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( 15 janvier, 2020 )

Un témoignage sur la campagne de 1812.

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Louis de BUMAN, né le 17 janvier 1789 dans le canton de Fribourg à Bulle où son père était Baillif, enflammé par le souvenir des BUMAN qui se firent tuer pour le Roi de France devant Dunkerque et Montmédy, rejoint en 1808 avec le brevet de sous-lieutenant, le 2ème régiment suisse dit « Régiment de Castella » à Besançon. On le dirige sur Marseille, dépôt de son régiment, et là, il fait l’apprentissage de son métier. Il prend part aux campagnes du Portugal et d’Espagne ; il est de l’expédition de Russie ; enfermé dans Mayence, il attrape le typhus. Il quitte le service après les journées de 1830, comme chef de bataillon. Il vécut désormais à Fribourg et lorsqu’il mourut le18 janvier 1877, ce vieillard à la taille encore droite, à la démarche rapide et dont les 89 ans, portés si légèrement, semblaient être un défi au temps, était le dernier survivant fribourgeois des guerres napoléoniennes. Une notice biographique sur Louis de BUMAN parut alors dans la revue « Le Chroniqueur » (février et mars 1877). Elle a été composée d’après les souvenirs de famille et les propres récits de Louis de BUMAN. Nous avons tiré de cette rarissime notice tout ce qui concerne la campagne de 1812. 

 A.CHUQUET 

La division suisse, composé de régiments aguerris dans le Midi, fit partie du 2ème corps, sous les ordres d’Oudinot, qui s’avança en Lituanie. Le 29 juillet eut lieu le combat de Jacobowo. Elle n’y prit qu’une faible part. Le soir, toute la division campait sous Polotsk. Quoique dans un grade inférieur, Buman se rendait compte des immenses difficultés qui signalaient les débuts de cette campagne, et ses récits, longtemps après, redisaient les préoccupations qui étaient dans l’esprit de tous les officiers Les jours qui suivirent furent des jours de repos relatif. Le 17 août, Oudinot, blessé, passait le commandement à Gouvion Saint-Cyr qui gagnait, le 18, la bataille de Polotsk, et Buman vit porter plus d’un camarade dans les ambulances. Durant les mois de septembre et d’octobre le corps d’armée resta dans ou sous Polotsk. Une inquiétude vague envahissait les esprits Les effectifs, réduits par le feu, se fondaient encore par des désertions nombreuses. Le 18 octobre se livra la seconde bataille de Polotsk durant laquelle les Suisses, emportés par leur ardeur, sortirent des ouvrages pour se précipiter à la baïonnette sur les Russes qu’ils refoulèrent au loin. Ce trait de valeur leur coûta 600 hommes et 32 officiers mis hors de combat. Buman ne parlait jamais de cette affaire sans animation, tout en la qualifiant modestement de « majeure ». On battit cependant en retraite devant les forces supérieures toujours plus pressantes. Oudinot reprit le commandement du corps à la place de Gouvion Saint-Cyr blessé et se porta en hâte Borisov pour assurer le passage de la Bérézina à Napoléon et àla Grande-Armée. Le 26 novembre 1812, le corps d’Oudinot, réduit à 5.000 hommes, passa le premier sur la rive droite de la Bérézina. Le lendemain soir, Napoléon s’approcha des bivouacs des Suisses, se chauffa longtemps au feu allumé par les officiers de la compagnie de Buman qui s’écartèrent respectueusement. Il était pensif, absorbé et recevant avec la dernière violence les officiers généraux qui venaient lui parler et les officiers d’ordonnance qui lui annonçaient que les pontonniers mouraient de froid, plongés dans l’eau jusqu’aux épaules, pour travailler au soutien des ponts ébranlés par le poids et les glaçons ; Toute la nuit se passa sur le qui-vive, et le 28, dès l’aube, s’engagea la grande bataille de la Bérézina en présence de Napoléon avec la Garde en réserve. Les Suisses furent au premier rang et avaient devant eux Tchitchagov. Dès le matin, Oudinot fut blessé et remplacé par Ney. Le second régiment suisse, réduit à un millier d’hommes, était le plus avancé de tous et se distingua durant cette journée par de nombreuses charges à la baïonnette qui refoulaient les Russes pour une heure. Ce fut là que fut frappé le chef de bataillon Von der Weid, de Seedorf. Cet intrépide Fribourgeois venait de donner son cheval à son adjudant blessé à la jambe et combattait à pied à la tête de ses braves quand une balle russe lui traversa la gorge. Il poussa un cri étouffé par le sang et tomba à la renverse dans les bras de Louis de Buman qui était immédiatement derrière lui. Sans perdre connaissance et, après le premier moment passé, il dit à son concitoyen ces simples paroles : « Buman, je suis mort ici en chrétien ! » Après l’avoir embrassé, il s’éloigna, soutenu sur les bras de ses soldats, pour aller aux ambulances et ne survécut guère que quarante-huit heures à sa blessure. Le soir de cette terrible lutte, des trois bataillons réduits du 2ème régiment, il ne restait plus que 12 soldats et 2 officiers, Buman et son camarade Springer de Berne. Les pertes des autres régiments suisses étaient proportionnelles. Témoin de l’immense service que cette valeureuse troupe rendait à la Grande-Armée, Napoléon distribua des croix de la Légion d’honneur sur le champ de bataille. Jean de Schaller, ancien inspecteur général des milices, Monney, Louis de Buman, Muller, pour ne citer que des Fribourgeois des 1er et 2ème régiments, la reçurent à cette place. 

Quelle n’était pas l’animation de son visage, de ses yeux quand Louis de Buman racontait ce passage sur des ponts ébranlés, cette lutte d’un contre vingt, durant quatorze heures, moitié de jour, moitié de nuit, tantôt dans les bois, tantôt à découvert dans la plaine avec de la neige jusqu’aux genoux par un froid qui, quelques jours plus tard, allait descendre jusqu’à 30 degrés Réaumur, n’ayant qu’un peu de l’eau-de-vie de Polotsk pour maintenir,avec l’action, la chaleur et le sang-froid dans ces corps de fer ! Chaque fantassin, électrisé par les paroles et les exemples des chefs qui ne croyaient pas au-dessous d’eux de descendre d’un cheval pour prendre le fusil d’un mourant et de charger à la baïonnette en tête des colonnes, chaque fantassin, disons-nous, sentait qu’il était une portion du salut de l’armée. Le croirait-on ? La Restauration refusa de reconnaître les brevets de la croix d’honneur donnée par le grand capitaine sur le champ de bataille. Le gouvernement en expédia d’autres en 1816 avec des croix à l’effigie d’Henri IV : petitesse qui n’augmenta pas dans l’armée le nombre des amis de Louis XVIII. Le lendemain, dès l’aube, Maison, qui allait protéger la retraite avec les débris du 2ème corps, demanda où étaient les Suisses. On lui désigna, non, loin, un groupe d’hommes couverts de neige, mêlés de blessés qui ne pouvaient se porter en avant, tous serrés au drapeau. Il considéra cette phalange à l’héroïsme de laquelle il allait demander encore de continuer la lutte, puis détourna la tête en versant des larmes. Quelques heures après, le mouvement de retraite s’accentuait à la faveur de l’incendie des ponts qui empêchait les avant-gardes russes de se porter en avant. Il y eut plusieurs combats : dans l’un, Buman eut la douleur de perdre son camarade et ami Springer, tué par la lame d’un cosaque. Les officiers dont les corps avaient été anéantis marchèrent pour leur compte à travers la Pologne pour gagner  la Prusse. Buman voyagea ainsi, seul, couchant sur la neige ou sous quelque toit écarté, enlevant à la pointe du sabre sur les cadavres de chevaux morts des lambeaux de chair dédaignés par les hommes qui précédaient.Arrivé à Kowno, il y fit fortuitement la rencontre de François de Chollet, du 3ème régiment. Ils furent heureux de voyager ensemble et avec les mêmes privations jusqu’à Küstrin, où ils purent prendre quelques jours de repos, en voyant journellement arriver quelques échappés de cette terrible lutte. 

A la fin de février 1813, Buman arrivait à Lauterbourg où se trouvait le dépôt de son régiment. Ses vêtements, réduits en lambeaux flottants, n’avaient plus de l’uniforme que la couleur et les boutons. Il marchait, les pieds abîmés par le froid et la marche, avec des chaussures presque sans semelles. Dans les calamités si horribles, retrouver le dépôt, c’est rentrer dans la famille. Tous les officiers lui firent fête et lui facilitèrent la vie à qui mieux-mieux pendant que de longues heures étaient consacrées le soir à entendre les récits des revenants de la terrible aventure. Naguère, quand une armée français [l’armée de l’Est en 1871] se réfugiait sur notre territoire, après les revers qu’on sait et la détresse qu’on a vue, nous qui, sous les armes, la vîmes défiler dans les gorges de nos montagnes [c’est l’éditeur Eugène de Boccard qui parle, petit-fils de Louis de Buman], encombrées de neige, quand nous racontions aux vieux militaire ce spectacle et osions la comparer à la retraite de Russie, nous n’obtenions pour réponse que le sourire modeste de l’homme, acteur dans des drames cent fois plus horribles, et qui veut laisser à la jeunesse ses illusions. L’anniversaire de la Bérézina qui rappelait tant de souffrances  pour ce vétéran un jour solennel. Depuis son retour, chaque année, à cette date, il faisait faire un service d’actions de grâce durant lequel il recevait les sacrements. Ce service était suivi d’un second en mémoire de ses camarades morts dans cette sanglante journée.  

Extrait du 1er volume de l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents », (Fontemoing, 1912, 3 volumes). 

 

 

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( 15 janvier, 2020 )

Une lettre de Maret au maréchal Macdonald…

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Maret, duc de Bassano, ministre des Relations extérieures, resté à Vilna, donne le 5 septembre 1812 des nouvelles à Macdonald et lui transmet les instructions de l’Empereur. Il retrace la marche de l’armée dont Eugène et Poniatowski forment les ailes, et il reproche aux Russes l’incendie de Viazma et leur politique de destruction. On sait que les troupes françaises avaient marché depuis Smolensk, constamment entourées de flammes. Maret, lui aussi, croit à la bataille prochaine. L’ennemi, commandé, non plus par Barclay de Tolly, mais par Koutousov, voudra couvrir Moscou ; mais il sera battu, et, dans ce cas, Macdonald, de concert avec [Gouvion] Saint-Cyr, devra tomber sur Wittgenstein. Au reste, dans les circonstances présentes, l’Empereur lui laisse carte blanche.

