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( 1 mars, 2020 )

Français et Britanniques dans la Péninsule,1808-1814…

La spécificité de la guerre ibérique parmi les campagnes napoléoniennes est soulignée par de nombreux acteurs de ce conflit, elle l’a ensuite été par les historiens en raisonFrançais et Britanniques dans la Péninsule,1808-1814… dans HORS-SERIE Lejeune-300x176 de son importance dans la chute de l’Empire. C’est une autre approche de cette guerre qui est tentée ici. Il s’agit de comparer les visions de l’ennemi à partir des récits de combattants et plus particulièrement des mémoires de militaires français et britanniques présents dans la péninsule. Quelles sont les images de « l’autre » développées par les militaires des deux nationalités ? Comment sont perçus les Espagnols et les Portugais par ces combattants ?

Las Cases rapporte dans le Mémorial de Sainte-Hélène, le 14 juin 1816, l’aveu suivant de Napoléon : « Cette malheureuse guerre d’Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France ». La guerre dans la péninsule revêt une importance toute particulière parmi les guerres napoléoniennes non seulement en raison de son rôle dans la défaite finale de l’Empereur mais aussi des violences extrêmes qui y ont été commises.

Il n’est pas ici question d’étudier les affrontements qui se sont déroulés dans la péninsule ; il s’agit de s’intéresser aux perceptions de la guerre par les Français et les Britanniques et plus précisément à la manière dont sont présentés les combattants. Cette réflexion concerne ces hommes qui se sont opposés pendant plus d’une décennie lors des guerres napoléoniennes : quels regards portent-ils les uns sur les autres? Ou plus exactement, quelles images de l’autre construisent-ils au travers de leurs écrits biographiques dans le contexte particulier de la guerre dansla Péninsule ? Quel est cet autre, « ce frère que je reconnais parce qu’il me fait exister »5 , décrit par les mémorialistes des deux nationalités ? Quelles images de l’ennemi sont diffusées par les anciens combattants dans les deux opinions publiques ? Pour tenter de répondre à ces questions, les mémoires publiés des militaires français et britanniques ont été recensés: 72 mémoires britanniques et 53 français concernant partiellement ou entièrement la guerre dans la péninsule ont été comptabilisés. La faiblesse relative du nombre de mémoires français recensés n’est pas due à un désintérêt des auteurs pour cette guerre mais à des conditions de publication différentes. Une majorité des mémoires français concernant la période napoléonienne sont postérieurs à 1850 et plus précisément à 1880. Pour analyser ce corpus, un échantillonnage au 1/10e a été effectué pour le corpus britannique (soit sept), il a été repris pour le corpus français, afin de comparer des échantillons équivalents. Les références des quatorze mémoires sélectionnés sont données en annexe; celle-ci est suivie de notices biographiques des auteurs. Une approche prosopographique et l’étude des conditions d’écriture et de publication fourniraient à eux seuls des sujets d’étude ; pourtant, dans le cadre de cet article, il est nécessaire de connaître les principaux éléments de la vie des auteurs et les contextes de rédaction et de publication afin de pouvoir critiquer ces sources. En effet, qu’ils soient écrits à partir de notes prises au moment des événements relatés ou qu’ils soient entièrement rédigés à partir des souvenirs des auteurs, ils sont le fruit d’un travail de retour sur un passé qui est parfois mythifié, parfois noirci, mais inévitablement déformé par les événements ultérieurs vécus par leurs auteurs et en particulier par le déroulement de leur carrière militaire. Les mémorialistes sont aussi influencés par l’histoire collective, par les événements contemporains de la réécriture voire de la publication de leurs écrits. Il s’agit donc d’analyser la vision de l’autre au travers de la narration de faits passés en étudiant comment sont représentés d’une part les Français et les Britanniques et d’autre part les Ibériques.

Regards croisés des Français et Britanniques.

Les mémoires permettent de lever le voile sur les images des combattants adverses. Les auteurs britanniques étudiés développent globalement une image positive de leurs adversaires. « Les canonniers français, cinq en tout, se tenaient prêts et servaient avec autant de sang froid qu’à l’entraînement, et la lumière diffuse de leur torche montrait à nos hommes le danger qu’ils auraient rencontré s’ils avaient osé attaquer un canon ainsi défendu ». Cet extrait des mémoires de Grattan est un des nombreux exemples de la bravoure française soulignée par les mémorialistes britanniques. Cette impression est telle qu’une blessure reçue par un Français est une preuve de bravoure personnelle pour Costello : « Nous craignions peu la capture et bien que nous les considérions comme nos plus redoutables ennemis, nous rencontrions toujours une opposition des plus vigoureuses ; en effet, il y avait en général un tel esprit chevaleresque entre nous, que nos hommes avaient un certain respect même pour une blessure infligée par un Français ». La bravoure, le courage, l’intrépidité ne sont pas les seules qualités militaires que les Britanniques reconnaissent aux Français ; certains auteurs ont observé qu’ils sont toujours prêts au combat : « Les Français avançaient avec cette impétuosité si connue à ceux qui en ont été témoin. Deux raisons les poussaient à avancer à cette occasion : l’honneur était soutenu par la promesse d’un dollar qu’ils recevraient pour chaque coup de pioche et de pelle sortis des tranchées ; et tel que je connais le caractère français, il est difficile de dire lequel des deux, l’honneur ou l’appât du gain, l’emportait dans une telle situation ». Outre l’honneur Grattan évoque l’appât du gain, ce qui renvoie à une vision beaucoup moins positive des Français. Celle-ci rejoint celles développées par Kincaid et Stewart lorsqu’ils se souviennent des violences commises par les Français à l’encontre des Espagnols et des Portugais. Toutefois, ces auteurs dénoncent des actes identiques commis par les Britanniques, prouvant ainsi que ces condamnations ne sont pas le résultat d’une diabolisation de l’ennemi mais d’une volonté de rapporter tous les faits peu importe leurs auteurs. D’autres actions peu glorieuses sont décrites par les mémorialistes ; et en particulier des scènes de débandade. Grattan se souvient des débordements commis lors de la retraite du Portugal en mars 1811 mais il les justifie ainsi : « Après tant de privations, ayant une longue retraite devant eux, avec des provisions si maigres dans leur besace, on doit plus se lamenter que s’étonner des nombreuses circonstances honteuses qui accompagnaient la marche des troupes françaises ». Gleig et Stewart évoquent enfin des cas de désertion. Le premier a croisé chez le général Sir John Hope un déserteur devenu informateur de l’armée britannique, alors que le second se souvient des « nombreuses désertions de l’armée française », mais il précise qu’il s’agit essentiellement d’Allemands et d’Italiens combattants pour l’Empire Ainsi, de nombreuses références à l’ennemi français ont été trouvées dans les mémoires et elles ont montré une image globalement positive de l’autre : pourquoi les mémorialistes britanniques sont-ils aussi modérés dans leurs jugements ? Plusieurs hypothèses peuvent être avancées. Les parcours personnels et professionnels des mémorialistes peuvent expliquer cette absence de véhémence à l’égard de l’ennemi. Certains auteurs ont en effet participé à la victoire finale sur les armées impériales, sont entrés en vainqueurs en France et y ont séjourné. Ces événements biographiques postérieurs à la campagne relatée mais antérieurs à l’écriture des mémoires ont pu modifier la vision des militaires français par les Britanniques. Cette clémence des auteurs britanniques pourrait alors s’interpréter comme celle du vainqueur envers les vaincus. Si cette explication ne peut être rejetée catégoriquement, un des mémorialistes étudiés, Sherer, permet d’en souligner les limites. Il a été fait prisonnier en 1813 par les Français, ceux-ci l’ont même volé alors qu’il était prisonnier ; pourtant, il ne s’exprime pas violemment à leur égard : « Il n’est pas généreux de se réjouir de la défaite des ennemis, mais il est difficile de s’apitoyer quand vos yeux ont vu des scènes de désolation et de ruine causées par ceux dont l’apparence aurait pu nous tromper dans d’autres circonstances ». Le ressentiment de l’auteur est perceptible, mais limité. Aussi, le vécu des auteurs n’est pas déterminant pour expliquer leur sentiment à l’égard de l’ennemi. Sherer fournit dans ses mémoires une autre piste à examiner ; il s’exprime ainsi en découvrant l’armée française : « Se tenaient devant moi les hommes qui avaient pendant presque deux ans, tenu en alerte toute la côte anglaise ; qui avaient conquis l’Italie, renversé l’Autriche, crié leur victoire dans les plaines d’Austerlitz, et rabaissé en un jour la puissance, la fierté et la réputation guerrière dela Prussesur le champ de bataille de Iéna ». La réputation des armées napoléoniennes pourrait expliquer l’image de bravoure française mais la situation militaire française dans la péninsule est trop délicate pour que cette hypothèse soit retenue comme la seule valide.

L’explication ne tient peut-être pas aux Français mais aux Britanniques : ces derniers font-ils preuve d’une estime identique envers tous les combattants ? C’est encore Sherer qui observe que : « Dans l’armée française, comme dans toutes les autres, les hommes bons sont beaucoup plus nombreux que les mauvais ; la plupart des choses que l’on entend sur la férocité des armées et leur cruauté est infondée et très exagérée. Il est vrai que les soldats (je ne parlerai pas des officiers) ont une fâcheuse tendance à dévaster et détruire ; mais il s’agit plus des caprices d’un écolier irresponsable et dissipé que de la méchanceté calculée d’un homme ». Cette hypothèse n’a pas pu être confirmée par d’autres passages des mémoires étudiés et doit être nuancée par les jugements globalement sévères des mêmes auteurs concernant les Espagnols et Portugais. Les tentatives d’explication par des raisons extérieures aux mémorialistes ne peuvent convenir de manière absolue. La recherche des causes des images positives développées par les Britanniques permet de conclure à l’absence de justification mono causale et renvoie aux motivations insoupçonnées des auteurs : ceux-ci gardent peut-être simplement une image positive de leurs ennemis. Au moment de la rédaction de leurs écrits, les mémorialistes britanniques étudiés considèrent les Français comme ceux qu’ils ont combattus plus que comme ceux qu’ils haïssent ; mais la réciproque est-elle vraie ?

Concernant leurs adversaires, les mémorialistes français à l’exception de Guingret sont silencieux ; celui-ci a constaté : « Plusieurs fois les officiers anglais ont donné à la guerre des preuves de légèreté qu’on est tout étonné de rencontrer dans leur caractère ; et surtout dans leurs armées, où il existe tant de méthode ». La critique émise par l’auteur est atténuée par le rappel de la réputation de rigueur des insulaires. Toutefois, cette discrétion des auteurs français exige de s’interroger sur le sens du silence des sources. Est-il la preuve d’un sentiment d’indifférence à l’égard des Britanniques ? Le même auteur évoque à une autre reprise l’armée de Wellington : « Des secours étrangers ont avancé la délivrance de l’Espagne, mais on ne peut disconvenir qu’en s’obstinant à demeurer libres sous le joug même de l’esclavage, les Espagnols seuls, à la longue, nous eussent expulsés de leur presqu’île ». Guingret fait allusion aux Britanniques sans pour autant les nommer ; il évalue l’impact militaire de leur action dans la péninsule et considère qu’il n’est pas déterminant. Ce jugement est moins arbitraire qu’il n’y paraît comme le montrent les derniers travaux historiques sur la question, mais il souligne le fait que, pour les Français présents dans la péninsule, l’ennemi est moins le soldat britannique que les Ibériques. Ainsi, les mémorialistes relatent des anecdotes illustrant une certaine fraternité entre Français et Britanniques : quatre auteurs britanniques et Parquin relatent des échanges, des partages d’alcool ou de nourriture. Ce dernier relate l’anecdote suivante : « Le commandant Vérigny, ayant la direction de la ligne des tirailleurs de la brigade, jaloux de connaître Messieurs les officiers anglais, me dit : – Parquin, voilà une bouteille d’excellente eau-de-vie de France ; portez-vous au galop à quelques pas de la ligne anglaise, agitez votre mouchoir blanc, et quand on viendra à vous pour vous demander ce que vous voulez, vous répondrez que vous venez offrir de trinquer avec les officiers qui sont en ligne devant nous. Si on accepte, je vous rejoins au galop avec les officiers qui sont avec moi. […] L’officier anglais accepta et fit signe à ses camarades ; de mon côté, j’en fis autant au commandant de Vérigny, qui me rejoignit avec une dizaine d’officiers, au moment où un pareil nombre d’officiers anglais arrivaient. La bouteille passa à la ronde et fut vidée à l’instant. On la trouva excellente, surtout les officiers anglais, qui nous remercièrent de notre procédé, auquel ils parurent fort sensibles. La conversation s’engagea ». Cette scène décrite par Parquin n’est pas originale ; elle apparaît même comme un poncif entre officiers respectueux des règles de la guerre du XVIIIe siècle.

À cette proximité entre Français et Britanniques, il faut ajouter l’opposition aux Ibériques. Les mémorialistes britanniques racontent comment ils ont protégé des prisonniers français des violences dont les menaçaient les Espagnols et les Portugais. Sherer se souvient avec une certaine fierté des « soldats ennemis blessés qui implorent la protection britannique contre des Espagnols exaspérés et assoiffés de revanche ». Les prisonniers sont alors pris en charge par les Britanniques. Ces réactions sont-elles le fruit d’un mouvement d’humanité que les mémorialistes britanniques souhaitent mettre en évidence ou sont-elles l’expression de l’existence d’un lien culturel particulier entre Français et Britanniques ? Pour trancher cette question il convient d’analyser les images des combattants autochtones.

Les Ibériques vus par les Français et les Britanniques.

Les Britanniques se montrent-ils aussi indulgents avec les Ibériques qu’avec les Français ? Les mémorialistes français sont-ils aussi discrets sur les combattants autochtones que sur ceux d’Outre-Manche ? Les mémorialistes français et britanniques relatent de nombreuses anecdotes dans lesquelles ils décrivent leurs attitudes envers les Ibériques ; mais, plus que la réalité de leurs comportements, ces récits permettent de définir l’image qu’ils ont de ces deux peuples. Les mémoires étudiés évoquent davantage les Espagnols ; Costello se souvient pourtant du bon accueil fait par les Portugais : « ses habitants qui nous accueillirent en clamant Viva os Inglese valerosos ! Longue vie aux courageux anglais ! ». Les auteurs français sont encore plus silencieux sur les Portugais : Naylies se souvient des retardataires tués par les Portugais, quant à Guingret, il reconnaît leur courage.

Les auteurs britanniques sont plus prolixes concernant les Espagnols. Grattan et Stewart soulignent leur fierté légendaire, Grattan, Costello et Kincaid insistent sur les violences, les vengeances commises par les Espagnols à l’égard des Français. Costello rapporte ainsi : « J’eus l’occasion d’observer ce sentiment de revanche sanguinaire qui était si particulier aux Guérillas pendant la guerre. Je rejoignis mon régiment dans un petit village appelé Getafe situé à trois lieues environ de Madrid. Dans la ferme, […] il y avait une très jolie jeune fille dont le frère appartenait à une Guérilla. […] Alors qu’elle discutait avec son fiancé et ses parents, nous le vîmes sortir ostensiblement une bourse de soie qui semblait lourde et qu’il vida sur les genoux de sa maîtresse. […] Il nous raconta ensuite d’un air de défi qu’il les avait pris sur les corps des Français qu’il avait tués lui-même d’un coup d’épée dans la bataille ; ils portaient à chaque oreille et à chaque doigt un anneau en or ». Costello explique la violence par le type de guerre qui se déroule dans la péninsule. Ces menaces permanentes qui pèsent sur les combattants français les fragilisent. Pourtant, Grattan considère que les interventions des guérillas peuvent mettre en difficulté l’armée britannique : « Si nos troupes rencontraient un problème […], nos alliés […] opéraient un mouvement de repli rapide […]. C’est la véritable tactique d’harcèlement […]. Mais en Angleterre beaucoup pensent que les Portugais et les Espagnols en firent autant si ce n’est plus pour l’emporter pendant le conflit de la péninsule ». Ces critiques à l’égard des combattants ibériques s’expliquent par la position de l’auteur qui appartient à une armée organisée sur le modèle de celle de l’Ancien Régime comme le montre Charles Esdaile.

La cruauté des Espagnols décrite par les Britanniques pourrait permettre de comprendre les récits des pillages commis par l’armée de Wellington. Cinq sur les sept mémorialistes étudiés en font mention. Toutefois, ils concernent des villes prises d’assaut à l’exception de ceux mentionnés par Stewart lors de la retraite à Léon et Astorga. Le climat de violence dans la péninsule, l’âpreté des combats pour prendre d’assaut certaines villes comme Ciudad Rodrigo et Badajoz expliqueraient les violences britanniques exercées à l’égard de ceux qu’ils sont censés être venus libérer. Mais les conditions de vie difficiles et l’appât du gain ne sont pas des mobiles à écarter pour comprendre les pillages. Toutefois, ces derniers ne suffisent plus pour expliquer les atteintes aux personnes ; en effet, Grattan évoque les viols commis par les Britanniques après la prise de Ciudad Rodrigo. Ce seul récit ne peut suffire à conclure à une diabolisation des Espagnols par les Britanniques ; il renvoie davantage aux désordres et déchaînements de violence lors d’une prise d’assaut. Globalement, c’est plutôt une certaine incompréhension qui caractérise les relations entre les Britanniques et les Ibériques : déception des Ibériques face aux retraits stratégiques de l’armée britannique et images dans l’ensemble négatives des guérillas.

Seul Sherer s’efforce de défendre les Espagnols ; il rédige un véritable plaidoyer : « On les accuse d’être indolents et c’est vrai […] mais ils le sont deux fois moins que ce que les voyageurs ignorants le prétendent. On objecte que dans de nombreuses provinces, il y a de grands lopins de terre non cultivés. Si vous demandez, on vous dira qu’il n’y a pas d’eau. […] Les Espagnols sont souvent méprisés pour leur ignorance. Il est vrai que dans le domaine de la recherche métaphysique et philosophique, ils sont bien loin de la plupart des autres nations d’Europe ; mais concernant les principes moraux et éthiques qui devraient régler le comportement humain, ils sont bien au point et leur pratique est équivalente à leur savoir. […] On reproche aux Espagnols d’être superstitieux ; et ils le sont. Mais la superstition n’est pas toujours la parente du crime. […] Les Espagnols sont accueillants et généreux en toute simplicité : ce sont de bons pères, de bons maris, des chefs de famille humains et respectés. Ils sont patriotes, courageux, mesurés et honnêtes ». Cet engagement de Sherer renforce l’idée selon laquelle il est couramment admis parmi les militaires britanniques que les Espagnols ont été cruels. Les mémorialistes britanniques ne se montrent donc nullement complaisants à l’égard de leur allié espagnol prouvant ainsi que leur mansuétude envers les Français n’est pas l’expression d’une sympathie pour tous les combattants. Si les auteurs britanniques ont une image assez négative des Ibériques, celle-ci est encore moins nuancée chez les auteurs français. Coignet qualifie les Espagnols de « sale peuple » à deux reprises, Guingret et Lejeune se souviennent de leur cruauté. Louis Brégeon explique ces ressentiments par la « méconnaissance, incompréhension qui débouchent sur l’arrogance, les spoliations, les brutalités. L’Espagne est autre, exotique, comme l’Égypte, avec des fellahs, des imams, des mamelouks […] ». Pourtant, un des auteurs étudiés, Naylies, fait preuve de compassion pour les Espagnols : « Je considérois les Espagnols comme les héroïques victimes de leur patriotisme et de leur dévouement à la noble cause de leur indépendance ; je les admirois ». Ce jugement très nuancé de Naylies s’explique par son engagement politique. Ce royaliste engagé tient son journal quotidiennement, il le retravaille et publie en 1817 ses mémoires de la guerre dans la péninsule, dans lesquels il s’oppose à Napoléon en soutenant la thèse de l’affirmation du sentiment national espagnol.

