• Accueil
  • > Recherche : estafette bou
( 2 décembre, 2022 )

Deux lettres sur la bataille d’Austerlitz…

austerlitz.jpg

Lettre du commandant Salmon (chef de bataillon au 24ème léger, écrite à sa femme Pauline, après la bataille d’Austerlitz). 

3 décembre 1805, au bout du monde. 

C’était hier la fête du couronnement de notre Empereur. Quatre mots ma chère petite femme, pour te tranquilliser, car l’affaire d’hier fera beaucoup de bruit. Nous nous sommes battus depuis cinq heures du matin jusqu’à huit heures du soir. Je dois ma vie à mon adresse et à mon grand courage. J’ai fait bien du mal à l’ennemi mais il m’en a fait beaucoup. Je suis resté à deux cents hommes. Lorsque j’ai rallié ma troupe, je n’avais que vingt hommes et mon drapeau. Nous avons 30 officiers tués et blessés. J’avais été chargé par la Garde à cheval de l’empereur de Russie. Je comptais Devienne au rang de ceux qu’ils ont vaincu. Mais il était tombé sous les chevaux, dont plusieurs lui ont marché dessus. Il a fait le mort et il m’a rejoint. Ce ne sera rien, il marche bien et il a bon appétit. Nous avons mangé un morceau ensemble. J’ai fini par le faire rire. « Ah mon Dieu ! me dit-il, commandant, je ne croyais jamais que vous pouviez vous tirer de là. » J’ai renversé un cavalier de sur son cheval, au moment où il m’a porté un coup de sabre, avec la monture du mien, étant serré corps à corps : pour finir je me porte bien quoique fatigué.

Philippe, qui était observateur, vint nous embrasser en pleurant et nous offrir de la soupe et notre part d’un civet qu’il avait fait avec un lièvre qu’il avait pris à la main. Il était à bout de fatigue par les coups de fusil de l’ennemi et les nôtres. 

Enfin nous avons gagné la bataille. C’est innombrable la perte de l’ennemi. Cinq lieues de chemin, la terre jonchée de leurs corps morts, 200 pièces de canon, 23 milles prisonniers. Quelle bataille ! Depuis que le monde est monde, jamais pareille [chose] n’est arrivée. 

Austerlitz… 

———————————

Lettre du général Léopold Berthier (1770-1807), frère cadet du maréchal Berthier à sa femme. 

Au quartier-général, au bivouac, sur la route d’Olmütz, le 5 décembre 1812. 

Il m’a été impossible, ma chère bonne petite, de pouvoir t’écrire ces jours-ci. Mon frère a bien voulu te faire dire que je me porte bien. Tu sais la grande et belle bataille que nous avons gagnée. Ton frère, moi, d’Haugerenville de porte bien ; sois sans inquiétude, tout va bien ; l’ennemi fuit et tout va très bien pour nous. Kellermann, Gérard, Chaloppin ont été blessés légèrement [Le chef d’escadron Chaloppin fut en fait mortellement frappé à Austerlitz].

Le maréchal [Berthier] se porte bien ; je suis couché à côté de lui sur un très bon lit de paille et devant un bon feu. J’espère que ce soir nous serons dans un bon lit ; nous en avons besoin pour nous remettre de nos fatigues. Adieu, bonne petite amie à moi, aime toujours ton bon petit mari et il est sûr d’être toujours heureux. Embrasse nos petits enfants et sois assurée que je ne perdrai de temps quand je pourrai t’écrire de venir me rejoindre. 

Adieu, je t’embrasse de tout mon cœur.  Ton ami, ton amant, 

L.BERTHIER 

Ces documents furent publiés en 1905 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 30 novembre, 2022 )

Un RAPPORT de MARET au MARECHAL MACDONALD (1812)

Un RAPPORT de MARET au MARECHAL MACDONALD (1812) dans TEMOIGNAGES SMO1Le Ministre des Affaires étrangères, Maret, duc de Bassano, concentre à Mina tous les renseignements qu’il envoie ensuite aux lieutenants de Napoléon et il mande dans la lettre suivante à Macdonald les détails qui lui sont parvenus sur la prise de Smolensk, sur le combat de Valoutina et sur la première bataille de Polotsk.

Vilna, le 26 août 1812.

Les détails qui me sont parvenus sur la bataille de Smolensk montrent que cette affaire a été plus considérable et plus glorieuse que les premières nouvelles ne l’annonçaient. Cent mille hommes ont été engagés de part et d’autre. Les Russes, quoique retranchés et protégés pendant une grande partie de l’action par la fusillade de leurs créneaux, ont éprouvé une perte de 4.700 hommes restés sur le champ de bataille, de 2.000 prisonniers et de 8.000 blessés. Cinq généraux russes sont parmi les morts. Nous avons eu 700 hommes tués et 3.100 blessés. Les Russes considéraient Smolensk comme une ville très forte et comme le boulevard de Moscou. Après l’occupation de la ville, l’ennemi a été vivement poursuivi. Le 19, à la pointe du jour le duc d’Elchingen a battu une division, lui a tué beaucoup de monde et lui a fait 400 prisonniers. Le même jour, vers le soir, il joignit l’arrière-garde, qui avait environ 15.000 hommes et qui fut ensuite renforcée par plusieurs divisions d’élite qui n’avaient pas encore donné et par 5 à 6.000 hommes de cavalerie. L’ennemi occupait à Valoutina une très belle position presque inexpugnable et qu’il avait un grand intérêt à conserver pour couvrir la retraite de ses équipages et de ses nombreux blessés. Le duc d’Elchingen, soutenu par la division Gudin, força l’ennemi à l’abandonner, après une perte très considérable. Nous avons fait un millier de prisonniers, la plupart blessés. L’ennemi a laissé 1.500 à 1.800 morts sur le champ de bataille. Le nombre de ses blessés se monte au moins à 6 ou 7.000. Nous avons eu 600 morts et 2.600 hommes hors de combat. Dès le commencement de l’affaire, le général Gudin a eu la cuisse emportée par un boulet, et le soir, l’armée a eu à regretter en lui l’un de ses plus braves et de ses plus estimables généraux. L’affaire de Valoutina dans laquelle 80.000 hommes se trouvaient engagés et qui pourrait aussi s’appeler une bataille, est considérée comme l’un des plus beaux faits d’armes de notre histoire militaire. Après ce combat, la retraite de l’ennemi a été tellement précipitée que nos troupes ont fait huit lieues sans trouver un seul cosaque et en ramassant partout des blessés et des traînards. Pendant que de si belles affaires se passaient devant Smolensk, le duc de Reggio était attaqué par le général Wittgenstein. L’ennemi avait été vigoureusement repoussé le 16 et le 17. Mais au moment où le duc de Reggio faisait ses dispositions pour profiter de sa victoire, il fut frappé à l’épaule par un biscaïen et blessé assez grièvement pour être obligé de remettre le commandement des 2ème et 6ème corps au général de Gouvion-Saint-Cyr. Le 18, ce général a attaqué l’ennemi et l’a mis dans une déroute complète. Nous avons fait dans ces deux journées 1.500 prisonniers et pris près de 20 pièces de canon. Le général Verdier et le général bavarois Deroy ont été blessés.

 Arthur CHUQUET (« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième Série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.23-24).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 15 novembre, 2022 )

Encore une anecdote sur Napoléon…

2

« Léger, ancien tailleur de l’Empereur et mon voisin à Ville-d’Avray, m’a fourni quelques détails sur le grand homme qu’il habilla. Napoléon eut pour tailleur, jusqu’en 1810, un nommé Chevalier qui l’habillait fort mal, quoiqu’il travaillât bien, parce qu’il avait le tort de céder à toutes les observations de mauvais goût de son illustre pratique. En 1810, Napoléon étant à Compiègne pour recevoir Marie-Louise, une de ses sœurs (la princesse Borghèse, je crois), lui dit : « Vos habits sont mal faits et vous vont très mal ; vous vous obstinez à ne pas porter de bretelles, et votre culotte a toujours l’air de vouloir vous quitter. — Eh bien, dit l’Empereur, quel tailleur me conseillez-vous de prendre? — Il faut prendre l’avis de Constant, votre valet de chambre. » Constant fut appelé et indiqua Léger, tailleur de Murat, du prince Eugène, de Joseph et de Jérôme Bonaparte, etc. Un courrier fut envoyé à Léger qui arriva à Compiègne le lendemain : il fit tous les habits de Napoléon qui, selon son habitude, faisait des observations n’ayant pas le sens commun. Ainsi il voulait que ses habits eussent leurs basques agrafées comme les habits de Frédéric. — Je n’y consentirai jamais, dit Léger, vous seriez ridicule, et moi perdu de réputation ! L’univers a les yeux fixés sur Votre Majesté, et si on vous voyait porter un habit d’uniforme comme vous me le commandez, cela vous ferait tort et j’en serais la cause. Vous me donneriez l’Empire Français que je ne consentirais pas à vous faire un semblable uniforme. L’Empereur se prit à rire de bon cœur et renonça à son idée. Le jour de l’entrée de Marie-Louise à Paris, Léger alla de grand matin à Saint-Cloud porter à l’Empereur ses habits et son manteau brodé, couvert d’abeilles. En le voyant entrer, il dit : « Léger, fera-t-il beau ? — Nous aurons une journée superbe. — Bon. » Et il courut à la fenêtre. « Cependant, dit-il, le temps est bien couvert. -— N’importe. J’affirme que Votre Majesté aura une belle journée. » « Pendant que je lui essayais ses habits, me contait Léger, il me quitta bien douze ou quinze fois pour aller examiner le temps. Il était si économe dans ses vêtements qu’il voulait un jour que je misse une pièce à une culotte de chasse que le frottement du couteau de chasse avait usée ; je m’y refusai nettement. C’était une très mauvaise pratique pour moi : il avait son brodeur, son marchand de soie; il discutait  lui-même ses mémoires et, de plus, il me faisait perdre tout mon temps. Une fois, pour un habit, je fus quinze jours de suite à Saint-Cloud. Ou il était occupé, ou il dormait; car, dormant fort peu la nuit, il s’endormait facilement dans le jour. Je cessai de l’habiller en 1813. Mes autres pratiques valaient beaucoup mieux. Murat, le prince Eugène, Borghèse, Berthier, dépensaient pour leurs vêtements personnels, sans compter leur maison, de 40 000 à 60 000 fr. Il y a eu des années où j’ai fait à Murat, à lui, pour 100 000 francs d’habits, de manteaux ou d’uniformes. A cette époque, nous avons eu souvent, mon associé Michel et moi, 400 000 francs de bénéfices net par an.  Sur les observations de M. de Rémusat, Napoléon consentit en 1810 à monter sa garde-robe. Jusque-là, il était si parcimonieux que sa garde-robe et sa lingerie, les broderies exceptées, ne valaient pas 2000 francs. Dans l’hiver, je lui faisais toujours une demi-douzaine de redingotes grises; dans l’été, autant d’habits d’uniforme de chasseurs verts, comme on le voit dans tous ses portraits; tous les quinze jours, une culotte et un gilet de casimir blanc. C’étaient là ses plus grandes dépenses. Et jamais d’habit bourgeois. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.99-101)

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 5 novembre, 2022 )

Le lieutenant-colonel Louis-Nicolas Périolas, vétéran de la Grande-Armée et personnage balzacien…

priolas.jpg

Le lecteur qui parcourt « Le médecin de campagne » (paru pour la première fois en 1833) d’Honoré de Balzac, peut y croiser un certain commandant Genestas « … ma vie est la vie de l’armée ; toutes les figures militaires se ressemblent. N’ayant jamais commandé, étant toujours resté dans le rang à recevoir ou à donner des coups de sabre, j’ai fait comme les autres.  Je suis allé là où Napoléon nous a conduits, et me suis trouvé en ligne à toutes les batailles où a frappé la Garde impériale. », Genestas au bon docteur Benassis (le fameux Médecin de campagne). Comme bien souvent dans l’œuvre du grand écrivain, l’imaginaire est inspiré de la réalité. Le personnage qui avait les traits du lieutenant-colonel Pierre-Joseph Genestas, était un des amis de Balzac : Louis-Nicolas Périolas, ayant participé aux campagnes de l’Empire. « Périolas était d’une taille au-dessus de la moyenne et d’une figure « si belle et impassible » qu’elle resta gravée dans la mémoires de ceux qui la connurent », écrit Jouenne d’Esgrigny dans ses « Souvenirs de Garnison » (publiés en 1873).  Marcel Bouteron, un des plus éminents balzaciens du début du 20ème siècle, ajoute que « Le caractère de Périolas était à l’avenant : « froid et réfléchi, calme et ferme, quelquefois un peu roide, quoique soumis », nous disent les notes des inspecteurs.

Un beau type de soldat !

Avec cela, « capable », savant, d’une grand instruction théorique, connaissant toutes les manœuvres, parlant l’allemand et l’italien ».  Si Balzac fait naître Genestas en 1779, Louis-Nicolas Périolas, lui en revanche,  voit le jour le 23 octobre 1785, à Tournon, dans l’Ardèche. Issu d’une famille d’ingénieurs des travaux publics du Vivarais, il fait ses études au célèbre collège des Oratoriens de sa ville natale, devenu École centrale sous le directoire. » Bouteron précise : « Nous savons même que ce futur guerrier y remporta ; en l’an IX, un deuxième accessit de grammaire et un troisième prix d’histoire qu’il vint recevoir le 28 fructidor, vêtu de neuf et les cheveux bien poudrés, en présence de la plus noble assemblée. »  Toujours selon Marcel Bouteron : « Son père, devenu officier du génie an l’an III, avait fait campagne sous l’Empire, principalement en Italie, avec le prince Eugène, et, directeur des ponts sur pilotis de la Grande Armée, était mort Dantzig, en 1813.  Son frère cadet, Michel, qui avait débuté dans l’armée comme vélite, « est péri », nous dit un certificat de 1815 « dans les dernières guerres d’Espagne ».  « Louis-Nicolas Périolas, quant à lui, entra au service à l’âge de dix-huit, comme lieutenant de 2ème classe dans l’armée italienne en 1803. Tour à tour sapeur, artilleur à pied, artilleur à cheval, il fait campagne en Italie, Dalmatie, Allemagne, Tyrol, Russie, prend part au siège de Raab, où il est décoré, assisté à dix-huit batailles, dont Caldiero, Wagram, Ostrowno, La Moskowa. Quels souvenirs !

