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( 26 mai, 2022 )

Témoignage de Benjamin Constant sur la période allant de mars à août 1815…

B. Constant

Voici un extrait du « Journal intime »  de Benjamin  Constant. Après le retour de l’Empereur de son île d’Elbe, il participera à la rédaction de l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire; de royaliste il est devenu bonapartiste. « Grande nouvelle ! Bonaparte revient. La débâcle est affreuse. Ma vie est en danger. Vogue la galère, s’il faut périr, périssons bien Quels lâches que ces royalistes si purs qui pensaient me présenter comme un ennemi de ce gouvernement ! Ils tremblent et je suis le seul qui ose écrire et proposer de se défendre. Nous en saurons plus long demain soir. Les nouvelles grossissent, mais tout est encore obscur, sauf la conviction de tout le monde que tout est perdu. Je persiste à croire qu’on pouvait tout sauver, mais le temps se perd. Mme de Staël est partie. Conférence interminable avec Laîné sans rien conclure. C’est désolant, mais, je le répète, tout est perdu par ce seul fait que chacun le dit. Fouché, Sébastiani et les bonapartistes m’adorent. Dîné avec Montlosier. Je retourne chez Laîné. Les nouvelles sont affreuses. Je fais une proposition. Si elle réussit, je risque volontiers ma vie pour repousser le tyran. On essaie de mille choses pour organiser la résistance, mais- tout faiblit dans la main.

Séance des députés. Quelle faiblesse et quelle misère dîner chez Raynouard. Les bonapartistes continuent à me faire des avances néanmoins ma tête est en danger et j’ai la bêtise de penser à elle. Il y a une séance royale touchante, mais les nouvelles sont mauvaises. On fait des projets qu’on abandonne. Le danger augmente. Dîné chez Mme de Coigny avec Mme de Grammont. On remet tout au lendemain et Il est à Auxerre. Je fais un article pour les Débats qui est ma condamnation. Si l’on me prend, peu importe! C’est le moment de me souvenir que la vie est ennuyeuse. L’ineptie continue à tout diriger. Dans trois jours une bataille ou une déroute finira tout. Mon article a paru bien mal à propos car on ne songe plus où se battre, tant la débâcle est complète. Le roi est parti. Bouleversement et poltronnerie universelle. Je songe aussi à partir, mais on est est sans chevaux et je suis forcé de me borner à me mettre en retraite. Après une journée d’inquiétude, je peux enfin quitter Paris et, voyageant toute la nuit sans m’arrêter, j’arrive à Angers. Mais là je me trouve en face de nouvelles inquiétantes de la Vendée; je me décide à rebrousser chemin et retourne sans arrêt jusqu’à Sèvres pour rentrer le soir à Paris. Le lendemain je vais chez Sébastiani et Fouché. Tous deux me rassurent, bien que je ne m’y fie qu’à moitié. Vu Mme de C. de Vaudemont. Mon retour étonne beaucoup. Les choses sont aussi rétablies que si rien n’avait changé. Sébastiani me garantit la sécurité. Dîné chez Allard. Visite à Joseph. Il me donne de bonnes espérances dans mon sens. Y aurait-il réellement des chances de liberté? Je fais un mémoire pour la paix. On m’assure que les intentions sont libérales. On parle de me nommer au Conseil d’État. Bah! Acceptons. La pratique restera despotique, n’importe! Sébastiani a des doutes maintenant. Singulier sort que le mien !

Dîné chez Mme Gay. Je demande un passeport. C’est plus sur que des promesses vagues. Je commence un nouvel ouvrage politique. Si je peux aller assez vite il fera son effet, mais il faudra être fixé ici. Un article que j’ai remis à Joseph a paru dans le Journal de Paris. Il est excellent et fera de l’effet. Si on me devine. Ce qui est sûr, on en dira de belles. Dîné chez lord Kinnaird, avec Fouché et Bassano, qui me témoignent les meilleures dispositions. Ma position me pèse. Je ferai demain une tentative décisive. Je dîne chez Fouché. Je suis bien attaqué et j’avoue que je le mérite assez. Je partirai et un séjour en Allemagne effacera tout. Vu Sébastiani, Rovigo, Fouché. De nouveaux décrets paraissent. Il n’y a plus rien à espérer, et à Dieu ne plaise que je me mêle parmi de telles choses. Dîné chez Pontécoulant, tout le monde est indigné. Je suis décidé à partir. Je dîne chez Mme Récamier avec beaucoup de calme. Et c’est elle cependant qui a a mis durant sept mois toutes les douleurs et toutes les folies dans ma vie! J’ai beaucoup travaillé, mais je sens que mon ouvrage est un nouvel exil. Lettre de désapprobation de Lafayette et de Mme de Staël. Ils ont raison, imprimons et partons. J’ai bien avancé, le sujet est hardi. Dîné chez Sébastiani. L’Empereur me fixe une entrevue. Que sera-ce ?  Je l’ai vu, il m’a fort bien accueilli et chargé après une longue conversation de rédiger un projet de constitution. C’est un homme étonnant, je dois en convenir. Tout sera fait demain, mais cela me fera-t-il arriver enfin, et dois-je le désirer ? L’avenir est bien sombre. La volonté de Dieu soit faite. Mon projet de constitution n’a pas eu de succès, car ce n’est pas précisément de la liberté qu’on veut. Je ferai encore demain une démarche définitive en modifiant mon travail, mais pas dans le sens qu’il me demande, car il me déplaît. J’ai bien travaillé. C’est assez bien arrangé. Je le porterai demain. On parle de ma nomination J’ai eu une entrevue de deux heures. Mon projet modifié a mieux réussi. Je le représenterai demain. Mes conférences sont dans la Gazette. L’opinion me blâme assez, mais je crois faire du bien, et je veux sortir enfin de ma position. L’empereur m’accorde une longue entrevue, beaucoup de mes idées constitutionnelles sont adoptées. L’empereur m’entretient sur d’autres sujets. Il paraît que ma conversation lui plaît. On m’annonce ma nomination au conseil d’État. Entrevue avec Maret et Regnault. Ma nomination est signée. Le saut est fait, j’y suis tout entier.

Première séance au conseil d’État avec les présidents de section. Les affaires m’amusent beaucoup, je les discute bien. Séance avec Maret. Deuxième séance au conseil d’État. Si on ne change rien à la constitution elle sera bonne. A une séance chez l’empereur pour la rédaction définitive, on y a bien changé quelque chose, et le public y trouvera à redire. Mais le sort en est jeté et le mien aussi. Dîné chez Fouché. La constitution est déjà très attaquée je l’ai vigoureusement défendue. En général je suis content de moi, je suis comme je dois être. Je fais un article que j’envoie à l’empereur. Dîné chez M. de Rumfort. Soirée chez Rovigo et de Coigny. On est mal pour la constitution et pour moi. Comment cela finira-t-il? J’ai prêté serment et tenu séance après. Dîné chez Joseph. L’avenir s’obscurcit, mais au moins je suis nettement dans un parti. L’opinion n’est pas bonne, on ne fait pas ce qu’il faudrait. Soirée chez le duc d’Otrante. Je ne sais quel découragement saisit aussi ces gens-là. Je crois que je porte malheur au parti que j’embrasse. Rien ne se fait et l’opinion est toujours mauvaise. Je reçois tous les jours des lettres anonymes qui m’attristent. Dîné chez Caulaincourt; soirée Souza. Le sort en est jeté, l’opinion se remettra peut-être. J’ai une assez longue causerie avec l’empereur au conseil d’État. Dîné chez Allard; soirée chez Mme Récamier. Son mari s’est encore ruiné. Pauvre femme Je fais un article pour les Débats. On redit chaque mot que je prononce sur l’empereur. Il faudra devenir muet. On veut réimprimer un article que j’ai publié contre l’empereur. Gare. Cela est fait et a été envoyé partout. Je me décide à écrire une lettre directement à l’empereur. Heureusement, le résultat de cette œuvre méchante est fort petit. C’est une grande montagne passée. Les décrets de convocation sont publiés. Il y aura donc des Chambres ! Dieu veuille qu’elles soient sages L’opinion s’améliore. Serai-je député? Je le désire beaucoup, mais, surtout, je voudrais que tout ceci durât. Dîné chez Fouché. Soirée chez le duc de Vicence.

Séance du conseil d’État. Je crois que ma lettre était une sottise. Il faut réparer tout cela par un travail distingué, fait dans un bref délai, et qui constate mes principes et fixe ma réputation. La guerre est sûre. La nation se défendra-t-elle ? J’en doute. Mon travail sera fini demain. Il s’imprime déjà Cela plaira-t-il? Dîné chez Rovigo avec Fouché. Achevé l’impression en y ajoutant deux excellents chapitres. Diné avec Tronchin, Montlosier et autres Je n’entends plus parler de l’empereur. Je vois Réal, Lucien et m’occupe d’une tentative d’élection. Lafayette est nommé député. Dîné chez Sébastiani.

Soirée chez l’empereur. Causé longuement avec lui. S’il n’a pas pratiqué la liberté il l’entend très bien. Il se fait une fédération des faubourgs. Cela fera-t-il du mal ? Mon ouvrage est prêt; il formera un bon volume. Cela vaut mieux qu’une justification. Ces quatre cents pages en huit jours sont un tour de force. Soirée chez la reine de Hollande.

Arrêté de Moreau. En voilà bien d’un autre!

Comment ose-t-il dire que la liberté existe. Dîné chez Lucien. Causé avec l’empereur. J’ai recommencé à travailler. Séance du conseil. Dîné chez Fouché. Spectacle chez l’empereur. Séance du conseil. Je traite trop légèrement les affaires particulières. Il faut les étudier si on veut pouvoir en rendre compte. Dîné chez Joseph. Il y a de la gaucherie dans tout ce qu’ils font.

Projets de Regnault pour réunir les députés. Dîné chez la reine de Hollande. Montlosier me donne un démenti. Je ne saurais qu’y faire, mais il faut que l’un de nous deux tue l’autre. Le duel a eu lieu, et Montlosier déclarant qu’il était trop blessé pour tenir son épée, il a fallu finir. J’aurais voulu quelque chose de plus sérieux. Dîné chez Bertrand. Lafayette, je le crois, se dépopularisera bien vite. Dîné chez Mollien. Mon nouveau parti me fête assez J’ai une lettre furieuse de Mme de Staël. Je l’attends et je l’écrase. J’ai ce qu’il faut pour cela. Dîné chez Souza avec Carnot. Les affaires s’embrouillent. Lanjuinais est nommé et donne des inquiétudes. J’ai avec lui une conversation qui me rassure, J’écris à Joseph. Il en résulte une entrevue avec l’empereur. J’en espère du bien. Le serment est une difficulté à résoudre. Mon ouvrage a du succès, mais les journaux se sont donné le mot pour r e pas en parler. Dîné chez de Gérando. Le serment est décrété. La séance impériale a eu lieu aujourd’hui. L’empereur a fait un discours où il y a de bonnes choses, mais pas tout ce que j’y aurais voulu. Il part bientôt. Quel sera l’avenir? On est inquiet de la Vendée. Dîné chez la duchesse de Vicence. Le soir à l’Elysée. On a grand besoin d’une victoire. J’ai un manifeste à faire. Il faut que ce soit un morceau superbe  qui fasse sensation en Europe. On veut créer une commission de constitution. J’en suis charmé. Ce soir je vais à l’Élysée. La conversation est générale. L’empereur y prend une part active.

J’ai commencé le manifeste, mais je ne suis pas en train, car je ne vois clair dans rien. Je sens que tout autour de nous il se fait des transactions sans qu’on s’en doute. L’empereur part et emporte avec lui toutes ses destinées; personne au fond n’est sûr du succès. On a renoncé à la commission de constitution parce qu’on craint un comité de salut public. Et il y a encore bien d’autres  craintes à avoir. J’ai achevé le manifeste que je montre à Caulaincourt qui le trouve bon. J’ai fait un article sur les discours écrits. Je dîne chez le duc de Vicence, avec Rovigo et Regnault. Découragement et ennui de transiger partout. Je crois qu’il n’y a que moi qui soit fidèle. C’est bizarre. Lu les gazettes anglaises, quelle fureur contre nous On parle d’une grande victoire si c’est vrai, ce n’est pas tout, si ce n’est pas vrai, c’est pis que tout dans l’autre sens. La victoire ne se confirme pas, la fin approche car la débâcle est complète. Plus d’armée, plus de moyens de résistance. Waterloo a tout détruit. La chambre est froide, elle ne sauvera ses amis ni par son assentiment, ni par son indépendance ce sera le pendant du 20 mars. L’empereur est de retour, il m’a fait appeler. Il est toujours calme et spirituel. Il abdiquera demain. Les misérables! Us l’ont servi avec enthousiasme quand il écrasait la liberté et ils l’abandonnent quand il veut l’établir La chambre est divisée et orageuse. L’empereur abdique. On veut, une régence avec les d’Orléans, mais Louis XVIII se glissera entre deux. Dîné chez le duc de Vicence. Le gouvernement provisoire est nommé. Ils ont écarté Lafayette. Je rédige une proclamation, et l’on m’envoie au camp des alliés. ,Je fais encore visite à l’empereur. Il parle de sa situation avec un calme étonnant, et de la position générale avec une liberté d’esprit parfaite.

Je suis parti ce matin. Arrivé à Laon j’envoie un parlementaire à Blücher. Celui qu’il m’envoie est Joseph de Wesphalen, que j’ai vu en Allemagne, il y a dix-huit mois, dans de bien autres circonstances. Il porte nos missives; l’insolence des étrangers est grande Je fais une course à cheval aux avant-postes. Après un refus de passage, j’envoie un message à Blücher qui m’envoie trois commissaires. Ils font des propositions de cession absurde pour un armistice que je regrette. Beaucoup de phrases sur l’indépendance qu’on prétend nous laisser, avec protestation contre toute idée de nous laisser un gouvernement. Mais il y a une haine sans bornes contre Napoléon. Je repars de Laon avec le prince de Schoenbourg. Il ne parle que du duc d’Orléans. Notre route est pleine d’incidents. On a des velléités de nous arrêter. Enfin nous arrivons à avoir une conférence avec lord Stuart, Capo d’Istria et Valmoden. A mes déclarations lord Stuart fait des réponses captieuses il est d’une grande insolence avec les alliés. J’ai la visite des trois commissaires sans lord Stuart. Capo d’Istria me fait des confidences d’où il résulterait que l’empereur de Russie est bien disposé. Je repars d’Haguenau. J’ai des difficultés en route avec un général russe. Je rencontre de Saugy (où ne se trouve-t-on pas ?). Châlons est pillé. Vexations de tous côtés. J’arrive à Paris et fais tout de suite mon rapport écrit au gouvernement provisoire qui est misérable de faiblesse. Tout est à vau-l’eau. Les étrangers ont prévenu Alexandre. Le gouvernement provisoire est dissous. La chambre proteste, mais il n’y a plus de barrière. Y aura-t- il des exils? Fouché reste ministre, cela me donne de la sécurité personnelle. Le Journal général fait un article favorable sur moi. J’en suis étonné. Dîné chez Caulaincourt avec Fouché. Il sent que lui-même est perdu. Partons! On annonce des persécutions. Alexandre est comme les autres. Fouché me fait passer un passeport avec une petite note inquiétante. Il y a un ordre, dit-il, contre moi. Ils voudraient faire constitutionnellement de l’arbitraire, je ne leur en donnerai pas le plaisir. Je compose un mémoire apologétique que je crois admirable de modération et de noblesse. Je le leur enverrai. Je ne puis croire qu’ils persistent à m’exiler. S’il le faut, je rédige mon apologie plus serrée, je l’imprime et je quitte la France pour longtemps. Je suis épuisé et abîmé par les hommes. Je vais chez Mme Récamier qui se montre pour moi bonne amie. Le déchaînement de la société contre moi l’a émue. En revanche, j’y trouve Nadaillac qui est d’une insolence qu’il me payera, et ce ne sera pas fini avec une égratignure. Mon mémoire a un grand succès. Le préfet de police m’assure que l’exil sera révoqué. Je reçois un message direct du roi. Faut-il en profiter, ou, à présent que mon repos est assuré, en profiter en restant indépendant ? On me montre la liste d’exil. Il n’y avait pas de temps à perdre pour n’en pas être. J’ai une bonne lettre de ma femme qui m’encourage. Je me réjouis de la retrouver. Je fais un article pour l’Indépendant. Decazes me conseille de faire imprimer mon mémoire. Essayons d’être député. Le journal me propose un arrangement pour rédaction ordinaire. S’il dure c’est six mille francs de rente que j’y gagne. Je commence un article sur les étrangers. Il faut y mettre du soin et de la prudence. Le duel avec Nadaillac est ajourné à huit jours; Mon article est fini, il est beau et hardi. L’Indépendant le publie. Il a du succès partout, mais l’Indépendant est supprimé. Je porte malheur aux journaux et aux gouvernements. J’ai dû céder à des sollicitations; le duel Nadaillac n’aura pas lieu. J’ai obtenu un permis pour voir Labédoyère. Il est calme et courageux, il n’échappera pas. Je rédige un petit morceau en sa faveur, c’est peine perdue. Mais sa pauvre femme! J’écris à Decazes pour Labedoyère et me décide à partir. Il n’y a rien à faire au milieu d’une réaction inévitable de cannibales. Je veux encore publier une apologie adressée à l’Europe. J’ai visité Tracy, Rumfort, Coigny. J’esquisse une comparaison assez piquante du jacobinisme ancien et moderne. Je la publierai sans me nommer.

19 Août. – Le pauvre Labédoyère a été fusillé. »

( « Journal intime de Benjamin Constant… », Paul Ollendorff, Editeur, 1898, pp.149-159).

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( 18 février, 2022 )

Une lettre du général Charpentier à sa femme, durant la campagne de Russie.

Depuis ma dernière lettre je n’ai reçu encore aucune lettre de France. Je ne peux pas songer à ce service des postes sans me mettre en colère, je profite pour t’écrire de tous les courriers extraordinaires de tous les officiers en mission, cela ne me réussit pas mieux. Cependant ma  dernière lettre et celle-ci vont sous la protection d’un M. Anglès, inspecteur des postes, qui m’assure qu’elle te parviendra. L’hiver a commencé, nous sommes dans la neige, les nuits sont déjà bien longues et bien fraîches. Si je pouvais de temps en temps lire de tes lettres, cela me réchaufferait, mais pas un mot, pas une lettre, et depuis quatre mois et huit jours pas un signe de vie. Il faut convenir que cela est bien dur. Je te chante toujours la même  antienne parce qu’elle m’occupe beaucoup, on parle que nous allons bientôt prendre des quartiers d’hiver, peut-être l’ordre dans les postes pourra se rétablir et obtiendrons-nous que les paquets amoncelés à Gumbinnen verront enfin le jour. C’est un pays bien vivant que Smolensk et si j’avais une bonne table et ma cave d’Oigny [propriété du général Charpentier, dans l’Aisne] j’aurais de belles occasions de m’en faire honneur, mais je n’en fais rien. Je vis comme un grisgoux [grigou] tout seul. Je fais l’ours et le ferai tant que je n’aurai pas de tes nouvelles. Mets bien sur toutes mes lettres: « Gouverneur général à Smolensk ».

Adieu, embrasse bien pour moi nos petits enfants.

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Le général Comte Charpentier (1769-1831) est général de division, d’abord chef d’état-major du 4ème corps, puis gouverneur de Witebsk, puis de Smolensk en 1812. Son épouse était la fille du général Aubert du Bayet. Lettre extraite du recueil de correspondances interceptées par les Russes durant la campagne de 1812. Publié sous les auspices de La Sabretache en 1913.

Une lettre du général Charpentier à sa femme, durant la campagne de Russie. dans TEMOIGNAGES retraitederussie

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( 5 février, 2022 )

1814-1815. Un officier britannique face à la Grande-Armée: le lieutenant George Woodberry.

Les récits sur l’Épopée et laissés par des témoins anglais et traduits en français sont assez peu nombreux. Ainsi les mémoires de William Lawrence,  ceux d’Alexandre Cavalie-Mercer, ou 1814-1815. Un officier britannique face à la Grande-Armée: le lieutenant George Woodberry. dans TEMOIGNAGES Espagnebien encore le récit de Basil Jackson viennent compléter maigrement cette catégorie. Il faut toutefois leur ajouter le « Journal » de George Woodberry dont nous reproduisons plusieurs passages significatifs. Il est à noter que nous avons respecté les noms de lieux tels que les donne l’auteur. Le témoignage de G. Woodberry a été réédité en 2009 par L.C.V. sous le label « A la Librairie des Deux Empires ».

C.B.

Un militaire observateur.

C’est en 1896 chez Plon que parut pour la première fois, en français le « Journal » du lieutenant George Woodberry. Il semblerait que le traducteur d’alors, Georges Hélie, soit parti directement  du manuscrit en langue anglaise; de plus il n’indique pas qu’il y une publication précédente en anglais. Faut-il en déduire que cette édition est la toute première réalisée ? L’auteur, est né le 13 avril 1792. Il s’engage tout d’abord dans le 10ème régiment d’infanterie, puis au 18ème de hussards. A l’âge de 21 ans il s’embarque avec ce régiment pour le Portugal. Nous sommes le 17 janvier 1813. Georges Hélie dans sa  préface, nous apprend qu’il est blessé à la bataille de Vitoria, le 21 juin 1813. Nous retrouvons Woodberry comme sous lieutenant en 1814 lors de la bataille de Toulouse. Le 18ème hussards se dirige après sur Calais, via Bordeaux et Calais où une partie du régiment regagne l’Angleterre ; George Woodberry se retrouvera l’année suivante encore face à la Grande-Armée : ce sera lors de la campagne de Belgique… Il est présent à Waterloo où, comme l’écrit G. Hélie : « Placé à l’extrême gauche de l’armée anglaise avec toute la cavalerie de Sir H. Vivian, il ne prend part à l’action qu’à la fin de la journée, au moment de l’arrivée de Blücher, ce qui lui permet d’observer et d’en donner une description exacte ».  Les passages qui suivent sont tirés de son « Journal » et permettent de le suivre au cours de son itinéraire.

1814, Portugal, Espagne et Pyrénées. En route vers le Portugal.

Le 1er janvier 1813, le 18ème de hussards rejoint Portsmouth pour s’embarquer à destination du Portugal : « J’ai fait mes provisions pour la traversée, elles se composent de douze volailles vivantes, deux jambons, trois langues fumées, six pains, trois livres de beurre, deux boisseaux de pommes de terre, trente livres de viande fraîche, deux livres de thé, une livre de café, neuf livres de sucre… » Woodberry ne se laisse pas abattre ! Il y ajoute « trois bouteilles d’eau-de-vie, du lait et six livres de riz pour les puddings. ». Après une traversée au cours de laquelle le mal de mer fut très présent, le navire de Woodberry  arrive en vue de Lisbonne le 30 janvier 1813. Le 3 février, il note que « de nombreux bateaux nous apportaient des fruits, de pain et des comestibles ».

Une existence de garnison plutôt paisible.

A terre notre anglais observe tout : « La basse classe est ici un ramassis de misérables et le confort n’a pas encore pénétré dans la classe moyenne » ; plus loin : « Prix actuels des marchandises à Lisbonne : Œufs, la pièce 1 centime ½ ; beurre la livre 16 centimes ; fromage (très mauvais), la livre 14 centimes ½… » Puis le militaire reprend le dessus : «Luz, 18 février 1813.  Nos rations quotidiennes arrivent tous les matins de Lisbonne et sont délivrées au régiment vers midi » et il ajoute quelques jours plus tard : «  Le régiment s’est mis en marche vers neuf heures pour le Campo Pequeiro pour y être passé en revue avec le 10ème et le 15ème de hussards ». Nous sommes en mars 1813. A l’horizon toujours point de français… Woodberry et ses camarades mènent une vie plutôt facile : dîners, bals, soirée à l’Opéra [de Luz], sans oublier les courses de chevaux. Le 16 mars 1813, le régiment célèbre la Saint-Patrick et l’alcool aidant, Woodberry écrit : « Pas mal de têtes cassées ce soir dans le régiment. Ces gaillards boivent comme des poissons…On en a porté un à l’hôpital plus mort que vif. » Le 1er avril 1813, l’ordre de mouvement du régiment arrive : il se dirigera vers Sacavem, Villafranca, Azambuja pour arriver à Cartaxo. Au cours de son voyage, Woodberry  poursuit ses observations : « Les Portugais s’habillent ici [à Azambuja] suivant la veille mode du pays, ce qui leur va bien mieux que les vêtements anglais, qui font fureur à Lisbonne. » Le 13 avril, il célèbre son 22ème anniversaire : « Je suis décidé à être gai aujourd’hui, car Dieu seul sait si je verrai un autre anniversaire ». Toujours pas d’ennemi en vue, et l’existence se poursuit avec son lot de beuveries entre amis, mais aussi de vols de vin et Woodberry siège quelquefois à la cour martiale militaire. Le 18 mai, à Freixados, Wellington en personne passe ses troupes en revue. En passant devant le 18ème de hussards il déclare : « C’est le plus beau corps de cavalerie que j’aie vu de ma vie, et je n’éprouve aucune hésitation à dire qu’il est sans rival en Europe ». La campagne de 1813 est ouverte. « Gare à vous, Français, nous serons bientôt sur vos talons ! », écrit Woodberry, le lendemain. Le Lieutenant Woodberry apprend que les français  « ont quatre-vingt-dix mille hommes à nous opposer et font tous les efforts possibles  pour défendre le pont qui traverse l’Estouro à Zamora », mais il n’a pas encore l’ombre d’un soldat ennemi…Il faudra attendre le 24 mai : « Dieu merci, nous nous rapprochons des Français : on les voit maintenant à Meiza, en Espagne, à trois milles d’ici [de Fornos]; mais la rivière Douro les protège en nous séparant, autrement, ils ne seraient pas si tranquilles. » Les anglais souffrent du climat : « La chaleur est extrême ; nous devenons tous très bruns et nos lèvres sont si douloureuses que nous pouvons à peine les toucher ».

