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( 7 mai, 2022 )

L’Ordre Impérial de la Réunion…

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Après l’annexion de la Hollande, Napoléon supprima l’ordre de l’Union créé en 1807 par le roi Louis comme il avait supprimé tous les ordres qu’il avait trouvés en Piémont, en Toscane, dans les Etats romains et dans les différents pays successivement réunis à l’Empire.  Mais pour dédommager les Hollandais, l’Empereur crut devoir fonder une nouvelle décoration qui, tout en leur étant particulièrement destinée, pourrait également être accordée aux sujets des pays annexé.  La création de cet ordre semblait d’ailleurs devenue nécessaire. 

« L’extension de notre Empire, lit-on dans le préambule du décret du 18 octobre 1811, a fait croître le nombre de nos sujets qui se distinguent dans l’exercice des fonctions judiciaires, dans l’administration et dans les armes ; les services de tout genre que nous nous plaisons à récompenser se sont ainsi multiplié au point que les limites de la Légion d’honneur ont été déjà dépassées et que notre institution de l’Ordre des Trois Toisons d’Or ne peut y suppléer que d’une manière partielle, attendu qu’elle est spécialement destinée à récompenser les services militaires. » 

Le décret d’institution de l’Ordre Impérial de la Réunion est daté du palais d’Amsterdam. Le duc de Cadore  fut nommé archichancelier de l’ordre, M. Van der Goes van Dirland, trésorier.  La nouvelle décoration était destiné (article 2) à récompenser les services rendus par tous les sujets de l’Empire dans l’exercice des fonctions judiciaires ou administratives et dans la carrière des armes : services rendus à l’Empereur ou aux anciens souverains, « ce qui donnera lieu à des chefs de vieilles familles de se croire des droits à cet ordre, chose qui est politique et convenable ». 

L’ordre comprenait (article 4) : 200 grands-croix ; 1,000 commandeurs; 10,000 chevaliers. La croix, dont l’article 11 indiquait le modèle, n’avait pas été trouvée sans quelque difficulté. Il avait fallu, en effet, modifier entièrement la décoration hollandaise dont la devise ne plait pas à l’Empereur : « Fais ce que dois, advienne que pourra  ». 

« C’est la devise d’un preux, écrit Napoléon. Un grand état ne peut pas la prendre. Il faudrait chercher une devise qui fit sentir les avantages de l’union de la Baltique, de la Méditerranée, de l’Adriatique et de l’Océan, ce grand événement qui caractérise vraiment l’Empire…, il faudrait quelque chose qui fit comprendre les limites actuelles de l’Empire. » 

Plusieurs projets furent soumis à l’Empereur. On lui proposa diverses légendes : « Indissolubiliter », « Unita fortior » ; les devises auxquelles Napoléon s’arrêta furent : Sur l’exergue : Tout pour l’Empire. Sur le revers : A jamais.  La formule du serment (article 9) était inspirée par ces légendes : « Je jure d’être fidèle à l’Empereur et à sa dynastie ; je promets sur mon honneur de me dévouer à Sa Majesté, à la défense de sa personne, et à la conservation du territoire de l’Empire dans son intégrité ; de n’assiste à aucun conseil ou réunion contraire à la tranquillité de l’Etat, de prévenir Sa Majesté de tout ce qui se tramerait à ma connaissance contre son honneur, sa sûreté ou de tout ce qui se tramerait à ma connaissance contre son honneur, sa sûreté ou de tout ce qui tendrait à troubler l’union et le bien de l’Empire. » 

Quant à l’insigne même, les projets dessinés par Denon et par le peintre d’histoire attaché à la Monnaie, M. Lafitte, furent plusieurs fois modifiés avant d’arriver à satisfaire l’Empereur. Le modèle adopté répond bien à l’idée qui avait présidé à la création de l’ordre :  « Les flèches, au nombre de quarante-deux, réunies en six faisceaux, avec un bandeau sur lequel on lit la devise, sont l’emblème des départements formés par les Etats qui ont été réunis à l’Empire.

Le bas-relief de l’écusson présente le trône impérial, dont le dossier est parsemé d’abeilles. Sur le siège un coussin surmonté d’une couronne de laurier. Les bras du trône sont supportés par deux lions, l’un est l’emblème de la Hollande, l’autre est l’emblème de Florence. Le premier a des flèches sous ses pattes, le second a la fleur symbole célèbre de la capitale de l’Etrurie.  Les deux tridents groupés derrière le trône désignent les villes maritimes de Gênes et de Hambourg.  La louve romaine repose tranquillement au pied du trône et la draperie qui tombe de la foulée du siège est ornées des armes du Piémont » (Extrait d’une note au Conseil d’Etat. Voir aux Archives nationales (AF IV 4682) les rapports de Cambacérès, observations de l’Empereur, projets de dessins, etc.)  Les premières promotions qui eurent lieu les 22 févier, 29 février et 7 mars 1812, ne comprirent guère que des étrangers.  Ainsi, sur 65 grands-croix, il n’y eut que 8 Français, les autres étant Piémontais (4), Romains (8), Toscans (2), Belges ou Allemands (9), Hollandais (33, tous anciens grands-croix de l’Union).  Dès 1813, l’Empereur donna la nouvelle décoration aux Français de tout rang et de tout grade dans l’armée ; il ne s’en montra cependant pas très prodigue, car il n’y eut que 125 grands-croix nommés sur 200 ; 127 commandants sur 1,000 et environ 1,300 chevaliers sur 10,000. Ces chevaliers se répartissaient à peu  près de la manière suivante :  506 Hollandais, précédemment chevaliers de l’Union. 61 Italiens. 91 étrangers. 642 Français. Parmi les commandeurs et les grands-croix, il n’y eut que 2 » commandeurs et 64 grand-croix Français. 

En voici la liste : 

Grands-Croix. 

Fonctions civiles.- Duc de plaisance, comte d’Arjuzon, comte de Beauharnais, comte Bigot de Préameneu, duc de Cadore, comte de Croix, duc de Dalberg ; comtes Daru, Mollien, de Montalivet, de Montesquiou ; archevêque de Malines ; comte de Sussy, Roederer, Régnauld, de Fermon, Boulaye, Muraire, Caffarelly [Caffarellli], Orro, de la Forest ; cardinal Maury ; archevêque de Tours ; comtes de Pélusse, de Saint-Vallier, Garnier, de la Place, Chaptal, Clément de ris, Berthollet, Abrial, Sieyès, de Nicolaï, Roger-Ducos. Services militaires.- Comtes Gassendi, Hullin, Belliard, Ornano ; baron de Latout-Maubourg ; comtes Lefebvre des Nouettes, Gazan de La Ferière, Compans, Molitor, Bonnet ; baron Pernety ; comtes Dulauloy, Souham, Decan ; baron Roguet ; comtes Reille, de Lobau ; Rapp ; duc de Padoue ; comtes Maurice Mathieu, Harispe ; barons Clause, Gérard, ; duc Charles de Plaisance ; comte Chasseloup-Laubat, Morand, Le Marrois, Emeriau, de Missiessy, Beurnonville, Maison, de La Borde, Charpentier ; baron Clausel ; Dupont-Chaumont. 

Commandeurs. 

Baron Corvisart, comte de Villeneuve, l’évêque de Nancy (faisaient tous trois partie de la maison du roi de Hollande et étaient commandeurs de l’ordre de l’Union) ; Bernard , major du 24ème dragons ; de Marçay, général de brigade ; l’évêque de Versailles ; comtes Duchâtel, Français (de Nantes), Béranger, Pelet, Réal ; baron Pasquier ; comtes de la Vallette, Merllin, Martet, Molé, Jaubert ; général Vichery, comte Veiser, général Frésia, barons Fain, Mounier, Habert. 

A la chute de l’Empire, le sort de l’Ordre de la Réunion ne pouvait qu’être douteux. Il était impossible au Gouvernement de la Restauration de conserver une décoration dont l’insigne rappelait trop le régime précédent et dont le ruban était le même que celui d’un des ordres royaux. On chercha cependant une solution qui permît, tout en supprimant la décoration, de donner satisfaction à ceux qui l’avaient reçue, et, dans un projet d’ordonnance rédigé en 1814, on proposa au Roi de les autoriser à se pourvoir auprès du grand chancelier de la Légion d’honneur « a l’effet d’obtenir des brevets de nomination pour être qualifiés dans cette légion et dans les grades correspondants à ceux qu’ils avaient obtenus dans l’Ordre de la Réunion ». 

Les événements de 1815 empêchèrent sans doute cette proposition d’aboutir, car le 28 juillet 1815, une ordonnance du Roi abolit l’Ordre de la Réunion et fit défense à tout Français d’en prendre les titres et d’en porter la décoration. 

Etude publiée en 1900 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

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J.-L. STALINS, avait fait paraître, aux Editions Bloud et Gay, dans les années 1950 une étude sur cette décoration. Cet ouvrage avait été préfacé par le commandant Henry LACHOUQUE.

 

 

 

 

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( 18 février, 2022 )

Une lettre du général Charpentier à sa femme, durant la campagne de Russie.