A la chute de l’Empire, l’armée italienne est dissoute, et Périolas mis en non-activité comme capitaine. Il reprend du service aux Cents-Jours, est remis en non-activité après Waterloo, puis rappelé à l’activité en 1816, comme capitaine au 3ème régiment d’artillerie à pied à Valence.  Enfin en 1820, selon Bouteron, il est nommé capitaine instructeur à Saint-Cyr, et c’est là que Balzac le connut, sans doute en l’année 1828. »  A cette époque Périolas, âgé de 43 ans, toujours capitaine, et chevalier de Saint-Louis, instruisait, depuis huit années, les subtilités de l’artillerie.  Il convient de souligner qu’il avait succédé dans ce domaine au commandant Carraud, promu sous-directeur des études.  Le couple Carraud faisait partie du petit cercle des amis intimes de Balzac.  Le grand écrivain avait connu tout d’abord Zulma Tourangin (1796-1889)  qui fut son ami d’enfance, comme l’a montré le balzacien Thierry Bodin (et non par Laure, la sœur de l’écrivain).  Zulma avait épousé en 1816, un autre militaire des armées de Napoléon : François-Michel Carraud (1781-1864).  C’est donc dans le cadre de l’école militaire de Saint-Cyr, lors de ses séjours qui le dépaysaient, que Balzac rencontre la première fois Périolas, mais pas seulement. « …il y a là quelques officiers qui aiment [à] évoquer leurs campagnes de la Révolution et de l’Empire », selon Th. Bodin. Non seulement le nouvel ami de Balzac mais aussi le lieutenant Dupacq, le chef de bataillon Viennot, le capitaine Chapuis (blessé à Waterloo à la tête de sa compagnie de Grenadiers et auteur notamment d’une étude sur la Bérésina) et le colonel Nacquart. « Balzac écoute avec enthousiasme toutes ces histoires de militaires, qu’il retiendra pour écrire ses Scènes de la vie militaire, comme Adieu, Une passion dans le Désert, Le Colonel Chabert, ou bien le grandiose projet de La Bataille, qu’il portera en lui des années, et dont il n’écrira jamais qu’une dizaine de mots » (Thierry Bodin).  «La Révolution de 1830 va rompre ces amicales relations. L’École a pris parti pour le roi déchu, la disgrâce est menaçante. En juillet 1831, le petit groupe commence à se disloquer : les Carraud étaient nommés à la poudrerie d’Angoulême.  Mais  Périolas restait, Périolas de qui l’on avait déjà tiré plus d’un renseignement profitable sur les horreurs d’Eylau et de la Bérésina.  Justement, en mai 1832, il était encore là, et sa présence pouvait véritablement passer pour providentielle », écrit Marcel Bouteron.  Pour en revenir à « La Bataille », roman avorté, ce n’est pas faute pourtant d’avoir puisé dans les souvenirs et récits du fidèle Périolas ! « La Bataille », au titre si prometteur, ne verra jamais le jour. Projet sans cesse reporté, il est définitivement rangé dans les tiroirs suite à l’accident de voiture de Balzac, survenue le 20 mai 1832. En effet, Balzac qui avait promis à Périolas de venir à Saint-Cyr, lui fera faux-bond. Ce qui fera écrire au militaire un peu amer, à Balzac, le 21 mai 1832 : « Vous n’avez pas manqué seulement à votre parole, mais vous avez été encore été mal avisé, et pour un homme d’esprit ceci est autrement désolant : sachez donc que vous auriez fait un excellent dîner servi par la délicieuse main de Mme Bergeron [Femme du commandant Xavier Bergeron, officier de Saint-Cyr] : la circonstance était on ne peut plus favorable pour prendre un avant-goût  des douceurs de la survivance. De plus, vous eussiez siroté le champagne avec quatre troupiers finis échappés aux gloires de Wagram, et les renseignements que vous désirez eussent tombés [sic] sur vous comme de la mitraille céleste… Maintenant vous pouvez venir quand vous voudrez, mais avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrai vous donner à exploiter une mine aussi riche de sensations et de renseignements : vous ne trouverez que des atlas, des livres et mon triste verbiage. Mme Berg.[eron] vous boude, moi je vous abomines [sic] »  «  Après un séjour à Saché [en Touraine, chez son ami Jean de Margonne, lequel possédait le charmant château que l’on peut encore voir de nos jours] de juin à octobre 1832, l’homme de lettres ne retrouvera pas « le bon Périolas » à Saint-Cyr : ce dernier a été nommé chef d’escadron à Metz au 2ème régiment d’artillerie ; il quitte donc l’École vers septembre 1832.  Dans toutes sa correspondance, de juillet 1832 à janvier 1833, Balzac évoque « La Bataille », il croit en entendre le ronflement du canon, il est à Wagram, le 6 juillet 1809 !  Ne s’est-il pas s’est engagé auprès des éditeurs Dieulouard et Mame à livrer dans les délais son manuscrit ?  Mais le 10 octobre 1832, il confie à son amie de toujours, Zulma Carraud : « Vous avez gagné ! Il n’y a pas une ligne d’écrite sur la Bataille ».  L’écrivain remboursera en 1833  ses acomptes, mais ce projet le hantera jusqu’à sa mort…  Quant à Périolas après son séjour à Metz, « il tiendra garnison à Bourges en 1835, à Besançon en 1837, à Lyon en 1839 »  écrit M. Bouteron qui ajoute : « Les deux amis ne se verront plus guère, s’écriront peu, mais toujours dans les termes les plus affectueux. En 1838, Périolas envoie aux Jardies [La propriété que Balzac possède à Sèvres près de Paris. Il sera obligé de s’en défaire en 1840, après l’échec du lancement  de sa « Revue Parisienne »] deux barriques de vin de son pays de Tournon, du vin de l’Ermitage, demandées par Balzac ».  La fidèle Zulma Carraud, amie de l’un et de l’autre, continue par sa correspondance entretenue avec ces derniers, à être une intermédiaire improvisée.  Plus tard, en 1844, le grand écrivain dédie son roman « Pierre Grassou » à Louis-Nicolas Périolas, « comme un témoignage de l’affectueuse estime de l’auteur » 

Le militaire continue sa route : devenu officier de la Légion d’honneur en 1837, lieutenant-colonel en 1843, il est nommé en 1845 sous-directeur de l’artillerie au Hâvre. « C’est là que Balzac le revoit en débarquant d’un de ses voyages d’Allemagne ».  Périolas est mis à la retraite en 1845 ; il s’installe alors à Lyon.  Celui qui fut un des inspirateurs militaires d’Honoré de Balzac survivra de neuf années à ce dernier : il s’éteint le 16 mars 1859, âgé de 74 ans.

C.B.

Sources 

Honoré de Balzac : « Correspondance inédite avec le Lieutenant-Colonel Périolas (1832-1845) », Paris, Les Cahiers Balzaciens, 1923. 

Honoré de Balzac : « Correspondance. Textes réunis, classés et annotés par Roger Pierrot », Tome I, Editions Garnier Frères, 1960. 

Honoré de Balzac : « Le Médecin de campagne. Introduction, notes et relevés de variantes par Maurice Allem », Classiques Garnier, 1961. 

Fernand Lotte : « Dictionnaire biographique des personnages fictifs de la Comédie Humaine. Avec un avant-propos de Marcel Bouteron »,

Librairie José Corti, 1952. 

«Une amie de Balzac : Zulma Carraud », par Thierry Bodin sur le site : http://carraud.com/ 

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 4 novembre, 2022 )

Le capitaine Le Boul…

capitaineleboul.jpg

Griois parle dans ses « Mémoires », d’un de ses camarades, Michel-Christophe-Jean Le Boul, qui fit avec lui la guerre de Calabre et le siège d’Amantea (mais il ne semble pas l’avoir rencontré durant la campagne de Russie). Né en 1781 à Lavardin dans la Sarthe, Le Boul, élève de l’École polytechnique, sous-lieutenant en 1801, lieutenant en premier en 1806, capitaine en second le 30 août 1808, capitaine en premier le 10 avril 1812, devint chef d’escadron (1822), lieutenant-colonel (1830), colonel (1834) et maréchal de camp (27 février 1841). Il fut le 19 avril 1843, placé dans la section de réserve et mourut à Paris le 29 décembre 1857. Le Boul prit donc part à la guerre de Russie et, le 7 décembre 1812, il fut pris, avec cinq canons qu’il avait encore avec lui, par les ennemis. Il ne revit la France qu’au mois de septembre 1814. Voici comment, dans un court fragment de lettre, il retrace ses faits et gestes en 1812. 

Arthur CHUQUET 

Paris, 9 décembre 1814 

…Capitaine, depuis plus de six ans, légionnaire depuis trois, j’obtins au commencement de 1812 le commandement d’une compagnie d’artillerie attachée à la 3ème division du 2ème corps de la Grande-Armée. Cette compagnie prit part aux différentes affaires qu’eut à soutenir ce corps d’armée, entre autre à celle du 18 août devant Polotsk en Lituanie, à celles  des 18 et 19 octobre en avant et à Polotsk, à celle du 31 octobre à Tchachniki, enfin au passage de la Bérézina. Après cette dernière affaire, le général d’artillerie Aubry me promit de demander en ma faveur la décoration d’officier de la Légion d’honneur. Le passage de la Bérézina effectué, ma compagnie, ainsi que les restes du 2ème corps, fit partie de l’arrière-garde de l’armée et, huit jours après, je tombai au pouvoir de l’ennemi avec cinq pièces qui me restaient alors et je perdis absolument tout ce que j’avais. 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 2 novembre, 2022 )

1821-2021. Un « Mameluck » à Sainte-Hélène…

Sainte Hélène.

De son vrai nom Louis-Etienne Saint-Denis, né à Versailles en 1788, ce personnage est plus connu sous le nom de « Mameluck Ali », que lui attribua Napoléon (faisant doute allusion à un autre Ali, ramené  d’Egypte, mais tellement mauvais sujet qu’on avait dû l’affecter gomme garçon d’appartement à Fontainebleau)[ 1]. En 1806, il entre au service des équipages de la maison de l’Empereur, grâce à l’appui d’une connaissance de son père : le général de Caulaincourt, grand-écuyer de Napoléon. Il suit le souverain en Espagne, en Allemagne et en Hollande. En décembre 1811, il passe au service intérieur comme second mameluck; le premier étant Roustam. Saint-Denis participe à la campagne de Russie et à une grande partie à celle d’Allemagne, en 1813. Après la fuite de Roustam, en avril 1814, il devient premier mameluck.  Saint-Denis  suit Napoléon à l’île d’Elbe, puis est présent non loin lui lors de la bataille de Waterloo. En 1815, il fait partie, avec son ami Louis Marchand (premier valet de chambre de l’Empereur), des personnes choisies pour accompagner l’Empereur à Sainte-Hélène. Sur place, il remplit de multiples tâches qui lui laissent peu de loisir. Très polyvalent, Saint-Denis est bibliothécaire, classant et distribuant livres et gazettes ; copistes, possédant une belle écriture très fine ;  gardien des armes de l’Empereur, il doit subvenir à leur entretien et les tenir toujours prêtes ! Second valet de chambre, il sert Napoléon à table. La nuit, il veille sur le sommeil de l’Empereur, l’oreille toujours en éveil. Après la mort de Napoléon, Louis-Etienne Saint-Denis s’établit à Sens, avec son épouse Mary (d’origine anglaise) qu’il rencontra et épousa en 1819 à Sainte-Hélène. Il fonde une famille avant de s’éteindre en 1856 à Sens.

Christophe BOURACHOT


[1]  Ce personnage a laissé d’intéressants « Souvenirs » qui furent publiés la première fois en 1926. Ils ont été réédités par mes soins en 2000 aux Editions Arléa.

 

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 30 octobre, 2022 )

Témoignage d’un aide-de-camp de Napoléon…

davidvictorbellydebussy17681848en1827.jpg

(David-Victor BELLY DE BUSSY, colonel d’artillerie, aide-de-camp de Napoléon. Portrait peint par Germain en 1827.)

David-Victor Belly de Bussy est né le 19 mars 1768 à Beaurieux (Aisne). En 1784, il est aspirant au corps royal d’Artillerie.  Nommé lieutenant en second au régiment de La Fère, le 1er septembre 1785, le même jour que le jeune Bonaparte. Belly de Bussy fut respectivement promu lieutenant le 1er avril 1791 et second capitaine le 6 février 1792.  Démissionnaire le 1er juin 1792, il émigre et sert, de 1793 à 1796, dans un « rassemblement » d’officiers d’artillerie alors réuni à Ostende sous les ordres du colonel de Quiefdeville. Il fit campagne avec ce « rassemblement » en Hollande et dans la baie de Quiberon, puis alla s’établir en Allemagne où, pour vivre, il loua paraît-il, une boutique, et devint un excellent pâtissier dont les affaires prospérèrent vite. Étant parvenu à se faire rayer de la liste des émigrés, Bussy rentra en France en 1802 et se rendit aussitôt auprès de sa vieille mère à Beaurieux. Pris pour guide, le 7 mars 1814, à la bataille de Craonne, il fut remis en activité, nommé colonel d’artillerie et aide de camp de l’Empereur le 11 mars ; c’est en cette qualité qu’il assista aux batailles de Reims, d’Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier. A Fontainebleau, avant de quitter la France pour l’île d’Elbe, Napoléon lui fit don de 50.000 francs. Mis en non-activité le 1er juillet 1814, Belly de Bussy, qui avait sollicité un service actif, fut nommé à la Direction d’artillerie de La Fère, le 12 mars 1815.  Quelques jours après, au retour de l’île d’Elbe, il rejoignit l’Empereur à Paris et reçut, le 11 avril 1815, la Direction du parc d’artillerie de la Garde impériale. Le 10 juin suivant, il quitte Paris pour Laon, en qualité d’aide de camp de l’Empereur. Après Waterloo, Bussy s’arrêta à Laon, le 20 juin ; il y tomba malade et se fit transporter à Paris dix jours après. Mis en non-activité le 1er septembre 1815, notre colonel se retira à Beaurieux où, le 31 janvier 1830, il fut admis à la retraite de maréchal de camp (3350,00 francs), par application de l’ordonnance du 27 août 1814, qui prescrivait que les colonels d’artillerie et du génie ayant dix ans de grade, auraient droit à cette retraite. Il mourut le 15 janvier 1848 à Beaurieux.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     Commandant Emmanuel MARTIN. 