Les choses sérieuses commencent enfin…

Le 31 mai, à Yeneste, Woodberry peut se réjouir : « Enfin, j’ai vu une escarmouche et c’est une plaisanterie que je goûte assez. La brigade a traversé le gué d’Almandra, soutenue par la 7ème et 8ème division de l’armée et un escadron d’artillerie volante. Nous passâmes à deux heures de la nuit, il faisait très ombre ; l’ennemi ne nous attendait pas de si bon matin, il a donc été surpris et de soixante hommes qui composaient le piquet chargé de garder les hauteurs et le gué, dix au plus ont échappé. L’officier qui les commandait a été trouvé en train de se raser dans sa chambre. Quelques hommes ont fait une vigoureuse résistance et ont été horriblement sabrés et taillés en pièces par nos hussards » Le 2 juin, les anglais se heurtent à l’armée française près du village de Moralès : « Je fus envoyé sur le front avec les tirailleurs et j’eus quelque peine à empêcher mes hommes de dépasser la ligne. L’artillerie légère arriva alors et je fus rappelé : elle tira deux volées puis fit volte-face et se retira lentement. Un escadron du 10ème hussards chargea alors et rencontra les Français qui chargeaient aussi. Le tumulte et la confusion étaient extrêmes : l’ennemi s’efforçait de son mieux de se frayer un chemin, tandis que le 10ème et le 18ème le sabraient et le taillaient en pièces dans toutes les directions… » Le 12 juin à Esar, nouvel accrochage. Woodberry souligne notamment que « la grosse cavalerie (4ème régiment) chargea les Français près de la grande route, mais fut repoussée. Elle s’empara d’un canon qui fut repris par l’ennemi. Toute notre artillerie prit alors part à l’action, et l’ennemi se retira en désordre sous le feu de près de quarante pièces de canon ». Le 21 juin, se déroule la fameuse bataille de Vittoria. Notre lieutenant anglais écrit : « J’y ai vu (sur une haute colline) avec une lunette le roi Joseph et son état-major. L’engagement commença à neuf heures du matin et l’ennemi fut rapidement chassé des hauteurs de Puebla par le corps de sir Rowland Hill. L’action devint très sérieuse et les ennemis furent repoussés du haut en bas de leur position… »

Après la bataille…

Woodberry recommence ses observations quelques peu futiles : « Les dames espagnoles portent les cheveux nattés et attachés serrés sur la tête avec un ruban, puis elles les laissent pendre sur leur dos » (Olite, Espagne, le 7 juillet 1813) ; ou bien encore : « Une ridicule affaire est arrivée le soir du bal de lord Worcester : il avait retenu nos musiciens pour jouer, à l’heure dite, on ne les vit pas arriver ; on envoya à leur recherche un sous-officier, qui les trouva tous réunis dans une chambre ; ils étaient ivres et dansaient tout nus, mais ils portaient leurs pelisses sur l’épaule. Il y avait, paraît-il, des femmes avec eux ; je n’ai pas pu savoir si elles étaient déshabillées ou non ». (9 juillet) Le témoignage du jeune lieutenant pour 1813 s’arrête brutalement le 7 septembre ; le 18 décembre de la même année, Woodberry sera blessé grièvement « à la main par une balle de fusil devant l’ennemi entre Urucuray et Mendionde (midi dela France) ». Dans les premiers jours de 1814, nous le retrouvons remis de ses blessures dans le Pays basque, à Hasparren (Pyrénées-Atlantiques).

Dans les Pyrénées…

L’officier anglais a cette réflexion pleine réalisme : « Les pauvres diables d’habitants, qui actuellement nous bénissent comme leurs libérateurs, auront bientôt de justes raisons pour nous maudire, car nous consommons toutes leurs provisions ». Il ajoute : « Plusieurs centaines de jeunes gens, déserteurs de leurs drapeaux, sont arrivés des montagnes où ils se tenaient cachés. » Woodberry reprend sa vie tranquille : « J’ai chassé ce matin et j’ai tué deux lapins et un très beau poulet qui s’était égaré ; j’ai été forcé de le cacher, car tout le voisinage me rebattrait les oreilles ». Mais les Français sont toujours dans les environs et il indique que « l’ennemi a refoulé nos piquets à la Bastidede Clarence et à Bunloc, et s’est avancé » sur Hasparren, au grand effroi de la population, qui nous a si bien reçus. « 8 janvier 1814. Une sonnerie de trompette rassembla la brigade et je fus détaché avec la compagnie de Croker à l’entrée d’Hasparren pour charger l’ennemi, s’il marchait sur la ville. Notre infanterie tirailla avec lui toute la journée, et il fit peu de progrès. Nous attendons ce soir deux divisions d’infanterie. Le général Picton est avec nous, et nous avons notre nouveau chef, le colonel Vivian, du 7ème de hussards. Le général Alton nous a quittés hier allant en Angleterre. Un escadron du 18ème et un du 1er de hussards sont, avec deux canons, de piquet sur les hauteurs ; le reste est rentré au quartier. Les hommes se reposent près de leurs chevaux sellés, et sont prêts à partir à la première alerte. » Woodberry poursuit son existence: « Ce matin (De piquet à Bunloc, 16 janvier 1814), j’ai été à la messe avec les villageois : on fait tout pour passer le temps. J’ai été relevé à midi, par un officier du 1er de hussards, et je suis revenu à on logement. 22 janvier 1814 (Chapelle de Hasparren). Tous les matins, je contemple les montagnes et je découvre toujours quelque nouveau sujet d’admiration. Ceux qui n’ont pas vu les Pyrénées, ne peuvent se faire une idée de leur magnificence. 27 janvier 1814 (De piquet à Ayherre). Je suis encore de piquet, il y a si peu de sous-lieutenants présents au régiment. Je viens de voir un paysan arrivant de Pau. Le maréchal Soult et le général Clauzel ont passé les troupes en revue. On exerce environ quinze mille conscrits, mais leur nombre diminue de dix à vingt par jour, par désertion. Il en arrive ici en effet journellement, et il y a plusieurs milliers de déserteurs qui vivent avec les habitants en-dedans de nos lignes. » Il y a un certain flottement durant ces journées. Ainsi, l’auteur écrit le 14 février 1814, de Ayherre : « On s’est battu toute la journée dans la vallée, mais pas de nouvelles et pas d’ordres.

Puis le 27 février 1814, c’est la bataille d’Orthez :

« Vers neuf heures, l’engagement commença et notre brigade quitta la grande route pour occuper une colline à gauche. Pendant que nous la gravissions, nous entendions au loin tonner l’artillerie. Il fallut franchir un ravin à pente très raide en tenant nos chevaux par le tête. Nous entrâmes alors dans le village de Baigts, qui avait été pris et repris plusieurs fois. Nous vîmes alors l’armée française dans ses positions, déployée d’une façon très imposante. Cette vue frappa de terreur plusieurs de nos camarades, j’ai le regret de le dire. A ce moment, le maréchal Soult et son état-major parcouraient à cheval le front de bataille. Le maréchal exhortait ses soldats à bien combattre,  je le vis très bien avec ma lunette. Nous arrivâmes bientôt sous le feu de l’ennemi, Vivian voulant former le régiment au plus près, pour le cas où il aurait fallu charger. Mais les français nous firent tant de mal avec leur artillerie, que deux escadrons du régiment furent envoyés à l’arrière-garde, et que l’escadron de droite se mit à l’abri, les hommes se tenant a centre des chevaux dans un fossé boueux. Je vis de là comment les choses se passaient dans la vallée. Nos braves tirailleurs se maintenaient avec des succès divers. Le maréchal Beresford et son état-major se tenaient près de nous, très exposés, car nous étions au centre de la ligne de bataille, attendant qu’une division ne vienne à notre secours. Quand elle arriva, nous sortîmes du fossé et nous avançâmes avec elle. A ce moment, l’ennemi se retirait de tous côtés ; nous ne pouvions en connaître la cause : c’était le général Hill qui, après avoir passé le gave à Orthez, avait tourné le flanc gauche de l’ennemi après un petit engagement. La poursuite de l’infanterie continua jusqu’à la tombée de la nuit, aucune occasion de charger ne s’étant présentée pour notre brigade. Le 7ème de hussards fut plus heureux et ramena environ soixante-dix prisonniers. La route était jonché de cadavres ; il y en avait, je crois, plus qu’à Vitoria ; et par le temps que dura la bataille, elle fut une des plus meurtrières de la campagne ». Woodberry fait preuve d’une certaine lucidité concernant l’état-major anglais : « Lord Wellington n’a jamais été plus mal secondé sur le champ de bataille ; tous ses aides de camp étaient loin de lui et on l’a vu galoper avec une seule ordonnance. Il était pourtant où l’on avait besoin de lui ».

« J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ».

Le 12 mars 1814, il écrit de Langon : « L’armée anglaise est entrée à Bordeaux ce matin. J’ai vu le duc d’Angoulême traverser Langon pour se rendre à Bordeaux. J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ». Quatre jours plus tard, toujours à Langon, il précise : « Nous partons ce matin rejoindre l’armée de lord Wellington à marches forcées. Le bruit court que Soult lui a infligé une défaite ; les gens du pays en paraissent consternés. Ils craignent le retour de leurs compatriotes et la punition de leur complaisance pour nous. » Il est à Bazas, le 17 mars 1814, jour dela Saint-Patrick, fête chère aux cœurs des britanniques : « Il y a un an, à Luz, au Portugal, tout le régiment était ivre-mort. Cette année, c’est bien différent, tout le monde reste sobre. » Le 9 avril, Woodberry se trouve « aux avant-postes sur la route de Toulouse », et il ajoute : « … cette belle cité est devant mes yeux… on annonce la bataille pour demain. » Il assiste à la fameuse bataille de Toulouse : « Jours de gloire pour les armées anglaise, espagnole et portugaise, mais jour de carnage pour tous ! », écrit-il.

Le 13 avril 1814, l’auteur fête ses 22 ans. Il est à Escalquens, et, tout content des nouveaux événements, il déclare sans ambages : « Quel plaisir, quelle joie de pouvoir écrire les nouvelles arrivées de Paris ! Buonaparte a abdiqué le trône de France et un nouveau gouvernement est formé ! C’est la paix ! » Pénétrant dans Toulouse le 15 avril, Woodberry écrit : « La ville est pleine de déserteurs français : plus de deux mille hommes de l’armée de Soult se sont cachés pour attendre notre entrée. Soult a bien laissé un général pour rassembler les traînards, mais le peuple s’est ameuté contre lui et l’a mis en prison. » Et plus loin  (De Maureville, le 17 avril 1814) : « On dit que la cavalerie française souhaitait une rencontre personnelle avec la cavalerie anglaise dans ces belles plaines. Je ne sais si elle encore dans ces dispositions, mais pour ma part, je ne demande qu’une chose, c’est que le 18ème en vienne aux mains avec deux de leurs meilleurs régiments, et je promets qu’ils seront proprement étrillés ». Puis le 18 avril, Soult conclut un armistice avec Wellington. « …nous avons été  dans le lignes françaises pour parler avec les officiers. Nous devons évacuer ce village [Maureville] et ses environs. Demain, les troupes françaises l’occuperont. Nous nous retirerons sur les bords dela Garonne et nous y resteront jusqu’à la signature de la  paix. Tout le pays a arboré le drapeau blanc et s’est déclaré [être] pour les Bourbons. »

Quelques jours plus tard, il est à Auch. Ainsi à la date du 23 avril 1814 : « On nous dit que Buonaparte est parti de Fontainebleau mercredi dernier pour l’île d’Elbe, accompagné de plusieurs de ses généraux ». L’Empereur avait abdiqué le 12 avril et s’était mis en route le 20 avril pour son petit royaume elbois. Woodberry va jusqu’à plaindre le sort du souverain à présent déchu ; mais non sans une certaine ironie : « (De Lavardens, dimanche 24 avril 1814), Pauvre diable de Buonaparte ! Le songe de sa grandeur est fini. Il va se réveiller à l’île d’Elbe. Il y a six mois, il négociait pour garder les bords de l’Elbe ; il y a trois mois, il offrait de traiter pour les bords du Rhin ; dans les premiers jours de mars, il ne se trouvait pas satisfait des limites de l’ancienne France, et maintenant que toutes ses prétentions sont détruites, il parlemente  encore pour obtenir quelques articles d’ameublement, quelques livres, quelques bouteilles de vin. Hélas ! Pauvre Napoléon ! ».

« Le repos du guerrier »…

Une fois que les armes se sont tues, notre officier britannique reprend sa vie insouciante : « J’ai pêché dans l’Auzoue, avec le comte et sa sœur cadette : nous avons pris quelques carpes. » (4 mai 1814). Et plus loin : »Nous donnons demain un bal aux dames de Mézin et de Nérac. On ne parle que de cette fête et on prépare ses plus beaux habits. Le 20 juin, il est à Paris et visite la capitale : « Nous avons été voir les admirables collections du Louvre et la place Vendôme où s’élève la superbe colonne érigée par ordre de Buonaparte en commémoration des victoires remportées sur les armées autrichiennes, russes et prussiennes, et faite avec le métal des canons pris sur elles. » Le 23 juin 1814, il rend visite au Roi nouvellement installé sur son trône : « Nous avons été à onze heures au Palais des Tuileries en grand uniforme, faire notre cour à Louis XVIII ». Puis Woodberry, rentre en Angleterre, en passant par Boulogne. Il va voirla Colonne dela Grande-Armée et peut écrire, le 7 juillet 1814 : « « J’ai vu ce matin, la fameuse colonne élevée en l’honneur de Napoléon par l’armée de Soult : chaque homme fit dont d’un jour de paie ». Dix jours plus tard, le lieutenant George Woodberry quittela France : « Je supporte très bien la mer : je ne suis jamais malade ». Le 18 juillet 1814, il retrouve son Angleterre natale.

1815, Campagne de Belgique.

Woodberry devait revoir la Francequelques mois après. Le 19 avril 1815, il repart en campagne avec le 18ème hussards et débarque à Ostende en Hollande.  Il transcrit rapidement ses premières impressions : « 22 avril 1815, Eccloo, département de l’Escaut, Belgique », l’infortuné roi de France Louis XVIII est à Gand avec une faible suite composée en grande partie de traîtres ».  Le 8 mai, Woodberry se trouve à Bruxelles, prêt à entrer en campagne : « Ordre à tous les officiers séjournant à Bruxelles de regagner immédiatement leurs régiments ; aucun officier n’aura plus le droit d’aller à Bruxelles sans autorisation du général commandant » (12 mai 1815, Op Hasselt, département de l’Escaut, Belgique). L’armée anglaise observe les mouvements de celle de l’Empereur ce qui fait dire à Woodberry (le 17 mai) que « Buonaparte semble vouloir concentrer ses efforts surla Belgique ».

L’orage approche…

« L’ennemi s’est, dit-on, avancé avec Buonaparte à sa tête vers Charleroi. Lord Wellington donne ce soir un grand bal [c’est celui, fameux, de la duchesse de Richmond] à Bruxelles ; j’étais invité par lord Arthur Hill, mais je trouve que c’est trop loin. » (Op Hasselt, 15 juin 1815).

Puis le 18 juin c’est Waterloo…

« Nous restâmes au bivouac jusqu’à dix heures ; nous le quittâmes au signal de la trompette. Nous croyions que l’armée allait avancer de concert avec les prussiens de Blücher, mais jugez de notre surprise quand, arrivés en position (notre place étant à l’extrême-gauche), nous vîmes plusieurs fortes colonnes marchant à l’attaque et que nous trouvâmes nos piquets assaillis par la cavalerie française et repoussée par elle à une certaine distance…. Rien n’égale la grandeur du spectacle qu’offrit l’attaque de notre centre. Plus de deux cent pièces de canons ouvrirent sur nous un feu épouvantable. Sous leu couvert de leur fumée, Buonaparte, fit une attaque générale avec la cavalerie et l’infanterie, en tel nombre qu’il fallut toute l’habileté de Wellington, pour disposer ses troupes et toutes les bonnes qualités de ces troupes elles-mêmes pour y résister…. Les life-guards et les bleus chargèrent alors avec la plus grande vigueur et le 49ème et le 105ème régiment français ; ils perdirent leurs aigles ainsi que deux à trois mille prisonniers…. L’admiration de tous est due à la bravoure déployée par la cavalerie française : les cuirassiers, avec leurs armures à l’épreuve des balles, chargèrent à plusieurs reprises nos carrés, sur lesquels leurs canons faisaient des trouées. »

Le 21 juin, Woodberry arrive en France et note quelques jours plus tard (Du Cateau-Cambrésis, Somme, le 23 juin) que « Buonaparte rassemble son armée à Laon, mais on croit que ce n’est pas là qu’il livrera bataille, bien que ses lignes fortifiées soient imprenables, au dire des français ». Le 2 juillet 1815, il bivouaque au Bourget, non loin de Paris. « Le prince Blücher a promis à son armée que si les français défendent Paris, il autorisera le pillage des deux faubourgs St-Germain et St-Antoine. ». Le lendemain, George Woodberry précise qu’ « une suspension des hostilités a été conclue entre les alliés et les Français ce matin. Nous espérons que tout est arrangé et que nous allons nous mettre immédiatement en marche pour entrer dans Paris. Dieu soit loué ! Puisse la nouvelle être vraie et la guerre finie ! ».

Ainsi, c’est avec un plaisir non dissimulé que l’officier britannique redécouvre la capitale, le 8 juillet. Trois jours plus tard, il s’étonne « de l’état dans lequel sont les musées ». Et précise que « ceux du Jardin des plantes sont déjà honteusement pillés, particulièrement le Muséum et l’amphithéâtre de chirurgie et d’anatomie ». George Woodberry goûte avec bonheur aux plaisirs de la vie parisienne : soirée à l’Opéra-Comique, promenade sous les frondaisons des nombreux jardins de la capitale, bal au fameux Tivoli… L’odeur de la poudre est loin désormais. Les seules explosions auxquelles il assiste, sont celles d’un grand feu d’artifice par lequel se termine son « Journal » : « Le spectacle était magnifique, et toute la compagnie paraissait enchantée des amusements de la soirée ».

 

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( 25 janvier, 2022 )

Témoignage de François Marq, sergent-major de voltigeurs

Témoignage de François Marq, sergent-major de voltigeurs dans TEMOIGNAGES bivouacFrançois Marq naquit à Eclaron, département de la Haute-Marne, le 13 novembre 1792. Le texte qui suit est extrait de ses mémoires écrits en 1817, soit très peu de temps après les événements auxquels ils sont attachés. Son témoignage ne sortit de l’ombre qu’en 1901, d’abord dans la «Revue Napoléonienne», puis la même année sous la forme d’un volume de 54 pages à la Librairie Militaire Edmond Dubois. Ces souvenirs sont ceux d’un homme à l’instruction sommaire ; mais si on peut noter nombres d’inexactitudes dans ce texte, il reflète néanmoins une série d’impressions telles que pouvaient les vivre ces braves qui formèrent la Grande-Armée. Pour des raisons évidentes de compréhension nous avons rétabli la bonne orthographe ainsi que la syntaxe de certaines phrases. 

C.B.

EN ROUTE POUR LA GLOIRE…A l’âge de vingt ans, le jeune François entame sa carrière militaire, nous sommes presque à la fin de l’Empire : «Parti de Chaumont [Haute-Marne] par détachement le 15 avril 1812, pour être rendu à Dijon le 16, où j’ai été incorporé le 17, jour où je fus porté sur les Contrôles et immatriculé pour faire partie de la 6ème Compagnie de la 56ème  Cohorte du 1er  Ban de la Garde Nationale. J’obtins le grade de caporal le 26 avril 1812». Il est occupe les fonctions de secrétaire «d’un officier-payeur dans la dite cohorte». La 56ème cohorte prend le chemin d’Utrecht en Hollande, le 25 juillet de la même année. Après un passage à Aurich, en Prusse, la cohorte reçoit l’ordre de se rendre à Bremen [Brême] en Hollande. Dans cette ville, elle prendra «le nom de troupe de ligne, et ensuite [formera] le 2ème  bataillon du 153ème régiment d’infanterie de ligne», selon les propos de Marq lui-même. Nous sommes le 22 février 1813 et François obtient «le grade de sergent dans la 4ème compagnie du dit bataillon [le 2ème ]». Il poursuit en précisant que «Le 25 du même mois, le régiment formé de quatre cohortes qui se trouvaient là alors, à partir de cette ville pour se rendre à Magdebourg ; étant arrivé à cette dernière, on a distribué à chaque soldat, toutes les munitions propres à se mettre en campagne. La garnison était au nombre de 60.000 hommes», écrit notre officier. Le régiment à cette période reçoit un ordre pour «partir avec le corps d’armée commandé par le général de division Lacroix et le général de brigade Penne».  

LA CAMPAGNE DE 1813. Les choses deviennent sérieuses : « Le 2 avril 1813, nous avons passé sur le pont de bateaux qui était établi sur la rivière de l’Elbe, pour aller attaquer l’ennemi que l’on voyait dans la plaine de Crako [sic] ; on a attaqué vers les huit heures du matin, et l’ennemi fut mis en fuite ; peu d’hommes furent tués.». Puis, c’est la vie continuelle du soldat en campagne : «La nuit du 2 au 3 avril nous avons bivouaqué sur une hauteur près d’un village nommé… [Nom laissé en blanc] où l’ennemi était en face de nous. Le 3 avril au matin, il a quitté sa position ; notre régiment a été la reprendre à ce village et y resta jusqu’au 4 au matin, époque où il a reçu un ordre pour partir précipitamment en battant en retraite sur Magdebourg : car l’ennemi était à notre poursuite.» Le 18 mai 1813 au soir, Marq et son régiment arrivent près de Bautzen «où il a bivouaqué jusqu’au lendemain 19, jour au cours duquel il a reçu l’ordre de partir, et de prendre la direction à droite ; il a marché en colonne sur la route qui traverse la forêt de cette ville». François précise : «Arrivé dans ce lieu sur les quatre heures du soir, le régiment s’est de suite mis en bataille dans une petite pièce de terre située entre deux bois, les tirailleurs ennemis se sont présentés en débusquant des sapins qui forment cette forêt, les nôtre se sont mis aussi à tirailler, et enfin successivement de part et d’autre, le feu s’est engagé par une forte canonnade, et nous nous sommes battus jusqu’à neuf heures du soir ; l’ennemi a soutenu sa position en raison du fait qu’il avait construit plusieurs redoutes, et qu’il était embusqué derrière le bois. Malgré tout cela la bataille a été bien plus sanglante pour l’ennemi que pour les français.» Puis le régiment arrive le 21 mai 1813, à sept heures du matin devant la ville de Leipzig : «Il s’est mis en bataille avec le corps d’armée et l’on a attaqué l’ennemi qui était aux alentours, on a tiré quelques coups de canon sur les tirailleurs et l’armée à presque aussitôt disparue, notre régiment était à sa poursuite. Il entra dans la ville à huit heures du matin, l’arme au bras, il a fait plusieurs prisonniers et a tué un grand nombre d’ennemis dans les rues de Leipsick [Leipzig], dont les habitants étaient en consternation de voir un spectacle si affreux…Le régiment a toujours marché à la poursuite de l’ennemi sans qu’il s’arrêtât pour faire aucune résistance, que quelques régiments qui formaient leur arrière-garde, qui ont tiré quelques coups de canons. Mais les combats faits pour arriver à Haïnau [Haynau], ville sur laquelle nous nous dirigions, ne furent pas sanglants c’est pourquoi je n’en fait pas le détail, mais dans les poursuites telles que celles annoncées et celles qui suivent, il y eut plusieurs contremarches qui étaient au moins autant fatigantes que les batailles, parce qu’enfin nous marchions nuit et jour.»

Le 26 mai 1813, a lieu le combat d’Haynau. Marq et son régiment y participent : « Nous arrivâmes sur les midi à la dite ville d’Haïnau [Haynau] toujours en repoussant l’ennemi ; cependant il s’est arrêté sur les hauteurs de cette ville et s’y est mis en position, il a attaqué «et soutenu, l’accusé de réception des français, il était bien plus nombreux que nous ; nous étions à peu de distancer l’un de l’autre, et après que le feu a été bien animé et soutenu de part et d’autre, il s’est fait un signal par eux, en mettant le feu dans un moulin à vent où était en réserve 1.500 hommes de cavalerie de la Garde du Roi de Prusse et autres. Ils ont à ce coup de signal foncé à course de cheval sur les régiments qui formaient le 3ème corps dont le 153ème  dont je faisais partie. On croyait que ce grand nombre de cavalerie était française et qu’elle venait à notre secours ; il faisait alors une si grande chaleur et ne poussière importante que l’on n’a pu la distinguer facilement, on n’eut que le temps de former le carré et même le 152ème régiment qui était à côté de nous, n’a pas été assez tôt formé. Cette cavalerie a foncé sur eux et en a haché, tué, blessé la plus forte partie. Les débris de ce régiment sont venus se réfugier dans notre carré où l’on ne voulait pas les laisser entrer pour la simple raison que si l’on faisait une ouverture d’une file, la cavalerie y aurait pénétrée facilement. Ces cavaliers et leurs officiers étaient au bout de nos baïonnettes, qui attendaient le moment de nous mettre en fuite, mais le courage n’ayant pas manqué aux braves, ils n’ont rien pu faire au régiment ; au contraire, ils ont perdu un grand nombre d’hommes…» Un prince autrichien trouve la mort lors de cette bataille : «…même leur Prince qui les commandaient, lequel avait le courage de venir sous nos baïonnette et les détourner avec son sabre, et criait avec acharnement à ses cavalier en allemand : «En avant !». Mais bientôt ce malheureux prince fut tué par un grenadier du 2ème  bataillon. Ce grenadier en question lui a tiré son coup de fusil, il l’a reçu à la fossette du menton, la balle est sortie derrière le cou, il est tombé en bas de son cheval et son escorte fut bientôt mise en déroute et s’enfuit (ils étaient tous remplis d’eau-de-vie). Les soldats ont dépouillé ce prince. Le grenadier qui l’a tué a eu sa montre qui était très riche. Le colonel du régiment lui en donnait 600 francs, il n’a pas voulu lui vendre. Enfin, il a eu aussi les décorations du Prince et plusieurs militaires en ont également profité. Parmi eux il y en eût un qui a présenté au général de division une des fameuses décorations qui venait de ce prince. Cela lui a valu la décoration de la Légion d’honneur.

