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( 8 mai, 2019 )

Le point de vue des Alliés sur la bataille de Ligny.

Knotel. Prussiens.

Je n’ai ni la prétention ni le temps de raconter ici, la bataille de Ligny, d’autres, l’ont fait avant moi, et que pourrais-je ajouter, après Houssaye, Charras, Navez, Siborne, Aerts et le regretté commandant Lachouque. C’est d’ailleurs à eux que j’emprunterais les quelques réflexions qui feront l’objet de cette causerie. Le champ de bataille s’étend entre Fleurus et la chaussée de Nivelles à Namur, la route de Gembloux à Charleroi le traverse.

Aux environs de cette ville, sur une région valonnée, sur la rive gauche de la Sambre, un petit village a eu, peut-être, dans l’histoire le privilège unique de voir se livrer sur son sol quatre batailles, cinq, si l’on compte celle livrée par les Légions de César sur les Nerviens de Boduognat, qui, en face de 120.000 Romains se défendirent héroïquement. En 1622, le comte Tserclaes-Tilly, général de Ferdinand, livra bataille aux Protestants de Mansfeld, Saxe et Christian de Brunswick, déjà deux noms que nous reverrons en 1815. Pour nous Français, plus connues sont celles que livra en 1690, le maréchal de Luxembourg, aux troupes Hollando-Allemandes du Prince de Waldeck et surtout celles de 1794 gagnées par les armées de la République. Coïncidence de l’histoire, c’est au mois de juin, entre le 16 et le 26 que furent livrées ces batailles, la première, celle Charleroi ou des Gosselies, qui opposa Jourdan au Prince d’Orange, déjà ! La seconde, le 26 juin gagnée par Jourdan, Soult et Kléber sur les Impériaux, la plus éclatante victoire de la jeune armée républicaine. Si l’on veut continuer le jeu de coïncidences, il est curieux de noter que la victoire du maréchal de Luxembourg fut une victoire sans lendemain, que celle de Charleroi en 1794 ne tourna pas à l’avantage des Français, et que celle de 1815 ne fut pas non plus une victoire définitive, mais une « victoire platonnique » comme l’écrit Barral, le mot est joli !

Les adversaires en présence.

Vingt et un ans après la bataille de Fleurus, une nouvelle fois Français et Allemands vont se trouver face à face. Le soleil est brûlant, la chaleur est suffocante, le sol poudreux. Dans ce décor de fin de printemps, voyons où sont les acteurs du drame qui se prépare Napoléon. Le 14, l’Empereur est à Beaumont, il couche au château, à cette époque, propriété du Prince de Caraman-Chimay. Le 15, il franchit la frontière, le 16 il est à Fleurus. Là, descendu de voiture, il s’installe au Moulin de Naveau. Ce moulin, situé en face de Ligny, appartenait à un émigré français ayant fait partie de la Maison de Marie-Antoinette. Lui-même, ouvrit la porte à l’Empereur, qui, après avoir pris congé de lui, monta sur le toit aménagé en observatoire, accompagné du géomètre Simon. De là, l’Empereur voyait à peu près ce que nous voyons aujourd’hui. À droite Sombreffe, Ligny, dont on distingue le clocher, à gauche Saint-Amand, entre les deux, le clocher de Brye. Ces villages étaient occupés par les Corps Prussiens de Pirch, Thiclman et Zieten. Napoléon, avec sa longue-vue, distingue un moulin au pied duquel se trouvaient deux cavaliers : c’étaient Wellington et Blücher. Les mouvements sont imprécis, et Napoléon, impatienté, s’écrie : « Le vieux renard ne débuche pas ! ».