Depuis ma dernière lettre je n’ai reçu encore aucune lettre de France. Je ne peux pas songer à ce service des postes sans me mettre en colère, je profite pour t’écrire de tous les courriers extraordinaires de tous les officiers en mission, cela ne me réussit pas mieux. Cependant ma  dernière lettre et celle-ci vont sous la protection d’un M. Anglès, inspecteur des postes, qui m’assure qu’elle te parviendra. L’hiver a commencé, nous sommes dans la neige, les nuits sont déjà bien longues et bien fraîches. Si je pouvais de temps en temps lire de tes lettres, cela me réchaufferait, mais pas un mot, pas une lettre, et depuis quatre mois et huit jours pas un signe de vie. Il faut convenir que cela est bien dur. Je te chante toujours la même  antienne parce qu’elle m’occupe beaucoup, on parle que nous allons bientôt prendre des quartiers d’hiver, peut-être l’ordre dans les postes pourra se rétablir et obtiendrons-nous que les paquets amoncelés à Gumbinnen verront enfin le jour. C’est un pays bien vivant que Smolensk et si j’avais une bonne table et ma cave d’Oigny [propriété du général Charpentier, dans l’Aisne] j’aurais de belles occasions de m’en faire honneur, mais je n’en fais rien. Je vis comme un grisgoux [grigou] tout seul. Je fais l’ours et le ferai tant que je n’aurai pas de tes nouvelles. Mets bien sur toutes mes lettres: « Gouverneur général à Smolensk ».

Adieu, embrasse bien pour moi nos petits enfants.

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Le général Comte Charpentier (1769-1831) est général de division, d’abord chef d’état-major du 4ème corps, puis gouverneur de Witebsk, puis de Smolensk en 1812. Son épouse était la fille du général Aubert du Bayet. Lettre extraite du recueil de correspondances interceptées par les Russes durant la campagne de 1812. Publié sous les auspices de La Sabretache en 1913.

Une lettre du général Charpentier à sa femme, durant la campagne de Russie. dans TEMOIGNAGES retraitederussie

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( 31 juillet, 2021 )

Notes de la comtesse de Caffarelli.

Femme Empire

Image d’illustration.

Ces documents proviennent des Archives du comte de Caffarelli, au château de Leschelle près du Nouvion-en-Thiérache. Julienne-Blanche-Louise d’Hervilly (1784-1854) avait épousé François Marie-Auguste, comte de Caffarelli (1766-1849), général de division, aide-de-camp de l’Empereur. Nous n’avons, malheureusement, retrouvé que ces fragments de mémoires.

Vicomte de GROUCHY (« Le Carnet Historique & Littéraire », 1899).

L’exécution du duc d’Enghien m’avait laissé une telle horreur que je cherchais à sauver une autre victime politique… Je logeais dans la rue de Poitiers, au moment de la conspiration de Georges; déjà la plus grande partie des personnes qui y tenaient venait d’être arrêtée ; j’étais malade, quand, une nuit, j’entends frapper à la fenêtre de ma chambre à coucher, située au rez-de-chaussée, et une voix me prie d’ouvrir, sans sonner mes gens. Je courus à la lucarne d’un petit cabinet par la lucarne duquel l’homme qui m’avait parlé me dit qu’il était poursuivi et qu’il avait pu gagner mon jardin. Je lui ouvris et le gardai dans ma chambre, fort embarrassée de ce que j’en ferais. Le matin, je le cachai sous mon canapé, fis mettre mes chevaux et ordonnai d’aller à Saint-Cloud. La livrée de l’Empereur que portaient mes gens permit de passer la barrière sans autre peine que celle de me nommer. Mon conspirateur était couché à mes pieds, je n’avais pas voulu savoir son nom; je le déposai au Point-du-Jour et m’en revins à Paris, sous le prétexte que j’étais malade. Je gardai si bien mon secret que je doute que j’en aie jamais parlé. J’éprouvais, à la vérité, un peu de remords de m’être servi de la livrée de Sa Majesté pour faire échapper, peut-être, un de ses assassins, et une grande crainte, d’avoir compromis mon mari ; mais je sentais en moi un grand bonheur en pensant que j’avais sauvé la vie d’un homme. Je ne sais ce qu’il est devenu, ni s’il vivait encore en 1814. Il n’aura peut-être pas non plus gardé la parole qu’il m’avait donnée de ne jamais rien tenter contre l’Empereur, au nom duquel je l’avais fait fuir.

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Mon mari avait été chargé d’aller à Rome inviter le Pape à venir en France, et quand Pie VII fut à Fontainebleau, on convia les dames pour les concerts qui s’y donnèrent. Il fallait faire la route toute habillée, et revenir de nuit. Je suis la seule femme qui arriva toujours à temps, car ma toilette n’était jamais longue à faire, et, prévenue à Paris, à une heure et demie, j’étais rendue à sept heures à Fontainebleau.

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Le Pape fut parfait pour moi, et, pendant tout le tems de son séjour, me combla de bontés. C’était un homme des plus respectables que j’aie connu ; il était d’une religion sage et éclairée, mais ses alentours ne le valaient pas, et, si j’eusse eu plus d’expérience, j’eusse été encore plus choquée de la conduite des monsignori qui se permettaient une foule de choses el de propos plus qu’inconcevables (sic) et que je n’ai compris que bien des années après. Le couronnement fut beau, mais combien je trouvais le général Bonaparte petit sous le costume impérial ; il n’était plus, pour moi, le grand homme, mais un comédien, et nous tous de vraies marionnettes.

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A la Malmaison, l’Empereur nous jouait des tours dans lesquels la griffe de Sa Majesté le Lion se faisait un peu sentir. Une fois, nous devions partir à huit heures pour la chasse. A six heures, pendant que nous dormions encore, nous entendons le bruit des calèches. Toutes les dames effrayées d’être en retard sautent à bas du lit et courent, dans le négligé le plus entier, regarder à la fenêtre. L’Empereur était en bas, à nous guetter, et déchargea son fusil sur de pauvres pigeons qui volaient autour de ma croisée. Un de mes carreaux en fut cassé et je dus m’estimer heureuse d’en être quitte pour avoir été vue en chemise. A la chasse, il tirait des lapins jusque sous notre calèche, les chevaux s’emportaient, et les femmes criaient.

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En allant à Leschelle, notre route nous conduisit à Ham, où une partie des complices de Georges était enfermée. Épouse d’un aide-de-camp du souverain, je voyais toutes les portes s’ouvrir devant moi ; le commandant donna l’ordre de me laisser entrer et je témoignai l’envie de visiter les horribles cachots de la tour. Il était trop lard, ce que je savais bien, mais on m’offrit de coucher là pour être toute portée le lendemain. J’acceptai et exprimai le désir de voir les prisonniers par la fenêtre quand ils feraient leur triste promenade. Le commandant me dit qu’il pouvait faire mieux encore pour une personne aussi dévouée que moi à l’Empereur, et convia à souper MM. de Polignac et deux autres dont j’ai oublié les noms. Je proposai, après le repas, déjouer à de petits jeux, parce que je n’osais causer à l’aise. Ces messieurs me comprenant à merveille, nous donnions des gages et toutes les pénitences avaient pour but d’éloigner le gouverneur. Je connus ainsi leur position et les moyens par lesquels je pourrais adoucir leur sort, et peu d’heures après, j’obtenais la promesse qu’on les laisserait sortir sur leur parole d’honneur. MM. de Polignac seuls purent profiter de cette permission, ayant une dé leurs parentes dans une campagne près de Ham. Il me serait pénible d’avoir à parler de la manière dont ils en ont abusé pour s’échapper, quelques mois après, en compromettant le commandant. Ils furent repris et mis à Vincennes, el le commandant de Ham destitué. Ce dernier eût été puni plus sévèrement sans la bonté de l’Empereur, auquel j’avouai tous mes torts, en le priant de ne châtier que moi. Il me répondit avec une douceur que je n’oublierai jamais : « Allez, vous êtes un enfant mutin; s’il y en avait dix comme vous, il faudrait les faire pendre, mais je préfère les qualités du cœur et l’étourderie à la raison froide. Prenez garde, cependant, d’en trop faire. » Il replaça le pauvre commandant près de Strasbourg, afin, dit-il, qu’il ne fût plus assez sur ma route pour que je puisse le séduire. Je continuai mes relations avec MM. de Polignac; ils étaient malheureux, ils se sont servi de moi, m’ont souvent compromise, j’ai été la confidente de leur dernière fuite, et depuis la Restauration, quand ils m’ont rencontrée, ils n’ont pas eu l’air de me reconnaître.