Après le combat, c’est toujours le même spectacle de désolation que note le jeune François : «Le champ de bataille était couvert de morts et de blessés. Il y avait de ces malheureux blessés qui avaient encore eu le courage de se transporter dans une grange au hameau où la bataille fut livrée. Ces barbares d’ennemis en se sauvant y ont mis le feu, et les misérables qui s’étaient réfugiés à cet endroit furent tous consumés par le feu, choses cruelle à voir et à entendre par les cris perçants jetés par ces victimes. Ils avaient fait prisonnier notre général de brigade ; mais il s’est échappé en se sauvant ; il a même perdu son chapeau, le champ de bataille fut aux français, et après l’avoir visité, nous avons reconnu une des cantinières du régiment qui était tuée d’un coup de sabre qui lui avait traversé le corps, une autre cantinière eût deux doigts de la main coupés également d’un coup de sabre. Le soir nous nous sommes retirés du champ de bataille et nous avons bivouaqué au-delà de la ville.» Le 27 mai, les français se mettent à la poursuite de l’ennemi qui se dirige vers Meissen : «…il s’est livrées plusieurs batailles dans la plaine de Lützen, lesquelles ont été bien sanglantes ; mais l’ennemi a toujours été repoussé, et un grand nombre de tués, blessés et prisonniers sont restés au pouvoir des français. Le 11 juin nous sommes arrivés à la dite ville de Meissen où le régiment est resté deux jours. L’ennemi avait fait devant cette ville sur les hauteurs des redoutes et souterrains, mais il ne les a pas soutenus, et nous nous sommes emparés de tout. Le 13 juin, le régiment est parti de la ville et s’est dirigé sur Lowemberg où il est arrivés le 18 du même mois.» «François Marq assiste à une nouvelle bataille : «Nous bivouaquâmes devant cette ville jusqu’au 21 au matin époque de la bataille qui a commencé à huit heures du matin et a finie le 22 à deux heures de relevée. Cette ville est dans un fond où passe une rivière aux pieds des murs. Il y eût une grande quantité d’hommes qui furent culbutés et jetés dans ce fleuve, et ils y ont perdu la vie ; mais le plus grand nombre fut celui des tués, beaucoup furent blessés de part et d’autre…» Plus tard, la poursuite continue : «Nous avons continué notre marche à la poursuite de l’ennemi qui se dirigeait sur Lignitz, à notre arrivée aux environs de cette ville, nous l’avons aperçu qui était en bataille nous l’avons attaqué et il a soutenu ; mais peu de temps. La bataille fut assez considérable, la fuite fut prise par l’ennemi, et il s’est dirigé sur Brestlauw. Pour arriver à cette ville, beaucoup de batailles furent livrées dans les plaines et les villages. Il est resté dans ces derniers un grand nombre de tués et de blessés de part et d’autres. La plus cruelle des choses était de voir tous les villages en feu et en flammes, tout y brûlait puisque la troupe ne pouvait passer dans les rues avec les munitions de guerre, de peur que les flammes n’atteignent les caissons de cartouches et les gargouches [gargouses] de canon, etc.» Selon François, «ce cruel incendie a été fait par l’ennemi afin que les français ne trouvent aucun moyen de subsistance pour les chevaux et les soldats ; les malheureux habitants s’étaient sauvés dans les bois pendant ce triste carnage.» Puis c’est l’arrivée à Brestlauw : «Nous y sommes entrés à 8 heures du matin le 30 juin 1813, l’arme au bras, l’ennemi n’a fait aucune résistance, il a fuit en traversant cette ville sans s’arrêter…» Marq observe que «les habitants y sont très humains, ils nous ont reçu comme de vrais amis ; ils sont venus au-devant de la troupe avec des vivres et boissons de toutes espèces.». Il séjournera dans cette ville jusqu’au 9 juillet 1813. Et après une suspension d’armes pour six semaines, les français se retirent par condition «à une distance de 20 lieues de la dite ville de Brestlauw». Le 10 août, avec cinq jours d’avance en raison de la trêve fixée précédemment, François Marq et ses coreligionnaires célèbrent la naissance de l’Empereur : «On a donné à chaque soldat un franc et double ration de vivres, vin, eau-de-vie, etc. La fête a été faite dans la plus grande joie, les danses, les jeux de tout genre étaient employés, et tout était au comble de la plus grande gaieté.» Mais déjà, les hommes fourbissent leurs armes : «Le 14 [août] et le 15 [août] nous nous sommes occupés à nettoyer notre armement et à faire nos sacs. On nous fit aussi une distribution de cartouches. La nuit du 15[août] au 16 [août],nous nous mîmes sous les armes de côté et d’autre du camp craignant que l’ennemi ne vienne à nous surprendre ; mais il n’a pas approché. A la pointe du jour, nous quittâmes nos baraques pour nous diriger sur Goldberg, étant dans les environs de cette ville, nous avons aperçu quelques cosaques qui étaient çà et là dans la plaine et aux alentours de la dite ville. Plusieurs de nos compagnies de voltigeurs furent envoyées en tirailleurs et elles ont contraint l’ennemi à se retirer.» Le régiment reprend sa marche : «Le 17 août au matin on a comme de coutume battu «La Diane» et la troupe s’est mise sous les armes. Elle a ensuite pris la direction de Lignitz où jusqu’aux environs de cette ville nous avons poursuivit l’ennemi avec rapidité, mais sans livrer de batailles. Quelques cosaques et tirailleurs français livraient à chaque instant de petits combats. Mais le nombre de tués fut peu considérable. Arrivés sur les hauteurs exposées devant la dite ville, nous y avons trouvé l’ennemi en grande force qui était dans les redoutes, et ses pièces braquées en ligne. Il faisait un temps horrible. La pluie tombait avec une force extraordinaire, et si cependant nous avons attaqué sur les 5 heures du soir, mais bien mal à propos, car la victoire fut ce jour là abandonnée par les français. Cependant la troupe a bien soutenu le feu. Mais la trop grande abondance d’eau qui tombait, fut la perte des français. Le 11ème corps d’armée commandé par [nom laissé en blanc] fut entièrement détruit et anéanti de toutes ses batteries. Pour lors, le plus gros de l’armée française qui était en avant fut obligée de se retirer. L’ennemi vainqueur a continué le feu jusqu’à la nuit. Les français furent obligés d’y répondre et ils ont soutenu pour pouvoir laisser filer les bagages de l’armée. La nuit étant venue le feu cessa. L’ennemi reprit sa position et les français ont évacué le terrain la nuit du 17 au 18 août. Mais quelles pertes nombreuses ! Les caissons de munition, les batteries, les convois de vivres et enfin tout ce qui était à la suite de l’armée a été obligé de fuir à travers champs, ne connaissant plus de chemins tant il avait plu. Les uns passaient, d’autres restaient dans les fossés. Tout était resté sur le champ de bataille, les misérables blessés qui étaient sur des voitures, sont restés avec tous les équipages qui étaient brisés dans les fossés. L’armée française a battu en retraite pendant la nuit et elle fut obligés de laisser une partie de ses munitions et tous les blessés au pouvoir de l’ennemi.» Marq, assiste au repli des français : «Le fort de l’armée soutenait la retraite pendant que les convois de voitures et de munitions évacuaient. Mais de tristes combats eurent lieu sur les routes et dans les plaines. Le mauvais temps étant toujours contraire, il n’a pas cessé de pleuvoir pendant quatre jours. L’infanterie ne pouvaient se défendre, car les armes étaient toutes rouillées et pleines d’eau. Elles étaient hors d’état de faire feu. La nombreuse cavalerie ennemie nous chargeait et nous ne pouvions nous défendre. Il fallait donc nous former en carré et nous battre à la baïonnette contre cette cavalerie et même être obligés de battre en retraite dans cette position. On doit juger combien les français ont perdu d’hommes ; mais encore plus par la fatigue et par la faim que par le feu et le fer.». 

PRISONNIER. Le 17 septembre 1813, François Marq est fait prisonnier «dans un bois à une demie lieue de distance de Bonzelo». Mais à la faveur de la nuit, il prend la poudre d’escampette avec deux de ses camarades : «Nous restâmes la nuit au pied d’un arbre dans le milieu de ce bois. Le jour étant venu nous entendîmes tirailler, nous sortons alors sur la lisière de ce bois pour nous assurer si les français étaient en force et nous aperçûmes une colonne d’infanterie qui était en ligne derrière les compagnies de voltigeurs qui se tiraillaient avec quelques régiments de cavalerie ennemie». Marq et ses compères décident de rejoindre la colonne d’infanterie qu’ils aperçoivent. Par la suite, François sera réintégré dans sa compagnie. Il en avait été rayé «comme étant présumé tué». Le 19 septembre, Marq et son régiment se dirigent sur Dresde avec le 5ème corps d’armée. Cette ville est le point de ralliement de toute la Grande-Armée, ce qui permet à Marq d’écrire : «Nous y avons campé plusieurs jours. L’ennemi s’est avancé et quelques corps d’armée français ont pris position pour l’arrêter. Là on s’est battu et sans succès de part et d’autre et cependant beaucoup d’hommes furent tués et blessés.» Cependant Dresde reste aux mains des autrichiens. «L’armée française s’est reposée quelques jours dans la plaine de Dresde, et n’étant pas en force elle fut obligée de continuer sa retraite, la dirigeant sur Leipsick [Leipzig]. Un grand nombre de combats furent livrés et des contremarches sans nombre furent faites nuit et jour pour arriver à quelque distance de cette ville…L’armée remplie de fatigue et sans subsistance, ne pouvait se défendre comme elle l’aurait désirée, n’ayant pour ainsi dire pas la force de marcher». Démunie de tout, les soldats, maraudent à la recherche de quelque subsistance : «Oh ! Quel malheur pour les pauvres habitants des endroits où l’armée passait. Il est certain que, n’ayant point de vivres du gouvernement, il a fallu que les soldats s’abandonnent à prendre ceux des malheureux habitants des villes et des villages où elle passait ; et comme elle faisait des contre-marches c’est-à-dire qu’elle passait plusieurs fois dans le même endroit, la subsistance de ces habitants fut bientôt épuisée. Les pauvres malheureux furent obligés de quitter le pays et de s’enfuir dans les bois.». La famine est bien présente : «Les soldats ainsi que les officiers furent obligés de vivre de racines des champs. Nous fûmes quarante jours sans que l’on nous distribua du pain. Ainsi on doit juger d’après cette longue privation de vivres réglés, combien la troupe doit avoir souffert et un grand nombre d’hommes sont morts de faim et de fatigues. Il en était de même pour les chevaux.» Près de Leipzig «L’Empereur a ordonné que l’on brûla tous les convois de munitions vides, caissons d’ambulance, voitures qui contenaient les bagages ces régiments, et même les voitures des généraux Cette destruction a été faite en raison du trop grand nombre de voitures qui empêchaient la troupe de passer ainsi que les pièces d’artillerie et enfin tout ce qui est nécessaire à une armée pour se battre. Les officiers supérieurs chargés de l’exécution ont fait réunir toutes les voitures susceptibles à cette destruction, étant toutes ainsi réunies, on y a mis le feu, et elles ont été toutes consumées (350 je crois pour cette fois).» Plus tard ce sont les parcs de caissons de munitions «accompagnés de leurs pièces non remplis de munitions» qui sont brûlés. François raconte également que plusieurs pièces de canon étant restées chargées par mégarde, «on doit juger combien étaient exposés ceux qui étaient chargés de mettre le feu… Les obus éclatèrent, les pièces de canon partaient de tous côtés».  

LEIPZIG … Puis c’est la bataille de Wachau : «Le 16 [octobre] sur les dix heures du matin, de nombreuses colonnes ennemies se sont présentées avec leurs batteries sur l’aile droite de Leipsick [Leipzig], et elles ont attaquées. Après quelques heures de combat sur ce point, il a paru également une force nombreuse de cavalerie et d’infanterie sur l’aile gauche de la dite ville. La troupe française était en bataille. Elle s’est défendue et n’a pas quitté sa position dans le moment. Mais sur les trois heures de relevée, les Français furent obligés de se retirer dans la plaine qui est au levant de Leipsick [Leipzig]. Pour arriver à cet endroit l’armée a défilé par les faubourgs et toujours en se défendant à coup de canon et fusillade entretenue par les tirailleurs voltigeurs. Ah ! Quel désastre ! Que de maisons détruites par le boulet, ainsi que tous les arbres qui ont été cassés par le même. Des habitants furent tués dans les rues et dans leurs maisons. Cette retraite a été le résultat de ce que l’armée ennemie du centre s’est présentée et elle a attaqué aussitôt. La canonnade ne cessait pas d’un côté et de l’autre. Les deux armées se sont battues avec courage jusqu’à huit heures du soir sans quitter leurs positions ; toute la nuit les tirailleurs ont été sur leurs gardes, et à plusieurs reprises ils ont fait feu sur les postes avancés. A la pointe du jour, 17 octobre, les deux armées étaient en bataille devant la ville toujours à la même position qu’elles occupaient le 16. Elles ont campé là une partie de la journée du 17, sans se battre ni faire aucun mouvement. Sur les 5 heures de relevée, l’ennemi a envoyé ses tirailleurs en avant, et les français ont aussi envoyé des compagnies de voltigeurs en tirailleurs. Ils se sont tiraillés l’un et l’autre jusqu’à la nuit. Quelques pièces de canon ont fait feu, mais la bataille fut peu remarquable. Le 17 octobre, l’ennemi s’est occupé à ramasser leurs blessés des 15 et 16, et les a évacués sur les derrières de l’armée, mais les français n’ont pu faire de même, en raison de ce que leurs convois de voitures étaient brûlées. Plusieurs, c’est-à-dire ceux qui avaient de légères blessures se sont retirés du champ de bataille, et ils ont évacué eux-mêmes pour rentrer en France. Mais ces malheureux qui avaient les jambes coupées, et ceux qui avaient des blessures graves n’ont pu s’enfuir.». Le 18 octobre le combat continue entre les belligérants : «L’ennemi qui était aussi sur ses gardes, de sorte que le feu a commencé sur les huit heures du matin et n’a cessé qu’à la nuit sans discontinuer…La canonnade n’a pas cessé un instant ni d’un côté ni de l’autre….Les obus et les boulets ont abîmé les faubourgs de Leipsick puisque des maisons ont été abattues et détruites entièrement. La nuit étant venue le feu a cessé et étant toujours à la même position, on a passé la nuit étant toujours sous les armes prêts à se battre en cas d’attaque.»

LE COMBAT CONTINUE … Le jour suivant, 19 octobre, «Les français furent obligés de battre en retraite, après s’être battus depuis le matin jusqu’à trois à quatre heures de relevée, moment de la déroute. Les munitions ne venaient plus à temps et les pièces de canon les plus avancées en ont manquées. L’infanterie de même, de manière que les canonniers ont été obligés d’abandonner leur pièces et la troupe de se retirer. L’ennemi apercevant le mouvement et voyant les pièces abandonnées il s’anime et vint à grands pas foncer sur les français. Une partie de l’armée a soutenu avec courtage, pendant que plusieurs corps d’armées dé filaient sur le pont de la rivière appelée l’Ester [l'Elster]. L’ordre fut donné par S.M. à un colonel de garder le dit pont, et de la faire couper quand la troupe serait passée ; mais sans doute que ce chargé d’exécution a eu peur pour sa propre vie. Il quittât son poste et donna à un sous-officier la commission dont il était chargé. Ce sous-officier fit exécuter l’ordre par des sapeurs qui se trouvaient de garde pour faire l’opération après que la troupe soit passée ; mais ils reçurent l’ordre avant qu’elle fut à demi passée, et les malheureux qui étaient de l’autre côté, furent obligés de passer la rivière à la nage. Les Saxons qui alors faisaient parie de l’armée française ayant vu ce spectacle affreux, se sont mis contre nous, ils ont braqué leurs pièces, et ils ont à l’instant fait feu sur leurs camarades… «Le reste de l’armée française qui fut alors obligée de passer cette rivière à la nage a été pour ainsi dire perdue. .. ». C’est un véritable carnage auquel assiste Marq : « Oh ! Quel spectacle affreux de voir tant d’hommes étendus sur la poussière. Plusieurs ont été écrasés par le trop grand nombre de caissons et de pièces qui se trouvaient encombrés dans les rues. D’autres qui étaient légèrement blessés, ont été aussi écrasés par les mêmes. Enfin l’évaluation de la perte des français a été faite à 50.000 hommes hors de combat. Celle des pièces d’artillerie et des caissons de munitions, fut aussi considérable. Le régiment dont je faisais partie a perdu 800 hommes. Le 20, le 153ème, se dirige sur la ville de Hanovre, où devant cette ville, écrit Marq, à la sortie du bois, il se fit une grosse bataille avec les Saxons et les Bavarois, ceux qui depuis deux jours venaient de nous trahir ; et connaissant la marche de l’armée française, ils étaient venus en avant pour lui couper la retraite ; mais bientôt ils furent obligés de se retirer et d’évacuer leur position après avoir perdu un grand nombre d’hommes. Le passage étant alors devenu libre, on fit filer les pièces et les munitions sur Francfort sur le Rhin, ainsi que la troupe qui s’y est dirigée.». Après un cantonnement de huit jours à Grosvinternhem [sic], François et son régiment se dirigent vers Coblence, via Mayence. De là ordre est donné de partir pour Cologne, puis à Neuss. «L’ennemi y était débarqué mais en petit nombre, écrit Marq, avec une pièce de canon. Il était en colonne peu éloignée de leurs barques [le Rhin est tout proche], et le régiment l’ayant aperçu, a fait feu sur lui. Il a de suite repassé le Rhin. Le passage étant alors libre, nous arrivâmes à la ville et ensuite on nous distribua des billets de logement. Nous y avons séjourné dix-sept à dix-huit jours, pendant lesquels il y a eu un piquet de garde la nuit sur la Place et des postes établis sur le bord du Rhin pour notre sûreté». François Marq nous rappelle toujours les us et coutumes du soldat en campagne : «Tous les matins à la pointe du jour, on battait le réveil et toute la troupe qui était à cette ville, se réunissait sur la Place avec armes et bagages en cas de surprise pour partir aussitôt». Le régiment de Marq se dirige ensuite «sur une petite ville très fortifiée nommée Juliers. Où nous restâmes quelques jours» précise François. «On a laissé à cette ville 3000 hommes pour le blocus. Le reste du régiment est parti de la ville et est passé à Aix-la-Chapelle et s’est dirigé sur Liège, où une grande partie de l’armée s’est réunies à cette ville.».

L’ENNEMI SUR LA TERRE DE FRANCE … Marq continue sa progression et note avec soin, comme toujours, son itinéraire : «L’ennemi venait à notre poursuite du côté Mastrick [Maastrich], et nous sommes resté à Liège que quatre à cinq jours. En suite nous avons marché journellement en nous dirigeant sur Namur, Mézière [Mézières], Rheims [Reims], Chaalons [Châlons-en-Champagne], et de là sur Troyes, Bar-sur-Seine, Méry [Méry-sur-Seine], où il fut livré de gros combats. Les maisons de cette ville furent dévastées par le feu et le boulet. Un incendie a eu lieu dans les environs de Méry pendant plusieurs jours ». François est toujours conscient du malheur causé par les troupes sur la population civile : «Alors dans les villes et villages où la troupe passait, les habitants furent à leur tour obligés de s’enfuir dans les bois en laissant leurs maisons au pouvoir des troupes qui passaient. Le plus grand malheur pour eux, c’est que les armées ont fait dans cette partie du département de l’Aube plusieurs contremarches, et chaque fois que l’on passait l’on s’emparait de tout ce qui était resté dans les maisons. Enfin, on doit connaître combien la France a souffert de ce malheureux événement dont les français ont par leur faute éprouvé».

AMERES REFLEXIONS … Il porte un jugement sur les événements et selon lui «La France fut trahie par plusieurs généraux qui ont abandonné l’État. L’ennemi convaincu de ce fait, est entré en France avec sûreté et il y a poursuivit les français jusqu’à leur capitale. L’armée française y étant réunie, elle a soutenu avec courage principalement sur la butte Montmarthe [Montmartre] où la Plaine [peut-être la Plaine Saint-Denis, vaste étendue au nord de Montmartre] fut couverte de corps morts ennemis». Il croit bon de préciser qu’à «cette bataille la trahison fut encore révélée en raison de ce que l’on envoyait aux canonniers des munitions impropres à leurs pièces, et enfin toute la troupe française fut obligée de se retirer et de quitter leur capitale à l’époque du 1er avril 1814 que les combats ont cessé. Ce fut alors que l’ennemi fut maître de la France. L’empereur des français s’est retiré dans l’île de Corse [Confusion de la part de l’auteur, puisqu’il s’agit de l’île d’Elbe]»Le 153ème  régiment se dirige alors sur Orléans. François Marq est nommé Sergent-Major de voltigeurs. Après une revue passée par le Duc d’Angoulême, Marq suit son régiment qui se rend au «Havre-de-Grace» [Le Havre], là, le Roi donna ordre d’amalgamer tous les régiments qui s’y trouvaient alors et de n’en former qu’un seul, lequel prit le n°88 de ligne». 

LE RETOUR DE L’AIGLE … Après une permission de 6 mois, François rejoint son régiment le 2 mars 1815. Il apprend en route le débarquement de l’Empereur : «…plusieurs régiments ont reçu l’ordre du Roi de quitter leurs garnisons et de marcher contre l’Empereur, qui comme il est dit se dirigeait sur Paris. Il y en eut qui se sont refusés de marcher, d’autres ont obéi aux ordres, et ont marché sur Lyon où l’Empereur se dirigeait. Enfin le Roi donna aussi ordre à sa Garde de partir, et quand toute sa troupe fut rencontrée avec celle de l’Empereur, plusieurs corps d’armée ont passé avec celui-ci et les autres n’ont pas voulu faire feu. Le Roi fut aussitôt instruit de cela et il a été obligé ainsi que sa famille de quitter Paris. Ils se sont enfuis du côté de Lille et ils ont je crois embarqué pour l’Angleterre [Louis XVIII s’était en fait réfugié à Gand, en Belgique]. Notre régiment n’a fait aucun mouvement. L’Empereur rentra aussitôt dans ses états et il est arrivé à Paris le 1er avril 1815.»Aussitôt, Napoléon redéploie le régiment : «Il fit de suite organiser les régiments et donna ordre de choisir les hommes disponibles, et d’en former trois bataillons de marche par régiment au lieu de 4 dont étaient composés les régiments. Et ceux indisponibles d’en former le Dépôt. Cela fut exécuté dans peu de temps, et aussitôt l’exécution de cet ordre, on fit partir le régiment de la dite ville du Havre et le dépôt y resta.». Puis François se dirige sur Paris et la Belgique : «Nous sortîmes de la garnison le 22 avril pour nous rendre à Paris où nous sommes arrivés le 2 mai, et le 8 du même mois nous nous sommes réunis sur la place du château des Thuilleries [Tuileries], où l’Empereur nous passât en revue avec plusieurs régiments». 

LA CAMPAGNE DE BELGIQUE …Il donna ordre de partir le lendemain 9 mai pour nous diriger sur Laon (ville de Picardie) où nous fûmes cantonnés dans les environs jusqu’au 11 juin, et à cette époque on donna ordre de marcher en colonne sur la vile de Monbeuge [Maubeuge] où l’ennemi venait nous attaquer. Les 13 et 14 nous avons marché sans l’apercevoir, mais le 15 nous l’avons trouvé près de Charles-le-Roi [Charleroi], où il s’est livré une petite bataille sur les hauteurs devant cette ville. » Marq et son régiment continuent leur progression : «Le 16 juin au matin, l’armée française s’est mise en mouvement pour aller attaquer l’ennemi qui se trouvait en bataille dans la dite plaine [celle de Fleurus]. Aussitôt que les français ont débusqué de la forêt située entre Fleurus et Charles-le-Roi [Charleroi]. L’ennemi fit feu sur nous, et aussitôt l’artillerie française se mit en bataille et elle à de suite fait feu…Le feu s’est animé de part et d’autre, si bien qu’on a continué à se battre jusqu’à huit heures du soir et sans quitter les positions, nous avons fait beaucoup de prisonniers et grand nombre d’hommes furent tués et blessés de part et d’autre. Ce pendant à 9 heures du soir, l’ennemi s’est retiré de sa position et il a pris la fuite pendant la nuit du 16 au 17 juin. Les français ont bivouaqué sur le champ de gloire, et ayant passé la nuit sous les armes, le 17 au matin nous partîmes de cette position pour aller à la poursuite de l’ennemi. En traversant le champ de bataille, nous avons été obligés de passer sur les corps morts tant il y en avait de tués ; nous avons vu une grande quantité de prussiens qui avaient voulu se sauver en passant dans des jardins, et plusieurs étaient tués et restés dans les haies où ils voulaient passer pour s’enfuir. La bataille fut ce jour-là honorable pour les français.» 

Puis nous voici la veille de Waterloo : «… durant cette journée du 17 il n’a cessé un instant de pleuvoir. La troupe était toute harassée de fatigues. Enfin, on nous fit bivouaquer quand une plaine à près d’une lieue éloignée de Waterloo, c’est-à-dire de l’autre côté du village nommé Jemmapes ; sur la route de Bruxelles, ayant encore passé une triste nuit dans l’eau et sur la terre, nous étions fatigués de la marche, et encore plus par l’eau que nous avions reçu pendant la nuit ; nos armes qui se trouvaient incapables de faire feu tant elles étaient rouillées. On a aussitôt à la pointe du jour, donné ordre aux régiments de nettoyer et d’apprêter leurs armes, et de les mettre en état de faire feu ; et en même temps de regarder dans les gibernes si les cartouches n’étaient point mouillées. On en trouva de suite et elles furent remplacées.»

LA BATAILLE DE MONT-SAINT-JEAN DITE « DE WATERLOO». Marq est présent à Waterloo et il y sera blessé pour la première fois : «Sur les dix heures du matin (18 juin 1815), le régiment sortit de son campement pour se diriger sur Waterloo, où la bataille était déjà animée. Les régiments qui faisaient partie de notre corps d’armée (6ème d’observation) se sont réunis. Ils ont marché en colonne jusqu’aux environs de la bataille. On nous fit tenir dans cette position jusqu’à trois heures de relevée, et ayant été exposé un grand moment aux boulets de canon qui venaient tomber dans nos rangs, on nous fit marcher en colonne serrée jusqu’au milieu du champ de bataille. Marchant pour arriver à cet endroit, plusieurs hommes furent tués dans les rangs, et étant arrivés, on nous fit mettre en carré par régiment en raison de ce que la cavalerie anglaise était près de nous et se battait avec des cuirassiers français. Elle est venue plusieurs fois enfoncer nos carrés, mais elle n’a remportée aucun succès. Les boulets et la mitraille tombaient dans nos carrés comme la grêle. Nous étions là avec ordre de ne pas tirer un coup de fusil et ayant la baïonnette croisée. Beaucoup d’hommes furent tués dans cette position. Après quelques heures de position en carré, les chefs de bataillon ont reçu l’ordre d’envoyer leurs voltigeurs en tirailleurs.  

BLESSE GRIEVEMENT …J’étais sergent-major de la 3ème compagnie et aussitôt cet ordre donné nous y fûmes conduits par nos officiers. Étant arrivés près de l’ennemi nous nous sommes disposés çà et là près d’un bois situés sur la route de Bruxelles. Étant bien animé et soutenu par des colonnes de cavalerie qui étaient derrière nous, nous avons contraint l’ennemi à se retirer, mais aussitôt notre poursuite [engagée], quarante mille hommes ennemis débusquèrent à l’instant du bois et ils ont fait de suite feu sur nous. Les voltigeurs qui se trouvaient là on été tous tués et blessés. Moi d’abord je fus blessé d’une balle qui me traversa le corps en passant par l’aine gauche et qui est sortie après une incision faite, au gros de la fesse droite. Elle me fit tomber le ventre à terre et je fus de suite ramassé par deux de mes sergents qui se trouvaient alors près de moi. Ils m’ont ramassé et mis sur un cheval d’artillerie. Mais à peine avais-je fait vingt pas sur ce cheval que je fus obligé de me laisser tomber en bas du dit cheval en raison de ce que je ne pouvais supporter sa marche. Je suis resté ainsi sur le champ de bataille les 18, 19 et 20 juin, date à laquelle je fus ramassé par des paysans et de suite conduit à Bruxelles. Là, on me pansa pour la première fois. Je faisais partie d’un convoi de 1500 hommes blessés.». Rétrospectivement, François complète ses souvenirs : «La bataille fut terrible pour les français. Ils ont eu une déroute complète, des parcs d’artillerie, des caissons de munitions et de vivres sont resté au pouvoir de l’ennemi. La retraite fut si précipitée qu’on n’avait à peine le temps de couper les traits des chevaux attelés après les pièces pour se sauver. Enfin, je ne ferai point la description entière de cette malheureuse retraite, puisque je fus pris prisonnier. Mais étant resté sur le champ de bataille, j’ai vu la grande partie de la troupe ennemie qui marchait à la poursuite des français. J’étais resté sur place baigné dans mon sang et malgré cette cruelle position, j’eusse encore la précaution, avant que l’ennemi ne passe dans nous, de défaire mes culottes et mes caleçons, et de me mettre sur mon ventre le nez en terre pour leur faire comprendre que j’étais tué et pillé «. Quoique cette précaution prise, il y eût un cavalier qui a voulu se satisfaire de mon sort : il m’a lancé un coup de pointe de sabre sur le cou, mais j’ai encore eu assez de force pour ne pas bouger de ma position. Si j’eusse fait le moindre mouvement, il est à croire qu’il m’aurait achevé. Je fus dans mon triste sort assez heureux de conserver un peu d’argent que j’avais eu la précaution de cacher dans ma bouche.» 