——————

Le récit qui suit est dû à Pierre Genty de Bussy (1793-1867). Le 22  octobre 1847, ce dernier rendit visite à l’ancien officier de l’Empereur dans sa retraite de Beaurieux. A cette occasion il recueillit son témoignage. Prévenu d’avance qu’on pouvait recueillir de la conversation de M. le colonel de Bussy de précieux renseignements, peut-être même quelques matériaux pour l’Histoire, je m’étais bien promis de le faire parler. Le soir donc, après le dîner, je parviens, sans avoir l’air de le rechercher, à me placer près de lui ; je laisse tomber quelques mots sur l’Empire ; il relève le gant, et voici textuellement ce qu’il me raconte : « Né d’une famille aisée, j’eus le malheur encore enfant de perdre mon père. Resté seul avec ma mère qui n’avait d’autre volonté, d’autre désirs que les miens ; j’entrai à l’École militaire de Brienne, aussitôt que j’eus fait connaître mon goût pour la carrière des armes. Sur le pied d’égalité où nous vivions, j’avais bien des occasions de rencontrer le jeune Bonaparte, je dois dire cependant que je ne les recherchais pas ; il était peu communicatif et rêveur. Un jour entre nous une querelle s’élève, le sujet en était futile, nous nous rendons sur le terrain, et au moment où on nous sépare, nous étions encore heureusement tous deux sains et saufs. Mes études finies, on m’envoie dans le régiment d’artillerie de La Fère, dont faisait aussi partie le futur empereur. Il était écrit qu’au commencement, au  milieu et aux extrémités de notre vie,  nous devions ne pas nous perdre de vue malgré la médiocrité de ma position, malgré son étourdissante fortune. 

A peine devenu capitaine, j’apprends que ma mère, ne pouvant plus supporter mon absence, me redemande à grands cris. Devant cette prière, sur moi toujours si puissante, je n’hésite pas à sacrifier mon avenir. Je donne ma démission.  Redevenu simple citoyen, ma vie a été celle de tout le monde : je n’ai rien à vous en dire ; concentré dans les affections de la famille, dans le respect de celle à qui je devais le jour, je refusai tout établissement pour rester près d’elle. Ma mère était et a toujours été tout pour moi. Les moments que je passais hors du logis étaient exclusivement réservé à la chasse. J’avais si souvent battus les environs de Beaurieux, tous les repaires du gibier, que j’avais acquis, sous ce rapport, une réputation colossale.  Les désastres de 1812 amenèrent ceux de 1813, et ceux de 1814, l’invasion. Je n’ai point à rappeler nos héroïques et derniers efforts ; vous les connaissez. Comme tout ce qui porte un cœur français, je déplorais l’humiliation du pays et j’admirais sa résistance. L’ennemi avait envahi une grande partie du nord de la France et notre malheureuse Champagne était couverte de ses bataillons. L’Empereur manœuvrait à six lieues de nous, lors qu’un matin, vers les quatre heures, je vois arriver chez moi, suivi de deux dragons, un de ses officiers d’ordonnance qui m’apporte l’ordre de me rendre sur-le-champ au grand quartier-général de l’armée, alors établi dans un village voisin de Craonne.- Mais vous avez donc trouvé les abords libres, dis-je à l’officier.- Sans doute, puisque nous sommes ici.- Je ne vous demande que deux minutes pour m’habiller, et nous partons.- Soit mais dépêchons-nous. 

On me selle à la hâte un cheval et nous voilà en route. Chemin faisant, je demande à mon compagnon s’il connaît le motif pour lequel l’Empereur m’appelle. Il me répond qu’embarrassé sur le choix des points par lesquels  il se propose d’attaquer la formidable position de Craonne, Napoléon, à défaut d’indications fournies par les cartes qu’il a sous les yeux, a voulu qu’on le mit en rapport avec un homme du pays, de préférence un ancien militaire, parfaitement au courant des localités, et que je lui ai été signalé comme le seul qui pût lever ses incertitudes. Après une course rapide, nous entrons à sept heures dans la petite chambre de l’Empereur ; c’était celle du curé du village. Il me semble le voir encore, réveillé depuis un moment ; il était en caleçon de tricot, sa tête était couverte d »un foulard jaune, et tout autour de lui étaient de nombreuses cartes déployées t pointées. On l’annonce.- Ah ! C’est vous Bussy. Êtes-vous toujours mauvaises tête. – Sire, j’ai vingt-cinq ans de plus qu’alors et il y a longtemps que cette effervescence est passée.- Eh bien tant mieux.-Et de suite, il m’accable de questions sur la contrée. Avec lui, je le savais, il fallait être laconique et concluant ; je m’explique vite, nettement, et rectifie tout ce qui avait besoin de l’être. Il me fait signe de m’asseoir, marque avec moi sur une carte tous les emplacements qui doivent être occupées par les troupes, et ce travail achevé, je repars avec le général Bertrand pour surveiller tous les mouvements. La bataille fut chaude et la victoire nous resta, quoique chèrement achetée. Mais il jouait là une terrible partie et ses succès n’aboutissaient qu’à reculer de quelques jours le dénouement que déjà tout le monde pouvait prévoir. Quelques instants après cette sanglante mêlée, Napoléon m’envoie chercher et me dit :-Bussy, j’apprécie le grand service que vous venez de me rendre ; plus que jamais j’ai besoin d’hommes comme vous, dès ce moment je vous attache à ma personne, vous êtes colonel et officier de la Légion d’honneur.-Je m’empresse de prévenir ma mère de ce qui m’arrive, de l’informer que deux récompenses si rapidement obtenues ne me laissant et plus d’autre alternative que celle de suivre l’homme à qui j’en étais redevable et que la reconnaissance m’en faisait un devoir sacré ; Elle me comprit et se borna à en gémir tout bas ; mais plus la situation était critique, plus elle m’engageait. 

Les dernières péripéties du drame de 1814 me conduisirent à Fontainebleau. J’y fus témoin des convulsions qui précédèrent la renonciation de l’Empereur au plus beau trône du monde, et j’étais de service quand on la lui arracha. Je couchais même en travers de sa porte dans la fameuse nuit de la tentative d’empoisonnement. On dut passer nécessairement par-dessus mon lit, mais je dormais si profondément que je n’entendis absolument rien. 

Le jour du départ pour l’île d’Elbe arrêté, l’Empereur me demande s’il me convient de partager son exil. Je le priai de m’en donner l’ordre par écrit, afin que ma vieille mère pût en prendre lecture et qu’elle sût à quel irrésistible ascendant j’avais cédé. J’étais sûr autrement de la faire mourir de chagrin. Je ne pensai  qu’à elle et à mon infortuné maître. Celui-ci s’y refusa, mais en nous séparant, il me répéta plusieurs fois qu’il comptait sur mon dévouement et certes, il avait raison de ne pas en douter, car j’étais à lui presque autant qu’à ma mère.  J’assistai à l’immortelle scène des adieux de Napoléon à sa Garde, la plus importante de toutes celles des temps modernes et, l’âme brisée, je revins à Beaurieux. Le 21 mars 1815, un des premiers je me trouvai à côté du héros de l’île d’Elbe ; son retour, quelque prodigieux qu’il eût été, m’avait peut-être moins surpris qu’un autre ; ceux qui l’avaient approché étaient habitués aux miracles. Dès qu’il m’aperçut, il me tendit la main.- J’étais sûr de  vous revoir, me dit-il, et j’en suis heureux.  A quelques jours de là, il était triste et préoccupé, une nouvelle coalition de l’Europe s’apprêtait à fondre sur nous, et le dernier mot de la Sainte-alliance était une nouvelle invasion. Il travaillait jour et nuit à réorganiser son armée, à en accroître l’effectif, et il la voyait pleine d’enthousiasme à sa voix, mais Berthier lui manquait. Bien traité par les bourbons, son caractère faible et irrésolu l’avait porté à attendre les événements chez le roi de Bavière. Les inquiétudes de Napoléon ne m’avaient point échappé. Un jour que j’étais de service et qu’il causait avec moi, je hasarde une question, il me confie ses embarras, et je prononce timidement le nom du maréchal Soult.-Vous avez raison, me dit-il, en me frappant sur l’épaule, il n’y a pas que lui.-Déjà, il était décidé. Et cependant, combien n’ai-je pas regretté ce choix fatal, combien ne me le suis-je pas reproché ? Propre à toute autre chose, le maréchal ne l’était nullement à cette difficile mission, non qu’elle exigeât plus de capacité qu’il n’en avait réalité, mais parce qu’elle demandait une habitude, une sorte de vocation spéciale. Berthier aurait plutôt envoyé cent officiers à Grouchy en une heure que de renoncer à le voir entrer en ligne, quand il devait être d’un si grand poids dans la balance. Le maréchal Soult ne lui en envoya qu’un seul ; Grouchy ne mesura pas suffisamment l’importance du rôle qui lui était assigné et la bataille de Waterloo fut perdue. A quoi tiennent pourtant les destinées des empires ? » 

M. de Bussy ne quitta pas Napoléon durant cette cruelle journée ; Il m’assurait qu’après une certaine heure l’Empereur avait entièrement cessé de compter sur Grouchy et qu’il voulait mourir au milieu de ses soldats.

Rattaché à cet homme incomparable peu de mois avant ses deux chutes, M. de Bussy l’avait vu naturellement plus expansif qu’il ne l’était précédemment et il ne tarissait pas sur son admiration pour lui. Après le culte de Dieu, le peuple et l’armée de ce temps n’en connaissaient pas d’autre que celui de napoléon, et entre les deux c’était à peine si la famille trouvait sa place.  Dans un de leurs derniers entretiens à Fontainebleau, l’Empereur lui dit : « Oui, ce sont d’abord les Bourbons de la branche aînée qui règneront, mais ils ne garderont pas sceptre ; il glissera de leurs mains. Viendra ensuite le branche d’Orléans, qui, bien qu’un peu plus près des idées de la Révolution que l’autre, ne poussera cependant pas de beaucoup plus profondes racines. Que ne puis-je donner Alexandre à la France ; il a le caractère et la fermeté du souverain avec les grâces du comte d’Artois. Je ne connais pas de chef qui convient mieux à ce pays enthousiaste et mobile… Mais le ciel en a ordonné autrement, il faut respecter ses décrets. » 

Cet article parut dans le « Carnet de la Sabretache » en 1914.  Voir également l’article de Serge DELLOYE consacré à ce personnage dans le « Bulletin de la Société Royale Belge d’Etudes Napoléoniennes », année 2001, n°39, pp. 4-13.

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 23 octobre, 2022 )

Le récit de Nicolas Nottat, brigadier du Train des équipages (Avril 1812-Octobre 1813)

Voici, les « Souvenirs » de Nicolas Nottat, brigadier du régiment du train. Ce témoignage  fut publié la première fois en juin 1939 dans la « Revue d’Histoire », par le capitaine de réserve Pierre Arnoult. Une seconde diffusion eut lieu en octobre 1953, dans la  » Revue du Train  » à l’initiative de M. Péchon, Président des  » Cadets de Saumur du Train « , mais celle-ci ne fut que partielle. Nous avons choisi de mettre en ligne intégralement ici le texte de la  » Revue d’Histoire « . Dans son avant-propos, Pierre Arnoult nous apprend que Nicolas Nottat est né à Ceffonds (Haute-Marne), le 10 février 1790. Il « appartenait à une famille de cultivateurs ». Arnoult Le récit de Nicolas Nottat, brigadier du Train des équipages (Avril 1812-Octobre 1813) dans TEMOIGNAGES train-des-équipages-224x300précise :  » Conscrit de l’an 1810, il fut incorporé le 31 mai 1809 au 2ème bataillon des équipages militaires « . Nottat est en Espagne en 1810-1811. En 1812, l’Empereur crée « de nouvelles unités d’équipages militaires pour aller, en Russie, transporter les vivres et les bagages de la Grande Armée ». Nicolas Nottat est affecté alors à la 1ère  compagnie, 18ème  bataillon des équipages militaires et « reçoit dès le 21 mars 1812, les galons de brigadier ». Le 10 avril de cette même année, il part pour Moscou… [dans le fac-similé de son livret militaire, reproduit dans l’édition de 1939, on apprend qu’il était brigadier appartenant à la 1ère compagnie du 4ème escadron du Train des équipages ; et qu’il y est entré comme simple soldat le 25 mai 1809]. Laissons-le nous raconter son périple… 

C.B.

Vers la Grande-Armée. De Paris à Moscou (10 avril-11 octobre 1812). 

L’an 1812, le 10 avril, nous sommes partis de Paris pour nous rendre à Mayence, très bien montés et équipés tout à neuf. Première destination. Partis de Mayence pour nous rendre à Berlin. Seconde destination. Partis le 2 juin pour nous rendre à Bromberg. Troisième destination.  Partis le 18 juin pour nous rendre à Koenigsberg. Quatrième destination. Là, nous sommes restés dix jours pour le rétablissement des chevaux. Partis le 12 juillet pour nous rendre à Kowno. Cinquième destination. Là, nous sommes restés six jours aussi. Partis le 4 août pour nous rendre à Smolensk. Sixième destination et première ville de Russie. Pour y arriver, nous avons eu bien de la peine. Nous avions touché le pain pour huit jours à Wilna [aujourd’hui Vilnius, en Lituanie] , et le lieutenant voulait le garder pour le donner par ration tous les jours. Mais les soldats ont voulu tout avoir de suite, et il a été très difficile de vivre quand cela a été mangé, parce que l’on avait encore beaucoup de chemin à faire pour arriver à la ville de Smolensk. L’on ne trouvait que de la nourriture très médiocre, qui était du seigle ou du blé cuit dans de l’eau, et quelquefois un peu de farine, dont on faisait de la bouillie avec du lait et du sel, car la graisse était très rare. En partant de Smolensk, nous avons été contraints de forcer l’allure pour marcher avec un corps d’armée, parce que l’on craignait trop le danger. Mais à trois jours de marche, nous avons été réduits à rester dans une poste une dizaine de jours. La plus grande partie de nos chevaux ont péri, et l’on a été obligé d’aller à 10 ou 12 lieues à la ronde de cet endroit pour pouvoir en trouver. L’on rapportait tout ce que l’on trouvait à l’égard de nourriture [sic], tant pour les chevaux que pour les hommes ; et quoique l’on s’y prenait de cette manière, on avait bien de la peine à vivre. Nous sommes partis de cette poste aux environs du 20 septembre avec 32 fourgons, attelés tant de chevaux du pays que des nôtres. Notre compagnie a marché seule. Il y avait des hommes qui avaient trois et quatre chevaux chacun, parce que déjà beaucoup d’hommes étaient décédés, tant par maladies du pays que d’autres, et parce qu’ils n’avaient pas leur nourriture ordinaire. Quoiqu’il y avait, soi-disant, grand danger, nous avons marché, nous tenant toujours bien sur nos gardes la nuit et le jour. La nuit, on ne dormait que le moins possible, parce que l’on craignait trop. La nourriture n’était pas très excitante non plus : c’était du seigle et du blé cuit dans de l’eau et du sel. Si l’on trouvait du pain, c’est qu’on le prenait quand on le mettait dans le four ; autrement, on n’en trouvait jamais. Nous avons été l’espace de trente-six jours, de Smolensk à Moscou, sans avoir une seule ration. 

