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( 14 février, 2020 )

Les dernières heures à l’île d’Elbe et le départ, racontés par Vincent, sellier de l’Empereur…

Sur le départ.

Ce témoignage a été peu souvent utilisé.

« Dans le courant de janvier 1815, je reçus l’ordre de démonter les deux berlines dorées et de les emballer pour les renvoyer à Rome. Je les déposai toutes emballées et numérotées, par voiture, dans les magasins de la linguelle sur le port, toutes prêtes à être embarquées. Vers le 20 ou 22 février, le général Drouot me fit appeler chez lui. Il me demanda si la selle était toujours en bon état. Sur ma réponse affirmative, il me pria d’y mettre un coussinet et des courroies de porte-manteau. De plus, il me commanda un étui de portefeuille avec une large banderole pour pouvoir le porter à  cheval, me disant qu’il serait obligé de l’emporter avec lui à Marciana, où il travaillait avec l’Empereur pour tirer des plans. Je lui livrai ces objets le dimanche soir. Je ne me doutais pas que c’était le prélude de notre départ, car j’aurais mis en dépôt toutes mes marchandises chez les frères Zucotti, marchands courroyeurs, tandis que tout  ce que j’ai laissé a été, m’a-t-on dit, pillé par les habitants après notre départ.

Le 26 février 1815, M. Baillon [ce personnage, occupait avec Deschamps les fonctions de préfet du Palais] vint à quatre heures du soir me dire que nous partions et qu’il fallait être embarqués à six heures. Cinq minutes après, j’entendis battre la Grenadière, et vis le général Cambronne qui faisait placer des factionnaires aux portes de la ville, afin qu’aucun habitants ne sortent. Le landeau n°280 avait été mis à bord d’un bâtiment marchand de Marseille, quelques jours auparavant. Ce bâtiment portait le n°2 de notre escadre ou convoi (la flottille était de sept voiles), et l’on y embarqua les chevaux équipés de selle et d’attelage de l’empereur. Les lanciers s’embarquèrent aussi, seulement avec leurs selles que je leur avais remis par escouade, qui étaient en dépôt dans le magasin. Il n’y avait que les officiers qui avaient conservé leurs chevaux, ceux des lanciers étant restés dans l’île Pianosa. J’abandonnai tout dans la sellerie et dans les forges, ce qui était à moi. Nous avons fait un gros ballot de cuir, qui a été pris avec une caisse d’argenterie de l’Empereur.

Enfin, je gagnai le bâtiment n°2, au moyen d’une barque dont j’intéressai le patron pour rejoindre, au moment où le canon de retraite partait du brick. Il était huit heures du soir. La frégate anglaise était allée faire une tournée sur les côtes de l’île, après avoir conduit à Livourne l’amiral [le colonel] Campbell.

En montant sur le bâtiment, je ne fus pas peu étonné de trouver une dame avec une  petite de sept ou huit ans. Cette dame me dit : « Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, mais j’ai entendu parler de vous. Je suis l’épouse de M. Lejeune, ancien sommelier du prince Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie. Mon mari était venu pour avoir un emploi auprès de l’Empereur, et il est auprès de lui, à bord du brick. Je ne veux pas descendre dans la chambre où sont les officiers polonais. Je préfère rester avec vous sur le pont, malgré que je n’aie pas de vivre. ».

Je compris la position de cette dame et je la rassurai. J’avais fort heureusement, fait acheter sur la place un pain de quatre livres, deux saucissons et deux bouteilles de vin par un de mes ouvriers. Je pris quelques couvertures que nous étendîmes sur le pont du bâtiment, et nous nous couchâmes, mais sans pouvoir dormir. Nous ne perdîmes pas de vue la lanterne du brick, qui était en haut du grand mât, et la petite flottille marcha de concert avec le brick. Nous étions encore en vue des croisières anglaises

Nous marchâmes tout le jour, sans aucune rencontre. Ce ne fut que le soir ; vers la hauteur de Gênes, dans le golfe de la Spezzia, que nous rencontrâmes une frégate anglaise [le Zéphyr] commandée par le capitaine Andrieux, qui demanda au capitaine Taillade des nouvelles de l’Empereur : « Il se porte bien, répond ce dernier.-Où allez-vous ? – Je vais à Gênes.- Et moi à Naples.- Adieu.- Bon voyage. » L’on vit encore un gros bâtiment qui ne se dirigeait pas de notre côté, et qui disparut bientôt à l’horizon.

 (« Nouvelle Revue Rétrospective », Premier semestre (janvier-juin 1894), pp.369-372.)

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( 12 janvier, 2020 )

Napoléon en janvier 1814…

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« 16 janvier. Il dicte une longue note pour Metternich.

17 janvier. Il confie « Je vais porter mon quartier-général à Châlons-sur-Marne. »

18 janvier. Revue du Carrousel.

19 janvier. Revue au Carrousel.

20 janvier. Revue de plusieurs régiments de cavalerie à 11 heures au Carrousel.

21 janvier. Il sort des Tuileries à 14 heures et se rend au Faubourg Saint-Antoine.

22 janvier. Notes pour Clarke et Drouot.

23 janvier. Avant la messe, il reçoit dans le salon des Maréchaux les officiers de la Garde nationale et leur présente son fils. Il signe les lettres patentes qui confèrent la régence à l’Impératrice. Il reçoit les derniers serments de fonctionnaires.

24 janvier. Il nomme le roi Joseph lieutenant général de l’Empire. Dans la nuit, il brûle ses papiers les plus secrets ; il embrasse sa femme et son fils ; il ne les reverra jamais.

25 janvier. Départ de Paris à 6 heures du matin. Déjeuner à Château-Thierry, dîner à Châlons. Il couche à la préfecture… »

(J. TULARD et L. GARROS, « Itinéraire de Napoléon au jour le jour, 1769-1821 », Tallandier, 1992, pp.435-436).

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( 1 janvier, 2020 )

Ile d’Elbe, 1er janvier 1815…

N14

« Le 1er janvier 1815, Sa Majesté reçut nos félicitations ; il y eut bal et concert. J’eus l’honneur de dîner avec Sa Majesté, Madame Mère, la princesse Pauline, Son Excellence M. le Grand-Maréchal, M. le général Drouot, le colonel Malet [Mallet], le maire de la ville, le président de la Cour et l’intendant civil et militaire de l’île. Le repas fut gai. Sa Majesté en fit presque tous les frais. » (Guillaume Peyrusse, « Mémoires »).

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( 10 décembre, 2019 )

Quelques figures elboises…

Elba

André Pons de l’Hérault, directeur des mines de l’île d’Elbe, évoque quelques personnages faisant partie de l’entourage de l’Empereur : « Le général Drouot, aide de camp de l’Empereur, avait été nommé gouverneur de l’île et chargé des affaires militaires, ce qui équivalait au ministère de la guerre. Lisez Plutarque, voyez le plus beau caractère nde ses grands hommes: c’est le caractère du général Drouot. Le général Drouot était la perfection de l’homme moral. Il avait suivi l’Empereur à condition qu’il ne lui serait payé aucun appointement. C’était le seul compagnon de Napoléon qui eût fait cette réserve. Il y avait deux hommes dans le général Drouot: l’homme public et l’homme privé. L’homme privé était trop bon, l’homme public était trop sévère.

M. Peyrusse, payeur de la Couronne, était devenu trésorier de la Couronne et receveur général de l’île d’Elbe. Cadet de Gassicourt, dans un « Voyage fait en Autriche à la suite de l’empereur Napoléon », dit au chapitre intitulé « Club des francs-blagueurs »: « M. Peyrusse, payeur de la Couronne, jeune Méridional plein d’esprit, de vivacité, de franchise, toujours gai, toujours obligeant, fort attaché à ses devoirs», et à l’île d’Elbe ce portrait n’avait presque subi aucune altération. Seulement les années avaient amené un peu plus d’aplomb. M. Peyrusse ne faisait pas parade de son dévouement pour l’Empereur, car il disait à qui voulait l’entendre, toutefois en riant: «Je n’ai pas suivi l’empereur Napoléon, j’ai suivi ma caisse», et c’était vrai. Les militaires n’étaient pas toujours bons à son égard; ce qui ne l’empêchait pas de leur rendre tous les services qui dépendaient de ses fonctions. L’Empereur, sur les bords de la tombe, a, dans son testament, été injuste à l’égard de M. Peyrusse, et cette injustice a tenu à sa malheureuse incrédulité des hommes probes.

Le docteur Foureau de Beauregard, dont la science médicale n’avait pas révélé le mérite, était, à Paris, médecin des écuries impériales, et, à l’île d’Elbe, médecin en chef de l’Empereur. Il était ce qu’on appelle vulgairement «une commère» et, pour plaire à l’Empereur, il lui colportait exactement tous les caquetages bons ou mauvais, ce qui avait fini par le rendre suspect. Il était, d’ailleurs, trop obséquieux auprès de l’Empereur. Cette obséquiosité faisait contraste avec sa vanité envers les personnes qui lui étaient subordonnées. Disons un mot pris dans le domaine de la plaisanterie, ce sera une petite escapade d’historien. L’Empereur était au bain: M. Foureau de Beauregard lui avait présenté un consommé, ce consommé était trop chaud, et, pour ne pas se brûler, l’Empereur le humait. Le médecin en chef voulut empêcher l’Empereur de humer son potage «parce qu’en le humant, il avalait des colonnes d’air, et que ces colonnes d’air pouvaient lui donner la colique». L’Empereur, peut-être un peu impatienté, s’écria: «Docteur, quoi qu’en dise Aristote et sa docte cabale, à mon âge, l’on sait comment il faut boire, et vous pouvez m’épargner votre leçon.» M. Foureau de Beauregard dut cesser sa harangue. C’était, au fond, un fort brave homme, mais il ne savait pas se faire aimer, et généralement on l’avait pris à tic, à ce que disait l’Empereur, défenseur-né de toutes les personnes impopulaires.

L’Empereur allait partir de Fontainebleau, que l’on n’avait pas encore trouvé un pharmacien. M. Gatti tomba sous la main de M. Foureau de Beauregard: on le prit. M. Gatti n’était pas instruit, il ne chercha pas à apprendre, et il fut loin de briller dans son emploi. Cependant on le critiquait beaucoup moins que le médecin en chef: c’est qu’il ne faisait pas flamboyer sa broderie, c’est que, dans l’exercice de ses fonctions, sa parole n’était pas insultante et qu’on le considérait comme un bon camarade. »

(André Pons de l’Hérault, « Souvenirs et Anecdotes de l’île d’Elbe », Plon, 1897).

 

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( 27 novembre, 2019 )

Officiers d’ordonnance de l’Empereur…

officiers ordonnance

« 6677. — Paris, 22 avril 1815.

Sont nommés nos officiers d’ordonnances : les sieurs.

Lariboisière, capitaine d’artillerie (1).

Saint-Jacques, capitaine d’artillerie (2)

Planat, capitaine aide-de-camp (3)

Amillet, capitaine du génie (4)

Lannoy, capitaine au 7ème  de ligne (5)

Résigny, capitaine aide-de-camp (6).

NAPOLEON. »

———–

1. Honoré-Charles Lariboisière, promu capitaine d’artillerie après la Moskowa, chambellan de l’Empereur (6 avril 1813), quitte le service après les Cent Jours avec le grade de chef de bataillon, mais devient pair de France en 1835 et sénateur en 1852. Il avait épousé Melle Elisa Roy qui laissa à la ville de Paris une somme de 2.600.000 francs pour améliorer l’hospice du Nord lequel reçut le nom d’hôpital Lariboisière.

2.François-Louis Saint-Jacques, né à Sedan le 3 février 1784. Elève à l’Ecole polytechnique, puis à l’Ecole d’application (21 février 1804), second lieutenant au l 1′ régiment d’artillerie (9 mars 1806), premier lieutenant au même régiment (24 décembre 1807). aide-de-camp de Sénarmont (12 septembre 1808).

3. Louis-Nicolas Planas, né à Paris le 3 mai 1784, soldat en 1806. Sous-lieutenant du train d’artillerie en 1800, lieutenant en 1812, capitaine en 1813, aide-de-camp de Lariboisière. puis de Drouot, puis d’Evain, rayé du contrôle de l’armée en 1816, admis au traitement de réforme en 1828, confirmé chef d’escadron eu 1831, et mis en solde de congé, puis (1834) en non activité, puis (1851) à la retraite.

4. Amillet, fils d’un médecin de Poitiers, capitaine en janvier 1810, envoyé à l’armée d’Espagne et attaché à l’état-major du général Lery, employé à Rochefort et à l’île d’Oléron, â Anvers, à Poitiers, puis, après Waterloo, à la commission du Gouvernement provisoire, mis en non activité (5 août 1816), remis en activité (17 janvier 1817), mis en congé avec demi-solde (19 octobre 1818). Admis au traitement de réforme (19 mai 1825), chef de bataillon et commandant du corps des sapeurs-pompiers de Paris (30 août 1830).

5. Lannoy ou mieux Delannoy  (Henri), capitaine au 7ème  régiment de ligne, était aide-de-camp du maréchal de camp Labédoyère qui, le 28 mars, avait dit de lui : « ses talents, son zèle, son dévouement à la personne de S. M. et le vif intérêt que je lui porte sont les motifs qui me le font attacher à ma personne ».

6. Marie-Jules-Louis d’Y de Résigny, né en 1788, élève à l’Ecole de Fontainebleau en 1805, sous-lieutenant au 7ème  chasseurs à cheval (1806), lieutenant (1811), capitaine et aide-de-camp du duc de Plaisance (1813), considéré comme démissionnaire (23 juin 1815), chargé de la formation d’un régiment de hussards (2 août 1830), chef d’état-major du général Colbert (5 août 1830), lieutenant-colonel du 6ème  hussards (21 août 1830), colonel du 1er  dragons (24 janvier 1832). Maréchal de camp (18 décembre 1841), retraité (11 octobre 1850).

(Notes d’A. Chuquet).

(Arthur CHUQUET, « Ordres et Apostilles de Napoléon (1799-1815). Tome quatrième », Librairie Ancienne Honoré Champion, Editeur, 1912, p.549).

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( 28 octobre, 2019 )

Des combattants jeunes et plein de courage : les « Marie-Louise ».

La désastreuse campagne de Russie et la coûteuse guerre d’Espagne ont fait fondre les effectifs de l’armée. Mais la guerre continue et il faut reconstituer les troupes; lever de nouveaux conscrits. C’est dans ce but que sont votés plusieurs Sénatus consultes. Celui du 11 janvier 1813 appelle sous les drapeaux 150 000 jeunes gens de la classe 1814. Celui du 7 octobre en convoque 280 000 autres, soit 120 000 sur la classe 1814 et les classes antérieures, et 160 000 appelés par anticipation sur le contingent de 1815. L’Empereur étant aux armées, les décrets d’appel ont été signés l’Impératrice, qui préside le Conseil de régence. C’est pour cette raison que les conscrits appartenant à ces tranches ont été nommés les « Marie-Louise ». Un surnom sous lequel ils vont se battre courageusement. Les ordres de Napoléon sont rigoureux : aucun soldat ne doit partir en campagne s’il n’est incorporé depuis un mois et n’a été instruit au maniement du fusil. Tout cela est théorique, puisqu’il exige dans le même temps que le contingent levé en France fin février 1813 soit rassemblé en Saxe dès le mois d’avril. Alors l’instruction se fait sur le terrain. Tout en marchant, les vieilles moustaches, vétérans de Pologne, de Russie et d’Espagne qui encadrent les jeunes recrues leur apprennent les rudiments du métier de soldat. Le soir au bivouac, ils les font bénéficier de leur expérience à travers les récits de leurs campagnes. Bien sûr, tout cela est bien mince. A Champaubert, au maréchal Marmont qui les exhortent à ouvrir le feu contre les grenadiers russes d’Olsufiev, les recrues du 113ème de ligne répondent : « Nous ne savons pas charger nos fusils. » A Craonne, le général Boyer de Rébeval ne peut pas les déployer parce que les conscrits qui la composent ne connaissent rien à la manœuvre. A Craonne encore, le général Drouot montre lui-même en pleine bataille comment on pointe un canon. L’Empereur qui reproche au maréchal Victor sa lenteur, à Montereau, semble ignorer que le 2ème corps d’armée que commande le duc de Bellune est presque entièrement formé de jeunes soldats qui n’ont jamais reçu la moindre formation militaire. Mais cette poignante inexpérience n’empêche pas les « Marie-Louise » de montrer un courage et une détermination extraordinaire. Au 113ème de ligne, de nouveau, une compagnie a perdu tous ses gradés, jusqu’aux caporaux. A Marmont, qui demande un officier, une recrue répond : « Il  n’y a plus personne, mais nous sommes des bons. » A Méry-sur-Seine, le 22 février 1814, jour de Mardi gras, les conscrits de la brigade Gruyer ont dévalisé un marchand de pacotilles et se battent contre les Russes de Sacken avec des masques de carnaval et des défroques de mascarade.  A Champaubert, où les Russes sont finalement mis en de route, le général Olsufiev est capturé par une recrue du 16ème chasseurs qui refuse absolument de laisser son prisonnier à son colonel et exige de le remettre lui-même à Napoléon en personne !

Alexandre TOLOCZIN

 

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( 19 octobre, 2019 )

Napoléon durant les semaines qui suivirent la bataille de Waterloo…

Napoléon le Grand2

Le général Gourgaud est un proche de l’Empereur ; il fera partie du petit groupe qui le suivra à Sainte-Hélène. Son témoignage rend compte des multiples rebondissements qui marquent le départ de Napoléon depuis Paris jusqu’au départ pour Sainte-Hélène.

« Le 19 juin 1815. – L’Empereur arriva à 7 heures du matin à Charleroi, traversa la ville et passa la Sambre ; il s’arrêta quelque temps dans la prairie qui est au débouché du pont, à droite. Là, il chercha à rallier quelques cavaliers, des carabiniers, etc. Vains efforts : les hommes que l’on fait entrer d’un côté s’échappent de l’autre… Sa Majesté mangea un morceau ; mes domestiques me rejoignirent avec ceux de Lariboisière ; mon cheval n’en pouvant plus, je pris un de ceux de ce dernier.

L’Empereur me dit de donner ordre aux quatre compagnies de pontonniers qui se trouvaient près de là avec l’équipage de pont d’abandonner les haquets et les bateaux et de se retirer avec les chevaux et les soldats du train sur Avesnes.

Je presse également le départ d’un parc de chariots de paysans, chargés de vin, de pain, etc. ; il y avait là une quantité considérable de vivres, et, à l’armée, nous mourions de faim. Sa Majesté, toujours très fatiguée, demande une calèche ; on lui fait observer que la route est si encombrée de voitures qu’il lui serait impossible d’échapper ainsi à la cavalerie légère ennemie, qu’on s’attendait à voir apparaître d’un moment à l’autre. Alors Elle remonte à cheval, nous suivons un instant la route d’Avesnes, mais, d’après quelques avis que des partisans ennemis étaient à Beaumont, l’Empereur se décide à marcher sur Philippeville.

Au bout de quelque temps, nous rencontrons de nos fuyards, qui reviennent sur nous en coupant la route. Sa Majesté hésite un instant, s’arrête, et, comme on ne voyait pas d’ennemis et que, d’ailleurs, il fallait bien passer, nous nous remettons en marche. Je formai, avec Saint-Yon, Regnault, Amillet et Montesquiou, un petit peloton, que je précédai. Je rencontrai plus loin une vingtaine de lanciers rouges qui revenaient au galop : je leur dis que leur terreur n’était pas fondée et je les remis en route avec nous. Enfin, harassée de fatigue, Sa Majesté arriva presque seule à Philippeville, n’ayant avec Elle que Soult, Bertrand, Drouot, Flahaut, Gourgaud, La Bédoyère, Amillet et deux ou trois autres officiers d’ordonnance. L’Empereur descendit à une auberge sur la place, où il fit venir le commandant…

Nous mangeâmes un peu et j’appris que Sa Majesté allait partir en poste pour Paris ; on emprunta la voiture du général Dupuy, commandant de la place, et deux autres carrioles furent préparées ; le duc de Bassano [Maret] nous rejoignit à ce moment-là. Je demandai à Bertrand si je partais en carriole, il me répondit de suivre à cheval ; je lui répondis que ma monture était fourbue et offris de monter sur le siège d’une carriole ; il m’assura que c’était impossible… Nous nous disputâmes à ce sujet. Cependant Sa Majesté ayant dressé la liste de ceux qui devaient l’accompagner, je fus désigné par Elle.

Nous partîmes avec des chevaux de poste en passant par Rocroy ; un peu plus loin, au village de***, nous rattrapâmes la voiture de l’Empereur ; nous y soupâmes et on nous fit payer le souper 300 francs. Nous tînmes conseil sur la route à suivre et il fut décidé que, dans la crainte de manquer de chevaux, nous reprendrions la grande route à Mézières, où nous passâmes incognito ainsi qu’à Reims.

Le 20 juin. – De là à Berry-au-Bac, le 20, où nous déjeunons. Nous y tînmes conseil, Drouot, Flahaut, La Bédoyère, Dejean, etc. (Soult était resté à Philippeville.) Nous étions tous d’accord que Sa Majesté devait, aussitôt arrivée à Paris, courir toute bottée et crottée à la Chambre des députés rendre compte du désastre, demander du secours et retourner se mettre à la tête de l’armée de Grouchy et des débris qu’on aurait pu réunir ; enfin, de proposer de déposer la couronne, si c’était un moyen d’obtenir la paix. Nous nous arrêtâmes ensuite à Laon, où nous fûmes reçus aux cris de : « Vive l’Empereur ! » Tous les paysans des environs s’offrirent pour défendre cette position. Sa Majesté changea de voiture et envoya Flahaut à Avesnes et Dejean à Guise. Bussy resta à Laon et nous partîmes enfin pour Paris, où Sa Majesté arriva vers 10 heures, incognito, et n’ayant pas voulu se servir des voitures de la Cour que Caulaincourt, instruit par un courrier de son arrivée, avait envoyées à sa rencontre au-delà de la barrière. L’Empereur aussitôt arrivé, manda les ministres et se mit au bain.

Pour moi, je fus vite voir ma mère et ma sœur : M. Dumas me conduisit dans son cabriolet. On ne savait rien de nos désastres, et, pour éviter les questions, je fis rigoureusement défendre ma porte.

Le 22 juin. – L’Empereur, tourmenté par tous ceux qui avaient peur et se berçaient de l’idée que, sans Napoléon, ils feraient la paix, obsédé, dis-je, par tous ces gens-là et abattu par de si grands malheurs, se décida à abdiquer et à se retirer aux Etats-Unis d’Amérique. Sa Majesté me fit proposer de l’accompagner, ce que je m’empressai d’accepter.

Le 23. – Les officiers d’ordonnance Saint-Yon, Saint-Jacques, Planat, Résigny, Autric, Chiappe me firent la demande d’accompagner Sa Majesté là où Elle se retirerait. Je fis tout mon possible pour les dissuader de prendre ce parti, leur disant que Sa Majesté voulait vivre en simple particulier, n’avait pas besoin d’eux, qu’ils allaient se rendre malheureux, expatriés, et inutilement. Pour moi, c’était bien différent : l’Empereur me connaissait depuis longtemps tandis qu’à peine il savait leurs noms. Tous voulurent venir, j’en parlai à Sa Majesté.

Le 24. – Cela leur fut accordé. L’Elysée présentait alors un spectacle bien différent de ce qu’il était quinze jours auparavant. Pas de visites…, pas de voitures… Des officiers de Fédérés se réunissaient dans les rues voisines et criaient à tue-tête : « Vive l’Empereur !… Ne nous abandonnez pas !… » Mais les ministres représentèrent à Sa Majesté que sa présence à Paris paralysait tous leurs ordres et que, malgré son abdication, Elle régnait toujours. Enfin, l’Empereur se laissa persuader et se décida à partir le lendemain, 25, pour Malmaison afin d’y attendre la réponse à la demande de passeports qui avait été faite pour aller aux Etats-Unis ; je fus faire mes adieux à ma mère, à ma sœur, à Lariboisière, à Dalton ; j’embrassai Fain et mes camarades du cabinet ; Bernard me donna des papiers.

Le 25. – A midi et demi, Sa Majesté est partie du palais de l’Elysée ; un grand nombre d’habitants étaient devant la porte du palais et faisaient retentir l’air des cris de : « Vive l’Empereur ! » Sa Majesté, trop émue pour recevoir ces derniers adieux, fit partir par la rue Saint-Honoré son carrosse à six chevaux avec l’escorte, tandis qu’ayant fait évacuer la voiture à deux chevaux du grand-maréchal par le jardin, Elle y était montée avec lui et sortit par les Champs-Elysées. Ce ne fut que hors la barrière de Chaillot que l’Empereur quitta l’équipage du grand-maréchal pour monter dans le sien. J’étais dans la seconde voiture à six chevaux, avec Montholon, Montaran et Las Cases ; Mesgrigny courait à cheval près du carrosse impérial. A 1 heure et demie, nous arrivâmes à Malmaison, où nous attendait la princesse Hortense ; Sa Majesté se promena longtemps avec Becker, qui arrivait de Paris, ayant l’ordre du gouvernement provisoire de prendre le commandement de la Garde, qui était d’environ trois cents hommes de la Vieille Garde, et quarante dragons. Sa Majesté se promena une heure avec ce général qui faisait tout son possible pour que sa mission ne fût pas désagréable à l’Empereur.

En rentrant au château, celui-ci fut étonné de n’y rencontrer que peu de monde et me dit :

-Eh bien, je ne vois pas un de mes aides de camp !

Je lui répondis que bien des gens que l’on voit dans la prospérité nous abandonnent dans l’adversité. Sur le soir, six officiers d’ordonnance vinrent de Paris joindre Sa Majesté qui se coucha à 11 heures. Dans la même soirée, les généraux Piré et Chartran étaient aussi venus, mais c’était pour demander de l’argent.

Le 26. – Je pars pour Paris en coucou avec Montholon pour mettre ordre à mes affaires et faire mes adieux à mes parents. Je fus au ministère demander un duplicatum de ma nomination du 9 juin ; j’y vis l’ordonnateur Marchand, César La Ville, Carion, Vital ; tous me dirent d’engager Sa Majesté à s’en aller. Carion ajouta :

- L’Empereur m’a fait bien du mal, mais assurez-le que je lui suis tout dévoué, ainsi qu’à ma patrie.

Je retournai à Malmaison à 7 heures du soir. J’y trouvai le duc de Bassano et Mme de Vicence [Mme de Caulaincourt] et Duchâtel, qui furent admises chez Sa Majesté. Mme Regnault était aussi venue dire que l’on conspirait contre l’Empereur, que Fouché était à la tête du complot, etc. Mme Walewska était aussi accourue. Les généraux Piré et Chartran étaient revenus à la charge et avaient obtenu un bon pour recevoir quelque argent. Pendant la nuit, le ministre Decrès vint parler à Sa Majesté.

Le 27. – Il y eut assez de visites. Flahaut, La Bédoyère, Bassano, Joseph… vinrent ainsi que Decrès. Tout se passa en conversations, il n’y eut rien de décidé. Piré et Chartran revinrent très colères de Paris, le premier de n’avoir reçu que 12 000 francs et le second que 6 000 francs.

Le 28. – Le bruit de l’approche de l’ennemi me fit faire, avec Montholon, la reconnaissance de Malmaison : nous désignâmes les endroits où nous devions placer notre petite troupe, bien résolus à vendre chèrement la prise de ce château s’il était attaqué par les partisans ennemis. L’Empereur me chargea d’envoyer de petites reconnaissances de trois dragons dans la direction de Gonesse et de Saint-Germain ; Becker reçut l’ordre de Davout de détruire le pont de Chatou ; j’y fus avec lui et nous prîmes les dispositions nécessaires : il brûla toute la nuit. Pendant toute cette journée, nous entendîmes une assez vive canonnade dans la direction de Saint-Denis. Mme Caffarelli était revenue de Paris. Quand tout le monde abandonnait Sa Majesté, elle s’en rapprochait ; c’est une femme de cœur, que j’aime beaucoup.

Le 29. – Bernard me fait son raisonnement : pourquoi il ne part pas. Il me l’applique à moi. Batri, le secrétaire, reçoit une pension de 1 500 francs, mais il dit qu’il ne partira pas. Fain, qui m’avait toujours montré de l’amitié, m’avait conseillé de même, ainsi que Drouot. Je ne sais ce qu’est devenu Fleury ; Lariboisière a été fidèle jusqu’au dernier moment.

L’incertitude est toujours la même ; les passeports pour les Etats-Unis ne viennent point. M. de La Vallette arrive de Paris, il me dit qu’il est content pour l’Empereur que je l’accompagne. L’ennemi approche. Sa Majesté envoie Becker à Paris demander au gouvernement provisoire de se mettre à la tête des troupes réunies sous Paris et d’écraser le corps prussien, qui, connaissant la déchéance, s’avance témérairement.

L’Empereur offre de s’engager sur sa parole d’honneur, qu’aussitôt cette affaire terminée il quittera la France et suivra son premier projet de se rendre en Amérique. Le gouvernement provisoire, qui n’était rien tant que Sa Majesté demeurait à Malmaison, fut bien loin de vouloir qu’Elle se mît à la tête des troupes ; il refusa ses offres, sacrifiant ainsi à ses intérêts particuliers ceux de la patrie, et préférant le pillage de Paris par les ennemis à sa délivrance par Napoléon. Becker étant de retour à 5 heures moins un quart, Sa Majesté se décide à partir pour Rochefort. Le matin, Résigny était allé à la police chercher les passeports : il y en avait un pour La Bédoyère, qui devait venir, mais qui en fut empêché par son ami Flahaut. Le ministre de la Marine avait envoyé à Rochefort l’ordre à deux frégates de se tenir prêtes à faire voile et de se mettre à la disposition de l’Empereur.

Celui-ci part à 5 heures dans une simple calèche jaune avec Bertrand, Becker et Rovigo : il était vêtu d’un frac couleur marron. La calèche sortit par la petite porte du parc : Sa Majesté y monta dans la petite cour, à gauche en sortant du palais.

La route à suivre était celle de Rambouillet, Vendôme, Châteaudun, Poitiers, Tours, Niort, etc. Je m’installai dans la voiture-coupé et on me remit en dépôt 100 000 francs en or. Je retirai les pistolets des équipages de Sa Majesté et partageai les armes dans les voitures ; j’avais seize coups à tirer. Montaran me donna une carabine tournante pour le cheval anglais que j’avais pris à Waterloo ; Bertrand nous avait dit à tous d’avoir des carabines avant de partir. Celui-ci avait eu une discussion avec Ferdinand, le chef de cuisine, qui ne voulut plus partir parce que, disait-il, on ne lui avait pas payé ce qu’on lui avait promis pour aller à l’île d’Elbe. Ma voiture et celle des valets de chambre suivirent la même route que l’Empereur. Les autres passèrent par Orléans, Limoges et Saintes.

Avant mon départ, un nommé Stupinski vint me tourmenter pour que je prenne sa femme dans ma voiture ; je m’y refusai quoiqu’elle fût très jolie, mais je ne trouvais pas cela convenable dans la situation où nous nous trouvions. Cependant, ce Polonais, s’étant adressé au grand-maréchal, parvint à obtenir que non seulement sa femme, mais encore lui monteraient dans mon coupé. C’était au moment où les voitures s’ébranlaient, il me fallut céder. Les personnes qui passèrent par l’autre route étaient Montholon, Résigny, Planat, Autric, Las Cases, Chiappe, et, en seconde ligne, par la même route, Mmes Bertrand et de Montholon : je fis partir François, mon domestique, avec la voiture de cette dernière.

M. Saint-Yon, qui était bouillant d’ardeur lorsque Sa Majesté pouvait encore lui être utile, l’abandonna aussitôt le départ résolu ; il avait été à Paris avec Autric ; le gouvernement provisoire avait fait dire que ceux qui resteraient près de lui conserveraient leurs grades et leurs places ; il quitta Autric à la barrière, lorsqu’ils revenaient, sous le prétexte qu’on ne voulait pas le laisser passer ; je lui avais conseillé de ne pas venir, il ne m’avait pas écouté.

La princesse Hortense retourna à Paris et je dis adieu ce jour-là à Mme Caffarelli ; quand reverrai-je cette femme charmante ? °

Le 30 juin. – L’Empereur, voyageant sous le nom du général Becker, était parvenu à Rambouillet. Lorsque ma voiture y arriva, un domestique la fit arrêter pour me dire que Sa Majesté me demandait, que l’autre voiture devait pousser jusqu’à la maison de poste et que Marchand était aussi appelé au palais. Je me rendis au château où je trouvai Sa Majesté impatiente d’avoir des nouvelles de Paris qu’Elle quittait bien à regret. Je trouvai réunis Becker, Rovigo, Bertrand… ; l’on nous donna à souper avec Sa Majesté qui, étant très fatiguée, se reposa jusqu’au lendemain matin 8 heures. Je racontai mon voyage avec Stupinski et l’inconvenance de mener avec moi une femme, d’autant plus qu’elle était habillée en homme. L’Empereur, consulté à ce sujet, décida qu’il ne fallait pas qu’elle et son mari suivissent plus loin. Bertrand me chargea de leur annoncer cette mauvaise nouvelle, ce à quoi je me refusai. Alors il me remit un billet pour ce Polonais en me disant de lui verser un ou deux napoléons.

Je choisis dans la bibliothèque du palais un grand nombre de livres que je fis porter, aussitôt le départ de Sa Majesté, à ma voiture. Puis je remis à Stupinski le billet qui lui était destiné. Il devint furieux, je le laissai se calmer et lui offris une indemnité pour retourner à Paris. Il me refusa sèchement, je l’envoyai faire f… A peine fus-je sorti, qu’il arrêta ma voiture et me demanda un faible secours. Je lui glissai 100 francs dans la main.

Le 1er juillet. – Sa Majesté traversa Chateaurenault, où Elle fut reconnue de l’aubergiste chez laquelle Elle dîna. A Vendôme, les habitants ne me parurent pas bien disposés ; lors du passage de la voiture qui venait après la mienne, quelques-uns crièrent « Vive le Roi ! » L’Empereur avait été aussi reconnu par la maîtresse de poste, Mme Imbault. Cette bonne femme me témoigna mille amitiés à cause de mon attachement à Sa Majesté. Elle me dit qu’elle avait logé l’Impératrice et elle croyait que ce pauvre homme, ainsi qu’elle appelait l’Empereur, était exilé à Valençay. Je trouvai chez elle une lettre adressée à Montmorency et j’écrivis au dos : « L’ancien camarade Gourgaud fait ses adieux à Raoul de Montmorency. » Je parvins à Tours à 4 heures et demie du matin.