EN CAPTIVITE CHEZ L’ENNEMI … Après quelques jours passés à Bruxelles, Marq est dirigé sur Anvers : «Le 25 juin nous avons débarqué à cette ville, où nous fûmes déposés sur la paille et j’y fus depuis cette époque jusqu’au 10 août sans pouvoir me lever ni marcher. J’étais si cruellement blessé, que lorsque j’avais besoin d’aller me soulager, il me fallait l’aide de deux hommes pour me lever…».Le 10 août donc, François est envoyé en Angleterre : «Dans notre traversée nous eûmes quelques agitements de mer [sic], lesquels nous ont bien fait souffrir par le balancement du vaisseau. Plusieurs fois nous avons failli y faire naufrage». Le 22 septembre 1815, il arrive à Portsmouth : «…nous fûmes conduits à l’hôpital, du moins pour les plus blessés. Les autres ont été conduits en prison, et au fur et à mesure que les blessés se rétablissaient, les chirurgiens anglais chargés des pansements les faisaient partir pour la dite prison. Nous étions fort bien pansé s et proprement tenus lors du séjour à l’hôpital. «François précise même que «nos vivres dans cet hôpital étaient [de] quatorze onces de pain, une demie livre de pommes de terre et un quart de mouton avec le bouillon. Ceux de la prison étaient [d'] une livre et demie de pain de munition, un quart de bœuf et le bouillon pour quatre jours de la semaine ; et pour les deux autres jours c’était [la] même ration de pain, une livre de morue ou harengs cuits avec des pommes de terre dans l’eau chaude. Ces deux jours étaient détesté tant la nourriture était mauvaise. Nous ne pouvions manger de cette ratatouille, par la raison qu’elle était trop salée. Oh Dieu ! Quel sort affreux de se voir renfermé tel que nous l’étions dans ces maudites prisons. Mille fois j’ai désiré plutôt mourir que de vivre dans cette captivité et nonobstant mes blessures j’étais encore pressé par la faim. Le chagrin que j’avais de me voir expatrié et de ne savoir dans combien de temps je serais rendu à ma patrie augmentaient encore mes souffrances…» 

RETOUR VERS LA MERE-PATRIE … Le 29 décembre de la même année, les prisonniers français, par un ordre du Roi, sont renvoyés en France et c’est avec des béquilles que François retrouve son pays. Après une traversée terrible, il atteint enfin Le Havre le 1er janvier 1816. «Étant alors débarqués, nous fûmes conduits chez le commandant de la Place, où on nous délivra des feuilles de route afin de nous rendre au chef-lieu de nos départements. Comme j’étais toujours incapable de marcher, il m’a été délivré des mandats de voitures militaires sur lesquelles je fus conduit à Chaumont où je me suis présenté devant le maréchal de camp Chabert, qui commandait alors le département de la Haute-Marne [département de naissance de l’auteur]. M’ayant passé en revue, il m’a trouvé susceptible d’obtenir un congé absolu.» François Marq demande une pension à Chabert : «…la position à laquelle j’étais réduit ne me permettait pas de vivre sans les secours du Gouvernement». Après examen de ses blessures, et obtention de certificats délivrés par les chirurgiens qui ont procédé à ces derniers, complété par ses états de service, Marq est renvoyé dans ses foyers. Il y arrive le 19 mai 1816, près d’un an, après avoir été blessé à Waterloo… «Louis XVIII a daigné m’accorder par décision du 30 octobre [1816], une pension annuelle de 270 francs qui n’est guère en rapport à mon grade ni à mes blessures», écrit François Marq à la fin de ses mémoires.

Il en achève la rédaction en 1817. Nous ignorons tout de sa vie civile après la chute de l’Empire.

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( 15 janvier, 2022 )

«Mon séjour à l’île d’Elbe», par le commandant Bernard Poli.

Bernard Poli

 Le récit du commandant Bernard (ou Bernardin) Poli (1767-1851) fut publié la première fois dans la revue « Études Corses » en 1954-1955, sous les auspices de Simon Vinciguerra. Le manuscrit original de ces souvenirs se trouve aux Archives départementales de la Corse-du-Sud (cote : FR AD 20A, 1 J2/1)

Voici quelques mots à propos du commandant Bernard Poli, né le 15 avril 1767, à Solaro (Corse).

Les renseignements qui suivent sont extraits de la base Léonore de la Légion d’honneur (dossier LH/2191/52). Le 23 septembre 1805, il est nommé capitaine au Bataillon des Chasseurs Corses du Liamone. Confirmé par décret du 19 juin 1806. Nommé provisoirement chef de bataillon à la suite, le 25 novembre 1807. Nommé chef de bataillon commandant, celui de cinq cents hommes organisé pour le Grand Duché de Toscane le 14 août 1809. Confirmé dans ce grade par décret du 29 juin 1810. Nommé commandant d’armes de quatrième classe au fort de Gavi le 23 décembre 1810. A noter que Poli indique dans ses « Mémoires » que c’est en juin 1812 qu’il prend ce commandement. S’agit-il d’une mauvaise transcription ? Il passe avec le même grade à l’état-major de la 23ème division militaire le 21 juin 1815. Admis au traitement de réforme par décision royale du 8 septembre 1819 à raison de neuf cents francs (jouissance du 1er janvier 1819), le 2 octobre 1819.

Admis à la retraite et inscris sous le n° 19462 pour une somme annuelle de 1440 frs (jouissance du 1er janvier 1825), le 13 avril 1825. Concernant ses blessures, son dossier mentionne les faits suivants : Blessé d’un coup de poignard qui lui traverse le corps le 18 janvier 1808, dans une expédition à Savone, ordonnée par le général Morand, contre des bandits. Blessé le 6 mai 1814, d’un coup de feu au bras droit à Gavi, à l’occasion d’une conspiration organisée par le Maire en faveur des Anglais pour massacrer les Français. Ces états de services sont arrêtés à la date du 22 septembre 1830. Le commandant Poli s’éteint le 12 août 1851. Il était chevalier de la Légion d’honneur par décret du 26 février 1815 ; officier du même ordre depuis le 2 juin 1815 ; hormis les deux dates précédentes, il est à noter que dans son dossier de la Légion d’honneur, Poli, est nommé chevalier pour prendre rang à compter du 30 août 1832.

Ses mémoires relatent les faits suivants : comme il l’indique au début de sa relation, Poli prend le commandement de la place de Gavi (en Corse). Il devra mettre la ville en état de siège face aux menaces anglaises ; il y reste jusqu’à la fin avril  1814. C’est à cette époque qu’il séjourne à l’île d’Elbe. Alors que l’Empereur débarque à Golfe-Juan, Poli arrive à Sari. Il en prend possession au nom de Napoléon. Il va s’en suivre un long soulèvement des Corses vis-à-vis du pouvoir royal. Plus tard, à l’automne 1815, le commandant Poli rencontre le maréchal Murat, de passage en Corse. Il aurait le dépositaire d’un trésor appartenant au roi de Naples. La fin de son récit est consacré aux combats menés en Corse (notamment dans le Fiumorbo (ou Fium’orbu)) face au pouvoir royal incarné par le Marquis de Rivière. Ce dernier sera tenu en échec face à la détermination des troupes de Poli. Le successeur du marquis de Rivière, le général comte Willot conclut une paix honorable et décrète une amnistie générale. Le chef de bataillon Poli quitte la Corse en mai 1816.

Quelques notes, se trouvant entre-crochets ont été ajoutées à ce témoignage.

C.B.

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Je débarquai à Porto-Ferrajo [Portoferraio] le 17 mai 1814. L’Empereur ayant quitté sa capitale, je m’empressai de me rendre à la Villa Marciana, sa résidence d’été.

L’Empereur avait fait dresser une tente au-dessous d’un escarpement, au sommet duquel s’élève une chapelle consacrée à la vierge. Cette partie de l’île est connue sous le nom de Madonna del Monte. A peine m’eut-on annoncé, qu’il sortit de sa tente, et nous nous entretînmes pendant plus de quatre heures, allant et venant devant l’entrée.

L’Empereur était agité et impatient. Son désir de savoir ce qui se passait en France d’une bouche non-suspecte, éclatait dans sa personne et dans ses gestes. Sans me donner le temps de terminer mes réponses, il me coupait sans cesse par de nouvelles questions. Enfin, s’apercevant combien cela m’embarrassait et avançait peu les instructions qu’il attendait, il essaya de se  contenir, et s’il m’interrompit quelques fois encore, il me disait aussitôt d’une voix brève et émue : « Continuez, continuez ».

Nous étions dans un moment où ses partisans de France et d’Italie n’étaient pas encore revenus de ce premier coup qui, dans tous les changements de règne, étourdit le parti vaincu. Je n’avais donc rien de bien satisfaisant à lui apprendre, et je n’eus à lui citer que peu d’exemples de dévouement, isolés au milieu du silence presque universel de ses amis.

Néanmoins, cette conversation le laissa plus calme, soit qu’il fut sorti de ces certitudes, soit que, rapportant tel renseignement qu’il venait de recevoir à des faits que je ne connaissais pas, il entrevit des espérances qui devaient demeurer inconnues pour moi.

Celui qui aurait alors jugé des vues secrètes de Napoléon sur sa vie extérieure, l’aurait cru fort satisfait de sa nouvelle situation.

Qu’il eut déjà combiné dans sa tête des projets sur la France au moment où j’arrivai, cela n’est pas douteux ; mais ce qui est encore plus certain, c’est que rien ne trahissait sa pensée, et que pour ses amis et ses confidents les plus intimes, elle ne se révélait par aucun signe. On aurait dit, au contraire, que charmé de sa résidence, il n’avait d’autre souci que d’en jouir paisiblement.

Il semblait s’être parfaitement accommodé de son petit royaume : il en prenait les affaires au sérieux ; il formait des projets d’embellissement pour sa capitale; il perçait des routes; il publiait des décrets. [Sur l’œuvre accomplie par Napoléon durant son exil elbois, lire « Le Registre de l’île d’Elbe. Lettres et Ordres de Napoléon 1er. Publiés par L.-G. Pélissier », A. Fontemoing, Éditeur, 1897]

Les espions de la Sainte-Alliance se laissèrent prendre à cette simplicité d’existence; ils ne virent plus dans Napoléon qu’un homme content de s’être débarrassé d’immenses soucis et d’un fardeau trop lourd pour ses épaules. Sans doute, ils écrivaient à leurs cours dans ce sens; et il fit si bien qu’il parvint à endormir tout le monde dans une complète sécurité.

En attendant, les négociations se nouaient avec la France. Les corsaires de l’île d’Elbe, sous pavillon au champ blanc semé d’abeilles, abordaient les côtes de la Provence et de la Corse, ne manquant jamais de rapporter des renseignements utiles et des dépêches secrètes.

Parmi cette foule d’officiers de tous grades qui avaient suivi l’Empereur à l’île d’Elbe et qui y touchaient leur solde sur sa cassette particulière, le capitaine de marine Pontier avait été choisi pour ces sortes d’expéditions.

C’était lui que regardait l’exécution des services de ce genre. Il est vrai que l’Empereur, pour déconcerter ses ennemis, feignit de s’être épris tout à coup d’une passion immodérée pour les huîtres : à Porto-Ferrajo [Portoferraio] on manquait d’huîtres : c’était là une grande privation pour lui. Il était bien extraordinaire que l’île d’Elbe, qui produit tant d’excellentes choses n’eût pas seulement des huîtres à fournir à la table de son souverain. Napoléon était un maître absolu : au Louvre [l’auteur veut dire au palais des Tuileries] comme à Porto-Ferrajo [Portoferraio], huîtres ou autres choses, quand il exprimait un désir, il fallait obéir et le satisfaire ; mais quel parti prendre ? Alors, comme par hasard, quelqu’un avança qu’il existait en Corse une grève où les huîtres abondaient miraculeusement.

Cet indice fut comme un trait de lumière; l’Empereur se montra disposé à attendre un peu, et il fut décidé que le capitaine Pontier irait deux fois par semaine charger des huîtres près d’Aléria, à l’étang de Diana, lieu où gisent encore les ruines d’une ville romaine.

Le corsaire revenait chargé d’huîtres et de poissons excellents ; il en jetait à pleines  cales sur les quais; on en faisait des réserves autour de la citadelle; on affectait de combler de ces bivalves le port et les fossés; ce que  nous ne mangions était effarant à voir.

Mais comme on pense bien, ce  n’était là qu’un moyen de cacher la mission secrète de Pontier, lequel après avoir pris terre à Aléria, se rendait à Cioti, dans le canton de Moriani, auprès de Madame Cervoni qui recevait les dépêches de France sous son couvert, et les transmettait à l’Empereur par l’entremise du hardi capitaine.[« Une dame Cervoni, patriote corse, se prévaudra plus tard d’avoir eu vent d’une expédition que Bruslart [gouverneur royaliste de la Corse] projetait en janvier [1815], et de l’avoir fait échouer avec un groupe de partisans en s’opposant de vive force à l’embarquement », écrit Guy Godlewski dans fameux ouvrage sur le séjour elbois de l’Empereur]

Aux premiers jours de février 1815, la tentative sur la France était encore un secret pour tout le monde; des quatre personnes que l’Empereur avait admis à confidences, sans caractère officiel, étaient Antonio Sisco, négociant, chef d’escadron de cavalerie ; le juge Poggi, espèce de ministre occulte [Pons de l’Hérault dans ses « Souvenirs », écrit à propos de ce dernier : « …il était juge et il avait été nommé par l’influence de Lucien Bonaparte », avant d’ajouter que ce personnage fut d’abord suspect à l’Empereur avant de gagner peu à peu sa confiance. Napoléon le « chargea de la police d’intimité »]; M. Proux, chef d’escadron de cavalerie, et moi ; nous étions les deux seuls avec Poggi, qui en connaissions quelque chose ; encore faut-il dire que nous ne savions qu’une faible partie de ce qu’il méditait.

Je ne crois pas me tromper en avançant que ni sa mère, ni sa sœur, ni MM. Bertrand et Drouot, ne furent instruits avant nous. Je commençais à être tout à fait initié que le général Drouot me disait encore, sur quelques propos vagues que je lui avais tenus, que la France qui commençait à respirer après tant de désastres, n’avait besoin que de repos. Drouot tenait sans doute le même langage à l’Empereur avec la noble franchises qu’on lui connaît, ce qui faisait que craignant peut-être cette opposition toute française, il n’avait pas jugé à propos de leur en parler. Cette réserve de l’Empereur, si tant est que les indices sur lesquels je m’appuie ne me trompent pas, ne saurait diminuer en rien l’idée qu’on s’est formée de l’amitié qui unissait ces grands personnages à Napoléon. Admirateur passionné de leur beau dévouement, je n’irais pas faire mentir l’Histoire au profit de mes observations. Seulement, je constate cette réserve de l’Empereur pour montrer à quel point il était maître de lui-même, ne révélant de ses projets à ses plus dévoués amis que ce qu’il fallait en dire pour réussir.

Le premier plan arrêté par l’Empereur consistait à opérer un débarquement entre Gênes et Savone, de traverser le mont Ferrat, en passant sur la droite d’Alexandrie, de se rendre à Milan, puis de surgir sur les Alpes, et du haut du Simplon, ayant à sa droite la France et à  sa gauche l’Italie, de faire un appel à l’armée française et à tous les cœurs dévoués à sa cause. C’était là une idée digne de lui: peut-être ce projet eut-il été préférable à l’autre. [Poli est le seul à évoquer ce projet inédit. Quant au trésorier Peyrusse, il écrit à la même période : « Le Roi de Naples était en Italie en armes ; certains préparatifs pouvaient nous faire croire que Sa Majesté irait se joindre à lui … »]

Murat n’aurait pas attaqué l’Autriche au moment où l’Empereur aurait essayé une négociation avec elle. Et le rôle moins hostile de l’Autriche aurait incontestablement changé la face des affaires. L’Empereur m’avait chargé de la prévenir à Gênes. Je devais préparer les esprits et y nouer des intelligences avec des hommes puissants ; les relations que je m’étais créées dans le pays pendant mon commandement de Gavi, la connaissance que j’avais acquise des ressources de la localité, l’engagèrent à me confier cette mission.

L’expédition que je devais conduire était prête; les vaisseaux armés. Je n’attendais plus que l’ordre du départ, lorsque l’arrivée de quelques personnages mystérieux à l’île d’Elbe vint renverser tout à coup ce projet et tourna les idées de l’Empereur d’un autre côté. [Encore une précision inédite]

Il n’était sorte de précautions que nous ne prissions à l’île d’Elbe, autant pour dérouter les surveillants que pour déjouer la trahison.  Je ne pense pas, pour ce qui est de la sûreté de sa personne, qu’elle put courir aucun danger. Allait-il se promener à la campagne, des hommes sûrs veillaient sur lui incessamment. Des promeneurs, en apparence indifférents, le suivaient de loin en loin sans jamais le perdre de vue. Nous étions surtout d’une intolérance excessive envers toutes les personnes qui débarquaient dans l’île.

Sur ce point, cependant, notre vigilance à moi et à quelques autres fut complètement déjouée par les soins mêmes de l’Empereur. C’était M. Sisco qui, de longue main avait l’entière possession de ces sortes de confidences. Ce digne homme, à qui l’Empereur confiait une foule d’affaires d’intérêt privé, méritait bien sa confiance.

J’ai dit que l’Empereur se posant comme le centre d’une vaste ramification d’intrigues, ne livrait tout juste un secret que ce qui était proportionné à l’utilité et au genre de service qu’on pouvait rendre. Ainsi, je connaissais des secrets que Sisco ignorait, mais il en savait qui m’étaient inconnus. De ce nombre était l’arrivée de certaines personnes venant de France et d’Italie et communiquant secrètement avec l’Empereur.

Le moyen employé à cette occasion était encore assez singulier. J’avis observé que, si nous étions alertes à courir au bureau de la santé, à l’arrivée, je ne dis pas seulement des navires, mais des moindres barques, M. Sisco n’était pas moins prompt que nous à remplir ce devoir que je croyais purement officieux de sa part comme de la nôtre. Je m’étonnais toujours de la sévérité inouïe de l’administration. Pas un navire qui ne fut mis ne quarantaine comme si la fièvre jaune ou la peste eussent régné sur le continent. Pis une chose qui ne m’étonnait pas moins, c’était le grand nombre de relations de M. Sisco avec tous les ports de l‘extérieur.

Sitôt les premières informations prises par les officiers de la santé, M. Sisco ne manquait pas jamais d’adresser cette question  au patron du navire : « N’avez-vous rien pour M. Sisco le Banquier ? »

Assez souvent, le Capitaine répondait : « Oui, j’ai quelque chose ; una scatola (un coffre), deux, trois, à l’adresse de M. Sisco ».

Je ne comprenais rien à ces envois. Mais lorsque la marche des événements eut rendu notre intervention indispensable, nous apprîmes, M. Proux et moi, tout le mystère de la scatola. La scatola n’était autre que l‘annonce d’un passager de marque et dont l’arrivée devait rester inconnue. M. Sisco faisant son profit de l’avertissement en allait rendre compte à l’Empereur.

C’est alors que nous nous trouvâmes à même de juger des précautions apportées au débarquement de ces personnages. Ils descendaient à terre au milieu de la nuit quand les portes de la ville étaient fermées. On les faisait longer en silence les remparts extérieurs et l’entrée au Palais avait lieu par la petite porte des écuries, qui donnait sur la campagne.

La première personne que j’introduisis de la sorte, un mois environ avant le départ de l’île d’Elbe, se promenait sur le rivage quand nous arrivâmes. Elle était affublée d’un grossier cabau de matelot dont le capuchon lui couvrait tout le visage. Sans mots dire, durant tout le trajet, nous parvînmes avec   le visiteur silencieux dans le corridor du Palais. L’Empereur, qui attendait dans un salon du rez-de-chaussée, s’avança d’un air empressé, prit son hôte par la main, et en nous souhaitant le bonsoir, ferma sa porte à double tour.

Le lendemain, à la même heure, nous reconduisîmes le personnage par les mêmes chemins ; nous montâmes un navire du gouvernement qui prit le large vers un point où nous devions rencontrer un brick qui croisait dans le détroit de Piombino. Sitôt que les deux navires furent en vue l’un de l’autre, le brick mit ne travers ; nous tînmes la proue sur lui et en peu de temps nous nous trouvâmes bord à bord.

Ce ne fit qu’au moment de la séparation, en serrant dans nos mains une petite main délicate, quand nous nous entendîmes enfin prononcer quelques mots de remerciements et, qu’à la lueur d’un fanal, le dérangement du capuchon nous eut montré un visage tel qu’on n’en trouve pas d’ordinaire sous la lourde peluche des cabaus, que nous reconnûmes dans notre compagnon une jeune femme.

Je n’ai jamais su le nom de cette dame. Le déguisement qu’elle affectait prouvait qu’elle tenait beaucoup à n’être pas reconnue. Sous le premier vêtement, dont j’ai parlé, elle portait encore un costume de poissonnière marseillaise ; j’en jugeai par cette ample coiffe de mousseline que les femmes de ce pays appellent si improprement une coquette, et dont elle avait ajusté les bandes autour de sa tête. Nous ne revenions pas de notre surpris, ce qui n’empêcha pas M. Proux de s’écrier tout de suite : « Je m’en étais douté ! » [Qui peut être cette femme qui arrive donc vers la fin janvier 1815 à l’île d’Elbe ?]

Ce qui n’est pas douteux, c’est l’adhésion de nos mais de France que cette dame vint décidément porter à l’Empereur. A dater de cette entrevue, il n’hésita plus à se confier à sa fortune. Pour ce qui est du message qui le détourna de son projet sur gênes, il avait été confié à deux jeunes gens, prétendus matelots, que nous introduisîmes avec le cérémonial ordinaire. Ils arrivèrent douze jours après la dame étrangère et au moment où j’attendais d’heure en heure l’ordre de mettre à la voile.

Ils séjournèrent quarante huit heures au Palais. Mais, en nous quittant, moins discrets que le dernier personnage, ils nous embrassèrent, et l’un d’eux nous dit avec exaltation : « Adieu mes amis, jusqu’au revoir en France dans moins d’un mois ! » Ce jeune homme, que nous connaissions fort bien cette fois, était le fils d’un Maréchal de France ; on me permettra de ne rien dire de plus.[C’est parmi les fils des maréchaux de France après l’Empire qu’il faut chercher]

Le lendemain, à dix heures du soir, l’Empereur me fit appeler. Sa chambre n’était éclairée que par un seul flambeau placé sous le manteau de la cheminée. Je vis par cet indice qu’il s’agissait d’une communication grave; c’était du moins son usage, avec moi, d’éclairer ainsi l’appartement qu’il destinait à quelques secrète entrevue. Il m’annonça l’abandon de l’expédition d’Italie, et alors il me développa son nouveau plan sans réserve. Il me détailla avec son extrême sagacité les chances de succès ou de revers qu’il pouvait rencontrer dans sa marche sur Paris. Il fit la part des hommes et des choses ; des adhésions ou des résistances avec une sûreté de coup d’œil prophétique. Mais les revers pouvaient arriver ; en cas de désastre il faillait se ménager un retraite en lieu sûr. Il avait songé à la Corse. C’était dans nos montagnes qu’il devait se retirer et si son étoile le trahissait : « Seize mille hommes », me dit-il, « se jetteront avec moi en Corse ; et avec seize mille hommes, on peut tenir en Corse une éternité. » [Aucun mémorialiste de l’île d’Elbe n’a évoqué ce projet. Peyrusse rencontre l’Empereur vers la même heure. Ecoutons-le : «Vers dix heures du soir, je fus mandé dans le cabinet de Sa Majesté; il ne me fut pas difficile de m’apercevoir de ses projets futurs. – « Etes-vous prêt ? Peyrousse. » Ma réponse ne se fit pas attendre. – « La frégate me gêne ; mais tout annonce qu’elle lèvera l’ancre demain ; laissez un peu d’argent pour les troupes que je laisse à Lapi (qui devait commander l’île). Donnez-lui votre caissier et soyez prêt à faire embarquer toutes mes affaires. » Sa Majesté me congédia ; je fus toute la nuit dans une vive agitation ; il fallait tout abandonner pour ne songer à prendre avec moi que ma comptabilité, mes registres et le Trésor de Sa Majesté.] 

Que n’a-t-il suivi cette première inspiration ? Et pourquoi Dieu ne l’a-t-il pas détourné de se mettre à la merci de l’Aristocratie britannique ?

Ma mission était d’aller révolutionner la Corse, d’y soulever le peuple et d’y proclamer son gouvernement. A cet effet, l’Empereur avait nommé un comité composé des corses qui l’avarient suivi à Porto-Ferrajo [Portoferraio] et dont il connaissait le dévouement et l’influence[1]. Après m’avoir détaillé minutieusement les devoirs de ma commission, il me demanda si ce parti me convenait.

« Sire, lui dis-je, j’avoue que j’aimerais mieux vous suivre en France, et y partager vos dangers ; mais la nécessité parle, et il ne me reste qu’à vous exprimer ma reconnaissance pour la confiance que vous mettez en moi. »

Dès ce moment, je n’attendis plus que le moment de partir. Enfin, l’heure arriva pour l’Empereur de quitter l’île d’Elbe. Dans la matinée de ce jour-là, il fut sombre et triste. Je l’avais rarement vu aussi soucieux. Attribuant sa mauvaise humeur à la présence d’une frégate anglaise arrivée inopinément dans le port, je me hasardai à lui dire : « Sire il ne faut pas que cette frégate vous chagrine; donnez-m’en l’ordre, et dans une demi-heure elle est à nous. » [Le trésorier Guillaume Peyrusse mentionne à la date du 7 décembre 1814 un changement du caractère de Napoléon suite à la visite d’un étranger dans l’île. Quelques heures après, ce dernier revient dormir à bord du navire qu’il l’a emmené. Le valet de chambre Louis Marchand remarque (après le 8 janvier 1815) que l’Empereur était silencieux et réfléchi. Enfin, c’est de nouveau Peyrusse qui décrit Napoléon « fortement préoccupée », à la date du 22 février 1815]

Il se mit à rire : « Et comment ferais-tu pour la prendre ? » me dit-il. Je lui expliquai ce que j’aurais fait ; il me dit alors de me rassurer ; cette frégate, ajouta-t-il, ne l’inquiétait pas, et j’allais la voir partir à onze heures. En effet, la frégate anglaise quitta le port comme il l’avait dit.

Depuis le matin, l’expédition n’étant plus un mystère pour personne, une foule immense de peuple encombrait la plage et remplissait l’air de ses acclamations. Chacun montait à bord du brick l’Inconstant pour féliciter l’illustre passager. Le pont était couvert de monde.

Le 26 février, à six heures du soir, l’Empereur donna l’ordre de tirer les ancres ; le navire s’ébranla et, tandis que les visiteurs descendaient à terre, m’ayant pris à part, il me serra la main et me dit ces paroles, les dernières, hélas ! que j’ai entendues sortir de sa bouche : « Va e fa bene ; e ritorna a trovarmi in Parigi » (« Va et fais bien, et reviens me trouver à Paris »).  

Nos ordres étaient de ne mettre à la voile que lorsque sa flottille aurait disparu. Le lendemain matin, les voiles se dessinaient encore à  l’horizon ; nous ne bougeâmes pas ; mais, à onze heures, tous les vaisseaux ayant doublé l’île de Capraia, tout étant prêt, nous dîmes adieu à l’île d’Elbe.

——–

Quelques sources sérieuses sur l’île d’Elbe.

Guy Godlewski, « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe. Préface de Marcel Dunan », Hachette, 1961, 284 p. (Réédité en 2003 aux éditions Nouveau Monde).

Baron Guillaume Peyrusse, «  Mémoires, 1809-1815. Edition présentée, complétée et annotée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018.

Louis Laflandre-Linden, « Napoléon et l’île d’Elbe », La Cadière d’Azur, Editions Castel, 1989, 350 p.