La retraite. De Moscou à Kowno  (19 octobre-15 décembre 1812). 

Nous sommes arrivés dans cette ville le 11 octobre, et nous y sommes resté onze jours, sans toucher de pain du tout. On donnait pour ration un peu de farine et de viande. Pour les chevaux, on allait chercher à 3 ou 4 lieues de la ville, plus ou moins, chercher toutes sortes de marchandises, comme seigle, avoine et foin. Pour les hommes : choux ou pommes de terre. Quand on a été un peu approvisionné, il a fallu battre en retraite de cette ville. On l’a évacuée le 19 octobre, par une autre route que celle où on y était entré. Plusieurs de nos fourgons étaient chargés de gros pains de seigle, et d’autres compagnies avaient de la farine. Nous avons été une quinzaine de jours avec quelques bêtes que nous avions emmenés. Les uns les tuaient, et les autres donnaient de la farine, pour faire du pain. A défaut de pain, on servait de suif pour faire de la bouillie avec de la farine. Au bout de ces quinze jours-là, nous avons été forcés par l’armée russe de reprendre l’ancienne route où était donnée la bataille de Mojaïsk, du 20 au 25 septembre, avant d’arriver à la ville de Moscou. Sur cette ancienne route, que l’on a reprise, le froid et la faim s’étant fait sentir à l’extraordinaire, et l’armée étant cernée sur la droite, sur la gauche, devant et derrière, il était presque impossible de trouver de quoi manger. Enfin, on comptait toujours sur les villes où nous étions passés en allant, pour s’y faire faire quelque habit ou prendre soulagement de repos ou de nourriture. Et point du tout ! Le plus vite qu’il était possible de partir, c’était le meilleur. D’abord, la première de ces villes, qui était Smolensk, il était impossible d’entrer. Là, on a repris quelques troupes qui n’avaient pas été jusqu’ à Moscou, n’étant pas bien portantes. Après le départ de cette ville, pour arriver à Wilna, le froid et la faim se sont fait sentir si excessivement, que les soldats mouraient faute de subsistance, et que les chevaux aussi. Comme l’on était, tous les matins, sujets à être attaqués par l’ennemi, l’on allait éveiller les officiers supérieurs par le bras. Beaucoup de soldats restaient là, parce que l’on partait très souvent à la muette .Entre ces deux villes, il y a eu trois feux de bivouac, et dans chacun il est resté quelques soldats morts de froid ou de faim. Car, au lieu d’y trouver du pain, on avait communément grand peine à trouver de l’eau : les ruisseaux, les lacs et les grandes rivières étaient gelées si fort, qu’on aurait eu cassé la glace à grand’ peine pour le moment où il aurait fallu partir. L’on ne buvait que de l’eau de neige, et l’on se trouvait très content quand on avait quelque chose pour la faire fondre, car cela n’arrivait pas toujours. Si on voyait quelquefois du pain, c’était grâce à des Polonais qui se détachaient un peu loin de la route et qui savaient la langue du pays. Mais ils ne faisaient que paraître et disparaître. Ce n’était pas un prix, c’était de l’argent tant que l’on en voulait Le plus fort de la nourriture était de cheval, que l’on montrait au feu d’un bâton, car les pots ou marmites étaient si rares, que souvent on ne s’en servait pas du tout. 

A Borisow, il est resté beaucoup d’artillerie et d’autres troupes aussi, parce qu’il y avait une rivière qui s’appelle la Bérésina. Elle était cependant gelée, mais pas assez fort. Elle n’était cependant pas très large, mais profonde, avec des marécages de chaque côté. Quoiqu’il y avait deux ponts, ce n’était pas suffisant pour passer. On s’y portait, et celui qui avait le malheur de tomber ou de passer par-dessus ne pouvait pas se relever. Enfin, on a tout perdu, de Smolensk à Wilna : artillerie, équipages et beaucoup d’hommes. Jusqu’à des trésors d’argent en métal, que l’on a jetés dans une rivière, à Orcha, dans les trous les plus profonds qu’il a été possible de trouver. Il n’y a eu de sauvés que le trésor de l’Empereur et celui du prince Murat, d’argent fabriqué ou d’or. Et encore, celui de l’Empereur a été perdu à 1 lieue de Wilna, au bas d’une petite côte [Celle de Ponari]. Nous avons été forcés de l’abandonner par la force armée russe, et la neige, et le verglas, qui contribuaient fort à ce que les chevaux ne pouvaient avancer, comme aussi le défaut de nourriture. Celui du prince Murat est venu tout proche de Kowno, à 25 lieues plus loin. En abandonnant ces trésors, ceux qui les escortaient et y ont mis le feu auraient fait leur fortune s’ils n’avaient pas été pris à peu de distance de cet endroit.  En arrivant à Kowno, il y avait des juifs qui vendaient du rhum, et même des caves qui étaient abandonnées. Beaucoup de soldats se sont mis à boire de cette liqueur, très douce à boire et très forte de son naturel. Les hommes étant très faibles faute de nourriture, il en est resté beaucoup dans cette ville. D’ailleurs, sur cette route-là, on ne trouvait pour nourriture que du cheval et du navet ou de la betterave. Et si l’on voulait exposer quelque peu de bonne nourriture, il fallait exposer sa vie plus qu’à l’ordinaire. On était beaucoup sur la grand’route, et les hommes qui y marchaient étaient très bien portants. Mais ils tombaient et au bout de cinq minutes ils étaient gelés et mouraient de suite. Il y en avait qui avaient les pieds gelés, d’autres les mains, les oreilles et le nez. Si on se trouvait dans quelque grange pour les bivouacs, on y faisait du feu, quoique couverte en paille. Il y entrait du monde tant qu’il était possible d’en tenir. Les derniers qui venaient pour y entrer, et qui ne le pouvaient, croyant qu’on ne voulait pas leur faire de la place, mettaient le feu dans la grange. Alors, ceux qui n’étaient pas bien disponibles pour se sauver bien vite, restaient dans le feu aussi. Je vous dirai : il faut avoir bon courage et bon cœur pour ne pas y penser, ayant vu la manière dont s’est passée cette retraite. 


La fuite à l’ouest. De Kowno à Koenigsberg (16-31 décembre 1812). 

Pour moi, j’ai eu les pieds gelés, les oreilles et le bout du nez . C’est la cause pour laquelle j’ai été fait prisonnier. Après avoir passé Kowno, ayant trouvé des pommes de terre et croyant nous en faire un grand régal, nous nous étions introduits dans une maison pour les faire cuire. Deux ou trois cosaques, avec des paysans, nous en ont fait partir, déclarant pour défaite que ceux qui étaient catholiques pouvaient sortir. Tous ceux qui se trouvaient dans cette passe leur montrèrent des marques de cette religion. Après cela, nous sommes revenus jusque dans une petite ville de Pologne prussienne sans être arrêtés, quoiqu’ayant été presque tous les jours chassés par des domestiques de barons. Ils se permettaient de prendre des mauvaises armes. Ils prenaient tout ce que l’on pouvait avoir, soit en argent ou autrement. Ils prenaient aussi les épaulettes des officiers. Dans cette ville, nous avons été arrêtés par des cosaques qui nous fouillèrent partout, jusqu’à regarder dans la bouche. Puis de là, ils nous menèrent dans une très grande chambre chez des juifs qui en avaient la surveillance. Nous y sommes resté quatre jours, sans feu ni vivres d’aucune manière. Tous ceux qui étaient bien portants sont devenus faibles. Aussi, la cinquième nuit, nous sommes partis de cette chambre. Il y en avait plus de la moitié de morts. Quand nous sommes sortis en abandonnant la chambre, les morts étaient devant la porte, l’un sur l’autre. A peine si on pouvait passer. Nous avons marché, à 3 ou 4, pendant trois ou quatre jours. La veille de Noël, ne pouvant trouver de maisons pour coucher, l’un de camarades se rappela qu’il avait sauvé un louis de 24 francs d’entre les mains des cosaques. Les paysans n’ont pas voulu s’en rapporter à nous, et ils ont voulu aller chez un juif pour se contenter. Quand ils ont vu cela, ils nous ont fait partir par force sans qu’ils ne rendent rien, à coups de bâton.Et puis, j’ai quitté ces camarades, et j’ai marché seul, avec beaucoup de peine, jusque tout proche de Koenigsberg. A 2 lieues de cette ville, je suis entré dans une maison pour me changer. Il y arriva un commandant russe, qui me demanda si j’étais Français. Je lui dis que non, que j’étais Espagnol Il me répéta plusieurs fois, en très bon français :  » Il va passer des voitures qui ramassent les convalescents, et tu monteras dedans.  » A force de le dire, je lui donnai à entendre que oui, et il ma dit :  » Si je savais que tu ne le fasses pas, je te ferai prendre de suite par mes gendarmes « . Il partit de suite pour se rendre à la ville, et je partis de derrière, tout au désespoir de ne pouvoir traverser cette ville, rapport à la grande rivière qui y passe, et parce qu’il n’y avait pas longtemps qu’il regelait. Cependant, je me suis tiré sur la gauche de cette ville. Voyant du monde qui s’y promenait avec des traîneaux, cela me rassura. Je m’en fus, après avoir passé cette rivière, dans une maison où la bourgeoise était seule. Elle m’aurait donné quelque chose, mais son mari arriva de la ville, et me dit que je n’avais qu’à y aller chercher du pain. 

La fuite continuelle. De Koenigsberg à Graudenz (janvier-février 1813).

Je fus obligé de partir de suite. Je marchai jusqu’à 8 heures du soir, rien qu’à travers des campagnes, et puis je m’arrêtai, à 2 lieues de la ville, dans une maison un peu éloignée de la route, où j’ai eu bien de la peine à me faire recevoir.Mais il y est arrivé des cosaques russes un peu plus tard que moi. Le fourrier y vint pour faire les logements. Je fus battu par lui à coups de plat de sabre. Il m’en donna tant qu’il ne fut pas rendu. Et puis, il dit aux paysans de ne pas me laisser sortir. Leur capitaine y revint. Il avait été blessé par les Français ; et pris d’eau-de-vie, il me fit faire plus de dix fois le tour de la maison à coups de sabre. Il regardait à chaque instant avec son pouce le taillant de son sabre pour voir s’il coupait bien. Et puis, quand il fut content de ma battre, il me prit par les cheveux et me jeta sur de la mauvaise paille, dans un coin de la maison. Il me jeta son sabre, et puis il défit son ceinturon autour de moi et me jeta le fourreau aussi. Il m’attrapa avec la monture de son sabre sur le front, où il me leva une petite bosse comme une noisette, qui dura bien six mois. Et puis, il me prit par le bras et me releva. Il envoya chercher par ses domestiques un grand sac tout rempli d’habits de généraux et maréchaux de France, tout galonnés d’or avec les croix et les crachats. Puis il les retira l’un après l’autre sur la table, me mettant le poing dessous le nez et me disant :  » Napoléon capoute [Kaput] « Après m’avoir fait tout cela, ils me mirent à la porte. Me tenant encore par le bras, il me ramena et me donna deux pommes de terre pour mon souper. Et puis, il me fit enfermer dans une chambre neutre. Il n’y couchait qu’un chien ; et en me mettant dans cette chambre, le domestique de la maison dit au chien :  » Chien, voilà un camarade pour toi dormir la nuit . «  Tout cela ne me fit aucune impression. Cependant, j’en fus bien huit jours sourd et muet. Mais sitôt que je fus dans cette chambre, j’aperçus des petites croisées en plomb, et j’en soulevai une .Je me dis en moi-même :  » Voilà qui est bon ; je m’en vais dormir un peu, et qu’ils soient tous couchés, je partirai.  » Je ne manquai point le coup. Cependant, ils croyaient bien m’emmener à la ville le lendemain. Et point du tout ! Car je partis sur les [coups de] minuit. Je marchai sur la route jusqu’au jour, et puis je m’en éloignai un peu pour pouvoir trouver à manger. Je craignais tant ces maudits cosaques que de si loin que je les voyais, je m’écartais encore de la route. Croyant la retrouver pour marcher la nuit, point du tout ! Je fus obligé de coucher dans une grange un peu éloignée d’un village. J’en cassai le cadenas avec un gros morceau de bois, parce qu’il y avait des russes couchés dans ce village. Je marchai dans un chemin de traverse qui me mena dans des bois où je fus bien dix jours sans savoir où j’allais, ne trouvant que des maisons comme des ermitages. Je m’y trouvais très bien, parce qu’on n’avait vu encore aucune troupe de quelques nation que ce soit. En sortant de cet endroit, je me trouvai chez un baron, qui me fit très bien dîner, me donna deux ou trois sous, et me montra la route que je devais tenir. Sitôt que je fus sur cette route, je rencontrai un cosaque qui venait en ordonnance, à cheval ; il me fit retourner à peu près cinquante pas en arrière et me prit ces deux ou trois sous que j’avais. Puis il me quitta, en disant à un paysan qui était avec moi de me faire arrêter au premier poste de leurs gens. Mais ce n’était pas l’intention de cet homme-là : il suivit son chemin, et moi je me détournai sur la gauche de cette route, avec bien de la peine pour trouver à coucher. Le lendemain, je partis, et me trouvai, à peu près à midi, dans une grosse ferme où il n’y avait que les files de la maison. Là, j’ai très bien dîné. Puis, je défis mes souliers, parce que mes pieds me faisaient trop mal ; je les avais gelés, à part les deux gros doigts ; l’on voyait les os à découvert, et au pied gauche, tous les autres ongles étaient tombés. Ces jeunes filles me donnèrent du linge pou les envelopper, car cela leur faisait pitié. Je restai dans cette maison pour coucher. Le soir, il y arriva des Russes. Les gens ne savaient pas quoi faire de moi. Ils m’ont caché et m’ont fait bien souper. Puis, ils m’ont amené chez leur batteur, dans une maison un peu éloignée de chez eux.  

