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( 26 février, 2020 )

La campagne de France (1814) racontée par Guillaume Peyrusse.

Guillaume Peyrusse

Cet intéressant personnage était alors Payeur de l’Empereur.

Voici une chronologie succincte de ses fonctions en 1813-1815:

En 1813 : Participe à la campagne de Saxe au titre de Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur.

29 juillet 1813 : Peyrusse est désigné comme Payeur de l’Empereur.

24 février 1814 : Nommé sous-inspecteur aux revues de la Garde. Il semblerait qu’il poursuive ses fonctions de Payeur de l’Empereur.

23 mars 1814 : Nommé au grade de chevalier de la Légion d’honneur (reçoit son brevet de nomination le 4 avril 1814).

Suit Napoléon à l’île d’Elbe, en tant que Trésorier personnel de l’Empereur.

 11 mai 1814 : Nommé « Trésorier général des revenus de l’île d’Elbe et payeur de toutes les dépenses ».

 23 mars 1815 : Nommé Trésorier Général de la Couronne.

 27 mars 1815 : Nommé Baron de l’Empire

 3 avril 1815 : Nommé officier de la Légion d’honneur.

                                                                          C.B.

———————

1er février La matinée fut calme. Vers deux heures, des officiers d’ordonnance viennent annoncer que l’ennemi a attaqué. Sa Majesté sort du château ; je la vis ordonner elle-même au tambour du poste du château de battre la générale, et se porter au galop vers le point où le feu était le plus vif. On se battit toute la soirée avec opiniâtreté, mais sans succès marqué de part ni d’autres. A la nuit, les feux avaient cessé. A dix heures, je me promenais sur la terrasse du château ; les feux des bivouacs des deux lignes se dessinaient dans la plaine ; Sa Majesté venait de rentrer. A onze heures,  par une nuit obscure, des corps nombreux traversent Brienne, se dirigeant vers Troyes[; la retraite est ordonnée, nous quittons le château pour nous diriger vers l’Aube que nous passons à Lesmont. Notre marche est silencieuse. Après avoir traversé le pont, le service a campé sur la route.

2 février. Sa Majesté a quitté Brienne à quatre heures du matin. L’armée a continué sa retraite. Deux cents grenadiers de la Garde ont eu ordre d’attendre le passage du dernier peloton et de brûler le pont. Nous sommes arrivés au village de Piney.

3 février. On est en marche vers Troyes. Le duc de Trévise est venu au-devant de nous avec la Vieille Garde. Rangée en bataille sur la route, elle est destinée à fermer la marche de l’armée et à retenir l’ennemi qui nous suit. On arrive à Troyes. Depuis l’ouverture de la campagne, aucun succès n’avait couronné nos armes, nos bataillons étaient d’une faiblesse numérique extrême. L’ennemi était partout ; il nous entourait de toutes parts. On séjourna.

4 février.  La nouvelle qu’un congrès allait se réunir à Châtillon fut accueillie avec la plus vive joie.

5 février. Malgré les négociations, quelques engagements partiels avaient lieu, soit au pont de Cléry en avant de Troyes, soit aux ponts de la Barse. Les ordres pour une attaque générale avaient été donnés. La Garde Impériale était sortie de la ville pour se porter en arrière et prendre position à La Chapelle St-Luc. J’avais eu ordre de suivre son mouvement ; le soir, nous avons tous eu ordre de rentrer en ville.

6 février. L’armée quitte Troyes et prend la route de Paris. Le hameau de Grès reçoit le quartier-général.

7 février. On arrive à Nogent ; on mine le pont ; on se prépare à disputer à l’ennemi le passage de la Seine.

8 février. Séjour. Les nouvelles reçues du Nord paraissent fâcheuses. L’ennemi occupe Châlons. Un courrier du duc de Vicence est arrivé ; l’horizon paraît se rembrunir. Le soir, la Garde a ordre de passer la Seine. Je marche avec elle ; nous arrivons à Villenauxe.

9 février. Sa Majesté a traversé notre ligne ; nous sommes arrivés après elle à Sézanne.

10 février. Au point du jour, l’Empereur se porte aux avant-postes du duc de Raguse ; un vif engagement signale sa présence ; ce maréchal s’empare de Champaubert, se met à cheval sur la grande route de Châlons, taille en pièces le corps du général Alsufieff [Olsufiev] et lui fait trois mille prisonniers. On établit le quartier de l’Empereur dans la dernière maison du village donnant sur la grande route. Les trophées et les prisonniers de Champaubert sont dirigés sur Paris. Sa Majesté veut rassurer la capitale. Nous sommes arrivés à Provins.

11 février Le service y a séjourné. Sa Majesté s’est portée sur Montmirail ; un combat sanglant a eu lieu à la ferme des Grenaux. Sa Majesté coucha sur le champ de bataille.

12 février. J’arrivai à Nangis. L’ennemi ayant passé la Seine à Bray, la position de Nangis n’était plus tenable, et nous l’avons quitté dès le premier coup de canon. Après la belle affaire d’hier, Sa Majesté a fait poursuivre les vaincus ; on les a sabrés jusque dans Château-Thierry. Sa Majesté a couché au village de Nesle.

13 février. Notre service s’est porté sur Guignes. Sa Majesté est arrivée à Château-Thierry. Des travaux défensifs sont ordonnés autour de la ville. On complète l’armement des gardes nationales. Nous nous trouvons à Guignes avec le corps du duc de Tarente.

14 février. Nous arrivons à Brie-Comte-Robert. Ce jour, l’Empereur a battu les Prussiens dans la plaine de Vauchamps. Les charges de notre cavalerie ont culbuté tous leurs carrés. Sa Majesté est rentrée à Montmirail.

15 février. Le quartier de l’Empereur a passé la nuit à Meaux. Notre service suit le grand parc, qui est refoulé jusqu’à Charenton. Beaucoup de curieux entourent nos voitures ; inquiet de me voir poussé jusqu’à cette position, et prévoyant l’issue malheureuse de la campagne, je me rendis auprès de M. le Trésorier général pour lui annoncer l’arrivée du Trésor sous les murs de Paris. Les bulletins de la semaine étaient parvenus la veille ; ils avaient été suivis par une forte colonne de prisonniers Russes et Prussiens que tout Paris avait vu défiler sur les boulevards. Je trouvai le Trésorier dans une sécurité parfaite. L’ennemi était aux portes de Paris, et, sur la foi des bulletins, la capitale s’était endormie.

16 février. De très bonne heure, notre service quitta Charenton. Je le joignis à Ouzouer. Sa Majesté a quitté Meaux se dirigeant sur Guignes. A midi, le canon retentit ; les ducs de Bellune et de Reggio font tête à l’ennemi ; l’Empereur s’arrête à Guignes.

17 février.  Notre service traverse la forêt d’Armainvilliers et s’arrête à Ouzouer-le-Vougis. Dès le matin, le canon s’est fait entendre. Les Russes ont été vivement attaqués ; leurs colonnes sont culbutées, couvrant les chemins de morts et de débris. On a fait trois mille cinq cents prisonniers. L’Empereur couche à Nangis.

18 février. On marche vers Montereau. Les Wurtembergeois occupent la ville, le pont et le château de Surville, placé sur un plateau très élevé. Les batteries qui sont placées sur toutes les rampes foudroient nos colonnes. A la vue de l’Empereur, nos troupes escaladent les hauteurs de Surville et s’en emparent ; l’ennemi en est précipité ; notre artillerie l’écrase dans Montereau et le 10ème hussards en fait un horrible carnage. On ramasse dix-huit cent prisonniers et beaucoup de fusils. Nous montons au château, où nous trouvons deux mille cinq cents prisonniers Bavarois ou Wurtembergeois, fort désappointés et fort étonnés de la vue de notre armée. Sa Majesté est venue s’y établir et y a passé la nuit.

19 février. Séjour. Les maires des communes voisines, divers fonctionnaires accourent à Surville ; ils donnent à Sa Majesté des renseignements sur la marche de l’ennemi. Nous pensons que l’on va dans la journée balayer Sens et tout le côté de Fontainebleau. Sa Majesté paraît fort contente ; les soldats chantent, et ils estiment, comme nous tous, que les manœuvres et l’activité ardente de Sa Majesté ont déjoué tous les plans de l’ennemi, et que tout danger a cessé pour la capitale.

2 février. On déjeune à Bray, dans la maison que l’empereur de Russie avait quittée la veille, et le soir en occupe Nogent. Cette ville avait horriblement souffert. Les Autrichiens avaient été arrêtés trois jours devant cette place que le général Bourmont n’avait cédée qu’à la dernière extrémité. L’ennemi ne trouve que des morts, des blessés et des ruines.

21 février. Sa Majesté s’arrête à Nogent pour voir défiler devant elle les divers corps qui se portent sur Troyes.

22 février. Départ. On se dirigeait sur Méry. L’ordre avait été donné d’y établir le quartier-général, mais l’ennemi occupait la ville. Une division de la Garde s’y était portée et avait trouvé une résistance à laquelle on ne s’était pas attendu. Pour arrêter notre marche, l’ennemi mit le feu à la ville; on se fusilla de part et d’autre toute la nuit. Les fourriers du palais revinrent à Châtres. Sa Majesté passa la nuit dans la chaumière d’un charron.

23 février. On était encore à Châtres. A onze heures du matin, le prince Lichtenstein, aide-de-camp du prince Schwartzenberg, arrive en parlementaire auprès de Sa Majesté. On parle de suspension d’armes, de cessation d’hostilités. L’Empereur l’a vu, l’a laissé en conférence avec le major général et il est parti pour marcher sur Troyes. Les portes en sont fermées. Le combat s’engage ; mais, à la nuit, un parlementaire vient demander douze heures pour évacuer la ville, menaçant de l’incendier si Sa Majesté refuse. Le salut de cette ville décide Sa Majesté à retirer dans une maison du faubourg, et la retraite de l’ennemi a lieu à la lueur de quelques incendies dans le faubourg et dans les maisons de la route.

 24 février. Au point du jour, les portes de Troyes s’ouvrent devant Sa Majesté, qui apprend bientôt que deux anciens émigrés, MM. de Gouaut et de Vidranges se sont montrés dans les rues de Troyes avec la cocarde blanche et la croix de Saint-Louis, et qu’au nom des principaux royalistes de Troyes ils sont allés présenter à l’Empereur Alexandre une adresse dans laquelle ils sollicitaient le rétablissement des Bourbons sur le trône de France. L’Empereur ordonne l’arrestation de ces deux individus et la formation d’un conseil de guerre devant lequel ils seront traduits. Le Conseil de guerre condamne à mort M. de Gouaut. La sentence reçut son exécution. D’après l’ordre de Sa Majesté, un officier d’ordonnance était accouru pour la faire suspendre, mais il fut trop tard.

M. de Vidranges ne put être pris.

Aujourd’hui, sur la demande de M. de La Bouillerie, le rapport du major-général de la Garde, les conclusions de M. le comte Daru et la présentation de M. le duc de Bassano, Sa Majesté m’a nommé sous-inspecteur aux revues de sa Garde, avec un traitement de 21,000 Fr.

 M. le duc de Bassano, qui a voulu être le premier à m’annoncer cette faveur de Sa Majesté, m’a assuré que si je désirais terminer la campagne comme payeur, Sa Majesté ne le trouverait pas mauvais. C’est aussi mon projet ; n’ayant pas la croix, que jamais Sa Majesté n’a voulu me donner, parce qu’elle ne voyait en moi qu’un employé civil, je serai peut-être assez heureux pour la gagner cette campagne.

Sa Majesté a créé elle-même dans sa Garde le corps des inspecteurs. Il n’y a qu’un seul inspecteur ; tout le reste est sous-inspecteur. Nous avons rang de colonel. Ce corps est très considéré ; les membres qui le composent ont tous été commissaires des guerres de première classe. Je succède à un sous-inspecteur qui a demandé à passer dans la ligne en qualité d’inspecteur. C’est un droit qu’on a dans la Garde ; on gagne toujours un grade quand on en sort bien. L’avantage de faire partie de la maison militaire de Sa Majesté, l’agréable de la résidence, la certitude d’une retraite honorable, la connaissance que j’ai de la partie, et mes relations avec les individus de la Garde avec lesquels je serai en rapport, tous ces avantages réunis ont fixé mon choix, et j’ai obtenu de Sa Majesté cette faveur insigne. Je n’espérais obtenir que le poste d’adjoint, et cela aurait été fort beau pour un début. Je dois beaucoup à M. de La Bouillerie, mais je ne me dissimule pas combien je dois à M. le comte Daru, auquel Sa Majesté a renvoyé la demande, non comme devant s’immiscer dans les affaires de la Garde, mais comme au grand patriarche de l’administration, devant connaître tous les individus de la maison et de l’armée. Son rapport a été beaucoup plus avantageux que je ne le mérite. Son Excellence a dit, entre autres choses :

« M. Peyrusse, à la retraite de Moscou, a sacrifié tout ce qui lui appartenait pour sauver le Trésor, les papiers et les bijoux de Votre Majesté, ainsi que toute sa comptabilité ; il a mis dans la reddition de ses comptes une probité qui a été jusqu’au scrupule. »

Le prince de Lichtenstein est revenu pendant la nuit. Par une suite de cette mission, le village de Lusigny, situé à deux lieues de Troyes, a été neutralisé, et des conférences sont établies entre les généraux Flahaut, pour la France, Duca, pour l’Autriche, Schouwaloff [Schouvalov], pour la Russie, et Rauch, pour la Prusse.

25-26 février. Séjour. Le besoin de repos fait vivement désirer que les conférences de Lusigny aient une issue favorable. A notre approche, les paysans ont repris les armes et ils nous ont amené hier un millier de prisonniers. Lorsque nous sommes arrivés à Troyes, l’ennemi avait commencé sa retraite. En arrivant ici, ses officiers ne voulaient pas se pourvoir de soieries dont ils sont fort amateurs, espérant les avoir à meilleur marché à Paris ; en battant en retraite, ils ont jugé convenable de faire leurs emplettes à Troyes. Ils se retirent, disent-ils, pour nous attirer. Notre armée est animée d’un bon esprit, et Sa Majesté déroute les ennemis par ses manœuvres. Ils ont eu la faiblesse de croire que nous n’avions personne ; aussi ils ont disséminé leurs corps de Soissons jusqu’à Sens ; Sa Majesté a profité de cette faute et les a successivement battus . Aussi on soupçonne que le besoin de se réorganiser a été pour beaucoup dans la proposition de l’armistice faite par le prince de Schwartzenberg. Des bruits sinistres circulent. La France est envahie de toutes parts. Les princes de la famille de Bourbon ont paru sur le territoire de l’Empire. Le mouvement qui a éclaté à Troyes n’est que le prélude d’une conspiration plus vaste qui s’organise contre Sa Majesté. Ce concours de circonstances a dû rendre l’Empereur sévère envers M. de Gouaut.

Une certaine merveilleuse, Mme B…, avait reçu l’empereur Alexandre et avait donné une soirée ; enfin, après avoir reçu un cadeau de Sa Majesté, elle avait été conduite en pompe à Châtillon. Le pauvre mari a comparu devant Napoléon qui, en plein salon de service, a tourné en ridicule la conduite de sa femme, et lui a dit : « Que votre femme vous fasse c… [cocu] avec un de mes officiers d’ordonnance, à la bonne heure ; mais que ces messieurs, non contents de tout le mal qu’ils font à la France, viennent encore f…[outre] les femmes, c’est un peu fort !… Que votre femme rentre, et que ce qu’elle a reçu soit versé à la commission des hospices, ou je vous envoie tous les deux à la Salpêtrière. »

- Oui, Sire, a répondu le mari…

Il vient d’arriver une colonne de deux mille cinq cents prisonniers faits par notre cavalerie légère sur la route de Bar-sur-Aube. Le général de Wrède a failli être pris.  Je ne regretterais pas de le voir pendre, cet homme qui était comblé des bienfaits de Sa Majesté et qui maintenant porte les armes contre elle.

27 février Sa Majesté quitte Troyes de très bonne heure. On arrive à Arcis-sur-Aube. Les troupes défilent et passent l’Aube en se dirigeant vers Sézanne. L’Empereur s’arrête au petit village d’Herbisse. Les ducs de Rovigo et de Tarente sont restés à Troyes.

28 février. La diane a été battue de très bonne heures dans le camp de la Garde ; on part, je marche avec le bataillon de service, se dirigeant vers Sézanne. Sa Majesté s’est portée vers la Fère-Champenoise. On dépasse Sézanne ; le quartier impérial passe la nuit au Chêne-d’Esternay. Le soir, des nouvelles venues de Troyes annoncent que toutes les troupes laissées devant nous pour cacher notre mouvement, ont été énergiquement attaquées et ramenées vers Troyes.

A suivre…

(Guillaume Peyrusse : « Mémoires, 1809-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018 ).

Un GRAND témoignage sur NAPOLEON et ses campagnes.

 

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( 14 février, 2020 )

Le capitaine de Maltzen. Lettres (6 et fin).

Madame de Maltzen nous a conservé 3 numéros du « Publiciste ». Dans celui du vendredi 13 juillet 1810, nous trouvons :

« NOUVELLES OFFICIELLES D’ESPAGNE. »

Extraits du journal du siège de Ciudad-Rodrigo du 23 au 24 juin.

On a ouvert deux nouveaux cheminements, un sur la droite et un sur la gauche. L’artillerie a terminé les revêtements intérieurs dans toutes les batteries et une quinzaine de plates-formes ont été établies. Le couvent de Sainte-Croix inquiétait nos tirailleurs ; à minuit, 300 grenadiers furent réunis et divisés en deux colonnes ; la première de 150 grenadiers et de 20 sapeurs armés de haches, de pioches et munis de 2 sachets de poudre était commandée par le capitaine du génie de Maltzen et devait entrer dans le couvent par les derrières, tandis que l’autre colonne, aux ordres du capitaine François devait y pénétrer de front. Le capitaine de Maltzen, après avoir essuyé une décharge, qui ne blessa personne, la fit sauter er pénétra le premier dans le couvent avec le capitaine François ; ils arrivèrent jusque sur la deuxième porte que le capitaine de Maltzen fit également sauter. Alors les Espagnols au nombre de 200, abandonnèrent le rez-de-chaussée et se retranchèrent dans les étages supérieurs, d’où ils ouvrirent un feu très vif. Le capitaine François fut atteint d’une balle dont il est mort. Dans le même instant, le capitaine de Maltzen reçut deux coups de feu et, malgré ses blessures, il ne quitta pas le combat et fit toutes les dispositions pour mettre le feu au couvent. Ce ne fut qu’après l’avoir incendié presque en totalité et avoir vu périr dans les flammes la plupart des Espagnols qui s’y étaient retranchés, qu’il alla se faire panser. Cette affaire, outre la perte du capitaine François, nous coûte 1 homme tué et 12 blessés.

Le 16 juillet 1810, M. de Maltzen écrivait à sa sœur :

Salamanque.

Je crains, ma chère amie, que la lettre que je t’ai adressée du camp de Ciudad-Rodrigo en date du 24 juin, ne te soit pas parvenue. Un officier partant pour Salamanque s’est bien chargé de la mettre à la poste, mais ne me fiant pas trop à son exactitude, je recommencerai à te donner quelques détails qui me sont relatifs. Le 23 juin, le Maréchal me donna l’ordre de m’emparer à la tête de 150 grenadiers d’un couvent à portée de pistolet de la place, d’où l’ennemi depuis plusieurs jours nous faisait beaucoup de mal. A minuit, je découchai de la 1ère parallèle.

J’arrivai à la porte du couvent sans éprouver de pertes considérables, après l’avoir enfoncée par un sac de poudre, je pénétrai dans l’intérieur, où l’ennemi, prévenu de notre arrivée par l’explosion, s’était retranché au 1er étage. Il avait enlevé les planches en avant des portes d’entrée, en sorte qu’il nous fut impossible de l’atteindre à la baïonnette. Il nous fit au contraire assez de mal par des feux dirigés dans l’intérieur des bâtiments, par les croisées et des créneaux qu’il avait pratiqués. Je pris le parti de me rendre maître de toutes les issues du couvent et d’y mettre le feu ; tout me réussit au comble de mes désirs. Les Espagnols furent en grande partie étouffés et brulés vifs, mais il n’est pas de bonheur sans nuage. Un de mes amis, capitaine à l’état-major du 6ème corps, fut tué à mes côtés et moi je reçus deux blessures, un éclat de grenade au pied droit et dans la cuisse gauche une balle qui s’est établie près de l’os, sans avoir causé de fracture mais qu’on n’a pu tirer malgré les incisions qu’on a faites.

Mon pied se guérit ainsi qu’une brûlure à la main ; je n’ai  pas de fièvre. Je suis ici à l’hôpital où j’ai été forcé de me mettre parce que les chirurgiens sont en très petit nombre et qu’ils se font payer leurs visites au poids de l’or. On est bien, en se nourrissant à ses frais, ce qu’on nous fournit n’est pas mangeable.

Je n’ai pas parlé de tout cela à maman à cause des inquiétudes que cela lui causerait et des plaintes et des lamentations dont elle me ferait part mal à propos. Adieu, chère Henriette. Je te donnerai exactement de mes nouvelles. Mille chose à tout le monde qui y a doit, et Annette est bien de ce nombre.

Au général de division Éblé, commandant l’artillerie du Portugal.

Villette[1], 17 juillet 1810.

Je vous prie, mon cher général, de donner à la personne qui vous remettra ces lignes de la part du capitaine de Maltzen, ou à cet officier lui-même, si ses blessures ou les circonstances lui permettent de vous les porter, la somme de 500 fr. que je vous ai demandé par ma lettre d’hier, de faire compter à cet officier. M. Hua, mon notaire, remboursera de suite madame Éblé de cette avance dont je vous aurai la plus grande obligation. Recevez, mon général, le renouvellement de tous mes sentiments.

Le général de Grouchy.

A sa mère.

3 août 1810.

Vite que je t’écrive, chère maman, je crois que les journaux ont trahi le secret, aussi j’adresserai dorénavant mes bulletins à toi ou à Henriette indifféremment. Depuis le 20 juillet j’ai eu la fièvre, la suppuration était remontée vers la poitrine mais un vésicatoire a tout sauvé. Maintenant, je suis à merveille. Je commence à marcher avec le secours de deux hommes et bientôt je marquerai le pas avec des béquilles. Je suis sorti de l’hôpital, j’en bénis le ciel. J’ai été obligé d’attendre jusqu’à ce moment, parce que la suite du prince d’Essling avait pris tous les logements.

Au commencement d’octobre, je serai à Evêquemont. Fais tes préparatifs d’avance.

Adieu-je t’annonce, chère maman, que je suis membre de la Légion d’honneur depuis le 10 juillet ; ma blessure va de mieux en mieux.

Evêquemont, ce 8 juillet [1810].

Je suis bien à plaine, mon cher enfant, de recevoir si rarement de tes nouvelles.  Notre « Publiciste » ne dit pas sur les opérations de nos armées plus que le « Journal de l’Empire ». Henriette est revenue à Evêquemont le dimanche 1er juillet. Le même jour est arrivé l’affreux malheur de la princesse de Schwartzenberg[2] dont tu as lu un faible détail dans le journal. On ne parle pas de toutes les victimes pour ne pas effrayer. La princesse de la Leyen de Mme Labensky viennent seulement de mourir ; beaucoup d’autres sont blessées dangereusement, surtout des femmes, soit en voulant sauver leur enfant, soit à cause de la légèreté de leur mise qui s’est enflammée plus facilement. Je bénis la Providence qui a épargné ma fille en ce désastre général. Elle y a été invitée, ainsi que moi ; heureusement qu’elle n’y a pas été, ni n’a disposé des billets en faveur d’autres femmes. Elle a préféré revenir chez elle. Excepté le prince Kourakine qui n’a pu se sauver assez vite à cause de sa goutte, peu d’hommes, qu’on sache, ont été grièvement blessés, mais une grande quantité de femmes ont été trouvées nus dans le jardin, et évanouies, excepté le corset qui tenait leur taille, on a arraché leurs vêtements qui brûlaient. Les voleurs et filous se sont introduits à la faveur de la confusion pour voler les diamants et autres objets précieux. La première victime a été la belle-sœur du prince de Schwartzenberg, mère de 8 enfants, grosse du neuvième qui, pour sauver sa fille s’est trouvée consumée en un instant. L’Empereur, après avoir sauvé l’Impératrice est revenu pour donner des consolations à l’Ambassadeur et donner des ordres pour qu’on retrouve les restes de son infortunée sœur.

C. de MALTZEN.

Ciudad-Rodrigo, 3 août 1810.

Je m’empresse, mon cher camarade, de vous annoncer que S.M. par décret du 10 juillet dernier, vous a nommé membre de la Légion d’honneur. Vous recevrez au premier jour une lettre officielle à ce sujet de S.E  le Prince d’Essling ou de S.E. le Grand Chancelier. M. le Prince a promis à M. le général Lagowski de faire son possible pour obtenir de faire son possible pour obtenir du major-général la permission de vous laisser rentrer en France pour le rétablissement de votre santé.

Je vous salue bien cordialement.

Le chef de bataillon du génie.

MENGUE.

A sa sœur.

Salamanque, ce 4 août 1810.

Ouvre ce grand papier ma chère amie et lis. Tu devines ce qu’il y a à faire, mais tu ne devines qu’à moitié. Il faut que cette demande de convalescence soit remise au Ministre par une main puissante. Il faut que ce soit présenté et expédié le même jour, sans cela point de réussite si cela traîne. Je dis une main puissante pour prévenir toute objection du Ministre qui peut alléguer qu’il a défense de ne délivrer aucun congé ni permission sans l’autorisation de Sa Majesté. Comment vas-tu faire ? Je laisse cela à ton génie inventif-et fertile. Songe, chère amie, que tu travailles pour notre prochaine réunion. Je viendrai me rétablir à Evêquemont, où je laisserai couver ma balle. Si tu réussis, adresse tout de suite la permission du Ministre à M. Dubourg, à Bayonne où je la prendrai en passant. Je ne voudrais pas qu’elle entrât en Espagne ; la moitié des courriers de France étant arrêtés. Ma conduite militaire, mes blessures me mettront à l’abri du soupçon de vouloir quitter l’armée sans raison.

 A l’œuvre, chère amie.

A sa sœur.

Le 8 août 1810.

Ma chère amie, ce n’est pas le Ministre qui peut accorder un congé de convalescence, je m’étais trompé dans ma dernière lettre. C’est au Major-général qu’il faut s’adresser. La chose devient, comme tu sais bien, plus difficile. Je ne sais, parmi tes connaissances, que M. de Grouchy en état d’aborder Berthier. Je suis inquiet, maintenant, pour la réussite de cette affaire. Je me vois d’avance condamné à rester ici 8 ou 10 mois sans pouvoir faire aucun service, et le séjour en Espagne est si ennuyeux de toute façon, surtout lorsqu’on n’y a que faire, que je mourrais, je crois, de déplaisir, de ne pouvoir renter en France. Je ne désespère cependant point encore. Je vais écrire au grand-quartier-général de Rodrigo pour qu’on fasse rappeler au Prince la promesse de me faire rentrer ne France. Les promesses du Prince, lorsqu’il n’y a personne pour les appuyer, sont illusoires. Maintenant, j’ai encore la chance de ta réussite, qui est certaine si M. de Grouchy peut présenter un certificat.

J’arriverai à Paris avec de l’or dans la bourse. M. le Maréchal  Ney nous a fait donner des gratifications. J’ai vendu mes chevaux dont je ne me servirai pas de longtemps.

Je fais déjà des pas d’un pied dans ma chambre au moyen du soutien de mon domestique et je crois que dans 10 ou 12 jours je pourrais sortir avec des béquilles. Je suis très épuisé.

Je prends des réconfortants le plus possible et ne bois que du bordeaux; c’est ruineux, mais je ne veux rien épargner.

Adieu, chère Henriette, n’épargne rien pour obtenir mon congé du Major-général. On laisse aller les officiers blessés et malades jusqu’à Vittoria, mais là on arrête tout. C’est de là  que je ferai venir de Bayonne ma permission.

La baronne de Maltzen au colonel Valazé.

J’ai recours à vos bontés, Monsieur, dans l’angoisse mortelle où me jette le long silence de mon fils unique, Maurice de Maltzen.

Daignez me rendre la vie en m’apprenant qu’il existe encore ; depuis le mois d’août je n’ai plus de ses nouvelle ; il avait alors demandé un congé de convalescence.

Il était très malade et blessé. Depuis plus d’un mois j’hésite à vos écrire pour vous parler de mes douloureuses inquiétudes, dans la crainte d’apprendre une cruelle vérité. Je vous bénirai, Monsieur, si jamais vous m’apprenez que j’ai encore un fils ;

Le prince de Neuchâtel à la comtesse de Razoumowski.

Paris, le 17 septembre 1810.

Je vous préviens, Madame la Comtesse, que d’après la demande que vous m’avez adressée le 6 de ce mois, l’Empereur, par décision du 16 a accordé à M. le chef de bataillon du génie Maltzen, votre frère, un congé de trois mois avec appointements pour renter dans ses foyers.

Agréez, etc.…

ALEXANDRE.

—-

A Maurice de Maltzen.

Evêquemont, le 17 juillet 1810.

Ô mon bien aimé enfant, mon cœur est pénétré de douleur, de crainte et d’espérance. Dieu t’a préservé d’un coup mortel, je l’en bénis, qui daigne t’accorder ta guérison et ta conservation et je lui en rendrai grâces toute ma vie. Je ne te peindrai pas l’état de mon cœur ni celui de ta sœur. Nous sommes bien à plaindre d’être si loin de toi et privées de la consolation de te donner nos soins, et sans avoir de tes nouvelles. Quelle cruelle épreuve pour mon cœur, cher enfant ! Le tien le sent sûrement douloureux. Je souffre trop pour sentir la manière honorable dont on a fait mention de toi dans le rapport. Tous nos amis nous en félicitent nous plaignant cependant sincèrement.

 Le général de Grouchy veut bien te faire parvenir 500 fr. par le général Éblé.

Tu aurais pitié de nous si tu savais de quelle affreuse manière nous apprîmes ton malheur : en lisant le rapport et ton nom, Maltzen, mes yeux se troublèrent, je jetai un cri de douleur, je tenais le journal convulsivement. Henriette courut après moi, me couvrit de larmes… Nous te crûmes mort. Ta sœur parvint à m’ôter le journal et à lire à travers ses sanglots que tu n’étais que blessé et non tué.

 M. de Grouchy a écrit au général Dejean, d’une manière pleine de sollicitude et d’amitié pour le prier de te tenir au courant.

Note trouvée dans les papiers de Madame de Maltzen.

Le 6 août, nous apprîmes quez l’Empereur avait créé mon fils chef de bataillon. Je le lui écrivis le même jour, l’infortuné n’eût pas ma lettre.

Le 28 août, nous reçûmes un paquet de lui, et le 5 décembre nous apprîmes notre malheur, et il était mort le 29 août 1810, jour à jamais malheureux.

Que la volonté de Dieu soit faite. Puisse dieu miséricordieux recevoir les affreux déchirements de mon cœur en expiation de mes pêchés et me réunir bientôt à mon fils.

Leonardo Goeteja à Mme de Razoumowski.

Salamanque, le 9 février 1811.

Madame,

Votre lettre du 22 décembre que j’ai reçue par le dernier courrier m’oblige à réveiller le triste souvenir de la mort de votre bien-aimé frère et mon estimable ami Maurice de Maltzen. Cette mort a eu lieu chez moi le 29 août par suite de blessures et le 30 M. Maurice a été enterré dans la paroisse de la cathédrale avec toute la décence possible et tous les honneurs militaires, d’après les ordres du colonel Valazé. Quoique j’aie accompagné le dit colonel Valazé à l’enterrement, je n’ai assisté à rien d’autre. M. le colonel ayant rendu les soins assidus à M. Maurice durant tout le temps de sa maladie et presque jusqu’à son dernier moment. Ce moment arrivé, il en fut donné avis à M. le colonel qui vint avec un commissaire. On leur remit tous les effets et papiers du défunt, aux domestiques duquel ils furent laissés après avoir été scellés. Le lendemain de l’enterrement, les effets furent vendus à l’encan ; du produit, on paya les frais d’enterrement et autres. Le surplus, ils le gardèrent pour le faire parvenir à vous, Madame, ou à la chère mère du défunt. De sorte que M. le colonel ou M. le commissaire doivent vous informer de tout avec la plus grande exactitude.

Je suis affligé, Madame, de devoir à un si triste événement l’honneur que vous m’avez fait de m’écrire, etc.

Le colonel Valazé à la baronne de Maltzen.

Ciudad-Rodrigo, 7 avril 1811.

Madame, en arrivant du Portugal hier, j’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 14 novembre [1810].

