule sur ses chaînes ; le rôle enfin d’assigner la prison. L’Angleterre, champion du monde, en devenait le geôlier. Elle assumait sur elle les sévérités, les distances, les malédictions de la captivité. Sa gloire en souffre : l’hospitalité plus généreuse aurait eu moins de probité devant les puissances, moins de sécurité devant le présent, mais plus d’humanité devant le cœur humain et plus de majesté devant l’histoire.» Chateaubriand, qui n’est pas suspect de sympathie ni de faiblesse dans ses jugements sur « Bonaparte », ne put s’empêcher, dans ses Mémoires d’outre-tombe, d’apprécier sévèrement la conduite de l’Angleterre :

« Cette violation du droit des gens et du respect de l’hospitalité était révoltante Les Anglais, se laissant emporter à une politique étroite et rancunière, manquèrent leur dernier triomphe ; au lieu de perdre leur suppliant en l’admettant à leur bastille ou à leurs festins, ils lui rendirent plus brillante pour la postérité la couronne qu’ils croyaient lui avoir ravie. Il s’accrut dans sa captivité de l’énorme frayeur des puissances : en vain l’Océan l’enchaînait, l’Europe armée campait au rivage, les yeux attachés sur la mer. » Le 8 août, le Northumberland, ayant Napoléon à son bord, quittait l’Angleterre et partait pour Sainte-Hélène. Avant de quitter la Manche, on put apercevoir la côte française au cap de la Hogue.

Napoléon, debout sur le pont, salua avec émotion la patrie qu’il entrevoyait encore et dont le rivage disparaissait peu à peu dans les brouillards de la mer. Il regarda longuement ce pays qu’il avait bouleversé de fond en comble, mais qu’il avait maîtrisé, qu’il avait aimé, et sur lequel il avait jeté l’auréole d’une gloire militaire impérissable et s’écria d’une voix brisée par l’angoisse ces mots de légende : « Adieu, terre des braves ! Adieu, chère France ! Quelques traîtres de moins et tu serais encore la grande nation, la maîtresse du monde. »

Ce ne fut, nous le pensons, ni à cette heure ni en ce moment que Napoléon fit à son chirurgien O’Meara la confidence que nous rapporte ce dernier : que son cœur lui faisait l’effet de ne pas battre parce qu’il ne l’avait jamais senti. »

 

 (Georges MAZE-SENCIER, « Le dernier séjour de l’Empereur en France. La rade de l’île d’Aix (8-16 juillet 1815) », Librairie militaire Berger-Levrault, 1899, pp.33-49. Ce texte fut publié tout d’abord dans le « Carnet de la Sabretache »).

Publié dans JOURS D'EPOPEE par
Commentaires fermés
( 11 septembre, 2018 )

L’île d’Aix, dernière étape de l’Empereur en France… (I)

Napoléon« Napoléon quittait La Malmaison le 29 juin ; la première halte eut lieu à Rambouillet. Le 30 juin, les voitures du cortège, que rien ne signalait spécialement à l’attention, traversèrent Chartres, Châteaudun, Vendôme et arrivèrent à Tours pour la nuit. Personne n’avait reconnu le voyageur, sinon la maîtresse d’hôtel d’un des relais-poste qui, en l’apercevant, s’était tue et avait pleuré devant cette infortune. Le 1er  juillet, après une longue halte à Poitiers, on arrivait le soir à Niort pour y séjourner jusqu’au 3 juillet. A Niort, Napoléon descendit à la préfecture, reçut les autorités et en particulier les officiers du 2° régiment de hussards qui le suppliaient de se remettre une fois encore à la tête de ses armées. Mais il leur répondit : « Je ne suis plus rien. Je ne peux plus rien. » Cette parole de découragement, d’après ceux qui l’avaient accompagné, était, démentie par son attitude au cours du voyage. Au dire de ses compagnons, on pouvait s’apercevoir « que sa pensée planait toujours sur l’avenir et que, dans les illusions qui berçaient son imagination, il ne désespérait pas encore de maîtriser les événements ». Cette attitude de confiance superstitieuse, d’espoir énigmatique et silencieux allait, d’ailleurs, bientôt changer devant les événements qu’il ne pouvait plus dominer. Il entrevit à Niort déjà la perspective de l’impossibilité de son départ pour l’Amérique, car, le 2 juillet 1815, il faisait écrire à Paris, par le général Becker, qu’au cas où la croisière anglaise empêcherait les frégates de sortir il se mettait à la disposition du gouvernement, « comme général, uniquement occupé du désir d’être utile à la Patrie ». Il avait été avisé que, depuis le 29 juin, le pertuis Breton était gardé par l’escadre anglaise. D’après les termes mêmes de la lettre du général Becker, il voulait « épargner à la France la douleur et la honte de voir Sa Majesté enlevée de son dernier asile pour être livrée à ses ennemis ». Le 3 juillet 1815, Napoléon arrivait à Rochefort et descendait à la préfecture maritime qu’il connaissait bien ; peu d’années auparavant, lors d’un voyage, en 1808, il s’y était trouvé réuni avec Joséphine. C’était elle dont le souvenir l’accompagnait doucement partout, et non pas Marie-Louise. Pendant ce voyage qui l’acheminait à l’exil éternel, pas une fois, paraît-il, il ne prononça le nom de l’Impératrice ; il avait eu déjà l’occasion de savoir qu’elle n’était digne ni de sa confiance ni de son respect. Napoléon se trouvait à Rochefort dans une ville et dans un milieu qui lui étaient sympathiques. Peu de jours avant, le 26 juin, une cérémonie militaire napoléonienne avait donné lieu à des manifestations enthousiastes (on ignorait encore les détails de Waterloo et de l’abdication, connus seulement le 27 juin à Rochefort). Les aigles remises par l’Empereur à l’assemblée du Champ de Mars devant les députations de tous les corps des armées de terre et de mer, et dont il avait fait hommage à chaque arrondissement maritime et à chacun des régiments de canonniers de la marine arrivaient à Rochefort. On les salua de 21 coups de canon et on les reçut en grande pompe au jardin public, en présence des troupes assemblées, du préfet maritime et de toutes les autorités. Les troupes présentèrent les armes, les tambours battirent aux champs et, d’après les documents de l’époque, le préfet maritime prit la parole et « traça en termes aussi énergiques qu’éloquents la solennité de cette cérémonie et l’étendue des devoirs qu’elle impose aux militaires et aux marins de l’arrondissement ». Dès que l’arrivée de Napoléon à Rochefort fut ébruitée, une foule compacte ne cessa de stationner devant la préfecture maritime. Le soir de son arrivée, le 3 juillet, l’Empereur, qui avait longtemps résisté, finit par céder au désir populaire et parut sur la terrasse Au dire d’un historien, il fut accueilli d’abord par un silence profond, mais les troupes éclatèrent en transport et une exclamation continue s’ensuivit. L’enthousiasme n’eût pas été plus grand au temps de ses glorieux triomphes, et pourtant tout était fini. Cette scène se reproduisit quelquefois les jours suivants, pendant le séjour à Rochefort (du 3 au 8 juillet 1815). « Quand, à de rares intervalles, Napoléon se montrait à la foule, tous les bras se tournaient vers lui, comme pour l’engager à se fier aux nombreux amis qui lui restaient encore et à marcher à leur tête à une nouvelle conquête de son empire. » Cette dernière appréciation ne semble pas tout à fait exacte. Certes, le milieu militaire lui était encore absolument dévoué et l’eût suivi partout, mais la masse du pays, respectueuse pour une grande infortune, n’en éprouvait pas moins une sorte de lassitude de la guerre à outrance et n’aurait pas envisagé sans inquiétude la continuation d’une lutte inégale contre l’Europe entière. Pendant son séjour à Rochefort, Napoléon reçut les députations du parti militaire. On faisait miroiter à ses yeux qu’il se trouvait ainsi au milieu du noyau d’une armée. Il y avait dans la ville même un régiment d’artillerie de marine ; à Niort, un régiment de hussards particulièrement dévoué; à l’île d’Aix, un régiment de matelots; à La Rochelle, 1,500 gardes nationaux, 3,000 hommes de gendarmerie répartis dans la région ; en outre, du côté de Bordeaux, plusieurs régiments d’infanterie sous les ordres de Clauzel. Pendant ce temps, le baron de Bonnefoux et le général Becker pressaient Napoléon de profiter de toutes les occasions que lui offraient le vent et la marée. Les deux frégates mises à la disposition de l’Empereur étaient la Saale, commandée par le capitaine de vaisseau Philibert, et la Méduse, commandée par le capitaine de frégate Poné. La croisière anglaise stationnée à l’embouchure de la Charente et les vents contraires mettaient un sérieux obstacle à la sortie de ces bâtiments. Le 4 juillet, MM. de Las Cases, Planat, Résigny, Chiappe, qui accompagnaient l’Empereur depuis la Malmaison, mais n’avaient pas suivi la même route que lui, étant passés par Orléans, Limoges, La Rochefoucauld, Angoulême et Saintes, arrivaient à Rochefort. Ce même jour, le général Lallemand vint à bord du brick l’Épervier, qui mouillait au port de Rochefort. Il transmettait au commandant de ce bâtiment, le lieutenant de vaisseau Jourdan de la Passardière, un ordre de retourner au plus vite au mouillage de l’île d’Aix; mais, par suite des vents contraires, cet ordre ne put êtreexécuté que le 6 juillet et l’Épervier mouilla au port des Barques. Le 5 juillet, on faisait embarquer sur la Saale et la Méduse tous les effets de l’Empereur et de sa suite. Les bagages étaient en nombre considérable et de toute nature, car parmi les compagnons de l’exil qui se préparait et qu’on ne soupçonnait pas aussi odieux, beaucoup comptaient transporter vers cette destination inconnue leurs habitudes et leurs exigences ; beaucoup entendaient reprendre la vie de cour avec tout le cortège de ses vanités. A cette heure tragique, les amours-propres ne désarmaient pas encore. Une sorte de conseil composé des officiers généraux et supérieurs de la marine fut tenu à Rochefort pour aviser aux moyens de salut. On en proposa plusieurs : Recourir à des navires neutres stationnés sur la côte. C’est ainsi que l’on songea à un brick de commerce danois, la Madeleine, mouillé dans la rade de l’île d’Aix. Ce brick, appartenant à l’armateur J. F. Frühl d’Oppendorff, était commandé par le gendre de celui-ci, un jeune lieutenant de vaisseau français, M. Besson, qui se mit aux ordres de l’Empereur; S’embarquer sur de très légers bâtiments afin de défier la surveillance ennemie et de traverser les pertuis malgré le peu de profondeur des passes. Se confier à des aspirants qui promettaient de conduire l’Empereur en lieu sûr, avec de simples chaloupes; Se rendre jusqu’à la rivière de Bordeaux et y retrouver la corvette Bayadère, commandée par le capitaine Baudin et stationnée de telle sorte qu’elle pouvait, sans difficultés insurmontables, gagner la haute mer. Cet avis était celui du vieil amiral Martin, qui se dépensa avec une fougue et une ardeur juvéniles pour faire prévaloir son avis. C’était, suivant lui, le seul moyen pour l’Empereur, de réaliser son désir et de gagner l’Amérique. L’Empereur hésitait toujours : il interrogeait et écoutait beaucoup, il parlait peu et ne concluait jamais ; peut-être s’illusionnait-il devant toutes ces députations de l’armée qui, sans cesse, venaient jusqu’à lui, devant cet accueil presque passionné de la population de Rochefort. Quelques-uns ont prétendu que les hésitations de Napoléon étaient purement apparentes et qu’en réalité, il cachait son secret espoir d’être, jusqu’au dernier moment, rappelé par le gouvernement provisoire, pour prendre la direction des opérations militaires ; ils voient comme une preuve de cette espérance suprême et tenace dans ce fait que, le 8 juillet, quand le départ pour l’île d’Aix fut décidé, l’Empereur n’informa le général Becker et M. de Bonnefoux de ses intentions qu’après le départ de la poste pour Paris. Il gagnait ainsi vingt-quatre heures sur les décisions que prendraient ses ennemis. D’autres ont dit qu’à cette époque Napoléon n’était déjà plus celui dont Henri Heine devait écrire plus tard que mille canons dorment dans son nom aussi bien que dans la colonne de la place Vendôme. Ils ajoutent qu’à cette époque il était malade et le fait est exact, que parfois il semblait affaissé physiquement, que le sommeil venait même le surprendre et l’accabler au milieu des conversations les plus sérieuses, pendant la discussion des projets qui l’intéressaient le plus directement. Ce dernier détail se trouve dans une lettre particulière datée de Rochefort du 19 juin [sic !] 1815 et qui donne certaines appréciations peu sympathiques, et sujettes à contrôle peut-être, sur le départ de Napoléon. Ils ajoutent qu’il avait cessé de croire à sa fortune, au pouvoir magique de son influence personnelle, sans compter que l’Europe, à tout prix, était décidée maintenant à renverser le Titan qui l’avait si longtemps humiliée et domptée. Jusqu’au dernier moment, Napoléon fut sollicité d’agir dans des sens différents. La veille de son embarquement, le 7 juillet, à 10 heures du soir, une députation de la garnison de La Rochelle vint encore le trouver et lui offrir de le conduire à l’armée. On fit miroiter à ses yeux que l’armée réunie derrière la Loire désirait son retour, qu’il avait sous la main tout un noyau de troupes à sa disposition, enfin qu’un parti nombreux le soutenait dans le Midi. « Mais, ajouta l’Empereur, je vis qu’il y avait peu d’espoir d’un succès définitif, bien que j’eusse pu causer beaucoup de trouble et de carnage, ce que je ne voulus pas qui eût lieu pour mon compte personnel. Quand il y allait de l’Empire, c’était une autre affaire1. » Il est certain qu’alors, dans lés départements, beaucoup se demandaient si le moment d’adopter la cause royaliste était bien arrivé et flottaient dans une de ces hésitations cyniques auxquelles tard les événements se chargent de donner un nom : fidélité ou abandon, le sort en aura décidé. Dans les départements mêmes qui paraissaient inféodés à la cause royale, la Bretagne, la Vendée, les derniers événements n’avaient encore excité que d’une manière très peu appréciable l’enthousiasme en faveur du roi. Le fait est attesté par sir Humphrey Senhouse, qui suivait alors les côtes bretonnes et descendait fréquemment à terre pour s’entendre avec la coalition royaliste : il avait ainsi parcouru une grande partie des environs de Nantes. Le 6 juillet 1815, il écrivait à sa femme : « Il est curieux de constater que les dernières grandes victoires (celle de Wellington) n’ont pas encore produit beaucoup d’effet dans les départements. Les royalistes n’augmentent pas en nombre et les douaniers, gendarmes, etc., levés dans le pays sont aussi actifs que jamais et aussi acharnés contre les royalistes. » Il ajoutait dans cette lettre un mot qui prouve en passant le prix que l’on attachait à l’échec des projets d’évasion en Amérique : « S’il s’enfuit en Amérique, l’Europe ne saurait désarmer sans imprudence. » Le 9 juillet, sir Senhouse, au lendemain d’une de ses visites à terre, s’étonnait encore que la cause royaliste n’eût pas progressé davantage… « C’est un feu qui vacille dans un coin de l’âtre et que tons les soufflets du monde n’activeront jamais, je crois, si l’affection ne s’en mêle. »

8 juillet 1815.

Dans la matinée, le général Becker vint informer Napoléon de la récente décision du gouvernement provisoire. Les services qu’offrait Napoléon étaient refusés ; son départ devait être assuré dans le plus bref délai, fût-ce par la force, « en conservant toutefois le respect qu’on lui doit. Le succès des négociations, ajoutait-on, tient principalement à la certitude que les puissances alliées veulent avoir de son embarquement. » L’Empereur, après un nouvel examen de la situation, assuré, comme nous l’avons vu, du départ de la poste pour Paris, finit par dire, sous la pression des événements, devant l’attitude de M. de Bonnefoux et du général Becker : « Eh bien ! Donnez l’ordre d’équiper les embarcations pour l’île d’Aix. » Des ordres furent immédiatement donnés en conséquence. Le canot du préfet maritime, commandé par l’enseigne David Allègre, fut dirigé sur Fouras ; des officiers furent envoyés sur les lieux pour veiller à l’embarquement et au transport sur les embarcations. Des voitures furent préparées et l’escorte des hussards de Niort eut à se tenir prête. La foule, avertie par ces préparatifs, se porta en masse devant la préfecture et le jardin public.