Blücher. Pouvait-il penser que le vieux renard était en face de lui prenant ses dispositions pour essayer de le vaincre.
Le plateau de Fleurus s’abaisse en pente douce jusqu’à un petit ruisseau, la Ligne, sur sa rive opposée, sur un point culminant un moulin aussi historique que celui de Fleurus, théâtre d’un conseil de guerre célèbre mais resté obscur. Ce moulin c’est celui de Bussy appelé aussi de Winter, démoli en 1895. Là se trouvent Blücher, Gneisenau, Grolman et le colonel Hardinge, attaché militaire anglais, qui, sera d’ailleurs grièvement blessé dans la bataille. Si nous nous mettons face au sud-est, nous voyons le panorama que voyaient les Prussiens ce jour-là. A gauche, Sombreffe, en face le moulin de Fleurus, à droite Saint-Amand, enfin Longpré et Wagnelée, dont on voit le clocher.

De cet observatoire, l’État-Major prussien voyait distinctement déboucher les colonnes françaises, certains officiers, braquant leur lunette sur le moulin de Fleurus, pouvaient distinguer l’Empereur au milieu de son État-Major. Jamais les adversaires n’avaient été aussi près, qu’en ce court moment de l’histoire, peut-être, cherchaient-ils à s’épier avant la bataille. Wellington. Parti de Bruxelles à six heures, le Duc arriva vers 10 heures aux Quatre-Bras ; aux environs de Frasnes il écrit au maréchal Blücher la lettre fameuse qui est, peut-être, la cause de la méprise de ce dernier, qui comptera sur l’arrivée des Anglais, troupes qui lui firent tellement défaut au cours de la bataille.

« Mon cher Prince,
Mon armée est disposée, comme suit :
Le Corps du Prince d’Orange a une division aux Quatre-Bras, l’autre à Nivelle. La réserve est en marche sur Genappe, où elle arrivera à midi. La cavalerie Anglaise sera à la même heure à Nivelle. Le Corps de Lord Hill est à Braine-le-Comte ».
Vous avez bien entendu, tout indique que l’armée anglaise se dirige vers le champ de bataille.
La lettre se poursuit :
« Je ne vois pas beaucoup d’ennemis devant nous et j’attends des nouvelles de votre Altesse pour décider des opérations pour la journée. Du côté de Binche on a rien vu.
Votre très obéissant serviteur : Wellington ».

Cela est daté : des hauteurs de Frasnes : le 16 juin 1815, 10 h 30.

13 heures. – Au lieu d’attendre des nouvelles, Wellington, préfère s’entretenir directement avec le maréchal Blücher ; accompagné de Muffling et Dornberg, il rejoint Blücher au moulin de Bussy. Le lieutenant-colonel Ludwig Von Reich, Chef d’État-Major du 1er Corps Prussien nous relate cette rencontre : Le Duc, écrit-il portait une simple tunique bleue sans distinction et un bicorne, orné de trois cocardes : une noire et deux rouges (espagnole et portugaise) et une plume rouge et blanche. Il était habillé de la plus simple façon. Le Duc quitta le moulin vers 13 h 30. Von Reich remarque que son cheval n’avait qu’un petit porte-manteau fixé à l’arrière de la selle, qui contenait de quoi changer de vêtements, quant aux fontes de pistolets, elles contenaient… tout ce qu’il fallait pour écrire.

Que se passa-t-il au cours de cette entrevue ?

On ne le saura jamais exactement. Clausewitz, Wagner, Damitz, Loben-Sels et Charras pensent que Wellington promit son appui au maréchal prussien, d’autres auteurs pensent que ce dernier ne fut pas si affirmatif. Essayons de reconstituer cette conversation qui se déroula en français :
Wellington, brusquement : « Que voulez-vous que je fasse ? » Gneisenau : « Dirigez vos troupes sans tarder comme réserve de l’armée prussienne, tandis que Muffling, lui conseille de déborder l’aile gauche française. C’est ça, s’écrie le Duc, je culbuterais ce que j’ai devant moi à Frasnes et je monterais sur Gosselies. À cela, Gneisenau répond : que la manoeuvre est imprudente et bien longue, et qu’il vaudrait mieux marcher sur Sombreffe. Ce qui présentait moins d’inconvénient. Il est certain que cette manoeuvre plaçait l’armée anglaise sous les ordres de Blücher, le Duc en fut-il irrité ? Quoiqu’il en soit Wellington quitte brusquement Blücher, en disant : Et bien, je viendrais si je ne suis pas attaqué moi-même ».