 Vous devez avoir maintenant la triste certitude de la mort du malheureux Maltzen. Nous le regrettons tous, Madame, nous l’avons vu au siège de Saragosse, partout, il a montré toujours son brillant courage. J’ai eu le chagrin de le voir à Salamanque souffrir de sa blessure et je le regrette encore lus que ses autres camarades. Votre famille, Madame, est à plaindre d’avoir perdu cet intéressant jeune homme. Son caractère devait le conduire à de grandes choses, malheureusement c’est ce caractère ardent qui l’a emporté. Ses blessures allaient bien : quelques accidents augmentés par le feu de son inquiétude l’ont enlevé en quelques jours. Les habitants de Salamanque qui l’avaient connu se sont empressé de se mêler à nous dans la triste cérémonie que nous devions à sa mémoire, aux souvenirs qu’il laissait et de l’intérêt qu’il avait su nous inspirer à tous. Cet intérêt, Madame, est la cause du triste plaisir que j’ai à vous parler (trop longuement sans doute), de choses qui vous sont douloureuses. Je finis donc et suis avec un profond  respect

Votre très humble serviteur

Le colonel du génie

 VALAZÉ. 

Lettre de M. de Saint-Chamans, auditeur au Conseil d’État, intendant supérieur de la province de Palencia.

Palencia, 24 août 1811.

Ayant été aussi longtemps sans entendre parler de moi, vous avez peut-être cru, ma chère tante, que j’avais oublié votre commission. Mais les circonstances seules m’ont empêché de la remplir plus tôt. Je ne l’ai jamais perdue de vue. Quand nous sommes arrivés dans ce pays-ci, la position de Salamanque était trop incertaine pour qu’on pût y envoyer un auditeur. Pour moi, je fus sur-le-champ placé où je usis encore. Il y a à peu près six semaines que l’on s’est décidé à établie une intendance à Salamanque, et aussitôt que j’ai sur qu’un de mes collègues y était arrivé, je lui ai envoyé la note de Mme de Maltzen en le priant instamment de ne rien négliger pour remplir les vœux qui y étaient exprimés. J’ai reçu hier sa réponse et je m’empresse de vous transmettre tout ce qu’il a recueilli.

Je vous adresse d’abord une copie de sa lettre. Mme de Maltzen y verra avec plaisir et peine l’intérêt que son fils a inspiré à tous ceux qui l’ont approché ; 2° une note qu’ont donnée ses hôtes et qui répond à une grande partie des questions qu’a faites Mme de Maltzen. Cette note est écrite avec beaucoup de simplicité. Je l’ai traduite moi-même et je vous assure que quoique je n’aie pas connu celui qui en est l’objet, elle m’a fortement affecté.

Quand on est sur les lieux, que l’on est plus porté à compatir aux malheurs des autres, et si je faisais une mauvaise fin, j’aurais grande obligation, même après ma mort, à celui qui transmettrait à ma famille quelques détails sur mes derniers moments. Je vous envoie aussi l’épitaphe qui, par les soins de mon collègue, a été gravées sur la tombe de M. de Maltzen. Je garde même la petite boîte qui renferme la poussière qu’a demandée Mme de Maltzen ; j’attendrai une occasion sûre pour vous l’adresser et je crois que je l’aurai bientôt.

Note sur M. Maurice de Maltzen, donnée par ses hôtes.

M. Maltzen, après s’être trouvé au siège de Saragosse et autres occasions mémorables, vint à Salamanque au mois de novembre 1809 et fut logé chez le trésorier à la cathédrale. Il fut d’abord employé aux travaux du fort de cette ville, à la construction  de nouveaux fours pour l’armée et autres ouvrages assez importants ; enfin, il partit avec le 6ème corps pour assiéger Ciudad-Rodrigo. Là dans la nuit du 23 au 24 juin [1810] il fut chargé d’attaquer un fort situé hors la ville. Il y reçut en même temps 3 blessures : une balle le frappa au pied droit, une grenade en passant lui brûla la main et un éclat de bombe lui entra si avant dans la cuisse gauche qu’on n’a pu l’en extraire qu’après sa mort. Au moment où il reçut ces blessures, quelques soldats l’emportèrent sur leurs épaules. Il fut transporté à Salamanque et déposé à l’hôpital dans la salle des officiers, mais comme il désirait avec ardeur reprendre son logement chez le trésorier qui allait souvent le voir, accompagné de son neveu, professeur à l’université de Salamanque, que M. de Maltzen aimait beaucoup, on l’y porta et du moment qu’il y fut, le malade dit qu’il lui semblait que les soins, les secours et les témoignages de tendresse qu’il recevait de ses hôtes et de tous les gens de la maison avaient calmé ses douleurs et guéri ses plaies. Plusieurs fois, voyant le trésorier arranger lui-même les draps de son lit, il s’écria : « A voir les soins que vous me donnez, on croirait que vous êtes mon père et que je suis entre ma mère et mes frères et sœur. » Il fut soigné par un chirurgien-major en qui il avait beaucoup de confiance et d’autres chirurgiens de l’armée française. Ses domestiques ne l’abandonnèrent pas, au contraire, ils lui donnèrent les plus grands soins, sans quitter son oreiller ni jour, ni nuit. Il recevait les visites de ses mais, surtout de M. Valazé, colonel du génie qui le voyait tous les jours. Il allait d’abord de mieux en mieux, toutes ses blessures étaient guéries, hors celle de la cuisse ; déjà il s’habillait, se promenait dans la maison et se repaissait de l’espérance de voir bientôt sa famille. Ce fut alors qu’il reçut la nouvelle qu’il était nommé membre de la Légion d’honneur. Le colonel Valazé lui en attacha le ruban à la boutonnière et ce jour-là même il fut rendre visite à son patron dans sa chambre, transportée de joie de l’honneur qu’il venait de recevoir. Le chirurgien-major avait les meilleurs espérances quand, vers la fin d’août, les chaleurs étant devenues très fortes, la suppuration augmenta, l’humeur rentra, se porta à la tête et il mourut sans savoir qu’il mourait, le 29 août [1810], à 3 heures après-midi. Le colonel Valazé resta près de lui et lui ferma les yeux.

Une compagnie d’infanterie accompagna le corps jusqu’à la cathédrale, où il fut enterrée près de la grande chapelle, le 30 août dans la soirée. Le lendemain, on chanta en son honneur une messe de requiem. La troupe lui rendit les honneurs militaires et on mit sur son cercueil rendu de noir et de blanc son chapeau, son épée et son ruban de la Légion d’honneur.

Pour remplir les intentions de sa mère, on a gravé sur son tombeau l’épitaphe :

« Ci-gît Maurice de Maltzen, chef de bataillon, membre de la Légion d’honneur, qui, des suites d’une blessure reçue au siège de Ciudad-Rodrigo, est mort à Salamanque le 19 août 1810. Il avait 25 ans. Sa mère lui érigea ce tombeau. »

—-

A M. de Saint-Chamans.

Salamanque, 6 août 1811.

 Mon cher Collègue,

L’intérêt qu’a inspiré M. de Maltzen pendant sa vie a été trop grande pour que son souvenir ne se soit pas conservé ici jusqu’à présent ; les médecins et chirurgiens qui l’ont soigné ont suivi l’armée du Portugal, mais j’ai retrouvé ses hôtes, qui tout pleins encore de lui, m’en ont parlé avec effusion. Je les ai priés de m’écrire tous les détails qu’ils pourraient recueillir afin que Mme de Maltzen fut plus convaincu de la vérité de leurs rapports, et je vous l’envoie tel qu’il m’a été donné.

Le colonel Valazé avait ordonné qu’il fut placé une pierre avec une inscription sur sa tombe, mais les troubles survenus avarient arrêté l’exécution. Je m’en suis chargé et hier tout a  été posé. J’en ai profité pour remplir le dernier vœu de Mme de Maltzen et je vous envoie aussi la petite boîte qu’elle avait réclamée. Je connais trop le prix qu’on attache dans ce cas aux moindres circonstances  pour ne pas chercher à satisfaire la douleur d’une mère aussi malheureuse. J’aurais déserté pour cela que ses hôtes fussent entrés dans les détails le plus minutieux, mais vous connaissez la peine qu’ont les Espagnols à écrire et je  crois encore en avoir obtenu beaucoup.

Veuillez, etc.

 Signé : L’auditeur au Conseil d’État

Intendant supérieur,

PATRY.

M. de Saint-Chamans à la comtesse de Razoumowski.

Palencia, 2 décembre 1811.

Je me félicite, Madame, d’avoir rempli les vœux que Madame votre mère et vous aviez formés. Sachant combien tout ce qui a tait aux derniers moments d’un fils et d’un frère a  d’intérêt pour les personnes qui ont eu le malheur de le perdre, j’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour vous en procurer l’entière connaissance et je me suis d’autant plus empressé de vous transmettre les moindres détails qu’ils m’ont paru de nature  à porter quelque adoucissement à vos peines. M. de Maltzen n’a seulement pas soupçonné qu’il était si près de sa fin et il est mort sans avoir à repousser l’idée d’une éternelle séparation. Cette certitude peut être bien consolante pour vous, Madame. Je suis heureux de savoir que c’est à moi que vous la devez et le serai encore plus d’apprendre le rétablissement de Madame de Maltzen et le retour de la tranquillité parmi vous.

Croyez, Madame, que j’en fais le vœu bien sincère et veuillez agréer mes hommages respectueux.

FIN.

 

 

 

 


[1] Terre du maréchal de Grouchy qui la vendit plus tard pour se fixer à La Ferrière dans le Calvados. Elle est entrée par le mariage de François-Jacques, marquis de Grouchy avec Mlle Gilberte Freteau de Peny. Elle appartient aujourd’hui [1880] à la marquise de Termes, fille de Fouché, duc d’Otrante. Elle est située près de Meulan, dans la commune de Condécourt (Yvelines]. (Note du Vte de Grouchy).

[2] Incendie de l’ambassade d’Autriche pendant le bal que l’Ambassadeur donnait pour les fêtes du mariage de Napoléon et de Marie-Louise. (Note du Vte de Grouchy).

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( 10 janvier, 2020 )

La liquidation d’une légende: la survivance de Ney en Amérique (2ème partie et fin).

La liquidation d’une légende: la survivance de Ney en Amérique (2ème partie et fin). dans FIGURES D'EMPIRE 76004264D’après la légende, le duc de Wellington aurait sauvé Ney en ordonnant une fausse exécution. Nous savons aujourd’hui que pour éviter les incidents, le Gouvernement français avait choisi pour l’exécution un terrain, près du Luxembourg, où le Maréchal était prisonnier.  Quant à l’enterrement, la police avait exigé qu’il ait lieu avant l’aube. Toutes ces précautions ont été considérées par les amis de Peter Ney comme le témoignage d’une fausse exécution et la preuve que le cercueil a dû être vide.  Si le maréchal n’avait pas été tué, il est invraisemblable que la foule qui arrivait d tous côtés n’en eût pas eu connaissance. Un officier hollandais, au service de la Russie, après avoir assisté au procès, s’est habillé en grand uniforme, a attendu toute la nuit près du Palais du Luxembourg, et enfin a suivi les troupes au lieu d’exécution.  Les observateurs de la Police ont parlé de « plus de cinq cents Anglais qui sont venus pour voir le corps ». Un autre observateur, dans un rapport, déclare que des Pairs de France, des généraux, des officiers étrangers et des attachés des légations étaient venus voir si c’était bien le maréchal Ney qu’on avait fusillé.En somme, il n’y a aucun document ni témoignage contemporain qui permette le moindre  doute sur la mort de Ney.  Les soi-disant témoignages ne sont basés sur rien de précis et ont sûrement été inventés par des gens qui n’ont pas lu les documents contemporains, qui ne connaissent pas la France de 1815 et ne savent peut-être pas bien la langue française d’aujourd’hui. En général les amis de Peter Ney étaient des amis bien intentionnés mais mal renseignés. On a de Peter Ney plusieurs œuvres. Il a publié beaucoup de vers dans les journaux du pays, dont  plusieurs ont été copiés par le pasteur Weston. On n’a qu’à lire quelques-uns de ces vers convaincu que l’auteur avait une formation entièrement anglaise, une éducation classique genre XVII° siècle. Beaucoup de ces vers ont pour sujet ls guerres de Napoléon, mais la langue et les images poétiques que l’on y trouve n’ont rien de français. Un officier français qui n’aurait pas eu de culture anglaise classique n’aurait jamais pu écrire ces vers, surtout les quelques lignes sur la mort du poète anglais, Sir Philip Sydney. Beaucoup de gens ont dit que Peter Ney parlait parfaitement bien le français. Pourtant, aucune de ces personnes ne parlait cette langue, et nous savons que Peter Ney s’est beaucoup fâché quand un de ses élèves lui demanda de lui enseigner un peu de français. Dans tous les écrits que nous avons de lui, il n’y a pas une seule lettre en français, rien que de petites phrases et surtout des maximes- comme « Le sage parle à demi-mot ».  Peter Ney possédait plusieurs livres sur Napoléon et son temps, et il avait l’habitude d’écrire là-dedans des commentaires.

Dans ces inscriptions on trouve énormément d’erreurs, surtout de genre et d’accent, des erreurs qu’un français n’aurait jamais pu faire.  Un autre respect de l’affaire, qui affaiblit beaucoup la légende, c’est la conduite de Peter Ney à l’égard des amis et des parents que le Maréchal avait eu aux Etats-Unis. Pourquoi aurait-il évité le groupe des Bonapartistes de Philadelphie, y compris le frère de Napoléon qui s’y trouvait à ce moment-là ? Pourquoi n’aurait-il pas vu l’oncle de sa femme, Edmond-Charles Genet, qui a joué aux Etats-Unis un certain rôle politique ?

Pourquoi ne serait-il pas allé à La Nouvelle-Orléans dans la famille de Pontalba, où l’on était tout prêt à le recevoir ? 

La vérité semble être- et je suis d’accord avec un certain Wiseman qui, déjà en 1885, avait écrit au bibliothécaire en chef de l’Université du Wisconsin, que Ney « était un Ecossais et un grand admirateur de Napoléon, qu’il avait peut-être même été dans l’armée impériale et que, beaucoup plus tard, se trouvant pris pour le maréchal Ney, il avait accepté de jouer ce rôle qui flattait sa vanité ».  Pendant toute sa vie, il aurait donné l’impression d’être un méconnu et il a dû vivre dans la peur d’être démasqué.  Si le maréchal Ney avait voulu passer inaperçu en Amérique, il aurait plutôt choisi le nom de Dupont ou de Durand. 

Dorothy MACKAY-QUYNN 

Docteur de l’Université de Paris. 

Cet article est paru dans la «  Revue de l’Institut Napoléon » n°125,en 1972. 

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( 4 janvier, 2020 )

La liquidation d’une légende:la survivance de Ney en Amérique (1ère partie)

Le 29 septembre 1946, dans un petit village de Caroline du Nord, il y eut une cérémonie religieuse et militaire en l’honneur d’un Maréchal de France. Sur un certain tombeau on déposa des couronnes, on étendit des drapeaux, il y eut un défilé militaire. Sur ce tombeau on lit (je traduis) : 

Ci-gît PETER STEWART NEY 

Soldat de La liquidation d’une légende:la survivance de Ney en Amérique (1ère partie) dans FIGURES D'EMPIRE 02008334la Révolution Française et de Napoléon Bonaparte 

Mort le 15 novembre 1846, âgé de 77 ans. 

Pour beaucoup d’habitants du pays, comme pour ceux de certaines autres régions, le Maréchal aurait échappé à l’exécution pour finir ses jours dans la Caroline du Nord.  Aucun historien sérieux n’a traité ce sujet en anglais, et ceux qui croient à notre légende n’ont jamais vu de documents sur ce point et ne savent que des histoires plus ou moins authentiques et mal traduites. Sans aucun doute, le maréchal Ney, au moment de son arrestation, était déjà sur le chemin de l’Amérique. Evidemment il avait des passeports pour Lausanne en Suisse et aussi un laissez-passer pour Toulon. Mais son passeport de date la plus récente,établi au nom de ses domestiques, était pour La Nouvelle-Orléans, par Bordeaux.Si on étudie l’itinéraire du Maréchal entre son départ de Paris, le 6 juillet 1815, et son arrestation le 3 août, on voit bien qu’il ne se dirigeait pas surla Suisse. Il se cachait dans le Massif Central pour prendre son passeport pour l’Amérique qui a probablement été envoyé par sa femme, et peut-être aussi des lettres.

Puis il a essayé plusieurs fois de s’échapper du côté de Bordeaux, mais il était entouré dans un réseau de dénonciateurs et l’on a fini par le prendre dans un château dans le département du Lot, a quelques kilomètres d’Aurillac. Peter Stewart Ney a vécu dans les Carolines du Nord et du Sud entre 1819 et 1846. C’était un maître d’école qui a joui d’une grande réputation, à en juger d’après les témoignages de plusieurs de ses anciens élèves.

Malheureusement les documents- sauf un daté de 1827- n’ont paru qu’après la mort de Peter Ney en 1846.

Malgré le manque de documents, il sûr que des bruits coururent pendant la vie de Peter Ney. Quelques mois après sa mort, il y eut plusieurs lettres publiées à ce sujet dans le « Southern Litterary Messenger ». Pendant la dernière moitié du XIX°siècle, d’anciens élèves de Peter Ney ont insisté sur le fait qu’ils avaient, dans leur jeunesse, profité de l’enseignement d’un Maréchal de France. Un pasteur du pays, un certain Weston, et un docteur en médecine du nom de Smoot, ont ramassé et publié des centaines de pages de témoignages de ces élèves, de leurs enfants et de leurs familles. Certains ont dit que le maître d’école, désormais devenu fameux, leur avait affirmé en classe qu’il avait été maréchal. Les uns prétendaient qu’il le disait quand il était sobre ; d’autres, au contraire, quand il était ivre. Ces derniers ont expliqué qu’étant ivre, Ney avait l’habitude d’agir comme un général sur le champ de bataille, donnant des ordres, et surtout demandant à monter à cheval.  Lorsqu’il était dans le monde, il voulait faire croire qu’il connaissait la haute société de l’époque impériale. Il obtint un jour un gros succès en disant à une dame : « Ne me regardez pas ainsi, car c’est la façon dont Mme de Staël me regardait. » Il parlait des deux Impératrices en donnant tort à Napoléon d’avoir répudié Joséphine. Chaque fois que venaient de France de grandes nouvelles : celle de la mort de l’Empereur, celle de la mort du duc de Reichstadt, celle de l’accession au trône de Louis-Philippe, il noyait avec ostentation son désespoir dans l’alcool et souffrait ensuite, comme on peut aisément l’imaginer, de dépressions nerveuses.

Tout cela a beaucoup impressionné ses amis, et les années passant, ils ont vu de pus en plus une ressemblance entre le vieux maître d’école et le Maréchal, sans aucune documentation, sans même connaître le caractère du Maréchal.

A suivre…

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( 30 octobre, 2019 )

Napoléon et les échecs

Napoléon jeu d'échecs.

Le jeu d’échec a longtemps fasciné par sa symbolisation du choc de deux stratégies qui s’opposent. Davantage que d’autres jeux de stratégie comme le jeu de go, il correspond à une approche militaire pour laquelle l’échiquier est le champ de bataille et les pièces représentent les armées. Quant à l’objectif du combat, il s’agit de détruire l’adversaire en son échelon majeur, le roi. Le terme  » échec et mat  » provient d’ailleurs de  » Shah-mat « , en ancien perse, c’est-à-dire  » le roi est mort  » (1). Il nous a semblé intéressant à la lueur de trois parties recensées jouées par Napoléon Ier d’étudier la stratégie utilisée sur l’échiquier. Les parties traduisent-elles une originalité quelconque ou doivent-elles être rangées parmi les parties ordinaires de milliers d’amateurs, fussent-ils Staline, Churchill, Fidel Castro et bien d’autres.

Le jeu d’échecs pendant la période napoléonienne.

La fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe forment une période d’intense activité sur le plan des échecs. Tout se met en place de manière désordonnée, pour aboutir progressivement au milieu du XIXe siècle aux conceptions et à l’organisation moderne du jeu d’échecs. Le premier tournoi international date de 1851 (Londres) ; le concepteur des échecs modernes, Wilhelm Steinitz, naît en 1836 à Prague ; les premiers contrôles de temps pour limiter les parties apparaissent. Tout était déjà en germe. Le Français, François-André Danican, dit Philidor (1726-1795) était considéré au milieu du XVIIIe comme le meilleur joueur du monde. Il se rendit célèbre par une petite phrase extraite de son ouvrage Analyse des échecs, paru en 1749 :  » Les pions sont l’âme des échecs, ce sont eux qui forment l’attaque et la défense, et de leur bon ou mauvais arrangement dépend entièrement le gain ou la perte de la partie.  » Cette conception tout à fait nouvelle a pu apparaître à certains comme une des préfigurations des idées de la révolution française. Au milieu du XVIIIe siècle, les joueurs parisiens possèdent leur lieu de rendez-vous, le Café de la Régence [situé alors près du Palais-Royal, à Paris], qui verra s’affronter Voltaire, Diderot, Jean-Jacques Rousseau, d’Alembert, Grimm, Beaumarchais puis des révolutionnaires comme La Fayette, Marat, Barras, Camille Desmoulins. Maximilien de Robespierre en était un des partenaires les plus assidus. Napoléon aurait également été un des habitués (2). Toutefois, et sans doute en raison du rôle central conféré au roi, la révolution française entraînera une relative disgrâce du jeu et c’est seulement en 1804, après le sacre de Napoléon, que  » le roi des jeux est réintroduit dans ses fonctions ordinaires de récréation de cour  » (3).

A la mort de Philidor en 1795, c’est Alexandre Deschapelles (1780-1847) qui devint le joueur le plus redoutable. Soldat des armées révolutionnaires et impériales, laissé pour mort au siège de Mayence, participant à la bataille de Fleurus, capturé à Baylen, évadé, il perdit la main droite au combat et fut marqué par un sabre d’une profonde balafre au visage. Il se distingua par une aisance exceptionnelle dans la plupart des jeux puisque seulement quelques mois après avoir appris les règles du jeu de dames, il battit le champion de France. Il fut également remarquable au billard, avec son seul bras gauche. Sa nomination par le maréchal Ney en 1812 comme directeur général du monopole du tabac à Strasbourg ne l’éloigna pas des échecs. Après la bataille de Waterloo, où il organisa une bande de partisans qui le nommèrent général, il revint au Café de la Régence afin de vivre du jeu d’échecs. Sa domination s’arrêta en avril 1821 après qu’il eut perdu un match contre un de ses élèves, Louis de La Bourdonnais. Il préféra alors abandonner définitivement le jeu d’échecs pour se consacrer au whist. Les parties et le style de Deschapelles symbolisent parfaitement la conception d’alors du jeu d’échecs. L’attaque démarrait dès l’ouverture de la partie, les sacrifices se succédaient afin d’aboutir à une combinaison finale de mat la plus spectaculaire possible. La préparation des attaques était limitée, le sens positionnel réduit, la théorie stratégique absente.

En outre, il convient de noter que si la France dominait les échecs en ce début du XIXe siècle, sa suprématie était fortement combattue par l’Angleterre qui possédait également ses lieux de rencontre, le Parsloe Club de Saint James Street puis le Tom’s Coffee House en 1807 (4) où opéraient de forts joueurs. L’état de guerre entre les deux pays contribua à accentue la tension du domaine des échecs. A titre d’exemple, le match qui se déroula au Westminster Chess Club en juin 1834 entre La Bourdonnais et McDonnelle, le meilleur joueur anglais, et qui se termina par la victoire française, fut ainsi présenté :  » la revanche de Waterloo  » (5).

Les parties jouées par l’Empereur.

C’est seulement après la création des fédérations nationales de jeux d’échecs et la généralisation des tournois à la fin du XIXe siècle que la notation des parties se répandit. Il n’est guère étonnant que seules trois parties de Napoléon soient connues. Ces notations font partie de la tradition échiquéenne. Il n’est pas ici de notre propos d’en analyser l’authenticité, ce qui est le travail des spécialistes de Napoléon. Nous nous contenterons de les présenter du point de vue échiquéen, en partant donc du postulat que la notation est authentique. Cette hypothèse ne peut toutefois être confirmée et cela pour trois raisons : d’abord, parce que les parties ressemblent étrangement à des compositions réalisées pour le seul bénéfice de pouvoir présenter une composition de mat brillante. Auteur d’une histoire du jeu d’échecs, Richard Eales note :  » Les partie parfois attribuées à Napoléon Bonaparte sont des faux notoires, copiées inévitablement de Greco, toujours la première source de jeu brillant et spectaculaire  » (6). Ensuite, parce que de nombreux exemples de faux concernant des personnes célèbres ont été démontés. Enfin et surtout, parce que les trois parties publiées de l’Empereur ne sont reliées par aucun lien stratégique. Champion de France d’échecs en 1978, Nicolas Giffard nous confirme l’extrême différence entre la partie de 1809 et celle de 1820 contre le grand-maréchal Bertrand. La première démontre un amateurisme total alors que celle de 1820 témoigne d’un niveau remarquable. Ces doutes sur la véracité des parties sont renforcées par les dates où celles-ci auraient été jouées.

La première partie date du 20 mars 1804 et fut jouée à la Malmaison contre Mme de Rémusat, dame d’honneur de Joséphine. Cette soulève une première interrogation. Si Napoléon et Mme de Rémusat furent effectivement à la Malmaison, à cette date celui-ci prit-il le temps de jouer aux échecs le jour de l’exécution du duc d’Enghien ? La partie a été largement publiée (7) et notamment en France dans le Bréviaire des Echecs de Xavier Tartacover, l’un des plus forts grands maîtres de l’entre-deux-guerres. L’auteur ne peut s’empêcher de terminer son commentaire de la partie par une remarque personnelle :  » Les échecs se glorifient de l’intérêt que leur porta l’Empereur  » (8).

La seconde partie eut lieu à Schönbrunn et opposa Napoléon à l’automate de Kempelen. Egalement le Turc, l’automate imaginé par Kempelen (1734-1804) eut un succès considérable lors de ses tournées en France, aux Pays-Bas ou en Allemagne. Si un grand scepticisme entourait cet automate, ce n’est qu’en 1834 qu’un de ses opérateurs, Mouret, révéla la supercherie et le jeu de glaces et de bras articulés permettant à un joueur de petite taille de jouer de manière invisible à la place de la machine. Faux ancêtre de nos ordinateurs d’échecs, l’automate a néanmoins laissé une trace importante dans l’histoire, il a également défait l’empereur. Napoléon perd après avoir voulu employer la démarche précédente : un assaut ultrarapide sur le roi noir. Malheureusement pour lui, l’automate repousse facilement l’attaque non coordonnée, développe rapidement ses pièces avant de se lancer vers le monarque blanc. L’absence de réelle défense blanche aura tôt fait de détruire les maigres remparts. Napoléon aurait pu capituler au 15ème coup, mais préfère poursuivre son supplice en escomptant une erreur adverse. Son jeu manque totalement de coordination et surtout d’un plan cohérent de développement.

La troisième partie qui nous soit parvenue fut jouée lors de l’exil à Sainte-Hélène. De nombreux témoignages (9) indiquent que l’Empereur s’adonnait fréquemment aux échecs. Un superbe échiquier lui fut envoyé de Canton par John Elphinstone (10). Paul Ganière décrit ainsi l’ambiance :  » Au retour de promenade, on s’installe dans le salon. On bavarde, mais plus souvent on joue aux échecs. Mauvais joueur, Napoléon triche sans vergogne, tout en protestant de sa bonne foi  » (11). Cette dernière partie fut jouée en 1820 contre le grand-maréchal Bertrand  (12). Elle est la plus intéressante des trois répertoriées. La prise de risque est plus limitée, l’ouverture est orthodoxe (ouverture écossaise, l’une des plus utilisées durant la première moitié du XIXe siècle), le développement plus harmonieux. Un coup comme 6) c3 est excellent en ce qu’il traduit une parfait compréhension du jeu et la nécessité de jouer de simples coups positionnels sans menace directe. Dès le 10e coup, la plupart des pièces blanches sont développées. Quelques constantes se retrouvent, notamment la volonté de sacrifice afin d’ouvrir les lignes, l’absence de tout intérêt porté aux pions, l’effet de surprise permanent au long des parties.

Afin de tenter d’être exhaustif sur le jeu napoléonien, il convient de citer une quatrième partie publiée (13). Il s’agit d’une nouvelle victoire de l’Empereur contre Mme de Rémusat, cette fois avec les noirs et en 1802, à Paris. Toutefois, le fait que celui-ci utilise Cf6 en ouverture, c’est-à-dire la défense Alekhine qui ne fut découverte et analysée qu’en 1821 par Johann Allgaier (1763-1823), l’un des opérateurs de l’automate de Kempelen, le fait que cette partie reconstitue l’exact symétrie, couleurs inversées, de la partie de 1804, tout cela incline à croire qu’il s’agit ici d’une partie apocryphe, voire d’une simple erreur de notation. Notons qu’Arrabal, dramaturge et chroniqueur du monde des échecsconfirme :  » l’histoire n’a conservé que trois des parties jouées par Napoléon  » (14).

Napoléon était  » infiniment peu fort [aux échecs]  » (15) mais son prestige semblait restreindre les velléités offensives de ses adversaires. Parmi les témoignages des acteurs, nous avons sélectionné celui de Bourrienne : « Bonaparte jouait aussi aux échecs, mais très rarement, et cela parce qu’il n’était que de troisième force et qu’il n’aimait point à être battu à ce jeu (…). Il aimait bien à jouer avec moi parce que, bien qu’un peu plus fort que lui, je ne l’étais pas assez pour le gagner toujours. Dès qu’une partie était à lui, il cessait le jeu pour rester sur ses lauriers  » (16).

Maret précise la  » stratégie  » impériale :  » L’Empereur ne commençait pas adroitement une partie d’échecs ; dès le début il perdait souvent pièces et pions, désavantages dont n’osaient profiter ses adversaires. Ce n’était qu’au milieu de la partie que la bonne inspiration arrivait. La mêlée des pièces illuminait son intelligence ; il voyait au-delà de 3 à 4 coups et mettait en oeuvre de belles et savantes combinaisons « . Et Jean-Paul Kauffmann de conclure :  » Le stratège d’Austerlitz et de Friedland qui tenait le champ de bataille pour un échiquier était un médiocre joueur d’échecs. Il se ruait naïvement sur l’adversaire et se faisait facilement capturer ce qui ne l’empêchait pas de tricher effrontément  » (17).

Stratégie militaire et stratégie des échecs.

La relation entre le jeu d’échecs et la guerre fonctionne d’abord par analogie (18) et par la volonté du combat.  » Le jeu d’échecs est un jeu de guerrier. Moi, je fais la guerre depuis l’âge de six ans. J’ai du sang sur les mains depuis plus de 20 ans  » (Garry Kasparov, actuel champion du monde des échecs) (19). Il est intéressant de noter que la relation temps-espace-matériel se retrouve dans les deux domaines et que les notions stratégiques et tactiques forment le coeur de la rencontre. Les conceptions militaires de Napoléon s’illustrent parfaitement sur l’échiquier :  » L’art de la guerre consiste à avoir toujours plus de forces que son ennemi sur le point qu’on attaque  » ;  » La perte du temps est irréparable à la guerre  » ;  » L’art de la guerre ne demande pas de manoeuvres compliquées, les plus simples sont préférables, il faut surtout avoir du bon sens  » ;  » Souvenez-vous de ces trois choses : réunion des forces, activité et ferme résolution de périr avec gloire  » ;  » Quand on a effectué l’offensive, il faut la soutenir jusqu’à la dernière extrémité  » (20).

Dans les trois parties, à supposer leur authenticité, Napoléon a voulu surprendre son adversaire par une blitzkrieg, il a lancé ses troupes et d’abord ses pièces lourdes afin de percer la défense adverse en espérant vaincre le plus rapidement possible. A la lecture des trois parties ci-dessus évoquées, Nicolas Giffard pense déceler une constante chez l’Empereur : celui-ci montre une réelle impatience sur l’échiquier et devait vraisemblablement jouer très vite. Les pions n’ont aucune utilité et il est symptomatique de constater la faiblesse de leurs mouvements : 2 coups sur 14 contre Mme de Rémusat, 5 sur 18 contre le grand-maréchal Bertrand, 5 sur 24 contre Kempelen. Au total, on perçoit une volonté de ruse après une estimation plus ou moins exacte de l’adversaire.

Napoléon préfère mourir que d’abandonner la partie même si la position est sans issue :  » La mort n’est rien ; mais vivre vaincu et sans gloire, c’est mourir tous les jours  » (21). Il s’obstine également à poursuivre une offensive plutôt que reculer :  » Les retraites sont plus désastreuses, coûtant plus d’hommes et de matériels que les affaires les plus sanglantes  » (22). La stratégie du jeu d’échecs est réduite au profit de calculs combinatoires :  » L’art de la guerre est un art simple et tout d’exécution « . Auteur d’un ouvrage très documenté sur les stratégies militaires, Bruno Colson note :   » Napoléon fut le premier à comprendre que le moyen le plus sûr et le moins coûteux, c’était de remporter sur un point seulement une victoire qui rompe immédiatement l’équilibre au détriment de l’adversaire. Le 19 juillet 1794, alors qu’il commandait l’artillerie de l’armée d’Italie, il écrivait dans un rapport au frère cadet de Robespierre :  » Il en est des systèmes de guerre comme des sièges de place. Il faut réunir ses feux contre un seul point. La brèche faite, l’équilibre est rompu, tout le reste devient inutile « . Cette notion de rupture d’équilibre, centrale au jeu d’échecs (cf. notamment Jeremy Silman :  » Pour arriver à percer les mystères de l’échiquier, vous devez prendre conscience du mot magique :  » déséquilibre  » (23)) est également associée à celle de rapidité d’exécution sur le champ de bataille :  » Pour amener l’adversaire à se soumettre, il faut détruire ses forces armées, mais pas dans le sens littéral du mot. Il suffit de les frapper d’une manière si rapide et si inattendue qu’elles soient démoralisées  » (24). Conception qu’illustre également Jean-Paul Kauffmann :  » Chez lui la manoeuvre avait toujours importé davantage que le combat  » (25).