Sa Majesté dîna à Poitiers et envoya de là un courrier à Rochefort. Elle arriva à Niort à 8 heures du soir et y reçut l’avis que Rochefort était bloqué par les Anglais. A mon passage à Saint-Maixent, le soir, on s’attroupa autour de ma voiture ; nous soupons en attendant les chevaux, le maire vient avec des gens armés visiter nos passeports et élève des difficultés à ce sujet. Les chevaux arrivés, je remonte en voiture, disant que, si l’on veut m’arrêter sur la route, je me défendrai comme contre des voleurs. Enfin nous partons.

Le 2 juillet. – J’arrive à Niort à 3 heures du matin. Deux officiers de gendarmerie, le général Saulnier et le colonel Bourgeois viennent à la poste du faubourg, où un gendarme m’avait arrêté ; ils me reconnaissent, me conduisent avec mystère à l’auberge du Grand-Cerf, où j’apprends que Sa Majesté est à l’hôtel de la Boule-d’Or. Je vais voir si Elle est triste. Le préfet, M. Busche, demande une audience : il est reçu. On est incertain sur le parti à prendre. M. Kerkadin, commandant les mouvements du port de Rochefort, arrive. Il est introduit de suite. Il annonce qu’il y a deux frégates françaises en partance, mais que la rade de l’île d’Aix est bloquée. On en écrit à Paris. Sa Majesté va loger chez le préfet ; j’annonce à l’Empereur l’arrivée de son frère Joseph ; les officiers du 2e régiment de hussards lui font une visite de corps. Ils offrent de se réunir à lui, le prient de se remettre à la tête de l’armée, lui offrent de marcher sur Paris. Sa Majesté refuse, ils en sont désolés.

A 6 heures et demie, Sa Majesté dîne avec le préfet, Mme Bertrand, qui vient d’arriver, Rovigo, Becker, Joseph, Bertrand. Le peuple entoure la préfecture, en criant : « Vive l’Empereur ! » Après dîner, il se tient une espèce de conseil : on est d’avis de retourner sur Orléans, où se trouve l’armée. Lallemand, l’aîné, nous rejoint de Paris ; à 9 heures du soir, Sa Majesté me dicte ses instructions et m’envoie à Rochefort afin de savoir quelles sont nos ressources pour passer, si la route par Maumusson est libre, si on ne pourrait pas se servir d’un bâtiment américain que l’on irait rejoindre en mer, à cinq ou six lieues, avec une bonne double péniche. Sa Majesté me dit de partir toujours dans sa voiture. Pendant la route, où des piquets de vingt cavaliers sont disposés de distance en distance, on me prend pour Elle et on crie : « Vive l’Empereur ! »

J’arrivai à Rochefort le 3 juillet, à 6 heures du matin ; je descendis à l’Hôtel du Pacha et me rendis de suite chez le préfet maritime, M. de Bonnefoux, pour lui communiquer mes instructions.

L’Empereur arriva à 8 heures et descendit à lapPréfecture, où j’étais encore avec le préfet. On emballe tous les effets avec la plus grande précipitation ; je suis de service d’aide de camp auprès de l’Empereur. A une heure arrivent Las Cases et Mme de Montholon, qui avaient été arrêtés à Saintes et y avaient couru des dangers. Mon domestique François me rejoint.

4 juillet 1815. – J’annonce à Sa Majesté, à 4 heures du matin, l’arrivée des voitures et déjeune avec Elle. Planat, Autric, Sainte-Catherine, qui étaient restés en arrière, nous rejoignent. Il y a toujours en vue deux ou trois frégates et un ou deux vaisseaux.

5 juillet. – Arrivée du prince Joseph. On embarque tous les effets sur la Saale et la Méduse… Amours de Mme de Montholon et de Résigny. Sa Majesté me consulte sur l’organisation de sa maison, me dit que Montholon et moi serons ses aides de camp. Il me fait rédiger de suite cette organisation, me demande si je connais M. de Las Cases, à quoi il pourrait être utile ; Sa Majesté veut en faire un caissier ; je dis qu’il serait bon à la tête du cabinet, que c’est un homme instruit qui remplacerait M. de Bassano.

6 juillet. – Toujours la même croisière ; je visite le port avec Mme Bertrand. On veut m’envoyer visiter la Bayadère, corvette en rade dans la rivière de Gironde.

 7 juillet. – On reçoit les gazettes de Paris annonçant la prochaine entrée des Anglais dans la capitale. Craintes à ce sujet. Je renforce la garde. Je couche au palais. M. de Las Cases nous soutient que Napoléon va régner de nouveau et que les Bourbons ne seront pas reçus en France.

8 juillet. – A 6 heures du matin, Sa Majesté m’envoie en rade, aux frégates. Je consulte les capitaines Philibert et Ponée. Ils m’assurent, de nouveau, que le jour la brise vient du large et la nuit de la terre ; mais qu’elle ne se fait pas sentir à trois lieues en mer ; que les Anglais sont échelonnés dans le golfe et ont établi une croisière depuis les Sables jusqu’à la Gironde, qu’il y a bien peu d’espoir de pouvoir sortir. Je retourne à Rochefort, où j’arrive à 3 heures après midi. Je trouve toutes les figures renversées. Tout le monde, excepté l’Empereur, est dans les plus vives alarmes. Rovigo [Savary] me dit que Sa Majesté va s’embarquer à Fouras, malgré le vent et la marée, que je ne dois pas La dissuader de ce projet. Je dis cependant la vérité à l’Empereur. A 4 heures, on part. Sa Majesté est dans la voiture du préfet. Nous nous embarquons près de Fouras, dans un canot du port : l’Empereur, Becker, Lallemand, Bertrand, Rovigo et moi, plus dix rameurs. A 5 heures 10 minutes, Napoléon quitte la France au milieu des acclamations et des regrets des habitants accourus sur la rive. La mer est très forte. Nous courons quelques dangers. A 7 heures et quelques minutes, Sa Majesté aborde la Saale et reçoit les honneurs dus à son rang, excepté les coups de canon, car j’avais prévenu qu’ils ne devaient pas être tirés. Sa Majesté voit les officiers, s’entretient avec le capitaine Philibert. Nous soupons. Elle me fait entrer dans sa chambre après souper et me demande mon opinion, puis Elle se couche et me fait encore rester quelque temps.

9 juillet. – A une heure du matin, le vent passe au nord et souffle jusqu’à 3 heures. Ensuite, calme. L’Empereur m’appelle à 4 heures. Je lui dis le vent. Le brick l’Epervier vient mouiller en rade à 6 heures. Sa Majesté va visiter l’île d’Aix, parle des batteries et des fortifications. Les habitants La suivent partout en criant « Vive l’Empereur ! » Puis Elle retourne à bord. A 9 heures, arrive le préfet maritime avec des papiers : il confère avec Bertrand et Becker. On apprend bientôt que le gouvernement provisoire exige que l’Empereur parte dans les vingt-quatre heures, soit avec un aviso, soit avec les deux frégates, soit avec un parlementaire. A 11 heures, on déjeune. Tout le monde est triste et abattu. Sa Majesté se renferme. Les avis sont partagés : les uns veulent qu’Elle se rende à bord de la Bayadère, en rade de Bordeaux, ou sur un navire américain, à l’ancre dans la rivière, tandis que les deux frégates sortiront pour attirer d’un autre côté l’attention de la croisière anglaise. D’autres conseillent de s’en aller sur un petit bâtiment de l’espèce de ceux appelés mouches, qui est là. D’autres de se maintenir à l’île d’Aix ou d’aller rejoindre Clauzel à Bordeaux. Enfin le soir, on convient d’envoyer aux Anglais Las Cases et Rovigo pour sonder l’opinion, demander si les passeports sont arrivés, si l’on peut partir. Las Cases, qui parle l’anglais, dira qu’il ne le sait pas pour mieux entendre l’opinion des gens qui seront autour de lui.

10 juillet. – Retour de Las Cases. Le Bellerophon le suit à pleines voiles. On croit qu’il vient attaquer. Mais non : il mouille seulement au plus près. Il est sûr que l’Empereur est là.

11 juillet. – Arrivée des gazettes annonçant l’entrée du roi à Paris. L’Empereur envoie le général Lallemand à bord de la Bayadère, dans la Gironde.

12 juillet. – Pendant la nuit on embarque des effets pour l’île d’Aix. Tout le monde est dans une tristesse extrême à bord. A dix heures un quart, Sa Majesté part dans un canot pour l’île d’Aix, accompagnée du général Becker, de Bertrand, de Planat et de moi. Les cris de « Vive l’Empereur ! » prononcés avec l’enthousiasme du désespoir, tant de la Saale que de la Méduse, rompent seuls ce triste silence. Sa Majesté est reçue par les mêmes acclamations à son arrivée dans l’île ; Elle va se loger à la maison du général commandant, qui est absent. Le vaisseau anglais le Bellerophon s’avance à pleines voiles ; il tire une salve ; on pense que c’est en réjouissance de l’entrée des ennemis dans Paris. Sa Majesté me demande quel est mon avis : ou de partir sur un petit chasse-marée ou sur le bâtiment danois qui est à l’ancre près de l’île, ou d’aller se livrer aux Anglais. Je lui réponds que je n’ose lui faire connaître mon opinion, attendu que, dans tous les cas, il y a de grandes chances à courir. Sa Majesté me presse. Je lui réplique qu’à mon avis il est préférable de se rendre à la nation anglaise où Elle trouvera des admirateurs, plutôt que de partir sur le chasse-marée. Il est probable que ce bateau serait pris et, alors, la position serait bien différente, car alors on jetterait l’Empereur à la Tour de Londres. Peut-être vaudrait-il mieux essayer de forcer le passage avec les deux frégates ou gagner la Bayadère. Rovigo penche pour le chasse-marée. On prend toutes les dispositions pour partir à la nuit. Rovigo se rend à bord de la Saale.

13 juillet. – Pendant la nuit, il y a alerte à bord des frégates. Les péniches anglaises tirent des coups de fusil. Sa Majesté m’envoie savoir des nouvelles à la vigie. On m’y dit qu’il y a deux frégates anglaises mouillées dans la rivière de Bordeaux, une à Maumusson, un vaisseau et une frégate dans la rade des Basques. A 8 heures, le duc de Rovigo revient ; il rapporte que les officiers qui devaient former l’équipage du chasse-marée commencent à battre de l’aile ; ils disent qu’il est bien difficile de passer si les Anglais ont mis leurs embarcations à la mer.

Sa Majesté me demande mon avis ; j’essaye de La dissuader de se sauver dans cette embarcation. A 9 heures, le général Lallemand arrive de retour de la rivière de Bordeaux, de la corvette, etc. Il se fait beaucoup de parlementages mystérieux. Le grand-maréchal me dit que Sa Majesté est décidée à partir sur un bateau danois, dont le capitaine est un ancien officier des marins de la Garde ; qu’on vient d’acheter à La Rochelle une cargaison d’eau-de-vie pour ce bateau où il y a une cachette et dont le commandant a les papiers en règle, un passeport, etc. Il n’y a à bord que quatre matelots. Quatre personnes seulement pourront suivre Sa Majesté. Je lui réponds que je ne quitterai la France que pour suivre l’Empereur et que je ne partirai qu’avec lui. Je monte chez Sa Majesté, qui me dit avec chagrin qu’Elle ne peut emmener sur le bâtiment danois que Bertrand, Lallemand, Rovigo et un valet (Ali), qu’il préférerait bien m’avoir plutôt que Lallemand, mais que celui-ci connaît le pays et est l’ami du capitaine du Danois. Il trouve raisonnable que je ne veuille pas partir sans être avec lui ; il me dit qu’il m’est fort attaché, qu’il est habitué à moi, mais que son rôle est fini ; qu’une fois en Amérique, il y vivra en simple particulier, qu’il ne pourra jamais revenir en France, qu’il faut un mois ou deux pour avoir des nouvelles d’Europe, autant pour faire le trajet, que tout retour comme celui de l’île d’Elbe est donc devenu désormais impossible.

Je lui réponds que je ne crains rien des Bourbons, n’ayant rien à me reprocher, que je ne suis pas Sa Majesté par intérêt ou par ambition, mais parce qu’Elle était tout à fait dans le malheur et qu’on ne pouvait me supposer d’autres vues que celles d’un dévouement sans bornes à un grand homme vaincu et abandonné. Je lui répète qu’il aurait mieux fait de se rendre en Angleterre, que ce noble parti était celui qui lui convenait le mieux, qu’il ne pouvait pas jouer le rôle d’un aventurier, que l’Histoire lui reprocherait un jour d’avoir abdiqué par peur puisqu’il ne faisait pas le sacrifice en entier.

Il me répondit que mes raisons étaient justes, que c’était le parti le plus sage, qu’il était sûr d’être bien traité en Angleterre, que c’était aussi l’opinion de La Vallette, mais que ces bons traitements auraient quelque chose d’humiliant pour lui, qu’il était homme et ne supportait pas l’idée de vivre au milieu de ses ennemis les plus acharnés, qu’il ne pouvait vaincre cette répugnance et que, d’ailleurs, l’Histoire ne saurait lui faire un reproche d’avoir cherché à conserver sa liberté en se rendant aux Etats-Unis.

Je lui objectai que, s’il était pris, il serait mal traité. Il m’assura qu’il serait alors le maître de sa destinée, qu’il se tuerait.

-Non, lui dis-je, Sa Majesté ne le pourra pas. A Mont-Saint-Jean, c’était bien, mais aujourd’hui cela ne se peut plus. Un joueur se tue. Un grand homme brave l’adversité.

L’Empereur m’interrompt en disant que, la veille, il avait eu l’idée de se rendre à la croisière anglaise et de s’écrier en y parvenant : « Comme Thémistocle, ne voulant pas prendre part au déchirement de ma patrie, je viens vous demander asile », mais qu’il n’avait pas pu s’y résoudre.

Au même moment, un petit oiseau entra par la fenêtre et je m’écriai :

-C’est signe de bonheur !

Je pris l’oiseau dans ma main et Napoléon me dit :

-ll y a assez de malheureux, rendez-lui la liberté.

J’obéis et l’Empereur continua :

- Voyons les augures !

L’oiseau vola à droite et je m’écriai :

-Sire, il se dirige vers la croisière anglaise ! »

L’Empereur reprit sa conversation et m’assura qu’aux Etats-Unis, quand il s’ennuierait, il se jetterait dans une voiture et parcourrait mille lieues de route, et qu’il ne croyait pas que personne pût penser qu’il reviendrait jamais en Europe. Puis il me parla du bateau danois.

-Bah ! nous pourrons bien y tenir cinq. Ainsi, vous viendrez avec moi.

Je répliquai que Mme Bertrand tourmenterait son mari en l’assurant qu’elle mourrait s’il partait sans elle. Sa Majesté objecta qu’à Rochefort et à l’île d’Aix il avait proposé à Bertrand de ne pas l’accompagner, mais que celui-ci voulait absolument venir, puis il me dit de le faire entrer. Le dîner fut des plus tristes.

Après le repas, Bertrand me remit deux paires de pistolets pour les donner de la part de Sa Majesté aux capitaines Ponée et Philibert. Ils me remercièrent en s’écriant :

-Ah ! vous ne savez pas où vous allez ! Vous ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l’Empereur d’un tel projet !

Je reviens. On emporte tous nos effets à bord du Danois, à la nuit bien close. Je vais jusqu’au coin de l’île où il est mouillé. On envoie Las Cases et Lallemand à la frégate, pour de là se rendre en parlementaires aux navires anglais. Vers minuit, nos préparatifs de départ sont suspendus.

14 juillet. – Nous voyons le parlementaire, avec le pavillon tricolore, près du vaisseau anglais. Las Cases et Lallemand reviennent. Sa Majesté nous fait entrer chez Elle et nous demande notre opinion. Tout le monde, sans exception, est d’avis de se rendre à bord des navires anglais. Je reste seul avec Sa Majesté, qui me montre un brouillon qu’Elle vient d’écrire et me dit que notre conseil est aussi celui de La Vallette. « Comme Thémistocle… » Il me demande comment je trouve cette lettre pour le Prince régent. Je lui dis qu’elle me fait venir les larmes aux yeux ; Sa Majesté ajoute que c’est moi qu’Elle a choisi pour la porter, me dicte ses instructions à ce sujet : louer une maison de campagne, ne pas entrer de jour à Londres, ne pas accepter d’aller aux colonies. Puis Elle me dicte une lettre que Bertrand doit écrire au commandant anglais, en m’envoyant avec Las Cases sur le vaisseau où ce dernier, comme maréchal des logis, doit faire le logement. Elle me dicte, en outre, une copie de la lettre que je porte, puis

Elle fait entrer Bertrand, lui fait écrire les lettres et Elle me donne pour moi le brouillon, de sa main, de celle qu’Elle adresse au Prince régent. Comme je sors, je rencontre Becker ; mais je ne lui dis pas que je vais en Angleterre ; je le prie, dès son retour à Paris, de voir ma mère et de lui donner de mes nouvelles. Mme de Montholon me demande de faire en sorte qu’elle soit sur le vaisseau où montera Sa Majesté. Je prends avec moi Las Cases ; je m’embarque dans un canot, emmenant un huissier, un page et un valet de pied. Nous sommes bien reçus à bord du Bellerophon : le capitaine Maitland nous fait entrer, Las Cases et moi, dans sa cabine où se trouvent MM. Gambier et Sartorious, capitaines de corvette. Las Cases fait toujours semblant de ne pas entendre l’anglais.

Le capitaine Maitland et ses deux officiers n’ont point l’air de mettre en doute que je ne sois envoyé tout de suite à Londres. Las Cases est dans l’enchantement ; il entend ce que les officiers anglais disent : la lettre au Prince régent a fait une grande impression sur eux. Il me conseille d’écrire à l’Empereur qu’il sera bien accueilli. Je lui objecte que je n’entends rien à ce qui se dit autour de moi ; que lui, au contraire, peut écrire tout cela à Bertrand par le retour du canot ; que, quant à moi, je m’embarque sur la corvette que l’on met à ma disposition. A la nuit tombante, le capitaine Sartorious m’emmène, ainsi que François, à bord du Slaney, corvette de quatre canons et huit caronades.

Le 15. – A 8 heures du matin, nous rencontrons le Superb, où est l’amiral Hotham ; mon capitaine va à son bord et en revient bientôt. A 9 heures, le thé ; à 4 heures, le dîner ; à 6, on signale une frégate anglaise qui visite un Danois. Les vents étant N. O., nous louvoyons. On punit un matelot par les verges.

Le 16, dimanche. – On aperçoit la goélette le Télégraphe. Je dîne avec les officiers du bord, qui sont d’une excessive politesse pour moi. On ne joue pas, même aux échecs, le dimanche.

Le 17. – Le vent change un peu. Pendant la nuit, une frégate communique avec nous. Le matin, une autre nous demande où est Napoléon.

Le 18. – Pendant la nuit, le pilote se trompe.

Le 19. – Au moment où nous nous croyions près d’Ouessant et où nous nous disposions à le doubler, nous reconnaissons que nous sommes au sud de l’île de Sein. Nous passons le bec du Raz et les Roches noires. Le soir, la mer est forte ; nous avons un orage.

Le 20. – Nous voyons Ouessant. Le vent est N. N., contraire. A 10 heures, nous apercevons le vaisseau le Chatham et une corvette. Nous leur faisons des signaux ; à 2 heures et demie, nous passons à Ouessant entre les roches.

Le 21. – Calme parfait.

Le 22. – A 6 heures du matin, on distingue l’Angleterre. Nous arrivons à Plymouth le soir. A 9 heures, le capitaine Sartorious, qui jusque-là m’avait fait croire qu’il me conduisait à Londres, fait mettre son canot à la mer, mais refuse de m’emmener parler à l’amiral Keith. Je lui rappelle que ce n’est pas cela que m’avait dit M. Maitland. Je proteste contre cette supercherie ; je demande la permission d’aller à Londres porter au Prince régent la lettre de l’Empereur. Refus… J’ai été dupé : je croyais M. Maitland un autre homme Me serais-je trompé sur la générosité anglaise ? M. Sartorious s’attend si bien à ne plus revenir à son bord et à se rendre à Londres, qu’il a emporté avec lui sa malle et son portemanteau.

Le 23. – Le canot revient à minuit. Il porte un billet de M. Sartorious pour le premier lieutenant renfermant l’ordre de lever l’ancre et de se rendre sur-le-champ à Torbay. Je proteste de nouveau. On part à midi. Nous mouillons à Torbay. Je demande de nouveau à aller à terre : refus. Je demande ce refus par écrit, ce qui ne m’est pas accordé. On hisse le signal quarantaine pour défendre de communiquer avec nous. On place quatre factionnaires pour empêcher les canots d’approcher. On en reçoit cependant un qui apporte une gazette.

Le 24. – Le Bellerophon mouille à Torbay ; je vais à son bord peu après, vers 8 heures. L’Empereur me fait entrer ; je lui raconte ce qui m’est arrivé. Il me dit que l’amiral Hotham a envoyé un officier qui fera changer l’état actuel des choses et me demande si j’ai conservé la lettre. « Oui, Sire. » On apporte des gazettes. Un grand nombre de curieux s’approchent du Bellerophon ; on met des canots à la mer pour les éloigner. Je remarque que Las Cases porte la croix de la Légion d’honneur, qu’il n’avait pas en partant.

Le 25. – Il arrive des gazettes d’Exeter. Mme Bertrand, qui était bien avec M. Gambier, se brouille avec lui parce qu’il ne veut pas montrer ses journaux ; il se conduit quelque peu grossièrement.

Le 26. – A 1 heure et demie du matin, Sartorious revient de Londres ; à 3 heures, on met à la voile. Rien n’a transpiré sur son voyage. On arrive à Plymouth à 4 heures ; Maitland descend aussitôt à terre. Pendant son absence, la frégate la Liffey vient mouiller à bâbord du Bellerophon. Des embarcations, avec des officiers, font éloigner les chaloupes des curieux. On tire même des coups de fusil. Maitland fait savoir qu’il dînera à terre, chez l’amiral.

A 9 heures, il revient à bord, paraît embarrassé et ne dit rien positivement. Notre position ne semble pas s’améliorer. Nous commençons à éprouver tous des inquiétudes au sujet de savoir si Sa Majesté sera reçue. Las Cases ne le met pas en doute, non plus que le règne de Napoléon II. Il fait un grand éloge de la liberté anglaise. Il se dispute vivement avec Lallemand, qui l’envoie positivement promener. Pendant la nuit, une autre frégate, l’Eurotas vient mouiller à tribord. L’Empereur me dit de donner la lettre dont j’étais porteur à Maitland, qui la demande pour la porter à Londres. J’apprends alors que Las Cases, étant dans le canot de l’Empereur pour se rendre au Bellerophon, lui a demandé à être nommé par lui chevalier de la Légion d’honneur afin de mieux paraître lors de son entrée en Angleterre. Il avait aussi pris un uniforme de capitaine de vaisseau, ayant été aspirant avant la Révolution. Vanité des vanités !

Le 27. – Je demande à Maitland pourquoi les frégates sont mouillées si près de nous ; il ne me donne que de mauvaises raisons et finit par s’écrier que c’est par ordre de l’Amirauté. J’en parle à l’Empereur, qui me répond qu’il faut attendre la réponse de l’officier du Superb. Maitland fait un autre voyage à terre et, à son retour, paraît moins embarrassé. Il annonce, pour le lendemain, l’arrivée à bord de l’amiral Keith ; on ne tirera pas le canon parce qu’on ne l’a pas tiré pour Sa Majesté. Beaucoup de canots de curieux entourent le vaisseau ; un d’entre eux est chargé de musiciens. On est moins sévère que la veille sur la consigne.

Le 28. – A 5 heures, le capitaine Maitland se rend à terre. On me dit que je dois, avec Planat et Maingault, être transbordé sur la Liffey. Sa Majesté me fait appeler ; Elle ignorait cette mesure et m’assure qu’il est bien loin de son intention que je ne reste pas près d’Elle. Bertrand lui objecte que le lieutenant, en l’absence de Maitland, a l’ordre de me conduire à la Liffey. On attend le retour de Maitland. Beaucoup d’embarcations se dirigent avec des dames vers l’Eurotas, où un escalier est préparé, ce qui cause de grandes inquiétudes parmi nous ; nous craignons toujours d’être envoyés sur ces frégates. Maitland rentre et annonce que l’amiral Keith va arriver, que Planat et les autres sont sur la Liffey. Il pénètre chez l’Empereur et en ressort peu après. L’amiral arrive à 11 heures 3/4, entre chez Sa Majesté, y reste vingt à vingt-cinq minutes, sort, s’approche de Mmes Bertrand et Montholon, leur fait mille politesses et leur dit que tout le monde peut rester à bord, que l’on n’avait proposé d’autres bâtiments que pour que tout le monde y fût plus à son aise. Nous en ressentons un peu d’espérance. Maitland retourne à terre à 2 heures ; je le charge d’une lettre pour ma mère. Las Cases paraît avoir une croix d’or de la Légion, que lui aurait vendue Marchand. Nous éprouvons de nouvelles inquiétudes à cause des bruits qui courent. Le soir, Maitland revient, sombre.

Le 29. – Il pleut toute la journée. Maitland descend à terre à 5 heures. Il rapporte des journaux où il est question de nous envoyer à Sainte-Hélène. Singulier hasard : Montholon, étant aux lieux, entend dans la cabine de Maitland Mme Bertrand lui dire que Napoléon menace de se tuer s’il doit aller à Sainte-Hélène, mais qu’il s’attend bien à y aller, et que, comme c’est un monstre d’égoïsme qui verrait périr femme et enfants sans rien éprouver, elle prie le capitaine Maitland de solliciter pour que l’Amirauté fasse la liste des personnes qui doivent aller avec Sa Majesté à Sainte-Hélène et pour qu’on n’y mette pas son mari !… Montholon, Lallemand et moi, dans la cabine de Mme de Montholon, nous faisons demander Maitland et nous démentons ce qu’a dit Mme Bertrand. Maitland est d’un extrême étonnement que nous ayons appris cela. Il en convient ; nous ne pouvons nous retenir. Mme Bertrand me fait mille compliments. Je lui dis qu’il paraît que Sa Majesté n’est pas éloignée de se laisser conduire à Sainte-Hélène. Après le dîner, Mme Bertrand a une attaque de nerfs. Le soir, elle demande Montholon et tâche de découvrir s’il sait quelque chose de ce qu’elle a dit. Son inquiétude est extrême : les remords.

Le 30, dimanche. – Maitland part comme à l’ordinaire ; il revient à 2 heures rapportant des gazettes épouvantables ; il annonce la prochaine arrivée d’un sous-secrétaire d’Etat, porteur de la décision du gouvernement anglais. Notre abattement est extrême. Nous remarquons les allées et venues de Maitland, qui annonce que Keith ne viendra que le lendemain. Nous sommes de plus en plus tourmentés. Le bruit court que Sa Majesté ne pourra conserver avec elle que moi et quatre officiers. Montholon nous raconte que Mme Bertrand a voulu le violer… Putiphar.

Le 31. – Maitland va à terre à 6 heures ; il en revient à 10, annonçant de mauvaises nouvelles. L’amiral Keith et le sous-secrétaire d’Etat Bunbury arrivent à 11 heures 1/4 et entrent chez Sa Majesté avec qui ils restent enfermés pendant trois quarts d’heure. Ils lui apportent la nouvelle qu’Elle doit aller à Sainte-Hélène avec ses officiers, à l’exception de Rovigo et de Lallemand. L’Empereur déclare qu’il n’ira pas, que son sang rougira plutôt le Bellerophon, qu’en venant chez les Anglais il a fait le plus grand des hommages possibles à une nation dont la conduite actuelle jette un voile de ténèbres sur l’avenir de l’Angleterre. L’amiral le prie de lui adresser une lettre à ce sujet, et Sa Majesté écrit qu’elle préfère la mort à Sainte-Hélène, qu’Elle n’est point prisonnière de guerre. Elle nous dit ensuite qu’Elle ne veut point aller à Sainte-Hélène, que ce serait mourir d’une manière ignoble.

-Oui, Sire, nous écrions-nous, bien ignoble ! Il vaut mieux nous faire tuer en nous défendant ou mettre le feu aux poudres.

Lallemand et Rovigo, présents, écrivent à l’amiral pour se recommander aux lois anglaises. Dîner triste.

Le soir, Mme Bertrand court comme une folle chez l’Empereur, sans être annoncée, fait grand tapage, rentre chez elle et y recommence une scène épouvantable ; elle veut se jeter à la mer. Nous voyons tout. Lallemand fort ému parle aux Anglais et leur reproche leur conduite ; Maitland, de son côté, écrit à lord Melville ; il se dit fâché de ce qui arrive ; ce n’est pas ce qu’il avait pu croire. Lallemand et Rovigo écrivent à lord Bathurst.

Le 1er août. – Maitland, à son ordinaire, va à terre à 8 heures. Sa Majesté me répète que d’aller à Saint-Hélène, ce serait terminer sa carrière d’une manière ignoble, qu’Elle n’ira pas. Il y a une grande affluence de curieux. Nous en remarquons plusieurs ayant des œillets rouges à la boutonnière. Las Cases espère beaucoup de ces porteurs d’œillets.

Le 2. – A 9 heures 1/2, Maitland va à terre. L’Empereur ne déjeune pas avec nous. Mme Bertrand me fait sur le pont une scène de femme de la halle et veut que son mari se batte avec moi. Elle va jusqu’à lui dire qu’on voit bien qu’il n’est pas gentilhomme. Maitland fait le récit de tout cela à Sa Majesté sur sa demande.

Le 3. – Maitland va à terre ; rien d’important. Ennui. Toujours autour de nous des canots avec des hommes et des femmes portant des œillets rouges.

Le 4. – A 2 heures du matin, Maitland reçoit l’ordre de se tenir prêt à mettre à la voile. On lève l’ancre. Bientôt on apprend que le capitaine a ordre de sortir de la rade, que Sa Majesté n’aura même pas le droit de choisir les officiers qui l’accompagneront, mais que l’amiral Keith les désignera. L’Empereur répond à cela qu’il ne veut pas partir. Il ne déjeune pas avec nous et demande à parler à l’amiral qu’on attend, mais qui ne vient pas. Une corvette, le Prométhée, est à l’entrée du port. Nous sortons. Le Tonnant et l’Eurotas nous suivent. Sa Majesté ne sort pas de sa cabine ; on dit qu’Elle s’est empoisonnée.

Le capitaine se rend à la corvette où est Keith ; il revient en disant que Bertrand avait aussi été excepté, mais que l’amiral prendrait sur lui de le laisser partir s’il le désirait. Grandes hésitations de Bertrand et de sa femme. Il paraît toujours décidé à se séparer de Napoléon. Celui-ci ne dîne pas et ne sort pas. Le soir, Montholon va le voir : il paraît mieux et rit sur le désir que l’on aurait de le voir mourir. Il me demande des détails sur ceux qui le suivent. J’écris à ma mère.

Le 5. – Le vaisseau a toujours la même escorte. La journée se passe à rester en panne ou à croiser dans le canal. Sa Majesté toujours indisposée. Mer forte. Beaucoup de mal de mer. On dit que Keith, Cockburn et Hull sont à bord du Tonnant et qu’ils ont déclaré que Sa Majesté ne pourrait emmener que trois officiers.

Le 6. – A 8 heures, on voit au loin un vaisseau. On croit que c’est le Northumberland. A 11 heures, on est près de lui et l’escadre se dirige vers Torbay, où elle mouille hors de la rade. L’Empereur envoie enfin la liste des personnes qui doivent l’accompagner. J’y suis inscrit le quatrième. Bertrand va la porter à l’amiral avec l’ordre de Sa Majesté d’insister pour m’avoir. Quand il revient, il annonce que les Anglais ne veulent pas que je parte, mais l’Empereur insiste. Keith, Cockburn, Bunbury viennent voir Sa Majesté, qui proteste encore contre le traitement qu’on lui fait subir. Elle propose de compter Las Cases comme secrétaire, et alors je serais placé parmi les trois officiers. Les amiraux se consultent et ne décident rien. On nous remet des ceintures contenant 16 000 francs chacune. Montholon, poussé par sa femme, va chez l’Empereur et lui conseille de ne pas emmener Mme Bertrand. C’est, dit-il, une femme exécrable. L’indécision de Sa Majesté augmente. Bertrand partira-t-il ou ne partira-t-il pas ?

Le 7. – Las Cases va à 8 heures chez l’amiral. On lui fait quitter son épée et on nous dit à tous de rendre nos armes. Nous murmurons, car nous sentons augmenter la sévérité. Sa Majesté hésite encore à emmener Bertrand à cause de sa femme, mais ils vont faire auprès d’Elle une démarche, à la suite de laquelle Elle consent à les prendre.

Cockburn vient à midi avec un commissaire ; il annonce que l’on va embarquer : le commissaire dirige le transport des malles et les examine. Personne de nous ne veut être le témoin de cette expédition à laquelle Cockburn assiste. 80 000 francs de Sa Majesté sont séquestrés. Je prie l’amiral de me laisser mon domestique. Il refuse en disant :

-Voilà donc ces fameux officiers français qui ne savent pas supporter la perte d’un domestique !