Le lendemain, je partis au travers des bois et des plaines, et je me trouvai chez un baron qui me fit bien dîner. Je ne restai pas chez lui, parce qu’il craignait les Russes. Il m’envoya dans un village où je fus reçu par ses ordres Parti de là, je me trouvai chez un baron polonais, où je dînai, et m’en fus, toujours traversant les bois et les montagnes. Mais, en traversant une très grande forêt, je me trouvai dans un atelier de charrons russes, qui travaillaient au bois pour l’usage de leur artillerie. Je m’approchai de ceux qui ébauchaient. Sitôt que je les vis, je regardai de quel côté il fallait me sauver. Mais point du tout ! il y en avait tout autour de moi. Ils m’appelèrent. Je fus auprès de leur feu. Ils allaient partir, et ils me donnèrent une croûte de pain qu’ils avaient de reste. Mais je ne la mangeai pas d’un trop bon courage, quoique j’avais faim, parce que j’avais peur qu’ils m’emmènent avec eux. Cependant, les uns voulaient me faire marcher, et les autres ne s’en souciaient pas. De cette manière, je restai un peu en arrière et ils me laissèrent là. Moi,ne sachant où aller coucher, car il était nuit, je fixai des maisons par la fumée qui en sortait au milieu des bois. Étant arrivé auprès de ces maisons, elles étaient remplies de Russes. Moi, au désespoir, ne sachant pas comment faire pour en trouver une pour coucher, je marchai à tout hasard au travers des bois. Je me trouvai sur un étang, perdu au moins six heures. Cependant, à force de marcher j’entendis un moulin. Ayant peur de tomber dans l’eau, je me tirai sur le côté, j’aperçus de la lumière, ce qui me rassura, et je fus coucher là. J’étais si bien perdu, que le matin, en sortant de la maison, je ne savais quel chemin prendre. Je le demandai à des personnes, et je ne voulus pas les croire. Quand je fus sur la grand’route, je demandai à une femme que je trouvai sur la route de Graudenz. Elle me dit que c’était sur la gauche, et moi je croyais être sur la droite. Je marchai toujours, continuant la route avec beaucoup de peine, toujours trouvant des parcs de Russes. Cependant je parvins à 6 lieues de Graudenz sans aucune interruption.

Arrivé là, un dragon russe m’aperçut, qui allait en vedette. Il m’appela, et moi je marchai mon chemin droit. Il redoubla quand il vit cela. Il monta à cheval et me poursuivit plus d’une lieue avec un paysan. Heureusement, il y avait des enclos entourés de perches et de gros fossés remplis de neige. Je passai au travers, et eux prenaient le tour : ce qui me sauva. Quand il vit que j’approchais du bois, il retourna. Et moi, je marchai au travers du bois, toujours appréhendant ces Russes ; et la moindre des choses que j’entendais, j’étais à me cacher. Pour coucher le soir, je fus dans une maison au milieu de la campagne, entre les bois. C’était comme une véritable gargote, et on a eu bien de la peine à me recevoir. Le lendemain, je partis par un très mauvais temps. Je traversai une route toute remplie de Russes. Je me trouvai chez une dame polonaise, qui me fit très bien dîner et me donna des moufles et du linge pour envelopper mes pieds. Je me faisais Français dans ces maisons-là. Elle me donna aussi une pièce de dix-huit à vingt sous. Et puis je partis, parce qu’elle craignait les Russes et je me fis de suite Espagnol. Je vins dans un village où il y avait de la garnison prussienne. Je ne savais pas de quelle manière m’y prendre pour entrer dans une maison. Mais eux, voyant que j’étais Espagnol, m’ont laissé entrer. 

Sur la route de Berlin. De Graudenz à Stettin (février 1813).

Le lendemain, j’entrai dans la ville très forte de Graudenz. Je restai trois jours dans une maison où les soldats faisaient leurs divertissements et me donnaient à boire et à manger du pain, de la bière ou de l’eau-de-vie. Il y survint un sergent français qui, depuis trente ans, servait dans ces troupes et était parisien de nation. Je me fis Français à lui, et lui demandai si quelqu’un de leurs officiers avait besoin de domestique. Il me répondit qu’il s’en informerait, et même que leur major serait bien aise d’avoir un Français, et qu’il me rapporterait la nouvelle le lendemain matin. Mais moi, qui demandais de l’ouvrage et priais le Bon Dieu de n’en point trouver, comme ni Français, ni Russes n’entraient dans cette ville, je partis dès le matin, parce qu’ils me menaçaient déjà de me faire arrêter. Tout en sortant de cette ville, l’on m’indiqua le chemin de Thorn. Il me fut impossible de le tenir, parce qu’il était trop fréquenté par les Russes. A une lieue de là, j’ai appris que Thorn était investi par les Russes. Je fus obligé de retourner, de passer sur la glace [de] la Vistule, très forte rivière, et de prendre la route de Berlin. Je marchai quelques jours sans aucune interruption, et je me trouvai chez un baron qui me donna à boire et à manger. il vint une demoiselle qui me demanda si je savais lire, écrire et calculer en français. Je lui dis que oui. Elle voulait absolument que je reste. Elle parlait très bien français. Mais moi, je ne m’en souciais pas, parce que j’avais trop de vermine. Le baron me dit cependant que je ne pourrais pas passer dans une petite ville qui était toute proche. Mais je m’informai, et il n’y avait pas de troupe du tout. Ce qui me faisait plus de peine, c’était une grosse rivière à passer. Mais je la passai très librement, et fus coucher dans un village à 2 lieues de là. Je me trouvai dans une maison où il n’y avait qu’une fille, et qui a eu grand’ peine à me recevoir. Mais le père et la mère arrivèrent, et puis un gendre qui avait été prisonnier en France. Je fus très bien reçu d’eux, et je restai deux jours. Ils m’ont rechangé de linge blanc, et cela m’a ôté toute ma vermine. Après cela, j’étais beaucoup hardi. Le lendemain, je fus coucher dans un village où on me donna un billet de logement. Je fus logé chez un homme qui avait été prisonnier en France, et qui perlait bien français. Il me dit que les Prussiens et les Russes, ce n’était qu’un. C’était le 18 février. Il me dit même aussi que des hommes comme moi étaient logés dans le village, et qu’ils avaient trouvé dans cette maison des Calmoucks  [Kalmouks] qui, après les avoir piqués plusieurs fois de leurs lances, leur coupaient de la chair après les cuisses et voulaient la leur faire manger. De là, je marchai deux ou trois jours sans interruption, et je me trouvai au milieu d’un bois chez un garde forestier qui me fit dîner. Puis je continuai mon chemin dans le bois, tout rempli d’eau et de marécages. Cependant je trouvai des petits bergers et m’informai du village voisin. Ils me dirent qu’il était tout rempli de Russes, qui prenaient les chevaux et même des hommes. Aussi, sur le soir, tout le monde en partit pour sauver les chevaux dans le bois. Je couchai avec eux dans le milieu du bois, avec du bon feu. Ils me donnèrent à manger de ce qu’on leur apporta le lendemain.  Je fus obligé, rapport à ces Russes, de passer dans l’eau et dans la glace jusqu’aux genoux l’espace d’une lieue, ce qui m’a fait pleurer. La première maison où j’entrai, on m’en chassa, et puis on me rappela et on me donna du pain et du beurre. De là, je parvins à arriver en Poméranie avec beaucoup de peine, car je n’entendais que tambours et trompettes de Prussiens dans toutes les villes et tous les villages. Très souvent, il fallait que j’attende des demi-journées et même des journées entières derrière des buissons ou dans le bois pour laisser passer ces troupes-là. Il m’était impossible de trouver un village pour y coucher. J’étais obligé de chercher dans des maisons isolées dans le milieu des bois ou des campagnes. Étant arrivé dans cette province de Poméranie je me trouvai dans une maison qui tenait auberge, et j’y couchai. Il y vint des compagnons rouleurs, qui dirent au bourgeois de la maison que les Français étaient dans Stettin, à peu près à 12 lieues de cet endroit. Moi, je ne savais comment faire. Le matin, j’étais encore là à 10 heures. Il y passa un adjudant et un fourrier russes, qui allaient faire les logements dans un village voisin, et qui me trouvèrent là. Heureusement, je me fis passer pour Espagnol. Après m’avoir interrogé plusieurs fois, ils le crurent, et me firent apporter par la bourgeoise pain, eau-de-vie, bière et beurre à manger, et ils lui dirent de se dépêcher. Mais quand elle les a vus partir, elle a dit :  » Ils me disaient bien de me dépêcher, mais l’argent ne va guère vite « . De là, je m’en fus, et je me trouvai chez un jeune homme dont le père était de Strasbourg. Il craignait que l’ennemi n’y entrât et qu’il maltraitât son père. Je lui dis qu’il n’y avait pas de danger. Il me donna à souper et je couchai. 

L’échappée au sud. De Stettin en Bohême et en Saxe (mars- 10 avril 1813).

Quand je fus à 3 ou 4 lieues de Stettin, ville très forte, j’ai appris qu’elle était bloquée par les Russes. Je ne savais plus que devenir. Je retournai sur mes pas, au risque d’être prisonnier. Je me trouvai dans une maison. On me donna du pain, et en même temps on me dit qu’il y avait deux de mes camarades dans une maison voisine. C’étaient un sapeur et un cuirassier.  Nous faisant tous les trois Espagnols, nous fîmes route ensemble, demandant le chemin qui allait en Pologne, de Pologne en Hongrie, de Hongrie en Italie, et d’Italie en Espagne. Les paysans se disaient entre eux que nous passerions bien par Küstrin, et l’un dit aux autres qu’il ne sortirait pas seulement en chien de cette ville-là, car les ponts étaient bien gardés. Nous nous sommes mis en route par les chemins demandés, et nous trouvâmes trois grandes rivières. La première, on nous passa avec du monde du pays, sur une barque. La seconde, on nous passa aussi, mais après avoir marché toute une demi-journée sur les bords. Les paysans nous disaient :  » Si nous savions que vous ne soyez pas Espagnols, on ne vous passerait pas, car cela nous est bien défendu.  » On répéta encore que si, et ils nous passèrent de suite. De là, nous fûmes dans une maison, au milieu du bois, chez un garde-forestier. Il nous fit bien dîner, et puis nous lui demandâmes le chemin que nous avions envie de ternir. Il fut chercher une carte et nous le dit, et combien il y avait de lieues. Nous fûmes de là dans un village où le maire nous logea chacun dans une maison. Il vient un officier prussien, qui me demanda si j’étais Français. Je lui dis que non, que nous étions Espagnols. Cela n’empêcha pas qu’il nous fit partir, et un paysan nous mena coucher tout proche d’un autre village. De là, nous trouvâmes la troisième rivière, et nous avons tourné bien des fois avant de pouvoir passer. Cependant, sur le soir, nous avons vu un enfant qui venait à nous. Nous lui avions passé cette rivière sur les ponts ; et puis, de là, nous sommes venus tomber en Bohême, croyant être sauvés : mais point du tout ! C’était le jour de la Notre-Dame de mars. Nous sommes entrés dans la première maison. On nous donna à chacun un morceau de pain. Et, tout en sortant de cette maison, nous avons rencontré deux soldats autrichiens, qui nous ont fait retourner au premier village de Prusse. Nous avons déserté de suite, et sommes rentrés en Saxe. Le même jour, nous sommes rentrés en Bohême, croyant que c’étaient peut-être des Prussiens qui nous avaient arrêtés. Mais point du tout. La nuit étant venue, nous avons été demander des logements. Le maire étant venu, envoya chercher des soldats, et puis du monde pour nous loger. Moi, qui étais censé savoir le moins l’allemand, je fus logé le premier, et le soldat duit :  » Bourgeoise, vous ne le laisserez pas sortir demain matin que je ne vienne le chercher pour le mener à la ville.  » Moi, sitôt qu’il fut parti, je sortis derrière, laissant là un mauvais bâton. La bourgeoise me dit :  » Il faut manger la soupe « . Je lui dis que j’allais revenir. Mais point du tout ! Je m’en fus. Je marchai tout au travers des montagnes jusqu’à ce que je sois fatigué. Puis je me couchai sous un hangar jusqu’à ce que j’eus froid aux pieds, et je partis au travers des montagnes et des bois. Le lendemain, sur les 9 heures du matin, ils étaient 10 soldats qui couraient après moi, et j’ai eu mille peines de les perdre. Ils criaient :  » Halte !  » Mais point du tout ! 

Je suivis, sur la gauche d’une petite montagne, un taillis à peu près de ma hauteur, mais clair. Sur le haut de cette montagne, à gauche, il y avait un bois très grand. Ils sont entrés dedans, et moi, je tournai derrière eux. Je me trouvai esquivé d’eux de cette manière-là. Je traversai un ruisseau avec de l’eau jusqu’à la ceinture, quoique l’eau fût glacée. Je traversai d’autres montagnes dans la neige, et je n’osais plus me montrer à personne. J’entrai dans la journée dans une seule maison, où on me donna un morceau de pain, et je marchai dans les bois. La nuit, ne sachant comment faire pour me coucher, je restai jusqu’ à 9 heures du soir dans le bois, et je m’en fus auprès d’une maison. J’ouvris la porte d’une étable, et je me mis dedans, croyant partir le lendemain avant qu’ ‘il soit jour. Mais point du tout !   Je restai jusqu’ à 8 heures du matin, parce qu’il y avait trois nuits que je n’avais dormi, et j’avais très sommeil. Je ne sais comment je ne fus pas vu de ces gens-là, car c’étaient des ouvriers de bois, et leurs outils étaient dans cette étable. Je fus surpris quand je m’éveillai, de voir le grand jour par la porte ouverte. Cette maison était seule. Je sortis et dépassai la maison sur la gauche. Je vis un soldat qui se promenait. Me demandant où j’allais, je lui répondis que j’allais chez nous. Il courut après moi en appelant ses camarades. Mais, je m’enfonçai dans le bois, et ils me laissèrent aller. Je m’en fus sur le haut d’un rocher. Voyant un homme venir à moi, je lui demandai si j’étais loin de la Saxe. Il me répondit que c’était ici. Moi, je ne voulais pas le croire. C’était un ancien soldat. Il me montra les revers de son habit, de l’uniforme du pays. Je lui demandai si je pourrais coucher au premier village ; il me dit que oui. Je fus dans la première maison, on me donna du pain, et dans la seconde, je couchai. Le lendemain, je passai dans une autre maison, où on me donna à déjeuner, et je m’en fus.  Je trouvai d’autres camarades qui sortaient d’un hôpital des environs. Je marchai neuf à dix jours sans aucune interruption. 

La capture et la régression. De Saxe en Silésie (11 avril- juin 1813).