De manière plus globale, l’ère napoléonienne représente l’apogée de la conception dite romantique du jeu d’échecs de laquelle deux étoiles surgiront encore : Anderssen (1818-1879), auteur de l’Immortelle en 1851, partie considérée comme une des plus brillantes de tous les temps, et Paul Morphy (1837-1887). Mais cette conception s’amoindrit progressivement au bénéfice d’idées plus rationnelle, positionnelles, stratégiques.
Dans leur Histoire du jeu d’échecs en parallèle avec la guerre, Jacques Dextreit et Norbert Engel notent :  » Clausewitz dévoile l’essence même de la guerre dans son ouvrage De la guerre, tandis que Steinitz, dans Chess Instructor (26), montre que Morphy doit ses succès à l’application systématique de règles précises (développement des pièces, mise à l’abri du roi, occupation du centre,…).

Alain Cotta, auteur de La société du jeu perçoit également la coïncidence des évolutions :  » Seules les grosses pièces, la dame en particulier, sont considérées avec attention. Les pions sont d’autant plus volontiers sacrifiés qu’ils paraissent gêner la circulation des autres pièces sur l’échiquier. Il s’agit alors de gagner vite et brillamment, si possible après avoir abandonné à l’adversaire un matériel important. Ce style romantique correspond à l’évidence à l’esprit du temps, dominé par une aristocratie qui se retrouve dans les pièces nobles et qui ne veut point avoir besoin de manants pour livrer son tournoi. Il correspond aussi aux modalités de l’affrontement réel entre les armées – tel que Napoléon devait l’imposer à toutes les nations européennes pendant vingt ans. Aller tout droit, être mobile, prendre l’adversaire par surprise, concentrer ses troupes et économiser ses forces dans une bataille qui devait donner la victoire définitive, autant de principes qui s’imposent aux terrains du jeu et du sérieux. La guerre en Europe et sur l’échiquier est affaire de violence  » (27).
 
En somme, et sans qu’il soit possible d’en tirer un quelconque scénario de causalité, la défaite napoléonienne a marqué une rupture tout à la fois dans les conceptions militaires que théorisera Clausewitz et dans les conceptions du jeu d’échec que développera Steinitz. L’influence de Napoléon sur le jeu d’échecs est de ce point de vue considérable, elle tient toutefois davantage aux évolutions de la culture stratégique globale qu’aux parties qu’il aurait personnellement jouées.

Thierry LIBAERT

Article publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien n°424 (Août-septembre 1999, pp.50-54).

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Notes.

 (1) Pascal Reysset, Les jeux de réflexion pure, Que Sais-Je ?, PUF, 1995, p. 50.
(2) W. Harston, The guiness book of chess grand master, Guiness Publishing, 1996, p. 16. D. Hooper, K. Whyld, The Oxford Companion to Chess, Oxford, 1992, p. 65.Dictionnaire Larousse du jeu d’échecs, 1997, p. 29.
(3) J.-M. Péchiné, Les échecs – Roi des jeux, jeux des rois, Gallimard Découvertes, 1996, p. 66.
(4) Europe Echecs, n° 372, décembre 1989, p. 39.
(5) N. Giffard, La fabuleuse histoire des champions d’échecs, ODIL, 1978, p. 62.
(6) R. Eales, Chess, the History of a Game, Batsford, Londres, 1985, p. 126.
(7) H. Golombeck, the Encyclopedia of Chess, Batsford, Londres, 1977, p. 208. G. Henschel, Freude am Schach, Steckenpferd, 1957, p. 78.
(8) X. Tartacover, Bréviaire des échecs, 1933, Le Livre de Poche, 1995, p. 127.
(9) Notamment Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, le Seuil, pp. 169, 179, 197 et 419.
(10) O. Aubry, Sainte-Hélène, Flammarion, 1973, p. 172
(11) P. Ganière, Napoléon à Sainte-Hélène, Perrin, 1969, rééd. 1998, p. 138.
(12) Gourgaud et Montholon étaient également des adversaires de l’Empereur. La notation de la partie ne peut venir des Cahiers de Sainte-Hélène et pour cause : les notes de Bertrand sur l’année 1820 n’ont pas été publiées.
(13) I. Cherney, 1000 best Short Games of Chess, Hodder & Stoughton, Londres, 1957, p. 75. La partie est reprise in H. Thiriez, Jeux, cultures et stratégies, Editions de l’Organisation, 1995, p. 30.
(14) Arrabal, Fischer : le roi maudit, Editions du Rocher, 1973, p. 141.
(15) Las Cases, op. cit., p. 50.
(16) Bourrienne, Mémoires, 1829, tome III, chap. I.
(17) J.-P. Kauffmann, La chambre noire de Longwood, La Table Ronde, Folio, p. 91.
(18) D. Renard,  » Le jeu d’échec, jeu politique ; d’une conception du monde à un tic de langage « , in A. Garrigou, Politique et jeu, Association Française de Sciences Politiques, 23-26 sept. 1992, p. 9.
(19) Europe Echecs, n° 382, mars 1991, p. 2.
(20) G. Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, Laffont Bouquins, 1990, p. 785 à 789.
(21) Ibid.
(22) Ibid.
(23) J. Silman, Mûrir son style aux échecs, 1993, édition française 1998, p. 26.
(24) B. Colson, L’art de la guerre de Machiavel à Clausewitz, Presses universitaires de Namur, 1999, p. 226.
(25) J.-P. Kauffmann, op. cit., p. 201. Cette idée est particulièrement exposée dans l’ouvrage de référence : H. Camon, La guerre napoléonienne, 1907, rééd. Economica, 1997.
(26) J. Dextreit, N. Engel, Jeu d’échecs et sciences humaines, Payot, 1984, p. 165.
(27) A. Cotta, La société du jeu, Fayard, 1993, p. 131.

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( 1 septembre, 2019 )

Les RAISONS de la DEFAITE de NAPOLEON au PORTUGAL…

L’histoire de l’épopée napoléonienne oublie généralement de mentionner que le Portugal a été le théâtre d’importantes batailles entre 1801 et 1811, période au cours de laquelle des soldats portugais ont combattu les forces françaises aux côtés des armées anglaises et espagnoles à travers la péninsule ibérique et jusqu’au sud de la France. Lorsque l’on étudie cette période profondément et pendant de nombreuses années, comme nous l’avons fait, on ne peut qu’être étonné par la désignation générale de Guerre d’Espagne donnée à cette épopée commencée par la Révolution Française et dont quelques années plus tard Napoléon , d’abord en tant que consul puis en tant qu’empereur, deviendrait le personnage principal. Les RAISONS de la DEFAITE de NAPOLEON au PORTUGAL... dans HORS-SERIE 97-022546-300x206Celui-ci ne se rendit jamais au Portugal mais y envoya des émissaires ou des alliés dans le but d’avoir la mainmise sur une nation dont les frontières avaient été fixées depuis longtemps ; une nation dont la position stratégique était capitale pour le commerce international et d’une importance fondamentale pour son vieil allié l’Angleterre. Effectivement, ce pays trouvait sur les côtes portugaises, celles de ses colonies et des îles adjacentes, le meilleur port de refuge nécessaire au soutien de ses intérêts économiques, à une époque où ceux-ci avaient été mis à mal par l’indépendance des Etats-Unis. Il suffit de mentionner le Brésil pour évaluer à quel point l’Angleterre profitait d’une source de richesses vitale pour l’équilibre de son économie. D’ailleurs, avant même que Napoléon ne devienne un homme politique important, de très nombreux patriotes français écrivaient au Directoire pour expliquer à ses dirigeants que le meilleur moyen de vaincre l’inexpugnable Albion était de conquérir le Portugal. Ce qui démontre bien, si besoin en était, que le Portugal était considéré comme le soutien fondamental au développement de son vieil allié. Napoléon s’aperçut très tôt de l’importance stratégique du Portugal et estimait qu’il fallait le conquérir pour pouvoir concrétiser pleinement son projet d’unir l’Europe sous les ailes protectrices de l’aigle impérial

Échec diplomatique, stratégique et militaire.

En 1801, le Portugal est envahi sur son ordre et au nom de ses intérêts. À l’époque, Godoy, le puissant dirigeant espagnol, est convaincu qu’une coalition franco-espagnole viendra à bout de la suprématie anglaise et décide de s’allier à la France, poussé à la fois par son ambition et par la crainte de déplaire à Napoléon plus que par admiration pour lui. C’est ce que l’on peut déduire de la lecture attentive de ses « Mémoires » de l’homme espagnol rédigés au cours de son long exil, qui ne se terminent qu’à sa mort à Paris en 1851, ainsi que de la correspondance de Napoléon dans laquelle celui-ci exprime clairement son intention de commencer la conquête de la Péninsule Ibérique par le Portugal. Pour ce faire, il lève d’abord une armée commandée par son beau-frère, le général Leclerc, à laquelle il ajoute d’autres troupes placées sous le commandement du général Saint-Cyr. Godoy comprend très vite que l’Espagne ne gagnerait rien dans cette guerre dont la France serait la seule bénéficiaire et regretterait plus tard de n’avoir été qu’un jouet dans les mains du dictateur français. Cette invasion marque la première phase du projet de Napoléon de conquérir l’Espagne, projet que, grâce à d’habiles manœuvres politiciennes, il finirait par la mettre à exécution. Dans cet essai sur la défaite des armées de Napoléon en territoire portugais, seront évoquées les raisons pour lesquelles la première incursion des forces napoléoniennes au Portugal a débouché sur l’échec de ses projets. Effectivement, avec cette première invasion, qui eut lieu en 1801, Napoléon poursuivait deux objectifs : d’une part conserver le soutien de l’Espagne et, d’autre part, une fois conquis le territoire portugais en totalité ou en partie – fait qui se concrétisa avec la conquête de la Province de l’Alentejo – négocier à son avantage avec les Anglais avec lesquels il était déjà engagé par le Traité d’Amiens. L’échange de ces territoires conquis, très importants pour l’ennemi lui permettait d’obtenir des avantages économiques dans d’autres régions alors en possession de l’Angleterre, notamment en Amérique. Mais la trêve fut de courte durée, Godoy et Lucien Bonaparte, frère de Napoléon et ambassadeur de France en Espagne, signèrent un accord de paix qui n’allait absolument pas bénéficier à la France dans la mesure où ils s’étaient limités à prendre possession de Olivença, négligeant les autres territoires conquis. Ainsi le traité de Badajoz servait-il les intérêts portugais faisant échouer tous les espoirs que Napoléon avait déposés dans « la monnaie d’échange » que le Portugal constituait potentiellement.

Les lettres que le consul français adressa à Talleyrand et à Lucien Bonaparte sont très claires et ne laissent aucun doute sur les projets qu’il nourrissait. En ce sens, cette première incursion se solda par un échec.

Quant à la deuxième invasion, menée sous le commandement administratif et militaire de Junot, ancien ambassadeur de France au Portugal, elle aboutirait également à un échec dans la mesure où elle ne permettrait pas à Napoléon de concrétiser ses projets. Les contrariétés commencèrent dès que l’envahisseur entra dans Lisbonne sans avoir pu empêcher la fuite de la famille royale vers le Brésil. Junot ne s’empara ni du Régent ni de sa couronne et ainsi, contrairement à l’Espagne, le Portugal allait demeurer un pays indépendant. Par ailleurs, Junot, dont il était légitime de penser qu’il connaissait le pays et la mentalité de ses habitants, allait démontrer une incapacité totale à gouverner la nation occupée. En premier lieu, il ne comprit pas que l’Angleterre, qui jusque là avait hésité à s’engager aux côtés du Portugal, ne consentirait jamais à ce que lui soit retiré son allié le plus utile avec sa colonie du Brésil qui l’alimentait en produits de première nécessité pour le fonctionnement de son économie gravement atteinte par l’indépendance des États-Unis. Il négligea également le fait qu’un pays dans lequel l’indépendance était une tradition séculaire supporterait mal une quelconque tutelle, aussi douce fût-elle. Quant à la stratégie consistant à justifier l’invasion française comme une protection contre l’oppresseur anglais, elle fut un échec total et ne fit qu’alimenter les pamphlets virulents hostiles à la Révolution Française et à la politique qui s’ensuivit et qui peut être considérée comme la « troisième phase révolutionnaire » selon Jacques Godechot.

Les batailles de Columbeira, Roliça et Vimeiro, menées par les généraux de Junot contre les armées anglo-portugaises et remportées par les Anglais venus alors se porter en aide aux Portugais, constituent une preuve irréfutable de cette profonde défaite. D’ailleurs il suffit de lire la correspondance échangée entre Napoléon et Junot pour comprendre à quel point ce dernier ignorait tout de la mentalité portugaise. Napoléon faisait preuve de bien plus de lucidité et d’intelligence quant à la situation dans laquelle se trouvait Junot et aux risques que celui-ci courait en adoptant une attitude qui ne tenait pas compte de la réalité du pays occupé. Ainsi, dans sa lettre du 7 janvier 1808, répondant à une missive de Junot datée du 21 décembre, Napoléon affirme-t-il (Lettres inédites de Napoléon Ier: « Je reçois votre lettre du 21 décembre. Je vois avec peine que, depuis le 1er décembre, jour de votre entrée à Lisbonne, jusqu’au 18, où ont commencé à se manifester les premiers symptômes d’insurrection, vous n’ayez rien fait. Je n’ai cependant cessé de vous écrire : Désarmez les habitants ; renvoyez toutes les troupes portugaises ; faites des exemples sévères ; maintenez-vous dans une situation de sévérité qui vous fasse craindre. Mais il paraît que votre tête est pleine d’illusions, et que vous n’avez aucune connaissance de l’esprit des Portugais et des circonstances où vous vous trouvez. Je ne reconnais pas là un homme qui a été élevé à mon école. Je ne doute pas que, en conséquence de cette insurrection, vous n’ayez désarmé la ville de Lisbonne, fait fusiller une soixantaine de personnes et pris les mesures convenables. Toutes mes lettres vous ont prédit ce qui commence à vous arriver et ce qui vous arrivera bientôt. Vous serez honteusement chassé de Lisbonne, aussitôt que les Anglais auront opéré un débarquement, si vous continuez à agir avec cette mollesse. Vous avez perdu un temps précieux, mais vous êtes encore à temps. J’espère que mes lettres, que vous aurez reçues successivement, vous auront fixé sur le parti à prendre, et que vous aurez adopté des mesures fortes et vigoureuses, sans vous repaître d’illusions et de bavardages. Vous êtes dans un pays conquis, et vous agissez comme si vous étiez en Bourgogne. Je n’ai ni l’inventaire de l’artillerie ni celui des places fortes ; je ne connais ni leur nombre ni leur situation. Je ne sais pas même si vous les occupez. Vous n’avez pas encore envoyé au ministre la carte de vos étapes depuis Bayonne jusqu’à votre première place forte, ni aucune note sur la situation du pays. J’avais cependant de fortes raisons de le désirer. Enfin je suis porté à croire que mes troupes ne sont pas encore dans Almeida. S’il arrivait quelque événement, vous vous trouveriez bloqué par les Portugais. Il y a dans tout cela une singulière imprévoyance.» La teneur de la correspondance échangée entre Napoléon et Junot, comme celle de la lettre que nous venons de citer en partie, montre bien que ce dernier n’était pas l’homme de la situation. Après huit mois passés au Portugal il rentra en France. Une fois de plus, les intérêts de Napoléon étaient contrariés.

L’expédition de Soult constitue la troisième invasion, au service des intérêts expansionnistes de Napoléon en Europe et requiert une analyse sous plusieurs angles, seule à même de rendre compte des erreurs qui y furent commises et de leur poids dans la défaite. Après l’embarquement des troupes françaises, à la suite de la « Convention de Sintra », le pays se trouvait dans un état de totale anarchie surtout après le départ du général anglais Moore, qui, dans une certaine mesure, était parvenu à calmer les esprits les plus exaltés dans le nord du Portugal. Ainsi, les désaccords entre le commandement anglais et l’évêque de Porto ne cessaient d’augmenter du fait que celui-ci considérait sa ville comme le siège du gouvernement. Le peuple, alarmé par les rumeurs d’une nouvelle invasion, rendait encore plus ingouvernable le pays qui venait tout juste d’échapper à la tutelle des étrangers. Après la Convention de Sintra, l’Angleterre fit en sorte que soient respectés les intérêts du Portugal, qui depuis longtemps, jouaient en sa faveur face aux menaces françaises. Ajoutons que, dans l’intervalle entre l’invasion de Junot et celle de Soult, l’Espagne se trouvait pratiquement sous tutelle française, si l’on excepte la région de Cadix où allaient bientôt se réunir les Cortes qui contribueraient de façon décisive à l’installation du régime constitutionnel. Enfin, dans le court laps de temps qui sépare le départ de Junot de la nouvelle invasion, l’Angleterre continua à aider le Portugal. C’est ainsi que, à Porto, le colonel anglais Robert Wilson, demeurant à l’écart des dissidences politiques citées plus haut, équipa et disciplina un corps d’armée portugais et en fit deux bataillons d’infanterie, deux de cavalerie et une batterie d’artillerie qu’il baptisa Leal Legião Portuguesa (Loyale Légion Portugaise) en opposition au nom de Legião Portuguesa donné par Junot au corps d’armée formé par les dix mille combattants lusitaniens engagés aux côtés des armées napoléoniennes. C’est à cette même époque que le général anglais Beresford, qui avait été détaché à Madère, à partir de 1807 se rendit pour la deuxième fois en territoire portugais pour s’y voir confier l’organisation de l’armée portugaise Nous avons fait une brève allusion aux évènements liés à l’invasion menée par Soult. On le sait, le général Moore, avant de mourir au champ de bataille en Galice, avait réussi à repousser les armées de Junot, Ney et Soult, soit près de 60.000 hommes, loin des frontières portugaises. Napoléon ordonna alors à Soult qu’après avoir anéanti l’armée anglaise, fortement ébranlée par la mort de son commandant, de marcher sur le Portugal et d’occuper la ville de Porto au début du mois de février 1809. Pour l’aider dans sa tâche, le général Victor s’installerait à Mérida et menacerait Lisbonne. Quant au général Lapisse, détaché du corps d’armée de Bessières, il occuperait Salamanque, Ciudad Rodrigo et Almeida : ainsi la ligne du Douro serait garnie de troupes et l’arrière-garde de l’armée française de Galice serait protégée. Tout portait donc à croire que Soult était suffisamment protégé pour pouvoir entrer au Portugal sans courir de gros risques. Par ailleurs, l’armée portugaise était en phase de réorganisation et l’Espagne était pratiquement occupée par les troupes françaises.

La méconnaissance du terrain.

Ces ordres donnés par Napoléon prouvent incontestablement qu’il ignorait tout de l’état des routes espagnoles et portugaises et que les quelques informations qu’on lui avait fournies étaient pour le moins lacunaires. Sur le théâtre des opérations, les besoins essentiels à une armée ne pouvant être satisfaits, faute d’un approvisionnement en vivres organisé ; les soldats qui pratiquaient la maraude, étaient obligés de se déplacer en petits groupes à la merci des attaques perpétrées par des paysans armés. Ces derniers profitaient des obstacles d’un terrain qu’ils connaissaient bien pour provoquer d’innombrables embuscades, assassinant les petits contingents militaires nécessaires à l’occupation de chaque point stratégiquement important pour poursuivre la marche. Ainsi les troupes se dispersaient et les contingents perdaient des hommes. Malgré tout, grâce à la trahison des commandants espagnols, Soult réussit sans aucune difficulté à occuper Ferrol à la fin du mois de janvier. Ajoutons qu’à proximité de la frontière, des milliers de soldats de l’armée espagnole sous les ordres du général La Romana désertèrent. Napoléon estimait alors que la défaite des armées espagnoles entraînerait la reddition de l’Espagne. Les troupes de Soult prirent position à Tuy, Salvaterra et Vigo, sur la frontière portugaise. Là, un premier obstacle se présenta que Napoléon et Soult avaient mésestimé : la traversée du Minho. Si le maréchal avait eu connaissance de la difficulté que posait la traversée de ce fleuve, jamais il ne l’aurait tentée et aurait ainsi gagné un temps précieux. Tout d’abord il aurait dû commencer par porter ses troupes à un endroit qu’il utiliserait d’ailleurs ultérieurement, là où les gros obstacles pouvaient être surmontés. Il faut dire que le Minho, ligne de séparation entre l’Espagne et le Portugal, depuis l’embouchure et au cours de 65 kms à l’intérieur des terres, cesse d’être navigable en amont de Monção. Soult, qui avait décidé de passer le Minho à Valença dut y renoncer car les fortes pluies d’hiver avaient gonflé le débit du fleuve. Il choisit alors comme lieu de passage le hameau de Seixas près de Caminha qui se trouvait un peu plus bas sur la rive droite. Toutefois, les Portugais présents sur le terrain, parmi lesquels Gonçalo Coelho de Araújo et le colonel français au service du Portugal, Champalimaud, tous deux sous le commandement de Bernardim Freire d’Andrade, avaient pris soin de retirer toute embarcation qui pourrait faciliter le passage des troupes. Malgré les difficultés dues à la force du courant, cette tentative, qui eut lieu le 16 février avant le lever du jour permit le passage de 300 hommes qui furent aussitôt abattus par les soldats portugais. Ce même jour, aux environs de midi, une nouvelle tentative eut lieu devant Vila Nova de Cerveira. Là encore Soult s’y prit mal et les ordonnances du Gouverneur Gonçalo Coelho de Araújo repoussèrent énergiquement ses armées. Devant l’impossibilité de traverser le Minho et d’entrer au Portugal, Soult choisit la ville d’Orense en Galice, comme nouveau point de passage. Etant donné que cette région était en proie à des convulsions, le Maréchal devait la conquérir village par village, sans cesse arrêté dans sa marche par les innombrables barricades dressées par les habitants. Six mois s’étaient écoulés depuis la Convention de Sintra et le départ de Junot, quand le 6 mars, l’avant-garde de l’armée du Duc de Dalmatie arriva près de Monterrey, à la frontière de la province de Trás-os-Montes. C’est à peu près à cette date que le Duc de Beresford, le général anglais que la Régence avait choisi pour aider les forces portugaises, débarqua à Lisbonne. Il était tard pour éviter l’invasion. Après la prise de Chaves, Soult était arrivé sans grands encombres à Porto en suivant la route de Braga. C’est à proximité de cette ville, au nord-est, sur la position de Carvalho d’Este, que commencèrent les troubles populaires qui allaient provoquer l’assassinat d’une partie de l’Etat Major portugais qui était sous le commandement de Bernardim Freire de Andrade, lui aussi assassiné sous prétexte qu’il était jacobin, alliés aux Français et donc traître. La misère dans laquelle se trouvait le pays, l’absence de moyens nécessaires au combat si souvent réclamés par ceux qui étaient en charge de la défense du Minho et de Porto, menèrent à une situation chaotique. Dans ce contexte, l’armée de Soult atteignit Porto et, le 28 mars, la reddition fut proposée à ceux qui défendaient la ville. Soult s’attarda à Porto deux mois de plus que prévu contrariant ainsi les plans de Napoléon . Précisons qu’il régnait alors dans la ville un climat délétère alimenté, d’une part par la misère matérielle et psychologique dans laquelle le peuple était tombé et, d’autre part par la démagogie de l’évêque gouverneur de Porto. Tout cela faisait que de nombreux Portugais caressaient le rêve d’être gouvernés par un roi français comme ceux que Napoléon avait installés sur les trônes des pays conquis. D’ailleurs, pendant son court séjour au Portugal, Soult, lui-même, fit tout pour attirer la sympathie des Portugais et créer un climat de paix de façon à rallier les mécontents dont le nombre ne cessait d’augmenter. Toutefois, il n’avait pas prévu l’avancée des armées anglo-portugaises où se détachaient les troupes de la Leal Legião Lusitana de Wilson et celle de Wellington qui se rejoignirent sur la Serra do Pilar devant Porto, sur la rive gauche du Douro que Soult avait eu l’imprudence de laisser sans défense. À partir du 12 mai 1809, un mois et demi après la conquête française de Porto, Wellington profita, avec prudence, de la situation militaire que ses ennemis lui offraient. Le Douro, dans les eaux duquel tant d’habitants de Porto avaient perdu la vie au cours du triste épisode du ‘Ponte das Barcas’ (pont des bateaux), fut franchi. Ainsi se termina, par un nouvel échec pour les armées napoléoniennes, la troisième invasion du Portugal. Le maréchal Soult dont les qualités militaires ne sont pas en cause et que l’empereur avait fait Duc de Dalmatie pour le récompenser de son courage et de ses qualités de stratège, révéla une totale méconnaissance du pays qu’il voulait conquérir. Sans doute n’avait-il pas compris pourquoi les Anglais s’étaient empressés, peu de temps auparavant, pendant l’occupation menée par Junot, de venir au secours de leur vieil allié.

Toutefois, Napoléon n’abandonnait pas l’idée de conquérir le Portugal, qui contrairement à l’Espagne presque entièrement sous sa coupe, était toujours indépendant. Il chargea Masséna de cette mission quelques mois après l’échec de Soult à Porto. Rappelons que l’ancien ministre espagnol, Manuel Godoy, alors exilé en France, s’était laissé convaincre, comme il l’a d’ailleurs écrit dans ses Mémoires, que l’alliance des deux puissances, française et espagnole, permettrait de venir à bout de la suprématie anglaise. Or, ce but n’avait toujours pas été atteint. Une fois la flotte de la coalition franco-portugaise défaite, d’abord à Aboukir puis à Trafalgar, Napoléon allait prendre conscience qu’il lui était impossible de débarquer sur les côtes anglaises. Par ailleurs, depuis le Directoire les dirigeants français et notamment Bonaparte, alors simple consul, avaient reçu en provenance de tous les coins de France, de nombreuses lettres de patriotes français, conservées aujourd’hui aux archives de Vincennes, leur donnant des conseils sur la meilleure façon de soumettre l’Angleterre. Dans toutes ces missives une seule et même recommandation : pour vaincre l’Angleterre, il fallait d’abord défaire son vieil allié le Portugal de façon à porter un rude coup à l’économie anglaise. Effectivement, l’Angleterre trouvait sur les côtes portugaises une excellente base pour l’essor de ses activités commerciales et industrielles, pour l’acquisition de ses matières premières, notamment de celles qu’elle avait quelque difficulté à trouver depuis l’indépendance des Etats-Unis. Mais le Portugal lui offrait également un domaine commercial qui embrassait de vastes territoires : les îles adjacentes et le Brésil où l’Angleterre jouissait d’avantages douaniers concernant des produits d’une importance cruciale pour son industrie. Le Portugal était en somme la « vache à lait » de l’Angleterre selon l’expression d’un patriote français et sa conquête provoquerait sa banqueroute. Il ne faut donc pas s’étonner que Napoléon tînt tant à avoir la mainmise sur cette partie de la péninsule. L’Espagne était conquise et vivait sous le joug d’un roi français. À l’époque, tout le territoire espagnol, à quelques rares exceptions, comme la ville de Cadix, luttait depuis le 2 mai pour recouvrer son indépendance.

Rivalité des officiers.

Les 80.000 soldats que comptait l’armée de Masséna (Prince d’Essling) faisaient partie de deux des 9 corps d’armée maintenus dans la péninsule. Parmi les officiers supérieurs qui étaient à leur tête, Ney, le fameux général de cavalerie et les deux généraux vaincus précédemment, Junot et Soult, étaient sous le haut commandement de Masséna. Là encore le choix de Napoléon s’avéra très vite désastreux : Ney estimait que le commandement de l’expédition devait lui revenir et ce en raison de son rang élevé ; Junot et Soult, soudain commis à un rôle subalterne et aux ordres d’un camarade, qui plus est, ignorant tout du Portugal, faisaient régner un sentiment de malaise au sein de leurs troupes. Voilà quelques raisons parmi d’autres qui ne tarderaient pas à provoquer des dissidences et des résultats adverses aux intérêts de la politique française. Dans ses Mémoires, le général Foy, décrit de façon explicite le comportement de ces officiers et d’autres encore, comme Eblé, Fririon, Reynier, tous haut gradés dont les désaccords, qui commencèrent dès Salamanque, portèrent un grave préjudice au fonctionnement des armées françaises et contribuèrent à favoriser les Portugais. Cette gigantesque armée entra en territoire portugais au début du mois d’août 1810 et tomba sur un premier obstacle : Almeida. De l’avis de plusieurs stratèges, Masséna avait déjà commis plusieurs erreurs. Ainsi perdit-il un temps précieux à vouloir conquérir la place forte de Ciudad Rodrigo. Même constat à Almeida où, toutefois, la chance lui sourit quand le 26 août, la poudrière de la forteresse explosa, précipitant la reddition. D’ailleurs, le temps et l’énergie employés à conquérir une forteresse ne faisaient déjà plus partie des pratiques en vigueur à l’époque. Il suffisait d’en faire le siège de façon à protéger l’arrière-garde contre toute attaque. De plus, voulant entrer dans Lisbonne, Masséna choisit de prendre la rive droite du Mondego, erreur qu’il aurait pu éviter s’il avait pris connaissance du rapport de l’un des ingénieurs de Junot, un dénommé Boucherat, qui expliquait clairement les raisons pour lesquelles le chemin menant vers la capitale ne pouvait en aucun cas se faire en empruntant cette rive. Masséna, calculant qu’il nécessitait 17 jours de vivres jusqu’à Lisbonne, ordonna aux corps d’armée de faire les récoltes dans les champs abandonnés par les paysans. Cette décision lui porta préjudice. Une autre erreur fut également lourde de conséquences : l’absence d’un service des vivres amenait les soldats à pratiquer le pillage. Ce système de maraude avait des effets tragiques et des conséquences funestes quand les voleurs étaient découverts. L’armée de Masséna passa ainsi par Pinhel, Trancoso, Mangualde, Guarda, Celorico, Fornos. Après avoir traversé l’affluent du Douro, le Coa, Masséna arriva à Viseu, désertée par sa population. Le Maréchal semblait avoir oublié que l’automne approchait et que, les chemins seraient bientôt difficilement praticables. Ses plans étaient peu à peu mis en difficulté. Il était surveillé nuit et jour par l’armée anglo-portugaise sous le commandement de Wellington, lequel avait conseillé aux habitants d’abandonner leurs foyers et d’emporter ou de cacher tout ce dont l’ennemi aurait pu tirer profit. Mais c’est à Bussaco que la gloire du Prince d’Esling va commencer à se ternir. Cette chaîne de montagnes, qui depuis le Mondego se dirige au cours de huit millesvers le nord, allait être fatale aux plans français. Toutes les routes venant de l’est qui permettent de rejoindre Coimbra, passent par des reliefs montagneux qui rendent difficiles le passage d’une armée quelle qu’elle soit. C’est là que Masséna fut stoppé dans sa marche par des troupes déployées sur les hauteurs de la montagne. Les forces anglo-portugaises comptaient quelques 70.000 hommes. Le 27 août, vers deux heures du matin, l’armée française se mit en mouvement et attaqua au lever du jour. Les Français perdirent 4.500 hommes dont 223 officiers. Devant ce revers, Masséna ordonna de tourner la position, ce qu’il aurait sans doute fait beaucoup plus tôt s’il avait eu connaissance de la topographie des lieux. Les quelques officiers portugais de la Legião Portuguesa, qui accompagnaient l’armée française n’aidèrent pas Masséna : serait-ce par méconnaissance du terrain ou bien accès de patriotisme ? Toujours est-il que l’armée française perdit presque deux jours à découvrir le chemin menant à Coimbra par Boialvo (Águeda). Enfin le 29 août, aux premières heures du matin, l’armée se mit en route vers Coimbra, point de passage obligatoire pour les deux armées et prit la direction de Pombal puis de Leiria (centre névralgique pour les combattants). Les troupes anglo-portugaises, devançant toujours les troupes françaises, allèrent en direction du sud jusqu’aux célèbres lignes de défense de Torres-Vedras qu’elles avaient précédemment fortifiées mettant à profit le temps précieux que les multiples erreurs de Masséna leur avaient concédé. Selon les mémorialistes, ces erreurs ne seraient pas toutes de l’entière responsabilité de Masséna : ils affirment que, pour de mesquines questions de jalousie ou autres, des informations importantes ne lui furent pas fournies (ainsi le rapport de Boucherat). Quant aux nominations de Junot, Soult et Ney, lesquels se sentant humiliés d’être sous les ordres du Prince d’Essling, ne luttèrent pas de façon efficace, elles ne sont pas non plus le fait de Masséna. Celui-ci arriva bien tard devant les lignes de Torres-Vedras. Il ne put les franchir et dût renoncer définitivement à entrer dans Lisbonne. Des villes et des villages désertés par leurs habitants, le manque de nourriture, de secours depuis longtemps demandés, jamais arrivés, l’absence de toute collaboration de la part des chefs militaires de prestige, l’ignorance dans laquelle celui-ci fut maintenu de certains rapports cités plus haut, les dissidences existant au sein de son Etat Major, sont autant de facteurs qui contribuèrent à l’échec de cette invasion. À certains moments, Masséna avait recours à l’aide de son confident Jean-Jacques Pelet, un jeune homme alors âgé de 28 ans. Grâce essentiellement au travail de compilation de Donald Horward, nous avons aujourd’hui accès aux Mémoires et aux études faites par ce jeune ingénieur géographe qui sera ultérieurement nommé général et prendra la direction des archives de guerre françaises. Foy, Guingret, Marbot et d’autres mémorialistes indiquent certains des évènements qui menèrent à une nouvelle défaite de Napoléon. Busaco fut l’une des dernières batailles et des nombreuses défaites de l’armée française au Portugal. Lors de sa retraite, Masséna livra quelques combats de moindre importance à Redinha et à Pombal. L’on estime que, malgré les défaites subies, Masséna révéla une grande valeur militaire en parvenant à regagner la frontière espagnole sans perdre beaucoup d’hommes. Dans le laps de temps qui s’écoula entre août 1810 et mars 1811, Soult, à qui Napoléon avait ordonné de rejoindre Lisbonne par la rive gauche du Tage pour apporter son aide à Masséna qui venait du sud par la frontière de Badajoz, ne le fit pas. À partir de cette date, un corps militaire d’une dizaine de milliers de Portugais, dans une épopée qui reste à raconter, va traverser l’Espagne en compagnie des troupes anglaises et espagnoles et atteindre le sud de la France. Le rêve que Napoléon avait caressé de « s’offrir une balade » dans la péninsule s’était écroulé. L’aigle, jusqu’alors altier, allait succomber en abandonnant derrière lui un paysage de mort et de destruction que seuls l’ambition, la ténacité et le génie des peuples permettraient de reconstruire. Effectivement le spectacle des actes barbares pratiqués par chacun des camps, les assassinats, l’obligation faite aux populations affamées de s’enfuir en abandonnant leurs foyers et leurs biens, ne pouvaient que provoquer une profonde douleur chez les habitants des régions dévastées. Mais, plus tard, après avoir de nouveau goûté à la liberté et à la paix, ceux-ci trouvèrent en eux les forces nécessaires à la reconstruction de leurs maisons et de leurs biens.