Il était 4 heures du soir, on allait partir. Au moment de quitter la préfecture maritime, las compagnons de Napoléon se trouvaient réunis avec leur maître dans les salons du bas. Pendant ces quelques minutes d’attente quelquefois solennelle et souvent énervée qui précèdent tout départ, Napoléon jeta les yeux sur les journaux qui arrivaient de Paris. Il y apprit les événements qui s’étaient succédé si rapidement, et en particulier la capitulation du 3 juillet qui livrait la France aux alliés. Les spectateurs de cette scène ajoutent que Napoléon rejeta la feuille et alla précipitamment dans une pièce avoisinante. Chacun fit silence ; au bout de peu d’instants, un de ses proches alla le rejoindre et put voir l’Empereur qui pleurait. Ce fut, ont dit ses compagnons, la seule fois où son courage et sa résignation calme et digne l’abandonnèrent. Mais une capitulation avait révolté son cœur de soldat et, à dater de ce moment, il avait compris que son étoile avait pâli à tout jamais et que le destin avait parlé. Nous croyons que jusqu’à cette heure décisive ses hésitations n’étaient qu’une espérance déguisée. La nouvelle de la capitulation le mettait en présence des réalités les plus sombres. Le cortège quitta la cour de la préfecture maritime et gagna la porte de La Rochelle au milieu d’une foule compacte et respectueuse qui ne cessait de crier : Vive l’Empereur ! Cette foule était émue, attendrie ; mais beaucoup des admirateurs fervents de l’Empereur étaient cependant comme soulagés en pensant que ce départ mettait fin à la guerre et supprimait surtout l’horrible éventualité d’une guerre civile possible. « Cependant, ajoute un historien, on vit des femmes élever leurs enfants au-dessus de leur tête, pour leur faire voir une dernière fois l’Empereur!… » « Comme les stores de plusieurs voitures étaient baissés, l’escorte de chasseurs à cheval précédant le cortège auquel on rendait les honneurs, on ne doutait pas que Napoléon ne s’y trouvât ; quand voitures et cavaliers eurent disparu sous la voûte de la porte de La Rochelle, les uns demeurèrent affaissés sous le coup d’une profonde émotion, tandis qu’un grand nombre d’enthousiastes s’élançaient au pas de course derrière le cortège qu’ils accompagnèrent jusqu’à Fouras. « On se trompait, l’Empereur n’était pas là. « Pendant que les voitures officielles quittaient la préfecture maritime et filaient à travers la foule, une calèche isolée avait été amenée par la porte nord au jardin, jusque devant la terrasse. « Après quelques minutes d’attente, les curieux qui s’étaient approchés virent avec surprise apparaître Napoléon lui-même. L’air triste et sévère, il s’avança d’un pas lapide vers la voiture, suivi de M. de Bonnefoux. Au moment de gravir le marchepied et sans avoir prononcé une parole, incapable sans doute de maîtriser les sentiments qui l’agitaient, il se retourna vers le préfet maritime et lui fit comme un geste d’adieu. La portière se referma et la voiture fila rapidement à travers le jardin vers la porte du Nord : de là, contournant le bâtiment des subsistances de la marine, elle prit la direction de la porte de Charente. Une vive inquiétude s’ajouta alors à la surprise des spectateurs : la porte de Charente menait à la route de Saintes. Où prétendait aller l’Empereur ? A Saintes ? Des événements récents, survenus au passage du roi Joseph et d’une partie de la suite de Napoléon, faisaient craindre les plus grands dangers pour sa personne. Voulait-il donc se rendre à Bordeaux ? Mais Bordeaux avait appelé les Anglais en 1814 et avait accueilli à bras ouverts la duchesse d’Angoulême en 1815; Bordeaux était manifestement royaliste. « Les personnes qui avaient suivi la voiture en courant jusqu’à la porte de Charente la virent alors tourner à gauche, dès la sortie de la ville, et prendre la route qui longe les fossés des remparts. Napoléon, pour éviter l’affluence et les manifestations de la foule, s’était séparé du cortège et ne le rejoignit que sur la route de La Rochelle à peu de distance du faubourg. » L’Empereur se rendit à Fouras et traversa le village au milieu des saluts et des vivats de la population : il y a fort peu de temps, une femme âgée demeurant dans le faubourg du petit port se rappelait fort bien avoir vu passer le cortège. Des soldats et des paysans couvraient toute la côte, au bas de cette falaise de La Coue, près de laquelle les canots de la Saale et de la Méduse et le canot du préfet maritime se trouvaient rangés. On dut procéder de suite à l’embarquement, qui se fit avec ordre ; une partie de la suite de Napoléon s’embarqua en même temps que lui. Quelques autres de ses fidèles, attardés par la marée, durent prendre des barques à l’extrémité de la petite presqu’île de la Fumée, très voisine de l’île d’Aix. Il paraît qu’un vieil officier de marine, ancien capitaine au long cours, M. Villedieu, s’approcha de l’Empereur au moment où il quitta le sol de France et lui dit : « Sire, craignez la trahison… Mon chasse-marée vous conduira plus sûrement en dehors des lignes des croiseurs anglais ! — Nous verrons, répondit le vaincu de Waterloo… Adieu, mes amis ! » « Lorsque les avirons s’abaissèrent, un grand cri s’éleva de Fouras : Vive l’Empereur ! Lui, salua de la main, et peu à peu on le per dit des yeux. « Nous pleurions comme des filles », m’a dit dans mon enfance un vieux douanier témoin de ce triste départ, celui-là même qui a gravé sur la pierre de la jetée de la Coue le mot « Napoléon ». La nuit seule dispersa les curieux 1. » Aujourd’hui, cette pierre rongée par la mer ne conserve plus que quelques lettres du nom de l’Empereur, inhabilement gravé par le modeste douanier. Beaucoup de ceux qui passent sur ces rives,, sans parti pris, sans arrière-pensée, songent seulement que pour une nation comme la France son patrimoine de gloire est indivisible ; ils songent en un mot que tous ceux, sans exception, dont elle a reçu à un titre quelconque un peu plus d’honneur ou un peu plus de gloire qu’elle n’en avait précédemment, méritent peut-être les mêmes égards : ils s’étonnent alors que rien, pas même un mot jeté sur un de ces morceaux de marbre semés à profusion, ne rappelle cet événement. Il était un peu plus de 5 heures quand Napoléon quitta la France. La mer était assez forte et la traversée fut pénible, presque périlleuse. La foule demeura longtemps sur le rivage, suivant des yeux les embarcations qui doublèrent le fort Énet et prirent la direction de l’île d’Aix : on supposait en effet que l’Empereur allait y descendre ; mais, contrairement aux prévisions, il accosta la Saale et y passa la nuit dans la salle du conseil de la frégate transformée en chambre à coucher. Sa suite fut-répartie sur la Saale et la Méduse. Les généraux Bertrand, Rovigo, Gourgaud et Becker s’installèrent avec lui. Et jusqu’aux lueurs dernières de ce jour, tout le peuple amassé sur la rive stationnait, se demandant, avec une curiosité un peu émue, quelles seraient les péripéties de cet exil qui commençait. Ce soleil, que la foule avait pu voir descendre lentement et triomphalement dans la mer, était le brillant soleil de messidor qui disparaissait à jamais. Et à l’heure même où cette foule émue et silencieuse, qui couvrait les quais de Fouras se dispersait ayant au cœur cette sorte d’angoisse que donne toujours la sensation de l’inconnu et de l’inéluctable, une autre foule, plus turbulente, acclamait Louis XVIII qui rentrait aux Tuileries.

Il résulte d’une conversation que Napoléon devait avoir plus tard avec un officier anglais du Northumberland, que ce départ de France avait été ajourné jusqu’aux dernières limites : « Vous auriez été pris, lui dit cet officier, si vous étiez resté à Rochefort une heure de plus, et renvoyé à Paris » Ce fait, s’il est exact, donne la mesure de ce que sont la bonne foi et la loyauté en politique, si l’on songe que très peu de jours avant, le 29 juin 1815, le comte Thibaudeau disait, aux applaudissements de la Chambre des Pairs, sujette de Napoléon II, que « l’abdication de Napoléon le plaçait sous la sauvegarde de l’honneur français ». Les journaux officieux du temps avaient bien oublié les engagements du gouvernement provisoire et, désireux de s’attirer les faveurs du régime nouveau, redevenaient courtisans. Les courtisans de la veille restaient les courtisans du lendemain. Seule, l’idole avait changé. Les renseignements publiés dans ces feuilles prouvent à quel point on était insuffisamment et lentement averti : ils établissent toutefois avec assez de netteté que tout avait été combiné pour rendre impossible le départ libre de Napoléon.

Le 9 juillet 1815, les Débats publiaient l’entrefilet suivant : « Pour donner le change à la croisière anglaise, on s’est hâté d’armer une corvette et un aviso, et c’est à bord d’un de ces bâtiments que Bonaparte essaiera de s’esquiver. La justice divine et la justice humaine le poursuivent. Il faut espérer qu’il n’échappera pas. » D’ailleurs, plus les événements se dessinent, plus le ton de la presse devient méprisant. Dès le 10 juillet, celui que cinq ou six jours avant on appelait l’Empereur, qui devint à tour de rôle Napoléon, Napoléon Bonaparte, Bonaparte, n’était plus que Buonaparte.

10 juillet. — « Buonaparte était à Rochefort le 5 juillet et n’avait pas encore trouvé moyen d’échapper à la surveillance de la croisière anglaise. »

Le 13 juillet. — Quelques lignes savantes, remplies d’inexactitudes laissent prévoir que l’heure de l’« arrestation » n’est pas éloignée. « Buonaparte n’est point encore arrêté. On annonce qu’il est parti dans la nuit du 7 au 8 à bord de la frégate qui doit le transporter aux États-Unis, mais que, dans la matinée du 8, le capitaine de frégate, se trouvant en vue de la croisière anglaise, s’est vu forcé de relâcher à l’île de Ré. On ajoute que Buonaparte est actuellement bloqué dans cette île par des forces anglaises très supérieures. Les personnes qui l’accompagnent sont son frère Joseph, M. Bertrand et sa femme, MM. Savary et Becker et quelques domestiques.» Enfin, le 20 juillet, quand tous les événements se trouvaient accomplis, la même feuille annonçait que « l’arrestation de Buonaparte avait été préparée avec une grande habileté. Il eût été également dangereux, disait-on, et de l’arrêter plus tôt et de l’arrêter autrement qu’on ne l’a fait : il était même nécessaire qu’il se crût libre et qu’il ne s’aperçût pas ou qu’on ne s’aperçût pas de la surveillance dont il était l’objet. Hors d’état, après son abdication, de renouveler la lutte avec quelque espoir de succès, il pouvait néanmoins causer encore de grands malheurs, s’il eût suivi le conseil de quelques furieux. L’intérêt de l’humanité exigeait donc qu’on eût pour lui beaucoup de ménagements et surtout qu’on y mît beaucoup d’adresse. C’est ainsi qu’on est parvenu à le conduire sans bruit à Rochefort. »

Le ton général de ces feuilles avec leurs réticences, leurs réserves sournoises, reflète assez exactement l’état d’esprit de beaucoup d’hommes au lendemain des changements de régime. Les plus courageux attendent, les moins convaincus se livrent de suite, la plupart se font grand honneur de leur courage et de leur indépendance, oubliant qu’ils n’ont eu surtout que le courage et l’indépendance du lendemain.

9 juillet 1815.

Napoléon, de grand matin, se fait conduire à l’île d’Aix. Il y descend : toute la population de l’île l’acclame et l’entoure ; il passe en revue le régiment de marins pour lequel il est toujours l’Empereur et qui l’accueille par des vivats avec ces cris : A la Loire ! A la Loire ! Ne partez pas ! Il avoua qu’il ne soupçonnait pas le grand amour de sa marine. Napoléon, entouré des officiers d’artillerie et du génie, visite les fortifications, inspecte les forts, les batteries et tous ces travaux qu’il avait fait exécuter pendant son règne. Cette question des travaux exécutés ou entrepris en rade de l’île d’Aix lui tenait à cœur, car, peu de jours après cette suprême revue d’inspection, se trouvant sur le bateau anglais qui le conduisait des côtes charentaises en Angleterre, il reprenait ce sujet avec le capitaine Maitland, le commandant du Bellérophon. « J’ai, disait-il, dépensé considérablement d’argent pour élever le fort Boyard afin de protéger le mouillage de l’île d’Aix, mais je crains qu’aujourd’hui ces grands ouvrages et beaucoup d’autres que j’avais entrepris ne soient négligés et qu’on ne les laisse tomber en ruines. » Napoléon distribue pendant cette inspection les encouragements et les éloges pendant quelques heures, les dernières de sa destinée, il aura encore été le Souverain, l’Empereur. Il remonta dans les embarcations et revint sur la Saale. Il est alors avisé par le général Becker de la nouvelle communication du gouvernement provisoire datée du 6 juillet et transmise par M. de Bonnefoux : Le départ de Napoléon doit être immédiatement effectué 8. Si la sortie des frégates ou d’un aviso est impossible, qu’il s’embarque, s’il le veut, sur une croisière anglaise. Alors, sur une demande écrite par lui, on mettra un parlementaire à sa disposition. Napoléon demanda à réfléchir : il ne voulait pas avoir l’air d’agir sous l’influence de la menace ou de l’intimidation. Dans la nuit du 9 au 10, le général Becker, sincèrement désireux d’assurer le départ de Napoléon, envoya une péniche aux abords de l’île de Ré, afin que l’on pût se rendre compte du nombre des bâtiments anglais et de leurs points de station dans le pertuis Breton. La mer aurait été favorable pour prendre le large et peut-être une tentative en ce sens eût-elle été faite, mais le clair de lune était tel qu’il n’aurait pas été possible aux frégates d’échapper à la vigilance de la croisière anglaise. Le léopard britannique guettait l’aigle garrotté et ne lâcherait pas sa proie.

10 et 11 juillet 1815.

Napoléon dépêcha en parlementaire le général Bertrand et le comte de Las Cases sur le Bellérophon, avec la mission de demander des passeports; mais les sauf-conduits furent refusés, le capitaine du Bellérophon prétextant qu’il n’avait pas d’instructions à cet égard. Les questions suivantes furent alors posées au capitaine Maitland : « Que ferez-vous si l’Empereur sort à bord des frégates? — Je les attaquerai et les prendrai, si je peux, et dans ce cas il sera mon prisonnier. — S’il sort sur un bâtiment de commerce français ? — Comme nous sommes en guerre, je m’en emparerai et Napoléon sera prisonnier. — S’il sort à bord d’un neutre, d’un bâtiment américain? — Je le visiterai, je retiendrai le bâtiment jusqu’à ce que mon amiral averti décide sur sa responsabilité… » La conversation s’étant engagée, le capitaine Maitland ajoute : « Quelle répugnance aurait-il à venir en Angleterre?… Notre Gouvernement n’est pas arbitraire : tout y est soumis à la loi et la nation ne souffrirait pas qu’on la violât envers lui… » Bertrand et M. de Las Cases étaient de retour sur la Saale à 2 heures et rendaient compte de leur négociation à Napoléon. Ce dernier, très perplexe, impressionné défavorablement, las de toutes ces luttes peut-être, sentait faiblir son désir de résistance à outrance. Le Corse superstitieux avait cessé de croire à la fortune de l’Empereur ! Il fallut reprendre la discussion fastidieuse de tous les projets d’évasion. On y employa les journées du 10 et du 11. Napoléon assistait à tous ces conciliabules pour ainsi dire impassible. On a dit que personnellement il n’aurait pas craint d’organiser la résistance à l’île d’Aix, que la veille il avait fait manœuvrer le 14ème    équipage et préparé les batteries en cas d’attaque ; mais à la réflexion ce projet ne se défendait pas, et l’Empereur lui-même, acclamé quelques heures avant par ses marins qui le suppliaient de ne pas partir, leur répondait qu’il n’était plus temps. Dans ses jours de pleine confiance en lui-même, où les projets impossibles semblaient surexciter son action, il aurait sans doute suivi l’impulsion de ces fusiliers marins qui lui criaient à sa descente de l’île d’Aix : « A la Loire ! A la Loire ! » Il serait rentré en France et aurait regagné l’armée de la Loire pour lutter encore. Cette idée était venue, d’ailleurs, à l’esprit de tous ses adversaires habitués à ces coups d’audace qui, souvent pour lui, avaient été des coups de fortune. On en eut la preuve dans ces mots répétés au capitaine Maitland, sur le Bellérophon. Pendant que le général Bertrand et M. de Las Cases parlementaient avec lui, un navire anglais, envoyé par l’amiral Hotham, accosta porteur d’ordres divers. Les deux officiers anglais s’entretinrent devant les envoyés français, supposant que ceux-ci ne comprenaient pas la langue anglaise. « Et que dit-on de Napoléon, demanda le capitaine Maitland à son compatriote. — On dit, reprit celui-ci, qu’il est à Nantes et qu’il y fait le diable. » On proposa à Napoléon de tenter la sortie sur des bâtiments très légers, dans des passes défendues et dangereuses, mais la croisière anglaise se rapprochait, fermait toute issue, et on ne pouvait que Miraculeusement échapper à sa surveillance. Le capitaine Maitland, commandant du Bellérophon, rapporte dans sa Relation que le 11 juillet, à midi, deux campagnards, venus de l’île d’Oléron, avaient été reçus par lui. Ils venaient lui dire que de très grand matin on avait envoyé chercher, de l’île d’Aix, un homme qui était envisagé comme le meilleur pilote de l’île, le seul qui eût jamais fait passer une frégate dans le pertuis de Maumusson. Une grosse somme d’argent lui avait été offerte pour piloter un bâtiment par cette passe.

Évidemment, Napoléon devait en profiter. Le capitaine Maitland donna des ordres en conséquence, et le pertuis de Maumusson fut surveillé spécialement. Le capitaine Poué, commandant la Méduse, fit dire à l’Empereur qu’il irait attaquer la nuit suivante le Bellérophon, qu’il résisterait jusqu’à la fin, se cramponnerait à lui et donnerait ainsi à la Saale le temps de gagner la haute mer. Le capitaine Philibert, commandant supérieur des deux frégates, ne ratifia pas cette proposition, alléguant qu’au point de vue militaire, il ne pouvait consentir à la perte certaine d’un des bâtiments confiés à son commandement. Napoléon lui-même approuva la décision du capitaine Philibert et fit remercier Je capitaine Poné de son dévouement héroïque. Plus tard, à Sainte-Hélène, Napoléon, songeant à tous ces épisodes qui avaient précédé sa captivité, voulait voir dans le refus du capitaine Philibert l’influence néfaste du duc d’Otrante. Mais avait-il alors toute sa liberté d’esprit ? Il paraît que Napoléon, une fois à bord de la flotte anglaise, demanda dans la conversation au capitaine les chances qu’auraient eues deux grandes frégates bien montées contre un vaisseau comme le Bellérophon. Les réponses qui lui furent données ne lui firent pas regretter de s’être abstenu. Un combat naval n’aurait eu pour lui que de fâcheux résultats et une surprise était bien difficile. En envoyant le capitaine Maitland à l’embouchure de la Charente, le gouvernement anglais n’avait pas agi au hasard. Cet officier avait été longtemps employé sur les côtes de France pendant la dernière guerre et connaissait les moindres passages qui auraient pu servir à la sortie des frégates. L’évasion avait été rendue impraticable.  « Dans cette circonstance, les vaisseaux de l’escadre ont été placés avec tant de jugement qu’ils pouvaient se communiquer en peu de minutes, et que tous les ports de France qu’ils avaient à observer étaient hermétiquement fermés. »

Le 11 juillet, le général Lallemand était redescendu à terre et avait été envoyé jusqu’à la rivière de Bordeaux, afin de s’assurer si l’embarquement de l’Empereur sur la Bayadère était chose possible.

12 juillet 1815.

