• Accueil
  • > Recherche : general brigade baron
( 10 janvier, 2019 )

La CAMPAGNE d’ALLEMAGNE RACONTEE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (V).

 

Ombre 3

Suite de ce témoignage…

« Nous campâmes dans la plaine en colonne serrée par division et par bataillon en masse. Nous étions dans la boue et dans l’eau jusqu’à mi-jambes, jamais je n’ai pu comprendre quelle était la raison qui avait poussé à choisir une position aussi incommode et aussi malsaine. Le 22 août 1813, nous restâmes dans le même ordre. Une partie de la vieille Garde arriva avec la 4ème division. Nous fîmes aussi une visite aux généraux. Le 23, l’armée rétrograda une troisième fois sur Lauban. Elle n’y fit qu’une halte fort courte et vint camper près du village de Lichtenberg. Le 24, on continua la retraite. Le régiment fit une halte à Görlitz, où il reçut le pain pour trois jours et vint bivouaquer près du village de Kolivitz, où il n’arriva qu’à dix heures du soir, par une nuit obscure et une pluie horrible.  Le 25, il tomba une grêle si grosse et poussée avec tant de force que plusieurs soldats furent blessés. Le 26, la division arriva devant Dresde, n’ayant pas la moitié des hommes présents, tant la fatigue en avait éparpillé sur les routes. Jamais on avait fait des marches aussi longues et aussi fatigantes. Il y a de Lowenberg à Dresde 50 lieues que nous fîmes en quatre jours, sous une pluie continuelle et à travers des routes épouvantables. En arrivant sur un monticule devant Dresde, nous vîmes que l’on se battait de l’autre côté de la ville ; un instant après, une batterie vint s’établir sur la rive gauche de l’Elbe et ouvrit le feu sur quelques troupes qui se trouvaient sur la rive droite du fleuve. On nous fit reposer pendant deux heures, puis on nous donna l’ordre d’entrer en ville. L’Empereur était à la sortie du pont et regardait défiler les régiments. Nous pensions loger chez l’habitant et ne songions nullement à nous battre, quand, en approchant de la route de Pirna nous entendîmes le feu de l’infanterie tandis qu’obus et boulets tombaient sur les maisons. Sur une petite place se tenaient les vieux grenadiers de la Vieille Garde et un peu plus loin était une petite redoute avec six canons qui faisaient un feu continuel sur l’ennemi, lequel était dans le Gross-Garten, jardin qui est à peine à une portée de pistolet. L’artillerie ennemie tirait à mitraille sans discontinuer. Ce fut sous ce feu meurtrier et à la sortie de la porte de Pirna que le régiment se forma en colonne serrée par division, au pas de course. Les deux premiers pelotons furent envoyés en tirailleurs, le premier bataillon marcha à l’angle du bois et le second droit à l’ennemi, qui fut culbuté sur tous les points et la position emportée en quelques minutes. La nuit ne permis pas de profiter de nos succès et de poursuivre l’ennemi, qui laissa la plaine et le bois couverts de ses morts. Je reçus deux coups de feu et deux coups de mitraille dans la poitrine. Mes deux lieutenant-colonels furent blessés. M. Dethan mourut des suites de ses blessures. Le régiment perdit en outre trente sept hommes tués ou blessés. 

Le 27 août au matin, malgré le mauvais temps, le régiment prit les armes et tirailla contre l’ennemi qui occupait le château de Gross-Garten. Le général Rottembourg ayant été nommé général de division, le commandement de sa brigade composée des 1er  et 2ème  régiments de Tirailleurs me fut confié. Je fus relevé au Gross-Garten par une division d’infanterie de ligne commandée par le général Paillard, que j’avais connu jadis en Espagne. La brigade se dirigea vers un village où l’ennemi avait une batterie de quinze pièces qui tirait sur nous sans relâche. Je fis placer les troupes en colonne serrée et profitai d’un accident de terrain qui nous cachait aux ennemis. Le général m’envoya douze pièces que je fis placer à droite et à gauche en avant de la colonne. Je donnai l’ordre au commandant de l’artillerie de faire diriger d’abord le feu de ses douze pièces sur une seule pièce de l’ennemi jusqu’à ce qu’elle soit démontée et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’en reste plus.  Cette méthode réussit pleinement, et, vers deux heures, le feu de l’ennemi fut éteint. Il fit relever cette batterie par une autre de vingt pièces et de calibre plus fort qui nous incommoda beaucoup. La pluie avait continué avant tant de violence que vers midi aucun fusil ne pouvait plus faire feu. Le régiment eut trente-six hommes blessés ou tués, j’eus un domestique blessé et mon valet de chambre eut le pied emporté par un boulet, alors qu’il m’apportait un peu de pain et vin. Le soir, je fus relevé par le corps du duc de Raguse [maréchal Marmont] et vins rejoindre les corps de la Garde.