Le témoignage du général Marbot.

Beaucoup d’affirmations concernant la désastreuse épopée de Napoléon dans la péninsule, sont corroborées par le Français Jean Baptiste Antoine-Marcellin de Marbot, c’est pourquoi nous avons choisi de présenter rapidement quelques-unes de ses réflexions sur le sujet. Dans l’un des chapitres de ses intéressants Mémoires intitulé « Causes principales de nos revers dans la Péninsule », le Général Baron de Marbot, énumère certaines des raisons qui menèrent aux guerres péninsulaires. Il affirme ainsi, à propos de la victoire de Baylen remportée par les armées anglo-luso-espagnoles, que « ce succès inespéré non seulement accrut le courage des Espagnols, mais enflamma aussi celui de leurs voisins les Portugais ». Il fait également allusion au départ précipité de la famille royale vers le Brésil « de crainte d’être arrêtée par les Français ». Il évoque aussi la défaite de Junot, les triomphes de Napoléon et l’installation de son frère sur le trône d’Espagne, les victoires de Soult et la mort du général Moore en Galice. Les victoires de Napoléon s’espacèrent, selon l’avis de ce mémorialiste, quand « … le cabinet de Londres lui [suscita] habilement un nouvel et puissant ennemi : l’Autriche venait de déclarer la guerre à Napoléon , qui fut contraint de courir en Allemagne, en laissant à ses lieutenants la difficile tâche de comprimer l’insurrection ». D’après Marbot quand le « maître abandonna la péninsule, le faible roi Joseph n’ayant ni les connaissances militaires ni la fermeté nécessaires pour le remplacer, il n’y eut plus de centre de commandement ». Il rapporte la situation du Maréchal Soult abandonné à Porto « sans que le maréchal Victor exécutât l’ordre qu’il avait reçu d’aller le rejoindre » et explique que « L’anarchie la plus complète [régnait] parmi les maréchaux et chefs des divers corps de l’armée française ». Il ajoute que « Soult, à son tour, refusa plus tard de venir au secours de Masséna, lorsque celui-ci était aux portes de Lisbonne, où il l’attendit vainement pendant six mois ! » et que, plus tard, « Masséna ne put obtenir que Bessières l’aidât à battre les Anglais devant Almeida ! » Le Baron explique comment Masséna, incapable de percer les lignes fortifiées de Torres-Vedras, renonça à conquérir Lisbonne et le Portugal. Marbot raconte dans le détail des scènes d’égoïsme et de désobéissance qui causèrent la perte de l’armée française mais reconnaît « que le tort principal appartint au gouvernement » en la personne de Napoléon qui, « se voyant attaqué en Allemagne par l’Autriche, [s’éloigna] de l’Espagne pour courir au-devant du danger le plus pressant ». Toutefois Marbot exprime son incompréhension devant le comportement de Napoléon lorsque celui-ci, « après la victoire de Wagram, la paix conclue dans le Nord, (…) n’[a] pas senti combien il importait à ses intérêts de retourner dans la Péninsule, afin d’y terminer la guerre en chassant les Anglais ! ». En fait, ce qui le surprend le plus, c’est que « ce grand génie ait cru à la possibilité de diriger, de Paris, les mouvements des diverses armées qui occupaient à cinq cents lieues de lui l’Espagne et le Portugal, couverts d’un nombre immense d’insurgés, arrêtant les officiers porteurs de dépêches et condamnant ainsi souvent les chefs d’armée français à rester sans nouvelles et sans ordres pendant plusieurs mois ». Marbot estime que « puisque l’Empereur ne pouvait ou ne voulait venir lui-même, il aurait dû (…) punir très sévèrement ceux qui ne lui obéiraient pas ! » Quant à son frère Joseph, le roi d’Espagne, Marbot le dépeint comme un homme « instruit mais totalement étranger à l’art militaire » et incapable de se faire obéir des officiers. Le roi Joseph était d’ailleurs le premier à désobéir aux ordres de l’Empereur, refusant d’envoyer en France les soldats ennemis faits prisonniers et les intégrant dans des corps d’armée. Marbot se montre en désaccord avec le système de recrutement napoléonien dont il estime qu’il était préjudiciable à l’armée française : « La défection des soldats étrangers dont l’Empereur inondait la Péninsule, ajoutée à celle des prisonniers espagnols si imprudemment réarmés par Joseph, nous devint infiniment préjudiciable. » Marbot mentionne enfin ce qui lui semble être « la cause principale » des revers français dans la péninsule : « l’immense supériorité de la justesse du tir de l’infanterie anglaise, supériorité qui provient du très fréquent exercice à la cible, et beaucoup aussi de sa formation sur deux rangs » Dans ses Mémoires, Marbot livre également sa conviction intime que « Napoléon aurait fini par triompher et par établir son frère sur le trône d’Espagne, s’il se fût borné à terminer cette guerre avant d’aller en Russie ». Pour ce dire, il se basait sur le fait que, seul le soutien financier de l’Angleterre permettait le maintien de la coalition. Or, le pays était las d’autant de dépenses et la Chambre des Communes s’apprêtait à refuser de voter les crédits nécessaires mais la nouvelle que Napoléon allait partir attaquer la Russie la fit changer d’avis et autoriser la « continuation de la guerre ». Marbot mentionne également les défaites du maréchal Marmont et du roi Joseph en Espagne où les Français essuyèrent de « tels revers que vers la fin de 1813, nos armées durent repasser les Pyrénées et abandonner totalement l’Espagne qui leur avait coûté tant de sang ! ». L’ultime citation des Mémoires de Marbot, vaut d’être mentionnée parce qu’elle rend justice au courage des soldats portugais et qu’il est rarissime de trouver ce genre de considération sous la plume d’un mémorialiste français. Après avoir reconnu l’esprit de persévérance des soldats espagnols, Marbot fait l’éloge des soldats portugais dans les termes suivants : « Quant aux Portugais, on ne leur a pas rendu justice pour la part qu’ils ont prise aux guerres de la Péninsule. Moins cruels, beaucoup plus disciplinés que les Espagnols et d’un courage plus calme, ils formaient dans l’armée de Wellington plusieurs brigades et divisions qui, dirigées par des officiers anglais, ne le cédaient en rien aux troupes britanniques ; mais, moins vantards que les Espagnols, ils ont peu parlé d’eux et de leurs exploits, et la renommée les a moins célébrés ».

Les historiens et les chroniqueurs ont trop souvent négligé de prendre en compte la frustration des projets de Napoléon ainsi que les erreurs successives de tous ordres accumulées au long d’années qui ne pouvaient qu’aboutir à une défaite. Ils oublient de mentionner également que c’est dans cet espace péninsulaire, qu’a commencé la chute de Napoléon . Il y aura, après, la campagne de Russie dont on connaît l’issue malheureuse. Nous sommes personnellement convaincus que les défaites subies par Napoléon au Portugal entre 1807 et 1811, au cours desquelles on vit chanceler des chefs militaires de grande valeur, ont profondément influencé sa défaite finale.

Antonio-Pedro VICENTE

« Raisons de la défaite de Napoléon au Portugal», Rives méditerranéennes 2/2010 (n° 36), pp. 13-26.

En ligne: www.cairn.info/revue-rives-mediterraneennes-2010-2-page-13.htm 

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( 19 août, 2019 )

19 août 1815. Le général de Labédoyère, un des martyrs de la Terreur blanche…

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Charles-Angélique-François Huchet de La Bédoyère, issu d’une vieille famille bretonne, naît à Paris le 17 avril 1786. Après avoir grandi dans un royalisme ambiant, le jeune Charles, au sortir de la tourmente révolutionnaire n’a qu’un but : « Il est dévoré de la passion de servir à la grandeur française« , comme l’écrit Marcel Doher dans la biographie qu’il lui a consacrée. Après un voyage au cours duquel, en compagnie de son frère Henry, il parcourt la France, la Suisse et l’Allemagne, il rencontre la célèbre Madame de Staël. Il devient d’ailleurs un des habitués de son salon de Coppet. Mais c’est la carrière des armes qui est son objectif ; en 1806, nous retrouvons Charles lieutenant en second à la 2ème compagnie des gendarmes d’ordonnance. Notons au passage que La Bédoyère était un cousin éloigné de Charles de Flahaut, lui même fils naturel de Talleyrand (et de Madame de Souza, une familière de la Reine Hortense). Selon Marcel Doher, c’est grâce à la bienveillance de cette dernière que le jeune Charles obtint son brevet de sous-lieutenant… La compagnie de Charles jusque là cantonné à Mayence, part début 1807 afin de traquer quelques bandes de  » partisans « .Il traverse donc l’Allemagne en direction de la Poméranie. La Bédoyère traverse Berlin, puis le voici en route pour Stettin et Colberg . Il participe à de  » petits engagements avec des groupes de partisans en embuscade « . Après une opération à Degow, devant Colberg,,  » en dehors des jours de combat, ce sont de longues reconnaissances, des bivouacs sur la neige, dans la solitude de forêts monotones et de lacs gelés « , écrit Marcel Doher. Le 14 juin 1807, La Bédoyère et ses camarades assistent à la bataille de Friedland. Après la dissolution des Gendarmes d’ordonnance, La Bédoyère est nommé lieutenant en 1er  au 11ème  chasseurs à cheval. Le 14 janvier 1808, il est nommé aide de camp de Lannes et le suit en Espagne.  On le retrouve ainsi au siège de Saragosse, puis au printemps 1809 il part pour l’Autriche et participe à toute la campagne s’y déroulant. En juin 1809, La Bédoyère passe aide de camp du Prince Eugène et le suit en Italie. Il y séjournera jusqu’en 1812. En cette année douloureuse pour la Grande-Armée, La Bédoyère suit Eugène en Allemagne lorsque celui-ci prend le commandement du IV° corps de la Grande-Armée. Puis c’est lé départ pour la Russie…

Il est présent à la bataille de La Moskowa (7 septembre 1812), à celle de Malojaroslavets (24 octobre 1812), puis lors du passage de la Bérézina (26-28 novembre 1812). n 1813, Charles de La Bédoyère reçoit le commandement du 112ème de ligne, compris dans la 35ème division du Général Gérard (XIème  corps du maréchal Macdonald). Le 1er mai 1813 il est nommé colonel et participe à la bataille de Bautzen (20-21 mai 1813). Blessé à Golberg, il est mis en congé et rentre en France pour se soigner.

Il épousera au cours de son séjour, Georgine de Chastellux, en novembre 1813. Les nouveaux époux profitent en cette fin d’année pleinement de leur bonheur.

1814 ! L’ennemi foule le sol de la France…

La Bédoyère, proposé à deux reprises pour le grade de général de brigade par le général Gérard, est affecté au commandement provisoire de la 2ème brigade de la 1ère division de Paris. Il refuse ce poste  » espérant rejoindre son régiment et désirant en garder le commandement « . Il est présent lors de la bataille de Paris, le 30 mars 1814, et  » se dépasse sans compter  » comme l’écrit si bien le Colonel Hippolyte de Marcas dans ses  » Souvenirs « . Après la première abdication, Charles de La Bédoyère remet sa démission afin de ne pas servir le nouveau pouvoir mais c’est sans compter avec sa belle-famille les de Chastellux ! « César de Chastellux, le frère aîné de Georgine, émigré servant aujourd’hui dans la Garde Royale, effectue une démarche, que Charles n’aurait jamais faite, auprès du Ministre de la Guerre « , écrit Marcel Doher. La Bédoyère est nommé le 4 octobre 1814, colonel du 7ème de ligne et doit rejoindre sa garnison à Chambéry.

Le 25 octobre de la même année, Georgine donne naissance à un petit garçon : Georges-César-Raphaël.

En janvier 1815, Charles de La Bédoyère est toujours à Paris ! Il ne semble pas pressé de rejoindre son régiment…Il quitte enfin la capitale le 22 février et arrive à sa destination quatre jours après. Déjà en France, devant le mécontentement général, certains ont le regard tourné vers l’île d’Elbe…

  » Que diriez-vous si vous appreniez que mon régiment a pris la cocarde tricolore et les aigles ?… » demandait Charles à la Reine Hortense avant son départ.

Le 26 février, jour de son arrivée à Chambéry, l’Aigle quitte son rocher ;il est en route vers les côtes de France…

Le général Marchand, commandant la place de Grenoble apprend le débarquement le 4 mars au soir. Le lendemain après une réunion avec tous les officiers de la garnison, Marchand envoie une dépêche à un certain Devilliers, commandant la brigade de Chambéry : il doit faire mouvement sur Grenoble afin de s’opposer à la progression du  » Corse  » ! Le 7ème et le 11ème de ligne se mettent en route. Le 7ème  ayant à sa tête le très bonapartiste La Bédoyère.  Celui-ci au cours d’une halte chez une certaine Madame de Bellegarde aurait déclaré :  » Adieu , Madame, dans huit jours je serai fusillé ou Maréchal d’Empire ! « . Puis c’est l’arrivée à Grenoble… On connaît l’épisode inoubliable de Laffrey… La Bédoyère n’y assistera pas: il est à Grenoble dans la ville en état d’alerte. Après avoir déjeuné avec le Général Marchand, ce 7 mars 1815, il rassemble son régiment aux cris de  » Vive l’Empereur !  » et après un conciliabule avec ses officiers et ses soldats, il sort de Grenoble, allant à la rencontre de l’Empereur qu’il retrouve  » avant Vizille, entre Tavernolles et Brié « .  Marcel Doher écrit :  » Celui-ci voit s’approcher le jeune et ardent colonel. L’an passé, aux jours douloureux de Fontainebleau, La Bédoyère s’est mis spontanément à sa disposition, demeurant auprès de lui jusqu’au dernier moment, à l’heure de tous les reniements « .  L’Empereur embrasse La Bédoyère et voyant que ce dernier n’a pas de cocarde tricolore, décroche celle qui orne son chapeau et la lui donne.  Plus tard c’est la prise de Grenoble, après bien des aléas. La Bédoyère suit l’Empereur vers Paris. Ce dernier y arrive le 20 mars vers 21 heures.  Le lendemain, à 3 heures du matin, Le 7ème de ligne commandé par La Bédoyère y fait son entrée. L’Empereur nomme La Bédoyère général de brigade et aide de camp. Il a vingt-neuf ans. Notons, que le « bon » roi Louis XVIII ne reconnaîtra pas cette nomination… 

Le 4 juin, Charles de La Bédoyère est fait comte de l’Empire et nommé membre de la Chambre des pairs. La campagne de Belgique débute alors. Le 12 juin 1815, l’Empereur quitte Paris, accompagné, notamment de son nouveau général de brigade. Ligny, les Quatre-Bras puis Waterloo… Durant cette ultime grande bataille, La Bédoyère parcourt les rangs afin de transmettre les ordres de l’Empereur. L’Empire vit ses derniers jours…C’est la retraite. L’Empereur entre dans Philippeville ; La Bédoyère n’est pas loin, accompagné des autres aides de camp : Flahaut, Dejean, Bussy, Corbineau et Canisy. Le 21 juin, Napoléon est à Paris. Charles de La Bédoyère se démène à la Chambre des députés afin de soutenir la reconnaissance de Napoléon II ; mais en vain …Pendant son vibrant plaidoyer, le maréchal Masséna lui assène cette phrase cinglante: « Jeune homme, vous vous oubliez !« .

Le 29 juin, l’Empereur quitte la Malmaison pour Rochefort. Sensible à la fidélité de La Bédoyère il le veut près de lui dans son exil. Mais Charles, tout occupé à réconforter sa chère Georgine, arrive trop tard. : Napoléon est parti et les prussiens approchent de la Malmaison. La Reine Hortense, amie fidèle , l’engage à quitter Paris sans délai. Il part de la capitale le 12 juillet en direction de Riom afin d’aller saluer son ami Exelmans qui lui a réservé le poste de chef d’état-major du 2ème corps de cavalerie. Mais partout en France, les royalistes crient vengeance…Il faut songer à quitter la patrie. Aussi, après s’être procuré un passeport pour l’Amérique, La Bédoyère remonte à Paris embrasser une dernière fois son épouse et son fils. Le 24 juillet 1815, est publiée l’ordonnance du Roi (dont Fouché et Talleyrand sont les véritables auteurs) poursuivant les anciennes gloires de la Grande-Armée. Ney, Les frères Lallemand, Drouet d’Erlon, Bertrand, Drouot, Cambronne et…La Bédoyère sont cités dans celle-ci. Ils ne sont pas les seuls…

Charles de La Bédoyère prend cette fois la décision d’aller en Amérique mais avant il tient à aller à Paris…

Repéré durant son voyage, il est arrêté le 2 août 1815 et expédié à la Préfecture de police. Interrogé par Decazes, le nouveau ministre de la police,  » il reconnaît et prend à sa charge tous les actes qu’il a accomplis « .Transféré à la Conciergerie puis à la prison de l’Abbaye, La Bédoyère attend sereinement son jugement. Son procès est fixé au lundi 14 août 1815. Entre temps, a lieu une tentative pour le faire évader. Elle n’aboutira pas.

Après un procès mémorable, Charles de La Bédoyère est condamné à la peine de mort. 

Chateaubriand, en bon courtisan, écrira au Roi :  » Vous avez saisi ce glaive que le souverain du ciel a confié aux princes de la terre pour assurer le repos des peuples… Le moment était venu de suspendre le cours de votre inépuisable clémence…votre sévérité paternelle est mise au premier rang de vos bienfaits.  » (Cité par Henry Houssaye (dans son  » 1815. La seconde abdication.-La Terreur blanche « . Paris, Perrin, 1905) 

Acta est fabula ! La pièce est jouée ! 

Malgré une dernière tentative de sa femme afin d’intercéder auprès de Louis XVIII, le destin de La Bédoyère semble devoir s’achever d’une façon irrémédiable…. Jugé par un conseil de guerre 5 jours auparavant, il est fusillé en fin de journée le 19 août 1815, vers 6h20 du soir, à la Barrière de Grenelle (appelée également des Ministres)  par un peloton dont il commanda lui-même le feu…

Le 22 août 1815, son corps est transféré au cimetière du Père-Lachaise où il repose depuis. Son fils Georges le rejoindra en 1867 et Georgine en 1871. 

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Le jugement de l’Empereur à Sainte-Hélène. 

«Le Colonel de La Bédoyère était animé des plus nobles sentiments ; il avait été aide de camp du maréchal duc de Montebello [Lannes] et du vice-roi d’Italie [Eugène de Beauharnais]. Jeune homme de trente ans, il avait été élevé dès sa plus tendre enfance aux cris de «Vive l’Empereur !» et était enivré de la gloire de la France. La conduite des Bourbons, leur asservissement à l’étranger, le déshonneur dont ils couvraient la nation, avaient révolté tous les sentiments de son âme, et, quoique sa famille, une des anciennes familles de Bretagne, fût attachée à la cour des Bourbons, il resta constamment en opposition, frémissant de l’avilissement de la France, et il appelait de tous ses souhaits, à grands cris, celui que la France voulait et que les étrangers redoutaient tant. Napoléon le reçut et le loua de son généreux dévouement, il y avait du courage, car il était le premier qui se ralliait à l’empereur, et il l’avait fait hardiment, au milieu de la place de Grenoble. Il n’y avait dans cet acte aucun sentiment personnel, aucune vue d ‘ambition, même aucun sentiment d’amour-propre.» 

(Comte de Las Cases, « Mémorial de Sainte-Hélène). 

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A Sainte-Hélène c’est par Gourgaud, qui l’avait lu dans les journaux reçus, que Napoléon apprit la mort de Charles de La Bédoyère. Nous étions le 7 décembre 1815, autre date sombre puisque ce fut ce même jour qu’était fusillé le Maréchal Ney, avenue de l’Observatoire… Dans son Testament en date du 15 avril 1815, l’Empereur lègue 100 000 francs aux enfants de La Bédoyère. Dans son Codicille (daté du 24 avril 1821) il ajoute la somme de 50 000 francs aux mêmes. (Source:  » Mémorial de Sainte-Hélène. « . Edition établie par Marcel Dunan (Paris, Garnier, 1983, 2 volumes). 

Sources:

-Marcel DOHER :  » Des rêves de gloire au peloton d’exécution. Charles de la Bédoyère, 1786-1815, aide de camp de l’Empereur. Préface du Commandant Henry Lachouque « . Paris, J. Peyronnet et Cie, 1963. 

-Comte de LA BEDOYERE et André de MARICOURT :  » Idylle et drame (1790-1815).Georgine de Chastellux et Charles de La Bédoyère « . Paris, Émile-Paul frères, 1924. 

 

 

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( 10 août, 2019 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(2 et fin)

 

La Moskowa

« La bataille de la Moskowa ».

La Bataille de la Moskowa est probablement le tableau de bataille le plus accompli de Lejeune, celui où son art atteint sa plénitude, où la représentation exacte de divers épisodes de cette journée célèbre se situe dans un cadre grandiose dont le ciel occupe près de la moitié de la toile, reflétant en une sorte d’abstraction de formes et de couleurs aériennes le drame qui se déroule en cent actes divers, depuis le premier plan jusqu’à l’horizon, sur le champ de bataille.  Les deux parties du tableau, terrestre et aérienne, sont en quelque sorte rattachées l’une à l’autre par le panache léger d’un seul arbre, bouleau élancé, plus haut que nature, et la sombre fumée que dégage l’explosion d’un caisson de munitions qui contenait quelques barils de poix, l’horizon étant masqué par d’épaisses fumées et brumes blanches, jetant un éclairage de soufre sur tout le tableau. Dans la notice sur les tableaux de Lejeune, de 1850, on trouve les passages suivants relatifs à ce tableau :

« Le terrible combat, que l’on peut compter comme le dernier succès des Français en Russie, est peint avec une verve et une exactitude qui ont été aussi vivement appréciées par les hommes de guerre que par les artistes. Il représente une armée française de cent mille hommes à six cents lieues de son pays natal, rencontrant cent quarante mille Russes aux portes de leur ancienne capitale, au milieu d’une plaine sur laquelle se détachent quelques hauteurs, garnies de redoutes et fortifiées avec tout ce que l’art a jamais pu inventer… Le peintre a choisi le fait d’armes le plus extraordinaire que des guerriers puissent voir : celui d’une redoute armée de quarante pièces de canon vaillamment défendue et prise par la cavalerie. L’idée de cette action est due au général Belliard et l’exécution au général de Caulaincourt; elle fut éclatante et décisive comme le coup de foudre à la fin d’un long orage. C’est celle que le tableau représente ».

Ensuite, la notice de 1850 explique que l’action de Ney la position de Napoléon « ne pouvaient trouver place dans le présent tableau, sans que le peintre ne sacrifiât la vérité historique à l’arrangement pittoresque de son oeuvre; il s’y est absolument refusé ». Le tableau, comme beaucoup d’oeuvres de Lejeune, n’est pas signé mais, par contre, il est daté: La Moskowa, le 7 septembre 1812-1822. Il fut exposé au Salon de 1824. Ces deux dernières dates paraissent un motif suffisant pour expliquer l’absence des portraits de Napoléon et du Prince de la Moskowa d’une toile représentant une action où ils s’illustrèrent l’un et l’autre ! Encore que l’apathie relative de l’Empereur pendant toute cette journée surprit son entourage. Voici ce qu’en dit Lejeune: « En attendant le repas frugal qui allait nous réconforter, je résumai ce que j’avais vu dans la journée (7 septembre 1812) et comparant cette bataille à celles de Wagram, d’Essling, d’Eylau, de Friedland, j’étais étonné de n’y avoir pas vu l’Empereur, comme dans les années précédentes, déployer cette activité qui forçait le succès. Aujourd’hui il n’était monté à cheval que pour se rendre sur le champ de bataille ; là il s’était assis au-dessous de sa garde, sur un tertre incliné d’où il pouvait tout voir. Plusieurs boulets passèrent par-dessus sa tête. Au retour de toutes mes courses, je l’y avais trouvé constamment assis, dans la même attitude, suivant de l’oeil, avec sa lunette de poche, tous les mouvements et donnant ses ordres avec un calme imperturbable. Mais nous n’avions pas eu le bonheur de le voir, comme autrefois, aller électriser par sa présence les points où une résistance trop vigoureuse prolongeait le combat et rendait le succès douteux. Chacun de nous s’étonnait de ne pas trouver l’homme actif de Marengo, d’Austerlitz, etc. Nous ignorions que Napoléon fut souffrant et que cet état de malaise le mettait dans l’impossibilité d’agir dans les grandes affaires qui se passaient sous ses yeux, pour l’unique intérêt de sa gloire ».

Pour en revenir au tableau, la scène représente le second assaut contre la grande redoute que livra Caulaincourt (monté sur un cheval blanc), assaut où il trouva la mort à la tête d’une division de cuirassiers. L’infanterie du général Gérard gravit la colline sous la direction du général Grand près duquel on voit le peintre, sur un cheval gris. Les carabiniers, en jaune, suivent les cuirassiers, en bleu, et après eux vient la cavalerie saxonne. L’armée russe s’étend en cercle dans l’éloignement, de droite à gauche, en laissant Moscou sur sa gauche.

Au centre, on voit Murat, Roi de Naples, qui commandait toute la cavalerie. Il est avec le général Belliard et un aide de camp, la tête nue. Quelques instants avant Lejeune raconte : « J’aperçois au loin devant moi, dans la plaine, le Roi Murat caracolant au milieu des tirailleurs à cheval et bien moins entouré de ses troupes, bien moins occupé de sa cavalerie que des cosaques nombreux qui le reconnaissaient à son panache, à sa bravoure et au petit manteau de cosaque en long poil de chèvre qu’il porte comme eux. Ces derniers, heureux comme dans un jour de fête, l’entouraient avec l’espoir de s’en emparer et en criant « Houra ! Houra! Maurat ! » mais aucun n’osait aborder, même à la longueur de sa lance, celui dont le sabre vif comme l’éclair écartait avec adresse le danger et portait la mort au coeur des plus audacieux ». C’est Lejeune qui prévient Murat que la cavalerie soutenue par l’artillerie du général Sorbier va donner. « Le Roi quitta la ligne de tirailleurs pour venir donner ses ordres… les cosa ques prirent son mouvement pour une fuite ou une retraite et ils nous poursuivirent. Mon cheval, moins léger que celui de Murat, qui montait un bel arabe couleur fauve, eut les quatre pieds pris et fut renversé par la prolonge d’une pièce de canon qui accomplissait au galop son quart de conversion. L’animal, quoique blessé par le choc et la chute, se releva furieux, sans me désarçonner, et me ramena près du général Sorbier ».

Un peu plus en avant sur le tableau et un peu vers la droite est le maréchal Berthier, rendant au général russe Sokereff son épée. Derrière celui-ci est le grenadier qui l’avait fait prisonnier, lequel dit à Berthier: « Vous faites bien de lui rendre son épée, mon Général; car c’est un brave à qui j’ai eu bien du mal à l’arracher ». Au pied de l’arbre est le général Pajol, grièvement blessé.

Sur la gauche, un peu en arrière du talus où se trouve Murat, le Prince Eugène de Beauharnais, poursuivi par la cavalerie russe, se jette au milieu d’un carré d’infanterie française et demande vivement: « Où suis-je ? « Le colonel lui répond avec toute la confiance d’un brave: « Au milieu du 84e Régiment, Monseigneur, où Votre Altesse est aussi en sûreté qu’au Louvre ».

A l’extrême gauche, dans le fond, l’artillerie et la cavalerie françaises passent un ruisseau et traversent un profond défilé, mouvement qui contribue à rendre la position des Russes extrêmement précaire. Au premier plan, vers le centre, le Docteur Larrey, chirurgien en chef de l’Armée, panse les blessures du général Morand, dont le frère se meurt à ses côtés. Le comte Lariboisière, premier inspecteur général de l’artillerie, dit un adieu éternel à son fils qui est mortellement blessé ; son frère lui apporte la croix de la Légion d’honneur que Napoléon lui a décerné. Un groupe de cavaliers ramène le corps du général Montbrun.

A l’extrême droite, un soldat chargé de la garde de quelques prisonniers russes pousse du pied, dans un trou d’eau, un obus qui vient de tomber.

Lejeune, peintre et dessinateur…

Lejeune peignit toute sa vie avec passion. En dehors des « grands » tableaux de batailles, il sillonna les Pyrénées et en rapporta maintes charmantes scènes peintes à l’huile ou à l’aquarelle et de nombreux cahiers d’esquisses diverses. Certains dessins furent faits pour être gravés, dont deux tirés en de multiples exemplaires: Napoléon visitant le champ de bataille d’Eylau et  L’entrevue de TilsittCurieux de tous les procédés nouveaux, il introduisit en France la lithographie, récemment inventée par les Frères Sennefelder ; voici comment il raconte cet épisode : « En repassant par Munich, (après Austerlitz) j’eus l’honneur d’aller saluer le Roi de Bavière, qui me combla de gracieusetés, me fit voir sa belle galerie de tableaux et toutes les curiosités réunies dans son palais. Il me dit, en me parlant de ma mère : « Elle te promettait un merle blanc pour le jour où tu serais sage et tu n’en as jamais vu ; je vais t’en montrer deux qui sont vivants dans mes cages ». En effet, ces oiseaux rares s’y trouvaient, au milieu de beaucoup d’autres non moins remarquables. Le roi ne voulut pas me laisser partir de Munich sans me faire conduire chez les frères Sennefelder qui venaient de découvrir les procédés de l’impression lithographique. Leurs résultats me parurent incroyables ; ils désirèrent que j’en fisse un essai. Je m’arrêtai quelques heures de plus pour faire avec leurs crayons un croquis sur une de leurs pierres et je leur remis ce dessin. Au bout d’une heure, ces messieurs me renvoyèrent la pierre avec cent épreuves de mon croquis, ce qui me surprit extrêmement. J’emportai à Paris cet essai, je le montrai à l’Empereur ; il saisit à l’instant tous les avantages que l’on pourrait tirer de cette précieuse découverte et il m’ordonna d’y donner suite. Je trouvai, dans le principe, peu de personnes disposées à me seconder et d’autres soins m’appelèrent bientôt ailleurs. Ce ne fut qu’en 1812 que la lithographie fut établie en France et qu’elle commença à recevoir des perfectionnements admirables, auxquels les premiers inventeurs étaient bien loin de s’attendre. J’ai l’honneur d’en avoir apporté l’idée et le premier essai. L’épouse du ministre du Trésor, Madame la comtesse Mollien, qui a beaucoup de talent, a été l’une des premières à faire connaître par ses jolis dessins, le parti que l’on pourrait tirer de cette invention pour produire de belles choses ».

