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( 31 janvier, 2020 )

Jomini…

Jomini... dans FIGURES D'EMPIRE cjs2

Le général Antoine de Jomini (1779-1869), d’origine suisse, nommé chef d’état-major de Ney après la paix de Tilsitt, il participe à la campagne d’Espagne. Il connaîtra sur place une grave mésentente avec l’entourage du maréchal. Offensé, Jomini demande son congé et quitte l’armée. Rentré en Suisse il démissionne et offre ses services à l’empereur de Russie. Rappelé par Napoléon, il est nommé général de brigade. Après avoir participé à la campagne de Russie, il est en Saxe. S’opposant à Berthier qui gèle tout avancement de Jomini, et raye son nom du tableau des avancements. C’en est trop ! Jomini traverse les lignes le 14 août 1813 et passe à l’ennemi. Sur ce personnage intéressant, excellent « prévisionniste » stratégique, lire l’étude de J.-F. Baqué (« L’homme qui devinait Napoléon. Jomini », Perrin, 1994).

La photographie ci-dessus le représente vers la fin de sa vie.

C.B.

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( 29 janvier, 2020 )

Exposé de la conduite du colonel Izoard [à Grenoble, en mars 1815].

RETOUR EMPEREUR

On sent dans le récit du colonel Izoard-qui commandait à Grenoble le 3ème régiment du génie- et d’un bout à l’autre, que l’auteur de cet « Exposé » est un homme de labeur et de conscience, uniquement préoccupé de son métier, et il retrace ce qu’il a fait et vu avec un minutieux et véridique détail. Mais que pouvait Izoard contre le peuple et les soldats qui, comme il dit, s’excitaient réciproquement ? Après que le 7ème régiment de Labédoyère, après que le bataillon du 5ème et la compagnie de mineurs s’étaient, ainsi que s’exprime encore Izoard, réunis à Bonaparte, comment les sapeurs n’auraient-ils pas criés, eux aussi : « Vive l’Empereur ! » ?

Arthur CHUQUET.

«Le commandement du 3ème  régiment de génie, en garnison à Grenoble, me fut confié au moment de son organisation, le 11 octobre 1814. Dès ce moment tout mon temps fut employé à l’administration, à la discipline et aux diverses branches d’instruction de ce corps, et j’ai été étranger à tout ce qui pouvait se passer hors du régiment.

Le 5 mars, M. le lieutenant-général comte Marchand convoqua chez lui les généraux, les colonels et majors des régiments, les chefs de corps et des administrations, et nous fit part de la nouvelle qu’il venait de recevoir du débarquement de Bonaparte, et de l’avis qu’on lui donnait qu’il se dirigeait sur Grenoble.

En sortant de chez lui, je pris toutes les mesures qui étaient en mon pouvoir pour prévenir tout désordre. Je fis prendre les armes dans la cour de la caserne. Je réunis les officiers devant le front du régiment, et après leur avoir fait part de cette nouvelle, je leur déclarai formellement que nous n’aurions jamais d’autre règle que notre devoir envers le souverain et une obéissance parfaite aux ordres de M. le lieutenant-général commandant la division. Je fis former le cercle dans chaque compagnie, et fis défendre, sous les peines les plus sévères, à tout sous-officier et soldat de se trouver dans aucun groupe, et de prendre part aux nouvelle qui pourraient circuler. Je consignai à la porte de la caserne toute personne étrangère au régiment, autre que les généraux et officiers de service. Mais, malheureusement, il y avait 4 compagnies logées dans la ville et les faubourgs. Pour m’assurer de l’exécution des ordres ci-dessus, et pour parer à l’inconvénient qu’il y avait d’avoir un tiers du régiment disséminé dans la ville, j’ordonnai des patrouilles fréquentes de jour et de nuit, composées d’officiers et de sous-officiers. J’augmentai le nombre des appels le jour et fis faire des contre-appels la nuit. En outre, je chargeai le chef de bataillon le capitaine, l’adjudant-major, les sous-officiers, l’adjudant et les sous-officiers de semaine de savoir ce qui se disait dans le régiment et de m’en rendre compte.

Le 6 mars, je reçus l’ordre à midi de faire partir une compagnie de mineurs qui fut mise à la disposition du chef de bataillon du génie, Tournadre, pour faire sauter le pont de La Mure. Cette compagnie se mit en marche sur le champ avec la poudre et les outils nécessaires pour cette opération ; elle avait l’ordre de l’état-major général de suivre le mouvement d’un bataillon du 5ème  régiment, qui devait protéger son travail et dont me chef commandait la colonne.

Pendant les journées des 6 et 7, et une partie de la nuit du 6 au 7, les autres compagnies, conduites par des officiers du régiment, ont été employées à refaire les banquettes, à construire et placer des barrières, à barricader les portes de la ville, etc., sous les ordres des officiers du génie de la place.

Tous les rapports des officiers et sous-officiers de service portaient que les mineurs te sapeurs n’étaient occupés que de leur travail, et  je m’assurai par moi-même qu’ils le faisaient avec zèle.

Le 7, à 6 heures du soir, je reçus l’ordre de faire quitter le travail, de faire prendre les armes, de placer le 1er bataillon dans la cour de la caserne, près du rempart, et le 2ème à la citadelle. Cet ordre fut exécuté sur le champ, et je fis distribuer des cartouches. M. le maréchal de camp, commandant le département, vint s’assurer par lui-même que l’ordre était exécuté.

Le départ du 7ème régiment qui avait forcé les portes à 3 heures après-midi, avait produit un effet très fâcheux sur l’esprit de toute la garnison. Le soir, les soldats apprirent encore que la bataillon du 5ème  régiment et la compagnie des mineurs s’étaient réunis à Bonaparte. Néanmoins, les sapeurs furent contenus dans l’ordre par les soins des officiers, lorsque déjà les troupes qui étaient sur les remparts, et tout le peuple, criaient : « Vive l’Empereur ! »

Ne recevant point d’ordres, j’allais moi-même chez M. le lieutenant-général Marchand lui en demander. Je le trouvai au moment où il partait. Il me prévint qu’on enfonçait les portes de la ville, et me dit de me retirer sur Barraux. Je revins sur le champ, et allai successivement aux deux bataillons ; mais pendant mon absence, les cris des troupes voisines avaient gagné le régiment, et il fut impossible de se faire entendre aux soldats.

Je pris alors le parti d’abandonner le régiment, et dis à M. le major d’aller à Barraux. Je passai chez moi pour ployer le drapeau et l’emporter (J’ai laissé ce drapeau aux archives du corps, où il a été conservé par le major. Note d’Izoard-). Pendant l’intervalle, des soldats de la garde, conduits par le colonel du 7ème  régiment, s’étaient emparés des portes, et au moment où je montai à cheval pour partir, le chef de bataillon, commandant de l’école, qui se retirait également à Barraux, et qui en avait été empêché, vint me prévenir que je ne pouvais plus sortir. J’avais renvoyé mon factionnaire et les ordonnances, et dans le régiment on me croyait parti. Si je n’avais pas eu l’intention d’exécuter les ordres de M. le lieutenant-général commandant la division, je n’aurais pas été moi-même en demander. Mais, malheureusement, je les reçus trop tard, et me trouvai dans le même cas que tous les autres chefs de corps qu’on envoya chercher le 8 au matin. Le général Bertrand me mena à Bonaparte qui m’ordonna de lui conduire le régiment pour en passer la revue.

N’ayant pas pu sortir de la ville dont les portes étaient gardées, étant à la discrétion de Bonaparte, les scènes tumultueuses et les vociférations qui avaient eu lieu pendant la nuit du 7 et la matinée du 8 entre le peuple et les soldats qui s’excitaient réciproquement, faisant craindre qu’ils ne se portassent aux plus grands désordres, placé entre deux écueils, et le régiment étant, depuis son entrée la veille au soir, à la disposition de Bonaparte, sans que j’eusse pu l’empêcher, je me déterminai à exécuter son ordre, afin d’éviter le mal, si je le pouvais. Aucun autre motif n’est entré dans cette détermination.

Après la revue, le général Bertrand me donna l’ordre de faire une adresse. Je ne répondis rien. A 7 heures du soir, il m’envoya chercher, me dit que celles des autres corps étaient déjà imprimées, et me demanda celle du régiment. J’en minutai une qui ne lui convint pas, et me retirai. Après mon départ, il en fit une autre qu’il envoya à l’imprimerie. A une heure après minuit, il m’envoya encore chercher pour me demander le nom des officiers. J’envoyai une garde à l’imprimerie pour empêcher qu’elle ne fût remise. Tout ce que je pus obtenir, c’est qu’on ne la tirerait pas avant qu’elle eût été communiquée aux officiers et qu’on n’apporta une copie signée d’eux. Quoique cette copie n’ait jamais été remise à personne, et que je l’aie brûlée moi-même, on ne la rendit pas moins publique après notre départ.

A mon arrivée à paris, mon premier soin fut de demander à être remplacé au régiment, et d’être employé dans une direction.

Quant aux articles additionnels des prétendues constitutions de l’Empire, je ne les ai point signés, et n’ai prêté aucun serment à Bonaparte, ni de vive voix, ni par écrit. Me trouvant aux bureaux de la guerre peu de jours après que cette pièce eut paru, je déclarai positivement devant M. le maréchal de camp, chef de la 7ème division, que je ne les accepterais jamais.

Je n’avance rien qui ne soit conforme à la vérité. On peut consulter sur cela M. le lieutenant-général comte Marchand, commandant la 7ème division, et le lieutenant-général Maureillan, qui se trouvait à Grenoble le 5 et le 6 mars.

Je suis arrivé dans cette direction dans le mois de mai, et ne me suis mêlé que des fortifications. On peut prendre à cet égard des informations dans le département. Depuis le retour du Roi, soit comme directeur des fortifications, soit comme commandant le département dont j’ai été chargé par M. le lieutenant-général Marchand, j’ai donné tous mes soins à conserver à Sa Majesté les places de cette direction, et particulièrement Briançon et Mont-Dauphin. Je crois ne rien hasarder en assurant que j’y ai eu une très grande part. On peut prendre des informations à ce sujet auprès de MM. les généraux commandants et de MM. les préfets et sous-préfets.

Voilà l’exposé sincère de ma conduite. Je sers depuis vingt-deux ans dans un corps où j’ai souvent reçu des témoignages d’estime, et dans lequel j’ai joui jusqu’à présent de la bienveillance de mes chefs et de l’amitié de mes camarades. Dès mon enfance, j’ai été occupé des études nécessaires pour y être admis, et depuis cette époque tout mon temps a été employé aux différents services dont j’ai été chargé. Je suis étranger à toutes les révolutions ; le sort m’a conduit à différentes armées où j’ai fait douze campagnes et plusieurs sièges. J’y ai ruiné ma santé et dépensé une grande partie de ma modique fortune. Ce n’est point un motif d’intérêt qui me guide dans ce moment, et qui me fait solliciter un avais favorable à ma conduite ; c’est un sentiment plus impérieux, celui de l’honneur qui m’est plus cher que la vie. »

Le colonel du génie,

J. IZOARD.

Mont-Dauphin, le 4 novembre 1815

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première série [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion, éditeur, 1911, pp. 132-139).

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( 27 janvier, 2020 )

LA CAMPAGNE DE FRANCE VÉCUE PAR UN CHEF D’ESCADRON…(6 et fin)

Barrière Clichy

Le 31, sur les 4 heures, en route sur Essonne.

Le 1er avril, l’Empereur vint nous voir à Essonne. Après avoir parlé au maréchal Marmont, Sa Majesté dit :

« Mathieu, combien de bouches à feu ? –Vingt-quatre, Sire.-Des hommes, des chevaux et des munitions ?- Oui, Sire.- C’est bien, dans quelques jours, nous nous en servirions. »

Ce sont les dernières paroles que Sa Majesté m’a dites.

Le 2 avril 1814, on nous lu à l’ordre [du  jour], l’abdication de l’Empereur en faveur de son fils.

Le 4, une autre abdication où Sa Majesté l’Empereur renonçait pour lui et son fils au trône de France.

Sa Majesté était à Fontainebleau et nous à Essonne.

Le 4, à 7 heures du soir, je reçus l’ordre de me tenir prêt à marcher dans la nuit du 4 au 5.

Le 5, à 5 heures, nous sortons d’Essonne et nous comptions que nous allions nous mesurer ave l’ennemi. Tout en sortant d’Essonne, sur notre gauche, j’entends des fanfares de cavalerie. A peine s’il faisait jour.

« Que veut dire cela ? dis-je au bon colonel Girardot, du 3ème cuirassiers.- Je n’en sais rien, me dit-il ».

Je saute le fossé, je cours vers cette cavalerie et qu’est-ce que je vois ? De la cavalerie ennemie. Je m’approche tout près et on ne me dit tien. Je reviens, et je dis au colonel Girardot :

« Je crois, mon cher colonel, qu’on nous fait déserter les aigles du grand homme. Mon Dieu, si cela est, quel crime ! « 

Je vais trouver le colonel chef de l’état-major de l’artillerie du corps d’armée du maréchal Marmont, M. Marillac, auquel je dis : « 

Mais que veut dire tout ceci mon cher colonel ? Vous ne savez rien de ce qui se passe ? – Je vous jure, mon cher Mathieu, que je n’en sais pas plus que vous. »

Je cours alors au général Bordessoulle qui marchait en tête du corps d’armée avec le lieutenant-colonel Souham et je lui dis : « Mais, mon général, ayez donc la bonté de ma dire quel rôle est-ce qu’on nous fait jouer ici. Nous avons de la cavalerie ennemie sur nos derrières, en êtes-vous instruit ? Désertons-nous les aigles du grand homme, oui ou non ? Car on le dirait d’après ce qui se passe. – Oui, mon cher Mathieu, oui, nous quittons par un traité l’homme insatiable, l’homme qui ne nous aurait laissé que la guerre civile. Nous allons prendre des cantonnements et vous serez tranquille, heureux.[On voit que le général Bordessoulle n’avait pas été long à se rallier à la ragusade qu’il avait d’abord condamnée. Note de Camille Lévi, 1910]

-Comment, mon général, on nous fait commettre un crime heureusement inconnu jusqu’à ce jour parmi nous, et cela pour avoir du repos ! Il n’y a que quelques hommes qui pensent ainsi, je ne vous suis pas !

Je cours à mes hommes, je leur dis : « Mes enfants, on nous trahit, qui m’aime me suive ! »

Lorsque je voulus repasser par Essonne, la cavalerie ennemie était à cheval sur la route et ne voulut pas nous laisser passer. Je fus obligé de suivre le mouvement sur Versailles où nous arrivâmes après avoir traversé l’armée ennemie et escortés par une cavalerie ennemie bien nombreuse. Je ne fis que de pleurer.

Le 6, nous vînmes coucher à Saint-Germain-en-Laye et, le 17, nous arrivâmes à Rouen pour y cantonner tout le reste d’avril et le mois de mai.

Je partis dans les premiers jours de juin pour conduite mon matériel à Douai. C’est de là que je reçus ma demi-solde en date du 28 juin 1814

Je me mis en route avec ce qui appartenait au 1er régiment d’artillerie à cheval et j’arrivai au régiment de Besançon le 19 juillet 1814

Je rendis mes comptes au conseil d’administration et ensuite, après avoir dit adieu à mes braves camarades et à mes bons canonniers, fruit de mes 24 années de guerre et de mes 27 années de service accompagnées de sept blessures. Je revins rejoindre ma famille que j’avais quittée le 20 octobre 1811. J’étais tout nu, je n’avais pas le sou, à la bataille de Paris, le 30 mars 1814.

Je perdis par trois fois tout ce que je possédais dans mes dernières campagnes : la première fois, le 18 octobre 1812, à 15 lieues de Moscou ; la deuxième, le 19 octobre 1813, à Leipzig, et la troisième le 9 mars 1814, à cette dernière affaire, je ne possédais plus que mon corps et une bonne et grande envie de détruire les ennemis de mon bon pays de France.

 FIN.

(« Souvenirs militaires du chef d’escadron Mathieu, de 1787 à 1815. Publié par Camille Lévi », Henri Charles-Lavauzelle, Éditeur militaire, s.d. [1910], pp.33-45).

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( 25 janvier, 2020 )

Le départ de Napoléon pour l’armée en janvier 1814.