Le 28 août, le régiment traversa le Gross-Garten et vint camper à Zichawitz, sur la route de Pirna. Je souffrais beaucoup de mes blessures qui n’avaient été pansées qu’avec de l’eau et du sel, sans qu’l eut été mis une seule bande ou appareil. J’entrai dans une maison du faubourg de Dresde avec mon chirurgien pour me faire panser. La maîtresse de maison fut si frappée en voyant mon état qu’elle se trouva mal. J’avais reçu deux coups de mitrailles en arrivant sur la batterie, l’un à droite, l’autre à gauche. Trente balles de mitraille avaient porté dans mon habit et ma chemise qui étaient en lambeaux. Je n’avais plus que quatre boutons, ma cravate déchirée, ma poitrine noire de contusions. Après avoir été pansé je continuai à commander la brigade. Je visitais le château de Zichawitz, qui appartient à un prince russe. 

Le 29 [août], nous restâmes au camp. Le 30, l’Empereur nous passa en revue dans une plaine, en sortant de Dresde, sur la route de Berlin. J’étais dans le même état qu’après la bataille, mon habit déchiré et couvert de sang, ce qui frappa l’Empereur. Il me dit avec bonté : « Vous êtes bien blessé colonel ? », puis examina avec attention l’espèce de phénomène que présentait les coups aussi extraordinaire et aussi singuliers. Il me nomma sur le champ chevalier de l’ordre de la couronne de Fer et me donna le titre de baron avec une dotation que je n’ai jamais reçue, ni réclamée [Baron de l’Empire sous la dénomination spéciale de « Baron de Maringoné », décret du 14 septembre 1813]. Il m’accorda d’autres faveurs pour le régiment. Après la revu, la division se rendit à Reichenbach. Le 21 août 1813, à 4 heures du matin, au moment où on commençait à manger la soupe, on battit la Grenadière et nous partîmes pour nous arrêter à la nuit à Scheilznitz sur la route  de Dresde à Pirna.

Le 1er septembre, nous restâmes en cet endroit où nous apprîmes la funeste nouvelle de la défaite de Vandamme et la pris de son corps d’armée [à Kulm le 30 août] Le 2, le régiment se mit en route à 4 heures du matin pour arriver à 11 heures à Lauza où il bivouaqua en colonne serrée par division.

Le 3, bivouac à Brauner.

Le 4 septembre, les deux premières divisions de la Jeune Garde se réunirent et marchèrent jusqu’à Bautzen où elles firent une halte de quelques minutes. Elles prirent position à Kosckirch où l’avant-garde se battit. La position de l’ennemi ayant été forcée, il se retira. Les 3èmez et 4ème division arrivèrent à la nuit. »

A suivre…

————-

Général Vionnet de Maringoné, « Mes Campagnes. Russie et Saxe (1812-1813) », A la Librairie des Deux Empires, 2003.

Sur ce personnage, voir cette page :

http://jeanmichel.guyon.free.fr/monsite/histoire/vionnet/generalvionnet.htm       

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 31 juillet, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (1).

Espagne7

Natif de Charleville (Ardennes) le jeune Morin s’engage dans un bataillon de volontaires à l’âge de dix-sept ans. En 1796, il est lieutenant, aide de camp du général Dupont-Chaumont à l’armée du Nord. Après avoir passé quelques mois dans les rangs de la 66e demi-brigade de ligne, puis du 2e de dragons, il est promu capitaine. Il reprend les fonctions d’aide de camp successivement du général Wirion, de la gendarmerie (1798), puis du général Dupont-Chaumont pour la deuxième fois (1799) et enfin du général Dupont de l’Étang (celui de Baylen) en 1800. Il est blessé deux fois pendant la campagne d’Italie de 1800-1801 et passe chef d’escadron.  Après un séjour à l’armée des Côtes en 1804, il combat avec la Grande Armée en Allemagne et en Autriche. Major au 7e de dragon, il est en Italie et à Wagram dans l’armée du vice-roi Eugène de Beauharnais. Ayant fait ses preuves comme colonel en second de son régiment en 1811, l’Empereur lui donne le commandement d’un autre régiment de dragons, le 51 qui est en opération dans le Sud de l’Espagne. C’est ainsi que le colonel Morin va faire campagne dans la péninsule pendant dix-huit mois. C’est l’objet du récit qui va suivre. 