A 2 heures, Sa Majesté dit adieu à Rovigo et à Lallemand, refuse au premier de reprendre la ceinture qu’il lui a confiée et donne au second la cargaison du Danois, soit 30 000 francs. Elle offre une tabatière à Maitland qui la refuse et donne une paire de pistolets au capitaine des marins et au second. Nous nous embarquons dans une chaloupe : Bertrand, l’amiral, Las Cases, Montholon, moi, Mme Bertrand et de Montholon et enfin l’Empereur. A l’arrivée au Northumberland, les matelots sont sur le pont ; Sa Majesté salue et cause avec quelques officiers. Un canot de curieux est coulé par un cutter ; deux ou trois personnes périssent. Avant dîner, l’Empereur cause avec M. Littleton et lord Lowther, membres du Parlement ; à 7 heures, nous dînons tous ensemble, puis nous jouons au vingt-et-un. Coucher à 11 heures. »

 

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( 15 octobre, 2019 )

Le lieutenant Larabit à l’île d’Elbe…

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« J’ai, autant qu’il était en moi, cherché à faire connaître à la France les braves de la Garde Impériale qui avaient suivi l’Empereur à l’île d’Elbe, et cette tâche, toute de conscience et de cœur, a dans son ensemble été douce pour moi; mais je n’ai parlé que des officiers qui étaient avec leurs corps. Il me reste à parler d’un officier isolé; mes lecteurs me sauront gré de mon attention. La Garde, qui devait suivre l’Empereur dans son exil, allait partir pour sa noble destination, et le génie militaire était la seule arme qui n’y eût point de représentant, car le général Bertrand n’appartenait plus à ce corps. Le chef de bataillon Cournault , l’un des officiers du génie qui connaissaient le mieux l’île d’Elbe, et que sous ce rapport l’on avait désigné à l’Empereur, refusa d’y suivre le héros qui avait été longtemps l’homme de son idolâtrie. Il faut bien l’avouer, une erreur anticivique de l’Empereur avait enfanté beaucoup d’aristocratie dans l’armée. Le génie militaire se faisait surtout remarquer à cet égard.

Accompagner l’empereur Napoléon que le peuple français avait légalement élevé sur le pavois impérial, l’accompagner en s’associant à l’ostracisme dont les ennemis de la France l’avaient frappé, était éminemment un acte de nationalité, et une tache indélébile allait à tout jamais être l’accusatrice du génie militaire qui n’avait pas éprouvé le besoin de lui donner des compagnons d’infortune. Un officier du génie se présenta; il offrit ses services, ils furent acceptés. C’était une jeune gloire plus pure que les vieilles gloires. Cet officier était le lieutenant Larabit. Le lieutenant Larabit sauva le génie militaire du reproche patriotique d’une ingratitude de corps. Il n’avait alors que vingt et un ans.Le jeune Larabit avait quitté l’École d’application de Metz en 1813; il avait fait la campagne de Leipzig, et, après la campagne, il avait été attaché à l’état-major de la grande armée. Il avait fait aussi la campagne de France; après la bataille de Montereau, il avait été attaché à l’état-major de la garde impériale; c’étaient déjà des jours pleins. Tout ce qu’il est possible d’amour et d’admiration, le jeune Larabit l’avait dès sa plus tendre enfance éprouvé pour l’empereur Napoléon, et les trahisons dont il était le témoin soulevaient d’indignation son âme vierge; son dévouement était tout naturel. Il y a des devoirs de famille que l’homme de bien ne franchit jamais; le jeune Larabit demanda à remplir les siens. Il alla sous le toit paternel embrasser ses proches. Le grand maréchal Bertrand lui remit une feuille de route spéciale qui l’autorisait à aller seul; cela explique pourquoi il ne partit pas de Fontainebleau avec la garde impériale. L’Empereur lui avait fait compter l’argent qu’on présumait pouvoir lui être nécessaire pour son voyage. La feuille de route délivrée par le grand maréchal devait être visée par les commissaires des rois coalisés, et ce visa, en France, donné par des étrangers, servait de sauf-conduit à un Français!… Tout cela pour aboutir à des Bourbons! Les peuples ont de tristes moments de démence. Ainsi le jeune Larabit dut se présenter aux commissaires de la coalition; il s’y présenta en frémissant. Le général prussien et le général autrichien l’accueillirent très froidement. Le général russe Schouvaloff, aide de camp de l’empereur Alexandre, fut au contraire on ne peut plus bienveillant, et le traita avec une cordialité exquise; ils s’entretinrent plus d’une heure tête à tête; le général Schouvaloff dit au jeune Larabit les paroles suivantes, paroles remarquables pour un Russe, et que je répète pour qu’elles ne soient pas perdues:

«L’empereur Napoléon a été étonnant de génie et d’audace pendant toute cette campagne. Il ne s’est oublié que dans sa marche sur Saint-Dizier, Vassy et Doulevent.» On sait que cette marche fut le résultat des malheureux renseignements que le maréchal Macdonald avait donnés à l’Empereur. Par un effet de son service militaire, le jeune lieutenant Larabit s’était accidentellement trouvé auprès de l’Empereur lorsque le maréchal Macdonald lui rendait compte du mouvement de l’ennemi, et il put en parler au général russe qui n’en revenait pas d’étonnement.

Le lieutenant Larabit dit adieu à ses pénates. Il traversa la France, le Piémont, la Toscane, et il alla s’embarquer à Livourne pour Portoferraio. Pendant ce long voyage, le lieutenant Larabit ne quitta jamais ni son uniforme ni la cocarde tricolore, et partout il trouva dans les Italiens des regards affectueux. Le 1er  juin, le jeune lieutenant abordait à l’île, et l’Empereur fut la première personne qu’il reconnut sur le rivage. L’Empereur faisait sa promenade matinale. Aussitôt qu’il eut débarqué, le lieutenant Larabit se rendit chez le grand maréchal, et le grand maréchal le présenta immédiatement à l’Empereur. L’Empereur le reçut avec une bienveillance marquée; il ne s’attendait presque plus à le voir arriver.

Selon son usage, il l’accabla de questions précipitées sur son retard sur son voyage, sur ce qu’on disait en France, en Italie, et il finit par lui dire: «Allez vous reposer, mais ne laissez pas finir la journée sans avoir reconnu et étudié les fortifications de la place.» Le lieutenant Larabit avait reçu neuf cents francs pour les frais présumés de son voyage; il n’en avait dépensé que six cents, et il versa dans la caisse impériale les trois cents francs qui lui restaient. De Bologne à Florence, trois Italiens qui voyageaient à petites journées avec le lieutenant Larabit et qui avaient pu, dans plusieurs conversations importantes, apprécier la noblesse de son caractère, le chargèrent d’assurer à l’Empereur qu’ils pouvaient le rendre à l’Italie, et que cela ne dépendait que de lui. L’un d’eux dit au lieutenant Larabit: «Voilà mon nom. L’Empereur le connaît. Écrivez-moi à Naples.» Le lieutenant Larabit informa le grand maréchal, le grand maréchal rendit compte à l’Empereur. L’Empereur répondit «qu’il voulait rester à l’île d’Elbe; surtout qu’il ne voulait pas d’intrigues politiques».

Mais l’Empereur avait nommé le capitaine Raoul au commandement du génie militaire de l’île d’Elbe, quoique cet officier appartînt à l’artillerie. Cela aurait pu blesser le lieutenant Larabit, il n’en fut rien. Le lieutenant Larabit comprit qu’il manquait d’expérience pour une foule de marchés que la multiplicité des constructions militaires nécessitait; il ne réclama pas.L’Empereur fit appeler le lieutenant Larabit; il lui dit: «Je veux occuper militairement.» En effet, l’Empereur fut à Longone presque aussitôt que le lieutenant Larabit; il voulait présider et il présida à l’embarquement pour la Pianosa. Il donna au lieutenant Larabit quatre canons de huit, quatre canons de quatre, un détachement de grenadiers de la Garde, un détachement de canonniers et cent hommes du bataillon franc, commandés par le capitaine Pisani.

Avant de passer outre, je dois saisir l’occasion qui se présente pour acquitter une dette française envers le capitaine Pisani, et je la saisis avec jubilation. Le capitaine Pisani, un des meilleurs officiers du bataillon franc comme l’un des meilleurs citoyens de l’île d’Elbe, rendit beaucoup de services aux Français durant les sanglantes révoltes auxquelles son pays, Campo, prit une si cruelle part, et je remplis un devoir cher à mon cœur en lui adressant au nom de la France des expressions de reconnaissance affectueuse. Quoique le jeune lieutenant Larabit eût un commandement spécial en dehors de l’île d’Elbe, il n’en était pas moins sous les ordres du commandant Raoul, et cela devait être. L’Empereur indiqua au lieutenant Larabit l’endroit où il devait construire la caserne ainsi que le retranchement; puis il lui fit voir sur un plan le rocher élevé qui domine le petit port de la Pianosa: «C’est là qu’il faut établir votre artillerie, lui dit-il; n’oubliez pas les habitudes de la guerre; mettez toutes vos pièces en batterie dans les vingt-quatre heures, et tirez sur tout ce qui voudrait aborder malgré vous.» Ce furent là les seules instructions que l’Empereur donna au lieutenant Larabit; il lui promit d’aller bientôt le voir. C’est ainsi que le lieutenant Larabit partit de Longone pour se rendre à sa nouvelle destination.

La Pianosa n’était pas absolument déserte; le pays de Campo y avait des pâtres pour garder quelques bestiaux. Il y avait aussi des gens pour soigner les chevaux des Polonais de la garde. Mais l’arrivée de cent cinquante hommes de guerre équivalait à l’arrivée de deux mille hommes de paix; la Pianosa fut de suite aussi mouvante qu’une île bien peuplée. Il n’y avait rien de rien pour l’établissement de la colonie militaire qui en prenait possession; aussi les premiers jours qui suivirent le débarquement furent des jours de brouhaha, et, sans qu’il y eût volonté de désobéissance, il n’y avait pas possibilité de commandement, chacun cherchait à se caser le moins mal possible dans des grottes, dans des réduits, dans des ruines, et partout où l’on pouvait trouver un abri. On avait bien apporté des tentes, mais on n’en avait pas apporté assez, et pour le logement, le droit d’être logé était un droit commun; de là des réclamations; enfin, tout le monde se colloqua. Le capitaine

Pisani connaissait parfaitement l’île; aussi son expérience contribua beaucoup au contentement général.

Le lieutenant Larabit avait de suite mis la main à l’œuvre pour exécuter promptement les ordres de l’Empereur; tout le monde travaillait, quoique l’on eût fait venir des ouvriers du continent. J’ai dit les malheurs dont le commandant de la place Gottmann avait été une des principales causes à Longone; cet officier avait cent fois mérité qu’on le renvoyât de l’île d’Elbe; son expulsion aurait été un gage de paix donné aux Elbois. Néanmoins l’Empereur le garda à son service; il fit plus, il lui donna le commandement de la Pianosa. Cet homme, qui n’avait de militaire que l’habit, sans éducation, sans convenances, sans dignité, fit à la Pianosa ce qu’il avait fait à Longone: il mit tout sens dessus dessous, et deux jours après son apparition au milieu de la colonie, la perturbation était complète; c’était un fléau. L’ordre de l’Empereur prescrivait impérativement au lieutenant Larabit de construire immédiatement une caserne, et le lieutenant Larabit construisait immédiatement une caserne, car, sans se compromettre gravement, il ne pouvait pas construire autre chose; mais le commandant Gottmann voulait que le lieutenant Larabit cessât de construire la caserne pour lui construire une maison à lui Gottmann, et il prétendait avoir le droit de révoquer dans l’île les ordres émanés de l’Empereur. Le lieutenant Larabit était jeune, sa figure était encore plus jeune que son âge, et, confiant dans cette jeunesse, le commandant Gottmann s’était imaginé qu’il n’avait qu’à commander pour être obéi. Il s’était trompé, grandement trompé: le lieutenant Larabit avait l’énergie que le devoir inspire et que l’honneur commande; il ne craignait pas d’entrer en lutte contre un chef qui voulait le soumettre à un abus de pouvoir. Le commandant Gottmann ne parvint pas à le faire fléchir; il n’obtint rien de ce qu’il voulait en obtenir; de là des discussions incessantes. Heureusement que les deux positions empêchaient mutuellement d’en venir à la raison de l’épée.

C’est dans cet état de choses que l’Empereur arriva à la Pianosa, ainsi qu’il en avait fait la promesse au lieutenant Larabit. Il y était arrivé monté sur le brick « l’Inconstant », il y était resté à peu près deux jours. L’Empereur avait avec lui le général Drouot, le fourrier du palais Baillon, et le premier officier d’ordonnance Ruhl. Il fut satisfait de l’état des travaux, il manifesta hautement sa satisfaction. Vinrent ensuite les plaintes; l’Empereur écouta les plaignants; il était naturel que la justice penchât en faveur de celui qui n’avait pas voulu s’écarter de la ligne légale. L’Empereur blâma le commandant Gottmann. Cependant la parole de l’Empereur ne termina pas la question. Le premier officier d’ordonnance, Ruhl, prit fait et cause pour le commandant Gottmann: qui se ressemble s’assemble, dit un vieux proverbe. Il y eut une vive altercation entre le lieutenant Larabit et l’officier d’ordonnance Ruhl; la présence de l’Empereur empêcha un duel; l’Empereur dit positivement au lieutenant Larabit: «Je vous défends de vous battre.» La preuve convaincante que l’Empereur approuvait la conduite du lieutenant Larabit, c’est que peu de temps après son retour à Portoferraio, il destitua le commandant Gottmann, et plus tard je parlerai d’une scène qui eut lieu à la suite de cette destitution. »

(André Pons de l’Hérault, « Souvenirs et Anecdotes de l’île d’Elbe », Plon, 1897. Nouvelle éditions : Les Editeurs Libres, 2005. Préface et notes de Christophe Bourachot. Pons était directeur des mines de l’île d’Elbe depuis 1809).

 

 

 

 

 

 

 

 

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( 20 septembre, 2019 )

Napoléon à l’île d’Elbe. II. La vie secrète.

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Cet article, qui vient compléter celui du même auteur et diffusé ici il y a peu de temps, a été rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) . Il fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

Ce comportement résigné dissimulait une activité secrète, intense, qui absorbait, à l’insu de la plupart de ses proches, sa pensée pénétrante. Le rocher des Mulini à l’égal des Tuileries, de Schoenbrunn ou de Buckingham, était exactement informé des fluctuations de la politique européenne comme du sentiment populaire français. Avec un égal acharnement, les gouvernements alliés s’ingéniaient à percer les intentions de l’exilé. Pour s’observer, Napoléon et ses ennemis montèrent de toutes pièces un mutuel et subtil dispositif d’espionnage : les renseignements recueillis par leurs agents, bénévoles ou prébendés, s’acheminaient par les filières les plus diverses. 
L’histoire en est mal connue. Les informateurs alliés, qui n’étaient pas tenus à demeurer clandestins, ont certes laissé des traces écrites. Mais ceux de Napoléon, pour des raisons de sécurité, procédaient par transmission orale, et l’écho fragmentaire ou déformé de leurs exploits est surtout venu jusqu’à nous par les rapports de police du contre-espionnage allié, accessoirement par les allusions des mémorialistes. 

 Les agents secrets de Napoléon.

Pour se renseigner, Napoléon eut recours à divers procédés. Les plus innocents consistaient à lire les journaux français, anglais, italiens, auxquels il s’était abonné sous des noms d’emprunt ; à se faire communiquer les lettres intéressantes qui parvenaient à la troupe ; à recevoir et à faire parler les visiteurs anglais, les négociants français et les officiers en demi-solde qui affluaient à l’île d’Elbe par curiosité, par fidélité, ou pour y chercher un emploi. 
Il ne faut pas oublier en effet que sa souveraineté reconnue par toutes les puissances européennes, sauf la France, permettait aux bâtiments étrangers de relâcher librement dans les ports de l’île et à sa petite flottille de se’ rendre dans les ports toscans ou pontificaux, sous couvert d’assurer la poste et le ravitaillement. Certains jours on compta jusqu’à vingt entrées ou sorties de navires anglais, génois et napolitains à Porto Ferrajo. Venait ou repartait qui voulait et cela facilita singulièrement le passage des agents secrets.  Ceux de Napoléon travaillaient avec efficacité en Italie, en France et en Autriche. Leurs messages étaient centralisés par un conseiller municipal de Livourne, François Bartolucci, qui avait monté un réseau clandestin de correspondants à Gênes, à Piombino et à Civita Vecchia. Deux fois par semaine une barque venant de Porto Ferrajo accostait de nuit à Montenuero, près de Livourne, et assurait la navette du courrier. J’ai retrouvé le nom de Bartolucci sur la longue liste des gratifications accordées par Napoléon à ceux qui le suivirent jusqu’à Paris : il figure pour une somme de 2.000 francs, alors que la moyenne ne dépasse pas 300.

En France deux filières sont connues, à Grenoble et à Paris. Une troisième, d’importance capitale, fonctionnait à Vienne.  Dumoulin, gantier à Grenoble, vint proposer ses services à l’Empereur par l’intermédiaire de son compatriote Emery, chirurgien de la Garde. Il aurait fourni, sur une carte des Alpes, le tracé de la route inaccessible à toute poursuite qui sera plus tard suivie. En attendant, il lui fut prescrit de renseigner son ami sur l’opinion en Dauphiné et sur les mutations des chefs de corps, ce qu’il fit régulièrement en cachant ses lettres dans des balles de gants.  A Paris, le naïf d’André, directeur général de la Police, prit pour secrétaire intime Mounier, homme de confiance de Maret, duc de Bassano, à qui il livrait une copie des bulletins confidentiels rédigés par son patron pour le ministre de l’Intérieur, l’abbé de Montesquiou. Maret les transmettait à Evain, chef de division au ministère de la Guerre, qui les acheminait par la voie officielle à sa soeur, directrice du bureau de poste d’Angers. De là les plis gagnaient le bureau de Toulon où ils étaient pris en charge par les agents de Bartolucci. Ainsi Napoléon était-il tenu au courant des fluctuations de l’opinion en France par le successeur de Fouché ! 

A Vienne, le Fidèle Méneval, détaché auprès de Marie-Louise, et qui avait conservé de nombreuses amitiés dans les milieux diplomatiques (en particulier la vieille comtesse de Brignole, belle-mère du duc de Dalberg, adjoint de Talleyrand), Méneval tenait Napoléon au courant des projets du Congrès. Le contact avait été noué par le mystérieux Cipriani, dont les fonctions de maître d’hôtel de Napoléon lui permettaient de l’aborder à toute heure sans éveiller l’attention, et qui fut le véritable responsable de son deuxième bureau. Il fit trois voyages à Vienne d’où il rapporta des renseignements capitaux. C’est lui qui organisa la filière de Méneval, grâce à des négociants viennois en liaison avec leur confrère génois Constantin Gatelli. Chaque semaine un bulletin d’information parvenait de Vienne à l’île d’Elbe par ce canal.  Existe-t-il une trace qui matérialiserait la charge financière d’un tel service ? Je crois l’avoir découverte dans les registres de dépenses minutieusement tenus à jour par le trésorier Peyrusse. On relève au chapitre V intitulé Cassette six « bons de l’Empereur » totalisant la somme énorme de 136.000 francs, plus d’un million de francs lourds d’aujourd’hui. Cela représente environ 7 % des dépenses engagées pendant le premier exil. Le principal titulaire de ces largesses est l’obscur Docteur Lapi, médecin à Porto Ferrajo, qui figure à lui seul pour 121.000 francs en trois versements (56.000 le 23 juin 1814, 61.000 le 30 septembre, 4.000 le 15 octobre 1814.). Or Lapi avait été nommé chambellan au traitement annuel de 1.200 francs et directeur des Domaines. A son départ Napoléon le fera général, gouverneur de l’île et président de la junte gouvernementale. Son successeur en quelque sorte… Etonnante promotion pour un praticien de village : elle plaide en faveur d’un grand service rendu, tant elle semble disproportionnée avec la modestie de sa personnalité. On peut en déduire que Lapi devait gérer les fonds secrets que Cipriani distribuait. 

L’espionnage européen.

Pour déjouer les intentions de Napoléon, pour l’isoler de ses informateurs, pour contrecarrer efficacement son débarquement, il eût fallu confier la police du royaume de France à un homme de la trempe de Fouché. Une des plus grandes fautes de Louis XVIII, c’est d’en avoir successivement chargé deux néophytes peu doués : Beugnot, de mai à décembre, et d’André pendant la période cruciale de décembre à mars. Par comble d’impéritie Beugnot fut promu à la Marine dont il annihila l’essentielle mission de surveillance. Ferrand, directeur des Postes, et surtout l’incapable Blacas, le tout puissant favori, portent, eux aussi, une lourde responsabilité dans la dérisoire facilité du retour de Napoléon. Quant à Dupont et à Talleyrand, leurs louables efforts se heurtèrent à l’incrédulité de leurs collègues et du roi.

Le général Dupont, ministre de la Guerre, nourrissait à l’égard de Napoléon une solide haine depuis sa condamnation après la capitulation de Baylen. En confiant à Bruslart (un ancien Chouan qui avait tenu pendant quatorze ans le maquis vendéen) le gouvernement militaire de la Corse, il lui avait enjoint de s’en défaire à tout prix. Bruslart tenta à plusieurs reprises de faire assassiner Napoléon par des transfuges corses. Mais la police veillait et ses hommes de main furent interceptés à temps.

Talleyrand disposait en la personne de Mariotti. consul de France à Livourne, d’un collaborateur plus subtil. Mariotti conçut le projet de s’emparer de Napoléon à bord de son propre brick l’Inconstant au cours d’une promenade à l’îlot de Pianosa et de le transférer au fort de l’île Sainte-Marguerite. Il fallait pour cela s’assurer de la complicité du lieutenant de vaisseau Taillade qui commandait ce navire et il semble que ce douteux marin, après des contacts suspects, se soit laissé convaincre. Napoléon bien informé le destitua. D’autre part Mariotti essaima des indicateurs sur la côte toscane et dans l’île même. Le plus notoire est un individu dont on ne connaît que le sobriquet de « marchand d’huiles ». Arrivé en novembre sous prétexte de négoce, il se glisse dans la familiarité des officiers et des fonctionnaires. Dans les rapports qu’il expédie à Mariotti les rumeurs de seconde main voisinent avec des faits précis, des avertissements prophétiques. A la mifévrier il accumule les indices de préparatifs. Une semaine à l’avance il prédit le départ. Mariotti, ce n’est pas douteux, transmit à Paris ces renseignements inestimables, mais Jaucourt, qui suppléait Talleyrand aux Affaires Etrangères, n’en tint aucun compte : il méprisait Mariotti et ne prenait pas même la peine de lire ses dépêches. Pas plus que les rapports clairvoyants. expédiés d’Italie par de fervents royalistes comme Hyde de Neuville, le comte Jules de Polignac et le marquis d’Osmond.
 
En Italie trois polices s’intéressaient, chacune pour son propre compte, aux faits et gestes de Napoléon : l’Autrichienne, la Toscane et la Pontificale. Les deux premières se distinguèrent par leur nullité. Elles se bornaient à transmettre à Metternich, par l’intermédiaire du préfet de Police de Vienne, d’interminables listes de voyageurs revenant de l’île d’Elbe, qui étaient souvent fouillés et interrogés en pure perte. Quelques indicateurs furent installés à Porto Ferrajo et bientôt rappelés, faute de nouvelles intéressantes. Le maigre bilan de ces tentatives stériles se soldait par l’affirmation cent fois répétée d’une collusion entre Napoléon et Murat pour soulever l’Italie. Au Congrès de Vienne on feignait d’y croire et de s’en alarmer, mais personne ne songeait à la France.  Nous ne connaissons de l’espionnage pontifical que les exploits fort peu ecclésiastiques de Mgr Tiberio Pacca, nommé administrateur du port de Civita Vecchia par son oncle, le secrétaire d’Etat de Pie VII. En décembre il organise une rixe pour subtiliser une valise débarquée de l’Inconstant dont Taillade a confié sur le quai la garde à un marin : elle contient une lettre compromettante de Napoléon à Lucien. Quelques jours plus tard, ayant eu vent que le cardinal Fesch expédie de Rome à son neveu deux caisses de livres, Pacca intercepte une lettre adressée au convoyeur, par laquelle on recommande à Bertrand de lire attentivement le volume 127. Les caisses déclouées, on découvre une liasse de lettres familiales destinées à Napoléon, parmi lesquelles des voeux anodins de Murat à l’occasion du Nouvel An. Enfin, courant février, on saisit à bord d’un bâtiment une lettre d’un officier en garnison à Porto Ferrajo au commandant de la place de Gaëte, lui annonçant le prochain départ de l’Empereur pour Naples. Ces trouvailles, aussitôt expédiées à Metternich par le Vatican, fortifiaient l’hypothèse italienne déjà fortement ancrée dans son esprit.

Nul n’était mieux placé pour espionner Napoléon que le colonel Campbell, commissaire d’Angleterre en résidence à Porto Ferrajo, qui faisait auprès de lui figure d’ambassadeur de l’Europe. S’il avait eu l’étroite conscience de son devoir et la méfiance d’un Hudson Lowe, jamais l’Empereur n’eût osé fuir, d’autant que Campbell disposait de la frégate la Partridge, capable à elle seule d’anéantir toute la flottille impériale réunie.  Entre les deux hommes les rapports avaient d’abord été cordiaux. l’Anglais s’efforçant de rendre de menus services. Mais Napoléon n’avait pas tardé à s’irriter de ses relations avec Bruslart et Mariotti et de son côté la vigilance de l’Anglais s’était relâchée devant l’apparente résignation de celui qu’il était censé surveiller. Ses rapports. comme celui auquel il a été fait allusion plus haut, faisaient état de son apathie et de son affaiblissement intellectuel. Napoléon s’ingéniait d’ailleurs à le rassurer : « je vous l’ai dit et je vous le répète. je ne suis plus qu’un homme mort. Je ne m’occupe plus que de ma famille et de ma retraite, de ma maison, de mes vaches et de mes mulets ». Alors Campbell, qui s’ennuie ferme, décide de s’absenter le plus souvent et le plus longtemps possible, sous prétexte d’échanger ses renseignements avec les Autrichiens. Dix à quinze jours par mois il est à Lucques ou à Florence, en fait pour y retrouver sa maîtresse, une ravissante comtesse Miniaci. Entre temps Napoléon lui accorde de loin en loin une audience pour exposer ses griefs du moment. Certes il n’en attend rien, mais l’écho de ses plaintes aussitôt répandues dans les chancelleries européennes servira – du moins l’espère-t-il – à justifier sa conduite le moment venu. Jamais Campbell n’aura le moindre soupçon de ce qui se trame et sa dernière espacade, en février, sur la frégate dont il se sert comme d’un bateau de plaisance, laissera le champ libre à l’aventure. Ce sauteur imbécile partage avec Louis XVIII l’écrasante responsabilité du désastreux retour de Napoléon. 

Pourquoi partir ?

Il serait absurde de croire qu’une décision si lourde de conséquences – l’une des plus graves qu’ait jamais prises un homme – celle de braver seul, sans armée. sans argent, l’énorme puissance de l’Europe coalisée fut improvisée par Napoléon. 

L’idée de s’enfuir mûrit peu à peu dans son esprit, à mesure que se multipliaient contre sa personne les manquements de parole et les actes agressifs. Ce réflexe désespéré de survie fut conditionné par de puissants motifs : la détresse financière où le précipita la mauvaise foi de Louis XVIII, les menaces d’enlèvement, d’assassinat et de déportation qui rendirent sa sécurité précaire à partir de l’automne ; enfin l’absence de Marie-Louise et du Roi de Rome. En outre il voyait se dessiner l’occasion propice d’un retour en France, favorisé par l’impopularité croissante du gouvernement royal.  Entre des faits aussi disparates la pénurie d’argent constitue l’élément majeur. Les ressources de l’île – rentrées fiscales et Domaines – équilibraient à peine le budget civil et les dépenses de la Maison de Sa Majesté qui engloutirent 480.000 francs pendant les sept derniers mois de 1814. Restait à combler le déficit béant du million annuel prévu pour les dépenses militaires. Or Napoléon ne pouvait à aucun prix renoncer à sa petite troupe de quinze cents hommes, suprême rempart de sa sécurité, qu’il entretenait sur le pied de guerre. La licencier eût été courir au suicide. Et comment la maintenir ? Les quatre millions amenés de France seront réduits de moitié au moment de l’évasion, le reste eût tout juste permis de patienter une seconde année.  La situation aurait été bien différente si Louis XVIII avait honoré l’article 3 du Traité signé le 11 avril 1814 à Fontainebleau entre Napoléon, les puissances coalisées et le gouvernement provisoire français. Cet article prévoyait le versement au souverain de l’île d’Elbe d’une rente annuelle de deux millions sur le Grand Livre de France et d’une somme un peu plus élevée aux membres de sa famille.  Jamais aucune de ces promesses ne fut tenue. A plusieurs reprises Napoléon en réclama l’exécution par l’intermédiaire de Campbell. Le Tsar Alexandre et Metternich élevèrent à ce sujet de vives protestations auprès de Talleyrand qui promit de les transmettre à Louis XVIII, l’un et l’autre – on le sait par leur correspondance – étant résolus à ne rien faire et à gagner du temps. Talleyrand fit même au roi la proposition burlesque d’offrir à l’Angleterre la charge d’entretenir Napoléon en échange de la renonciation de la France à la traite des noirs !… On en était là lorsque, le 7 mars 1815, Louis XVIII mit fin au débat en écrivant à Talleyrand: « Je me proposais de revenir aujourd’hui avec vous sur la convention du 11 avril dernier. Buonaparte m’en épargne la peine. Avant de recevoir cette dépêche, vous serez sans doute instruit de son audacieuse entreprise ; j’ai pris sur le champ les mesures que j’ai jugées les plus propres à l’en faire repentir et je compte avec confiance sur leur succès… ». 

Ce jour-là Napoléon entrait triomphalement à Grenoble… En attendant il a, dès l’automne précédent, multiplié de sordides mesures d’économies, jusqu’à régler la solde de la troupe et des fonctionnaires, moitié en numéraire, moitié en bons à valoir sur le Trésor français. Tout ce qui peut être bradé, chevaux, ferrailles, farines avariées, est impitoyablement sacrifié. En pure perte, car il faut d’urgence armer des forts abandonnés, acheter quatre mille sacs de blé pour soutenir un siège éventuel, en somme renoncer au rêve ébauché de bien-être et de faste pour une défense illusoire. 

D’autres périls se précisent en effet. Sans compter les risques d’enlèvement ou d’assassinat qu’il sait tramés par Mariotti et par Bruslart, le projet beaucoup plus menaçant de le déporter aux Açores est formulé par Talleyrand au Congrès de Vienne. Louis XVIII informé par lui le 7 octobre formule des réserves. En novembre le Congrès en discute, et déjà on incline pour SainteHélène. Le secret est si mal gardé que le Journal des Débats en fait état le 19. Selon le précieux Journal d’Eynard, secrétaire de la délégation genevoise, Lord Castelreagh au nom de l’Angleterre soutient à fond Talleyrand. Ils se heurtent au veto chevaleresque du Tsar et à l’opposition plus molle de l’Empereur d’Autriche. Napoléon, prévenu de ce sinistre projet par un mystérieux émissaire de Méneval au début de décembre, prend alors les hâtives mesures de défense que l’on sait. Cependant le Congrès se désintéresse de la question jusqu’en février où, vraisemblablement influencé par les dépêches de Pacca, il décide, au cours d’une séance secrète tenue le 9, de passer à l’action. Napoléon ne lui en laissera pas le temps.  L’absence de Marie-Louise et surtout celle de son fils le marquaient d’une blessure secrète qu’il taisait par orgueil mais ressentait profondément. L’histoire de sa faillite conjugale n’est vraiment connue que depuis la publication par Madelin en 1935, puis par Palmstierna en 1956, de la correspondance du couple, et des rapports de Neipperg à Metternich découverts et publiés par le baron de Bourgoing en 1939. L’étude de ces documents capitaux mériterait de longs développements qui n’ont pas place ici. En résumé le drame se joua en trois actes. 

Le premier s’étend de janvier à août 1814. Napoléon a quitté sa femme le 25 janvier pour livrer les ultimes batailles de la Campagne de France. Chaque jour ils s’écrivent : lui, de rapides billets griffonnés au hasard des bivouacs ; elle, de longues lettres puériles. Ni l’un ni l’autre ne témoignent de sentiments très vifs, ils se contentent des formules d’un ménage uni et déjà ancien, bien qu’ils ne soient mariés que depuis trois ans. 

Mais aux journées cruciales de Fontainebleau en avril, tandis qu’il s’apprête à l’abdication et à l’exil et qu’elle se morfond à Blois où la Cour s’est repliée, le ton des lettres de Marie-Louise tranche de façon saisissante avec celle des mois précédents : un fugitif élan de tendresse passionnée, un immense désir de fuir avec lui la méchanceté humaine, éclairent ces lignes angoissées. Elle le supplie de lui donner l’ordre de le rejoindre et il élude sans cesse. Ses atermoiements relèvent à la fois d’un scrupule honorable et d’un faux calcul : se sentant vieillir il hésite à imposer l’ennui d’un exil précaire à cette jeune femme de vingt-deux ans dont la maturité ne dépasse guère celle d’une adolescente, et il lui importe qu’elle rencontre d’abord son père pour plaider leur cause et celle de leur fils. C’est donc à l’instigation de Napoléon qu’elle ira rejoindre l’Empereur François à Rambouillet où, à son désespoir, elle se verra notifier avec ménagement l’ordre de partir aussitôt pour Vienne avec le Roi de Rome. 
Fait surprenant, Napoléon ne réagit pas à ce procédé barbare qui le sépare à jamais de sa femme et de son fils. Il répond courtoisement à la lettre de son beaupère qui l’en informe et les mois suivants, de l’île d’Elbe, il se contente d’écrire à Marie-Louise des billets désinvoltes et de formuler le voeu qu’elle aille prendre les eaux en Toscane pour se rapprocher de lui. 

A l’opposé Marie-Louise poursuit avec obstination le plan qu’elle a confié à Napoléon avant de quitter Rambouillet : feindre la soumission pour échapper plus sûrement aux Autrichiens ; demeurer deux mois à Vienne, puis demander la permission de faire une cure à Aix-les-Bains, d’où il lui sera plus aisé de s’enfuir à l’île d’Elbe. Ce plan, elle l’exécute avec un apparent succès : le 17 juillet elle arrive à Aix avec une suite de trente-trois personnes. Mais deux embûches ont été dresseés par son père pour contrecarrer ses projets : le Roi de Rome est gardé à Vienne en otage et le général de Neipperg est chargé de lui tenir lieu de mentor, en fait de la surveiller et de l’isoler de son mari. 
Contrairement à l’opinion répandue, Neipperg ne fut pas choisi pour la détourner de la fidélité conjugale : c’est le généralissime Schwartzenberg qui le proposa à l’Empereur d’Autriche et l’élu accepta avec répugnance cette mission qu’il estimait peu honorable. Ses rapports exprimeront souvent le désir formel de reprendre son commandement à Pavie. Elle-même se défie de lui et poursuit à son insu sa correspondance clandestine avec Napoléon. 