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Mon mari avait servi l’Empereur dans la campagne d’Austerlitz, et moi, je me retirai à Leschelle. La bataille eut lieu, le général s’y était distingué, et j’en étais bien heureuse, lorsque j’appris qu’il était resté à Znaïm, en Moravie, et qu’il y avait été à la mort d’une fièvre d’hôpital putride et maligne. Je partis de suite pour Paris, et là trouvai toutes les lettres que l’Empereur avait fait arrêter à la poste pour m’éviter des inquiétudes. Je courus aux Tuileries prendre l’Impératrice et, avec elle, fus trouver l’Empereur, lui annoncer mon départ pour Znaïm et lui demander ses ordres. Napoléon avait des nouvelles étaient mauvaises et raccommodées avec des rondins de bois. Les chevaux manquaient partout. Presque à la fin de ma course, à la poste de Vienne, où je prenais du café, un officier français me dit que le général devait être à Strasbourg, avec sa division. A Strasbourg, où j’avais passé, clans ma voiture, trois heures à la porte de l’auberge où mon mari était tranquillement couché et d’où j’étais repartie pour aller le chercher bien loin Je revins sur mes pas ; aux portes des villes, je retrouvais son nom, mais je perdis ses traces à Munich. A Neubourg, j’appris que la division n’arriverait que quelques jours après; il était une heure du matin, toutes les auberges étaient pleines et ce ne fut qu’après bien des peines que j’obtins de coucher dans le lieu où on avait suspendu un cochon qu’on venait de tuer. Je dus m’accommoder de six chaises et de m’y étendre, entourée d’un grand manteau. Mon mari était retourné en France avec un congé, et je ne fus dédommagée de mes peines qu’à Paris et que par le bonheur que nous éprouvâmes en nous retrouvant.

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Quand mon mari fut nommé ministre de la guerre et de la marine du royaume d’Italie, j’allai aux Tuileries prendre congé de l’Empereur qui me demanda gravement : « Combien résiderez-vous à Milan ? deux ans, quatre ans, six ans ?— « Tant que vous voudrez, Sire; mais vous savez que les campagnes comptent double ! » Il me donna des lettres pour le Vice-Roi et la Vice-Reine. Je quittais une cour où, au moins, le maître était un homme supérieur, pour retomber dans une autre où plus d’un ennui m’attendait. A Milan, il me fallut devenir grande dame, ce qui était si peu dans mon caractère que je conservai toute ma simplicité, portant même des robes de toile le matin : je fis aussi de grands frais envers les dames de la société. Cependant, la dame d’honneur de la Princesse craignait mon influence et me causa mille ennuis; d’ailleurs, mon mari était regardé plus comme un tuteur que comme un ministre ; je  ne pouvais m’éloigner, à cause de ma position, et pourtant je sentais qu’on me faisait des politesses plus par crainte que par affection. Le général se fiant en l’étoile de l’Empereur, non seulement mangeait son revenu, mais était chargé de dettes. Ma mère vint me retrouver; je reçus cette bonne nouvelle à Venise, je fus au-devant d’elle à Turin. et l’attendis dans une campagne chez Mmes de Cavour et de la Turbie; elle venait en voiturin, et j’étais certaine de connaître son arrivée, les gendarmes du mont Cenis ayant reçu l’ordre de me faire savoir son passage. Ma maison devint plus gaie, à cause de ma jeune sœur Thaïs, encore enfant; mes dîners seuls étaient ministériels; le soir, on jouait à de petits jeux, deux fois, par semaine, on faisait de la musique; le mardi gras, il y eut une grande mascarade à la Cour.

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La campagne de Prusse eut lieu, je suivis mon mari dans ses inspections; l’armée italienne était assez petite pour né former qu’une famille. Dans un voyage que l’Empereur fit à Milan, lors d’une fêle qu’on lui donna, ma voiture fut versée fort rudement, et le peuple qui nous aimait la releva si rudement qu’il la versa de l’autre côté. Les fêtes me tuaient, j’étais malade, et je sortais de mon lit pour faire les honneurs aux rois et aux princes dont nous étions accablés. Le sort de la pauvre reine d’Étrurie me révoltait. Les courses sur les bacs, avec le Vice-Roi et la, Vice-Reine, m’amusaient; nous passions notre temps à jouer et à nous faire des malices, mais partout je sentais la griffe du maître et l’envie des courtisans.

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Je dus faire un second voyage à Venise ; le Prince y vint, et les fêtes ne discontinuant pas, je dus faire les honneurs d’une partie où la gloutonnerie des dames m’étonna. Pour remercier les Vénitiens de l’accueil qu’ils m’avaient fait, je me fis présenter au Casino, qui ne commence qu’à une heure du matin. Menée par une dame de la ville, je fis le tour du cercle formé par les autres en faisant une révérence à chacune sans dire un mot; on se mit à jouer, moi, je m’en fus me coucher. A Chioggia se trouvait notre marine; les Anglais étaient en vue et l’on désirait faire honneur au pavillon italien : on devait pour cela faire sortir quelques bâtiments, mais les Anglais faillirent les prendre, nos frégates échouèrent et les ennemis purent bloquer Venise tout à leur aise. Notre brave division revint de l’armée, et rien ne fut négligé pour la bien recevoir. Le général Theuliet et plusieurs des colonels avaient été tués, les soldats étaient couverts de gloire et de cicatrices; mes favoris, les chasseurs royaux, arrivèrent les premiers; mon mari et son état-major furent au-devant d’eux à plusieurs lieues ; moi, je fus au-devant d’eux jusqu’à Lorette, où le régiment défila devant moi. Son nouveau colonel vint à ma voiture et, par un sentiment ridicule, je l’embrassai de tout mon cœur. Les habitants de Milan, les soldats de la Garde, des enfants, des femmes, marchaient au milieu de ces pauvres chasseurs. Peu de jours après, la division réunie fit son entrée solennelle à Milan : les rues étaient tapissées, des fenêtres on jetait des fleurs et des lauriers sur nos braves, qui se rendirent au Forum Bonaparte, où ils déposèrent leurs armes en faisceaux et dînèrent dans le cirque, où une table de quinze cents couverts était dressée, au milieu pour les officiers, tout autour pour les soldats. Trente mille spectateurs étaient sur les gradins et j’eusse été bien heureuse sans la vue de quelques invalides à la jambe de bois qui se promenaient au milieu de leurs frères d’armes. Le soir, il y eut bal à la Scala ; nos soldats remplissaient le parterre et furent accablés de couronnes. Je donnai peu après un bal qui fut réellement beau et où il y eut plus de trois mille invités. Le Vice-Roi était fort jaloux de la gaieté de ma maison : il voulut introduire aussi de petits jeux à la Cour, mais on ne s’amuse pas avec les princes en uniforme, on ne frappe pas à l’aise sur le dos ou la main d’une princesse, et on leur laisse toujours voir clair à colin-maillard. Aussi s’ennuyait-on chez eux, tandis qu’on riait chez moi. Alors, le Prince prétendit que nos jeux étaient contre la dignité de ministre, et je dus donner des soirées en règle et des bals. Mais on venait de préférence chez moi les autres jours. Les mascarades allaient leur train; les ministres les plus graves étaient convertis en bergers, en troubadours; mais comme les affaires devaient se faire, plus d’une fois je ris de bon cœur, surtout une fois, au bal masqué, où le général Sorbier, en grand uniforme, vint parler au Vice-Roi qui était en berger, et qu’il réunit mon mari et le général Charpentier, qui, bergers eux aussi, vinrent, avec leurs chapeaux de paille et leurs paniers de fleurs, traiter les affaires les plus graves.

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Je quittai l’Italie après un séjour de deux ans; je passai le mont Cenis avec peine, et, parvenue au sommet, ma voiture versa. Mon domestique était allé chercher du secours, et la neige me faisant craindre une tourmente, je partis en avant, pour me rendre à l’hospice, où j’arrivai transie et hors d’haleine. Des chiens énormes me barrèrent la porte ; je ne me laissai pas arrêter par leurs gueules effrayantes, les moines survinrent, je me nommai. Le prieur avait, autrefois, servi en Sardaigne avec mon mari, et l’hospice lui devait beaucoup, puisqu’il avait décidé l’Empereur à en doubler-presque les revenus. Des pères et des frères coururent avec des chiens et des flambeaux au-devant de mon fils, resté dans la voiture; j’étais si mouillée qu’il me fallut changer, et on me donna l’habit complet d’un jeune novice.

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Le 1er  avril, j’étais depuis plusieurs jours à Avignon et songeais à mon départ, lorsque, vers onze heures du soir, on vint me prévenir qu’il y avait des lettres importantes pour moi à la poste. Nous avions donné tant de poissons d’avril ce jour-là que je ne voulais pas me déranger; pourtant, je finis par y aller et trouvai l’annonce d’un majorat de 25,000 francs de rente et un titre de comte.

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( 2 juin, 2019 )

Un autre témoignage sur la cérémonie du 1er juin 1815…

Hobhouse1

Dans une lettre en date du 2 juin 1815, le britannique J. Hobhouse (portrait ci-contre), plutôt favorable à Napoléon, raconte ce qu’il a vu de la cérémonie du Champ de Mai.