Arthur CHUQUET.

Vilna, 5 septembre 1812.

Le quartier-général de l’Empereur était le 31 [août] à Viazma que les troupes occupaient depuis le 29. L’armée marchait sur trois colonnes. La gauche, formée par le vice-roi [Eugène], se dirigeant par Kokhouchkino, Znamenskoïé, Koslerechkovo et NovoIé ; le centre par le roi de Naples [Murat], les corps du prince d’Eckmühl [Davout], du duc d’Elchingen [Ney] et la Garde, marchant sur la grande route ; et la gauche, par le prince Poniatowski, marchant sur la rive gauche de l’Osma par Volotchek, Loujki, Pokrovskoïe et Sloukino.

L’ennemi continuait à tout brûler sur son passage. Il avait mis le feu à la ville de Viazma. Nous sommes parvenus à en sauver les transports. Elle était abandonnée aux Cosaques qui n’ont pas eu le temps d’en achever le pillage. Nous y avons trouvé une certaine quantité d’approvisionnements et beaucoup d’eau-de-vie. On ne conçoit rien à cette rage qui prononce la destruction d’une ville de 15.000 habitants, ornées de trente-deux églises et enrichie par les siècles. Il paraît que c’est un des détails de ce que M. Barclay de Tolly appelle son « système » et il est à espérer que le système changera, s’il est vrai, comme on le croit au quartier-général, que le général Koutouzov a pris le 28 [août] le commandement en chef de l’armée russe. Tout paraît se préparer pour une grande bataille et l’on croit qu’elle peut avoir lieu d’ici au 12 ou  (au] 15. Les habitants de Moscou ne semblent pas disposés à se laisser abandonnée, brûler et piller par les Cosaques. Sa Majesté m’ordonne, Monsieur le Maréchal, de vous écrire que dans l’état actuel des choses, la probabilité étant que l’ennemi livrera bataille pour couvrir Moscou, si nous la gagnons et si nous entrons dans cette ville, les affaires se trouveront prendre un caractère très décidé, les affaires  se trouveront prendre un caractère très décidé, qu’en conséquence, il serait convenable, vu surtout la saison avancée, que le siège de riga fût ajourné et qu’avec tout ce que vous avez de disponible, vous débouchassiez sur Wittgenstein, de coincer avec le maréchal  de[Gouvion] Saint-Cyr, et que vous poussassiez le général ennemi à quelques marches de la Dvina. Sa Majesté ajoute dans sa lettre que, dans les circonstances présentes, elle ne peut que vous laisser carte blanche là-dessus. Je n’écris rien à ce sujet au maréchal de [Gouvion] Saint-Cyr. Votre Excellence lui fera connaître sa détermination.

Le duc de Bellune [Victor] est ici depuis deux jours. Le mouvement général de son corps d’armée et des autres troupes qui entrent sous son commandement, a pour objet de pouvoir, au besoin, appuyer le maréchal de [Gouvion] Saint-Cyr et les opérations du prince de Schwartzenberg en Volhynie.

J’ai l’honneur d’offrir à Votre Excellence les nouvelles assurances de ma très haute considération.

Le duc de BASSANO.

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( 15 janvier, 2020 )

Grouchy…

Grouchy.

Un nom indéniablement lié à la défaite de Waterloo !  Avant la journée historique du 18 juin 1815, Emmanuel marquis de Grouchy, né en 1766,  a eu une longue carrière militaire au plus haut niveau. Entré au service en 1780, comme élève à l’École d’artillerie de Strasbourg, il est nommé six ans plus tard sous-lieutenant dans la Compagnie écossaise des gardes du corps, ce qui lui donne rang de lieutenant-colonel de cavalerie. Réformé en 1787, il reprend du service en 1791. En 1792, Grouchy est colonel du 6ème régiment de hussards. Maréchal de camp, il commande la cavalerie de l’armée des Alpes et participe à la répression de l’insurrection vendéenne. Devenu général de division et chef d’état-major de Hoche il refuse une affectation à l’armée d’Italie en 1796. Commandant le corps de l’armée dirigée par Hoche et  engagé lors de l’expédition en Irlande (afin de prêter main forte aux Irlandais face au Anglais), il fait preuve d’indécision, attendant l’arrivée de la seconde partie de la flotte qui avait séparée par une tempête. On le retrouve en Italie en 1798. Blessé très grièvement lors de la bataille de Novi, Grouchy est fait prisonnier puis libéré après un an de captivité. Il est affecté en 1800 à l’armée du Rhin, sous le général Moreau. Avec l’avènement de l’Empire, il est doté de grands commandements : 2ème division du corps de Marmont en 1805 ; 2ème division de dragons sous Murat en 1806. Présent à Eylau, où il charge de façon héroïque. Il combat  à Friedland.  Grouchy effectue un court séjour à l’armée d’Espagne en 1808, il déploie une grande énergie dans la répression de l’insurrection du 2 mai. En 1809, il est à la tête de la 1ère division de dragons de l’armée d’Italie. Présent à la bataille de La Piave, on le retrouve à Wagram .Durant la campagne de Russie, il dirige le 3ème corps de cavalerie et se bat à Borodino (La Moskowa), à Maloïaroslavets. Fin 1813, il écrit à Napoléon afin de reprendre du service, devant la France menacée d’invasion. L’Empereur le nomme commandant en chef de la cavalerie de la Grande armée. Grouchy se bat avec courage à Saint-Dizier, à Brienne, à La Rothière, à Troyes, à Vauchamps, enfin à Craonne, où grièvement blessé, il doit quitter l’armée. Rallié à Louis XVIII, il est nommé inspecteur général de cavalerie et décoré de la croix de l’ordre de Saint-Louis. Après le retour de Napoléon, il s’oppose dans le sud-est à l’armée du duc d’Angoulême (fils du comte d’Artois, futur Charles X) et accède à la dignité de maréchal. Il participe à la campagne de Belgique. Commandant l’aile droite de l’armée française, , Napoléon le charge, après la bataille de Ligny, de rejeter et de poursuivre avec 30 000 hommes, 100 000 Prussiens. Une mission quasi-impossible. Il ne réussit à retenir que les 25 000 hommes de Thielmann pendant que les autres divisions parviennent à déboucher sur le champ de bataille de Waterloo… Grouchy sauve néanmoins une partie de l’armée française en organisant son repli en bon ordre en direction de Namur et dans des conditions difficiles. Il parviendra à Reims sans avoir connu aucune perte. Après la chute de l’Empire, il doit quitter la France et s’embarque pour les États-Unis. Grouchy en retrouve son pays qu’en 1821. Il s’éteint en 1847.

Son attitude durant la journée du 18 juin 1815 a été longuement et vivement discutée. Refusant de marcher au canon comme le lui indiquait le général Gérard, Grouchy fit preuve d’une passivité incompréhensible, malgré l’envoi d’un message de Napoléon lui ordonnant de se rapprocher du dispositif français. Napoléon déclara à Sainte-Hélène : « … sur ma droite, les manœuvres inouïes de Grouchy, au lieu de me garantir une victoire certaine, ont consommé ma perte et précipité la France dans le gouffre ».

C.B.

 

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( 12 janvier, 2020 )

Quelques rapides souvenirs… île de Cabrera-Auerstaedt…

J’ai conservé le souvenir d’un bon vieillard, le père Bouchard, un soldat du Premier Empire, fait prisonnier à la capitulation de Baylen (1) en 1808, et exilé dans l’île de Cabrera, sur ce rocherQuelques rapides souvenirs... île de Cabrera-Auerstaedt... dans TEMOIGNAGES 06-513471-300x83 des Baléares près duquel je suis passé en naviguant vers Palma. Le père Bouchard est revenu de cet enfer après cinq ans de captivité ; je lui ai entendu narrer ses souffrances et ses angoisses, ainsi que celles de ses camarades d’infortune.Sur six mille français débarqués sur cette île maudite, quelques centaines seulement ont revu leurs foyers en 1814 ! C’était un fervent admirateur du Grand Empereur ; je l’ai vu souvent assis sur un banc de pierre, devant sa maison, son livre de campagnes à la main, lisant et relisant les passages qui l’intéressaient. Il avait un camarade de son âge vétéran comme lui, mais plus heureux dans ses campagnes, habitant les environs de Grimault : ce dernier était connu de Davout, dont la famille avait une propriété à Annoux, village voisin, et y séjournait souvent.

Un jour que ce vieillard était venu voir son ami, j’eus le plaisir de les rencontrer et je profitais de l’occasion pour questionner le vieux voisin sur ses campagnes. Dans son patois il me dit : j’étais à Auerstaedt, où nous avons eu chaud ; la bataille marchait bien, mon régiment venait d’entrer dans lebourg lorsque tout à coup nous sommes suivis par un corps prussien en retraite : chacun se gare comme il peut, nous nous réfugions plusieurs dans un poulailler ; les Prussiens, pressés, passent sans nous découvrir, et derrière eux arrivent les français à leur poursuite. Le maréchal Davout passe, et me reconnaît au moment où nous sortions de notre cachette, il me demande d’où je viens ; je lui réponds que nous étions en sûreté dans un poulailler. Davout sourit et file en avant ; nous suivons et continuons notre marche en avant, jusqu’à notre entrée à Berlin.

Émile Marsigny

(1) – Quand Napoléon impose son frère Joseph comme roi d’Espagne, le pays entier se soulève, isolant les garnisons françaises. Les forces françaises tentent de briser l’encerclement sans succès. Manquant d’eau, elles capitulent trois jours plus tard (22 juillet 1808) contre la promesse d’une reconduite en France. Mais les troupes espagnoles, composées en grande partie d’irréguliers indisciplinés, massacrent la plupart des Français désarmés. Les survivants mourront presque tous en prison. La généralisation de ce type d’atrocités va pousser les Français à réagir avec tout autant de violence contre la guérilla espagnole. Sur le plan stratégique, cette capitulation place en mauvaise posture les forces de Junot au Portugal, notamment après leur défaite à Vimeiro.

Source: site de la ville de Cheny, dans le département de l’Yonne (89) : http://www.cheny.net/

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( 12 janvier, 2020 )

Napoléon en janvier 1814…

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« 16 janvier. Il dicte une longue note pour Metternich.

17 janvier. Il confie « Je vais porter mon quartier-général à Châlons-sur-Marne. »

18 janvier. Revue du Carrousel.