« Napoléon, empereur de l’île d’Elbe. Souvenirs & Anecdotes de Pons de l’Hérault. Présenté et annoté par Christophe Bourachot », Les Éditeurs Libres, 2005, 416 p. (A compléter par l’ouvrage du même auteur :  « Mémoire aux puissances alliées… », Alphonse Picard et Fils, 1899,374 p.)

On consultera également les témoignages de Louis Marchand, le fidèle valet de chambre de l’Empereur, et celui de Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali.


[1]  Note insérée dans la version parue dans la revue « Etudes Corses » : Cette phrase est écrite dans la marge. Elle remplace un passage légèrement barré dans le texte, et ainsi rédigé : « J’avais sous mes ordres trois navires chargés d’armes et de munitions. Une junte, composée de membres choisis parmi les plus fidèles à Porto-Ferraio [Portoferraio], montait sur la flotte avec moi; de plus, j’étais muni de pleins pouvoirs pour la réunion des notables de l’Ile qu’il m’avait désignés comme devant faire partie du gouvernement provisoire. Le capitaine Pontier était l’amiral de notre flottille » 

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( 15 janvier, 2022 )

Napoléon à l’île d’Elbe. I. La vie ostensible.

Napoleon Ile Elbe

Cet article rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

L’épisode elbois marque dans les fastes napoléoniens une pause forcée de dix mois, entre le règne de quinze ans et celui des Cent-Jours. Sans les fautes des Bourbons et de leurs alliés, l’Empereur eût peut-être achevé là son destin, comme successeur d’un sous-préfet administrant douze mille illettrés. Le retour de l’Aigle et le drame de Sainte-Hélène rejettent à l’arrière-plan cet Etat d’opérette, sa cour de fantoches galonnés, ses dépenses somptuaires excédant quatre fois ses ressources.
Napoléon avait un sentiment trop vif de son génie pour ne pas ressentir l’énormité de la farce qu’il y joua jusqu’au dernier jour pour masquer ses intentions. Deux exemples entre mille éclairent sa véritable pensée sur le rôle qu’il s’imposait.  Adressant à Drouot un ordre concernant les soldats qui désirent regagner la France, cette phrase révélatrice lui échappe :  « Vous effacerez cette formule de « souverain de l’île d’Elbe », qui est ridicule… ». 

Et quarante jours avant de s’embarquer pour la France, le 17 janvier 1815, en pleine fièvre des préparatifs secrets, il dicte à l’intention du Grand maréchal Bertrand un ordre de vingt lignes qui commence ainsi :  « Il ne faut pas donner du pain de munition aux chiens de chasse : il sera fait exprès du pain de son. Je ne fais pas cela par économie, mais pour la décence… Cela sera payé sur les dépenses de chasse, pour lesquelles j’ai porté au budget 100 francs par mois ». 

L’île d’Elbe est toute proche du petit port toscan de Piombino, dont elle n’est séparée que par un bras de mer de six kilomètres. coupé par l’îlot de Palmaiola. Masse imposante et sombre émergeant du bleu profond de la mer Thyrrhénienne, elle apparaît sauvage, hérissée de caps aigus et de baies inhospitalières. Une quinzaine de villages aux noms chantants, cinq ou six ports de pêche, quelques fermes isolées ; des collines arides, tapissées d’une maigre végétation ; à l’arrière-plan, un relief montagneux : de loin en loin une vigne sur les versants bien exposés.  Cet aspect de la côte nord, que Napoléon découvre en arrivant de France, on le retrouve tout aussi âpre le long des quatre-vingt-cinq kilomètres du pourtour. L’île, étirée d’est en ouest, affecte vaguement la forme d’une crevette dont la croupe serait orientée vers la Corse, les antennes et les pattes tournées vers l’Italie. Une épine dorsale montagneuse parcourt son grand axe, d’où se détachent de nombreuses arêtes qui tombent à pie dans la mer.  L’arrivée à Porto Ferrajo, capitale et port principal, est d’une saisissante beauté. La côte septentrionale s’échancre soudain en un vaste golfe dont la courbe harmonieuse est soulignée par le sable clair d’une longue plage. Les rochers escarpés qui en défendent l’accès oriental s’abaissent peu à peu vers le fond de cette rade naturelle que borde une plaine étroite. A son extrémité occidentale se dresse une falaise abrupte, curieusement évidée en croissant ouvert sur le fond du golfe. Le port se blottit dans sa concavité, dos à la mer, bien abrité des vents du large. 

La cité s’élève en amphithéâtre autour du port, jusqu’au sommet de l’isthme défendu par deux forts. le Stella et le Falcone. Entre eux, quelques moulins en ruine se dressaient sur un terre-plein, appelé pour cette raison les Mulini, qui surplombe d’un côté la mer. et de l’autre la ville. 

L’arrivée de Napoléon.

Dans la soirée du 3 mai 1814, la frégate anglaise Undaunted, qui avait quitté Saint-Raphaël quatre jours plus tôt, jette l’ancre dans le port et hisse le drapeau blanc pour ne pas avoir à subir la canonnade des forts. Les rares nouvelles de France reçues au mois d’avril à Porto Ferrajo étaient en effet fort imprécises : on y avait vaguement appris l’abdication de Fontainebleau, le retour de Louis XVIII et, depuis une semaine, l’éventuelle accession de Napoléon à la souveraineté de l’île. Mais sur la cessation des hostilités, rien de certain, et le général Dalesme, gouverneur militaire. s apprête à recevoir le bâtiment britannique à coups de canon. Aucun insulaire ne se doute encore de la présence de l’Empereur à bord : seuls Dalesme et le sous-préfet Balbiani en sont aussitôt avisés. Pendant la nuit ils se rendent plusieurs fois auprès de lui pour régler la passation des pouvoirs et le protocole de sa réception. 

Le matin du 4, les Elbois se pressent autour d’une proclamation qui vient d’être placardée sur leurs murs : 
« Le plus heureux événement qui pût jamais illustrer l’histoire de l’île d’Elbe s’est réalisé en ce jour ! Notre auguste souverain l’Empereur Napoléon est arrivé parmi nous. Nos voeux sont accomplis : la félicité de l’île d’Elbe est assurée… 
… Unissons-nous autour de sa personne sacrée, rivalisons de zèle et de fidélité pour le servir… ». 
A cette lecture, une intense curiosité, des sentiments contradictoires de fierté, d’inquiétude et d’espoir agitent ce peuple un peu primitif, qui a toujours imaginé Napoléon comme une sorte de divinité guerrière, lointaine et inaccessible. Or, par un miracle qui échappe à l’entendement, il est descendu de l’Olympe, il se promène sur le pont d’un navire ennemi à quelques encablures ; d’un moment à l’autre on pourra le contempler, l’entendre, le toucher peut-être… Quelle extraordinaire y, journée pour les Elbois ! 
Il se fait attendre. Depuis midi la garde nationale est alignée sur le parcours qu’il doit suivre. La municipalité au grand complet entoure le maire Traditi, une foule énorme se presse le long des quais sous un soleil de plomb. 

A trois heures enfin le canon des forts tonne, ceux de la frégate lui font écho. Les marins saluent au sabre d’abordage l’Empereur qui descend l’échelle de coupée et prend place dans la chaloupe. A la poupe on a hissé les couleurs du nouvel Etat, à fond blanc, barré en diagonale d’une bande cramoisie piquée d’abeilles d’or. 
Dans le fracas assourdissant des salves, des roulements de tambour, des acclamations, le canot traverse le bassin au rythme lent des avirons. Napoléon debout, impassible, découvre sa nouvelle capitale, si semblable aux villages du Cap Corse qu’il n’a pas revus depuis son enfance, avec des maisons grises, blanches ou roses à volets verts, accrochées en gradins aux flancs du rocher.  Il débarque devant la Porte de Mer, sorte d’arc de triomphe élevé au XVI » siècle à la gloire de Cosme de Médicis, fondateur de la cité. Le maire Traditi lui présente les clefs de la ville sur un plateau d’argent et ne sait comment extraire de sa poche la harangue de bienvenue qu’il a préparée. Le vicaire général Arrighi, un lointain cousin de Bonaparte, vient à son secours et bredouille quelques paroles auxquelles l’Empereur met fin en baisant la croix pastorale. On l’invite alors à prendre place sous un dais de papier doré surmonté d’abeilles en carton, que portent quatre jeunes gens endimanchés. Napoléon en uniforme vert et redingote grise. coiffé du chapeau de la légende, marche entre Bertrand et Drouot. Impénétrable et plutôt renfrogné, il semble témoigner quelque impatience de cet étrange cortège,mi-procession, mi-défilé de carnaval, au passage duquel la foule, frappée de stupeur, se tait. On n’entend que le roulement des tambours qui ouvrent lentement la marche. 

Napoléon franchit ainsi la Porte de Mer et débouche sur la place d’armes où se dresse à droite l’église paroissiale, élevée pour la circonstance au rang de cathédrale. Mgr Arrighi le conduit à l’autel et entonne un Te Deum solennel. A la sortie de l’office la foule se déchaîne. L’Empereur, pressé, bousculé, acclamé, traverse à grandpeine la place pour gagner l’Hôtel-de-Ville où. faute de mieux, un logement sommaire lui a été préparé. Il y passera les premières nuits, incommodé par la puanteur des ruisseaux, fatigué des marques d’enthousiasme de ses sujets massés à toute heure sous ses fenêtres, et quittera sans regret ce séjour inhospitalier où viendra résider le ménage Bertrand.  Le lendemain de son arrivée, au petit jour, Napoléon monte à cheval pour visiter les mines de fer de Rio Marina. C’est une promenade d’une vingtaine de kilomètres, par de mauvais chemins. Ayant contourné le golfe de Porto Ferrajo et ses marais salants. il s’arrête un instant au village de Capoliveri qui, un mois plus tard, se révoltera contre les collecteurs d’impôts. Sur la côte orientale, il inspecte les défenses de Porto Longone, délicieux village de pêcheurs dont il fera une de ses résidences éphémères. Le « palais » était, à la mesure de son gouverneur-concierge, une maisonnette de six pièces.Poursuivant sa route, Napoléon atteint Rio Marina où l’administrateur des mines, l’honnête Pons de l’Hérault, entouré des plus jolies filles du pays couronnées de fleurs, lui fait, avec un grand concours de peuple, les honneurs de sa maison. Toute la nuit on a préparé le repas et orné la demeure. Par malchance le jardinier a planté un parterre de lys, ce que l’Empereur ne manque pas de faire observer à son hôte consterné. Plus tard Napoléon élira parfois domicile dans cette maison pour de brefs séjours. Il en expulsait courtoisement le propriétaire, l’autorisant toutefois à y vivre en son absence, ce qui le comblait d’aise. 

Les Mulini.

En approchant de l’île, Napoléon avait remarqué la situation exceptionnelle des Mulini. D’emblée il avait été séduit par l’immense panorama et l’isolement de cette crête. D’autre part, protégée d’une agression maritime par un à-pic vertigineux, et d’un assaut terrestre par les feux croisés des deux forts qui la dominent, une telle position serait facile à défendre. Aussitôt débarqué, il décide d’y aménager sa résidence principale.  L’accès en était malaisé, un rocher barrant le dernier lacet de la grande rue de Porto Ferrajo à proximité de la terrasse des Mulini. Il fera donc percer ce rocher d’un long tunnel, pour se frayer une issue vers la campagne sans être obligé de traverser la ville, et pour se dérober à l’exubérante familiarité de ses nouveaux sujets. 
Le tunnel débouche sur une petite esplanade, d’où l’on découvre la ville et le fond du golfe. A l’arrivée de Napoléon ce n’était qu’un champ mal tenu, envahi de bicoques et de moulins abandonnés qu’il fit raser. Seuls furent conservés deux pavillons bas, entre lesquels on édifia à la hâte un corps de bâtiment central plus élevé, comprenant un rez-de-chaussée et un étage, percés chacun de quatre fenêtres. Cette maison sera le « palais » des Mulini, et les pavillons attenants serviront de communs. 
A la lin de mai l’Empereur, qui vient chaque jour surveiller les travaux, s’y installe malgré la désagréable odeur de peinture et de plâtre frais. Au rez-de-chaussée quatre petites pièces contiguës deviennent sa chambre, sa bibliothèque, son petit salon et son cabinet. De part et d’autre, un grand salon et deux plus petits pour les officiers de service, une antichambre et la salle des valets. Un escalier fort raide accède à la vaste pièce qui correspond, au premier étage, à l’emplacement des appartements privés du rez-de-chaussée. Ses huit fenêtres dominent d’un côté la ville, de l’autre la mer. Ce salon d’apparat tient lieu de salle du trône pour les audiences collectives, parfois de salle de bal lorsque le petit théâtre, construit obliquement à l’extrémité du pavillon de gauche, n’est pas utilisé.

Pauline disposera de l’appartement contigu, primitivement destiné à Marie-Louise ; une penderie et un cabinet précèdent sa chambre, ainsi qu’une salle de bains, d’où un escalier dérobé permet de gagner le jardin sans avoir à traverser, au-delà du grand salon, les petits appartements de ses dames de compagnie.  Cette maison est péniblement impersonnelle, comme à la veille d’être vendue par des héritiers qui en auraient dispersé le mobilier. Napoléon l’avait cependant meublée avec abondance, sinon avec choix, grâce à deux razzias qui méritent d’être contées, tant elles sont évocatrices des moeurs corses. Une première fois il fait saisir à Piombino, dans l’ancien palais de sa soeur Elisa restitué au domaine autrichien, meubles, tentures, jalousies, jusqu’aux lames des parquets. Au commissaire d’Autriche qui se plaint de cette spoliation, il fait remettre l’état circonstancié de cet « emprunt », et l’affaire en reste là. Un peu plus tard, la tempête ayant forcé un bâtiment à faire relâche dans le port, Napoléon s’enquiert de son chargement : c’est le mobilier de son beau-frère Borghèse, acheminé de Turin à Rome. Il se l’approprie aussitôt, disant : « cela ne sort pas de la famille », et il en informe l’intéressé.

Après 1815 l’archiduc Ferdinand de Toscane vida complètement la maison, bibliothèque comprise, ce qui lui valut d’interminables protestations de la municipalité à qui l’Empereur l’avait léguée. Pendant cinquante ans les Mulini furent abandonnés jusqu’au jour oit le gouvernement italien les transforma en école, puis en bureaux administratifs. Devenue musée au début de ce siècle, la maison n’a jamais fait l’objet d’une reconstitution sérieuse. Le mobilier du musée actuel provient du garde-meuble national italien et n’a qu’un lointain rapport avec celui du souverain de l’île d’Elbe. 

Ce n’est donc pas à l’intérieur des murs qu’il faut s’efforcer d’imaginer Napoléon, mais dans le minuscule jardin qui sépare la maison de la mer et domine un immense horizon marin où s’inscrivent, au nord-ouest l’île Capraia, au nord-est la Toscane qui s’estompe à l’infini, à l’est la côte septentrionale de l’île. barrée par le fort Stella tout proche. Jardinet exquis, planté de myrtes, de cyprès, de palmiers, clos sur le précipice par un petit mur où, tôt levé, il allait s’asseoir pour contempler la mer et, comme plus tard à Sainte-Hélène, observer le mouvement des navires. A droite, l’ancien potager s’élève en pente douce vers le fort Stella. On y voit encore, au centre d’un petit bassin, une copie de la statue de Pauline par Canova. Certes, un monde sépare les Mulini de la splendeur des palais impériaux, mais l’azur méditerranéen, la lumière qui transfigure la médiocrité de cette maison, sa vue incomparable, forment un tel cadre que l’on parvient à oublier les murs, dignes au plus d’un notable cossu. Porto-Ferrajo conserve encore une demeure banale, qu’une plaque de marbre distingue des maisons voisines : dans une ruelle fort raide, en contrebas des Mulini, s’installa Madame Mère, au loyer de deux cents francs par mois. Elle montait chaque soir dîner chez son fils, et jouait avec lui au whist. Il aimait la faire perdre en trichant et s’en excusait: « Madame vous pouvez perdre ; moi qui suis pauvre, je dois gagner ». 

San Martino.

Disposant en ville d’un « palais », Napoléon se met en quête d’une maison de campagne pour la saison chaude. Bien entendu l’île n’en possède pas. Un jour, au hasard d’une promenade à cheval, il découvre au lieudit San Martino un vallon planté de vignes, d’où la vue s’étend agréablement jusqu’à Porto Ferrajo. Séduit par ce site calme et ombragé, il s’enquiert du propriétaire. Celui-ci fait valoir l’étendue de son domaine et, bien qu’il ne comporte qu’une grange et quelques cabanes, en demande le prix exorbitant de cent quatrevingt mille francs-or. Dans l’état des finances de Napoléon ce serait une folie. Aussi n’hésite-t-il pas à prier sa soeur Pauline d’en faire l’acquisition. En quelques semaines les masures sont rasées ; vingt maçons édifient une coquette maison blanche adossée à la colline, un peloton de grenadiers de la Garde construit une bonne route pour y accéder. L’été venu l’Empereur passera souvent la nuit à San Martino, distant d’une lieue des Mulini. 

Cette maisonnette a conservé le charme rustique et la décoration auxquels il apporta ses soins. Au premier étage on visite la salle à manger peinte à l’antique par un artiste local qui a naïvement évoqué en trompe-l’oeil des paysages égyptiens, des hiéroglyphes, une charge de mamelucks. Dans un angle est dessinée l’inscription optimiste : Ubicumque felix Napoleo. De part et d’autre de cette pièce, les chambres de Bertrand et de Drouot, la chambre et le petit bureau de Napoléon, meublés avec simplicité ; seul paraît authentique son lit d’acajou. Le centre de la façade est occupé par un salon dont le plafond allégorique représente, sur fond de ciel, deux pigeons liés par un ruban dont le noeud se resserre à mesure qu’ils s’éloignent : allusion à la venue de MarieLouise que les Elbois attendront en vain. Au rez-dechaussée subsistent dans la salle de bains une baignoire de pierre et une fresque pompéienne; l’Empereur y descendait de sa chambre par une échelle de moulin. 

Au milieu du siecle dernier, San Martino fut acheté par le prince Demidoff, divorcé de la princesse Mathilde. fille de Jérôme, qui conçut le projet d’y établir un musée consacré à son oncle par alliance. Malheureusement la réalisation, d’un mauvais goût offensant. allait porter un grave préjudice au site. Une allée de palmiers conduit à une grille surmontée d’aigles dorés qui donne accès à une galerie monumentale soutenue par une colonnade dorique. Demidoff y entreposa des collections napoléoniennes de grande valeur qui furent dispersées à sa mort par son neveu. La municipalité de Porto Ferrajo en a fait un affreux musée où s’entassent des copies de maîtres italiens voisinant avec des portraits et des bustes de notables locaux ! Le toit de cet étrange édifice, situé en contrebas de la maison de campagne, lui sert de terrasse, ce qui présente au moins l’avantage de le dissimuler lorsqu’on se promène dans le charmant jardin qui la précède. L’Empereur y planta un magnifique micocoulier qui ombrage encore la façade.  San Martino, bien entretenu, partiellement décoré. décemment meublé, constitue la relique napoléonienne la mieux conservée de l’île : les touristes y affluent et se montrent ébahis, prêtant à Napoléon les folies de Demidoff. Le gardien les entretient volontiers dans cette erreur, si bien qu’ils demeurent confondus de la somptuosité d’un règne qui avait trouvé en dix mois le moyen d’édifier le seul bâtiment imposant de l’île ! 

L’Ermitage de la Madonne.

Des trois résidences napoléoniennes, la plus touchante et la plus poétique, la moins connue aussi est sans doute l’Ermitage de la Madone au Monte Giove. Ce fut encore au hasard d’une promenade que l’Empereur le découvrit et s’abandonna à son enchantement.  Il avait, par une piste muletière, longé les méandres souvent vertigineux de la côte nord jusqu’au port de Marciana Marina. Là, l’horizon s’élargit : un cirque de montagnes enserre une étroite plaine côtière tapissée de vignobles. Deux sommets dominent ce massif, le Monte Capane et le Monte Giove, aux flancs desquels sont suspendus les villages jumeaux de Poggio et de Marciana Alta, où venaient se réfugier. depuis des temps immémoriaux. les pêcheurs fuyant l’attaque des Barbaresques.  A Marciana Alta la piste s’achève. Le village, pressé autour de son clocher, domine un admirable paysage de pentes escarpées allant se perdre au loin sur le dédale des falaises. Au-dessus, la masse énorme et nue du Monte Giove. Napoléon s’engage sur le sentier pierreux qui le gravit en marches d’escalier taillées dans le roc. C’est un pèlerinage fréquenté, marqué de loin en loin par de petites niches de plâtre rappelant les stations du Calvaire. Graduellement l’horizon s’élargit pour former sur la mer immobile une fantastique dentelle de côtes déchiquetées. Le site évoque les mille détours de la baie de Rio de Janeiro, telle qu’on la découvre du haut du Corcovado. Mais ici pas de ville immense : une solitude absolue, sans une maison, sans un arbre. La montagne aride ne nourrit que buissons odorants. bruyères, mousses, fougères. Longtemps il faut peiner sous le soleil implacable pour découvrir près du sommet un petit bois de châtaigniers d’où émerge un clocher blanc. Là vécut un ermite, dans l’étroite et basse masure qui se blottit le long de la chapelle. Aux alentours un éboulis de rochers dont le plus élevé, l’Affaciatoio, évoque un aigle aux ailes déployées. Si l’on escalade sa plate-forme. comme le fera souvent Napoléon, on découvre le plu, beau panorama du monde, la Corse au couchant. Capraia au nord, la côte elboise au levant, se découpant sur la mer Tyrrhénienne. 
Napoleon est seduit par la souveraine grandeur du site. Il décide d’y passer les journées les plus chaudes de l’été dans une des cellules de l’ermite. Drouot en occupera une autre. Une piquet de grenadiers campera en contrebas. Madame Mère, elle, s’installera dans une maison de Marciana Alta, et chaque soir il descendra à cheval pour aller la saluer. Ici, comme ailleurs. il veille au moindre détail d’installation : 

« Monsieur le comte Bertrand, écrit-il de sa main, il me manque trois volets pour les fenêtres de ma chambre… Envoyez trois rideaux pour la chambre de Madame, les tringles y sont. Envoyez-nous aussi des feux. pincettes. pelles… ». 

Il s’y attardera une quinzaine de jours. du 23 août au 5 septembre 1814. De ces premières heures de détente depuis tant d’années, il goûte profondément la paix. rêvant à la Corse du haut de son rocher. escaladant les pentes du Monte Giove, ou sillonnant la côte occidentale, abrupte et déserte. Cependant il ne néglige pas son administration. Chaque jour des officiers d’ordonnance apportent les nouvelles et repartent avec les ordres les plus minutieux, ayant trait aussi bien à la grosseur des poutres et au nombre de clous nécessaires pour édifier la salle de spectacle des Mulini, qu’au marché à conclure pour l’exportation du minerai, et jusqu’à ce billet adressé à Bertrand : 

« Un de mes mulets s’est noyé dernièrement, ce qui est une perte ; elle vient de ce qu’il n’y a pas une petite pompe à l’écurie ; faites-en arranger une, de celles qui sont en magasin… » 

Une visite inopinée va troubler cette quiétude. exceptionnelle dans l’existence de Napoléon. Au cours de la nuit du 1er septembre, un navire entre en rade de Porto Ferrajo mais, au lieu de gagner le port, mouille dans une crique au fond du golfe. Bertrand prévenu accourt, salue profondément la jeune femme et l’enfant qui débarquent, fait atteler une calèche et seller les chevaux. Les voyageurs disparaissent aussi mystérieusement qu’ils sont venus. En ville le bruit se répand de l’arrivée de l’Impératrice et du Roi de Rome. 
Quelques heures plus tot, au crépuscule, Napoléon avait suivi à la lunette l’approche du bâtiment. Dès qu’une estafette de Bertrand lui apprend l’accostage, il la renvoie avec ses ordres et saute lui-même à cheval. Précédé de quatre porteurs de torches, il descend de son nid d’aigle. La rencontre des deux groupes se fera au milieu de la nuit, le long de la mer, près de Marciana Marina. Napoléon prend la place de Bertrand dans la calèche et, tout en jouant avec les boucles blondes de l’enfant, s’enquiert affectueusement du voyage. Avant l’aube, tout le monde atteint enfin l’Ermitage, Napoléon a cédé sa chambre et fait dresser une tente devant la maison. Mais Ali, son valet de chambre, le voit furtivement la quitter aussitôt : Marie Walewska passe avec lui une dernière nuit… Certes, les temps de l »idylle polonaise sont révolus. L’amour de l’Empereur est mort, celui de Marie subsiste-t-il ? Pendant les quatre années du règne de MarieLouise il l’a rarement revue. A Fontainebleau, après l’abdication, elle a vainement attendu une nuit devant sa porte, il ne l’a pas reçue. A l’île d’Elbe, elle lui a écrit plusieurs fois, gagnant par petites étapes la côte toscane, sollicitant la permission de venir. Il la lui accorde enfin et elle accourt, peut-être avec l’espoir de rester auprès de lui. 

C’est mal le connaître. Informé quelques heures plus tard de la rumeur publique, il en conçoit un vif mécontentement. Ainsi, malgré les précautions prises, les Elbois sont déjà persuadés que sa femme et son fils l’ont rejoint. Il désire éviter que le Cabinet autrichien ne tire parti de cette visite pour inciter Marie-Louise à ajourner encore sa venue. Il ne veut surtout pas, lui si strict pour les autres, que sa conduite soit un objet de scandale quand la vérité éclatera.

Marie Walewska sera donc une fois de plus sacrifiée au devoir conjugal et aux obligations d’Etat. Il ne le lui dit pas tout de suite. Le matin, il l’emmène jusqu’à son rocher ; au déjeuner, il s’esquive pour sa visite quotidienne à Madame Mère – la famille avant tout. Le soir, il dîne sous la tente avec la jeune femme et les officiers polonais de la Garde. On improvise des danses, les chants slaves s’élèvent de la terre latine. Marie espère, Marie est heureuse. Le lendemain, informée par le trésorier Peyrusse de la détresse financière de l’Empereur, elle veut restituer le collier de perles qu’il lui offrit jadis à la naissance d’Alexandre, mais il refuse avec émotion et la prie doucement de partir le soir même. Puis il disparaît toute la journée et ne la reverra que pour les adieux. 

Rien ne manque à cet épisode, ni le cadre exceptionnel où il se déroula, ni son dénouement romantique. Avec la nuit la tempête s’est levée, la pluie tombe en rafales. Marie, transie, serrant son enfant contre elle, tente de s’embarquer à Marciana. Le risque est trop grand. Son navire ira l’attendre à Porto Longone, à l’autre extrémité de l’île. De longues heures elle peine sur les mauvais chemins transformés en torrents. dans la nuit traversée d’éclairs. Lorsqu’elle atteint son but, on veut encore la dissuader. Trop fière elle s’obstine, saute dans une barque et, courant mille périls. gagne l’échelle de coupée. Le vaisseau s’éloigne, elle ne reverra Napoléon que furtivement à l’Elysée et à Malmaison. quelques mois plus tard. Lui, pendant ce temps, saisi de remords et d’angoisse, dépêche un officier d’ordonnance pour ajourner l’embarquement, puis de plus en plus inquiet, saute à cheval et galope jusqu’à Longone, où il arrivera trop tard. Au matin, accablé, frissonnant, il regagne l’Ermitage, mais le charme est rompu. Deux jours plus tard, il le quittera à son tour pour n’y plus revenir.