Cette promesse était-elle formelle, ou simplement conditionnelle ? De toute façon, Blücher, comme Wellington, se trompaient de bonne foi, sur la répartition des troupes françaises. Blücher pensait avoir en face de lui toute l’armée ennemie et, dans ce cas il avait besoin de l’appui anglais. Wellington, lui, commettait une erreur d’appréciation, certainement involontaire. En effet il avait sous les yeux un tableau de l’emplacement des troupes hollando-belges et anglaises, établi par le Quartier-Maître général Delancey, or, ce tableau était inexact, car ce n’est que dans la soirée que les troupes mentionnées furent réunies en nombre suffisant.

Y avait-il, comme l’écrit Houssaye, un peu de diplomatie dans ces promesses ? Wellington a-t-il trompé volontairement Blücher ? Cette duperie n’est pas dans le caractère du Duc. A-t-il dit à Hardinge en quittant Bussy : « If old Vorvarts fights here, he will get most damnably liked » ou, si l’on préfère : « si le vieux Blücher combat ici, il sera honteusement rossé ! ». D’après Lord de Ross, Wellington avait prévu l’inconvénient de la disposition des troupes prussiennes, et il en avait averti Blücher : « Si j’étais à votre place, avec mes troupes, j’en placerai un plus grand nombre derrière la crête pour les abriter, car si les Français les canonnent, ils peuvent les mettre en pièces avant de franchir les ponts, mais il ajoute, personne ne voulait m’entendre, et je n’avais plus qu’à m’en aller, et tout se passa comme je le craignais ! ».

Tout ceci se passait entre 13 heures et 15 heures. Tous les acteurs du drame sont maintenant en place.

L’armée prussienne.

Puisque nous nous intéressons aux armées alliées, voici en résumé la composition de l’armée prussienne :
Commandant en Chef : Field Maréchal Prince Blücher Von Wahlstatt Chef d’État-Major : Lieutenant-général Comte Von Gneisenau.
Quartier-Maître général : Général-Major Von Grolman.

Ier Corps : Lieutenant-général Von Zieten : 1re, 2e, 3e et 4e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIe Corps : Général Von Pirch : 1er, 5e, 6e, 7e et 8e brigade d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIIe Corps : Lieutenant-général Baron Von Thielmann : 9e, 10e, 11e et 12e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.

La cavalerie était répartie dans les Corps d’armée. En principe chaque brigade d’infanterie avait un régiment de cavalerie à sa suite, chaque Corps d’armée avait une division de cavalerie. La cavalerie prussienne comprenait des dragons, des cuirassiers, des uhlans et des hussards, tous à quatre escadrons. La cavalerie portait en général la « litewka » en Campagne, les hussards le dolman et la pelisse, le casque ou le shako. Les cuirassiers ne combattirent pas à Waterloo. L’infanterie était à trois bataillons : les deux premiers de mousquetaires, le dernier de fusiliers. Tous les régiments étaient à 4 compagnies. Ils avaient deux numéros : celui du rang et celui de la province. Les régiments d’infanterie légère avaient deux bataillons de chasseurs (Jagers) et deux de tirailleurs (Schutzen), également à 4 compagnies. L’artillerie était répartie en brigades : elle avait des batteries à pied de 12, des batteries à pied de 6 et des batteries à cheval de 6, plus une batterie d’obusiers. L’infanterie comme l’artillerie avait l’uniforme bleu, le pantalon gris. Les régiments se distinguaient par la couleur distinctive différente pour chaque province. L’artillerie avait cette couleur noire. L’armée prussienne avait en plus des régiments de landwehr en bataillons et en escadrons, et quelques formations de chasseurs volontaires (Frewillige Jagers).

La retraite prussienne.