Passant dans une petite ville, je demandai des logements au maire. Il nous envoya dans un village voisin, à une lieue de la ville, avec à peu près vingt sous qu’il nous donna pour sept à huit que nous étions. Il s’y rendit aussi. Il y vint sept soldats prussiens avec un sergent. Après avoir soupé, étant couchés et endormis, ils nous ont croisé la baïonnette sur les yeux, et puis nous ont éveillés.  Le lendemain matin, ils nous ont menés à leur quartier-général. Ils nous ont bien questionnés, nous demandant pourquoi nous n’étions pas restés prisonniers dès qu’on sortait de l’hôpital. Ils nous ont fait monter en voiture, et nous ont fait retourner de 100 lieues en arrière. Tous les jours, on doublait les étapes. A la destination, qui était Breslau, on nous mit dans un corps de garde pendant un mois, à quatre sous par jour sans pain, et il fallait se nourrir là-dessus. Il y en arriva d’autres. On nous a mis dans un quartier, tous ensembles. Et puis, l’armée française a avancé, et on, nous a fait partir pour aller à Neisse en Silésie, ville très forte, où nous sommes restés deux mois et demi. Puis, au mois de juin 1813, la trêve s’est faite à Prague, en Bohême. On nous a fait partir par détachement de 200, pour nous conduire en Sibérie. Ils étaient, pour nous conduire, autant d’hommes que de prisonniers, et ils ne voulaient pas que l’on ait le moindre bâton, ni que l’on chantât du tout. Ils nous ont versés entre les mains des Russes, à deux étapes de cet endroit-là, et nous avons fait séjour. C’étaient des Calmouks [Kalmouks], qui devaient nous conduire jusqu’à notre destinée ? Ils nous ont comptés et ont fait l’appel. 

Le retour au drapeau. A Liegnitz et Bunzlau (juin 1813).

La dernière nuit, nous sommes partis, une dizaine, par les croisées d’un vieux château dévalisé où nous faisions séjour. Nous sommes partis de ce château du troisième étage, sur les 2 heures du matin, avec un bras d’escalier qui avait à peu près sept à huit pieds de long, et qui était lié avec une mauvaise courroie de sac. L’on se laissait tomber sur une petite cour, et puis l’on passait par-dessus un mur pour être sorti de la ville.  Nous avons marché deux jours et deux nuits pour rejoindre les Français, et j’ai marché ce temps pieds nus, rien que dans les bois. Nous avons rejoint l’armée à Liegnitz en Prusse. Puis, de là, on nous envoya à Bunzlau, où je trouvai mon ancien adjudant major, qui me repris, me fit entrer à 1ère compagnie. La campagne d’Espagne en 1810 et 1811, et celle de Leipzig en 1813, et de France en 1814, et de Fleurus en 1815, ne sont que des fleurs envers moi en comparaison de celle de Russie en 1812.Si j’avais appris le nom des villes et villages par où j’ai passé, je vous aurais fait une description plus ample. Mais au lieu de les savoir, je n’entrais pas seulement dedans.Je marchai du 15 décembre an 1812 au 10 avril an 1813, ce qui fait à peu près quatre mois et demi, toujours me guidant aux étoiles de nuit et au soleil de jour. Je me perdais encore très souvent,, parce qu’il fallait que je me détourne très souvent ; et je marchai seul ce temps-là. Dans cette route, je me recommandai toujours à Dieu, et je crois en avoir été protégé, car je n’aurais jamais pu réussir dans cette route-là, ayant les pieds gelés comme je les avais, et de très mauvais souliers, avec lesquels je fis de 400 lieues.

Nicolas NOTTAT 

Il ne semble pas que Nicolas Nottat ait laissé d’autres témoignages sur ses campagnes d’Espagne (1810 et 1811), de France (1814) et de Belgique (1815). 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 22 octobre, 2022 )

Une lettre adressée à Maret, duc de Bassano…

maret.jpg

Le signataire de cette lettre, l’auditeur Lelorgne d’Ideville, auditeur de première classe au Conseil d’Etat attaché au Ministère des Affaires étrangères où il était chargé spécialement de la statistique extérieure, avait mission de tenir l’Empereur au courant des forces de l’ennemi et de leur répartition. Il entendait et parlait le russe. Aussi l’Empereur voulait qu’il fût toujours à cheval derrière lui, et il l’avait attaché, comme secrétaire interprète, à son cabinet ; c’était Lelorgne qui interrogeait les gens du pays et tirait d’eux les renseignements. C’est à lui qu’on remettait les lettres russes interceptées. Dans sa missive à Maret, duc de Bassano, il retrace ce qu’a fait l’Empereur depuis le 4 novembre 1812 jusqu’au 9 novembre 1812. 

Arthur CHUQUET 

Smolensk, 11 novembre 1812. 

Depuis Slavkovo, je n’ai point eu l’honneur de vous écrire. L’Empereur y a passé la journée du 4. Il en est parti le 5, à 5 heures du matin, pour aller à Dorogobouje. Le 6, Sa Majesté est allée à Mikhaïlovka où elle a passé la nuit. Le 7, l’Empereur a été coucher dans un petit château sur les bords du Dniepr près de la poste de Pnévo. Sa Majesté est montée en voiture pour la première fois depuis Moscou. La neige que nous avons eue ce jour-là et le grand vent rendaient le cheval fort incommode. Le 8 novembre, nous avons couché à la poste de Bérédikino, vilain petit trou où nous étions entassés les uns sur les autres.   Le 9, l’Empereur est arrivé à Smolensk à une heure après-midi. On y est resté hier, on y est encore aujourd’hui et peut-être en partira-t-on demain.  Depuis le 7, notre marche a été difficile à cause du mauvais temps. Il tombait beaucoup de neige, et, le froid, accompagné du vent, a été continuellement de quatre à huit degrés ; Les chevaux sont exténués. On a fait ce qu’il fallait faire pour sauver l’artillerie. Quelques bagages restent en arrière. C’est de peu d’importance pour le moment où nous nous trouvons. Les hommes, les chevaux et les canons, voilà ce qu’il fallait sauver dans la situation où nous étions. On y a réussi, et l’ennemi, s’il est juste, doit être surpris de la rapidité et du bon ordre de notre mouvement. Je vous en dirai les détails quand j’aurai le bonheur de pouvoir causer avec vous chez vous

Le temps se maintient au froid, mais il n’y a pas aujourd’hui plus de deux degrés. 

Le général Baraguey d’Hilliers s’est trouvé fort à propos sur le chemin d’Elnia pour arrêter la marche d’un corps détaché sous les ordres du comte cosaque Orlov-Denissov qui commande douze régiments du Don, deux de cavalerie régulière et peut-être une division d’infanterie. 

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 21 octobre, 2022 )

Une lettre du maréchal Berthier au maréchal Ney [à propos de la bataille de Malojaroslavets]

Berthier retrace dans cette lettre la bataille de Malojaroslavets, et il annonce à Ney que l’Empereur se décide à faire sa retraite par Mojaïsk et Viazma : le duc d’Elchingen devra donc se rendre à Vereia avec tous les parcs qui sont à Borovsk, et de Vereia à Mojaïsk.

Arthur CHUQUET.

Au bivouac près Malojaroslavets, 26 octobre 1812, 10 h. 1/2 du matin.

Monsieur le maréchal, l’ennemi a évacué son camp retranché. Il a détaché un corps de deux divisions pour occuper Borovsk. Mais ce corps a été prévenu par le vice-roi. L’ennemi, alors, s’est porté sur Malojaroslavets. Le vice-roi est arrivé le 24 au soir aux maisons de ce côté-ci de la rivière, tandis que l’ennemi arrivait et s’emparait des couvents et des hauteurs de l’autre côté. Ce qui a donné lieu à un combat très vif pendant la journée du25. L’armée ennemie est arrivée et a engagé plusieurs divisions. Le vice-roi seul s’est engagé, soutenu du prince d’Eckmühl. L’ennemi a perdu 7 à 8.000 hommes dans la journée du 25. Le prince d’Eckmühl a débouché et les armées se sont tenues en présence. Ce matin, on s’attendait à une affaire; mais l’ennemi s’est mis en retraite et déjà il est à quelques lieues de la ville. L’intention de l’Empereur est de regagner Viazma par Vereia et Mojaïsk, afin de profiter de ce qui reste de beaux jours, de gagner deux ou trois marches sur la cavalerie légère de l’ennemi qui est très nombreuse, et de prendre enfin des quartiers d’hiver après une campagne si active. Sa Majesté ordonne en conséquence, monsieur le duc, que vous dirigiez sans délai sur Vereia, et de là sur Mojaïsk, sous l’escorte d’une de vos divisions, tous les bagages qui sont à Borovsk, le trésor, le quartier- général de l’intendance, les équipages militaires, les parcs de l’artillerie de l’armée. Vous ferez l’arrière-garde de ce convoi avec vos autres divisions et vous laisserez des troupes à Borovsk jusqu’à ce qu’elles soient relevées par la division Morand. De Vereia vous vous dirigerez sur Mojaïsk de manière à arriver avec le convoi demain. Vous trouverez à Vereia le prince Poniatowski et le duc de Trévise. Le prince Poniatowski recevra des ordres pour son mouvement; mais il aura déjà fait filer ses bagages sur Mojaïsk. L’Empereur sera ce soir entre Vereia et Borovsk. Le vice-roi sera vraisemblablement à Borovsk. Le prince d’Eckmühl marchera en retraite cette nuit pour être dans la journée de demain à Borovsk.

Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.38-39).

Une lettre du maréchal Berthier au maréchal Ney [à propos de la bataille de Malojaroslavets] dans TEMOIGNAGES Malo

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 17 octobre, 2022 )

POLOTSK et VITEBSK…

gal038.jpg

Le général de brigade François-René Cailloux dit « Pouget » a laissé des « Mémoires » intéressants (publiés en 1895 chez Plon), ouvrage dans lequel il parle assez longuement de la campagne de 1812, des batailles de Polotsk où il fut blessé et de la place de Vitebsk qu’il commandait et qu’il dut livrer aux russes. Voici un récit, bien plus court, du rôle qu’il joua dans l’expédition ; ce récit est tiré d’un « Etat sommaire » de ses services. Il le rédigea en 1815 pour obtenir le grade de grand officier de la Légion d’honneur. 

Arthur CHUQUET. 

Corps d’armée de M. le duc de Reggio [maréchal Oudinot]. Batailles de Polotsk (Russie Blanche). 

Le général Pouget, commandant une brigade d’infanterie composée des 37ème et 124ème régiments de ligne de la division Verdier, s’est trouvé aux batailles des 1er, 16 et 18 août qui eurent lieu en avant de Polotsk. Celle du 18, commandée par M. le colonel général Gouvion Saint-Cyr, fut la plus meurtrie. L’armée française attaqua l’armée russe avec une rare intrépidité.

Dans la chaleur de l’action et au milieu d’une grêle d’obus, de boulets et de mitraille, M. le général de division comte Legrand fit prendre la tête de la colonne au général Pouget en lui ordonnant de la diriger à gauche pour tourner l’ennemi, ce qu’il fit. Mais, emporté par la chaleur de l’action, étant trop en avant de sa colonne, il fut chargé par des cuirassiers russes dont le chef crie au général Pouget :

« Rendez-vous, général, ou vous êtes mort ! »

Ce général n’en tint compte, il para les coups de sabre et rejoignit sa troupe au milieu de laquelle son cheval tomba percé de coups. Le général fut blessé aux tendons fléchisseurs du genou gauche, ce qui le mit hors de combat. 

Défense de Vitebsk dans la Russie Blanche, le 7 novembre 1812. 

La blessure que le général Pouget avait reçue le 18 août 1812 ne lui permettant pas de servir de sitôt en ligne, l’Empereur lui donna le gouvernement de la province de Vitebsk. 600 hommes composaient la garnison de cette ville qui est d’une immense étendue, ouverte de toutes parts, sans murs ni fossés. Ces 600 hommes se composaient d’un petit bataillon des troupes de Berg [Cf. les « Souvenirs de guerre » de Pouget, p.209 et p.218. Ces soldats de Berg, au nombre de 400, étaient des conscrits qui n’avaient jamais vu l’ennemi ni tiré un coup de fusil, et, pas plus que leurs officiers, ils « ne savaient ce qu’ils faisaient ».] et de 200 convalescents français. La place fut attaquée sur les deux rives à 7 heures du matin. Le général Pouget la défendit contre 3.000 hommes d’infanterie, 1.500 de cavalerie et de l’artillerie. La retraite fut ordonnée et exécutée avec ordre, toujours en colonne, à demi distance, pendant quatre lieues, sans que le régiment des dragons de Riga et trois escadrons de Cosaques osâssent approcher. Enfin, étant obligé de toujours marcher et perdant sans cesse des hommes valétudinaires qui ne pouvaient suivre, la cavalerie, saisissant un passage difficile pour les deux pièces d’artillerie qui faisaient partie  de la colonne du général Pouget, fondit dessus de toutes parts et fit environ 1.200 prisonniers, du nombre desquels fut ce général qui vendit chèrement sa liberté, tua deux dragons à bout portant ; mais il eut le bras  droit sabré et luxé. 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 12 octobre, 2022 )

« MÉMOIRES » DE MICHEL GUERRE, BRIGADIER D’ARTILLERIE DE LA JEUNE GARDE (1812-1815). Extrait. (2)