Le départ de Napoléon pour l’armée en janvier 1814. dans TEMOIGNAGES napoleon-et-det-son-etat-major.-par-dumoulin

Ce fut le 25 janvier 1814 [à 6 heures du matin] que Napoléon partit pour l’armée. Mais il avait, comme on le voit dans Mollien (« Mémoires »… », tome III, p.359) de tristes pressentiments, et ses adieux eurent, selon le mot du ministre [du Trésor public], une teinte lugubre. Le 23, au soir, lorsque l’Impératrice se fut retirée, il retint ses ministres pour leur communiquer ses dernières dispositions. Il rendit justice à leurs efforts, il leur recommanda la fermeté, il avoua qu’il ne disposait que de faibles moyens, et ses paroles avaient « la gravité de déclarations testamentaires. » Soudain, son regard tomba sur Talleyrand : « Je sais bien, s’écria-t-il, que je laisse à Paris d’autres ennemis que ceux que je vais combattre, et mon absence leur laissera le champ libre. » Personne ne pouvait se méprendre à cette allusion. Mais, avec son sang-froid coutumier, Talleyrand, comme s’il n’avait rien entendu, continua, dans un coin  du cabinet, la conversation qu’il avait entamée avec le roi Joseph. Le 24, Mollien revit Napoléon. L’Empereur n’avait pas fait de réponse à plusieurs notes du ministre. Le Trésor public perdait chaque jour quelques une de ses communications avec les caisses des départements ; que faire si les Cosaques finissaient par intercepter celles qui restaient encore ? Mollien proposait des mesures qui pourraient obvier à la pénurie complète des ressources. « Mon cher, répliqua, Napoléon, si l’ennemi arrive aux portes de Paris, il n’y a plus d’Empire. »

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, p.23).

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( 17 janvier, 2020 )

1815, réalité financière de la reconstruction de l’armée…

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Lorsque Napoléon quitte l’île d’Elbe pour revenir en France et reprendre le pouvoir, de nouveau, il doit faire face à l’Europe en armes. Louis XVIII n’ayant pas été en mesure de reconstituer l’armée, Napoléon doit s’attaquer à cette tâche. Il envisage donc de mobiliser tous les hommes valides. La conscription est de nouveau proclamée. Mais déjà, malgré l’enthousiasme général, Napoléon doit faire face à un problème de taille. L’argent manque pour payer les fournitures. Afin de faire face aux impératifs financiers que nécessite une telle mobilisation, il a prévu un budget de 400 millions de francs. Toutefois, le budget de l’État étant de 618 millions, il se doit d’envisager d’autres sources de financements. L’emprunt, bien qu’il répugne à employer ce genre d’expédient, est la seule solution pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixé. En ce sens, un règlement d’emprunt forcé de 150 millions est présenté aux Chambres. Tous les contribuables doivent y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Bien sûr, ce projet n’est pas très approprié pour faire augmenter la popularité du régime, mais comme par les années passées, Napoléon espère que la victoire atténuera ces aspects négatifs. En attendant, ayant été obligé d’émettre des reconnaissances de dettes et de payer les fournisseurs avec des bons du Trésor pour mobiliser 449 000 soldats, Napoléon fait passer la dette publique de la France de 123 millions à 639 millions de francs. Comme l’a si bien écrit Pierre Branda, ce sont les Cent-Jours les plus coûteux de l’histoire de la France.

Au moment où Napoléon s’apprête à quitter l’île d’Elbe pour revenir en France, il n’imagine pas que l’Europe va de nouveau se liguer contre lui. En fait, selon les Mémoires de Marchand et les écrits du Mémorial, il croyait que le congrès de Vienne serait dissous lors de son retour à Paris. Ainsi, afin de rééquilibrer les forces en Europe, il espérait reprendre l’alliance avec son beau-père, l’empereur d’Autriche : « Tout ce qui se disait devant moi me laissait croire qu’en quittant l’île d’Elbe, l’Empereur, le congrès dissous, avait la presque certitude de rallier l’empereur d’Autriche à lui. »  Malheureusement pour lui, les événements en décident autrement. Même si l’empereur d’Autriche se fait quelque peu prier pour reprendre la guerre, la coalition, victime d’une réaction presque épidermique, se ressoude à nouveau et repart en guerre contre Napoléon, le « perturbateur » et le « hors-la-loi » de l’Europe.

À nouveau, la France doit faire face. Plus de 800 000 soldats ennemis marchent vers ses frontières et bientôt 500 000 d’entre eux, de la Belgique au Piémont, se tiennent prêts à les franchir. Pour contrer cette menace, Napoléon doit faire accélérer la reconstruction de l’armée entreprise il y a quelques mois déjà par le gouvernement de Louis XVIII. Mais pour l’heure, il ne dispose que de 235 000 soldats dont la plupart sont répartis sur l’ensemble des frontières. L’effort sera gigantesque. D’après ses prévisions, il espère, pour le 1er octobre 1815, incorporer plus de 800 000 hommes, soit une force égale à celle des coalisés. Tous les hommes valides devront donc servir dans l’armée et de ce fait, les vétérans, les militaires à la retraite, les déserteurs et les demi-soldes seront rappelés sous les drapeaux. Dans ces ouvrages sur 1815, Henri Houssaye a écrit que Napoléon n’exagérait pas et que cet objectif aurait été atteint si les circonstances l’avaient permis. Dans ces conditions, à la lumière des estimations d’effectifs proposées par Napoléon, la question est de savoir si elles concordent avec la réalité budgétaire du pays ?

Or, avant d’en arriver à former cette nouvelle « Grande Armée », il doit d’abord se constituer une solide masse de manœuvre avec laquelle il compte prendre l’offensive en Belgique. Ce sera l’armée du Nord. C’est en forgeant cette arme de guerre réduite, mais toutefois redoutable, que Napoléon va prendre conscience des immenses difficultés qu’il devra surmonter pour arriver à son objectif initial. Élément vital pour entreprendre toute guerre, l’argent manque pour mobiliser les forces dont il a besoin. Lors des années passées, il pouvait compter sur le concours des financiers et des fournisseurs. Mais pour l’heure, ne croyant plus à la victoire et par conséquent, ne faisant plus crédit, ces derniers n’ont plus confiance. Louis XVIII ayant déjà annulé leurs créances suite à la Restauration, Napoléon doit maintenant payer comptant. Sans autre choix, il devra se tourner vers l’emprunt, ce qui aura comme conséquence de creuser dramatiquement la dette de l’État. Comme l’a écrit si justement Pierre Branda dans son ouvrage Napoléon et l’argent, ce seront les Cent-Jours les plus chers de France. Ainsi, dans l’ordre naturel des choses, le manque d’argent entrave la mobilisation, car s’il lui est relativement facile de mobiliser des hommes puisque les rappelés rejoignent les dépôts de l’armée dans l’enthousiasme, il n’est guère aisé de payer pour l’ensemble des équipements et des fournitures. Certes, Napoléon retarde la conscription pour des considérations de politique interne, mais il le fait essentiellement pour des raisons financières. La victoire, du moins l’espère-t-il, ramènera la confiance de tous et fera se délier les bourses.

De l’armée royale à l’armée impériale : le rappel des militaires en congé et des déserteurs…

Alors que le congrès de Vienne semble se diviser sur la question de la Pologne et du royaume de Saxe, Louis XVIII, sous les conseils de Talleyrand, entreprend la mobilisation de l’armée. À la veille d’une guerre qui menace d’embraser l’Europe à nouveau, la France n’est pas prête. Si les Russes, les Prussiens, les Anglais et les Autrichiens n’ont pas désarmé, l’armée française n’a que 200 000 hommes sous ses drapeaux. En fait, suite à la première abdication de Napoléon, plus de 180 000 soldats sont tout simplement rentrés chez eux. Lorsque le ministre de la Guerre présente au roi la situation de l’armée à la fin avril 1814, il ne reste que 90 000 hommes présents dans les rangs de l’armée française . Pour le baron Louis, c’est un moindre mal parce que la situation budgétaire ne lui permet pas de maintenir une armée sur pied : « Monsieur le maréchal, dit-il à Marmont, nous manquons d’argent pour payer les troupes; ainsi nous avons plus de soldats qu’il ne nous en faut. ». Mais, moins de 90 000 soldats, et cela en dépit des restrictions budgétaires, c’est trop peu pour assurer le rang de la France dans le concert des nations. Si les soldats présents sur le territoire national sont peu disposés à servir Louis XVIII, il n’en va pas de même pour ceux qui reviennent des pontons anglais et des places fortes d’Allemagne qui souhaitent en découdre. La plupart sont réintégrés dans l’armée.

Afin de maintenir une armée digne de ce nom, le roi rend une ordonnance qui définit les grandes orientations de sa réorganisation pour le pied de paix. L’infanterie est réduite de 206 à 107 régiments ; la cavalerie de 99 à 61 ; l’artillerie de 339 compagnies à 184 ; le train d’artillerie de 32 escadrons à 8 et le génie de 60 compagnies à 30. Ainsi, la classe de 1815 est entièrement licenciée, tandis qu’un grand nombre d’officiers et de sous-officiers sont mis en congé illimité. Ce sont eux qui seront définis sous l’appellation de « demi-soldes ». Quant aux déserteurs, ils sont désignés comme absents sans permission. Enfin, le gouvernement ne retient pas ceux qui expriment le souhait de rentrer chez eux. Au total, l’armée compte 201 140 hommes, soldats et officiers compris. Le ministre de la Guerre, le général Dupont, aurait souhaité réduire l’armée aux trois quarts de cet effectif, mais la situation de l’Europe dont les destinées se décident alors à Vienne ne le permet pas . D’ailleurs, au moment où les négociations commencent à s’envenimer, Louis XVIII, après avoir consulté son ministre des Finances, demande le rappel de 60 000 hommes. En février 1815, compte tenu de l’impopularité du régime, moins de 35 000 ont rejoint leurs régiments. À son retour, Davout annonce à Napoléon que la France n’a que 235 000 soldats sous les armes dont la plupart gardent les frontières. Face à 800 000 coalisés environ, dont 500 000 sur les frontières de l’Est, ses chances de l’emporter sont très minces .

Comme par les années passées, la conscription semble être une bonne façon de combler ce manque, mais en raison des implications politiques qu’une telle mesure pourrait entraîner, il préfère ne pas brusquer les événements. Avant d’en arriver là, il procède d’abord au rappel des militaires en congé de semestre et de ceux qui sont considérés comme déserteurs. Ainsi, la fragilité de la situation politique pousse Napoléon à retarder le recours à la conscription. Cependant, les raisons sont aussi d’ordre financier car, même s’il rappelait les classes antérieures et celles de 1815, il sait qu’il n’a pas l’argent pour appuyer cette mesure. C’est pourquoi il en repousse l’application jusqu’à la fin du mois de mai. Lorsqu’il repart en campagne le 15 juin de cette même année, il y a plus de 46 000 conscrits qui attendent dans les dépôts que la victoire vienne les pourvoir des fournitures nécessaires.

En attendant, afin de se constituer rapidement une masse de manœuvre, Napoléon prend les mesures appropriées. Initialement, il souhaite prendre connaissance des ressources disponibles. À l’intérieur du rapport préparé à cet effet, Davout mentionne que 180 000 soldats ont quitté l’armée en 1814. Il croit que 120 000 d’entre eux pourront théoriquement être récupérés. Mais, comme 35 000 soldats ont déjà rejoint leurs régiments, il ne reste que 85 000 hommes disponibles. De ce nombre, Davout soustrait encore les insoumis et ceux qui sont impropres au service militaire pour cause d’infirmités. En somme, il estime que le rappel des militaires en congé donnera à l’armée 59 000 hommes supplémentaires . Le décret de rappel est publié le 9 avril. Tous les militaires en congé devront avoir rejoint leurs régiments . En raison du temps nécessaire pour effectuer la transmission des ordres et surmonter les délais légaux pour afficher les ordonnances, les revues d’appel ne commencent que le 25 avril . Néanmoins, la levée dépasse les premières prévisions. Elle donne 16 894 hommes de plus que Davout ne l’a espéré. Aux premiers jours de juin, 52 446 hommes ont déjà été incorporés dans l’armée alors que 23 448 autres sont en route pour rejoindre les dépôts. Le rapport présenté par Davout ne rapporte que 6 626 déserteurs . En outre, on compte sur les engagements volontaires. Au cours des Cent-Jours, plus de 15 000 hommes se sont enrôlés. Afin de stimuler l’enrôlement, une prime de 50 francs avait été octroyée par l’ancien gouvernement royal. Par souci d’économie et surtout, par répugnance pour ce genre de procédé, Napoléon met fin à cette politique .

Tous les hommes valides doivent servir…

À l’évidence, toutes ces mesures d’incorporation ne sont pas suffisantes pour contrebalancer les forces coalisées. Certes, Napoléon a besoin d’une armée opérationnelle pour entrer en campagne, mais il a aussi besoin d’hommes pour assurer la défense des 90 places fortes qu’il fait ériger sur les frontières et à l’intérieur des terres. Contrairement aux années passées, il se voit dans l’obligation de procéder à une levée massive de la garde nationale. Pour ce faire, il remet en vigueur le décret du 11 juillet 1792 promulgué par la Législative . Cela se traduit par la levée de 326 bataillons, dont chacun comprendra 720 hommes. En conséquence, 234 720 hommes devront être dirigés vers les places fortes et les camps retranchés . Pour les encadrer, Napoléon avait pour habitude de faire appel à des officiers et des sous-officiers de la ligne. Mais cette fois, ayant besoin de tous les hommes disponibles pour sa campagne, il demande le rappel de tous les militaires en retraite, ce qui se traduira par la levée de 55 bataillons.

Disposant chacun de 500 hommes, les effectifs de ces bataillons devraient atteindre plus de 27 500 . Mais, sur le papier, les choses sont souvent très différentes de la réalité car, dans plusieurs départements, la contestation est à son comble. Dans l’Ouest, en raison de l’insurrection qui couve, l’accomplissement de cette ordonnance devient très difficile à faire appliquer. En conséquence, on renonce à appeler la garde nationale en Bretagne et en Vendée. Dans les départements du Nord, la contestation, due en partie à l’arrêt des échanges commerciaux avec l’Angleterre, empêche la mobilisation. Par exemple, l’Orne fourni 107 gardes sur les 2 160 demandés et le Pas-de-Calais 437 sur 7 440. Dans le Midi, surtout à Marseille, l’esprit public est au dernier degré d’exaltation en faveur du roi et, dans la Haute-Vienne, on constate que l’opinion se détériore depuis la publication de l’ordonnance de rappel. Malgré tout, le 15 juin 1815, il y a 132 815 gardes dans les places fortes ou en route pour les rejoindre . Napoléon a atteint 57 % de son objectif. Quant aux 43 % manquants, on l’attribue généralement à l’opposition à la guerre et, aussi, à sa personne.

Cependant, des facteurs plus pratiques ont aussi un impact significatif sur la situation. D’une part, même si Napoléon promet que les gardes nationaux ne serviront que dans les places fortes, une large majorité des mobilisés ne lui font pas confiance . D’autre part, il ne faut pas perdre de vue qu’ils doivent s’armer à leurs frais et à ceux du département d’origine. Cette obligation fait reculer un certain nombre de volontaires et décourage les préfets dont les départements sont sans ressources. En fait, la majorité d’entre eux poussent au maximum la mobilisation des gardes nationaux tandis que d’autres, sans argent ni ressources, ne montrent pas autant de zèle. Dans l’Eure, par exemple, à la date du 31 mai, personne n’a été mobilisé car les autorités n’ont pas fait afficher les avis de mobilisation . Cependant le dénuement n’empêche pas la majorité des appelés à rejoindre les dépôts, ce qui cause des soucis au gouvernement. Comme de nombreux gardes n’ont pas d’uniforme, Carnot estime à 44 millions les dépenses liées à cet effet. De son côté, Mollien conclut que de nombreux départements ont déjà fourni plus que leur capacité tandis que d’autres n’ont rien donné. De toute façon, le gouvernement n’a pas d’argent et, pour le moment, il n’est pas en mesure d’en emprunter. Concernant le rappel des anciens militaires, les résultats sont au-delà de toute espérance puisque 74 136 d’entre eux, sur les 27 500 que Napoléon avait envisagés, sont partis des départements pour rejoindre leur poste . Il semble que la vénération qu’ils portent à leur chef explique en partie cet engouement spontané. Comme le disait Victor Hugo, c’est la chair à canon amoureuse du canonnier. Dans les faits, il y a beaucoup d’anciens militaires qui n’arrivent tout simplement pas à subvenir à leurs besoins. « Je sais que plusieurs de ces officiers n’ayant obtenu qu’une faible pension, et d’ailleurs sans fortune, ont dû se livrer à des travaux pénibles, ou reprendre leur ancienne profession pour améliorer leur existence. Il en est même qui, depuis le retour de Votre Majesté, ont demandé à être remis en activité, et qui n’ont pu l’obtenir, le nombre des officiers disponibles étant pour le moment au-dessus du besoin. » 

Dans beaucoup de cas, surtout après avoir passé de nombreuses années dans l’armée, les vétérans éprouvent de la difficulté à se réinsérer dans la vie civile. Ils ne comprennent pas qu’après avoir sacrifié leur vie sur les champs de bataille, la société dans laquelle ils vivent n’ait pas davantage de reconnaissance à leur endroit. Ayant été des officiers et des sous-officiers, ils n’ont plus le pouvoir ni le prestige qui étaient les leurs dans l’armée. Dans le cas qui nous occupe, la frustration est d’autant plus grande qu’ils sont obligés de se réunir en secret pour parler de leurs exploits. Le gouvernement de Louis XVIII, sans dire ouvertement qu’ils sont des criminels pour avoir servi l’usurpateur, le pense très certainement. Retourner dans l’armée, surtout pour les officiers, c’est retrouver un univers où ils seront appréciés et respectés. Mais beaucoup d’entre eux devront se résigner à l’attente car les budgets militaires, comme nous le verrons plus loin, sont très limités. L’armée française n’est plus celle de 1805 ni celle de 1812. D’ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles Napoléon retarde la conscription.