Pour les mémorialistes français étudiés, à l’exception de Naylies, ce sont les Espagnols plus que les Britanniques qui sont les ennemis. En raison des formes de la guerre qui se déroule dans la péninsule (guérilla, villes prises d’assaut et retraites), les entorses aux règles de la guerre sont fréquentes. Les auteurs français reviennent sur les pillages, les exécutions de prisonniers, les violences exercées contre les civils et parmi ces dernières, celles envers les femmes : « Les femmes, les filles, trouvées dans ces lieux sauvages, étaient obligées d’assouvir les passions les plus effrénées pour éviter la mort : je le dis à regret, on en a vu même égorgées par les tigres dont elles venaient de rassasier la brutalité ! Ceux qui commettaient ces abominations, étaient quelques misérables qui, du rebut gangrené des grandes villes, avaient été introduits, par le sort, dans les rangs des braves. Ces sont ces êtres vils qui dans leurs courses, se trouvant dégagés de toute espèce de joug, s’abandonnaient aveuglément à leur férocité. Qu’on se garde bien de confondre ces brigands atroces avec nos vrais soldats. Les hommes les plus cruels sont presque toujours les plus lâches ». Guingret évoque ainsi les viols commis lors de l’entrée au Portugal ; comme tous les autres mémorialistes, il les attribue aux soldats même s’il considère que les violeurs sont ceux qui n’ont pas de qualités militaires. Ces récits sont le plus souvent accompagnés des mesures prises par les officiers pour limiter ces violences, mais leur inefficacité est plus ou moins explicitement reconnue par les auteurs.

Au travers des mémoires britanniques et français étudiés il a été possible de découvrir une image globalement négative des Ibériques lors du conflit dans la péninsule. Celle-ci, peu surprenante de la part des auteurs français en raison du déroulement de la guerre, l’est davantage des auteurs britanniques. Si certains poncifs concernant le peuple espagnol ont été trouvés, les mémorialistes d’Outre-Manche critiquent surtout la façon dont les guérillas font la guerre. Bien qu’alliés des Portugais et « défenseurs » des Espagnols, les militaires britanniques semblent, dans leurs souvenirs, plus sévères à l’égard des Ibériques qu’à l’égard de ceux auxquels ils ont été opposés pendant toute la période révolutionnaire : ce sont globalement des sentiments d’estime pour les Français qui dominent dans leurs écrits. Ainsi, l’autre n’est pas forcément celui que l’on croit, c’est celui qui est différent culturellement.

Ces constats permettent de formuler l’hypothèse d’une proximité franco-britannique dans la façon de se représenter l’ennemi et plus largement de faire la guerre. Cette approche « civilisationnelle » fondée sur des référents moraux similaires renvoie à la problématique du « barbare ». En raison de sa complexité, elle mérite d’être étayée et nuancée par d’autres analyses. Il est déjà possible de souligner le paradoxe entre la sévérité britannique à l’égard des guérillas et la relative clémence à l’égard des Français qui pratiquent la contre-guérilla : l’altérité résulte d’une construction de représentations plus que d’une réalité.

Laurence MONTROUSSIER.

Notices biographiques des mémorialistes.

COIGNET, Jean Roch, 1776-1865 : Le plus célèbre des mémorialistes français de l’épopée napoléonienne. Il commence sa carrière comme soldat au 1er bataillon auxiliaire dela Seinele 27 août 1799. Il est caporal lors de son séjour en Espagne (1808-1809). Il achève sa carrière avec le grade de capitaine. Il est placé en demi-solde sousla Restaurationet termine sa vie à Auxerre.

COSTELLO, Edward, 1788-1869 : Engagé volontaire en 1807 au 95ème régiment d’infanterie, la « Rifle brigade », il est présent dans la péninsule entre 1808 et 1814. Il participe à la campagne de France au cours de laquelle il est blessé. Il reste ensuite à Cambrai où il tombe amoureux d’une Française. En 1835, il retourne en Espagne avec les volontaires britanniques qui soutiennent Isabelle II contre Don Carlos. Garde àla Tour de Londres après 1838, il meurt en 1869.

DALRYMPLE, Hew Whiteford, Sir, 1750-1830 : Fils du capitaine John Dalrymple, il entre dans l’armée comme sous-lieutenant en 1763. En mai 1806 il est nommé à Gibraltar comme commandant en second du lieutenant-général Fox auquel il succède en novembre de la même année. Critiqué pour avoir signé la Convention de Cintra, il reçoit pourtant le titre de baron en 1815.

GLEIG, George Robert, 1796-1888 : Il s’engage dans la carrière militaire contre l’avis de son père en 1811. Sous-lieutenant au 85ème régiment d’infanterie, son régiment rejoint l’Espagne en 1813. Après avoir participé à la bataille de Waterloo, il regagne Oxford avec une demi-solde. Il se marie en 1819 et est ordonné archevêque l’année suivante. Il meurt en 1888 après avoir écrit58 livres et au moins 138 articles pour des revues littéraires.

GRATTAN, William, ?-après 1848 : Né à Dublin, il s’engage en 1808. Il est sous-lieutenant pendant la guerre dans la péninsule. Il quitte l’armée en 1817.

GUINGRET, Pierre, 1784-1845 : Soldat au 6e régiment d’artillerie à pied le 25 février 1804, il entre l’année suivante à l’École Polytechnique. Il est présent en Espagne et au Portugal entre 1808 (lieutenant au 6e régiment d’infanterie légère) et 1813 (chef de bataillon au 69e régiment d’infanterie légère le 5 juillet 1813). Placé en non-activité en 1815, il sert toutefois sous la Restauration(présent en Espagne en 1823) et la Monarchiede Juillet. Il achève sa carrière comme commandant de la 3ème brigade d’infanterie à Paris.

HUGO, Joseph Léopold Sigisbert, 1773-1828 : Père de Victor. Soldat avant le début dela Révolution(1788). Il est colonel au service de l’Espagne en 1808. Il est présent dans la péninsule jusqu’en 1813. Il est alors aide de camp de Joseph Bonaparte avant de rentrer en France. Pour son dernier emploi, il est maréchal de camp commandant supérieur de Thionville pendant les Cent-Jours.

KINCAID, sir John, 1787-1867 : Un des plus célèbres mémorialistes britanniques de la période. Il sert d’abord comme lieutenant dans la milice avant de s’engager en 1809. Promu lieutenant en 1811, il est présent dans la péninsule entre 1810 et 1814. Promu capitaine dans la « Rifle brigade » en 1826, il quitte l’armée d’active en juin 1831. Membre dela Gardeen 1844, il est chargé en 1847 d’inspecter les prisons écossaises.

LEJEUNE, Louis François, baron, 1775-1845 : Soldat puis sergent et sous-lieutenant en 1792. Il est colonel du génie en Espagne entre 1809 et 1811. En dépit de périodes d’inactivité, il sert sousla Restaurationetla Monarchiede Juillet. Il termine sa carrière d’active comme général commandant du département dela Haute-Garonne.

NAYLIES, Joseph de, vicomte de, 1786- 1874 : Incorporé en 1805 au 19e régiment de dragons, il est présent en Espagne entre 1809 et 1811, il est alors maréchal des logis. Il est capitaine en 1815, il mène une brillante carrière sousla Restauration. Colonelen 1826, il est licencié et mis en solde de congé en 1830.

PARQUIN, Denis Charles, 1786-1845 : Engagé volontaire en 1803. Lors de son passage en Espagne (1810-1812), il est sous-lieutenant au 20ème régiment de chasseurs à cheval. Après plusieurs interruptions, il termine sa carrière militaire en 1837 comme chef de bataillon de la garde municipale de Strasbourg. Il participe aux tentatives de prise du pouvoir par Louis Napoléon Bonaparte. Arrêté, condamné, il meurt en prison en 1845.

PETIET, Auguste Louis, baron, 1784-1858 : Fils de Claude Petiet, commissaire des guerres, il est élève commissaire des guerres en 1800. Il participe à la guerre dans la péninsule comme capitaine aide de camp du maréchal Soult (1808-1811). Il sert sousla Restaurationetla Monarchiede Juillet. Il achève sa carrière militaire d’active comme maréchal de camp commandant le département du Loiret. Il est élu député dela Nièvreau corps législatif 1852-1858.

SHERER, Joseph Moyle, 1789-1869 : Nommé sous-lieutenant en janvier 1807, promu lieutenant en juin, il participe à la guerre dans la péninsule avec le 34ème régiment d’infanterie. Promu capitaine en 1811, il est fait prisonnier par les troupes commandées par Drouet d’Erlon en 1813. Libéré en 1815, il est nommé capitaine au 96ème régiment d’infanterie, placé en demi-solde en 1832, il quitte l’armée en 1836. Atteint d’une maladie mentale, il meurt en 1869.

STEWART, Charles William Vane, marquis de Londonderry, 1778-1854 : Il sert en Espagne entre 1809 et 1813 comme lieutenant-général. Il exerce ensuite des fonctions diplomatiques, et est ambassadeur à Vienne en 1819 ; il siège également à la Chambre des Lords.

Source : Laurence Montroussier, « Français et Britanniques dans la Péninsule, 1808-1814 : étude de mémoires français et britanniques », Annales historiques de la Révolution française, Avril-Juin 2007. http://ahrf.revues.org/9263

 

 

 

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( 21 octobre, 2019 )

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 « L’espoir nous rallie »

La « Députation polonaise », radicale et républicaine, croyait au mouvement indépendantiste national et, suivant l’exemple français, prônait l’égalité ainsi que la liberté des paysans. Le soutien français lui semblait important mais non primordial. Les modérés, exclus de cette « Députation », s’assemblèrent en une « Agence » puis dans une organisation désignée sous le nom de : « Émigrés polonais ». Ces partisans de la Constitution du 3 mai 1791, concentrés autour de l’ancien envoyé polonais auprès dela Républiquefrançaise, Franciszek Barss, de Jozef Wybicki et du général Jozef Wielhorski, voyaient la future Pologne comme une monarchie constitutionnelle introduisant progressivement des changements sociaux. Mais ils considéraient que des préparatifs pour une insurrection dans leur pays, occupé, étaient prématurés.

Les deux factions s’opposaient farouchement, cependant elles s’accordaient sur la nécessité de créer une force militaire polonaise en exil. Les tentatives des radicaux pour organiser les unités polonaises à la frontière de l’Autriche, de la Turquie et à Venise ayant échoué, les démarches similaires des « ÉmiPatriotes ou mercenaires ? dans HORS-SERIE Légion-243x300grés polonais » auprès du Directoire connurent le même résultat, car non seulement le gouvernement français craignait d’inciter les Russes à la guerre contre la France mais, aussi, car l’entrée d’étrangers dans l’armée républicaine était interdite par la Constitution de 1795. Avec l’arrivée à Paris (fin septembre 1796), sur la demande de Wybicki, de Jan Henryk Dabrowski, ancien officier de la garde saxonne et général polonais, qui s’était couvert de gloire contre les Prussiens, « l’espoir changea de camp, le combat changea d’âme ». Dans l’espoir d’une alliance antirusse entre la Prusse et la France, Dabrowski avait mené des pourparlers à Berlin sondant la possibilité de créer des troupes polonaises. Finalement, ce projet ne fût finalisé qu’en France. Car si le gouvernement craignait des complications diplomatiques, il voyait l’utilité que pouvaient apporter les Polonais pour lutter contre l’Autriche en Italie. Dabrowski fut donc envoyé au glorieux commandant de l’armée d’Italie, le général Bonaparte, qui connaissait déjà un peu les affaires polonaises grâce à son aide de camp Jozef Sulkowski, par ailleurs opposé à l’idée des légions.

Dabrowski proposa d’organiser ces unités avec des officiers de l’armée polonaise, licenciés après 1795, des immigrés des terres polonaises et de combler les rangs avec des milliers de recrues de Galicie au service de l’Autriche en Italie et faites prisonnières par les Français. Le général comptait sur la création de ces formations pour inciter les Polonais restés sous les drapeaux autrichiens à déserter. Convaincu par ses arguments, Bonaparte donna son accord et le 9 janvier 1797, le général polonais signait une convention avec le gouvernement lombard en vertu de laquelle étaient créées les légions polonaises auxiliaires auprès de la Républiquede Lombardie, alliée de la France. Le 20 janvier, leur chef invitait ses compatriotes à le rejoindre dans un appel rédigé à Milan en quatre langues : « Polonais ! L’espoir nous rallie ! La France triomphe, elle combat pour la cause des nations ; tâchons d’affaiblir ses ennemis ; elle nous accorde un asile, attendons de meilleures destinées pour notre pays. Rangeons-nous sous ses drapeaux, ils sont ceux de l’honneur et de la victoire ! Des légions polonaises se forment en Italie, sur cette terre jadis le sanctuaire de la liberté ; déjà, des officiers et des soldats, compagnons de nos travaux et de votre courage, sont avec moi ; des bataillons s’organisent ! Venez, compagnons, jetez les armes qu’on vous a forcé de porter ! Combattons pour la cause commune des nations, pour la liberté, sous le vaillant général Bonaparte, vainqueur d’Italie ! Les trophées de la République française sont notre unique espérance ; c’est par elle, c’est par ses alliés que nous reverrons peut-être avec joie ces foyers chéris que nous avons abandonnés avec des larmes ! »

La création des légions apparaissait utile à tous les partis : Bonaparte gagnait quelques milliers de soldats pour combattre les Autrichiens et les partisans italiens ;la République lombarde gagnait, quant à elle, des défenseurs sans prendre le risque d’armer son propre peuple et les émigrés polonais, l’espoir d’un avenir meilleur .

 Gloire et déclin.

 Les luttes des factions au sein de l’émigration n’épargnaient point le créateur des légions souvent calomnié auprès du Directoire par ses rivaux politiques et militaires. Outre des allusions à son passé (irrégularités financières, servilité à l’égard des Russes pendant la réduction de l’armée en 1792) et à son esprit prétendument « germanique », après 21 années passées au service de la Saxe, l’opposition critiquait le fait de faire mourir inutilement des compatriotes pour le service d’un pays étranger. « À l’époque et aux temps des trahisons où nous vivons il se peut qu’un homme le plus vertueux mais inconscient prenne également Dabrowski pour traître »– par ces mots Wybicki consolait son ami dans une lettre de 1799. Malgré ses désillusions, Dabrowski restait fidèle à sa devise, formulée à l’époque du déclin des légions : « Persévérer ! Les événements peuvent produire un changement favorable ! »

 Le général organisa d’abord ses premiers 6 000 hommes en six bataillons d’infanterie homogènes (avec trois compagnies d’artillerie) divisés en deux légions. Selon Jan Pachonski, après la réorganisation effectuée en mai 1797 par Bonaparte, « la légion polonaise dans son ensemble, se distinguait du modèle des demi-brigades françaises par un état-major élargi, par l’augmentation de l’effectif dans les compagnies de grenadiers, de 83 à 123 soldats, par l’adjonction d’une compagnie supplémentaire de tirailleurs qui n’existait pas dans les formations françaises. En raison du manque constant d’officiers [la plus grande vague de candidats n’arriva en Italie qu’en été], des compagnies doubles étaient formées avec un seul corps d’officiers pour les deux compagnies ».

 Les premières, et rares, opérations des Polonais, en mars-avril 1797, consistaient principalement à soutenir les républicains sur le territoire de Vénétie ; la 2e légion, quant à elle, fut incorporée à la garnison de Mantoue qui préparait une attaque sur le territoire autrichien. L’armistice de Leoben et la paix signée à Campoformio (17-18 octobre 1797) scellèrent tout espoir d’offensive victorieuse vers la Galicie occupée par l’Autriche. Se posait alors pour la première fois la question du devenir des formations polonaises.

 La création de la Républiquecisalpine à la place dela Républiquelombarde compliqua les projets de Dabrowski, qui sauva tout de même la situation en signant une nouvelle convention, le 17 novembre 1797, avec les seules autorités françaises. Ces dernières maintinrent donc un corps polonais auxiliaire. Craignant l’attitude des Polonais en cas de conflit avec la France et préférant les incorporer directement à son armée,  le corps législatif cisalpin n’approuva pas, quant à lui, cette convention. Au début de l’année 1799, l’effectif du corps polonais auxiliaire monta à plus de 8 200 soldats, grâce à l’adjonction d’une cavalerie (un régiment de lanciers fut créé), à l’augmentation de l’artillerie ainsi qu’à la formation d’une quatrième compagnie dans chaque bataillon.

 La 1re légion du général Kniaziewicz participa à la libération de Latium. Le 3 mai 1798, elle entra à Rome et combattit les ennemis dela République romaine (surtout les partisans paysans) et l’invasion napolitaine (entre autres dans les batailles de Magliano, Otricoli, Civitacastellana, Calvi, Ferentino, Frosinone et Terracina). Le fait d’armes le plus célèbre restait la prise de la forteresse maritime de Gaëta. Le commandant en chef, le général Championnet, rendit honneur aux soldats de Kniaziewicz en chargeant celui-ci de remettre le 8 mars 1799 au Directoire les 33 drapeaux pris à l’ennemi.

 L’année 1799 se révéla désastreuse pour les Polonais. Dans les batailles de Magnano et de Legnano, la 2e légion perdit son chef, le général Rymkiewicz et 1 750 hommes. Les 1 500 rescapés (dont 300 artilleurs) furent envoyés à Mantoue, considérée comme une forteresse déjà perdue. Au moment de la capitulation, le général Foissac-Latour signa « l’article additionnel concernant les déserteurs » en livrant ainsi ses subordonnés polonais (à l’exception des officiers) aux Autrichiens. Cet acte déloyal choqua profondément le corps polonais, déjà persuadé d’être la « chaire à canon » négligée par les Français. À l’instar du colonel Kosinski (fait prisonnier à Mantoue), les légionnaires condamnaient cet « article inconnu au conseil de guerre extraordinaire, indigne de la grandeur de la nation française, honteux pour toute la garnison, contraire à sa réputation et à ses lumières, si pénible et douloureux pour tous les Polonais qui en sont les victimes… article dont les Autrichiens n’ont pas manqué d’abuser en arrachant les armes des soldats polonais au titre de déserteurs, indistinctement tels ou non, en déchirant un de leurs drapeaux et en comblant tous les officiers d’injures et d’insultes les plus ignominieuses ».

 La 1re légion, désormais sous les ordres de Dabrowski, fut presque anéantie par les Russes entre les 17 et 19 juin à la bataille de Trebbia. Il fallut toute la détermination du général pour épargner les restes de ses troupes qui participèrent encore à la défense dela République ligurienne. Après les batailles de Novi et de Bosco, les survivants (975 sur 1 800) prirent part à la défense de Gênes. Les défaites militaires de la France et la vaillance des troupes polonaises changèrent l’attitude du Directoire à l’égard de ces légions. Avec le soutien de Kosciuszko, le 8 septembre 1799, une « légion du Danube » fut créée et placée sous le commandement du général Kniaziewicz . Il n’était plus question de convention mais les 6 000 légionnaires portant les uniformes polonais devaient avoir une discipline, des promotions et une solde égales à celles des Français .

 La prise de pouvoir de Bonaparte semblait assurer le futur des formations polonaises. Ainsi, la France décida de prendre en charge la légion de Dabrowski qui fut réorganisée près de Marseille. La légion de Kniaziewicz, dont le siège fut successivement Phalsbourg, Metz, Strasbourg et Ulm, et qui comptait en 1800 plus de 5 000 fantassins et 950 cavaliers, prit part à la campagne de Francfort (été 1800) et se distingua à Hohenlinden (3 décembre) en prenant 3 500 prisonniers. Le général Decaen, qui passa dans les rangs polonais au matin de la bataille se souvenait « de l’ardeur que manifestaient les officiers et les soldats. Ne parlant pas leur langue, je leur exprimais par mes regards que je comptais sur leur valeur, et que bientôt ils allaient avoir l’occasion d’en donner les preuves » .

 L’espoir de voir le sort polonais tranché par la France victorieuse fut déçu par la paix de Lunéville (9 février 1801), où la France et l’Autriche s’engagèrent mutuellement à ne pas soutenir « les ennemis intérieurs ». Cela sonna le glas des légions (15 200 hommes dont 12 000 sous les armes) et de nombreux officiers polonais, y compris Kniaziewicz, donnèrent leur démission de façon éclatante. Les soldats, surtout ceux de la légion du Danube, désertaient massivement. Au cours de l’année 1801, le nombre de légionnaires, tous concentrés en Italie, n’était plus que de 10 700. Le Premier consul décida d’en faire trois demi-brigades, placées au service de la France mais à la solde de la République cisalpine (Italienne) et du Royaume d’Étrurie. Le 21 janvier 1802, l’inspectorat général polonais avec Dabrowski à sa tête, chargé des questions administratives et de l’instruction, ainsi que la 1re et la 2e demi-brigades (formées à partir de la légion d’Italie) et le régiment de lanciers passèrent à la solde de l’Italie. La totalité de ces forces dont l’uniforme et le commandement devaient être polonais était de 8 366 hommes et de 1 000 chevaux.