L’Empereur, connaissant l’habileté de Lejeune, lui demandait parfois de matérialiser sur le papier certaines idées. C’est ainsi qu’à Osterode, à son retour d’une mission qui lui avait été confiée pendant l’hiver 1806-1807 de raccompagner un parlementaire prussien, il rendit compte à Napoléon de l’agression dont lui-même et le général de Kleist avaient été, par erreurs, les victimes, de la part des cosaques. 
« L’Empereur parut prendre plaisir au récit de ces détails mais surtout de celui concernant les cosaques, avec leurs lances qui peuvent atteindre l’ennemi à plus de quatre mètres. Il me demanda mon opinion sur l’avantage qu’il y aurait à introduire cette arme dans notre cavalerie. Sur l’avis favorable que j’émis, il me chargea de dessiner le costume que l’on pourrait donner à ces lanciers. Le maréchal Murat entra pendant cette conversation et l’Empereur lui dit : « Tu vas faire équiper cent hommes suivant le dessin que Lejeune te donnera et tu t’occuperas de les former promptement au maniement de la lance ». Murat adopta la coupe du vêtement que j’indiquai ; il choisit les couleurs et fit de ces cent hommes la garde du grand duché de Berg. L’Empereur fut très satisfait de cet essai et plus tard, il fit des règlements entiers de lanciers dans sa garde et dans l’armée en conservant le costume que j’avais proposé ».

Ailleurs Lejeune écrit: « L’Empereur avait aussi ses délassements, pendant lesquels il n’oubliait pas de témoigner sa gratitude à ceux qui l’avaient si noblement servi dans les rudes campagnes qu’il nous faisait faire. Il n’aurait pu, sans désorganiser l’armée, donner des grades à tous ceux qui avaient mérité de l’avancement ou des récompenses. Beaucoup de ses plus valeureux soldats étaient des hommes illettrés qu’il ne pouvait faire officiers ; et cependant, il tenait à leur créer un rang distingué. Il conçut donc l’idée de faire de ces intrépides compagnons les défenseurs immédiats du drapeau, de l’aigle de leur régiment, en leur donnant un costume et un armement d’honneur appropriés au devoir qu’ils allaient remplir. Ces braves, mis en évidence et bien payés, allaient être un nouveau motif d’émulation pour toute l’armée. « L’Empereur me fit venir, m’expliqua sa pensée et me demanda de lui faire le costume qu’il désirait donner aux garde-aigles ; c’est le nom qu’il destinait aux sous-officiers placés autour de l’officier porte-aigle, pour le défendre. Ils devaient être armés d’un pistolet, d’une épée et de la lance pour armes principales, afin qu’ils ne fussent jamais distraits de leur devoir, pendant le combat, par le soin de charger un fusil. L’or devait être mêlé à leurs épaulettes, à leur ceinturon et aux ornements de leurs coiffures. Je portai ce dessin à l’Empereur et il le joignit aux prescriptions qu’il envoyait à ce sujet. «L’Empereur me demanda ensuite de crayonner, sous ses yeux, la décoration de l’ordre nouveau qu’il voulait instituer. L’Ordre de la Toison d’Or, me dit-il, a été une allégorie de conquérant ; mes aigles ont conquis la Toison d’Or des rois d’Espagne et la Toison d’Or des empereurs d’Allemagne. Je veux créer, pour l’Empire français, un ordre impérial des Trois Toisons d’Or. Ce sera mon aigle aux ailes déployées, tenant, suspendues dans chacune de ses serres, une des toisons antiques qu’elle a enlevées, et elle montrera fièrement, dans son bec, la toison que j’institue. Ensuite, il prit la plume et traça quelques lignes pour marquer les dimensions que je devais donner. Il voulait que la chaîne destinée à suspendre cet ordre autour du cou devint un riche ornement, dont l’allégorie serait toute martiale. La chaîne ancienne est composée de briquets en pierres de silex, jetant du feu en se heurtant ; des éclats de grenades enflammées devaient former la chaîne nouvelle. Je lui remis ces dessins ; il donna ses ordres en conséquence. L’avis en fut annoncé dans le Moniteur mais les suites du traité l’engagèrent à supprimer une distinction qui avait été conçue dans le but d’humilier l’Autriche et l’Espagne vaincues».

Enfin, c’est évidemment Lejeune qui dessina le magnifique uniforme dont furent dotés les aides de camp du Prince Major Général ; il en fait une description détaillée dans ses Mémoires lorsqu’il relate l’entrée des Français à Madrid et c’est dans cette tenue qu’il fit faire son portrait par Guérin. On la retrouve, portée par lui ou par d’autres aides de camp de Berthier, dans plusieurs de ses tableaux.

En terminant ce bref aperçu de quelques aspects des activités artistiques de Lejeune, il n’est pas sans intérêt de constater par les dates de ses principales oeuvres, dont la liste est donnée ci-après, qu’il a présenté ses tableaux au public avec une grande régularité de 1798 à 1845, soit pendant près d’un demi siècle! Si, dès ses premières œuvres, grâce à son maître Valencienne, Lejeune est en pleine possession du paysage du rendu de la végétation en particulier, et ceci est apparent dans la Mort de Marceau, il peut y être perçu une certaine raideur dans le traitement des personnages, une gaucherie dans la composition, qui rappellent par le style – non par la conception, qui lui a toujours été propre et le distingue de tous les autres peintres – les peintres militaires du XVIIIe siècle.

Mais son style s’affirme rapidement au contact des grands peintres de son époque, dont David et d’autres qui étaient ses amis, grâce à son travail et à la réflexion, il maîtrise les techniques, l’aisance se manifeste dans les compositions et l’imagination leur donne l’élan voulu et la couleur tout en respectant la vérité des scènes représentées, nonobstant une légère idéalisation qui en atténue la brutalité.
Au fur et à mesure des années et des productions, cette maîtrise s’affirme, puis insensiblement, avec le changement des sujets traités, glisse vers une certaine facilité, influencée par la mode du jour, qui incitera l’artiste à la poursuite d’effets de composition un peu recherchés qui donneront irrésistiblement à ses dernières oeuvres un air de virtuosité et une certaine légèreté, une sorte d’excès d’aisance qui se manifestent dans les volutes du dessin, le fondu des teintes.

Mais nul ne contestera que sa « chasse » et sa « pêche » empreints de romantisme souriant, ne soient des tableaux à la fois charmants et charmeurs, bien éloignés du fracas des batailles, et qui portent l’empreinte d’un artiste qui, jusque dans sa vieillesse, sut demeurer épris de beauté, jeune de cœur et d’imagination.

Général du TEMPLE de ROUGEMONT.

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( 2 août, 2019 )

2 Août 1815…Comment meurt un maréchal d’Empire…

Personne ne connaît son propre avenir… En effet, Guillaume-Marie-Anne Brune, qui fut le premier à être fait maréchal par l’Empereur, général en chef en Suisse, en Hollande, dans l’Ouest, par deux fois en Italie, en Poméranie suédoise. Brune, vainqueur des anglo-russes, des autrichiens, des suédois… Lui qui fut ambassadeur en Turquie, Président de la Section de la Guerre au Conseil d’Etat, Gouverneur général des villes hanséatiques, pouvait-il s’imaginer finir aussi tragiquement sa vie ? Il fut lâchement assassiné en Avignon le 2 août 1815, victime, comme d’autres, de la haine royaliste… 

C.B.

2 Août 1815...Comment meurt un maréchal d'Empire... dans JOURS D'EPOPEE bruneNous sommes en pleine Terreur blanche, le sud de la France est le théâtre de nombreux événements en ce mois de juillet 1815. Selon Henry Houssaye, « jusqu’au 13 juillet, Avignon resta domptée par les fédérés et la troupe tandis que partout alentour, à Villeneuve, à Carpentras, à Orange, à Cavaillon, à Beaucaire, à Orgon, flottaient les drapeaux blancs. » Le 14 du même mois, les habitants d’Avignon apprennent le retour de Louis XVIII à Paris. La population se déchaîne et « Mille drapeaux blancs jaillirent en même temps des fenêtres, écrit encore H. Houssaye et ajoute : « Le général Cassan [commandant la place d’Avignon] jugea la résistance impossible. Il réunit les officiers supérieurs de la ligne et des fédérés et leur proposa de reconnaître l’autorité royale. Sur leur refus, il décida que la ville serait évacuée. » Le 15 juillet, le général Cassan et sa petite garnison se dirigea donc vers Pont-Saint-Esprit. Elle était composée d’un bataillon du 13ème de ligne, d’un bataillon du 35ème et d’un bataillon de retraités. Au carrefour des routes d’Orange et de Carpentras, Cassan croisa « une troupe de huit cents paysans armés » [H.Houssaye]. Cette troupe armée, « ces gens en guenille, à faces de bandits, étaient le corps du Royal-Louis, formé à Carpentras par le major Lambot avec d’anciens miquelets, des tâcherons, des vagabonds. »[Idem]. Elle se dirigeait vers Avignon…

« Lambot, chef d’escadron de gendarmerie, avait été envoyé de Marseille par le marquis de Rivière pour prendre le commandement de toute la contrée insurgée (1) », nous apprend Houssaye.

Note. 1) – « Le 15 juillet, Lambot faisait son entrée dans la ville, traînant à sa suite des bandes indisciplinées qui ne rêvaient que de meurtres et pillages. Le désordre s’installa en Avignon et les royalistes du lieu se firent complices des volontaires ». (Duc de Castries). 

Avignon allait connaître des heures sombres…Bénéficiant d’une certaine complicité, Lambot et ses hommes saccagèrent le Café de l’Oulle et celui du Méridien. « Vingt maisons [furent] pillées de la cave au grenier, dix autres entièrement brûlées, dont la grande corderie Fabre-Montagne qui brûla pendant quarante heures. Deux à trois cent personnes, invalides, fédérés, frères, pères et femmes de fédérés, furent traînées dans les prisons avec des outrages et des coups. Le lendemain, les assassinats commencèrent pour ne plus s’arrêter durant de trop longs mois » [Houssaye]. Citoyens fusillés, noyades dans le Rhône. Un boulanger est précipité dans son pétrin brûlant… Les environs d’Avignon ne sont pas épargnés par les exactions d’un sinistre individu au nom évocateur : Pointu. Lui et sa bande rayonnent sur les communes de Saint-Rémy, Entraigues, Sorgues… (2)

Note. 2) – « D’autres meurtres ensanglantèrent le département notamment à Roussillon, à Loriol, à Roquemaure et à Carpentras ; plusieurs assassins furent déférés à la justice qui, par crainte, se refusa à les condamner ». (Duc de Castries). 

Le 2 août 1815, vers dix heures du matin, le Maréchal Brune arrive en Avignon (3), « …dans cette ville qui sentait le sang … », écrit Henry Houssaye qui nous apprend qu’ « au relais de Saint-Andiol, [Saint-Andéol] le maréchal avait dû congédier son escorte du 14ème chasseurs dont les chevaux étaient harassés (4). Vaguement informés des troubles d’Avignon, les aides de camp engagèrent Brune à éviter cette ville. On pouvait gagner Orange par un chemin de traverse. Mais le maître de poste, qui ne voulait point que ses chevaux allassent jusqu’à Orange, déclara qu’il fallait passer par Avignon pour y relayer. » Simplement accompagné à son arrivée par le chef d’escadron Bourgoin et le capitaine Degand,  « …les deux voitures, une calèche et un cabriolet, s’arrêtèrent place de l’Oule [l’Oulle] où se trouvaient la poste » [Houssaye]. Pendant que l’on change les chevaux, Brune reste dans la calèche. Ayant bizarrement conservé son chapeau de maréchal de France, alors qu’il était habillé en bourgeois, Brune est reconnu (5). En un court instant la nouvelle fait le tour de la ville. Il n’en faut pas plus dans un climat aussi tendu, pour électriser la cité… 

Note. 3)- L’Empereur à son retour de l’île d’Elbe avait nommé Brune à la tête du Corps d’observation du Var qui comprenait à sa formation la 17ème division d’infanterie (Verdier), le 14ème chasseurs à cheval, « de l’artillerie et du génie, total : cinq mille cinq cent quarante-quatre hommes» [Vermeil de Conchard]. Selon la même source : « …il [Brune] accepta la tâche ingrate et difficile d’arrêter la guerre civile dansla Provence, dont les passions violentes avaient été déchaînées par les factions, et de défendre ce pays contre l’invasion des anglais et des Autrichiens. Envoyé à Marseille comme gouverneur de la 8ème  division militaire, il fut chargé en même temps de l’organisation et du commandement du Corps d’armée du Var. ». Brune quitta son commandement afin de préserver Toulon menacé par les alliés. (Sur cet épisode voir l’ouvrage du Colonel Vermeil de Conchard ,« Le Maréchal Brune », pp.105-107). 

Note. 4)- Le Colonel Vermeil de Conchard précise que « trois aides-de-camp accompagnaient le Maréchal, MM. Alard, Degand et Bourgoin, un secrétaire M. Guen, ainsi que le général de Loverdo. Une escorte de quarante chasseurs du 14ème régiment avec un officier sous les ordres du comte de Maupas, attaché à l’état-major du commissaire royal, devait protéger sa personne aussi longtemps qu’il le jugerait nécessaire. ». 

Note. 5)- « Le Maréchal Brune portait un costume apparent. Il était vêtu d’un habit de drap gris foncé, d’un gilet de basin blanc et d’un pantalon bleu collant. Sa chemise était de toile fine ; une cravate de taffetas noir entourait son cou. Son chapeau tricorne était garni de plumes blanches, avec ganse et galon d’or, cocarde blanche et bouton de maréchal. Des bottes dites « la russe » à éperons d’argent, des gants de peau de couleur grisâtre complétaient son ajustement. Telle était la tenue bourgeoise qui devait lui permettre de passer inaperçu ! Une ceinture de cuir renfermait une somme assez considérable en or. Il avait, en outre, sur lui de l’argent, des bijoux, enfin des lettres et papiers importants, ainsi que le passeport du Marquis de Rivière ».[Vermeil de Conchard]. Le Duc de Castries avance le chiffre de « 27 500 francs-or (300 000 francs de 1981) ». 

Le major Lambot, le chef d’escadron de gendarmerie dont nous avons parlé plus haut est bientôt prévenu par un jeune officier de la garde nationale, Casimir Verger, et faisant office de capitaine de police. Ce dernier reçoit alors l’ordre du major Lambot de lui rapporter les passeports du maréchal et de sa suite afin de les lire et de les viser ; le départ de Brune est ainsi suspendu le temps de procéder à ces formalités…Place de l’Oulle, une foule bientôt nombreuses entoure les voitures. « On commença d’invectiver contre Brune : « Le brigand ! le coquin ! l’assassin !… Il a porté au bout d’une pique la tête de la princesse de Lamballe » [Il s’agit bien sûr d’une mauvaise légende, Brune ne se trouvait pas à Paris durant les journées de septembre 1793, au cours desquelles fut assassinée cette amie de la Reine]. Houssaye écrit que « Sans s’inquiéter autrement, Brune mangeait des pêches que sur sa demande lui avait apportées dans sa calèche la maîtresse de l’hôtel du Palais-Royal, contigu à la maison de poste, Mme Molin ». Très inquiète par l’attitude menaçante de la foule, elle conseille au maréchal de monter dans la chambre du Baron de Saint-Chamans, nouveau préfet qui se trouvait depuis son arrivée la veille, dans son hôtel. C’est en vain alors que Saint-Chamans, descendu sur la place avec Brune, tente de calmer la foule. Devant cette animosité, il conseille au maréchal de quitter sans délai Avignon lui promettant de lui faire parvenir son passeport par un gendarme. Malgré l’opposition de la populace, et grâce à une nouvelle intervention du préfet, Brune peut enfin se mettre en route.

« A la porte de l’Oulle, le poste de [la] garde nationale laissa passer les fugitifs que pourchassait la foule hurlante ; mais à quelques cent mètres sur la route, resserrée là entre le Rhône et les remparts, une quinzaine d’hommes armés qui étaient sortis de la ville par une autre porte se jetèrent à la tête des chevaux en criant : « A mort ! Au Rhône ! A mort l’assassin ! » [Houssaye]. Intervenant à nouveau, le « préfet accourut avec plusieurs fonctionnaires, quelques gardes nationaux et le capitaine Verger qui rapportait enfin les passeports » [Id.] rien n’y fit ! « Des pierres furent lancées contre les voitures. Un portefaix, la chemise entr’ouverte, les manches retroussées, saisit le fusil d’un garde national en criant : « Donne, donne, que je le tue ! » [Id.].Saint-Chamans et Verger « prirent le parti absurde de ramener Brune en Avignon », précise encore Houssaye en ajoutant que « sur la route où il y avait au plus quarante personnes, quelque incident, quelque hasard, quelque acte énergique pouvait encore sauver le maréchal ; dans la ville au cœur même de l’émeute, il était perdu ».

Revenus place de l’Oulle, Brune et ses aides de camp gagnent l’hôtel du Palais-Royal. Le maréchal est mis dans la chambre n°3, au premier étage, tandis que Degand et Bourgoin entrés dans l’hôtel par une autre porte sont mis dans une « salle basse » sous la garde d’hommes armés. Le préfet Saint-Chamans ordonne au major Lambot de « rassembler tout ce qu’il y a de force armée ». Houssaye écrit que « les gardes nationaux, les chasseurs d’Angoulême, les fantassins du Royal-Louis, partagent les fureurs populaires ; ils sont plus disposés à seconder l’émeute qu’à la réprimer. » La gendarmerie, seul corps sur lequel on peut compter, est accueillie sous les cris et doit finalement se retirer. « Des gardes nationaux viennent cependant se former en bataille, sur six hommes de profondeur, perpendiculairement à l‘hôtel du Palais-Royal. De temps en temps ils font mine de charger la foule, mais si mollement qu’elle recule à peine et regagne aussitôt le terrain perdu. » [Houssaye].

Le Préfet Saint-Chamans a rassemblé devant l’hôtel une trentaine de personnes disposées à défendre pacifiquement le maréchal parmi eux se trouvent des conseillers de préfecture, le maire d’Avignon…Il y a aussi le major Lambot « qui [Selon Houssaye] joue un rôle double. Il harangue la foule qui répond : « Vive le Roi ! Vive le Major ! Mais il nous faut la tête de Brune ! Ce coquin a tué la princesse de Lamballe. Il faut qu’il meure. Le roi lui pardonnerait. L’an dernier si on nous avait laissé nous aurions tué Bonaparte » [Allusion au passage de l’Empereur en 1814 en route vers l’île d’Elbe. Rappelons pour mémoire qu’à Orgon il avait été conspué par la foule].

« Sur la place et aux abord fourmillent quatre mille personnes… » [Houssaye]. Brune se sent prisonnier comme dans une nasse. De sa chambre il entend le grondement de la rue. Puis il y a aussi les volontaires et les chasseurs d’Angoulême chargés de sa surveillance et qui tiennent des propos menaçants. « Sa gorge est sèche, il veut boire. Il sonne et demande à Mme Molin [La tenancière de l’hôtel] du vin de Bordeaux et une carafe d’eau. En même temps il l’a prie de lui apporter ses pistolets qui sont dans sa voiture. »- Je ne veux pas, dit-il, que la plus vile canaille porte la main sur un maréchal de France ! ». Mme Molin n’ose pas aller chercher ces armes ; elle dit au maréchal qu’il ne court point de danger, que les autorités sauront le protéger. Au préfet qui vient le voir un instant, au commandant de [la] Garde nationale Hugues, il réclame aussi ses pistolets. »-Donne-moi ton sabre, dit-il à un sous-lieutenant de la milice, nommé Boudon ; tu verras comment sait mourir un brave ! » [Houssaye].

Plus tard, Brune, déchire des lettres de sa femme Angélique. Puis, la porte de sa chambre étant restée entrouverte, une quinzaine de personnes s ‘introduisent dont un certain Soulier, capitaine de la garde nationale. Ce dernier interpelle agressivement le maréchal en faisant allusion à l’assassinat de la princesse de Lamballe que ce dernier aurait commis. Soulier termine son dialogue en lançant à Brune : « …le moment approche où tu vas recevoir la peine due à tes crimes… ». Le maréchal fait fi de tout cela et écrit une ultime lettre à Angélique (6)…

C’est alors qu’ «un portefaix, Guindon dit Roquefort, le taffetassier Farge, chasseur de la garde nationale, et trois ou quatre individus de [la] même espèce étant passés du toit de la maison mitoyenne sur celui de l’hôtel avaient pénétré par une lucarne dans un grenier ; de là, ils descendirent dans le corridor du premier étage…Sur un signe de Guindon, ses compagnons entrent avec lui dans la chambre de Brune en vociférant : « A mort ! A mort ! ». Le maréchal se lève et fait face. Farge lui tire un coup de pistolet ; la balle érafle le front de Brune et va se loger dans le plafond. »-Maladroit ! dit Brune, de si près ! » Farge appuie son second pistolet sur la poitrine du maréchal et presse la gâchette, mais l’arme fait long feu. »-Moi, je ne le manquerai pas ! » dit Guindon qui s’est glissé derrière Brune. Il épaule vivement la carabine. La balle entre par la nuque et ressort par la partie antérieure du cou. Brune tombe foudroyé ». [Houssaye]. « Il était environ 3 heures de l’après-midi » [Vermeil de Conchard] (7). Note.  6)- Le Duc de Castries écrit que Brune rédigea une première lettre pour sa femme mais il l’a déchira ; une seconde a été écrite au Comte de Nugent, général en chef des armées autrichiennes. Note. 7)- « Le maréchal était étendu la face contre terre, le visage dans une mare de sang. Il était mort mais le corps était encore chaud. On dénombra deux blessures, l’une située à la partie antérieure droite du larynx, l’autre entre les deux épaules à la hauteur de la quatrième vertèbre cervicale. La place des blessures ne laissait aucun doute sur l’assassinat. Mais les meurtriers avaient négligé de fouiller le cadavre sur lequel on retrouva les 27 500 francs-or, un cachet d’argent, une montre et un mouchoir. En revanche, les bagages du maréchal furent consciencieusement pillés et les assassins s’en partagèrent le contenu. » (Duc de Castries). 

« Après cet exploit, Guindon accourut triomphant au balcon et dit [En provençal] : « Aco’s fa ! (La chose est faite). » La foule s’arrêta de hurler à la mort pour crier : « Bravo ! ». Le major Lambot redescendit sur la place. »-Brave Avignonnais, dit-il, cet homme-là s’est rendu justice à lui-même. Il est mort ! N’imitez pas les cannibales de la Révolution. Retirez-vous ! » [Houssaye].

Un procès-verbal concluant au…suicide fut établi. 

Le Colonel Vermeil de Conchard écrit que « les auteurs ou complices de l’assassinat s’étaient empressés de faire croire à un suicide, pour couvrir l’odieux de leur attentat et se mettre à l’abri des poursuites de la justice (8) » .Le corps de Brune fut sorti de l’hôtel afin de prouver à la populace qu’il était bien mort. « Des fossoyeurs le mirent dans un pauvre cercueil dont on ne leur laissa même pas le temps de clouer la planche supérieure et s’acheminèrent vers le cimetière. »[Houssaye]. Mais le maréchal ne pouvait même pas reposer en paix…Après que quelqu’un ai déclaré qu’il n’est pas digne d’être enterré, son cadavre est arraché de la bière et il est « traîné par les pieds…au milieu des coups, des huées et des éclats de rire. Au pont de bois on le précipita dans le Rhône. Une main inconnue écrivit à la craie sur le parapet : « C’est ici le cimetière du maréchal Brune ». Le soir, le peuple dansa des farandoles ». [Houssaye]. Le corps du Maréchal Brune fut récupéré par un paysan près d’Arles qui l’inhuma. La maréchale le fit déterrer et transporter le cadavre dans son château de Saint-Just Sauvage (Marne). « Le cercueil resta plusieurs années au milieu d’un salon, car elle avait juré de le conserver là tant qu’elle n’aurait pas obtenu justice. »[Houssaye]. « Enfin en 1821, l’année même de la mort de l’Empereur, et après de multiples démarches, la cour de Riom déclara Farge et Guindon coupable de l’assassinat. Farge était mort, Guindon en fuite, fut condamné par contumace » [Id.]

Le Maréchal repose avec son épouse sous une tombe pyramidale dans le cimetière de Saint-Just-Sauvage (Marne) (9).

Brune fait partie de la sinistre série des massacres opérés durant la Terreur blanche (10). Citons également l’assassinat du Général Ramel à Toulouse, le 15 août, le Colonel Huchet de Labédoyère, fusillé le 19 août à Paris, l’exécution des frères Faucher à La Réole (Gironde), le 27 septembre et également Ney, exécuté le 7 décembre de cette même année.… 

Note.8)- «La Maréchale Brune ne voulut jamais admettre cette version déshonorante pour la mémoire de son époux ». [Vermeil de Conchard]. « Antoine de Carli parle « d’un complot entre gens de haut lignage. C’est pourquoi, après la catastrophe, magistrats, fonctionnaires et officiers royalistes estimèrent opportun une solution prudente, ménageant l’avenir : par raison d’état, tous décidèrent d’accréditer l’infâme version du suicide. On propagea donc, non sans zèle, le fait, on l’estampilla officiellement et les inspirateurs du procès-verbal, la conscience apaisée, se reposèrent pleins de confiance en l’immutabilité de leur triste détermination ». Note. 9)- Nous avons eu l’occasion de voir ce monument en 2003 : il était en parfait état. Note. 10)- « Le Maréchal Brune fut assassiné le 2 août en Avignon parce qu’il avait été l’ami de Danton et pour avoir réalisé la pacification de la Vendée en 1800, voilà pour la politique intérieure, et parce qu’il avait vaincu les Anglais, voilà pour la cause militaire », écrit Edouard Bonnal. Le général Mouton-Duvernet à Lyon, le général Chartrand à Lille furent également passés par les armes…Sans parler des nombreux procès et condamnations à mort prononcés à l’encontre de ceux qui avaient servi l’Empereur (Ameil, Poret de Morvan, Lallemand, Debelle, Brayer, Lefebvre-Desnouettes, Rigau, Barbanègre, Gruyer, Vandamme, Lamarque, Drouet d’Erlon, Cambronne, Bertrand, Drouot…). 

Cette liste est loin d’être complète…

Sources. 

-Edouard Bonnal : « Les royalistes contre l’armée (1815-1820) ». Paris, Librairie militaire R. Chapelot et Cie, 1906, 2 volumes.

-Antoine de Carli : « Quelques documents inédits sur l’assassinat du Maréchal Brune ». Avignon, Imprimerie Barthélémy, 1942.

-Duc de Castries : «La Terreur blanche. L’épuration de 1815. » Paris, Librairie Académique Perrin, 1981.

-Henry Houssaye : « 1815.La Seconde abdication-La Terreur blanche ». Paris, Perrin et Cie, 1905.

-Colonel breveté Vermeil de Conchard : « Le Maréchal Brune. Etudes historiques d’après des documents anciens, nouveaux et inédits ». Paris, Editions Eugène Figuière, 1935

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( 21 juin, 2019 )

Vers l’abdication (1815)…

Napoléon 1er

Louis Marchand, premier valet de l’Empereur, assiste dans l’intimité, heure par heure, à l’enchaînement des faits qui conduisent à la seconde abdication de Napoléon, le 22 juin 1815.

L’Empereur, voulant faire connaître toute la vérité de la situation aux Chambres et au pays, rédigea le bulletin de la bataille, et l’expédia à Paris par un courrier. S’il eut l’intention, en ralliant son armée sous Laon, d’y rester, ce ne fut sans doute qu’une pensée d’un moment : car il me donna l’ordre de monter en chaise de poste et de me rendre à l’Elysée où il voulait être le lendemain. Je ne fis que le précéder de quelques heures.

Ses amis, craignant pour sa personne, ne virent pas sans danger une détermination qui le plaçait au milieu des factions où s’agitaient les passions et le trouvaient bien plus fort à la tête de l’armée, qu’il ne pouvait l’être à Paris. L’Empereur, uniquement occupé de sauver le pays et non sa personne, pensa qu’un exposé rapide et vrai des événements réveillerait les sentiments patriotiques des représentants, et qu’avec lui les Chambres ne désespéreraient pas du salut de la patrie. Secondé par elles, la nation se levait comme un seul homme et l’Empereur ramenait la fortune sous nos drapeaux. Fort de ce sentiment d’amour pour le pays, il ne craignit ni d’y perdre son trône, ni d’y laisser sa vie. La nation et l’armée ne lui manquèrent point, mais les Chambres manquèrent au pays.

 Le 21 juin, l’Empereur arriva à l’Elysée à 5 h30 du matin ; il y fut reçu au perron par le duc de Vicence [Caulaincourt] dans lequel il put épancher la douleur de son âme et l’énergie de son esprit. Il fit demander M. le comte de La Valette qui arriva aussitôt. L’Empereur ne s’était point débotté depuis la bataille, les officiers qui l’accompagnaient, et lui, succombaient à la fatigue. Je demandai si Sa Majesté voulait qu’on lui préparât son bain, il me dit qu’il en avait besoin pour se rafraîchir. Paris qui s’était endormi dans l’enthousiasme de la victoire de Ligny, ne comprenait rien à cette arrivée inopinée de l’Empereur. Dans toutes les bouches commençait à circuler le mot de « trahison » jusqu’au moment où le bulletin de Waterloo vint lui apprendre et nos malheurs et nos ressources. Le bulletin connu à Paris avait exalté toutes les têtes, et les passions que l’Empereur se promettait d’éteindre par une victoire se déchaînèrent aussitôt contre lui à son retour.

Le bain préparé, l’Empereur put se jeter dedans. Le duc de Vicence [Caulaincourt], le comte de La Valette l’accompagnèrent à la salle de bains. En se mettant au bain, l’Empereur dit au duc de Vicence de faire assembler le Conseil des ministres ; il adressait quelques reproches aux maréchaux Ney et Grouchy sur l’inexécution d’ordres qu’ils avaient dû recevoir, et qui n’eurent point leur exécution.

— Singulière destinée, dit-il, où trois fois j’ai vu s’échapper de mes mains le triomphe assuré de la France : sans la désertion d’un traître, j’anéantissais l’ennemi en entrant en campagne, je les écrasais à Ligny si la gauche eût fait son devoir, et je les écrasais à Waterloo si la droite n’eût pas manqué au sien. Enfin, dit-il, tout n’est pas perdu ; après des prodiges de valeur, une terreur panique s’est emparée de l’armée. Je vais rendre aux Chambres un compte exact de ce qui s’est passé, j’espère que la présence de l’ennemi sur le sol de la France, rendra aux députés le sentiment de leur devoir, que ma démarche pleine de franchise les ralliera autour de moi.

M. le baron de Méneval, au premier bruit de l’arrivée de l’Empereur, était accouru à l’Elysée ; il fut introduit chez l’Empereur au moment où Sa Majesté se disposait à rentrer dans sa chambre à coucher. Je croyais que l’Empereur allait se mettre un instant au lit comme il en avait l’habitude, mais il me dit qu’il allait s’habiller et faire sa barbe ; dans le même moment, on lui annonçait le prince Joseph et le prince Lucien qu’il entretint des événements précédents. Le prince Lucien lui dit que déjà avaient transpiré nos malheurs, que les esprits étaient agités, qu’il y avait tout à craindre de la délibération de la Chambre dans le mauvais vouloir de quelques membres :

— Il faut ranger dans ceux-ci, répondit l’Empereur, La Fayette qui ne manquera pas d’ameuter contre moi : ils s’imaginent que les Alliés n’en veulent qu’à ma personne, et ils ne voient pas qu’en se séparant de moi, ils perdent la France.

On vint prévenir l’Empereur que le Conseil des ministres était assemblé. L’Empereur y passa suivi des princes Joseph et Lucien. Il était facile de voir, m’a-t-on dit, sur le visage de quelques ministres la consternation, la crainte et le découragement dans ce conseil où se débattaient de si grands intérêts. Le mot d’abdication en faveur du roi de Rome se fit entendre. L’Empereur qui voulait avant tout sauver la France et qui apprenait l’état d’insurrection de la Chambre, laissa entrevoir la possibilité qu’il y consentît, mais confiant encore dans le patriotisme de beaucoup de ses membres, il envoya comme commissaire le prince Lucien et les ministres Carnot, Fouché, Caulaincourt et Davout qui quittèrent l’Elysée à 3 heures de l’après-midi :

— Allez, leur dit l’Empereur, parlez de l’intérêt de la France qui doit être cher à tous ses représentants ; à votre retour, je prendrai le parti que me dictera mon devoir.

Le prince Lucien, chargé de rendre compte des événements et des résultats de la bataille, demanda à la Chambre son concours pour les mesures nécessaires à prendre dans ce moment de danger. La Chambre paraissait se rallier à l’éloquence de cet orateur, lorsque La Fayette ramena la discorde au point de ne pouvoir plus compter sur elle. Le prince Lucien, plein d’une noble indignation contre les représentants qui méconnaissaient à ce point tout ce qu’il y avait de grand, de généreux et de dévoué dans la conduite de l’Empereur, qui pouvait aux termes de la loi dissoudre cette Chambre en état d’hostilité contre lui, lui conseilla de la renverser. L’Empereur n’en fit rien, mais il était indigné de la violence qui lui était faite.