« Nous avons été présents, M. B… et moi, à l’assemblée du Champ-de-Mai. Vous en verrez sans doute bientôt un rapport dans les journaux anglais; mais je ne puis m’empêcher de vous donner un détail de ce que nous avons vu. Le 31, une décharge de cent coups de canons, placés près du pont d’Iéna, annonça la veille de la cérémonie, et une semblable décharge eut lieu le lendemain au point du jour. Un programme de la fête et une ordonnance du ministre de la police furent affichés et colportés dans Paris pour prévenir les accidents, qui cependant sont très rares en ces sortes d’occasions; car il faut avouer que ces choses-là s’exécutent parfaitement en France. Nous avions déjà visité l’édifice préparé pour cette réunion. C’est un vaste amphithéâtre de bois peint et de canevas; il forme un pentagone demi-circulaire, et est situé au bout du Champ-de-Mars en face de l’Ecole militaire. Il est ouvert de tous les côtés et est séparé dans le milieu par un vide, où l’on a élevé une autre charpente couverte d’un dais, et renfermant un autel, et des sièges pour les prêtres, les musiciens et autres célébrants qui doivent assister à la messe. Les divisions nominales sont marquées par les piliers du bâtiment sur lesquels sont placées de grandes aigles de bois; au-dessous sont écrits les noms des départements dont l’énumération présentait à ma pensée une idée véritable de l’étendue et de la force de l’Empire. Un édifice des mêmes matériaux était élevé contre le fronton de l’Ecole militaire; il était surmonté au milieu d’un dais carré , et se projetait en ailes oblongues des deux côtés. Sous le dais était une suite de gradins tapissés partant de la croisée principale du premier étage du bâtiment; et à moitié chemin à-peu-près entre la croisée et la terre, était une plateforme pour le trône. Cette structure formait, pour ainsi dire, une corde dont l’amphithéâtre était l’arc. Outre ces édifices il y avait encore à la distance de cent verges, en tête, ou plutôt sur le derrière de l’amphithéâtre, une simple plate-forme en pyramide, avec un escalier, de quinze pieds de haut de chaque côté, sur laquelle était un fauteuil uni et découvert : le tout formant un bloc, que, comme ledit Napoléon, le travail du charpentier ne fait pas appeler  un trône, mais bien la personne qui s’y assied. Tous ces édifices du moment avaient plus d’appareil que de magnificence ; ils étaient assez mal imaginés, puisque l’assemblée devait être assise le dos tourné contre la multitude du Champ-de- Mars, et même contre l’Empereur lorsqu’il serait monté sur le trône découvert. Nous partîmes à neuf heures; et après avoir passé par les Tuileries, les Champs-Elysées, le pont d’Iéna, nous arrivâmes au Champ-de-Mars que nous traversâmes au milieu des pelotons de gardes impériales et nationales qui se formaient dans la plaine. Arrivés à l’amphithéâtre, nous montrâmes nos billets, et un grenadier de la garde, après une ou deux méprises, nous conduisit dans l’intérieur, que nous trouvâmes presque plein, et nous prîmes place sur les banquettes destinées pour le département de la Sarthe. Cependant les électeurs n’avaient observé aucun ordre en se plaçant; les députations de l’armée occupaient les deux ailes de l’amphithéâtre. Sur 1500 électeurs qui devaient être rassemblés, je suppose qu’il y en avait beaucoup qui ne l’étaient pas plus que nous; car la cour avait distribué une quantité si prodigieuse de billets, que l’on en avait envoyé cinq à six à mon compagnon. Il n’y avait pas beaucoup de recherche dans le choix, car une partie des assistants buvait de l’eau-de-vie et se livrait à d’autres amusements populaires qui n’en faisaient pas beaucoup rechercher le voisinage. La quantité des têtes que l’on voyait rendait le spectacle imposant, et la réunion des électeurs formait un coup d’œil magnifique au dernier point. Les croisées et le haut de l’Ecole militaire étaient garnis de femmes; le plain-pied du théâtre était occupé par les électeurs et les porte-étendards, dont les aigles luisantes et les drapeaux tricolores offraient un spectacle éblouissant. En premier. les aigles étaient groupées à chacune des ailes; mais lorsque la cérémonie commença, elles furent rangées en ligne autour du terre-plein qui faisait face au pavillon du trône. C’était un fauteuil de pourpre doré au pied duquel était un coussin de la même couleur; à droite étaient deux chaises ordinaires, et à gauche une seule chaise; de chaque côté, derrière le trône et sous le dais , étaient deux tribunes carrées, et au-dessous un rang d’autres tribunes. Les enfants de la reine de Hollande parurent bientôt et se placèrent dans celle qui était à gauche du trône; bientôt après arrivèrent les membres de la Cour de cassation, de la Cour des comptes, du Conseil de l’Université , de la Cour impériale et des autres Tribunaux de Paris ; tous en robes dont quelques-unes me parurent singulières : ceux-ci prirent place dans les tribunes sous les côtés du trône. De temps à autre les officiers de la cour, en costume espagnol, parurent sur les marches au-dessus du trône. L’attente était ennuyeuse; on entendait des cris continuels à chaque mouvement des aigles et surtout de celles des gardes nationales ; il n’y eut point de tumulte ; mais on criait asseyez-vous! à bas les chapeaux ! Le premier signal qui indiqua que la cérémonie allait commencer fut de voir allumer les cierges de l’autel, et à midi un quart j on entendit le canon qui annonçait que l’Empereur sortait des Tuileries. Mon ami et moi nous étions à la sixième banquette au-dessous de la plus haute rangée, de sorte qu’en nous retournant et nous pressant un peu sur le derrière, nous avions vue sur tout le Champ-de-Mars, qui présentait en vérité un superbe coup-d’oeil. La troupe était rangée des deux côtés dans toute la longueur de la plaine; toutes les troupes de ligne et la gendarmerie étaient sous les armes soit dans le champ, soit dans la ville. Une demi-heure après, le canon du pont d’Iéna nous avertit que le cortège impérial entrait dans la plaine ; nous avions vu auparavant les lanciers rouges défiler sur le pont, et la cavalerie de la garde avec une longue suite de voitures avancer le long du palais du roi de Rome, de l’autre côté de la rivière. A mesure que cette cavalerie avança vers l’amphithéâtre, elle se rangea en haie des deux côtés devant l’infanterie, de manière à laisser un passage entre-deux tout le long de la plaine depuis la rivière jusqu’au trône. Une ligne de la garde impériale à pied forma aussi un passage du côté gauche de l’amphithéâtre, pour pratiquer une entrée dans l’intérieur aux voitures de la cour. Peu après, le comte Hulin, commandant de Paris, son état-major et les hérauts d’armes, tournèrent par ce passage à gauche; venaient ensuite quatorze voitures de là cour tirées chacune par six chevaux bais. Dans l’avant-dernière était le prince Cambacérès, archichancelier de l’Empire, et dans la dernière les trois princes impériaux. Ils s’avancèrent lentement et firent le tour de l’amphithéâtre. Après un court intervalle nous vîmes un escadron de lanciers suivi des officiers de service, des aides-de-camp et des-pages, qui précédaient immédiatement la voiture de l’Empereur. C’était un char doré, dont les panneaux étaient de glaces, et surmonté d’une immense couronne aussi dorée et qui couvrait toute l’impériale. Quatre laquais ou pages étaient montés sur le devant, six sur le derrière, et deux maréchaux de l’Empire allaient à cheval aux deux côtés de la voiture qui était traînée par huit chevaux blancs richement harnachés, coiffés de grandes plumes blanches et conduits par autant de palefreniers qui avaient de la peine à en tenir les brides. On voyait distinctement Napoléon à travers les glaces; il avait une toque ornée de plumes et le manteau impérial; il salua de tous côtés lorsqu’il fit le tour de l’amphithéâtre aux acclamations des soldats et du peuple, auxquelles se joignaient des décharges répétées d’artillerie des batteries de l’Ecole militaire. Un escadron des chasseurs de la garde fermait la marche. Nous nous remîmes à nos places, et sur-le-champ nous vîmes descendre précipitamment de l’escalier pratiqué à la croisée un corps de pages en uniforme vert galonné en or. Ils se rangèrent de chaque côté des marches depuis la plate-forme du trône jusqu’en bas. On plaça un grenadier de la garde au pied de l’escalier à droite et à gauche, Les tribunes sous le dais commencèrent alors à se remplie. Les grands-officiers de la Légion d’Honneur et les maréchaux de l’Empire occupaient celle de la gauche, et dans celle de la droite se placèrent les conseillers d’état. Plusieurs grands-officiers de la couronne se rangèrent sur les-marches à la droite du trône; ils portaient des manteaux à l’espagnole et des toques ornées de plumes. Le duc de Vicence et le comte Ségur, grand -maître des cérémonies, se tenaient sur la plus haute de ces marches. L’archichancelier Cambacérès, en manteau bleu parsemé d’abeilles d’or descendit alors sur la plate-forme et s’assit sur une chaise qui lui était destinée y un peu au-dessous de celles qui étaient placées adroite du trône,. Il y eut de grands éclats de rire auprès de nous; lorsqu’on vit paraître cet homme dont les talents et le goût sont également connus dans tout l’Empire. L’archevêque de Tours, le cardinal Cambacérès et quatre autres évêques et assistants, se placèrent dans la tribune de l’autel. Il était une heure et le bruit de l’artillerie se faisait encore entendre, lorsque Napoléon parut entouré des nobles et des princes. Il descendit de la croisée sur la plate-forme, et l’assemblée se leva au milieu des acclamations. Tout le monde était découvert, excepté l’Empereur, qui avait sur la tête une toque noire, ombragée de plumes et attachée sur le devant par un gros diamant ; son manteau était de velours pourpre doublé d’hermine blanche, brodé en or, descendant à peine jusqu’aux talons; attaché autour du cou; et sans manches. Il avança précipitamment, salua ou plutôt inclina deux ou trois fois la tête, et s’élança vers son trône, où il s’assit et s’entoura de son manteau. Il avait assez mauvaise grâce et paraissait soucieux. Ses frères se placèrent a ses côtés, Lucien à sa gauche, Joseph et Jérôme à sa droite, ils étaient tous les trois vêtus de taffetas blanc depuis les pieds jusqu’à la tête, et avaient aussi mauvaise mine qu’aucun des princes des dynasties légitimes de la chrétienté. A peine l’Empereur fut-il assis, qu’un officier qui était sur les marches à la gauche du trône fit avec son épée un signe auquel les tambours répondirent pour faire cesser le feu. On établit devant l’Empereur un prie-Dieu couvert de velours; et la messe fut chantée par les prêtres et les musiciens de .l’Opéra  dans une tribune en face du pavillon. On a discuté pendant longtemps devant l’Empereur s’il y aurait une messe ou non il prit lui-même part à la discussion : plusieurs pensaient qu’elle jetterait du ridicule sur la cérémonie, mais il décida qu’elle serait chantée, afin, disait-il y de mettre un terme aux cris de « A bas la calotte! A bas les prêtres ! » et de faire voir à la Nation qu’il n’approuvait pas cet esprit antireligieux. Pendant la messe, Napoléon s’occupa moins de ses prières que de regarder l’assemblée avec sa lorgnette. La musique cessa, le prie-Dieu fut enlevé e et sur-le-champ une foule de monde s’avança sur le terre-plein et monta les escaliers du trône. C’étaient les députations centrales des électeurs de l’Empire, choisies dans tous les collèges quelques jours auparavant. Ces députés remplissaient toutes les marches, et ils furent-admis en masse auprès de l’Empereur. L’un d’eux, l’avocat Duboys, député d’Angers, s’avança à la droite du trône y et lut avec beaucoup d’action, et même plus qu’il n’en fallait pour un orateur, un discours qu’il tenait à la main. Quoiqu’il parlât très-haut, nous n’entendîmes pas un mot, de l’endroit où nous étions assis. L’Empereur donna des signes d’approbation à quelques passages de cette adresse  que vous trouverez très-ordinaire lorsque vous l’aurez lue, car elle abonde en éloges et comme elle a été rédigée par une commission de la députation centrale, elle a été pour cette raison critiquée très-sévèrement. Vous y trouverez cependant quelques vérités, et vous applaudirez à l’indignation que l’on y témoigne contre la conspiration des têtes couronnées. – On doit attribuer à ce sentiment la phrase où l’orateur disait que la nation était prête à dégager l’Empereur des conditions modérées qu’il avait proposées aux souverains alliés, et l’orateur posa adroitement la question sur le rejet personnel de – Napoléon, lorsqu’il donna à entendre que si le peuple français préférait la paix à la guerre., il préférait aussi la guerre au déshonneur. Ce discours fut suivi des plus grands applaudissements de l’assemblée. Alors l’archichancelier se leva, s’avança vers l’Empereur avec une liasse de papiers dans les mains, et lui présenta l’acceptation de la constitution; le maître des cérémonies reçut l’ordre d’en porter le résultat au héraut d’armes, Un officier brandit son épée; les tambours battirent lorsque le héraut proclama, d’une voix que nous ne pûmes distinguer, l’acceptation de la constitution. Une nouvelle salve d’artillerie se fit entendre. La députation descendit quelques degrés, mais remplissait encore la principale partie des marches du trône. Les assistants du grand chambellan placèrent alors devant l’Empereur une petite table dorée, sur laquelle était une écritoire en or. L’archichancelier posa la constitution sur la table, et présenta une plume au prince Joseph qui la donna à Napoléon. L’Empereur signa promptement et négligemment cet acte fameux, à deux heures. On enleva la table , et alors l’Empereur s’adressa à la multitude, d’une voix haute et perçante qui se faisait entendre jusqu’aux bancs où nous étions placés. Nous distinguâmes très-bien son exorde : Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple, ainsi que la phrase suivante : j’ai convoqué le Champ-de-Mai. La fin de son discours fut suivie des cris de « Vive l’Empereur ! Vive Marie- Louise ! » mais je n’entendis pas celui de « Vive la Nation ! » que le Moniteur assure avoir été souvent répété. Des partisans un peu adroits auraient pu ne pas faire entendre le second cri qui faisait sentir à Napoléon l’absence de celle qui devait, selon la promesse qu’il avait faite à son peuple, être la reine die la fête. Après que les acclamations eurent cessé, l’archevêque de Bourges, premier aumônier de l’Empire , étant à genoux, présenta à Napoléon la Bible sur laquelle il jura d’observer. et de faire observer la constitution. Le Te Deum fut chanté dans la tribune de l’autel. Il y eut en ce moment beaucoup de foule et de confusion près du trône, et je vois par les papiers que Cambacérès prêta le serment d’obéissance aux constitutions et à l’Empereur. L’assemblée ne cria point « Nous le jurons ! », comme le dit le Moniteur Les tambours battirent: les marches furent débarrassées, et les aigles. qui étaient aux deux côtés s’avancèrent au centre du terre-plein, et formèrent une longue masse d’or depuis la tribune de l’autel jusqu’en face du trône. Les ministres de l’intérieur, de la guerre et de la marine descendirent de leurs places, et revinrent bientôt après, suivis de beaucoup de porte-drapeaux et d’un corps d’officiers qui se pressèrent vers le trône. Le républicain Carnot portait l’aigle de la garde nationale du département de la Seine; Davout, celle du premier régiment de ligne; et Decrès, celle du premier corps de la marine. Ce fut alors que Napoléon, avec une vivacité qui, plus que toute autre chose, donna de l’intérêt à cette cérémonie, se dépouilla du manteau impérial, sauta promptement au bas de son trône vers ses aigles. Le signal donné, les tambours commandèrent le silence ; et l’Empereur prenant les aigles dans ses mains, les rendit aux trois ministres en prononçant d’une voix forte et animée une courte harangue qui finissait par ces mots: « Vous le jurez ! ». Ces dernières paroles furent entendues de toute l’assemblée, et ceux qui étaient autour du trône y répondirent par le cri: « Nous le jurons ! » Voici son discours : « Soldats de la garde nationale de l’Empire, soldats des troupes de terre et de mer, je vous confie l’aigle impériale aux couleurs nationales: vous jurez de la défendre au prix de votre sang contre les ennemis de la patrie et de ce trône; vous jurez qu’elle sera toujours voire signe de ralliement ;-  « Vous le jurez ! » Peu de temps après, l’Empereur, vêtu d’une tunique cramoisie, et accompagné des grands dignitaires, se perdit à nos regards au milieu de l’éclat des uniformes, des aigles et des drapeaux : il descendit les marches, traversa le terre-plein, passa par l’ouverture pratiquée en face de l’autel, et marchant dans les rangs des soldats, monta sur la plate-forme érigée au milieu du Champ-de-Mars. Il s’assit ensuite sur ce trône découvert, entouré des maréchaux et de la cour, qui occupaient les marches des quatre côtés de cette construction. Nous perçâmes, mon ami et moi, jusqu’au cercle extérieur de l’amphithéâtre, et nous vîmes un spectacle impossible à décrire pour sa magnificence. Le monarque sur son trône, qui formait comme une pyramide éclatante d’aigles, d’armes et d’habits militaires, et couronné de ses plumes blanches; une plaine immense de soldats, flanquée d’une multitude si nombreuse que les talus des deux côtés ne présentaient qu’un tapis de têtes.; l’homme, la conjoncture, tout conspirait à exciter en nous une admiration indéfinissable du spectacle que nous avions sous les yeux; elle fut encore augmentée lorsque les baïonnettes , les casques, les cuirasses brillant aussi loin que la vue pouvait porter, les drapeaux des lanciers voltigeant, et la musique se faisant entendre dans la plaine , annoncèrent que tout, de près comme de loin , allait se mettre en marche. Nous ne pûmes d’abord distinguer ce qui se passait sur la plate-forme; mais nous vîmes les aigles parader à gauche devant le trône, et défiler alors dans la plaine, où celles destinées pour les troupes furent remises à leurs régiments respectifs, et le reste fut reporté à l’Ecole militaire. Il paraît que l’Empereur, en sa qualité de colonel de la garde nationale de Paris et de la garde impériale, remit les aigles au président du département, aux six arrondissements et aux chefs de sa garde. Ensuite un corps de soldats des deux gardes et une foule d’officiers s’étant rassemblés devant le trône, il leur adressa un second discours qui fut interrompu par le son des tambours et par les acclamations répétées : « Nous le jurons ! « La garde nationale jura de ne jamais souffrir que la capitale fût souillée par la présence des étrangers ; la garde impériale jura de surpasser ses anciens exploits. Toute l’armée, montant, dit-on, à 50,000 hommes, dont 27,000 de gardes nationales, avec leurs aigles, défila alors devant le trône dans le plus grand ordre; la garde impériale marchait de droite à gauche, et les autres de gauche à droite. Vers la fin de la revue, la foule se précipita des talus vers le trône, mais il n’arriva aucun accident : une simple corde et une seule ligne de factionnaires placés à de grandes distances les uns des autres suffirent pour protéger l’amphithéâtre et le trône. Il était trois heures et demie lorsque Je dernier bataillon passa devant l’Empereur. Il se leva alors du trône, descendit de la plate-forme, retourna, accompagné de sa suite, dans l’intérieur de l’assemblée, et remonta à sa première place. Il se tourna de tous les côtés ; et après avoir salué plusieurs fois d’une manière très affable et qui montrait de la satisfaction, il monta promptement les marches et disparut avec sa cour. Le cortège quitta bientôt l’amphithéâtre dans le même ordre dans lequel il était arrivé; mais les dragons et les lanciers n’accompagnèrent point comme auparavant la voiture de l’Empereur; elle traversa tout le Champ-de-Mars au milieu d’une foule nombreuse de spectateurs. Les troupes avaient presque entièrement évacué la plaine. Le départ fut annoncé par les batteries de l’Ecole militaire et du pont d’Iéna, ainsi que cela avait eu lieu à l’arrivée de l’Empereur.