 Soldats et officiers.

 Jusqu’en 1807, le nombre de soldats (à 65 % des paysans) atteignit, selon Jan Pachonski, 33 000 dont 18 000 périrent ou restèrent à l’étranger. Il faut ajouter 3 000 déserteurs, 2 000 émigrés, et 1 000 hommes partis dela Pologneoccupée aux 27 000 prisonniers de guerre de l’armée autrichienne (1797-1800), russe (1799) ou prussienne (1806).

 Depuis deux siècles la légende nationale idéalisait les légionnaires, présentés comme des volontaires patriotes provenant de toutes les couches de la société. Dariusz Nawrot remarque que les mémoires des anciens légionnaires « répètent les informations sur l’arrivée de nombreux volontaires venant du pays ce qui légitimait la vision des Légions comme une force nationale. Nous n’y trouvons nullement des lamentations sur le petit afflux de volontaires mais leur nombre non plus. La mise en valeur du rôle des volontaires dans la création des Légions servait aux auteurs des mémoires à justifier le motif idéologique de leur propre service et à souligner le dévouement des légionnaires. Et pourtant ils se contredisent en évoquant l’enrôlement massif des prisonniers de guerre autrichiens d’origine polonaise ».

 Les témoignages soulignant l’enthousiasme des Polonais pour leur service en uniforme national ne décrivent qu’une partie de la réalité. Non seulement la conscience nationale des paysans de Galicie n’était pas assez développée pour les pousser à s’engager dans les légions (et que dire des Ruthènes enrôlés avec des Polonais ?) mais plus d’un Tchèque, Hongrois, Croate ou Allemand profita du recrutement pour échapper à la misère des camps de prisonniers. Waclaw Tokarz rappelait qu’après l’enrôlement les soldats polonais « se considéraient encore longtemps comme  des « hommes de l’empereur d’Autriche »   et regardaient avec méfiance leurs nouveaux officiers qu’ils traitaient « d’étrangers de Varsovie » ; ils menaçaient même de reprendre leur ancien service qui à cette époque avait déjà assez bien assimilé nos paysans ». Parmi les nouveaux légionnaires, il y avait bien sûr des aventuriers qui « voulaient changer de vie et cherchaient parfois une possibilité de déserter sur la route menant au dépôt ». Par ailleurs, la discipline dans les légions restait peu stricte même après l’introduction des articles militaires français en 1798. Dans la première période, Dabrowski, qui tenait à augmenter le nombre de légionnaires pour renforcer sa position, craignait qu’une discipline trop sévère ne rebutât les nouvelles recrues.

 Les officiers supérieurs de l’ancienne armée polonaise – à cause de leur âge, leurs familles, leurs biens ou leur hostilité à la révolution – ne vinrent pas en Italie. Selon Jaroslaw Czubaty, 13 des 63 généraux qui avaient servi Kosciuszko quittèrent le pays mais seuls Kniaziewicz, Niemojewski, Wielhorski et Wojczynski suivirent Dabrowski, ce qui ne constitue que 8,2 % du groupe. Parmi ces cinq « anciens », seul Dabrowski allait rester au service jusqu’à la  dissolution des légions. Jozef Zajaczek fit une belle carrière « française » et devint général de division (1802). Le manque de généraux fut partiellement compensé par le concours des officiers de talent pour qui le service en exil allait devenir un tremplin. Amilkar Kosinski, Michal Sokolnicki et Jean Henri Wollodkowicz reçurent leurs épaulettes de général avant 1804. Wollod servit même dans l’armée française.

 Les officiers (environ 1 200 dans les formations d’Italie et la légion du Danube) étaient tous volontaires et Polonais, à l’exception de 70 étrangers dont 49 Français . Dabrowski misait sur leur esprit national, car il ne pouvait pas leur garantir de carrière. Dans les années 1797-1798, l’état des formations polonaises prévoyait au maximum 311 officiers dont 65 hors cadre. En janvier 1797, leur chef espérait « que le patriotisme de nos officiers les fera venir ici non pour obtenir des promotions mais pour leur perfectionnement, pour qu’ils puissent, plût à Dieu, servir ensuite profitablement leur Patrie ». Homme lucide, il ajoutait : « Il serait préférable de voir arriver surtout ceux qui n’ont pas grand chose à perdre chez eux. »Les officiers formaient un groupe prêt au sacrifice (environ 900 périrent), mais souvent divisé par des luttes pour les promotions et les commandements. Cela ne pouvait être autrement puisque, surtout après la crise de 1799, les officiers « étaient de caractère très varié : parfois d’une grande, remarquable valeur militaire et morale, parfois aventuriers, intrigants et rebelles, hommes majoritairement positifs et faciles à conduire pendant la bataille mais à surveiller de près et nécessitant une instruction pendant le service et les déplacements ».

 Contrairement à l’armée de Pologne-Lituanie mais conformément à l’esprit révolutionnaire et à celui de l’insurrection de 1794, les grades d’officier étaient accessibles aux roturiers. Dans un premier temps, les légions recrutaient des officiers parmi les militaires émigrés présents en France ou en Italie du Nord en attendant l’arrivée des volontaires du pays. Dans ces deux groupes dominaient les anciens officiers de carrière, souvent promus aux grades supérieurs pendant l’insurrection de Kosciuszko. La stabilisation progressive des effectifs puis, la guerre, permirent de vérifer la qualité de ces officiers. Dabrowski et Kniaziewicz essayèrent de promouvoir les plus aptes aux différents échelons hiérarchiques et de se séparer des officiers trop faibles ou sans autorité. Il est vrai que la commission établie par Dabrowski pour examiner les futurs officiers se heurta à l’arbitraire du chef des légions, méfiant à l’égard des promotions datant de 1794 et peu enthousiaste pour  promouvoir les sous-officiers « issus du rang ». Après la réorganisation de 1801, il leurs préférait les jeunes venants du pays et instruits pendant quelque temps comme sous-officiers. La synergie entre tous ces courants produisit un corps d’officiers composé à 83 % de nobles (80 % issus de la moyenne et petite noblesse), à 14 % de bourgeois chrétiens (venant surtout de Varsovie) à 1 % de bourgeois juifs. 1,5 % des officiers était d’origine paysanne. Plus d’un tiers (34 %) avaient moins de 25 ans et seuls 8 % en avaient plus de 40.

Dabrowski, inquiet de conserver son autonomie, basa la formation et l’entraînement du soldat sur le règlement polonais adapté par le général Wielhorski. Le règlement français de 1791 ne fut introduit qu’en 1802 et uniquement dans l’infanterie. En revanche, le service se faisait dès 1797 selon les règles françaises adaptées pour les légions polonaises ; une commission spéciale fut chargée des adaptations. Les punitions corporelles utilisées dans l’ancienne armée polonaise avaient été supprimées et la peine de mort n’était appliquée que pour les crimes les plus graves. Pour Dabrowski, la devise « tous les hommes libres sont frères », inscrite en italien sur les épaulettes des légionnaires devait symboliser le changement d’attitude des officiers à l’égard des soldats, non plus paysans corvéables en uniforme, indifférents à la cause nationale mais compagnons d’armes et futurs citoyens de leur patrie. L’éducation (patriotique et pratique y compris l’alphabétisation) des troupiers et des futurs sous-officiers, pendant les longues périodes d’inaction, aida à former un esprit de corps particulier. Jusqu’en 1802, le nombre de désertions restait relativement faible.

 Les tentatives pour mettre sur pied une école régulière d’officiers ayant échoué, les chefs des légions organisaient des cours de perfectionnement et encourageaient l’auto-instruction. Dabrowski, lui même propriétaire d’une collection de cartes et d’une bibliothèque importante, favorisait le travail intellectuel de ses meilleurs officiers. La bonne préparation théorique combinée avec des expériences de guerre variées (ennemis russes, autrichiens, napolitains et partisans) produisit un type d’officier valeureux et doté d’un esprit d’initiative. Le caractère limité des opérations confiées aux troupes polonaises ne permit pas pourtant de mieux préparer les officiers d’état-major .

 Concentrés en Italie et frustrés, les Polonais commencèrent à poser des problèmes et leurs contacts avec l’opposition antifrançaise italienne ne purent qu’accélérer la décision du Premier consul. Après son refus de servir sous les ordres du roi d’Étrurie, la 3e demi-brigade polonaise (ancienne « Danube ») fut « en récompense de sa vaillance » transformée en 113e demi-brigade française et envoyée à Saint-Domingue (mai 1802) pour mater l’insurrection des esclaves noirs. En février 1803, elle fut rejointe par la 2e (114e) demi-brigade, également passée à la solde de la France. Sur les 6 000 légionnaires débarqués à Saint-Domingue, 4 000 périrent au combat ou de maladie ; la moitié des 1 000 prisonniers de guerre polonais fut incorporée de force au 63e régiment étranger de l’armée anglaise, et le reste alla végéter sur les pontons, parfois jusqu’en 1815. Dans la partie espagnole de l’île, les derniers Polonais luttèrent jusqu’en 1809. Plus de 450 anciens légionnaires s’établirent à Saint-Domingue, à Cuba ou aux États-Unis. Seuls 340 Polonais revinrent en Europe.

 Dernières formations.

 En 1803, les rescapés de l’épopée légionnaire : la 115e demi-brigade du général Grabinski et le régiment de lanciers de Rozniecki firent partie du corps d’occupation en Apulie. Deux ans plus tard, après la création du royaume d’Italie environ 4 700 Polonais passèrent automatiquement à son service, et participèrent à l’opération contre le corps du prince de Rohan (Castel Franco, le 24 novembre) et à la prise de Naples et de Caserte (février 1806). Au cours des combats en Calabre (Campo Tenesco, le 9 mars), les fantassins polonais protégeaient le littoral contre les tentatives de débarquement de l’armée anglo-sicilienne ; les lanciers de Rozniecki assuraient la liaison avec Rome et surveillaient la côte entre Terracine et Ostia.  Le nouveau roi de Naples, Joseph Bonaparte qui, entre autres tâches confia aux Polonais l’instruction de sa jeune armée les reprit à son service en juillet 1806. Entre-temps Grabinski perdit 350 hommes à la malheureuse bataille de Maida (4 juillet) livrée contre le débarquement anglais ; la révolte en Calabre coûta la vie aux 650 Polonais.

Les survivants avec Grabinski à leur tête, devaient constituer les cadres de la légion polono-italienne, créée par le décret de Napoléon le 5 avril 1807. Ces 9 200 hommes répartis en six bataillons d’infanterie et un régiment de lanciers, organisés en Silésie, devaient être envoyés en Espagne sous le nom de «  légion dela Vistule » (1808). Dabrowski, séparé de ses soldats dès 1803 et dessaisi du commandement, fut néanmoins nommé inspecteur général de la cavalerie italienne. Décoré de la croix de commandeur de la Légion d’honneur, il fit partie de la délégation italienne au sacre de Napoléon. Pendant la guerre contre les Bourbons (1806), il commanda une division de dragons et termina sa carrière en Italie comme gouverneur de la province de Trois Abruzzes.

Malgré toutes ces déceptions, la majorité des anciens légionnaires ne cessait de voir en la France le seul allié naturel dont les conflits avec l’Autriche, la Prusse et la Russie permettaient d’espérer un changement radical dans le rapport de forces en Europe. Le concours de ces vétérans devait s’avérer indispensable à l’issue de la campagne de Prusse qui, fin 1806, conduisit la Grande Armée sur le sol de l’ancienne Pologne. Ainsi, Napoléon se décida à utiliser la carte polonaise qui lui tombait sous la main ce qu’il n’aurait certainement fait si la Prusse avait demandé la paix au lendemain d’Iéna. Endossant le costume du vertueux protecteur de la cause polonaise, Napoléon convoqua on octobre 1806, à Berlin, Dabrowski et Wybicki. Il en résulta leur proclamation du 3 novembre qui annonçait l’entrée en Pologne de « Napoléon le Grand, l’invincible ».

 Le bilan.

 Le bilan politique des légions est morose, sans oublier que les Polonais ne pouvaient que subir les événements. Dans le domaine militaire, l’aspect quantitatif (30 000 soldats en 10 ans) n’est pas forcément déterminant, mais il en va tout autrement de l’aspect qualitatif. La préparation d’un groupe considérable à la guerre moderne  devait s’avérer très importante. Comme écrit Pachonski « profitant de l’expérience des années 1792-1794, les Légions purent fondre l’héritage polonais avec les acquis de la Révolution française ».

Selon Czubaty, plus de la moitié des 51généraux polonais nommés entre1797 et1814 (dont 48 après 1806) avaient connu les légions ; 15restèrent au service jusqu’à leur dissolution. « Pour la plupart, ils étaient jeunes et leur attachement à la cause des Légions résultait de leur patriotisme. Très souvent, ils n’avaient aucune raison pour retourner au pays occupé n’y ayant ni de terres ni de perspective d’une carrière militaire. Contrairement aux généraux nommés par Stanislas Auguste Poniatowski, ils ne percevaient pas forcement le service dans les Légions comme une « dégradation » volontaire dans la hiérarchie militaire. »

Dans l’armée du duché de Varsovie (1807-1814), les vétérans des campagnes d’Italie constituaient un groupe influent et aguerri dans les intrigues. Leur expérience les mettant en bonne position certaines carrières furent rapides : parmi 24 anciens légionnaires nommés généraux avant la chute de l’Empire seuls 6 avaient été colonels en 1807. Deux (Dabrowski et Zajaczek) sur trois divisionnaires du 5e corps de la Grande Armée, créé à la veille de la campagne de Russie, avaient servi la France avant 1806 ainsi que le général Paszkowski, qui remplaça Zajaczek blessé. Le chef de l’état-major, le général de division Fiszer (tué à Vinkovo), avait été colonel dans la légion du Danube.

Au total, l’armée du duché et les formations polonaises prises à sa solde par Napoléon comptaient neuf généraux de division « légionnaires » ainsi que 23 brigadiers, 41 colonels, 51 lieutenant-colonels, 26 chefs de bataillon (escadron), 22 officiers supérieurs dans l’administration de la Guerre ou de la Santé et 164 officiers de ligne subalternes. Minoritaires parmi les officiers du duché mais bien placés et assez solidaires, ils prirent une part décisive dans l’instruction (Fiszer étant inspecteur-général de l’infanterie et Rozniecki de la cavalerie) et dans la démocratisation de la jeune armée. En 1807, Dabrowski menaça de démissionner pour combattre la réintroduction de l’ancien code de discipline militaire polonais permettant des punitions corporelles.

Pendant deux siècles, le souvenir des légions encouragea les patriotes qui – au risque de mériter l’appellation de mercenaires – mettaient sur pied les unités nationales au service étranger (Portugal en 1828-1834, Hongrie et Rome en 1848, Turquie en 1855, Autriche et Russie en 1914). Pour eux, les paroles de la Mazurka de Dabrowski (1797) : « La Pologne n’est pas morte, puisque nous vivons. Ce que nous a pris la force étrangère, nous le reprendrons par le glaive » ne perdaient pas leur sens.

En même temps, l’affaire de Saint-Domingue laissa un sentiment d’amertume dans la mémoire collective polonaise qui accusait (à tort) Napoléon d’envoyer ses frères d’armes fidèles à une mort certaine. Elle servait d’exemple pour tous ceux (y compris les communistes après Yalta) qui s’opposaient à l’idée de former des troupes polonaises auprès des puissances étrangères nécessairement cyniques. Le premier fut Kosciuszko qui, déjà, après Lunéville, renonça à toute coopération avec Bonaparte.

 Après 1918, la Pologne indépendante incorpora les légions à son panthéon et, en 1927, adopta leur chant comme hymne national, le seul au monde à nommer Bonaparte.

Source : Andrzej Nieuwazny, « Patriotes ou mercenaires ? », Revue historique des armées, 260/2010: http://rha.revues.org/index7040.html.

 

 

 

 

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( 9 août, 2019 )

Un témoignage russe sur la campagne de Saxe…

Un témoignage russe sur la campagne de Saxe... dans TEMOIGNAGES boris-uxkullPortrait de Boris Uxkull (1793-1870).

Extrait de son « Journal ».

L’auteur  utilise le calendrier julien en vigueur en Russie. J’ai rétabli entre crochets l’équivalent pour le calendrier grégorien.

« 16 août [en fait 27 août]. Bataille de Dresde. Sortie des Français. Une colonne d’autrichiens prise par ces derniers. Mort de Moreau, retraite. Épouvantable chemin par Gieshübek. Nous sommes battus et chassés.

17 août [plutôt 29 août]. A quatre heures du matin, nous avons quitté Altenberg. Le temps était orageux, il annonçait une journée non moins orageuse. Le chemin et les défilés de Kraupen entre d’énormes montagnes étaient à peine praticables. A peine avions-nous débouché près de Kulm que nous entendîmes déjà gronder le canon et le feu de mousqueterie tout près de nous. Un aide-de-camp du comte Ostermann accourt à brise abattue. Nous avons l’ordre de nous rendre à l’instant sur le champ de bataille. Les régiments d’infanterie de la Garde se battaient déjà avec l’ennemi qui harcelait ses flancs. C’était le corps de Vandamme fort de 40 000 hommes qui nous poussait vers Töplitz. Les quartiers-généraux russe, prussien et autrichien étaient encore derrière nous dans les défilés de Kraupen. Il s’agissait donc de sauver les monarques, qui étaient sur le point d’être faits prisonniers, car déjà l’avance française menaçait les issues des défiles. Je suis nommé officier d’ordonnance chez le brave divisionnaire. Le feu s’engage de toutes parts. Les boulets de canon sifflent au-dessus de nous. Le général s’expose à la mort et perd un bras, le général Golitzine prend le commandement. Vers le soir, les régiments de Semionovsky et de Preobrajensky sont chargés. Carnage horrible. La nuit sépare les combattants et met fin à une journée bien chaude. 8 000 hommes de la Garde s’étaient battus contre 40 000 et avaient sauvés [Selon Alain Pigeard, forces autrichiennes, prussiennes et russes : entre 70 000 et 100 000 hommes. Forces françaises : entre 32 000 et 36 000 hommes], en gardant le terrain, trois corps d’armée et les trois têtes couronnées, qui étaient perdues si nous nous fussions retirés. Honneur aux armes russes.

18 août [30 août]. L’affaire recommence ce matin avec un nouvel acharnement. On se bat au-devant de Kulm. Nous chargeons plusieurs fois l’ennemi qui avait l’intention de nous tourner. Les hussards et les cuirassiers se distinguent ainsi que l’infanterie de la Garde. Ver midi, Vandamme, qui commande le corps d’armée français, engage toutes ses forces et nous aurions infailliblement dû plier, si Kleist ne l’avait attaqué  par derrière. Les autrichiens et un autre corps russe arrivèrent encore à temps, pour nous secourir. L’ennemi a été pris de trois côtés et bientôt mis tellement en déroute qu’il se vit forcé de nous abandonner 81 canons et 9 000 prisonniers [A. Pigeard avance les chiffres de 48 canons et de 10 000 prisonniers]. Le maréchal [il s’agit du général Vandamme] tomba dans nos mains ; il grinça des dents lorsqu’un aide-de-camp lui fit remettre son épée. Lorsqu’on le somma de présenter ses papiers, il répondit « Je n’ai de papier que pour m’en torcher le derrière. Dites cela à Sa Majesté. » A quatre heures tout était fini. Le coup d’œil était magnifique. Une foule innombrable de prisonniers défilaient devant nous. Les princes alliés s’embrassaient aux yeux de leurs soldats. La joie brillait à leurs fronts. La nouvelle de la défaite des Français par Blücher et Bernadotte vint ajouter à nos transports. Les aigles de Bonaparte [cet ennemi veut sans doute dire « Napoléon »] n’iront plus envahir l’Allemagne ; ils rentreront au sein de la France pour ne plus troubler la paix de l’Europe. Cette bataille a coûté la vie à bien des officiers et à plusieurs de mes braves amis. Le dieu des batailles leur fera bonne place !