On sait également que la situation politique ne le permet pas. De fait, en accord avec Davout, il cherche des moyens pour ne pas prononcer le mot de conscription dans les documents officiels. Cela est d’autant plus problématique que Louis XVIII l’a abolie par l’article XII de la Charte royale. Dans son rapport présenté le 5 mai 1815, Davout estime que la classe 1815 représente un potentiel de 280 000 hommes. Mais en soustrayant les gens mariés, les réformés et ceux dont la taille n’est pas réglementaire, on arrive à un nombre de 140 000 hommes mobilisables . Or, comment équiper ces hommes alors qu’on n’arrive pas à faire le nécessaire pour tous ceux qui sont déjà incorporés ? De toute façon, Napoléon sait qu’ils ne seront pas utilisés pour la campagne qu’il prépare en Belgique. Lorsqu’il reviendra, victorieux bien entendu, il aura de facto les ressources nécessaires pour les incorporer. Mais en attendant, la pilule doit passer. Là-dessus, Davout a son idée : « Il n’y aurait qu’à changer la chose de nom et à déclarer que tous les jeunes gens, entrés dans leur vingtième année depuis le 1er janvier dernier, feront partie de la garde nationale et seront dirigés sur les dépôts de l’armée, avec promesse d’être libérés, la guerre finie. » 

Le 23 mai 1815, le projet est présenté en séance du Conseil d’État dont les membres rétorquent d’emblée que la levée d’hommes est une compétence du pouvoir législatif . Cependant Napoléon ne peut attendre la réunion des Chambres, car en plus de grossir les rangs de l’armée, il faut prévoir le remplacement des pertes que causera la prochaine campagne. Afin d’emporter la décision, il propose que les conscrits soient assimilés aux militaires en congé. Dans ces conditions, nul besoin d’un décret pour procéder au rappel. Une mesure administrative suffira . Son idée est adoptée. Le 3 juin, Davout envoie les ordres à cet effet. La conscription de 1815 est en marche . Une semaine plus tard, il rapporte que 46 419 soldats sont rassemblés dans les chefs-lieux des différents départements et prêts à partir pour les dépôts . Avec la correspondance de quelques préfets à l’appui, Henri Houssaye signale avec enthousiasme « l’engouement » des conscrits pour servir la cause. C’est peut-être vrai. Mais il oublie de signaler que les normes d’enrôlement ont été considérablement abaissées. À la veille de présenter son projet de conscription à l’Empereur, soit le 21 mai 1815, Davout lui demande de fixer la taille pour les hommes de toutes les armes . La réponse est alors : « qu’il peut prendre les hommes de toutes les tailles, pourvu qu’ils soient bien conformés. Ces limitations sont bonnes pour les temps ordinaires et ne conviennent pas dans les circonstances actuelles » . Lorsqu’il exclut dans son premier rapport 80 460 hommes pour défaut de taille, il sait qu’ils font déjà partie du bassin mobilisable. En conséquence, contrairement à ce qu’il écrit en marge de ce même rapport, la conscription touche 220 000 hommes et non 140 000. Mais pour parvenir à mobiliser une telle masse, il faut trouver de l’argent.

La réalité budgétaire pousse Napoléon à l’emprunt…

La situation financière que trouve Napoléon à son retour au pouvoir n’est guère encourageante. Il n’a plus les ressources des années précédentes et, de fait, le ministre des Finances, Gaudin, constate que les recettes de l’État ne sont que de 618 millions de francs . Sur cette somme, 200 millions sont assignés aux dépenses militaires, ce qui est loin d’être suffisant pour faire face à la menace extérieure . Dans un rapport qu’il remet à Napoléon, Davout estime les besoins financiers à 298 millions. Pour le moment, la caisse est vide. Avec la dissolution de la Maison militaire du roi, qui devrait rapporter environ 20 millions de francs, Davout pourra payer une partie de la solde due aux troupes. Avec cette première tranche, il gagne environ deux mois car, pour l’année en cours, les nécessités à cet effet s’élèvent à 133 886 405 de francs, ce qui donne 11 157 200 francs par mois . Même si les revenus doivent entrer graduellement dans les coffres de l’État, pour le moment, il manque 198 millions afin de pourvoir aux dépenses de l’armée. En plus des 98 millions supplémentaires proposés par Davout, Napoléon annonce à Gaudin, le ministre des Finances, qu’il faudra 100 millions de plus. Le budget de la guerre passe donc de 200 millions à 400 millions de francs. Afin de trouver l’argent manquant, Napoléon envisage d’abord de couper dans les autres ministères : « Vous ne devez pas vous dissimuler que, dans la circonstance actuelle, l’accroissement que je suis obligé de donner à l’armée exigera un supplément de 100 millions. Calculez donc notre budget pour la guerre sur le pied de 400 millions. Je pense que tous les autres budgets pourront être diminués, vu que les ministres se sont fait accorder beaucoup plus qu’ils n’auraient réellement besoin. » 

Cette mesure ne donnera pas les résultats escomptés. En fait, c’est grâce à l’augmentation des ventes de bois, des droits de douanes et des contributions indirectes sur les produits de luxe, que Napoléon parvient à obtenir 38 262 000 francs de plus. À l’échelon des recettes fiscales, ce sont là les seuls revenus supplémentaires dont il peut disposer . Dans l’état actuel des choses, et cela d’autant plus que la perception est rendue difficile en raison des troubles qui animent les départements de l’Ouest, la fiscalité du pays ne peut pas supporter le poids des dépenses militaires. En conséquence, si Napoléon ne trouve pas de nouvelle source de financement, le réarmement risque de provoquer un déficit de 300 millions de francs . Pendant quelque temps, il analyse la possibilité d’augmenter les impôts et les taxes. Mais, par crainte de s’aliéner le peuple, il renonce rapidement à cette idée. D’ailleurs, afin d’augmenter son niveau de popularité, il supprime le droit de circulation sur les boissons, l’exercice à domicile et les droits d’entrée sur les liquides dans les communes de moins de 4 000 habitants . Pour compenser l’annulation de ces revenus, il compte se tourner vers les entrepreneurs qui exploitent les forêts, dont certains n’ont pas encore payé ce qu’ils doivent à l’État. En outre, comme il le recommande à Gaudin, il souhaite faire augmenter les ventes de bois. De cette opération, Napoléon compte tirer pas moins de 300 millions de francs. Bien sûr, ce sont là des estimations qui s’établissent sur le long terme et, par conséquent, la majorité des sommes envisagées doit lui parvenir après la campagne de Belgique.

En attendant que tous ces projets se concrétisent, la chance lui sourit de nouveau. Après son entrée aux Tuileries, il découvre une encaisse de 40 millions en bons et 30 millions en numéraire que le baron Louis, le ministre des Finances de Louis XVIII, a omis d’emporter avec lui lors de sa fuite. Même si elles arrivent à point nommé, puisque Davout a déjà passé des contrats avec les munitionnaires et les fournisseurs dans les départements, ces sommes s’avèrent insuffisantes pour faire face à l’ensemble des dépenses militaires. En désespoir de cause, Napoléon permet à Gaudin de négocier 3 600 000 francs de rente de la Caisse d’amortissement à l’étranger. Avec le concours du financier Ouvrard, cette opération rapporte 40 millions de francs nets de tout escompte . Les dépenses allant de façon croissante, Napoléon envisage, malgré son aversion manifeste pour cette solution, de recourir à un emprunt de 200 millions de francs . Là aussi, les résultats s’avèrent décevants. Le gouvernement a d’abord pensé emprunter une première tranche de 100 millions dans des banques privées dont les sièges sociaux sont situés en Angleterre. Cependant en raison des coûts financiers et politiques que pourrait entraîner cette affaire, la décision est prise de regarder vers d’autres sources. L’autre tranche serait faite auprès des propriétaires . La chose est cependant risquée, car elle rappelle les politiques économiques du Directoire. Mais même si c’est notamment ce genre de procédé qui a provoqué la chute de ce dernier gouvernement, Napoléon ne rejette pas cette idée pour autant. Dans son esprit, il suffit de la présenter au bon moment et, à cet égard, la date du 19 juin lui semble propice. À ce moment, la campagne contre les Prussiens et les Anglais aura commencé depuis quatre jours et, si tout se passe comme prévu, l’armée française séchera ses bottes dans Bruxelles. Comme après toutes ses victoires, l’émotion fera le reste. Son calcul n’est pas erroné, car le président de la Chambre des députés, Lanjuinais, adversaire déclaré de Napoléon, écrit à Joseph après avoir appris la victoire de Ligny pour lui assurer que, « dans le corps législatif, l’Empereur n’a que des admirateurs et des amis intrépides dont même les plus grands revers n’ébranleront pas le dévouement » . D’ailleurs, le lendemain de la bataille de Waterloo, alors que tout le monde demeure sur l’impression de la victoire de Ligny, le budget présenté aux Chambres comprend un projet d’emprunt forcé de 150 millions. Tous les contribuables devront y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Même si cette mesure risque de provoquer la révolte des libéraux et cela, malgré la victoire acquise récemment sur les Prussiens, Napoléon n’a guère les moyens de procéder autrement. Pour le seul mois de juillet, Davout estime les dépenses à 72 millions de francs, alors qu’en 1805, pour des effectifs de beaucoup supérieurs, la Grande Armée coûtait 21 millions par mois. Cependant le risque est calculé, car ces mêmes libéraux n’oseront pas s’opposer à cette mesure si l’armée et son chef remportent des victoires. Ils pourraient perdre toutes les concessions constitutionnelles qu’ils lui ont arrachées, ce qui lui permettrait de se tourner vers la dictature. Somme toute, cette démarche d’emprunt vient tout simplement confirmer la thèse que la campagne en Belgique fut, dans son essence, engagée pour des motifs politiques et économiques, ce qui donne raison à Madame de Staël lorsqu’elle écrivait : « Si l’Empereur a une première victoire, l’orgueil national fournira à son vengeur toutes les ressources d’hommes et d’argent qui lui seront

Comme par les années passées, la gloire reste le meilleur soutien de Napoléon. Mais, en attendant de faire tonner le canon et de remporter une première victoire, il a recours à la vente de bons du trésor, aux réquisitions contre reconnaissance de dette, à la vente de biens des communes, à la vente des bois de l’État, à la Banque de France ainsi qu’à la Caisse d’amortissement. Par ailleurs, il maintient les centimes de guerre qui doivent rapporter dans les coffres de l’État une somme de 60 millions de francs . Bien qu’ils lui permettent de procéder à la reconstitution de l’armée sans véritablement recourir au déficit, ces moyens ont des effets pervers . En moins de trois mois, la France voit sa dette publique passer de 123 millions à 639 millions de francs, ce qui équivaut à la dette que Napoléon a laissée à la France lors de sa première abdication. Son intérêt à remporter la victoire est donc grand.

Bilan des efforts de Napoléon et de Davout.

Dans ses Mémoires, Napoléon prétend avoir voulu augmenter les effectifs de l’armée à plus de 800 000 hommes et, cela, dès le 1er octobre 1815 . Pour sa part, Henry Houssaye écrit que la chose n’était pas impossible : « Quand Napoléon disait que le 1er octobre l’armée se serait élevée à 800 000 hommes, il ne se faisait pas tant d’illusion. »  Or, cela est conditionnel à la victoire que Napoléon pense être en mesure de remporter en Belgique car, dans les faits, on le sait, la réalité budgétaire de 1815 ne suit pas ce genre d’estimations. En fait, il faut savoir qu’un soldat coûte annuellement 700 francs à l’État. Si on fait le calcul, l’entretien pour une telle armée lui coûtera environ 520 millions de francs et cela uniquement pour l’année 1815. On comprendra que ce chiffre ne tient pas compte des coûts liés au remplacement du matériel ni à son acquisition.

Au début de juin 1815, Napoléon a sous la main 491 425 hommes, dont 268 801 pour la régulière et 222 624 pour les auxiliaires, ce qui comprend la garde nationale, les gardes-côtes, les gendarmes, les fusiliers marins, les fusiliers vétérans, les douaniers, les militaires retraités, les canonniers de la marine, les canonniers vétérans, les canonniers sédentaires et les partisans des corps francs . Sauf pour les corps francs, qui doivent se servir sur l’ennemi, il est impératif d’équiper tous ces hommes. En 1805, afin d’assurer les coûts logistiques d’une armée de 449 000 soldats, Napoléon lui avait réservé la somme de 272 142 200 de francs. À cette époque, la France disposait de la rive gauche du Rhin, de la Belgique et du Nord de l’Italie. Pour l’année 1815, à peu de chose près, géographiquement limité à l’hexagone d’aujourd’hui, l’Empire n’a plus les ressources fiscales et financières pour payer l’ensemble des équipements qu’il faudrait à une armée de 800 000 soldats. À l’inverse des autres corps qui gardent les frontières, seule l’armée du Nord, alors composée de 124 000 soldats, possède la presque totalité de ses équipements. Dans ces conditions, la situation logistique de l’ensemble de l’armée impériale est d’autant plus préoccupante que les fournisseurs, toujours sous le choc de la mesure prise par Louis XVIII d’effacer les dettes contractées par l’Empire suite à la première Restauration, ne font plus crédit. Pour Napoléon, la victoire est nécessaire afin de ramener la confiance et c’est pourquoi, encore une fois, il doit périr ou  gagner par la fortune des armes. L’offensive est pour lui la seule issue. C’est la campagne de Belgique et le désastre de Waterloo.

Pascal CYR.

Source : Pascal Cyr, « 1815 : réalité financière de la reconstruction de l’armée », Revue historique des armées, 260/2010. http://rha.revues.org/index7057.html

 

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( 15 janvier, 2020 )

Grouchy…

Grouchy.

Un nom indéniablement lié à la défaite de Waterloo !  Avant la journée historique du 18 juin 1815, Emmanuel marquis de Grouchy, né en 1766,  a eu une longue carrière militaire au plus haut niveau. Entré au service en 1780, comme élève à l’École d’artillerie de Strasbourg, il est nommé six ans plus tard sous-lieutenant dans la Compagnie écossaise des gardes du corps, ce qui lui donne rang de lieutenant-colonel de cavalerie. Réformé en 1787, il reprend du service en 1791. En 1792, Grouchy est colonel du 6ème régiment de hussards. Maréchal de camp, il commande la cavalerie de l’armée des Alpes et participe à la répression de l’insurrection vendéenne. Devenu général de division et chef d’état-major de Hoche il refuse une affectation à l’armée d’Italie en 1796. Commandant le corps de l’armée dirigée par Hoche et  engagé lors de l’expédition en Irlande (afin de prêter main forte aux Irlandais face au Anglais), il fait preuve d’indécision, attendant l’arrivée de la seconde partie de la flotte qui avait séparée par une tempête. On le retrouve en Italie en 1798. Blessé très grièvement lors de la bataille de Novi, Grouchy est fait prisonnier puis libéré après un an de captivité. Il est affecté en 1800 à l’armée du Rhin, sous le général Moreau. Avec l’avènement de l’Empire, il est doté de grands commandements : 2ème division du corps de Marmont en 1805 ; 2ème division de dragons sous Murat en 1806. Présent à Eylau, où il charge de façon héroïque. Il combat  à Friedland.  Grouchy effectue un court séjour à l’armée d’Espagne en 1808, il déploie une grande énergie dans la répression de l’insurrection du 2 mai. En 1809, il est à la tête de la 1ère division de dragons de l’armée d’Italie. Présent à la bataille de La Piave, on le retrouve à Wagram .Durant la campagne de Russie, il dirige le 3ème corps de cavalerie et se bat à Borodino (La Moskowa), à Maloïaroslavets. Fin 1813, il écrit à Napoléon afin de reprendre du service, devant la France menacée d’invasion. L’Empereur le nomme commandant en chef de la cavalerie de la Grande armée. Grouchy se bat avec courage à Saint-Dizier, à Brienne, à La Rothière, à Troyes, à Vauchamps, enfin à Craonne, où grièvement blessé, il doit quitter l’armée. Rallié à Louis XVIII, il est nommé inspecteur général de cavalerie et décoré de la croix de l’ordre de Saint-Louis. Après le retour de Napoléon, il s’oppose dans le sud-est à l’armée du duc d’Angoulême (fils du comte d’Artois, futur Charles X) et accède à la dignité de maréchal. Il participe à la campagne de Belgique. Commandant l’aile droite de l’armée française, , Napoléon le charge, après la bataille de Ligny, de rejeter et de poursuivre avec 30 000 hommes, 100 000 Prussiens. Une mission quasi-impossible. Il ne réussit à retenir que les 25 000 hommes de Thielmann pendant que les autres divisions parviennent à déboucher sur le champ de bataille de Waterloo… Grouchy sauve néanmoins une partie de l’armée française en organisant son repli en bon ordre en direction de Namur et dans des conditions difficiles. Il parviendra à Reims sans avoir connu aucune perte. Après la chute de l’Empire, il doit quitter la France et s’embarque pour les États-Unis. Grouchy en retrouve son pays qu’en 1821. Il s’éteint en 1847.