Tel a été ce Champ-de-Mai si longtemps attendu: on le désigne maintenant sous son vrai nom, et on l’appelle la distribution des aigles : en effet ce n’était rien de plus, et il a été mal nommé lorsqu’on l’a annoncé comme une fête nationale. Personne n’a jugé à propos de discuter s’il avait quelque ressemblance avec les Champs-de-Mars ou de Mai où les seigneurs suzerains s’assemblaient en armes sous les règnes de Charlemagne et de ses successeurs, ou si c’était une imitation des Cour-Iltés  tartares, qui ont été le modèle des parlements des Francs. Mais le Censeur fait une comparaison maligne entre cette cérémonie et la fédération mémorable de 1790, où cette même plaine était remplie des députations de toutes les gardes nationales du Royaume, qui étaient venues y célébrer et y cimenter le triomphe du peuple et l’abaissement du trône. Le même ouvrage reproche à l’Empereur d’être resté constamment couvert en présence des représentants de la France qui étaient découverts, et il ridiculise les costumes bizarres de la cour. Certainement M. Carnot ne figurait pas bien sous sa tunique de taffetas et sa toque ornée de plumes, ce costume ne convenait pas à celui qui, lorsqu’il refusa opiniâtrement de signer le comte Carnot, après en avoir accepté le titre, aurait pu s’abstenir de s’affubler d’un costume aussi bizarre. Le Censeur dit que les acclamations furent peu nombreuses et partielles, et qu’il n’y eut pas pendant toute la cérémonie deux mille personnes qui crièrent à la fois. Hier soir, je me trouvais chez la princesse : un gentilhomme entra dans le salon; il commença à rire de tout ce qui venait de se passer. Jamais, dit-il, on n’a rien vu de plus ridicule, de plus pitoyable, de plus mélancolique. Personne n’a applaudi que les militaires, encore ne le firent-ils que rarement et comme par grâce. Il avait à peine fini, qu’un autre gentilhomme entra et témoigna le ravissement qu’il éprouvait du succès dont la fête du jour avait été couronnée. Ce qui m’étonne particulièrement, disait-il, c’est que le militaire n’a pas été bien enthousiaste dans ses acclamations, mais les électeurs et les spectateurs n’ont jamais cessé d’applaudir. Tout le monde souriait. Lequel croire ? Tous deux avaient été présents ; ni l’un ni l’autre n’était Français; ils n’étaient donc pas intéressés à en imposer ; l’événement en question venait de se passer, il y avait quatre heures, en présence de deux cent mille personnes qui pouvaient donner le démenti à toute fausse représentation et voilà comme on écrit l’Histoire ! Comment y croire? Comme ceci n’est point un mémoire pour servir, etc., je vais maintenant vous dire mon sentiment. Les plus fortes et les plus longues acclamations eurent lieu quand l’Empereur parut pour la première fois et quand il distribua les aigles; mais les cris ne furent guère animés ni dans l’une ni dans l’autre circonstance. En général, ils commencèrent et finirent avec ceux des députations militaires qui étaient aux ailes de l’amphithéâtre et il y eut particulièrement un soldat dont l’acharnement à crier excita plus d’une fois le rire de toute l’assemblée. Le cri le plus ordinaire était « Vive l’Empereur ! » de temps en temps, « Vive Marie-Louise ! » mais je n’entendis point celui de « Vive la Nation ! » Si les applaudissements ne furent ni vifs ni fréquents, c’est qu’il n’y avait point de gens payés : est une classe d’hommes qui était attachée au département de la police pendant le premier règne de Napoléon, et qui, si les mécontents disent vrai, était employé dans quelques occasions, à exprimer la joie publique… »