Le 7ème léger en Russie

Après bien des péripéties, Michel Guerre est enfin parvenu aux avant-postes de la colonne qu’il devait rejoindre. Il est reçu par toutes sortes de démonstrations sympathiques, tout le monde lui demande des nouvelles de l’Empereur, on le mène aussitôt auprès du général en chef. C’était le général Roguet. Michel Guerre lui tendit le pli dont il était chargé. Lecture faite, le général lui dit : « N’avez-vous pas fait de rencontre en chemin ? Vous êtes le quatrième exprès que l’on m’envoie. Que sont devenus les trois autres ? » Au même moment un coup de théâtre se produisit. Un jeune paysan russe se présente devant le général et lui parla ainsi : «  A la prière de mes parents je suis parti de chez moi pour m’enquérir d’un jeune soldat que nous avons hébergé hier soir. J’ai eu le grand chagrin de le trouver mort de froid ainsi que son cheval. Mon père m’avait bien recommandé, en cas de malheur, de le fouiller, de prendre ses papiers et de vous les apporter. Les voici. » La victime était justement une des trois estafettes qui avaient précédé Michel Guerre. Naturellement, le général fut ravi de récupérer des pièces qui étaient pour lui d’une réelle importance. Mais il ne discernait pas quel mobile avait poussé le soi-disant paysan à cette démarche. Et comme celui-ci se désolait à la pensée de la peine qu’éprouverait sa mère en apprenant la mort du malheureux courrier, il ne pût s’empêcher de lui dire : « Comment pourrait-elle si douloureusement s’affecter de la perte d’un inconnu qu’elle a à peine entrevu ? » – « Oh ! répondit le russe, c’est qu’il était le sauveur de mon frère ». On le pria de s’expliquer. Il s’exécuta en ces termes. Il peut y avoir quelques mois, mon frère fut envoyé par notre baron celui de Varsovie pour lui remettre certains papiers. Sa mission remplie, il voulut assister à une revue des troupes françaises. Comme il était à se promener sur les bords de la Vistule, la fantaisie le prit de se baigner. A peine fut-il à l’eau qu’il fut pris dans un remous et disparut. Des cris, des appels au secours s’élevèrent de toute part sur les deux rives, mais personne ne bougeait. Alors, un soldat français se jeta dans le fleuve tout habillé. On le vit plonger, saisir le noyé, le ramener à la surface et bientôt après le déposer sur la berge. Puis, tout de suite, il se déroba aux ovations… Rentré en Russie, mon frère Héry, prit part à la campagne comme officier d’ordonnance de l’empereur Alexandre. Il y fut grièvement blessé et on le renvoya dans ses foyers. Pour lui procurer un asile plus sûr, le baron Brof, mon père et ma mère la baronne, abandonnant leur château aux horreurs de la guerre, le transportèrent dans une chaumière perdue au sommet d’une montagne presque inaccessible. C’est là que, hier soir, nous avons recueilli à demi-mort un soldat français égaré. Pendant qu’il soupait avec nous, de son lit, par la porte entrouverte de sa chambre, mon frère le vit et reconnut aussitôt son sauveur de Varsovie. Il n’osa rien dire sur le moment, mais le soldat parti, il raconta tout à mes parents. Ceux-ci, dans l’élan de leur reconnaissance, m’envoyèrent sur les traces de leur plus grand bienfaiteur. Vous savez le reste ». Écoutant ce récit, Michel Guerre, s’il eût été tant soit peu lettré, se serait écrié : Me, me adsum qui feci [« C’est moi, moi qui l’ai fait ! », Virgile, Énéide]. Il se contenta, dans sa simplicité, de murmurer à l’oreille d’un des aides de camp : « C’est de moi que veut parler ce jeune homme. J’ai bonne souvenance, en effet, d’avoir opéré le sauvetage qu’il raconte ». Le propos fut rapporté au général qui s’empressa de dire au Russe, tout en lui désignant Michel Guerre : « Mais le voilà celui dont vous déplorez la mort ». Nouveau coup de théâtre. Le pseudo-paysan reconnaît son hôte de la veille. Transporté de joie, il lui prend la main, la baise et d’une voix brisée par l’émotion, il lui dit : « Étranger de notre empire, va où le destin t’appelle, mes parents et moi nous ne cesserons de prier Dieu pour toi, pour qu’il te conserve au milieu des dangers de la guerre ». Cette belle scène de mélodrame se termine par des adieux touchants.

La noblesse du langage, la distinction des manières avaient trahi le gentilhomme sous son déguisement grossier. En partant, le jeune Russe avait laissé tomber un billet à l’adresse du général. C’était une supplique pour obtenir que le sauveur de son frère fût autorisé, en s’en revenant, de repasser dans la chaumière qui servait de refuge à l’officier blessé. Il eût été plus naturel, semble-t-il, qu’l fit sa demande de vive voix et attendit la réponse, qui, si elle avait été favorable, lui eût permis de ramener lui-même dans sa famille, le plus modeste, mais aussi le plus grand des bienfaiteurs. Mais que l’on veuille bien considérer que les rêves ont aussi leur logique parfois déconcertante. Le général lut donc le billet, et, n’ayant, sans doute rien de mieux à faire il prit son temps pour réfléchir. Enfin, il dicta l’ordre suivant : « Le brigadier Guerre va repartir. Il suivra, pour rejoindre son corps d’armée, la même direction que pour venir ». Ainsi congédié, notre canonnier se remit en route. Par bonheur il n’avait pas neigé dans la journée. Le cheval reconnut parfaitement son chemin et se guida tout seul. D’abord tout alla assez bien. Le cavalier tournait le dos auvent du nord et n’en sentait pas trop la morsure. Pas de mauvaises rencontres sur le parcours, pas d’ennemis, pas de rôdeurs, aucun bruit suspect. Michel Guerre parvint donc, sans beaucoup de peine, au pied de la montagne. Là, il sentit son cœur se serrer. La nuit était venue. Dans ces ténèbres, dans ce silence, seul avec la pensée des mortels dangers qu’il avait courus la veille dans ces mêmes parages, il éprouva une inexprimable angoisse. Il pria, il se raidit et commença l’escalade. Que de chutes, que de glissades ! A chaque instant des fondrières s’ouvraient sous ses pas et menaçaient de l’engloutir ainsi que sa monture. A un moment il croit que tout est perdu. Un fracas épouvantable retentit sui ébranle la montagne jusque dans ses bases. C’est une avalanche qui s’est détachée des cimes et qui vient mourir à ses pieds en déferlant. Tout ne poursuivant son ascension, il évoque le souvenir des êtres chers qu’il a laissés là-bas dans la patrie lointaine ; l’image de son père, de sa mère surtout. Il les voit qui pendent à lui, qui parlent de lui, qui le regrettent, qui le pleurent peut-être. Comme ils sont loin de se figurer les périls dans lesquels il se trouve engagé ! Leurs noms si doux à son cœur il les lance à tous les échos, comme pour un appel suprême. Le silence seul répond à sa voix, c’est un abandon total, absolu.

Cependant, le froid devenait de plus en plus intense. A ce signe, Michel Guerre comprit qu’il approchait du sommet. Tout à coup, des aboiements redoublés se firent entendre. Des chiens avaient perçu le crissement de ses pas sur la neige. Nul doute, le lieu était habité. Bientôt une lumière brilla dans le lointain comme pour lui indiquer la direction. On sonna du cor comme pour un appel. Deux hommes enfin parurent devant lui. Il était temps, ses dernières forces étant épuisées. On le transporta dans une chaumière. C’était justement celle où il avait été hospitalisé la nuit précédente. Des moujiks s’empressent autour de lui. L’un le débarrasse de son manteau raide comme une chape de glace ; l’autre avec d’infinies précautions, lui arrache ses bottes durcies par le gel ; celui-ci, par d’habiles frictions, ramène le sang et la vie dans ses membres engourdis ; celui-là offre un breuvage brûlant, fortement alcoolisé qui le réchauffe et le ranime. En même temps on s’est occupé de son cheval. Un bon pansement, du foin à profusion doivent faire croire à cet animal qu’il vient d’être admis dans le paradis des bêtes.

Quand Michel Guerre fut enfin présentable, le jeune fils de la maison, qui ne s’était pas encore montré, vint le prendre pour l’introduire dans une sorte de salon d’honneur. Cette pièce, dont on ne pouvait de l’extérieur soupçonner l’existence, était creusée dans le roc. Par son luxe, qui sautait tout de suite aux yeux, elle contrastait singulièrement avec le reste de la chaumière. Les meubles du goût le plus exquis étonnaient par leur richesse. Le long des parois s’ouvraient des alcôves que dissimulaient des tapis de haute lisse. Un grand lustre de cristal, descendant de la voûte, répandait sur toutes ces merveilles une douce lumière. Le baron et la baronne étaient là entourés de hauts personnages, la poitrine constellée d’ordres russes. On remarquait, au premier rang, un vénérable ecclésiastique. C’était le curé de la paroisse. A cette seule particularité, on pouvait juger que la famille était catholique, car dans ce pays les popes ne sont pas admis dans la haute société. Notre garonnant, comme dit Ronsard, ne fut ébloui ni par ce féérique décor ni par cette brillante aristocratie. Là-bas, au fond de la salle, du lit où il est étendu, un homme lui tend les bras. Il n’a des yeux que pour lui, malgré tant d’apparences contraires, il le reconnaît. Plus de doute. C’est bien là l’étranger qu’il avait sauvé des eaux de la Vistule. Il s’approche, il se penche sur ce corps criblé de blessures et le petit soldat de France et le noble officier russe, oubliant en ce moment la distance des rangs et la différence des drapeaux, se pressent l’un contre l’autre dans une fraternelle étreinte.

Aux témoins émus de cette scène touchante, l’officier reconnaissant raconte alors, sans omettre un détail, le drame dont il avait failli  être la victime à Varsovie. Il exalte surtout le courage, la générosité, le dévouement, le désintéressement  de son héroïque sauveur. Puis, cédant à la curiosité bien naturelle de mieux connaître celui qui, par sa secourable intervention, avait pris une si large place dans son cœur, il pria l’ami mystérieux que la providence, coup sur coup, contre toute prévision humaine, lui avait amené comme par la main, de parler lui-même, de sa famille, de son pays, de dire par quelles circonstances et à travers quelles aventures il était venu de si loin. La compagnie appuya la proposition du malade, un cercle se forma autour de l’étranger. Michel Guerre ne savait pas le russe, mais tous, dans ce milieu d’élite, entendaient le français. Ne pouvant résister à de si pressantes et flatteuses instances, il se décida à parler. Il parla avec abondance et en même temps avec aisance et ingénuité. Ses adieux à sa famille, tel fut le thème qu’il choisit, et, pour le développer, il sut trouver les accents les plus pathétiques. Là où il fut surtout sublime c’est lorsqu’il raconta les recommandations suprêmes de sa mère, la promesse sacrée qu’elle exigea de lui d’une prière tous les jours, son inexprimable douleur quand le roulement du tambour qui battait le rappel, vint l’arracher à ses bras. Au tournant de la rue, avant de disparaître, il s’était retourné pour jeter un dernier regard sur la maison qui avait été son berceau. Debout, sur le seuil, de la main, comme pour lui assigner un rendez-vous, cette mère douloureuse lui montrait le ciel. « C’était, dit-il, la Vierge Marie sur le Calvaire ». A ces mots, un frisson parcourut l’assistance. Dominant son émotion, le prêtre se leva et s’appuyant sur le dossier de son siège, il crut être de son devoir d’adresser à un jeune homme si bien pensant une allocution pleine d’onction. Il le loua de ses sentiments si élevés et si noble, l’engagea à la persévérance et félicita enfin ses parents de lui avoir donné dans une si large mesure, de tous les biens  les plus précieux, une éducation chrétienne.

A la pensée qu’il ne verra plus ses parents, Michel Guerre ne peut retenir ses larmes. Dans un élan de vive sympathie, oubliant ses propres souffrances, l’aide de camp du Tsar se jette à son cou. « Restez avec nous, lui dit-il, vous serez ici à l’abri des dangers et du besoin, vous y trouverez une autre famille, le baron er la baronne vous serviront de père et de mère et leurs fils ne cesseront jamais de vous entourer de la plus fraternelle tendresse. Une telle offre aurait peut-être tenté un cœur vulgaire. Un soldat de la Garde n’abandonne pas son drapeau, il n’accepte pas de vivre dans les délices pendant que ses frères d’armes restent exposés à toutes les cruautés du sort. Michel Guerre répondit donc pas un refus et tout le monde comprit qu’il serait vain d’insister. Mais chacun voulut lui venir en aide dans toute la mesure possible. Son vestiaire fut renouvelé. « On me fit changer de chemise, raconte-t-il, celle que j’avais sur le corps était entièrement pourrie ». Il dut accepter toutes sortes de provisions pour lui et pour sa bête. Il partit enfin après avoir reçu les adieux de tous et la bénédiction du prêtre.

Lorsqu’il parvint au cantonnement, il eut la douloureuse surprise d’apprendre que l’Escadron sacré était parti la veille. Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais on lui fit observer qu’à s’en aller ainsi seul, il deviendrait fatalement la proie des cosaques, de la « cosaquaille », comme on disait autour de lui. Au reste, il se faisait tard et il se mourait de fatigue. Il prit donc le parti de se joindre, pour passer la nuit, à l’unité qui avait remplacé la sienne. C’était un ramassis de cavaliers de toutes armes : dragons, chasseurs, lanciers, cuirassiers. Ils étaient censés obéir à un colonel de dragons. Le gros de la colonne, formé de fantassins, était à quelques distances en arrière. A la nuit, les hommes s’étendirent  autour des feux, roulés dans leurs manteaux et cherchèrent le sommeil. Des grognements, des murmures, des gémissements et des plaintes se firent entendre pendant longtemps ; les bruits cessèrent enfin et ce fut un silence absolu.   Tout à coup, un cri strident réveilla brusquement les dormeurs : « Aux Aigles, aux Aigles ! Voici l’ennemi ! ». Arrivait en même temps, à fond de train, sur une bêta apocalyptique, une sorte de spectre en manteau blanc, qui, après avoir donné l’alarme, tomba raide mort. Tous furent sur pied en un clin d’œil, sautèrent sur leurs armes, coururent aux chevaux. Il était temps. Déjà les cosaques s’annonçaient par des hourras furieux. Ce fut d’abord dans la petite troupe française une confusion, inexprimable. Tout le monde parlait à la fois donnant son avis. « Ne perdez pas de temps à brider, disaient les uns, qu’ils nous voient seulement à cheval, ils n’oseront pas nous attaquer. Reculez loin des feux, criaient les chefs, qu’ils ne s’aperçoivent pas de notre petit nombre ! » Un peu d’ordre cependant finit par s’établir et l’on put prendre quelques dispositions. L’effectif fut divisé en deux sections : l’une, qui attaquerait en se lançant à corps perdu ; l’autre, qui suivrait au trot pour protéger la première quand elle serait ramenée.

Devant les bivouacs abandonnés, les russes s’étaient arrêtés net. Ils s’aperçurent tout de suite que le bénéfice de la surprise leur avait échappé. Cette masse indistincte qui, devant eux, se profilait dans l’ombre, dont ils ne pouvaient évaluer l’importance, simple grand’ garde ou division, leur donnait à penser. D’autant que de son sein s’élevaient des commandements habilement espacés qui pouvaient faire croire à des réserves. Profitant de ce moment d’hésitation, les Français déchargèrent leurs pistolets et sabre en main foncèrent dans un irrésistible élan sur l’ennemi. Il y eut une effroyable mêlée. Les nôtre firent des prodiges de valeur, mais accablés par le nombre, ils allaient infailliblement succomber. Soudain, des roulements de tambour retentirent dans le lointain. L’infanterie alertée par les coups de feu, croyant à une bataille, accourait à la rescousse. C’était le salut. Les Russes, craignant d’être pris entre deux feux, firent volte-face et s’enfuirent. Les nôtres subitement galvanisés les reconduisirent fort loin aux cris de Vive l’Empereur ! Michel Guerre, de tous le mieux monté, se tenant toujours en tête, se fit le plus grand honneur dans cette affaire. De retour au cantonnement, on trouva gisant sur la neige, le corps de l’homme héroïque qui, par son dévouement, avait préservé la troupe d’une destruction totale. C’était un vieux sous-officier, comme l’indiquait une épaulette fixée à son habit de soldat. On l’avait vu partir la veille avec deux hommes pour un service d’éclaireurs. La patrouille avait dû tomber dans une embuscade. Comment, au prix de quels efforts, avait-il pu s’échapper pour venir jeter l’alarme ? Son manteau était couvert de sang, sa cuirasse toute faussée, son visage tailladé de coups de lance. Un cri part de toutes les bouches : « Ils l’ont assassiné ». Un prisonnier qui était là, faillit servir de victime expiatoire. Il recevait une balle dans la tête, si Michel Guerre n’eût détourné le coup. L’acte de sauvagerie fut  réprouvé, on permit aux malheureux de détaler. Comme bien l’on pense il n’y fit faute.