Ainsi s’achève au lac du Bourget ce premier acte où rien d’irréparable n’a été accompli. Pendant cinq mois. l’attitude de Marie-Louise est demeurée irréprochable et d’autant plus méritoire qu’elle est sans nouvelles de l’île d’Elbe depuis le 24 mai, la police autrichienne ayant saisi les lettres de son mari qui lui seront restituées plus tard. Napoléon, en revanche, n’a suscité aucune occasion de rapprochement quand il en était temps encore, ni élevé de protestation afin qu’elle lui soit rendue. 
Soudain, elle va se trouver écartelée entre deux volontés qui tentent de forcer son destin dans des directions opposées. Le 15 août son père lui intime l’ordre formel de rentrer à Vienne. Le 18 et le 28 parviennent jusqu’à elle deux messagers secrets, porteurs de lettres de Napoléon: le colonel Laczynski et le capitaine Hurault de Sorbée, le premier chargé de la préparer à venir coûte que coûte, le second de l’enlever et de la conduire à Gênes où l’attend L’Inconstant Napoléon. en commettant cette maladresse, méconnaît le caractère timoré de la jeune femme et prou,e qu’il ignore la surveillance policière dont elle est l’objet. Alors. terrorisée, déchirée entre la parole donnée à son père et l’exécution périlleuse de son devoir conjugal, elle cède au plus fort, mais de la plus honteuse manière : en transmettant à Vienne la dernière lettre si pressante de Napoléon et en se confiant à Neipperg. 

Le troisième acte va se dérouler à l’automne et pendant l’hiver. Elle a repris la route de Vienne en faisant avec Neipperg l’école buissonnière à travers la Suisse. Peu à peu elle se sent irrésistiblement attirée par ce séducteur qui lui résiste sans conviction. Le 25 septembre à l’auberge du Soleil d’Or, sur les pentes du Mont Righi, elle devient sa maîtresse. Les mois suivants elle passe par des alternatives d’abandon et des sursauts de conscience. Il la domine maintenant, défend ses intérêts, dispose de ses sens comme de sa volonté. Il en sera ainsi jusqu’à ce qu’il meure, quinze ans plus tard, après lui avoir donné deux enfants, nés pendant la captivité de Sainte-Hélène. 

Napoléon, à l’île d’Elbe, ignore évidemment cette trahison (il l’apprendra, à force de presser Méneval de questions, pendant les Cent-Jours). Persuadé que Marie-Louise est prisonnière d’un père inhumain, il tente de rétablir le contact épistolaire par l’intermédiaire du Grand Duc de Toscane. frère de l’Empereur François, qui fut jadis son obligé. Deux lettres seront transmises par cette voie à Vienne où, après avoir été décachetées et recopiées, elles seront remises à l’intéressée qui ne répondra pas, se bornant à l’occasion du Nouvel An à lui adresser des voeux impersonnels que son père ne daignera même pas expédier. Aussi Napoléon, après avoir élevé le 4 décembre une solennelle protestation auprès de Campbell, cessera d’écrire. Mais les rares confidences qu’il fit à Pons de l’Hérault et à Marchand témoignent de l’indignation et de l’amertume qu’il éprouvait à être frustré de son enfant.  L’épilogue se situe à son retour en France. De Grenoble, de Lyon, des Tuileries, il lance à l’infidèle de pressants messages et à son beau-père un pathétique appel. En vain. L’un et l’autre lui opposent un silence total. A Méneval qui va la quitter, Marie-Louise affirme sa résolution irrévocable de ne jamais se réunir à son mari. L’idée d’un retour en France la terrifie, elle n’aspire plus qu’à vivre en paix des rentes du duché de Parme. Lorsque Waterloo fut connu à Vienne, sa bellemère Ludovica écrivit à l’Empereur François : « Je communiquai la nouvelle à notre chère Louise qui était hors d’elle de joie… ».

Jamais Napoléon n’eût couru le risque de se voir traité en intrus par les Français si l’unité nationale s’était faite sur la personne de Louis XVIII. Il n’en fut rien. Rarement au cours de notre Histoire un régime aussi pétri des meilleures intentions que celui de la Première Restauration n’a, en si peu de temps, accumulé une telle somme de maladresses ni exaspéré à ce point l’opinion.  L’armée impériale sera sa première victime et deviendra vite son opposant le plus résolu. Pour passer du pied de guerre à l’état de paix, 500.000 hommes sont licenciés, dont 12.000 officiers réduits à la demi-solde forcent la compassion du pays par leur misère et par leur amertume. Cette mesure, justifiée mais impopulaire, eût été à la rigueur tolérée si Blacas n’avait ressuscité à grands frais la Maison du Roi dont les 6.000 prébendiers seront recrutés dans la noblesse d’Ancien Régime, avec rang et solde d’officiers. D’autres émigrés de l’armée de Condé sont promus, sans avoir jamais combattu, à des grades honorifiques. Enfin et surtout les Bourbons blessent au plus haut point l’orgueil de l’armée en avilissant à plaisir la Légion d’honneur, distribuée par brassées dans chaque ville, lors des tournées de propagande des Princes. 

Privilèges, titres et fonctions, hormis les postes-clefs de l’administration et de la hiérarchie, sont dévolus à l’ancienne noblesse, appuyée, encensée par un clergé rétrograde aux prétentions exorbitantes. Les émigrés et les prêtres ne manquent pas une occasion d’humilier, de menacer la bourgeoisie qui redoute de se voir déposséder des biens nationaux. Les menées dictatoriales, si vivement reprochées à l’Empire par les libéraux – telles que la censure de la presse ou les restrictions au suffrage universel – sont maintenues et aggravées par la Première Restauration. Quant au menu peuple il souffre de la crise économique engendrée par la suppression brutale des fabriques d’armement et par la liberté nouvelle d’importation de produits coloniaux, dont la concurrence ruine la culture et l’industrie nouvelle de la betterave sucrière et du tabac. Le chômage, inconnu sous l’Empire, fait d’effrayants progrès.Ainsi l’armée et les ouvriers sont prêts à se soulever en faveur de Napoléon. La bourgeoisie et la paysannerie demeurent passives, mais déçues, anxieuses de l’appauvrissement général. La noblesse, sur laquelle le régime voudrait s’appuyer, n’a plus d’assises populaires. La génération qui la voit resurgir après vingt-cinq ans de révolutions et de guerres n’éprouve plus pour elle ni confiance ni respect. Napoléon n’ignore pas ces réalités. Il saura les exploiter à son heure. 

Quand partir ?

A l’automne de 1814 Napoléon entrevoyait donc l’avenir sous de tels auspices qu’à une échéance plus ou moins lointaine il serait contraint d’opter entre la faillite et l’aventure. Mais ni sa détresse financière ni l’impopularité de Louis XVIII ne l’obligeaient à prendre un parti urgent. Seule la menace de déportation pouvait se matérialiser d’un moment à l’autre. C’est ce péril qui força son destin.  Nous avons dit qu’il en fut averti au début de décembre et que sa décision de fuir fut aussitôt arrêtée. La preuve en est établie par l’ordre verbal donné le jour même à Pons de l’Hérault d’acheter trois bâtiments de transport. Ce fidèle sera longtemps le seul à être admis dans la confidence d’un projet dont la réussite dépendra de l’effet de surprise, donc du secret le plus rigoureux.  D’infimes indices de préparatifs se dessinent toutefois à travers certains ordres donnés par Napoléon en janvier et en février. Mais ils sont si bien noyés dans une débauche de plans à long terme concernant la mise en valeur de l’île qu’ils passeront inaperçus. Ainsi le sellier Vincent reçoit mission de démonter ses deux berlines de voyage et de les emballer. Drouot est prié de lui présenter l’effectif exact du bataillon de la Garde et le pays d’origine de chaque officier et sous-officier. Peyrusse doit liquider les dépenses arriérées et lui délivrer 500.000 francs. Bertrand fera remettre en état la route de Longone. 

Pourtant, près de trois mois vont s’écouler entre la décision et l’exécution, alors que Napoléon aurait intérêt à profiter des nuits les plus longues de l’hiver et des éclipses de lune qui se produiront au début de janvier et de février.  Un grave incident est à l’origine de ce retard imprévu : L’Inconstant, au retour d’un voyage à Civita Vecchia où il est allé charger du blé, a été détourné de façon suspecte sur Bastia et s’y est attardé. En arrivant de nuit à Porto-Ferrajo le 12 janvier il fait naufrage au fond du golfe dans des conditions encore plus incompréhensibles. Ses avaries sont sérieuses, elles nécessitent au moins six semaines de réparation en cale sèche. A cette nouvelle Napoléon manifeste une violente colère dont Taillade fera les frais, et le 16 février il ordonne à Drouot que le brick soit prêt coûte que coûte à prendre la mer le 24 ou le 25, avec trois mois de vivres pour 120 hommes.  C’est là le premier signe révélateur du départ imminent. Mais pourquoi cette date du 25 février, retenue dix jours à l’avance ? Parce que le 16 Campbell s’est éloigné une fois de plus à bord de la Partridge pour un voyage à Livourne et Florence et que, craignant de ne pas rentrer à temps, il a décliné l’invitation au bal que Pauline doit donner le 26. 

Ainsi Napoléon dispose d’un répit de dix jours pour concentrer sa flottille, l’équiper et embarquer onze cents hommes sans que personne ne se doute de rien jusqu’à la dernière minute. Ce tour de force va s’accomplir au prix de ruses extraordinaires. 

Le carnaval bat son plein : les bals se succèdent aux Mulini, on inaugure le théâtre, une mascarade à laquelle participe l’Etat-Major costumé défile dans les rues de Porto-Ferrajo en liesse. Pour mieux duper les espions, Napoléon fait don à la troupe de parcelles de terrains autour des forts et du matin au soir on peut voir les soldats bêcher, piocher, semer en chantant. 

Bertrand lui-même est abusé, pour ne pas susciter les reproches de sa femme : le 19 Napoléon lui prescrit d’entreprendre des travaux à l’Ermitage où il compte résider en juin !… Le 20 un gros bâtiment de commerce marseillais, le Saint Esprit, qui se dirige vers Naples, fait relâche dans le port. On charge à son bord les berlines et on le retient sous prétexte d’attendre d’autre frêt. Le 21 dans la nuit le chébec l’Etoile arrivant de Longone avec des pièces d’artillerie et l’Inconstant enfin remis à flot sont discrètement chargés de caisses de fusils et de munitions. La nuit suivante ils recevront leur provision de vivres et d’eau douce. Ces préparatifs échappent à la population et aux intéressés eux-mêmes, blasés des navettes incessantes de la marine impériale.  Cependant le 24, de grand matin, tout semble compromis. Les voiles de la Partridge sont signalées à l’horizon. Campbell aurait-il été prévenu par ses agents ? Napoléon fait aussitôt prendre le large à l’Inconstant qui devra se rapprocher de l’Anglais et lui expliquer qu’il vérifie son calfatage. Si l’on insiste il attaquera par surprise. Rien de fâcheux ne se produit heureusement. Campbell n’est pas à bord, le capitaine Adye se propose seulement de présenter à l’Empereur six touristes anglais auxquels il réserve le plus gracieux accueil. Adye rapportera à Campbell qu’il a remarqué les occupations bucoliques des soldats jardiniers. Une heure plus tard la frégate appareille. La mer est libre.

Le lendemain 25 la population ne peut plus ignorer qu’un changement extraordinaire va se produire : la police retire les passeports et n’en délivre plus ; aucun mouvement n’est autorisé dans les ports, même pour les pêcheurs. Le marchand d’huiles tentera vainement de louer une barque à prix d’or pour alerter Mariotti à Livourne. Ce jour-là Napoléon demeure invisible. Les domestiques ont été éloignés, sauf Marchand qui le surprendra en compagnie de Bertrand et de Drouot traçant à genoux de mystérieux repères sur une grande carte de France déployée dans le salon des Mulini. Le soir après dîner il entraîne sa mère sur la terrasse et lui révèle son départ la nuit prochaine. Toujours stoïque elle l’approuve et souhaite. s’il doit mourir, que ce soit l’épée à la main. A Marchand il donne l’ordre de ne lui préparer que deux uniformes et des chemises. Puis il s’enferme et rédige des proclamations. On retrouvera sur sa table de chevet une Histoire de Charles Quint ouverte à la page sur laquelle il s’était endormi.  Le dimanche 26 février, temps radieux, brise légère soufflant du large. Après avoir inspecté l’horizon désert Napoléon, d’excellente humeur, annonce à son médecin et à Ali stupéfaits qu’ils seront bientôt en France. La population inquiète s’est massée derrière la maison sur la petite esplanade qui domine la ville et le réclame à grands cris. Il paraît et remercie en termes vagues, sans se livrer. Même énigme pour les courtisans accourus à la messe, qu’il salue de bonne grâce et congédie comme à l’ordinaire. 
A midi seulement le mystère est levé. On placarde dans les rues une proclamation signée de Lapi : « Notre auguste souverain va quitter l’île… ». Alors une intense émotion étreint la foule. Elle se masse dans les rues qu’il va emprunter ; elle s’écrase sur le port. L’interminable attente se prolonge jusqu’au soir. Au coucher du soleil les onze cents braves qui vont conquérir la France quittent les casernes en bon ordre et, follement acclamés, s’embarquent à bord des sept petits bâtiments de la flottille. Cinq cents d’entre eux s’entassent sur le pont et dans la cale de l’Inconstant. 

Napoléon a passé l’après-midi à brûler ses papiers. Pons de l’Hérault survenu à l’improviste apprend qu’il sera du voyage et qu’il doit embarquer aussitôt, sans prendre le temps d’aller embrasser sa femme et ses filles. Et Pons le raisonneur obéit, fasciné. 

La nuit tombée, Napoléon précipite les adieux. Après le dîner, pris en tête à tête avec sa mère et sa soeur, il reçoit les autorités. les notables et leurs femmes. En quelques mots il exprime sa gratitude et transmet ses pouvoirs à Lapi. Encore quelques instants, seul avec Letizia et Pauline qui remet à Marchand son collier de diamants, et il monte en calèche. Dans les ruelles illuminées de lampions, sa voiture est arrêtée plusieurs fois par la foule qui pleure et s’écrase pour le toucher. Sur le port il prononce une brève harangue : « … Elbois. comptez sur ma reconnaissance. le vous confie ma mère et ma soeur… Adieu Elbois, je vous aime, vous êtes les braves de la Toscane ». 
Il saute dans son canot qui gagne à force de rames l’Inconstant : une formidable clameur s’élève de terre, à laquelle répondent les soldats massés dans les coursives. Un coup de canon donne le signal du départ. Les navires se couvrent de voiles, s’estompent dans la nuit, faiblement éclairés par un croissant de lune. La mer est calme, la brise nulle. La flottille tombe en panne après avoir doublé le cap Saint-André. A minuit enfin le vent se lève. A midi elle disparaît à l’horizon en direction de Capraia. Alors seulement les Elbois massés sur les falaises réalisent qu’il ne va pas à Naples, comme ils en étaient persuadés. Dans quarante-huit heures la France va vivre la plus étonnante aventure de son Histoire. 

Que penser du premier exil ? Initialement le choix fut désastreux. La présence de Napoléon dans une île minuscule, si proche du continent, ne pouvait qu’entretenir un dangereux abcès au flanc de l’Europe. Il eût fallu, dans l’intérêt général, lui abandonner un continent à sa mesure, l’Amérique ou l’Australie peu importe, pourvu qu’il fût au bout du monde. 

Cette faute commise, l’irréparable pouvait etre encore évité. Si les Alliés avaient entretenu avec lui des rapports de confiance et respecté sa quiétude ; s’ils lui avaient rendu femme et enfant; si Louis XVIII ne l’avait réduit aux abois ; si la France apaisée était parvenue à l’oublier, alors Napoléon n’eût sans doute pas osé rompre son ban

Mais il était écrit que l’oppresseur deviendrait victime et que la tyrannie changerait de camp. On lui prodigua brimades, vexations, menaces ; on ne manqua pas une occasion de le tourmenter, de le pousser à la révolte. Faible et désarmé il patienta trois cents jours et jugeant à bon droit que l’Europe l’avait assez humilié, il osa l’affronter seul et lui reprendre la France, sans verser une goutte de sang. 

Cette éphémère victoire de David sur Goliath, même si elle a entraîné pour la France les plus funestes conséquences, forcera toujours l’admiration de ceux qui applaudissent au triomphe de l’intelligence pure sur la force aveugle des médiocres. 

G.G.

Vue Portoferraio

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( 15 septembre, 2019 )

Napoléon à l’île d’Elbe. I. La vie ostensible.

Napoleon Ile Elbe

Cet article rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

L’épisode elbois marque dans les fastes napoléoniens une pause forcée de dix mois, entre le règne de quinze ans et celui des Cent-Jours. Sans les fautes des Bourbons et de leurs alliés, l’Empereur eût peut-être achevé là son destin, comme successeur d’un sous-préfet administrant douze mille illettrés. Le retour de l’Aigle et le drame de Sainte-Hélène rejettent à l’arrière-plan cet Etat d’opérette, sa cour de fantoches galonnés, ses dépenses somptuaires excédant quatre fois ses ressources.
Napoléon avait un sentiment trop vif de son génie pour ne pas ressentir l’énormité de la farce qu’il y joua jusqu’au dernier jour pour masquer ses intentions. Deux exemples entre mille éclairent sa véritable pensée sur le rôle qu’il s’imposait.  Adressant à Drouot un ordre concernant les soldats qui désirent regagner la France, cette phrase révélatrice lui échappe :  « Vous effacerez cette formule de « souverain de l’île d’Elbe », qui est ridicule… ». 

Et quarante jours avant de s’embarquer pour la France, le 17 janvier 1815, en pleine fièvre des préparatifs secrets, il dicte à l’intention du Grand maréchal Bertrand un ordre de vingt lignes qui commence ainsi :  « Il ne faut pas donner du pain de munition aux chiens de chasse : il sera fait exprès du pain de son. Je ne fais pas cela par économie, mais pour la décence… Cela sera payé sur les dépenses de chasse, pour lesquelles j’ai porté au budget 100 francs par mois ». 

L’île d’Elbe est toute proche du petit port toscan de Piombino, dont elle n’est séparée que par un bras de mer de six kilomètres. coupé par l’îlot de Palmaiola. Masse imposante et sombre émergeant du bleu profond de la mer Thyrrhénienne, elle apparaît sauvage, hérissée de caps aigus et de baies inhospitalières. Une quinzaine de villages aux noms chantants, cinq ou six ports de pêche, quelques fermes isolées ; des collines arides, tapissées d’une maigre végétation ; à l’arrière-plan, un relief montagneux : de loin en loin une vigne sur les versants bien exposés.  Cet aspect de la côte nord, que Napoléon découvre en arrivant de France, on le retrouve tout aussi âpre le long des quatre-vingt-cinq kilomètres du pourtour. L’île, étirée d’est en ouest, affecte vaguement la forme d’une crevette dont la croupe serait orientée vers la Corse, les antennes et les pattes tournées vers l’Italie. Une épine dorsale montagneuse parcourt son grand axe, d’où se détachent de nombreuses arêtes qui tombent à pie dans la mer.  L’arrivée à Porto Ferrajo, capitale et port principal, est d’une saisissante beauté. La côte septentrionale s’échancre soudain en un vaste golfe dont la courbe harmonieuse est soulignée par le sable clair d’une longue plage. Les rochers escarpés qui en défendent l’accès oriental s’abaissent peu à peu vers le fond de cette rade naturelle que borde une plaine étroite. A son extrémité occidentale se dresse une falaise abrupte, curieusement évidée en croissant ouvert sur le fond du golfe. Le port se blottit dans sa concavité, dos à la mer, bien abrité des vents du large. 

La cité s’élève en amphithéâtre autour du port, jusqu’au sommet de l’isthme défendu par deux forts. le Stella et le Falcone. Entre eux, quelques moulins en ruine se dressaient sur un terre-plein, appelé pour cette raison les Mulini, qui surplombe d’un côté la mer. et de l’autre la ville. 

L’arrivée de Napoléon.

Dans la soirée du 3 mai 1814, la frégate anglaise Undaunted, qui avait quitté Saint-Raphaël quatre jours plus tôt, jette l’ancre dans le port et hisse le drapeau blanc pour ne pas avoir à subir la canonnade des forts. Les rares nouvelles de France reçues au mois d’avril à Porto Ferrajo étaient en effet fort imprécises : on y avait vaguement appris l’abdication de Fontainebleau, le retour de Louis XVIII et, depuis une semaine, l’éventuelle accession de Napoléon à la souveraineté de l’île. Mais sur la cessation des hostilités, rien de certain, et le général Dalesme, gouverneur militaire. s apprête à recevoir le bâtiment britannique à coups de canon. Aucun insulaire ne se doute encore de la présence de l’Empereur à bord : seuls Dalesme et le sous-préfet Balbiani en sont aussitôt avisés. Pendant la nuit ils se rendent plusieurs fois auprès de lui pour régler la passation des pouvoirs et le protocole de sa réception. 

Le matin du 4, les Elbois se pressent autour d’une proclamation qui vient d’être placardée sur leurs murs : 
« Le plus heureux événement qui pût jamais illustrer l’histoire de l’île d’Elbe s’est réalisé en ce jour ! Notre auguste souverain l’Empereur Napoléon est arrivé parmi nous. Nos voeux sont accomplis : la félicité de l’île d’Elbe est assurée… 
… Unissons-nous autour de sa personne sacrée, rivalisons de zèle et de fidélité pour le servir… ». 
A cette lecture, une intense curiosité, des sentiments contradictoires de fierté, d’inquiétude et d’espoir agitent ce peuple un peu primitif, qui a toujours imaginé Napoléon comme une sorte de divinité guerrière, lointaine et inaccessible. Or, par un miracle qui échappe à l’entendement, il est descendu de l’Olympe, il se promène sur le pont d’un navire ennemi à quelques encablures ; d’un moment à l’autre on pourra le contempler, l’entendre, le toucher peut-être… Quelle extraordinaire y, journée pour les Elbois ! 
Il se fait attendre. Depuis midi la garde nationale est alignée sur le parcours qu’il doit suivre. La municipalité au grand complet entoure le maire Traditi, une foule énorme se presse le long des quais sous un soleil de plomb. 

A trois heures enfin le canon des forts tonne, ceux de la frégate lui font écho. Les marins saluent au sabre d’abordage l’Empereur qui descend l’échelle de coupée et prend place dans la chaloupe. A la poupe on a hissé les couleurs du nouvel Etat, à fond blanc, barré en diagonale d’une bande cramoisie piquée d’abeilles d’or. 
Dans le fracas assourdissant des salves, des roulements de tambour, des acclamations, le canot traverse le bassin au rythme lent des avirons. Napoléon debout, impassible, découvre sa nouvelle capitale, si semblable aux villages du Cap Corse qu’il n’a pas revus depuis son enfance, avec des maisons grises, blanches ou roses à volets verts, accrochées en gradins aux flancs du rocher.  Il débarque devant la Porte de Mer, sorte d’arc de triomphe élevé au XVI » siècle à la gloire de Cosme de Médicis, fondateur de la cité. Le maire Traditi lui présente les clefs de la ville sur un plateau d’argent et ne sait comment extraire de sa poche la harangue de bienvenue qu’il a préparée. Le vicaire général Arrighi, un lointain cousin de Bonaparte, vient à son secours et bredouille quelques paroles auxquelles l’Empereur met fin en baisant la croix pastorale. On l’invite alors à prendre place sous un dais de papier doré surmonté d’abeilles en carton, que portent quatre jeunes gens endimanchés. Napoléon en uniforme vert et redingote grise. coiffé du chapeau de la légende, marche entre Bertrand et Drouot. Impénétrable et plutôt renfrogné, il semble témoigner quelque impatience de cet étrange cortège,mi-procession, mi-défilé de carnaval, au passage duquel la foule, frappée de stupeur, se tait. On n’entend que le roulement des tambours qui ouvrent lentement la marche. 

Napoléon franchit ainsi la Porte de Mer et débouche sur la place d’armes où se dresse à droite l’église paroissiale, élevée pour la circonstance au rang de cathédrale. Mgr Arrighi le conduit à l’autel et entonne un Te Deum solennel. A la sortie de l’office la foule se déchaîne. L’Empereur, pressé, bousculé, acclamé, traverse à grandpeine la place pour gagner l’Hôtel-de-Ville où. faute de mieux, un logement sommaire lui a été préparé. Il y passera les premières nuits, incommodé par la puanteur des ruisseaux, fatigué des marques d’enthousiasme de ses sujets massés à toute heure sous ses fenêtres, et quittera sans regret ce séjour inhospitalier où viendra résider le ménage Bertrand.  Le lendemain de son arrivée, au petit jour, Napoléon monte à cheval pour visiter les mines de fer de Rio Marina. C’est une promenade d’une vingtaine de kilomètres, par de mauvais chemins. Ayant contourné le golfe de Porto Ferrajo et ses marais salants. il s’arrête un instant au village de Capoliveri qui, un mois plus tard, se révoltera contre les collecteurs d’impôts. Sur la côte orientale, il inspecte les défenses de Porto Longone, délicieux village de pêcheurs dont il fera une de ses résidences éphémères. Le « palais » était, à la mesure de son gouverneur-concierge, une maisonnette de six pièces.Poursuivant sa route, Napoléon atteint Rio Marina où l’administrateur des mines, l’honnête Pons de l’Hérault, entouré des plus jolies filles du pays couronnées de fleurs, lui fait, avec un grand concours de peuple, les honneurs de sa maison. Toute la nuit on a préparé le repas et orné la demeure. Par malchance le jardinier a planté un parterre de lys, ce que l’Empereur ne manque pas de faire observer à son hôte consterné. Plus tard Napoléon élira parfois domicile dans cette maison pour de brefs séjours. Il en expulsait courtoisement le propriétaire, l’autorisant toutefois à y vivre en son absence, ce qui le comblait d’aise. 

Les Mulini.

En approchant de l’île, Napoléon avait remarqué la situation exceptionnelle des Mulini. D’emblée il avait été séduit par l’immense panorama et l’isolement de cette crête. D’autre part, protégée d’une agression maritime par un à-pic vertigineux, et d’un assaut terrestre par les feux croisés des deux forts qui la dominent, une telle position serait facile à défendre. Aussitôt débarqué, il décide d’y aménager sa résidence principale.  L’accès en était malaisé, un rocher barrant le dernier lacet de la grande rue de Porto Ferrajo à proximité de la terrasse des Mulini. Il fera donc percer ce rocher d’un long tunnel, pour se frayer une issue vers la campagne sans être obligé de traverser la ville, et pour se dérober à l’exubérante familiarité de ses nouveaux sujets. 
Le tunnel débouche sur une petite esplanade, d’où l’on découvre la ville et le fond du golfe. A l’arrivée de Napoléon ce n’était qu’un champ mal tenu, envahi de bicoques et de moulins abandonnés qu’il fit raser. Seuls furent conservés deux pavillons bas, entre lesquels on édifia à la hâte un corps de bâtiment central plus élevé, comprenant un rez-de-chaussée et un étage, percés chacun de quatre fenêtres. Cette maison sera le « palais » des Mulini, et les pavillons attenants serviront de communs. 
A la lin de mai l’Empereur, qui vient chaque jour surveiller les travaux, s’y installe malgré la désagréable odeur de peinture et de plâtre frais. Au rez-de-chaussée quatre petites pièces contiguës deviennent sa chambre, sa bibliothèque, son petit salon et son cabinet. De part et d’autre, un grand salon et deux plus petits pour les officiers de service, une antichambre et la salle des valets. Un escalier fort raide accède à la vaste pièce qui correspond, au premier étage, à l’emplacement des appartements privés du rez-de-chaussée. Ses huit fenêtres dominent d’un côté la ville, de l’autre la mer. Ce salon d’apparat tient lieu de salle du trône pour les audiences collectives, parfois de salle de bal lorsque le petit théâtre, construit obliquement à l’extrémité du pavillon de gauche, n’est pas utilisé.

Pauline disposera de l’appartement contigu, primitivement destiné à Marie-Louise ; une penderie et un cabinet précèdent sa chambre, ainsi qu’une salle de bains, d’où un escalier dérobé permet de gagner le jardin sans avoir à traverser, au-delà du grand salon, les petits appartements de ses dames de compagnie.  Cette maison est péniblement impersonnelle, comme à la veille d’être vendue par des héritiers qui en auraient dispersé le mobilier. Napoléon l’avait cependant meublée avec abondance, sinon avec choix, grâce à deux razzias qui méritent d’être contées, tant elles sont évocatrices des moeurs corses. Une première fois il fait saisir à Piombino, dans l’ancien palais de sa soeur Elisa restitué au domaine autrichien, meubles, tentures, jalousies, jusqu’aux lames des parquets. Au commissaire d’Autriche qui se plaint de cette spoliation, il fait remettre l’état circonstancié de cet « emprunt », et l’affaire en reste là. Un peu plus tard, la tempête ayant forcé un bâtiment à faire relâche dans le port, Napoléon s’enquiert de son chargement : c’est le mobilier de son beau-frère Borghèse, acheminé de Turin à Rome. Il se l’approprie aussitôt, disant : « cela ne sort pas de la famille », et il en informe l’intéressé.

Après 1815 l’archiduc Ferdinand de Toscane vida complètement la maison, bibliothèque comprise, ce qui lui valut d’interminables protestations de la municipalité à qui l’Empereur l’avait léguée. Pendant cinquante ans les Mulini furent abandonnés jusqu’au jour oit le gouvernement italien les transforma en école, puis en bureaux administratifs. Devenue musée au début de ce siècle, la maison n’a jamais fait l’objet d’une reconstitution sérieuse. Le mobilier du musée actuel provient du garde-meuble national italien et n’a qu’un lointain rapport avec celui du souverain de l’île d’Elbe. 

Ce n’est donc pas à l’intérieur des murs qu’il faut s’efforcer d’imaginer Napoléon, mais dans le minuscule jardin qui sépare la maison de la mer et domine un immense horizon marin où s’inscrivent, au nord-ouest l’île Capraia, au nord-est la Toscane qui s’estompe à l’infini, à l’est la côte septentrionale de l’île. barrée par le fort Stella tout proche. Jardinet exquis, planté de myrtes, de cyprès, de palmiers, clos sur le précipice par un petit mur où, tôt levé, il allait s’asseoir pour contempler la mer et, comme plus tard à Sainte-Hélène, observer le mouvement des navires. A droite, l’ancien potager s’élève en pente douce vers le fort Stella. On y voit encore, au centre d’un petit bassin, une copie de la statue de Pauline par Canova. Certes, un monde sépare les Mulini de la splendeur des palais impériaux, mais l’azur méditerranéen, la lumière qui transfigure la médiocrité de cette maison, sa vue incomparable, forment un tel cadre que l’on parvient à oublier les murs, dignes au plus d’un notable cossu. Porto-Ferrajo conserve encore une demeure banale, qu’une plaque de marbre distingue des maisons voisines : dans une ruelle fort raide, en contrebas des Mulini, s’installa Madame Mère, au loyer de deux cents francs par mois. Elle montait chaque soir dîner chez son fils, et jouait avec lui au whist. Il aimait la faire perdre en trichant et s’en excusait: « Madame vous pouvez perdre ; moi qui suis pauvre, je dois gagner ». 

San Martino.

Disposant en ville d’un « palais », Napoléon se met en quête d’une maison de campagne pour la saison chaude. Bien entendu l’île n’en possède pas. Un jour, au hasard d’une promenade à cheval, il découvre au lieudit San Martino un vallon planté de vignes, d’où la vue s’étend agréablement jusqu’à Porto Ferrajo. Séduit par ce site calme et ombragé, il s’enquiert du propriétaire. Celui-ci fait valoir l’étendue de son domaine et, bien qu’il ne comporte qu’une grange et quelques cabanes, en demande le prix exorbitant de cent quatrevingt mille francs-or. Dans l’état des finances de Napoléon ce serait une folie. Aussi n’hésite-t-il pas à prier sa soeur Pauline d’en faire l’acquisition. En quelques semaines les masures sont rasées ; vingt maçons édifient une coquette maison blanche adossée à la colline, un peloton de grenadiers de la Garde construit une bonne route pour y accéder. L’été venu l’Empereur passera souvent la nuit à San Martino, distant d’une lieue des Mulini. 

Cette maisonnette a conservé le charme rustique et la décoration auxquels il apporta ses soins. Au premier étage on visite la salle à manger peinte à l’antique par un artiste local qui a naïvement évoqué en trompe-l’oeil des paysages égyptiens, des hiéroglyphes, une charge de mamelucks. Dans un angle est dessinée l’inscription optimiste : Ubicumque felix Napoleo. De part et d’autre de cette pièce, les chambres de Bertrand et de Drouot, la chambre et le petit bureau de Napoléon, meublés avec simplicité ; seul paraît authentique son lit d’acajou. Le centre de la façade est occupé par un salon dont le plafond allégorique représente, sur fond de ciel, deux pigeons liés par un ruban dont le noeud se resserre à mesure qu’ils s’éloignent : allusion à la venue de MarieLouise que les Elbois attendront en vain. Au rez-dechaussée subsistent dans la salle de bains une baignoire de pierre et une fresque pompéienne; l’Empereur y descendait de sa chambre par une échelle de moulin. 