Son attitude durant la journée du 18 juin 1815 a été longuement et vivement discutée. Refusant de marcher au canon comme le lui indiquait le général Gérard, Grouchy fit preuve d’une passivité incompréhensible, malgré l’envoi d’un message de Napoléon lui ordonnant de se rapprocher du dispositif français. Napoléon déclara à Sainte-Hélène : « … sur ma droite, les manœuvres inouïes de Grouchy, au lieu de me garantir une victoire certaine, ont consommé ma perte et précipité la France dans le gouffre ».

C.B.

 

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( 30 décembre, 2019 )

Mémoires de Charles SIMON, chef de bataillon (1813-1815)

L’auteur de ce témoignage, Charles-Luc-Louis-Marie Simon est né à Blois le 18 octobre 1785. Il devint maréchal de camp après la Révolution de Juillet. Décoré sur le champ de bataille à Talavera de la Reyna (Espagne) en 1810, de la croix de chevalier de la légion d’honneur, il était devenu commandeur dans cet ordre lorsqu’il mourut à Pau, le 23 mars 1866. Charles Simon avait 80 ans.

Nommé chef de bataillon par décret impérial le 14 juin 1813, je dus me rendre à Wesel pour y prendre le commandement du Premier  Bataillon du 37ème de ligne, en remplacement de Monsieur Dhar, passé major. Bien que je fusse parti de Paris le 16 du même mois et en poste, je trouvai ce bataillon parti pour rejoindre la division du général Rochambeau dans les environs de Leipzig. M. le général Merle, gouverneur de la place si importante de Weisel, dont j’avais l’honneur d’être particulièrMémoires de Charles SIMON, chef de bataillon (1813-1815) dans TEMOIGNAGES 06506310ement connu pour avoir servi sous ses ordres dans la campagne de 1806 et 1807 en Autriche, me fit part de l’erreur commise à mon égard par les Bureaux dela Guerre, puisque M. Beauregard avait reçu plus de quinze jours avant moi l’ordre de remplacer M. Dhar. Bien que je lui témoignasse toute la peine que je ressentais d’un pareil contretemps, il me dit que pour son compte, il en était enchanté puisque je me trouvais, en attendant de nouveaux ordres du Ministre, auquel il allait écrire, tout à fait à sa disposition et que je n’aurais pas lieu de m’en plaindre, qu’il avait des vues toutes particulières sur moi., Effectivement, il me fit appeler le lendemain matin chez lui, pour me dire que bien je fusse, et pour l’âge et pour le grade, le plus jeune des officiers supérieurs de la garnison, il ne m’en confiait pas moins l’organisation et le commandement d’un régiment provisoire, composé de tous les hommes isolés, mis jusqu’à ce jour en subsistance dans les différents corps d’infanterie de la place.  Ils étaient du nombre de deux mille environ et appartenant pour la plupart aux 11ème et 13ème corps d’armée. Cette marque de haute confiance excita mon émulation au dernier point. Je savais que le général y attachait un grand prix et qu’il destinait mon futur régiment à un service spécial de sorties fréquentes, afin d’observer les mouvements de l’ennemi.

Après huit jours d’un travail incessant, je pus présenter à l’inspection du général trois beaux bataillons commandés chacun par un capitaine expérimenté. C’est au moment où je croyais pouvoir recueillir le fruit de ce que j’avais fait, que le corps d’armée du maréchal Macdonald entra en Hollande et réclama du général Merle tous les hommes qui lui appartenaient. Il fallut bien obtempérer à cet ordre et je me trouvai de nouveau sans commandement. Le duc de Feltre [le général Clarke], ministre de la Guerre qui, depuis la mission importante qu’il m’avait confiée en février 1813 (et qui me valut en récompense le grade de chef de bataillon) semblait avoir une prédilection toute particulière en ma faveur, m’expédia l’ordre de la rejoindre immédiatement pour être à sa disposition. Ce que je ne pus exécuter toutefois que plus de trois mois après car j’étais tombé assez sérieusement malade par suite des fatigues de mon organisation régimentaire provisoire, comme aussi du chagrin de l’avoir vue échouer aussi promptement. Je ne pus me mettre en route qu’après avoir fait usage des bains d’Aix-la-Chapelle et j’arrivai encore très souffrant à Paris en décembre 1813. Pendant ce temps, ma mère, dans sa tendre sollicitude sur ma santé et sans m’en avoir parlé ou écrit, s’était entendue avec M. de Villemanzy notre parent, sénateur et ancien inspecteur en chef aux revues qui, lié, d’une étroite amitié avec le même duc de Feltre, s’était arrangé pour que je fusse nommé sous-inspecteur aux revues.  Le Ministre, qui  m’avait fait demander, crut me faire un bien grand plaisir en m’annonçant cette nouvelle qui eut lieu de me surprendre étrangement. Je le remerciai de sa sollicitude et priai de donner cet emploi si recherché à un autre, car je croyais que, dans l’état actuel des choses en France, au moment où la coalition européenne venait de franchir les frontière des Alpes suisses, l’Empereur aurait plus besoin de mon épée que de ma plume. […] Je reçus le 31 janvier 1814 et vers midi mes lettres de service du Ministère del a Guerre. Comme j’avais pu terminer toutes mes affaires à quatre heures de l’après-midi, je montai à cheval, après avoir embrassé  bien tendrement ma mère, et fus coucher à Charenton.  Le premier février, malgré ma mauvaise santé, mes douleurs de poitrine qui avaient nécessité l’établissement d’un deuxième cautère et le froid rigoureux qui régnait alors, je n’en arrivai pas moins à Nangis à la chute du jour. Le propriétaire du château où je logeai, ainsi que sa famille, me reçut avec une urbanité toute particulière et m’invita à dîner. A peine étais-je assis à sa table, soit effet de la fatigue ou la transition subite d’un air chaud concentré, je fus pris d’une sueur abondante qui me ruisselait sur la figure et sur toute l’habitude [sic] du corps. Je tombai à la renverse sur le parquet, et l’on fut obligé de me porter dans le lit qui m’était destiné. Après être revenu de cette syncope, j’ordonnai à mon domestique sans ne informer les maîtres de la maison, qui n’auraient pas manqué de s’y opposer dans crainte d’un plus grand mal, de me préparer une bouteille de vin chaud sucré, que j’avalai presque entièrement.  Ce remède à la hussarde me réussit à merveille et, lorsqu’au point du jour mon excellent hôte vint pour d’informer de ma santé et me proposer son cabriolet pour me ramener à Paris, je lui dis que j’espérai bien arriver le même jour à Troyes Malgré ses insistances et ses bonnes raisons pour m’en dissuader certain qu’il était, disait-il, que je ne pourrai jamais faire campagne, et je ne m’en acheminai pas moins vers le quartier-général impérial qui y était installé depuis l’affaire de Brienne. Je n’arrivai que fort à Troyes le deux février, mais le lendemain à la pointe du jour, après m’être fait indiquer la route de Saint-Parres-aux-Tertres, où le corps des réserves de Paris était placé, j’enfourchai ma monture, accompagné de mon domestique : à une demi-lieue de là, sur la droite de la route qui conduit à Vandeuvre, j’aperçus un parc d’artillerie et le général Armand de Digeon que je saluai. Une demi-heure après, je distinguai un groupe d’officiers supérieurs à cheval ; comme je le présumais que le général Gérard pouvait en faire partie et que je ne l’avais jamais vu, je demandai à mon domestique parisien qui le connaissait pour l’avoir conduit plusieurs fois de me l’indiquer. « Monsieur, dit-il, c’est celui qui a le carrick gris. » Une minute après. Je remettais ma lettre de service au général qui en prit connaissance. Sa première réception ne fut pas très flatteuse pour moi : « Je voudrais bien savoir pourquoi Monsieur le Ministre de la Guerre m’envoie des officier d’état-major que je n’ai pas demandé ? Il sait cependant les choix que j’ai faits.

- Mon Général, lui répondit-je aussitôt, il a fallu pour vaincre ma répugnance à renter dans l’État-major toute la célébrité que s’est acquise le comte Gérard dans nos dernières campagnes, et si je me suis rendu à l’insistance d’un de nos mais communs, M. Denniée, qui m’a vu servir en Espagne, c’est qu’il prétend que vous ne serez pas fâché de l’initiative qu’il a prise en m’envoyant servir sous vos ordres directs. Si je n’avais pas été aussi pressé de vous rejoindre pour venir prendre ma part de la nouvelle gloire qui vous attend, je vous eusse apporté une lettre explicative de sa part, mais vous la recevrez sans doute plus tard. »

Cette réponse plut sans doute au comte Gérard, qui, toujours à cheval ainsi que moi, se mit à me toiser et me dit d’un air tout à fait gracieux : « Monsieur Simon, vous avez dû voir un parc d’artillerie à une demi-lieue d’ici. » « Oui, mon Général. » « Eh bien, rendez-vous de suite auprès du général Digeon, dites-lui de mettre en mouvement une de ses batteries que vous  me conduirez vous-même sur la hauteur qui domine les ponts retranchés de La Guillotière que j’ai ordre de reprendre. Cela suffit. » Je tournai bride aussitôt et d’un temps de galop je fus auprès du général Digeon qui n’était pas fâché de me revoir. La batterie en route, comme mes deux lieues qui la séparaient des ponts retranchés de La Guillotière étaient directes, je pris de l’avance et rejoignis le comte Gérard pour lui rendre compte de l’exécution de ses ordres. Je le trouvai occupé à prendre ses dispositions pour l’attaque successive et simultanée des ponts retranchés qui existent de la chaussée, qui, de La Guillotière, conduit à Lusigny. A cet effet, un bataillon détaché de la brigade Jarry, protégé par la batterie d’artillerie que j’avais été chercher était tout disposé à agir. La compagnie de voltigeurs de ce bataillon réparti en tirailleurs sur les deux bermes de la longue chaussée devait, avec 40 hommes fusil en bandoulière, se porter au pas de course sur les abattis du premier point, et en rendre le passage praticable au reste du bataillon qui suivait. L’artillerie placée sur un plateau dominant, et par un feu nourri contre l’ennemi, devait seconder en tout point l’attaque ordonnée.

Monsieur le général Gérard, après m’avoir fait remarquer le terrain sur lequel nous devions agir et la position de l’ennemi, me dit de mettre pied à terre et de suivre le mouvement du bataillon, je me hâtai de prendre place en tête des voltigeurs et, le signal donnée, nous arrivâmes sur le premier retranchement d’abattis sur nous déblayâmes en un clin d’œil, secondés comme nous l’étions par le reste du bataillon dont un feu de deux rangs soutenu et les boulets de notre artillerie qui portaient en plein dans les masses de l’ennemi nous mit à même de nous rendre maîtres de tous les autres ponts retranchés et prendre position en moins d’une heure au village de Lusigny. Ce petit début de campagne, qui n’était pas sans importance et auquel je m’associai avec élan et bonheur, ma valut un compliment flatteur du général en chef. Les ordres donnés au général Jarry, pour ce qui lui restait à faire, nous revînmes au quartier-général du compte Gérard à Saint-Parres-aux-Tertres, chemin faisant je renouvelai une quasi-connaissance avec les colonels, ou adjudants-commandants Saint-Rémy et Dufay, le premier cousin germain du comte Gérard, remplissait près de lui les fonctions de chef d’état-major général, le second était chef d’état-major de la division Hamelinaye. J’avais eu l’occasion de voir ces deux officiers supérieurs à l’armée d’Espagne, dont nous parlâmes beaucoup. Arrivés à Saint-Parres-aux-Tertres et lorsque nous nous reposions tous sur la paille ainsi quel e général en chef, le colonel Dufay qui prétendait avoir été très content de moi à l’attaque des ponts de La Guillotière pria son collègue Saint-Rémy de m’envoyer à sa division en qualité d’adjoint.

Celui-ci, en plaisantant, lui répondit qu’il en était bien fâché, mais qu’il n’y consentait pas, que le comte Gérard lui avait bien parlé et avec le plus grand avantage de plusieurs officiers d’état-major qu’il avait demandés au Ministre de la Guerre avant de quitter Paris, que Son Excellence s’était empressée de le satisfaire sur ce point, qu’avis de l’expédition de leurs lettres de service était parvenu depuis quinze jours et même trois semaines, qu’aucun d’eux n’était encore arrivé à son poste, tandis que le camarade Simon, dont la commission « a été signée le 31 janvier, s’est déjà battu aux avant-postes le 4 février courant, d’où en ma qualité de chef d’état-major général et sans vouloir préjuger sur le mérite des officiers choisis par notre général en chef, je m’adjuge le commandant Simon. »

Le général en chef qui semblait prendre un certain intérêt au colloque établi entre Messieurs Saint-Rémy et Dufay, répondit qu’il allait les mettre complètement d’accord, qu’étant lui aussi fort content de moi, ce serait désormais de lui dont je ressortirais, que dès ce moment mes fonctions près de lui seraient celles d’aide-de-camp. Je me trouvai singulièrement flatté de cette distinction et j’en remerciai le compte Gérard, Monsieur de Rumigny, chef de bataillon, était breveté son premier aide-de-camp depuis la campagne de Russie. Il était en ce moment auprès du général et ne l’a pas quitté, non plus que  moi pendant toute la campagne de 1814. Ces détails préliminaires que j’aime tant à me rappeler, m’ont paru nécessaires pour faire connaître la manière dont j’ai fait connaissance avec le comte Gérard. Je puis dire, sans amour-propre, que jusqu’à l’abdication de l’Empereur à Fontainebleau le 11 avril 1814, j’ai su dans beaucoup de circonstance lui fournir la preuve que j’étais réellement digne de l’espèce de prédilection subite dont il m’avait honoré et du vif intérêt qu’il n’a cessé de me porter pendant vingt années.

Mais depuis la glorieuse Révolution de Juillet, j’ai pu me convaincre sans jamais en avoir pu connaître les motifs, qu’il n’avait conservé qu’un souvenir bien pâle de son ancien compagnon d’armes.

Qu’on me lise jusqu’au bout, qu’on lise également sa correspondance avec moi, à  l’occasion de sa polémique avec le maréchal Grouchy, sur les causes qui ont amené la perte de la bataille de Waterloo. Le rôle important de que le comte Gérard m’y fait jouer, en ma qualité de faisant fonction de chef de son état-major, puisque pour faire connaître la vérité, il ne s’appuie en grande partie sur les faits consignés dans mon rapport sur les opérations du quatrième corps d’armée qu’il commandait…

Charles SIMON-LORIERE.

Ce texte qui est un extrait du manuscrit original a été publié la première fois en 1989 dans « L’Émoi de l’Histoire » (n°3- 2ème trimestre), bulletin de l’Association des élèves du Lycée Henri IV (Paris). Ce numéro n’est plus disponible.

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( 22 décembre, 2019 )

Une lettre du colonel PARGUEZ, ancien aide-de-camp du général MORAND, à sa femme durant la campagne de 1812. (1ère partie).

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Son auteur est François Parguez (1773-1829). Il fut chef d’escadron et aide-de-camp du général Morand ; colonel le 22 septembre 1812, chef d’état-major de la 1ère division, 1er corps d’armée, le 1er novembre 1812. Il est nommé en 1813 adjudant commandant et baron.  Au moment de sa mort, Parguez était maréchal de cap honoraire. Il avait épousé en 1811 Jeanne Girault, fille d’un ancien avocat au Parlement et ancien secrétaire de la Chancellerie. 

Moscou, le 30 septembre 1812. 

Ma chère Julie, j’étais en route pour me rendre d’ici à Mojaïsk le 27 de ce mois, quand j’ai reçu par une ordonnance que nous envoyait Cubières [le fameux général de Cubières (1786-1853), alors capitaine aide de camp du général Morand. Il sera mêlé à un important scandale sous la Monarchie de Juillet] à une tes missives et celles de François.  A 13 lieues de Moscou, nous avons été attaqués par les Cosaques et nous avons été obligés de nous joindre à un grand convoi qui marchait à peu de distance et de nous mettre sous la protection de son escorte. Nous sommes restés plus longtemps en route que nous ne croyions de façon que la pétition pour Françoise a été retardée, mais elle est faite et sera présentée à S.M. par M. le Secrétaire d’Etat, le comte Daru, lorsqu l’Empereur s’occupera de çà ; il a d’autres affaires à penser.  J’y ai fait mettre un mot par le prince d’Eckmühl a promis  qu’il en parlerait à S.M. Si tout cela ne réussit pas, je ne saurais plus comment il faut s’y prendre pour faire donner à M. Fonfoix la première place de receveur des contributions vacante à Paris.