De nouvelles instructions du gouvernement sont transmises à l’Empereur par le général Becker. On exige une solution. Napoléon donne l’ordre d’embarquer sa suite sur le brick l’Épervier et sur la goélette Sophie et débarque ensuite avec tout son monde à l’île d’Aix. Il y est acclamé et reçu avec enthousiasme. Napoléon descendit à la maison du génie militaire et s’installa dans la chambre du premier étage, qu’il choisit lui-même « parce qu’elle avait plusieurs issues et qu’il distinguait du balcon la rade des Basques où étaient mouillés les vaisseaux ennemis  ». Napoléon reçut le même jour la visite de son frère, le roi Joseph : le prince séjournait, dans un incognito profond, aux Mathes, près la Tremblade, propriété appartenant à un armateur de Bordeaux, M. Pelletreau, qui avait mis sa maison à la disposition du proscrit. Le roi Joseph, qui s’y trouvait depuis le 5 juillet, y demeura jusqu’au moment de se rendre à Royan, pour s’embarquer à destination des États-Unis. Il venait également proposer à l’Empereur de partir sur un navire américain stationné à Bordeaux : sa voiture était sur l’une des rives de la Charente, l’attendant. En quelques heures il se trouverait sur les bords de la Gironde. Cette proposition fut repoussée : elle était très hasardeuse, car une surveillance active était exercée à terre: M. de Rigny, envoyé par le gouvernement de la Restauration à Rochefort, stimulait sur place le zèle qui aurait pu faiblir et n’aurait pas hésité à arrêter Napoléon s’il avait eu l’imprudence de redescendre sur le rivage. Ce parti aurait pu être pris au lendemain de l’arrivée à Rochefort. On a la preuve matérielle de cette étroite surveillance, et la ville de La Rochelle possède une lettre d’un sieur Goupil, demandant une récompense « pour avoir empêché Bonaparte de s’échapper de l’île d’Aix et de passer aux États-Unis ».

Le roi Joseph apprit à l’Empereur tous les détails des événements qu’il ne connaissait encore qu’imparfaitement : la dissolution des Chambres et l’entrée du roi à Paris. Le rapport officiel du commandant de Rigny prétend que jusqu’à ce dernier moment « Napoléon avait souvent énoncé l’opinion que les Chambres le rappelleraient, soit qu’il voulût ainsi en imposer aux autorités qui l’environnaient, soit qu’il nourrît effectivement cette espérance ».

Le 12, vers le soir, l’Empereur, de sa chambre de l’île d’Aix, put, avec une lorgnette, voir que le drapeau blanc avait été arboré un moment sur une des tours de La Rochelle. Il était alors convenu que dans la nuit suivante l’Empereur profiterait des offres de M. Besson, le commandant du smak danois. Ce bateau était à ce moment mouillé près l’île de Ré, à Saint-Martin; des embarcations devaient, dans la nuit du 12 au 13, prendre l’Empereur à l’île d’Aix et le transporter au bâtiment appareillé pour gagner la haute mer. Toutes les précautions semblaient avoir été prises, le lieutenant Besson avait fait préparer des tonneaux remplis d’eau-de-vie, mais dont quelques-uns, munis d’un double fond, avaient été disposés avec des tubes, de manière que l’on pût s’y cacher et y respirer. Le capitaine Maitland fait allusion à ce projet d’évasion dans une barrique arrimée parmi le lest. Il y avait là un projet que le capitaine anglais remarqua, car il eût été digne, tout au plus, de séduire un duc de Clarence; mais Napoléon ne s’y serait pas prêté. Toutefois, l’idée de profiter de ce bâtiment de commerce lui paraissait sage. Ce navire était alors en rade, muni de toutes les provisions nécessaires; il était destiné, en apparence, pour Kiel, mais une fois en pleine mer on aurait fait voile directement pour les États-Unis. Soit par suite d’un malentendu, soit par suite d’une trahison nouvelle, quand les factionnaires postés à l’île d’Aix virent, dans la nuit du 12 au 13, approcher les embarcations qui venaient prendre l’Empereur, ils tirèrent imprudemment des coups de fusil, ce qui donna l’alarme et rendit tout départ impossible. En outre, plusieurs embarcations de l’escadre anglaise mouillée en rade des Basques s’approchèrent davantage de l’île et leur surveillance devint plus étroite. Il paraît aussi qu’au dernier moment, quand il avait été question de ce départ, des tiraillements fâcheux s’étaient produits dans l’entourage immédiat du proscrit. Tous ces amis de la dernière heure pensaient, sans doute, au maître déchu que l’infortune accablait, mais quelques-uns pensaient beaucoup à eux-mêmes. Cette attitude est due à la confiance qu’ils avaient dans la générosité  d’ennemis auxquels ils ne pouvaient supposer des desseins très dangereux. On savait, on escomptait l’exil, mais on ne pouvait croire qu’il s’agirait d’une captivité singulièrement douloureuse et tragique. Quatre personnes seulement pouvaient accompagner l’Empereur sur le smak danois et chacun voulait être de ces quatre prédestinés ; de plus, les femmes ne voulaient pas laisser partir leurs maris sans elles ; des scènes pénibles se produisirent, auxquelles, assurément, le chef de la Grande-Armée n’était guère habitué. Il en était arrivé à cette phase des événements où le chef ne commande plus, mais où il obéit, parce qu’il est le chef. Il paraît que la comtesse Bertrand , créole nerveuse et indolente, se montrait particulièrement impressionnée de ce départ et supplia l’Empereur de ne pas s’éloigner dans de telles conditions. Il céda.

13 juillet 1815.

Le général Lallemand, revenu de sa mission aux environs de Bordeaux, informe l’Empereur que la corvette la Bayadère l’attend fidèlement dans la Gironde, et que dans ces parages la surveillance paraît s’être relâchée ; il ajoute que plusieurs navires américains stationnaient près de la corvette, qu’elle était fort bien armée et que son commandant, le capitaine Baudin, « se faisait fort de conduire l’Empereur jusqu’au bout du monde ». Il suffisait de courir les risques d’un trajet d’une vingtaine de lieues effectué moitié par mer et moitié sur terre. Le succès ensuite était assuré, car le départ en commun des bateaux américains et de la Bayadère, les uns. et les autres se protégeant mutuellement, était décidé. L’Empereur hésita et finit par refuser les offres du général Lallemand dans lequel, à tort, on ne sait trop pourquoi, il n’avait pas grande confiance. Dans toutes ces circonstances, le général se conduisit comme l’un des partisans les plus dévoués et les plus désintéressés du souverain tombé, acceptant, proposant même dans son abnégation, lors d’un projet d’évasion, de se faire passer pour son domestique et de lui en tenir lieu. Tout l’entourage de l’Empereur agissait alors en vue de lui faire accepter l’idée d’une soumission à l’Angleterre. Seul entre tous, le général Lallemand le dissuadait de se fier à la loyauté anglaise et le suppliait de songer aux moyens de salut, très fragiles cependant, qui pourraient lui rester encore, mais finalement il ne devait pas être écouté. Un nouveau plan d’évasion fut proposé toutefois à Napoléon et accepté par lui en principe. Le lieutenant de vaisseau Genty, les enseignes Doret, Salis, Lepelletier, les aspirants Châteauneuf et Moncousu offrent à l’Empereur de s’habiller en matelot, et de monter deux chasse-marées qui se trouvent en rade et qui avaient été achetés peu avant, 14,000 fr. pour parer aux éventualités possibles, et de l’emmener avec sa suite. Il s’agissait de longer la côte jusqu’à La Rochelle et de gagner la haute mer où l’illustre fugitif,, accompagné de Bertrand, Savary, Gourgaud, retrouvera le bateau danois. La proposition est acceptée et on songe à tous les apprêts nécessaires de ce départ. Napoléon pense déjà à l’existence qu’il mènera en Amérique. Il dit à son entourage qu’il a l’intention d’y vivre en simple particulier, car de ce rivage lointain il ne pourra jamais songer à revenir en France. Un retour analogue à celui de l’île d’Elbe est désormais impossible et, dans son imagination, il se voyait déjà dévorant les espaces dans les provinces peu connues du Nouveau-Monde. Mais ses compagnons d’exil sont unanimes à lui répéter que le seul projet raisonnable est de se rendre à l’Angleterre. Gourgaud insiste tout particulièrement et lui expose « que ce noble parti   était celui qui lui convenait le mieux, qu’il ne pouvait pas jouer le rôle d’un aventurier, que l’Histoire lui reprocherait un jour d’avoir abdiqué par peur, puisqu’il ne faisait pas le sacrifice en entier… » La suite de la conversation que Napoléon tint en cette circonstance avec Gourgaud est curieuse et vaut vraiment d’être reproduite. C’est une véritable scène de tragédie classique entre le héros du drame et le confident. Il y aurait une intéressante étude psychologique à faire sur les dispositions d’âme qu’elles révèlent. On y sentira tour à tour l’homme découragé, las et qui a songé à en finir avec la destinée, puis le grand acteur qui prévoit les éventualités du rôle qu’il va jouer, qui prépare ses effets et qui les répète, enfin l’être sensible et superstitieux chez lequel se retrouvent des ressouvenirs de l’éducation du XVIIIème  siècle, comme la comprenaient Rousseau et Bernardin. A une objection de Gourgaud, l’Empereur reprit en assurant qu’il était le maître de sa destinée et que, s’il tombait aux mains de ses ennemis, il se tuerait. « — Non, lui dis-je, Sa Majesté ne le pourra pas. A Mont-Saint- « Jean, c’était bien, mais aujourd’hui cela ne se peut plus. Un « joueur se tue, un grand homme brave l’adversité. » « L’Empereur m’interrompit en disant que, la veille, il avait eu l’idée de se rendre à la croisière anglaise et de s’écrier en y parvenant : « Comme Thémistocle, ne voulant pas prendre part au déchirement de ma patrie, je viens vous demander asile. » Mais qu’il n’avait pas pu s’y résoudre. Au même moment, un petit oiseau entre par la fenêtre et je m’écriai : « C’est signe de bonheur ! » Je pris l’oiseau dans ma main et Napoléon me dit : « Il y a assez de mal- « heureux, rendez-lui la liberté. » J’obéis et l’Empereur continua : « Voyons les augures ? » L’oiseau vola à droite et je m’écriai :« Sire, il se dirige vers la croisière anglaise. » Il y a dans ce dernier trait une pensée charmante et que l’imagier du Napoléon le Grand raconté aux petits enfants aurait pu noter au passage pour une de ses jolies illustrations.

Le 13 juillet, l’Empereur constate de l’île d’Aix que le drapeau blanc a été définitivement arboré sur toutes les tours de La Rochelle et à l’île d’Oléron. Il comprend que l’heure des résolutions définitives est arrivée. Il est convenu que, dans la nuit du 13 au 14, le général Lallemand et le comte de Las Cases seront envoyés sur la Saale en parlementaires auprès des navires anglais. Pendant ce temps, on organisera et on effectuera le départ sur les chasse-marées qui doivent conduire Napoléon à trente ou quarante lieues au large auprès du bâtiment de commerce qui l’attend1. A 11 heures du soir, tout était préparé et le général Becker, s’approchant de l’Empereur, l’invite à partir : — « Sire, tout est prêt. Le capitaine attend V. M. — Je vais descendre », répondit l’Empereur. Il se préparait à partir et parut sur l’escalier de ses appartements, décidé à gagner le rivage. Les scènes déplacées dont on offrait depuis peu le spectacle à l’Empereur se reproduisirent de nouveau : chacun voulait l’accompagner, les uns se plaignant d’être sacrifiés aux autres, et à cette heure suprême qui pouvait décider du salut, les amours propres, les vanités, les dévouements égoïstes se donnèrent libre carrière et mirent obstacle à la réalisation de ce dernier projet. Les femmes en particulier se lamentaient et pleuraient. Un dernier conseil fut tenu cette nuit même. Mais au fond de tous un sentiment unique se faisait jour : L’Angleterre… Pourquoi ne pas aller en Angleterre ? A l’exception de Lallemand, chacun le suppliait de se confier à la générosité britannique et de ne pas courir les dangers d’une traversée aventureuse sur des navires de hasard. Il céda et fit remercier les officiers qui voulaient se sacrifier à lui.

« Vous le voulez ? dit Napoléon, eh bien, nous irons en Angleterre. Un grain de sable le faisait vaciller et changer de résolution… Il céda à une pression évidemment trop conforme à ses propres résolutions. » Depuis sa défaite il envisageait sans répulsion l’idée d’une captivité en Angleterre. Il supposait que ses ennemis lui créeraient dans cette grande île qu’il ne connaissait pas des loisirs analogues à ceux que, pendant son règne triomphant, il avait procurés à tant de rois détrônés. On le traiterait comme un souverain sans territoire, mais il ne pouvait soupçonner, ni personne autour de lui, qu’on fît de lui un prisonnier effectif. Il paraît que lorsque, étant à la Malmaison, il fit demander ses passeports pour l’Amérique, le général Wellington, averti de cette demande, aurait dit : « Mais pourquoi ne vient-il pas en Angleterre? Je suis persuadé qu’il y serait bien reçu et qu’on ne l’y gênerait pas. » Et c’est ainsi qu’à cette même occasion, il répondait à la reine Hortense qui le consultait sur ses projets et lui demandait si, au lieu de fuir, il n’irait pas de lui-même à ses ennemis : « Me donner à l’Autriche, jamais ; elle a retenu ma femme et mon fils. Me donner à la Russie, ce serait me donner à un homme. Me donner à l’Angleterre, ce serait me donner à un peuple. » Il exprimait encore cette même idée, le jour même de sa reddition à l’Angleterre, dans sa première conversation avec l’amiral anglais : « Je me suis rendu à l’Angleterre, mais je ne l’aurais pas fait à toute autre des puissances alliées. En me rendant à l’une d’elles, j’aurais été au caprice ou à la volonté d’un individu; en me rendant à l’Angleterre, je me remets à la générosité d’une nation. » Dès que la résolution de se rendre à la nation anglaise eut été définitivement adoptée, une détente se produisit dans tout cet entourage de l’Empereur : les incertitudes et les hésitations qui, depuis plusieurs jours, lassaient tous les esprits en présence de projets incessamment renouvelés, abandonnés et repris, firent place à une sorte d’apaisement : pour tous, à l’exception de Lallemand, cette décision était la seule raisonnable. »

(Georges MAZE-SENCIER, « Le dernier séjour de l’Empereur en France. La rade de l’île d’Aix (8-16 juillet 1815) », Librairie militaire Berger-Levrault, 1899, pp.11-33. Ce texte fut publié tout d’abord dans le « Carnet de la Sabretache »).

Publié dans JOURS D'EPOPEE par
Commentaires fermés
( 6 avril, 2018 )

La CAMPAGNE de 1813 vue par le Baron FAIN (1ère partie).

fainportrait.jpg

Les lettres qui suivent sont parues pour la première fois en 1961 dans les pages de la « Revue de l’Institut Napoléon ». Adressées à sa femme et empreintes d’une certaine inquiétude, elles couvrent plusieurs campagnes de l’Empereur. Celles sur la campagne de France, ainsi que son témoignage sur le « Voyage d’Austerlitz », furent diffusés précédemment sur  « L’Estafette ». Voici la partie de sa correspondance sur la campagne d’Allemagne. 

C.B. 

Mayence, 17 avril 1813.

Je n’ai jamais pu suivre la voiture de l’Empereur. Il a gagné dix heures sur moi et je ne suis arrivé ici que ce matin, sans pourtant avoir éprouvé d’accident.

Weissenfels, 1er mai 1813.

Nous avons repris depuis deux jours notre allure militaire. Adieu les chevaux de poste ! Nous sommes traînés par les attelages de la Maison qui marchent au milieu des bataillons et à petites journées.

Nossen, 7 mai 1813.

Depuis ma dernière lettre, nous avons eu une bataille qui arrange bien nos affaires [celle de Lützen, le 2 mai 1813].

Nous étions en route pour Leipzig; j’étais à cheval; petit à petit le combat s’est engagé sur notre droite.

L’Empereur, quittant aussitôt la route a tourné brise de ce côté et j’ai suivi, c’est ainsi que je le suis transporté à l’improviste au milieu de l’affaire la plus rude qui ait lieur depuis longtemps.

C’est une belle chose que le spectacle d’une grande bataille vue de si près, mais je n’ai pu me défendre d’avoir le coeur serré et de penser quelquefois à vous autres.

Dresde, 17 mai 1813.

Nous allons nous remttre en route pour achever de reconduire MM. les Russes chez eux.

Du camp devant Bautzen en Lusace, 19 mai 1813. 

Je reçois étendu sur la paille ta bonne petite lettre du 11 mai ; mais rassure-toi, cela veut dire seulement que nous recommençons nos caravanes. Je me porte bien et je viens de faire un bon somme. Je t’envoie deux lettres que j’ai reçues de l’Impératrice. Je crois donc que tu te feras un plaisir de les garder. 

Görlitz, le 23 mai 1813. 

Toujours à cheval ou sous la tente ; je ne puis guère écrire exactement, je puis au moins te dire bonjour, je me porte bien, nous gagnons du terrain et je crois que demain nous entrerons en Silésie. 

Liegnitz, 28 mai 1813 

Nous nous reposons aujourd’hui dans cette petite ville ; vite une feuille de papier et une lettre. Du train dont vont nos affaires, j’espère toujours t’aller rejoindre aux vacances. 

Neumarkt, 2 juin 1813. 

Nous sommes ici à parlementer pour un armistice. En attendant nous restons dans un vilain trou, tandis que nos avant-postes sont dans la belle ville de Breslau. C’est vraiment le monde renversé… 

Buntzlau, 7 juin 1813. 

Grâce à  l’armistice [celui du 4 juin 1813], nous revenons sur Dresde. Quand je me trouverai là établi dans un bon cabinet, je t’écrirai alors plus que tu ne voudras. 

Dresde, 11 juin 1813. 

Nous voici de retour de nos caravanes, et nous nous retrouvons à  Dresde dans la civilisation européenne, c’est si différent de l’Etat de [nom laissé en blanc] qu’il est incroyable qu’en si peu de jours, et aussi facilement, on puisse passer de l’un à l’autre. On dit que le temps de l’armistice se passera ici. Le palais du Roi, vieille habitation qui n’est qu’un Louvre sans jardin, ne nous aurait pas offert un séjour assez agréable ; on a placé l’Empereur dans le palais Marcoline [Marcolini]. C’est une jolie maison de campagne située à l’extrémité d’un faubourg de la ville. Le bel appartement y est de plain-pied avec un grand jardin, et dans le voisinage se trouve la belle promenade qu’on appelle « Oster-Wiese », ou « prairie de l’Est ». C’est en effet une prairie qui n’est bornée que par l’Elbe, et qui est ombragée par de longues rangées de tilleuls les plus beaux que j’aie jamais vus. Ainsi donc nous voilà dans un bon quartier-général, mais le meilleur ne vaut rien, les plus mauvais sont ceux où l’on a le plus de repos. Les dangers et les fatigues de la guerre étourdissent ; ici on revient trop facilement à soi, et quelque triste qu’ait pu être le songe, le réveil l’est encore davantage. Ton frère se porte bien. Dresde est pour lui un second Paris. 

A suivre…

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 17 octobre, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W. Warden, chirurgien du « Northumberland » (VI et fin).

Le 15 octobre 1815, le Northumberland mouille devant l’île de Sainte-Hélène. L’Empereur y débarque le 16, en fin de journée.