Au milieu du siecle dernier, San Martino fut acheté par le prince Demidoff, divorcé de la princesse Mathilde. fille de Jérôme, qui conçut le projet d’y établir un musée consacré à son oncle par alliance. Malheureusement la réalisation, d’un mauvais goût offensant. allait porter un grave préjudice au site. Une allée de palmiers conduit à une grille surmontée d’aigles dorés qui donne accès à une galerie monumentale soutenue par une colonnade dorique. Demidoff y entreposa des collections napoléoniennes de grande valeur qui furent dispersées à sa mort par son neveu. La municipalité de Porto Ferrajo en a fait un affreux musée où s’entassent des copies de maîtres italiens voisinant avec des portraits et des bustes de notables locaux ! Le toit de cet étrange édifice, situé en contrebas de la maison de campagne, lui sert de terrasse, ce qui présente au moins l’avantage de le dissimuler lorsqu’on se promène dans le charmant jardin qui la précède. L’Empereur y planta un magnifique micocoulier qui ombrage encore la façade.  San Martino, bien entretenu, partiellement décoré. décemment meublé, constitue la relique napoléonienne la mieux conservée de l’île : les touristes y affluent et se montrent ébahis, prêtant à Napoléon les folies de Demidoff. Le gardien les entretient volontiers dans cette erreur, si bien qu’ils demeurent confondus de la somptuosité d’un règne qui avait trouvé en dix mois le moyen d’édifier le seul bâtiment imposant de l’île ! 

L’Ermitage de la Madonne.

Des trois résidences napoléoniennes, la plus touchante et la plus poétique, la moins connue aussi est sans doute l’Ermitage de la Madone au Monte Giove. Ce fut encore au hasard d’une promenade que l’Empereur le découvrit et s’abandonna à son enchantement.  Il avait, par une piste muletière, longé les méandres souvent vertigineux de la côte nord jusqu’au port de Marciana Marina. Là, l’horizon s’élargit : un cirque de montagnes enserre une étroite plaine côtière tapissée de vignobles. Deux sommets dominent ce massif, le Monte Capane et le Monte Giove, aux flancs desquels sont suspendus les villages jumeaux de Poggio et de Marciana Alta, où venaient se réfugier. depuis des temps immémoriaux. les pêcheurs fuyant l’attaque des Barbaresques.  A Marciana Alta la piste s’achève. Le village, pressé autour de son clocher, domine un admirable paysage de pentes escarpées allant se perdre au loin sur le dédale des falaises. Au-dessus, la masse énorme et nue du Monte Giove. Napoléon s’engage sur le sentier pierreux qui le gravit en marches d’escalier taillées dans le roc. C’est un pèlerinage fréquenté, marqué de loin en loin par de petites niches de plâtre rappelant les stations du Calvaire. Graduellement l’horizon s’élargit pour former sur la mer immobile une fantastique dentelle de côtes déchiquetées. Le site évoque les mille détours de la baie de Rio de Janeiro, telle qu’on la découvre du haut du Corcovado. Mais ici pas de ville immense : une solitude absolue, sans une maison, sans un arbre. La montagne aride ne nourrit que buissons odorants. bruyères, mousses, fougères. Longtemps il faut peiner sous le soleil implacable pour découvrir près du sommet un petit bois de châtaigniers d’où émerge un clocher blanc. Là vécut un ermite, dans l’étroite et basse masure qui se blottit le long de la chapelle. Aux alentours un éboulis de rochers dont le plus élevé, l’Affaciatoio, évoque un aigle aux ailes déployées. Si l’on escalade sa plate-forme. comme le fera souvent Napoléon, on découvre le plu, beau panorama du monde, la Corse au couchant. Capraia au nord, la côte elboise au levant, se découpant sur la mer Tyrrhénienne. 
Napoleon est seduit par la souveraine grandeur du site. Il décide d’y passer les journées les plus chaudes de l’été dans une des cellules de l’ermite. Drouot en occupera une autre. Une piquet de grenadiers campera en contrebas. Madame Mère, elle, s’installera dans une maison de Marciana Alta, et chaque soir il descendra à cheval pour aller la saluer. Ici, comme ailleurs. il veille au moindre détail d’installation : 

« Monsieur le comte Bertrand, écrit-il de sa main, il me manque trois volets pour les fenêtres de ma chambre… Envoyez trois rideaux pour la chambre de Madame, les tringles y sont. Envoyez-nous aussi des feux. pincettes. pelles… ». 

Il s’y attardera une quinzaine de jours. du 23 août au 5 septembre 1814. De ces premières heures de détente depuis tant d’années, il goûte profondément la paix. rêvant à la Corse du haut de son rocher. escaladant les pentes du Monte Giove, ou sillonnant la côte occidentale, abrupte et déserte. Cependant il ne néglige pas son administration. Chaque jour des officiers d’ordonnance apportent les nouvelles et repartent avec les ordres les plus minutieux, ayant trait aussi bien à la grosseur des poutres et au nombre de clous nécessaires pour édifier la salle de spectacle des Mulini, qu’au marché à conclure pour l’exportation du minerai, et jusqu’à ce billet adressé à Bertrand : 

« Un de mes mulets s’est noyé dernièrement, ce qui est une perte ; elle vient de ce qu’il n’y a pas une petite pompe à l’écurie ; faites-en arranger une, de celles qui sont en magasin… » 

Une visite inopinée va troubler cette quiétude. exceptionnelle dans l’existence de Napoléon. Au cours de la nuit du 1er septembre, un navire entre en rade de Porto Ferrajo mais, au lieu de gagner le port, mouille dans une crique au fond du golfe. Bertrand prévenu accourt, salue profondément la jeune femme et l’enfant qui débarquent, fait atteler une calèche et seller les chevaux. Les voyageurs disparaissent aussi mystérieusement qu’ils sont venus. En ville le bruit se répand de l’arrivée de l’Impératrice et du Roi de Rome. 
Quelques heures plus tot, au crépuscule, Napoléon avait suivi à la lunette l’approche du bâtiment. Dès qu’une estafette de Bertrand lui apprend l’accostage, il la renvoie avec ses ordres et saute lui-même à cheval. Précédé de quatre porteurs de torches, il descend de son nid d’aigle. La rencontre des deux groupes se fera au milieu de la nuit, le long de la mer, près de Marciana Marina. Napoléon prend la place de Bertrand dans la calèche et, tout en jouant avec les boucles blondes de l’enfant, s’enquiert affectueusement du voyage. Avant l’aube, tout le monde atteint enfin l’Ermitage, Napoléon a cédé sa chambre et fait dresser une tente devant la maison. Mais Ali, son valet de chambre, le voit furtivement la quitter aussitôt : Marie Walewska passe avec lui une dernière nuit… Certes, les temps de l »idylle polonaise sont révolus. L’amour de l’Empereur est mort, celui de Marie subsiste-t-il ? Pendant les quatre années du règne de MarieLouise il l’a rarement revue. A Fontainebleau, après l’abdication, elle a vainement attendu une nuit devant sa porte, il ne l’a pas reçue. A l’île d’Elbe, elle lui a écrit plusieurs fois, gagnant par petites étapes la côte toscane, sollicitant la permission de venir. Il la lui accorde enfin et elle accourt, peut-être avec l’espoir de rester auprès de lui. 

C’est mal le connaître. Informé quelques heures plus tard de la rumeur publique, il en conçoit un vif mécontentement. Ainsi, malgré les précautions prises, les Elbois sont déjà persuadés que sa femme et son fils l’ont rejoint. Il désire éviter que le Cabinet autrichien ne tire parti de cette visite pour inciter Marie-Louise à ajourner encore sa venue. Il ne veut surtout pas, lui si strict pour les autres, que sa conduite soit un objet de scandale quand la vérité éclatera.

Marie Walewska sera donc une fois de plus sacrifiée au devoir conjugal et aux obligations d’Etat. Il ne le lui dit pas tout de suite. Le matin, il l’emmène jusqu’à son rocher ; au déjeuner, il s’esquive pour sa visite quotidienne à Madame Mère – la famille avant tout. Le soir, il dîne sous la tente avec la jeune femme et les officiers polonais de la Garde. On improvise des danses, les chants slaves s’élèvent de la terre latine. Marie espère, Marie est heureuse. Le lendemain, informée par le trésorier Peyrusse de la détresse financière de l’Empereur, elle veut restituer le collier de perles qu’il lui offrit jadis à la naissance d’Alexandre, mais il refuse avec émotion et la prie doucement de partir le soir même. Puis il disparaît toute la journée et ne la reverra que pour les adieux. 

Rien ne manque à cet épisode, ni le cadre exceptionnel où il se déroula, ni son dénouement romantique. Avec la nuit la tempête s’est levée, la pluie tombe en rafales. Marie, transie, serrant son enfant contre elle, tente de s’embarquer à Marciana. Le risque est trop grand. Son navire ira l’attendre à Porto Longone, à l’autre extrémité de l’île. De longues heures elle peine sur les mauvais chemins transformés en torrents. dans la nuit traversée d’éclairs. Lorsqu’elle atteint son but, on veut encore la dissuader. Trop fière elle s’obstine, saute dans une barque et, courant mille périls. gagne l’échelle de coupée. Le vaisseau s’éloigne, elle ne reverra Napoléon que furtivement à l’Elysée et à Malmaison. quelques mois plus tard. Lui, pendant ce temps, saisi de remords et d’angoisse, dépêche un officier d’ordonnance pour ajourner l’embarquement, puis de plus en plus inquiet, saute à cheval et galope jusqu’à Longone, où il arrivera trop tard. Au matin, accablé, frissonnant, il regagne l’Ermitage, mais le charme est rompu. Deux jours plus tard, il le quittera à son tour pour n’y plus revenir.

Les personnages de l’entracte Elbois.

Tel est le cadre elbois. Le personnage central et les figurines qui gravitent autour de lui composent un tableau coloré, naïf et parfois cocasse, comme une toile du douanier Rousseau.  L’entourage de Napoléon est aussi nombreux que médiocre, Drouot et Bertrand exceptés. A sa tête, à la fois gouverneur militaire de l’île et ministre de la Guerre, le général Drouot, « homme de Plutarque », loyal et dévoué, un des très rares hommes devant qui Napoléon pense tout haut sans crainte de voir ses propos aussitôt déformés ou transcrits pour la postérité. Mais Drouot est si éperdu d’admiration pour son maître qu’il ne se permettrait pas l’ombre d’une critique ou d’un conseil. Ce quadragénaire vertueux et désintéressé, dur dans le service, bon à l’excès dans le privé, croit découvrir l’amour : il voudrait épouser une jeune fille de l’île, mais sa mère s’étant opposée par lettre à ce mariage avec une inconnue, il y renoncera au dernier moment. 

Bertrand, Grand maréchal du palais depuis la mort de Duroc, sera ministre de l’Intérieur. Inséparable de Napoléon depuis la Campagne d’Egypte, il lui fermera les yeux à Sainte-Hélène. La publication de son Journal par Fleuriot de Langle éclaire cette figure de grand honnête homme, plus travailleur qu’intelligent, pointilleux et têtu. Il obtient souvent gain de cause, par lassitude ou indulgence de l’Empereur, dans les conflits qui les opposent sur des vétilles. Il partage sa vie entre son maître et sa femme, demie anglaise de naissance, qui se tient à l’écart de la cour elboise, au milieu d’un petit cercle de compatriotes.  Bertrand, pas plus que Drouot, ne peut prendre la moindre initiative. Les quelques ordres de Napoléon cités plus haut montrent combien son autorité s’étend aux plus infimes détails. Que Drouot veuille casser un caporal ivre qui a donné un coup de pied à son officier, il rédige un rapport que l’Empereur apostille de sa main. Que Bertrand énumère la suite de Pauline, on lui répond : « Qu’elle n’amène pas de maître de piano, mais seulement un bon chanteur et une bonne chanteuse, vu que nous avons ici un bon violon et un bon pianiste…»  Le maître veut tout connaître, tout régenter, ses généraux ne sont que des commis d’ordres. 

Le troisième compagnon d’infortune, c’est Cambronne, le soudard héroïque aux dix-sept blessures. Commandant la place de Porto Ferrajo, il a la nostalgie des champs de bataille. Un jour une frégate napolitaine entre dans le port, et l’amiral qui la commande sollicite l’honneur d’être présenté à l’Empereur. A la vue de l’uniforme de la trahison, Cambronne voit rouge et menace de passer le visiteur par les armes. L’autre ne se le fait pas dire deux fois et prend aussitôt le large. Napoléon en est navré, mais désespère d’initier le bouillant général aux subtilités diplomatiques. 

Peyrusse, trésorier de la couronne [durant les Cent-Jours], devient ministre des Finances. L’inexorable amenuisement des quatre millions apportés de France, et réduits de moitié dix mois plus tard, n’altère pas sa bonne humeur méridionale. Ses Mémoires et ses Archives constituent, avec les Souvenirs de Pons de l’Hérault la plus précieuse source documentaire sur le premier exil.  Une foule de fonctionnaires est rattachée à l’autorité de Bertrand par l’intermédiaire du sous-préfet Balbiani qui devient intendant général et supervise les magistrats du tribunal de commerce, ainsi que le directeur des domaines, le chef de la sûreté, le directeur du port, deux architectes, autant de postes coûteux et superflus qui seront supprimés au départ de Napoléon. 

L’entretien de l’armée à lui seul suffit à provoquer la banqueroute, et cependant cette force est indispensable pour parer à une éventuelle tentative d’enlèvement. Aux 675 grenadiers de la Garde et aux 54 chevau-légers polonais venus le rejoindre, Napoléon adjoint un bataillon franc recruté sur place et un bataillon corse, péniblement enrôlé dans la grande île. Ce seront de mauvaises troupes, insubordonnées, infestées de déserteurs, qu’il abandonnera sans regret au départ. 

Au total près de 1.600 hommes qui, avec l’armement très poussé, les innombrables forts, l’intendance. coûteront un million par an. L’armée s’accroît d’ailleurs sans cesse d’officiers isolés qui, par nostalgie du passé, viennent solliciter un emploi. Tel le général Boinod, parfaitement sourd, que l’on nomme inspecteur général aux revues. Tel le commandant Tavelle, vieillard corse qui se présente un matin à Napoléon : « Colonel, vous irez commander à Rio », lui dit-il, n’osant le renvoyer. Le bonhomme s’empresse d’acheter les insignes de son nouveau grade : « Si je ne portais pas ces épaulettes, disait-il volontiers, je donnerais un démenti à l’Empereur qui m’a traité de colonel ». Il s’en fut donc commander la place de Rio Marina, dont la garnison s’élevait à 5 canonniers et 4 cavaliers. Il se refusait obstinément à quitter ce village, pour ne saluer l’Empereur qu’à son poste. 

Toute aussi comique fut la Cour, inspirée de celle de France, mais avec les seuls concours locaux. Deux fourriers des Tuileries devinrent préfets du palais des Mulini. L’un, Deschamps, était un vieux gendarme en habit d’officier, brutal et grossier ; l’autre, Baillon, s’initiait avec plus de bonheur à la vie de salon. Quatre chambellans pris parmi les notables : le maire et le médecin de Porto Ferrajo, un aristocrate ruiné qui donnait le ton de l’élégance, un borgne, « brigand qui fait maintenant le chien couchant », écrit Pons de l’Hérault avec indignation. Sept officiers d’ordonnance choisis parmi les jeunes gens des meilleures familles villageoises. L’un d’eux, Paoli, d’origine corse et gendarme de profession, répondit un jour à l’Empereur qui lui demandait l’heure : « L’heure qui plaît le mieux à Votre Majesté… ». L’ancien médecin des écuries impériales, Foureau de Beauregard, devint médecin en chef de l’Empereur. Très infatué de sa science, il voulut une fois l’empêcher de humer un bol de bouillon trop chaud, « parce que Sa Majesté avalait des colonnes d’air, et ces colonnes d’air pouvaient lui donner la colique » Ce à quoi il lui fut répondu qu’on était assez grand pour savoir comment boire. 

Une innombrable domesticité voletait autour de ces parvenus. La livrée ne comprenait pas moins de 24 hommes, parmi lesquels Marchand, premier valet de chambre, et Ali, premier chasseur, deviendront bientôt de nobles figures héléniennes. 13 serviteurs assuraient le service de bouche ; il y avait encore 5 tapissiers ébénistes, 2 jardiniers, 4 musiciens, 3 lingères, 22 piqueurs, cochers et palefreniers pour les 9 chevaux célèbres qu’avait montés l’Empereur aux plus grandes batailles. Les écuries logeaient en outre 90 chevaux de moindre valeur et 27 voitures. Du matin au soir cette centaine de courtisans et d’employés bourdonnait dans l’étroit espace des Mulini. 

La journée de Napoléon commence avant l’aube. Dès son réveil il lit et dicte au secrétaire ou au valet de service en scrutant l’horizon. A sept heures il prend une légère collation et se recouche un moment. Puis à cheval, avec un officier d’ordonnance, il fait une longue course dans la campagne. Au retour il donne audience. Les visiteurs ne sont reçus que sur approbation d’une liste présentée par Drouot ou Bertrand qui les introduisent au milieu d’uniformes chamarrés et de livrées aux armes impériales. A midi il déjeune, seul ou avec Drouot, il se retire pour lire pendant les heures chaudes. Vers le soir, il fait quelque inspection et dîne à six heures avec Madame Mère, et Pauline à partir de novembre. Il y a toujours quelques invités : anglais de passage, officiers de la Garde, Pons de l’Hérault, Campbell, le commissaire anglais avec qui il entretient les rapports les plus courtois, malgré l’espionnage mutuel impitoyable auquel tous deux se livrent. A la veillée, les courtisans et leurs femmes sont souvent priés. L’Empereur joue avec sa mère ou avec les généraux. A neuf heures, il donne le signal du départ en tapotant quelques notes, toujours les mêmes, sur le piano.

Pauline et la vie mondaine.

Cette vie si calme, coupée seulement de brefs séjours dans ses diverses résidences lorsque l’ennui l’accable, s’anime soudain avec l’arrivée de sa soeur Pauline Borghèse. 
Au printemps elle avait fait une première escale à l’île d’Elbe avec la frégate Laetitia, mise à sa disposition par Murat. L’objet de ce voyage était une cure thermale à Ischia ; Pauline, éternelle malade imaginaire, l’avait décidée depuis longtemps. Mais après avoir passé l’hiver au Luc, en Provence, où Napoléon sur le chemin de l’exil s’était lui-même arrêté quelques heures, elle avait tergiversé tout le mois de mai avant de s’embarquer : la première quinzaine à Saint-Raphaël avec son amant en titre, le colonel Duchand ; la seconde à Villefranche où après une courte traversée qui l’avait fort éprouvée, elle attendait une mer moins agitée. 

Le 30 mai, après avoir refusé l’offre de deux frégates anglaises, elle était enfin montée à bord du vaisseau napolitain et le 1er juin, accueillie avec les honneurs souverains par les salves des forts et des navires, elle faisait à Porto Ferrajo une entrée triomphale au côté de son frère. Brève rencontre au cours de laquelle elle détacha quelques diamants de son collier célèbre pour lui permettre d’acquérir San Martino. Elle passa la nuit aux Mulini en pleins travaux d’aménagement, fut présentée en grande pompe à la petite Cour réunie en son honneur, et reprit la mer aussitôt, laissant aux insulaires ébahis l’éblouissante vision de sa beauté alanguie, d’un hamac dressé sur le pont pour son repos, et du carré de velours garni de rouleaux à poignées sur lequel elle se faisait porter. 

Bien accueillie à Naples par les Murat, elle est leur hôte à Portici. D’Ischia il n’est plus question, le docteur Andral la jugeant trop malade pour affronter « les eaux ». Tout l’été, entre Portici et les pentes du Vomero où elle est allée fuir la chaleur, elle se soigne et écrit d’innombrables lettres. Avant tout des billets d’affaires à son homme de confiance parisien, Michelot, avec qui elle correspond par l’intermédiaire du plus actif agent napoléonien, Bartolucci, de Livourne. Elle est ruinée, aucune de ses propriétés ne trouve acquéreur, sauf l’hôtel du faubourg Saint-Honoré qu’elle vendra huit cent mille francs au gouvernement anglais pour son ambassade. Par surcroît son mari, l’infortuné prince Borghèse, lui réclamant tableaux, meubles, argenterie, elle presse Michelot de les déménager au plus vite et de les mettre en lieu sûr. Elle gémit sur son sort, sa santé, sa solitude, auprès des Bonaparte réfugiés à Rome, Madame Mère, le cardinal Fesch, Lucien, Louis… Sans cesse, elle manifeste le désir de rejoindre au plus tôt Napoléon et de voir la famille réunie autour de lui ; elle a des mots très durs pour Elisa qui trahirait volontiers le clan pour s’installer en France, et pour Joseph qui ne se soucie pas de quitter le confortable exil de Prangins. Mais cette velléitaire ne manifeste aucun empressement à revenir. Napoléon s’impatiente, et, le 25 septembre, lui envoie son brick l’inconstant qui l’attendra vainement tout le mois d’octobre à Civita-Vecchia. à Baïes et à Portici. Le 29 enfin, escortée des Murat, elle consent à s’embarquer. 

Le surlendemain, Porto Ferrajo, la reçoit avec le même cérémonial, et la population pavoise. Pauline s’installe au premier étage des Mulini, aménagé au mieux pour elle. Son étroite intimité avec Napoléon, pendant les quatre mois où ils vont vivre sous le même toit, donnera lieu à de venimeuses insinuations que Beugnot propage à la Cour de France, et Talleyrand à Vienne. Certains historiens hostiles à Napoléon ressuscitent périodiquement cette calomnie, au mépris de la magistrale réfutation donnée par Frédéric Masson. Le rôle de Pauline s’est tout au plus borné à favoriser les passades de son frère.
 
Elle prend pour dames de compagnie Mmes Colombani, Bellini, et Lise Le Bel, femmes ou fille d’officiers échoués à l’île d’Elbe. La Capraiaise, l’Espagnole et la Parisienne font sensation à Porto Ferrajo, où leur beauté et leur élégance éclipsent celles des petites bourgeoises de la ville ; le choix de deux d’entre elles lui a sans doute été suggéré par Napoléon lui-même. Ces complaisances de Pauline ne sont d’ailleurs pas nouvelles : n’a-t-elle pas, en 1809, servi d’intermédiaire entre son frère et sa dame d’honneur Christine de Mathis ?  La brune Belina, dite Bellini, qui pourrait aussi bien se faire appeler Stupieski, du nom de son mari, chef d’escadron polonais, dansait admirablement le fandango. Cette Castillane avait plus de charme que de beauté, et son mari ne brillait pas par l’intelligence. Que Napoléon ait consenti quelques faveurs à Belina ne semble pas douteux : rentrée à Paris avec Mme Bertrand pendant les Cent-Jours, elle écrit à Marchand pour lui signaler son dénuement. Napoléon, prévenu, donne l’ordre de lui porter 4.000 francs sur sa cassette (40.000 frs/1979) et l’invite à dîner à l’Elysée ; elle put ainsi « offrir elle-même ses remerciements à Sa Majesté », ajoute Marchand sans sourire… La Bellini devait une dernière fois faire parler d’elle lors du triste départ de Malmaison pour Rochefort. Flanquée de Stupieski et déguisée en homme, elle supplia tant et si bien Bertrand qu’ils obtinrent de monter dans la voiture de Gourgaud. A Rambouillet, dans la nuit, Napoléon, informé de cette étrange présence, pria qu’on l’en débarrassât avec ménagement. Marchand remit au couple 3.000 francs et Bertrand un billet de congédiement. La Bellini affectait un profond désespoir de ne pouvoir suivre le second exil de son impérial amant. Elle s’en consola en ouvrant à Lima, au Pérou, un pensionnat de demoiselles ! 

Lise Le Bel était une plus ancienne liaison. Le préfet du palais Bausset, qui pourvoyait à l’occasion son maître en jolies filles, avait distingué sa beauté. Elle avait dix-sept ans à la fin de l’Empire. Une nuit, le valet de chambre Constant était venu la quérir à Bourg-la-Reine,avec la complicité de sa mère et de son beau-père, l’adjudant commandant Le Bel. Introduite au palais de Saint-Cloud par la porte secrète de l’Orangerie, elle y passa trois heures et revint quelquefois, mais ces témoignages de la faveur impériale s’espacent vite. Déception familiale. A Fontainebleau, après la première abdication, elle tente en vain, comme Walewska, d’être reçue. Obstinée, elle débarque en famille à l’île d’Elbe. Bien accueillie et placée auprès de Pauline, elle ne peut néanmoins obtenir de sinécure pour son beau-père. Sans doute Napoléon estime-t-il cette complicité paternelle peu compatible avec l’honneur. Lise suivra Pauline en Italie pendant les Cent-Jours et ne reverra plus Napoléon.

Aidée de ces jolies femmes, Pauline improvise soirées musicales et théâtrales où elle-même se produit avec des officiers de la Garde dans des pièces qui semblent faites pour elle : Les Fausses Infidélités et Les Folies amoureuses ; il y aura encore six grands bals, dont trois masqués, en janvier et février à la veille du départ, sans aucun doute pour duper les espions. Napoléon veille lui-même à leurs préparatifs : 
« Les invitations devront s’étendre sur toute l’île sans cependant qu’il y ait plus de deux cents personnes… Il y aura des rafraîchissements sans glace, vu la difficulté de s’en procurer. Il y aura un buffet qui sera servi à minuit. Il ne faudrait pas que tout cela coutât plus de mille francs ». 
Or Pons de l’Hérault écrit : 

… « Il n’y avait pas à Porto-Ferrajo six familles dont la fortune fût au niveau du luxe inusité de leurs femmes… N’importe, l’on était notabilité, et pour ne pas déchoir par la mise, on s’exposait à déchoir par la bourse. On avait une belle robe pour la fête du pays ; on n’aurait pas osé la porter une seconde fois au bal de la fête impériale, et l’on cherchait à s’en procurer une plus belle ; ajoutez quelques apparitions aux cercles de la Cour : tout cela conduisait à une catastrophe… ». 

Un vent de folie soufflait sur les Elboises. Ces petites bourgeoises se découvraient des vocations de dames du palais. Et leurs maris, par vanité, se ruinaient doucement pour paraître. Cette « promotion sociale » n’allait pas sans quelques maladresses. Un soir au bal, Mme Balbiani ayant appris que l’étiquette prescrivait de ne pas croiser l’Empereur sans le saluer, passa et repassa tant de fois en faisant la grande révérence qu’il finit par lui tourner le dos. Toute l’assistance de rire. Mais Napoléon, qui déteste blesser, fait ostensiblement le tour de la salle et adresse quelques paroles bienveillantes à la pauvre femme. 

 Les travaux et les jours.

Derrière cette façade d’opérette destinée à donner le change autant qu’à stimuler la vanité de très petites gens, Napoléon travaille énormément. Environ trois cents notes ou ordres nous sont parvenus. Dictés à son secrétaire Rathery, parfois à Bertrand ou à Marchand, ces pièces concernent à peu près exclusivement la gestion de l’île, dans ses plus infimes détails. En dix mois Elbe a connu plus de changements qu’en mille ans, et rien de sensible n’a depuis lors été accompli. Il mûrissait d’ailleurs des projets grandioses qui, faute de temps, ne virent pas le jour. Elbe est aujourd’hui le dernier vestige de la civilisation napoléonienne, figé au stade où il l’abandonna. 
Ayant dressé un bilan des ressources locales, il conclut qu’elle sont insuffisantes pour assurer la subsistance de la population. La récolte annuelle de blé est épuisée en trois mois ; les herbages sont maigres et le cheptel insignifiant; les cultures se limitent à des potagers familiaux. Le vignoble donne un excellent vin, léger et capiteux, qui constitue avec le minerai de fer les seules productions exportables. Pêcheries de thon et salines complètent cette activité économique des plus restreinte. 
Napoléon fait établir un plan d’irrigation et de mise en valeur de la seule plaine importante, celle de l’Acona. Aux paysans il conseille la culture de la pomme de terre, qu’il appelle parmentière, et qui est inconnue dans l’île. Il rêve de faire d’Elbe un paradis et ordonne un vaste reboisement : des oliviers et des mûriers dans les vallées et sur les pentes exposées au midi ; des châtaigniers sur le versant nord des montagnes. 
Des pistes a peine carrossables tenaient lieu de routes : un de ses premiers soins est de faire construire un réseau routier qui desservira les communes les plus importantes en partant de la capitale. 

Un jour il va visiter l’îlot abandonné de la Pianosa, à vingt mille au sud. Aussitôt il l’annexe, le fortifie, y laisse une garnison, fait venir vingt ménages de fermiers italiens pour défricher. Cette dernière conquête le préoccupe beaucoup pendant l’été. Il lui consacre des dizaines d’ordres et deux inspections. 
Elbe possède de belles carrières de marbre inexploitées. Marbriers et sculpteurs sont recrutés en Italie. Bargigli, de Carrare, ouvre un atelier dont les Anglais de passage achèteront la production à prix d’or. Et puisque toute distraction ne peut être organisée ici qu’à une échelle minuscule, Napoléon décide de se constituer une réserve de chasse en isolant par un mur le petit cap Stella qui s’enfonce d’une demi-lieue dans la mer. Pour le peupler il ordonne de capturer lièvres et lapins sur tout le territoire. Devant le maigre résultat obtenu, il en fera venir de Corse et de Toscane.

L’hygiène publique, à son arrivée, était inexistante. Les ruelles puantes tenaient lieu de latrines et de poubelles. Il exige que chaque maison en soit pourvue, faute de quoi un impôt de propreté devra être versé, qui sera doublé tous les trois mois. Des sources sont captées, de nouvelles citernes sont creusées pour assurer le ravitaillement de la ville en eau potable. Il crée un hôpital, fort bien tenu qu’il visitera souvent… 
Tant de prodiges accomplis en si peu de temps stupéfiaient les insulaires. Pons de l’Hérault, volontiers emphatique, s’en émerveille : 
« L’ère nouvelle de l’île d’Elbe s’annonçait avec éclat. Porto Ferrajo ressembla à la Salente de Fénelon. L’industrie levait sa tête radieuse, l’enclume retentissait constamment sous le marteau ; la hache frappait sans cesse, et la truelle était en permanence. Les navires naviguaient sans relâche pour que les bras occupés ne manquassent jamais des matériaux qui leur étaient nécessaires. De là, l’accroissement de richesse du commerce elbois… ». 
Pauvres gens ! Leur rêve de gloire et de prospérité s’évanouira dès le départ du grand homme. Lui parti, l’île d’Elbe retombera dans l’oubli d’où son génie créateur l’avait un instant tiré. 

Telle fut, sous des dehors bouffons, l’innocente activité dont Napoléon offrit au monde étonné le rassurant spectacle. Comédien consommé, il adaptait son génie à la fièvre besogneuse d’un sous-préfet en mal d’avancement. Pour mieux abuser l’Europe il feignit de prendre au sérieux cet Etat d’opérette et de s’y complaire, d’afficher l’irrésolution et l’oisiveté jusqu’à convaincre les naïfs de sa déchéance prématurée. Le colonel Campbell, seul espion officiel en résidence dans l’île, note dans son Journal le 20 septembre 1814 :  « Napoléon semble avoir perdu toute habitude de travail et d’étude sédentaire. Il a quatre résidences dans diverses localités de l’île, et son unique occupation consiste à y faire des changements et des améliorations. … Je commence à croire qu’il est tout à fait résigné à sa retraite et qu’il se trouve passablement heureux, excepté quand, dans sa solitude, se réveille le souvenir de son ancienne grandeur, souvenir rendu plus amer par le besoin d’argent et la pensée qu’on retient loin de lui l’Impératrice et le Roi de Rome » … 

Rien n’est plus trompeur que le lion qui sommeille ou feint de sommeiller… 

G.G.

Vue Ile Elbe

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( 19 août, 2019 )

19 août 1815. Le général de Labédoyère, un des martyrs de la Terreur blanche…

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Charles-Angélique-François Huchet de La Bédoyère, issu d’une vieille famille bretonne, naît à Paris le 17 avril 1786. Après avoir grandi dans un royalisme ambiant, le jeune Charles, au sortir de la tourmente révolutionnaire n’a qu’un but : « Il est dévoré de la passion de servir à la grandeur française« , comme l’écrit Marcel Doher dans la biographie qu’il lui a consacrée. Après un voyage au cours duquel, en compagnie de son frère Henry, il parcourt la France, la Suisse et l’Allemagne, il rencontre la célèbre Madame de Staël. Il devient d’ailleurs un des habitués de son salon de Coppet. Mais c’est la carrière des armes qui est son objectif ; en 1806, nous retrouvons Charles lieutenant en second à la 2ème compagnie des gendarmes d’ordonnance. Notons au passage que La Bédoyère était un cousin éloigné de Charles de Flahaut, lui même fils naturel de Talleyrand (et de Madame de Souza, une familière de la Reine Hortense). Selon Marcel Doher, c’est grâce à la bienveillance de cette dernière que le jeune Charles obtint son brevet de sous-lieutenant… La compagnie de Charles jusque là cantonné à Mayence, part début 1807 afin de traquer quelques bandes de  » partisans « .Il traverse donc l’Allemagne en direction de la Poméranie. La Bédoyère traverse Berlin, puis le voici en route pour Stettin et Colberg . Il participe à de  » petits engagements avec des groupes de partisans en embuscade « . Après une opération à Degow, devant Colberg,,  » en dehors des jours de combat, ce sont de longues reconnaissances, des bivouacs sur la neige, dans la solitude de forêts monotones et de lacs gelés « , écrit Marcel Doher. Le 14 juin 1807, La Bédoyère et ses camarades assistent à la bataille de Friedland. Après la dissolution des Gendarmes d’ordonnance, La Bédoyère est nommé lieutenant en 1er  au 11ème  chasseurs à cheval. Le 14 janvier 1808, il est nommé aide de camp de Lannes et le suit en Espagne.  On le retrouve ainsi au siège de Saragosse, puis au printemps 1809 il part pour l’Autriche et participe à toute la campagne s’y déroulant. En juin 1809, La Bédoyère passe aide de camp du Prince Eugène et le suit en Italie. Il y séjournera jusqu’en 1812. En cette année douloureuse pour la Grande-Armée, La Bédoyère suit Eugène en Allemagne lorsque celui-ci prend le commandement du IV° corps de la Grande-Armée. Puis c’est lé départ pour la Russie…

Il est présent à la bataille de La Moskowa (7 septembre 1812), à celle de Malojaroslavets (24 octobre 1812), puis lors du passage de la Bérézina (26-28 novembre 1812). n 1813, Charles de La Bédoyère reçoit le commandement du 112ème de ligne, compris dans la 35ème division du Général Gérard (XIème  corps du maréchal Macdonald). Le 1er mai 1813 il est nommé colonel et participe à la bataille de Bautzen (20-21 mai 1813). Blessé à Golberg, il est mis en congé et rentre en France pour se soigner.