Les personnages de l’entracte Elbois.

Tel est le cadre elbois. Le personnage central et les figurines qui gravitent autour de lui composent un tableau coloré, naïf et parfois cocasse, comme une toile du douanier Rousseau.  L’entourage de Napoléon est aussi nombreux que médiocre, Drouot et Bertrand exceptés. A sa tête, à la fois gouverneur militaire de l’île et ministre de la Guerre, le général Drouot, « homme de Plutarque », loyal et dévoué, un des très rares hommes devant qui Napoléon pense tout haut sans crainte de voir ses propos aussitôt déformés ou transcrits pour la postérité. Mais Drouot est si éperdu d’admiration pour son maître qu’il ne se permettrait pas l’ombre d’une critique ou d’un conseil. Ce quadragénaire vertueux et désintéressé, dur dans le service, bon à l’excès dans le privé, croit découvrir l’amour : il voudrait épouser une jeune fille de l’île, mais sa mère s’étant opposée par lettre à ce mariage avec une inconnue, il y renoncera au dernier moment. 

Bertrand, Grand maréchal du palais depuis la mort de Duroc, sera ministre de l’Intérieur. Inséparable de Napoléon depuis la Campagne d’Egypte, il lui fermera les yeux à Sainte-Hélène. La publication de son Journal par Fleuriot de Langle éclaire cette figure de grand honnête homme, plus travailleur qu’intelligent, pointilleux et têtu. Il obtient souvent gain de cause, par lassitude ou indulgence de l’Empereur, dans les conflits qui les opposent sur des vétilles. Il partage sa vie entre son maître et sa femme, demie anglaise de naissance, qui se tient à l’écart de la cour elboise, au milieu d’un petit cercle de compatriotes.  Bertrand, pas plus que Drouot, ne peut prendre la moindre initiative. Les quelques ordres de Napoléon cités plus haut montrent combien son autorité s’étend aux plus infimes détails. Que Drouot veuille casser un caporal ivre qui a donné un coup de pied à son officier, il rédige un rapport que l’Empereur apostille de sa main. Que Bertrand énumère la suite de Pauline, on lui répond : « Qu’elle n’amène pas de maître de piano, mais seulement un bon chanteur et une bonne chanteuse, vu que nous avons ici un bon violon et un bon pianiste…»  Le maître veut tout connaître, tout régenter, ses généraux ne sont que des commis d’ordres. 

Le troisième compagnon d’infortune, c’est Cambronne, le soudard héroïque aux dix-sept blessures. Commandant la place de Porto Ferrajo, il a la nostalgie des champs de bataille. Un jour une frégate napolitaine entre dans le port, et l’amiral qui la commande sollicite l’honneur d’être présenté à l’Empereur. A la vue de l’uniforme de la trahison, Cambronne voit rouge et menace de passer le visiteur par les armes. L’autre ne se le fait pas dire deux fois et prend aussitôt le large. Napoléon en est navré, mais désespère d’initier le bouillant général aux subtilités diplomatiques. 

Peyrusse, trésorier de la couronne [durant les Cent-Jours], devient ministre des Finances. L’inexorable amenuisement des quatre millions apportés de France, et réduits de moitié dix mois plus tard, n’altère pas sa bonne humeur méridionale. Ses Mémoires et ses Archives constituent, avec les Souvenirs de Pons de l’Hérault la plus précieuse source documentaire sur le premier exil.  Une foule de fonctionnaires est rattachée à l’autorité de Bertrand par l’intermédiaire du sous-préfet Balbiani qui devient intendant général et supervise les magistrats du tribunal de commerce, ainsi que le directeur des domaines, le chef de la sûreté, le directeur du port, deux architectes, autant de postes coûteux et superflus qui seront supprimés au départ de Napoléon. 

L’entretien de l’armée à lui seul suffit à provoquer la banqueroute, et cependant cette force est indispensable pour parer à une éventuelle tentative d’enlèvement. Aux 675 grenadiers de la Garde et aux 54 chevau-légers polonais venus le rejoindre, Napoléon adjoint un bataillon franc recruté sur place et un bataillon corse, péniblement enrôlé dans la grande île. Ce seront de mauvaises troupes, insubordonnées, infestées de déserteurs, qu’il abandonnera sans regret au départ. 

Au total près de 1.600 hommes qui, avec l’armement très poussé, les innombrables forts, l’intendance. coûteront un million par an. L’armée s’accroît d’ailleurs sans cesse d’officiers isolés qui, par nostalgie du passé, viennent solliciter un emploi. Tel le général Boinod, parfaitement sourd, que l’on nomme inspecteur général aux revues. Tel le commandant Tavelle, vieillard corse qui se présente un matin à Napoléon : « Colonel, vous irez commander à Rio », lui dit-il, n’osant le renvoyer. Le bonhomme s’empresse d’acheter les insignes de son nouveau grade : « Si je ne portais pas ces épaulettes, disait-il volontiers, je donnerais un démenti à l’Empereur qui m’a traité de colonel ». Il s’en fut donc commander la place de Rio Marina, dont la garnison s’élevait à 5 canonniers et 4 cavaliers. Il se refusait obstinément à quitter ce village, pour ne saluer l’Empereur qu’à son poste. 

Toute aussi comique fut la Cour, inspirée de celle de France, mais avec les seuls concours locaux. Deux fourriers des Tuileries devinrent préfets du palais des Mulini. L’un, Deschamps, était un vieux gendarme en habit d’officier, brutal et grossier ; l’autre, Baillon, s’initiait avec plus de bonheur à la vie de salon. Quatre chambellans pris parmi les notables : le maire et le médecin de Porto Ferrajo, un aristocrate ruiné qui donnait le ton de l’élégance, un borgne, « brigand qui fait maintenant le chien couchant », écrit Pons de l’Hérault avec indignation. Sept officiers d’ordonnance choisis parmi les jeunes gens des meilleures familles villageoises. L’un d’eux, Paoli, d’origine corse et gendarme de profession, répondit un jour à l’Empereur qui lui demandait l’heure : « L’heure qui plaît le mieux à Votre Majesté… ». L’ancien médecin des écuries impériales, Foureau de Beauregard, devint médecin en chef de l’Empereur. Très infatué de sa science, il voulut une fois l’empêcher de humer un bol de bouillon trop chaud, « parce que Sa Majesté avalait des colonnes d’air, et ces colonnes d’air pouvaient lui donner la colique » Ce à quoi il lui fut répondu qu’on était assez grand pour savoir comment boire. 

Une innombrable domesticité voletait autour de ces parvenus. La livrée ne comprenait pas moins de 24 hommes, parmi lesquels Marchand, premier valet de chambre, et Ali, premier chasseur, deviendront bientôt de nobles figures héléniennes. 13 serviteurs assuraient le service de bouche ; il y avait encore 5 tapissiers ébénistes, 2 jardiniers, 4 musiciens, 3 lingères, 22 piqueurs, cochers et palefreniers pour les 9 chevaux célèbres qu’avait montés l’Empereur aux plus grandes batailles. Les écuries logeaient en outre 90 chevaux de moindre valeur et 27 voitures. Du matin au soir cette centaine de courtisans et d’employés bourdonnait dans l’étroit espace des Mulini. 

La journée de Napoléon commence avant l’aube. Dès son réveil il lit et dicte au secrétaire ou au valet de service en scrutant l’horizon. A sept heures il prend une légère collation et se recouche un moment. Puis à cheval, avec un officier d’ordonnance, il fait une longue course dans la campagne. Au retour il donne audience. Les visiteurs ne sont reçus que sur approbation d’une liste présentée par Drouot ou Bertrand qui les introduisent au milieu d’uniformes chamarrés et de livrées aux armes impériales. A midi il déjeune, seul ou avec Drouot, il se retire pour lire pendant les heures chaudes. Vers le soir, il fait quelque inspection et dîne à six heures avec Madame Mère, et Pauline à partir de novembre. Il y a toujours quelques invités : anglais de passage, officiers de la Garde, Pons de l’Hérault, Campbell, le commissaire anglais avec qui il entretient les rapports les plus courtois, malgré l’espionnage mutuel impitoyable auquel tous deux se livrent. A la veillée, les courtisans et leurs femmes sont souvent priés. L’Empereur joue avec sa mère ou avec les généraux. A neuf heures, il donne le signal du départ en tapotant quelques notes, toujours les mêmes, sur le piano.

Pauline et la vie mondaine.

Cette vie si calme, coupée seulement de brefs séjours dans ses diverses résidences lorsque l’ennui l’accable, s’anime soudain avec l’arrivée de sa soeur Pauline Borghèse. 
Au printemps elle avait fait une première escale à l’île d’Elbe avec la frégate Laetitia, mise à sa disposition par Murat. L’objet de ce voyage était une cure thermale à Ischia ; Pauline, éternelle malade imaginaire, l’avait décidée depuis longtemps. Mais après avoir passé l’hiver au Luc, en Provence, où Napoléon sur le chemin de l’exil s’était lui-même arrêté quelques heures, elle avait tergiversé tout le mois de mai avant de s’embarquer : la première quinzaine à Saint-Raphaël avec son amant en titre, le colonel Duchand ; la seconde à Villefranche où après une courte traversée qui l’avait fort éprouvée, elle attendait une mer moins agitée. 

Le 30 mai, après avoir refusé l’offre de deux frégates anglaises, elle était enfin montée à bord du vaisseau napolitain et le 1er juin, accueillie avec les honneurs souverains par les salves des forts et des navires, elle faisait à Porto Ferrajo une entrée triomphale au côté de son frère. Brève rencontre au cours de laquelle elle détacha quelques diamants de son collier célèbre pour lui permettre d’acquérir San Martino. Elle passa la nuit aux Mulini en pleins travaux d’aménagement, fut présentée en grande pompe à la petite Cour réunie en son honneur, et reprit la mer aussitôt, laissant aux insulaires ébahis l’éblouissante vision de sa beauté alanguie, d’un hamac dressé sur le pont pour son repos, et du carré de velours garni de rouleaux à poignées sur lequel elle se faisait porter. 

Bien accueillie à Naples par les Murat, elle est leur hôte à Portici. D’Ischia il n’est plus question, le docteur Andral la jugeant trop malade pour affronter « les eaux ». Tout l’été, entre Portici et les pentes du Vomero où elle est allée fuir la chaleur, elle se soigne et écrit d’innombrables lettres. Avant tout des billets d’affaires à son homme de confiance parisien, Michelot, avec qui elle correspond par l’intermédiaire du plus actif agent napoléonien, Bartolucci, de Livourne. Elle est ruinée, aucune de ses propriétés ne trouve acquéreur, sauf l’hôtel du faubourg Saint-Honoré qu’elle vendra huit cent mille francs au gouvernement anglais pour son ambassade. Par surcroît son mari, l’infortuné prince Borghèse, lui réclamant tableaux, meubles, argenterie, elle presse Michelot de les déménager au plus vite et de les mettre en lieu sûr. Elle gémit sur son sort, sa santé, sa solitude, auprès des Bonaparte réfugiés à Rome, Madame Mère, le cardinal Fesch, Lucien, Louis… Sans cesse, elle manifeste le désir de rejoindre au plus tôt Napoléon et de voir la famille réunie autour de lui ; elle a des mots très durs pour Elisa qui trahirait volontiers le clan pour s’installer en France, et pour Joseph qui ne se soucie pas de quitter le confortable exil de Prangins. Mais cette velléitaire ne manifeste aucun empressement à revenir. Napoléon s’impatiente, et, le 25 septembre, lui envoie son brick l’inconstant qui l’attendra vainement tout le mois d’octobre à Civita-Vecchia. à Baïes et à Portici. Le 29 enfin, escortée des Murat, elle consent à s’embarquer. 

Le surlendemain, Porto Ferrajo, la reçoit avec le même cérémonial, et la population pavoise. Pauline s’installe au premier étage des Mulini, aménagé au mieux pour elle. Son étroite intimité avec Napoléon, pendant les quatre mois où ils vont vivre sous le même toit, donnera lieu à de venimeuses insinuations que Beugnot propage à la Cour de France, et Talleyrand à Vienne. Certains historiens hostiles à Napoléon ressuscitent périodiquement cette calomnie, au mépris de la magistrale réfutation donnée par Frédéric Masson. Le rôle de Pauline s’est tout au plus borné à favoriser les passades de son frère.
 
Elle prend pour dames de compagnie Mmes Colombani, Bellini, et Lise Le Bel, femmes ou fille d’officiers échoués à l’île d’Elbe. La Capraiaise, l’Espagnole et la Parisienne font sensation à Porto Ferrajo, où leur beauté et leur élégance éclipsent celles des petites bourgeoises de la ville ; le choix de deux d’entre elles lui a sans doute été suggéré par Napoléon lui-même. Ces complaisances de Pauline ne sont d’ailleurs pas nouvelles : n’a-t-elle pas, en 1809, servi d’intermédiaire entre son frère et sa dame d’honneur Christine de Mathis ?  La brune Belina, dite Bellini, qui pourrait aussi bien se faire appeler Stupieski, du nom de son mari, chef d’escadron polonais, dansait admirablement le fandango. Cette Castillane avait plus de charme que de beauté, et son mari ne brillait pas par l’intelligence. Que Napoléon ait consenti quelques faveurs à Belina ne semble pas douteux : rentrée à Paris avec Mme Bertrand pendant les Cent-Jours, elle écrit à Marchand pour lui signaler son dénuement. Napoléon, prévenu, donne l’ordre de lui porter 4.000 francs sur sa cassette (40.000 frs/1979) et l’invite à dîner à l’Elysée ; elle put ainsi « offrir elle-même ses remerciements à Sa Majesté », ajoute Marchand sans sourire… La Bellini devait une dernière fois faire parler d’elle lors du triste départ de Malmaison pour Rochefort. Flanquée de Stupieski et déguisée en homme, elle supplia tant et si bien Bertrand qu’ils obtinrent de monter dans la voiture de Gourgaud. A Rambouillet, dans la nuit, Napoléon, informé de cette étrange présence, pria qu’on l’en débarrassât avec ménagement. Marchand remit au couple 3.000 francs et Bertrand un billet de congédiement. La Bellini affectait un profond désespoir de ne pouvoir suivre le second exil de son impérial amant. Elle s’en consola en ouvrant à Lima, au Pérou, un pensionnat de demoiselles ! 

Lise Le Bel était une plus ancienne liaison. Le préfet du palais Bausset, qui pourvoyait à l’occasion son maître en jolies filles, avait distingué sa beauté. Elle avait dix-sept ans à la fin de l’Empire. Une nuit, le valet de chambre Constant était venu la quérir à Bourg-la-Reine,avec la complicité de sa mère et de son beau-père, l’adjudant commandant Le Bel. Introduite au palais de Saint-Cloud par la porte secrète de l’Orangerie, elle y passa trois heures et revint quelquefois, mais ces témoignages de la faveur impériale s’espacent vite. Déception familiale. A Fontainebleau, après la première abdication, elle tente en vain, comme Walewska, d’être reçue. Obstinée, elle débarque en famille à l’île d’Elbe. Bien accueillie et placée auprès de Pauline, elle ne peut néanmoins obtenir de sinécure pour son beau-père. Sans doute Napoléon estime-t-il cette complicité paternelle peu compatible avec l’honneur. Lise suivra Pauline en Italie pendant les Cent-Jours et ne reverra plus Napoléon.

Aidée de ces jolies femmes, Pauline improvise soirées musicales et théâtrales où elle-même se produit avec des officiers de la Garde dans des pièces qui semblent faites pour elle : Les Fausses Infidélités et Les Folies amoureuses ; il y aura encore six grands bals, dont trois masqués, en janvier et février à la veille du départ, sans aucun doute pour duper les espions. Napoléon veille lui-même à leurs préparatifs : 
« Les invitations devront s’étendre sur toute l’île sans cependant qu’il y ait plus de deux cents personnes… Il y aura des rafraîchissements sans glace, vu la difficulté de s’en procurer. Il y aura un buffet qui sera servi à minuit. Il ne faudrait pas que tout cela coutât plus de mille francs ». 
Or Pons de l’Hérault écrit : 

… « Il n’y avait pas à Porto-Ferrajo six familles dont la fortune fût au niveau du luxe inusité de leurs femmes… N’importe, l’on était notabilité, et pour ne pas déchoir par la mise, on s’exposait à déchoir par la bourse. On avait une belle robe pour la fête du pays ; on n’aurait pas osé la porter une seconde fois au bal de la fête impériale, et l’on cherchait à s’en procurer une plus belle ; ajoutez quelques apparitions aux cercles de la Cour : tout cela conduisait à une catastrophe… ». 

Un vent de folie soufflait sur les Elboises. Ces petites bourgeoises se découvraient des vocations de dames du palais. Et leurs maris, par vanité, se ruinaient doucement pour paraître. Cette « promotion sociale » n’allait pas sans quelques maladresses. Un soir au bal, Mme Balbiani ayant appris que l’étiquette prescrivait de ne pas croiser l’Empereur sans le saluer, passa et repassa tant de fois en faisant la grande révérence qu’il finit par lui tourner le dos. Toute l’assistance de rire. Mais Napoléon, qui déteste blesser, fait ostensiblement le tour de la salle et adresse quelques paroles bienveillantes à la pauvre femme. 

 Les travaux et les jours.

Derrière cette façade d’opérette destinée à donner le change autant qu’à stimuler la vanité de très petites gens, Napoléon travaille énormément. Environ trois cents notes ou ordres nous sont parvenus. Dictés à son secrétaire Rathery, parfois à Bertrand ou à Marchand, ces pièces concernent à peu près exclusivement la gestion de l’île, dans ses plus infimes détails. En dix mois Elbe a connu plus de changements qu’en mille ans, et rien de sensible n’a depuis lors été accompli. Il mûrissait d’ailleurs des projets grandioses qui, faute de temps, ne virent pas le jour. Elbe est aujourd’hui le dernier vestige de la civilisation napoléonienne, figé au stade où il l’abandonna. 
Ayant dressé un bilan des ressources locales, il conclut qu’elle sont insuffisantes pour assurer la subsistance de la population. La récolte annuelle de blé est épuisée en trois mois ; les herbages sont maigres et le cheptel insignifiant; les cultures se limitent à des potagers familiaux. Le vignoble donne un excellent vin, léger et capiteux, qui constitue avec le minerai de fer les seules productions exportables. Pêcheries de thon et salines complètent cette activité économique des plus restreinte. 
Napoléon fait établir un plan d’irrigation et de mise en valeur de la seule plaine importante, celle de l’Acona. Aux paysans il conseille la culture de la pomme de terre, qu’il appelle parmentière, et qui est inconnue dans l’île. Il rêve de faire d’Elbe un paradis et ordonne un vaste reboisement : des oliviers et des mûriers dans les vallées et sur les pentes exposées au midi ; des châtaigniers sur le versant nord des montagnes. 
Des pistes a peine carrossables tenaient lieu de routes : un de ses premiers soins est de faire construire un réseau routier qui desservira les communes les plus importantes en partant de la capitale. 

Un jour il va visiter l’îlot abandonné de la Pianosa, à vingt mille au sud. Aussitôt il l’annexe, le fortifie, y laisse une garnison, fait venir vingt ménages de fermiers italiens pour défricher. Cette dernière conquête le préoccupe beaucoup pendant l’été. Il lui consacre des dizaines d’ordres et deux inspections. 
Elbe possède de belles carrières de marbre inexploitées. Marbriers et sculpteurs sont recrutés en Italie. Bargigli, de Carrare, ouvre un atelier dont les Anglais de passage achèteront la production à prix d’or. Et puisque toute distraction ne peut être organisée ici qu’à une échelle minuscule, Napoléon décide de se constituer une réserve de chasse en isolant par un mur le petit cap Stella qui s’enfonce d’une demi-lieue dans la mer. Pour le peupler il ordonne de capturer lièvres et lapins sur tout le territoire. Devant le maigre résultat obtenu, il en fera venir de Corse et de Toscane.

L’hygiène publique, à son arrivée, était inexistante. Les ruelles puantes tenaient lieu de latrines et de poubelles. Il exige que chaque maison en soit pourvue, faute de quoi un impôt de propreté devra être versé, qui sera doublé tous les trois mois. Des sources sont captées, de nouvelles citernes sont creusées pour assurer le ravitaillement de la ville en eau potable. Il crée un hôpital, fort bien tenu qu’il visitera souvent… 
Tant de prodiges accomplis en si peu de temps stupéfiaient les insulaires. Pons de l’Hérault, volontiers emphatique, s’en émerveille : 
« L’ère nouvelle de l’île d’Elbe s’annonçait avec éclat. Porto Ferrajo ressembla à la Salente de Fénelon. L’industrie levait sa tête radieuse, l’enclume retentissait constamment sous le marteau ; la hache frappait sans cesse, et la truelle était en permanence. Les navires naviguaient sans relâche pour que les bras occupés ne manquassent jamais des matériaux qui leur étaient nécessaires. De là, l’accroissement de richesse du commerce elbois… ». 
Pauvres gens ! Leur rêve de gloire et de prospérité s’évanouira dès le départ du grand homme. Lui parti, l’île d’Elbe retombera dans l’oubli d’où son génie créateur l’avait un instant tiré. 

Telle fut, sous des dehors bouffons, l’innocente activité dont Napoléon offrit au monde étonné le rassurant spectacle. Comédien consommé, il adaptait son génie à la fièvre besogneuse d’un sous-préfet en mal d’avancement. Pour mieux abuser l’Europe il feignit de prendre au sérieux cet Etat d’opérette et de s’y complaire, d’afficher l’irrésolution et l’oisiveté jusqu’à convaincre les naïfs de sa déchéance prématurée. Le colonel Campbell, seul espion officiel en résidence dans l’île, note dans son Journal le 20 septembre 1814 :  « Napoléon semble avoir perdu toute habitude de travail et d’étude sédentaire. Il a quatre résidences dans diverses localités de l’île, et son unique occupation consiste à y faire des changements et des améliorations. … Je commence à croire qu’il est tout à fait résigné à sa retraite et qu’il se trouve passablement heureux, excepté quand, dans sa solitude, se réveille le souvenir de son ancienne grandeur, souvenir rendu plus amer par le besoin d’argent et la pensée qu’on retient loin de lui l’Impératrice et le Roi de Rome » … 

Rien n’est plus trompeur que le lion qui sommeille ou feint de sommeiller… 

G.G.

Vue Ile Elbe

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( 4 décembre, 2021 )

1821-2021. Sainte-Hélène ou l’envol de la légende napoléonienne.

Napoléon

Dès ses premières victoires, dans les plaines d’Italie, le général Bonaparte construit sa  légende.  Soucieux de son image et de l’impact que pouvaient avoir ses actes et autres paroles prononcées, il n’a eu de cesse de soigner son image, son discours[1]. D’Austerlitz à Friedland, d’Iéna à Montmirail, le « Petit Caporal »  écrit ainsi des milliers de pages historiques pour la postérité. Les arts ne sont pas en reste afin de glorifier et d’immortaliser la geste napoléonienne : David, Gros et Ingres figurent parmi les peintres officiels ayant mis leur talent au service du général Bonaparte, du Premier Consul puis de l’Empereur. Les sculptures de Canova, chefs-d’œuvre inégalés, offrent une image de Napoléon qui ressemblent étrangement à César; leur mimétisme artistique est frappant. Il y a bien une filiation historique entre les deux grands conquérants.  

En 1814, après la première abdication et son exil forcé à l’île d’Elbe, Napoléon va écrire un des plus beaux chapitres de sa fabuleuse existence [2]. Avec le  « Vol de l’Aigle », de Golfe-Juan jusqu’aux tours de Notre-Dame (de Paris), ralliant aux passages toutes les troupes envoyées par un pouvoir royal tremblant, afin de lui faire obstacle et le tout sans tirer un seul coup de fusil[1], l’Empereur accède quasiment au statut d’immortel [2]. Il a réalisé l’impossible : échapper à la surveillance de l’Europe des Coalisés afin de retrouver ce peuple de France qui ne l’a pas oublié[3].

Parmi ce dernier, il y a les demi-soldes, ces milliers d’officiers mis à la retraite par le pouvoir royal  (et percevant la moitié de leur solde, ce leur donna leur appellation)[4]. Pour eux, il est impossible d’effacer les années de gloire qu’ils vécurent  en se battant, dans l’Europe entière, pour leur Empereur ![5]  Désœuvrés, ils provoquent en duel les royalistes, se réunissent au Palais-Royal, au Café Lamblin (ou Lemblin).[1]

Puis ce fut 1815, dernière année de l’Empire…

 Hors de question pour l’Angleterre et ses alliés de laisser ce « petit corse » sur le trône de France, cet « Ogre », cet « Usurpateur » ! La défaite de Waterloo éclate comme un coup de tonnerre ! A l’issue de sa seconde abdication, Napoléon quitte une France envahie par l’ennemi. Un monde s’effondre; même le drapeau national perd ses trois couleurs, gagnées dans la tourmente révolutionnaire, et reprend le blanc des rois avec sa fleur de lys, comme un retour avant 1789…

 Le dernier acte de la vie de l’Empereur va se jouer à Sainte-Hélène et la légende napoléonienne va continuer à s’édifier, gagnant en rapidité et en intensité. Son séjour à Sainte-Hélène est raconté par tous les principaux témoins qui ont partagé sa captivité, par ceux qui l’ont rencontré, notamment certains anglais. La Légende s’étoffe. Bien avant sa mort, on parle de Napoléon prisonnier, captif de la perfide Albion… Avec la disparition du grand homme, le 5 mai 1821, de cet illustre prisonnier enchaîné sur son rocher tel un Prométhée moderne, la Légende va prendre son envol[2]. Le très célèbre « Mémorial de Sainte-Hélène » du comte de Las Cases, va contribuer considérablement à diffuser la légende napoléonienne et ce à une échelle presque planétaire[3], tant sera   succès ![1]  Les gravures[2] et autres objets séditieux vont apparaître par centaines et ce malgré la surveillance de la police royaliste[3].

Un événement, inattendu va contribuer à l’essor de la légende napoléonienne : en France, neuf ans après la disparition de Napoléon, Charles X, frère de Louis XVIII et qui lui a succédé, est chassé du pouvoir. Nous sommes en 1830 et cette révolution qui éclate, la première depuis 1789, va porter sur le trône de France, Louis-Philippe, le « roi de tous les Français ». Le drapeau national retrouve ses  trois couleurs, qu’il ne quittera plus désormais. Dans les rues de Paris obstruées par de nombreuses barricades, on crie « Vive l’Empereur ! Vive Napoléon II ! » Le père et le fils évoqués ici seront bientôt réunis : l’Aiglon, portant l’uniforme autrichien,  s’éteint en 1832, à Vienne… En Europe, Napoléon devient un modèle, un idéal pour les peuples qui veulent s’affranchir du joug qu’on leur impose. En Pologne, en Italie, les révolutionnaires crient « Vive l’Empereur ! Vive Napoléon ! » Mais revenons en France. C’est sous le règne de Louis-Philippe[1], sous la Monarchie de Juillet, que se consolidera la légende napoléonienne.