« Sainte-Hélène.

Mon cher Ami,

Il est plus facile de concevoir que de décrire la sensation excitée par l’arrivée de Napoléon sur l’intéressante petite colonie de Sainte-Hélène. La curiosité, l’étonnement, l’intérêt s’unissaient pour arracher les habitants à leur tranquillité habituelle. Napoléon resta dans sa chambre une heure au moins après que le vaisseau eût jeté l’ancre dans la baie. Quand il n’y eut plus personne sur le pont, il parut et monta sur la poupe, d’où il pouvait examiner à son aise la rangée de canons qui luisaient au soleil sur les coteaux enserrant la vallée au centre de laquelle est la ville de Jamestown, seule ville de l’île. Pendant tout ce temps, j’examinai son visage avec la plus grande attention : ses traits ne trahissaient aucune émotion particulière. Il regardait ce spectacle comme tout autre homme aurait regardé un lieu qu’il eût vu pour la première fois. A celte occasion, je vous dirai que depuis le départ du Northumberland jusqu’à son arrivée à Sainte-Hélène, je n’ai jamais observé le moindre changement dans la physionomie calme et les manières polies de notre distingué passager. Je n’ai jamais ouï dire à bord que quelqu’un ait remarqué chez lui la moindre trace de mécontentement ou de mauvaise humeur. Les dames ont paru péniblement impressionnées à la première vue de leur cage. Toutefois, leur attitude en cette occasion a prouvé un empire sur elles-mêmes auquel on ne s’attendait guère. Le premier soin de l’Amiral fut de prendre les arrangements nécessaires pour loger convenablement Napoléon et sa suite. On disposa à cet effet la maison du lieutenant-gouverneur, en attendant qu’on eût choisi une résidence convenable pour le captif. Les Français ne mirent pied à terre que le 17 , au crépuscule. Les habitants de la ville, las d’attendre le débarquement de Bonaparte, étaient rentrés chez eux, et notre prisonnier, selon le désir qu’il en avait exprimé, entra sans avoir été aperçu dans la maison où il devait passer sa première nuit de Sainte- Hélène. Le lendemain matin, de bonne heure, le général (Bonaparte) monta à cheval, accompagné de sir Georges Cockburn. Ils gravirent la montagne jusqu’à Longwood, qui devait être désormais la demeure monotone, sur un rocher perdu en mer, d’un homme qui avait possédé des palais somptueux dans tant de grandes villes d’Europe. A peu près à un mille de la ville et à mi-côte, est située la maison de campagne de M. Balcombe, respectable négociant de l’île. Elle est appelée «Les Ronces» [Plus communément appelée « Les Briars »] et située sur un terrain si uni que, sur cette montagne escarpée, on pourrait le croire aplani par la main de l’homme. Elle occupe environ deux arpents de terre et est traversée par un ruisseau, dont la fraîcheur produit une fort belle végétation. Ce terrain, couvert de forts beaux arbres fruitiers, forme le plus agréable contraste avec le reste du paysage. Il parait suspendu entre les rochers qui s’élèvent au-dessus et les abîmes qui sont à ses pieds. Napoléon fut invité à s’arrêter aux « Ronces » à sa descente de Longwood, et l’accueil de l’aimable propriétaire de la maison fut tel qu’il refusa de retourner à Jamestown. Il put se dérober de la sorte à la curiosité publique. Sur une éminence, à environ cinquante verges de la maison, est situé un bâtiment gothique, ayant une chambre dans le bas et deux dans le haut. C’est celte maisonnette que Napoléon choisit pour sa résidence, jusqu’à ce que Longwood fut achevé. Il n’y avait pas grand choix à faire vu la distribution du logement. Il occupa donc le rez-de-chaussée tandis que Las  Cases, son fils qui est page de l’Impératrice, et leur valet de chambre, se logeaient au premier étage. Quelques jours après qu’il se fût fixé aux « Ronces », j’allai lui rendre visite. Je le trouvai couché sur un sofa , et paraissant incommodé par la chaleur. Il me dit qu’il avait été se promener au jardin, mais que l’ardeur du soleil l’avait forcé de rentrer. Il semblait être de bonne humeur et me demanda avec la plus grande politesse des nouvelles des officiers du Northumberland. Après quelques questions concernant les restrictions imposées à ceux qui venaient le visiter : « Je sais, me dit-il, qu’il y a dans l’île des forces considérables et peut-être plus qu’elle n’est capable d’en nourrir. Quel intérêt a donc votre gouvernement d’envoyer ici le 53me régiment ? Voilà comment, vous autres Anglais, vous jetez l’argent par les fenêtres. » Je lui répondis sans hésiter : « Mon Dieu, général, vous avouerez bien que lorsqu’une mesure est prise, la meilleure politique est d’employer tous les moyens qui peuvent en assurer le succès. » Vous pouvez croire que ma réponse n’était pas pour lui plaire, mais la façon dont il l’a accueillie m’a convaincu qu’il était plus content de ma franchise que d’un compliment, métier dans lequel, vous le savez, je ne brille pas par mon adresse. Je pris alors congé de lui et redescendis pour diner à Jamestown , en compagnie du comte Bertrand.  Ce n’est qu’au mois de novembre que je revins aux « Ronces », où M. Balcombe m’avait invité à dîner. Etant arrivé quelque temps avant que l’on se mît à table, j’ai voulu m’amuser à examiner les cultures des jardins. Je pris un chemin au hasard. A l’endroit où ce sentier se termine, commence une allée étroite formée de poiriers sauvages. A l’angle des deux chemins, je rencontrai Napoléon descendant les rochers avec ses grosses bottes de soldat. Il m’aborda avec un air mélangé de joie et de surprise et, de la manière la plus aimable, il me reprocha ma longue absence. Un gros billot de bois mal équarri, posé sur deux pierres, nous servit de siège. Après en avoir enlevé la poussière avec sa main, il m’invita à m’asseoir près de lui. Las Cases vint bientôt nous rejoindre, car en grimpant ces sentiers rocailleux, son maître, bien que mauvais piéton, allait cependant plus vite que lui. De tous côtés, autour de l’endroit où nous étions assis, des rochers s’élevaient à plus de mille pieds au-dessus de nos têtes et sous nos pieds se creusait un abîme de la même profondeur. Là nature semble s’être amusée à faire de cet étroit espace une sorte d’habitation aérienne. Pendant que je regardais d’un oeil d’étonnement les beautés sauvages de ce site extraordinaire, Napoléon me demanda, en souriant, ce que j’en pensais : « Croyez-vous, me dit-il, que vos compatriotes aient agi avec beaucoup de douceur à mon égard ? » Je n’avais qu’une réponse à faire, c’était le silence. Il se mit alors à parler de l’aspect et de la nature de l’île et fit observer que tous les livres qu’il avait lus à ce sujet, pendant le voyage, en donnaient un tableau beaucoup trop flatteur, à moins qu’il n’y eût des sites plus agréables que ceux qu’il avait eu occasion de voir en allant à Longwood, qui était le point le plus reculé des limites qu’on lui avait assignées. Sa conversation fut, dans cette circonstance, familière, aimable, facile, comme en toutes les occasions où il me fut donné de lui parler. Elle ne portait pas la moindre empreinte de sa grandeur passée et quand le sujet s’y prêtait, il ne manquait jamais de donner à ses remarques un air d’enjouement. Quand je lui parlai de l’activité que l’amiral mettait à diriger les réparations faites à la maison de Longwood, en ajoutant qu’elle serait probablement prête dans le délai d’un mois : « Votre amiral sait peut-être, répliqua-t-il, quand un vaisseau peut être achevé ; mais, comme architecte, je crois bien que ses calculs sont faux. » J’ai alors soutenu que, sur terre ou sur mer, Sir Georges Cockburn était capable d’assurer la réussite de tout ce qu’il entreprenait. J’ajoutai que les officiers surveillaient les matelots à Longwood et commandaient les transports de matériaux. Il s’informa de ces messieurs, essayant de se rappeler leurs noms. Il exprima le désir de les voir à leur passage ; « si, ajouta-t-il, ils veulent bien venir me voir, comme vous, en pleine campagne, car ma présente habitation, qui me sert de salle à manger et de chambre à coucher, n’est pas propre à recevoir une nombreuse société. » Les « Ronces » ont acquis et conserveront toujours une certaine célébrité, rien que pour avoir été la demeure momentanée de Napoléon ; de même que beaucoup de lieux obscurs, n’ayant jamais tenu la moindre place sur la carte, sont, grâce à des événements fortuits, devenus des points importants dans la géographie historique. Napoléon est souvent l’hôte de M. Balcombe. Il n’est jamais incommode ni importun. Il se conduit toujours en homme bien élevé, et sa vivacité vient ajouter à l’agrément général du cercle domestique. J’ai vu, dans les journaux anglais, qu’il jouait aux cartes pour des dragées, qu’il était emporté comme un enfant, qu’il faisait toutes sortes de singeries. Je déclare qu’il n’y a rien de vrai dans tous ces racontars. Je n’ai pas encore entendu dire que Napoléon se soit plaint, si ce n’est dans la circonstance suivante : depuis qu’il est aux « Ronces », un officier, ayant rang de capitaine, y demeure et est responsable de tout ce qui se passe. Napoléon s’est plaint de cette surveillance auprès de l’amiral, qui n’a pas jugé à propos d’y satisfaire en apportant un relâchement quelconque à ses instructions. Napoléon s’était plaint également de l’importunité des visiteurs durant son séjour aux « Ronces » ; ce qui a donné à l’amiral une occasion favorable d’exécuter les ordres transmis d’Angleterre, avec une délicatesse qui, pour quiconque le connaît, est une preuve de la satisfaction qu’il aurait éprouvée à plaire en tout à l’Empereur. Il a donné de suite des ordres pour que personne ne fût admis à Longwood sans une autorisation de l’amiral ou du gouverneur. Quand Napoléon est allé habiter Longwood, on lui a assigné des limites pour ses excursions. Cette enceinte est gardée par un cordon de sentinelles. Tant qu’il reste dans le cercle assigné, il n’est rien ajouté aux dispositions ordinaires de surveillance; mais veut-il aller plus loin, un officier est chargé de l’accompagner. Cette dernière circonstance, particulièrement pénible, le retient habituellement dans ses limites . L’indisposition du général Gourgaud m’a procuré l’occasion de passer beaucoup de temps à Longwood. Au commencement, la maladie avait fort mauvaise tournure et mon ami, M. O’Meara, que je vous ai déjà présenté comme chirurgien de l’Empereur, désirait que nous puissions conférer ensemble durant le traitement. Lors de ma première visite, j’ai remarqué plusieurs choses que je crois dignes de votre attention. A peu près vers six heures du soir, je suis arrivé à Hutsgate, petite maison sise sur la route de Longwood, à un mile de l’habitation principale. C’est là qu’habite le comte Bertrand. La maison se compose de deux petites chambres en bas et deux en haut. La santé règne dans cette chaumière, les enfants sont charmants, les soucis ne semblent pas pénétrer souvent dans cette demeure. Je pourrais remplir un volume de tout ce que je sais sur cette famille. Durant la traversée, j’employai la plus grande partie de mes loisirs à lire de l’anglais avec le général Bertrand qui, en retour, me racontait ses campagnes. Il me disait souvent : « Quel mauvais maître vous faites ! Vous écoutez tout ce que je vous raconte et, en retour, vous ne me dites rien. » Quand Napoléon avait besoin de moi, il envoyait demander « l’ami de Bertrand ». Quand j’arrivai à Hutsgate, Madame Bertrand me pria de descendre de cheval et de l’accompagner en voiture à Longwood, son mari étant parti avant elle. La nuit commençait à tomber et quand nous arrivâmes près de la maison, nous aperçûmes son « empereur », comme elle disait toujours, en conversation, près de la route, avec Bertrand. « Montrez-vous à la portière quand nous passerons, me dit-elle, ils me croiront en bonne fortune et cela leur rappellera les plaisirs de Paris. » Nous dépassâmes l’Empereur et Bertrand, en marchant d’un bon pas. J’obéis à mes instructions et, ayant donné la main à la comtesse, pour l’aider à sortir de la voiture, elle me quitta de suite pour aller annoncer à son mari quel était l’étranger. Quelques minutes après, je recevais de Napoléon lui-même une invitation à dîner. Comme vous pouvez bien le penser, j’ai accepté de suite et j’en ai été d’autant plus touché que, depuis quelque temps, il ne reçoit plus que les gens de sa suite. Je ne pouvais me présenter qu’en négligé et c’est ainsi que j’ai fait mon entrée. Le général de Montholon, en grand uniforme, m’a reçu dans l’antichambre et m’a introduit dans une pièce voisine, où Bonaparte jouait aux échecs avec le comte Bertrand. Il m’a accueilli avec les compliments ordinaires de civilité et, quand j’eus pris place derrière sa chaise, il continua de jouer. Les gens qui se trouvaient dans la chambre parlaient fort peu entre eux. On n’entendait qu’une sorte de murmure respectueux, interrompu de temps en temps par la « basse » de mes réponses aux questions qui m’étaient adressées. Peu de temps avant qu’on vint annoncer que la table était servie, le général de Montholon vint me dire à l’oreille que ma place était entre l’Empereur et le Grand-Maréchal. Que pensez-vous de ces honneurs ? Que ne puissiez-vous simplement voir votre ami, humble et modeste, dans une situation aussi élevée ! Je ne puis dire que je ressemblai à Sancho Panza, tous les mets étant à ma disposition, mais un morceau de bœuf rôti ou un gigot de mouton à la sauce aux câpres auraient été plus à mon goût que toutes les fricassées et ragoûts de la cuisine française. Napoléon était à ma droite et le grand-maréchal à ma gauche. Il y avait une place vacante, qui avait l’air d’être réservée pour Marie-Louise. A côté de chaque assiette étaient placées une bouteille de Bordeaux et une carafe d’eau. On ne but pas à la santé des convives ; si l’on voulait boire, il fallait se servir soi-même. Le service en porcelaine surpasse tout ce que j’ai vu en ce genre. L’argenterie est massive et décorée d’aigles. Le dessert fut servi dans un service en or. Le repas dura environ une heure. Les questions de Napoléon étaient si nombreuses que j’avais à peine le temps de manger et de boire, tant j’étais embarrassé pour trouver mes réponses. Je vais tout au moins essayer de vous en donner une idée générale. — « Avez-vous vu le général Gourgaud ? — Oui, Général, je suis venu à Longwood tout exprès. — Comment l’avez-vous trouvé ? — Très malade. — De quoi souffre-t-il ? — De la dysenterie. — Où est le siège du mal? — Dans les intestins. — Quelle en est la cause ? — La chaleur du climat, agissant sur une constitution sujette à cette influence, mais enlevez la cause et l’effet disparaîtra. S’il avait été saigné dès le début, il est probable que la maladie aurait été moins violente. — Quel remède vous proposez-vous d’appliquer ? — Les fonctions du foie et des autres viscères sont dérangées. Pour leur rendre leur activité, il sera nécessaire de recourir à l’usage du mercure. — Mauvais remède ! — L’expérience m’a enseigné le contraire. — Hippocrate s’en servait-il ? — Je ne le crois pas. Il avait grande confiance dans les simples. — Cependant, il est considéré comme l’un des plus grands médecins ? — Néanmoins, il aurait su tirer un grand avantage des découvertes modernes. — La nature ne fait-elle pas des efforts pour chasser de notre corps la maladie ? Ne croyez-vous pas que ces douleurs ne soient rien autre chose que ces efforts ? — On m’a enseigné par principe qu’il fallait aider la nature. — Ne pourriez-vous le faire sans avoir recours à ce dangereux métal ? — L’expérience m’a convaincu que le mercure, pourvu qu’il produise la salivation, est un remède infaillible. — Alors continuez l’emploi de votre mercure. » — « Avez-vous perdu beaucoup de monde sur le Northumberland ? — Nous avons eu le malheur de perdre plusieurs hommes de l’équipage. — De quelle maladie ? — De la dysenterie et de l’inflammation du foie. — Les avez-vous examinés après la mort ? — Oui. — Quel était l’aspect des entrailles ? — Dans l’une des maladies, une très forte suppuration ; dans l’autre, la gangrène des intestins. — Gomment définissez- vous la mort ? — Une suspension des fonctions vitales des organes de la respiration et de l’action du cœur. — A quel moment l’âme se sépare-t-elle du corps? — Je ne peux répondre avec précision, car l’homme peut paraître mort alors que, par des moyens artificiels, la résurrection est produite. — Quand croyez-vous que l’âme entre dans le corps ? [...] « Quelques jours après, un vaisseau étant arrivé d’Angleterre, je descendis à Jamestown pour avoir des nouvelles du pays. Le soir, quand je revins, on me dit que Napoléon m’attendait chez le général Gourgaud. Dès que je fus entré, la première question qu’il m’adressa fut relative à l’étal de santé du général ; puis, changeant aussitôt de conversation : « Vous arrivez de la ville, me dit-il ; le vaisseau qui vient d’arriver vient-il d’Angleterre ? Dans ce cas, je suppose qu’il a apporté des lettres et des journaux ? — Certainement, je viens de voir toute une liasse du Courrier. — N’y a-t-il pas le Morning Chronicle ? — Je ne l’ai pas encore vu. J’ai lu le Times et un journal de province. — Quels sont les nouvelles de France ? — J’y ai à peine jeté un coup d’œil. — Vous vous rappelez peut-être quelque chose ; dites-le moi, je vous prie. — J’ai lu des passages qui vous concernent, mais ce que j’ai vu avait trait surtout au jugement et à la condamnation du maréchal Ney. » A ces mots, Napoléon se rapprocha de moi et, sans qu’on remarquât la moindre altération dans sa physionomie, il me dit : « Quoi, le maréchal Ney a été condamné à être fusillé ! — Oui, répondis-je ; il s’est adressé, mais vainement, aux souverains alliés. Il alléguait, pour sa défense, le douzième article de la convention signée après Waterloo. Au cours du procès, il a prétendu que vous l’aviez trompé ; que la proclamation dont on lui faisait un grief avait été composée par le major-général Bertrand et que vous lui aviez caché les desseins de l’Autriche et de l’Angleterre. » Le comte Bertrand, qui assistait à l’entretien, fit remarquer froidement que le maréchal Ney avait le droit de chercher à sauver sa vie par n’importe quel moyen. Si des légendes fabriquées dans ce but pouvaient lui servir, on ne pouvait le blâmer d’y avoir eu recours. « Mais, ajouta-t-il, pour ce qui est de la proclamation, c’est une assertion aussi fausse que ridicule. Le maréchal Ney savait écrire, il n’avait donc pas besoin de moi. » Napoléon n’ajouta aucune remarque ; il dit simplement : « Le maréchal Ney était un brave soldat. »[…] La maladie du général Gourgaud avait pris une très mauvaise tournure. Les symptômes paraissaient annoncer une issue fatale. Le général était tellement abattu qu’il refusait de prendre le seul remède qui pût le sauver et il aurait succombé victime de ses idées noires, si la voix à laquelle il n’osait pas désobéir ne lui eût adressé une sévère remontrance, dont l’effet devait être salutaire. « Quelle conduite ridicule est la vôtre, lui dit Bonaparte ! Quelles sont ces craintes sottes et puériles, auxquelles vous vous abandonnez, en refusant tout moyen de les dissiper? Combien de fois n’avez-vous pas, sur les champs de bataille, affronté la mort sans trembler? Et maintenant, au lieu de lui résister, vous vous livrez sans défense à son pouvoir ! Quelle obstination d’enfant ! Ne faites pas la bête (sic), je vous prie, et prenez de bonne grâce les remèdes qui seuls peuvent vous rendre à la santé. » Cette admonestation triompha de l’opiniâtreté du malade. Il se soumit au régime prescrit et ne tarda pas à se rétablir. Quelque temps après, Napoléon me dit : « Eh bien, vous autres, médecins, vous avez fait des miracles avec Gourgaud. Cependant, s’il y avait eu un prêtre dans l’île, il vous aurait chassé tous deux et n’en aurait fait qu’à sa tête. Mais, heureusement pour le malade, il n’y a pas ici de confesseur. »

———-

« Sainte-Hélène.