19 août [31 août]. Töplitz. Jour de repos, charmant endroit. Promenade sur le Schlossberg. Le temps est superbe. L’armée campe à 1 000 pas de la ville ; nous vivons à merveille et fraternisons avec les Prussiens et avec les Autrichiens, qui pourtant nous regardent de travers.

20-24 août [sans doute 1-5 septembre]. J’ai été voir le rocher de Bilin qui est fort remarquable par sa structure ; le palais de Blankestein près de Spitzberg m’a beaucoup plus par sa belle situation ; hier, en cherchant des vivres pour le régiment, j’ai manqué d’être tué par les paysans ; ma présence d’esprit m’a sauvé la vie. On parle d’une retraite des Français. Notre avant-garde vient de repousser l’ennemi jusqu’à Dresde. Il a plus aujourd’hui.

26 août [7 septembre]. Les Bohémiens d’ici sont bien farouches ; nous allons longer l’Erzebirge. Bonaparte [sic !] fuit vers Leipzig. La plaine de Töplitz était couverte ce matin d’un brouillard blanchâtre, qui ressemblait à une mer de nuées. Le spectacle était superbe.

3 septembre [14 septembre]. Nous faisons tous les jours quantité de prisonniers et le canon se fait entendre de temps en temps. La position de Napoléon doit être fort critique, car il est pressé de tous côtés. La détresse et la misère qui règnent à Dresde sont à leur comble, à ce qu’on dit. Car la désertion sévit : à tout moment des compagnies entières passent de notre côté. Bonaparte |sic] a 140 000 hommes. Les Tyroliens se sont révoltés contre le gouvernement pro-français de Bavière. Ils vont faire cause commune avec nous. Freibug a été pris par assaut. Les ponts sur l’Elbe, près de Dresde, ont été brûlés par l’avant-garde de Blücher. Nous campons toujours dans les environs de Töplitz. Les alentours sont charmants. Chez un Juif, j’ai trouvé un piano qui m’amuse beaucoup. Mais point de femmes. Tout cela s’est enfui à l’approche de la guerre. »

(Boris Uxkull , « Amours parisiennes et campagnes en Russie. Journal d’un vainqueur de Napoléon, 182-1819. Textes réunis et présentés par Jürgen-Detlev von Uexküll. Traduit de l’allemand par Pierre Kamnitzer », Fayard, 1968, pp.99-101).

 

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( 7 juillet, 2019 )

A l’île d’Elbe (Eté 1814).

Ile Elbe 2014

« 22 juin1814. Le colonel Mallet , commandant les grenadiers de la Garde, et moi, nous nous rendîmes à [La] Pianosa pour assister au débarquement de Sa Majesté. On ne trouva dans cette île, absolument déserte que quelques chevaux, qui parurent au premier abord être des chevaux sauvages. Nous apprîmes ensuite qu’ils appartenaient à des paysans Elbois qui les y transportaient pour les laisser paître en liberté dans les prairies. L’Empereur, après s’être assuré qu’il serait facile de transformer cette terre aride en champs de froment, ordonna des ouvrages défensifs et la construction d’un petit fortin, afin de mettre à l’abri des invasions des barbaresques la petite colonie d’agriculteurs qu’il voulait y envoyer.Déjà de toutes parts se déployaient une activité et une industrie jusqu’alors inconnues aux Elbois. Dès l’arrivée de Sa Majesté, son influence s’était répandue sur tout ce qui l’approchait. De belles routes étaient tracées ; les rochers commençaient à s’aplanir.Le palais de Sa Majesté était situé sur un rocher entre le fort Falcone et le fort de l’Etoile, dans le bastion des moulins. A notre arrivée, ce palais consistait en deux pavillons principaux qui servaient de logement aux officiers supérieurs du génie et de l’artillerie.

L’Empereur fit décorer l’intérieur des deux pavillons et élever le corps de logis qui les réunissait. Une superbe salle tenait tout le milieu de l’édifice. Elle était bâtie au premier étage et faisait partie de l’appartement destiné à la princesse Pauline. Sa Majesté occupait le rez-de-chaussée du palais. Mme Mère, arrivée à Porto-Ferrajo [Portoferraio], occupait une maison particulière en ville. De vieilles masures entouraient le palais ; elles furent démolies ; les moulins disparurent. L’un des longs bâtiments qui servait de logement aux officiers, masquait la vue ; il fut rasé jusqu’à la hauteur de la terrasse construite devant le château. Le général Drouot et mois nous nous établîmes dans le milieu de ce bâtiment. Sa Majesté fit l’acquisition d’un petit domaine appelé Saint-Martin. Il s’y trouvait une maisonnette que Sa Majesté fit agrandir et meubler avec goût, mais avec simplicité. La première fois que je visitai ce domaine, je vis l’Empereur occupé à détacher du grand ouvrage d’Egypte les belles gravures qui s’y trouvent,et donner ses soins pour qu’elles fussent collées sur les peints à la fresque. – « Avez-vous payé la maison, Peyrousse ? me dit Sa Majesté. – Oui, Sire. – Je suis donc il Maestro, me répondit Sa Majesté, ce sera la maison d’un bon bourgeois riche de quinze mille livres de rente. »

Cette maisonnette, placée au centre des vignobles très considérables, présentait un aspect des plus pittoresques. – « Je m’attends bien, me disait un jour Sa Majesté, que mes grognards vendangeront mes vignes avant moi. »

Presque tous les jours, quelque temps qu’il fît, Sa Majesté allait se promener à sa maison de campagne. Là, comme à la ville, l’Empereur ne dédaignait pas de s’occuper de l’administration intérieure de sa maison ; il se faisait rendre un compte exact de tout et entrait jusque dans les moindres détails d’économie domestique. A cet effet, son jardinier Hollard fut envoyé à Gênes pour y faire l’achat de mûriers, d’amandiers, de plantes potagères, de vaches et de tous les animaux nécessaires pour garnir la basse-cour. En attendant l’arrivée du brick l’Inconstant, dépêché pour faire ce transport, l’Empereur s’occupait avec son architecte Bargilli à faire disposer les terres pour la plantation des mûriers, des amandiers, et faisait construire les loges nécessaires pour la vacherie et la basse-cour. La campagne de Saint-Martin était le but de nos promenades ; Sa Majesté nous accueillait toujours avec une bienveillance flatteuse ; sans rien perdre de sa dignité, l’Empereur avait trouvé le secret de devenir simple particulier, et, près de lui, la conversation avait toute la liberté et tout l’abandon dont on aurait pu jouir à la campagne d’un ami.

Lorsque Sa Majesté recevait la visite de quelque étranger de marque, ce qui arrivait souvent, elle l’accueillait avec la même grâce et la même aménité que dans les temps de sa plus haute puissance ; elle était jalouse de lui faire les honneurs de sa maison des champs. Tous quittaient sa présence, pénétrés de l’admiration la plus vive pour un souverain qui, après avoir gouverné l’Europe, porté la gloire de son nom jusqu’aux extrémités du monde, venait, après plus de cent combats, véritable colosse de gloire et de génie, reposer sa tête illustre à l’ombre d’une maisonnette modeste, en s’élevant, par la hauteur de son caractère, au-dessus des caprices de l’aveugle fortune.

Parmi les hommes des différentes nations qui se rendaient à l’île d’Elbe, les Anglais, surtout, paraissaient attacher le plus haut prix à contempler l’Empereur, à l’entendre. Souvent on les a vus se rendre sur la route de Porto-Ferrajo [Portoferraio] à Saint-Martin, y attendre cinq à six heures Sa Majesté, et se rembarquer aussitôt après l’avoir vue. Lord Bentinck, lord Douglas, une infinité d’autres seigneurs, furent reçus, recherchés, fêtés ; tous durent rapporter chez eux les plus touchants souvenirs de l’accueil qu’ils avaient reçu .

L’un deux se promenait un matin avec Sa Majesté, qui, après le déjeuner, visitait à pied les plantations de mûriers qu’elle avait ordonnées ; le Grand-Maréchal, que j’avais accompagné à Saint-Martin, portait les dépêches du courrier. – « Sont-ce les journaux français ? Oui, Sire.Suis-je bien déchiré ?Non, Sire, il n’est pas question aujourd’hui de Votre Majesté. -  Allons, ce sera pour demain ; c’est une fièvre intermittente, ses accès passeront. »

L’Empereur se plaisait à causer avec ses grenadiers, dont il avait si bien compris le cœur ; il les rencontrait souvent dans ses vignes, sous ses figuiers. Comme tous les vieux soldats, ils ne paraissaient jamais contents, et par une de ces expressions qui peignent au soldat l’affection qu’on lui porte, beaucoup mieux que les plus belles phrases, il les appelait ses grognards. Un jour, vers les derniers temps, l’Empereur rencontra le sergent des sapeurs : – « Eh bien ! Grognard, tu t’ennuies ? Non, Sire, mais je ne m’amuse pas trop, toujours.Tu as tort, il faut prendre le temps comme il vient, et, lui mettant un napoléon dans la main, il s’éloigna en faisant sonner l’argent qu’il avait dans son gousset et en fredonnant l’air :

Ça ne durera pas toujours.

Ça ne durera pas toujours.

Dans la cave de Saint-Martin [maison de campagne de l’Empereur], il se trouvait quelques pièces de vin. Ayant été admis, après mon travail avec l’Empereur, à l’honneur de dîner avec Sa Majesté et quelques Génois, Anglais et Toscans, elle nous fit, dans des petits verres, les honneurs de son vin, qui devait nécessairement être trouvé très bon ; et comme il était dans son caractère de marquer tout au cachet de l’extraordinaire, Sa Majesté voulut que son maître d’hôtel désignât son vin rouge sous le titre de Côte de Rio, et son vin blanc sous le nom de Monte-Jove. Ces noms pompeux ne les rendaient pas meilleurs. Au surplus, l’Empereur ne contribuait pas à la consommation de son vin, Sa Majesté ne buvant que du Chambertin.

A la suite de ce dîner, on passa au salon, et là, j’ai entendu l’Empereur dire à un colonel anglais : « La guerre est quelquefois une de ces héroïques nécessités qui relèvent le moral du peuple et l’empêchent de s’atrophier dans de trop exclusives préoccupations d’intérêts matériels. »

(Guillaume PEYRUSSE, « Mémoires »).

————

Ce personnage occupait à cette époque les fonctions de « Trésorier général des revenus de l’île d’Elbe et payeur de toutes les dépenses » (depuis le 11 mai 1814).

  

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( 10 mai, 2019 )

NAPOLEON SOUVERAIN en son ILE d’ELBE…

 NAPOLEON SOUVERAIN en son ILE d'ELBE... dans HORS-SERIE 06509460Lorsque Napoléon débarque à l’île d’Elbe, il entend se consacrer désormais à son nouveau royaume. Il s’en occupera d’ailleurs pleinement. Au travers du témoignage d’André Pons de l’Hérault, on retrouve l’Empereur en grand organisateur, tour à tour ordonnant la construction de nouvelles routes, de casernes, de fortifications, de ses résidences impériales ; décidant de la réparation d’une rue, analysant tel ou tel budget, s’occupant d’approvisionnement de bois pour Portoferraio. Pour mieux se rendre compte de l’activité  débordante de Napoléon, il suffit consulter l’ouvrage rassemblant les lettres et ordres édictés par le souverain de l’île d’Elbe et rassemblés par Léon-G. Pélissier, le publicateur de la première édition du « Souvenirs et Anecdotes » de Pons de l’Hérault. Toutefois, Napoléon restait attentif à ce qui se passait en France : un mécontentement s’installait peu à peu contre le gouvernement des Bourbons.  Recevant périodiquement des informations il est presque certain que l’idée d’un retour mûrit lentement dans son esprit. Plusieurs éléments sont à prendre en ligne de compte. Tout d’abord l’absence de Marie-Louise et de son fils. Mêle si cette dernière a été cruellement ressentie par l’Empereur, comme le notera Pons ce n’est pas ce qui motiva Napoléon. Le départ de l’île d’Elbe est dû à des causes politiques et matérielles. Politiques, car comment imaginer un seul instant que, connaissant l’échec du gouvernement de Louis XVIII, Napoléon soit resté confiné dans son île ?  L’Aigle se devait de relever le pari d’un nouvel envol. Les causes matérielles ont également leur importance et en particulier les difficultés financières qui commençaient à se faire ressentir dans le fonctionnement des institutions mises en place par Napoléon à l’île d’Elbe.  

« Le revenu  annuel de l’île était d’environ 470 000 francs, 120 par les droits fiscaux, 350 par le Domaine (mines de fer, salines, pêcheries). Ces rentrées équilibraient à peine le budget civil (fonctionnaires, clergé, justice, ponts et chaussés) fixé à 120 000 francs, et les dépenses de la maison de Sa Majesté qui engloutit 480 000 francs pendant les sept derniers mois de 1814, ramenées à 380 000 sur les évaluations du budget de 1815. Restait à combler le déficit béant du million annuel prévu pour les dépenses militaires, qu’aucune ressource ne pouvait équilibrer. Napoléon le préleva entièrement sur les débris de sa lite civile sauvée à Fontainebleau, chiffrée par Peyrusse à 3 980 000 francs le jour de son entrée à Porto-Ferrajo. Dix mois plus tard, ce trésor est déjà amputé de moitié : le 26 février [1815], en s’embarquant pour la France, il ne reste en caisse que 1 863 000 francs. Au plus juste, en multipliant les économies, Napoléon pourrait tenir encore deux ans, mais il ne disposerait plus de cette masse de manœuvre sur laquelle vivront ses cinq cent compagnons de Fréjus à Paris. » 

De plus, le pouvoir royal ne tient pas ses engagements. En effet, l’article 3 du Traité de Fontainebleau prévoyait à Napoléon le versement « d’un revenu annuel de 2 millions de francs en rente sur le Grand Livre de France, dont 1 million réversible à l’Impératrice ». Ni l’Empereur ni aucun membre de sa famille (car une disposition complémentaire prévoyait que ces derniers reçoivent également une compensation financière), ne percevront un centime. Louis XVIII ira même plus loin dans son mépris en décrétant le 18 décembre 1814, sur proposition de ses ministres, la mise sous séquestre de tous les biens de la famille impériale. Ainsi le trésorier Peyrusse, fidèle collaborateur de Napoléon écrit-il dans ses mémoires :

« Les jours de mon travail avec Sa Majesté étaient fixés ; nous préparions les éléments du budget de 1815, et je présentai à Sa Majesté un projet sur la régie des tabacs à l’île d’Elbe. Pendant ces diverses séances, l’Empereur laissait percer l’humeur que lui donnait le refus que faisait la France d’acquitter la somme stipulée par le traité du 11 avril [1814]. M. de Talleyrand écrivait de Vienne à notre grand maréchal [le général Bertrand], que Sa Majesté Louis XVIII ne reconnaissait pas le traité de Fontainebleau. Les revenus de l’île et ma caisse eussent été insuffisants pour parer au budget futur, maintenu sur le pied du précédent, ce qui avait décidé Sa Majesté à arrêter que je payerai que la moitié des traitements fixés, et que je ne fournirais le surplus aux parties prenantes en bons sur le trésor public français et à valoir. Cette situation, le projet de certaines réductions à imposer à la Garde, affectaient vivement Sa Majesté. C’était le secret de son cabinet » Et pendant ce temps, le gouvernement royal, faut de budget suffisant, licenciait 200 000 hommes de cette armée qui jadis avait fait trembler l’Europe, jetant sur les routes des hommes démunis de tout , réduit à la mendicité pour survivre.

Parallèlement, était crée une « maison du Roi », composé de  6000 hommes appartenant pour les trois-quarts à la noblesse. Cette armée d’Ancien Régime était une armée de parade et beaucoup de ceux qui en faisait partie, n’eurent jamais entendu tonner le canon.  De maladresse en maladresse, on pourrait souligner notamment la place exagérée faite à un clergé ranimant les divisions d’autrefois,  le régime de Louis XVIII en qui une partie des français avait apporté sa confiance, ne sut pas la conserver. « Le menu peuple souffrait comme il n’avait pas souffert depuis le Directoire ». Les yeux de bien des français étaient dorénavant tournés vers une certaine île d’Elbe… Napoléon est rentré « en triomphateur, parce qu’il incarnait, malgré son autorité despotique, le plus grand courant des idées révolutionnaires, l’opposition la plus ferme à la réaction nobiliaire et cléricale de l’Ancien Régime, incapable de s’adapter. Sans doute aussi parce que son génie rayonnant, son magnétisme personnel offraient aux Français de 1815 un saisissant contraste avec la médiocrité de leurs nouveaux dirigeants», comme l’écrit G. Godlewski dans son excellent petit ouvrage consacré au séjour elbois de l’Empereur. 

La décision du retour fut mûrement réfléchie ; l’Empereur prenant en ligne de compte tous les éléments dont il disposait. Mais il fallait agir sans tarder comme le souligne Guy Godlewski : « A l’automne de 1814, Napoléon entrevoyait donc l’avenir sous de tels auspices qu’à une échéance plus ou moins certaine il serait contraint d’opter entre la faillite certaine  et une aventure dont les chances de succès se précisaient de mois en mois ». A la date du 7 décembre 1814, le trésorier Peyrusse mentionne dans ses mémoires la visite d’un étranger « mystérieusement introduit dans le cabinet de Sa Majesté ». A la suite de cette entrevue, Peyrusse reçoit l’ordre de faire préparer L’Inconstant « pour un voyage » et « de mettre à son bord 100,000 fr. ». De plus, sans doute vers la fin de l’année 1814 ou au tout début de 1815, une nouvelle importante parvient jusqu’à l’Empereur. Elle est relevée par Pons : « …nous apprîmes par deux Anglais, venus exprès dans l’île pour donner cet avis qu’il avait été question au congrès de Vienne d’envoyer l’empereur Napoléon à Sainte-Hélène ». L’administrateur des mines en bon observateur écrit des ses « Anecdotes » que « A dater de cette époque, la conduite de l’Empereur prit une autre direction, et en l’observant il était permis de penser que Sa majesté ne se croyait plus liée par le traité de Paris qui la reconnaissait souverain de l’île d’Elbe ». Dès lors, Napoléon va demander à Pons « un rapport sur les moyens d’organiser une flottille expéditionnaire ».On note durant toute cette période une augmentation de préparatifs pouvant laisser penser que l’Empereur prépare son départ, même si aucune nouvelle officielle ne transpire : « …Sa Majesté préparait de grands moyens de défense pour l’île et les moyens nécessaires à une expédition militaire », ajoute Pons dans son « Mémoire aux puissances alliées ». G. Godlewski souligne à juste titre que « la facilité du débarquement reposa sur le secret absolu de sa préparation.Aucune parole, aucun ordre imprudent ne donnèrent l’éveil. Rien ne transpira pendant deux mois ». Le mameluck Ali, indique que « peu de personnes du dehors étaient dans la confidence». Peyrusse, lié à bien des confidences impériales, note encore que l’Inconstant qui revient à Porto-Ferrajo avec « quatre mille sacs de blés » est envoyé à Gênes avec à son bord deux officiers de la Garde chargés d’acheter des draps et de la toile. C’est vers cette période que le capitaine Taillade tentera de mettre ce navire hors d’usage. Il est  très probable que cela ne soit pas le fait du hasard… 

« Le 20 [février 1815], je reçus les premiers ordres pour les préparatifs », écrit Pons. 

Le 21 février, des caisses de munitions sont embarquées à bord de L’Inconstant, réparé de son avarie ; de l’artillerie est installée à bord du chébec L’Etoile . Deux jours plus tard, ces bâtiments reçoivent un stock de vivres et d’eau douce.

Précisons que Campbell, ne se doutant de rien, s’était embarqué pour Livourne le 16 février comme on le verra plus bas. 

« Quelques jours avant le 26 février, l’Empereur avait fait donner l’ordre à la Garde de faire un jardin d’un terrain inoccupé attenant à la caserne dans la partie ouest », précise encore Ali ; histoire de tromper les apparences. Il est fort  à parier qu’à cet instant les soldats ne se doutent pas de ce que leur prépare le Petit CaporalPuis vint le jour crucial ; le 26 février au matin, Peyrusse reçut l’ordre de réquisitionner le Saint-Esprit afin d’y embarquer les Polonais du chef d’escadron Jerzmanowski. « La générale battit ; les troupes s’élancèrent de leurs casernes. Bientôt la rade fut sillonnée de chaloupes ; quatre cents hommes de la Vieille Garde, grenadiers, chasseurs et canonniers furent embarqués sur le brick, armé de vingt-six canons : tout le reste de l’expédition prit place sur le Saint-Esprit, le chébeck de l’Empereur l’Etoile, la spéronnade la Caroline, deux bâtiments de Rio et une petite felouque d’un négociant elbois. Le peuple garnissait le port, faisant retentir [dans] les airs les cris prolongés de Vive l’Empereur ! » . 