19 janvier. Revue au Carrousel.

20 janvier. Revue de plusieurs régiments de cavalerie à 11 heures au Carrousel.

21 janvier. Il sort des Tuileries à 14 heures et se rend au Faubourg Saint-Antoine.

22 janvier. Notes pour Clarke et Drouot.

23 janvier. Avant la messe, il reçoit dans le salon des Maréchaux les officiers de la Garde nationale et leur présente son fils. Il signe les lettres patentes qui confèrent la régence à l’Impératrice. Il reçoit les derniers serments de fonctionnaires.

24 janvier. Il nomme le roi Joseph lieutenant général de l’Empire. Dans la nuit, il brûle ses papiers les plus secrets ; il embrasse sa femme et son fils ; il ne les reverra jamais.

25 janvier. Départ de Paris à 6 heures du matin. Déjeuner à Château-Thierry, dîner à Châlons. Il couche à la préfecture… »

(J. TULARD et L. GARROS, « Itinéraire de Napoléon au jour le jour, 1769-1821 », Tallandier, 1992, pp.435-436).

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( 10 janvier, 2020 )

La liquidation d’une légende: la survivance de Ney en Amérique (2ème partie et fin).

La liquidation d’une légende: la survivance de Ney en Amérique (2ème partie et fin). dans FIGURES D'EMPIRE 76004264D’après la légende, le duc de Wellington aurait sauvé Ney en ordonnant une fausse exécution. Nous savons aujourd’hui que pour éviter les incidents, le Gouvernement français avait choisi pour l’exécution un terrain, près du Luxembourg, où le Maréchal était prisonnier.  Quant à l’enterrement, la police avait exigé qu’il ait lieu avant l’aube. Toutes ces précautions ont été considérées par les amis de Peter Ney comme le témoignage d’une fausse exécution et la preuve que le cercueil a dû être vide.  Si le maréchal n’avait pas été tué, il est invraisemblable que la foule qui arrivait d tous côtés n’en eût pas eu connaissance. Un officier hollandais, au service de la Russie, après avoir assisté au procès, s’est habillé en grand uniforme, a attendu toute la nuit près du Palais du Luxembourg, et enfin a suivi les troupes au lieu d’exécution.  Les observateurs de la Police ont parlé de « plus de cinq cents Anglais qui sont venus pour voir le corps ». Un autre observateur, dans un rapport, déclare que des Pairs de France, des généraux, des officiers étrangers et des attachés des légations étaient venus voir si c’était bien le maréchal Ney qu’on avait fusillé.En somme, il n’y a aucun document ni témoignage contemporain qui permette le moindre  doute sur la mort de Ney.  Les soi-disant témoignages ne sont basés sur rien de précis et ont sûrement été inventés par des gens qui n’ont pas lu les documents contemporains, qui ne connaissent pas la France de 1815 et ne savent peut-être pas bien la langue française d’aujourd’hui. En général les amis de Peter Ney étaient des amis bien intentionnés mais mal renseignés. On a de Peter Ney plusieurs œuvres. Il a publié beaucoup de vers dans les journaux du pays, dont  plusieurs ont été copiés par le pasteur Weston. On n’a qu’à lire quelques-uns de ces vers convaincu que l’auteur avait une formation entièrement anglaise, une éducation classique genre XVII° siècle. Beaucoup de ces vers ont pour sujet ls guerres de Napoléon, mais la langue et les images poétiques que l’on y trouve n’ont rien de français. Un officier français qui n’aurait pas eu de culture anglaise classique n’aurait jamais pu écrire ces vers, surtout les quelques lignes sur la mort du poète anglais, Sir Philip Sydney. Beaucoup de gens ont dit que Peter Ney parlait parfaitement bien le français. Pourtant, aucune de ces personnes ne parlait cette langue, et nous savons que Peter Ney s’est beaucoup fâché quand un de ses élèves lui demanda de lui enseigner un peu de français. Dans tous les écrits que nous avons de lui, il n’y a pas une seule lettre en français, rien que de petites phrases et surtout des maximes- comme « Le sage parle à demi-mot ».  Peter Ney possédait plusieurs livres sur Napoléon et son temps, et il avait l’habitude d’écrire là-dedans des commentaires.

Dans ces inscriptions on trouve énormément d’erreurs, surtout de genre et d’accent, des erreurs qu’un français n’aurait jamais pu faire.  Un autre respect de l’affaire, qui affaiblit beaucoup la légende, c’est la conduite de Peter Ney à l’égard des amis et des parents que le Maréchal avait eu aux Etats-Unis. Pourquoi aurait-il évité le groupe des Bonapartistes de Philadelphie, y compris le frère de Napoléon qui s’y trouvait à ce moment-là ? Pourquoi n’aurait-il pas vu l’oncle de sa femme, Edmond-Charles Genet, qui a joué aux Etats-Unis un certain rôle politique ?

Pourquoi ne serait-il pas allé à La Nouvelle-Orléans dans la famille de Pontalba, où l’on était tout prêt à le recevoir ? 

La vérité semble être- et je suis d’accord avec un certain Wiseman qui, déjà en 1885, avait écrit au bibliothécaire en chef de l’Université du Wisconsin, que Ney « était un Ecossais et un grand admirateur de Napoléon, qu’il avait peut-être même été dans l’armée impériale et que, beaucoup plus tard, se trouvant pris pour le maréchal Ney, il avait accepté de jouer ce rôle qui flattait sa vanité ».  Pendant toute sa vie, il aurait donné l’impression d’être un méconnu et il a dû vivre dans la peur d’être démasqué.  Si le maréchal Ney avait voulu passer inaperçu en Amérique, il aurait plutôt choisi le nom de Dupont ou de Durand. 

Dorothy MACKAY-QUYNN 

Docteur de l’Université de Paris. 

Cet article est paru dans la «  Revue de l’Institut Napoléon » n°125,en 1972. 

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( 8 janvier, 2020 )

LA CAMPAGNE DE FRANCE VÉCUE PAR UN CHEF D’ESCADRON…(2)

Laubressel 3 mars 1814

Le 28 au matin, nous reprîmes Saint-Dizier et nous fîmes une pointe sur Bar-le-Duc, où nous couchâmes le 28 janvier 1814.

Le 29 au soir, nous partîmes de Bar pour venir dans la nuit à Vassy, où nous arrivâmes à lap ointe du jour.

Nous nous battîmes toute la journée du 30.

Le soir, en retraite sur Montierender, où nous arrivâmes le matin du 31 par une boue épouvantable. On fit la soupe. Le maréchal Marmont me donne l’ordre de doubler les attelages ; je ne l’exécutai pas et je fis bien, car l’artillerie à pied, qui avait laissé la moitié de son matériel à Montiernder, le vit entre les mains des Russes lorsqu’on vint pour le prendre. Nous marchâmes jusqu’à 2 heures du matin pour arriver dans un beau village au-dessus de Brienne, où nous n’étions pas beau, il s’en fallait out.

A la pointe du jour, la bataille de Brienne commence. Nous n’y prîmes aucune part. Nous finîmes par arriver à l’entrée de la nuit près Brienne.

Je reçus l’ordre formel de partir à minuit pour me rendre au pont de Lesmont, où j’arrivai à 8 heures du matin, avec ordre de prendre les ordres du maréchal Ney. Il me dit : « Que voulez-vous que je fasse de vous avec le peu de troupes que j’ai ? Partez et suivez la colonne. ».

Je couchai le 3 février à un village pas loin de Troyes.

Le 4 et le 5, à Troyes.

Le 6, à Nogent-sur-Seine.

Le 7, à Sézanne.

Le 8 et le 9, dans une ferme à quelques lieues de là.

Le 10, la fameuse affaire de Champaubert, où je fus blessé pour la septième fois d’une balle dans la cuisse droite, et le cheval que je montais [fut] tué de deux balles au flanc droit.

Le 11, nous restâmes à Etoges, où je souffrais bien de ma blessure.

Le 12 et 13, idem.

Le 14, sur Montmirail.

Le 15 eut lieu l’affaire de Vauchamps. Le soir couché à Bergères.

Le 17, à Vertus. Parti de là à 10 heures du soir. Marché toute la nuit et, le 18, nous prîmes Montmirail ; je reçus deux balles dans mes vêtements en chargeant sur des tirailleurs russes ; j’en amenai trois à ma batterie !  Le maréchal me dit :

« Vous ne voulez donc pas que nous finissions la campagne ensemble ?  Voyez combien peu il s’en est fallu que nous soyons privés de vos bons services. « 

Nous restâmes là les 19, 20 et 21. [C’est le 19 février 1814 que le capitaine Mathieu fut nommé chef d’escadron. Note de Camille Lévi, 1910.]

Le 22, nous nous portâmes sur Sézanne les 23, 24 et 25.

Le 26, nous nous dirigeâmes sur La Ferté-Gaucher.

Le 27, à la Ferté-Gaucher.

Le 27, à La Ferté-sous-Jouarre.

Le 28, au pont sur la marne ;

Depuis le 18, nous n’eûmes rien avec l’ennemi.

A SUIVRE…

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( 8 janvier, 2020 )

Un visiteur mystérieux à l’île d’Elbe…

Drapeau ile d'Elbe

7 décembre 1814. Un étranger était arrivé dans l’île ; il avait été mystérieusement introduit dans le cabinet de Sa Majesté. Quelques heures après, il était revenu coucher à son bord, et, au point du jour, il avait mis sous voile[1]. Dès ce jour, le caractère de Sa Majesté avait paru changé ; sa parole était brève, ses soirées courtes, son humeur visible. Le brick eut ordre de mettre à son bord 100,000 Fr. et de me mettre en rapport avec M. Torlonia, de Rome, pour un achat de blé, dont M. le cardinal Fesch était chargé de procurer l’achat[2]Il y avait encore à quelques distances des fortifications un autre petit fortin dominant la plage, qui depuis fort longtemps n’avait pas été armé. Sa Majesté s’y rendit et ordonna les réparations et l’armement nécessaires ; en même temps, une visite eut lieu dans les magasins des forts. Les provisions avariées furent vendues ; les canons, les affûts, les projectiles hors d’usage furent vendus ; quelques masures trop rapprochées des fortifications furent payées et rasées. L’artillerie fit de fréquents exercices à boulets rouges. Ce changement subit dans les habitudes, dans le caractère de Sa Majesté, découvrait assez que son existence dans l’île était menacée. Il résultait de nos conversations avec les étrangers qui abordaient Porto-Ferrajo [Portoferraio], de la lecture des journaux français et étrangers, que notre position à l’île d’Elbe, notre voisinage du continent, la facilité de nos communications, inspiraient des craintes sérieuses au congrès de Vienne ; que le projet de nous enlever et de nous déporter à Sainte-Hélène avait été formé. L’arrivée du personnage mystérieux introduit auprès de Sa Majesté donnait à ces diverses suppositions une consistance alarmante. Le brick arriva avec quatre mille sacs de blé. Après son déchargement, il reçut l’ordre de prendre à son bord deux officiers de la Garde, chargés par Sa Majesté d’aller acheter des draps et des toiles à Gênes. J’eus l’ordre de leur ouvrir un crédit sur une maison de cette ville.