Mais revenons au champ de bataille. Environ 150.000 hommes sont en présence. Un silence profond et inquiétant s’abat sur la plaine.Soudain trois coups de canon tirés par une batterie de la Garde Impériale à intervalles réguliers donnent le signal de l’attaque. Il est 15 heures. La tragédie commence, elle ne se terminera qu’à la nuit ; à minuit on se battait encore près du moulin de Bussy. Le récit de la bataille de Ligny n’entre pas dans le cadre de cette causerie, elle a été maintes fois racontée par des historiens combien prestigieux ! Disons seulement qu’elle fut meurtrière, acharnée, que l’on se battit au corps à corps… dans l’église, dans le cimetière on se bat à coups de baïonnettes, à coups de crosse, et quand les armes manquent, à coups de poing ! Les pertes furent très lourdes, bien qu’elles varient selon les auteurs : de 10 à 20.000 hommes pour les Prussiens ; pour les Français de 6 à 7.000 selon Gourgaud, 13.000 selon Mauduit. Où en sont les adversaires, maintenant que les canons se sont tus, et que l’on relève les blessés trop nombreux pour les ambulances. Blücher hors de combat, Gneisenau prend le commandement de l’armée prussienne.

Le voici à cheval, entraîné lui aussi par le flot des fuyards, il arrête son cheval sur un chemin, qui relie la route de Namur, au nord de Brye, nous dit Houssaye. Profitant de la clarté de la lune, il consulte sa carte. C’est dans cette attitude que le représente un très beau portrait, dont j’ignore l’auteur. Gneisenau est en tenue de Campagne, aussi simple que celle de Wellington, col et parements rouges, sans aucune broderie, pantalon gris boutonnés jusqu’au pied, il est coiffé d’une petite casquette à visière, coiffure chère à l’Etat-Major prussien. Son cheval ne porte qu’un tapis de selle de fourrure noire et des sacoches de cuir clair. Il a posé ses brides sur l’encolure de son cheval, lunette à la main, et carte dans l’autre, il réfléchit quelques instants, puis il lance son ordre resté célèbre : « Ruczug nach Tilly und Wavre ». « Retraite sur Tilly et Wavre ». Il est probable, qu’en ce moment même, en ordonnant la retraite, le général vient de sauver l’armée prussienne, et, permis sans le savoir la victoire alliée à Waterloo. Ainsi au lieu de se replier sur ses bases d’opérations, il choisit d’aller vers le nord rejoindre les armées anglaise et tendre ainsi la main à Wellington. Ce dernier écrira, d’ailleurs quelques jours plus tard avec une certaine exagération que la décision de Gneisenau a été le moment décisif du siècle ! Pourquoi les Français stratégiquement vainqueurs n’ont pas exploité leur avantage en poursuivant l’armée ennemie. Cette erreur a permis à l’armée prussienne éparpillée sur les différents champs de bataille de se rassembler sans aucune menace. C’est ainsi que les deux brigades Heinkel et Steinmetz, dispersées, purent tranquillement rejoindre leur Corps d’armée en retraite. Cette armée battue n’avait l’air d’être aucunement désorganisée. Contraste frappant, entre ses deux armées. Alors que les vainqueurs se reposent sur leur victoire, les vaincus, eux, sont continuellement en alerte, profitant de cette passivité et de l’obscurité pour organiser leur retraite. Le Quartier-Général est replié à Mellery, en arrière de Ligny. Thielmann conserve sa position initiale, Jagow, lui, avec des éléments du Corps de Zieten occupe Brye et ses environs. Cette évacuation durera jusqu’à 3 heures du matin.