Dis-lui tout cela si ma lettre t’arrive, car les cosaques pourraient bien s’en torcher le… 

En écrivant ici, j’ai reçu ton poulet du 5. Tu crois donc que j’ai l’estafette à ma disposition et que je peux t’écrire tous les jours. Tu as annoncé 5 ou 6 billets de moi, ce mois-ci. Je ne les ai pas comptés ni numérotés. Tu en as eu après toutes les affaires et les batailles. Je t’ai dit tout ce qui m’était arrivé. Le général dans ses lettres donne de mes nouvelles.  Mme Morand a la complaisance de t’en faire part, et c’est, je crois, assez pour que la prise de Smolensk, la prise de Moscou et toutes les prises ne t’inquiètent pas plus que celles que je prendrais, si j’avais du tabac dans ma tabatière. C’est une bien vilaine chose qu’une grande ville brûlée. Figure-toi Paris brûlé, toutes les maisons sans toits, sans portes ni fenêtres, remplis de débris fumants, quelques maisons conservées et vous paraissant intactes, comme [l’île de] la Cité et l’île Saint-Louis ; tu verras Moscou en grand deuil ; au surplus ce qu’en dit un journal du mois d’août est assez exact. Je trouve seulement que les palais et l’architecture étaient mieux qu’il ne le dit, à en juger par ce qui reste. En général toutes ces grosses maisons étaient couvertes en fer et bâties ne briques et très bien construites.

Peu de maisons ont deux étages, c’est pourquoi la ville est si longue. 

A suivre… 

 

 

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( 18 décembre, 2019 )

Mouvements de troupes…

Nap et son état-major

Un nouvel ordre de Napoléon au duc de Feltre, le général Clarke, Ministre de la Guerre.

[Pièce n°6306]. Paris, 17 décembre 1813.

Les 123ème, 124ème  et 125ème régiments s’agitent et donnent des inquiétudes. Ces régiments sont composés de cadres, [pour] partie de Hollandais, Français et Allemands, et les soldats de conscrits hollandais et [pour] partie de conscrits réfractaires français.

Une place importante comme Wesel est mal entre les mains de ces gens-là. Je pense qu’il est indispensable que ces trois régiments n’aient pour colonels, majors et chefs de bataillon que les anciens Français ; que six heures après avoir renvoyé de la ville les colonels, majors et chefs de bataillon qui ne seraient pas français et leur avoir donné ordre de se rendre à Paris, ils soient remplacés par le duc de Tarente [maréchal Macdonald] qui prendra les officiers dont il aura besoin dans les dépôts voisins, que, cette opération faite, on complète les deux premiers bataillons de chacun de ces régiments avec des réfractaires français ; qu’on place tous les Hollandais dans le cadres des troisièmes bataillons et qu’on fasse sortir ce 3ème bataillon en le dirigeant sur Namur.

Par ce moyen, au lieu de 9 bataillons, je n’en aurai que 6 ; mais tous composés de Français, et les trois autres seront sur Namur. Comme la Garde Impériale se trouvera sans cette dernière ville, sin on n’avait pas lieu d’être satisfait de la conduite de ce bataillon, on le désarmerait. Vous laisserez même le duc de Tarente maître, après la formation des troisièmes bataillons comme il a été dit ci-dessus, de les désarmer et de les envoyer dans l’intérieur. Tout cela demande beaucoup de sagesse et de modération. Voyez si vous avez dans vos bureaux des détails sur le nombre d’officiers français et hollandais qui existent dans les corps et si vous avez les mêmes renseignements pour les soldats. La conduite à  tenir dépend de ces données. Mais il est important qu’il n’y ait aucun esclandre à Wesel et si ces bataillons doivent être désarmés, il faut que cela ait lieu sur la rive gauche. Aussitôt qu’ils auront passé le fort Napoléon, à la première étape, on ferait venir deux colonnes de cavalerie pour les envelopper.

En résumé, il faut qu’il ne reste à ces régiments ni officiers ni soldats hollandais. Faites connaître au duc de Tarente l’importance que nous mettons à avoir des fusils, combien il est nécessaire de prendre les fusils de tous ces gens-là.

Je crois avoir déjà donné des ordres pour le désarment des troupes du grand duché de Berg. Je crois vous en avoir donné également pour le désarmement des Croates et des troupes étrangères. Je ne sache pas que cela soit encore exécuté.

(Arthur CHUQUET, « Ordres et Apostilles de Napoléon (1799-1815). Tome quatrième », Librairie Ancienne Honoré Champion Editeur, 1912, pp.379-380).

 

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( 12 décembre, 2019 )

Lettre du capitaine Prax, adjudant-major au 3ème chasseurs de la Garde, à Monsieur le général Pelet, sur les journées des 16, 17 et 18 juin 1815.

 

Waterloo

Ce témoignage est extrait d’un article concernant l’infanterie de la Garde à Waterloo et paru dans le « Carnet de la Sabretache » en 1905. 

Cholet, le 23 avril 1835. 

Mon Général, 

En réponse à votre lettre du 21, j’ai l’honneur de vous donner les renseignements que ma mémoire peut me fournir après vingt ans. Je  ne les crois pas hasardés, je voudrais seulement qu’ils fussent d’une importance moins minime, plus dignes de vous et de la haute partie historique que vous traitez. La force des deux bataillons du 3ème régiment était de 1.040 hommes à notre départ de Paris. Nous n’avons laissé personne sur la route. Ce régiment n’a fait aucune perte le 16 juin, n’ayant pas été engagé. Les 3ème et 4ème grenadiers sous le commandement du général Poret ont seuls été envoyés sur Ligny et essuyés peu de perte, leur impétuosité ayant décidé promptement l’affaire. Le 3ème régiment de chasseurs n’était pas même alors avec le reste de la Garde : il en avait été détaché pour aller en observation sur l’extrême gauche de notre ligne, du côté où l’on disait que se présentait l’ennemi ; c’était le corps du général Drouet d’Erlon. Le 17 juin, nous partîmes tard de Fleurus, et vers dix heures du soir, nous établîmes nos bivouacs près d’une ferme occupée par l’Empereur, sur la droite de la chaussée de Charleroi à Bruxelles. Le temps était horrible, la pluie tombait par torrents. Le 18 juin, à sept heures du matin, nous prîmes les armes ; on fit dire que l’Empereur aurait besoin avec enthousiasme, avec reconnaissance, et les chasseurs de visiter leurs fusils, de les mettre en état de bien faire feu. Nous ne quittâmes nos bivouacs cependant que vers huit heures, et, après avoir traversé la grande route, et marché parallèlement à elle pendant une heure, nous fumes prendre position derrière une hauteur sur laquelle était l’Empereur et son quartier-général. Quelques boulets ennemis y furent dirigés ; mais, bientôt, l’armée achevant de se porter en ligne, nous fûmes établis sur le plateau de cette même hauteur qui dominait tout l’armée. L’Empereur mit pied à terre. Dans le courant de la journée, la Garde fut placée en masse derrière La Belle-Alliance et y resta jusqu’à cinq heures, que les 3ème  et 4ème  chasseurs, 3ème et 4ème grenadiers, moins un couple de bataillons, furent disposés en colonne déployés en masse par bataillon et dirigés par un à gauche sur La Haie-Sainte. La rampe qui conduisait à ce plateau n’était ni raide ni de difficile accès, nous y montâmes l’arme au bras. Quel fut notre étonnement en le voyant presque abandonné et couvert de morts ! Sur notre gauche était aussi une batterie nombreuse dételée et abandonnée de ses canonniers. Ceux-ci étaient peu éloignés, et on remarquait facilement leur hésitation pour retourner à leurs pièces. Nous n’avançâmes cependant pas longtemps sans percevoir une ligne formidable, et sans éprouver une résistance des plus vives. Toutes nos têtes de colonne en furent mises hors de combat. Il faut croire que si nous avions abordé l’ennemi en nous faisant couvrir par des tirailleurs qui auraient porté le désordre dans ses rangs, et que derrière eux nous eussions marché avec rapidité et la baïonnette en cavant, notre attaque aurait réussi. Nous fûmes donc repoussés, mais l’ennemi ne commit pas l’imprudence de nous poursuivre ; nous ne laissâmes donc entre lui et nous que l’extrême sommité du plateau. De cette position, nous contînmes les Anglais par des tirailleurs. Il était alors près de sept heures, et déjà le centre de l’armée paraissait être en déroute ; des officiers à cheval allaient au-devant des colonnes qui fuyaient, pour tâcher de les arrêter ; la confusion régnait déjà, leurs efforts furent inutiles. Nous nous trouvâmes donc bientôt enveloppés de toutes parts ; la nuit survint, nous suivîmes le torrent. Hélas ! Hélas ! 

Je vous prie d’agréer, avec l’hommage de mon profond respect, mon général, l’assurance de la reconnaissance que je vous ai vouée. 

Le colonel du 36èmeSigné : PRAX. 

 

 

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( 4 décembre, 2019 )

Une lettre d’un sergent du Premier Empire…

Ce dOmbre 2ocument fut publié la première fois dans le « Carnet de la Sabretache » en mars 1902. Nous l’avons rétabli dans une orthographe correcte pour une meilleure compréhension ; combien de ces « Braves » écrivirent à leurs proches en langage phonétique !Le sergent Humblot était né en 1780 à Savonnières-devant-Bar (Meuse). Il était caporal au 84ème de ligne lors du fameux combat de Saint-Léonard-sous-Groetz et s’y conduisit en héros.

Fait au camp de Groetz, le 16 août 1809.

Mon cher père et ma chère mère,

La présente pour m’informer de l’état de votre santé. La mienne est fort bonne, Dieu merci. Je souhaite de tout mon cœur que la présente vous trouve de même.Tendres père et mère, je vais vous donner un petit détail de l’entrée en campagne qui a eu lieu le 11 avril. Nous fûmes repoussés par le  nombre 70 lieues en arrière. Le 11 avril à Venzone, le 16 avril à Sacile, le 4 mai à La Piave, le 8 à Brenta, le 16 mai au fort de Prewald, le 22 à Laybach, le 1er juin à Groetz, le 6 juillet eut lieu une bataille à 1 contre 10 comme vous pouvez le lire sur les Bulletins. Tendre père, nous sommes arrivés le 1er juin à Groetz, le fort a été bloqué pendant 3- jours par les Français. Le bombardement a commencé le 6 juin et a duré jusqu’au 6 juillet nuit et jour. Le 6 juillet [le sergent Humblot fait une confusion de dates ; c’est le 25 juin 1809 au soir que se déroula l’héroïque combat de Groetz] 2 bataillons se sont battus depuis 10 heures du soir jusqu’au 7 juillet à 8 heures du soir. Les deux bataillons se montaient à 700 hommes et l’ennemi était de 1,000 hommes [Humblot donne aux 1er et 2ème bataillons un effectif un peu moindre qu’il ne l’était en réalité. Dans son appréciation de la force de l’ennemi il a vraisemblablement oublié un zéro] et nous leur avons fait 600 prisonniers et 2 drapeaux. Sa Majesté l’Empereur et Roi a ordonné à notre colonel de mettre  à nos drapeaux la phrase « Un contre dix ». Le 84ème régiment s’est couvert de gloire et de lauriers. Tendre père, j’ai été blessé au bras mais légèrement. Dans toutes mes campagnes j’ai été renversé 4 fois par le boulet. La 1ère fois à Sacile : le boulet m’a coupé mon shako sur ma tête. La 2ème  fois le boulet a tué 3 hommes. J’étais au serre-file : le boulet tue les deux premiers et au troisième lui coupe la tête. Le choc m’a couché et j’ai été éclaboussé de chair et de cervelle. Les deux autres fois on m’e croyait mort. Tendre père par ma vaillance, par mon courage que j’ai montré au champ d’honneur et par ma bonne conduite, j’ai été nommé par les vœux de l’empereur sergent et en même temps nommé membre de la Légion d’honneur. Ainsi, voyez tendres père et mère la manière dont je me suis conduit.  J’ai été obligé d’emprunter 130 francs à mon capitaine. J’espère que sitôt la présente reçue nous m’honorerez d’une lettre et que vous ferez votre possible afin de m’envoyer au moins 200 francs. Depuis le 11 avril nous n’avons couché dans aucun lit. Tous les jours au bivouac nous sommes mangés par la vermine.

Mon frère Dominique est venu me voir le jour de la fête à Vienne [jour de la bataille de Wagram, le 6 juillet 1809], aimable jour du champ d’honneur auquel on a eu 1000 hommes hors de combat tués et blessés. Je n’ai pas eu le plaisir de l’avoir vu. Mon capitaine et mon lieutenant, le sergent-major ont été tués. Je n’ai pas pu quitter la compagnie. Le fils Burtout a la cuisse coupée. Je finis ma lettre en vous embrasant de tout mon cœur et tout Savonnières, et je suis pour la vie,

Votre fils

HUMBLOT, sergent.

 

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( 28 novembre, 2019 )

Le général Bachelu

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Gilbert-Désiré-Joseph Bachelu est né le 9 février 1777 à Dôle (Franche-Comté).Reçu en l’an II à l’école du génie de Metz, en qualité d’élève sous-lieutenant.Nommé capitaine en l’an IV, il fait la campagne du Rhin puis la campagne d’Egypte où il est nommé chef de bataillon en l’an VIII. Après son rapatriement, il passe colonel du génie et embarque pour Saint-Domingue. De retour en France, il exerce les fonctions de chef d’état-major du génie au camp de Boulogne de l’an XI à l’an XIII, où il devient membre de la Légion d’honneur le 19 frimaire an XII et officier de l’Ordre le 25 prairial. Le 12 nivôse an XIII, il prend le commandement du 11ème de ligne ; à sa tête, il participe à la campagne d’Austerlitz puis à celle de Dalmatie. Il est nommé général de brigade le 5 juin 1809, se distingue à Wagram et au siège de Dantzig, ville dont il est nommé commandant en second en 1811. Il obtient le titre de baron de l’Empire le 29 août 1810. En 1812, il fait la campagne de Russie, puis revient à Dantzig dont il assure la défense jusqu’au 1er janvier 1814.

Il est nommé général de division le 26 juin 1813. Revenu en France, il reçoit la croix de Saint-Louis le 19 juillet 1814. Au retour de l’île d’Elbe, Napoléon lui confie le commandement de la 5èmedivision du 2ème corps (général Reille).Il se bat aux Quatre-bras et il est blessé à Mont-Saint-Jean. 

Après le licenciement de l’armée de la  Loire, il est arrêté et condamné à l’exil. Rappelé en 1817, il est replacé à l’état-major de l’armée. Il est finalement admis à la retraite en 1824. Bachelu s’éteint le 16 juin 1849 à Paris.

Son nom est inscrit sur l’Arc-de-Triomphe de l’Étoile, côté sud. 

Capitaine P. MATZYNSKI

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( 27 novembre, 2019 )

Le passage de la Bérézina ou un voyage dans l’enfer blanc…

 

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Du 26 au 29 novembre 1812, se déroula le dernier acte de la Campagne de Russie. Après avoir procédé à la réorganisation de ses troupes à Orcha, Napoléon apprend que les ponts de Borisov, enjambant la Bérézina sont aux mains des Russes. Il faut pourtant passer. L’Empereur ordonne alors un important mouvement de troupes au Maréchal Oudinot devant la petite ville de Borisov afin de tromper l’amiral russe Tchitchakov, puis charge le Général du génie Eblé de construire dans l’urgence deux ponts au gué de Studianka. Le passage des troupes s’effectue alors dans des conditions météréologiques extrêmes: si dans la journée le froid n’est pas excessif, la nuit la température oscille entre moins 20 degrés et moins 30 degrés…Trois batailles se déroulent autour des ponts. A Borisov, le Général Partouneaux et sa division se heurtent à Tchitchakov. Le Général Doumerc et sa cavalerie effectuent des charges héroïques sur la rive opposée de Studianka à Brill; enfin le dernier combat se situe aux abords même du gué de Studianka. Les 25 000 hommes qui constituaient le noyau dur de l’armée sont sauvés mais il fallut abandonner aux mains de l’ennemi autant de blessés et une très grande quantité de bagages. Le 26 novembre 1812, 9300 combattants passèrent sur l’autre rive; le 27 novembre, de nombreux corps d’armée passent devant l’Empereur en personne. Etonnamment, les Russes ne se sont pas encore montrés. La Division Partouneaux capitule le 28 novembre (à 7 heures du matin). 

Selon Alain PIGEARD, d’un point de vue stratégique, la Bérézina est une victoire française dans la mesure où l’armée russe avait pour objectif principal d’empêcher les français de passer cette rivière et qu’elle n’y réussit pas. 

Quelques chiffres:

Forces Françaises: environ 40 000 hommes.
Forces Russes: 84 000 hommes.

Pertes françaises: 2000 tués
7000 à 10 000 prisonniers plus la division Partouneaux,
soit 4000 tués, blessés et prisonniers.

Pertes Russes: Environ 10 000 tués et blessés et 3000 prisonniers faits sur la rive droite. 