(Extrait des mémoires de Guillaume Peyrusse, trésorier de l’Empereur à l’île d’Elbe, Editions AKFG, novembre 2018)


[1] Il est difficile d’identifier ce mystérieux personnage. Nous avons pensé tout d’abord à Fleury de Chaboulon, mais il semblerait que ce dernier se soit rendu plutôt vers la fin du mois de février 1815 à l’île d’Elbe. (Cf. pp.80-112 de ses « Mémoires », tome I,).

[2] « [Napoléon] Au trésorier Peyrusse (1er novembre 1814). L’Etoile est arrivée avec un chargement de bled [blé] que je crois [être] de quatre cent rubbi [sic] ou de quinze cents sacs ou deux mille quintaux poids de marc [sic]. Je crois que Torlonia a payé  ce bled [blé] douze piastres et demie, ce qui ferait dix-sept livres dix sous le sac ou treize livres deux sous six deniers le quintal, poids de marc. Le bled [blé] doit être mis en magasin à Porto-Ferrajo [Portoferraio]. Faites-vous remettre le procès-verbal de réception qui servira à régler vos comptes avec Rome [avec le banquier Torlonia]. Faites-vous également remettre par le Grand-Maréchal [Bertrand] toutes les lettres relatives à cette affaire, afin que vous puissiez vous mettre au fait. Le bâtiment doit retourner de suite prendre un autre chargement. Donnez-en avis à Rome. Faites vérifier tous les calculs, et tâchez de me dire combien ce bled [blé] se vendrait aujourd’hui ici ou à Longone. Faites-en voir la qualité. Mon intention est de le garder en réserve pour la fin de l’année comme magasin d’abondance » (« Le Registre de l’île d’Elbe », pp.190-191).

 

 

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( 3 janvier, 2020 )

Les PREMIERS JOURS de la CAMPAGNE de FRANCE…

Claye 28mars1814

Guillaume Peyrusse, est un de mes témoins préférés de l’Épopée. A cette époque, il occupe les fonctions de Payeur de l’Empereur. Le 24 février 1814, Peyrusse sera nommé sous-inspecteur aux revues de la Garde, tout en restant Payeur. Voici un extrait de ses « Mémoires ».

C.B.

« Janvier 1814.  Les ennemis ont franchi le Rhin ; nos troupes sont en pleine retraite devant lui. L’Empereur est à Paris depuis le 9 novembre. La réorganisation de l’armée s’effectue avec une activité continue. Une levée de 300,000 hommes a été décrétée ; des commissaires extraordinaires sont envoyés dans les départements pour présider aux levées d’hommes et activer les mesures de défense ; de nombreux bataillons sont passés en revue. Le jour même de mon arrivée, je fus prévenu de me tenir prêt à rentrer en campagne. M. le duc de Vicence [général de Caulaincourt] était à Châtillon-sur-Seine ; des négociateurs pour la paix allaient s’y réunir. L’ouverture du Corps législatif avait eu lieu le 19 décembre ; Napoléon n’avait pu rien dire sur la négociation qui était le sujet de l’attente générale, si ce n’est « que rien ne s’oppose de sa part au rétablissement de la paix. » La négociation ne suspend pas les mouvements militaires de l’ennemi, qui, déjà, se montre à Nancy, Langres et Verdun. Nos divers corps s’établissent dans la Champagne.

Du 18 au 26 janvier. Mon ordre porte de me rendre à Châlons-sur-Marne. Je suis rendu le 20. Nos avant-postes sont à Vitry. Sa Majesté est entrée dans Châlons le 26 à minuit ; elle ne s’y est point arrêtée. Toute la maison a eu ordre de se rendre à Vitry.

27 janvier. Nous nous dirigeons sur St-Dizier. Dès le matin, on était aux prises avec les Russes ; l’Empereur s’y était porté ; l’ennemi avait fui à son approche et nous avait laissé maîtres de la ville. Les habitants de Saint-Dizier font éclater de vifs transports de joie à la vue de l’Empereur ; l’ennemi, pendant son court séjour, s’était appesanti sur eux.

28 janvier. L’Empereur s’arrête un moment au bourg d’Eclaron, pendant que les sapeurs en rétablissent le pont. On a pris dans la nuit quelques Cosaques. La pluie rend notre marche pénible dans les bois que nous traversons. On arrive à Montier-en-Der.

29 janvier. Au point du jour, Sa Majesté est en marche dans la direction de Brienne. Devant nous éclate une vive fusillade. On arrive à Mézières. En traversant le bois, on voit çà et là des cadavres d’hommes et de chevaux. Le service de Sa Majesté a ordre de s’établir dans ce village. Notre avant-garde a déjà paru devant Brienne ; le duc de Bellune [Maréchal Victor] est aux prises avec l’ennemi ; bientôt l’engagement devient général. Nos troupes attaquent avec fureur; les Russes s’opiniâtrent à garder le château ; ils sont en forces sur toutes les terrasses. A l’attaque du soir, la mêlée devient affreuse ; chaque maison, vivement défendue, est prise et reprise plusieurs fois. Tous les corps se trouvent confondus, et Brienne, éclairée par les feux de la mousqueterie et l’incendie de ses maisons, offre moins le spectacle d’un combat que celui d’une horrible boucherie. Le château fut occupé par le duc de Bellune qui s’y maintint. Nous étions à Mézières, dans l’attente du résultat de la journée, lorsque sur les dix heures du soir quelques coups de pistolets éclatent à quelque distance du quartier impérial. On se porte sur la route et on ne tarde pas d’apprendre qu’un petit parti de Cosaques s’est trouvé sur le passage de Sa Majesté au moment où elle rentrait à Mézières. Le général Corbineau et le colonel Gourgaud ont tué d’un coup de pistolet le Cosaque qui s’était déjà lancé sur l’Empereur, Sa Majesté est rentrée à dix heures à Mézières.

30 janvier. On arrive à Brienne ; cette ville est traversée par deux rues principales qui se coupent à angle droit. Les murs, les maisons portent l’empreinte d’un combat de nuit ; des cadavres nus, horriblement mutilés, jonchent les rues ; plus loin, des pièces d’artillerie démontées, des caissons éclatés, des casaques, des cuirasses embarrassent notre passage. On s’établit au château. Tout y est saccagé. Les souterrains servent encore d’asile aux principaux habitants. L’attaque la plus vive a eu lieu sur les terrasses et dans les jardins ; ils sont couverts de morts.

31 janvier.  Séjour. Je descends en ville. Tout y est haché ; il n’existe pas un seul carreau aux croisées ; l’incendie a dévoré quelques maisons. Les rues sont jonchées de débris. Sa Majesté est allée au pont de Lesmont pour en presser la reconstruction. Les deux armées sont sur la défensive. Sa Majesté paraît fort contente de son début, qui dégage Troyes et nous met en communication avec le duc de Trévise [Maréchal Mortier]. Ce début est, en effet, d’un heureux augure. L’ennemi se retire sur Bar-sur-Aube. S’il veut se retirer, tant mieux ; mais s’il résiste, nous avons encore plus de baïonnettes qu’il n’en faut pour le forcer. »

(Guillaume Peyrusse, « Mémoires »)

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( 2 janvier, 2020 )

LA CAMPAGNE DE FRANCE VÉCUE PAR UN CHEF D’ESCADRON…(1)

Meissonier 1814

Le dénommé Hubert Mathieu (1767-1844) était chef d’escadron d’artillerie à cheval. Voici un extrait de son témoignage sur la campagne de 1814.

Le 1er janvier 1814, vers les 2 heures de l’après-midi, par un beau dimanche, au moment où nous allions arriver dans nos cantonnements [ceux de Landau, en Allemagne], nous fûmes attaqués, sans nous y attendre le moins du monde, par la cavalerie ennemie. Nous ne concevions pas comment un maréchal d’Empire ne savait pas que l’ennemi était, faut-il dire, au milieu de son corps d’armée, ou s’il le savait, chose que j’ai toujours crue, il était bien coupable en nous exposant ainsi devant un ennemi que nous comptions de l’autre côté du Rhin [Il s’agit du maréchal Marmont, qui avait sous ses ordres le 6ème corps et le 1er corps de cavalerie. Note de Camille Lévi, 1910].

On prit les armes, on se porta à la rencontre de l’ennemi qui ne fit pas de résistance de suite ; mais, ayant vu que notre cavalerie s’engageait dans le premier village en sortant de Neustadt, il la laissa poursuivre ce qui se trouvait engagé et qui avait sans doute l’ordre de nous attirer au-delà du village.

Il était presque nuit, on ne vit pas une réserve de cavalerie ennemies qui attendait, pour fondre sur les derrières de la nôtre, qu’elle fût tour à fait dehors du village. Notre malheureuse cavalerie se voyant attaquée par derrière, il s’ensuivit un désordre épouvantable ; on coucha dans le village où l’échauffourée venait d’avoir lieu et chacun lécha ses plaies.

Le 2, on fit une reconnaissance sur le chemin de Maheim (?)

Notre cavalerie fut ramenée d’une manière à nous faire tous prisonniers.

Votant que si je bougeais je serais pris avec tout mon matériel, je pris le parti de disposer mes pièces de manière à bien me défendre. Je croyais que notre cavalerie, battant en retraite sur ma droite, s’arrêterait à ma hauteur, mais pas du tout.  L’ennemi, l’ayant imprudemment suivie, me présentait son flanc droit, où je faisais des brèches épouvantables à coups de mitrailles. Elle fut obligée de rétrograder sans avoir osé me charger. Ce fut alors que notre cavalerie vint, un peu honteuse, se mettre à ma hauteur. L’ennemi fut déconcerté de la résistance de notre artillerie ; il se reforma et s’approcha de manière à faire croire à une nouvelle charge, mais elle n’eut pas lieu et, la nuit étant venue, nous couchâmes près de Türckheim (Durkheim), sur la route qui va à Bliescastel. Le 3, nous nous dirigeâmes sur cette dernière ville et on se battit dans la ville; ce ne fut pas grand’chose.