Il épousera au cours de son séjour, Georgine de Chastellux, en novembre 1813. Les nouveaux époux profitent en cette fin d’année pleinement de leur bonheur.

1814 ! L’ennemi foule le sol de la France…

La Bédoyère, proposé à deux reprises pour le grade de général de brigade par le général Gérard, est affecté au commandement provisoire de la 2ème brigade de la 1ère division de Paris. Il refuse ce poste  » espérant rejoindre son régiment et désirant en garder le commandement « . Il est présent lors de la bataille de Paris, le 30 mars 1814, et  » se dépasse sans compter  » comme l’écrit si bien le Colonel Hippolyte de Marcas dans ses  » Souvenirs « . Après la première abdication, Charles de La Bédoyère remet sa démission afin de ne pas servir le nouveau pouvoir mais c’est sans compter avec sa belle-famille les de Chastellux ! « César de Chastellux, le frère aîné de Georgine, émigré servant aujourd’hui dans la Garde Royale, effectue une démarche, que Charles n’aurait jamais faite, auprès du Ministre de la Guerre « , écrit Marcel Doher. La Bédoyère est nommé le 4 octobre 1814, colonel du 7ème de ligne et doit rejoindre sa garnison à Chambéry.

Le 25 octobre de la même année, Georgine donne naissance à un petit garçon : Georges-César-Raphaël.

En janvier 1815, Charles de La Bédoyère est toujours à Paris ! Il ne semble pas pressé de rejoindre son régiment…Il quitte enfin la capitale le 22 février et arrive à sa destination quatre jours après. Déjà en France, devant le mécontentement général, certains ont le regard tourné vers l’île d’Elbe…

  » Que diriez-vous si vous appreniez que mon régiment a pris la cocarde tricolore et les aigles ?… » demandait Charles à la Reine Hortense avant son départ.

Le 26 février, jour de son arrivée à Chambéry, l’Aigle quitte son rocher ;il est en route vers les côtes de France…

Le général Marchand, commandant la place de Grenoble apprend le débarquement le 4 mars au soir. Le lendemain après une réunion avec tous les officiers de la garnison, Marchand envoie une dépêche à un certain Devilliers, commandant la brigade de Chambéry : il doit faire mouvement sur Grenoble afin de s’opposer à la progression du  » Corse  » ! Le 7ème et le 11ème de ligne se mettent en route. Le 7ème  ayant à sa tête le très bonapartiste La Bédoyère.  Celui-ci au cours d’une halte chez une certaine Madame de Bellegarde aurait déclaré :  » Adieu , Madame, dans huit jours je serai fusillé ou Maréchal d’Empire ! « . Puis c’est l’arrivée à Grenoble… On connaît l’épisode inoubliable de Laffrey… La Bédoyère n’y assistera pas: il est à Grenoble dans la ville en état d’alerte. Après avoir déjeuné avec le Général Marchand, ce 7 mars 1815, il rassemble son régiment aux cris de  » Vive l’Empereur !  » et après un conciliabule avec ses officiers et ses soldats, il sort de Grenoble, allant à la rencontre de l’Empereur qu’il retrouve  » avant Vizille, entre Tavernolles et Brié « .  Marcel Doher écrit :  » Celui-ci voit s’approcher le jeune et ardent colonel. L’an passé, aux jours douloureux de Fontainebleau, La Bédoyère s’est mis spontanément à sa disposition, demeurant auprès de lui jusqu’au dernier moment, à l’heure de tous les reniements « .  L’Empereur embrasse La Bédoyère et voyant que ce dernier n’a pas de cocarde tricolore, décroche celle qui orne son chapeau et la lui donne.  Plus tard c’est la prise de Grenoble, après bien des aléas. La Bédoyère suit l’Empereur vers Paris. Ce dernier y arrive le 20 mars vers 21 heures.  Le lendemain, à 3 heures du matin, Le 7ème de ligne commandé par La Bédoyère y fait son entrée. L’Empereur nomme La Bédoyère général de brigade et aide de camp. Il a vingt-neuf ans. Notons, que le « bon » roi Louis XVIII ne reconnaîtra pas cette nomination… 

Le 4 juin, Charles de La Bédoyère est fait comte de l’Empire et nommé membre de la Chambre des pairs. La campagne de Belgique débute alors. Le 12 juin 1815, l’Empereur quitte Paris, accompagné, notamment de son nouveau général de brigade. Ligny, les Quatre-Bras puis Waterloo… Durant cette ultime grande bataille, La Bédoyère parcourt les rangs afin de transmettre les ordres de l’Empereur. L’Empire vit ses derniers jours…C’est la retraite. L’Empereur entre dans Philippeville ; La Bédoyère n’est pas loin, accompagné des autres aides de camp : Flahaut, Dejean, Bussy, Corbineau et Canisy. Le 21 juin, Napoléon est à Paris. Charles de La Bédoyère se démène à la Chambre des députés afin de soutenir la reconnaissance de Napoléon II ; mais en vain …Pendant son vibrant plaidoyer, le maréchal Masséna lui assène cette phrase cinglante: « Jeune homme, vous vous oubliez !« .

Le 29 juin, l’Empereur quitte la Malmaison pour Rochefort. Sensible à la fidélité de La Bédoyère il le veut près de lui dans son exil. Mais Charles, tout occupé à réconforter sa chère Georgine, arrive trop tard. : Napoléon est parti et les prussiens approchent de la Malmaison. La Reine Hortense, amie fidèle , l’engage à quitter Paris sans délai. Il part de la capitale le 12 juillet en direction de Riom afin d’aller saluer son ami Exelmans qui lui a réservé le poste de chef d’état-major du 2ème corps de cavalerie. Mais partout en France, les royalistes crient vengeance…Il faut songer à quitter la patrie. Aussi, après s’être procuré un passeport pour l’Amérique, La Bédoyère remonte à Paris embrasser une dernière fois son épouse et son fils. Le 24 juillet 1815, est publiée l’ordonnance du Roi (dont Fouché et Talleyrand sont les véritables auteurs) poursuivant les anciennes gloires de la Grande-Armée. Ney, Les frères Lallemand, Drouet d’Erlon, Bertrand, Drouot, Cambronne et…La Bédoyère sont cités dans celle-ci. Ils ne sont pas les seuls…

Charles de La Bédoyère prend cette fois la décision d’aller en Amérique mais avant il tient à aller à Paris…

Repéré durant son voyage, il est arrêté le 2 août 1815 et expédié à la Préfecture de police. Interrogé par Decazes, le nouveau ministre de la police,  » il reconnaît et prend à sa charge tous les actes qu’il a accomplis « .Transféré à la Conciergerie puis à la prison de l’Abbaye, La Bédoyère attend sereinement son jugement. Son procès est fixé au lundi 14 août 1815. Entre temps, a lieu une tentative pour le faire évader. Elle n’aboutira pas.

Après un procès mémorable, Charles de La Bédoyère est condamné à la peine de mort. 

Chateaubriand, en bon courtisan, écrira au Roi :  » Vous avez saisi ce glaive que le souverain du ciel a confié aux princes de la terre pour assurer le repos des peuples… Le moment était venu de suspendre le cours de votre inépuisable clémence…votre sévérité paternelle est mise au premier rang de vos bienfaits.  » (Cité par Henry Houssaye (dans son  » 1815. La seconde abdication.-La Terreur blanche « . Paris, Perrin, 1905) 

Acta est fabula ! La pièce est jouée ! 

Malgré une dernière tentative de sa femme afin d’intercéder auprès de Louis XVIII, le destin de La Bédoyère semble devoir s’achever d’une façon irrémédiable…. Jugé par un conseil de guerre 5 jours auparavant, il est fusillé en fin de journée le 19 août 1815, vers 6h20 du soir, à la Barrière de Grenelle (appelée également des Ministres)  par un peloton dont il commanda lui-même le feu…

Le 22 août 1815, son corps est transféré au cimetière du Père-Lachaise où il repose depuis. Son fils Georges le rejoindra en 1867 et Georgine en 1871. 

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Le jugement de l’Empereur à Sainte-Hélène. 

«Le Colonel de La Bédoyère était animé des plus nobles sentiments ; il avait été aide de camp du maréchal duc de Montebello [Lannes] et du vice-roi d’Italie [Eugène de Beauharnais]. Jeune homme de trente ans, il avait été élevé dès sa plus tendre enfance aux cris de «Vive l’Empereur !» et était enivré de la gloire de la France. La conduite des Bourbons, leur asservissement à l’étranger, le déshonneur dont ils couvraient la nation, avaient révolté tous les sentiments de son âme, et, quoique sa famille, une des anciennes familles de Bretagne, fût attachée à la cour des Bourbons, il resta constamment en opposition, frémissant de l’avilissement de la France, et il appelait de tous ses souhaits, à grands cris, celui que la France voulait et que les étrangers redoutaient tant. Napoléon le reçut et le loua de son généreux dévouement, il y avait du courage, car il était le premier qui se ralliait à l’empereur, et il l’avait fait hardiment, au milieu de la place de Grenoble. Il n’y avait dans cet acte aucun sentiment personnel, aucune vue d ‘ambition, même aucun sentiment d’amour-propre.» 

(Comte de Las Cases, « Mémorial de Sainte-Hélène). 

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A Sainte-Hélène c’est par Gourgaud, qui l’avait lu dans les journaux reçus, que Napoléon apprit la mort de Charles de La Bédoyère. Nous étions le 7 décembre 1815, autre date sombre puisque ce fut ce même jour qu’était fusillé le Maréchal Ney, avenue de l’Observatoire… Dans son Testament en date du 15 avril 1815, l’Empereur lègue 100 000 francs aux enfants de La Bédoyère. Dans son Codicille (daté du 24 avril 1821) il ajoute la somme de 50 000 francs aux mêmes. (Source:  » Mémorial de Sainte-Hélène. « . Edition établie par Marcel Dunan (Paris, Garnier, 1983, 2 volumes). 

Sources:

-Marcel DOHER :  » Des rêves de gloire au peloton d’exécution. Charles de la Bédoyère, 1786-1815, aide de camp de l’Empereur. Préface du Commandant Henry Lachouque « . Paris, J. Peyronnet et Cie, 1963. 

-Comte de LA BEDOYERE et André de MARICOURT :  » Idylle et drame (1790-1815).Georgine de Chastellux et Charles de La Bédoyère « . Paris, Émile-Paul frères, 1924. 

 

 

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( 2 août, 2019 )

2 Août 1815…Comment meurt un maréchal d’Empire…

Personne ne connaît son propre avenir… En effet, Guillaume-Marie-Anne Brune, qui fut le premier à être fait maréchal par l’Empereur, général en chef en Suisse, en Hollande, dans l’Ouest, par deux fois en Italie, en Poméranie suédoise. Brune, vainqueur des anglo-russes, des autrichiens, des suédois… Lui qui fut ambassadeur en Turquie, Président de la Section de la Guerre au Conseil d’Etat, Gouverneur général des villes hanséatiques, pouvait-il s’imaginer finir aussi tragiquement sa vie ? Il fut lâchement assassiné en Avignon le 2 août 1815, victime, comme d’autres, de la haine royaliste… 

C.B.

2 Août 1815...Comment meurt un maréchal d'Empire... dans JOURS D'EPOPEE bruneNous sommes en pleine Terreur blanche, le sud de la France est le théâtre de nombreux événements en ce mois de juillet 1815. Selon Henry Houssaye, « jusqu’au 13 juillet, Avignon resta domptée par les fédérés et la troupe tandis que partout alentour, à Villeneuve, à Carpentras, à Orange, à Cavaillon, à Beaucaire, à Orgon, flottaient les drapeaux blancs. » Le 14 du même mois, les habitants d’Avignon apprennent le retour de Louis XVIII à Paris. La population se déchaîne et « Mille drapeaux blancs jaillirent en même temps des fenêtres, écrit encore H. Houssaye et ajoute : « Le général Cassan [commandant la place d’Avignon] jugea la résistance impossible. Il réunit les officiers supérieurs de la ligne et des fédérés et leur proposa de reconnaître l’autorité royale. Sur leur refus, il décida que la ville serait évacuée. » Le 15 juillet, le général Cassan et sa petite garnison se dirigea donc vers Pont-Saint-Esprit. Elle était composée d’un bataillon du 13ème de ligne, d’un bataillon du 35ème et d’un bataillon de retraités. Au carrefour des routes d’Orange et de Carpentras, Cassan croisa « une troupe de huit cents paysans armés » [H.Houssaye]. Cette troupe armée, « ces gens en guenille, à faces de bandits, étaient le corps du Royal-Louis, formé à Carpentras par le major Lambot avec d’anciens miquelets, des tâcherons, des vagabonds. »[Idem]. Elle se dirigeait vers Avignon…

« Lambot, chef d’escadron de gendarmerie, avait été envoyé de Marseille par le marquis de Rivière pour prendre le commandement de toute la contrée insurgée (1) », nous apprend Houssaye.

Note. 1) – « Le 15 juillet, Lambot faisait son entrée dans la ville, traînant à sa suite des bandes indisciplinées qui ne rêvaient que de meurtres et pillages. Le désordre s’installa en Avignon et les royalistes du lieu se firent complices des volontaires ». (Duc de Castries). 

Avignon allait connaître des heures sombres…Bénéficiant d’une certaine complicité, Lambot et ses hommes saccagèrent le Café de l’Oulle et celui du Méridien. « Vingt maisons [furent] pillées de la cave au grenier, dix autres entièrement brûlées, dont la grande corderie Fabre-Montagne qui brûla pendant quarante heures. Deux à trois cent personnes, invalides, fédérés, frères, pères et femmes de fédérés, furent traînées dans les prisons avec des outrages et des coups. Le lendemain, les assassinats commencèrent pour ne plus s’arrêter durant de trop longs mois » [Houssaye]. Citoyens fusillés, noyades dans le Rhône. Un boulanger est précipité dans son pétrin brûlant… Les environs d’Avignon ne sont pas épargnés par les exactions d’un sinistre individu au nom évocateur : Pointu. Lui et sa bande rayonnent sur les communes de Saint-Rémy, Entraigues, Sorgues… (2)

Note. 2) – « D’autres meurtres ensanglantèrent le département notamment à Roussillon, à Loriol, à Roquemaure et à Carpentras ; plusieurs assassins furent déférés à la justice qui, par crainte, se refusa à les condamner ». (Duc de Castries). 

Le 2 août 1815, vers dix heures du matin, le Maréchal Brune arrive en Avignon (3), « …dans cette ville qui sentait le sang … », écrit Henry Houssaye qui nous apprend qu’ « au relais de Saint-Andiol, [Saint-Andéol] le maréchal avait dû congédier son escorte du 14ème chasseurs dont les chevaux étaient harassés (4). Vaguement informés des troubles d’Avignon, les aides de camp engagèrent Brune à éviter cette ville. On pouvait gagner Orange par un chemin de traverse. Mais le maître de poste, qui ne voulait point que ses chevaux allassent jusqu’à Orange, déclara qu’il fallait passer par Avignon pour y relayer. » Simplement accompagné à son arrivée par le chef d’escadron Bourgoin et le capitaine Degand,  « …les deux voitures, une calèche et un cabriolet, s’arrêtèrent place de l’Oule [l’Oulle] où se trouvaient la poste » [Houssaye]. Pendant que l’on change les chevaux, Brune reste dans la calèche. Ayant bizarrement conservé son chapeau de maréchal de France, alors qu’il était habillé en bourgeois, Brune est reconnu (5). En un court instant la nouvelle fait le tour de la ville. Il n’en faut pas plus dans un climat aussi tendu, pour électriser la cité… 

Note. 3)- L’Empereur à son retour de l’île d’Elbe avait nommé Brune à la tête du Corps d’observation du Var qui comprenait à sa formation la 17ème division d’infanterie (Verdier), le 14ème chasseurs à cheval, « de l’artillerie et du génie, total : cinq mille cinq cent quarante-quatre hommes» [Vermeil de Conchard]. Selon la même source : « …il [Brune] accepta la tâche ingrate et difficile d’arrêter la guerre civile dansla Provence, dont les passions violentes avaient été déchaînées par les factions, et de défendre ce pays contre l’invasion des anglais et des Autrichiens. Envoyé à Marseille comme gouverneur de la 8ème  division militaire, il fut chargé en même temps de l’organisation et du commandement du Corps d’armée du Var. ». Brune quitta son commandement afin de préserver Toulon menacé par les alliés. (Sur cet épisode voir l’ouvrage du Colonel Vermeil de Conchard ,« Le Maréchal Brune », pp.105-107). 

Note. 4)- Le Colonel Vermeil de Conchard précise que « trois aides-de-camp accompagnaient le Maréchal, MM. Alard, Degand et Bourgoin, un secrétaire M. Guen, ainsi que le général de Loverdo. Une escorte de quarante chasseurs du 14ème régiment avec un officier sous les ordres du comte de Maupas, attaché à l’état-major du commissaire royal, devait protéger sa personne aussi longtemps qu’il le jugerait nécessaire. ». 

Note. 5)- « Le Maréchal Brune portait un costume apparent. Il était vêtu d’un habit de drap gris foncé, d’un gilet de basin blanc et d’un pantalon bleu collant. Sa chemise était de toile fine ; une cravate de taffetas noir entourait son cou. Son chapeau tricorne était garni de plumes blanches, avec ganse et galon d’or, cocarde blanche et bouton de maréchal. Des bottes dites « la russe » à éperons d’argent, des gants de peau de couleur grisâtre complétaient son ajustement. Telle était la tenue bourgeoise qui devait lui permettre de passer inaperçu ! Une ceinture de cuir renfermait une somme assez considérable en or. Il avait, en outre, sur lui de l’argent, des bijoux, enfin des lettres et papiers importants, ainsi que le passeport du Marquis de Rivière ».[Vermeil de Conchard]. Le Duc de Castries avance le chiffre de « 27 500 francs-or (300 000 francs de 1981) ». 

Le major Lambot, le chef d’escadron de gendarmerie dont nous avons parlé plus haut est bientôt prévenu par un jeune officier de la garde nationale, Casimir Verger, et faisant office de capitaine de police. Ce dernier reçoit alors l’ordre du major Lambot de lui rapporter les passeports du maréchal et de sa suite afin de les lire et de les viser ; le départ de Brune est ainsi suspendu le temps de procéder à ces formalités…Place de l’Oulle, une foule bientôt nombreuses entoure les voitures. « On commença d’invectiver contre Brune : « Le brigand ! le coquin ! l’assassin !… Il a porté au bout d’une pique la tête de la princesse de Lamballe » [Il s’agit bien sûr d’une mauvaise légende, Brune ne se trouvait pas à Paris durant les journées de septembre 1793, au cours desquelles fut assassinée cette amie de la Reine]. Houssaye écrit que « Sans s’inquiéter autrement, Brune mangeait des pêches que sur sa demande lui avait apportées dans sa calèche la maîtresse de l’hôtel du Palais-Royal, contigu à la maison de poste, Mme Molin ». Très inquiète par l’attitude menaçante de la foule, elle conseille au maréchal de monter dans la chambre du Baron de Saint-Chamans, nouveau préfet qui se trouvait depuis son arrivée la veille, dans son hôtel. C’est en vain alors que Saint-Chamans, descendu sur la place avec Brune, tente de calmer la foule. Devant cette animosité, il conseille au maréchal de quitter sans délai Avignon lui promettant de lui faire parvenir son passeport par un gendarme. Malgré l’opposition de la populace, et grâce à une nouvelle intervention du préfet, Brune peut enfin se mettre en route.

« A la porte de l’Oulle, le poste de [la] garde nationale laissa passer les fugitifs que pourchassait la foule hurlante ; mais à quelques cent mètres sur la route, resserrée là entre le Rhône et les remparts, une quinzaine d’hommes armés qui étaient sortis de la ville par une autre porte se jetèrent à la tête des chevaux en criant : « A mort ! Au Rhône ! A mort l’assassin ! » [Houssaye]. Intervenant à nouveau, le « préfet accourut avec plusieurs fonctionnaires, quelques gardes nationaux et le capitaine Verger qui rapportait enfin les passeports » [Id.] rien n’y fit ! « Des pierres furent lancées contre les voitures. Un portefaix, la chemise entr’ouverte, les manches retroussées, saisit le fusil d’un garde national en criant : « Donne, donne, que je le tue ! » [Id.].Saint-Chamans et Verger « prirent le parti absurde de ramener Brune en Avignon », précise encore Houssaye en ajoutant que « sur la route où il y avait au plus quarante personnes, quelque incident, quelque hasard, quelque acte énergique pouvait encore sauver le maréchal ; dans la ville au cœur même de l’émeute, il était perdu ».

Revenus place de l’Oulle, Brune et ses aides de camp gagnent l’hôtel du Palais-Royal. Le maréchal est mis dans la chambre n°3, au premier étage, tandis que Degand et Bourgoin entrés dans l’hôtel par une autre porte sont mis dans une « salle basse » sous la garde d’hommes armés. Le préfet Saint-Chamans ordonne au major Lambot de « rassembler tout ce qu’il y a de force armée ». Houssaye écrit que « les gardes nationaux, les chasseurs d’Angoulême, les fantassins du Royal-Louis, partagent les fureurs populaires ; ils sont plus disposés à seconder l’émeute qu’à la réprimer. » La gendarmerie, seul corps sur lequel on peut compter, est accueillie sous les cris et doit finalement se retirer. « Des gardes nationaux viennent cependant se former en bataille, sur six hommes de profondeur, perpendiculairement à l‘hôtel du Palais-Royal. De temps en temps ils font mine de charger la foule, mais si mollement qu’elle recule à peine et regagne aussitôt le terrain perdu. » [Houssaye].

Le Préfet Saint-Chamans a rassemblé devant l’hôtel une trentaine de personnes disposées à défendre pacifiquement le maréchal parmi eux se trouvent des conseillers de préfecture, le maire d’Avignon…Il y a aussi le major Lambot « qui [Selon Houssaye] joue un rôle double. Il harangue la foule qui répond : « Vive le Roi ! Vive le Major ! Mais il nous faut la tête de Brune ! Ce coquin a tué la princesse de Lamballe. Il faut qu’il meure. Le roi lui pardonnerait. L’an dernier si on nous avait laissé nous aurions tué Bonaparte » [Allusion au passage de l’Empereur en 1814 en route vers l’île d’Elbe. Rappelons pour mémoire qu’à Orgon il avait été conspué par la foule].

« Sur la place et aux abord fourmillent quatre mille personnes… » [Houssaye]. Brune se sent prisonnier comme dans une nasse. De sa chambre il entend le grondement de la rue. Puis il y a aussi les volontaires et les chasseurs d’Angoulême chargés de sa surveillance et qui tiennent des propos menaçants. « Sa gorge est sèche, il veut boire. Il sonne et demande à Mme Molin [La tenancière de l’hôtel] du vin de Bordeaux et une carafe d’eau. En même temps il l’a prie de lui apporter ses pistolets qui sont dans sa voiture. »- Je ne veux pas, dit-il, que la plus vile canaille porte la main sur un maréchal de France ! ». Mme Molin n’ose pas aller chercher ces armes ; elle dit au maréchal qu’il ne court point de danger, que les autorités sauront le protéger. Au préfet qui vient le voir un instant, au commandant de [la] Garde nationale Hugues, il réclame aussi ses pistolets. »-Donne-moi ton sabre, dit-il à un sous-lieutenant de la milice, nommé Boudon ; tu verras comment sait mourir un brave ! » [Houssaye].

Plus tard, Brune, déchire des lettres de sa femme Angélique. Puis, la porte de sa chambre étant restée entrouverte, une quinzaine de personnes s ‘introduisent dont un certain Soulier, capitaine de la garde nationale. Ce dernier interpelle agressivement le maréchal en faisant allusion à l’assassinat de la princesse de Lamballe que ce dernier aurait commis. Soulier termine son dialogue en lançant à Brune : « …le moment approche où tu vas recevoir la peine due à tes crimes… ». Le maréchal fait fi de tout cela et écrit une ultime lettre à Angélique (6)…

C’est alors qu’ «un portefaix, Guindon dit Roquefort, le taffetassier Farge, chasseur de la garde nationale, et trois ou quatre individus de [la] même espèce étant passés du toit de la maison mitoyenne sur celui de l’hôtel avaient pénétré par une lucarne dans un grenier ; de là, ils descendirent dans le corridor du premier étage…Sur un signe de Guindon, ses compagnons entrent avec lui dans la chambre de Brune en vociférant : « A mort ! A mort ! ». Le maréchal se lève et fait face. Farge lui tire un coup de pistolet ; la balle érafle le front de Brune et va se loger dans le plafond. »-Maladroit ! dit Brune, de si près ! » Farge appuie son second pistolet sur la poitrine du maréchal et presse la gâchette, mais l’arme fait long feu. »-Moi, je ne le manquerai pas ! » dit Guindon qui s’est glissé derrière Brune. Il épaule vivement la carabine. La balle entre par la nuque et ressort par la partie antérieure du cou. Brune tombe foudroyé ». [Houssaye]. « Il était environ 3 heures de l’après-midi » [Vermeil de Conchard] (7). Note.  6)- Le Duc de Castries écrit que Brune rédigea une première lettre pour sa femme mais il l’a déchira ; une seconde a été écrite au Comte de Nugent, général en chef des armées autrichiennes. Note. 7)- « Le maréchal était étendu la face contre terre, le visage dans une mare de sang. Il était mort mais le corps était encore chaud. On dénombra deux blessures, l’une située à la partie antérieure droite du larynx, l’autre entre les deux épaules à la hauteur de la quatrième vertèbre cervicale. La place des blessures ne laissait aucun doute sur l’assassinat. Mais les meurtriers avaient négligé de fouiller le cadavre sur lequel on retrouva les 27 500 francs-or, un cachet d’argent, une montre et un mouchoir. En revanche, les bagages du maréchal furent consciencieusement pillés et les assassins s’en partagèrent le contenu. » (Duc de Castries). 

« Après cet exploit, Guindon accourut triomphant au balcon et dit [En provençal] : « Aco’s fa ! (La chose est faite). » La foule s’arrêta de hurler à la mort pour crier : « Bravo ! ». Le major Lambot redescendit sur la place. »-Brave Avignonnais, dit-il, cet homme-là s’est rendu justice à lui-même. Il est mort ! N’imitez pas les cannibales de la Révolution. Retirez-vous ! » [Houssaye].

Un procès-verbal concluant au…suicide fut établi. 

Le Colonel Vermeil de Conchard écrit que « les auteurs ou complices de l’assassinat s’étaient empressés de faire croire à un suicide, pour couvrir l’odieux de leur attentat et se mettre à l’abri des poursuites de la justice (8) » .Le corps de Brune fut sorti de l’hôtel afin de prouver à la populace qu’il était bien mort. « Des fossoyeurs le mirent dans un pauvre cercueil dont on ne leur laissa même pas le temps de clouer la planche supérieure et s’acheminèrent vers le cimetière. »[Houssaye]. Mais le maréchal ne pouvait même pas reposer en paix…Après que quelqu’un ai déclaré qu’il n’est pas digne d’être enterré, son cadavre est arraché de la bière et il est « traîné par les pieds…au milieu des coups, des huées et des éclats de rire. Au pont de bois on le précipita dans le Rhône. Une main inconnue écrivit à la craie sur le parapet : « C’est ici le cimetière du maréchal Brune ». Le soir, le peuple dansa des farandoles ». [Houssaye]. Le corps du Maréchal Brune fut récupéré par un paysan près d’Arles qui l’inhuma. La maréchale le fit déterrer et transporter le cadavre dans son château de Saint-Just Sauvage (Marne). « Le cercueil resta plusieurs années au milieu d’un salon, car elle avait juré de le conserver là tant qu’elle n’aurait pas obtenu justice. »[Houssaye]. « Enfin en 1821, l’année même de la mort de l’Empereur, et après de multiples démarches, la cour de Riom déclara Farge et Guindon coupable de l’assassinat. Farge était mort, Guindon en fuite, fut condamné par contumace » [Id.]

Le Maréchal repose avec son épouse sous une tombe pyramidale dans le cimetière de Saint-Just-Sauvage (Marne) (9).

Brune fait partie de la sinistre série des massacres opérés durant la Terreur blanche (10). Citons également l’assassinat du Général Ramel à Toulouse, le 15 août, le Colonel Huchet de Labédoyère, fusillé le 19 août à Paris, l’exécution des frères Faucher à La Réole (Gironde), le 27 septembre et également Ney, exécuté le 7 décembre de cette même année.… 

Note.8)- «La Maréchale Brune ne voulut jamais admettre cette version déshonorante pour la mémoire de son époux ». [Vermeil de Conchard]. « Antoine de Carli parle « d’un complot entre gens de haut lignage. C’est pourquoi, après la catastrophe, magistrats, fonctionnaires et officiers royalistes estimèrent opportun une solution prudente, ménageant l’avenir : par raison d’état, tous décidèrent d’accréditer l’infâme version du suicide. On propagea donc, non sans zèle, le fait, on l’estampilla officiellement et les inspirateurs du procès-verbal, la conscience apaisée, se reposèrent pleins de confiance en l’immutabilité de leur triste détermination ». Note. 9)- Nous avons eu l’occasion de voir ce monument en 2003 : il était en parfait état. Note. 10)- « Le Maréchal Brune fut assassiné le 2 août en Avignon parce qu’il avait été l’ami de Danton et pour avoir réalisé la pacification de la Vendée en 1800, voilà pour la politique intérieure, et parce qu’il avait vaincu les Anglais, voilà pour la cause militaire », écrit Edouard Bonnal. Le général Mouton-Duvernet à Lyon, le général Chartrand à Lille furent également passés par les armes…Sans parler des nombreux procès et condamnations à mort prononcés à l’encontre de ceux qui avaient servi l’Empereur (Ameil, Poret de Morvan, Lallemand, Debelle, Brayer, Lefebvre-Desnouettes, Rigau, Barbanègre, Gruyer, Vandamme, Lamarque, Drouet d’Erlon, Cambronne, Bertrand, Drouot…). 

Cette liste est loin d’être complète…

Sources. 

-Edouard Bonnal : « Les royalistes contre l’armée (1815-1820) ». Paris, Librairie militaire R. Chapelot et Cie, 1906, 2 volumes.

-Antoine de Carli : « Quelques documents inédits sur l’assassinat du Maréchal Brune ». Avignon, Imprimerie Barthélémy, 1942.

-Duc de Castries : «La Terreur blanche. L’épuration de 1815. » Paris, Librairie Académique Perrin, 1981.

-Henry Houssaye : « 1815.La Seconde abdication-La Terreur blanche ». Paris, Perrin et Cie, 1905.

-Colonel breveté Vermeil de Conchard : « Le Maréchal Brune. Etudes historiques d’après des documents anciens, nouveaux et inédits ». Paris, Editions Eugène Figuière, 1935

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( 7 juillet, 2019 )

A l’île d’Elbe (Eté 1814).

Ile Elbe 2014

« 22 juin1814. Le colonel Mallet , commandant les grenadiers de la Garde, et moi, nous nous rendîmes à [La] Pianosa pour assister au débarquement de Sa Majesté. On ne trouva dans cette île, absolument déserte que quelques chevaux, qui parurent au premier abord être des chevaux sauvages. Nous apprîmes ensuite qu’ils appartenaient à des paysans Elbois qui les y transportaient pour les laisser paître en liberté dans les prairies. L’Empereur, après s’être assuré qu’il serait facile de transformer cette terre aride en champs de froment, ordonna des ouvrages défensifs et la construction d’un petit fortin, afin de mettre à l’abri des invasions des barbaresques la petite colonie d’agriculteurs qu’il voulait y envoyer.Déjà de toutes parts se déployaient une activité et une industrie jusqu’alors inconnues aux Elbois. Dès l’arrivée de Sa Majesté, son influence s’était répandue sur tout ce qui l’approchait. De belles routes étaient tracées ; les rochers commençaient à s’aplanir.Le palais de Sa Majesté était situé sur un rocher entre le fort Falcone et le fort de l’Etoile, dans le bastion des moulins. A notre arrivée, ce palais consistait en deux pavillons principaux qui servaient de logement aux officiers supérieurs du génie et de l’artillerie.

L’Empereur fit décorer l’intérieur des deux pavillons et élever le corps de logis qui les réunissait. Une superbe salle tenait tout le milieu de l’édifice. Elle était bâtie au premier étage et faisait partie de l’appartement destiné à la princesse Pauline. Sa Majesté occupait le rez-de-chaussée du palais. Mme Mère, arrivée à Porto-Ferrajo [Portoferraio], occupait une maison particulière en ville. De vieilles masures entouraient le palais ; elles furent démolies ; les moulins disparurent. L’un des longs bâtiments qui servait de logement aux officiers, masquait la vue ; il fut rasé jusqu’à la hauteur de la terrasse construite devant le château. Le général Drouot et mois nous nous établîmes dans le milieu de ce bâtiment. Sa Majesté fit l’acquisition d’un petit domaine appelé Saint-Martin. Il s’y trouvait une maisonnette que Sa Majesté fit agrandir et meubler avec goût, mais avec simplicité. La première fois que je visitai ce domaine, je vis l’Empereur occupé à détacher du grand ouvrage d’Egypte les belles gravures qui s’y trouvent,et donner ses soins pour qu’elles fussent collées sur les peints à la fresque. – « Avez-vous payé la maison, Peyrousse ? me dit Sa Majesté. – Oui, Sire. – Je suis donc il Maestro, me répondit Sa Majesté, ce sera la maison d’un bon bourgeois riche de quinze mille livres de rente. »

Cette maisonnette, placée au centre des vignobles très considérables, présentait un aspect des plus pittoresques. – « Je m’attends bien, me disait un jour Sa Majesté, que mes grognards vendangeront mes vignes avant moi. »

Presque tous les jours, quelque temps qu’il fît, Sa Majesté allait se promener à sa maison de campagne. Là, comme à la ville, l’Empereur ne dédaignait pas de s’occuper de l’administration intérieure de sa maison ; il se faisait rendre un compte exact de tout et entrait jusque dans les moindres détails d’économie domestique. A cet effet, son jardinier Hollard fut envoyé à Gênes pour y faire l’achat de mûriers, d’amandiers, de plantes potagères, de vaches et de tous les animaux nécessaires pour garnir la basse-cour. En attendant l’arrivée du brick l’Inconstant, dépêché pour faire ce transport, l’Empereur s’occupait avec son architecte Bargilli à faire disposer les terres pour la plantation des mûriers, des amandiers, et faisait construire les loges nécessaires pour la vacherie et la basse-cour. La campagne de Saint-Martin était le but de nos promenades ; Sa Majesté nous accueillait toujours avec une bienveillance flatteuse ; sans rien perdre de sa dignité, l’Empereur avait trouvé le secret de devenir simple particulier, et, près de lui, la conversation avait toute la liberté et tout l’abandon dont on aurait pu jouir à la campagne d’un ami.