Le capitaine Coignet témoigne…

Le 14 novembre, nous partîmes de Smolensk avec l’Empereur et la vieille Garde à huit heures du matin, pour Krasnoïe. Il arriva le 15 au soir, et attaqua Koutouzov le 17. Le même jour, il établit son Quartier général à Liadj, qu’il quitta dans la nuit avec son état-major. Il arriva avant le jour à Doubrowna et en partit pour Ortza le 19 novembre, au point du jour. Le 20 novembre au soir. il transporta son Quartier général à Baranui, sur la route de Borisov. Le 21, le mouvement général de retraite continua, et l’Empereur vint s’établir à Kokhanow. Les Russes nous serraient de près. Le 22, il apprit que les Russes venaient de s’emparer de la tête du pont et de la ville de Borisov. Il se vit forcé, par suite de cet événement d’exécuter le passage de la Bérézina, attendu qu’il était poursuit  par Koutouzov et Wittgenstein.  Le 24 novembre, l’Empereur vint fixer son Quartier général à Losnitza, et arriva le 26 à sept heures du matin à Studianka, village situé sur le penchant d’une colline qui borde la Bérézina et qui n’est éloigné de cette rivière que d’environ soixante toises. Pour arriver à cette belle position, il faut longer la Bérézina à droite et remonter trois lieues. Nous passâmes devant le grand pont que les Russes avaient brûlé; ce pont est sur pilotis, et ils n’en avaient brûlé que la moitié. Ils étaient de l’autre côté à nous attendre. Ils venaient, dit-on, de Turquie; ils avaient fait la paix avec le Grand Turc. Cette armée était de quatre-vingt mille hommes. Ils étaient dans des bois, en face de leur grand pont, à nous contempler. Mais ils étaient comme nous, dans la neige, sans échanger un seul coup de fusil. Nous étions déjà dans la misèr. À une heure de l’après-midi -26 novembre -le pont de droite fut achevé, et l’Empereur y fit immédiatement passer sous ses yeux le corps du duc de Reggio et le maréchal Ney avec ses beaux cuirassiers. Il nous avait rejoints au passage de la Bérézina. L’artillerie de la Garde passa avec ses deux corps et traversa un marais; heureusement, il était gelé et pouvait porter l’artillerie. Pour pouvoir gagner le village de Zaniwski, ils repoussèrent les Russes à gauche, dans des bois, et donnèrent le temps à l’armée de passer le 27 novembre.

La Bérézina. 

L’Empereur passa la Bérézina à une heure de l’après-midi, et alla établir son Quartier général dans le petit hameau de Zaniwski. Le passage de la rivière continua dans la nuit du 27 au 28. L’Empereur, avant de passer le pont de droite, fit appeler le maréchal Davout, et je fus chargé d’accompagner le maréchal pour garder la tête du pont et ne laisser passer que l’artillerie et les munitions; le maréchal à droite et moi à gauche.

Lorsque tout le matériel fut passé, le maréchal me dit :

« Allons, mon brave! tout est passé, allons rejoindre l’Empereur. » 

Nous traversâmes le pont et un marais profond. Heureusement qu’il était gelé et qu’il pouvait porter notre matériel, sans quoi tout était perdu. Durant notre pénible service, l’Empereur faisait de bonnes  affaires avec les Russes. Il les avait renversés à gauche, dans des bois, avec le corps du duc de Reggio, et le maréchal Ney avait taillé pièces les Russes qui remontaient pour nous couper la route.Nos troupes les avaient surpris en pleins bois, et cette bataille coûta cher aux Russes. Nos braves cuirassiers les ramenaient par mille, couverts de sang; c’était pitié à voir. Nous arrivions sur ce beau plateau, et l’Empereur passa les prisonniers en revue. La neige tombait si large que tout le monde était couvert. On ne se voyait pas ! Mais derrière nous il se passait une scène des plus effrayantes : à notre départ du pont, les Russes dirigèrent sur la foule qui entourait les ponts les feux de plusieurs batteries, qui firent sur ces masses effrayées un effroyable ravage. De notre position, on voyait la foudre tomber sur ces malheureux abandonnés, sans pouvoir leur porter secours. Ils se précipitaient vers les ponts, et les voitures se renversèrent. La confusion fut si grande que les hommes et les femmes se précipitaient sur les ponts et qu’ils se renversèrent dans la Bérézina et furent engloutis dans les glaces. Non, personne ne peut se faire une idée d’un pareil tableau! Combien de personnes de tous sexes et de tous âges restées sur la rive gauche ! Les ponts furent brûlés le lendemain matin à huit heures et demi. Cinq mille personnes périrent à la Bérézina, et un riche butin. » 

Un autre témoignage… 

Celui du wurtembergeois de Suckow. Ce dernier, au sein de la Grande-Armée, participe à la campagne de 1809 en Autriche et à celle de Russie. Lors de cette dernière, il se trouve dans une division wurtembergeoise, la 25ème de la Grande-Armée, rattachée au 3° corps sous les ordres de Ney. « Dès la première heure, nous entendîmes le canon dans le lointain. C’était notre arrière-garde, commandée par le Maréchal Victor et le Général Dombrowski, qui livrait aux Russes un combat des plus violents. Les grondements se rapprochaient sensiblement de nous, et ceci prouvait que nos défenseurs étaient refoulés. Le moment était donc venu de nous en aller, si nous ne voulions pas nous exposer à la honte d’être faits prisonniers.  L’artillerie ennemie accélérait de plus en plus son tir, et déjà ses projectiles venaient tomber autour de nous. J’adressai donc un bref adieu à mes Français, qui se mirent aussi en route dans la direction du pont vers lequel les fuyards, affolés et sans armes, convergeaient.  Avant d’atteindre la cohue énorme qui se pressait à l’entrée de celui-ci, je fus encore témoin d’une scène véritablement déchirante : Une voiture, que dans les circonstances actuelles on pouvait qualifier d’élégante, attelée de deux chevaux, arrivait à fond de train et essayait de traverser. Il y avait à l’intérieur une dame et deux enfants. Tout à coup un boulet russe, tombant au milieu de l’attelage, met l’une des bêtes en pièces. La mère saute à bas de la chaise de poste et, tenant les deux petits dans ses bras, supplie les passants de venir à son secours; elle prie, elle pleure, mais aucun de ces êtres fuyant, en proie à une terreur panique, ne s’occupe d’elle, ne veut l’entendre. Je l’ai seulement dépassée de quelques pas, lorsque je n’entends plus sa voix gémissante; je me retourne, mais je ne la vois plus; elle a disparu avec ses enfants ou plutôt elle a été renversée par le flot humain, écrasée et broyée par lui. » 

En savoir plus sur le sujet: 

Christophe BOURACHOT: « Les Hommes de Napoléon. Témoignages, 1805-1815″. Omnibus, 2011.

Alain PIGEARD: « Dictionnaire de la Grande-Armée ». Paris, Tallandier, 2002. 

Jean-Roch COIGNET: « Cahiers du capitaine Coignet ». Paris, Arléa, 2001. Présentés par Jean Mistler de l’Académie française. Avant-propos de Christophe Bourachot. (Un classique dont on ne se lasse pas !). 

 Colonel DE SUCKOW: « D’Iéna à Moscou. Fragments de ma vie, 1800-1812″. Paris, à la Librairie des Deux Empires, 2001 (Un témoignage peu connu mais de premier ordre…).

Sergent BOURGOGNE: « Mémoires. Présentés par Alain Pougetoux ». Paris, Arléa, 2002. (Un classique au même titre que les « Cahiers » du Capitaine Coignet…).

 

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( 27 novembre, 2019 )

Officiers d’ordonnance de l’Empereur…

officiers ordonnance

« 6677. — Paris, 22 avril 1815.

Sont nommés nos officiers d’ordonnances : les sieurs.

Lariboisière, capitaine d’artillerie (1).

Saint-Jacques, capitaine d’artillerie (2)

Planat, capitaine aide-de-camp (3)

Amillet, capitaine du génie (4)

Lannoy, capitaine au 7ème  de ligne (5)

Résigny, capitaine aide-de-camp (6).

NAPOLEON. »

———–

1. Honoré-Charles Lariboisière, promu capitaine d’artillerie après la Moskowa, chambellan de l’Empereur (6 avril 1813), quitte le service après les Cent Jours avec le grade de chef de bataillon, mais devient pair de France en 1835 et sénateur en 1852. Il avait épousé Melle Elisa Roy qui laissa à la ville de Paris une somme de 2.600.000 francs pour améliorer l’hospice du Nord lequel reçut le nom d’hôpital Lariboisière.

2.François-Louis Saint-Jacques, né à Sedan le 3 février 1784. Elève à l’Ecole polytechnique, puis à l’Ecole d’application (21 février 1804), second lieutenant au l 1′ régiment d’artillerie (9 mars 1806), premier lieutenant au même régiment (24 décembre 1807). aide-de-camp de Sénarmont (12 septembre 1808).

3. Louis-Nicolas Planas, né à Paris le 3 mai 1784, soldat en 1806. Sous-lieutenant du train d’artillerie en 1800, lieutenant en 1812, capitaine en 1813, aide-de-camp de Lariboisière. puis de Drouot, puis d’Evain, rayé du contrôle de l’armée en 1816, admis au traitement de réforme en 1828, confirmé chef d’escadron eu 1831, et mis en solde de congé, puis (1834) en non activité, puis (1851) à la retraite.

4. Amillet, fils d’un médecin de Poitiers, capitaine en janvier 1810, envoyé à l’armée d’Espagne et attaché à l’état-major du général Lery, employé à Rochefort et à l’île d’Oléron, â Anvers, à Poitiers, puis, après Waterloo, à la commission du Gouvernement provisoire, mis en non activité (5 août 1816), remis en activité (17 janvier 1817), mis en congé avec demi-solde (19 octobre 1818). Admis au traitement de réforme (19 mai 1825), chef de bataillon et commandant du corps des sapeurs-pompiers de Paris (30 août 1830).

5. Lannoy ou mieux Delannoy  (Henri), capitaine au 7ème  régiment de ligne, était aide-de-camp du maréchal de camp Labédoyère qui, le 28 mars, avait dit de lui : « ses talents, son zèle, son dévouement à la personne de S. M. et le vif intérêt que je lui porte sont les motifs qui me le font attacher à ma personne ».

6. Marie-Jules-Louis d’Y de Résigny, né en 1788, élève à l’Ecole de Fontainebleau en 1805, sous-lieutenant au 7ème  chasseurs à cheval (1806), lieutenant (1811), capitaine et aide-de-camp du duc de Plaisance (1813), considéré comme démissionnaire (23 juin 1815), chargé de la formation d’un régiment de hussards (2 août 1830), chef d’état-major du général Colbert (5 août 1830), lieutenant-colonel du 6ème  hussards (21 août 1830), colonel du 1er  dragons (24 janvier 1832). Maréchal de camp (18 décembre 1841), retraité (11 octobre 1850).

(Notes d’A. Chuquet).

(Arthur CHUQUET, « Ordres et Apostilles de Napoléon (1799-1815). Tome quatrième », Librairie Ancienne Honoré Champion, Editeur, 1912, p.549).

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( 22 novembre, 2019 )

Le général Haxo en 1815

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Le général du génie Haxo avait été chargé par le duc de Berry de reconnaître les positions en avant de Paris pour arrêter Napoléon, et il voulut couper des ponts ; mais les habitants s’opposèrent à son dessein. Le 20 mars 1815, avec son bataillon de sapeurs, il prit la route du Nord. Le surlendemain, à Beaumont, sur l’ordre des princes, il reprenait le chemin de Paris, et, avec lui, ses sapeurs « déjà fort inquiets et impatients ». Le lieutenant-général Haxo était employé au Comité central des fortifications en sa qualité d’inspecteur général du génie, lorsqu’il fut question de former dans Paris une armée aux ordres de S. A. R. Mgr. Le duc de Berry. Vers le 10 mars, il fut nommé par le ministre de la guerre commandant du génie à cette armée et, après avoir pris les ordres de S. A. R., il s’occupa de suite à organiser le matériel nécessaire à son service. Il reconnut, en avant de Paris, à la hauteur de Corbeil, une position dans laquelle il proposait de réunir les troupes et d’essayer de combattre. Quelques jours après, en conséquence des ordres de S. A. R., il envoya des officiers du génie pour faire couper les ponts de Joigny, de Montereau, de Notent, etc. ; mais ils ne purent remplir l’objet de leur mission, parce que les habitants s’y opposèrent. Le 19 mars, le lieutenant-général Haxo se rendit à Villejuif où devait se réunir le quartier général. Mais il ne s’y trouva que le maréchal duc de Tarente, les généraux Rapp et Ruty. Vers le matin, il reçut l’ordre de rétrograder avec son matériel et son personnel et de se rendre à Saint-Denis où le quartier-général devait être établi. Il attendit la pointe du jour pour se mettre en marche, de crainte de manquer pendant l’obscurité un bataillon de sapeurs qui, depuis les ordres de la veille, était attendu à Villejuif.

Le 20 mars, il rentra à Paris vers 8 heures du matin, trouva les Tuileries désertes et, après s’être arrêté environ une heure pour réunir ses officiers et s’assurer du départ du bataillon de sapeurs pour Saint-Denis, il se rendit lui-même dans cette ville. Il y trouva le maréchal duc de Tarente de qui il reçut l’ordre d’aller coucher le même soir à Moisselles et de continuer le lendemain sa retraite vers les places du Nord. Dans ce moment, les troupes du général Maison l’abandonnèrent ; mais les sapeurs demeurèrent tranquilles parce qu’on avait eu soin de les tenir séparés des autres soldats.

Le 21 mars, il se trouva absolument seul avec le général Ruty, quelques officiers d’artillerie et les ofliciers de troupe du génie qui étaient sous ses ordres. Il se remit en marche et arriva d’assez bonne heure où Beaumont où il jugea à propos de demeurer pour  faire donner des vivres aux soldats et pour attendre de nouveaux ordres de la part du général Belliard, chef de l-état-major général, qui s’était rendu à Beauvais pour rejoindre les princes et leur en demander. Impatient de ne pas voir revenir ce général, il prit vers 2 heures de l’après-midi le parti de se mettre avec le général Ruty dans une chaise de poste pour aller lui-même jusqu’à Beauvais et tâcher de recevoir des ordres des princes. A pou de distance de cette ville, il rencontra le général Belliard qui revenait et qui lui annonça que leurs Altesses royales en étaient parties et l’avaient chargé de nous remercier et de nous congédier. Cette nouvelle fut confirmée par M.  le maréchal de camp comte de La Roche Aymon qui revenait lui-même de Beauvais. En conséquence, le lieutenant-général Haxo retourna à Beaumont et fît annoncer cet événement le 22 aux soldats déjà fort inquiets et impatients. A son retour à Paris, il fut présenté à Bonaparte avec tous les officiers généraux du génie qui s’y trouvaient. Celui-ci lui reprocha plusieurs fois d’avoir voulu arrêter sa marche en faisant couper les ponts de Joigny, Montereau, etc., chose dont il avait eu connaissance par les ordres écrits et signés par le général Haxo qui étaient tombés entre ses mains, et c’est sans doute par suite du mécontentement qu’il en eut qu’il supprima la place de commandant du génie de la garde pour en priver le lieutenant-général Haxo qui en était pourvu à l’époque de l’abdication.

Paris, 24 octobre 1815.

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. 1ère série [seule série parue] »,Librairie Ancienne, Honoré Champion, Editeur,1911 pp.288-291).

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( 3 novembre, 2019 )

Retour sur la conspiration du général Malet.

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« Au mois d’octobre 1812, eut lieu la conspiration de Malet. L’hôpital Saint-Louis, que j’habitais alors, est assez voisin de la caserne du faubourg du Temple, occupée à cette époque par un des deux régiments de dragons à pied qui formaient la garde municipale de Paris. Les deux régiments, trompés par de faux ordres émanés du général Malet, lui obéirent ponctuellement. Dès le matin, nous entendîmes un grand bruit dans la caserne. Je courus, comme tant d’autres, aux nouvelles. Je vis sur le quai de l’Horloge trois fiacres qu’on disait contenir une partie des conspirateurs. Le jour de l’exécution, je vis des détachements de la garde de Paris se rendant à la plaine de Grenelle, sans armes, leurs habits retournés. Une heure après l’exécution, ils étaient en route pour rejoindre l’armée en Russie. Ils arrivèrent en Pologne au moment de la retraite et furent détruits à la bataille de Leipzig. Dans les diverses relations qui ont paru sur cette affaire, je n’ai jamais vu qu’il fût fait mention de cette punition infligée à ces deux régiments. Un des accusés, que je connaissais beaucoup comme frère d’un de mes bons amis, parvint longtemps à se soustraire aux recherches de la police. Il se nommait Boutreux et avait été appelé par Malet à un haut emploi dans la nouvelle administration de la police. En cette qualité, il avait présidé à l’arrestation du duc de Rovigo et de M. Pasquier, ministre et préfet de police. Ce pauvre Boutreux fut enfin arrêté au mois de mars 1813 et fusillé huit jours après. C’était un homme de cabinet, très instruit, ne connaissant que ses livres, candide, naïf, et avec cela plein de courage; son calme, son inaltérable sang-froid, sa conduite pleine de dignité et de convenance lui valurent la sympathie du conseil de guerre, dont les membres auraient bien voulu le sauver. Le commandant Laborde, attaché à l ‘état-major de la place, présida à l’exécution; il n’était pas tendre, mais en voyant tant de jeunesse, tant de qualités réunies, il éprouva une profonde émotion. Ce fut le même Laborde qui s’élança sur Malet au moment où ce dernier venait de tirer un coup de pistolet sur le général Hulin, commandant de Paris. Il m’a raconté plusieurs fois tous les détails de cette affaire, et il joua un rôle si actif. Selon lui, Malet se démentit au moment de son arrestation : sa résolution l’abandonna et il se laissa lier, empaqueter et emballer dans un fiacre, presque sans opposer de résistance. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.109-110)

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( 21 octobre, 2019 )

Patriotes ou mercenaires ?