Le 4, nous vînmes sur Pirmasens.

Le 5, à Hombourg [Tout ceci est un peu confus, le 5, le maréchal était à Hombourg. Note de Camille Lévi, 1910.]

Le 6, à Sarreguemines, où nous restâmes deux jours. Nous avions l’air de vouloir défendre les bords de la Sarre, mais ce n’était qu’un feu de paille ; il commençait à faire froid.

Le 8, nous quittâmes Sarreguemines pour venir à Saint-Avold.

Nous y restâmes le 9.

Le 10, dans un village près de Forbach.

Le 11, au-dessus de Metz.

Dans ces quatre dernières journées, on ne se battit pas.

Le 12, nous traversâmes Metz et nous vînmes sur la route de Thionville. J’étais dans le village de Richemont, où j’avais été campé en août 1792.

Nous restâmes là les 13, 14, 15 et 16 février 1814.

Le 17, nous nous mîmes en marche pour venir à Gravelotte, sur la route de Metz à Verdun, au moment de nous coucher, nous marchâmes toute la nuit par un verglas épouvantable. Nos chevaux ne pouvaient pas se tenir sur leurs jambes. Sur les 8 heures du 18, une forte pluie qui fit disparaître le verglas. Nous arrivâmes sur les 4 heures à Verdun. Nous n’entrâmes pas en ville. On fit rafraîchir et les hommes et les chevaux, et nous nous remîmes en marche sur Saint-Mihiel, où nous arrivâmes à 1 heure du matin. On y surprit le parti ennemi qui s’y trouvait. On tua et fit quelques prisonniers. [C’est le fameux colonel Fabvier qui dirigeait la surprise. Note de Camille Lévi, 1910].

Le lendemain 20, nous étions bien fatigués ; le dégel et les jours de pluie avaient grossi la Meuse, de sorte que, le 22, mes pièces de canon étaient dans l’eau, et nous eûmes de la peine à les en sortir.

Nous partîmes de là le 23 pour nous diriger sur Void où nous couchâmes.

Le 24, à Bar-le-Duc.

Le 25, à Jean-d’Heurs (sur la Saulx, au sud de Robert-Espagne).

Le 26, à Vitry-sur-Marne.

Le 27, au moment où nous nous mettons en route pour nous diriger sur Châlons, l’empereur nous rejoignit venant de Paris , nous fit faire demi-tour et attaquer l’ennemi de suite. Nous nous battîmes bien toute la journée. On coucha dans la plaine entre Vitry et Saint-Dizier.

A SUIVRE…

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( 30 décembre, 2019 )

Mémoires de Charles SIMON, chef de bataillon (1813-1815)

L’auteur de ce témoignage, Charles-Luc-Louis-Marie Simon est né à Blois le 18 octobre 1785. Il devint maréchal de camp après la Révolution de Juillet. Décoré sur le champ de bataille à Talavera de la Reyna (Espagne) en 1810, de la croix de chevalier de la légion d’honneur, il était devenu commandeur dans cet ordre lorsqu’il mourut à Pau, le 23 mars 1866. Charles Simon avait 80 ans.

Nommé chef de bataillon par décret impérial le 14 juin 1813, je dus me rendre à Wesel pour y prendre le commandement du Premier  Bataillon du 37ème de ligne, en remplacement de Monsieur Dhar, passé major. Bien que je fusse parti de Paris le 16 du même mois et en poste, je trouvai ce bataillon parti pour rejoindre la division du général Rochambeau dans les environs de Leipzig. M. le général Merle, gouverneur de la place si importante de Weisel, dont j’avais l’honneur d’être particulièrMémoires de Charles SIMON, chef de bataillon (1813-1815) dans TEMOIGNAGES 06506310ement connu pour avoir servi sous ses ordres dans la campagne de 1806 et 1807 en Autriche, me fit part de l’erreur commise à mon égard par les Bureaux dela Guerre, puisque M. Beauregard avait reçu plus de quinze jours avant moi l’ordre de remplacer M. Dhar. Bien que je lui témoignasse toute la peine que je ressentais d’un pareil contretemps, il me dit que pour son compte, il en était enchanté puisque je me trouvais, en attendant de nouveaux ordres du Ministre, auquel il allait écrire, tout à fait à sa disposition et que je n’aurais pas lieu de m’en plaindre, qu’il avait des vues toutes particulières sur moi., Effectivement, il me fit appeler le lendemain matin chez lui, pour me dire que bien je fusse, et pour l’âge et pour le grade, le plus jeune des officiers supérieurs de la garnison, il ne m’en confiait pas moins l’organisation et le commandement d’un régiment provisoire, composé de tous les hommes isolés, mis jusqu’à ce jour en subsistance dans les différents corps d’infanterie de la place.  Ils étaient du nombre de deux mille environ et appartenant pour la plupart aux 11ème et 13ème corps d’armée. Cette marque de haute confiance excita mon émulation au dernier point. Je savais que le général y attachait un grand prix et qu’il destinait mon futur régiment à un service spécial de sorties fréquentes, afin d’observer les mouvements de l’ennemi.

Après huit jours d’un travail incessant, je pus présenter à l’inspection du général trois beaux bataillons commandés chacun par un capitaine expérimenté. C’est au moment où je croyais pouvoir recueillir le fruit de ce que j’avais fait, que le corps d’armée du maréchal Macdonald entra en Hollande et réclama du général Merle tous les hommes qui lui appartenaient. Il fallut bien obtempérer à cet ordre et je me trouvai de nouveau sans commandement. Le duc de Feltre [le général Clarke], ministre de la Guerre qui, depuis la mission importante qu’il m’avait confiée en février 1813 (et qui me valut en récompense le grade de chef de bataillon) semblait avoir une prédilection toute particulière en ma faveur, m’expédia l’ordre de la rejoindre immédiatement pour être à sa disposition. Ce que je ne pus exécuter toutefois que plus de trois mois après car j’étais tombé assez sérieusement malade par suite des fatigues de mon organisation régimentaire provisoire, comme aussi du chagrin de l’avoir vue échouer aussi promptement. Je ne pus me mettre en route qu’après avoir fait usage des bains d’Aix-la-Chapelle et j’arrivai encore très souffrant à Paris en décembre 1813. Pendant ce temps, ma mère, dans sa tendre sollicitude sur ma santé et sans m’en avoir parlé ou écrit, s’était entendue avec M. de Villemanzy notre parent, sénateur et ancien inspecteur en chef aux revues qui, lié, d’une étroite amitié avec le même duc de Feltre, s’était arrangé pour que je fusse nommé sous-inspecteur aux revues.  Le Ministre, qui  m’avait fait demander, crut me faire un bien grand plaisir en m’annonçant cette nouvelle qui eut lieu de me surprendre étrangement. Je le remerciai de sa sollicitude et priai de donner cet emploi si recherché à un autre, car je croyais que, dans l’état actuel des choses en France, au moment où la coalition européenne venait de franchir les frontière des Alpes suisses, l’Empereur aurait plus besoin de mon épée que de ma plume. […] Je reçus le 31 janvier 1814 et vers midi mes lettres de service du Ministère del a Guerre. Comme j’avais pu terminer toutes mes affaires à quatre heures de l’après-midi, je montai à cheval, après avoir embrassé  bien tendrement ma mère, et fus coucher à Charenton.  Le premier février, malgré ma mauvaise santé, mes douleurs de poitrine qui avaient nécessité l’établissement d’un deuxième cautère et le froid rigoureux qui régnait alors, je n’en arrivai pas moins à Nangis à la chute du jour. Le propriétaire du château où je logeai, ainsi que sa famille, me reçut avec une urbanité toute particulière et m’invita à dîner. A peine étais-je assis à sa table, soit effet de la fatigue ou la transition subite d’un air chaud concentré, je fus pris d’une sueur abondante qui me ruisselait sur la figure et sur toute l’habitude [sic] du corps. Je tombai à la renverse sur le parquet, et l’on fut obligé de me porter dans le lit qui m’était destiné. Après être revenu de cette syncope, j’ordonnai à mon domestique sans ne informer les maîtres de la maison, qui n’auraient pas manqué de s’y opposer dans crainte d’un plus grand mal, de me préparer une bouteille de vin chaud sucré, que j’avalai presque entièrement.  Ce remède à la hussarde me réussit à merveille et, lorsqu’au point du jour mon excellent hôte vint pour d’informer de ma santé et me proposer son cabriolet pour me ramener à Paris, je lui dis que j’espérai bien arriver le même jour à Troyes Malgré ses insistances et ses bonnes raisons pour m’en dissuader certain qu’il était, disait-il, que je ne pourrai jamais faire campagne, et je ne m’en acheminai pas moins vers le quartier-général impérial qui y était installé depuis l’affaire de Brienne. Je n’arrivai que fort à Troyes le deux février, mais le lendemain à la pointe du jour, après m’être fait indiquer la route de Saint-Parres-aux-Tertres, où le corps des réserves de Paris était placé, j’enfourchai ma monture, accompagné de mon domestique : à une demi-lieue de là, sur la droite de la route qui conduit à Vandeuvre, j’aperçus un parc d’artillerie et le général Armand de Digeon que je saluai. Une demi-heure après, je distinguai un groupe d’officiers supérieurs à cheval ; comme je le présumais que le général Gérard pouvait en faire partie et que je ne l’avais jamais vu, je demandai à mon domestique parisien qui le connaissait pour l’avoir conduit plusieurs fois de me l’indiquer. « Monsieur, dit-il, c’est celui qui a le carrick gris. » Une minute après. Je remettais ma lettre de service au général qui en prit connaissance. Sa première réception ne fut pas très flatteuse pour moi : « Je voudrais bien savoir pourquoi Monsieur le Ministre de la Guerre m’envoie des officier d’état-major que je n’ai pas demandé ? Il sait cependant les choix que j’ai faits.