Dans ce document manuscrit, rigoureusement inédit, récemment acquis en salle de ventes par la Fondation Napoléon, le jeune colonel raconte avec intelligence, précision et parfois avec un certain lyrisme – dans le style et avec l’orthographe de l’époque – ses pérégrinations parfois mouvementées à la recherche de son régiment dans un pays dévasté par quatre ans de guerre. En effet, averti le 23 juin 1812 de sa nomination à la tête du 5e de dragons (ci-devant colonel- général-dragons), Morin va mettre plus de sept mois pour rejoindre son commandement. 

Compte tenu du danger grandissant que représentent en 1812 les nombreuses bandes de guérilleros espagnols dans presque toutes les régions, on ne peut plus y circuler qu’en convoi sous escorte de centaines d’hommes armés. Ce qui n’empêche ni les embuscades ennemies de se produire ni les routes d’être coupées par des éboulements, des aabatis des ponts détruits, etc. 

Parti de Bayonne le 2 août 1812 le colonel rejoint Irun où il se joint au convoi du général de Lameth. Arrivé à Vitoria, il trouve la route de Valladolid (vers. le Sud-Ouest) coupée. Il décide alors de profiter du convoi du maréchal Marmont pour rebrousser chemin. Ainsi, il revient en France dans le but de reprendre un nouvel itinéraire, par l’Est de l’Espagne, passant par Saragosse et Valence. Après Bayonne, il se rend à Pau qu’il quitte le 5 octobre pour repasser les Pyrénées. Il est à Saragosse le 14 et à Tortose le 24, d’où il emprunte la route côtière par Benicarlo, Castellon et Sagunte. Son convoi arrive péniblement à Valence à la fin du mois. Le colonel décrit admirablement cette ville sous tous ses aspects. Il ne semble d’ailleurs pas pressé d’en repartir car il y séjourne deux mois. En fait, il y est très aimablement accueilli par le maréchal Suchet en personne. Le duc Albufera le prend provisoirement à son service et l’invite à l’accompagner dans des opérations contre les Anglo-Espagnols au Nord d’Alicante, puis à remettre en état sa cavalerie dans la région de Cullera (située sur la côte à environ 100 kms à l’Ouest de l’île d’lbiza).
 
En janvier 1813, la route .Séparant l’armée d’Aragon de l’armée du Centre étant enfin réouverte, Morin repart vers Madrid à la tête d’un important convoi. C’est à Utiel, à 75 kms à l’Ouest de Valence, qu’il a la bonne surprise, le 4 février, de rencontrer enfin son régiment qu’il cherchait à rejoindre depuis si longtemps.  Faisant dès lors partie de la 2e division de dragons du général baron Digeon, brigade Sparre : composée des 5e, 12e et 21e dragons, Morin va mener des opérations incessantes de contre-guerrilla à la tête de son régiment. Il sera engagé pendant deux mois dans la province de la Manche à la poursuite des bandes rebelles du redoutable El Empecinado. Le 5e de dragons séjourne à Madrid les 5 et 6 avril avant de franchir les montagnes du Guadarrama pour rejoindre l’armée du Portugal du général comte Reille dans la région de Toro. C’est là que se termine en mai 1813 le récit du colonel Morin, à la veille de l’offensive décisive de Lord Wellington à la tête de l’armée anglo-portugaise en direction de la France. Nous savons que par la suite le 5e dragons va mener une action retardatrice au sein de la division Digeon en direction de Burgos puis de Vitoria. C’est là que Morin va se couvrir de gloire dans la bataille du 21 juin. Responsable de la défense du pont d’Arriaga sur la Zadorra il exécute trois charges à la tête de son régiment contre les hussards britanniques du général Stuart, tuant de sa main un officier supérieur ennemi. Bien que blessé de deux coups de feu et criblé de vingt coups de sabre, il parvient cependant à se dégager.  Il sera de nouveau blessé le 13 décembre 1813 au combat de Saint-Pierre d’lrube dans les Pyrénées.  Promu général de brigade le 12 mars 1814, Jean-Baptiste Morin meurt à Paris le 26 du même mois à l’âge de trente-huit ans, probablement épuisé par ses nombreuse blessures récentes. 

Colonel Paul WILLING.