Et les Anglais ? Eh bien, au matin du 17 ils ignoraient encore le sort de la bataille et l’on pensait même que les Prussiens étaient victorieux, Lord Fitzroy-Somerset, (futur lord Raglan) secrétaire du Duc de Wellington écrivait à sa femme : « Les Prussiens et les Anglais ont refoulé les Français ? ». C’était chanter trop tôt victoire ! Wellington lui-même, ne disait-il pas de Blücher qu’il croyait vainqueur : « He his a fine old fellow ! ».
A l’aube du 17, Wellington se trouvait aux Quatre-Bras, lorsqu’arriva à brides abattues, un aide de camp qui dit quelques mots à l’oreille du Duc, celui-ci se tourna alors vers le capitaine Bowles du 28e Regiment of Foot, et lui dit : « Le vieux Blücher a reçu une sacrée rosée et s’est replié sur Wavre, nous devons reculer aussi, je suppose qu’en Angleterre on dira que nous avons été battus… ». Vous remarquez que Wellington ne dit pas « nous avons été battus, mais on pensera que nous l’avons été, il y a là toute une nuance qui sépare une défaite d’une bataille perdue ! Puis il ajoute : « Je n’y peux rien, nous devons reculer aussi ».

Conclusion.

Victoire stérile ou défaite victorieuse, Ligny aura été la bataille des occasions perdues ou gâchées, des hésitations et des fausses estimations. Il semble que les événements se soient ligués pour déjouer les projets des adversaires ! A Napoléon il manqua d’Erlon, à Blücher il manqua Bülow et  l’armée anglaise pour transformer une défaite, peut-être, en victoire. Si Napoléon avait engagé la bataille à 8 ou 9 heures du matin, si Wellington avait concentré ses forces avec 24 heures d’avance… si, si… Le général Vivian a été sévère pour son chef, il a jugé cette décision, comme une véritable bévue,

« A sad blunder » dira-t-il !Le destin, toujours le destin. J’ai été frappé par ce petit fait – souvent contesté par les historiens – mais que j’aime à croire authentique ! Il est raconté par le capitaine Georges Bowles, du régiment des « Coldstreams guards ». Peut-être le sort de la Campagne fut-il marqué pendant la soirée de la duchesse de Richmond. Après le départ du Prince d’Orange, Wellington qui se trouvait avec Richmond lui demanda une carte de la région. Comme ce dernier lui en présentait une, Wellington, après l’avoir examinée, s’exclama : « Napoléon m’a roulé » – (he has humbegged me), il a 24 heures d’avance sur moi. Que ferez-vous demanda Richmond ? Wellington répondit : « J’ai ordonné de résister aux Quatre-Bras, mais, sauf imprévu nous ne pourrons l’arrêter là, c’est ici que nous livrerons la vraie bataille, et le Duc marqua avec son ongle un point sur le carte que Richmond entoura d’un cercle rouge, ce point c’était Mont-Saint-Jean. Quoiqu’il en soit les faits devaient donner raison à Wellington, déjà Ligny annonçait Waterloo. Dramatique cheminement du destin inexorable : Ligny, magnifique victoire française serait une victoire sans lendemain, ou plutôt elle en aurait un terrible, l’Histoire le connaît sous le nom de Waterloo !

 

Baron Louis de BEAUFORT

(« Revue du Souvenir Napoléonien » , n°271, septembre 1973 pp.14-18).

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( 14 mai, 2015 )