- Mon Général, lui répondit-je aussitôt, il a fallu pour vaincre ma répugnance à renter dans l’État-major toute la célébrité que s’est acquise le comte Gérard dans nos dernières campagnes, et si je me suis rendu à l’insistance d’un de nos mais communs, M. Denniée, qui m’a vu servir en Espagne, c’est qu’il prétend que vous ne serez pas fâché de l’initiative qu’il a prise en m’envoyant servir sous vos ordres directs. Si je n’avais pas été aussi pressé de vous rejoindre pour venir prendre ma part de la nouvelle gloire qui vous attend, je vous eusse apporté une lettre explicative de sa part, mais vous la recevrez sans doute plus tard. »

Cette réponse plut sans doute au comte Gérard, qui, toujours à cheval ainsi que moi, se mit à me toiser et me dit d’un air tout à fait gracieux : « Monsieur Simon, vous avez dû voir un parc d’artillerie à une demi-lieue d’ici. » « Oui, mon Général. » « Eh bien, rendez-vous de suite auprès du général Digeon, dites-lui de mettre en mouvement une de ses batteries que vous  me conduirez vous-même sur la hauteur qui domine les ponts retranchés de La Guillotière que j’ai ordre de reprendre. Cela suffit. » Je tournai bride aussitôt et d’un temps de galop je fus auprès du général Digeon qui n’était pas fâché de me revoir. La batterie en route, comme mes deux lieues qui la séparaient des ponts retranchés de La Guillotière étaient directes, je pris de l’avance et rejoignis le comte Gérard pour lui rendre compte de l’exécution de ses ordres. Je le trouvai occupé à prendre ses dispositions pour l’attaque successive et simultanée des ponts retranchés qui existent de la chaussée, qui, de La Guillotière, conduit à Lusigny. A cet effet, un bataillon détaché de la brigade Jarry, protégé par la batterie d’artillerie que j’avais été chercher était tout disposé à agir. La compagnie de voltigeurs de ce bataillon réparti en tirailleurs sur les deux bermes de la longue chaussée devait, avec 40 hommes fusil en bandoulière, se porter au pas de course sur les abattis du premier point, et en rendre le passage praticable au reste du bataillon qui suivait. L’artillerie placée sur un plateau dominant, et par un feu nourri contre l’ennemi, devait seconder en tout point l’attaque ordonnée.

Monsieur le général Gérard, après m’avoir fait remarquer le terrain sur lequel nous devions agir et la position de l’ennemi, me dit de mettre pied à terre et de suivre le mouvement du bataillon, je me hâtai de prendre place en tête des voltigeurs et, le signal donnée, nous arrivâmes sur le premier retranchement d’abattis sur nous déblayâmes en un clin d’œil, secondés comme nous l’étions par le reste du bataillon dont un feu de deux rangs soutenu et les boulets de notre artillerie qui portaient en plein dans les masses de l’ennemi nous mit à même de nous rendre maîtres de tous les autres ponts retranchés et prendre position en moins d’une heure au village de Lusigny. Ce petit début de campagne, qui n’était pas sans importance et auquel je m’associai avec élan et bonheur, ma valut un compliment flatteur du général en chef. Les ordres donnés au général Jarry, pour ce qui lui restait à faire, nous revînmes au quartier-général du compte Gérard à Saint-Parres-aux-Tertres, chemin faisant je renouvelai une quasi-connaissance avec les colonels, ou adjudants-commandants Saint-Rémy et Dufay, le premier cousin germain du comte Gérard, remplissait près de lui les fonctions de chef d’état-major général, le second était chef d’état-major de la division Hamelinaye. J’avais eu l’occasion de voir ces deux officiers supérieurs à l’armée d’Espagne, dont nous parlâmes beaucoup. Arrivés à Saint-Parres-aux-Tertres et lorsque nous nous reposions tous sur la paille ainsi quel e général en chef, le colonel Dufay qui prétendait avoir été très content de moi à l’attaque des ponts de La Guillotière pria son collègue Saint-Rémy de m’envoyer à sa division en qualité d’adjoint.

Celui-ci, en plaisantant, lui répondit qu’il en était bien fâché, mais qu’il n’y consentait pas, que le comte Gérard lui avait bien parlé et avec le plus grand avantage de plusieurs officiers d’état-major qu’il avait demandés au Ministre de la Guerre avant de quitter Paris, que Son Excellence s’était empressée de le satisfaire sur ce point, qu’avis de l’expédition de leurs lettres de service était parvenu depuis quinze jours et même trois semaines, qu’aucun d’eux n’était encore arrivé à son poste, tandis que le camarade Simon, dont la commission « a été signée le 31 janvier, s’est déjà battu aux avant-postes le 4 février courant, d’où en ma qualité de chef d’état-major général et sans vouloir préjuger sur le mérite des officiers choisis par notre général en chef, je m’adjuge le commandant Simon. »

Le général en chef qui semblait prendre un certain intérêt au colloque établi entre Messieurs Saint-Rémy et Dufay, répondit qu’il allait les mettre complètement d’accord, qu’étant lui aussi fort content de moi, ce serait désormais de lui dont je ressortirais, que dès ce moment mes fonctions près de lui seraient celles d’aide-de-camp. Je me trouvai singulièrement flatté de cette distinction et j’en remerciai le compte Gérard, Monsieur de Rumigny, chef de bataillon, était breveté son premier aide-de-camp depuis la campagne de Russie. Il était en ce moment auprès du général et ne l’a pas quitté, non plus que  moi pendant toute la campagne de 1814. Ces détails préliminaires que j’aime tant à me rappeler, m’ont paru nécessaires pour faire connaître la manière dont j’ai fait connaissance avec le comte Gérard. Je puis dire, sans amour-propre, que jusqu’à l’abdication de l’Empereur à Fontainebleau le 11 avril 1814, j’ai su dans beaucoup de circonstance lui fournir la preuve que j’étais réellement digne de l’espèce de prédilection subite dont il m’avait honoré et du vif intérêt qu’il n’a cessé de me porter pendant vingt années.

Mais depuis la glorieuse Révolution de Juillet, j’ai pu me convaincre sans jamais en avoir pu connaître les motifs, qu’il n’avait conservé qu’un souvenir bien pâle de son ancien compagnon d’armes.

Qu’on me lise jusqu’au bout, qu’on lise également sa correspondance avec moi, à  l’occasion de sa polémique avec le maréchal Grouchy, sur les causes qui ont amené la perte de la bataille de Waterloo. Le rôle important de que le comte Gérard m’y fait jouer, en ma qualité de faisant fonction de chef de son état-major, puisque pour faire connaître la vérité, il ne s’appuie en grande partie sur les faits consignés dans mon rapport sur les opérations du quatrième corps d’armée qu’il commandait…

Charles SIMON-LORIERE.

Ce texte qui est un extrait du manuscrit original a été publié la première fois en 1989 dans « L’Émoi de l’Histoire » (n°3- 2ème trimestre), bulletin de l’Association des élèves du Lycée Henri IV (Paris). Ce numéro n’est plus disponible.

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( 30 décembre, 2019 )

Les pommes de terre: un trésor durant la campagne de Russie !

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On sait l’hommage que les Français dans la marche d’Alexandrie au Caire,rendirent aux pastèques.  « Elles m’ont fait tant de plaisir, disait l’un d’eux, par leur fraîcheur, par la douce boisson qu’elles nous offraient !  » et un autre assure que les soldats ont conservé au melon d’eau la plus vive reconnaissance et qu’ils auraient mis volontiers ce fruit savoureux au rang des dieux, lui auraient volontiers élevé des autels. La pomme de terre fut en Russie ce qu’était la pastèque en Egypte. « Nous sommes, disait Stendhal, à genoux devant des pommes de terre. » Dans la plaine de Moscou, lorsque Auguste Thirion [officier de cuirassiers dont les « Souvenirs militaires » ont été réédités en 1998 à la Librairie des Deux Empires] et ses frères d’armes rencontrent des champs de pommes de terre, ils font une ample moisson de ces « précieux tubercules » et c’est pour eux une aubaine, une « bonne fortune gastronomique ». De même, durant la retraite. Le 29 novembre 1812, près de Kamen, dans le château d’un baron- l’armée appelait « barons » tous les grands propriétaires et tous les châtelains- les officiers de l’Empereur trouvent des pommes de terre. Ce fut un événement. Il fallait voir ces jeunes gens allumer aussitôt dans la cour du château un feu de bivouac et y faire cuire les pommes de terre au bout de leur sabre. On en mangea, dit le futur maréchal de Castellane, dans son « Journal », tant et plus. Ouvrons les « Mémoires » du sergent Bourgogne. Notre brave officier, rencontrant à la lisière d’un bois un soldat qui fait cuire des pommes de terre, le somme de lui en vendre et en achète sept pour quinze francs. Dans le délire de la fièvre, il croit manger des pommes de terre comme à Condé-sur-Escaut, sa patrie, et quel bonheur lorsqu’il découvre après le passage de la Bérézina, dans un village, sous un four, trois petites pommes de terre qu’il fait cuire à un feu abandonné, assez loin pour ne pas être vu de ses camarades ! 

A .CHUQUET 

Extrait du 2ème tome de  l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « 1812, la guerre de Russie », (Fontemoing et Cie, 1912, 3 volumes).   

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( 30 décembre, 2019 )

Napoléon surveillé…

Navire île Elbe

Extrait d’une dépêche du colonel Campbell et adressée à Lord Castlereagh.

Lord Castlereagh était le secrétaire d’État aux Affaires étrangères britannique. Dans cette dépêche on peut y voir un Campbell lucide, soulignant l’éventualité du paiement de la rente que devait verser Louis XVIII à Napoléon, selon les clauses du Traité de Fontainebleau. Mais les Bourbons ne respecteront pas leurs engagements.  «Qu’il me soit permis de répéter mon opinion, que si les moyens de subsistance que Napoléon avait le droit d’attendre du Traité de Fontainebleau lui sont accordés, il restera ici parfaitement tranquille, à moins qu’il ne se présente quelque circonstance en Italie ou en France. Il ne dissimule pas son opinion à l’égard de ce dernier pays, soit sur ses dispositions actuelles, soit sur ce qu’il peut attendre de l’avenir.

J’exerce une stricte surveillance sur tous les bâtiments appartenant à cette île [l’île d’Elbe], dont j’ai l’honneur de transmettre la liste à Votre Seigneurie, la même que j’ai transmise à l’amiral Penrose, commandant la flotte de l’île d’Elbe ». Dépêche du 6 décembre 1814 [1].