Napoléon s’embarque en fin de journée à bord de L’Inconstant.  « A neuf heures à peu près, l’escadrille sortit du port ». Le 1er mars 1815, au matin, L’Inconstant et sa flottille sont en vue des côtes françaises. 

« L’Empereur ordonna alors de faire disparaître la cocarde de l’île d’Elbe et de la remplacer par celle aux trois couleurs (la cocarde de l‘île était rouge et blanche, le rouge au centre ; sur le blanc il y avait trois abeilles). En même temps que les soldats arboraient  la cocarde tricolore, M. Pons de l’Hérault donnait  lecture à haute voix de la proclamation de l’Empereur, laquelle fut accueillie par des transports de joie et des cris répétés de Vive l’Empereur ! ». Après un parcours mémorable, l’Empereur arrivera à Paris le 20 mars 1815, en début de soirée. « Neuf heures [du soir] venaient de sonner au pavillon de l’Horloge ; je me promenais et causais avec mes camarades le long du château. Tout à coup des voitures très simples et sans aucune escorte se présentent au guichet du bord de l’eau et l’on annonce l’Empereur. Décrire ce moment n’est pas en mon pouvoir, il est impossible que des mots  puissent le faire.

La grille est ouverte, les voitures entrent ; nousnous précipitons tous autour d’elles et nous en voyons descendre Napoléon. Oh ! Alors, toutes les têtes sont en délire : on se jette sur lui en désordre, on l’entoure, on le presse, on l’étouffe presque, et on finit malgré tout ce que peuvent dire et faire les généraux qui l’accompagnent, par l’emporter dans ses appartements », écrit le capitaine Routier, du 102ème de ligne, de faction aux Tuileries en ce soir historique».Le trésorier Peyrusse assiste aussi à la scène : « A son entrée aux Tuileries, Sa Majesté pouvait à peine traverser la foule des officiers qui l’entouraient ; elle  fut obligée de leur dire, presque suffoquée par son émotion : « Mes amis, vous m’étouffez ».

La nuit, la Garde arriva et bivouaqua dans la cour du Carrousel. Dès le matin, le drapeau tricolore avait été arboré sur la tour de l’horloge des Tuileries ». Napoléon est prêt à écrire une nouvelle page de son histoire. Dans quelques mois, le dernier acte se jouera sur une autre île : Sainte-Hélène…Le colonel Campbell s’était embarqué le 16 février 1815, sur la Partbridge pour Livourne et Florence. Quel voyageur ! « N’est-ce pas en dix mois la dixième escapade de Campbell en Toscane, cette fois sous le prétexte d’aller saluer le sous-secrétaire d’État Cooke, de passage à Florence ? ».

En fait, ses prétextes sont plutôt galants : c’est dans cette ville, qu’il retrouve sa maîtresse. Trois jours après, le colonel anglais est prévenu par un mystérieux Ricci qui lui écrit de l’île d’Elbe afin de l’avertir des préparatifs de Napoléon. Campbell va- t’il quitter précipitamment sa muse afin de  regagner son poste ? Non. Il se contente d’expédier sur place le capitaine Adye, commandant la Partbridge. On ne peut que s’étonner d’une telle légèreté. Adye arrive à Porto-Ferrajo le 24 février et regagne Livourne deux jours plus tard. Le capitaine peut rassurer Campbell : tout est tranquille. L’Inconstant est toujours là. L’île est paisible. Toutefois, Campbell ne désarme pas. Il sent monter une certaine inquiétude en lui. Il décide de quitter Livourne, le 26 février en fin de journée, avec l’idée de surprendre Napoléon à Porto-Ferrajo. Mais il est trop tard. Au même moment, l’Empereur s’embarque sur L’Inconstant. A dix heures du matin, le 27 février, la Partbridge est signalée au loin. On l’aperçoit de L’Inconstant. Mais les dés sont jetés…  Napoléon échappera à Campbell, tout comme aux deux autres frégates françaises de surveillance, la Fleur de Lys et la Melpomène. Lorsque le colonel Campbell arrive le 28 février à midi il ne peut sue constater la fuite de l’empereur. Puis chez Lapi, nouveau gouverneur de l’île d’Elbe. En réponse à ses questions, ce dernier annonce qu’il ne se soumettra ni aux anglais et encore moins aux Alliés. « Campbell à son retour va visiter Mme Bertrand, Pauline, Mme Mère qui affectent de n’avoir rien su et ignorer encore si c’est vers l’Italie ou vers la France que L’Inconstant s’était dirigé, mais de manière à lui persuader que c’était vers l’Italie. », écrit Amédée Pichot.

« Le colonel, ayant été informé de ce qui s’était passé, s’était transporté immédiatement chez les princesses, et, devant elles, il avait exhalé sa mauvaise humeur dans les termes les inconvenants, tant contre l’empereur que contre Leurs Altesses. On a rapporté qu’ayant son mouchoir à la main il l’avait déchiré avec les dents et que ce qui l’avait le plus exaspéré, c’était le calme avec lequel Madame Mère lui avait répondu. Il était ai désespoir que son active surveillance eût été mise si fort en défaut. », écrit le mameluck Ali dans ses « Souvenirs ».

Dépité, Campbell rédige alors une lettre à Lord Burgesh, ambassadeur d’Angleterre en Toscane, lui avouant son échec, puis s’embarque à nouveau sur la Partbridge avec l’espoir de retrouver trace de l’impérial fugitif ; mais en vain… 

Le colonel Neil Campbell se reprochera sans doute jusqu’à la fin de sa vie, en 1827, d’avoir été absent lors de l’envol de l’Aigle

C.B.

Sur cet épisode de l’histoire napoléonienne, lire mon édition des « Souvenirs » d’André Pons de l’Hérault que j’ai réalisé en 2005 pour le compte des Éditeurs Libres ; ainsi que l’édition complétée des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse, parue en novembre 2018 aux Editions AKFG

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( 8 mai, 2019 )

Au Congrès de Vienne…

La Garde Chanbonnas

Les extraits qui suivent sont tirés du témoignage du comte de La Garde-Chambonas, « Souvenirs du Congrès de Vienne, 1814-1815. Publiés avec introduction et notes par le comte Fleury », Librairie historique et militaire Henri Vivien, 1901 (pp.433-440). Portrait de l’auteur (1783-1853) ci-contre.

« Le prince Koslowski me confirma la grande nouvelle qu’Ypsilanti m’avait annoncée le matin. Napoléon avait effectivement quitté l’ile d’Elbe le maître et le prisonnier de l’Europe, ainsi qu’on l’a énergiquement appelé, était sorti de sa prison, armé de sa gloire, et avait confié à une frêle barque César et sa fortune. « La nouvelle, me dit Koslowski, a été apportée ici par un courrier que lord Burghess avait expédié de Florence. Le consul anglais à Livourne la lui avait transmise. Lord Stewart, qui l’a reçue, en a prévenu M. de Metternich et les souverains. Les ministres des grandes puissances en ont été informés aussitôt. On ignore quelle route Napoléon a prise. Se rend-il en France? Veut-il, comme on l’a pensé, gagner les Etats- Unis ? On se perd en conjectures. Mais, qui le préservera de l’orage, amoncelé et grondant sur sa tête? La fortune pourra-t-elle placer sur son front le fil conducteur pour en détourner l’orage?  Les hauts arbitres du Congrès désirent que cette nouvelle ne soit pas ébruitée avant qu’ils aient pu prendre quelques mesures  dictées par la gravité des circonstances. » Soit que le secret eût été gardé, soit que l’ivresse du plaisir l’emportât encore, la ville de Vienne avait conservé son aspect accoutumé. Les remparts et le faubourg de Léopoldstadt, qui conduit au Prater, étaient couverts de promeneurs impatients de jouir des premiers rayons du soleil. Rien n’annonçait encore que le coup de tonnerre eût retenti partout l’insouciance, partout la joie. Le soir, la troupe des comédiens amateurs devait donner, dans une des salles du palais, une représentation composée du « Barbier de Séville », et, je crois, d’un vaudeville alors fort à la mode et intitulé : « La Danse interrompue ». Le prince Koslowski m’avait offert de l’accompagner à la résidence impériale. Curieux d’étudier la physionomie de l’illustre assemblée, dans l’espoir aussi de recueillir quelques nouveaux détails sur ce grand événement, j’avais accepté. L’assemblée était aussi nombreuse, aussi brillante que de coutume. Mais ce n’était déjà plus le calme insouciant de la journée quelques nuages, légers encore, chargeaient les fronts. Des groupes s’étaient formés ça et là on y discutait avec chaleur sur les conséquences probables de ce départ. » Il ne peut échapper aux croisières anglaises, disait l’un.

-M. Pozzo di Borgo a affirmé, répondait l’autre, que, s’il mettait le pied en France, il serait pendu à la première branche d’arbre Ainsi chacun semblait vouloir se dérober à la réalité du réveil. « Félicitons-nous, disaient quelques partisans des Bourbons de Sicile. En vérité, Bonaparte nous sert à souhait. Il ne peut se diriger que sur Naples. Le Congrès va se trouver dans la nécessité de prendre enfin des mesures pour expulser Murat, cet usurpateur, cet intrus. »

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Inquiétudes.

« On étudiait les visages, d’ordinaire si impassibles, des notabilités diplomatiques on interrogeait leurs regards, on scrutait leurs pensées. Tous affectaient une confiance sans doute bien loin de leur coeur. On remarquait l’absence de M. de Talleyrand, et l’air profondément préoccupé de l’empereur Alexandre. Quelles causes avaient amené chez Napoléon cette grande résolution dont les suites furent si fatales pour la France ? Espérait-il, malgré l’affaiblissement de son pays, tenir encore une fois tête à l’Europe coalisée? S’aveuglait-il sur la possibilité de vivre désormais en paix avec tous ces souverains auxquels il avait jadis dicté des lois, et qui avaient appris à connaître la route de Paris? Ou plutôt, le départ de l’île d’Elbe ne fut-il pas de sa part un coup de désespoir pour échapper à la captivité qui, six ans plus tard, le consuma sur le rocher de Sainte-Hélène? II est certain que la présence de l’empereur des Français au milieu de la Méditerranée, l’indépendance, l’ombre même de puissance qui lui étaient laissées, avaient, au Congrès de Vienne, excité des alarmes. On n’ignorait pas qu’il existait à Paris un vaste foyer de correspondance et d’intrigues, et qu’on y travaillait a préparer le retour du régime impérial. La reine Hortense était l’âme de ce complot que l’aveugle gouvernement des Bourbons était seul à ne pas voir. Pendant le séjour que l’ex-reine de Hollande avait fait au mois d’août 1814 Mme de Krudner, si célèbre depuis par sa liaison mystique avec l’empereur Alexandre, lui avait prédit le retour de Napoléon. Aussi, dès l’ouverture grand secret, de lui choisir un autre lieu d’exil ou plutôt de déportation? L’île de Sainte-Hélène ne fut indiquée que vers la fin de janvier par M. Pozzo di Borgo. Il  prétendait avoir reçu des lettres qui annonçaient qu’on avait arrêté à Gênes, à Florence, et sur toute la côte, des émissaires de Napoléon. « L’Europe, avait-il dit, ne sera tranquille que lorsqu’elle aura.mis l’Océan entre elle et cet homme. » On assure que le prince Eugène dut à son intimité avec l’empereur de Russie la révélation de cet important secret, et qu’il s’empressa d’en avertir Napoléon. Celui-ci ne balança plus. Son retour en France fut décidé. A partir de ce moment, Alexandre ne témoigna plus à Eugène que de la froideur et de l’éloignement. Vienne resta près de cinq jours sans nouvelles. Les réceptions, les fêtes reprirent leur cours. La préoccupation générale semblait se dissiper peu à peu. Mais enfin, il ne fut plus possible d’en douter: le tonnerre éclatait Napoléon était en France. Cet aventurier, ainsi que l’avait osé appeler Pozzo di Borgo, était reçu par les populations enthousiasmées. Les soldats se précipitaient au-devant de leur général: rien ne s’opposait à sa marche triomphale. La chute du colosse, qui avait paru incompréhensible, était moins étonnante que la résurrection de son pouvoir. On était au bal chez M. de Metternich quand on apprit le débarquement à Cannes et les premiers succès de Napoléon. L’annonce de cette nouvelle fut comme le coup de baguette ou le sifflet du machiniste qui change en un désert le jardin d’Armide. En vérité, les milliers de bougies semblèrent s’être éteintes toutes à la fois. La nouvelle se propage avec la rapidité d’une étincelle électrique la valse est interrompue; en vain l’orchestre continue la mélodie commencée on se regarde, on s’interroge ces quatre mots : « Il est en France ! » sont le bouclier d’Ubalde qui, présenté aux yeux de Renaud, détruit en un clin d’oeil tous les enchantements d’Armide. L’empereur Alexandre s’avance vers le prince de Talleyrand « Je vous avais bien dit que cela ne durerait pas. » Le plénipotentiaire français reste impassible, et s’incline sans répondre.

Le roi de Prusse fait un signe au duc de Wellington tous deux sortent de la salle de bal. Alexandre, l’empereur Francois et M. de Metternich les suivent aussitôt. Le plus grand nombre des invités s’éclipse et disparaît. Il ne reste dans les salons que quelques discoureurs effrayés. »

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Et Talleyrand…

 « Dans ces circonstances graves, M. de Talleyrand déploya une habileté et une force de volonté qui surent tout entraîner. Jamais rôle ne fut plus difficile. Placé à la fois entre le gouvernement qu’il représentait, la France dont il voulait sauver les intérêts et la nationalité, et les puissances ennemies qui confondaient dans une même proscription et Napoléon et le pays qui venait de l’accueillir. Je n’étais pas à Paris lors de la première restauration je n’ai pu connaître sa conduite à cette époque que par des récits contemporains, souvent mensongers. Mais, témoin à Vienne de ce qu’il fit au mois de mars 1815 pour son pays et les Bourbons, je ne balance pas un instant à dire que, si ceux-ci lui durent une seconde fois la couronne, la France lui a dû peut-être son existence comme nation. Il avait merveilleusement compris que ces deux faits se tenaient intimement et découlaient l’un de l’autre. De là, sa conduite et ses efforts pour obtenir la déclaration du 13 mars. C’est ici que vient se placer cet acte fameux, si diversement apprécié. L’irritation à Vienne était au comble, entretenue par la perspective d’une guerre acharnée. L’enthousiasme que la présence de Napoléon avait excité, l’accueil des populations, la défection de l’armée, tout faisait considérer la nation française entière comme complice de la rupture de cette paix tant désirée. On s’effrayait aussi du retour des idées révolutionnaires, dont le délire avait épouvanté l’Europe. L’empereur d’Autriche s’adressant au czar lui avait dit « Voyez, Sire, ce qu’il arrive d’avoir protégé vos jacobins de Paris. C’est vrai, avait répondu Alexandre, mais pour réparer mes torts, je mets ma personne et mes armées au service de Votre Majesté. » La querelle allait donc s’engager entre la France d’une part, et d’autre part l’Europe tout entière, duel  à mort qui ne pouvait finir qu’avec la vie d’un des deux combattants. J’ai entendu aussi prononcer le mot de partage, et l’exemple de la Pologne était là pour apprendre qu’une nation peut être rayée du livre de la famille européenne. M. de Talleyrand, au contraire, posa en principe qu’en 1815, comme un an auparavant, l’Europe ne pouvait être en guerre qu’avec Napoléon, et non pas avec la France. II manœuvra avec une telle adresse ou un tel bonheur, qu’il triompha de tous les obstacles, changea complètement les dispositions hostiles à la France, et obtint la consécration de ce principe. Vingt fois le Congrès fut sur le point de se séparer sans rien décider, si ce n’est une guerre aveugle vingt fois il rallia les opinions qui se choquaient entre elles. Je sais que des esprits absolus ne peuvent admettre ces transactions de la prudence. Mieux eût valu pour la France, a-t-on dit, une déclaration de guerre, une menace d’extermination qui se fût adressée a elle-même le pays eût trouvé dans son désespoir une force surnaturelle il eût succombé à l a lutte, ou il eût triomphé avec gloire. M. de Talleyrand avait dans l’esprit une trop haute modération, il appréciait trop bien les ressources de la France affaiblie pour la jeter dans ces partis violents et extrêmes. Il voyait l’Europe soulevée il la dirigea contre un homme et non contre un peuple. En cela il fit bien. Sa conduite fut, a Vienne, appréciée et admirée comme le triomphe de la raison et d’un patriotisme éclairé. »

 

 

 

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( 5 mai, 2019 )

« Mes réflexions en apprenant la mort de Sa Majesté »

Napoléon

Paris, 20 mars [année laissée en blanc].

« Napoléon fut appelé grand A peine âgé de vingt-sept ans, pareil à un torrent, il précipita sa course impétueuse du haut des Alpes dans les belles plaines d’Italie. Ces champs, illustrés par les victoires Hannibal et de Marius, reçurent un nouvel éclat de ses trophées.

Empereur des Français, il subjugua le monde. Les rois de la Terre l’entouraient tous et formaient un cortège brillant qui annonçait sa présence. Ses armées assiégeaient Cadix. Quelque temps après, la victoire les conduisait jusque sous les murs de Moscou. Tant de prospérités ne pouvaient durer. Invincible jusque-là, la nature se chargea du soin de venger ses ennemis. Les glaces de l’hiver lui enlevèrent la plus belle armée qu’on eût vue sous le soleil. En une nuit tout changea.

L’étoile de l’Empereur, qui jusqu’alors avait jeté de si vifs rayons, commença à pâlir. Le monde s’ébranla ; des nuées de barbares l’entourèrent. Semblable à un gladiateur, qui, au milieu de l’arène couvert de blessures, porte des coups à tous ses rivaux et les menace encore avant de tomber, l’Empereur les anéantit partout où il put les atteindre.

L’Europe conservera un souvenir éternel de ses désastres et de ses victoires. Mais enfin l’Empereur était homme : il fallut céder à la fortune…

Retiré dans son palais de Fontainebleau, conservant pour tout bien son grand nom, abandonné de tous, il sut encore se faire craindre et respecté.

Il signa son abdication à Fontainebleau. Qui n’admirerait pas les desseins admirables de la Providence sur la destinée des hommes, quand on songe, que dans ce même palais dans cette même salle où l’Empereur signa son abdication, S.M. avait voulu forcer le pape Pie VII à renoncer à son trône. Pouvait-il prévoir que vaincu, abandonné de tous, il abdiquerait sa puissance et verrait le papa entrer dans Rome, rétabli par les Russes et les Anglais qui brûlaient naguères le pape en effigie ?

C’est dans la cour de ce palais que l’Empereur se vit dans cette première période entouré de ses vieux soldats.

 Qui pourrait peindre la douleur qui oppressait dans ce moment l’âme de l’Empereur à la vue de ces hommes intrépides qui, dans cent batailles, avaient contemplé de si près la mort sans rien craindre, versant des larmes à son départ, l’entourant de leurs armes, courbant, leur drapeau sur sa tête !

L’Empereur s’arracha de leurs bras… Il partit !

Un an s’était à peine écoulé. L’Empereur revint. Tout se souleva sur son passage. Le monde s’ébranla encore une fois pour le  vaincre. La France épuisée par tant de guerres ne put résister à tant d’ennemis. Nouveau Thémistocle, Napoléon allait s’asseoir au foyer du peuple britannique, mais ce peuple égoïste le relégua sur un rocher désert au milieu de l’Océan.

Cinq ans après l’Empereur n’existait plus. Quelques pieds de terre recouvraient celui à qui le monde n’avait pu suffire !  »

Guillaume PEYRUSSE.

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( 13 avril, 2019 )

Fouché en 1815…

Fouché.

Quel homme  »intègre » que le duc d’Otrante ! Dommage, que Napoléon ne l’ait pas fait fusiller dans la plaine de Grenelle avec… Talleyrand ! 