 (J. HOBHOUSE, « Histoire des Cent-Jours ou Dernier règne de l’Empereur Napoléon. Lettres écrites de paris depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. », Paris, chez Domère, Libraire, 1819, pp.316-332).

 

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( 15 mai, 2015 )

La situation en France en avril et en mai 1815…

Visuel 1815-2015Intéressant panorama donné par Henry Houssaye : « Napoléon avait dit : l’Empire, c’est la Révolution. Il avait dit aussi: l’Empire c’est la paix. Il répugnait à refaire la Révolution et il ne pouvait pas maintenir La paix. Ceux qui s’étaient déclarés pour lui avec le plus d’élan se trouvaient ainsi déçus dans leurs espérances tandis que la foule immense des indifférents se voyait menacée dans son repos et dans ses intérêts. L’Empereur s’efforça d’abord de cacher les dispositions hostiles des puissances. « La guerre n’est plus à craindre, » dit le Journal de l’Empire. « Tout répond de la tranquillité extérieure, » déclare le Nain Jaune. Pendant trois semaines, les journaux officieux parlent sur le même ton, reproduisant les articles pacifiques du Morning Chronicle, annonçant l’envoi de courriers diplomatiques à Vienne, publiant des correspondances, vraies ou fausses, d’Augsbourg et de Bruxelles qui concluent au maintien de la paix. Nombre d’exemplaires de la furieuse Déclaration du 13 mars avaient pénétré en France. Napoléon assemble les présidents de section du conseil d’État ; le 2 avril, ils rédigent un rapport où ils démontrent par les meilleures raisons du monde que ce manifeste est l’oeuvre des seuls ministres de Louis XVIII, et que les plénipotentiaires des puissances étrangères n’ont pu le signer. Mais en vain la paix est le vœu unanime, en vain on écrit du Nord comme du Midi que la certitude de la paix ferait cesser toute opposition ,la guerre est inévitable et imminente. Il faut bien que l’Empereur s’y prépare. Les décrets rappelant sous les drapeaux les hommes en congé3et mobilisant une partie des gardes nationales, la publication dans le Moniteur du 13 avril du rapport de Caulaincourt, où l’état des relations diplomatiques est exposé sans réticences et qui fait baisser la rente de huit francs en deux jours , viennent démentir les assurances de paix et donner raison aux alarmistes et aux malveillants. Ils ont le triomphe gai. Les uns chantent :

Ah! dis donc Napoléon,

A n’vient pas ta Marie-Louise !

D’autres affichent cette annonce: « Deux millions de récompense à qui retrouvera la paix perdue le 20 mars. » D’autres placardent ce décret: « Napoléon, par la grâce du diable et les constitutions de l’enfer, Empereur des Français, avons décrété et décrétons ce qui suit: Art, Ier. Il me sera fourni 300,000 victimes par an. — Art. II. Selon les circonstances, je ferai monter ce nombre jusqu’à trois millions. — Art. III. Toutes ces victimes seront conduites en poste à la boucherie ».

Le rappel des militaires en congé, la mobilisation des gardes nationales, la certitude d’une guerre effroyable, la crainte d’une seconde invasion, la faiblesse du pouvoir, l’inertie des préfets, l’hostilité des maires, les menées du clergé, tout conspire à altérer l’opinion dans le centre et dans l’Est de la France, à la perdre au Midi et à l’Ouest. L’enthousiasme s’éteint, la confiance s’évanouit. Le mot d’ordre des mécontents; « Ça ne durera pas! » s’impose à la masse. Des trois quarts des départements arrivent des rapports identiques sur l’affaiblissement de l’esprit public, et de partout s’élèvent des plaintes et des accusations contre l’apathie ou la complicité des fonctionnaires