Les légions polonaises au service de la France (1797-1807)

L’échec de l’insurrection de Kosciuszko (1794) et le troisième partage de la Pologne, effectué une année plus tard par la Russie, l’Autriche et la Prusse, provoquèrent l’émigration des dirigeants de l’insurrection et de militaires polonais. Paris devint alors le centre d’attraction d’une grande majorité de ces émigrés qui, divisés en factions, se disputèrent les faveurs du Directoire. La majorité rêvait d’une force militaire capable de recommencer la lutte pour l’indépendance. Les légions polonaises au service de la France (1797-1807) marquèrent le commencement du phénomène de service massif des soldats polonais sous les drapeaux étrangers.

 « L’espoir nous rallie »

La « Députation polonaise », radicale et républicaine, croyait au mouvement indépendantiste national et, suivant l’exemple français, prônait l’égalité ainsi que la liberté des paysans. Le soutien français lui semblait important mais non primordial. Les modérés, exclus de cette « Députation », s’assemblèrent en une « Agence » puis dans une organisation désignée sous le nom de : « Émigrés polonais ». Ces partisans de la Constitution du 3 mai 1791, concentrés autour de l’ancien envoyé polonais auprès dela Républiquefrançaise, Franciszek Barss, de Jozef Wybicki et du général Jozef Wielhorski, voyaient la future Pologne comme une monarchie constitutionnelle introduisant progressivement des changements sociaux. Mais ils considéraient que des préparatifs pour une insurrection dans leur pays, occupé, étaient prématurés.

Les deux factions s’opposaient farouchement, cependant elles s’accordaient sur la nécessité de créer une force militaire polonaise en exil. Les tentatives des radicaux pour organiser les unités polonaises à la frontière de l’Autriche, de la Turquie et à Venise ayant échoué, les démarches similaires des « ÉmiPatriotes ou mercenaires ? dans HORS-SERIE Légion-243x300grés polonais » auprès du Directoire connurent le même résultat, car non seulement le gouvernement français craignait d’inciter les Russes à la guerre contre la France mais, aussi, car l’entrée d’étrangers dans l’armée républicaine était interdite par la Constitution de 1795. Avec l’arrivée à Paris (fin septembre 1796), sur la demande de Wybicki, de Jan Henryk Dabrowski, ancien officier de la garde saxonne et général polonais, qui s’était couvert de gloire contre les Prussiens, « l’espoir changea de camp, le combat changea d’âme ». Dans l’espoir d’une alliance antirusse entre la Prusse et la France, Dabrowski avait mené des pourparlers à Berlin sondant la possibilité de créer des troupes polonaises. Finalement, ce projet ne fût finalisé qu’en France. Car si le gouvernement craignait des complications diplomatiques, il voyait l’utilité que pouvaient apporter les Polonais pour lutter contre l’Autriche en Italie. Dabrowski fut donc envoyé au glorieux commandant de l’armée d’Italie, le général Bonaparte, qui connaissait déjà un peu les affaires polonaises grâce à son aide de camp Jozef Sulkowski, par ailleurs opposé à l’idée des légions.

Dabrowski proposa d’organiser ces unités avec des officiers de l’armée polonaise, licenciés après 1795, des immigrés des terres polonaises et de combler les rangs avec des milliers de recrues de Galicie au service de l’Autriche en Italie et faites prisonnières par les Français. Le général comptait sur la création de ces formations pour inciter les Polonais restés sous les drapeaux autrichiens à déserter. Convaincu par ses arguments, Bonaparte donna son accord et le 9 janvier 1797, le général polonais signait une convention avec le gouvernement lombard en vertu de laquelle étaient créées les légions polonaises auxiliaires auprès de la Républiquede Lombardie, alliée de la France. Le 20 janvier, leur chef invitait ses compatriotes à le rejoindre dans un appel rédigé à Milan en quatre langues : « Polonais ! L’espoir nous rallie ! La France triomphe, elle combat pour la cause des nations ; tâchons d’affaiblir ses ennemis ; elle nous accorde un asile, attendons de meilleures destinées pour notre pays. Rangeons-nous sous ses drapeaux, ils sont ceux de l’honneur et de la victoire ! Des légions polonaises se forment en Italie, sur cette terre jadis le sanctuaire de la liberté ; déjà, des officiers et des soldats, compagnons de nos travaux et de votre courage, sont avec moi ; des bataillons s’organisent ! Venez, compagnons, jetez les armes qu’on vous a forcé de porter ! Combattons pour la cause commune des nations, pour la liberté, sous le vaillant général Bonaparte, vainqueur d’Italie ! Les trophées de la République française sont notre unique espérance ; c’est par elle, c’est par ses alliés que nous reverrons peut-être avec joie ces foyers chéris que nous avons abandonnés avec des larmes ! »

La création des légions apparaissait utile à tous les partis : Bonaparte gagnait quelques milliers de soldats pour combattre les Autrichiens et les partisans italiens ;la République lombarde gagnait, quant à elle, des défenseurs sans prendre le risque d’armer son propre peuple et les émigrés polonais, l’espoir d’un avenir meilleur .

 Gloire et déclin.

 Les luttes des factions au sein de l’émigration n’épargnaient point le créateur des légions souvent calomnié auprès du Directoire par ses rivaux politiques et militaires. Outre des allusions à son passé (irrégularités financières, servilité à l’égard des Russes pendant la réduction de l’armée en 1792) et à son esprit prétendument « germanique », après 21 années passées au service de la Saxe, l’opposition critiquait le fait de faire mourir inutilement des compatriotes pour le service d’un pays étranger. « À l’époque et aux temps des trahisons où nous vivons il se peut qu’un homme le plus vertueux mais inconscient prenne également Dabrowski pour traître »– par ces mots Wybicki consolait son ami dans une lettre de 1799. Malgré ses désillusions, Dabrowski restait fidèle à sa devise, formulée à l’époque du déclin des légions : « Persévérer ! Les événements peuvent produire un changement favorable ! »

 Le général organisa d’abord ses premiers 6 000 hommes en six bataillons d’infanterie homogènes (avec trois compagnies d’artillerie) divisés en deux légions. Selon Jan Pachonski, après la réorganisation effectuée en mai 1797 par Bonaparte, « la légion polonaise dans son ensemble, se distinguait du modèle des demi-brigades françaises par un état-major élargi, par l’augmentation de l’effectif dans les compagnies de grenadiers, de 83 à 123 soldats, par l’adjonction d’une compagnie supplémentaire de tirailleurs qui n’existait pas dans les formations françaises. En raison du manque constant d’officiers [la plus grande vague de candidats n’arriva en Italie qu’en été], des compagnies doubles étaient formées avec un seul corps d’officiers pour les deux compagnies ».

 Les premières, et rares, opérations des Polonais, en mars-avril 1797, consistaient principalement à soutenir les républicains sur le territoire de Vénétie ; la 2e légion, quant à elle, fut incorporée à la garnison de Mantoue qui préparait une attaque sur le territoire autrichien. L’armistice de Leoben et la paix signée à Campoformio (17-18 octobre 1797) scellèrent tout espoir d’offensive victorieuse vers la Galicie occupée par l’Autriche. Se posait alors pour la première fois la question du devenir des formations polonaises.

 La création de la Républiquecisalpine à la place dela Républiquelombarde compliqua les projets de Dabrowski, qui sauva tout de même la situation en signant une nouvelle convention, le 17 novembre 1797, avec les seules autorités françaises. Ces dernières maintinrent donc un corps polonais auxiliaire. Craignant l’attitude des Polonais en cas de conflit avec la France et préférant les incorporer directement à son armée,  le corps législatif cisalpin n’approuva pas, quant à lui, cette convention. Au début de l’année 1799, l’effectif du corps polonais auxiliaire monta à plus de 8 200 soldats, grâce à l’adjonction d’une cavalerie (un régiment de lanciers fut créé), à l’augmentation de l’artillerie ainsi qu’à la formation d’une quatrième compagnie dans chaque bataillon.

 La 1re légion du général Kniaziewicz participa à la libération de Latium. Le 3 mai 1798, elle entra à Rome et combattit les ennemis dela République romaine (surtout les partisans paysans) et l’invasion napolitaine (entre autres dans les batailles de Magliano, Otricoli, Civitacastellana, Calvi, Ferentino, Frosinone et Terracina). Le fait d’armes le plus célèbre restait la prise de la forteresse maritime de Gaëta. Le commandant en chef, le général Championnet, rendit honneur aux soldats de Kniaziewicz en chargeant celui-ci de remettre le 8 mars 1799 au Directoire les 33 drapeaux pris à l’ennemi.

 L’année 1799 se révéla désastreuse pour les Polonais. Dans les batailles de Magnano et de Legnano, la 2e légion perdit son chef, le général Rymkiewicz et 1 750 hommes. Les 1 500 rescapés (dont 300 artilleurs) furent envoyés à Mantoue, considérée comme une forteresse déjà perdue. Au moment de la capitulation, le général Foissac-Latour signa « l’article additionnel concernant les déserteurs » en livrant ainsi ses subordonnés polonais (à l’exception des officiers) aux Autrichiens. Cet acte déloyal choqua profondément le corps polonais, déjà persuadé d’être la « chaire à canon » négligée par les Français. À l’instar du colonel Kosinski (fait prisonnier à Mantoue), les légionnaires condamnaient cet « article inconnu au conseil de guerre extraordinaire, indigne de la grandeur de la nation française, honteux pour toute la garnison, contraire à sa réputation et à ses lumières, si pénible et douloureux pour tous les Polonais qui en sont les victimes… article dont les Autrichiens n’ont pas manqué d’abuser en arrachant les armes des soldats polonais au titre de déserteurs, indistinctement tels ou non, en déchirant un de leurs drapeaux et en comblant tous les officiers d’injures et d’insultes les plus ignominieuses ».

 La 1re légion, désormais sous les ordres de Dabrowski, fut presque anéantie par les Russes entre les 17 et 19 juin à la bataille de Trebbia. Il fallut toute la détermination du général pour épargner les restes de ses troupes qui participèrent encore à la défense dela République ligurienne. Après les batailles de Novi et de Bosco, les survivants (975 sur 1 800) prirent part à la défense de Gênes. Les défaites militaires de la France et la vaillance des troupes polonaises changèrent l’attitude du Directoire à l’égard de ces légions. Avec le soutien de Kosciuszko, le 8 septembre 1799, une « légion du Danube » fut créée et placée sous le commandement du général Kniaziewicz . Il n’était plus question de convention mais les 6 000 légionnaires portant les uniformes polonais devaient avoir une discipline, des promotions et une solde égales à celles des Français .

 La prise de pouvoir de Bonaparte semblait assurer le futur des formations polonaises. Ainsi, la France décida de prendre en charge la légion de Dabrowski qui fut réorganisée près de Marseille. La légion de Kniaziewicz, dont le siège fut successivement Phalsbourg, Metz, Strasbourg et Ulm, et qui comptait en 1800 plus de 5 000 fantassins et 950 cavaliers, prit part à la campagne de Francfort (été 1800) et se distingua à Hohenlinden (3 décembre) en prenant 3 500 prisonniers. Le général Decaen, qui passa dans les rangs polonais au matin de la bataille se souvenait « de l’ardeur que manifestaient les officiers et les soldats. Ne parlant pas leur langue, je leur exprimais par mes regards que je comptais sur leur valeur, et que bientôt ils allaient avoir l’occasion d’en donner les preuves » .

 L’espoir de voir le sort polonais tranché par la France victorieuse fut déçu par la paix de Lunéville (9 février 1801), où la France et l’Autriche s’engagèrent mutuellement à ne pas soutenir « les ennemis intérieurs ». Cela sonna le glas des légions (15 200 hommes dont 12 000 sous les armes) et de nombreux officiers polonais, y compris Kniaziewicz, donnèrent leur démission de façon éclatante. Les soldats, surtout ceux de la légion du Danube, désertaient massivement. Au cours de l’année 1801, le nombre de légionnaires, tous concentrés en Italie, n’était plus que de 10 700. Le Premier consul décida d’en faire trois demi-brigades, placées au service de la France mais à la solde de la République cisalpine (Italienne) et du Royaume d’Étrurie. Le 21 janvier 1802, l’inspectorat général polonais avec Dabrowski à sa tête, chargé des questions administratives et de l’instruction, ainsi que la 1re et la 2e demi-brigades (formées à partir de la légion d’Italie) et le régiment de lanciers passèrent à la solde de l’Italie. La totalité de ces forces dont l’uniforme et le commandement devaient être polonais était de 8 366 hommes et de 1 000 chevaux.

 Soldats et officiers.

 Jusqu’en 1807, le nombre de soldats (à 65 % des paysans) atteignit, selon Jan Pachonski, 33 000 dont 18 000 périrent ou restèrent à l’étranger. Il faut ajouter 3 000 déserteurs, 2 000 émigrés, et 1 000 hommes partis dela Pologneoccupée aux 27 000 prisonniers de guerre de l’armée autrichienne (1797-1800), russe (1799) ou prussienne (1806).

 Depuis deux siècles la légende nationale idéalisait les légionnaires, présentés comme des volontaires patriotes provenant de toutes les couches de la société. Dariusz Nawrot remarque que les mémoires des anciens légionnaires « répètent les informations sur l’arrivée de nombreux volontaires venant du pays ce qui légitimait la vision des Légions comme une force nationale. Nous n’y trouvons nullement des lamentations sur le petit afflux de volontaires mais leur nombre non plus. La mise en valeur du rôle des volontaires dans la création des Légions servait aux auteurs des mémoires à justifier le motif idéologique de leur propre service et à souligner le dévouement des légionnaires. Et pourtant ils se contredisent en évoquant l’enrôlement massif des prisonniers de guerre autrichiens d’origine polonaise ».

 Les témoignages soulignant l’enthousiasme des Polonais pour leur service en uniforme national ne décrivent qu’une partie de la réalité. Non seulement la conscience nationale des paysans de Galicie n’était pas assez développée pour les pousser à s’engager dans les légions (et que dire des Ruthènes enrôlés avec des Polonais ?) mais plus d’un Tchèque, Hongrois, Croate ou Allemand profita du recrutement pour échapper à la misère des camps de prisonniers. Waclaw Tokarz rappelait qu’après l’enrôlement les soldats polonais « se considéraient encore longtemps comme  des « hommes de l’empereur d’Autriche »   et regardaient avec méfiance leurs nouveaux officiers qu’ils traitaient « d’étrangers de Varsovie » ; ils menaçaient même de reprendre leur ancien service qui à cette époque avait déjà assez bien assimilé nos paysans ». Parmi les nouveaux légionnaires, il y avait bien sûr des aventuriers qui « voulaient changer de vie et cherchaient parfois une possibilité de déserter sur la route menant au dépôt ». Par ailleurs, la discipline dans les légions restait peu stricte même après l’introduction des articles militaires français en 1798. Dans la première période, Dabrowski, qui tenait à augmenter le nombre de légionnaires pour renforcer sa position, craignait qu’une discipline trop sévère ne rebutât les nouvelles recrues.

 Les officiers supérieurs de l’ancienne armée polonaise – à cause de leur âge, leurs familles, leurs biens ou leur hostilité à la révolution – ne vinrent pas en Italie. Selon Jaroslaw Czubaty, 13 des 63 généraux qui avaient servi Kosciuszko quittèrent le pays mais seuls Kniaziewicz, Niemojewski, Wielhorski et Wojczynski suivirent Dabrowski, ce qui ne constitue que 8,2 % du groupe. Parmi ces cinq « anciens », seul Dabrowski allait rester au service jusqu’à la  dissolution des légions. Jozef Zajaczek fit une belle carrière « française » et devint général de division (1802). Le manque de généraux fut partiellement compensé par le concours des officiers de talent pour qui le service en exil allait devenir un tremplin. Amilkar Kosinski, Michal Sokolnicki et Jean Henri Wollodkowicz reçurent leurs épaulettes de général avant 1804. Wollod servit même dans l’armée française.