Lorsque Sa Majesté recevait la visite de quelque étranger de marque, ce qui arrivait souvent, elle l’accueillait avec la même grâce et la même aménité que dans les temps de sa plus haute puissance ; elle était jalouse de lui faire les honneurs de sa maison des champs. Tous quittaient sa présence, pénétrés de l’admiration la plus vive pour un souverain qui, après avoir gouverné l’Europe, porté la gloire de son nom jusqu’aux extrémités du monde, venait, après plus de cent combats, véritable colosse de gloire et de génie, reposer sa tête illustre à l’ombre d’une maisonnette modeste, en s’élevant, par la hauteur de son caractère, au-dessus des caprices de l’aveugle fortune.

Parmi les hommes des différentes nations qui se rendaient à l’île d’Elbe, les Anglais, surtout, paraissaient attacher le plus haut prix à contempler l’Empereur, à l’entendre. Souvent on les a vus se rendre sur la route de Porto-Ferrajo [Portoferraio] à Saint-Martin, y attendre cinq à six heures Sa Majesté, et se rembarquer aussitôt après l’avoir vue. Lord Bentinck, lord Douglas, une infinité d’autres seigneurs, furent reçus, recherchés, fêtés ; tous durent rapporter chez eux les plus touchants souvenirs de l’accueil qu’ils avaient reçu .

L’un deux se promenait un matin avec Sa Majesté, qui, après le déjeuner, visitait à pied les plantations de mûriers qu’elle avait ordonnées ; le Grand-Maréchal, que j’avais accompagné à Saint-Martin, portait les dépêches du courrier. – « Sont-ce les journaux français ? Oui, Sire.Suis-je bien déchiré ?Non, Sire, il n’est pas question aujourd’hui de Votre Majesté. -  Allons, ce sera pour demain ; c’est une fièvre intermittente, ses accès passeront. »

L’Empereur se plaisait à causer avec ses grenadiers, dont il avait si bien compris le cœur ; il les rencontrait souvent dans ses vignes, sous ses figuiers. Comme tous les vieux soldats, ils ne paraissaient jamais contents, et par une de ces expressions qui peignent au soldat l’affection qu’on lui porte, beaucoup mieux que les plus belles phrases, il les appelait ses grognards. Un jour, vers les derniers temps, l’Empereur rencontra le sergent des sapeurs : – « Eh bien ! Grognard, tu t’ennuies ? Non, Sire, mais je ne m’amuse pas trop, toujours.Tu as tort, il faut prendre le temps comme il vient, et, lui mettant un napoléon dans la main, il s’éloigna en faisant sonner l’argent qu’il avait dans son gousset et en fredonnant l’air :

Ça ne durera pas toujours.

Ça ne durera pas toujours.

Dans la cave de Saint-Martin [maison de campagne de l’Empereur], il se trouvait quelques pièces de vin. Ayant été admis, après mon travail avec l’Empereur, à l’honneur de dîner avec Sa Majesté et quelques Génois, Anglais et Toscans, elle nous fit, dans des petits verres, les honneurs de son vin, qui devait nécessairement être trouvé très bon ; et comme il était dans son caractère de marquer tout au cachet de l’extraordinaire, Sa Majesté voulut que son maître d’hôtel désignât son vin rouge sous le titre de Côte de Rio, et son vin blanc sous le nom de Monte-Jove. Ces noms pompeux ne les rendaient pas meilleurs. Au surplus, l’Empereur ne contribuait pas à la consommation de son vin, Sa Majesté ne buvant que du Chambertin.

A la suite de ce dîner, on passa au salon, et là, j’ai entendu l’Empereur dire à un colonel anglais : « La guerre est quelquefois une de ces héroïques nécessités qui relèvent le moral du peuple et l’empêchent de s’atrophier dans de trop exclusives préoccupations d’intérêts matériels. »

(Guillaume PEYRUSSE, « Mémoires »).

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Ce personnage occupait à cette époque les fonctions de « Trésorier général des revenus de l’île d’Elbe et payeur de toutes les dépenses » (depuis le 11 mai 1814).

  

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( 6 juillet, 2019 )

Les Polonais à l’île d’Elbe.

Chevau léger

Ordre de Napoléon au général Drouot.

6 juillet 1814.

Service des Polonais de la Garde.

Le capitaine des chevau-légers polonais fera le service avec les capitaines de la Garde, et les deux seconds lieutenants feront le service avec les lieutenants. Les dix-neuf hommes de cavalerie fourniront par jour deux chevau-légers de service pour suivre l’Empereur. Indépendamment de cela, ils fourniront un  corps de garde à l’écurie, de manière à avoir un factionnaire à l’écurie. Les quarante autres Polonais fourniront tous les jours six hommes de service à la Porte de terre. Ce corps de garde fournira un factionnaire au pont-levis près Ponticello. Il n’y aura au palais que deux factionnaires. En conséquence, on diminuera les corps de garde de service de la Garde. Les soixante hommes de cavalerie continueront à s’exercer aux manœuvres du canon. Il est nécessaire qu’au 15 août ils puissent faire le polygone en tirant des boulets. Au 15 août, l’artillerie commencera l polygone en tirant des bombes et des boulets rouges.

(« Le Registre de l’île d’Elbe. Lettres et ordres inédits de Napoléon 1er (28 mai 1814-22 février 1815). Publiés par Léon-G. Pélissier », A. Fontemoing, Éditeur, 1897, pp.35-36).

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( 20 juin, 2019 )

Un des premiers témoignages français sur la bataille de Waterloo: celui du général Drouot.

Portrait Drouot

Cet officier commandait la Garde Impériale lors de cette bataille. « Le 23 juin  [1815], devant la chambre des pairs au Luxembourg, le général Drouot fit le récit des journées du 15 au 18 juin, qui avaient commencée comme une victoire et se terminaient par un désastre pour la France. Il montait à la tribune pour répondre au discours plein de désespoir et d’amertume que le maréchal Ney avait fait la veille, devant cette même assemblée », écrit Jean Tabeur dans son excellente étude consacrée à Drouot ( « Le général Drouot », Editions historiques Teissèdre, 2004, p.182). Ce texte fut publié la première fois en annexe de  l’ouvrage de Lucien Bonaparte, «La vérité sur les Cent-Jours. Suivie de documents historiques sur 1815 », (Ladvocat, 1835, pp.133-142).

C.B.

« Messieurs, mon service ne m’ayant pas permis de me trouver hier matin à la chambre des pairs, je n’ai pu connaître que par les journaux les discours qui ont été prononcés dans cette séance. J’ai vu avec chagrin ce qui a été dit pour diminuer la gloire de nos armées, exagérer nos désastres et diminuer nos ressources. Mon étonnement a été d’autant plus grand, que ces discours, étaient prononcés par un général distingué, qui, par sa grande valeur et ses connaissances militaires, a tant de fois mérité la reconnaissance de la nation. J’ai cru m’apercevoir que l’intention du maréchal avait été mal comprise, que sa pensée avait été mal entendue. L’entretien que j’ai eu ce matin avec lui m’a convaincu que je ne m’étais pas trompé.

Je vous prie, Messieurs, de me permettre de vous exposer, en peu de mots, ce qui s’est passé dans cette trop courte et trop malheureuse campagne. Je dirai ce que je pense, ce que je crains, ce que j’espère. Vous pouvez compter sur ma franchise. Mon attachement à l’Empereur ne peut être douteux; mais avant tout et par-dessus tout j’aime ma patrie. Je suis amant enthousiaste de la gloire nationale, et aucune affection ne pourra jamais me faire trahir la vérité. L’armée française a franchi la frontière le 15 juin.

Elle était composée de plusieurs corps de cavalerie, de six corps d’infanterie et de la garde impériale. Les six corps d’infanterie étaient commandés : Le 1er  par le comte d’Erlon, le 2ème  par le comte Reille , le 3ème  par le comte Vandamme , le 4ème  par le comte Gérard, Le 5ème  par le comte Lemarois [Le 5ème corps était absent à ce moment-là, se trouvant en Alsace sous les ordres du général Rapp], Le 6ème  par le comte de Lobau.

Elle rencontra quelques troupes légères en-deçà de la Sambre, les culbuta, et leur prît 4 à 500 hommes ; elle passa ensuite la rivière : Le 1er  et le 2ème corps à Marchiennes-au-Pont, le reste de l’armée à Charleroi.

-.Le 6ème, qui était resté en arrière, n’effectua le passage que le lendemain.

L’armée se porta en avant de Charleroi, sur la route de Fleurus. Le corps de Vandamme attaqua, vers quatre heures du soir, une division ennemie qui paraissait forte de 8 à 10 mille hommes, infanterie et cavalerie, soutenue de quelques pièces de canon, et qui se tenait à cheval sur la route de Fleurus. 

Cette division fut enfoncée, les carrés d’infanterie furent culbutés par notre cavalerie, l’un d’eux fut entièrement passé au fil de l’épée.

Dans un des charges de cavalerie, la France perdit mon brave et estimable camarade, le général Letort, aide-de-camp de l’Empereur. (Ici le général s’interrompt un moment ; on remarque quelques larmes tomber de ses yeux. )

Nos avant-postes se portèrent sur Fleurus. Le lendemain matin, l’armée française entra dans la plaine de Fleurus, que vingt ans auparavant nous avions illustrée par les plus beaux faits d’armes. L’armée ennemie paraissait en amphithéâtre sur un coteau, derrière les villages de Saint-Amand et de Ligny; la droite paraissait s’étendre peu au-delà de Saint-Amand, la gauche se prolongeait sensiblement au-delà de Ligny.

Vers midi, le troisième corps d’infanterie, soutenu par son artillerie, attaque le village et s’empare du bois qui le précédait et pénètre jusqu’aux premières maisons.

Bientôt il est ramené vigoureusement. Soutenu par de nouvelles batteries, il recommence l’attaque; et après plusieurs tentatives très-opiniâtres, il finit par se rendre maître du village, qu’il trouva rempli de morts et de blessés prussiens.

Pendant ce temps, le quatrième corps attaquait le village de Ligny; il y trouva beaucoup de résistance, mais l’attaque fut dirigée et soutenue avec la plus vive opiniâtreté.

Des batteries occupaient tout l’intervalle des deux villages, pour contrebattre l’artillerie que-l’ennemi avait placée en regard et sur le penchant du coteau.

Je voyais avec complaisance se prolonger cette canonnade à notre avantage. Les troupes destinées à protéger nos batteries, étant éloignées et masquées par les sinuosités du terrain, n’éprouvaient aucun dommage.

Celles de l’ennemi, au contraire, – étant disposées par masses et en amphithéâtre, derrière ces batteries, éprouvaient les plus grands ravages. Il paraît que l’intention de l’Empereur était de porter une réserve au-delà du ravin et sur la position – de l’ennemi, aussitôt que nous serions entièrement maîtres du village de Ligny.

Cette manœuvre isolait entièrement, la gauche des Prussiens et la mettait à notre discrétion. Le moment de l’exécuter n’est arrivé qu’entre quatre et cinq heures, lorsque l’Empereur fut informé que le maréchal Ney, qui se trouvait loin de notre- gauche à la tête des premier et deuxième corps, avait en tête des forces anglaises très considérables et avait besoin d’être soutenu.

Sa Majesté ordonna que huit bataillons de chasseurs de la vieille garde et une grande partie des réserves de l’artillerie se portassent à la gauche du village de Saint-Amand, au secours des deux premiers corps ; mais bientôt on reconnut que ce renfort n’était pas nécessaire, et il fut rappelé vers le village de Ligny, par lequel l’armée devait déboucher. Les grenadiers de la Garde, traversèrent le village, culbutèrent l’ennemi, et l’année, chantant l’hymne de la victoire, prit position au-delà du ravin; sur le champ quelle venait d’illustrer par les plus beaux faits d’armes. J’ignore quels sont les autres trophées qui illustrèrent cette grande journée; mais ceux que j’ai vus sont plusieurs drapeaux et vingt-quatre pièces ennemies rassemblées sur le même point. Dans aucune circonstance, je n’ai vu les troupes françaises combattre avec un plus noble enthousiasme; leur élan, leur valeur, faisaient concevoir les plus grandes espérances. Le lendemain matin, j’ai parcouru le champ de bataille : je l’ai vu couvert  de morts et de blessés ennemis.

L’Empereur fit donner des secours et des consolations à ces derniers. Il laissa sur le terrain des officiers et des troupes chargées spécialement de les recueillir. «

Les paysans emportaient les Français blessés avec le plus grand soin. Ils s’empressaient dé leur apporter des secours; mais on était forcé d’employer les menaces pour les obliger d’enlever les Prussiens, auxquels ils paraissaient porter beaucoup de haine. D’après le rapport des reconnaissances, on apprit qu’après la bataille l’armée ennemie s’était partagée en deux ; que les Anglais prenaient la route de Bruxelles, que les Prussiens se dirigeaient vers là Meuse. Le maréchal Grouchy, à la tête d’un gros corps de cavalerie et des 3ème et 4ème corps d’infanterie, fut chargé de poursuivre ces derniers. L’Empereur suivit la route des Anglais avec les 1er , 2ème  et 6ème corps et la Garde impériale.

Le 1er corps, qui était en tête, attaqua et culbuta plusieurs fois l’arrière-garde ennemie, et la suivit jusqu’à la nuit, qu’elle prit position sur le plateau en arrière du village de Mont-Saint-Jean, sa droite s’étendant sur le village de Bruiné et sa gauche se prolongeant indéfiniment dans la direction de Wavre. Il faisait un temps affreux. Tout le monde était persuadé que l’ennemi prenait position pour donner à ses convois le temps de traverser la forêt de Soigne, et que lui-même exécuterait le même mouvement à la pointe du jour.

Au jour, l’ennemi fut reconnu dans la même position. Il faisait un temps effroyable qui avait tellement dénaturé les chemins, qu’il était impossible de manœuvrer avec l’artillerie dans la campagne. Vers neuf heures le temps s’éleva, le vent sécha un peu la campagne, et l’ordre d’attaquer à midi fut donné par l’Empereur.

Fallait-il attaquer l’ennemi en position, avec des troupes fatiguées par plusieurs journées de marche, une grande bataille et des combats ; ou bien fallait-il leur donner le temps de se remettre de leurs fatigues, et laisser l’ennemi se retirer tranquillement sur Bruxelles ?

Si nous avions été heureux, tous les militaires auraient déclaré que c’eût été une faute impardonnable de ne pas poursuivre une armée en retraite, lorsqu’elle n’était plus qu’à quelques lieues de sa capitale, où nous étions appelés par de nombreux partisans.

La fortune a trahi nos efforts, et alors on regarda comme une grande imprudence d’avoir livré la bataille.

La postérité plus juste prononcera.

Le 2ème corps commença l’attaque à midi. La division commandée par le prince Jérôme attaquait le bois qui était placé en avant de la droite de l’ennemi.

Il s’avança d’abord, fut repoussé, et n’en resta entièrement maître qu’après plusieurs heures de combat opiniâtre.

Le 1er  corps, dont la gauche était appuyée à la grande route, attaquait en même temps les maisons de Mont-Saint-Jean, s’y établissait, et se portait jusqu’à la position de l’ennemi. Le maréchal Ney, qui commandait les deux corps, se trouvait de sa personne sur la grande route, pour diriger les mouvements suivant les circonstances.

Le maréchal me dit, pendant la bataille, qu’il allait faire un grand effort sur le centre de l’ennemi, tandis que la cavalerie ramasserait les pièces qui paraissaient n’être pas beaucoup soutenues. Il me dit plusieurs fois, lorsque je lui portais les ordres, que nous allions remporter une grande victoire.

Cependant le corps prussien qui s’était joint à la gauche des Anglais se mit en potence sur notre flanc droit, et commença à l’attaquer vers cinq heures et demie du soir, Le 6ème corps, qui n’avait pas pris part à la bataille du 16, fut disposé pour lui faire face, et fut soutenu par une division de la jeune garde et quelques batteries de la garde. Vers sept heures, on aperçut dans le lointain, vers notre droite, un feu d’artillerie et de mousqueterie. On ne douta pas que le maréchal Grouchy n’eût suivi le mouvement des Prussiens, et ne vînt prendre part à la victoire. Des cris de joie se font entendre sur toute notre ligne. Les troupes, fatiguées par huit combats, reprennent vigueur et font de nouveaux efforts. L’Empereur regarde cet instant comme décisif. Il porte en avant toute sa garde, ordonne à quatre bataillons de passer près le village de Mont-Saint-Jean, de se porter sur la position ennemie, et d’enlever à la baïonnette tout ce qui résisterait. La cavalerie de la Garde et tout ce qui restait de cavalerie sous la main seconde ce mouvement. Les quatre bataillons, en arrivant sur le plateau, sont accueillis par le feu le plus terrible de mousqueterie et de mitraille. Le grand nombre de blessés qui se détache fait croire que la garde est en déroute. Une terreur panique se communique aux corps voisins, qui prennent la fuite avec précipitation.

La cavalerie ennemie, qui s’aperçoit de ce désordre, est lâchée dans la plaine; elle est contenue quelque temps par les douze bataillons de vieille garde qui n’avaient point encore donné, et qui, entraînés eux-mêmes par ce mouvement inexplicable, suivent, mais en ordre, la marche des fuyards.

Toutes les voitures d’artillerie se précipitent sur la grande route ; bientôt elles s’y accumulent tellement qu’il est impossible de les faire marcher : elles sont pour la plupart abandonnées sur le chemin et dételées par les soldats qui emmènent les chevaux.

Tout se précipite vers le pont de Charleroi et celui de Marchiennes, d’où les débris furent dirigés sur Philippeville et Avesnes.

Tel est l’exposé de cette funeste journée. Elle devait mettre le comble à la gloire de l’armée française, détruire toutes les vaines espérances de l’ennemi, et peut-être donner très-prochainement à la France la paix si désirée; mais le Ciel en a décidé autrement: il a voulu qu’après tant de catastrophes, notre malheureuse patrie fût encore une fois exposée aux ravages des étrangers.

Quoique nos pertes soient considérables, notre position n’est cependant pas désespérée. Les ressources qui nous restent sont bien grandes, si nous voulons les employer avec énergie.

Le corps commandé par le maréchal Grouchy, et composé du 3ème et du 4ème  corps d’infanterie et d’un grand corps de cavalerie, vient d’effectuer sa retraite sur Namur ; il est rentré en France par Givet et Rocroy; son matériel est intact. Les débris des corps battus à Mont-Saint-Jean forment déjà une masse respectable qui s’augmente de jour eu jour. Le Ministre de la guerre a annoncé à la chambre qu’on pouvait disposer de vingt mille hommes pris dans les dépôts. Les mesures prises par les chambres pour appeler à la défense de la patrie tous les hommes en état de porter les armes, donneront bientôt un grand nombre de bataillons, si l’on presse avec toute l’activité possible, la  levée et l’embrigadement, et la formation de ces bataillons.

Le reste du matériel peut être facilement réparé : nous avons à Paris trois cents pièces de bataille avec leur approvisionnement. La moitié de ces pièces suffit pour remplacer celles que nous avons perdues. Il suffit que les chambres prennent des mesures pour avoir les chevaux et les conducteurs, ce qui, dans une ville comme Paris, peut être effectué en vingt-quatre heures.

Je ne puis assez le répéter à la Chambre, la dernière catastrophe ne doit pas décourager une nation grande et noble comme la nôtre, si nous déployons dans cette circonstance toute l’énergie nécessaire. Ce dernier malheur ne fera que relever notre gloire. Et quel est le sacrifice qui coûterait aux vrais amis de la patrie, dans un moment où le souverain que nous avons proclamé naguère, que nous avons revêtu de toute notre confiance, vient de faire le plus grand et le plus noble des sacrifices.

Après la bataille de Cannes, le sénat vota des remerciements au général vaincu, parce qu’il n’avait pas désespéré du salut de la république, et s’occupa sans relâche de lui donner les moyens de réparer les désastres qu’il avait occasionnés par son entêtement et ses mauvaises dispositions.

Dans une circonstance infiniment moins critique, les représentants de la nation se laisseront-ils abattre, et oublieront-ils les dangers de la patrie pour s’occuper de discussions intempestives, au lieu de recourir au remède qui assurera le salut de la France ? »

 

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( 19 juin, 2019 )

Souvenirs sur la bataille de Waterloo…

Waterloo

« On connaît le retour triomphal et fabuleux de Napoléon de l’île d’Elbe à Paris, et la campagne qui s’en suivit. Il dut quitter la capitale le 12 juin, pour se rendre à l’armée. Il n’avait à opposer à la coalition que 120,000 hommes, dont 60,000 étaient campés en avant de Philippeville, 17,000 à Beaumont, 45,000 sur la rive droite de la Sambre. On connaît la proclamation du 14 juin, pleine de chaleur et d’un patriotique entraînement. Le 15, au moment où il se dispose à manœuvrer contre les armées ennemies, fortes de 240,000 hommes, il apprend la criminelle désertion à l’ennemi de trois officiers supérieurs, exemple inouï d’indélicatesse et de lâcheté dans une armée française, dont le premier sentiment est de savoir se battre, arrivée sur le terrain, pour une bonne ou mauvaise cause. Voici ce que dit l’Empereur dans ses Mémoires (tome  9, p. 162.) : « Le 14 juin au soir, eut lieu la honteuse désertion à l’ennemi du général Bourmont, du colonel Clouet, et de l’officier d’état-major Villoutreys: leurs noms seront en exécration tant que le peuple français formera une nation. M. D*** [du Barail], capitaine aux carabiniers, passa aussi à l’ennemi. Mort à Verdun; ses derniers moments furent, dit-on, troublés de cette mauvaise action, qui faisait le tourment de sa vie. Il dut changer ses plans. Arrivé à Charleroi, il y passa la Sambre, et le 16 attaqua Ligny, où l’ennemi eût été entièrement détruit, si ses ordres eussent été exécutés. Les Prussiens, d’après les rapports de leurs généraux, perdirent, à eux seuls, 25,000 hommes; les Anglais et les Hollandais, aux Quatre-Bras, 5000; trois régiments écossais et la légion noire de Brunswick furent détruits : le prince qui la commandait et plusieurs généraux y furent tués. Notre perte totale fut de 7000 hommes. Nous eûmes à regretter le brave et intrépide général Girard; il finit glorieusement sa vie à Ligny; c’est lui qui, à Lützen, refusa de se laisser enlever du champ de bataille, où il était tombé blessé de deux balles à travers le corps. Aux coups portés à l’ennemi par nos soldats, on reconnaissait leur valeur accoutumée, et la même confiance dans l’Empereur. Mais les généraux, compris les maréchaux, firent faute sur faute, et leur hésitation fit manquer le résultat de ces beaux faits d’armes, qui auraient dû nous rendre maîtres de Bruxelles le 17. La cavalerie de la garde donna, et nous perdîmes le brave général Letort.

Le 18 au matin le temps était couvert; il avait plu pendant la nuit; il pleuvait même encore à la pointe du jour. L’armée anglo-hollandaise comptait 90,000 combattants, avec ses alliés 120,000, et 230 bouches à feu. L’armée française n’avait que 68,000 hommes à opposer; mais notre artillerie était aussi nombreuse que celle de l’ennemi; seulement il pouvait l’utiliser davantage, en ce que l’armée du général anglais était sur le plateau de Mont-Saint-Jean. Les causes de la perte de cette bataille peuvent se réduire à plusieurs principales: la première, c’est que le corps d’armée de droite n’ait pas marché franchement sur Saint-Lambert; il devait sans hésiter marcher au canon, c’est un principe à la guerre; et la seconde, c’est d’avoir fait faire une démonstration par une partie trop faible de la garde en colonnes par division, l’arme au bras. Cette démonstration n’ayant pas réussi, et ne pouvant pas réussir, décida, par l’arrivée des Prussiens, la retraite. Celui qui commandait cette colonne aurait dû, en arrivant à la gauche du 1er régiment de dragons, sur la hauteur de Mont-Saint-Jean, faire croiser la baïonnette et battre la charge; cela ne se fit pas: l’armée anglaise, adossée à la forêt de Soignes, ne se rembarquait pas. On ne peut s’empêcher de faire ici un rapprochement entre les malheurs d’Annibal et ceux de Napoléon : tous deux, après avoir passé les Alpes, cueillirent leurs lauriers en Italie; tous deux négligèrent plusieurs fois, par trop de générosité au moment décisif, d’anéantir entièrement leurs ennemis vaincus; tous deux, après un bonheur inouï et de grandes victoires, au moment de jouir du fruit de leurs exploits, virent la fortune leur devenir contraire; leur grandeur s’écroula contre un homme ordinaire; ils moururent dans l’exil. […]Quant au mouvement prématuré de la cavalerie française sur les hauteurs de Mont-Saint-Jean, dont il est question dans plusieurs ouvrages militaires, il ne fut ordonné par personne; il se fit spontanément par le1er régiment de dragons, commandé par le brave colonel Planzeaux; je faisais partie de cet intrépide régiment, où j’étais alors chef d’escadron. Nous arrivâmes seuls sur le terrain le matin de très-bonne heure; il pleuvait encore un peu. Sans ordres et sans généraux, le régiment se plaça dans la pente de Mont-Saint-Jean, laissant à trente pas sur notre droite la maison isolée qui touche à la chaussée; il était en colonne serrée. Un coup de canon tiré au hasard traversa les escadrons; le régiment se déploya. Vers onze heures la bataille commença; nous étions en première ligne; le général Lhéritier arriva; mais au même moment, en m’adressant la parole, il reçut une balle qui lui traversa les épaules; il dut se retirer; c’est dans cet instant que nous perdîmes nos sapeurs. Arriva ensuite le 7ème régiment, commandé par le colonel Léopold, qui se plaça en arrière à gauche du 1er régiment. Deux pièces de canons de petit calibre, dirigées par un maréchal-des-logis, vinrent se placer à quelques pas de nos escadrons. Elles eurent à peine le temps de faire feu, que la cavalerie anglaise les chargea. C’est alors que sans commandement et sans ordre, les deux escadrons les plus près, que je commandais, se portèrent, en avant des pièces, au-devant de la cavalerie ennemie par le cri général parti des rangs, cri si familier à nos braves soldats : « En avant ! En avant ! »

Ce mouvement fut suivi des autres escadrons, et ensuite  par le régiment de Léopold. Nous restâmes sur les hauteurs de Mont-Saint-Jean, à l’emplacement du Lion, toute la journée, jusqu’au moment où la retraite dut se faire, chargeant continuellement les escadrons ennemis qui se présentaient pour nous en faire descendre. Jamais mêlées de cavalerie ne furent plus longues et plus compactes, puisqu’elles n’ont pas discontinué; nos escadrons y tinrent en respect les carrés anglais appuyés à la chaussée, et adossés au village, qui n’osèrent pas se dégarnir de leur feu de toute la journée; ces troupes étaient tellement fatiguées de la position d’apprêtez armes, qu’à chaque moment on entendait l’avertissement des officiers qui relevaient les hommes de leur affaissement. On a accusé à tort le maréchal Ney d’avoir donné cet ordre; ce mouvement prématuré, ainsi que je l’explique, s’est fait instantanément. Nos malheurs empêchèrent alors de faire connaître les détails glorieux des régiments. Ainsi, dans le 1er  de Dragons ,un officier nommé Graffin vint se faire tuer, après avoir eu deux chevaux tués sous lui, et montant, pour le troisième, un cheval du train d’artillerie; l’adjudant major Laussate, retiré à Pau, n’hésita pas, au milieu de la mêlée, de sauter à bas de cheval pour le donner au colonel, qui venait d’être démonté; Henry, capitaine, qui fut taillé en morceaux; Rivaux, qui en porte des traces sur la figure, et qui sert dans la gendarmerie; Hurtaut, capitaine retraité, aujourd’hui maire de son village dans le département de l’Allier; et Suchet, capitaine, qui était devenu un objet de curiosité pour les habitants où nous passions, tant il avait été écourté de coups de sabre des pieds à la tête. Les éloges mérités par tous ces braves ne finiraient pas; presque tous les officiers et sous-officiers furent blessés: plusieurs restèrent sur le champ de bataille, bien glorieusement pour eux et pour leur famille. J’eus l’honneur de conduire dans cette journée (mes camarades s’en rappellent ) douze fois les escadrons à la charge, qui s’abordaient à fond. Le major Collet, retiré à Saint-Germain, faisait nombre parmi ces braves. J’éprouve le regret de ne pouvoir citer tous ceux que j’ai vus agir en héros, mais je vois leurs dangers, leurs figures, leurs actions, sans pouvoir me rappeler les noms de tous. Ces dangers étaient un troc avec la gloire et l’immortalité : électrisante consolation! Car le guerrier ne va pas au combat à condition de la victoire; il peut recevoir des blessures; tout n’est pas douleur dans ces blessures; il y a aussi quelque douceur à remplir son devoir et à laisser couler son sang pour la patrie. On a exagéré à tort le désordre de cette malheureuse et fatale journée; une retraite ne s’exécute pas comme une parade; mais il est à remarquer que les ennemis étaient si étonnés de leurs succès, qu’ils ne s’attachaient, dans leur poursuite, qu’aux soldats en désordre, à droite, à gauche de la route, dans la plaine. Je me suis retiré le dernier du champ de bataille avec un escadron, et toujours au pas, sans que l’ennemi ait osé s’adresser à nous, quoique nous débordant de tous côtés. Arrivé près de la position où se trouvait l’Empereur, je m’arrêtai, et j’entendis distinctement Napoléon dire: « Que l’on déploie l’aigle du bataillon de l’île d’Elbe » , qui était couvert de son étui. On cria « Vive l’Empereur ! » mais le destin s’était prononcé; il dut se retirer. Le roi Jérôme, chargé, sur notre gauche, d’attaquer la ferme de Hougoumont, s’y couvrit de gloire; le feu, sur ce point, fut constamment des plus vifs et des plus meurtriers. Jamais le général Cambronne ni aucun général français ne prononça la réponse, d’ailleurs toute française, qu’on lui prêter je le tiens de lui-même; il a dû, je crois, le dire également au général Drouot. La retraite de la garde impériale ni d’aucun corps d’élite ne fut telle, qu’elle en fût réduite là; et je n’ai jamais entendu dire qu’un officier anglais se fût vanté d’avoir fait à la Garde la proposition insolente de se rendre; il se serait fait connaître depuis longtemps, si cela avait pu avoir lieu; mais, je le répète, l’ennemi fuyait les corps qui conservaient leur ensemble. Ainsi les régiments qui, comme la Garde, donnèrent partout l’exemple, n’eurent pas à subir une pareille humiliation, qui ne fut faite à aucun des corps de l’armée. Le mien passa la nuit dans une ferme, à côté, pour ainsi dire, du champ de bataille, où l’ennemi se garda bien de venir le troubler; et ce n’est que le lendemain 19, à neuf heures du matin, que nous rejoignîmes, à Charleroi, le corps de cavalerie de Kellermann, auquel nous appartenions. « La Garde impériale, dit l’Empereur dans ses Mémoires (tome  8, p. 204), fit sa retraite en bon ordres, et ne put conséquemment être sommée de se rendre. Napoléon, avec son état-major, resta longtemps au milieu de ses carrés. Ces vieux grenadiers, ces vieux chasseurs, modèles de l’armée dans tant de campagnes, se couvrirent d’une gloire nouvelle sur ce champ de bataille. Le général Friant fut blessé; Poret de Morvan, Devaux et Michel y trouvèrent une mort à envier. Le général Duhesme, fait prisonnier, fut lâchement massacré le lendemain par un hussard de Brunswick, crime qui resta impuni. L’armée y fit des prodiges de valeur; mais plusieurs chefs s’y conduisirent mal. Sans l’arrivée, à l’approche de la nuit, des 1er  et 2ème  corps prussiens, la victoire nous restait; et 120,000 anglo-hollandais et alliés étaient battus par 60,000 Français. »

(Colonel RIGAU, « Souvenirs des guerres de l’Empire… », A. Poilleux, Editeur, 1846, pp.107-116).

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( 18 juin, 2019 )

Légendes et erreurs [au sujet du séjour de Napoléon au Caillou la veille de la bataille de Waterloo et d’autres faits]

Waterloo

« Dans le n°5 de notre Bulletin (juin 1952), un article du regretté historien Winand Aerts, le grand spécialiste de Waterloo, faisait justice de quelques légendes nées on ne sait comment, acceptées par des historiens et prenant désormais la place de la vérité. C’est ainsi qu’il démontrait péremptoirement que Napoléon, dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, celle précédent Waterloo, n’avait pas quitté Le Caillou pour faire une reconnaissance du terrain, à pied, avec le grand-maréchal Bertrand et le page Gudin. Cette légende était déjà contredite par les « Souvenirs » du mameluck Ali. A la solide argumentation de Winand Aerts devait se joindre un peu plus tard un témoignage de la première importance : celui du valet de chambre de l’Empereur, Marchand, qui, dans ses « mémoires » (tome I) publiés en 1952, conte en détail la nuit de Napoléon, nuit passée dans son lit et sans sortie.