Mon cher Ami,

J’avais pensé terminer avec ma dernière lettre le petit récit que j’ai composé pour contenter votre avide curiosité. Si cette narration vous a fait plaisir, ;je serai charmé de pouvoir la continuer en l’agrémentant ;d’anecdotes inattendues, qui me semblent assez intéressantes. Il y a bien près de six  habitants. Le hasard m’a cependant conduit dans une réunion où se trouvait le comte de Las Cases. Après avoir parlé de l’arrivée du nouveau gouverneur, il m’apprit que son maître avait souvent demandé de mes nouvelles et qu’il s’était enquis des motifs de mon absence prolongée. — « Nous ne vous avons pas vu, me dit-il, depuis la résurrection du général Gourgaud. Votre absence provient-elle de quelque répugnance de votre part ou d’une défense particulière de l’amiral ? « Je lui répondis que ce n’était ni l’un ni l’autre ; mais j’ajoutai que j’avais cru devoir observer les ordres généraux et que je ne pouvais justifier la demande d’un passeport pour Longwood sans avoir quelque raison particulière. — Je désire beaucoup, me dit-il, vous consulter sur la santé de mon fils. — C’est une raison suffisante, répliquai-je ; je m’adresserai à l’amiral. Il est dans une pièce à côté et j’espère qu’il m’accordera de suite l’autorisation nécessaire. La permission accordée, Las Cases m’invita à venir déjeuner avec Napoléon le lendemain, à onze heures. Une violente averse m’en empêcha; mais j’ai saisi la première occasion de tenir ma parole. L’heure du déjeuner était passée, quand je suis arrivé à Longwood. Bonaparte, profitant du beau temps, était allé se promener de meilleure heure que de coutume. Je crois qu’il ne me vit pas quand j’approchai de la maison, car, à ce moment, il était caché derrière une haie. L’heure du déjeuner était passée; il ne m’attendait plus et, à vous dire vrai, si mon but n’avait pas été de recueillir quelque nouveauté pour votre distraction, j’aurais été en quelque sorte soulagé à l’idée que je ne serais pas exposé à subir l’un de ses longs interrogatoires.

Cependant, je rencontrai bientôt le comte de Las Cases qui, pensant que le grand homme s’était retiré pour le reste de la journée, me proposa de l’accompagner chez lui, où, me dit-il, « après avoir vu mon fils, nous nous remettrons à notre histoire; ce qui vous intéressera, comme l’ouvrage intéressera le monde entier, si nous avons le courage de le terminer. » Je ne me souviens pas de vous avoir dit, dans mes lettres précédentes, que Las-Cases, qui est secrétaire intime de Napoléon, m’avait confié que son maître avait commencé d’écrire les Mémoires de sa vie.

Il m’avait déjà raconté que les campagnes d’Egypte et d’Italie et ce qu’il nomme je crois, « mon règne des Cent-Jours » , étaient achevés, et que les périodes suivantes étaient très avancées. Je me proposais donc de passer une très agréable matinée et me réjouissais déjà du plaisir que j’aurais à parcourir les manuscrits qui me seraient confiés. Malheureusement, Napoléon me fit dire de l’aller trouver dans sa chambre. Comme je savais d’avance que ma visite ne serait pas une visite de pure cérémonie, je priai le comte de Las Cases de m’accompagner, car c’est un interprète aussi fidèle qu’intelligent. En outre, cette méthode me donne le temps de préparer mes réponses. Il y avait un peu de diplomatie de ma part dans cet arrangement, car l’étiquette est rigoureusement observée à la cour de Longwood. En entrant dans la chambre, je n’aperçus que le dos d’un sofa, et pénétrant plus avant, je vis Napoléon couché tout du long, son bras gauche pendant par dessus le meuble. La lumière était interceptée par une jalousie. Devant lui, était une table couverte de livres, parmi lesquels j’aperçus de jolis volumes bien reliés, traitant de la Révolution française. La chaleur l’avait forcé à quitter son habit et son gilet. Dès qu’il m’aperçut, il s’écria en anglais et d’un ton de bonne humeur : « Ah! Warden, comment allez-vous ? » Je m’inclinai, et il me dit : « J’ai attrapé la fièvre. » Ayant immédiatement tâté son pouls et voyant, par sa régularité autant que par la gaîté peinte sur le visage de Bonaparte, qu’il avait envie de plaisanter, je lui souhaitai d’avoir toujours la même santé. Il me frappa alors la joue du revers de la main et me pria d’avancer au milieu de la chambre, parce qu’il avait quelque chose à me communiquer. Je lui fis mes compliments sur son bon état de santé et sur les progrès qu’il paraissait avoir faits en anglais . — « C’est vrai, me dit-il, grâce au bon régime que je suis, je jouis d’une bonne santé. J’ai toujours faim, mais je suis réglé dans mes repas et quitte toujours la table avec appétit. De plus, vous savez que je ne bois jamais de vins capiteux . Pour ce qui est de la langue anglaise, j’ai beaucoup travaillé. Je puis maintenant lire vos journaux avec facilité  et je dois vous avouer que cela m’amuse beaucoup. Cependant, ils ne sont pas toujours très polis envers moi. L’un m’appelle « menteur », l’autre  » tyran », un troisième « monstre » et un quatrième « poltron », qualificatif auquel je ne m’attendais guère. Il parait néanmoins que l’auteur de l’article ne m’accuse pas d’éviter le danger sur un champ de bataille, de fuir à la vue de l’ennemi ou de n’oser affronter les coups du destin. Il ne me reproche pas non plus de manquer de présence d’esprit dans le tumulte des combats ou dans les hasards de la guerre. Non, ce n’est pas cela ; il paraît que je manque de courage — parce que je ne me suis pas brûlé la cervelle ou jeté à la mer. Le rédacteur du journal ne comprend pas que j’ai trop de courage pour me tuer . Vos journaux sont écrits sous l’influence de l’esprit de parti. Ce que l’un loue, l’autre le dénigre, et vice-versa. Ceux qui vivent à Londres peuvent juger par eux-mêmes des événements passés et des affaires en général ; mais, par la lecture de vos journaux, ceux qui demeurent loin de la capitale, et surtout les étrangers, ne peuvent jamais connaître le véritable état des affaires, ni le caractère des hommes d’Etat. » Ce jour-là, Napoléon paraissait plutôt d’humeur à émettre ses opinions qu’à faire des questions. Moi-même étais disposé à parler et je ne doutais pas de parvenir soit à l’entraîner dans une conversation intéressante, soit à le pousser à me renvoyer. Je répondis aussitôt : « Je pense que vous devez avoir plus de patience que mes compatriotes ne vous en supposent, si vous avez lu tout ce qu’on écrit sur vous. Vous n’avez pas dû vous attendre, général, à ce que les événements extraordinaires qui viennent d’avoir lieu et dans lesquels vous avez joué un si grand rôle, fussent considérés et jugés ailleurs avec plus de franchise qu’en Angleterre; car, en Angleterre, on a le droit, — puisse-t-on le posséder toujours ! — de dire et d’écrire tout ce qu’on pense. » Je continuai ainsi à tenir un langage plein de fierté, quand il m’interrompit de la sorte : « Tout cela, me dit-il, ne fait que m’amuser, mais il y a dans vos journaux des observations qui produisent sur moi des sensations très différentes… » […]

Il se plaignit tout à coup d’une douleur dans l’orteil du pied droit, et m’ayant décrit la sensation qu’il éprouvait, il voulut savoir de moi si c’était la goutte. Je lui demandai s’il avait lieu de croire que cette maladie fut héréditaire dans sa famille. — Non, répondit-il ; seul, mon oncle, le cardinal Fesch, en a beaucoup souffert. Je répliquai que, même si cette maladie était héréditaire dans une famille, de l’exercice et un bon régime, dès les premières atteintes, retardaient souvent les accès et adoucissaient le mal quand on ne pouvait pas le prévenir. Je lui fis remarquer, en outre, qu’étant donnée la vie active qu’il avait menée jusqu’alors, j’étais d’avis que, depuis quelque temps, il ne prenait pas assez d’exercice pour avoir une bonne santé. Il me répondit : « Mes promenades à cheval ne sont pas assez prolongées: il m’est si désagréable d’être accompagné d’un officier, que je préfère courir le risque de toutes sortes de maladies en les abrégeant. Je ne ressens pas, du reste, d’inconvénients de ce manque d’exercice. L’homme s’habitue aux privations. Pendant six ans, je ne suis pas resté un seul jour sans monter plusieurs heures à cheval. A une autre époque, pendant dix-huit mois consécutifs, je n’ai pas quitté la maison. » Il se plaignit de nouveau d’être surveillé par un officier : « Vous connaissez, dit-il, la topographie de Sainte-Hélène et vous devez convenir qu’une sentinelle placée sur l’une de ces montagnes peut me suivre des yeux, depuis l’instant où je quitte cette maison jusqu’à celui où j’y rentre. Si un officier ou un soldat placé sur cette hauteur ne paraît pas suffisant à votre gouverneur, pourquoi ne pas en mettre dix, vingt, ou une compagnie de dragons ? Qu’ils ne me perdent pas de vue, mais qu’on me délivre de cet officier collé à mes côtés. » Croyez, mon cher ami, que je ne regretterai pas le travail que cette lettre m’a coûté, si j’ai été fidèle dans mes souvenirs et exact dans mes récits. Je sais d’avance le plaisir qu’elle vous procurera, et cette pensée me dédommage de mes peines. Les circonstances futures pourront seules décider si vous recevrez une autre lettre de Sainte-Hélène de votre fidèle ami.

W. WARDEN. »

———-

« Sainte-Hélène.

Mon cher Ami,

Une flotte venant des Indes vient d’arriver à Sainte Hélène. Cet événement, tout en me permettant de vous faire parvenir ma lettre précédente, m’a donné l’idée d’en commencer une autre. Jamestown a été envahie par les passagers, tous curieux comme d’habitude de voir Napoléon. Parmi eux se trouvait la comtesse de London. Durant son séjour à Sainte- Hélène, elle est descendue à Plantation-House, résidence du gouverneur. Le lendemain, sir Hudson Lowe a donné un grand dîner en l’honneur de cette dame. Il adressa au général Bertrand, pour le général Bonaparte, une invitation conçue avec une politesse si parfaite qu’il avait tout bleu de croire qu’elle serait acceptée. C’était la première fois que Napoléon était invité chez le gouverneur. On fit observer que la démarche provenait plutôt du désir de satisfaire la comtesse, que de l’intention de faire une civilité particulière à la personne à qui elle était adressée. C’est ainsi que l’on comprit la chose à Longwood. Le comte Bertrand remit la carte du gouverneur à son maître, qui la lut et la lui rendit sans la moindre observation : « Sire, dit le Maréchal, quelle réponse dois-je faire de la part de Votre Majesté? » — Dites que l’Empereur n’en a pas donné. J’ai passé la plus grande partie de l’après-midi de ce jour dans la chambre de Napoléon. Comme d’ordinaire, le temps s’est passé à répondre de mon mieux aux différentes questions que l’Empereur a jugé à propos de m’adresser. Ce jour-là, elles portèrent surtout sur l’état et la force des navires qui venaient d’arriver, sur notre commerce avec les Indes, sur le nombre des Anglais qui passent aux Indes ou en reviennent. Au cours de cette conversation, j’arrivai à parler de l’espérance des étrangers de l’apercevoir quand il irait à Plantation-House dîner chez le gouverneur. Cette petite observation tomba fort mal à propos, car je remarquai aussitôt le seul symptôme d’emportement que j’aie observé dans mes différentes visites à l’ex-Empereur. Ce symptôme se manifesta dans son ton, son regard et son geste, comme dans la précipitation de sa réponse : « Comment voulez-vous que j’aille dîner avec un peloton de soldats pour m’escorter? » Quelques instants après, il reprit son sang-froid accoutumé et me dit : « Après tout, on ne devait pas s’attendre à ce que j’accepte l’invitation. La distance est considérable, l’heure fort avancée et j’ai presque abandonné l’idée de dépasser les bornes qui me sont assignées, accompagné comme je dois l’être par un officier. » La comtesse de London quitta donc l’île sans avoir vu l’ex-Empereur. Elle manifesta, paraît-il, son mécontentement à ce sujet et si je puis hasarder une opinion (veuillez vous rappeler que c’est la mienne seule), je crois que le désappointement fut mutuel. Quelques jours après, Napoléon me demanda si j’avais vu la comtesse. Je répondis affirmativement et j’ajoutai qu’elle avait honoré le Northumberland d’une visite. — On lui a montré la cabine que vous occupiez durant le voyage et la chaise où les étrangers ne manquent pas de s’asseoir un instant. — Et la comtesse, répliqua-t-il, a-t-elle fait honneur à la chaise? Ne m’étant pas trouvé à cet instant dans la cabine, je ne puis lui répondre positivement. Il paraissait se complaire dans l’idée du prix que l’on semblait mettre à s’asseoir un moment sur sa chaise. » […] Je me suis trouvé à Longwood avec M. Raffles, l’ancien gouverneur de Java. Ce personnage brûlait d’envie de voir Napoléon. Sa curiosité devenait une véritable rage et on a tout fait pour la satisfaire. On lui dit que Napoléon était indisposé, rien n’y fit ; une heure fut désignée par l’ex-Empereur pour la réception de l’ex-gouverneur. Ce dernier ne savait comment exprimer la satisfaction que lui causait la façon dont il avait été reçu. Peu de temps après que M. Raffles eût pris congé, Napoléon m’envoya dire d’aller le joindre au jardin. Quand j’arrivai, il était entouré de toute sa suite, hommes et femmes. La voiture était prête, les chevaux sellés, tout était prêt pour le départ. Mon apparition dérangea leur projet. Au lieu de monter en voiture, Napoléon tourna la tête vers moi comme s’il voulait me parler. Je saluai en ôtant mon chapeau que je remis aussitôt sur la tête, tandis que les maréchaux, comtes et généraux restaient découverts. Cela ne me troubla pas trop. Mais ma galanterie se trouva un peu gênée par la présence des dames, dont un zéphyr bien indiscret souleva brusquement les jupes […] Nous avions causé au moins pendant vingt minutes, toute la suite demeurant dans son attitude respectueuse, quand je crus devoir me retirer. Mais il fit mine de ne pas s’en apercevoir. Au bout d’un moment cependant, il me salua légèrement et conduisit Mme Bertrand à la voiture. Il monta auprès d’elle. Je restai près de la voiture, lorsque, remarquant qu’il y avait une place inoccupée, il me demanda si je voulais aller me promener avec lui. J’acceptai de suite et je déclare que chez des villageois irlandais se rendant sur une charrette à la foire, il n’aurait pas régné plus de gaîté, d’aisance et affabilité. les chevaux allaient grand train, autant que les plaisanteries de Napoléon. Il commença à parler anglais. Ayant passé son bras autour du cou de Mme Bertrand il s’écria : « This is my mistress ! », voulant dire : « c’est ma maîtresse ! », pendant que la dame essayait de se dégager et que le comte, son mari, éclatait de rire. Napoléon me demanda s’il avait fait une faute. Quand je lui appris quelle était en anglais la signification du mot « mistress », il s’écria : « Oh ! Non non, je voulais dire : mon amour, mon amie ; non, pas mon amour, mon amie, mon amie. » Mme Bertrand ayant été indisposée pendant plusieurs jours, Napoléon désirait la faire rire et rendre la conversation familière. Pour me servir d’une locution dont on a abusé : il était l’âme de la société. Les détours de la route, rendus nécessaires par la nature du terrain, peuvent avoir une longueur de cinq à six miles. […] Ce fut la dernière visite que je fis à Napoléon. Quand j’ai pris congé de lui, il s’est levé et m’a dit : « Je vous souhaite santé, bonheur et bon voyage. J’espère qu’à votre arrivée vous trouverez vos amis bien portants et joyeux de vous revoir. » M. de Las Cases, le général Bertrand et toutes les personnes de la suite de Napoléon m’avaient témoigné tant d’égards, de sympathie et d’affection que je n’ai pu les quitter sans une vive émotion. Je n’ai jamais vu de famille plus aimable et plus unie que celle du général Bertrand. Sa tendresse conjugale et paternelle n’est pas moins digne d’éloges que sa fidélité envers son maître. Je termine ici mon récit. S’il me revenait en mémoire quelque autre particularité, je les mentionnerais dans un post-scriptum. Quant à la description que vous tiendriez à avoir de Sainte-Hélène, nous en reparlerons plus tard, au coin d’un bon feu, comme on sait les faire en Angleterre, et surtout chez vous.

En attendant et à jamais, je suis, etc., etc.

W. WARDEN. »

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.96-154).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 21 septembre, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W. Warden, chirurgien du « Northumberland »(V).

Sainte-Hélène 2

Le 15 octobre 1815, le Northumberland mouille devant l’île de Sainte-Hélène. L’Empereur y débarque le 16, en fin de journée.

« Sainte-Hélène.