Au lever du jour, Michel Guerre voulut partit pour rejoindre son corps. Le colonel lui ayant refusé l’autorisation, il protesta, mais dans son for intérieur, sans plus, comme tout soldat discipliné. Outre qu’il se déclassait à rester dans un tel milieu, il y régnait une misère encore plus noire que sur le radeau de la Méduse. Sans doute, il n’était pas lui-même sans quelques ressources personnelles. C’étaient les provisions qu’il tenait de ses amis les russes et qu’il énumérait avec complaisance dans sa pensée ; environ quatre livres de pain, une bouteille de rhum et une botte de foin si bien cordée qu’elle ne paraissait pas plus grosse que le bras ; le tout dissimulé sous sa chabraque de manière à tromper jusqu’aux curiosités les plus indiscrètes. Mis comment toucher ce riche butin sans l’exposer au pillage ? Là, on ne se trouvait pas entre soldats de la Garde. Il fallait donc se résigner ou à périr d’inanition même dans l’abondance, ou s’éloigner de cette horde de faméliques. Guerre prit le second parti et un avis qu’il reçut à propos le confirma dans sa résolution. La troupe  s’était tristement remise en marche. En cours de route, un maréchal des logis chef de hussards accosta notre brigadier et lui révéla que l’intention du colonel fort mal monté comme tout le monde, était de lui prendre son cheval et de lui passer le sien. Michel Guerre, touché du procédé, communiqua au hussard son projet d’évasion. Celui-ci s’offrit pour partager sa fortune. Trois autres militaires de la Garde, dont deux officiers, égarés aux aussi dans cette troupe hétéroclite, voulurent se joindre à eux. Il n’y avait plus à attendre que l’occasion. Dans la soirée, des détachements furent commandés pour ouiller le pays et tâcher de rapporter quelques vivres. Nos conjurés furent répartis dans les diverses sections. Mais avant de se séparer, ils s’étaient donnés la consigne que ceux qui iraient à droite appuieraient ensuite à gauche et réciproquement que ceux qui prendraient à gauche, inclineraient à droite. C’était le moyen infaillible de se rencontrer. De fait, ils ne tardèrent pas à se trouver tous les cinq réunis comme à un point de ralliement. Aussitôt, à bride abattue, ils gagnèrent le large pour se mettre à l’abri de toute poursuite. Jamais le froid n’avait été aussi vif. « Il faisait, dit notre mémorialiste,  un vent du nord qui nous calcinait comme des plantes grasses ». Souvent les cavaliers étaient obligés de mettre pied à terre et de courir au galop pour se réchauffer. Ils cheminèrent ainsi de longues heures, tantôt en selle, tantôt en selle, tantôt sur leurs jambes, ne pouvant s’arrêter seulement dix minutes sans signer leur arrêt de mort. Mais les forces de l’homme ont leurs limites et aussi celles de l’animal. Ils se voyaient déjà réduits à toute extrémité lorsqu’ils tombèrent sur un bivouac que les Russes venaient juste d’abandonner.  Les deux brûlaient encore. Leur joie n’aurait pas été aussi grande s’ils avaient découvert le Pérou. Là, ils trouvèrent de la paille pour leurs chevaux, pour eux des restes de victuaille dont ils firent aussitôt leur profit. Près des brasiers, bêtes et gens prirent un repos réparateur.

Le lendemain, au réveil le moral de la petite troupe était un peu remonté. Michel Guerre, au moment du départ, prit sa bouteille de rhum et offrit à ses camarades le coup de l’étrier. Ce fut la monotonie de la route, sauf quelques cadavres de soldats français rencontrés de loin en loin et indiquant qu’une colonne de la Grande-Armée était passée par là. A la vue de ces malheureux restes, on était affligé et encouragé à la fois. Au vent glacial qui avait soufflé jusque-là succéda, vers le soir, un brouillard épais. Le ciel s’assombrit, le soleil s’éclipsa. Sous la carapace de leurs manteaux couverts de givre, nos cavaliers n’eurent bientôt plus la liberté de leurs mouvements. Ne pouvant se servir de leurs armes, à la moindre attaque, ils étaient sans défense. Pour le moment ils n’avaient à combattre que les forces de la nature. La nuit les surprit lorsqu’ils arrivaient sur le bord d’une rivière qui leur barrait le passage. Ils tinrent conseil. De toute évidence on ne pouvait rester là, mais quelle direction prendre ? Aller à gauche ou tourner à droite, c’était également se lancer dans l’inconnu. A l’unanimité ils optèrent, d’ailleurs sans motif déterminant, pour ce dernier parti. Le fait seul d’avoir pris une décision, même au hasard, leur fut un vrai soulagement. « Cela, note le mémorialiste, nous donna un grand espoir sans pouvoir dire pourquoi ». Tant il est vrai que rien ne répugne plus à l’esprit humain que de demeurer en suspens. La Providence, qui leur avait été si bonne la veille, ne les abandonna pas en cet instant critique. A peine avaient-ils fait quelques pas dans leur nouvelle direction, que Michel Guerre ; qui avait les meilleurs yeux de la bande, aperçut au loin une lumière. Aussitôt, ils se portèrent au galop vers ce point. Ils s’en croyaient très éloignés, mais c’était une erreur d’optique causée par le brouillard. Ils furent vite arrivés. Cinq minutes après, en effet, ils tombaient dans une maison isolée où régnait un silence de mort. Elle était cependant occupée par quinze fantassins russes. Mais tous dormaient, même la sentinelle, d’un sommeil si profond que ni le piétinement des chevaux, i le cliquetis des sabres ne les avaient réveillés. En un tournemain, ils furent happés, ficelés, garrottés et entassés dans un coin. Dès qu’il les vit hors d’état de nuire, le maître de céans leur reprocha de l’avoir dévalisé. On les fouilla et le spolié rentra dans ses fonds. Celui-ci reconnaissant mit à la disposition des Français le peu de vivres qui lui restaient encore : de pommes de terre, du fromage, de l’eau-de-vie. Il y eut aussi pour les chevaux de l’avoine et du foin dans une bonne écurie.

Le repas, près d’un feu pétillant, fut d’assez longue durée et ne se termina que vers une heure du matin. Il y avait encore huit heures de nuit. On décida d’en consacrer une partie au repos. Chacun devait faire faction à son tour soit pour surveiller les prisonniers, soit pour prévenir toute surprise fâcheuse. Cependant on avait fait parler le paysan, sans qu’on sache par quel truchement. Cet homme avait expliqué que ce serait une folie de vouloir plus longtemps côtoyer la rivière, qu’on se trouverait vite engagé dans des marécages à demi-gelés, en grand danger de s’y enliser à chaque pas, qu’on se heurterait finalement à une montagne abrupte et couverte de vingt pieds de neige. Le seul parti à prendre pour rallier le gros de l’armée était de gagner l’autre rive. Il y avait dans le voisinage un bac suffisant pour transporter tout le monde. Il se portait garant du succès à condition que l’exécution eût lieu pendant la nuit. Les cinq hommes se rendirent à ces suggestions. Au moment du départ, la question des prisonniers fut abordée. Le moyen le plus simple de les rendre à tout jamais inoffensifs était de les égorger. Des sentiments plus humains prévalurent. Il parut suffisant de resserrer leurs liens, de s’esquiver à leur insu et de les laisser dans l’ignorance de ce qui allait se passer. Quant au paysan russe, on comprend qu’il ne pouvait pas rester en cette compagnie. De lui-même, il prit le parti de suivre les Français jusqu’à ce qu’il eût trouvé un asile plus sûr.

En quittant la maison, la petite caravane s’avança vers l’endroit de la rive, où selon toute présomption, était amarrée l’embarcation que nos cavaliers avaient déjà baptisée « la nef du salut ». Michel Guerre, de toute la troupe y compris le paysan, était le seul qui eût quelque connaissance de l’art nautique. Sans doute, dans on enfance, il avait beaucoup fréquenté le port de Marmande sur la Garonne. Ce port avait alors une réelle importance. Peut-être même y avait-il été employé dans quelques services de batellerie. Quoi qu’il en soit, il fit preuve dans la circonstance, comme on le verra, de qualités qui eussent honoré un marinier de profession. Après bien des recherches, on finit par dénicher le bateau, enfoui sous une couche de neige, à demi engagé dans un bloc de glace du côté de la terre. Il était heureusement  muni de ses agrès. Une pelle qui s’y trouva servit à le déblayer. Quand il put l’inspecter en détail, Michel Guerre constata qu’il était loin d’offrir de sérieuses garanties de solidité. Mais on n’avait pas le choix. La découverte d’un câble bien roulé au fond de la barque corrigea un peu cette première impression. L’œil exercé du marin vit tout de suite le partit que l’on pourrait en tirer pour la manœuvre. La rive opposée était-elle abordable ? Voilà ce dont avant tout il fallait s’assurer. La rivière n’avait que deux cents mètres de large. Mais les ténèbres étaient si profondes qu’il était impossible de discerner quelque chose sur l’ordre bord. Michel Guerre se dévoua. Il eut le cœur de faire, lui tout seul, une première traversée pour reconnaître les lieux. Quel courage ne devait pas être le sien ! S’en aller ainsi dans la nuit, sans aide que ses propres forces, dans une barque peu sûr, sur une rivière qu’il ne connaissait pas, n’ayant que son aviron pour résister à la violence  du courant au choc des glaces ! « Le corps me suait, dit-il dans son langage, et mes membres étaient gelés ». Enfin, le bateau toucha terre sans secousse ». A cet endroit s’étendait une petite plage très favorable à un débarquement.

Michel Guerre cria à ses compagnons de l’autre côté de l’eau d’allumer une torche d’étoupe qui lui servit de point de repère. Par ce moyen, il s’aperçut qu’il était descendu assez bas en aval. Il devait tenir compte de cette indication. Prenant par un bout la corde qui était dans la barque, il alla l’attacher à la première souche qu’il trouva sur la rive. Puis sur cette corde il remonta la rivière jusqu’à la hauteur de son point de départ. Là, il attacha de nouveau l’autre bout du câble et traversa de nouveau le cours d’eau. L’embarquement se fit aussitôt. Michel Guerre prit la barre, le paysan et l’un des soldats s’offrirent pour tirer sur la corde. Il fallait sa hâter, car la méchante barque faisait eau de toute part. Le trajet ne demanda que deux minutes heureusement. Le bateau sombra en accostant mais il n’y eut pas d’accident. Le paysan russe accompagna encore quelque temps nos cavaliers. Puis il les quitta pour se retirer dans un bourg voisin où des parents l’attendaient. Avant de s’éloigner, il crut devoir leur recommander de se tenir toujours sur l’ouest. « Fort heureusement, remarque l’auteur des Mémoires, nous avions une bonne boussole, que nous portions comme une montre ». Enfin le jour parut et il fut salué avec d’autant plus d’enthousiasme que la nuit avait semblé être éternelle. Quand le soleil se leva radieux derrière une haute montagne, les cœurs se remplirent d’espoir ; on pensa à la Patrie lointaine qu’on espérait bien revoir un jour. Mais cet enthousiasme ne dura point. Chacun fut vite repris par ses sombres pensées. On allait la tête basse ans échanger un mot. Michel Guerre fut le premier à rompre le silence. Il dit à ses compagnons : « Je crois bien deviner la cause de cette tristesse qui nous accable. C’est que depuis qu’il fait jour nous n’avons pas aperçu, sur la neige, la moindre trace d’un être vivant ». C’est vrai, répondirent-ils unanimement. Et comme le malheur a trop souvent pour effet de nous rendre défiants et soupçonneux, « qui sait, ajoutaient-ils, si ce paysan russe n’était pas un traître, s’il n’a pas voulu, de propos délibéré, nous perdre en nous menant dans ce désert de neige ? A supposer qu’il fût loyal, il nous aurait servi de guide. En tout état de cause, quel tort nous avons eu de le relâcher ! » Et ils parlaient de rétrograder pour courir après lui et le rattraper. Michel Guerre leur fit sagement observer que l’homme, comme il l’avait dit en partant, avait dû se terrer dans un creux de rocher, en quelque coin perdu de montagne, et que toute recherche pour le retrouver resterait vaine. Il n’en fut plus question.

Le temps se maintint au beau fixe toute la journée. Une demi-heure avant le coucher du soleil, Michel Guerre, qui, décidément, faisait fonction de chef, proposa une halte pour donner l’avoine aux chevaux. Il fallait, disait-il, profiter du moment où l’on y voyait encore, où le froid était moins intense que plus tard dans la nuit. Tous mirent pied à terre. On rangea les chevaux la croupe au vent, on leur mit leurs couvertes, on leur passa au cou leurs musettes, le tout sans mot dire, les langues demeuraient paralysées. « Camarades, dit tout à coup Michel Guerre, ne ferions-nous pas bien nous-mêmes de casser la croûte ? » On crut à une plaisanterie et il n’y fut répondu que par un haussement d’épaule et un sourire amer. Lui  cependant, soulevant sa schabraque, prit le pain dont nous connaissons la provenance, en fit cinq parts qu’il distribua, gardant pour lui la plus petite. Hélas ! Il n’y en eut que pour une bouchée. Notre héros était bon, il était aussi prévoyant et sagement économe.  Désireux de donner un peu de rhum à ses entours sans épuiser cependant sa provision, il se glissa entre son cheval et un autre, prit doucement sa bouteille encore aux rois quarts pleine, transvasa une partie  de la précieuse liqueur dans un flacon qu’il remplit et remit la bouteille en cachette. Puis étant retourné devant les chevaux : « mes amis, dit-il, à ses compagnons, voici quelques gouttes de rhum, je serais bien aise de les boire avec vous à la santé de l’Empereur ». Il y eut assaut de politesse. Michel Guerre voulait à tout prix boire le dernier. On l’obligea à commencer et il ne put récuser cet honneur.

Après cet intermède qui les divertit un instant, les cavaliers reprirent leur marche dans leur ordre habituel. Chacun, à tour de rôle, prenait la tête, les autres suivaient précautionneusement. Le chef de file éclairait la route, à chaque instant il pouvait tomber dans une fondrière, et pour y voir il était obligé d’aller le visage découvert. Ses camarades, en sécurité derrière lui, la tête toute enveloppée, s’avançaient au pas de leur monture dans une sorte de torpeur et de somnolence.

A suivre…

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
12345...47
Page Suivante »
|