« Le 20 mars 1815, il n’avait pas demandé un ministère à l’empereur dans l’unique dessein de le trahir. Après tout, le portefeuille qu’il tenait était une réalité, et celui qu’il espérait obtenir de Louis XVIII, du duc d’Orléans ou de Marie-Louise régente n’était qu’une espérance. Sacrifier la proie pour l’ombre est une ligne de conduite que moins qu’aucun autre pouvait se proposer le duc d’Otrante. Le malheur pour Napoléon, c’est que Fouché avait peu de confiance dans la durée du nouvel empire et conséquemment dans celle de son portefeuille. Or, selon le mot de Barère, il était atteint de gouvernomanie. Que l’empereur triomphât ou tombât, lui voulait rester au pouvoir. Il avait fallu une révolution pour l’y ramener. Fouché en appréhendait une seconde; il ne fallait pas que, celle-ci pût le renverser. Il ne fallait pas non plus que Napoléon régnât avec l’omnipotence de naguère. Le duc d’Otrante savait que l’empereur avait des raisons pour ne point l’aimer. Il craignait une destitution le jour où ce maître redoutable aurait recouvré la plénitude de son pouvoir. Dès le commencement d’avril, il écrivit même à Wellington pour lui exposer les dangers qu’il courait de la part de Napoléon et lui demander un asile en Angleterre dans le cas où il serait proscrit. Dominé par la crainte de la chute de l’empire et par l’appréhension du despotisme de l’empereur, Fouché se prémunit contre la première alternative en faisant des ouvertures à l’étranger, contre la seconde en créant à Napoléon toutes sortes de difficultés intérieures. Mais pour cela, il n’a garde de se dévouer au roi ni d’abandonner l’Empereur. Il sert, trompe et trahit l’un et l’autre au grand profit et au plus grand dommage de tous les deux. Dans ses messages à Gand, il proteste de son zèle pour le roi légitime; dans son cabinet, il dit aux oyalistes : «— Cet homme est revenu de l’île d’Elbe plus fou qu’il n’était parti. Son affaire est réglée, il n’en a pas pour trois mois ! » Mais il fait rééditer à des milliers d’exemplaires et avec des adjonctions perfides le Mémoire de Carnot, ce réquisitoire contre les Bourbons, et il inonde Paris et les départements de caricatures où Louis XVIII est représenté emportant les sacs d’or de la Banque et les diamants de la couronne, commandant l’exercice dans une chaise à porteurs à une armée d’invalides, ou indiquant du doigt la frontière française à un peloton de Cosaques. Maître de la police et d’une partie de la presse, il en use à la fois pour soutenir l’empereur et pour lui susciter une opposition très forte. Il fait proclamer que Napoléon est le seul souverain qui convienne à la France, mais il fait dire tantôt que l’empereur abdiquera au Champ de Mai, tantôt que toutes ses promesses pacifiques et libérales sont mensongères, que la guerre est proche et la tyrannie certaine. Aux familiers de l’empereur, à ses frères eux-mêmes, Lucien et Joseph, il persuade que l’Europe concéderait la régence, mais que dans son féroce égoïsme Napoléon préfère à une abdication au profit de son fils les chances douteuses d’une campagne et la menace du démembrement de la France. Pour obtenir des lois répressives, il lit à la Chambre un rapport effrayant sur la situation du pays, mais ce rapport est conçu en même temps pour donner espoir à l’émigration et pour jeter l’alarme chez tous les Français. Il conseille à Davout de faire poursuivre par le ministère public les individus qui s’opposent à l’enrôlement, mais il ne les fait pas arrêter par ses propres agents. Il encourage les fédérations pour imposer aux royalistes et pour exalter l’esprit républicain, mais il modère ce mouvement national pour ne pas rendre l’empereur trop fort. Il dénonce comme une honte et un danger l’organisation de « la canaille de Paris » en bataillons de tirailleurs, il dissuade Napoléon de toute mesure énergique, il arrête son bras prêt à frapper, il élude ses ordres, il calme le zèle des lieutenants de police et des agents subalternes . C’est surtout dans cette campagne contre le despotisme éventuel de Napoléon que Fouché nuisit à la cause impériale, en donnant l’exemple de la défiance, de la tiédeur et du laisser-faire. Vis-à-vis de Louis XVIII et des Alliés, ses intrigues se bornèrent à de bons offices rendus aux royalistes, au don de passeports et de permis de séjour, à une intercession en faveur de Vitrolles, à des pourparlers, à des correspondances secrètes, à des ouvertures, à des promesses. Si Fouché s’offrait cyniquement, il n’avait garde de se livrer avant que, le sort des armes ayant prononcé, il pût le faire sans risquer de rien perdre. Un agent des Bourbons mandait à Gand: « Tout fait, penser que le plus grand coup de politique que pourrait faire le roi serait de traiter avec Fouché. » Mais Pozzo, qui pénétrait mieux le personnage, écrivait à Nesselrode : « On n’obtiendra de Fouché que des intrigues et des communications stériles qu’il rappellera plus tard comme des services réels. » Sans doute, le duc d’Otrante facilita aux émissaires du roi et aux espions de Wellington le passage des frontières et le séjour à Paris; il les reçut même dans son cabinet et leur révéla l’état des armements en France et la date probable de l’ouverture des hostilités. Mais en même temps, il tira d’eux des renseignements sur les forces et les positions des armées coalisées et les révéla à l’empereur. S’il promit à Wellington de lui faire parvenir des indications sur le plan de campagne de Napoléon, voici comme il tint sa promesse : le jour du départ de l’empereur, il remit avec tous les sauf-conduits du monde une longue note chiffrée à une dame D., mais la veille il avait envoyé à la frontière le signalement de cet émissaire en juponné et l’ordre secret de le retenir, sous différents prétextes, jusqu’après la première bataille. Dans toutes ces manoeuvres, Fouché n’était pas guidé par le seul intérêt personnel. Il aimait l’intrigue pour l’intrigue en artiste. « Il faut toujours, disait Napoléon, qu’il ait son vilain pied sali dans les souliers de tout le monde» Dès le 19 mars, Fouché, qui visait alors au portefeuille des affaires étrangères, avait eu une entrevue avec Marschall et, devançant les intentions de l’empereur, il avait assuré le confident du prince régent que le nouveau gouvernement impérial serait tout à fait pacifique. Le surlendemain, Marschall étant retourné en Angleterre après avoir promis de s’employer au maintien de la paix, Fouché lui fit passer cette lettre à Londres: « Les Bourbons ne peuvent convenir à la France. Napoléon peut seul garantir les grandes masses d’intérêts de la nation et toutes les existences, toutes les situations nées de la Révolution. Je suis autorisé à vous dire que l’empereur est disposé à recevoir du gouvernement anglais toute proposition propre à assurer une paix durable entre les deux pays. Vous pouvez donc agir avec confiance dans cette direction. » Un peu plus tard, quand toutes les lettres de l’empereur étaient interceptées, quand aucun de ses courriers ne pouvait passer les avant-postes prussiens et bavarois, quand Flahaut était arrêté à Stuttgard et le baron de Stassart emprisonné à Linz, ce fut le duc d’Otrante qui conseilla d’envoyer à Vienne des créatures à lui et à Talleyrand : Montrond, Saint-Léon, Bresson de Valensoles. Les frontières rigoureusement fermées aux serviteurs de Napoléon s’ouvrirent comme par enchantement devant les émissaires de Fouché. Fouché imagina encore de détacher le czar de la coalition par l’influence de Laharpe, son ancien précepteur. Alexandre le traitait toujours amicalement et orientait quelquefois sa politique d’après ses conseils. Laharpe se trouvait à Zurich. On lui envoya son ami Ginguéné qui, devenu bonapartiste par haine des Bourbons, plaida ardemment la cause de l’empereur. Laharpe l’écouta sans trop le décourager et l’invita même à exposer la question dans un Mémoire qu’il promit de communiquer au tzar. Toutes ces négociations échouèrent, mais Napoléon n’en était pas moins redevable à Fouché d’avoir suggéré les unes et facilité les autres en perçant la Grande-Muraille que l’Europe avait élevée autour de la France.

Fouché s’employait avec d’autant plus de zèle à procurer à son souverain les meilleurs émissaires qu’il s’en servait pour ses propres intrigues. Si Bresson et Montrond portèrent à Vienne les paroles de Napoléon, ils y portèrent du même coup les paroles du duc d’Otrante, et celles-ci n’auraient sans doute pas eu l’approbation de l’empereur. Saint-Léon remit à Metternich cette lettre de Fouché : « On vous trompe. Non seulement l’armée mais le peuple ont rappelé Napoléon. De quel droit nous empêcher d’avoir le souverain qui nous convient ? Le peuple français veut la paix, mais il sera terrible dans la guerre. Avant peu, il y aura sous les armes un million d’hommes exaltés. Tous les trônes s’écrouleront au cri de: Liberté ! Poussé par les armées françaises. Donc détournez la guerre de nous et de vous. » Mais très vraisemblablement, en même temps que cette lettre, qui avait été soumise à l’empereur, Saint-Léon donna à Metternich une autre lettre de Fouché, conçue en termes fort différents. Depuis le commencement d’avril, les deux ministres étaient en correspondance secrète. Tandis que Fouché chargeait les émissaires de Napoléon de messages occultes pour Metternich, celui-ci fit passer au duc d’Otrante, par un prétendu commis d’une banque de Vienne, un billet à l’encre sympathique, l’invitant à envoyer à Bâle une personne de confiance « qui y trouverait à qui parlera » Fouché s’occupait sans doute à chercher « cette personne de confiance » lorsque la présence de l’agent de Metternich fut signalée à l’empereur par un grand banquier de Paris chez qui il avait présenté une lettre de crédit. Arrêté et conduit à l’Elysée, cet homme avoua la missionqu’il avait remplie auprès de Fouché et indiqua même le signe de reconnaissance qui devait servir aux deux agents pour leur rencontre à Bâle. L’empereur, qui gardait encore des illusions sur son ministre de la police, le manda incontinent, espérant qu’il allait de lui-même donner le billet de Metternich. Le duc d’Otrante ne fit aucune confidence. Napoléon songea alors à faire arrêter Fouché et à faire saisir ses papiers, mais il réfléchit que le personnage était trop habile et trop prudent pour avoir rien conservé de compromettant. Le meilleur moyen de connaître la vérité serait d’envoyer au rendez-vous un homme sûr qui se présenterait comme mandataire du duc d’Otrante.  Napoléon confia cette mission à Fleury de Chaboulon, dont le voyage à l’île d’Elbe lui avait fait apprécier la valeur et le dévouement et qui était devenu un de ses secrétaires.  Le 3 mai, Fleury descendit à l’hôtel des Trois-Rois, à Bâle. Il y trouva l’agent de Metternich, le baron d’Ottenfels, secrétaire aulique, qui avait pris pour la circonstance le nom d’Henri Werner. Au début de l’entretien, ils restèrent l’un et l’autre sur la réserve, car Ottenfels attendait les ouvertures de l’affidé de Fouché, et Fleury, qui ignorait le texte du billet de Metternich, appréhendait de se trahir en parlant sans être un peu renseigné. Ottenfels finit par s’expliquer. « L’Autriche et ses alliées, dit-il en substance, sont déterminées à faire une guerre à outrance à Napoléon, mais elles désireraient ne pas la faire à la France pour éviter l’effusion du sang. M. de Metternich a pensé que le duc d’Otrante pourrait seconder  puissamment les vues de l’Europe. Les Alliés sont très partisans du rétablissement des Bourbons; toutefois, ils donneront des garanties que Louis XVIII ne rentrera en France qu’en vertu d’un pacte nouveau ; que les émigrés n’auront aucune influence dans son gouvernement et qu’il prendra un ministère libéral dont pourraient faire partie le duc d’Otrante et Carnot. Si la France voulait le duc d’Orléans, au lieu de Louis XVIII, les puissances s’emploieraient pour obtenir l’abdication du roi; si même la France voulait la régence, on ne s’y refuserait pas. Mais l’Autriche, la première, est loin de désirer la régence, pour des raisons de politique et de famille. » C’étaient là d’ailleurs, insinua Ottenfels, des questions subsidiaires. Le point important était que la France et l’Europe fussent délivrées de Napoléon. Très curieux d’apprendre de quelle façon Metternich entendait qu’on le délivrât de Napoléon, Fleury dit  tout crûment: «— Pour cela, il n’y a que deux moyens. Le premier est l’assassinat. » Ottenfels l’ayant interrompu avec une indignation feinte ou réelle, il reprit: « —Le second est un complot. » L’Autrichien ne dissimula pas que complot ou révolution était ce que l’on attendait de Fouché. Fleury dit alors, et avec raison, que M. de Metternich s’exagérait singulièrement la puissance du duc d’Otrante s’il s’imaginait que tout ministre de la police qu’il était, il pourrait arrêter l’empereur comme un simple roi fainéant ou soulever contre lui le peuple de Paris. « — D’ailleurs, ajouta-t il, M. Fouché n’en aurait pas le désir. Il ne pense plus comme l’an dernier. Il est sincèrement rallié à l’empereur qui a pour lui les suffrages unanimes de= la nation, qui n’est plus l’ambitieux et le conquérant d’autrefois et qui est le seul chef qui nous convienne. » Cette déclaration avait d’autant plus de force qu’elle semblait faite parle mandataire de Fouché, c’est-àdire par un confident de l’homme qui passait à Vienne pour un ennemi irréconciliable de Napoléon. Très déconcerté, Ottenfels manifesta sa surprise et laissa même voir son trouble. Fleury en profita pour insinuer que le prince de Metternich ferait œuvre de grand politique en amenant une pacification générale par un accord avec le gouvernement actuel de la France. Ottenfels se contenta de répondre qu’il informerait M. de Metternich de la nouvelle disposition d’esprit où était le duc d’Otrante ; puis les deux émissaires se séparèrent en convenant de se retrouver à Bâle sous huit jours. Le soir même du départ de Fleury pour la Suisse. Une scène violente avait eu lieu entre Napoléon et Fouché. Averti par les soins de Réal, qui, tout en le détestant, cherchait à s’assurer son appui, que l’empereur savait tout, le duc d’Otrante se rendit à l’Elysée avec le billet de Metternich. Au milieu de la conversation, il dit du ton d’un homme à qui quelque fait revient soudain à la mémoire: « — Ah! Sire, j’avais oublié de vous dire que j’ai reçu un billet de M. de Metternich. J’ai tant de choses plus importantes qui me préoccupent ! Puis son envoyé ne m’avait pas remis la poudre pour faire reparaître l’écriture, et je croyais à une mystification. Enfin, je vous l’apporte. » L’empereur éclata. « — Vous êtes un traître, Fouché, je devrais vous faire pendre! »« — Sire, répliqua le ministre, je ne suis pas de l’avis de Votre Majesté. » Puis aussi tranquille que si Napoléon venait de lui adresser quelque complimenta il continua ses explications. L’empereur se calma. Peut-être, d’ailleurs, sa colère était-elle feinte et n’avait-il fait ces menaces que pour voir s’il pourrait troubler son imperturbable ministre. « L’intérêt de Fouché n’est pas de me trahir, dit-il à Fleury de Chaboulon à son retour de Bâle. Il a toujours aimé à intriguer. Il faut le laisser faire. Contez-lui tout ce qui s’est passé avec M. Werner.» Fouché se prêta de bonne grâce à collaborer à la comédie de Bâle. Il remit à Fleury deux lettres pour Metternich, l’une destinée à être rendue publique, l’autre confidentielle. Toutes deux étaient rédigées de façon à convaincre le ministre autrichien que Napoléon était le seul souverain qui convînt à la France. Quand Fleury revint à Bâle, il pouvait, cette fois, se donner sans imposture comme l’envoyé de Fouché. Ottenfels déclara que les résolutions des Alliés de ne jamais reconnaître Napoléon étaient irrévocables, mais qu’ils consentiraient à laisser régner son fils. « — Mais que fera-t-on de l’empereur ? demanda Fleury. — Commencez par le déposer. Les Alliés, qui sont généreux et humains, prendront ensuite et selon les événements la détermination — Mais, enfin ? —Je n’en sais pas davantage». Ottenfels en disait assez. A supposer que la question de la régence eût été sérieusement discutée par les Alliés, ils l’avaient résolue négativement. Mais Metternich pensait que cette forme de gouvernement était celle dont les Français en général et Fouché en particulier s’accommoderaient le plus volontiers. Il en faisait la proposition dans l’espoir que Fouché s’emploierait activement, par la persuasion, la ruse ou la force, à obtenir l’abdication de l’empereur. La France désarmée de l’épée napoléonienne, les Alliés, qui ne voulaient donner aucune garantie, agiraient en maîtres. Selon les paroles d’Ottenfels, « ils prendraient alors la détermination convenable » non seulement sur le sort de Napoléon mais sur le gouvernement même de la France. Napoléon ne s’était pas déterminé à sa grande aventure pour obéir, redevenu empereur, aux sommations de l’étranger avant de faire parler la poudre. Il n’était pas l’homme du sacrifice. Il n’avait nulle intention d’abdiquer. « —Pas si bête! » dit-il à Lucien . Et les propositions de Metternich n’étaient ni assez précises ni assez sûres pour l’y déterminer. Les conférences de Bâle n’eurent pas de suite. Fleury n’y perdit pourtant point toute sa peine, car il en rapporta la certitude que les négociations entre Metternich et Fouché se bornaient à de vagues pourparlers et qu’il n’y avait pas complot contre la vie de l’empereur, comme celui-ci l’avait d’abord soupçonné. Napoléon resta néanmoins en défiance: le duc d’Otrante avait trop tardé à lui parler du billet de Metternich. Ayant appris par une indiscrétion d’Ottenfels que Montrond et Bresson de Valensolles avaient été chargés, à Vienne, de messages secrets pour Fouché, l’empereur ordonna de mettre en surveillance ces deux agents. Mais déjà Bresson, que Fouché jugeait le plus compromis ou le moins discret, était parti pour Londres. Le ministre de la police lui avait fait confier par son collègue de la guerre la mission d’aller acheter 40,000 fusils que proposait un armateur anglais. L’empereur gronda très fort Davout, croyant qu’il était le complice de Fouché. Bien vraisemblablement, il était plutôt sa dupe. A Sainte-Hélène, Napoléon dit plusieurs fois qu’il aurait dû faire fusiller Fouché. A Paris, il avait pensé du moins à le destituer. S’il ne le fit pas, c’est qu’il avait ses raisons, et ces raisons-là il les avait oubliées dans son exil ou il ne voulait pas les dire. Au retour de l’île d’Elbe, il lui fallait compter avec le duc d’Otrante. C’était le chef du parti jacobin, et son opposition à toutes les mesures autoritaires de l’empereur lui avait gagné les libéraux. Sa disgrâce eût été regardée comme l’indice du retour à l’absolutisme. Carnot lui-même, qui haïssait et méprisait Fouché et qui, n’étant pas homme à se donner à demi, montra pendant les Cent Jours un entier dévouement à l’empereur, le déconseilla de destituer le duc d’Otrante. «— Il y a un mois, dit-il, j’aurais approuvé le renvoi de Fouché. Mais aujourd’hui cela augmenterait les irrésolutions et les défiances déjà si grandes de l’opinion. » Napoléon temporisa, attendant qu’une victoire lui donnât l’autorité nécessaire pour cette espèce de coup d’Etat. »

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.580-592).

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( 13 avril, 2019 )

Nominations en mars 1815…

Napoléon portrait.

« A sa rentrée aux Tuileries, Napoléon avait trouvé presque tout le personnel de son ancien gouvernement. Il fit appeler les retardataires, et dans la nuit même il nomma ses ministres. Bassano reprit la secrétairerie d’État, Decrès la marine, Gaudin les finances, et Mollien, non sans quelque hésitation, le trésor public. Molé, qui augurait mal de « cet intermède », déclina l’honneur d’être de nouveau grand-juge et obtint le poste moins compromettant de directeur des ponts-et-chaussées. A son défaut, l’archichancelier Cambacérès fut chargé provisoirement de la justice. Davout commença par refuser le portefeuille de la guerre. L’Empereur fit appel à son dévouement pour sa personne et à son patriotisme : le maréchal obéit. Il était, avant minuit, rue Saint-Dominique. La résistance de Caulaincourt fut plus difficile à surmonter. Le duc de Vicence était resté profondément attaché à Napoléon, mais c’était sur le champ de bataille qu’il voulait le servir, car il avait la sombre prévision que le rôle du ministre des relations extérieures de l’Empire serait nul devant l’Europe en armes. Il avait été à la rencontre de Napoléon à mi-chemin de Fontainebleau, et durant le trajet, il avait respectueusement repoussé l’offre de ce portefeuille. Aux Tuileries, de nouvelles instances de l’Empereur échouèrent encore. Ce fut seulement le lendemain que Caulaincourt se résigna à rentrer au ministère.