Le peuple inquiet s’était porté en foule dans l’allée de Marigny. Je rentrais en voiture par les Champs-Elysées, lorsque, au tournant de cette allée, la foule m’empêcha de pénétrer plus avant, je mis pied à terre et je dis au cocher de se rendre aux écuries. Je me laissai porter par la foule jusque sous la terrasse où se promenait l’Empereur avec le prince Lucien. La foule était immense et chaque fois que l’Empereur apparaissait au bout de la grande allée où il se promenait, c’était des cris de : « Vive l’Empereur ! » qui sortaient de poitrines qui avaient la rage dans le cœur et qui demandaient des armes et un mot pour écraser l’ennemi intérieur et marcher vers celui qui s’avançait sur Paris. Un mot, et certes, les victimes étaient choisies et tombaient sous la vengeance du peuple. Il a, certes, fallu un courage surhumain chez l’Empereur pour ne pas se laisser entraîner à cet enthousiasme populaire. Sa grande âme resta calme, la France lui en sera à jamais reconnaissante : car, c’était la guerre civile ajoutée à la guerre étrangère.

Je me rappelle parfaitement d’un moment où le prince Lucien et l’Empereur, arrivant au bout de l’allée, le prince Lucien semblait lui dire :

— Laisserez-vous tant de cris impuissants sans en profiter pour servir la France.

Ce prince, dans une brochure publiée par lui en 1835, intitulée : La Vérité sur les Cent-Jours, nous apprend ce qui se passait alors dans son âme et dans celle de son frère :

« En face, vingt mille cris de : “Vive l’Empereur ! et la sublime expression qui éclatait dans les traits de Napoléon ; subjugué par la circonstance, j’interrompis un silence de plusieurs minutes en lui disant :

« — Eh bien ! vous entendez ce peuple ? Il en est ainsi par toute la France ! l’abandonnerez-vous aux factions ?

« — Suis-je plus qu’un homme, me dit-il en s’arrêtant, et répondant par un salut de la main aux cris d’enthousiasme de la foule, suis-je plus qu’un homme pour ramener mille députés égarés à l’Union qui peut seule nous sauver ? ou suis-je un misérable chef de parti pour allumer inutilement la guerre civile ? Non, jamais. En Brumaire, nous devions tirer l’épée pour le bien de la France, pour le bien de la France nous devons aujourd’hui jeter cette épée loin de nous. Allez essayer de ramener les Chambres, je puis tout avec elles, je pourrais beaucoup sans elles pour mon intérêt, mais je ne pourrais pas sauver la Patrie. Allez, je vous défends surtout de haranguer en sortant ce peuple qui me demande des armes, je tenterai tout pour la France, je ne veux rien tenter pour moi.

« Telles sont les paroles, dit ce prince, qui sortirent de la bouche de Napoléon. Mes yeux se remplirent de larmes, et pour la première fois de ma vie, je tombai à ses genoux, admirant du fond du cœur ce Père de la Patrie, trahi, méconnu par des représentants égarés. »

Ajoutons que cette sublime abnégation valut à ce grand homme le rocher de Sainte-Hélène pour prison.

Puisque j’ai cité les paroles de l’Empereur que ce prince nous a conservées, disons aussi que, dans la même brochure, il repousse avec indignation une accusation assez répandue alors, qu’il poussait à l’abdication de l’Empereur en faveur du roi de Rome pour en avoir la régence :

« Ai-je jamais fait une lâcheté pour acquérir un trône ? dit ce prince. Si Napoléon II eût succédé à son père, quelle prétention pouvais-je avoir à la régence ? Notre famille n’avait-elle pas pour son chef mon aîné, le prince Joseph, l’un des esprits les plus éclairés, ce frère qui m’a servi de père dans mon enfance ? Nous ne sommes pas d’un sang à répondre à la tendresse par l’ingratitude, à supplanter lâchement par de sourdes menées notre chef de famille et à sacrifier souvenirs et conscience à la triste rage du pouvoir.

« Personne n’ignore que pendant ma retraite en Italie, je reçus plusieurs fois l’offre d’être rappelé au pouvoir, ou en France ou sur un trône étranger, les lettres de ma famille, celles de Talleyrand et de Fouché qui furent tour à tour chargés de me faire accepter les offres de Napoléon, il n’est pas que je pense très commun de faire de pareils refus, et c’est du moins une présomption assez probable qu’on n’est pas dévoré d’ambition. »

Après avoir rapporté cet article qui réfute le bruit répandu alors, et par lequel il se disculpe de cette calomnie, je reviens à la Chambre des Députés où il avait été envoyé par l’Empereur. Qui trouva-t-il ? La permanence établie en violation de la Charte : la crainte d’une dissolution lui avait fait prendre cette détermination à l’instigation du général La Fayette dont le patriotisme égaré lui faisait servir la cause de l’ennemi au lieu de celle de son pays. La Chambre des pairs dans laquelle le maréchal Ney avait porté le trouble par un récit exagéré de nos malheurs à Waterloo ne se montra pas plus sage. Fort de nos divisions et d’assurances données, l’ennemi s’avança à tire-d’aile sur Paris.

A 11 heures du soir, il y eut conseil sous la présidence du prince Lucien ; la résolution qu’on y prit fut portée à la Chambre et fut combattue par M. de La Fayette, il dit qu’elle ne répondait point à l’attente générale et qu’une abdication seule pouvait faire cesser la crise où se trouvait la France. C’était ainsi que, tandis que Carnot voyait la perte du pays dans l’abdication de l’Empereur, d’autres la pressaient de tous leurs pouvoirs.

L’Empereur, n’usant pas de son droit de dissoudre les Chambres, ne recula que devant la guerre civile. Comme magistrat suprême du peuple français, dans ses pensées d’ordre et de bonheur pour la France, il ne pouvait marcher qu’avec le concours que les Chambres lui refusaient. Il abdiqua, rien n’était plus constitutionnel, et prouve mieux que le but de sa politique était une monarchie appuyée sur ces principes. S’il eût agi autrement, et que la guerre civile s’en fût suivie, on eût appelé l’anathème sur sa tête, et on l’avait rendu responsable de tout le sang versé dans cette occasion.

Lorsque l’Empereur eut connaissance de la résolution prise par la Chambre, et qu’on méconnaissait son offre de dévouement au pays, il dit au prince Joseph :

— Ce sont des fous, et La Fayette et ses amis des niais politiques : ils veulent mon abdication et tremblent que je ne la leur donne pas. Je la leur donnerai en les rendant responsables des maux qui vont fondre sur la France. On veut que j’abdique en faveur de mon fils, c’est une dérision quand les ennemis sont aux portes de Paris et les Bourbons derrière eux. Unis, nous pouvions nous sauver ; divisés, nous sommes sans ressources.

Il était près d’une heure lorsque la déclaration ci-jointe, « Déclaration au peuple français » fut portée aux deux Chambres, à celle des Pairs par le comte Carnot, à celle des Représentants par le duc d’Otrante [Fouché] :

Le 22 juin.

« Français ! en commençant la guerre pour soutenir l’indépendance nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés et sur le concours de toutes les autorités nationales, j’étais fondé à en espérer le succès, et j’avais bravé toutes les déclarations des puissances contre moi. Les circonstances me paraissent changées. Je m’offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans leurs déclarations, et n’en avoir voulu réellement qu’à ma personne. Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils sous le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les ministres formeront provisoirement le Conseil du gouvernement, l’intérêt que je porte à mon fils, m’engage à inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par une loi. Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation indépendante. »

Napoléon.

Pendant qu’on mettait au net l’acte d’abdication, l’Empereur se promenait dans le jardin de l’Elysée, avec ses frères ; l’allée de Marigny comme la veille était pleine de peuple faisant entendre les cris mille fois répétés de : « Vive l’Empereur ! » Sa Majesté saluait cette multitude empressée de le voir, lorsqu’on vint le prévenir qu’il n’avait plus qu’à signer, il y fut avec empressement et revint dans le jardin trouver ses frères et continuer sa promenade. Quelques cris : « A bas les prêtres ! » se faisaient aussi entendre. Les Chambres reçurent donc cette abdication tant désirée, elles délibérèrent sur cette communication, et dans l’après-midi, une députation de chacune d’elles vint lui exprimer la reconnaissance avec laquelle elles acceptaient son noble sacrifice.

L’Empereur répondit à l’une et à l’autre de ces députations :

« Je vous remercie des sentiments que vous m’exprimez, je désire que mon abdication puisse faire le bonheur de la France, mais je ne l’espère point, elle, l’Etat sans chef, sans existence politique ; le temps perdu à renverser la monarchie, aurait pu être employé à mettre la France en état d’écraser l’ennemi, je recommande à la France de renforcer promptement les armées. Qui veut la paix doit se préparer à la guerre. Ne mettez pas cette grande nation à la merci des étrangers, craignez d’être déçus dans vos espérances. C’est là qu’est le danger. Dans quelque position que je me trouve, je serai toujours bien si la France est heureuse ; je recommande mon fils à la France, j’espère qu’elle n’oubliera pas que je n’ai abdiqué que pour lui. Je l’ai fait aussi, ce grand sacrifice, pour le bien de la nation. Ce n’est qu’avec ma dynastie qu’elle peut espérer être libre, heureuse et indépendante. »

Le soir à son coucher, l’Empereur me demanda quel effet produisait dans Paris, son abdication :

— Sire, lui dis-je, avec la plus profonde tristesse et la plus vive émotion, on ne la comprend pas, on est étonné que Votre Majesté ne renverse pas la Chambre et qu’Elle ne prenne pas la dictature dans un moment aussi grave. Paris est effrayé de l’approche de l’ennemi, il est sans confiance dans les hommes qui sont à la tête des affaires et toutes les personnes que j’ai vues aujourd’hui disent que c’est les livrer poings et mains liés. On accuse le ministère de trahison, les esprits sont tellement irrités qu’ils semblent vouloir des victimes, et il ne faut qu’un mot de Votre Majesté pour qu’ils en trouvent dans le ministère et dans la Chambre. Chacun, Sire, est bien convaincu de n’avoir point le roi de Rome, et qu’il va falloir en passer par la vengeance des Bourbons.

— L’abdication, m’explique l’Empereur peut seule sauver la France, en présence de l’abandon des Chambres ; agir autrement que je ne le fais serait amener une guerre civile dont j’aurais le sang versé à me reprocher : je ne le veux pas.

 

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( 1 juin, 2019 )

Relation du colonel Chapelle sur le passage de la Bérésina…

Relation du colonel Chapelle sur le passage de la Bérésina... dans TEMOIGNAGES Bérézina1-300x195Les journées des 25 au 28 novembre 1812, forment sans doute un des épisodes les plus célèbres de la campagne de Russie. Depuis l’Empire on a beaucoup écrit sur ce sujet. Pourtant, le texte qui suit reste méconnu et n’a pas, été réédité, sauf erreur de ma part, depuis sa première publication en 1887 dans la « Revue Rétrospective ».

C.B.

Les auteurs ont tous donné, sur le passage de la Bérésina, des détails inexacts et incomplets. Les erreurs de dates qu’ils ont commises, et leur silence à l’égard du général Éblé, prouvent assez qu’ils ne se sont pas arrêtés auprès des ponts. Ils n’ont donc pu voir qu’une faible partie des événements qui se sont succédés sur les bords de la Bérésina, depuis le 25 novembre à cinq heures du soir jusqu’au 29 à neuf heures et demie du matin. N’ayant pas vu les choses en passant, et la nature de nos fonctions nous ayant fixés auprès de feu M. le général Éblé, nous avons pensé qu’il était de notre devoir de suppléer, autant que cela dépendait de nous, à la relation que cet officier général eût faite d’une opération qu’il a dirigée, seul, depuis le commencement du passage jusqu’à la fin, et dont le succès, en ce qui concerne la construction des ponts et leur conservation pendant tout le temps qu’ils ont été nécessaires, est dû à son active prévoyance, à son sang-froid et à cet esprit d’ordre qui le distinguait éminemment. 

PROLOGUE.- La division du général russe Langeron, qui faisait partie de l’armée de Moldavie, commandée par l’amiral Tchichagoff, s’était emparée, le 21 novembre, du pont de Borisov et de cette ville, située sur la rive gauche de la Bérésina. Le 23, le deuxième corps, commandé par le maréchal Oudinot, duc de Reggio, attaqua et battit cette division russe, qui repassa sur la rive droite de la Bérésina, et coupa, en se retirant, le pont de Borisov. 

25 novembre 1812- Le 25, M. le général comte Éblé, commandant les équipages de ponts de l’armée, et M. le général comte Chasseloup, commandant du génie, qui avaient été chargés de se concerter pour construire les ponts de la Bérésina, arrivèrent vers quatre à cinq heures du matin à Borisov. M. le général Éblé avait avec lui sept compagnies de pontonniers, fortes d’environ quatre cents hommes, en bon ordre, et ayant tous conservé leur fusils. Le matériel consistait : 1° en six caissons renfermant des outils d’ouvriers en bois ou en fer, des clameaux, des clous, des haches, des pioches et du fer ; 2° deux forges de campagne ; 3° deux voitures chargées de charbon. Ce matériel, indispensable pour une opération de laquelle dépendait le salut de l’armée, avait été amené entièrement par les soins de M. le général Éblé, qui avait eu la précaution de faire prendre à Smolensk, à chaque pontonnier, un outil, quinze à vingt grands clameaux que tous déposèrent fidèlement au lieu choisi pour faire les préparatifs du passage. M. le général comte Chasseloup avait sous ses ordres plusieurs compagnies de sapeurs, et les restes du bataillon du Danube (ouvriers de la marine). On laissa deux compagnies de pontonniers et une ou deux compagnies de sapeurs à Borisov pou attendre de nouveaux ordres et faire, auprès du pont rompu et au-dessous, des démonstrations de passage. Le restant de la troupe partit vers midi, avec les caissons d’outils et de forges, pour se rendre au village de Wesselowo, où le passage avait été résolu. Ce village est situé à quatre lieues environ, au-dessus de Borisov. On y arriva entre quatre et cinq heures du soir. Le roi de Naples, de duc de Reggio, le général comte Éblé et le général comte Chasseloup s’étaient aussi rendus sur ce point. Il fut convenu que l’on construirait trois ponts de chevalets, dont deux seraient exécutés par l’artillerie et un par le génie. 

CONSTRUCTION DES PONTS.- Le deuxième corps occupant le village de Wesselowo, depuis deux jours, on avait construit, près de ce village, une vingtaine de chevalets avec des bois beaucoup trop faibles, de sorte que ces préparatifs, surs lesquels on avait compté, ne furent d’aucune utilité. Napoléon, qui n’avait pu être informé de ce contretemps, ordonna de jeter un pont à dix heures du soir ; mais il y avait impossibilité absolue de mettre cet ordre à exécution. A cinq heures du soir, rien n’était donc encore commencé, et il n’y avait pas un moment à perdre. On se mit à l’ouvrage : on abattit des maisons ; on en rassembla les bois pour servir, les uns à  la construction des chevalets, les autres pour tenir lieu de poutrelles et de madriers. On forgea des clous, des clameaux ou crampons ; enfin, on travailla sans relâche, et avec une grande activité, toute la nuit. Afin de suppléer aux bateaux ou nacelles, dont on manquait, on construisit trois petits radeaux ; mais les bois qu’on fut forcé d’y employer, faute d’autres, étaient de dimensions si faibles que chaque radeau ne pouvait porter au plus que dix hommes. 

26 novembre 1812.-Le 26, à huit heures du matin, Napoléon donna l’ordre de jeter les ponts ; on en commença aussitôt deux, éloignés l’un de l’autre d’environ cent toises [environ 1950 mètres]. En même temps, quelques cavaliers passèrent la rivière à la nage, ayant chacun un voltigeur en croupe, et l’on passa successivement trois à quatre cents hommes d’infanterie sur les radeaux. On s’attendait à une forte résistance de la part de l’ennemi, dont les feux avaient été très nombreux, pendant la nuit. Cependant les russes ne firent aucune disposition sérieuse pour s’opposer à la construction des ponts. Il n’y eut qu’une vive fusillade qui dura pendant trois ou quatre heures. Des cosaques se présentèrent en assez grand nombre ; mais ils furent contenus par nos tirailleurs à pied et à cheval, et par le feu de l’artillerie qui était en batterie sur la rive gauche. Le général Éblé n’avait pu vérifier dans la nuit la largeur de la rivière, qu’on lui avait assuré être de quarante toises. Il reconnut, au jour, et pendant qu’on travaillait à l’établissement des deux ponts que cette largeur était de plus cinquante toises. Alors, M. le général Chasseloup, qui avait déjà déclaré le matin qu’il était dans l’impossibilité de faire construire un troisième pont par le génie, mit à la disposition du général Éblé les sapeurs, ainsi que les chevalets qu’ils avaient construits. Le nombre de chevalets ne suffisant pas encore pour les deux ponts, et pour remédier aux accidents, on en continua la construction pendant toute la journée. A une heure après-midi, le pont de droite fut achevé. Il était destiné à l’infanterie et à la cavalerie seulement, parce qu’on n’avait pu employer, pour le couvrir, que de mauvaises planches de quatre à cinq lignes d’épaisseur. La largeur de la Bérésina sur le point de Wesselowo, où s’est effectué le passage, est de cinquante-quatre toises. Sa plus grande profondeur était de six à sept pieds [un pied est égal approximativement à 30 cm] ; elle charriait des glaces. Cette rivière est peu rapide, son fond et vaseux et inégal. A l’endroit du passage, la rive droite est très marécageuse ; mais le froid avait durci le terrain, autrement les voitures n’auraient pu être conduites à cent pas des bords de la rivière. Les bois qu’on employa pour la construction des ponts provenaient, ainsi qu’on l’a déjà fait observer, des maisons qui furent démolies, dans le village de Wesselowo, pendant la nuit du 25 au 26 novembre. La hauteur des chevalets était depuis trois pieds jusqu’à huit à neuf, et la longueur des chapeaux de quatorze pieds. Il y avait vingt-trois chevalets à chacun des deux ponts et par conséquent vingt-quatre travées. La longueur d’une travée, c’est-à-dire la distance d’un chapeau de chevalet à l’autre était de treize à quatorze pieds. Les bois qui servirent en guise de poutrelles pour former les travées, avaient de seize à dix-sept pieds de longueur, et cinq à six pouces de diamètre. On n’avait pas eu le temps de les équarrir, non plus que ceux des chapeaux et des pieds de chevalets. On a fait remarquer qu’on avait fait usage, pour le tablier du pont de gauche, de rondins de quinze à seize pieds de longueur, sur trois à quatre pouces de diamètre, et que celui du pont de droite était composé d’un triple lit de vieilles planches ayant servi à la couverture des maisons du village. Ces planches avaient sept à huit pieds de longueur, cinq à six pouces de largeur et quatre à cinq lignes d’épaisseur. On en mit deux longueurs qui se croisaient sur le milieu du pont. Les détails dans lesquels on est entré donnent une idée des difficultés qu’on eut à surmonter pour, dans une seule nuit, et avec une troupe fatiguée par de longues marches de jour et de nuit, et privée de subsistances, abattre des maisons, en rassembler et choisir les bois, construire les chevalets, puis, avec la même troupe, jeter les ponts, ensuite les entretenir et les réparer pendant trois jours et trois nuits. Les pontonniers et les sapeurs ont travaillé à la construction des ponts avec un zèle et un courage au-dessus de tout éloge. Les pontonniers ont, seuls, travaillé dans l’eau ; malgré les glaces que charriait la rivière, ils y entraient souvent jusqu’aux aisselles, pour placer les chevalets, qu’ils contenaient, de cette manière, jusqu’au moment où les bois qui servaient de poutrelles étaient fixés sur les chapeaux. 

PASSAGE.- Le deuxième corps, commandé par M. le général Oudinot, duc de Reggio, passa le premier. Napoléon qui, depuis le matin, n’avait pas quitté les bords de la Bérésina, se plaça à l’entrée du pont pour voir défiler le deuxième corps, dont tous les régiments étaient parfaitement en ordre et montraient beaucoup d’ardeur. En prenant des précautions, on parvint à faire passer, sur le pont, une pièce de 8 et un obusier, avec leurs caissons de cartouches. Le duc de Reggio marcha droit au camp de la division russe. Cette division, vivement attaquée, ne tint qu’un moment sa position formidable. L’ennemi, qui paraît avoir été, une partie de la journée, incertain de notre véritable passage à cause des mouvements de troupes et des démonstrations faites auprès du pont de Borisow et au-dessous, reprit l’offensive dans la soirée ; mais le deuxième corps le battit, et, malgré tous les efforts que firent les Russes les deux jours suivants, nos troupes conservèrent la position qui couvrait entièrement le défilé des ponts. Le pont de gauche, spécialement destiné pour les voitures, et dont on avait été obligé de suspendre la construction pendant deux heures, afin de pousser avec plus de vigueur celle du pont de droite, fut terminée à quatre heures. Aussitôt l’artillerie du deuxième corps défila sur ce pont. Elle fut suivie par  celle de la Garde, par le grand parc, et successivement par l’artillerie des quatre corps et les diverses voitures de l’armée. 

LES TROIS RUPTURES.- Au lieu de madriers ou fortes planches dont on manquait entièrement, on avait employé, pour le tablier de ce pont, des rondins de quinze à seize pieds de longueur sur trois ou quatre pouces de diamètre. Les voitures, en passant sur ce tablier raboteux, faisaient éprouver au pont des secousses d’autant plus violentes que toutes les recommandations étaient le plus souvent, inutiles, pour empêcher beaucoup de conducteurs de voitures de faire trotter leurs chevaux. Les chevalets s’enfonçant inégalement sur un sol vaseux, il en résultait des ondulations et des inclinaisons qui augmentaient les secousses et faisaient écarter les pieds des chevalets. Ces graves inconvénients, que l’on n’avait eu ni le temps ni les moyens de prévenir, causèrent les trois ruptures dont il va être question. A huit heures, trois chevalets du pont gauche s’écrasèrent. Ce funeste événement consterna le général Éblé, qui, sachant combien les pontonniers étaient fatigués, désespérait presque de réunir sur-le-champ le nombre d’hommes nécessaires pour travailler avec promptitude à des réparations aussi urgentes. L’ordre s’était heureusement maintenu. Les officiers étaient établis à des bivacs avec leurs compagnies. On ne demanda que la moitié de la troupe ; mais ce ne fut pas sans peine que l’on parvint à tirer d’auprès du feu, où ils s’étaient endormis, des hommes harassés de fatigues. Des menaces eussent été bien infructueuses : la voix de la Patrie et celle de l’honneur pouvaient seules se faire entendre à ces braves qui étaient, aussi, fortement stimulés par l’attachement et le respect qu’ils portaient au général Éblé. 

27 novembre 1812.- Le 27 à deux heures du matin, trois chevalets du même pont se rompirent dans l’endroit le plus profond de la rivière. La seconde moitié des pontonniers, que le général Éblé avait eu la sage précaution de laisser reposer, fut employée à réparer ce nouvel accident. On y travaillait avec ardeur, lorsque M. le général comte Lauriston arriva sur le pont. Montrant une impatience bien naturelle, il se plaignait cependant de la lenteur d’un travail qu’on ne pouvait cependant pousser avec plus d’activité, et peignait vivement les inquiétudes de Napoléon. Pendant qu’on était occupé à déblayer le bois, à l’endroit de la rupture, le général Éblé faisait construire, sous ses yeux, des chevalets dont il avait lui-même choisi le bois. M. le général Lauriston se fit conduire près de lui ; il y resta jusqu’à ce que les trois chevalets dont on avait besoin fussent prêt, et tous les deux les précédèrent, faisant face à la foule qui devenait déjà très grande. Après quatre heures du travail le plus pénible, la communication fut rétablie à six heures du matin. A quatre heures du soir, le passage fut encore suspendu pendant deux heures au pont de gauche, par la rupture de deux chevalets. Ce troisième accident fut, heureusement, le dernier. Animés et soutenus par la présence et l’exemple du général Éblé, les pontonniers ont montré une persévérance et un dévouement sans bornes dans les pénibles réparations des ponts, dont ils furent seuls chargés. Sur plus de cent qui se sont mis à l’eau, soit pour construire, soit pour réparer les ponts, on n’en a conservé qu’un très petit nombre ; les autres sont restés sur les bords de la Bérésina, ou ne suivaient plus, deux jours après le départ, et on ne les a plus revus. Au pont de droite, sur lequel il ne passait que des hommes et des chevaux, les chevalets ne se rompirent pas ; mais on fut constamment occupé à réparer le tablier formé par un triple lit de vieilles planches ayant servi à la couverture des maisons du village, et qui, n’ayant pu être fixées solidement, se dérangeaient à chaque instant. Les pieds des chevaux les brisaient et passaient quelquefois à travers ; en sorte qu’on était obligé de les remplacer souvent. Pour diminuer les fatigues des ponts, on avait couvert leurs tabliers avec du chanvre et du foin, qu’il fallait renouveler fréquemment. Malgré ces fâcheux contretemps, le passage s’effectua avec assez de promptitude par les troupes qui avaient conservé de l’ordre et marchaient réunies. 

ENCOMBREMENT.- Jusqu’au 27 au soir, il n’y avait pas encore eu d’encombrement, parce que les hommes isolés ne s’étaient encore présentées qu’en petit nombre. Ils arrivèrent en foule pendant la nuit du 27 au 28, amenant avec eux une grande quantité de voitures et de chevaux. Leur marche tumultueuse et confuse causa un tel encombrement, que ce n’était qu’avec des peines infinies et après avoir courus de grands dangers, qu’on pouvait arriver jusqu’aux ponts. Le général Éblé, ainsi que d’autres officiers, tentèrent vainement, à plusieurs reprises, de rétablir l’ordre. Ils ne pouvaient se faire écouter par des hommes qui, ayant depuis plus d’un mois, secoué  le joug de toute discipline, étaient dominés par l’égoïsme, et livrés, pour la plupart, è un profond abrutissement. Les voitures arrivant aux ponts sur trente à quarante colonnes, il s’élevait, aux culées, des discussions et de rixes pendant lesquelles le passage était interrompu. 

28 novembre 1812.- Le 28 au matin, lors des attaques combinées des armées russes sur les deux rives de la Bérésina, le désordre fut porté à son comble près des ponts, et continua pendant toute la journée. Chacun voulait passer le premier, et, personne ne voulant céder, le passage, interrompu pendant de longs intervalles, n’eut bientôt plus lieu qu’avec une extrême difficulté. Les hommes, les chevaux et les voitures de la queue des colonnes, sur lesquels tombèrent les boulets et les obus, dès le commencement de la bataille serrèrent sur la tête et vinrent former, près des ponts, une masse de douze à quatorze cents mètre de front sur trois à quatre cents mètres de profondeur, de sorte que la plaine, entre les ponts et le village de Wesselowo, était couverte par une multitude d’hommes à pieds et à cheval, de chevaux et de voitures qui, tournées dans tous les sens, ne pouvaient faire aucun mouvement. Le neuvième corps, qui soutenait la retraite, combattait depuis le matin, avec nue valeur admirable, contre des forces bien supérieures aux siennes ; mais son front n’ayant pas assez d’étendue, l’ennemi parvint vers une heure après midi, à placer plusieurs batteries qui découvraient les ponts. Les boulets et les obus, tombant alors  milieu d’une foule serrée d’hommes et de chevaux, y firent un ravage épouvantable. L’action de cette mase, se portant elle-même vers la rivière, produisit de grands malheurs. Des officiers, ses soldats, furent étouffés ou écrasés sous les pieds des hommes et des chevaux. Un grand nombre d’hommes, jetés dans la Bérésina, y périrent, d’autres se sauvèrent à la nage  ou atteignirent les ponts, sur lesquels ils montèrent en se cramponnant aux chevalets. Une grande quantité de cheveux furent poussés dans la rivière et restèrent pris dans les glaces. Des conducteurs de voitures et de chevaux les ayant abandonnés, la confusion fut sans remède. Ces cheveux, errant sans guide, se réunirent, et, en serrant, formèrent une masse presque impénétrable. Le feu cessa, de part et d’autre, vers cinq heures, à l’entrée de la nuit ; mais le passage, retardé par une succession continuelle d’obstacles, ne s’effectuait plus qu’avec une lenteur désolante. Dans cette situation vraiment désespérante, le général Éblé fit faire un grand effort pour débarrasser les avenues des ponts et faciliter la marche du neuvième corps, qui devait se retirer pendant la nuit. Cent cinquante pontonniers furent employés à cette opération : il fallut faire une espèce de tranchée à travers un encombrement de cadavres d’hommes et de chevaux, et de voitures brisées et renversées ; on y procéda de manière suivante : Les voitures abandonnées qui se trouvaient sans le chemin que l’on pratiquait étaient conduites sur le pont par les pontonniers qui les culbutaient dans la rivière. Les chevaux qu’on ne pouvait contenir sur le nouveau chemin étaient chassés sur le pont avec la précaution de n’en faire passer qu’un petit nombre à la fois pour éviter les accidents. On pratiqua, à droite et à gauche de la grande tranchée, des ouvertures pour faciliter l’écoulement des hommes à pied et des voitures qui étaient encore attelées. Il ne fut pas possible de détourner les cadavres des chevaux, qui devaient nécessairement passer par-dessus avant d’arriver aux ponts, éprouvaient de grands difficultés. 

LA DESTRUCTION.- La timidité avec laquelle l’armée russe s’approcha des ponts, dans la matinée du 29, prouve combien elle avait été maltraitée, la veille, par le neuvième corps. Ainsi qu’on l’a dit, le feu avait cessé de part et d’autre, le 28, à cinq heures du soir. Depuis cet instant jusqu’au lendemain à neuf heures et demie, lorsque les ponts eurent été détruits et que les pontonniers se retiraient, il ne s’est pas tiré un seul coup de canon ni un seul coup de fusil. Les Cosaques qui furent les premières reconnaissances hésitèrent longtemps avant de s’approcher, quoiqu’on ne fasse pas feu sur eux. Enhardis enfin, ils vinrent se mêler parmi des gens sans défense, qu’ils n’eurent aucune peine à faire prisonniers. Le nombre de ces derniers fut de quatre à cinq mille y compris les femmes et les enfants. On laissa sur la riva gauche de la Bérésina trois à quatre mille chevaux de toutes tailles, et six à sept cents voitures de diverses espèces ; mais toute l’artillerie passa, hormis quelques caissons isolés ou brisés et trois ou quatre canons qui se trouvèrent embarrassés au loin dans les autres voitures. L’arrière-garde de l’armée avait pris position à une lieue environ de la Bérésina, pour couvrir un défilé de deux lieues de long, dans une forêt marécageuse traversée par une chaussée étroite sur laquelle il ne pouvait passer qu’une voiture de front. Ce défilé, dont les côtés étaient presque impraticables pour les gens à pied et à cheval, était terminé par trois grands ponts en bois de sapins établis à la suite l’un de l’autre, sur des ruisseaux et des marais qui n’étaient pas entièrement gelés. Ces ponts avaient, ensemble, plus de trois cent toises de longueur. Les deux intervalles qui les séparaient, d’environ cent toises chacun, étaient remplis par une chaussée construite en fascines et en terre. Le maréchal Ney, prince de La Moskowa, qui avait pris le commandement de l’arrière-garde, attendait à l’entrée de la forêt le général Éblé, à qui il donna l’ordre, de la part de Napoléon, de brûler ces trois ponts dont on vient de parler, en lui disant que leur parfaite destruction était de la plus haute importance. Le général Éblé, étant arrivé près des ponts, fit tout disposer pour leur embrasement. Les pontonniers furent employés, le restant de la journée du 29, aux préparatifs de cette opération qui commença à dix heures du soir, aussitôt après le passage des dernières troupes de l’arrière-garde. Quelques cosaques et quelques tirailleurs se présentèrent à la culée du premier pont ; mais ils furent éloignés par la fusillade d’un bataillon d’arrière-garde. 