14 mai 1815…

« Dimanche dernier, 14 mai [1815], un corps d’ouvriers des faubourgs de St.-Antoine et de St.-Marceau , représentant une fédération qui s’était formée depuis quelques jours dans ces faubourgs au nombre de trente mille hommes, a défilé aux Tuileries devant l’Empereur. Le but exprès de cette association était de former un corps de tirailleurs pour se battre en avant de la garde nationale , si l’ennemi se présentait devant la capitale : ils demandent des armes avec lesquelles ils promettent de garantir Paris contre le retour des alliés. Le nombre de ceux qui étaient rangés en bataille dans la cour des Tuileries et qui défilèrent devant Napoléon, avant la revue de quelques régiments de la ligne et de la jeune garde, était de douze mille; ils avaient demandé à être présentés, mais ils n’avaient fait aucun préparatif pour paraître devant l’Empereur , la plupart avaient leurs habits de travail et des casquettes sur la tête ; malgré cela, lorsqu’ils se mirent à manœuvrer , ils conservèrent si bien leurs rangs, et mirent tant d’ordre dans la marche, que dans tout autre pays on les aurait pris pour de vieux soldats. Aussi un grand nombre d’entre eux avait déjà servi. Ce mouvement des faubourgs fait l’envie de la garde nationale de Paris; qui est plus portée pour la paix, et dont le plus grand nombre pense plutôt à la conservation de leurs boutiques qua la gloire et à l’intégrité de la France. Il a paru une brochure sur la nécessité de réorganiser cette garde. Les hommes timorés commencent à lever les épaules j et je vois que même le Journal de l’Empire dit que leurs cris de « Vive l’Empereur ! » se lient à d’autres qui rappellent les époques trop fameuses de la révolution, et qu’ils regrettent de ne plus entendre. Quant à moi, je n’ai entendu que « Vive la liberté, vive la Nation ! »-, mais un de mes amis a entendu « A bas les royalistes, à bas la canaille ! » Le 17, une Fédération parisienne a été organisée sur le même pied que celle des faubourgs, mais il n’y a pas eu de présentation de ces volontaires. On assure que ces fédérations n’ont pas pris naissance chez les amis de la cour; il est certain que, soit par la crainte des excès , soit par d’autres motifs, il n’a pas encore été fait de distribution d’armes gratuitement ; car ceux, qui vont en demander aux dépôts paient 19 francs pour chaque fusil. Cependant on a commencé l’organisation des volontaires tirailleurs de la garde , et des officiers de la ligne doivent les commander. Les départements ont suivi l’exemple de Paris, particulièrement la Bourgogne et la Bretagne , où la fédération doit servir de contrepoids au royalisme d’une partie de ces provinces. Dans toutes les proclamations et les adresses de ces corps, les mots de PATRIE et de LIBERTÉ servent de point de ralliement et précèdent toujours le nom de l’Empereur, dont les droits sont établis sur sa qualité de héros national. Le Gouvernement est embarrassé sur la conduite qu’il doit tenir relativement à ces mouvements, qu’il ne peut pas encourager entièrement, quoique le moindre soupçon qu’on les voie avec méfiance ne laisserait plus à l’Empereur d’autre ressource que le sabre de sa garde. En conséquence y on a pris tous les soins possibles pour donner une forme et une organisation militaire à ces levées volontaires qui ont mis l’Empereur en état de se créer des moyens de défense pour son trône sous toutes les dénominations de force armée qu’il soit possible d’employer , tels que partisans, corps francs, bataillons légers, volontaires et garde nationale mobile. Il n’y a que l’esprit national qui ait pu mettre le Gouvernement à même de prendre une mesure telle que celle de rappeler sous leurs drapeaux tous les anciens soldats congédiés par le Roi, et de les faire rejoindre avec joie. Tous les jours de forts détachements traversent Paris en chantant la Marseillaise et autres chansons patriotiques. Ils sont vêtus simplement, mais leurs visages brunis par le soleil et leurs moustaches indiquent assez leur ancien métier. La campagne s’ouvrira avec au moins trois cent mille hommes de troupes réglées , si l’on attend encore un mois; et cependant, d’après Je rapport que le duc de Feltre a fait à nos ministres, l’armée française, à la fuite du Roi, n’était forte que de 84,000 hommes. Au 2 mai, on avait formé huit armées ou corps d’observation. Ces efforts paraîtront moins extraordinaires à ceux qui se rappellent qu’en 1793 il y avait 14 