Bien que Rovigo eût montré peu de zèle et encore moins d’habileté dans les derniers mois de son administration, Napoléon lui proposa de reprendre la police générale. Rovigo refusa. Il voulait se faire prier ou il sentait la tâche au-dessus de ses forces et l’opinion contre lui. Les hommes politiques, les courtisans, les officiers, qui remplissaient dans cette soirée mémorable les salons des Tuileries, désiraient, désignaient, réclamaient Fouché. La reine Hortense elle-même parlait de lui avec enthousiasme. L’ordre d’arrestation lancé contre le duc d’Otrante par le gouvernement royal avait retourné en sa faveur l’opinion des bonapartistes. On croyait qu’il avait joué sa liberté et peut-être sa vie pour seconder l’entreprise de l’Empereur. D’autres personnes, mieux renseignées, estimaient cependant qu’il fallait le nommer ministre pour avoir l’appui des anciens jacobins. Il enleva d’assaut son portefeuille en se présentant aux Tuileries le soir du 20 mars. « Laissez entrer M. Fouché ! cria-t-on. C’est l’homme qu’il importe le plus à l’Empereur de voir en ce moment. » Ainsi annoncé, Fouché eut l’effronterie de dire qu’il avait fomenté, dans l’intérêt de Napoléon, la conspiration militaire du Nord. L’Empereur ne se laissa pas abuser, par cette imposture. Mais Fouché s’offrait. Il fallait le prendre ou se faire de lui un ennemi déclaré. Il avait d’ailleurs infiniment plus d’habileté, d’expérience et de ressources que Rovigo. L’empereur lui donna le ministère de la police. Toutefois, comme il se défiait du fourbe, il nomma à la préfecture de police et à l’inspection générale de la gendarmerie, postes où il se flattait que l’on pourrait le surveiller et le contenir, deux hommes dont il était sûr: Réal et Rovigo. Restait à pourvoir à l’Intérieur. L’Empereur n’y voulait point replacer Montalivet. Il balançait entre Costaz et Lavalette. A l’offre de l’empereur, Lavalette répondit par un refus motivé sur son désir de garder les postes « où il pourrait rendre plus de services ». Il ajouta ce bon conseil: «Il faut au ministère un homme qui ait un nom éclatant dans la Révolution. » C’était désigner Carnot dont le Mémoire au roi avait rajeuni la popularité. Napoléon, vraisemblablement, pensait déjà à Carnot. Depuis le 24 janvier 1814, jour où ce grand patriote lui avait offert ses services pour défendre la France envahie, il ne le regardait plus comme un opposant. Il hésitait, néanmoins, devant ce nom révolutionnaire qui n’avait point passé, comme tant d’autres, par la savonnette à jacobin d’un titre impérial. Ce fut seulement le soir du 21 mars que Carnot fut appelé aux Tuileries. Carnot accepta le ministère en disant simplement à l’empereur que « dans ce moment, il n’était pas permis de lui rien refuser». Le lendemain, le Moniteur publia deux décrets concernant Carnot. Par le premier, Napoléon, qui voulait « dérévolutionnaliser » l’ancien membre du Comité de salut public, le nommait comte de l’Empire pour sa défense d’Anvers; par le second, il le nommait ministre de l’intérieur. Le patriotisme avait engagé Carnot à accepter le portefeuille; la raison politique l’empêcha de refuser publiquement le titre. II comprit qu’un ministre de l’Empereur n’avait pas le droit de discréditer les titres impériaux. Il se laissa donc appeler comte dans les actes officiels et dans les journaux, mais il ne signa jamais que Carnot, et malgré deux invitations du prince Cambacérès, il s’abstint de faire retirer les lettres patentes à la chancellerie. Merlin reprit son siège de procureur général. M. de Bondy, que l’empereur avait remplacé à Lyon, devint préfet de la Seine, Champagny intendant des bâtiments et Montalivet intendant de la liste civile. Les anciens conseillers et maîtres des requêtes rentrèrent au conseil d’Etat que Ginoux-Defermon, Boulay et Regnaud furent chargés de réorganiser. L’immuable Sauvo resta au Moniteur, mais Etienne escamota le Journal des Débats abandonné par Bertin l’aîné qui, dès le matin du 20 mars, avait pris la route de Belgique après avoir publié cette dernière catilinaire : « C’est en vain que Buonaparte a promis l’Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté pour prix d’un honteux secours de l’étranger. La France sera délivrée par la France, ou la France cessera d’exister. Le néant vaudrait mieux pour elle que la honte de retomber sous le joug de son bourreau. » Le lendemain, on lisait dans la même feuille, rebaptisée  « Journal de l’Empire » : « La famille des Bourbons est partie cette nuit. Paris offre aujourd’hui l’aspect de la sécurité et de la joie. Les cris de: « Vive l’Empereur ! » retentissent de toute part. »

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d4elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.370-374)

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( 6 avril, 2019 )

Brève histoire de l’organisation des soins dispensés aux blessés militaires dans les hôpitaux belges, après la dernière campagne napoléonienne (juin 1815) (3ème et dernière partie).

W4

Le rapatriement des blessés.

Cette phase commença très tôt. Mention a été faite plus haut des dispositions prises par les Britanniques et les Hollando-Belges en ce qui concerne leurs ressortissants.

Les blessés français furent, pour la plupart, concentrés dans les hôpitaux de Bruxelles et de Louvain. Certains, principalement des officiers, furent envoyés en Angleterre : ce ne fut qu’une minorité. D’autres purent rejoindre directement la France au cours de l’automne 1815. Beaucoup suivirent la ligne d’évacuation prussienne vers la Rhénanie, mais ne dépassèrent pas les hôpitaux militaires de Liège et de Maastricht. Le couvent Sainte-Agathe à Liège fut transformé en hôpital des Français. Les derniers blessés français quittèrent Liège le 17 novembre 1815 pour regagner leur patrie.

Les blessés prussiens avaient été très largement dispersés après les batailles de Ligny et de Waterloo. Beaucoup, selon le hasard des convois, avaient été hospitalisés à Bruxelles, à Anvers et surtout à Louvain. Mais, on en trouvait aussi à Namur, à Gand et même dans les hôpitaux de La Haye, Leyde, Amsterdam. L’hôpital militaire de Liège fut un pivot d’une extrême importance dans les opérations de concentration et rapatriement des blessés prussiens. Les derniers quittèrent Liège en mars 1816.

III. Bilan général.

Je me bornerai à présenter quelques résultats globaux relatifs aux blessés britanniques qui purent atteindre les hôpitaux de l’agglomération bruxelloise. C’est la seule statistique précise et fiable dont j’ai pu disposer.

Sur un total de 9 528 blessés britanniques hospitalisés, 856 moururent de leurs blessures, soit un taux de mortalité de 9 %. En ce qui concerne les amputations, Ch. Bell mentionne qu’il a pratiqué 145 amputations primaires qui se soldèrent par 40 décès (27,2 % ) et 225 amputations secondaires qui aboutirent à 106 morts, soit un taux de mortalité de 47,1 %. Les fractures multiples du fémur ont constitué le problème le plus grave. Guthrie admet, à ce sujet, que les deux tiers de ces cas ont évolué vers la mort et qu’un sixième seulement de ces blessés survécurent avec un membre utile. Presque tous les cas dont les fractures se situaient dans la moitié supérieure du fémur moururent de septicémie et de choc (3).

Guthrie, qui a joué, à Bruxelles, un rôle que nous pourrions assimiler à celui d’un consultant en chirurgie d’armée, écrit qu’il est horrifié de constater combien les techniques chirurgicales de la traumatologie de guerre ont été oubliées depuis les leçons des campagnes du Portugal et d’Espagne, encore toutes proches. Le jugement qu’il porte sur certains de ses collègues qu’il vit à l’oeuvre à Bruxelles n’est guère flatteur. « Rien ne pourrait effacer les méfaits irréparables que l’insuffisance de soins médicaux a provoqués dans les quelques premiers jours après la bataille » (3). Un tel jugement n’a rien perdu de son actualité. Nil novi sub sole.

Kluyskens, quant à lui, a effectué 300 amputations. Mais nous ne disposons pas de statistiques précises sur les résultats. Il écrit, dans un rapport adressé à Brugmans, que les succès obtenus chez ses amputés et chez ses blessés atteints de fractures compliquées sont meilleurs que ceux des chirurgiens britanniques. A propos du tétanos, il n’en signale que huit cas chez ses blessés (14).

Les chirurgiens britanniques louent la propreté et l’aération des hôpitaux militaires de Bruxelles. Larrey, dans ses mémoires, est très élogieux sur la qualité du travail effectué par les chirurgiens militaires belges qu’il côtoya, au cours de sa captivité, dans les hôpitaux de Bruxelles et Louvain (12). Notre collègue historien, le médecin colonel J. Hassenforder, dans un de ses ouvrages sur l’histoire du service de santé militaire français, conclut ainsi le chapitre sur Waterloo : « Les blessés français de cette terrible bataille furent heureusement recueillis et soignés admirablement par les Belges, dans les hôpitaux de Bruxelles et Louvain » (13).

Telle est, brossée à larges traits, l’histoire de l’organisation des soins dans les villes belges, après la campagne de juin 1815.

On a beaucoup écrit sur la bataille de Waterloo, mais très peu sur les médecins et chirurgiens militaires qui organisèrent et prodiguèrent les soins pendant les quelques mois extrêmement difficiles qui suivirent la campagne.

Les rares historiens militaires qui consacrent quelques alinéas ou, tout au plus, quelques pages aux blessés soignés dans les hôpitaux, soulignent surtout la générosité de la population civile et le zèle des comités de dames. Les journaux de l’époque évoquent longuement les paroles aimables, les boissons, les friandises, les fruits, le linge que distribuent ces dévouées personnes de la haute société bruxelloise. Ils rapportent aussi les remerciements conventionnels hyperboliques que leur adressent Wellington et des ambassadeurs, émus par la sollicitude de Bruxelles vis-à-vis des victimes de Waterloo. Ces historiens et journalistes demeurent très discrets ou muets sur les activités des services de santé militaires. Ils contribuent ainsi à l’émergence d’une vision radicalement fausse sur le rôle des acteurs véritables dans l’organisation et la dispensation des soins aux blessés. De nos jours, on parlerait de désinformation. L’accessoire, si estimable qu’il soit, ne doit pas cacher l’essentiel. Quelques détails pathétiques ou pittoresques, propres à alimenter les légendes populaires et les morceaux de bravoure d’une grandiloquence toute romantique, ne doivent pas voiler une austère réalité, infiniment plus complexe. C’est celle qu’établissent les comptes rendus officiels, les rapports des exécutants, les mémoires de chirurgiens éminents qui décrivirent ce qu’ils firent et ce qu’ils virent, tels Guthrie, Hennen, Bell, Thomson, Larrey, Kluyskens, Seutin. C’est par eux qu’il est possible d’obtenir une vue d’ensemble objective, ramenée à ses grandes lignes et exempte de chauvinisme, sur l’organisation édifiée par Grant, Brugmans et Kluyskens en juin 1815 (15).

Dans cette reconstitution de la vérité historique, les services de santé militaires reprennent leur place primordiale. L’organisation qu’ils bâtirent et firent fonctionner révèle d’indéniables insuffisances. Mais, on ne peut contester qu’elle réussit à maintenir une parfaite coordination entre alliés – oeuvre éminemment difficile – et qu’elle fut empreinte de réalisme, de sang-froid et de fermeté. Son efficacité doit être appréciée selon les normes de l’époque. ^

A défaut de reconstituer dans sa totalité cette structure de soins, édifiée à la hâte pour secourir un énorme afflux de blessés, son approche objective et impartiale est déjà suffisamment riche pour en extraire certaines leçons, celles qui demeurent marquées d’une vertu de permanence et que l’on doit parfois relire et réapprendre, tant elles s’oublient vite, après chaque guerre.

Celles relatives aux pertes massives de la campagne de juin 1815 sont précisément de cette classe. C’est sans doute une des fonctions utiles, dévolues à l’histoire de la médecine.

Edgar EVRARD.

———————-

Bibliographie.

(1) FLEISCHMAN, Th et AERTS, W., Bruxelles pendant la bataille de Waterloo, Bruxelles, 1955.

(2) BERNARD, H., Le duc de Wellington et la Belgique, Bruxelles, 1975.

(3) CANTLIE, H., A history of the Army Médical Department, Edimbourg, Londres, vol. I, 1974.

(4) EVRARD, E., Chirurgiens militaires britanniques à la bataille de Waterloo et dans les hôpitaux de Bruxelles en juin 1815, Revue belge d’Histoire militaire, n° XXIV-5, mars 1981, pp. 425- 464.

(5) ROMEYN , D.., Onze militair-geneeskundig dienst voor honderd jaren en daaromtrent, Haarlem, 1913.

Cet ouvrage contient dans son intégralité l’important rapport de Scheltema : Berigt van de geneeskundige dienst by de Armée van Zyne Majesteit den Koning der Nederlanden, by en na de veldslagen op den 16 en 18 juni 1815.

(6) EVRARD, E., Le service de santé militaire hollando-belge à la bataille de Waterloo et dans les hôpitaux de Bruxelles en juin 1815, Revue belge d’Histoire militaire, n° XXV-1, mars 1983, pp. 61-69.

(7) DE BAS, F. et T’SERCLAES DE WOMMERSON , J., La campagne de 1815 aux Pays-Bas, d’après les rapports officiels néerlandais, 1909, tome IL

(8) Van DOMMELEN , G., Geschiedenis der militair-geneeskundige dienst in Nederland, Nymegen, 1857.

(9) AERTS, W., Opérations de l’armée prussienne du Bas-Rhin pendant la campagne de Belgique en 1815, depuis la bataille de Ligny jusqu’à l’entrée en France des troupes prussiennes, Bruxelles, 1908.

(10) VELS-HEYN, Glorie zonder helden. De slag by Waterloo : waarheed en légende, Amsterdam, 1974.

(11) FLEURY DE CHABOULON, Mémoire pour servir à l’histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en mars 1815, tome II, p 160.

(12) LARREY, D., Relation médicale de campagnes et voyages de 1815 à 1840, Paris, 1841, pp. 15-16.

(13) HASSENFORDER, J., Le service de santé militaire pendant la Révolution et l’Empire, p 170, in : Le Service de Santé militaire, de ses origines à nos jours, par J. des Cilleuls, J. Pesme, J. Hassenforder et G. Hugonot, Edition SPEI, Paris, 1961.

(14) KLUYSKENS, H., Exposé des principaux cas de chirurgie, observés après la bataille de Waterloo dans les hôpitaux de Bruxelles, Annales de la Société de Médecine de Gand, 1856, pp. 249-268.

(15) EVRARD, E., BRUYLANTS, P., De CALLATAY, Ph., LOGIE, J., et PIRENNE, J.-H., Waterloo 1815. L’Europe face à Napoléon, Bruxelles, Edité par le Crédit Communal de Belgique, Voir : Chapitre X. Les pertes humaines (pp. 143-164).

 

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( 22 février, 2019 )

Les confessions d’un traître. Extrait des mémoires du général Jean Sarrazin.

sarrazin1.jpgJean Sarrazin naquit à Saint-Sylvestre (Lot-et-Garonne) en 1770. Il débuta par professer les mathématiques au collège de Sorrèze. Il était précepteur des enfants du duc de Béthune lorsqu’il s’engagea en 1792, dans l’armée du Nord. Après avoir servi sous Kléber, Sarrazin devint chef d’état-major de Bernadotte dans sa campagne d’Allemagne, en 1796, puis il accompagna Humbert en Irlande. Rappelé en France, il fut nommé par Bernadotte, alors ministre de la guerre, chef du bureau du mouvement des troupes. En cette qualité, il s’entremit entre Bonaparte et Bernadotte après le 18 brumaire et amena un rapprochement entre les deux généraux.  Nous le retrouvons à Naples peu après, en lutte avec Murat, et se faisant remarquer par sa duplicité, son esprit faux et son acharnement à dénoncer ses camarades. Rayé pour ce fait des cadres de l’état-major, il reprend pourtant du service on 1802 et est envoyé à Saint-Domingue.  Il fait les campagnes de 1805 et 1806 en Allemagne. En 1809, il est commandant du Département de l’Escaut, puis du département de la Lys. Il va pouvoir alors mettre à exécution son projet, étudié depuis longtemps, de vendre sa patrie à l’Angleterre.  Pour 1.500.000 francs, il devait faciliter le débarquement des troupes anglaises à Flessingue et leur livrer les plans de Napoléon. Sarrazin s’embarque à Boulogne en 1810, et tandis que le conseil de guerre de Lille le condamne à mort par contumace, il conspire à Londres. Cependant le cabinet britannique le tient en suspicion et n’utilise pas ses services. En 1813, il intente au gouvernement anglais un procès en restitution de la somme promise. Ce procès scandaleux achevait de couler Sarrazin dans l’opinion publique. Il rentre en France en 1815 avec les Bourbons et a l’audace, pendant les Cent-Jours, d’offrir ses services à l’Empereur. Napoléon le fait arrêter et la Seconde Restauration refuse de l’employer. Il est même rayé des cadres en 1817, malgré ses réclamations et le rappel de sa conduite en 1810. En 1819, Sarrazin est poursuivi comme trigame. Il est convaincu d’être le mari de trois femmes, dont la première a été épousée à Livourne, la seconde à Londres ; il vient de se marier dans le Lot-et-Garonne avec la troisième. Condamné à vingt ans de travaux forcés, gracié trois ans après, Sarrazin se réfugie à Lisbonne. Le gouvernement portugais le fait conduire à Londres. Depuis lors, le triste général mène une vie errante, de Hollande en Turquie et d’Angleterre en Allemagne. Il meurt en 1840, sans avoir obtenu de Louis-Philippe de rentrer en France. Sarrazin a beaucoup écrit et beaucoup publié : Mémoires contre Napoléon, correspondance avec Jomini, Histoire de la Guerre d’Espagne et de Portugal, etc. Il a laissé aussi des Mémoires dont nous tirons l’extrait suivant, que nous croyons inédit.Ces mémoires ne ressemblent nullement à ceux qui, dit-on, vont être publiés, et dont la « Revue Rétrospective » de décembre dernier a donné un fragment. 

Vicomte de Grouchy. (Extrait paru la première fois dans le « Carnet Historique et Littéraire », en 1898/1899).

Le 10 juin 1810, je quittai le camp de Boulogne, entraîné par le désir de servir mon légitime souverain, en fournissant à l’Angleterre les moyens de renverser l’usurpateur. Dans la conférence que j’eus avec le marquis de Wellesley, ministre des affaires étrangères, sa Seigneurie me traita de la manière la plus indécente parce que je lui dis  » que rien n’était plus facile que la restauration dos Bourbons sur la terre de leurs illustres ancêtre.Cette époque tant désirée n’avait été différée que par l’ineptie des directeurs, des coalitions et que je répondais, sur ma tête, d’un succès complet, si les puissances de l’Europe consentaient à exécuter ponctuellement tous mes plans « . 

Le marquis me dit très froidement qu’il fallait avoir perdu la raison pour parler de restauration, Lorsque Buonaparte, était plus puissant que jamais ; qu’il était plus vraisemblable que j’étais un de ses agents ; que je devais me préparer à partir pour Douvres, et que le vaisseau qui m’avait reçu à son bord serait chargé de me débarquer à Boulogne « .

Cette conversation dura plus d’une heure ; je la conclus en demandant au marquis  » s’il était ennemi de Buonaparte, et s’il y avait à Londres des soldats à sa disposition « . Sur sa réponse affirmative, je lui dis avec vivacité :  » Puisque vous êtes ennemi de Buonaparte, vous ne voudrez pas lui procurer la jouissance de me faire martyriser, et je vous demande comme une faveur de me faire fusiller sous les fenêtres de votre hôtel. « 

J’étais fortement ému, le marquis en parut inquiet. Il sonna pour faire entrer ses gens. Alors, il me dit avec un orgueil oriental : 

 » Puisque vous me paraissez de bonne foi, vous resterez à Londres ; envoyez vos plans au Foreign-Office, et comptez sur la protection des ministres de Sa Majesté.