Mon cher Ami,

Il est plus facile de concevoir que de décrire la sensation excitée par l’arrivée de Napoléon sur l’intéressante petite colonie de Sainte-Hélène. La curiosité, l’étonnement, l’intérêt s’unissaient pour arracher les habitants à leur tranquillité habituelle. Napoléon resta dans sa chambre une heure au moins après que le vaisseau eût jeté l’ancre dans la baie. Quand il n’y eut plus personne sur le pont, il parut et monta sur la poupe, d’où il pouvait examiner à son aise la rangée de canons qui luisaient au soleil sur les coteaux enserrant la vallée au centre de laquelle est la ville de Jamestown, seule ville de l’île. Pendant tout ce temps, j’examinai son visage avec la plus grande attention : ses traits ne trahissaient aucune émotion particulière. Il regardait ce spectacle comme tout autre homme aurait regardé un lieu qu’il eût vu pour la première fois. A celte occasion, je vous dirai que depuis le départ du Northumberland jusqu’à son arrivée à Sainte-Hélène, je n’ai jamais observé le moindre changement dans la physionomie calme et les manières polies de notre distingué passager. Je n’ai jamais ouï dire à bord que quelqu’un ait remarqué chez lui la moindre trace de mécontentement ou de mauvaise humeur. Les dames ont paru péniblement impressionnées à la première vue de leur cage. Toutefois, leur attitude en cette occasion a prouvé un empire sur elles-mêmes auquel on ne s’attendait guère. Le premier soin de l’Amiral fut de prendre les arrangements nécessaires pour loger convenablement Napoléon et sa suite. On disposa à cet effet la maison du lieutenant-gouverneur, en attendant qu’on eût choisi une résidence convenable pour le captif. Les Français ne mirent pied à terre que le 17 , au crépuscule. Les habitants de la ville, las d’attendre le débarquement de Bonaparte, étaient rentrés chez eux, et notre prisonnier, selon le désir qu’il en avait exprimé, entra sans avoir été aperçu dans la maison où il devait passer sa première nuit de Sainte- Hélène. Le lendemain matin, de bonne heure, le général (Bonaparte) monta à cheval, accompagné de sir Georges Cockburn. Ils gravirent la montagne jusqu’à Longwood, qui devait être désormais la demeure monotone, sur un rocher perdu en mer, d’un homme qui avait possédé des palais somptueux dans tant de grandes villes d’Europe. A peu près à un mille de la ville et à mi-côte, est située la maison de campagne de M. Balcombe, respectable négociant de l’île. Elle est appelée « Les Ronces » [Plus communément appelée « Les Briars »] et située sur un terrain si uni que, sur cette montagne escarpée, on pourrait le croire aplani par la main de l’homme. Elle occupe environ deux arpents de terre et est traversée par un ruisseau, dont la fraîcheur produit une fort belle végétation. Ce terrain, couvert de forts beaux arbres fruitiers, forme le plus agréable contraste avec le reste du paysage. Il parait suspendu entre les rochers qui s’élèvent au-dessus et les abîmes qui sont à ses pieds. Napoléon fut invité à s’arrêter aux « Ronces » à sa descente de Longwood, et l’accueil de l’aimable propriétaire de la maison fut tel qu’il refusa de retourner à Jamestown. Il put se dérober de la sorte à la curiosité publique. Sur une éminence, à environ cinquante verges de la maison, est situé un bâtiment gothique, ayant une chambre dans le bas et deux dans le haut. C’est celte maisonnette que Napoléon choisit pour sa résidence, jusqu’à ce que Longwood fut achevé. Il n’y avait pas grand choix à faire vu la distribution du logement. Il occupa donc le rez-de-chaussée tandis que Las  Cases, son fils qui est page de l’Impératrice, et leur valet de chambre, se logeaient au premier étage. Quelques jours après qu’il se fût fixé aux « Ronces », j’allai lui rendre visite. Je le trouvai couché sur un sofa , et paraissant incommodé par la chaleur. Il me dit qu’il avait été se promener au jardin, mais que l’ardeur du soleil l’avait forcé de rentrer. Il semblait être de bonne humeur et me demanda avec la plus grande politesse des nouvelles des officiers du Northumberland. Après quelques questions concernant les restrictions imposées à ceux qui venaient le visiter : « Je sais, me dit-il, qu’il y a dans l’île des forces considérables et peut-être plus qu’elle n’est capable d’en nourrir. Quel intérêt a donc votre gouvernement d’envoyer ici le 53me régiment ? Voilà comment, vous autres Anglais, vous jetez l’argent par les fenêtres. » Je lui répondis sans hésiter : « Mon Dieu, général, vous avouerez bien que lorsqu’une mesure est prise, la meilleure politique est d’employer tous les moyens qui peuvent en assurer le succès. » Vous pouvez croire que ma réponse n’était pas pour lui plaire, mais la façon dont il l’a accueillie m’a convaincu qu’il était plus content de ma franchise que d’un compliment, métier dans lequel, vous le savez, je ne brille pas par mon adresse. Je pris alors congé de lui et redescendis pour diner à Jamestown , en compagnie du comte Bertrand.  Ce n’est qu’au mois de novembre que je revins aux « Ronces », où M. Balcombe m’avait invité à dîner. Etant arrivé quelque temps avant que l’on se mît à table, j’ai voulu m’amuser à examiner les cultures des jardins. Je pris un chemin au hasard. A l’endroit où ce sentier se termine, commence une allée étroite formée de poiriers sauvages. A l’angle des deux chemins, je rencontrai Napoléon descendant les rochers avec ses grosses bottes de soldat. Il m’aborda avec un air mélangé de joie et de surprise et, de la manière la plus aimable, il me reprocha ma longue absence. Un gros billot de bois mal équarri, posé sur deux pierres, nous servit de siège. Après en avoir enlevé la poussière avec sa main, il m’invita à m’asseoir près de lui. Las Cases vint bientôt nous rejoindre, car en grimpant ces sentiers rocailleux, son maître, bien que mauvais piéton, allait cependant plus vite que lui. De tous côtés, autour de l’endroit où nous étions assis, des rochers s’élevaient à plus de mille pieds au-dessus de nos têtes et sous nos pieds se creusait un abîme de la même profondeur. Là nature semble s’être amusée à faire de cet étroit espace une sorte d’habitation aérienne. Pendant que je regardais d’un oeil d’étonnement les beautés sauvages de ce site extraordinaire, Napoléon me demanda, en souriant, ce que j’en pensais : « Croyez-vous, me dit-il, que vos compatriotes aient agi avec beaucoup de douceur à mon égard ? » Je n’avais qu’une réponse à faire, c’était le silence. Il se mit alors à parler de l’aspect et de la nature de l’île et fit observer que tous les livres qu’il avait lus à ce sujet, pendant le voyage, en donnaient un tableau beaucoup trop flatteur, à moins qu’il n’y eût des sites plus agréables que ceux qu’il avait eu occasion de voir en allant à Longwood, qui était le point le plus reculé des limites qu’on lui avait assignées. Sa conversation fut, dans cette circonstance, familière, aimable, facile, comme en toutes les occasions où il me fut donné de lui parler. Elle ne portait pas la moindre empreinte de sa grandeur passée et quand le sujet s’y prêtait, il ne manquait jamais de donner à ses remarques un air d’enjouement. Quand je lui parlai de l’activité que l’amiral mettait à diriger les réparations faites à la maison de Longwood, en ajoutant qu’elle serait probablement prête dans le délai d’un mois : « Votre amiral sait peut-être, répliqua-t-il, quand un vaisseau peut être achevé ; mais, comme architecte, je crois bien que ses calculs sont faux. » J’ai alors soutenu que, sur terre ou sur mer, Sir Georges Cockburn était capable d’assurer la réussite de tout ce qu’il entreprenait. J’ajoutai que les officiers surveillaient les matelots à Longwood et commandaient les transports de matériaux. Il s’informa de ces messieurs, essayant de se rappeler leurs noms. Il exprima le désir de les voir à leur passage ; « si, ajouta-t-il, ils veulent bien venir me voir, comme vous, en pleine campagne, car ma présente habitation, qui me sert de salle à manger et de chambre à coucher, n’est pas propre à recevoir une nombreuse société. » Les « Ronces » ont acquis et conserveront toujours une certaine célébrité, rien que pour avoir été la demeure momentanée de Napoléon ; de même que beaucoup de lieux obscurs, n’ayant jamais tenu la moindre place sur la carte, sont, grâce à des événements fortuits, devenus des points importants dans la géographie historique. Napoléon est souvent l’hôte de M. Balcombe. Il n’est jamais incommode ni importun. Il se conduit toujours en homme bien élevé, et sa vivacité vient ajouter à l’agrément général du cercle domestique. J’ai vu, dans les journaux anglais, qu’il jouait aux cartes pour des dragées, qu’il était emporté comme un enfant, qu’il faisait toutes sortes de singeries. Je déclare qu’il n’y a rien de vrai dans tous ces racontars. Je n’ai pas encore entendu dire que Napoléon se soit plaint, si ce n’est dans la circonstance suivante : depuis qu’il est aux « Ronces », un officier, ayant rang de capitaine, y demeure et est responsable de tout ce qui se passe. Napoléon s’est plaint de cette surveillance auprès de l’amiral, qui n’a pas jugé à propos d’y satisfaire en apportant un relâchement quelconque à ses instructions. Napoléon s’était plaint également de l’importunité des visiteurs durant son séjour aux « Ronces » ; ce qui a donné à l’amiral une occasion favorable d’exécuter les ordres transmis d’Angleterre, avec une délicatesse qui, pour quiconque le connaît, est une preuve de la satisfaction qu’il aurait éprouvée à plaire en tout à l’Empereur. Il a donné de suite des ordres pour que personne ne fût admis à Longwood sans une autorisation de l’amiral ou du gouverneur. Quand Napoléon est allé habiter Longwood, on lui a assigné des limites pour ses excursions. Cette enceinte est gardée par un cordon de sentinelles. Tant qu’il reste dans le cercle assigné, il n’est rien ajouté aux dispositions ordinaires de surveillance; mais veut-il aller plus loin, un officier est chargé de l’accompagner. Cette dernière circonstance, particulièrement pénible, le retient habituellement dans ses limites . L’indisposition du général Gourgaud m’a procuré l’occasion de passer beaucoup de temps à Longwood. Au commencement, la maladie avait fort mauvaise tournure et mon ami, M. O’Meara, que je vous ai déjà présenté comme chirurgien de l’Empereur, désirait que nous puissions conférer ensemble durant le traitement. Lors de ma première visite, j’ai remarqué plusieurs choses que je crois dignes de votre attention. A peu près vers six heures du soir, je suis arrivé à Hutsgate, petite maison sise sur la route de Longwood, à un mile de l’habitation principale. C’est là qu’habite le comte Bertrand. La maison se compose de deux petites chambres en bas et deux en haut. La santé règne dans cette chaumière, les enfants sont charmants, les soucis ne semblent pas pénétrer souvent dans cette demeure. Je pourrais remplir un volume de tout ce que je sais sur cette famille. Durant la traversée, j’employai la plus grande partie de mes loisirs à lire de l’anglais avec le général Bertrand qui, en retour, me racontait ses campagnes. Il me disait souvent : « Quel mauvais maître vous faites ! Vous écoutez tout ce que je vous raconte et, en retour, vous ne me dites rien. » Quand Napoléon avait besoin de moi, il envoyait demander « l’ami de Bertrand ». Quand j’arrivai à Hutsgate, Madame Bertrand me pria de descendre de cheval et de l’accompagner en voiture à Longwood, son mari étant parti avant elle. La nuit commençait à tomber et quand nous arrivâmes près de la maison, nous aperçûmes son « empereur », comme elle disait toujours, en conversation, près de la route, avec Bertrand. « Montrez-vous à la portière quand nous passerons, me dit-elle, ils me croiront en bonne fortune et cela leur rappellera les plaisirs de Paris. » Nous dépassâmes l’Empereur et Bertrand, en marchant d’un bon pas. J’obéis à mes instructions et, ayant donné la main à la comtesse, pour l’aider à sortir de la voiture, elle me quitta de suite pour aller annoncer à son mari quel était l’étranger. Quelques minutes après, je recevais de Napoléon lui-même une invitation à dîner. Comme vous pouvez bien le penser, j’ai accepté de suite et j’en ai été d’autant plus touché que, depuis quelque temps, il ne reçoit plus que les gens de sa suite. Je ne pouvais me présenter qu’en négligé et c’est ainsi que j’ai fait mon entrée. Le général de Montholon, en grand uniforme, m’a reçu dans l’antichambre et m’a introduit dans une pièce voisine, où Bonaparte jouait aux échecs avec le comte Bertrand. Il m’a accueilli avec les compliments ordinaires de civilité et, quand j’eus pris place derrière sa chaise, il continua de jouer. Les gens qui se trouvaient dans la chambre parlaient fort peu entre eux. On n’entendait qu’une sorte de murmure respectueux, interrompu de temps en temps par la « basse » de mes réponses aux questions qui m’étaient adressées. Peu de temps avant qu’on vint annoncer que la table était servie, le général de Montholon vint me dire à l’oreille que ma place était entre l’Empereur et le Grand-Maréchal. Que pensez-vous de ces honneurs ? Que ne puissiez-vous simplement voir votre ami, humble et modeste, dans une situation aussi élevée ! Je ne puis dire que je ressemblai à Sancho Panza, tous les mets étant à ma disposition, mais un morceau de bœuf rôti ou un gigot de mouton à la sauce aux câpres auraient été plus à mon goût que toutes les fricassées et ragoûts de la cuisine française. Napoléon était à ma droite et le grand-maréchal à ma gauche. Il y avait une place vacante, qui avait l’air d’être réservée pour Marie-Louise. A côté de chaque assiette étaient placées une bouteille de Bordeaux et une carafe d’eau. On ne but pas à la santé des convives ; si l’on voulait boire, il fallait se servir soi-même. Le service en porcelaine surpasse tout ce que j’ai vu en ce genre. L’argenterie est massive et décorée d’aigles. Le dessert fut servi dans un service en or. Le repas dura environ une heure. Les questions de Napoléon étaient si nombreuses que j’avais à peine le temps de manger et de boire, tant j’étais embarrassé pour trouver mes réponses. Je vais tout au moins essayer de vous en donner une idée générale. — « Avez-vous vu le général Gourgaud ? — Oui, Général, je suis venu à Longwood tout exprès. — Comment l’avez-vous trouvé ? — Très malade. — De quoi souffre-t-il ? — De la dysenterie. — Où est le siège du mal? — Dans les intestins. — Quelle en est la cause ? — La chaleur du climat, agissant sur une constitution sujette à cette influence, mais enlevez la cause et l’effet disparaîtra. S’il avait été saigné dès le début, il est probable que la maladie aurait été moins violente. — Quel remède vous proposez-vous d’appliquer ? — Les fonctions du foie et des autres viscères sont dérangées. Pour leur rendre leur activité, il sera nécessaire de recourir à l’usage du mercure. — Mauvais remède ! — L’expérience m’a enseigné le contraire. — Hippocrate s’en servait-il ? — Je ne le crois pas. Il avait grande confiance dans les simples. — Cependant, il est considéré comme l’un des plus grands médecins ? — Néanmoins, il aurait su tirer un grand avantage des découvertes modernes. — La nature ne fait-elle pas des efforts pour chasser de notre corps la maladie ? Ne croyez-vous pas que ces douleurs ne soient rien autre chose que ces efforts ? — On m’a enseigné par principe qu’il fallait aider la nature. — Ne pourriez-vous le faire sans avoir recours à ce dangereux métal ? — L’expérience m’a convaincu que le mercure, pourvu qu’il produise la salivation, est un remède infaillible. — Alors continuez l’emploi de votre mercure. » — « Avez-vous perdu beaucoup de monde sur le Northumberland ? — Nous avons eu le malheur de perdre plusieurs hommes de l’équipage. — De quelle maladie ? — De la dysenterie et de l’inflammation du foie. — Les avez-vous examinés après la mort ? — Oui. — Quel était l’aspect des entrailles ? — Dans l’une des maladies, une très forte suppuration ; dans l’autre, la gangrène des intestins. — Gomment définissez- vous la mort ? — Une suspension des fonctions vitales des organes de la respiration et de l’action du cœur. — A quel moment l’âme se sépare-t-elle du corps? — Je ne peux répondre avec précision, car l’homme peut paraître mort alors que, par des moyens artificiels, la résurrection est produite. — Quand croyez-vous que l’âme entre dans le corps? — Je n’ai pas assez de connaissances métaphysiques pour vous donner une réponse satisfaisante. La faculté de penser semble être comme l’aurore de l’âme. Quand elle a acquis une certaine puissance dé raisonnement, l’âme est parfaite et c’est alors que l’homme devient responsable de ses actions. » Là-dessus, la conversation tomba, à ma grand satisfaction, car elle prenait une tournure trop profonde pour ma philosophie. Vous penserez peut-être que cette partie de la conversation aurait fait perdre l’appétit à tout autre convive qu’un médecin. Je crois néanmoins que ce sera un excellent ragoût pour votre curiosité. Napoléon se leva et les convives l’accompagnèrent dans la salle de jeu, où le whist commença. Il paraît bien connaître ce jeu, mais il le joue avec beaucoup d’indifférence et de bonne humeur, comme s’il était enchanté de perdre son argent. Ce soir-là, il resta une demi-heure de plus qu’à l’ordinaire et, suivant son habitude, fit force questions. A la fin, il prit congé de nous et Las Cases me dit, du ton aimable qui lui est ordinaire : « Eh ! bien, ce jour-ci a été un jour de questions. Je crains que vous ne regardiez comme une punition de venir dîner avec nous, car vous avez subi un véritable interrogatoire. Mais vous pouvez être sûr qu’il est satisfait de vos réponses, car autrement il ne vous aurait pas fait tant de questions. »

A suivre…

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.72-92).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 29 juin, 2015 )

Pourquoi pas l’Amérique ?

Napoléon 1er

Napoléon prend la route de Rochefort avec l’idée de partir pour les Etats-Unis. Ecoutons de nouveau Marchand, son premier valet de chambre.