Ce témoignage a été publié la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien », n°378, d’août 1991.

L’Empereur m’ayant nommé par décret du 1er juin 1812 colonel du 5e régiment de dragons, je fus informé de ma nomination le 23 du même mois par le ministre de la Guerre ; je fis le même jour partir de Paris un domestique avec trois chevaux pour arriver à Bayonne le 23 ou le 24 juillet; je partis moi-même en poste avec mon valet de chambre Hauvette le 21 juillet à une heure du matin. J’arrivai le 22 à Château-Renault, le 23 à Poitiers, le 24 à Bordeaux où je séjoumai le 25 et le 26. Je descendis à Bayonne à l’hôtel de Saint-Etienne. Cette ville paraît avoir un assez mauvais esprit, on y débite continuellement mille fâcheuses nouvelles sur l’Espagne. Cependant si son commerce maritime a beaucoup souffert ou plutôt s’il est nul, elle fait beaucoup d’affaires pour tout ce qui a rapport aux fournitures des armées qui sont en Espagne. Les commissionnaires, les marchands, les aubergistes, les selliers, les tailleurs y font fortune ; c’est particulièrement à Bayonne qu’on vend bon marché le superflu de la guerre, quand on sort de l’Espagne, qu’on paye au poids de l’or ce que l’on veut acheter quand on y entre. 

Il y a de fort jolies promenades appelées les allées marines, elles m’ont paru peu fréquentées. Un aventurier pendant mon séjour à Bayonne est descendu à l’hôtel de Saint-Etienne, il arrivait de Bilbao avec une escorte de 1.200 hommes, et avait, disait-il débarqué dans les environs de cette ville ; il se donnait pour ambassadeur des Etats-Unis et porteur de dépêches pour Sa Majesté, plusieurs autorités lui ont fait visite ; le lendemain de son arrivée, il a annoncé son départ pour Paris, ses papiers visés par le commissaire général de police étaient, ou paraissaient être en règle, rien ne s’opposait à son départ, il fit charger sa voiture, demander des chevaux de poste, et il disparut, laissant son bagage et 12.000 frs en or. On l’a fait chercher et je n’ai pas appris qu’on ait pu découvrir ce qu’il était devenu. 

Le 31 juillet je vais en bateau promener au village du Boucaut peu distant de l’Océan, sur la rive droite de l’Adour ; il y a une très belle jetée ouvrage de nos derniers rois, qui conduit à la mer, elle a au moins 800 toises de longueur, sur deux environ de largeur, elle est bâtie en pierres dures taillées carrément. L’entrée du port est fort difficile, on fait des ouvrages immenses pour détruire ce que l’on appelle la barre, ce sont des sables mouvants qui forment des bancs changeant de place chaque jour et qui rendent à cet endroit la mer très houleuse. Je l’ai vue extrêmement agitée quoique le tems (sic) (1) fut calme. 

Après avoir beaucoup dépensé d’argent à Bayonne, pour achats de mules et autres objets, j’obtiens du général L’Huillier, commandant la réserve à Bayonne la permission de partir pour Yrun ; je laisse dans cette ville ma voiture, des livres et plusieurs autres objets d’un transport difficile et je pars le dimanche 2 août, par une chaleur excessive, pour aller coucher à Saint-Jean de Luz, petite ville près la mer ; elle doit être fort malsaine à cause de la laisse de basse mer qui y séjourne et produit des exhalaisons funestes. Le lendemain 3 je passe le pont de Bidassoa et j’entre en Espagne. Il faut déjà être sur ses gardes pour aller du pont à Yrun, quoiqu’il y ait à peine un quart de lieue de distance, les brigands répandus dans le pays viennent quelquefois enlever des hommes isolés sur cette route. Je trouve à Yrun un ancien ami et compatriote dans le commissaire des guerres Gailly, qui me reçoit avec beaucoup de cordialité; il y a abondance de toutes choses dans cette ville où on se trouverait bien si on n’était pas pour ainsi dire, bloqué de toutes parts, on aperçoit à une demi-lieue de distance à peu près la petite ville de Fontarrabie, fort déchue de ce qu’elle était autrefois  ; huit jours avant mon arrivée à Yrun le commandant de Fontarrabie se promenait à 50 pas de la porte de la ville, deux paysans en sortent, le saluent, ils marchent ensemble quelques pas, les paysans lui mettent le pistolet sur la gorge et l’enlèvent. Le 4 août je séjourne à Yrun, je pars le 5 avec 200 gendarmes à pied, 100 gendarmes à cheval et un bataillon d’infanterie. Le général Charles De Lameth, nommé commandant de Santonia est chargé du commandement du convoi où se trouve aussi le général Labadie qui se rend dans la même place pour mettre en état les fortifications. Le convoi s’ajuste avec assez de peine, on marche enfin militairement. Le pays est bien cultivé. Les routes sont bonnes, on fait halte au village Ernany(2) et on se remet en route pour Tolosa où nous arrivons à trois heures après midi, après une marche de 12 heures; quelques brigands couronnaient les hauteurs, mais le bon ordre de la colonne leur en a imposé, ils ont vu qu’il n’y avait que des coups à gagner et ils ne nous ont point inquiétés. 