 » Je me retirai très mécontent, d’autant plus que le marquis m’avait insinué, dans le cours de la conversation,  » que plusieurs Français s’étaient déjà expliqués sur mon compte ; que je ne serais pas admis dans leur société, parce que j’étais fils de roturier, et que les Anglais devaient bien me surveiller, étant très vraisemblable que j’étais un second Méhée de la Touche « . En arrivant à Londres, on m’avait forcé de loger chez un messager d’État, sorte de prison, où les ministres placent quiconque leur paraît suspect. Je me plaignis de cette sévérité ; on me répondit que c’était pour ma sûreté personnelle, qui serait compromise dans un hôtel, à cause des nombreux agents que Buonaparte entretenait à Londres.

Je n’avais qu’un but, en quittant Boulogne, « de me venger des injustices de Buonaparte « . La mauvaise foi des ministres ne me parut pas un motif suffisant pour changer de résolution.Du 14 juin au 12 juillet, je travaillai nuit et jour, et mes documents prouvèrent que la restauration des Bourbons était non seulement facile, mais indispensable pour donner la paix à l’Europe. 

Mon sort parut s’améliorer ; on me donna le colonel sir Robert Wilson pour me tenir compagnie. Son Altesse Royale le duc d’York me fit dire par lord Elgin, ancien ambassadeur à Constantinople, que  » mes plans étaient très précieux ; que la restauration de Louis XVIII devait en être le résultat, et que je pouvais compter sur sa protection toute particulière « .

Je fus invité dans les premières maisons de Londres. Le 2 août, je dînai avec tous les lords de l’amirauté. On me rendit ma liberté, en m’autorisant à quitter la maison du messager d’État. J’étais à dîner chez lord Hutchinson, lorsque M. Hamilton m’annonça de la part du marquis de Wellesley que  » j’avais carte blanche dans Londres, pourvu que je ne conspirasse pas contre le gouvernement anglais « . Vers la fin du dîner, lord Hutchinson parla beaucoup de paix avec Napoléon. Il voulait me sonder, il me demanda mon opinion. Je répondis franchement que, si l’Angleterre accordait à Buonaparte une paix de trois ans, je garantissais qu’avant la fin de la troisième année, les trois royaumes ne seraient que trois provinces françaises, et qu’il n’y avait qu’un moyen de paix honorable et solide pour l’Angleterre et l’Europe, c’était d’organiser une coalition d’après mes plans pour renverser Buonaparte et délivrer le genre humain de son plus cruel ennemi « . Lord Hutchinson me répondit ces propres paroles :  » Vous parlez, mon général, comme un homme qui vient de faire un bon dîner, et qui a le ventre plein ! Vous voulez la guerre ; mais, si vous étiez à la place de nos manufacturiers, qui crèvent de faim, vos dispositions seraient plus pacifiques. Nous ne pouvons pas continuer la guerre encore deux ans sans être complètement ruinés.  » Je m’étais levé de table dès qu’il m’avait parlé de son dîner, j’étais allé prendre mon chapeau et je partais sans mot dire, lorsque j’entendis Milord me dire  » que je lui ferais beaucoup de plaisir de regarder sa maison comme la mienne « . Je lui donnai l’assurance que je n’abuserais pas de son offre, parce que je ne voulais pas être exposé à m’entendre reprocher un dîner. J’ai tenu parole et je ne l’ai plus visité.  Le marquis de Wellesley m’avait rendu ma liberté ; j’en profitai pour demander le payement de mes plans, que j’évaluai à soixante mille livres sterling, comme l’équivalent des pertes occasionnées par mon départ de France, telles que le rang et la dotation de comte, le traitement de commandeur de la Légion d’honneur et mes propriétés en France. Je demandais en outre le traitement et la paye qu’aurait un Anglais qui aurait été échangé comme lieutenant général, le 18 octobre 1798, jour de mon échange en cette qualité contre le général Burrard, par les gouvernements de France et d’Angleterre. En cas de refus, je priais le marquis de me donner un passeport pour me rendre aux États-Unis d’Amérique.On me promit tout, en observant  » que les Anglais étaient de très bons payeurs, que toutes les affaires étaient suspendues à cause de la maladie du Roi, qu’aussitôt que le Prince de Galles aurait été nommé Régent, je devais compter que je serais récompensé très généreusement ». 

M. le comte de La Châtre, ambassadeur de Sa Majesté Louis XVIII près Sa Majesté Britannique, me fit mille compliments sur la nature de mes écrits, et il fut satisfait, quand je lui eus détaillé les motifs qui m’avaient décidé à quitter la France. 

Le 12 février 1812, je fus déclaré prisonnier d’État par décision ministérielle signée Ryder, secrétaire d’État pour le département de l’intérieur. En septembre, même année, il me fut permis d’aller eu Suède.On ne m’avait donné cette permission que parce qu’on était assuré d’avance que le gouvernement suédois me renverrait en Angleterre. J’avais fait les démarches nécessaires pour obtenir la permission de m’établir en Danemark. M. le baron Alquier m’avait envoyé le consentement tacite de Buonaparte, lorsque je fus arrêté par ordre du Roi de Suède, conduit à Gothenbourg, et embarqué par force pour l’Angleterre.Le 21 décembre 1812, j’écrivis à M. le baron Alquier  » que la paix était facile, utile, et même nécessaire, et que les plans qu’avaient les Anglais étaient si importants et leurs ressources si grandes que, s’ils étaient gouvernés par un homme tel que Buonaparte, la majeure partie du continent de l’Europe ne serait bientôt qu’une vaste colonie de la Grande-Bretagne « .  On m’a assuré, depuis mon retour en France, que, si j’avais fait la folie de rentrer sous le dernier gouvernement, j’aurais été fusillé sur-le-champ. J’étais si mal traité en Angleterre, que j’aurais préféré ce triste sort à l’affreuse perspective de rester plus longtemps le prisonnier et le jouet des ministres anglais. J’ai néanmoins un tort à me reprocher dans la seconde époque de ma captivité en Angleterre, ou me fit insinuer, de la part du prince Régent,  » qu’on avait l’intention de me bien traiter, si je continuais à fournir le développement des plans que j’avais donnés la première année de mon arrivée à Londres.  » Je fus la dupe de ma bonne foi jusqu’au 2 octobre 1813 ; c’est le jour que me fut faite l’offre du gouvernement anglais de débarquer sur les côtes de France, pour y établir la guerre civile. Je répondis que je ne voulais pas porter les armes contre ma patrie et je demandai un passeport pour m’embarquer à Douvres et me rendre à Calais : le passeport me fut refusé ! Quelques jours après, je fus assailli dans ma maison par plusieurs officiers de police qui, sous le prétexte d’une dette à laquelle j’étais étranger, me volèrent la meilleure partie de ma bibliothèque.On voulait, à force de tracasseries, me faire adopter le plan du ministère anglais, mais tout fut inutile ; je rejetai toutes les propositions qui me furent faites. Dès que l’on eût appris à Londres la déchéance de Buonaparte et la restauration de Louis XVIII, je me rendis chez le comte de La Châtre et chez le comte de Liverpool pour y consigner mon adhésion entière aux mesures adoptées par le gouvernement provisoire.Le 22 avril, j’eus l’honneur d’être présenté à Sa Majesté Louis XVIII par M. le duc de Duras : le Roi me reçut avec la plus grande bonté, et il daigna me dire que  » son intention était que je rentrasse en France sans délai « .

M. le comte de La Châtre me donna l’autorisation à ce sujet ; il m’avait dit que je n’en avais pas besoin, puisque Sa Majesté avait permis que je fusse considéré comme faisant partie de sa suite.Le 2 mai, je fus encore admis à paraître devant Sa Majesté, quelques instants avant son arrivée au château de Saint-Ouen. Le 5 mai, je fus admis à l’audience du ministre de la guerre, qui m’accueillit avec bienveillance ; le même jour, je me rendis chez le maréchal MacDonald, qui s’avança vers moi dés qu’il me vit entrer dans son salon ; je croyais qu’il allait m’embrasser, lorsqu’il me dit d’un ton froid :

 » Je suis fâché, général, qu’on vous ait laissé entrer. En quittant le camp de Boulogne pour aller porter nos manoeuvres et nos plans aux ennemis de la Patrie, vous avez perdu mon amitié et mon estime.  » Je lui répondis à peu près en ces termes, eu présence d’une quarantaine d’officiers qui étaient réunis dans son salon : 

 » Monsieur le Duc, si vous m’aviez apostrophé en tête à tête, je me serais retiré sans mot dire, parce que je suis sûr que le général Macdonald estimera toujours le général Sarrazin.

Mais comme je suis jaloux de me justifier en présence de ces officiers, je ne sortirai de chez vous qu’après avoir exposé les motifs de mon départ de Boulogne. Mes anciens adjoints étaient généraux de division et j’étais encore général de brigade j’avais parlé avec franchise de la guerre d’Espagne. Je n’étais plus en sûreté, j’étais persuadé que mes plans étaient de nature à renverser Buonaparte et à rétablir les Bourbons. Je quittai l’abondance pour aller mendier, mais je me vengeais de mon ennemi, et j’avais l’espoir d’être utile à mon légitime souverain ; du reste, j’ai toujours parlé avec respect de l’armée française et j’ai refusé des places brillantes parce qu’alors j’aurais dû porter les armes coutre ma patrie.Par mes plans, je n’ai fait la guerre qu’à Buonaparte, et si le grand oeuvre de la Restauration a nécessité la présence des alliés à Paris, le gouvernement paternel des Bourbons aura bientôt fait oublier ce malheur passager.Au reste, Monsieur le Maréchal, comme vous avez toujours été royaliste, je ne vois dans votre mauvaise humeur qu’un peu de jalousie de ce que je me suis éloigné du Tyran de la France quatre ans plus tôt que vous,Lorsque vous serez mieux instruit de ma conduite, je vous connais assez ami de la justice pour être persuadé que vous m’accorderez votre approbation.  » Puis je me retirai. Lorsque j’étais employé, en 1799, au ministère de la guerre, j’eus plusieurs fois l’occasion d’obliger le maréchal Macdonald. A Modène, je lui avais été très utile dans son échauffourée avec le régiment de Bussy.A Naples, je lui portai des contributions énormes, que j’aurais pu garder, à l’exemple de tant d’autres ; à la bataille de la Trebbia, je me sacrifiai, ainsi que mes troupes, sans nécessité absolue, et par attachement pour lui, et c’est ce même maréchal Macdonald qui me prie de sortir de son hôtel !

Je l’ai revu depuis aux Tuileries, mais je me suis éloigné de lui, ne pouvant avoir aucun rapport avec un homme aussi ingrat et aussi injuste. Je ne suis pas le premier officier qui passe à l’ennemi et qui rentre à la paix, et tous ceux qui étaient avec Louis XVIII sont dans le même cas. Ce qui paraîtra bizarre, c’est la haine que me portent certains individus, parce que je n’ai pas voulu servir contre la France ; une répugnance invincible m’en a toujours empêché, quoique je trouve digne d’éloges tous ceux qui ont cru pouvoir être utiles à la bonne cause dans la carrière des armes : j’étais convaincu que j’étais plus utile par mes écrits.Le comte de Liverpool peut en parler savamment ; si Sa Seigneurie est consultée, elle dira que ma lettre du 26 février dernier a été de la plus grande utilité pour les opérations ultérieures des alliés. Mais, que dis-je ?

Puis-je espérer que les ministres qui ont nié les brillantes promesses qu’ils m’avaient fait faire, d’abord par M. Schwartz, et ensuite par M. Hamilton, consentiront à avouer les services que je leur ai rendus. J’attends la décision du Parlement sur ma pétition pour le payement de mes plans.

Je l’ai confiée à la loyauté de lord Ossulton et à la générosité de la nation anglaise.  Je conclurai mes observations par l’assurance que je suis étranger aux notes biographiques publiées par un Anglais qui a longtemps résidé en France. J’en avais composé six cents, dont environ trois cents avaient été traduites en anglais, et la traduction avait été corrigée dans les bureaux du marquis de Wellesley. S. A. R. la princesse de Galles, à qui le colonel sir Robert Wilson en avait présenté plusieurs des plus intéressantes, daigna me faire dire  » qu’il n’était pas convenable qu’un militaire écrivit sur le compte de ses camarades pour amuser le public malin de Londres « . Cet avis fut un trait de lumière pour moi, et quoiqu’on m’offrit deux mille louis de ces notes, dans un moment où j’avais bien besoin d’argent, je refusai de les publier, et je les brûlai, crainte que l’on eut recours à la force pour s’en emparer. C’est à peu prés à cette époque que le gouvernement me fit saisir un Mémoire à la nation anglaise pour réclamer contre le traitement affreux que me faisaient éprouver les ministres, parce que je ne voulais pas être un de leurs libellistes complaisants. 

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( 19 février, 2019 )

Retour sur la bataille de Waterloo. Notes de Jean de Sismondi (1773-1842)

sismondi« L’Empereur savait très bien ce qu’il cherchait à dissimuler, que l’Europe entière se mettait en mouvement pour écraser la France, et que celle-ci n’avait point de forces suffisantes pour faire une longue guerre défensive. S’il avait attendu l’attaque du Nord derrière les forteresses de Flandres et fait une guerre de chicane, il aurait résisté sur ce point, mais toutes les autres frontières auraient été envahies. Paris aurait été pris; et sa situation n’en aurait pas été moins désespérée, sans qu’il y eût eu pour lui une bonne chance. Il crut plus convenable d’essayer de détruire entièrement les armées anglaises et prussiennes et d’obtenir de tels résultats qu’il déliât la coalition, qu’il intimidât les autres puissances, et fît une bonne paix. II livra la première bataille de Fleurus, qui fut gagnée, mais avec une perte très considérable, et point de résultats; il aurait pu gagner à Soignes une victoire semblable, en réunissant toutes ses forces, mais deux ou trois victoires de cette nature complétaient sa ruine, sa belle armée se serait fondue, et il n’aurait plus eu ensuite moyen de s’opposer aux autres oppressions. Il crut devoir donner davantage au hasard, mais s’assurer aussi que si les Anglais étaient défaits leur déroute était complète. Il donna au maréchal de Grouchy un corps très considérable pour observer les Prussiens et les écarter, et en même temps pour percer sur Bruxelles par Wavre, et y arriver avant lui. Si en effet les Anglais avaient été battus, cette position du maréchal Grouchy complétait leur déroute, les résultats auraient pu être immenses, la totalité de l’armée aurait été détruite ou faite prisonnière. Aussi n’était-il point vrai qu’il attendît le maréchal Grouchy au lieu même de la bataille, ni qu’il n’ait pas voulu croire l’approche de Bülow dont M. de Flahaut l’avait averti, d’après une lettre interceptée, encore qu’il fit semblant de n’y donner aucune attention il suivait son projet, et il se résignait à en courir les chances. Quant aux autres objections qu’on a faites sur la disposition de la bataille, elles auraient été louées s’il avait réussi. Une partie de son armée se promena l’arme au bras devant les positions anglaises, et ne prit jamais part au combat; mais il attaquait, avec un nombre fort inférieur, une position formidable il fallait faire illusion à l’ennemi sur la position de son armée, occuper un front égal au sien, pour ne pas se laisser déborder et montrer dans plusieurs endroits des masses qui fissent croire à l’existence d’une forte arrière-garde, en sorte que les ennemis ne sortissent nulle part de leurs positions. Trente mille hommes qui faisaient derrière l’armée des marches et des contremarches, faisaient aux yeux de Wellington plus d’effet que deux fois ce nombre agissant; celui-ci assure en effet dans ses rapports que l’armée française était double de la sienne, tandis qu’elle était inférieure de près de moitié. Pendant ce temps-là on ne combattait qu’en un seul point, au centre, que Napoléon espérait emporter. Il profitait de l’impétuosité française pour y faire faire des charges successives par des corps souvent peu nombreux, mais c’est par ces charges successives mêmes que la plupart des batailles sont gagnées, que celle-là fut sur le point de l’être. Ce fut au contraire le mouvement de toute la cavalerie, lorsque l’ordre n’avait été donné qu’à un seul corps de se mettre en mouvement, qui tourna le plus toutes les chances contre les Français. Jusqu’à cinq heures et demie l’avantage paraissait cependant encore être pour eux, et beaucoup de fuyards de l’armée anglaise avaient répandu la terreur et à Gandet à Bruxelles, mais à cette heure le corps de Bülow commença à déboucher sur la droite de l’armée, et son feu à se croiser avec celui des Anglais, dans la position même qu’occupait  l’empereur. Alors Napoléon aurait encore été à temps de se retirer, de renoncer au gain de la bataille, mais d’éviter une défaite. Le lendemain le maréchal de Grouchy serait entré dans Bruxelles, et Wellington aurait été obligé d’abandonner sa position, mais en se retirant en bon ordre. Napoléon jugea cependant que cet avantage même serait ruineux pour lui. Entre les deux batailles il aurait perdu 30,000 de ses meilleures troupes, il en aurait tué autant à l’ennemi; il aurait pris Bruxelles, mais il n’aurait pu la quitter après cet avantage, pour faire face à l’armée du pays de Liège, ou secourir celle du Rhin; il n’aurait point obtenu la paix, et il n’avait.pas de moyen à la longue pour remplacer les hommes qu’il avait perdus. La partie était devenue beaucoup plus mauvaise; cependant il n’en persista pas moins à vouloir jouer son va-tout, puisque c’était la seule chance de la gagner. Il chercha à faire prendre le change sur l’attaque de Bülow, en répandant le bruit que Grouchy arrivait derrière lui, il fit une dernière charge désespérée avec sa garde, charge dont le but fut jugé insensé par quelques-uns, puisque si elle avait réussi il n’en aurait pas moins eu Bülow sur ses derrières; cependant il ne pouvait savoir quelles chances heureuses se seraient présentées; si les positions de Wellington avaient été forcées, l’armée anglaise aurait peut-être été jetée dans une complète déroute la nuit survenait, Bülow aurait hésité à se porter en avant, il aurait cru lui-même peut-être à l’approche de Grouchy, et la grande victoire était possible jusqu’au dernier moment, quoiqu’elle ne fût plus probable. L’effroyable perte que fit la garde dans cette dernière charge, le nombre de blessés qu’on vit s’en séparer et qu’on prit d’abord pour des fuyards, et la fuite de quelques bataillons décidèrent de la déroute; elle fut d’autant plus complète que la position était devenue plus critique avant qu’elle commençât. Dès que la fuite eut commencé, tout était perdu. Bonaparte savait très bien qu’il avait  joué son va-tout. Il n’avait plus rien à attendre; il n’avait pas pu se faire tuer dans la bataille, il ne voulut pas l’être dans la déroute. Il avait cru impossible de faire la guerre de chicane et de position avant la bataille, il était bien plus impossible de la faire après. Il ne restait d’autre parti à prendre que celui de traiter aux conditions les moins désastreuses possibles. Il revint à Paris pour en donner les moyens. Il discuta avec ses conseillers les résultats que pourrait avoir son abdication dont il ne parut point éloigné dès les premiers mots qu’on lui adressa. Il se faisait encore illusion sur sa popularité, il ne croyait point non plus à cette haine si acharnée que les rois manifestent contre lui; il se figurait qu’il lui serait encore possible de vivre en simple particulier à la Malmaison, ou de se retirer en liberté dans quelqu’autre partie du monde; mais au moment où il quitta l’armée, il était déterminé à renoncer à une guerre dont il ne pouvait plus attendre d’heureux résultats. Il se sacrifiait lui-même sans hésiter, comme il avait déjà fait l’année précédente, parce qu’il regardait une Vendée, une guerre civile dans les provinces, une lutte prolongée contre toute l’Europe, comme une calamité pour la France, qu’il ne voulait pas attirer sur elle pour sa seule cause.

(« Notes de Sismondi sur l’Empire et les Cent-Jours » in « Revue historique », Janvier-avril 1879, pp.376-379).  Propos recueillis le 20 juillet 1815 auprès d’Alexandre de Girardin.

 

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