En effet, comment oublier le grandiose Retour des Cendres de 1840 ? Le 15 décembre de la même année, Napoléon retrouve sa capitale. Par une température glaciale (moins 10 degrés), plus de 500 000 spectateurs se pressent afin de voir passer le convoi funéraire de l’Empereur, gigantesque, démesuré, tout d’or et de voiles noirs, aux chevaux caparaçonnés ; spectacle grandiose et irréel qui marquera plus d’un esprit ![ 2] Avec l’avènement de la République, seconde du nom, après une nouvelle révolution, celle de 1848, c’est un autre Napoléon qui préside désormais aux destinées de la France. Louis-Napoléon, fils de Louis, frère de l’Empereur et d’Hortense ; fille de Joséphine, deviendra empereur en 1851. Même après la chute du Second Empire, en 1870, la légende napoléonienne, si elle se fait plus discrète, ne disparaît pas. A partir de la fin du XIXème siècle elle n’a jamais cessé d’être présente ! [3]

Depuis lors, Napoléon repose sous le dôme doré des Invalides. Nous sommes en 2021, et l’on parle toujours de LUI, de son époque, des campagnes de l’Empire, de son œuvre civile et militaire. Chaque année, de par le monde, paraissent de nombreux livres qui lui sont consacrés, il est l’objet de films, de documentaires, de débats, sur internet son nom est cité et écrit des milliers de fois chaque jour…

Napoléon n’est pas mort : sa légende lui a fait traverser les siècles. Mythe intemporel, l’Empereur est plus que jamais présent, brillant dans le ciel de l’Histoire, tel le soleil d’Austerlitz !

Christophe BOURACHOT


[1]  A son  initiative et celle d’Adolphe Thiers, alors président du Conseil.

[2] Cette apothéose est un juste hommage du peuple de France à l’Empereur. Dans cet événement considérable, il y a une ferveur populaire, une piété toute admirative. Tout reste figé et la température de ce jour y contribue. Le lourd convoi impérial suit son parcours et les spectateurs, du pont de Neuilly aux Invalides, ne peuvent que regarder et admirer l’étonnant spectacle qui s’anime sous leurs yeux. Combien de braves, parmi cette foule ? De vétérans des guerres de la Révolution et de l’Empire, de combattants de Valmy, de Montenotte, de Rivoli, d’Austerlitz, d’Eylau, de Wagram et de La Moskowa ? Combien de visages aux yeux embués de larmes, saisis par cette émotion trop forte qui les étreint ?

[3] Les artistes, là encore, ont joué un rôle dans la diffusion de la légende napoléonienne. Citons notamment les tableaux d’Edouard Detaille (1848-1912) et d’Ernest Meissonnier (1815-1891). Après 1870 et jusqu’en 1914, Napoléon va servir d’exemple à toute une génération de Français dans cette revanche que l’on veut prendre sur la défaite de Sedan… Le héros impérial et son épopée galvanisent toutes énergies patriotiques. C’est aussi à cette époque qu’apparaîtront de très nombreuses éditions de témoignages sur l’Empire (ceux du général Baron de Marbot, en 1891, s’il ne fallait citer qu’un exemple) cultivant ainsi la nostalgie d’une grandeur militaire française disparue mais qui ne demande qu’à revivre dans l’imaginaire collectif !


[1] La publication du « Mémorial » en 1823 (dans son édition en 8 volumes) en 1823 ne doit pas occulter celle du témoignage du Dr Barry O’Meara en 1822, dans une version complète (« Napoléon en exil ou l’écho de Sainte-Hélène… », 2 volumes), qui fit aussi beaucoup pour la légende napoléonienne. 

[2]  Notamment celles de Vernet et de Charlet. Comment ne pas évoquer la figure du chansonnier Béranger dont le talent rappelle le souvenir des gloires passées ? Dans son « Cinq Mai », paru peu de temps après la mort de l’Empereur,  il chante Napoléon : « Peut-être il dort ce boulet invincible/Qui fracassa vingt trônes à la fois/ Ne peut-il pas, se relevant terrible/ Aller mourir sur la tête des rois ? /L’aigle n’est plus dans le secret des dieux… ». Entre 1821, année de sa mort, et 1870, Napoléon et son époque vont faire l’objet de plusieurs centaines de livres, inégaux quant à leur intérêt.  Citons parmi tant d’autres les ouvrages de Norvins, de Laurent de l’Ardèche, d’Abel Hugo (frère de Victor et fils du général d’Empire Léopold Hugo) et la fresque magistrale d’Adolphe Thiers  (« Histoire du Consulat et de l’Empire », 20 volumes, plus un volume d’index et un Atlas) parue de 1845 à 1862. En ce qui concerne les témoignages, beaucoup furent l’œuvre de « teinturiers », quelquefois élaborés d’après une base authentique mais pas d’une fiabilité historique absolue ! Nous pensons notamment aux mémoires de Bourrienne, à ceux de Constant, ou bien encore au témoignage de la duchesse d’Abrantès, veuve du général Junot,  dont le grand Balzac fut une des plumes et bien plus encore…  A la même période, parurent d’autres récits bien plus solides. Le premier d’entre eux émana du général de Ségur et concerne la campagne de Russie. Si quelques contemporains (dont l’effervescent Gourgaud) en contestèrent certains éléments, « Ce livre a eu d’innombrable lecteurs dans le monde entier et a joui d’une faveur qu’il a retrouvée même de notre temps », écrit en 1931, Jules Dechamps dans son ouvrage mentionné  précédemment. Citons encore, notamment,  les mémoires et souvenirs du maréchal Suchet, ceux des généraux Berthezène et Roguet. Et puis, ce fut donc, à partir de 1890, le déferlement de la grande vague de publications de témoignages sur les guerres de l’Empire et le Premier Empire, segment, comme on dirait aujourd’hui, occupé notablement par la Librairie Plon. A noter qu’un phénomène éditorial presque similaire se déroula plus près de nous dans le temps, de 1997 à 2015.

[3] « Comme dans les lieux de pèlerinages s’établissent des baraques et des bazars où l’on débite de pieuse bimbeloterie, ainsi au tour du culte de l’Empereur naissent de petits commerces plus ou moins clandestins : l’ex-officier d’artillerie Branville, Audiat jeune, rue Montorgueil, devenus imprimeurs vendent une pseudo-littérature bonapartiste ; Ganier, rue du Petit-Lion-Saint-Sulpice et les frères Delaroque, des « apothéoses » de Napoléon ; Laforge, rue Saint-Martin, a la spécialité des cannes dont le pommeau représente le visage de l’Empereur ; chez Visment, tourneur rue du Roule, on trouve des coquetiers en bois avec le portrait de Napoléon ; chez Couesnon, fondeur rue aux Fèves, des bustes en bronze ; pour les petites bourses, un modeleur, rue de Sèvres, offre les mêmes en plâtre. Martineau, rue du faubourg Saint-Denis, fournit des réductions de la Colonne Vendôme à l’usage des « Enfants de la Gloire ». Tout cela n’est pas formellement séditieux mais parfois la police, la justice s’estiment obligées de mettre le holà. » (J. Lucas-Dubreton, « Le Culte de Napoléon »).


[1] J. Lucas-Dubreton mentionne au Palais-Royal, l’estaminet de l’Univers et ce même  établissement Lamblin « où les gardes du corps qui prétendaient inaugurer au-dessus du comptoir un buste de Louis XVIII, se trouvèrent de 300 demi-soldes massés devant la place ».  Pus, bas, J. Lucas-Dubreton indique que la (demi-)solde mensuelle d’un capitaine était de 73 francs par mois, celle d’un lieutenant de 44 francs et celle d’un sous-lieutenant de 42 francs. Un épisode particulièrement réussi de la série « Les Nouvelles Aventures de Vidocq » (Réalisée par Georges Neveux et Marcel Bluwal, 1971-1973, avec Claude Brasseur) et intitulée « L’Epingle noire », retrace assez bien l’état d’esprit et l’existence de ces Demi-Soldes.

[2]  Nombreux sont ceux qui seront frappés par la mort de Napoléon. A titre d’exemple, nous citerons cette phrase prononcée par la comtesse de Kielmansegge, de nationalité saxonne mais française de cœur : « Je suis toujours en deuil depuis le 5 mai 1821, jour de la mort de l’Empereur. »

[3] Sur le développement international de la légende napoléonienne, lire l’ouvrage de Jules Dechamps citée plus haut.


[1]  « Cambronne, je vous confie l’avant-garde de ma plus belle campagne, vous ne tirerez pas un seul coup de fusil. Songez que je veux reprendre ma couronne sans verser une goutte de sang. » (Interrogatoire de Cambronne à son procès, cité par J. Thiry, « Le Vol de l’Aigle », p. 22)

[2]  « Un jour, le 22 août 1817, O’Meara, chirurgien de Napoléon à Sainte-Hélène, prit la liberté de lui demander quelle était l’époque qu’il regardait comme la plus heureuse de sa vie, depuis son élévation au trône. « La marche de Cannes à Paris, répondit l’Empereur. » » (J. Thiry, « Le Vol de l’Aigle », p. 18) «  Qu’y réfléchisse bien, le retour de l’île d’Elbe est un épisode unique dans l’histoire universelle.  Si le régime napoléonien avait été aussi odieux que d’aucuns le prétendent, comment expliquer l’enthousiasme, sans exemple lui aussi, avec lequel l’Empereur fut accueilli sur tout le parcours du golfe Jouan à Paris ? », écrit Jules Dechamps sans son étude savante et intitulée « Sur la légende de Napoléon », parue en 1931.

[3]  Au sujet du retour de Napoléon depuis Golfe-Juan jusqu’à Paris, lire en particulier le témoignage de Guillaume Peyrusse (« En suivant Napoléon. Mémoires (1809-1815) ») et celui  du lieutenant-colonel Etienne Laborde (« Napoléon et sa Garde. Souvenirs »). L’Empereur arrive aux Tuileries, le 20 mars 1815, peu après 21 heures : « L’explosion fut irrésistible. Je crus assister à la résurrection du Christ. », écrit le général Thiébault dans ses « Mémoires ». (Passage cité par J. Thiry, « Le Vol de l’Aigle », p. 308). Quant capitaine Routier, qui est présent également, il écrit : « Décrire ce moment n’est pas en mon pouvoir, il est impossible que des mots puissent le faire. » (« Récits d’un soldat de la République et de l’Empire, 1792-1830 », Editions du Grenadier, 2001, p. 154)

[4] On le reconnaît facilement : chapeau bolivar à larges ailes, redingote bleue for longue et pincée à la taille, pantalon flottant serré au coup de pied, canne à gros pommeau avec une torsade, ruban rouge, œillet rouge ou violette, portant moustaches ce qui le distingue des gardes du corps. «  (J. Lucas-Dubreton, « Le Culte de Napoléon »). Nous compléterons les propos de cet historien par préciser que le demi-solde porte aussi très souvent des bottes d’un cuir parfaitement ciré et des gants de même nature (bien pratiques pour faire le coup de poing !).

[5]  J. Vidalenc, dans l’étude qu’il a consacrée aux Demi-Soldes, estime leur effectif  à « environ 20 000 vers 1815 » et 15 639 en 1817. Ils n’auraient été plus que 3000 en 1830.


[1] « Bonaparte vole comme l’éclair et frappe comme la foudre. Il est partout et il voit tout ; il est l’envoyé de la Grande Nation… » Cette déclaration lapidaire est extraite d’un numéro d’un  journal fondé en juillet 1797 par Bonaparte en personne : « Le Courrier de l’Armée d’Italie ».

[2] « La Restauration de 1814 avait accumulé les fautes, supprimé vingt-cinq ans d’histoire de France, remis en usage des costumes, des uniformes, des appellations qui étonnaient les yeux et les oreilles. Le vieux monde réveillé faisait toute sorte de maladresses et balourdises, et « cognait à tout  coup contre le nouveau monde qu’il croyait évanoui et qu’il rencontrait à chaque pas sans le connaître ». Il suffit de parcourir l’Almanach Royal de 1814-1815 pour voir s’affronter les deux sociétés que Napoléon, durant tout son règne, s’était efforcé d’amalgamer. » (J. Lucas-Dubreton, « Le Culte de Napoléon »).

 

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( 14 novembre, 2021 )

De quelques personnages méconnus…

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Le retour de l’île Elbe est le prétexte d’évoquer ici plusieurs personnages…

Commençons par Jean Dumoulin (1786-1856). « Il suivra l’Empereur jusqu’à Paris, jusqu’à Waterloo où un coup de sabre le rend à demi-sourd. Prisonnier quelque temps des anglais, il réussira à faire fortune à Londres puis à Amsterdam. Revenu en France, il s’établit à Paris où il essuie des revers… » (Sophie et Anthelme Troussier, « La Chevauchée héroïque du Retour de l’île d’Elbe », Grenoble, Imprimerie Allier, 1964, p.148). N’oublions pas son compère, un autre des partisans de l’Empereur : « Apollinaire Emery [1786-1821], alors âge de trente ans, né au Grand-Lemps (Isère), dans l’arrondissement de La Tour du Pin, avait, comme chirurgien de la Garde, suivi Napoléon à l’île d’Elbe. Il accompagnait l’Empereur dans la marche sur Paris. Le 3 mars 1815, il reçut à Castellane un des passeports en blanc que Napoléon avait exigés du maire de cette ville et il partit en avant, comme s’il avait un congé et rentrait dans sa famille. Sur son chemin, il rencontra le général Mouton-Duvernet et lui assura que la garnison d’Antibes et que Masséna même s’étaient déclarés pour l’Empereur .Mouton écrivit au général Marchand qu’Emery allait à Grenoble et qu’il fallait l’arrêter. Mais Emery se cacha et il avait eu le temps d’annoncer l’arrivée de Napoléon et de distribuer ses proclamations », écrit à son propos Arthur Chuquet dans ses « Lettres de 1815 » (Librairie Ancienne, Honoré Champion, Éditeur, 1911). « L’Empereur avait, depuis quelques années, dans sa Garde, une jeune chirurgien de Grenoble (Emery), qui avait offert de suivre à l’île d’Elbe les compagnies accordées à Napoléon par le traité de 1814. Il avait quitté momentanément ces compagnies, à Lyon, pour venir à Grenoble prendre congé de ses parents et de ses amis. M. Emery mit à profit son séjour dans cette ville et y forma des liaisons avec quelques partisans déterminés de l’Empereur, entre autres avec un de ses confrères et un jeune gantier (Jean Dumoulin). On présume qu’ils se concertèrent pour établir entre eux une correspondance secrète et l’on assure que des paquets de gants de Grenoble transportaient périodiquement à Porto-Ferrajo [Portoferraio] des bulletins circonstanciés des bulletins sur l’état des choses et des esprits en France ». (J. Berriat de Saint-Prix, «Napoléon 1er à Grenoble. Histoire du 7 mars 1815 », Grenoble, Maisonville et Fils et Jourdan, Libraire-Editeurs. Paris, Auguste Durand, Libraire de la Bibliothèque des Avocats, p.25). Sur ces deux personnages, il faut lire l’ouvrage d’Albert Espitalier et intitulé : « Deux artisans du Retour de l’île d’Elbe. Le chirurgien Emery et le gantier Dumoulin » (Grenoble, B. Arthaud, 1934).

Qui connaît Jean Sari (1792-1863) ? Aspirant de marine en 1814, Sari refuse de se rallier à la Première Restauration et gagne l’île d’Elbe. Napoléon le reçoit avec empressement. Il est nommé enseigne en second de l’Inconstant le 9 juillet 1814. Ayant fait preuve d’audace au cours du premier voyage que fit l’Empereur à l’île de la Pianosa, c’est lui qui tient la barre de l’Inconstant dans la nuit 26 février 1815. Sari devient commandant de ce même navire le 27 mai 1815. Rayé des cadres de la marine en juillet 1815, il est obligé de quitter la France. En 1818, Sari est envoyé par Madame Mère au service de Joseph Bonaparte, au États-Unis. Il sera à son service durant quinze ans. Il devient son intendant et effectue pour son compte plusieurs missions en Europe. Sari sera en relation avec le prince Louis Napoléon, futur Napoléon III, dans ses menées bonapartistes.

Honoré de Grimaldi (1778-1841), qui règnera en 1819 à Monaco, après la mort de son père, sous le nom d’Honoré V. Entre 1798 et 1809, il fut aide camp de Grouchy, puis de Murat. « Dans la soirée, le poste avancée du côté de Cannes arrêta un courrier qui fut amené au bivouac de l’Empereur. Cet homme fit connaître qu’il était au service du Prince de Monaco, dont il précédait la voiture et qu’antérieurement il avait postillon de l’impératrice Joséphine. Quelques gens des écuries le reconnurent pour tel. L’Empereur le questionna sur l’esprit public de la capitale, sur ce que l’on disait de lui, Napoléon, sur les Bourbons, etc. Sa Majesté parut assez satisfaite de ce lui répondit ce courrier ; elle congédia en lui disant de continuer sa route. Il allait à Monaco » (Mameluck Ali, « Souvenirs sur l’empereur Napoléon 1er. Présentés et annotés par Christophe Bourachot », Arléa, 2000, pp.91-92). « 2 mars [1815]. A minuit, le départ eut lieu. Cette première marche fut silencieuse. Nous nous trouvions lancés dans une entreprise très périlleuse. L’Empereur vit à la poste le prince de Monaco, lui fit beaucoup de questions et lui dit en partant : – « Venez-vous avec nous, Monaco ?… » (G. Peyrusse, « En suivant Napoléon. Mémoires… », Editions AKFG, 2018). « Vraisemblablement, le seul encouragement que Napoléon reçut à Cannes lui fut donné par le courrier du duc de Valentinois. Cet homme assura que la Provence une fois traversée, tout le monde serait pour l’Empereur. Le prince fut aussi amené au bivouac. « -Venez-vous avec nous, Monaco ? » demanda l’Empereur en riant. « -Mais, Sire, je vais chez moi. » « -Et moi aussi, « répondit Napoléon. » (Henry Houssaye, « 1815. La première Restauration…», p.214). Chuquet a publié en 1913 dans sa revue « Feuilles d’Histoire » deux lettres inédites sur cet épisode.

André Pons de l’Hérault (1772-1853) prend la direction des mines de fer de l’île d’Elbe, dès son arrivée sur place le 16 octobre 1809. Républicain de la première heure, ayant croisé Bonaparte en 1793 à Toulon, il apprend à connaître l’Empereur durant son séjour elbois. Il en deviendra un des plus actifs partisans. Pons de l’Hérault suit le souverain lors de son retour en France et il est envoyé en mission par Napoléon auprès de Masséna (à Marseille), afin de le rallier à sa cause. Durant les Cent-Jours, Il est nommé préfet du Rhône. André Pons de l’Hérault a laissé un très précieux témoignage qui parut pour la première fois en 1897sous les auspices de Léon-G. Pélissier. Pons est également l’auteur d’un autre témoignage intitulé « Mémoire aux puissances alliées », qui sera publié en 1899.

Le docteur Foureau de Beauregard (1774-1848), élève du célèbre Corvisart, avait été médecin par quartier de l’Infirmerie impériale. Il avait fait comme tel la campagne de France. « Le docteur Foureau de Beauregard, dont la science médicale n’avait pas révélé le mérite, était à Paris, médecin des écuries impériales, et, à l’île d’Elbe, médecin en chef de l’Empereur. Il était ce qu’on appelle vulgairement « une commère » et, pour plaire à l’Empereur, il lui colportait exactement tous les caquetages bons ou mauvais, ce qui avait fini par le rendre suspect. » (A. Pons de l’Hérault, « Souvenirs… », p.93). Présomptueux et suffisant, phraseur sans idées, Foureau de Beauregard se croit un aigle, alors qu’il n’est qu’un homme très ordinaire. Médisant et de mauvaise foi, il se crée des ennemis partout ; il est la risée de la cour où on l’appelle Purgon, allusion à l’un des médecins de la pièce du grand Molière, « Le Malade imaginaire ».

François Gatte (ou Gatti) (1789-1832) était pharmacien de l’hôpital militaire de Portoferraio. Reçu docteur en pharmacie à Paris, Gatte participe a partir de 1808 aux campagnes de l’Empire. A l’île d’Elbe il est en charge du personnel de la maison de l’Empereur. « C’est un homme sans instruction qui ne cherche même pas à se perfectionner. Il se contente de préparer le plus consciencieusement possible les ordonnances qu’on lui remet. Avec cela modeste et doué d’une nature aimable, complaisante. Il a le désir de plaire et est aimé de tout le monde, surtout de sa femme, la belle et vertueuse Bianchina Ninci qu’il a épousé le 28 octobre 1814 à l’île d’Elbe. Malgré son caractère facile, il se dispute violemment avec le médecin-chef [Foureau de Beauregard] et de nombreuses querelles s’élèvent entre eux. Napoléon est souvent obligé d’intervenir. »

Jules Loubers (1785-après 1840) commandait à l’île d’Elbe la 4ème compagnie de la Garde Impériale. Après un début dans les troupes italiennes, Loubers entre comme capitaine au 1er grenadiers à pied de la Garde Impériale. « Le capitaine Jules Loubert [Loubers] affectait les allures de ce qu’on appellerait une personne bien née ; ce qui n’est pas toujours la preuve d’une haute naissance. Cependant le capitaine Loubert [Loubers] était « fils de famille », comme on disait jadis. Ses prétentions aristocratiques le rendaient impopulaire ; il n’était pas aimé. L’Empereur le chargea d’aller à Gênes acheter des draps. Puis il le choisit pour être le danseur de la princesse Pauline, ce qui était un bon choix, car le capitaine Loubert [Loubers] dansait parfaitement. » (A. Pons de l’Hérault, « Souvenirs… », pp.326-327).

Le commandant Anselme Malet (1779-1815) était chef d’état-major de la Garde à l’île d’Elbe. Il sera tué à Waterloo… André Pons de l’Hérault qui l’a côtoyé sur place, écrit dans ses « Souvenirs » qu’il « avait peu d’instruction, mais c’était une belle nature de soldat, de bon soldat, franc, loyal, dévoué, pouvant honorablement remplir sa tâche et la remplissant à la complète satisfaction de l’Empereur… ». Cet officier, blessé plusieurs fois, participa aux campagnes d’Italie, d’Égypte, de 1805/1807. On retrouve Malet en Espagne, puis plus tard en Autriche. Il est en Russie, en Allemagne et participe à la campagne de France. « Après avoir commandé le bataillon de la Garde Impériale ayant accompagné l’Empereur à l’île d’Elbe, il est promu major dans la Garde Impériale le 27 février 1815 à l’âge de 37 ans et 22 ans de service. Major du 3ème régiment de chasseurs à pied de la Garde Impériale le 13 avril 1815, il participe avec l’Armée du Nord à la campagne de Belgique et est blessé d’un coup de boulet à l’épaule gauche à la bataille de Waterloo, 18 juin 1815. Décédé aux ambulances de Charleroi des suites de ses blessures le 9 août 1815. » (B. Quintin, « Dictionnaire des colonels de Napoléon », SPM, 1996, pp.563-564).

Nicolas Raoul (1788-1850) que l’on ne confondra pas avec un autre officier, Jacques Roul (1775-1840). Raoul, enfant de troupe au 5ème régiment d’artillerie à pied le 21 mai 1802, entre le 1er octobre 1806 à l’École polytechnique et passe comme élève sous-lieutenant au 5ème régiment d’artillerie à pied le 27 juin 1809 pour prendre part aux campagnes d’Allemagne de 1809 à 1811. Il sert au siège de Riga pour être promu capitaine le 22 juillet 1812. Nicolas Raoul participe à la campagne de Russie et entre dans l’artillerie de la Garde Impériale, comme lieutenant le 1er octobre 1812. Il est à Bautzen, Dresde et à Leipzig, en 1813. Il a un cheval tué sous lui à Hanau. En 1814, Raoul se bat à Brienne, Montereau, et à Arcis-sur-Aube. Lors de la première abdication de l’Empereur, il suit le général Drouot, avec le grade de capitaine de la Vieille Garde, à l’île d’Elbe. Il sera notamment chargé de fortifier la petite île de la Pianosa et d’aménager la résidence impériale de San Martino. Au retour de Napoléon, qu’il a suivi jusqu’à Paris, Raoul est nommé chef de bataillon dans l’artillerie de la Garde, avec rang de major dans ligne. Il participe à la campagne de Belgique. Grièvement blessé à Waterloo, il reste sur le champ de bataille, la cuisse brisée. Il est fait prisonnier. Soigné probablement à Bruxelles, Raoul est libéré sur parole et rentre des foyers à Neufchâteau (Vosges) en septembre 1815. Plus tard, il devra fuir la France pour les États-Unis d’Amérique, puis le Guatemala ou il œuvra, afin que ce pays reste indépendant, tout en exploitant une importante propriété agricole. Début 1833, Nicolas Raoul rentre en France. Sur les recommandations des généraux Drouot et Bertrand, Raoul avait été nommé par Louis-Philippe lieutenant-colonel et réintégré sur les contrôles de l’artillerie française. Il occupe donc des postes à Douai, à Lyon, Perpignan et Besançon. Le 19 juillet 1845, il est nommé maréchal de camp, puis le 24 octobre 1848, commandeur de la Légion d’honneur. Enfin, le 7 janvier 1849, Raoul est nommé commandant de l’artillerie de la 1ère division militaire à Vincennes. Il s’éteint le 20 mars 1850, date-anniversaire du retour de Napoléon à Paris. Concernant Jacques Roul, dont le nom est parfois orthographié Ruhl, cet « officier casseur d’assiettes et tapageur » Napoléon transmet une note à son sujet au grand maréchal Bertrand : « Longone, le 11 septembre 1814. Fonctions du chef d’escadron Roul. Le sieur Roul aura le commandement de toute ma cavalerie : en conséquence, les Polonais, chasseurs, Mamelucks, tant à pied qu’à cheval, seront sous ses ordres ; il m’accompagnera constamment à cheval, et il lui sera donné un cheval de mon écurie avec deux pistolets ; il commandera mes escortes et prendra les mesures de sûreté convenables ; il se concertera avec le commandant de gendarmerie pour le placement des gendarmes dans les lieux de passage, mais jamais les gendarmes ne devront me suivre… » (Léon-G. Pélissier, « Le Registre de l’île d’Elbe… », pp.113-114). A noter que Roul était « arrivé à l’île d’Elbe après le débarquement de Napoléon, il se disait chef d’escadron d’artillerie et manifestait une exaltation débordante pour l’Empereur à qui il avait offert ses services. Les soldats de la Garde l’accueillirent avec empressement et Napoléon le nomma premier officier d’ordonnance. On sut rapidement qu’il n’était que capitaine d’où des explications violentes avec des officiers de la Garde. Bien qu’aucun document officiel ne parle de ce premier officier d’ordonnance il est pourtant repris comme tel dans des lettres de l’Empereur ».

C.B.

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( 21 octobre, 2021 )

Dernières nouvelles de l’île d’Elbe…

Vue Portoferraio

« 28 Décembre 1814. L’agent secret que j’ai à Livourne, pour surveiller l’Ile d’Elbe, m’écrit que Bonaparte y continue le même genre de vie, faisant sa principale société de sa mère, de sa sœur et d’une  comtesse de Roanne [ou de Rohan] qui paraît être venue avec des prétentions sur son cœur, au risque d’exciter la jalousie de la princesse Borghèse. Mme Bertrand a perdu le fils dont elle était récemment accouchée et en est désespérée, au point de faire craindre pour ses propres jours. Les quatre bricks anglais, dont la station devant Porto-Ferrajo (Portoferraio] avait donné lieu à beaucoup de conjectures, ont disparu et il n’y reste plus qu’une corvette de la même nation, celle sur laquelle est arrivé de Gênes, depuis peu, lord Campbell. La princesse Borghèse caresse beaucoup la garde de Bonaparte et a donné une gratification de 40 sols par homme, le jour d’une revue à laquelle elle avait assisté. Afin d’arrêter les progrès de la désertion qui se manifestent dans cette troupe, on a recours à mille fables et on lui promet, sous peu, un meilleur sort, mais sans rien spécifier sur la nature de ce prétendu changement. Le roman du mariage de Marie-Louise avec le roi de Prusse a, d’abord, vivement tourmenté Bonaparte; il en parut si furieux que sa mère seule osa l’approcher pendant un jour entier. Mais, le lendemain, il reçut de Vienne des lettres qui le. Rassurèrent et il fit mettre Je démenti de cette nouvelle à l’ordre du jour de sa Garde. Il débarque, dans l’Ile, beaucoup moins d’étrangers qu’auparavant ; mais, en échange on y fait une grande importation de fables absurdes sur ce qui se passe en France. La dernière nouvelle apportée, par exemple, à Porto-Ferrajo [Portoferraio], était que la Normandie venait de se soulever, que des troupes avaient été envoyées contre les rebelles, qu’elles avaient passé de leur côté et que la France entière redemandait Bonaparte. »

(Georges Firmin-Didot, « Royauté ou Empire. La France en 1814. D’après les rapports inédits du comte Anglès », Maison Didot, Firmin-Didot et Cie, Éditeurs, 1897, pp.189-190).