armées en campagne. Quatre cents bataillons sur 500 de la garde nationale mobile sont mis en campagne, et tous les préparatifs sont faits pour l’organisation de la lev ée en masse en Lorraine , en Alsace, en Franche- Comté, en Bourgogne, en Dauphiné, en Picardie et dans le Lyonnais; l’enrôlement de la garde nationale mobile est une mesure qui serait absolument impossible si le Gouvernement et le peuple n’étaient pas unis. Dans des communes qui ne fournissaient que huit conscrits ( comme Malmaison par exemple ), soixante se sont présentés, et dans une autre commune voisine, quarante ont marché au lieu de cinq. Le préfet demande au maire la liste de tous les habitants âgés de 20 à 40 ans, et s’ils sont célibataires ou mariés, avec ou sans enfants; et lorsqu’il l’a reçue , il ordonne qu’un certain nombre de chaque classe soit mis à la discrétion du magistrat qui fait et notifie le choix d’un seul coup. Trois des jardiniers du château impérial de Malmaison sont -partis une heure après avoir été prévenus. Les recrues ne montrent aucune répugnance; s’il y en avait, cette manière de recruter une armée serait impraticable, ou plutôt je me servirai d’un paradoxe, en disant que cette mesure est si arbitraire qu’elle ne peut venir que du peuple. L’Empereur est aujourd’hui l’homme du peuple ; le peuple est à la tête du ministère; le peuple compose son armée; la cause est celle du peuple; et enfin c’est contre le peuple plus que contre Napoléon que les alliés prennent aujourd’hui les armes, et surtout notre grand homme lord Castlereagh, qui, à ce que je vois, a eu l’extrême candeur d’avouer, dans son discours du  avril, que son intention a été depuis longtemps de rétablir l’Europe dans cet ancien système social que les dernières convulsions avaient renversé. Quand on professe de tels principes, on peut être cru, fût-on même un lord Castlereagh. L’ancien système social de l’Europe ! Vraiment on a autant de respect pour ces mots, soit ensemble, soit séparément, que pour le saint Empire romain, quoiqu’il ne soit ni ancien, ni social, ni un système. L’état de choses que Sa Seigneurie voudrait rétablir, ne pouvant s’adapter aux divisions politiques du continent, mais bien aux relations entre les individus, ne peut être autre chose que l’invention, moderne en comparaison, qui suivit immédiatement le système féodal, et en vertu duquel on apprend à toute une nation à regarder un seul individu comme la source de tout honneur, de la puissance, de la loi et du Gouvernement , tandis que les dignités de la noblesse ne sont que le marchepied du monarque ; tandis que toute la législation se réduit à déclarer sa volonté , et que toute justice dépend de ses décisions. Enfin, ce ne peut être autre chose qu’une monarchie absolue, qui répugne aux institutions et aux mœurs nationales des ancêtres du peuple moderne de la chrétienté, que tant de souverains, en opposant les diverses classes de leurs sujets les unes aux autres , avaient réussi par degrés à établir, mais que l’esprit philosophique du siècle était parvenu à miner, et qu’il finira par ruiner en. dépit des obstacles causés par les excès intérieurs et extérieurs de la France républicaine et impériale. Nous sommes habitués depuis long temps à entendre déclamer contre l’ancienne tyrannie de Napoléon, et c’est avec justice; mais nous oublions que les circonstances de son élévation et de celle des hommes qui ont contribué à la force et à la splendeur de la cour impériale ont dû naturellement se présenter à tous les Français lorsqu’ils contemplèrent l’usurpateur, et les confirmer dans les notions qu’ils avaient de la puissance, des efforts individuels et de l’égalité primitive de l’homme. Nous oublions que ces notions doivent nécessairement survivre aux prétentions de Napoléon, et même leur être fatales : et cette perversité de jugement, ou ce manque d’attentions, peut faire craindre aux libéraux de chez nous qu’en ce moment un esprit de turbulence et de mécontentement, et un penchant pour le changement, ne produisent ces efforts que, sans l’expérience de notre propre temps, nous  aurions pu prendre à tort pour les effets d’un véritable amour de la liberté. »

 

(J. HOBHOUSE, « Histoire des Cent-Jours ou Dernier règne de l’empereur Napoléon. Lettres écrites de paris depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. », Paris, chez Domère, Libraire, 1819, pp.191-197)

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