Restés d’abord comme écrasés par les événements, les royalistes reprennent leurs sens, se comptent, s’enhardissent, correspondent avec Gand, colportent les proclamations royales, répandent des nouvelles sinistres, intriguent, conspirent, prêchent l’insoumission, conseillent la désertion, persuadent les simples, soudoient les gueux, suscitent des troubles et des rébellions. « L’action du gouvernement, écrit l’officier d’ordonnance Planat en mission dans le Midi, est tout à fait nulle, dominée qu’elle est par les menaces et l’insolence des royalistes. Ils annoncent l’entrée des Bourbons et les vengeances qu’ils exerceront contre tous ceux qui serviraient la cause de V. M. Ces nouvelles absurdes jettent la crainte chez les bons citoyens et encouragent la désobéissance chez les autres. » — « Tout s’en va en dissolution et en anarchie, écrit le commissaire central de Lille. Ce sont les royalistes qui ont le ton le plus élevé et qui tiennent le haut bout. Ce ne sont plus eux qui sont notés, ce sont eux qui notent les autres. Il faudrait à Lille des officiers généraux d’une énergie un peu sabrante. » —« Une bonne mesure, écrit d’Amiens l’officier d’ordonnance Chiappe, serait d’obliger tous les seigneurs châtelains à habiter leurs maisons de ville. Les paysans n’ayant personne pour les exciter seraient tranquilles et soumis. » — « Il y a des embauchages pour la désertion dans tous les gîtes d’étape, écrit Fouché à Davout. La faute en est aux habitants. La preuve, c’est qu’il n’y a guère= de désertions dans les villages bonapartistes ». Pendant le mois d’avril, un millier de drapeaux tricolores sont jetés bas dans le Nord, l’Ouest et le Midi. A Cette, on arrache les armes impériales qui décorent le poste de la place; à Poitiers, on brise le buste de l’Empereur ; à Boulogne, on plante un drapeau blanc sur les glacis ; dans l’Eure, dans l’Orne, dans le Bas-Rhin, dans le Lot-et-Garonne, on abat des arbres de la liberté. A Aix, on danse des farandoles en criant: Vive le roi! La nuit à Toulouse, à Rouen, à la Rochelle, à Versailles, à Bayonne, en plein jour à Amiens et à Marseille, on lacère les affiches du gouvernement et on les remplace par l’ordonnance de Louis XVIII défendant de payer l’impôt, l’appel du comte d’Artois aux gardes nationales de France et cette prétendue proclamation du czar: « Parisiens, vous nous livrerez ce cannibale mort ou vif ou votre ville sera rasée. On dira: Ici était Paris. A Alençon, au Mans, à Beauvais, à Abbeville, à Agen, à Béziers, à Armentières, à Montpellier, il y a des séditions, des émeutes. A Lille, on crie en même temps: Vive le roi! et: Vivent les Anglais! Pendant une revue de la garde nationale de Saint-Omer, un milicien saisit le drapeau, en arrache la soie et la foule aux pieds; le commandant d’armes, qui craint une révolte, se contente d’infliger au garde douze heures de salle de police. Les royalistes de Dunkerque s’entendent avec des émissaires de Gand pour leur livrer la ville. A Calais, à Saint-Omer, à Lille, à Valenciennes où l’on est contraint de licencier la garde nationale, au Havre où le 10 mai 6,000 individus se portent à la mairie en criant: Vive le roi! les mêmes complots s’ourdissent ; les commandants de place déclarent qu’ils ne répondent pas de ces villes si on en retire les bataillons de guerre. A Bordeaux, les menées des bourbonistes nécessitent la mise en état  de défense du Château-Trompette. Le 5 mai, le poste des Chartrons doit faire usage de ses armes contre deux cents émeutiers ; le sang coule, un homme est tué, deux sont blessés. A Agde, l’installation de la nouvelle municipalité, nommée par le général Gilly, suscite une émeute. On crie: A bas les Aigles! A la potence Napoléon! Au bleu! au bleu ! On brise les vitres de l’Hôtel de Ville, on maltraite les gendarmes. Il faut deux bataillons du 13e de ligne pour rétablir l’ordre. Les bonapartistes ne passent pas sans danger, la nuit, dans les rues désertes. Un charpentier de Toulouse est à demi assommé, un épicier de Marmande blessé d’un coup de pistolet, un habitant de Sainte-Livrade poignardé. Le préfet de l’Ariège redoutant que les habitants de la vallée d’Ax ne facilitent une invasion espagnole fait enlever les fusils dans les villages. A la fin d’avril, la population de Montagnac (Hérault), de Saint-Gilles (Gard), de l’Argentière (Ardèche) reprend la cocarde blanche. Près de Mende, 400 royalistes en armes tiennent la campagne. Dans les dix départements de l’Ouest, des insurrections partielles préludent à un soulèvement général. Dans certaines villes, une extrême animosité règne contre la garnison. Les membres du conseil d’administration du 14e de ligne demandent que le dépôt de ce corps quitte au plus vite Orléans « où il s’est attiré la haine des habitants par ses sentiments enthousiastes pour l’Empereur. » A Avignon, les soldats

sont insultés journellement dans les rues. A Libourne, on jette dans le jardin du major du 5e chasseurs le dessin d’un pendu avec cette légende : « Voici le sort qui t’attend ». A Lisieux, un colonel est cravaché en plein visage. Dans un faubourg de Montauban, la foule s’amasse autour d’un soldat en permission, qui n’a pour toute arme que son briquet, et le veut contraindre à jeter la cocarde tricolore. Il refuse, on l’assomme à coups de bâton. Marseille est occupée mais non soumise. La révolte menace, des troubles éclatent chaque jour dans cette population de 96,000 âmes mal contenue par 2,000 soldats. La municipalité, l’administration, la garde nationale sont royalistes. L’arrêt subit dans le mouvement du port a affamé le bas-peuple. « La misère est grande, écrit le général Verdier, il est facile d’exciter les pauvres gens. » Les bourboniens n’y manquent point et recrutent leurs agents parmi les vagabonds, les ruffians, les repris de justice et même les anciens septembriseurs. (Le plus fougueux royaliste est un nommé Mollin qui se vantait jadis « d’avoir mangé du foie de la Lamballe ».) Les manifestes de Louis XVIII sont affichés sous la protection de portefaix armés de bâtons. Les officiers et les soldats ne peuvent sortir seuls sans être insultés, menacés, maltraités. Un capitaine qui regagne le fort Jean est assassiné. La gendarmerie hésite à arrêter les perturbateurs, et la garde nationale les protège ouvertement. Le maréchal Brune, commandant le corps d’observation du Var et gouverneur de la 8ème division militaire, reçoit des lettres ainsi conçues: « Coquin, si tu as le malheur de te rendre à la revue des Allées, ton affaire est faite. Ta tête doit être placée au haut du clocher des Accoules. » Un soir, une patrouille de gardes nationaux tire sur des officiers qui crient : Vive l’Empereur ! « Ce cri étant considéré à Marseille comme une provocation. » Un autre soir, la populace assiège à coups de pierres le café des officiers, place Necker. Le 5 mai, le poste du 83ème  prend les armes et fait feu sur une bande d’émeutiers qui entourent la caserne en criant : « Enfonçons la porte ! Vive le roi! Mort aux bonapartistes ! » Les soldats qui sont sous les drapeaux restent aussi enthousiastes et aussi résolus qu’ils l’étaient le 20 mars, mais les mêmes sentiments n’animent pas tous les hommes en congé. Dans l’Ouest et dans le Midi, où d’ailleurs il ya toujours eu de la répugnance pour le service, et dans plusieurs départements du Nord, ils subissent l’influence de l’esprit de révolte. Ils écoutent les conseils des parents et des amis, se rendent aux raisons des orateurs de cabaret, se laissent gagner par la prime à la désertion qui leur est offerte sous forme d’argent, de refuge, de promesses. « La désertion, écrit-on de Lille, perd chaque jour son caractère de gravité. Dans la langue de ce pays, déserter c’est faire preuve de loyauté et de fidélité. » Aux revues d’appel, il se présente seulement la moitié ou le quart des inscrits. A Bordeaux, le 11 mai, les rappelés se ruent sur les membres du conseil de révision en criant: Vive le roi! Il faut les baïonnettes du 62ème  pour maîtriser ces furieux. Dans le Languedoc, la Provence, la Normandie, l’Artois, la Flandre, ce sont les mêmes tumultes. L’Empereur donne l’ordre de suspendre les levées dans les départements de l’Ouest, espérant par cette mesure empêcher l’insurrection vendéenne. Les marins de La Bastide et de Berck, rappelés en vertu de l’inscription maritime, déclarent qu’ils ne partiront pas. Ceux de Dieppe montent en barques pour déserter en Angleterre; deux coups de canon tirés de la batterie du Goulet arrêtent à la sortie du port leur petite flottille. Dans la moitié de la France, les gardes nationaux mobilisés ne sont pas moins récalcitrants. A Dunkerque, dix-huit partent sur deux cent quatre; à Alençon, cent Rouen et de Beauvais sont exclusivement formés de  remplaçants.  Mis en route par petits détachements, les rappelés et les gardes nationaux mobilisés ont à subir des tentatives d’embauchage dans les gîtes d’étape. Le 2 mai, les habitants du village de Saint-Bonnet (Gard) parlent si bien que tous les hommes d’un détachement, dirigé sur Nîmes, rebroussent chemin et rentrent chez eux. Le 12 mai, une châtelaine des environs de Montbrison fait déserter trente-huit soldats en leur lisant le Journal du Lys et en donnant 30 francs à chacun d’eux. La gendarmerie étant impuissante à faire rejoindre la foule des insoumis et des déserteurs et à réprimer les séditions, il est formé des colonnes mobiles dans cinquante- deux départements.