 


 [1] L’extrait de cette dépêche est reproduite dans l’ouvrage d’Amédée Pichot, « Napoléon à l’île d’Elbe. Chronique des événements de 1814 et de 1815. D’après le Journal du Colonel Sir Neil Campbell, le Journal d’un détenu et autres documents inédits peu connus pour servir à l’histoire du Premier Empire et de la Restauration. Recueilli par Amédée Pichot », E. Dentu, Éditeur-Revue Britannique, 1873, pp. 318-320.

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( 29 décembre, 2019 )

Une lettre adressée à Maret, duc de Bassano…

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Le signataire de cette lettre, l’auditeur Lelorgne d’Ideville, auditeur de première classe au Conseil d’Etat attaché au Ministère des Affaires étrangères où il était chargé spécialement de la statistique extérieure, avait mission de tenir l’Empereur au courant des forces de l’ennemi et de leur répartition. Il entendait et parlait le russe. Aussi l’Empereur voulait qu’il fût toujours à cheval derrière lui, et il l’avait attaché, comme secrétaire interprète, à son cabinet ; c’était Lelorgne qui interrogeait les gens du pays et tirait d’eux les renseignements. C’est à lui qu’on remettait les lettres russes interceptées. Dans sa missive à Maret, duc de Bassano, il retrace ce qu’a fait l’Empereur depuis le 4 novembre 1812 jusqu’au 9 novembre 1812. 

Arthur CHUQUET 

Smolensk, 11 novembre 1812. 

Depuis Slavkovo, je n’ai point eu l’honneur de vous écrire. L’Empereur y a passé la journée du 4. Il en est parti le 5, à 5 heures du matin, pour aller à Dorogobouje. Le 6, Sa Majesté est allée à Mikhaïlovka où elle a passé la nuit. Le 7, l’Empereur a été coucher dans un petit château sur les bords du Dniepr près de la poste de Pnévo. Sa Majesté est montée en voiture pour la première fois depuis Moscou. La neige que nous avons eue ce jour-là et le grand vent rendaient le cheval fort incommode. Le 8 novembre, nous avons couché à la poste de Bérédikino, vilain petit trou où nous étions entassés les uns sur les autres.   Le 9, l’Empereur est arrivé à Smolensk à une heure après-midi. On y est resté hier, on y est encore aujourd’hui et peut-être en partira-t-on demain.  Depuis le 7, notre marche a été difficile à cause du mauvais temps. Il tombait beaucoup de neige, et, le froid, accompagné du vent, a été continuellement de quatre à huit degrés ; Les chevaux sont exténués. On a fait ce qu’il fallait faire pour sauver l’artillerie. Quelques bagages restent en arrière. C’est de peu d’importance pour le moment où nous nous trouvons. Les hommes, les chevaux et les canons, voilà ce qu’il fallait sauver dans la situation où nous étions. On y a réussi, et l’ennemi, s’il est juste, doit être surpris de la rapidité et du bon ordre de notre mouvement. Je vous en dirai les détails quand j’aurai le bonheur de pouvoir causer avec vous chez vous

Le temps se maintient au froid, mais il n’y a pas aujourd’hui plus de deux degrés. 

Le général Baraguey d’Hilliers s’est trouvé fort à propos sur le chemin d’Elnia pour arrêter la marche d’un corps détaché sous les ordres du comte cosaque Orlov-Denissov qui commande douze régiments du Don, deux de cavalerie régulière et peut-être une division d’infanterie. 

 

 

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( 28 décembre, 2019 )

La mission du général Gérard…

Ombre 3

Le 25 décembre 1813, Napoléon ordonnait à Gérard de partir aussitôt pour l’Alsace. Gérard devait d’abord aller à Belfort et ensuite longer la frontière jusqu’à Wissembourg. Le temps lui manqua. Il alla voir quelques petites places, et le 29, Napoléon le rappelait pour lui confier une division de réserve qui se formait à Meaux. Le lettre suivante que Gérard écrit de Langres au duc de Feltre, nous renseigne sur ses projets et nous montre hélas ! qu’il règne déjà « beaucoup de frayeur ».

Langres, 31 décembre 1813.

Je suis arrivé à Langres cette nuit. Il m’a été impossible de continuer ma route. L’ennemi est dans les environs de Belfort ; il a poussé des partis jusqu’à Lure ; ils se sont retirés après être restés quelques heures dans cette ville. Pour remplir autant qu’il est en mon pouvoir les instructions de Votre Excellence, je voulais commencer la reconnaissance des montagnes des Vosges en me jetant sur Plombières et de là à Schlestadt. Mais il n’y a point de routes de poste et d’ailleurs je n’ai point d’officiers du génie et d’artillerie. Je suis obligé d’aller reprendre à Nancy la grande communication de Strasbourg. Je me rendrai de suite à Phalsbourg, aux forts de la petite-Pierre, de Bitche et de Lichtemberg ; je m’assurerai de l’état des garnisons et des approvisionnements ; aussitôt après, je visiterai la chaîne de montagnes. Tous les renseignements que j’ai recueillis ici, me portent à croire que les principales forces des autrichiens se dirigent vers Besançon. Les Bavarois sont restés dans les environs d’Huningue. Belfort n’est point encore au pouvoir de l’ennemi ; il est attaqué sérieusement. Il règne beaucoup de frayeur dans tout ce pays. J’ai cherché à rassurer les habitants en leur annonçant de prompts secours.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, p.3).

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( 27 décembre, 2019 )

Un grand moment de frayeur…

Guillaume Peyrusse

Extrait des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse (publiés en novembre 2018 aux Editions AKFG) qui avait été nommé le 20 février 1810 par le comte Estève au poste de la comptabilité des recettes du Trésor de la Couronne.

Puis huit jours après, Peyrusse est désigné par le même comme Payeur du Trésor chargé des fonds à employer et de la garde des bijoux afin d’accompagner les personnes de la maison de l’Empereur chargées d’aller au-devant de la future impératrice (Marie-Louise). (Son ordre de mission porte la suscription suivante : A monsieur Guillaume Peyrusse, chef de la comptabilité des Recettes du Trésor de la Couronne).

——————————

« Le 28 février 1810, je fus désigné par M. le Trésorier général de Sa Majesté l’Empereur pour aller porter à Vienne et à Braunau les bijoux, parures, écrins et autres présents destinés, par Sa Majesté l’Empereur Napoléon, à être offerts à S. A.. I ; l’Archiduchesse Marie-Louise, ainsi qu’aux dames et officiers de son service d’honneur.

Conformément à mes instructions, je reçus, des mains de Son Exc. M. le Comte de Montesquieu [Il s’agit du comte de Montesquiou-Fézensac (1764-1834), qui occupait la charge de Grand chambellan] les écrins contenant le portrait de Sa Majesté, le collier, les boucles d’oreilles et leurs pendeloques, les agrafes, les tabatières enrichies de diamants et diverses autres cassettes renfermant des présents.

J’en fournis récépissé et je les fis renfermer dans la voiture de voyage qui m’était destinée et que je ramenai aux Tuileries.

Pendant la nuit, je fis tout arranger dans ma vache [Panier revêtu de cuir, qu’on place sur les voitures de voyage,] ne gardant sous ma main que la somme de 400,000 francs, en or, qui me furent donnés pour les dépenses du voyage.

Le rendez-vous était pour le lendemain 1er mars, à trois heures du matin, dans la cour du Louvre. […]

Je fus exact au rendez-vous ; M. l’Inspecteur des Postes me donna le rang que ma voiture devait tenir dans la marche du convoi, et j’attendis.

J’avais été trop préoccupé, pour avoir pu faire aucune espèce de provisions de voyage ; et, sachant, par expérience, tous les embarras et tous les retards qu’éprouvent, en route et dans le service des tables, les officiers qui marchent à la suite d’une Majesté, je songeai à me prémunir.

Ne voyant pas que les dispositions du départ dussent être promptes, j’eus la malheureuse idée d’aller chez le pâtissier de la rue Montmartre, pour y faire mes provisions. Je prévins l’Inspecteur de mon déplacement et, du grand train de mes quatre chevaux, me dirigeai vers la maison Lesage.

A ma sortie du Louvre, je vis plusieurs hommes sortir d’une allée de la rue du Coq ; cette rencontre n’excita pas ma défiance.

Une voiture de vidange stationnait au milieu de la rue de la Jussienne ; ma voiture se gara du trottoir, mais pas assez, puisque les roues de droite, montant sur le trottoir, firent incliner ma voiture et tomber ma vache sur le dos de mon domestique ; les deux courroies de droite et celle de derrière gauche avaient été coupées avec un tranchet ; la vache resta suspendue à la courroie gauche de l’avant.

La sensation que j’éprouvai dans ce moment est inexprimable. J’avais couru le danger d’être complètement dévalisé… L’obscurité de la nuit aurait rendu toute perquisition du moment impossible.

J’avais commis une imprudence blâmable ; je pouvais être soupçonné … Dans mon effroi, je songeais aux conséquences funestes que cet évènement eut pu amener… Avant que la police eût pu se mettre en mouvement, les voleurs de cette riche proie auraient eu le temps de tout dénaturer… Quelle excuse aurais-je pu donner ? … Ma tête était en feu !…

J’eus cependant l’esprit assez présent pour ne pas me faire connaître des vidangeurs, qui aidèrent à remonter et à fixer la vache. Cet évènement ne fut pas connu. J’eus moi-même grand soin de le taire.

Revenu de ma terreur, je songeai à mes provisions, et je pris mon rang dans le convoi, au moment où il déboucha sur le boulevard. »

Un témoignage émanant d'un personnage qui fit partie des collaborateurs de Napoléon.

 

 

 

 

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( 25 décembre, 2019 )

Le lieutenant-colonel Dutheillet de Lamothe

Ombre 2

Né en 1791, Aubin Dutheillet de Lamothe, après des études au lycée de Limoges, décide d’embrasser la carrière des armes : «  Le goût de l’état militaire se développait chaque jour davantage dans mon esprit, mon imagination s’exaltait au récit des brillantes victoires de nos armées, et des belles actions de cette époque, où toutes les idées étaient portées vers la gloire… », écrit-il au début de son témoignage [1]Le 25 mai 1809, le jeune Dutheillet rejoint donc l’École militaire de Saint-Cyr, et offre au lecteur une bonne description de la vie quotidienne des élèves au sein de cette honorable institution. Tel ce détail sur le ravitaillement : « Le régime consistait à manger la soupe à la gamelle, on recevait un morceau de viande, mais les pommes de terre, haricots et lentilles, formaient la base de nos repas, avec de l’abondance » ; ou encore celui-ci : « On se battait ordinairement dans les compagnies pendant les études, sur les carrés pendant la nuit, dans les latrines quand on avait un sergent qui ne voulait pas le permettre, car ils étaient chargés justement, d’empêcher les duels et désordres de toute espèce », précise l’auteur.