« L’Empereur, en s’éloignant de la Malmaison par cette route de traverse, se rendit à Rambouillet. Malgré toutes les précautions prises, Sa Majesté ne put se soustraire aux regards de braves gens arrêtés auprès de la voiture, qui lui firent entendre les cris de : « Vive l’Empereur ! » Il était alors 5 heures et demie du soir le 29 juin 1815. Les chevaux étaient attelés aux berlines, aux pourvoyeuses chargées d’argenterie et de linge appartenant à l’Empereur. Sachant que les équipages devaient se mettre en route, la voiture de Sa Majesté partie, j’avais ramassé en toute hâte ce qui appartenait à l’Empereur pour le placer dans ma voiture et n’y monter qu’après avoir vu les fourgons en route et serré la main à quelques personnes présentes qui m’embrassaient les larmes aux yeux et le désespoir dans le cœur. Deux convois, l’un de trois voitures, le coupé de l’Empereur dans lequel monta le général Gourgaud, la mienne et une pourvoyeuse, prenaient la route de Rambouillet ; l’autre convoi, voitures aux armes impériales, sous la conduite du comte de Montholon, dans lequel se trouvaient Mme de Montholon et son fils, le comte Las Cases et son fils, puis tout le reste de la suite prenant la route d’Angoulême pour se rendre à Rochefort. La comtesse Bertrand, avec ses enfants, venait seule par une autre route. Le rendez-vous pour tous était Rochefort. Le général Gourgaud prit la tête du convoi ; nous le suivîmes ; malgré l’encombrement de ma voiture, je donnai place à M. Maingaut, médecin de l’Empereur, et Totin, premier maître d’hôtel. Pour ne pas avoir une trop forte somme en or avec moi, j’en remis une partie entre les mains du général Gourgaud, qui la tint avec lui et me la remit plus tard. Sur chacun des sièges de nos deux voitures étaient un valet de pied et un garçon de garde-robe. Ces directions différentes avaient été ordonnées pour qu’on ne manquât pas de chevaux. Dans la côte avant d’arriver à Gressey, l’Empereur vit Amodru son piqueur auprès de sa calèche ; il devait commander les chevaux sur la route que devait tenir l’Empereur. Il était, sur un habit bourgeois, porteur du couteau de chasse, avec le ceinturon des piqueurs de la Maison. L’Empereur lui fit dire par Saint-Denis [mamelouk Ali] de retirer ce couteau qui ne pouvait servir qu’à le faire reconnaître, et qu’un habit bourgeois ne le comportait pas. Amodru obéit mais avec humeur, prit les devants pour aller faire préparer les chevaux à Coignères, où l’Empereur devait relayer, mais en réalité prit la route de Versailles et disparut. Arrivé à cette poste, l’Empereur fut étrangement surpris de ne point trouver de chevaux préparés. Il demanda à Saint-Denis où pouvait être Amodru ; le maître de poste n’avait vu personne ; on pensa qu’il avait fait fausse route et qu’on le retrouverait à Rambouillet, mais il ne reparut plus. Cet homme dont la conduite avait été toujours parfaite, qui avait suivi l’Empereur à l’île d’Elbe et dans toutes ses campagnes, sans aucune raison abandonnait son maître. Santini, qui se trouvait dans ce convoi, monta à cheval et fit le service de courrier, de Rambouillet à Rochefort.

Les postillons qui amenèrent l’Empereur à Coignères, se doutèrent bien que l’Empereur était dans cette voiture, mais n’en firent point part aux autres. Ils ne furent payés le long de la route que le prix ordinaire afin d’éviter d’éveiller l’attention. Dans la route, à quelque distance de Rambouillet, Sa Majesté rencontra un dépôt de cavalerie polonaise, uniforme des légions de la Vistule, qui se dirigeait sur Versailles. Bien que les ordres du gouvernement provisoire fussent que l’Empereur ne s’arrêtât point dans les villes, Sa Majesté arrivée à la grille du parc de Rambouillet, manifesta le désir de s’y arrêter.

Saint-Denis [Ali] fit ouvrir la grille du parc, et l’Empereur, par l’avenue, alla descendre au château où il fut reçut par M. Hubert, un de ses anciens valets de chambre en Egypte, qui lui avait demandé cette conciergerie. Il s’empressa de tout mettre à la disposition de l’Empereur. Saint-Denis, de qui je tiens tous les détails de ce voyage, me dit que, le souper servi, l’Empereur se mit à table, mais que personne n’y parla, qu’après un quart d’heure, il s’était levé de table, et était rentré dans sa chambre suivi du grand-maréchal qui en était sorti une demi-heure après, disant que l’Empereur, se sentant mal à l’aise, s’était couché et remettait au lendemain à continuer son voyage. L’Empereur était arrivé à cette résidence à 8 heures du soir. Le convoi que conduisait le général Gourgaud arriva beaucoup plus tard. L’Empereur était couché ; dans la nuit, il demanda du thé qui ramena un peu de transpiration. L’agitation cessa, le sommeil s’empara de lui, et, le lendemain, cette légère indisposition avait disparu. Le grand-maréchal, le duc de Rovigo [Savary], le général Becker et le général Gourgaud s’établirent dans la pièce voisine de celle de l’Empereur et y passèrent la nuit.

Dans des circonstances telles que celle-ci, l’estomac demande peu de nourriture ; la profonde affliction que montrait M. Hébert, ce digne serviteur de l’Empereur, était si vive et si profonde que Saint-Denis et moi nous cherchâmes à ramener le calme dans son esprit et ne songeâmes point à prendre de nourriture. J’en pris peu et passai une partie de la nuit à réfléchir sur la destinée qui nous amenait dans un rendez-vous de chasse où j’avais vu l’Empereur si puissant, sur un trône dont il s’éloignait sans bien savoir la terre de l’exil qu’il atteindrait, car en ce moment Sainte-Hélène, dont on avait parlé à l’île d’Elbe, était bien loin de ma pensée.

Le lendemain 30 juin, je racontai à l’Empereur ma crainte d’avoir été séparé de lui en ne trouvant pas de chevaux préparés sur la route, et ma surprise de la disparition d’Amodru. Je lui racontai qu’au moment de monter en voiture, M. Rathry son secrétaire m’avait dit que la santé de sa femme était dans un état trop déplorable pour qu’il pût la laisser seule, et de bien assurer Sa Majesté que les 3 000 francs de pension que voulait bien lui faire l’Empereur quand il se proposait de le suivre ne seraient touchés ni par elle ni par lui. L’Empereur néanmoins dit au grand-maréchal de faire annuler cette pension qui devait se toucher chez M. Laffitte, me dit d’aider le comte Bertrand dans le choix de quelques bons ouvrages dans la bibliothèque de cette résidence, ainsi qu’un choix de cartes et d’expédier le tout sur Rochefort. Il fit écrire à l’administration du garde-meuble pour qu’un mobilier fût dirigé sur Rochefort, et à M. Barbier son bibliothécaire, pour qu’il lui envoyât deux mille volumes de la bibliothèque de Trianon, et le grand ouvrage d’Egypte.

Dans cette même nuit, étaient arrivés à Rambouillet le colonel Belini et sa femme ; l’un et l’autre étaient à l’île d’Elbe ; ils se proposaient de suivre l’Empereur aux Etats-Unis ; Mme Belini était revêtue d’un costume d’homme. L’Empereur, quoique fort reconnaissant de cette preuve d’attachement, en parut contrarié et dit au grand-maréchal que sa suite était déjà très nombreuse, qu’il fallait les engager à retourner à Paris. Je dis à l’Empereur qu’ils étaient sans ressources et hors d’état d’y retourner si Sa Majesté ne leur venait en aide. L’Empereur me chargea de leur donner 3 000 francs pour pouvoir aux plus pressants besoins. Je vis Mme Belini. Elle était dans un profond désespoir ; elle me rappelait les bontés de l’Empereur pour elle à l’île d’Elbe et ne concevait pas qu’il lui refusât de l’accompagner dans son second exil quand elle était venue le trouver dans le premier. Elle se calma cependant et me dit qu’elle allait faire ses préparatifs pour passer aux Etats-Unis.

L’Empereur, avant de monter en voiture, fit entrer M. Hubert, lui donna quelques paroles de consolation et lui promit de ne point l’oublier. Cette promesse n’a point été vaine : l’Empereur à son lit de mort l’a porté pour 50 000 francs dans son testament et lui fit remettre 10 000 francs en or, prévoyant bien qu’on ne lui laisserait pas longtemps la conciergerie qu’il lui avait donnée. L’Empereur, dans la matinée, m’avait dit de dire à Santini de faire préparer les chevaux sur la route qu’il devait tenir de Rambouillet à Rochefort. A 11 heures du matin l’Empereur quitta cette résidence. La population s’étant précipitée à la grille du château depuis le matin, elle attendait le moment de le voir ; lorsque les voitures s’éloignèrent, elle fit entendre les cris de : « Vive l’Empereur ! » Sa Majesté, par le parc, fut rejoindre la route de Chartres. Le lendemain 1er juillet il était à Tours où il ne s’arrêta qu’un instant. Un de ses anciens chambellans, M. de Miremont, qu’était allé chercher le duc de Rovigo, vint aussitôt inviter l’Empereur à venir se reposer à la préfecture, l’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’une population qui était pleine de reconnaissance pour tout ce qu’il avait fait dans le pays. L’Empereur le remercia et continua sa route jusqu’à Poitiers où il s’arrêta pour dîner à l’hôtel de la Poste, situé en dehors de la ville.

Jusque-là rien n’était venu troubler la sécurité des voyageurs, si ce n’est entre Saint-Amand et Tours, où le galop de plusieurs chevaux se fit entendre. C’était la nuit, l’obscurité était grande, on ne pouvait rien distinguer ; ce ne fut qu’à l’approche des cavaliers que Saint-Denis reconnut deux gendarmes et en prévint le duc de Rovigo.

Ils demandèrent à Saint-Denis, assis sur le siège, qui était dans la voiture, il leur répondit que c’étaient des officiers généraux allant à Niort, l’un et l’autre de ces gendarmes s’approchèrent de la voiture, se découvrirent et dirent au duc de Rovigo, qui leur demandait ce qu’ils voulaient, que quelques malveillants étant dans le canton, ils avaient l’ordre d’en prévenir les voyageurs. Ils offrirent leurs services qui ne furent point acceptés et se retirèrent en souhaitant un bon voyage.

L’Empereur après s’être reposé quelques heures de la chaleur, qui était accablante, et s’être débarrassé, par une toilette fraîche, de la poussière dont il était très fatigué, quitta l’hôtel de la Poste sur les 4 heures du soir ; il y était arrivé à 11 heures. Arrivé à Saint-Maixent, les habitants s’émurent d’une voiture attelée de quatre chevaux arrêtée devant la poste. On était ardent de nouvelles, la population voulait en avoir des voyageurs venant de Paris, la foule grossissait comme cela se fait en pareil cas ; les passeports avaient été demandés et ne revenaient pas ; le général Becker fit signe à un officier de gendarmerie qui cherchait à percer la foule, de venir à lui. Cet officier reconnut bientôt le général Becker, sous les ordres duquel il avait servi ; se conformant au désir qui lui fut exprimé, il fut à l’hôtel de ville et revint bientôt porteur non seulement des passeports, mais d’un laisser passer de la municipalité.

Cette multitude n’était pas malveillante, me dit Saint-Denis, mais sa curiosité à chercher à voir les voyageurs, allait jusqu’à l’indiscrétion, et il pouvait très bien se faire, malgré le déguisement de l’Empereur, qu’il se trouvât quelqu’un dans la foule qui le reconnût et qu’il devînt l’objet d’une ovation qu’il ne voulait pas. Aussitôt les passeports remis, les chevaux partirent au galop prenant la route de Niort, devant la foule qui s’ouvrit pour les laisser passer.

Chemin faisant il y eut une assez longue côte à monter, l’Empereur mit pied à terre ainsi que ses compagnons de voyage, ils marchaient à quelque distance en arrière de la voiture ; Saint-Denis marchait à hauteur de la calèche, lorsqu’il fut rejoint par un fermier des environs qui, faisant la même route, avait fixé très attentivement l’Empereur. Il accosta Saint-Denis en lui demandant quels étaient les voyageurs.

-Ce sont des généraux, lui répondit Saint-Denis, qui vont à Niort.

Chemin faisant, il lui demanda des nouvelles de Paris avec une curiosité inquiète de ce qu’allait devenir l’Empereur. Cet homme avait servi sous le Consulat et l’Empire ; blessé dans les premières campagnes, il était rentré dans ses foyers et y cultivait son champ. Il racontait à Saint-Denis avec quel bonheur il avait revu le drapeau tricolore sur le clocher de son village et son désappointement de revoir peut-être le drapeau blanc avec la haine de ce parti contre les bleus. Tout en causant, ils arrivèrent au haut de la côte, la voiture s’arrêta, le fermier aussi, le chapeau bas ; il salua les voyageurs qui montaient en voiture et lui rendirent son salut en s’éloignant de lui de toute la vitesse de leurs chevaux.

A 8 heures du soir, l’Empereur, extrêmement fatigué, arriva à Niort, il exprima le désir de s’y reposer, la calèche fut conduite à l’auberge de la Boule d’Or. Jusque-là l’Empereur n’avait point été reconnu sur sa route. Il arrivait le 2 juillet à Niort où le rejoignit le roi Joseph. La pièce la plus convenable de ce modeste hôtel était celle placée au-dessus de la cuisine, un simple plancher en bois l’en séparait et permettait d’entendre tout ce qui s’y disait. Le souper fut très médiocre, et le lit préparé pour l’Empereur assez mauvais, malgré tout ce que fit Saint-Denis pour le rendre supportable.

Personne dans l’hôtel ne se doutait de l’importance des voyageurs. Après le souper, l’Empereur se coucha et dit à Saint-Denis de mettre une veilleuse dans la cheminée, ce qui était contraire à ses habitudes. Saint-Denis, selon l’habitude, se coucha en travers la porte afin d’être éveillé au premier appel de Sa Majesté. Le bruit qui se faisait au-dessous de la chambre de l’Empereur ne permit pas qu’il dormît. A 3 heures du matin, on vint heurter à la porte de la pièce où était enfermé Saint-Denis, il fut ouvrir et demanda ce que l’on voulait. C’étaient deux officiers de gendarmerie qui demandaient à parler au duc de Rovigo et au général Becker : il leur indiqua les chambres de ces messieurs.

L’Empereur, qui ne dormait pas, appela Saint-Denis et lui demanda ce que c’était, Saint-Denis le lui dit, et peu après, nos voitures retenues aux portes de Niort pour la vérification des passeports arrivaient à la Boule d’Or et remuaient tout l’hôtel.

L’Empereur fit aussitôt appeler le général Gourgaud et lui demanda comment nous étions autant en retard sur lui ; le général lui rapporta qu’arrêtées à Saint-Maixent, nos voitures avaient été mises en fourrière dans une auberge jusqu’à examen de nos passeports, que là seulement il s’aperçut que sur aucun d’eux il n’avait été fait de signalement, qu’il s’était empressé de les remplir tous avant qu’on vint les demander, et que cet examen de l’autorité avait fait perdre deux heures employées à faire un assez mauvais déjeuner. L’Empereur apprit comment le colonel Bourgeois, de la gendarmerie, reconnaissant le général Gourgaud, s’était empressé de venir, ainsi que le général Saulnier, se mettre aux ordres de l’Empereur.

Le préfet, M. Busche, instruit de la présence de l’Empereur dans la ville, vint aussitôt mettre l’hôtel de la Préfecture à sa disposition, ainsi que sa voiture attelée dans la cour de l’auberge pour l’y conduire. Bientôt, la nouvelle de sa présence se répandit dans la ville ; le 2e de hussards monta à cheval ; de toute part ce fut une exaltation générale qui changea la résolution de l’Empereur de partir le matin même comme il se le promettait, et le porta à accepter l’hospitalité du préfet et prendre chez celui-ci un repos qu’il n’avait pu trouver à la Boule d’Or.

Aussitôt arrivé à la Préfecture, l’Empereur se coucha, mais, pendant qu’il dormait, la population se réveillait et se joignait à l’exaltation des deux régiments casernés dans cette ville. On ne parlait rien moins que de supplier l’Empereur de se rendre à l’armée de la Loire où commandaient les généraux Lamarque, Clauzel et Brayer avec une division de la jeune Garde. Ma voiture contenant des valeurs assez considérables, je ne voulais pas la laisser dans la cour de l’auberge, j’avais demandé des chevaux pour la faire conduire à la Préfecture, je me promenais en les attendant, lorsque arriva le général Lallemand qui rejoignait l’Empereur ; étonné de le voir seul ; je m’approchai de lui et lui demandai comment le général de La Bédoyère n’était pas avec lui. Il me répondit que, cédant à des instances de famille, il était resté dans Paris, confiant dans les termes de la capitulation, que tout ce qu’il avait pu lui dire n’avait pu lui faire changer cette détermination.

Il fut rejoindre l’Empereur à la Préfecture. Une halte de quarante-huit heures dans cette ville permit que le roi Joseph rejoignît Sa Majesté dans cette villa, et que la comtesse Bertrand le rejoignît aussi. L’arrivée de tant de personnages éminents dans la ville de Niort avait mis toute la population en émoi ; les acclamations du peuple toutes les fois que l’Empereur se présentait à lui faisait naître en sa personne un juste sentiment d’orgueil et parlait hautement en faveur de son administration dans ce département.

Toutes les voitures de suite étaient restées dans la cour de l’auberge ; celles de l’Empereur et la mienne furent amenées à la préfecture. J’attendais le réveil de l’Empereur pour entrer chez lui lorsqu’il m’appela.

Il était 11 heures : le général Lallemand, qui arrivait de Paris, lui donna des nouvelles de cette ville qui exaltèrent les imaginations ; le roi Joseph en arrivant dans la journée, vint y ajouter. Le général Clauzel entrait sans hésiter dans toutes les combinaisons qui offraient une marche sur Paris. Le général Brayer avait donné ses preuves de dévouement de Lyon à Paris dans le retour de l’île d’Elbe ; on pouvait compter sur sa coopération ; il ne se rencontra qu’un peu de tiédeur de la part du général Lamarque, tiédeur dont on eût fait bon marché si l’opinion de l’Empereur eût été bien arrêtée. Il cédait en ce moment aux influences qui l’entouraient en laissant faire des démarches auprès de ces généraux.

Le soir il y eut dîner à la préfecture, où les autorités de la ville civiles et militaires furent invitées ; les musiques des différents régiments s’y firent entendre ; une foule considérable chantait des airs patriotiques en l’honneur de l’Empereur ; le soir, la ville fut illuminée.

Le soir le général Gourgaud fut envoyé à Rochefort pour s’informer si on pouvait, en sortant de la Gironde, éviter la croisière anglaise, par la passe de Maumasson, sur un bâtiment léger et rejoindre en mer un bâtiment américain dont le roi Joseph s’était assuré le capitaine.

L’Empereur, en rentrant le soir, me dit qu’il avait eu la pensée de m’envoyer l’attendre à Rochefort, mais que je ne partirais que le lendemain avec lui. La soirée chez le préfet s’était prolongée jusqu’à 11 heures ; l’Empereur, en se retirant, me dit d’entrer à 3 heures du matin chez lui, afin de monter en voiture à quatre.