Dans son remarquable ouvrage, « Les Cent-Jours », Louis Madelin a néanmoins repris la légende, faisant sortir l’Empereur à 2 heures du matin ; l’éminent et regretté académicien a préféré s’en tenir à la relation de l’Empereur, manifestement « arrangée » plus tard à Sainte-Hélène. Mais pourquoi, en publiant son livre en 1954 négligea-t-il le récit sensationnel de Marchand publié deux ans plus tôt ? Or, Louis Madelin, n’ignorait pas les « Mémoires » du valet de chambre puisqu’il les cite quelques pages plus loin. D’ailleurs, il estimait que « peut-être, aurait-il (Napoléon) mieux fait de se reposer ». Justement, Marchand précise que Napoléon, couché peu après son arrivée au Caillou, est resté au lit pendant toute la nuit, ce qui, d’ailleurs, ne devait pas l’empêcher de s’inquiéter du temps en questionnant le valet de chambre, de faire venir Gourgaud pour lui dire d’aller reconnaître le terrain. (Il ne le reconnaît donc pas lui-même). L’Empereur reçoit aussi Drouot, et marchand ajoute : «  Après ce rapport, l’Empereur continua de rester dans son lit… L’Empereur se leva de bonne heure et vit avec plaisir le temps s’éclaircir… Il se promena longuement de long en large dans cette chambre, les mains derrière le dos, il prit des ciseaux, les tourna autour de ses ongles, paraissant bien plus occupé de la bataille qui allait s’engager que de ce détail de toilette ; il s’approchait souvent de la fenêtre et regardait l’état du ciel ; sa barbe faite, il s’habilla et fit demander le général Gourgaud qu’il fit encore écrire sous sa dictée. A 9 heures, l’Empereur demanda son déjeuner. »

Voici donc Louis Madelin en contradiction avec l’un des principaux témoins oculaires, et l’un des plus sérieux. Mais à la suite de son récit, il ajoutera, pour notre surprise, une bien singulière invention. En effet, ayant conté le départ du Caillou de l’Empereur, dans la matinée, afin d’assister au défilé des troupes, Madelin fait ensuite retourner Napoléon au Caillou pour… dormir ! « Ce défilé  terminé, écrit-il, et pendant que les troupes prenaient leurs positions de départ, l’Empereur se jeta sur son lit, priant qu’on ne le réveillât qu’à onze heures. » Ceci est pour le moins inattendu. Consultons la montre, tout d’abord. L’Empereur déjeune vers 9 heures ; après cela il fait étalier les cartes et commente son plan de bataille pour Jérôme, Ney, Reille, etc. Ensuite, il reçoit le fermier Boucquéau. Puis il monte à cheval. Déjeuner, exposé stratégique (et vive discussion avec Soult), entretien avec le fermier, tout cela lui prend bien une heure. Il va à cheval vers Rossomme, il y assiste au défilé des troupes. Trajet, défilé et retour au Caillou lui prennent certainement une autre heure. Il est onze heures ! Et Louis Madelin plaçait lui-même l’Empereur à 11 heures, beaucoup plus loin : à la Belle-Alliance !

Quand a-t-il donc dormi ?

Ce qui ne tient pas devant la montre, ne tient pas plus au raisonnement. Après avoir été si impatient durant toute la nuit, si pressé d’engager le combat, l’Empereur voit enfin ses troupes prendre position et… il va se coucher ! Il se met au lit au moment d’engager la plus décisive des batailles ! On serait curieux de savoir d’après quel document Louis Madelin a pu reprendre pareil conte. On ne le saura jamais, d’ailleurs : ce témoignage n’existe pas. Le mameluck Ali, qui n’en conte pas, lui, et qui ne quitte pas l’Empereur, dit bien clairement : « Quand tous les corps eurent opéré leurs mouvements, il parcourut les rangs où il fut accueilli avec enthousiasme ; après quoi il vint s’établir sur une hauteur en arrière de Rossomme. L’action commença au parc [verger] d’Hougoumont ». Tous les autres témoignages des témoins présents concordent. Tout le monde a vu l’Empereur sur le terrain ; personne n’a vu le dormeur fantôme au Caillou. Avec Ali, il y a Marchand, le fermier Boucquéau et son fils, le secrétaire Fleury de Chaboulon, le commandant Duuring, etc., etc., etc. 

Peut-être dira-t-on que ce sont là des détails secondaires. Il n’y a rien de négligeable dans le comportement de Napoléon pendant cette grande journée ; en outre, faut-il, en matière d’Histoire, faire fi des précisions mineures ? Si un historien-et lequel ! Puisqu’il s’agit de Louis Madelin-donne ces indications c’est aussi qu’il y attache lui-même de l’importance. Dès lors, les erreurs ont, elles aussi, de l’importance.

Encore à ce propos de Waterloo, nous ressentons une certaine surprise en lisant un autre ouvrage, « le Secret de Waterloo » du commandant Henry Lachouque. Cet ouvrage, écrit avec verve, certes, de l’intérêt, quoique l’historien militaire belge M. Henri Bernard, professeur à l’École Royale Militaire, ait pu dire avec raison : « Nous avouons ne pas avoir compris quel était ce Secret ». Pourquoi faut-il trouver dans ce livre où il y a de « bons moments », et dans lequel Louis Madelin prit fréquemment sa documentation, de ces erreurs « mineures » que l’on est en droit déplorer ?

Signalant que, dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, couchèrent à Genappe, en l’Auberge du Roi d’Espagne, le prince Jérôme, le général Reille et ses divisionnaires, le commandant Lachouque ajoute du pittoresque en racontant que de nombreux officiers « se rendent  à l’hôtel du Roi d’Espagne où un bal impromptu est organisé; les dames de la ville accourent l’on dansera fort avant dans la nuit… Pourquoi pas ? » Où le commandant Lachouque a-t-il trouvé cela ? Nous ne le suivrons pas dans ces joyeux quadrilles car il nous faudrait, pour cela, oublier que pendant toute la journée la bataille a fait rage, tout près de là, aux Quatre-Bras, que Genappe est envahie de blessés et de moribonds et que Reille et ses généraux sortent à peine d’un sanglant combat pour marcher, tôt le lendemain, vers une nouvelle bataille. Il est bien peu vraisemblable que le prince et ces généraux aient toléré que s’improvise une telle fête en ces circonstances et dans le lieu où ils prenaient enfin un peu de repos. L’atmosphère générale, d’ailleurs (et le commandant Lachouque insiste lui-même là-dessus), était, au contraire bien tragique. La troupe et les officiers étaient éreintés et obsédés par l’idée de trahison. Quant aux dames de la ville, une telle réjouissance devait cadrer fort mal ave c leur état d’esprit cette nuit-là.

Autre détail concernant le duc de Wellington « installé à l’auberge située vis-à-vis de l’église et portant enseigne « A Jean de Nivelles ; Wellington, dans le village de Waterloo, n’a jamais mis les pieds à l’auberge Jean de Nivelles. Son quartier-général était installé en face de l’église dans le relais de poste, auberge connue sous ce nom et tenue pat le veuve Bodenghien, maison qui existe encore aujourd’hui. L’auberge Jean de Nivelles n’était pas située en face de l’église, mais plus loin, sur le même alignement que le relais, au-delà  d’un chemin dont ce dernier formait le coin (aujourd’hui avenue reine Astrid). Cette auberge Jean de Nivelles a disparu depuis longtemps et personne, depuis 1815, n’y a situé le quartier-général de Wellington-sauf le commandant Lachouque. Le commandant Lachouque, en décrivant  la retraite de Napoléon le soir de la bataille, le fait entrer au Caillou où « depuis 5 heures l’attendait le rôti de mouton commandé le matin à Mme Boucquéau ». Ce n’est pas nous qui arrêtons à cette côtelette, c’est notre auteur. Et puisqu’il nous invite à déguster ce détail historico-culinaire, faisons lui remarquer :

1°/ Que la commande n’avait pas été faite le matin à Mme Boucquéau, car celle-ci n’était pas au Caillou à ce moment-là, mais encore à Plancenoit (voir le témoignage de son fils).

2°/ Que la côtelette n’était pas trop grillée. Pas du tout même car le fils en question a noté que la servante du Caillou, Marie Houzeau, envoyée dans l’après-midi pour la chercher, n’en avait pas trouvé.

En plus, le commandant Lachouque, qui cite le témoignage du commandant Duuring chargé de la garde du Caillou, mais a mal lu ce témoignage qui précise bien que Napoléon n’est pas entré au Caillou, mais s’est arrêté quelques instants devant la ferme, sans descendre de cheval, pour entendre son rapport.

Détails… Nous ne tombons d’accord. Mais si on veut nous offrir des détails, qu’on nous autorise à les désirer exacts. Pour le surplus, l’Histoire est une grande fresque faite d’une multitude de touches minuscules. Quant la fantaisie s’empare du peintre qui applique ces touches, il est à craindre que la fresque toute entière ne se ressente de cette fantaisie.

X. »

——–

Les « Souvenirs » du mameluck Ali ont été publiés la première fois en 1926 chez Payot, avec introduction de G. Michaut. Il y a eu une nouvelle édition en 2000, chez Arléa, avec une présentation et des notes de Christophe Bourachot. 

Les « Mémoires » de Louis Marchand ont été publiés en 1952-1955 chez Plon, en 2 volumes.  Il y a eu des rééditions successives chez Tallandier en 1985 (en 2 volumes), chez le même en 1991 (idem) et en 2003 (en un seul volume cette fois rassemblant les 2, toujours chez Tallandier).

L’ouvrage de Louis Madelin qui est concerné est le 16ème (et dernier) de sa grande série publiée chez Hachette et qui porte le titre d’Histoire du Consulat et de l’Empire. Il est paru en 1954.

« Le Secret de Waterloo » du commandant Henry Lachouque a été publié en 1952 chez Amiot-Dumont.

 

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( 11 juin, 2019 )

«Mon séjour à l’île d’Elbe», par le commandant Bernard Poli.

Bernard Poli

 Le récit du commandant Bernard (ou Bernardin) Poli (1767-1851) fut publié la première fois dans la revue « Études Corses » en 1954-1955, sous les auspices de Simon Vinciguerra. Le manuscrit original de ces souvenirs se trouve aux Archives départementales de la Corse-du-Sud (cote : FR AD 20A, 1 J2/1)

Voici quelques mots à propos du commandant Bernard Poli, né le 15 avril 1767, à Solaro (Corse).

Les renseignements qui suivent sont extraits de la base Léonore de la Légion d’honneur (dossier LH/2191/52). Le 23 septembre 1805, il est nommé capitaine au Bataillon des Chasseurs Corses du Liamone. Confirmé par décret du 19 juin 1806. Nommé provisoirement chef de bataillon à la suite, le 25 novembre 1807. Nommé chef de bataillon commandant, celui de cinq cents hommes organisé pour le Grand Duché de Toscane le 14 août 1809. Confirmé dans ce grade par décret du 29 juin 1810. Nommé commandant d’armes de quatrième classe au fort de Gavi le 23 décembre 1810. A noter que Poli indique dans ses « Mémoires » que c’est en juin 1812 qu’il prend ce commandement. S’agit-il d’une mauvaise transcription ? Il passe avec le même grade à l’état-major de la 23ème division militaire le 21 juin 1815. Admis au traitement de réforme par décision royale du 8 septembre 1819 à raison de neuf cents francs (jouissance du 1er janvier 1819), le 2 octobre 1819.

Admis à la retraite et inscris sous le n° 19462 pour une somme annuelle de 1440 frs (jouissance du 1er janvier 1825), le 13 avril 1825. Concernant ses blessures, son dossier mentionne les faits suivants : Blessé d’un coup de poignard qui lui traverse le corps le 18 janvier 1808, dans une expédition à Savone, ordonnée par le général Morand, contre des bandits. Blessé le 6 mai 1814, d’un coup de feu au bras droit à Gavi, à l’occasion d’une conspiration organisée par le Maire en faveur des Anglais pour massacrer les Français. Ces états de services sont arrêtés à la date du 22 septembre 1830. Le commandant Poli s’éteint le 12 août 1851. Il était chevalier de la Légion d’honneur par décret du 26 février 1815 ; officier du même ordre depuis le 2 juin 1815 ; hormis les deux dates précédentes, il est à noter que dans son dossier de la Légion d’honneur, Poli, est nommé chevalier pour prendre rang à compter du 30 août 1832.

Ses mémoires relatent les faits suivants : comme il l’indique au début de sa relation, Poli prend le commandement de la place de Gavi (en Corse). Il devra mettre la ville en état de siège face aux menaces anglaises ; il y reste jusqu’à la fin avril  1814. C’est à cette époque qu’il séjourne à l’île d’Elbe. Alors que l’Empereur débarque à Golfe-Juan, Poli arrive à Sari. Il en prend possession au nom de Napoléon. Il va s’en suivre un long soulèvement des Corses vis-à-vis du pouvoir royal. Plus tard, à l’automne 1815, le commandant Poli rencontre le maréchal Murat, de passage en Corse. Il aurait le dépositaire d’un trésor appartenant au roi de Naples. La fin de son récit est consacré aux combats menés en Corse (notamment dans le Fiumorbo (ou Fium’orbu)) face au pouvoir royal incarné par le Marquis de Rivière. Ce dernier sera tenu en échec face à la détermination des troupes de Poli. Le successeur du marquis de Rivière, le général comte Willot conclut une paix honorable et décrète une amnistie générale. Le chef de bataillon Poli quitte la Corse en mai 1816.

Quelques notes, se trouvant entre-crochets ont été ajoutées à ce témoignage.

C.B.

————–

Je débarquai à Porto-Ferrajo [Portoferraio] le 17 mai 1814. L’Empereur ayant quitté sa capitale, je m’empressai de me rendre à la Villa Marciana, sa résidence d’été.

L’Empereur avait fait dresser une tente au-dessous d’un escarpement, au sommet duquel s’élève une chapelle consacrée à la vierge. Cette partie de l’île est connue sous le nom de Madonna del Monte. A peine m’eut-on annoncé, qu’il sortit de sa tente, et nous nous entretînmes pendant plus de quatre heures, allant et venant devant l’entrée.

L’Empereur était agité et impatient. Son désir de savoir ce qui se passait en France d’une bouche non-suspecte, éclatait dans sa personne et dans ses gestes. Sans me donner le temps de terminer mes réponses, il me coupait sans cesse par de nouvelles questions. Enfin, s’apercevant combien cela m’embarrassait et avançait peu les instructions qu’il attendait, il essaya de se  contenir, et s’il m’interrompit quelques fois encore, il me disait aussitôt d’une voix brève et émue : « Continuez, continuez ».

Nous étions dans un moment où ses partisans de France et d’Italie n’étaient pas encore revenus de ce premier coup qui, dans tous les changements de règne, étourdit le parti vaincu. Je n’avais donc rien de bien satisfaisant à lui apprendre, et je n’eus à lui citer que peu d’exemples de dévouement, isolés au milieu du silence presque universel de ses amis.

Néanmoins, cette conversation le laissa plus calme, soit qu’il fut sorti de ces certitudes, soit que, rapportant tel renseignement qu’il venait de recevoir à des faits que je ne connaissais pas, il entrevit des espérances qui devaient demeurer inconnues pour moi.

Celui qui aurait alors jugé des vues secrètes de Napoléon sur sa vie extérieure, l’aurait cru fort satisfait de sa nouvelle situation.

Qu’il eut déjà combiné dans sa tête des projets sur la France au moment où j’arrivai, cela n’est pas douteux ; mais ce qui est encore plus certain, c’est que rien ne trahissait sa pensée, et que pour ses amis et ses confidents les plus intimes, elle ne se révélait par aucun signe. On aurait dit, au contraire, que charmé de sa résidence, il n’avait d’autre souci que d’en jouir paisiblement.

Il semblait s’être parfaitement accommodé de son petit royaume : il en prenait les affaires au sérieux ; il formait des projets d’embellissement pour sa capitale; il perçait des routes; il publiait des décrets. [Sur l’œuvre accomplie par Napoléon durant son exil elbois, lire « Le Registre de l’île d’Elbe. Lettres et Ordres de Napoléon 1er. Publiés par L.-G. Pélissier », A. Fontemoing, Éditeur, 1897]

Les espions de la Sainte-Alliance se laissèrent prendre à cette simplicité d’existence; ils ne virent plus dans Napoléon qu’un homme content de s’être débarrassé d’immenses soucis et d’un fardeau trop lourd pour ses épaules. Sans doute, ils écrivaient à leurs cours dans ce sens; et il fit si bien qu’il parvint à endormir tout le monde dans une complète sécurité.

En attendant, les négociations se nouaient avec la France. Les corsaires de l’île d’Elbe, sous pavillon au champ blanc semé d’abeilles, abordaient les côtes de la Provence et de la Corse, ne manquant jamais de rapporter des renseignements utiles et des dépêches secrètes.

Parmi cette foule d’officiers de tous grades qui avaient suivi l’Empereur à l’île d’Elbe et qui y touchaient leur solde sur sa cassette particulière, le capitaine de marine Pontier avait été choisi pour ces sortes d’expéditions.

C’était lui que regardait l’exécution des services de ce genre. Il est vrai que l’Empereur, pour déconcerter ses ennemis, feignit de s’être épris tout à coup d’une passion immodérée pour les huîtres : à Porto-Ferrajo [Portoferraio] on manquait d’huîtres : c’était là une grande privation pour lui. Il était bien extraordinaire que l’île d’Elbe, qui produit tant d’excellentes choses n’eût pas seulement des huîtres à fournir à la table de son souverain. Napoléon était un maître absolu : au Louvre [l’auteur veut dire au palais des Tuileries] comme à Porto-Ferrajo [Portoferraio], huîtres ou autres choses, quand il exprimait un désir, il fallait obéir et le satisfaire ; mais quel parti prendre ? Alors, comme par hasard, quelqu’un avança qu’il existait en Corse une grève où les huîtres abondaient miraculeusement.

Cet indice fut comme un trait de lumière; l’Empereur se montra disposé à attendre un peu, et il fut décidé que le capitaine Pontier irait deux fois par semaine charger des huîtres près d’Aléria, à l’étang de Diana, lieu où gisent encore les ruines d’une ville romaine.

Le corsaire revenait chargé d’huîtres et de poissons excellents ; il en jetait à pleines  cales sur les quais; on en faisait des réserves autour de la citadelle; on affectait de combler de ces bivalves le port et les fossés; ce que  nous ne mangions était effarant à voir.

Mais comme on pense bien, ce  n’était là qu’un moyen de cacher la mission secrète de Pontier, lequel après avoir pris terre à Aléria, se rendait à Cioti, dans le canton de Moriani, auprès de Madame Cervoni qui recevait les dépêches de France sous son couvert, et les transmettait à l’Empereur par l’entremise du hardi capitaine.[« Une dame Cervoni, patriote corse, se prévaudra plus tard d’avoir eu vent d’une expédition que Bruslart [gouverneur royaliste de la Corse] projetait en janvier [1815], et de l’avoir fait échouer avec un groupe de partisans en s’opposant de vive force à l’embarquement », écrit Guy Godlewski dans fameux ouvrage sur le séjour elbois de l’Empereur]

Aux premiers jours de février 1815, la tentative sur la France était encore un secret pour tout le monde; des quatre personnes que l’Empereur avait admis à confidences, sans caractère officiel, étaient Antonio Sisco, négociant, chef d’escadron de cavalerie ; le juge Poggi, espèce de ministre occulte [Pons de l’Hérault dans ses « Souvenirs », écrit à propos de ce dernier : « …il était juge et il avait été nommé par l’influence de Lucien Bonaparte », avant d’ajouter que ce personnage fut d’abord suspect à l’Empereur avant de gagner peu à peu sa confiance. Napoléon le « chargea de la police d’intimité »]; M. Proux, chef d’escadron de cavalerie, et moi ; nous étions les deux seuls avec Poggi, qui en connaissions quelque chose ; encore faut-il dire que nous ne savions qu’une faible partie de ce qu’il méditait.

Je ne crois pas me tromper en avançant que ni sa mère, ni sa sœur, ni MM. Bertrand et Drouot, ne furent instruits avant nous. Je commençais à être tout à fait initié que le général Drouot me disait encore, sur quelques propos vagues que je lui avais tenus, que la France qui commençait à respirer après tant de désastres, n’avait besoin que de repos. Drouot tenait sans doute le même langage à l’Empereur avec la noble franchises qu’on lui connaît, ce qui faisait que craignant peut-être cette opposition toute française, il n’avait pas jugé à propos de leur en parler. Cette réserve de l’Empereur, si tant est que les indices sur lesquels je m’appuie ne me trompent pas, ne saurait diminuer en rien l’idée qu’on s’est formée de l’amitié qui unissait ces grands personnages à Napoléon. Admirateur passionné de leur beau dévouement, je n’irais pas faire mentir l’Histoire au profit de mes observations. Seulement, je constate cette réserve de l’Empereur pour montrer à quel point il était maître de lui-même, ne révélant de ses projets à ses plus dévoués amis que ce qu’il fallait en dire pour réussir.

Le premier plan arrêté par l’Empereur consistait à opérer un débarquement entre Gênes et Savone, de traverser le mont Ferrat, en passant sur la droite d’Alexandrie, de se rendre à Milan, puis de surgir sur les Alpes, et du haut du Simplon, ayant à sa droite la France et à  sa gauche l’Italie, de faire un appel à l’armée française et à tous les cœurs dévoués à sa cause. C’était là une idée digne de lui: peut-être ce projet eut-il été préférable à l’autre. [Poli est le seul à évoquer ce projet inédit. Quant au trésorier Peyrusse, il écrit à la même période : « Le Roi de Naples était en Italie en armes ; certains préparatifs pouvaient nous faire croire que Sa Majesté irait se joindre à lui … »]

Murat n’aurait pas attaqué l’Autriche au moment où l’Empereur aurait essayé une négociation avec elle. Et le rôle moins hostile de l’Autriche aurait incontestablement changé la face des affaires. L’Empereur m’avait chargé de la prévenir à Gênes. Je devais préparer les esprits et y nouer des intelligences avec des hommes puissants ; les relations que je m’étais créées dans le pays pendant mon commandement de Gavi, la connaissance que j’avais acquise des ressources de la localité, l’engagèrent à me confier cette mission.

L’expédition que je devais conduire était prête; les vaisseaux armés. Je n’attendais plus que l’ordre du départ, lorsque l’arrivée de quelques personnages mystérieux à l’île d’Elbe vint renverser tout à coup ce projet et tourna les idées de l’Empereur d’un autre côté. [Encore une précision inédite]

Il n’était sorte de précautions que nous ne prissions à l’île d’Elbe, autant pour dérouter les surveillants que pour déjouer la trahison.  Je ne pense pas, pour ce qui est de la sûreté de sa personne, qu’elle put courir aucun danger. Allait-il se promener à la campagne, des hommes sûrs veillaient sur lui incessamment. Des promeneurs, en apparence indifférents, le suivaient de loin en loin sans jamais le perdre de vue. Nous étions surtout d’une intolérance excessive envers toutes les personnes qui débarquaient dans l’île.

Sur ce point, cependant, notre vigilance à moi et à quelques autres fut complètement déjouée par les soins mêmes de l’Empereur. C’était M. Sisco qui, de longue main avait l’entière possession de ces sortes de confidences. Ce digne homme, à qui l’Empereur confiait une foule d’affaires d’intérêt privé, méritait bien sa confiance.

J’ai dit que l’Empereur se posant comme le centre d’une vaste ramification d’intrigues, ne livrait tout juste un secret que ce qui était proportionné à l’utilité et au genre de service qu’on pouvait rendre. Ainsi, je connaissais des secrets que Sisco ignorait, mais il en savait qui m’étaient inconnus. De ce nombre était l’arrivée de certaines personnes venant de France et d’Italie et communiquant secrètement avec l’Empereur.

Le moyen employé à cette occasion était encore assez singulier. J’avis observé que, si nous étions alertes à courir au bureau de la santé, à l’arrivée, je ne dis pas seulement des navires, mais des moindres barques, M. Sisco n’était pas moins prompt que nous à remplir ce devoir que je croyais purement officieux de sa part comme de la nôtre. Je m’étonnais toujours de la sévérité inouïe de l’administration. Pas un navire qui ne fut mis ne quarantaine comme si la fièvre jaune ou la peste eussent régné sur le continent. Pis une chose qui ne m’étonnait pas moins, c’était le grand nombre de relations de M. Sisco avec tous les ports de l‘extérieur.

Sitôt les premières informations prises par les officiers de la santé, M. Sisco ne manquait pas jamais d’adresser cette question  au patron du navire : « N’avez-vous rien pour M. Sisco le Banquier ? »

Assez souvent, le Capitaine répondait : « Oui, j’ai quelque chose ; una scatola (un coffre), deux, trois, à l’adresse de M. Sisco ».

Je ne comprenais rien à ces envois. Mais lorsque la marche des événements eut rendu notre intervention indispensable, nous apprîmes, M. Proux et moi, tout le mystère de la scatola. La scatola n’était autre que l‘annonce d’un passager de marque et dont l’arrivée devait rester inconnue. M. Sisco faisant son profit de l’avertissement en allait rendre compte à l’Empereur.

C’est alors que nous nous trouvâmes à même de juger des précautions apportées au débarquement de ces personnages. Ils descendaient à terre au milieu de la nuit quand les portes de la ville étaient fermées. On les faisait longer en silence les remparts extérieurs et l’entrée au Palais avait lieu par la petite porte des écuries, qui donnait sur la campagne.

La première personne que j’introduisis de la sorte, un mois environ avant le départ de l’île d’Elbe, se promenait sur le rivage quand nous arrivâmes. Elle était affublée d’un grossier cabau de matelot dont le capuchon lui couvrait tout le visage. Sans mots dire, durant tout le trajet, nous parvînmes avec   le visiteur silencieux dans le corridor du Palais. L’Empereur, qui attendait dans un salon du rez-de-chaussée, s’avança d’un air empressé, prit son hôte par la main, et en nous souhaitant le bonsoir, ferma sa porte à double tour.

Le lendemain, à la même heure, nous reconduisîmes le personnage par les mêmes chemins ; nous montâmes un navire du gouvernement qui prit le large vers un point où nous devions rencontrer un brick qui croisait dans le détroit de Piombino. Sitôt que les deux navires furent en vue l’un de l’autre, le brick mit ne travers ; nous tînmes la proue sur lui et en peu de temps nous nous trouvâmes bord à bord.

Ce ne fit qu’au moment de la séparation, en serrant dans nos mains une petite main délicate, quand nous nous entendîmes enfin prononcer quelques mots de remerciements et, qu’à la lueur d’un fanal, le dérangement du capuchon nous eut montré un visage tel qu’on n’en trouve pas d’ordinaire sous la lourde peluche des cabaus, que nous reconnûmes dans notre compagnon une jeune femme.

Je n’ai jamais su le nom de cette dame. Le déguisement qu’elle affectait prouvait qu’elle tenait beaucoup à n’être pas reconnue. Sous le premier vêtement, dont j’ai parlé, elle portait encore un costume de poissonnière marseillaise ; j’en jugeai par cette ample coiffe de mousseline que les femmes de ce pays appellent si improprement une coquette, et dont elle avait ajusté les bandes autour de sa tête. Nous ne revenions pas de notre surpris, ce qui n’empêcha pas M. Proux de s’écrier tout de suite : « Je m’en étais douté ! » [Qui peut être cette femme qui arrive donc vers la fin janvier 1815 à l’île d’Elbe ?]

Ce qui n’est pas douteux, c’est l’adhésion de nos mais de France que cette dame vint décidément porter à l’Empereur. A dater de cette entrevue, il n’hésita plus à se confier à sa fortune. Pour ce qui est du message qui le détourna de son projet sur gênes, il avait été confié à deux jeunes gens, prétendus matelots, que nous introduisîmes avec le cérémonial ordinaire. Ils arrivèrent douze jours après la dame étrangère et au moment où j’attendais d’heure en heure l’ordre de mettre à la voile.

Ils séjournèrent quarante huit heures au Palais. Mais, en nous quittant, moins discrets que le dernier personnage, ils nous embrassèrent, et l’un d’eux nous dit avec exaltation : « Adieu mes amis, jusqu’au revoir en France dans moins d’un mois ! » Ce jeune homme, que nous connaissions fort bien cette fois, était le fils d’un Maréchal de France ; on me permettra de ne rien dire de plus.[C’est parmi les fils des maréchaux de France après l’Empire qu’il faut chercher]

Le lendemain, à dix heures du soir, l’Empereur me fit appeler. Sa chambre n’était éclairée que par un seul flambeau placé sous le manteau de la cheminée. Je vis par cet indice qu’il s’agissait d’une communication grave; c’était du moins son usage, avec moi, d’éclairer ainsi l’appartement qu’il destinait à quelques secrète entrevue. Il m’annonça l’abandon de l’expédition d’Italie, et alors il me développa son nouveau plan sans réserve. Il me détailla avec son extrême sagacité les chances de succès ou de revers qu’il pouvait rencontrer dans sa marche sur Paris. Il fit la part des hommes et des choses ; des adhésions ou des résistances avec une sûreté de coup d’œil prophétique. Mais les revers pouvaient arriver ; en cas de désastre il faillait se ménager un retraite en lieu sûr. Il avait songé à la Corse. C’était dans nos montagnes qu’il devait se retirer et si son étoile le trahissait : « Seize mille hommes », me dit-il, « se jetteront avec moi en Corse ; et avec seize mille hommes, on peut tenir en Corse une éternité. » [Aucun mémorialiste de l’île d’Elbe n’a évoqué ce projet. Peyrusse rencontre l’Empereur vers la même heure. Ecoutons-le : «Vers dix heures du soir, je fus mandé dans le cabinet de Sa Majesté; il ne me fut pas difficile de m’apercevoir de ses projets futurs. – « Etes-vous prêt ? Peyrousse. » Ma réponse ne se fit pas attendre. – « La frégate me gêne ; mais tout annonce qu’elle lèvera l’ancre demain ; laissez un peu d’argent pour les troupes que je laisse à Lapi (qui devait commander l’île). Donnez-lui votre caissier et soyez prêt à faire embarquer toutes mes affaires. » Sa Majesté me congédia ; je fus toute la nuit dans une vive agitation ; il fallait tout abandonner pour ne songer à prendre avec moi que ma comptabilité, mes registres et le Trésor de Sa Majesté.] 

Que n’a-t-il suivi cette première inspiration ? Et pourquoi Dieu ne l’a-t-il pas détourné de se mettre à la merci de l’Aristocratie britannique ?

Ma mission était d’aller révolutionner la Corse, d’y soulever le peuple et d’y proclamer son gouvernement. A cet effet, l’Empereur avait nommé un comité composé des corses qui l’avarient suivi à Porto-Ferrajo [Portoferraio] et dont il connaissait le dévouement et l’influence[1]. Après m’avoir détaillé minutieusement les devoirs de ma commission, il me demanda si ce parti me convenait.

« Sire, lui dis-je, j’avoue que j’aimerais mieux vous suivre en France, et y partager vos dangers ; mais la nécessité parle, et il ne me reste qu’à vous exprimer ma reconnaissance pour la confiance que vous mettez en moi. »

Dès ce moment, je n’attendis plus que le moment de partir. Enfin, l’heure arriva pour l’Empereur de quitter l’île d’Elbe. Dans la matinée de ce jour-là, il fut sombre et triste. Je l’avais rarement vu aussi soucieux. Attribuant sa mauvaise humeur à la présence d’une frégate anglaise arrivée inopinément dans le port, je me hasardai à lui dire : « Sire il ne faut pas que cette frégate vous chagrine; donnez-m’en l’ordre, et dans une demi-heure elle est à nous. » [Le trésorier Guillaume Peyrusse mentionne à la date du 7 décembre 1814 un changement du caractère de Napoléon suite à la visite d’un étranger dans l’île. Quelques heures après, ce dernier revient dormir à bord du navire qu’il l’a emmené. Le valet de chambre Louis Marchand remarque (après le 8 janvier 1815) que l’Empereur était silencieux et réfléchi. Enfin, c’est de nouveau Peyrusse qui décrit Napoléon « fortement préoccupée », à la date du 22 février 1815]

Il se mit à rire : « Et comment ferais-tu pour la prendre ? » me dit-il. Je lui expliquai ce que j’aurais fait ; il me dit alors de me rassurer ; cette frégate, ajouta-t-il, ne l’inquiétait pas, et j’allais la voir partir à onze heures. En effet, la frégate anglaise quitta le port comme il l’avait dit.

Depuis le matin, l’expédition n’étant plus un mystère pour personne, une foule immense de peuple encombrait la plage et remplissait l’air de ses acclamations. Chacun montait à bord du brick l’Inconstant pour féliciter l’illustre passager. Le pont était couvert de monde.

Le 26 février, à six heures du soir, l’Empereur donna l’ordre de tirer les ancres ; le navire s’ébranla et, tandis que les visiteurs descendaient à terre, m’ayant pris à part, il me serra la main et me dit ces paroles, les dernières, hélas ! que j’ai entendues sortir de sa bouche : « Va e fa bene ; e ritorna a trovarmi in Parigi » (« Va et fais bien, et reviens me trouver à Paris »).  

Nos ordres étaient de ne mettre à la voile que lorsque sa flottille aurait disparu. Le lendemain matin, les voiles se dessinaient encore à  l’horizon ; nous ne bougeâmes pas ; mais, à onze heures, tous les vaisseaux ayant doublé l’île de Capraia, tout étant prêt, nous dîmes adieu à l’île d’Elbe.

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Quelques sources sérieuses sur l’île d’Elbe.

Guy Godlewski, « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe. Préface de Marcel Dunan », Hachette, 1961, 284 p. (Réédité en 2003 aux éditions Nouveau Monde).

Baron Guillaume Peyrusse, «  Mémoires, 1809-1815. Edition présentée, complétée et annotée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018.

Louis Laflandre-Linden, « Napoléon et l’île d’Elbe », La Cadière d’Azur, Editions Castel, 1989, 350 p.

« Napoléon, empereur de l’île d’Elbe. Souvenirs & Anecdotes de Pons de l’Hérault. Présenté et annoté par Christophe Bourachot », Les Éditeurs Libres, 2005, 416 p. (A compléter par l’ouvrage du même auteur :  « Mémoire aux puissances alliées… », Alphonse Picard et Fils, 1899,374 p.)

On consultera également les témoignages de Louis Marchand, le fidèle valet de chambre de l’Empereur, et celui de Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali.


[1]  Note insérée dans la version parue dans la revue « Etudes Corses » : Cette phrase est écrite dans la marge. Elle remplace un passage légèrement barré dans le texte, et ainsi rédigé : « J’avais sous mes ordres trois navires chargés d’armes et de munitions. Une junte, composée de membres choisis parmi les plus fidèles à Porto-Ferraio [Portoferraio], montait sur la flotte avec moi; de plus, j’étais muni de pleins pouvoirs pour la réunion des notables de l’Ile qu’il m’avait désignés comme devant faire partie du gouvernement provisoire. Le capitaine Pontier était l’amiral de notre flottille » 

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