En novembre 1811, Dutheillet de Lamothe quitte l’École de Saint-Cyr avec le grade de sous-lieutenant et rejoint son régiment, le 57ème de ligne, « qui tenait garnison à Hambourg et avait son dépôt à Strasbourg ». Après une existence agréable à Hambourg, au cours de laquelle les rencontres féminines font partie de son quotidien, les choses deviennent sérieuses. Dutheillet est dirigé sur la Russie. « Nous traversâmes la Prusse pour nous rendre à Gumbinnen, petite ville prussienne, où était établi le camp qui préparait sur le Niémen, le passage de l’armée française. » Dans les rangs du 57ème d’infanterie, faisant partie du 1er corps (maréchal Davout), Dutheillet observe et note chaque détail. « Le maréchal Davout, avec cet esprit de fermeté et de prévoyance qui le distinguait, avait ordonné dans son corps d’armée, de donner à chaque soldat un sac de coutil, qui contenait huit livres de farine, et un autre renfermant une livre de riz », note-t’il. Et plus loin : « Pendant toute la durée de la campagne, les troupes souffrirent tout ce qu’il est possible d’imaginer, en privations de tous genres, et en fatigues…

Quoique jeune officier, puisque j’avais à peine 21 ans, à cette époque, je supportai d’abord assez bien, les privations et les fatigues, mais les provisions venant à manquer, je fus atteint comme le plus grand nombre, de fièvres et de coliques qui eurent bientôt épuisé mes forces ». Il y a dans tout au long des « Mémoires » du sous-lieutenant Dutheillet de Lamothe, beaucoup de réalisme… Malgré son état de santé et la perte de son cheval (et de tous ses effets), effrayé par un régiment de cuirassiers passant au trot, l’auteur continuer de noter ce qu’il voit avec précision: « Dans chaque compagnie, les officiers désignaient quelques hommes bons marcheurs et adroits pour aller à la recherche de vivres. Ces soldats se rendaient dans les villages et pillaient tout ce qu’ils pouvaient, commettaient toutes sortes d’excès, et souvent, après avoir égorgé des vieillards, violé les femmes, incendié le village, ils rentraient à la compagnie avec quelques sacs de farine, sur une petite voiture attelée d’une chèvre russe, d’une vache, avec quelques autres provisions, quand elles ne leur étaient point enlevées par la Garde Impériale… »

Dutheillet n’en n’oublie pas pour autant de faire le coup de feu. C’est ainsi qu’il écrit : « Malgré que j’eusse toujours eu la fièvre, je m’étais trouvé à tous les combats où le régiment avait été engagé ». Il participe à la bataille de La Moskowa et en laisse un très bon récit… « J’étais à mon poste, à la 6ème compagnie du 6ème bataillon. » Il reçoit l’ordre d’enlever le bois qui se trouve sur sa droite. « Les Russes y avaient fait quelques abattis, qui furent enlevés au pas de charge, par les trois derniers bataillons, pendant que les deux premiers le tournaient par la droite. » S’en suit une description très réaliste. Le lendemain, 8 septembre 1812, il se bat encore à Mojaïsk. Nommé lieutenant, à Moscou, par l’Empereur en personne le 10 octobre, il reçoit l’ordre, quatre jours plus tard, de rentrer en France.

 Après s’être totalement rétabli de cet état fiévreux qui subsistait depuis de nombreuses semaines, le lieutenant Dutheillet se retrouve engagé dans la mémorable campagne d’Allemagne. Il est au combat de Kulm « Le bataillon dont je faisais partie, commandé par le chef de bataillon Darras, fit une charge brillante sur l’ennemi, au moment où l’armée française, ayant perdu ses positions, se retirait en désordre… » Il est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 7 septembre 1813 pour sa conduite durant cet épisode. Rendu à Dresde, il est obligé de capituler. « Un des jours les plus pénibles de ma vie, fut celui où je me vis forcé, de rendre mes armes aux Prussiens et aux Russes, rangés en bataille devant nous », écrit-il. Il est expédié comme prisonnier en Hongrie.

Dans cette partie de son récit, Dutheillet revient amèrement sur le rôle du maréchal Gouvion Saint-Cyr durant cette campagne… Réexpédié en France au retour de Louis XVIII, en 1814, sa route jusqu’en France est des plus pénibles ; Dutheillet et ses compagnons d’armes sont insultés, humiliés dans les villes autrichiennes qu’ils traversent. A Vienne, il a le bonheur d’apercevoir le Roi de Rome, au palais de Schœnbrünn…

« Presque tous les prisonniers qui rentraient en France, allaient rendre un dernier hommage à l’enfant de l’homme immortel, qui avait si longtemps fait trembler l’Europe », déclare  Dutheillet. Il arrive enfin à Strasbourg le 14 juin 1814.

Après le retour de l’île d’Elbe, l’auteur s’oppose dans un premier temps à Napoléon, se considérant comme étant toujours lié par le serment fait à Louis XVIII.

Par la suite, en assistant à la Cérémonie du Champ de Mai, le 1er juin  1815, il sera frappé par cette manifestation. Ce qui lui fait écrire plus loin : « Je faisais des vœux pour le succès des armes françaises… » Il est malgré tout de nouveau trop souffrant pour prendre part à la campagne de Belgique.

Il s’éteindra à Paris en 1856, après avoir fini sa carrière militaire au service de la Belgique [2]Ses « Mémoires militaires » furent rédigés en 1838.

C.B.

 —————————————–       

[1] Ce dernier fut publié la première fois en 1899 à Bruxelles (Belgique) chez H. Lamertin, Éditeur, 20, rue du Marché-au-Bois.

[2] Aubin Dutheillet de Lamothe s’est éteint le 16 juin 1856, « à dix heures du soir, en son domicile Place Royale [Place des Vosges], n° 7, âgé de 64 ans ». Il a été inhumé au cimetière du Père-Lachaise. Le portrait figurant sur la couverture représente l’auteur en tenue de lieutenant-colonel au service de la Belgique en 1834.

Voici ses États de service, extraits de l’édition originale :

« Dutheillet de Lamothe, Aubin, fils de Léonard et de Françoise de Bigorie du Chambon, né à Saint-Yrieix, Haute-Vienne, le 6 octobre 1791, marié le 29 janvier 1834 avec demoiselle Maria Wilbraham.

Campagnes.

1811. Allemagne

1812. Russie.

1813. Saxe.

1814. Prisonnier de guerre à la capitulation de Dresde.

1815. En France

1831, 1832 et 1833. Armée d’observation belge.

 Blessures et décorations

28 juillet 1830. Un coup de feu à l’épaule gauche.

 Deux coups de feu à plomb dans les reins.

 Un coup de feu à plomb dans la cuisse gauche

Par mesure d’économie probablement, il ne lui fut tenu aucun compte des blessures reçues sous l’Empire, et on jugea à propos de lui enlever plusieurs des années de campagne portées sur ses États de service en Belgique !!! (Note de l’Éditeur, 1899).

Chevalier de la Légion d’honneur, le 17 septembre 1813.

Chevalier de Saint-Louis, le 29 octobre 1829.

Officier de la Légion d’honneur, le 3 novembre 1837.

Autorisé par ordonnance du Roi, du 9 novembre 1839, à porter la décoration de l’Ordre de Léopold, accordée par ordonnance du Roi des Belges, du 30 septembre 1839.

 

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( 19 décembre, 2019 )

Le ravitaillement à Moscou…

« Les approvisionnements des palais et des maisons particulières surpassaient toute attente. S’il y avait eu de l’ordre on aurait pu distribuer des vivres à toute l’armée pour trois mois ; mais déjà il n’y avait plus de discipline. Les employés des vivres ne pensaient qu’à eux. On a refusé à des généraux blessés du vin de bordeaux sous prétexte qu’il n’y en avait point, et lorsque, six semaines plus tard, le maréchal duc de Trévise [Mortier] fit sauter le Kremlin, il y fit casser deux mille bouteilles à long bouchon pour empêcher que les soldats dela Jeune Garde n’en bussent en trop grande quantité. Il fallait une permission de l’Intendant général (le général comte Mathieu Dumas) pour obtenir un sac d’avoine, et c’était chose difficile à obtenir ; et à notre dé part il en resta dans les magasins pour nourrir vingt mille chevaux pendant six mois. En quittant Moscou, j’ai vu un magasin dont les voûtes, d’une longueur immense, étaient remplies de sacs de belle fleur de farine : il fut livré au pillage ; cependant je n’avais obtenu qu’avec peine, huit jours auparavant, un sac de grosse farine. Avec plus d’activité et de zèle de la part des employés, surtout des subalternes, l’armée aurait pu être habillée et bien nourrie. Plus d’un tiers de la ville était resté intact et regorgeait de tout ce dont nous avions besoin. Il n’y avait que le foin et la paille qui manquaient. Le prince de Neufchâtel [maréchal Berthier] lui–même envoyait dans les villages pour s’en procurer. Souvent les Cosaques enlevaient chevaux, voitures et domestiques. Les habitants, fatigués des vexations de la valetaille, avaient fini par s’armer contre eux ; ils les tuaient, ou bien ils allaient chercher les Cosaques pendant que nos gens ribotaient  et chargeaient leurs voitures ou leurs chevaux. Je crois qu’avec plus de prudence on eût mieux réussi. J’ai été assez heureux de voir rentrer, tous les quatre ou cinq jours, mes fourrageurs, qui à l’ordinaire m’apportaient des œufs, des pommes de terre et quelquefois des volailles, grâce à l’ordre très sévère que j’avais donné de ne rien prendre que des fourrages, d’acheter tout le reste. Un sergent, homme de bien accompagnait mes laquais, avec quelques soldats armés. Il empêchait toute vexation, et cette méthode réussit à merveille. Un jour, plusieurs des habitants d’un village où ils avaient été souvent vinrent au-devant d’eux, leur apportant deux poules et des œufs, mais les engagèrent à ne pas s’approcher parce que les Cosaques étaient chez eux. Leur avis fut complètement avéré. »

(« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général baron de Dedem de Gelder (1774-1825) », Plon, 1900, pp.252-254).En 1812, cet officier commandait une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite, il se trouve à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

Le ravitaillement à Moscou... dans TEMOIGNAGES Sept1812-300x204

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