Il est pourtant fâcheux de voir de distance en distance les postes établis sur les hauteurs par les bandes pour percevoir les droits sur tout ce qui passe sur les routes, les détachemens (sic) s’éloignent quand une colonne française arrive et reviennent à leur poste aussitôt que l’arrière garde de la colonne a défilé. Un homme qui resterait à cinquante pas derrière la colonne courerait le risque d’être assassiné. Aussi n’y a-t-il point de traînards. Cette manière de marcher en caravane dès les premiers jours que l’on entre en Espagne, de traverser des villages dépeuplés ou détruits, a quelque chose de sinistre et donne une idée fâcheuse du pays à celui qui y vient pour la première fois. Le pays quoiqu’aussi bien cultivé qu’il peut l’être à cause de la guerre, est généralement sec et aride dans beaucoup de parties, et malgré soi on regrette vivement la France que l’on vient de quitter. 
Tolosa est une ville assez considérable et où malgré la présence continuelle des brigands autour des murailles, on trouve encore quelques ressources. On commence à s’appercevoir (sic) déjà de l’injustice des Français envers les Espagnols. Ils croient que rien n’est bien que chez eux et que lorsque l’on entre en Espagne, on va mourir de faim et surtout qu’on ne trouvera aucun secours pour réparer ou remplacer les équipages. Cette crainte peu fondée force la plupart de ceux qui viennent dans ce pays, à des dépenses et à des embarras inutiles ; si on n’a pas les mêmes facilités qu’en France, s’il en coûte plus cher, on peut néanmoins se procurer à peu de chose près tout ce dont on peut avoir besoin.

On part de Tolosa pour aller coucher à Villaréal qui n’est qu’un bourg, divisé en deux et fort insignifiant ; il est absolument impossible là de sortir de la ville sans escorte. Les bandes font journellement feu sur les vedettes. Les troupes de la garnison là comme dans les autres lieux d’étapes sont renfermées dans de grandes maisons crénelées, qui sont la plupart du tems (sic) celles de l’hôtel de ville, toutes sont belles et d’une bonne architecture dans la province de Guipuscoa et la Biscaye.  La journée de Villaréal à Montdragon est pénible à cause du paysage d’une montagne que l’on monte et resdescend avant d’arriver à Bergara, jolie petite ville près la route et où on faisait beaucoup d’armes autrefois. De là on arrive à Montdragon petite ville située au milieu des montagnes et où les mêmes dangers existent par la présence continuelle des bandes sur ce territoire. Les distributions de vivres en tous genres s’y font avec assez de régularité et si on n’y est pas bien, on ne peut pas dire que l’on y soit mal.  Le 7 nous partons avec la même escorte ; nous faisons halte à la petite ville de Salinas, et après avoir heureusement traversé le défilé qui l’avoisine, et vu les tristes restes d’un convoi considérable attaqué et pris six mois auparavant par la bande commandée par Mina, nous arrivons à Vitoria; c’est là que nous apprenons les malheureux événements arrivés à l’armée du Portugal le 22 juillet ; un convoi considérable de blessés y arrivait, ceux que nous interrogions nous peignent les choses sans doute beaucoup plus noires qu’elle ne le sont. Le général en chef Caffarelli me fait un accueil fort aimable et m’engage à rester à Vitoria, jusqu’à ce qu’il y ait une occasion pour pousser plus loin, ou jusqu’à ce que les affaires aient pris une autre tournure afin de savoir quelle route je dois prendre.