Le général Becker, profitant du séjour que faisait l’Empereur à Niort, écrivit au gouvernement le rapport suivant :

« Pour accélérer la remise de mon rapport au gouvernement provisoire, j’ai l’honneur de l’informer directement par un courrier extraordinaire que l’Empereur est arrivé à Niort, bien fatigué et très inquiet sur le sort de la France.

« Sans être reconnu, l’Empereur a été très sensible à la curieuse inquiétude avec laquelle on demandait de ses nouvelles sur son passage, des démonstrations d’intérêt lui ont fait dire plusieurs fois : “Le gouvernement connaît mal l’esprit de la France, il s’est trop pressé de m’éloigner de Paris, et s’il avait accepté ma proposition, les affaires auraient changé de face, je pouvais encore exercer au nom de la nation, une grande influence dans les affaires politiques, en appuyant les négociations du gouvernement par une armée à laquelle mon nom aurait servi de point de ralliement.”

« Arrivée à Niort, Sa Majesté a été informée par le préfet maritime de Rochefort que, depuis le 29 juin, l’escadre anglaise, en doublant sa croisière et sa vigilance, rendait la sortie des bâtiments impossible. L’Empereur fit écrire au préfet par le général Becker la lettre suivante :

« “Dans cet état de choses l’Empereur désire que le ministre de la marine autorise le capitaine de la frégate qu’il montera à communiquer avec le commandant de l’escadre anglaise, si des circonstances extraordinaires rendent cette démarche indispensable, tant pour la sûreté personnelle de Sa Majesté que pour épargner à la France la douleur et la honte de la voir enlevée de son dernier asile pour être livrée à la discrétion de ses ennemis.”

« Dans cette circonstance difficile, nous attendons avec anxiété des nouvelles de Paris ; nous avons l’espoir que la capitale se défendra et que l’ennemi vous donnera le temps de voir l’issue des négociations entamées par vos ambassadeurs, et de renforcer l’armée pour couvrir Paris (cette phrase et la suivante avaient été dictées par l’Empereur). Si, dans cette situation, la croisière anglaise empêche les frégates de sortir, vous pouvez disposer de l’Empereur comme général, uniquement occupé d’être utile à la patrie.

« Le lieutenant général, comte Becker. » 

Le 3 [juillet], à 4 heures du matin, l’Empereur remerciait le préfet de Niort de sa cordiale et franche hospitalité, il montait en voiture escorté d’un peloton du hussards du 2e commandés par un officier galopant à la portière, et ne pouvant se soustraire à l’empressement de la population qui s’était répandue jusque hors la ville et qui le saluait des cris de : « Vive l’Empereur ! »

Sa Majesté, à quelques lieues de la ville, ne voulut pas que l’escorte l’accompagnât plus loin. Il remercia l’officier et le peloton et fit donner à chaque homme de ce dernier un napoléon d’or.

Dans l’après-midi, de bonne heure, du même jour, l’Empereur descendait à l’hôtel de la sous-préfecture, à Rochefort. Les voitures sous les ordres du comte de Montholon arrivèrent dans la nuit, le lendemain 4 juillet, tous les services y étaient réunis.

Le 5, le roi Joseph y arrivait aussi.

L’Empereur, pendant qu’il fut dans cette ville, conserva ses habits bourgeois. La population fut bientôt [informée] de son arrivée et les démonstrations du plus vif enthousiasme témoignaient de l’affection des habitants pour lui. La population groupée sous ses fenêtres attendait le moment de le voir pour lui exprimer par le cri si national d’alors : « Vive l’Empereur ! » ses sentiments d’amour et de regrets. Il se fit voir à plusieurs reprises au balcon de son appartement et, chaque fois, il était accueilli par la foule avec la même enthousiasme ; il resta très intérieur pour les personnes de sa suite qui ne le virent pas davantage que s’il se fût trouvé aux Tuileries. Celles qui l’approchèrent furent le grand-maréchal, le duc de Rovigo, le général Gourgaud. L’Empereur était calme et paraissait assez indifférent à ce qui se passait.

Dans cette ville, le duc de Rovigo s’occupa de négocier 100 000 francs de traites qu’il avait à prendre pour l’Empereur, les traites furent échangées contre de l’or. Je fis faire douze ceintures en daim pour répartir dans chacune d’elles 100 000 écus de ce métal dont se composait le trésor qui devenait ainsi plus facile à porter par douze personnes de la suite.

Sa Majesté apprit à Rochefort que le gouvernement provisoire avait refusé le mobilier qu’il avait fait demander, et que M. Barbier, son bibliothécaire, n’avait pu obtenir du gouvernement provisoire que sa bibliothèque de Trianon lui fût envoyée.

Des députations des villes et de l’armée vinrent supplier l’Empereur de ne point les abandonner. L’Empereur leur répondit qu’il n’était plus temps, que ses conseils, ses avis et ses services avaient été dédaignés et rejetés, que les ennemis étaient à Paris, que ce serait ajouter les horreurs de la guerre civile à l’invasion étrangère, qu’il pouvait sans doute avec la garnison d’Aix se renforcer des troupes de Rochefort et se rendre aux invitations que lui faisaient faire les généraux Lamarque et Clausel ; mais que ce ne serait d’aucune utilité pour la patrie, que cette résolution ne pouvait servir qu’à stipuler des conditions avantageuses pour lui et que son patriotisme était trop grand pour s’occuper de sa personne quand tant de maux allaient fondre sur la France.

L’Empereur chargea le grand-maréchal de recueillir les noms des officiers de l’armée qui composaient cette députation et ceux des députés des villes qui, comme eux, venaient lui témoigner de leurs regrets et de leur dévouement.

Le télégraphe, entre Rochefort et Paris, était constamment en rapport depuis cinq jours que l’Empereur était dans cette ville. On pressait l’embarquement. La marine n’était point restée en arrière de l’armée dans ses offres de service pour soustraire Sa Majesté à la surveillance de la croisière anglaise. Le capitaine Bodin offrait les siens, le capitaine Besson, commandant un bâtiment danois, se mettait à la disposition de l’Empereur, promettait de le conduire aux Etats-Unis et de le cacher de manière à échapper à toutes recherches de la croisière : mais se cacher dans la cale d’un vaisseau s’il venait à être pris, n’était pas un procédé qu’il trouvait digne de lui.

Le 8 juillet, l’Empereur quitta Rochefort et se rendit à Fouras pour monter à bord la frégate la Saale, capitaine Philibert ; toute la ville s’était portée sur son passage, n’ayant plus qu’un cri à lui faire entendre, celui de : « Vive l’Empereur ! »

A 10 heures du soir il était à bord.

Le 9 il en descendit pour aller visiter les fortifications de l’île d’Aix, où il fut reçu avec le plus vif enthousiasme par la population et la garnison ; il rentra déjeuner à bord.

Le 10 et le 11, l’Empereur ne sortit point de la frégate, il envoya le duc de Rovigo et le comte de Las Cases pour connaître si les sauf-conduits promis par le gouvernement provisoire étaient arrivés pour qu’il pût se rendre aux Etats-Unis.

Ces messieurs acquirent la certitude qu’ils n’étaient point arrivés et que les frégates seraient attaquées si elles tentaient de sortir. Ils dirent à l’Empereur que, s’il voulait se rendre en Angleterre, le capitaine du Bellérophon les avait assurés qu’il y serait bien accueilli. Le vaisseau anglais, après cette entrevue, s’approcha de nous et vint mouiller dans la rade des Basques. Les sauf-conduits n’étaient point arrivés, il était manifeste que l’on voulait que Sa Majesté se rendît à discrétion.

Les chevaux de la Maison venaient d’arriver à Rochefort sous la conduite de Chauvin, commandant des services, et, avec lui, un nombreux personnel d’hommes. Il vint à bord prendre les ordres du grand-maréchal et demander l’argent nécessaire pour solder les palefreniers et les dépenses qu’avaient occasionné ce voyage ; les moyens de transport pour un aussi grand matériel allaient manquer ; l’Empereur était peu pourvu d’argent et il lui fut répondu de les vendre et sur état, de lui remettre la somme nécessaire à payer les hommes.

Le 12, l’Empereur quitta la Saale et fut s’installer à l’île d’Aix, où diverses combinaisons furent proposées pour échapper à la croisière anglaise.

L’Empereur avait été accueilli par la population qui bordait le rivage, par des transports d’enthousiasme. Les dépêches de Paris communiquées par le préfet maritime, l’invitaient à partir sans le moindre retard sous crainte de suites fâcheuses ; les populations, au contraire, le suppliaient de ne point partir, qu’elles le défendraient contre ses ennemis.

Le roi Joseph dont l’attachement ne fit jamais défaut à l’Empereur, vint le 13 s’offrir de se livrer aux Anglais en se faisant passer pour Sa Majesté, et de donner ainsi à l’Empereur le moyen d’échapper. L’Empereur l’embrassa et repoussa cette proposition en lui disant adieu, et l’engageant à s’occuper de sa sûreté personnelle.

De jeunes officiers de marine vinrent proposer au grand-maréchal de faire monter l’Empereur à bord d’un chasse-marée. C’étaient MM. Gentil, Duret, Pottier, Salis et Châteauneuf, tous répondaient de passer sous la croisière anglaise sans en être aperçus. L’Empereur fut touché de tant de dévouement, un moment s’arrêta à se confier à leur courage en partageant leurs périls – quelques effets y furent portés à bord –, mais l’inconvénient de ce bâtiment, c’est que faute d’eau et de vivres, on était exposé à relâcher sur une côte quelconque. Ce projet n’eut pas de suite et les effets furent débarqués.

Le bâtiment danois, capitaine Besson, offrait beaucoup plus de chances. Le comte Bertrand et le duc de Rovigo furent le visiter, des vivres y furent portées, des armes, quelques effets de l’Empereur y furent envoyés ; l’heure du départ était fixée lorsque des dispositions contraires furent arrêtées.

 

Le 14, le comte de Las Cases et le général Lallemand furent envoyés à bord du Bellérophon. Le capitaine Matland leur dit qu’il avait ordre de recevoir Napoléon et sa suite et de le traiter avec les plus grands égards.

Ces messieurs revinrent et rendirent compte à Sa Majesté de leur mission : le capitaine Matland ne garantissait pas que des passeports pour l’Amérique fussent accordés.

Précédemment, le général Lallemand avait été envoyé dans la rivière de Bordeaux pour s’assurer d’un passage.

Beaucoup de temps avait été perdu à Rochefort, dont la cause ne peut être attribuée qu’aux ordres incertains donnés par le gouvernement provisoire, aux passeports qui étaient attendus, aux vents qui étaient contraires et aux barrages de la sortie par les bâtiments anglais.

L’Empereur, seul, n’eût point été irrésolu sur le parti qu’il avait à prendre ; dès Niort, il avait dit :

— Aussitôt Marchand arrivé, je me rends à Rochefort, et je m’embarque à bord du premier bâtiment que j’y trouverai pour l’Amérique, où l’on viendra me rejoindre.

Détourné de cette résolution, il était arrivé à avoir autour de lui des femmes et des enfants, de là l’embarras.

L’Empereur, avant de prendre un parti définitif, voulut avoir l’avis des personnes qui étaient autour de lui. Il les réunit et soumit à leur délibération la question de se rendre aux Anglais ; plusieurs avis furent donnés. Un des témoins m’a dit que le comte de Las Cases, le duc de Rovigo et le comte Bertrand, avec leurs sentiments loyaux et généreux, se mettant à la place du ministère anglais, pensèrent que Sa Majesté serait reçue en Angleterre avec tout le respect dû au malheur. Les autres, les généraux Lallemand, Montholon et Gourgaud ne partagèrent pas cette opinion : moins confiants dans l’hospitalité anglaise, ils déconseillèrent et supplièrent Sa Majesté de ne point s’arrêter à une semblable détermination.

Le général Lallemand, qui avait été envoyé à La Rochelle, dit qu’il y avait dans la rivière de Bordeaux plusieurs bâtiments sans voiles qui se proposaient et disaient qu’ils échapperaient à la croisière anglaise, et qui tous se disputaient l’honneur de sauver l’Empereur et de le conduire en Amérique, qu’il avait vu les capitaines de ces bâtiments, hommes de résolution, et que l’Empereur, par terre, pouvait s’y rendre facilement, qu’il suffisait de tromper la surveillance qui nous entourait en feignant d’être indisposé et que, pour y donner plus de croyance, Sa Majesté n’avait qu’à laisser Marchand pour répondre aux questions qui lui seraient faites sur cette indisposition de l’Empereur pendant vingt-quatre heures et que lui se faisait fort de conduire l’Empereur par terre à Saintes et de l’embarquer avant qu’on eût connaissance de son évasion.

Ce plan fut combattu, le contraire prévalut, l’Empereur rentra dans sa chambre disant au grand-maréchal qui l’accompagnait :

— Bertrand, il n’est pas sans quelques dangers de se mettre entre les mains de ses ennemis, mais mieux vaut risquer de se confier à leur honneur, que d’être entre leurs mains prisonnier de droit.

L’état de tiraillement dont il était travaillé depuis quelques jours avait cessé, et la résolution funeste de se livrer aux Anglais était prise. Personne alors ne prévoyait Sainte-Hélène, et le comte Bertrand m’a dit que dans ce conseil, un seul homme, le général Lallemand, s’était opposé de toutes ses forces à cette résolution.

On a généralement attribué au comte et à la comtesse Bertrand surtout, la détermination prise par l’Empereur de se rendre aux Anglais. Certainement, la comtesse Bertrand ne cachait pas le désir qu’elle avait que l’Empereur fût en Angleterre, et ne doutait pas qu’il y fût reçu avec pompe et solennité. C’était un effet des sentiments généreux de son âme inspirés par la grande gloire de l’Empereur. Elle me fit l’honneur de m’en entretenir, mais ces sentiments n’eurent aucune influence sur la détermination que venait de prendre Sa Majesté.

L’Empereur, à Sainte-Hélène, parcourant un petit ouvrage intitulé : Souvenirs de Mme Durand, dame d’annonce chez l’impératrice Marie-Louise, y lut cette accusation. Il prit un crayon, fit un alinéa et écrivit : Faux. Je l’ai déjà dit : des hommes qu’il pouvait considérer comme de ses bons amis – le duc de Vicence, le comte de La Valette– lui en avaient donné le conseil à l’Elysée avant de quitter Paris ; ces conseils se renouvelaient par les membres les plus âgés de ceux qu’il venait de consulter. Un nombreux entourage dont il eût dû se séparer dans une résolution contraire contribua peut-être à arrêter sa détermination.

L’Empereur écrivit alors au Prince régent [futur Georges IV, régent du fait de la maladie mentale de son père, George III] cette lettre qui fera l’admiration des siècles, et la honte du gouvernement anglais d’alors :

« Altesse Royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des plus grandes puissances de l’Europe, j’ai consommé ma carrière politique. Je viens comme Thémistocle m’asseoir sur le foyer du peuple britannique, je me mets sous la protection de ses lois que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celle du plus puissant, du plus constant, du plus généreux de mes ennemis. »

Le général Gourgaud, chargé de remettre cette lettre au Prince régent, se rendit à bord de la croisière anglaise, il était accompagné du comte de Las Cases qui annonça au capitaine du Bellérophon que, le lendemain 15, l’Empereur monterait à son bord.

En effet, le lendemain, à 6 heures du matin, le brick l’Epervier sous pavillon parlementaire, reçut l’Empereur et le conduisit à bord du Bellérophon. La plus profonde tristesse était peinte sur toutes les figures et, lorsque le canot anglais s’approcha pour recevoir l’Empereur, les regrets les plus déchirants se firent entendre : officiers et matelots voyaient avec désespoir Sa Majesté se confier à la générosité d’une nation dont ils connaissaient la perfidie.

L’Empereur, après avoir fait ses adieux à l’équipage et jeté un dernier regard sur cette belle France dont il abdiquait les destinées, descendit dans le canot. Les cris de : « Vive l’Empereur ! » mêlés de sanglots l’accompagnèrent jusqu’à son arrivée à bord du Bellérophon. Le désespoir était tel chez les uns qu’ils s’arrachaient les cheveux, tandis que d’autres, avec rage, foulaient leur chapeau aux pieds.

Il est regrettable que l’Empereur ne soit pas plutôt monté sur la Méduse que sur la Saale ; ces deux capitaines n’avaient pas la même mesure d’énergie ; ce dernier était un homme froid qui peut-être avait des ordres pour ne point faire de tentatives pour sauver l’Empereur ; il avait conservé les fleurs de lys sur le vitrage qui séparait la salle à manger du salon, ce qui pouvait bien accuser de son peu de bonapartisme. Celui de la Méduse au contraire en était bouillant. Sauver l’Empereur ou mourir était sa devise ; il en voyait la possibilité en attaquant le Bellérophon avec les deux frégates pendant que l’Epervier passerait. Cet acte de dévouement était possible encore le jour de l’embarquement, mais, le lendemain, la présence de l’amiral Hotham le rendait impossible.

— Ah Ah ! pourquoi, s’écriait le brave capitaine Ponée, en apprenant la résolution de l’Empereur de se rendre aux Anglais, n’est-il pas venu à mon bord, plutôt qu’à celui de la Saale ! je l’aurais passé malgré la croisière. En quelles mains va-t-il donc se mettre ! qui donc a pu lui donner un si pernicieux conseil ? Cette nation n’est que perfidie ! Pauvre Napoléon, tu es perdu, un affreux pressentiment me le dit !

Lorsque l’Empereur quitta, l’Epervier, le général Becker s’approcha de l’Empereur et lui demanda s’il devait l’accompagner jusqu’au Bellérophon :

— N’en faites rien, lui dit l’Empereur, on ne manquerait pas de dire que vous m’avez livré aux Anglais.

Le général saisit la main que l’Empereur lui présentait, la couvrit de baisers et se relevant les yeux baignés de larmes lui dit :

— Sire, soyez plus heureux que nous !

 ———————————————-

Note (de L. Marchand). – Le général Becker a dit, – et M. Vaulabelle l’a répété – que, couchant à bord près de l’Empereur dont il n’était séparé que par une légère cloison, il avait pu entendre dans le courant de la nuit les plaintes que lui arrachaient une affection hémorroïdale qui le tourmentait violemment à Waterloo. Le général s’est trompé ; soit à l’île d’Elbe, soit dans les Cent-Jours, soit à Sainte-Hélène, jamais l’Empereur ne s’est plaint d’une affection de ce genre. »

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
12
Page Suivante »
|