30 novembre 1812.- Les pontonniers se retirèrent, le 30, à quatre heures du matin, après  avoir détruits les trois ponts de manière à ne pouvoir être réparés par les Russes. On conçoit que si le général russe, dont la division avait occupé Zembin pendant les trois ou quatre jours qui ont précédé notre passage de la Bérésina, eût fait détruire les trois ponts en question, l’armée française se fut trouvée dans un nouvel embarras bien pire que le premier. Tant de peines, de fatigues, d’inquiétudes et de malheurs eussent été évités, si on avait eu les moyens de jeter u pont de bateaux… Ces moyens, on les possédait quelques jours avant d’arriver à la Bérésina… Et on les a détruits !!! En effet, il y avait à Orcha un équipage de ponts de soixante bateaux munis de tous ses agrès ; on y mit le feu le 20 novembre, six jours seulement avant d’arriver à la Bérésina !!!  Il ne fallait que quinze de ces bateaux pour construire, en une heure, un pont à côté duquel on aurait pu en établir un autre en chevalets, pour rendre le passage plus prompt. Cet équipage de quinze bateaux eût été rendu très mobile en l’allégeant de moitié, c’est-à-dire en mettant deux voitures par bateau, savoir une pour le bateau et une pour les poutrelles et les madriers. Ces trente voitures eussent été lestement transportées avec moins de trois cent chevaux qu’on eût trouvés facilement en laissant ou en brûlant, à Orcha, quelques unes de ces innombrables voitures qu’il fallut bien abandonner, peu de jours après. Si la proposition, qu’avait faite le général Éblé, d’emmener d’Orcha une portion de l’équipage du pont, eût été acceptée, le passage de la Bérésina aurait été, sous le rapport de la construction des ponts, une opération ordinaire dont le succès n’eût pas été douteux un seul moment ; et des malheurs qu’on ne saurait trop déplorer, mais qui auraient pu être bien plus grands encore, ne seraient point arrivés. M. le général comte Chasseloup a rendu, à cet égard, toute justice due à M. le général Éblé, au chef de l’état-major, le colonel Chapelle duquel il dit, au moment où on commençait à construire les ponts : « Je reconnais que c’est l’artillerie qui doit être chargées des ponts, à la guerre, parce qu’elle a, par son personnel, ses chevaux et son matériel, de si grandes ressources, qu’il lui en reste encore quand celles des autres services sont épuisées. Le génie et le bataillon du Danube (ouvriers militaires de la marine), sont entrés en campagne avec un parc considérable d’outils de toute espèce ; et cependant nous sommes arrivés ici sans une seule forge, sans un clou, dans un marteau. Si l’opération réussit, ce sera au général Éblé  qu’on en aura l’obligation, puisque lui seul avait les moyens de l’entreprendre. Je le lui ai déjà dit et je vous le dis aussi, afin que vous le lui répétiez, quoiqu’il arrive. » 

Colonel CHAPELLE.                                                                                                                                                                                            

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( 26 décembre, 2018 )

Et Louis XVIII ne respecta pas une condition importante du Traité de Fontainebleau…

Louis XVIII

« A son départ pour l’île d’Elbe, l’Empereur disposa de deux millions à lui appartenant, sur le Grand-Livre, en faveur de plusieurs généraux et officiers ; ceux de l’île d’Elbe y furent compris pour une somme de 170,000 francs. Louis XVIII s’empara plus tard de cette somme, dont nous n’avons pu jusqu’à ce jour obtenir le remboursement », écrit un fidèle de Napoléon, le lieutenant Etienne Laborde dans ses « Souvenirs ». On sait que le Roi  ne respecta pas cette condition dictée par le Traité de Fontainebleau, du 11 avril 1814, dont voici le texte :

« Article I.

S.M. l’empereur Napoléon renonce pour lui, ses successeurs et descendants, ainsi que pour chacun des membres de sa famille, à tout droit de souveraineté et de domination, tant sur l’empire français et le royaume d’Italie, que sur tout autre pays.

Article II.

LL. MM. l’empereur Napoléon et l’impératrice Marie-Louise conserveront ces titres et qualités pour en jouir leur vie durant. La mère, les frères, sœurs, neveux et nièces de l’Empereur conserveront également, partout ou ils se trouveront, les titres de princes de sa famille.

Article III.

L’île d’Elbe, adoptée par S.M l’empereur Napoléon pour lieu de son séjour, formera, sa vie durant, une principauté séparée qui sera possédée par lui en toute souveraineté et propriété. Il sera donné en outre en toute propriété, à l’empereur Napoléon, un revenu annuel de 2,000,000 de francs, en rente sur le grand-livre de France, dont 1,000,000 sera réversible à l’impératrice.

Article IV.

Toutes les puissances s’engagent à employer leurs bons offices pour faire respecter par les États barbaresques le pavillon et le territoire de l’île d’Elbe, et pour que, dans ses rapports avec les Barbaresques, elle soit assimilée à la France.

Article V.

Les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla seront donnés en toute propriété et souveraineté à S. M. l’impératrice Marie-Louise; ils passeront à son fils et à sa descendance en ligne directe. Le prince son fils prendra dès ce moment le titre de prince de Parme, Plaisance et Guastalla.

Article VI.                            

Il sera réservé dans les pays auxquels l’empereur Napoléon renonce, pour lui et sa famille, des domaines ou des rentes sur le grand-livre de France, produisant un revenu annuel net, et déduction faite de toutes charges, de 2,500,000 fr. Ces domaines ou rentes appartiendront en toute propriété, et pour en disposer comme bon leur semblera, aux princes et princesses de sa famille, et seront répartis entre eux, de manière à ce que le revenu de chacun soit dans la proportion suivante: A Madame Mère, 300,000 fr. ; au roi Joseph et à la reine 500,000 fr. ; au roi Louis, 200,000 fr. ; à la reine Hortense et à ses enfants, 400,000 fr. ; au roi Jérôme et à la reine, 500,000 fr. ; à la princesse Élisa, 300,000 fr. ; à la princesse Pauline, 500,000 fr. Les princes et princesses de la famille de l’empereur Napoléon retiendront, conserveront, en outre, tous les biens meubles et immeubles, de quelque nature que ce soit, qu’ils possèdent à titre de particuliers, et notamment les rentes dont ils jouissent également comme particuliers sur le grand-livre de France et le Monte-Napoleone de Milan.

Article VII.

Le traitement annuel de l’impératrice Joséphine sera réduit à 1,000,000 fr en domaines ou en inscriptions sur le grand-livre de France. Elle continuera de jouir, en toute propriété, de tous ses biens meubles et immeubles particuliers, et pourra en disposer conformément aux lois françaises.

Article VIII.

Il sera donné au prince Eugène, vice-roi d’Italie, un établissement convenable hors de France.

Article IX.

Les propriétés que S. M. l’empereur Napoléon possède en France, soit comme domaine extraordinaire, soit comme domaine privé, resteront à la Couronne. Sur les fonds placés par l’empereur Napoléon, soit sur le grand-livre, soit sur la banque de France, soit sur les actions des forêts, soit de toute autre manière, et dont Sa Majesté fait abandon à la couronne, il sera réservé un capital qui n’excédera pas 2,000,000 fr pour être employé en gratifications en faveur des personnes qui seront portées sur l’état que signera l’empereur Napoléon, et qui sera remis au gouvernement français.

Article X.

Tous les diamants de la Couronne resteront à la France.

Article XI.

L’empereur Napoléon fera retourner au Trésor et aux autres caisses publiques toutes les sommes et effets qui en auraient été déplacés par ses ordres, à l’exception de ce qui provient de la liste civile.

Article XII.

Les dettes de la maison de S. M. l’empereur Napoléon, telles qu’elles se trouvaient au jour de la signature du présent traité, seront immédiatement acquittées sur les arrérages dus par le trésor public à la liste civile, d’après les états qui seront signés par un commissaire nommé à cet effet.

Article XIII.

Les obligations du Monte-Napoleone de Milan envers tous ses créanciers, soit français, soit étrangers, seront exactement remplies, sans qu’il soit fait aucun changement à cet égard.

Article XIV.

On donnera tous les sauf-conduits nécessaires pour le libre voyage de S.M. l’empereur Napoléon, de l’impératrice, des princes et princesses, et de toutes les personnes de leur suite qui voudront les accompagner où s’établir hors de France, ainsi que pour le passage de tous les équipages, chevaux et effets qui leur appartiennent. Les puissances alliées donneront en conséquence des officiers et quelques hommes d’escorte.

Article XV.

La Garde Impériale française fournira un détachement de douze à quinze cents hommes pour servir d’escorte jusqu’à Saint-Tropez, lieu d’embarquement.

Article XVI.

Il sera fourni une corvette et les bâtiments de transport nécessaires pour conduire au lieu de sa destination S. M. l’empereur Napoléon, ainsi que sa maison. La corvette appartiendra en toute propriété à S.M. l’Empereur.

Article XVII.

S.M. l’Empereur Napoléon pourra emmener avec lui, et conserver pour sa garde, quatre cents hommes de bonne volonté, tant officiers que sous-officiers et soldats.

Article XVIII.

Tous les français qui auront servi S.M. l’empereur Napoléon et sa famille seront tenus, s’ils ne veulent perdre leur qualité de français, de rentrer en France dans le terme de trois ans, à moins qu’ils ne soient compris dans les exceptions que le gouvernement français se réserve d’accorder après l’expiration de ce terme.

Article XIX.

Les troupes polonaises de toute arme qui sont au service de la France auront la liberté de retourner chez elles, en conservant armes et bagages, comme un témoignage de leurs services honorables ; les officiers, sous-officiers et soldats conserveront les décorations qui leur ont été accordées et les pensions affectées à ces décorations.

Article XX.

Les hautes puissances alliées garantiront l’exécution de tous les articles du présent traité ; elles s’engagent à obtenir qu’ils soient adoptés et garantis par la France.

Article XXI.

Le présent acte sera ratifié, et les ratifications en seront échangées à Paris dans dix jours, ou plus tôt si faire se peut.

Fait à Paris, le 14 avril 1814,

Signé: Caulaincourt duc de Vicence ; e maréchal duc de Tarente, Macdonald ; le maréchal duc d’Elchingen, Ney ; le prince de Metternich.

Déclaration en forme d’accession au nom de Louis XVIII.

Je soussigné, ministre secrétaire d’État au département des affaires étrangères, ayant rendu compte au roi de la demande que Leurs Excellences Messieurs les plénipotentiaires des cours alliées ont reçu de leurs souverains l’ordre de faire relativement au traité du 11 avril, auquel le gouvernement provisoire a accédé, il a plu à sa Majesté de l’autoriser, de déclarer en son nom que les clauses du traité à la charge de la France, seront fidèlement exécutées. Il a, en conséquence, l’honneur de le déclarer par la présente à Leurs Excellences.

Paris, le 31 mai 1814.

Signé : Le prince de Bénévent. [Talleyrand]

—————

Henry Houssaye dans son « 1815 » écrit fort justement là propos de l’article III du Traité de Fontainebleau que « Le cabinet des Tuileries ne paraissait nullement disposé à tenir cet engagement. Dans le courant de février [1815], le tsar et lors Castlereagh firent même à ce sujet de sérieuses représentations au prince de Talleyrand. Celui-ci répondit avec son imperturbable sérénité, qu’absent de Paris depuis cinq mois, il ignorait ce qu’il s’y passait et que d’ailleurs, vu l’agitation de l’Italie, « il pourrait y avoir danger à fournir des moyens d’intrigue aux personnes disposées à en former ». Cependant, les revenus de l’île d’Elbe étant insuffisants, Napoléon ne pouvait se passer de la rente qui lui était assurée par le traité du 11 avril [celui de Fontainebleau]. Jusqu’ici, il avait pourvu aux dépenses avec l’argent sauvé des griffes du gouvernement provisoire. Mais ce petit trésor-reste du fameux trésor des Tuileries économisé sur la liste civile et dont les huit dixièmes avaient été employés à des dépenses de guerre- n’était pas inépuisable. Des 3, 800,000 francs qu’avait l’Empereur quand il s’embarqua pour la France, et bien avant le mois de février, il avait prévu que dans un temps donné son trésor serait vide. » (Henry Houssaye, « 1815. La première Restauration…», pp.166-167). A ce sujet,  faut lire le témoignage de Guillaume Peyrusse, qui fut chargé par Napoléon d’encaisser toutes les recettes et de payer toutes les dépenses du 11 avril 1814 au 20 mars 1815.

C.B.

 

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( 10 décembre, 2018 )

Le maréchal Ney royaliste…

Ney

Extrait du témoignage du chevalier de Villebresme, lequel est un royaliste de longue date. Villebresme a bien connu Ney durant la première Restauration (1814) : « Pour mon compte, je reçus le brevet de colonel à dater du 3 septembre 1814, la régularisation par la chancellerie de ma croix de Saint-Louis et la décoration du Lys. Enfin, sur ma demande, mon neveu Frédéric fut admis aux mousquetaires et je restai quelque temps à Paris pour le présenter à ses chefs. Lorsqu’il n’eut plus besoin de moi, je revins à Châteaudun où je passai mon hiver. C’est là que je connus le maréchal Ney qui habitait sa terre des Coudreaux qu’il avait achetée en 1808 à M. de Flers. Pendant l’Empire, bien que Moréville fût très rapproché des Coudreaux, nos relations avaient été froides, mais depuis qu’il avait embrassé chaudement les principes de la légitimité, j’éprouvais un vrai plaisir à fréquenter cet héroïque soldat, que le duc d’Angoulême vint voir au mois d’août. Je ne pensais guère alors qu’il allait bientôt oublier ses serments et tomber misérablement sous les balles d’un peloton d’exécution. Il était cependant devenu sincèrement royaliste et je ne peux m’expliquer comment il trahit ses engagements et apporta au Tyran le prestige de son nom, car je l’ai entendu déclarer maintes fois que Napoléon était le fléau de la France. Le maréchal Ney était un grand cœur, mais un caractère très faible et je suis convaincu qu’il s’est laissé entraîner sans trop réfléchir aux conséquences de sa conduite. Je ne suis pas de ceux qui approuvèrent sa mort, mais je dois reconnaître que, vu l’état des esprits au second retour du Roi, un exemple était nécessaire pour mettre fin aux menées et aux provocations des bonapartistes qui ne trouvaient sans doute pas suffisant d’avoir attiré deux fois le fléau de l’invasion. Lorsque la nouvelle du débarquement du Golfe Juan arriva à Paris, le maréchal Ney reçut l’ordre de rejoindre son gouvernement de Besançon j’allai lui faire mes adieux et lui demander des instructions, il me répondit textuellement « Ne vous inquiétez pas, car c’est une simple échauffourée, et quatre gendarmes suffiront pour arrêter ce Bonaparte dont la France ne veut plus. » Quelques instants après il quittait les Coudreaux par la porte dite d’Espagne qui avait vu passer tant de fourgons chargés de butin. Les généraux de la Révolution et de l’Empire s’enrichissaient facilement des dépouilles des vaincus. J’avais encore une vive sympathie pour un de nos voisins, le colonel de Bergeret, qui habitait le château de la Varenne. Pendant son séjour aux Coudreaux, le duc d’Angoulême avait signé à on contrat pour lui témoigner l’estime qu’il avait de son caractère chevaleresque, et il le méritait. Il avait fait toutes les guerres de l’Empire et avait échappé aux neiges de Russie. Ses récits militaires étaient extrêmement intéressants et instructifs; il est regrettable qu’il ne les ait pas écrits. Grand admirateur du maréchal Ney, sous les ordres duquel il avait longtemps servi, il ne pardonna guère sa mort au gouvernement de la Restauration auquel  il était cependant attaché. Il comparait volontiers la conduite au maréchal à celle du général de Bourmont qui, bien que général vendéen, avait aussi trahi ses serments au Roi, puis, la veille de Waterloo, avait abandonné son drapeau lorsqu’il vit que la défaite tait certaine. Pour celui-là, disait le colonel, il eût été de toute justice de le faire fusiller au lieu de le combler d’honneurs , et  était aussi mon avis. Il y a des gens qui tournent avec le vent et trouvent toujours le moyen de satisfaire leur ambition, mais si leur conscience ne leur reproche rien, l’estime des honnêtes gens leur est refusée. »

(« Souvenirs du chevalier de Villebresme, mousquetaire de la garde du Roi, 1772-1816… », Berger-Levrault et Cie, 1897, pp.191-193).

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( 7 décembre, 2018 )

7 DECEMBRE 1815: La FIN du «BRAVE DES BRAVES»…

7 DECEMBRE 1815: La FIN du «BRAVE DES BRAVES»... dans FIGURES D'EMPIRE ney

Arrêté le 3 août 1815 au château de Bessonnies (Lot), où il avait trouvé refuge, Ney est transféré à Paris, sous la pression des ultras , » Louis XVIII est prié de se monter intraitable », comme l’écrit un de ses biographes, Éric Perrin. Un procès est inévitable et Gouvion Saint-Cyr, ministre de la Guerre prie le ministre de la Police Decazes « de mettre le prince de La Moskowa à sa disposition comme justiciable des tribunaux militaires… ».  Ney arrive à Paris le 19 août 1815, le jour même où est fusillé le brave Labédoyère. Il est enfermé à la Conciergerie. Il faudra attendre le 10 novembre pour que débute son procès. On peut y voir Metternich et le prince Auguste de Prusse. Parmi les 7 juges: les maréchaux Jourdan, Masséna, Augereau, Mortier; les généraux Gazan, Claparède et Villate. Moncey s’est récusé dans une lettre courageuse au Roi. Il a été aussitôt destitué et condamné à une peine de trois mois de prison. Au soir du 6 décembre, la sentence tombe: Ney est condamné à mort par 139 voix contre 5 abstentions et 17 voix pour la déportation. Parmi ceux qui votèrent la mort on note les noms de Marmont, Sérurier, Kellermann, Pérignon, Victor; les généraux Dupont, Latour-Maubourg, Lauriston, Dessolles, et Maison. « Le maréchal, écrit Perrin, qui s’était endormi profondément après avoir dîné, est réveillé à 3 heures du matin, ce 7 décembre 1815. D’une voix tremblante, un fonctionnaire lui communique l’arrêt. Ney est alors rouge de colère… » Ney s’exclame: « C’est digne du règne de Caligula, dit-il, spontanément, on prend un homme, il veut se défendre, on le bâillonne et on l’envoie à la mort ! ». Eglé Ney, son épouse, compte se rendre aux Tuileries afin d’obtenir du Roi sa grâce En vain !… Un peu avant 9 heures du matin, Ney, après avoir accepté les secours de la religion, se rend sur les lieux de son exécution. Il marche d’un pas ferme.  Il sera fusillé au bout de l’avenue de l’Observatoire. Mort, Ney est effectivement redevenu le premier soldat de Napoléon qui se rue à bride abattue sur les carrés ennemis », écrit Éric Perrin au terme de son étude. Une statue, œuvre de Rude, sera inaugurée sous Napoléon III, le 7 décembre 1853, à l’emplacement de son exécution. Plusieurs années après, en 1895, se trouvant sur la trajectoire de la future voie de chemin de fer reliant Paris à Sceaux, elle sera déplacée en face de son endroit initial. C’est là que le passant amoureux de l’Histoire peut la contempler encore aujourd’hui.   

C.B. 

 

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( 7 décembre, 2018 )

Jour sombre…

Ney-7 décembre 1815« Le 7 décembre 1815, étant interne à l’Hôtel-Dieu, je vis entrer chez moi de grand matin Beaupoil de Sainte-Aulaire, mon ami et camarade de collège, plus tard colonel: « Viens avec moi, me dit-il ; on va exécuter Ney. » Nous partîmes par un brouillard très froid. Nous arrivâmes au lieu de l’exécution par la petite rue de Chevreuse. Ney arriva peu de temps après : il était vêtu d’une redingote bleue, coiffé d’un chapeau rond ; sa démarche, sa tenue, sa figure étaient calmes, sans ostentation. Tout en lui respirait le courage, l’honneur, la dignité. Sa présence excita un grand mouvement. Bien que les hommes de la réaction qui l’avaient fait condamner fussent là en grand nombre, en majorité, ils ne purent empêcher les manifestations de regrets, d’admiration, données au malheureux Ney. On ne s’en gênait pas. Cependant Ney arriva devant le peloton de sous-officiers vétérans chargés de l’exécution; il ôta son chapeau, salua le commandant du peloton qui, par habitude ou par un mouvement qu’il n’avait pu maîtriser, avait abaissé son épée devant le maréchal. Bien que toutes les relations publiées aient consigné quelques mots comme ayant été prononcés par lui, je crois pouvoir assurer qu’il ne dit pas une parole. Il tomba droit devant lui, les pieds contre le mur à l’est, et la tête à l’ouest. La mort fut instantanée, sans être même accompagnée des soubresauts convulsifs qui s’observent en pareil cas. Trente-huit ans plus tard, à pareil jour, j’assistai à l’inauguration du monument de l’illustre maréchal. Le discours que Dupin prononça d’une voix ferme et fortement accentuée, produisit une grande impression. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE, « Souvenirs d’un  médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.174-175).

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Le monument érigé en 1853 est toujours visible de nos jours, non-loin de l’avenue de l’Observatoire. Il n’est plus à son endroit d’origine car déplacé lors de la construction de la voie de chemin-de-fer de Paris à Sceaux, un segment de notre actuel RER B.

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( 12 novembre, 2018 )

La liquidation d’une légende: la survivance de Ney en Amérique…


ney1815

Cet article, est paru dans la «  Revue de l’Institut Napoléon » n°125, en 1972. 

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Le 29 septembre 1946, dans un petit village de Caroline du Nord, il y eut une cérémonie religieuse et militaire en l’honneur d’un Maréchal de France. Sur un certain tombeau on déposa des couronnes, on étendit des drapeaux, il y eut un défilé militaire. Sur ce tombeau on lit (je traduis) : 

Ci-gît PETER STEWART NEY

Soldat de la Révolution Française et de Napoléon Bonaparte

Mort le 15 novembre 1846, âgé de 77 ans.

Pour beaucoup d’habitants du pays, comme pour ceux de certaines autres régions, le Maréchal aurait échappé à l’exécution pour finir ses jours dans la Caroline du Nord.  Aucun historien sérieux n’a traité ce sujet en anglais, et ceux qui croient à notre légende n’ont jamais vu de documents sur ce point et ne savent que des histoires plus ou moins authentiques et mal traduites. Sans aucun doute, le maréchal Ney, au moment de son arrestation, était déjà sur le chemin de l’Amérique. Evidemment il avait des passeports pour Lausanne en Suisse et aussi un laissez-passer pour Toulon. Mais son passeport de date la plus récente,établi au nom de ses domestiques, était pour La Nouvelle-Orléans, par Bordeaux.  Si on étudie l’itinéraire du Maréchal entre son départ de Paris, le 6 juillet 1815, et son arrestation le 3 août, on voit bien qu’il ne se dirigeait pas surla Suisse. Il se cachait dans le Massif Central pour prendre son passeport pour l’Amérique qui a probablement été envoyé par sa femme, et peut-être aussi des lettres.

Puis il a essayé plusieurs fois de s’échapper du côté de Bordeaux, mais il était entouré dans un réseau de dénonciateurs et l’on a fini par le prendre dans un château dans le département du Lot, à quelques kilomètres d’Aurillac. Peter Stewart Ney a vécu dans les Carolines du Nord et du Sud entre 1819 et 1846. C’était un maître d’école qui a joui d’une grande réputation, à en juger d’après les témoignages de plusieurs de ses anciens élèves.

Malheureusement les documents- sauf un daté de 1827- n’ont paru qu’après la mort de Peter Ney en 1846.

Malgré le manque de documents, il sûr que des bruits coururent pendant la vie de Peter Ney. Quelques mois après sa mort, il y eut plusieurs lettres publiées à ce sujet dans le « Southern Litterary Messenger ». Pendant la dernière moitié du XIX°siècle, d’anciens élèves de Peter Ney ont insisté sur le fait qu’ils avaient, dans leur jeunesse, profité de l’enseignement d’un Maréchal de France. Un pasteur du pays, un certain Weston, et un docteur en médecine du nom de Smoot, ont ramassé et publié des centaines de pages de témoignages de ces élèves, de leurs enfants et de leurs familles. Certains ont dit que le maître d’école, désormais devenu fameux, leur avait affirmé en classe qu’il avait été maréchal. Les uns prétendaient qu’il le disait quand il était sobre ; d’autres, au contraire, quand il était ivre. Ces derniers ont expliqué qu’étant ivre, Ney avait l’habitude d’agir comme un général sur le champ de bataille, donnant des ordres, et surtout demandant à monter à cheval.  Lorsqu’il était dans le monde, il voulait faire croire qu’il connaissait la haute société de l’époque impériale. Il obtint un jour un gros succès en disant à une dame : « Ne me regardez pas ainsi, car c’est la façon dont Mme de Staël me regardait. » Il parlait des deux Impératrices en donnant tort à Napoléon d’avoir répudié Joséphine. Chaque fois que venaient de France de grandes nouvelles : celle de la mort de l’Empereur, celle de la mort du duc de Reichstadt, celle de l’accession au trône de Louis-Philippe, il noyait avec ostentation son désespoir dans l’alcool et souffrait ensuite, comme on peut aisément l’imaginer, de dépressions nerveuses.

Tout cela a beaucoup impressionné ses amis, et les années passant, ils ont vu de pus en plus une ressemblance entre le vieux maître d’école et le Maréchal, sans aucune documentation, sans même connaître le caractère du Maréchal.

D’après la légende, le duc de Wellington aurait sauvé Ney en ordonnant une fausse exécution. Nous savons aujourd’hui que pour éviter les incidents, le Gouvernement français avait choisi pour l’exécution un terrain, près du Luxembourg, où le Maréchal était prisonnier.  Quant à l’enterrement, la police avait exigé qu’il ait lieu avant l’aube. Toutes ces précautions ont été considérées par les amis de Peter Ney comme le témoignage d’une fausse exécution et la preuve que le cercueil a dû être vide.  Si le maréchal n’avait pas été tué, il est invraisemblable que la foule qui arrivait d tous côtés n’en eût pas eu connaissance. Un officier hollandais, au service de la Russie, après avoir assisté au procès, s’est habillé en grand uniforme, a attendu toute la nuit près du Palais du Luxembourg, et enfin a suivi les troupes au lieu d’exécution.  Les observateurs de la Police ont parlé de « plus de cinq cents Anglais qui sont venus pour voir le corps ». Un autre observateur, dans un rapport, déclare que des Pairs de France, des généraux, des officiers étrangers et des attachés des légations étaient venus voir si c’était bien le maréchal Ney qu’on avait fusillé.En somme, il n’y a aucun document ni témoignage contemporain qui permette le moindre  doute sur la mort de Ney.  Les soi-disant témoignages ne sont basés sur rien de précis et ont sûrement été inventés par des gens qui n’ont pas lu les documents contemporains, qui ne connaissent pas la France de 1815 et ne savent peut-être pas bien la langue française d’aujourd’hui. En général les amis de Peter Ney étaient des amis bien intentionnés mais mal renseignés. On a de Peter Ney plusieurs œuvres. Il a publié beaucoup de vers dans les journaux du pays, dont  plusieurs ont été copiés par le pasteur Weston. On n’a qu’à lire quelques-uns de ces vers convaincu que l’auteur avait une formation entièrement anglaise, une éducation classique genre XVII° siècle. Beaucoup de ces vers ont pour sujet ls guerres de Napoléon, mais la langue et les images poétiques que l’on y trouve n’ont rien de français. Un officier français qui n’aurait pas eu de culture anglaise classique n’aurait jamais pu écrire ces vers, surtout les quelques lignes sur la mort du poète anglais, Sir Philip Sydney. Beaucoup de gens ont dit que Peter Ney parlait parfaitement bien le français. Pourtant, aucune de ces personnes ne parlait cette langue, et nous savons que Peter Ney s’est beaucoup fâché quand un de ses élèves lui demanda de lui enseigner un peu de français. Dans tous les écrits que nous avons de lui, il n’y a pas une seule lettre en français, rien que de petites phrases et surtout des maximes- comme « Le sage parle à demi-mot ».  Peter Ney possédait plusieurs livres sur Napoléon et son temps, et il avait l’habitude d’écrire là-dedans des commentaires.

Dans ces inscriptions on trouve énormément d’erreurs, surtout de genre et d’accent, des erreurs qu’un français n’aurait jamais pu faire.  Un autre respect de l’affaire, qui affaiblit beaucoup la légende, c’est la conduite de Peter Ney à l’égard des amis et des parents que le Maréchal avait eu aux Etats-Unis. Pourquoi aurait-il évité le groupe des Bonapartistes de Philadelphie, y compris le frère de Napoléon qui s’y trouvait à ce moment-là ? Pourquoi n’aurait-il pas vu l’oncle de sa femme, Edmond-Charles Genet, qui a joué aux Etats-Unis un certain rôle politique ?

Pourquoi ne serait-il pas allé à La Nouvelle-Orléans dans la famille de Pontalba, où l’on était tout prêt à le recevoir ? 

La vérité semble être- et je suis d’accord avec un certain Wiseman qui, déjà en 1885, avait écrit au bibliothécaire en chef de l’Université du Wisconsin, que Ney « était un Ecossais et un grand admirateur de Napoléon, qu’il avait peut-être même été dans l’armée impériale et que, beaucoup plus tard, se trouvant pris pour le maréchal Ney, il avait accepté de jouer ce rôle qui flattait sa vanité ».  Pendant toute sa vie, il aurait donné l’impression d’être un méconnu et il a dû vivre dans la peur d’être démasqué.  Si le maréchal Ney avait voulu passer inaperçu en Amérique, il aurait plutôt choisi le nom de Dupont ou de Durand. 

Dorothy MACKAY-QUYNN 

Docteur de l’Université de Paris. 

 

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( 25 septembre, 2018 )

Le comte de Lavalette, un grand serviteur de l’Empire…

lavalette

Connu surtout pour son évasion rocambolesque, Antoine-Marie Chamans de Lavalette est né à Paris le 14 octobre 1769, ville dans laquelle son père était limonadier. Après de bonnes études au Collège d’Harcourt, le jeune Antoine devient secrétaire du Bibliothécaire de Louis XVI, un certain Lefèvre d’Ormesson. Face à la Révolution qui éclate, Lavalette, d’abord favorable aux idées nouvelles, est effrayé par les excès qu’elle entraîne. Il se réfugie dans l’armée et sert trois années dans les gardes nationales parisiennes, puis dans la Légion des Alpes et dans l’Armée du Rhin où le fameux Custine le nomme sous-lieutenant et aide de camp du Colonel Baraguey d’Hilliers. La rencontre avec le futur empereur a lieu en 1796. En effet, Baraguey d’Hilliers, promu général en Italie, présente Lavalette à Bonaparte. Lavalette, devenu un des principaux aides de camp du Général Bonaparte, est chargé de plusieurs missions diplomatiques dans le Tyrol et à Léoben. Avant son départ pour l’Egypte, Bonaparte lui fait épouser Emilie de Beauharnais (1781-1855), nièce de Joséphine. Le mariage civil est célébré à Paris le 22 avril 1798. Lavalette participe ensuite à la prise de Malte, puis est expédié de nouveau en mission à Corfou, avant de rejoindre le corps expéditionnaire en Egypte.  Il sera de ceux qui rentreront en France avec Bonaparte. Il participe au coup d’Etat du 18 Brumaire. En janvier 1800, Talleyrand, l’envoie en mission diplomatique en Saxe afin de préparer un traité de paix avec l’Autriche. A son retour, le Premier Consul le nomme administrateur à la Caisse d’amortissement, puis à la direction des Postes, comme commissaire central (1801) et Directeur général (le 19 mars 1804). La même année, Lavalette est nommé Conseiller d’Etat, section de l’Intérieur. En homme de confiance, il accède au contrôle du fameux Cabinet Noir. Cette institution  » non-officielle  » était chargée d’intercepter certains courriers. Il passera onze années au Ministère des Postes et au Cabinet Noir. Lors de la Première Restauration, Lavalette ne rallie pas le camp des Bourbons. En 1815, apprenant le débarquement de l’Empereur, il se rend au Ministère des Postes (alors rue du Coq-Héron, actuel 1er arrondissement de Paris) afin de reprendre ses fonctions. Après Waterloo, Napoléon le reçoit à Malmaison et lui propose de l’accompagner dans l’exil.  » Je refusai de l’accompagner « , écrit Lavalette dans ses  » Mémoires « . Avant de poursuivre :  » J’ai une fille de treize ans, ma femme est enceinte de quatre mois, je ne peux me décider à me séparer d’elle ; donnez-moi quelque temps, et j’irai vous rejoindre partout où vous serez… « . Lavalette n’aura pas cette possibilité : arrêté chez lui le 18 juillet 1815, il est conduit à la Préfecture de police puis incarcéré à la Conciergerie. Il y rencontrera le maréchal Ney prisonnier lui aussi… Traduit devant la Cour d’assises pour conspiration et usurpations de fonctions, il est condamné à mort le 21 novembre 1815. Son, recours en cassation est rejeté et il n’obtient pas la grâce de l’impotent Louis XVIII, trop heureux de répondre aux exigences des  » Ultras « . La veille de l’exécution, Madame de Lavalette et sa fille rendent visite à leur mari et père. Lavalette échange ses vêtements avec ceux de son épouse et sort au bras de sa fille, incognito, un mouchoir lui dissimulant le visage… L’évadé trouve refuge dans les combles du Ministère des Affaires étrangères, puis quitte Paris le 8 janvier 1816 avec la complicité de trois officiers anglais : Bruce, Hutchinson et le Général Wilson. Il revêt l’uniforme britannique et gagne la Belgique. Puis Antoine de Lavalette se dirige seul vers la Bavière, pays où il résidera plusieurs années, avec la bienveillance d’Eugène de Beauharnais, d’Hortense et du Roi Maximilien. Gracié par la suite, il peut enfin rentrer à Paris. Madame de Lavalette, déjà ébranlée par la perte de son second enfant (le 13 octobre 1815), resta emprisonnée à la Conciergerie et ne sera libérée que le 23 janvier 1816. Affaiblie psychologiquement par tant d’épreuves, Emilie de Lavalette disparaîtra le 18 juin 1855. Quelques années auparavant, le 15 février 1830, le comte Antoine de Lavalette était décédé, sans doute d’un cancer des poumons. A l’issue d’une cérémonie qui rassemble les grands noms de l’Empire, il est enterré au Cimetière du Père Lachaise.   Sa sépulture recouverte d’un lierre grimpant ne comporte curieusement aucun accès (ni porte, ni ouverture). Elle est située dans la 36° division, avenue des Acacias, Première ligne).  