Vitoria est une grande et jolie ville, la place est superbe et d’une bonne architecture ; comme dans la plupart de celles d’Espagne, il y a beaucoup de fenêtres et de balcons parce que c’est là où se donnent les combats de taureaux, tout ce qui avoisine la place est neuf et bâti régulièrement, l’ancienne ville est sur le penchant d’une colline et n’a gueres (sic) que trois grandes rues principales qui longent la colline horizontalement avec une infinité d’autres plus petites qui ne sont gueres (sic) que des escaliers ; elles sont d’ailleurs fort sales, malgré que  presque tous les jours des forçats soient occupés à les netoyer (sic) ; peine inutile, les Espagnols paraissent se complaire dans cette ordure, puisque outre cela, il y a entre les différents quartiers des conduits non recouverts où toutes les saloperies et les eaux séjournent et qui répandent une odeur affreuse. Mon séjour se prolongeant à Vitoria, j’y passe le tems (sic) fort tristement, malgré toutes les amitiés que je reçois de MM. l’Intendant Bépières de l’ordonnateur en chef Volland, et du général Thiébault, qui chacuns occupés de leurs affaires ne sont libres que le soir.
 
Vers le 15 août le général Caffarelli part pour reprendre Bilbao que les événemens (sic) de l’armée du Portugal lui avaient fait quitter et il laisse le général Thiébault avec quelques centaines d’éclopés et 500 gendarmes à cheval pour commander et garder Vitoria. On tâche de tout utiliser dans une reconnaissance que je fais le lendemain avec le général Thiébault, nous prenons deux brigands qui sont fusillés.  Ce même jour mon valet de chambre Hauvette qui était avec moi depuis six ans, que j’avais toujours traité avec bonté, qui paraissait m’être fort attaché déserte pour aller joindre les bandes insurgées, heureusement il ne m’emporte qu’une montre et des choses de peu de valeur.  C’est pour la première fois que j’entends la musique espagnole, si toutes fois (sic) on peut appeler musique, des psalmodies aussi insipides que ridicules. Il est inconvenable que la barbarie d’un pareil chant reste enracinée dans un pays où les airs de danse sont les plus vifs et les plus animés. Rien d’aimable en effet comme le fandango, le bollero (sic) et le sorongo. Cinq jours après le général Caffarelli rentre de son expédition, et il ramène une centaine de prisonniers de la bande de Durand qu’il avait rencontrée sur son chemin. Un détachement de mon régiment passe à Vitoria pour se rendre dans la Garde impériale. Le convoi dont il fait partie est attaqué près de Vitoria. Je demande à un grenadier que je rencontre avec 4 autres de combien d’hommes était ce détachement; nous sommes dix, mon colonel, me répond-il, et où sont les autres ? ah! les autres, ils ont été tués tout à l’heure.  J’ai vu pendant mon séjour à Vitoria exécuter six malheureux qui dans une maison avaient assassiné un officier français. Le supplice qu’ils ont subi est, je pense, le moins effrayant de tous. Aussi d’un peuple immense qui se trouvait là, aucun ne me paraîssait ému et j’avoue, à ma honte, que j’en regardais les apprêts avec le plus grand sang froid. Le patient est assis sur un banc derrière lequel est une poutre, le confesseur qui le suit sur l’échafaud ne le quitte pas et l’on peut dire qu’il lui donne l’absolution lorsque son âme s’échappe de son corps. 

Aussitôt assis, l’exécuteur lui passe au col un collier en fer, il tourne une vis et dans l’instant l’homme est mort. Le prêtre fait ensuite un discours au peuple qui lui rit au nez. Il y a sans doute du mérite à rendre à des malheureux les approches de la mort moins terribles, mais les prêtres espagnols ont si peu de décence dans tout ce qu’ils font et dans l’exercice de leurs fonctions, ils sont si sales, qu’ils perdent tout le fruit de leurs exhortations sur une multitude à qui il faudrait un peu parler aux yeux.

A suivre…

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 23 novembre, 2013 )

Au hasard de mes lectures…(4)

Au hasard de mes lectures...