 Les officiers (environ 1 200 dans les formations d’Italie et la légion du Danube) étaient tous volontaires et Polonais, à l’exception de 70 étrangers dont 49 Français . Dabrowski misait sur leur esprit national, car il ne pouvait pas leur garantir de carrière. Dans les années 1797-1798, l’état des formations polonaises prévoyait au maximum 311 officiers dont 65 hors cadre. En janvier 1797, leur chef espérait « que le patriotisme de nos officiers les fera venir ici non pour obtenir des promotions mais pour leur perfectionnement, pour qu’ils puissent, plût à Dieu, servir ensuite profitablement leur Patrie ». Homme lucide, il ajoutait : « Il serait préférable de voir arriver surtout ceux qui n’ont pas grand chose à perdre chez eux. »Les officiers formaient un groupe prêt au sacrifice (environ 900 périrent), mais souvent divisé par des luttes pour les promotions et les commandements. Cela ne pouvait être autrement puisque, surtout après la crise de 1799, les officiers « étaient de caractère très varié : parfois d’une grande, remarquable valeur militaire et morale, parfois aventuriers, intrigants et rebelles, hommes majoritairement positifs et faciles à conduire pendant la bataille mais à surveiller de près et nécessitant une instruction pendant le service et les déplacements ».

 Contrairement à l’armée de Pologne-Lituanie mais conformément à l’esprit révolutionnaire et à celui de l’insurrection de 1794, les grades d’officier étaient accessibles aux roturiers. Dans un premier temps, les légions recrutaient des officiers parmi les militaires émigrés présents en France ou en Italie du Nord en attendant l’arrivée des volontaires du pays. Dans ces deux groupes dominaient les anciens officiers de carrière, souvent promus aux grades supérieurs pendant l’insurrection de Kosciuszko. La stabilisation progressive des effectifs puis, la guerre, permirent de vérifer la qualité de ces officiers. Dabrowski et Kniaziewicz essayèrent de promouvoir les plus aptes aux différents échelons hiérarchiques et de se séparer des officiers trop faibles ou sans autorité. Il est vrai que la commission établie par Dabrowski pour examiner les futurs officiers se heurta à l’arbitraire du chef des légions, méfiant à l’égard des promotions datant de 1794 et peu enthousiaste pour  promouvoir les sous-officiers « issus du rang ». Après la réorganisation de 1801, il leurs préférait les jeunes venants du pays et instruits pendant quelque temps comme sous-officiers. La synergie entre tous ces courants produisit un corps d’officiers composé à 83 % de nobles (80 % issus de la moyenne et petite noblesse), à 14 % de bourgeois chrétiens (venant surtout de Varsovie) à 1 % de bourgeois juifs. 1,5 % des officiers était d’origine paysanne. Plus d’un tiers (34 %) avaient moins de 25 ans et seuls 8 % en avaient plus de 40.

Dabrowski, inquiet de conserver son autonomie, basa la formation et l’entraînement du soldat sur le règlement polonais adapté par le général Wielhorski. Le règlement français de 1791 ne fut introduit qu’en 1802 et uniquement dans l’infanterie. En revanche, le service se faisait dès 1797 selon les règles françaises adaptées pour les légions polonaises ; une commission spéciale fut chargée des adaptations. Les punitions corporelles utilisées dans l’ancienne armée polonaise avaient été supprimées et la peine de mort n’était appliquée que pour les crimes les plus graves. Pour Dabrowski, la devise « tous les hommes libres sont frères », inscrite en italien sur les épaulettes des légionnaires devait symboliser le changement d’attitude des officiers à l’égard des soldats, non plus paysans corvéables en uniforme, indifférents à la cause nationale mais compagnons d’armes et futurs citoyens de leur patrie. L’éducation (patriotique et pratique y compris l’alphabétisation) des troupiers et des futurs sous-officiers, pendant les longues périodes d’inaction, aida à former un esprit de corps particulier. Jusqu’en 1802, le nombre de désertions restait relativement faible.

 Les tentatives pour mettre sur pied une école régulière d’officiers ayant échoué, les chefs des légions organisaient des cours de perfectionnement et encourageaient l’auto-instruction. Dabrowski, lui même propriétaire d’une collection de cartes et d’une bibliothèque importante, favorisait le travail intellectuel de ses meilleurs officiers. La bonne préparation théorique combinée avec des expériences de guerre variées (ennemis russes, autrichiens, napolitains et partisans) produisit un type d’officier valeureux et doté d’un esprit d’initiative. Le caractère limité des opérations confiées aux troupes polonaises ne permit pas pourtant de mieux préparer les officiers d’état-major .

 Concentrés en Italie et frustrés, les Polonais commencèrent à poser des problèmes et leurs contacts avec l’opposition antifrançaise italienne ne purent qu’accélérer la décision du Premier consul. Après son refus de servir sous les ordres du roi d’Étrurie, la 3e demi-brigade polonaise (ancienne « Danube ») fut « en récompense de sa vaillance » transformée en 113e demi-brigade française et envoyée à Saint-Domingue (mai 1802) pour mater l’insurrection des esclaves noirs. En février 1803, elle fut rejointe par la 2e (114e) demi-brigade, également passée à la solde de la France. Sur les 6 000 légionnaires débarqués à Saint-Domingue, 4 000 périrent au combat ou de maladie ; la moitié des 1 000 prisonniers de guerre polonais fut incorporée de force au 63e régiment étranger de l’armée anglaise, et le reste alla végéter sur les pontons, parfois jusqu’en 1815. Dans la partie espagnole de l’île, les derniers Polonais luttèrent jusqu’en 1809. Plus de 450 anciens légionnaires s’établirent à Saint-Domingue, à Cuba ou aux États-Unis. Seuls 340 Polonais revinrent en Europe.

 Dernières formations.

 En 1803, les rescapés de l’épopée légionnaire : la 115e demi-brigade du général Grabinski et le régiment de lanciers de Rozniecki firent partie du corps d’occupation en Apulie. Deux ans plus tard, après la création du royaume d’Italie environ 4 700 Polonais passèrent automatiquement à son service, et participèrent à l’opération contre le corps du prince de Rohan (Castel Franco, le 24 novembre) et à la prise de Naples et de Caserte (février 1806). Au cours des combats en Calabre (Campo Tenesco, le 9 mars), les fantassins polonais protégeaient le littoral contre les tentatives de débarquement de l’armée anglo-sicilienne ; les lanciers de Rozniecki assuraient la liaison avec Rome et surveillaient la côte entre Terracine et Ostia.  Le nouveau roi de Naples, Joseph Bonaparte qui, entre autres tâches confia aux Polonais l’instruction de sa jeune armée les reprit à son service en juillet 1806. Entre-temps Grabinski perdit 350 hommes à la malheureuse bataille de Maida (4 juillet) livrée contre le débarquement anglais ; la révolte en Calabre coûta la vie aux 650 Polonais.

Les survivants avec Grabinski à leur tête, devaient constituer les cadres de la légion polono-italienne, créée par le décret de Napoléon le 5 avril 1807. Ces 9 200 hommes répartis en six bataillons d’infanterie et un régiment de lanciers, organisés en Silésie, devaient être envoyés en Espagne sous le nom de «  légion dela Vistule » (1808). Dabrowski, séparé de ses soldats dès 1803 et dessaisi du commandement, fut néanmoins nommé inspecteur général de la cavalerie italienne. Décoré de la croix de commandeur de la Légion d’honneur, il fit partie de la délégation italienne au sacre de Napoléon. Pendant la guerre contre les Bourbons (1806), il commanda une division de dragons et termina sa carrière en Italie comme gouverneur de la province de Trois Abruzzes.

Malgré toutes ces déceptions, la majorité des anciens légionnaires ne cessait de voir en la France le seul allié naturel dont les conflits avec l’Autriche, la Prusse et la Russie permettaient d’espérer un changement radical dans le rapport de forces en Europe. Le concours de ces vétérans devait s’avérer indispensable à l’issue de la campagne de Prusse qui, fin 1806, conduisit la Grande Armée sur le sol de l’ancienne Pologne. Ainsi, Napoléon se décida à utiliser la carte polonaise qui lui tombait sous la main ce qu’il n’aurait certainement fait si la Prusse avait demandé la paix au lendemain d’Iéna. Endossant le costume du vertueux protecteur de la cause polonaise, Napoléon convoqua on octobre 1806, à Berlin, Dabrowski et Wybicki. Il en résulta leur proclamation du 3 novembre qui annonçait l’entrée en Pologne de « Napoléon le Grand, l’invincible ».

 Le bilan.

 Le bilan politique des légions est morose, sans oublier que les Polonais ne pouvaient que subir les événements. Dans le domaine militaire, l’aspect quantitatif (30 000 soldats en 10 ans) n’est pas forcément déterminant, mais il en va tout autrement de l’aspect qualitatif. La préparation d’un groupe considérable à la guerre moderne  devait s’avérer très importante. Comme écrit Pachonski « profitant de l’expérience des années 1792-1794, les Légions purent fondre l’héritage polonais avec les acquis de la Révolution française ».

Selon Czubaty, plus de la moitié des 51généraux polonais nommés entre1797 et1814 (dont 48 après 1806) avaient connu les légions ; 15restèrent au service jusqu’à leur dissolution. « Pour la plupart, ils étaient jeunes et leur attachement à la cause des Légions résultait de leur patriotisme. Très souvent, ils n’avaient aucune raison pour retourner au pays occupé n’y ayant ni de terres ni de perspective d’une carrière militaire. Contrairement aux généraux nommés par Stanislas Auguste Poniatowski, ils ne percevaient pas forcement le service dans les Légions comme une « dégradation » volontaire dans la hiérarchie militaire. »

Dans l’armée du duché de Varsovie (1807-1814), les vétérans des campagnes d’Italie constituaient un groupe influent et aguerri dans les intrigues. Leur expérience les mettant en bonne position certaines carrières furent rapides : parmi 24 anciens légionnaires nommés généraux avant la chute de l’Empire seuls 6 avaient été colonels en 1807. Deux (Dabrowski et Zajaczek) sur trois divisionnaires du 5e corps de la Grande Armée, créé à la veille de la campagne de Russie, avaient servi la France avant 1806 ainsi que le général Paszkowski, qui remplaça Zajaczek blessé. Le chef de l’état-major, le général de division Fiszer (tué à Vinkovo), avait été colonel dans la légion du Danube.

Au total, l’armée du duché et les formations polonaises prises à sa solde par Napoléon comptaient neuf généraux de division « légionnaires » ainsi que 23 brigadiers, 41 colonels, 51 lieutenant-colonels, 26 chefs de bataillon (escadron), 22 officiers supérieurs dans l’administration de la Guerre ou de la Santé et 164 officiers de ligne subalternes. Minoritaires parmi les officiers du duché mais bien placés et assez solidaires, ils prirent une part décisive dans l’instruction (Fiszer étant inspecteur-général de l’infanterie et Rozniecki de la cavalerie) et dans la démocratisation de la jeune armée. En 1807, Dabrowski menaça de démissionner pour combattre la réintroduction de l’ancien code de discipline militaire polonais permettant des punitions corporelles.

Pendant deux siècles, le souvenir des légions encouragea les patriotes qui – au risque de mériter l’appellation de mercenaires – mettaient sur pied les unités nationales au service étranger (Portugal en 1828-1834, Hongrie et Rome en 1848, Turquie en 1855, Autriche et Russie en 1914). Pour eux, les paroles de la Mazurka de Dabrowski (1797) : « La Pologne n’est pas morte, puisque nous vivons. Ce que nous a pris la force étrangère, nous le reprendrons par le glaive » ne perdaient pas leur sens.

En même temps, l’affaire de Saint-Domingue laissa un sentiment d’amertume dans la mémoire collective polonaise qui accusait (à tort) Napoléon d’envoyer ses frères d’armes fidèles à une mort certaine. Elle servait d’exemple pour tous ceux (y compris les communistes après Yalta) qui s’opposaient à l’idée de former des troupes polonaises auprès des puissances étrangères nécessairement cyniques. Le premier fut Kosciuszko qui, déjà, après Lunéville, renonça à toute coopération avec Bonaparte.

 Après 1918, la Pologne indépendante incorpora les légions à son panthéon et, en 1927, adopta leur chant comme hymne national, le seul au monde à nommer Bonaparte.

Source : Andrzej Nieuwazny, « Patriotes ou mercenaires ? », Revue historique des armées, 260/2010: http://rha.revues.org/index7040.html.

 

 

 

 

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( 18 octobre, 2019 )

Les DERNIERS JOURS du duc d’ABRANTÈS (2ème partie)

En revanche, il était nerveux, irritable à l’extrême, violent, emporté et querelleur. Ses colères contre les anglais pendant sa captivité sont restées fidèles. Un de ses premiers scandales concerne une altercation survenue dans un café des Champs-Élysées au cours de laquelle il se mesura avec les garçons à coups de queue de billard, et se fit rosser par eux. On sait qu’il poursuivait le sabre à la main, à travers les couloirs de son hôtel, avec des cris féroces, les créanciers qui osaient arriver jusqu’à lui. Il n’avait aucune délicatesse à l’égard des femmes, pas même de la sienne qu’il frappait volontiers. Les DERNIERS JOURS du duc d’ABRANTÈS (2ème partie) dans FIGURES D'EMPIRE junot21En 1810, au bal de Marescalchi, ministre des Affaires Etrangères pour l’Italie, apprenant que la duchesse avait eu des bontés pour Metternich, il entra dans une rage folle, la jeta en voiture où il cassa toutes les vitres, cria, vociféra, puis la frappa à coups de ciseaux. Junot était maladroit dans son comportement : sans être fier, il était vaniteux ; quoique bon, il était offensant ; sa crânerie était gâchée d’arrogance;irascible mais superbe, il ne ménageait ni le rang, ni le pouvoir, car, s’il était soumis à Napoléon avec fanatisme, il ne reconnaissait aucune autre dépendance. En réalité, si sa conduite fut tout au long marquée d’extravagances, il semble bien que celles-ci excédèrent les limites de la normale dès 1807 au Portugal.  Son chef d’état-major, le général Thiébault, remarque chez lui un changement de caractère, d’habitudes, de genre de vie, une modification des goûts et des tendances. Un beau jour, à Lisbonne, il l’emmena à l’improviste sur une frégate portugaise, fit déployer les voiles, prit lui-même le commandement du navire. Il ordonna alors, sans aucune raison apparente, le feu de tribord et de babord, et cingla sans but au milieu du vacarme et de la fumée. Après quelques instants de ces évolutions d’enragé, il se fit ramener à terre et conduire à l’Opéra se pavaner devant un parterre d’élégantes.  L’amiral russe Séniavine qui connaissait bien Junot l’invita à dîner sur un des vaisseaux pour porter la santé des deux empereurs. Il fit faire feu aux sept cent canons de gros calibre de ses  neuf vaisseaux de ligne. Le bruit était insupportable, les coques des bateaux craquaient, les tableaux se décrochaient des cloisons. Junot fut enchanté de cette fête qui ne lui avait d’ailleurs été donnée que parce que tel était son goût. A son arrivée en Russie, une première fois, il égara ses troupes et leur fit faire un faux mouvement. Lors de la bataille de Smolensk, le combat de Valoutina ne fut pas décisif à cause des  retards et de l’irrésolution de Junot. Il devait couper l’arrière de l’armée russe engagée dans un défilé. Il tergiversa et, bien qu’averti par Ney, puis par le comte de Chabot, envoyé par l’Empereur, il ne bougea pas. Transporté de colère, Napoléon s’écria que l’inaction de Junot lui avait fait perdre la campagne.

« A son retour de Russie, écrit la duchesse d’Abrantès, je le retrouvais non seulement changé, mais changé d’une manière alarmante. Il portait en lui une destruction morale… Il avait d’étranges moments d’inquiète souffrance, il pleurait, lui, si fort, si maître de soi, il pleurait comme un enfant… »C’est peu de temps après l’arrivée à Trieste, que l’aliénation mentale devint manifeste. Son secrétaire et ses gens le trouvaient de plus en plus impatient, irritable, brutal. Dès son arrivée, il intervint dans le conflit qui opposait un riche avocat vénitien à son épouse. Il fit incarcérer le mari, se rendit à la prison, le frappa à coups de bâtons et ordonna qu’on le mit au cachot, les fers aux pieds et aux mains. L’évènement fit la plus fâcheuse impression. Napoléon, informé, ordonna à Clarke d’enquêter sur l’état d’avilissement du duc d’Abrantès. Bientôt une passion romanesque s’empare de Junot pour une jeune grecque, belle-sœur d’un de ses domestiques. Devant son refus, il détruisit une partie du mobilier du palais, y mit le feu, et parcourut les rues de la ville en criant qu’on avait voulu l’assassiner.A Gorice, il décide d’élire domicile à « La Glacière », lieu de plaisir populaire, s’entiche d’un simple d’esprit qui le distrait et lui passe, lui-même, son grand cordon de la Légion d’honneur. Bientôt la démence se manifesta de façon encore plus flagrante. Donnant à Raguse un bal de 400 personnes il fit attendre ses invités pendant plus d’une heure, et apparut enfin à eux entièrement nu, à l’exception de quelques ornements : ceinturon, épée, décorations, gants blancs, escarpins, chapeau à plumet sous le bras. On conçoit la stupéfaction de l’assemblée, les cris, la fuite des invitées qui désertèrent les salons en un instant.

A suivre…

 

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