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.509-518)

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( 7 mai, 2015 )

En France, en 1815…

« Même dans la période la plus troublée de ce règne éphémère, du 5 avril au 25 mai, le Dauphiné, le Lyonnais, la Franche-Comté, le Bourbonnais, le Nivernais, la Saintonge, le Béarn, la Bourgogne, l’Ile de France, la Champagne, la Lorraine, l’Alsace, la Basse-Bretagne — c’est-à-dire la moitié de la France — étaient restés bonapartistes, et depuis les derniers jours de mai, les mesures énergiques que le gouvernement avait enfin prises commençaient à imposer aux provinces hostiles. « Il serait bien temps, avait dit l’empereur, que la police ne laissât pas prêcher la guerre civile impunément. Nous sommes environnés d’insurrections par suite de cette inconcevable faiblesse. Il faut que cela finisse.» Désormais, la politique du laissez-faire paraît abandonnée. Des colonnes mobiles pourchassent les insoumis et les déserteurs. Les lois de nivôse an IV et  de brumaire an V, punissant de mort les tentatives d’embauchage et les provocations à la désertion, sont remises en vigueur. Des commissions de haute police, composées d’un général de division, du préfet et du procureur général, sont établies à Toulon, à Montpellier, à Toulouse, à Bordeaux, à Rennes, à Rouen et à Lille. A Lille, où l’énergique Allix préside la commission, une centaine d’agitateurs, d’espions et d’embaucheurs sont arrêtés du 2 au 14 juin . Par décision du 24 mai, un grand nombre de préfets et de sous-préfets sont destitués ou déplacés. Le parquet poursuit l’auteur et l’imprimeur de la brochure le Cri d’alarme. La police arrête la dame de Launay, ex-lingère de la maison du roi, qui colporte le Journal du Lys. Le général Lemarois proclame l’état de siège au Havre. Le général Gilly réprime les séditions du Gard, de la Lozère, de l’Aveyron et de l’Hérault. A Bordeaux, Clausel, qui s’est montré d’abord irrésolu et temporisateur, publie un ordre du jour menaçant contre les séditieux. Dès son arrivée à Toulouse, le général Decaen révoque les fonctionnaires suspects, organise les fédérés, multiplie les colonnes mobiles, ordonne des arrestations, terrorise les royalistes. Cédant enfin aux conseils et aux objurgations de Davout, le maréchal Brune se décide à mettre Marseille en état de siège et à y désarmer la garde nationale. Sous l’influence de ces mesures, les bourbonistes baissent le ton, les bonapartistes reprennent courage, les insoumis demandent leurs feuilles de route, les agitateurs et les embaucheurs font trêve. « Presque tous les insoumis, écrit le 3 juin le préfet de l’Oise, sont en route pour rejoindre leurs corps. » — « Les colonnes mobiles, écrit de Rouen le général Lamberdier, ont fait de l’effet : 400 insoumis de l’arrondissement d’Yvetot sont déjà incorporés dans la jeune garde et au 72ème  ». — « Grâce aux colonnes mobiles, écrit de Périgueux le général Lucotte, j’ai pu réunir treize bataillons de garde nationale sur dix-huit demandés; les cinq autres suivront. » Les rapports de Bordeaux, de Perpignan, de Rodez, d’Albi, d’Auch, de Montauban, de Nîmes, de Privas, de Cahors, du Puy, d’Amiens, de Dunkerque, de Montpellier, de Digne, de Draguignan, « où, dit le chef d’escadrons Rey, je ne conseillerais pas au parti royaliste de lever le nez », signalent une réaction dans l’opinion en faveur de l’empire. « L’esprit public s’améliore depuis le désarmement de la garde nationale, écrit-on de Marseille. Il y a de nombreux emblèmes nationaux aux fenêtres ; les patriotes ont promené dans les rues le buste de Napoléon, et beaucoup de gens qui ne s’étaient pas encore déclarés crient: Vive l’empereur ! A bas les royalistes ! » Le préfet de Lille écrit de son côté, le 9 juin: « Pour la première fois j’ai entendu des Vive l’empereur !  » Dans l’Ouest, la mort de La Rochejaquelein a décapité l’insurrection. Les blancs rentrent chez eux, battus et mécontents, tandis que les bleus se révoltent contre la guerre civile avec son cortège de réquisitions, de pilleries et d’enrôlements forcés, s’animent, demandent des fusils pour se défendre. « On tiendrait les chouans en respect si l’on pouvait armer tous les habitants bien intentionnés, » écrit le général Schramm. Le préfet d’Ille-et-Vilaine, l’officier d’ordonnance Lariboisière, envoyé en mission par l’empereur, les généraux Lamarque, Bigarré, Charpentier louent le zèle et le courage des gardes nationaux, des fédérés, des chasseurs de la Vendée. Le 4 juin, les 4000 Morbihanais de Desol de Grisolles attaquent la petite ville de Redon, occupée par une seule compagnie du 11ème léger. Les habitants s’arment, font le coup de feu coude à coude avec les soldats, abattent deux cents chouans et contraignent les assaillants à la retraite. Dans toute la France, les fédérations s’organisent « pour défendre la liberté » et « terrasser la contre-révolution ». Il y a les fédérations des provinces : fédérations bretonne, angevine, picarde, alsacienne, lyonnaise, périgourdine. Il y a les fédérations des départements : fédérations du Var, des Bouches-du- Rhône, du Gard, des Hautes-Alpes, de l’Isère, du Jura, de l’Ain, des Landes, de l’Allier, de l’Aisne, de la Moselle. Il y a les fédérations des villes: fédérations de Brest, de Nancy, de Dieppe, du Puy, de Saint-Etienne, de Nevers, d’Albi, d’Angoulême, de Toulouse dont, au grand scandale des royalistes, les membres prennent une église abandonnée pour y tenir leurs tumultueuses séance . Il y a, enfin, les vingt-cinq mille fédérés des faubourgs de Paris  qui se rendent en masse le dimanche 14 mai dans la cour des Tuileries, à l’heure de la parade: « — Sire, dit le délégué des ouvriers, nous avons reçu les Bourbons avec froideur parce que nous n’aimons pas les rois imposés par l’ennemi. Nous vous avons accueilli avec enthousiasme parce que vous êtes l’homme de la nation, le défenseur de la patrie et que vous conserverez les droits du peuple. La plupart d’entre nous ont fait, sous vos ordres, la guerre de la liberté et celle de la gloire. La patrie doit remettre avec confiance des armes à ceux qui ont versé leur sang pour elle. Donnez-nous, Sire, des armes en son nom. Nous jurons entre vos mains de ne combattre que pour sa cause et la vôtre. Vive la liberté ! Vive la nation Vive l’empereur ! »

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.619-623).

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( 7 novembre, 2013 )

7 novembre 1813…

7 novembre 1813... dans TEMOIGNAGES cuirassier-blesse

[Pièce n°2578]. Berthier au duc de Feltre [général Clarke, ministre de la Guerre].

Mayence, 7 novembre 1813.

D’après les intentions de l’Empereur, je donne l’ordre à M. le maréchal Duc de Valmy [Kellermann] de partir de Mayence, de porter son quartier-général à Metz et d’y prendre le commandement de toutes les troupes qui se forment dans cette ville ainsi que dans la 2ème et 3ème divisions militaires.

[Pièce n°2579]. Berthier au duc de Feltre [général Clarke, ministre de la Guerre].

Mayence, 7 novembre 1813.

Des ordres sont donnés pour que le général de brigade comte Pac soit reconnu comme étant employé près de Sa Majesté l’Empereur à dater du 16 avril 1813

[Pièce n°2580]. Berthier à Macdonald.

Mayence, 7 novembre 1813.

D’après les instructions de l’Empereur, je donne l’ordre au général Charpentier de se mettre en marche le 10 de ce mois avec tout ce qui compose le 11ème corps d’armée pour se rendre à Cologne où il sera à votre disposition.

[Pièce n°2581]. Berthier à Macdonald.

Mayence, 7 novembre 1813.

L’Empereur me charge de vous réitérer l’ordre de faire venir sur la rive gauche du Rhin tous les bateaux, ponts volants, etc., de la rive droite. L’intention  de sa majesté est aussi que vous fassiez établir deux chaloupes canonnières à Wesel ; les marins de la Garde seront chargés de les servir ; on peut faire venir deux petites chaloupes de Hollande.

(Arthur Chuquet, « Inédits napoléoniens », Ancienne  Librairie Fontemoing et Cie.-E. de Boccard Éditeur, 1914-1919, tome II, pp.245-246).

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( 1 novembre, 2013 )

1er novembre 1813…

[Pièce n°2560]. Berthier à Macdonald.

Höchst, 1er novembre 1813.

L’intention de l’Empereur est que vous laissiez le commandement du 11ème corps d’armée au général Charpentier en le chargeant d’exécuter tous les ordres qui vous ont été donnés et que de votre personne vous vous rendiez en poste et en toute diligence à Cologne pour prendre le commandement de la frontière du Rhin depuis la Moselle jusqu’à Zwolle.

(Arthur Chuquet, « Inédits napoléoniens », Ancienne  Librairie Fontemoing et Cie.-E. de Boccard Éditeur, 1914-1919, tome II, pp.238-239).

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