Un témoignage inédit…

Raymond Teulet fait partie des ces « acteurs » qui s’illustrèrent sur les champs de bataille de La Révolution puis sur ceux de l’Empire. Né en 1768 à Toulouse, l’auteur s’engage en septembre 1791 dans les rangs du 2ème bataillon de l’Aude. En septembre de l’année suivante, il se bat dans le Comté de Nice. En 1793, promu capitaine le 9 mars, notre officier combat à Hendaye puis à Ispeguy et à Baïgorry. En mars 1794, Teulet affronte les Espagnols lors du méconnu combat du camp de la Croix-des-Bouquets. « Après cette affaire, la 147ème demi-brigade, formée des 2ème et 3ème bataillons des volontaires du département de l’Aude et du «1er bataillon du régiment d’Angoumois 80ème, partit pour l’armée des Pyrénées-Orientales », note Teulet. Il participe à la bataille du Boulou et à ses suites (28 avril/1er mai 1794). Plus tard, en novembre, l’auteur fait le coup de feu lors de celle de la Montagne Noire où sera blessé mortellement le fameux général Dugommier (de son vrai nom Coquille). En 1795/1796, le voici en Italie, prêt à en découdre, toujours dans un des bataillons de chasseurs composant la 147ème demi-brigade, puis dans les rangs de la 4ème demi-brigade (futur 4ème de ligne). Celle-ci est donc affectée à la célèbre armée d’Italie, sous les ordres du général Schérer, division Augereau, brigade Victor. S’étant battu lors de la bataille de Castiglione (5 août 1796), Teulet rédigera plus tard une note concernant la prise d’une importante redoute à laquelle il participé. Elle est destinée à l’éditeur Panckoucke, qui publia après l’Empire, la fameuse fresque des « Victoires et Conquêtes.. ». Car le capitaine Teulet sait manier la plume aussi bien que le sabre. Mais pour le moment, c’est justement un sabre, mais  d’honneur celui-ci, que lui décerne le Premier Consul pour ce fait d’armes valeureux.

Guillaume Joucla, le publicateur de ce témoignage inédit, nous apprend que Teulet participa à l’expédition d’Angleterre puis dans les rangs de l’armée de Hollande, en 1799. Malheureusement notre valeureux officier ne semble pas avoir laissé d’écrits sur cette période. Nommé en décembre 1800 capitaine au régiment des chasseurs à pied de la Garde Consulaire, Teulet, n’arrive que trop tard afin de participer à la bataille de Hohenlinden (le 30 janvier 1801). « Il servit deux ans dans la Garde et se lia d’amitié avec le général Gros et le maréchal Bessières », précise G. Joucla, avant d’ajouter qu’il « commandait alors la 2ème section du 3ème bataillon de chasseurs et ce jusqu’au 22 décembre 1803, date à laquelle il fut nommé major au 12ème  de ligne ». Son témoignage reprend début octobre 1806, sous une forme qu’il ne quittera plus désormais : celle d’une correspondance familiale, adressée à sa femme ou encore à son fils François (né en 1799). Diminué par de mauvaises blessures à la jambe, Teulet se confie dans ses lettres. Sa faiblesse, derrière laquelle on croit deviner une douleur quasi-permanente, rend l’auteur attachant. Puis il passe en juin 1807 dans la 4ème légion de réserve. Cette dernière fait partie quelques mois plus tard au 2ème corps d’observation de la Gironde sous les ordres du général Dupont…

Pour la postérité, amère avec les perdants, un nom associé à Bailén… Le Major Teulet prend la route de l’Espagne, en passant par le Pays Basque. Il écrit à son épouse presque quotidiennement, à son fils aussi, n’oubliant pas de le charger d’embrasser son frère, Alexandre, né en 1807. Il est à Vitoria en décembre 1807, à Briviesca le premier jour de l’année 1808, à Valladolid à la mi-janvier et ce jusqu’en mars. Il quitte cette ville pour Madrid, à la suite de Valladolid. Il y parvient avec son 2ème corps d’observation le 7 avril. Murat le passe en revue,  puis Teulet fait mouvement sur Aranjuez et Tolède. Le 23 mai 1808, le général Dupont se dirige sur l’Andalousie, « avec ordre de débloquer la flotte française à Cadix », nous apprend G. Joucla dans ses intéressants commentaires.

Teulet participe très activement au siège de Cordoue. L’armée est livrée au pillage trois jours durant. Les maux de la guerre…

C’est le 18 juillet que va s’écrire une page importante de l’existence du major Teulet. Lors du combat de Bailén, « combattant à la tête de l’avant-garde, [il] fut blessé trois fois légèrement ; il eut deux chevaux tués sous lui. » Prisonnier comme nombre de ses frères d’armes, à bout de force, il atteint Cadix seulement à la fin de décembre 1808 ! Le major Teulet est expédié sur la « Vieille Castille »,ponton de sinistre mémoire se trouvant dans la rade, puis est dirigé sur « Palma , Ile de Majorque ». Il va y séjourner une grande partie de l’année 1810, avant d’être expédié en Angleterre comme prisonnier sur parole, à Chesterfield, dans le Derbyshire. En 1812, il s’y trouve toujours, alors que la Grande Armée se bat en Russie…

Jamais, à aucun moment, notre officier n’interrompt sa correspondance avec ses proches. Les lettres qu’il envoie ou qu’il reçoit sont, pour lui, comme une lueur d’espoir, lui permettant de lutter contre l’éloignement ce ceux qu’il chéri. Le major Teulet est finalement échangé le 26 mars 1813 contre un lieutenant-colonel de l’armée anglaise, malade et infirme.