Lavalette a laissé d’excellents mémoires dont la dernière édition fut réalisée en 1994 au Mercure de France. 

C.B. 

 

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( 14 septembre, 2018 )

L’île d’Aix, dernière étape de l’Empereur en France (II et fin)…

 Steuben 1810.« 14 juillet 1815,

Toutes les dispositions sont prises pour quitter l’île d’Aix le plus tôt possible et se rendre à l’Angleterre. Napoléon écrit au régent d’Angleterre son billet légendaire que tout le monde connaît : « Altesse royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des grandes puissances de l’Europe, j’ai terminé ma carrière politique et je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer britannique. Je me mets sous la protection de ses lois que je réclame de Votre Altesse Royale comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis. »

On ne saurait assez déplorer, ajoute Lamartine, pour la majesté et la moralité de l’histoire que l’Angleterre n’ait pas répondu par un magnanime asile à la lettre de Napoléon, cette lettre d’une majesté calme et triste, dit-il, et dans laquelle on retrouve, avecl’accent de Marius à Minturne, l’intonation d’une grande âme aux prises avec les extrémités du sort. Napoléon, toujours maître de lui, restant partout et quand même cet incomparable acteur auquel le pape jetait un jour son apostrophe de souveraine ironie, lut sa lettre à Gourgaud, pour juger de l’effet qu’elle pourrait produire et lui demanda son avis. Il jugea l’effet satisfaisant et ajouta qu’il avait fait choix de lui pour porter ce billet à destination. C’était une mission de confiance et d’honneur. Il dicta ensuite à Gourgaud la lettre que Bertrand devait écrire au commandant anglais. Il appelle Bertrand et lui fait recopier cette missive sous ses yeux. L’Empereur avise le capitaine Maitland que le lendemain, à la marée de 4 ou 5 heures du matin, il se rendra à son bord avec sa suite. Il le prévient en même temps de la mission de Gourgaud auprès du régent. Cette lettre était accompagnée d’instructions dans lesquelles Napoléon répétait qu’il désirait avant tout obtenir des passeports pour les États-Unis, qu’un séjour dans la grande république américaine était ce qui le tentait davantage, mais qu’à défaut des États- Unis, l’Angleterre était le pays de son choix, « qu’il s’y rendrait volontiers comme simple particulier, pour y jouir de la protection des lois du pays ». Ce pli doit être porté au vaisseau anglais par le comte de Las Cases, chargé d’aviser aux derniers préparatifs matériels, car l’Empereur entend être reçu comme l’Empereur. Gourgaud, avant de partir, est désigné pour prévenir les capitaines Poné et Philibert de la décision prise et il leur remet à chacun, de la part de Napoléon, une paire de pistolets. Les deux capitaines expriment leur regret de cette décision. « Ah ! vous ne savez pas où vous allez ! Vous ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l’Empereur d’un tel projet . » Ils font demander à Napoléon de réfléchir encore et l’avertissent que ce parti lui serait funeste entre tous.

Mais il est trop tard ; et le capitaine Philibert, en sa qualité de commandant de la division de la rade, doit prendre les mesures nécessaires. Il avertit de suite M. Jourdan, lieutenant de vaisseau, commandant le brick l’Épervier : « Monsieur le commandant, d’après la demande de M. le lieutenant général Becker et conformément aux ordres et instructions de S. Ex. le ministre de la marine et de M. le préfet maritime que je vous ai transmis, vous voudrez bien vous tenir prêt à recevoir à votre bord à 2 heures, cette nuit, l’empereur Napoléon avec les personnes de sa suite, pour le conduire à bord de la croisière anglaise, en rade des Basques. Il n’est point nécessaire, Monsieur le commandant, de vous rappeler les égards qui sont dus à cet illustre personnage1.» Gourgaud et Las Cases s’embarquent le 14 juillet, l’un pour avertir le commandant anglais de la mission confiée auprès du régent d’Angleterre et lui demander les moyens de l’accomplir le plus tôt possible, l’autre pour remettre au capitaine Maitland la  lettre du général Bertrand. Ils sont reçus à bord du Bellérophon. Le soir, à la nuit tombante, Gourgaud est conduit à bord du Slaney qui reçoit l’ordre de faire voile immédiatement vers l’Angleterre. Gourgaud pouvait supposer que sa mission lui serait facilitée, ou tout au moins qu’il lui serait donné de l’accomplir. Les événements devaient démentir cette espérance. Dans la soirée du 14, Napoléon fait embarquer sur l’Épervier ses bagages et sa suite. Lui-même prend ses dispositions de départ.

15 juillet 1815.

Napoléon s’habilla à 3 heures du matin, au lever du jour. Il était vêtu du costume légendaire : petit chapeau, uniforme vert de colonel des chasseurs à cheval de la garde, épée au côté, culotte courte et bas de soie. Les officiers anglais  qui l’approchèrent pendant la traversée de l’Océan ont remarqué la coquetterie, la seule coquetterie physique de Napoléon, pour sa jambe et son pied; il se chaussait de manière à en faire valoir la finesse.

Napoléon mit le pied sur le canot qui devait le conduire au brick l’Épervier en présence de tout son entourage, de ses officiers en grand uniforme et des habitants de l’île, venus pour le voir une dernière fois. Il avait ainsi quitté le sol de la France à tout jamais. Lorsque le canot aborda l’Épervier, l’Empereur renvoya le général Becker, qui fondait en larmes, et l’embrassa affectueusement. Celui- ci demandait à le suivre encore : « C’est de mon propre mouvement, répondit Napoléon, que je me rends à la croisière. Si vous y veniez avec moi, on ne manquerait pas de dire que vous m’avez livré aux Anglais. Je ne veux pas laisser peser sur la France même le soupçon d’une pareille injure  »

L’embarquement sur l’Épervier se fit à 4  heures du matin dans le plus profond silence, « par respect pour le héros que fixait l’attention de tout l’équipage réuni sur le pont ». Après ce premier instant de stupeur émue et silencieuse, l’enthousiasme devint extraordinaire, et l’émotion fut profonde à bord de l’Épervier, dont l’équipage comprenait surtout des jeunes marins, encore impressionnés de la cérémonie grandiose du Champ de Mai à laquelle ils avaient assisté dans les députations envoyées pour la remise des aigles. Le bateau se dirigea de suite vers la rade des Basques où mouillaient les bâtiments anglais .Pendant cette dernière traversée, l’Empereur se promenait sur le pont, causant avec les officiers et les matelots, de leur métier, de la marine, des ordres qu’il avait donnés pendant son règne, s’informant des travaux qu’il avait ordonnés, demandant où en était l’exécution, étonnant chacun par sa présence d’esprit et sa connaissance des choses. Il ne cessait, paraît-il, de regarder la côte, distinguant avec ses lorgnettes les pavillons blancs qui flottaient partout à Oléron et sur les points différents du rivage, reprenant, parfois malgré lui, dans une obsession du souvenir qui s’explique par la dissemblance môme des situations, les épisodes de sa traversée de l’île d’Elbe en France. Un moment, il monta sur le banc de quart, où se trouvait le lieutenant Jourdan de la Passardière, qu’il interrogea longuement sur l’Angleterre, sur le caractère de ses habitants, car il savait que le lieutenant avait été prisonnier en terre anglaise pendant quatre ans. Il lui demanda même son opinion personnelle sur cette dernière résolution prise de se rendre en Angleterre. Car il est curieux de. voir combien à cette époque Napoléon, qui pendant quinze ans avait tenu l’Europe, la France, son entourage à la merci de ses ordres les plus brefs et les plus indiscutés, se sentait maintenant à la dérive, se laissant influencer par les uns et par les autres, changeant d’avis constamment, renonçant à des résolutions qui peut-être lui auraient donné le salut, parce qu’autour de lui des femmes sensibles et malheureuses ont pleuré et manifesté leur désapprobation. Ce fut peut-être la seule circonstance de sa vie où les femmes eurent une influence sur lui. A cette dernière interrogation, «je répondis à Sa Majesté que sa question me mettait dans un grand embarras, mais que puisqu’Elle me demandait de lui répondre avec franchise, je pensais qu’il eût mieux valu tenter de se rendre aux États-Unis. Sa Majesté me répliqua que l’on croyait ce passage inexécutable, d’après l’avis de personnes compétentes, à cause de la présence de croiseurs anglais. Je convins qu’en effet il y avait des chances à courir, et j’ajoutai qu’en fin de compte mon opinion était qu’il fallait essayer de forcer la croisière anglaise sur la frégate la Méduse ou le brick l’Épervier, qui étaient d’une marche supérieure, que s’il arrivait qu’on fût joint par l’ennemi, Sa Majesté serait considérée comme prisonnière de guerre et que j’étais persuadé qu’Elle serait traitée comme telle en se rendant à bord du Bellérophon : ainsi, que j’eusse préféré adopter le parti qui offrait encore quelques chances. L’Empereur, après avoir réfléchi un instant, me répondit : Il est trop tard, j’ai envoyé l’un de nos officiers généraux à bord de la croisière anglaise; on m’y attend et je m’y rendrai1. » Jusqu’au dernier instant, il flottait donc dans l’incertitude et le doute, comptant peut-être au fond de lui-même sur un de ces hasards imprévus de la destinée qui, souvent déjà, avaient marqué sa vie. Le fond de son Caractère, dans son mélange presque contradictoire de fatalisme et de superstition, se devine toujours chez lui. Il descendit alors du banc de quart et rejoignit les généraux de Montholon et Bertrand. Il leur fit part de son entretien, mais ces deux officiers haussèrent les épaules et traitèrent M. Jourdan de « jeune homme ». Vers 8 heures du matin, l’Empereur prit du café sur le cabestan du brick. La traversée, à cause du vent et de la marée, fut très longue, mais vers 9 heures on se trouvait tout près du Bellérophon. Quand l’Épervier fut environ à une portée de canon du bâtiment ennemi, un canot anglais s’approcha et un officier monta sur le pont. « L’Empereur, ayant le coude appuyé sur le cabestan, fit appeler Mme Bertrand pour lui servir d’interprète et lui dit : Demandez à Monsieur combien de temps il faut pour aller en Angleterre avec ces vents (Nord-Ouest). — Il faut huit jours, répondit l’officier anglais. — Et si nous avions le bon vent ? reprit l’Empereur. — Il faudrait quarante-huit heures. — A cette dernière réponse l’Empereur tressaillit. Il ordonna à toute sa suite de s’embarquer dans le canot anglais . » Il se retourna d’abord vers Mmes Bertrand et Montholon et leur dit : « Mesdames, vous sentez-vous de force à aller à bord du vaisseau anglais ? » Mme Bertrand répondit : « Oui, Sire. » Il leur dit: « Embarquez-vous, Mesdames. » Le capitaine de frégate anglais fut offrir son bras à Mme Bertrand. L’Empereur s’embarqua le dernier et, avant de partir, il invita notre capitaine à déjeuner avec lui, à bord du vaisseau anglais. Il était 10 heures lorsque Sa Majesté nous laissa et, en nous quittant, nous dit qu’il se rappellerait longtemps le brick l’Épervier et ses habitants. » Tout l’équipage de l’Épervier, réuni sur le même côté du pont (bâbord), faisait retentir, à travers des torrents de larmes, les cris de : « Vive l’Empereur ! » A cet instant, la Saale et la Méduse arborèrent le drapeau blanc et firent descendre le pavillon tricolore. L’Empire avait disparu. « L’Empereur répondit aux douloureuses exclamations des marins français par des signes bien expressifs, et son dernier geste fut de lancer de l’eau qu’il prit avec la main comme pour donner sa bénédiction aux Français qui le voyaient pour la dernière fois. » Ce geste, presque rituel, n’étonnera pas chez celui qui, le jour de son sacre, saisissait la couronne de la main du pape, se la fixait lui-même sur la tête et la déposait ensuite sur le front de l’Impératrice. Il émane bien de ce même homme qui, à certains jours et à certaines heures de sa prodigieuse destinée, s’était cru et supposé presque autant le prêtre suprême que le souverain de son peuple. Le capitaine Maitland confirme, dans sa relation, que Napoléon quittant l’Épervier, fut salué par les exclamations répétées des équipages, tant que le canot fut à portée de la voix; il ajoute aussi que la plupart des matelots et des officiers avaient les larmes aux yeux. . Le commandant de l’Épervier faisait porter par ce même canot la lettre suivante au commandant du vaisseau de guerre anglais le Bellérophon : « Monsieur le commandant, chargé de la haute mission de transporte à bord de la croisière anglaise, sur le brick l’Épervier que je commande, l’empereur Napoléon, j’ai l’honneur de vous donner connaissance que Sa Majesté a saisi l’occasion de l’arrivée de l’un de vos canots à bord du brick pour laisser mon bâtiment. Je vous prie de me dire si c’est bien à bord de votre vaisseau qu’Elle s’est rendue. » Quand Napoléon aborda le Bellérophon, il reçut en arrivant les honneurs que l’on réserve aux chefs d’armée : le capitaine Maitland l’attendait avec tout son état-major. L’Empereur, une fois monté, se rendit de suite sur le gaillard d’arrière et, s’adressant au capitaine : « Je viens, dit-il, me mettre sous la protection de votre prince et de vos lois. » Il se rendit dans les appartements qui lui étaient préparés et se reposa. Il dormit un moment et demanda à passer immédiatement l’inspection de l’équipage et à visiter le navire. On cite de lui, lors, de cette visite, un trait qui montre bien un des côtés de son caractère, le besoin de plaire dans les circonstances même les plus imprévues de sa vie. En entrant dans la chambre du capitaine Maitland, il aperçut un portrait accroché sur une des parois delà cabine : « Quelle est donc cette jeune personne ? demanda-t-il. —Ma femme, répond Maitland.— Ah ! Elle est très jeune et très jolie . » Il est certain que chez Napoléon ce grand désir de séduction ne disparut jamais : c’est que ce charme inattendu de ses manières ou de certaines de ses flatteries était pour lui une forme de domination, ce qu’il cherchait avant tout. C’est ce qui faisait dire à l’empereur Alexandre après l’entrevue de Tilsitt : « Je n’ai jamais eu plus de préventions contre quelqu’un que j’en eus contre lui, mais après trois quarts d’heure, elles ont toutes disparu comme un songe. » Les officiers et les amiraux anglais qui se trouvèrent en rapport avec lui pendant la traversée de France en Angleterre s’accordaient à dire que si l’entrevue sollicitée par Napoléon avec le régent d’Angleterre avait eu lieu, les événements eussent été fort différents, car ils ne mettent pas en doute que le prince anglais n’eût subi lui aussi le charme de cette nature étrange et dominatrice. Le capitaine Maitland, celui de tous les officiers anglais qui approcha le plus Napoléon à cette époque, se demanda d’où venait ce don très personnel de produire ainsi une impression favorable sur

ceux qui l’approchaient. La remarque suivante est d’un véritable observateur : « Il me parut qu’il y parvenait en tournant l’entretien sur des matières qu’il supposait que celui à qui il s’adressait connaissait bien et sur lesquelles il pouvait parler avec avantage. Cette conduite avait pour effet de le rendre content de lui-même, après quoi il n’était pas très difficile de faire partager cette sensation â la personne qui l’avait causée. » Le capitaine Maitland explique que lui aussi subit le charme général« Il peut paraître surprenant qu’il y ait possibilité qu’un officier anglais soit prévenu en faveur d’un homme qui a causé tant de calamités à son pays, mais cet homme possédait à un tel point le don de plaire qu’il n’y a guère de gens qui auraient pu s’asseoir à la même table que lui pendant près d’un mois, comme je l’ai fait, sans éprouver un sentiment de compassion, allié peut-être au regret qu’un homme doué de tant de qualités séduisantes et qui avait occupé un rang si élevé se trouvât réduit à l’état dans lequel je le vis. »

Voici dans quels termes, peu de jours après, le Journal des Débats rendait compte à ses lecteurs de la réception de Napoléon à bord du Bellérophon, et de son arrivée prétendue en Angleterre. Or, le 21, date de l’information du journal, Napoléon était en mer et personne encore ne savait où serait interné l’Empereur.

Journal des Débats (21 juillet 1815).

On a reçu aujourd’hui des nouvelles de Londres par voie extraordinaire qui disent ce qui suit : « Buonaparte croyait, au moment où il est monté sur le Bellérophon, qu’il allait encore y recevoir les honneurs dus à son ancien rang. Le capitaine l’a fait entrer seul dans une chambre d’officier et a mis deux sentinelles à la porte. On y est entré un moment après et on l’a trouvé fondant en larmes. Il est passé à Londres incognito. Quand le courrier est parti de Londres, Buonaparte était déjà rendu à sa destination provisoire, le fort Saint-Georges au nord d’Edimbourg. »

La veille, le même journal, également bien informé et dans le but d’égarer l’opinion, laissait entendre que Napoléon serait interné à la Tour de Londres. Lorsque l’Empereur eut inspecté le Bellérophon, il déjeuna : il avait fait inviter les officiers anglais et le commandant français de l’Épervier. Il se promena ensuite sur le pont. Il se trouvait à un moment sur la poupe du navire, quand reparut l’Epervier avant de retourner à l’île d’Aix, chargé de remorquer jusqu’au Bellérophon une embarcation manœuvrant difficilement et qui portait plusieurs personnes de la suite impériale. Il paraît qu’en un instant tout l’équipage du vaisseau français monta dans les vergues pour saluer une dernière fois l’Empereur et lui porter l’adieu définitif des marins de la France. Quant à lui, toujours calme et maître de ses impressions, il se laissa acclamer et fit de la main des signes d’adieu. Dans l’après-midi du 15, l’Empereur reçut à bord du Bellérophon la visite du contre-amiral sir Harry Hotham, qui commandait l’ensemble de la flotte anglaise sur les côtes de France, et de tout l’état- major de l’amiral. Un des officiers anglais présents, sir Humphrey Senhouse, écrivit à ce sujet quelques lettres qui ont été publiées récemment et où nous relevons certains détails intéressants 1. « Nous fûmes reçus par l’ex-Empereur avec toute son ancienne dignité et tout le monde, c’est-à-dire l’Empereur, le maréchal Bertrand, sir Harry Hotham, le capitaine Maitland et moi, resta debout tout le temps. Après une entrevue de près d’une heure, le dîner fut annoncé à Sa Majesté. Il joue en tout à l’Empereur et a pris entièrement possession de la cabine d’arrière ainsi que de la table et de l’installation générale. Sa Majesté entra dans la salle à manger comme dans son palais.  Au dîner, il avait peu parlé, mais mangé de bon appétit. Il ne parla pas davantage ensuite sur le pont. Il s’amusa successivement avec les officiers subalternes, puis se promena avec Bertrand. Il se retira de bonne heure, évidemment très fatigué. »

L’amiral Hotham avait invité l’Empereur à venir le lendemain déjeuner à son bord sur le Superbe. L’Empereur accepta. Le drapeau blanc flottait alors partout dans la rade, excepté à l’île d’Aix, où il devait être arboré le lendemain.

Dès le soir de cette même journée, le gouvernement de la Restauration avait été avisé de tous ces événements par une lettre du préfet maritime. Le Journal des Débats du 19 juillet 1815 publiait la lettre suivante :

Rochefort, le 15 juillet 1815, à 10 heures du soir.

LETTRE DU PRÉFET MARITIME A S. E. LE MINISTRE DE LA MARINE.

« Pour exécuter les ordres de Votre Excellence, je me suis embarqué dans mon canot, accompagné de M. le baron Richard, préfet de la Charente-Inférieure. Les rapports de rade de la journée du 14 ne m’étaient point encore parvenus : il me fut rendu compte par le capitaine de vaisseau Philibert, commandant la frégate l’Amphitrite, que Buonaparte s’était embarqué sur le brick l’Épervier, armé en parlementaire, déterminé à se rendre à la croisière anglaise. En effet, au point du jour nous le vîmes manoeuvrer pour s’approcher du vaisseau anglais le Bellérophon, commandé par le capitaine Maitland, qui voyant que Buonaparte se dirigeait sur lui avait arboré pavillon blanc au mât de misaine. Buonaparte a été reçu à bord du vaisseau anglais ainsi que les personnes de sa suite ; l’officier que j’avais laissé en observation m’avait informé de cette importante nouvelle, quand le général Becker, arrivé peu de moments après, me l’a confirmée. »

16 juillet 1815.

L’Empereur, comme il l’avait promis, se rendit sur le Superbe portant pavillon de l’amiral Hotham. Il vint à l’heure fixée avec les officiers et les dames de sa suite. « Il a été reçu par les marins montés sur les vergues et avec tous les égards dus à un général commandant en chef, sauf le salut. Comme d’habitude, il est immédiatement allé dans la cabine d’arrière et a demandé que les officiers du bord lui fussent présentés. Il a fait beaucoup de remarques pendant cette présentation, et quand elle a été terminée a demandé à visiter le navire. Napoléon posa un millier de questions et fit de nombreuses observations qui montrent à quel point il est au courant de tout ce qui concerne le service naval. Ses manières ressemblent beaucoup à celle du roi. En un mot, il causa de tout avec tous… L’expression de sa physionomie; dit encore le correspondant anglais, reflète au plus haut point les vives et diverses passions de son esprit. Par moments sa figure porte l’empreinte d’une très grande bonne humeur, puis brusquement s’assombrit et un regard pensif et pénétrant dénote le caractère de la pensée qui l’anime. Il parle vite et passe d’un sujet à un autre avec une grande rapidité. Ses connaissances semblent très étendues et très variées et il me surprit beaucoup par sa familiarité avec les hommes de tout ordre en Angleterre .  Après la visite détaillée du navire, on fut appelé pour déjeuner « et l’Empereur fut en tout point l’Empereur, je vous assure. Il est étonnant de voir le respect et les égards que lui témoignent ceux qui l’entourent. »

Pendant ce déjeuner et pendant tout le temps que dura le séjour de Napoléon sur le Superbe, l’amiral Hotham ne cessa de témoigner à l’Empereur le plus grand respect : l’attitude des assistants fut très diverse. Il paraît que la réserve froide et le respect compassé des Anglais contrastaient avec la contenance joyeuse et insouciante de plusieurs des compagnons d’exil. Le lieutenant colonel Planat se faisait remarquer par son air de gravité douloureuse et triste. Il était ému, a-t-il dit lui-même, de la nécessité où se trouvait l’Empereur de courtiser ses ennemis. Le capitaine Maitland, auquel peu de remarques échappaient, ne peut s’empêcher d’en faire l’observation dans son rapport. « Pendant tout le temps que durale déjeuner, j’observai que le colonel Planât, qui était très attaché à Napoléon, avait des larmes qui lui coulaient le long des joues et semblait extrêmement peiné de la situation où se trouvait son maître. »

Après le déjeuner, l’Empereur causa avec différents groupes, affectant une bonne humeur et une gaieté qui frappaient les assistants. Il fit au capitaine Senhouse le récit des travaux dont il avait commandé l’exécution à l’île d’Aix, étonnant son interlocuteur par des connaissances particulières sur la profondeur de l’eau dans toute cette rade spécialement compliquée. Il partit avec sa suite à 1 heure et demie. Le Bellérophon se prépara à faire voile pour l’Angleterre, et le départ s’effectua promptement. Le préfet maritime de Rochefort, le 17 juillet, en avisait par lettre le ministre secrétaire d’État du département de la marine.

« Monseigneur,

 J’ai l’honneur d’informer V. E. que le vaisseau de S. M. Britannique le Bellérophon, à bord duquel Napoléon Buonaparte s’est embarqué le 15 de ce mois, a fait voile pour l’Angleterre hier 16, à 1 heure après midi. Ce vaisseau emporte, outre ce personnage, toutes les personnes qui se sont attachées à son sort : la liste en est ci-jointe. Elles avaient d’abord été réparties sur les frégates la Saale et la Méduse ; passées ensuite le 14 au soir sur le brick l’Épervier et la goélette la Sophie, elles ont été versées à bord des embarcations de la division anglaise commandée par l’amiral sir Harry Hotham. »

Cette lettre peut-elle avoir été écrite par ce même signataire, qui moins de trois semaines avant présidait à Rochefort la cérémonie de la remise des aigles impériales et exaltait en termes pompeux la gloire militaire de l’Empereur ? Beaucoup diront peut-être que la politique et la discipline ont de ces nécessités. Mais ceux qui se trouvent réduits à de telles extrémités sont au moins à plaindre. La traversée fut longue sur le Bellérophon, et les heures passaient lentes sur le pont de ce bateau dont les passagers toutefois ne soupçonnaient pas encore en mer quels coups imprévus le destin leur réservait. La plupart songeaient à leur prochaine existence en Angleterre, et dans leurs projets se l’aménageaient aussi riante et aussi brillante que possible. Napoléon, pour occuper ses journées, lisait beaucoup et ses livres préférés étaient, paraît-il, une vie de Washington et une traduction des poésies d’Ossian. Dans ce choix de lecture à un instant si décisif de sa destinée, comme dans le titre de tous les ouvrages qui composaient sa bibliothèque de chevet, on trouverait aisément matière à des réflexions et à des rapprochements curieux sur la tendance d’esprit, sur l’éducation intellectuelle et morale, à la fois prodigieuse et très incomplète, de cet être d’exception que fut Napoléon. Il se montrait alors très calme, mais nullement abattu. Peut-être éprouvait-il, au lendemain de ces événements qui avaient fondu sur lui comme un tourbillon d’infortune et qui physiquement et moralement avaient dû le lasser, une sorte de détente et de repos dans cette oisiveté forcée d’une traversée. Peut-être enfin se disait-il qu’il avait encore un rôle à jouer et que dans cette intimité de toutes les heures avec ses ennemis il dépendait de lui de leur en imposer toujours par son caractère et son énergie. Dans la presse française du temps on avait insinué que, pendant son séjour sur le Bellérophon, il s’était livré à. toutes les incartades possibles d’humeur et avait laissé à tous l’impression d’un être maussade et de peu d’éducation. Son ennemi, presque déjà son geôlier, le capitaine Maitland, protesta contre cette assertion et insista à plusieurs reprises dans la relation de son voyage sur l’attitude plus que correcte du proscrit. « Je crois donc devoir une fois pour toutes déclarer ici et de la manière la plus positive que, depuis le moment de son arrivée à bord de mon vaisseau jusqu’à celui où il le quitta, sa conduite fut certainement celle d’un gentleman, et je ne me rappelle pas que dans aucune circonstance il ait employé une expression grossière et se soit rendu coupable d’aucune espèce d’incivilité. Bonaparte, dit encore Maitland, paraissait avoir un grand empire sur lui-même, car bien qu’aucun homme n’ait jamais pu être soumis à de plus grandes épreuves que celles qu’il eut à subir pendant son séjour à bord du Bellérophon, jamais en ma présence ou à ma connaissance il ne laissa échapper aucune expression qui décelât de la mauvaise humeur. Il affectait au contraire une bonne grâce et une sorte d’amabilité qui dans son esprit étaient un attribut de la souveraineté à laquelle il entendait ne pas renoncer. Un jour cependant, il fut triste. C’était un dimanche matin, le 23 juillet. Le Bellérophon côtoyait les parages d’Ouessant, le temps était très beau. Napoléon resta sur le pont une grande partie de la matinée jetant sans cesse un regard attendri et grave vers la France. Il se taisait et faisait faire silence autour de lui. Personne ne le lui reprochera. Le 24 juillet, le Bellérophon et le Mirmidon de la croisière anglaise arrivaient dans la baie de Torbay. Nous ne suivrons pas Napoléon pendant tout son séjour sur les côtes d’Angleterre. Nous rappellerons seulement qu’il étonna ceux qui l’approchèrent par son surprenant empire sur lui-même. Il se contenta de protester avec une majesté dont ses ennemis eux-mêmes demeurèrent surpris; on retrouvait en lui, à une heure pareille, cette tendance qu’il avait toujours eue plus ou moins d’envisager l’existence avec le calme fataliste de l’Oriental. L’exil de Sainte- Hélène le faisait entrer tout vivant dans la légende, et allait transformer chez beaucoup d’imaginations populaires son souvenir en une sorte de culte fétichiste. La presse officielle de Paris faisait en partie le silence sur tous ces événements, qui cependant passionnaient l’opinion et les cercles. Le 2 août 1815, le Journal des Débats annonçait à ses lecteurs que les dispositions étaient prises par le gouvernement anglais pour conduire Napoléon à Sainte-Hélène. Le 6 août, le Moniteur appréciait en ces termes la situation de Napoléon :

« Buonaparte est un monument vivant pour tous les ennemis à venir du genre humain dont la passion serait d’être des conquérants. Nous ne pouvons concevoir un spectacle plus sublime, l’histoire ne nous offre pas un plus beau triomphe des principes de justice que la situation actuelle de cet usurpateur déchu, prisonnier sur le rivage qu’il menaçait d’envahir il y a douze ans. » Cette même presse, condamnée longtemps au silence, habituée à l’hyperbole et au dithyrambe, se vengeait, pensant bien que de toutes les louanges adressées au nouveau régime aucune n’était plus adroite et plus cynique d’ailleurs que la condamnation du souverain vaincu. La décision prise par l’Angleterre, au mépris de toute humanité et on pourrait ajouter de toute bonne foi, ne souleva nulle part de protestation officielle ; l’histoire, plus désintéressée et qui ne flotte pas toujours entre la crainte et la servilité, s’est montrée plus sévère pour cet acte de l’Angleterre. Qu’elle retînt son prisonnier, elle se le devait à elle-même et le devait aux puissances alliées, mais qu’elle renouvelât pour lui le supplice de Prométhée, rien ne l’y contraignait. « L’Angleterre, dit Lamartine, en accomplissant ainsi le devoir de ne pas disposer d’un prisonnier collectif, acceptait néanmoins trois rôles odieux dont son histoire restera teinte devant l’avenir : le rôle de livrer à l’Europe le réfugié non pris sur le champ de bataille, mais venu volontairement demander l’hospitalité à son foyer ; le rôle de veiller seule sur ses chaînes ; le rôle enfin d’assigner la prison. L’Angleterre, champion du monde, en devenait le geôlier. Elle assumait sur elle les sévérités, les distances, les malédictions de la captivité. Sa gloire en souffre : l’hospitalité plus généreuse aurait eu moins de probité devant les puissances, moins de sécurité devant le présent, mais plus d’humanité devant le cœur humain et plus de majesté devant l’histoire.» Chateaubriand, qui n’est pas suspect de sympathie ni de faiblesse dans ses jugements sur « Bonaparte », ne put s’empêcher, dans ses Mémoires d’outre-tombe, d’apprécier sévèrement la conduite de l’Angleterre :

« Cette violation du droit des gens et du respect de l’hospitalité était révoltante Les Anglais, se laissant emporter à une politique étroite et rancunière, manquèrent leur dernier triomphe ; au lieu de perdre leur suppliant en l’admettant à leur bastille ou à leurs festins, ils lui rendirent plus brillante pour la postérité la couronne qu’ils croyaient lui avoir ravie. Il s’accrut dans sa captivité de l’énorme frayeur des puissances : en vain l’Océan l’enchaînait, l’Europe armée campait au rivage, les yeux attachés sur la mer. » Le 8 août, le Northumberland, ayant Napoléon à son bord, quittait l’Angleterre et partait pour Sainte-Hélène. Avant de quitter la Manche, on put apercevoir la côte française au cap de la Hogue.

Napoléon, debout sur le pont, salua avec émotion la patrie qu’il entrevoyait encore et dont le rivage disparaissait peu à peu dans les brouillards de la mer. Il regarda longuement ce pays qu’il avait bouleversé de fond en comble, mais qu’il avait maîtrisé, qu’il avait aimé, et sur lequel il avait jeté l’auréole d’une gloire militaire impérissable et s’écria d’une voix brisée par l’angoisse ces mots de légende : « Adieu, terre des braves ! Adieu, chère France ! Quelques traîtres de moins et tu serais encore la grande nation, la maîtresse du monde. »

Ce ne fut, nous le pensons, ni à cette heure ni en ce moment que Napoléon fit à son chirurgien O’Meara la confidence que nous rapporte ce dernier : que son cœur lui faisait l’effet de ne pas battre parce qu’il ne l’avait jamais senti. »

 

 (Georges MAZE-SENCIER, « Le dernier séjour de l’Empereur en France. La rade de l’île d’Aix (8-16 juillet 1815) », Librairie militaire Berger-Levrault, 1899, pp.33-49. Ce texte fut publié tout d’abord dans le « Carnet de la Sabretache »).

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