Un mois seulement après son retour, l’auteur est affecté au 114ème de ligne. Début décembre 1813, le voici nommé colonel du 67ème de ligne. En février 1814, il est à Lyon. Les Autrichiens menacent nos frontières sur ce point. Le colonel Teulet va les affronter avec la même vigueur qu’autrefois. Puis le voilà en Suisse, avec son régiment, il  prend possession de Genève abandonnée par le général autrichien comte de Bubna (et non Balna comme écrit systématiquement dans la transcription de ses lettres; ce type d’erreur revient plusieurs fois dans cette édition). De retour dans la région lyonnaise il s’oppose de nouveau aux Autrichiens. Forcé d’évacuer la cité des Gaules, sous les regards amers des Lyonnais, le colonel Teulet et son régiment, se replient « derrière l’Isère ». Il est détaché à Crest, alors que « le gros de l’armée est à Valence ». Toujours fidèle à l’Empereur, c’est avec enthousiasme que Teulet apprend son débarquement à Golfe-Juan. Il est nommé maréchal-de-camp par Napoléon et fait baron d’Empire par décret du 19 avril 1815. Après la défaite de Waterloo, Louis XVIII de retour aux affaires,  annule toutes les promotions. Teulet est rétrogradé au rang de colonel. En décembre 1815, notre officier est arrêté pour son engagement en faveur de l’Empereur. Il est écroué à Toulouse « à la sinistre prison des Hauts-Murats ». En septembre 1816, il s’établit à Carcassonne (en résidence surveillé ?), « lieu de mon domicile avant mon entrée au service (où je jouis de ma demi-solde) », ainsi qu’il l’écrit à son fils aîné.

Le colonel Raymond Teulet s’éteint le 30 mars 1828. Il repose au cimetière Saint-Michel de Carcassonne.

Raymond TEULET, « Souvenirs d’un héros de Bailén, 1791-1815. Rassemblés par Guillaume Joucla », Le Livre Chez Vous, 2012, 166 pages.

——

Teulet fait l’objet d’une longue notice dans le « Dictionnaire des colonel de Napoléon », de Danielle et Bernard Quintin, Editions SPM, [décembre]1996, pp.824-825.

—–

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 26 septembre, 2013 )

« Il devient inutile de guerroyer isolément… »

Extrait d’une lettre de Guillaume Peyrusse à son frère André. Elle est datée de Dresde le 26 septembre 1813.

« S.M. est rentrée ici avant-hier [24 septembre], et nous y sommes encore. Une sixième tentative que S.M. a été faire à Bautzen lui a donné l’assurance que les ennemis n’accepteront jamais un engagement avec S.M. ; ils étaient le 19 à Schmiedelfield, la poste après Dresde. S.M. s’est présentée. Ils se sont postés au-delà de Bichornda. Alors, il devient inutile de guerroyer isolément, il faut se masser sur un point et voir venir. C’est, je crois, ce que va faire l’Empereur. Dans mes diverses courses, j’ai eu l’occasion de voir Salex., il est dans le 149ème. Ce régiment a eu de belles affaires à Lowenberg. Salex, voyant son régiment faiblir, s’est emparé du drapeau et s’est porté de sa personne en avant : il a électrisé son régiment qui s’est fort bien conduit. En outre, sur la montagne de Goldberg, Salex en a débusqué les ennemis au pas de charge, et il a reçu au genou une balle qui lui a occasionné une forte contusion. Il a reçu la croix de légionnaire. Il veut absolument un régiment parce qu’il est brave et qu’il se présente bien. Je l’aime beaucoup. Il est un peu hâbleur, mais il blague bien. Il a des chevaux à vendre, etc., etc. Chartrand a été fait général de brigade le 9 septembre, lors de la réorganisation du corps du général Vandamme. Il veut être aide-de-camp de S.M… »

(Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrites à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire, de 1809 à 1814. Publiées d’après les manuscrits originaux, avec une notice sur Peyrusse par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, pp.170-171).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
1234
« Page Précédente
|