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Complément.

Cette « comtesse de Roanne » ou de Rohan est cette dame de Rohan-Mignac mentionnée par André Pons de l’Hérault dans ses « Souvenirs » qui débarqua à l’île d’Elbe, accompagné de son fils âgé d’une d’environ douze ans et venant de Malte. On souligne sa vulgarité et ajoute  que « la demeure était vite devenue le rendez-vous des oisivetés civiles et militaires ». Cette curieuse femme, dont on ignore véritablement le but en débarquant à Portoferraio,  rencontra notamment l’Empereur, Madame Mère et Pauline Bonaparte. Elle ne fit que séjourner à l’île d’Elbe qu’elle finit par quitter. Voir mon édition du témoignage de Pons (Les Éditeurs Libres, 2005, pp.229-232).

Rappel sur l’auteur de ces rapports diffusés sur « L’Estafette » depuis plusieurs mois :

En 1799, le comte Jules Anglès (1778-1828) entre à l’École Polytechnique. En 1806, on le retrouve comme auditeur au Conseil d’État, puis intendant en Silésie, la même année. En 1809, il est en Autriche et devient maître des requêtes au Conseil d’État, chargé du 3ème arrondissement de la Police générale englobant les départements italiens. Au début de la première Restauration, Anglès est nommé par Louis XVIII « Commissaire du gouvernement provisoire à la police générale de la police du Royaume par intérim », dépendant du comte Beugnot, ministre de l’Intérieur. En décembre 1814, Anglès prend définitivement la Direction de la Police du Royaume, par suite de la nomination de Beugnot comme ministre de la Marine. Durant les Cent-Jours, il suit Louis XVIII à Gand, en Belgique et ne revit à paris qu’après Waterloo ; en septembre 1815 il devient préfet de police de Paris (jusqu’en décembre 1821). Ses rapports viennent compléter les Bulletins que le comte Beugnot adresse quotidiennement à Louis XVIII.

Comte Jules Angles

 Le comte Jules ANGLES

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( 31 août, 2021 )

L’adjudant-commandant Auguste Petiet et son témoignage sur 1814.

Immage d'illustration 2

Rédigé par Auguste Petiet (1784-1858), et curieusement non–inclus dans les deux éditions de ses « Souvenirs » qui ont parues respectivement en 1844 et en 1996, son récit permet au lecteur de suivre la progression d’une division de cavalerie légère lors de la campagne de France. L’adjudant-commandant Petiet est nommé le 7 novembre 1813, chef d’état-major de la division de cavalerie légère faisant partie du  5ème corps de cavalerie (ce dernier étant sous les ordres du fameux général de division Milhaud). A l’issue de la campagne d’Allemagne, Petiet arrive à Strasbourg le 21 décembre, avec sa division. En Alsace, appuyée par l’infanterie, elle affronte les premières troupes ennemies à Sainte-Croix-en-Plaine, durant les derniers jours de l’année 1813. Il est difficile se stopper la progression des troupes alliées déterminées. « Le 8 [janvier 1814], l’arrière-garde resta en position. L’ennemi occupait Épinal avec quinze cents cosaques, et Saint-Dié avec mille », note l’auteur. On se bat à Rambervilliers, à Saint-Dié. « La cavalerie légère évacua Baccarat le 13 [janvier 1814], à une heure du matin, arriva devant Lunéville sans être suivie, et n’ayant fait que traverser cette place, elle s’établit à Nancy, où elle avait été précédée par le 2ème corps », précise Petiet. Le 27 janvier 1814, les troupes françaises reprennent Saint-Dizier. L’Empereur est acclamé. « Les habitants, maltraités par les cosaques, l’appelaient leur libérateur. Napoléon descendit de cheval et défendit à ses gardes d’éloigner cette population qui se pressaient autour de lui », raconte l’auteur. Le 28, il traverse Montierender. « Le 29, au point du jour, toute l’armée, commandée par l’Empereur en personne, se porta sur Brienne. Le 2ème corps fit l’avant-garde ; le 5ème corps de cavalerie, précédé comme à l’ordinaire par la division [celle de cavalerie légère], marchait à la tête de la colonne ». Il s’en suit un récit détaillé de cette fameuse bataille.  Le 1er février, Petiet se bat à La Rothière. Il continue son récit en précisant que le 3, « la cavalerie légère se plaça dans le faubourg de Troyes… Le 5, le mouvement de retraite continua vers Nogent… Le 7, le corps du maréchal Oudinot, duc de Reggio, qui avait couché la veille à Romilly, revint sur Nogent, et la division forma l’arrière-garde soutenue par le corps du comte Gérard ». Le 13 février, il est à Nangis, puis se dirige sur Mormant. Un engagement assez vif éclata avec un corps de l’avant-garde austro-russe. Quatre jours plus tard, la cavalerie légère charge « dans la vaste plaine de Guignes à Nangis une ligne de quinze cents chevaux cosaques, lanciers et chasseurs russes, elle les culbute, laissant les dragons s’occuper de l’infanterie, et poursuit la cavalerie russe l’épée dans les reins… ».   Plus tard, le 31 mars 1814, la division arrive à Saint-Mammès, après avoir traversé Villeneuve-l’Archevêque, Pont-sur-Yonne et Moret-sur-Loing. C’est là que Petiet et ses hommes apprirent la capitulation de Paris. « Cette nouvelle répandit la consternation dans l’armée.. », écrit-il, avant d’ajouter que « Le 1er avril, la division [était] réduite à trois cent cinquante chevaux, c’est-à-dire, ayant à peine le cadre de ses régiments, par suite des combats continuels et de ses marches forcées… ». Le 5ème corps de cavalerie dont fait partie la division de cavalerie légère de l’adjudant commandant Petiet sera dissous le 21 juin 1814.

On trouve notamment à la suite de ce « Journal », le rapport du maréchal Victor sur la bataille de Brienne et un second sur le combat de Mormant; le rapport du fils du maréchal Kellermann et ceux des généraux Bordesoulle et Milhaud, sur ce même combat. 

C.B.

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( 2 août, 2021 )

2 Août 1815…Comment meurt un maréchal d’Empire…

Guillaume-Marie-Anne Brune, qui fut le premier à être fait maréchal par l’Empereur, général en chef en Suisse, en Hollande, dans l’Ouest, par deux fois en Italie, en Poméranie suédoise. Brune, vainqueur des anglo-russes, des autrichiens, des suédois… Lui qui fut ambassadeur en Turquie, Président de la Section de la Guerre au Conseil d’Etat, Gouverneur général des villes hanséatiques, pouvait-il s’imaginer finir aussi tragiquement sa vie ? Il fut lâchement assassiné en Avignon le 2 août 1815, victime, comme d’autres, de la haine royaliste… 

C.B.

2 Août 1815...Comment meurt un maréchal d'Empire... dans JOURS D'EPOPEE bruneNous sommes en pleine Terreur blanche, le sud de la France est le théâtre de nombreux événements en ce mois de juillet 1815. Selon Henry Houssaye, « jusqu’au 13 juillet, Avignon resta domptée par les fédérés et la troupe tandis que partout alentour, à Villeneuve, à Carpentras, à Orange, à Cavaillon, à Beaucaire, à Orgon, flottaient les drapeaux blancs. » Le 14 du même mois, les habitants d’Avignon apprennent le retour de Louis XVIII à Paris. La population se déchaîne et « Mille drapeaux blancs jaillirent en même temps des fenêtres, écrit encore H. Houssaye et ajoute : « Le général Cassan [commandant la place d’Avignon] jugea la résistance impossible. Il réunit les officiers supérieurs de la ligne et des fédérés et leur proposa de reconnaître l’autorité royale. Sur leur refus, il décida que la ville serait évacuée. » Le 15 juillet, le général Cassan et sa petite garnison se dirigea donc vers Pont-Saint-Esprit. Elle était composée d’un bataillon du 13ème de ligne, d’un bataillon du 35ème et d’un bataillon de retraités. Au carrefour des routes d’Orange et de Carpentras, Cassan croisa « une troupe de huit cents paysans armés » [H.Houssaye]. Cette troupe armée, « ces gens en guenille, à faces de bandits, étaient le corps du Royal-Louis, formé à Carpentras par le major Lambot avec d’anciens miquelets, des tâcherons, des vagabonds. »[Idem]. Elle se dirigeait vers Avignon…

« Lambot, chef d’escadron de gendarmerie, avait été envoyé de Marseille par le marquis de Rivière pour prendre le commandement de toute la contrée insurgée (1) », nous apprend Houssaye.

Note. 1) – « Le 15 juillet, Lambot faisait son entrée dans la ville, traînant à sa suite des bandes indisciplinées qui ne rêvaient que de meurtres et pillages. Le désordre s’installa en Avignon et les royalistes du lieu se firent complices des volontaires ». (Duc de Castries). 

Avignon allait connaître des heures sombres…Bénéficiant d’une certaine complicité, Lambot et ses hommes saccagèrent le Café de l’Oulle et celui du Méridien. « Vingt maisons [furent] pillées de la cave au grenier, dix autres entièrement brûlées, dont la grande corderie Fabre-Montagne qui brûla pendant quarante heures. Deux à trois cent personnes, invalides, fédérés, frères, pères et femmes de fédérés, furent traînées dans les prisons avec des outrages et des coups. Le lendemain, les assassinats commencèrent pour ne plus s’arrêter durant de trop longs mois » [Houssaye]. Citoyens fusillés, noyades dans le Rhône. Un boulanger est précipité dans son pétrin brûlant… Les environs d’Avignon ne sont pas épargnés par les exactions d’un sinistre individu au nom évocateur : Pointu. Lui et sa bande rayonnent sur les communes de Saint-Rémy, Entraigues, Sorgues… (2)

Note. 2) – « D’autres meurtres ensanglantèrent le département notamment à Roussillon, à Loriol, à Roquemaure et à Carpentras ; plusieurs assassins furent déférés à la justice qui, par crainte, se refusa à les condamner ». (Duc de Castries). 

Le 2 août 1815, vers dix heures du matin, le Maréchal Brune arrive en Avignon (3), « …dans cette ville qui sentait le sang … », écrit Henry Houssaye qui nous apprend qu’ « au relais de Saint-Andiol, [Saint-Andéol] le maréchal avait dû congédier son escorte du 14ème chasseurs dont les chevaux étaient harassés (4). Vaguement informés des troubles d’Avignon, les aides de camp engagèrent Brune à éviter cette ville. On pouvait gagner Orange par un chemin de traverse. Mais le maître de poste, qui ne voulait point que ses chevaux allassent jusqu’à Orange, déclara qu’il fallait passer par Avignon pour y relayer. » Simplement accompagné à son arrivée par le chef d’escadron Bourgoin et le capitaine Degand,  « …les deux voitures, une calèche et un cabriolet, s’arrêtèrent place de l’Oule [l’Oulle] où se trouvaient la poste » [Houssaye]. Pendant que l’on change les chevaux, Brune reste dans la calèche. Ayant bizarrement conservé son chapeau de maréchal de France, alors qu’il était habillé en bourgeois, Brune est reconnu (5). En un court instant la nouvelle fait le tour de la ville. Il n’en faut pas plus dans un climat aussi tendu, pour électriser la cité… 

Note. 3)- L’Empereur à son retour de l’île d’Elbe avait nommé Brune à la tête du Corps d’observation du Var qui comprenait à sa formation la 17ème division d’infanterie (Verdier), le 14ème chasseurs à cheval, « de l’artillerie et du génie, total : cinq mille cinq cent quarante-quatre hommes» [Vermeil de Conchard]. Selon la même source : « …il [Brune] accepta la tâche ingrate et difficile d’arrêter la guerre civile dansla Provence, dont les passions violentes avaient été déchaînées par les factions, et de défendre ce pays contre l’invasion des anglais et des Autrichiens. Envoyé à Marseille comme gouverneur de la 8ème  division militaire, il fut chargé en même temps de l’organisation et du commandement du Corps d’armée du Var. ». Brune quitta son commandement afin de préserver Toulon menacé par les alliés. (Sur cet épisode voir l’ouvrage du Colonel Vermeil de Conchard ,« Le Maréchal Brune », pp.105-107). 

Note. 4)- Le Colonel Vermeil de Conchard précise que « trois aides-de-camp accompagnaient le Maréchal, MM. Alard, Degand et Bourgoin, un secrétaire M. Guen, ainsi que le général de Loverdo. Une escorte de quarante chasseurs du 14ème régiment avec un officier sous les ordres du comte de Maupas, attaché à l’état-major du commissaire royal, devait protéger sa personne aussi longtemps qu’il le jugerait nécessaire. ». 

Note. 5)- « Le Maréchal Brune portait un costume apparent. Il était vêtu d’un habit de drap gris foncé, d’un gilet de basin blanc et d’un pantalon bleu collant. Sa chemise était de toile fine ; une cravate de taffetas noir entourait son cou. Son chapeau tricorne était garni de plumes blanches, avec ganse et galon d’or, cocarde blanche et bouton de maréchal. Des bottes dites « la russe » à éperons d’argent, des gants de peau de couleur grisâtre complétaient son ajustement. Telle était la tenue bourgeoise qui devait lui permettre de passer inaperçu ! Une ceinture de cuir renfermait une somme assez considérable en or. Il avait, en outre, sur lui de l’argent, des bijoux, enfin des lettres et papiers importants, ainsi que le passeport du Marquis de Rivière ».[Vermeil de Conchard]. Le Duc de Castries avance le chiffre de « 27 500 francs-or (300 000 francs de 1981) ». 

Le major Lambot, le chef d’escadron de gendarmerie dont nous avons parlé plus haut est bientôt prévenu par un jeune officier de la garde nationale, Casimir Verger, et faisant office de capitaine de police. Ce dernier reçoit alors l’ordre du major Lambot de lui rapporter les passeports du maréchal et de sa suite afin de les lire et de les viser ; le départ de Brune est ainsi suspendu le temps de procéder à ces formalités…Place de l’Oulle, une foule bientôt nombreuses entoure les voitures. « On commença d’invectiver contre Brune : « Le brigand ! le coquin ! l’assassin !… Il a porté au bout d’une pique la tête de la princesse de Lamballe » [Il s’agit bien sûr d’une mauvaise légende, Brune ne se trouvait pas à Paris durant les journées de septembre 1793, au cours desquelles fut assassinée cette amie de la Reine]. Houssaye écrit que « Sans s’inquiéter autrement, Brune mangeait des pêches que sur sa demande lui avait apportées dans sa calèche la maîtresse de l’hôtel du Palais-Royal, contigu à la maison de poste, Mme Molin ». Très inquiète par l’attitude menaçante de la foule, elle conseille au maréchal de monter dans la chambre du Baron de Saint-Chamans, nouveau préfet qui se trouvait depuis son arrivée la veille, dans son hôtel. C’est en vain alors que Saint-Chamans, descendu sur la place avec Brune, tente de calmer la foule. Devant cette animosité, il conseille au maréchal de quitter sans délai Avignon lui promettant de lui faire parvenir son passeport par un gendarme. Malgré l’opposition de la populace, et grâce à une nouvelle intervention du préfet, Brune peut enfin se mettre en route.

« A la porte de l’Oulle, le poste de [la] garde nationale laissa passer les fugitifs que pourchassait la foule hurlante ; mais à quelques cent mètres sur la route, resserrée là entre le Rhône et les remparts, une quinzaine d’hommes armés qui étaient sortis de la ville par une autre porte se jetèrent à la tête des chevaux en criant : « A mort ! Au Rhône ! A mort l’assassin ! » [Houssaye]. Intervenant à nouveau, le « préfet accourut avec plusieurs fonctionnaires, quelques gardes nationaux et le capitaine Verger qui rapportait enfin les passeports » [Id.] rien n’y fit ! « Des pierres furent lancées contre les voitures. Un portefaix, la chemise entr’ouverte, les manches retroussées, saisit le fusil d’un garde national en criant : « Donne, donne, que je le tue ! » [Id.].Saint-Chamans et Verger « prirent le parti absurde de ramener Brune en Avignon », précise encore Houssaye en ajoutant que « sur la route où il y avait au plus quarante personnes, quelque incident, quelque hasard, quelque acte énergique pouvait encore sauver le maréchal ; dans la ville au cœur même de l’émeute, il était perdu ».

Revenus place de l’Oulle, Brune et ses aides de camp gagnent l’hôtel du Palais-Royal. Le maréchal est mis dans la chambre n°3, au premier étage, tandis que Degand et Bourgoin entrés dans l’hôtel par une autre porte sont mis dans une « salle basse » sous la garde d’hommes armés. Le préfet Saint-Chamans ordonne au major Lambot de « rassembler tout ce qu’il y a de force armée ». Houssaye écrit que « les gardes nationaux, les chasseurs d’Angoulême, les fantassins du Royal-Louis, partagent les fureurs populaires ; ils sont plus disposés à seconder l’émeute qu’à la réprimer. » La gendarmerie, seul corps sur lequel on peut compter, est accueillie sous les cris et doit finalement se retirer. « Des gardes nationaux viennent cependant se former en bataille, sur six hommes de profondeur, perpendiculairement à l‘hôtel du Palais-Royal. De temps en temps ils font mine de charger la foule, mais si mollement qu’elle recule à peine et regagne aussitôt le terrain perdu. » [Houssaye].

Le Préfet Saint-Chamans a rassemblé devant l’hôtel une trentaine de personnes disposées à défendre pacifiquement le maréchal parmi eux se trouvent des conseillers de préfecture, le maire d’Avignon…Il y a aussi le major Lambot « qui [Selon Houssaye] joue un rôle double. Il harangue la foule qui répond : « Vive le Roi ! Vive le Major ! Mais il nous faut la tête de Brune ! Ce coquin a tué la princesse de Lamballe. Il faut qu’il meure. Le roi lui pardonnerait. L’an dernier si on nous avait laissé nous aurions tué Bonaparte » [Allusion au passage de l’Empereur en 1814 en route vers l’île d’Elbe. Rappelons pour mémoire qu’à Orgon il avait été conspué par la foule].

« Sur la place et aux abord fourmillent quatre mille personnes… » [Houssaye]. Brune se sent prisonnier comme dans une nasse. De sa chambre il entend le grondement de la rue. Puis il y a aussi les volontaires et les chasseurs d’Angoulême chargés de sa surveillance et qui tiennent des propos menaçants. « Sa gorge est sèche, il veut boire. Il sonne et demande à Mme Molin [La tenancière de l’hôtel] du vin de Bordeaux et une carafe d’eau. En même temps il l’a prie de lui apporter ses pistolets qui sont dans sa voiture. »- Je ne veux pas, dit-il, que la plus vile canaille porte la main sur un maréchal de France ! ». Mme Molin n’ose pas aller chercher ces armes ; elle dit au maréchal qu’il ne court point de danger, que les autorités sauront le protéger. Au préfet qui vient le voir un instant, au commandant de [la] Garde nationale Hugues, il réclame aussi ses pistolets. »-Donne-moi ton sabre, dit-il à un sous-lieutenant de la milice, nommé Boudon ; tu verras comment sait mourir un brave ! » [Houssaye].

Plus tard, Brune, déchire des lettres de sa femme Angélique. Puis, la porte de sa chambre étant restée entrouverte, une quinzaine de personnes s ‘introduisent dont un certain Soulier, capitaine de la garde nationale. Ce dernier interpelle agressivement le maréchal en faisant allusion à l’assassinat de la princesse de Lamballe que ce dernier aurait commis. Soulier termine son dialogue en lançant à Brune : « …le moment approche où tu vas recevoir la peine due à tes crimes… ». Le maréchal fait fi de tout cela et écrit une ultime lettre à Angélique (6)…

C’est alors qu’ «un portefaix, Guindon dit Roquefort, le taffetassier Farge, chasseur de la garde nationale, et trois ou quatre individus de [la] même espèce étant passés du toit de la maison mitoyenne sur celui de l’hôtel avaient pénétré par une lucarne dans un grenier ; de là, ils descendirent dans le corridor du premier étage…Sur un signe de Guindon, ses compagnons entrent avec lui dans la chambre de Brune en vociférant : « A mort ! A mort ! ». Le maréchal se lève et fait face. Farge lui tire un coup de pistolet ; la balle érafle le front de Brune et va se loger dans le plafond. »-Maladroit ! dit Brune, de si près ! » Farge appuie son second pistolet sur la poitrine du maréchal et presse la gâchette, mais l’arme fait long feu. »-Moi, je ne le manquerai pas ! » dit Guindon qui s’est glissé derrière Brune. Il épaule vivement la carabine. La balle entre par la nuque et ressort par la partie antérieure du cou. Brune tombe foudroyé ». [Houssaye]. « Il était environ 3 heures de l’après-midi » [Vermeil de Conchard] (7). Note.  6)- Le Duc de Castries écrit que Brune rédigea une première lettre pour sa femme mais il l’a déchira ; une seconde a été écrite au Comte de Nugent, général en chef des armées autrichiennes. Note. 7)- « Le maréchal était étendu la face contre terre, le visage dans une mare de sang. Il était mort mais le corps était encore chaud. On dénombra deux blessures, l’une située à la partie antérieure droite du larynx, l’autre entre les deux épaules à la hauteur de la quatrième vertèbre cervicale. La place des blessures ne laissait aucun doute sur l’assassinat. Mais les meurtriers avaient négligé de fouiller le cadavre sur lequel on retrouva les 27 500 francs-or, un cachet d’argent, une montre et un mouchoir. En revanche, les bagages du maréchal furent consciencieusement pillés et les assassins s’en partagèrent le contenu. » (Duc de Castries). 

« Après cet exploit, Guindon accourut triomphant au balcon et dit [En provençal] : « Aco’s fa ! (La chose est faite). » La foule s’arrêta de hurler à la mort pour crier : « Bravo ! ». Le major Lambot redescendit sur la place. »-Brave Avignonnais, dit-il, cet homme-là s’est rendu justice à lui-même. Il est mort ! N’imitez pas les cannibales de la Révolution. Retirez-vous ! » [Houssaye].

Un procès-verbal concluant au…suicide fut établi. 

Le Colonel Vermeil de Conchard écrit que « les auteurs ou complices de l’assassinat s’étaient empressés de faire croire à un suicide, pour couvrir l’odieux de leur attentat et se mettre à l’abri des poursuites de la justice (8) » .Le corps de Brune fut sorti de l’hôtel afin de prouver à la populace qu’il était bien mort. « Des fossoyeurs le mirent dans un pauvre cercueil dont on ne leur laissa même pas le temps de clouer la planche supérieure et s’acheminèrent vers le cimetière. »[Houssaye]. Mais le maréchal ne pouvait même pas reposer en paix…Après que quelqu’un ai déclaré qu’il n’est pas digne d’être enterré, son cadavre est arraché de la bière et il est « traîné par les pieds…au milieu des coups, des huées et des éclats de rire. Au pont de bois on le précipita dans le Rhône. Une main inconnue écrivit à la craie sur le parapet : « C’est ici le cimetière du maréchal Brune ». Le soir, le peuple dansa des farandoles ». [Houssaye]. Le corps du Maréchal Brune fut récupéré par un paysan près d’Arles qui l’inhuma. La maréchale le fit déterrer et transporter le cadavre dans son château de Saint-Just Sauvage (Marne). « Le cercueil resta plusieurs années au milieu d’un salon, car elle avait juré de le conserver là tant qu’elle n’aurait pas obtenu justice. »[Houssaye]. « Enfin en 1821, l’année même de la mort de l’Empereur, et après de multiples démarches, la cour de Riom déclara Farge et Guindon coupable de l’assassinat. Farge était mort, Guindon en fuite, fut condamné par contumace » [Id.]

Le Maréchal repose avec son épouse sous une tombe pyramidale dans le cimetière de Saint-Just-Sauvage (Marne) (9).

Brune fait partie de la sinistre série des massacres opérés durant la Terreur blanche (10). Citons également l’assassinat du Général Ramel à Toulouse, le 15 août, le Colonel Huchet de Labédoyère, fusillé le 19 août à Paris, l’exécution des frères Faucher à La Réole (Gironde), le 27 septembre et également Ney, exécuté le 7 décembre de cette même année.… 

Note.8)- «La Maréchale Brune ne voulut jamais admettre cette version déshonorante pour la mémoire de son époux ». [Vermeil de Conchard]. « Antoine de Carli parle « d’un complot entre gens de haut lignage. C’est pourquoi, après la catastrophe, magistrats, fonctionnaires et officiers royalistes estimèrent opportun une solution prudente, ménageant l’avenir : par raison d’état, tous décidèrent d’accréditer l’infâme version du suicide. On propagea donc, non sans zèle, le fait, on l’estampilla officiellement et les inspirateurs du procès-verbal, la conscience apaisée, se reposèrent pleins de confiance en l’immutabilité de leur triste détermination ». Note. 9)- Nous avons eu l’occasion de voir ce monument en 2003 : il était en parfait état. Note. 10)- « Le Maréchal Brune fut assassiné le 2 août en Avignon parce qu’il avait été l’ami de Danton et pour avoir réalisé la pacification de la Vendée en 1800, voilà pour la politique intérieure, et parce qu’il avait vaincu les Anglais, voilà pour la cause militaire », écrit Edouard Bonnal. Le général Mouton-Duvernet à Lyon, le général Chartrand à Lille furent également passés par les armes…Sans parler des nombreux procès et condamnations à mort prononcés à l’encontre de ceux qui avaient servi l’Empereur (Ameil, Poret de Morvan, Lallemand, Debelle, Brayer, Lefebvre-Desnouettes, Rigau, Barbanègre, Gruyer, Vandamme, Lamarque, Drouet d’Erlon, Cambronne, Bertrand, Drouot…). 

Cette liste est loin d’être complète…

Sources. 

-Edouard Bonnal : « Les royalistes contre l’armée (1815-1820) ». Paris, Librairie militaire R. Chapelot et Cie, 1906, 2 volumes.

-Antoine de Carli : « Quelques documents inédits sur l’assassinat du Maréchal Brune ». Avignon, Imprimerie Barthélémy, 1942.

-Duc de Castries : «La Terreur blanche. L’épuration de 1815. » Paris, Librairie Académique Perrin, 1981.

-Henry Houssaye : « 1815.La Seconde abdication-La Terreur blanche ». Paris, Perrin et Cie, 1905.

-Colonel breveté Vermeil de Conchard : « Le Maréchal Brune. Etudes historiques d’après des documents anciens, nouveaux et inédits ». Paris, Editions Eugène Figuière, 1935

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( 31 juillet, 2021 )

A propos de l’ouvrage du général de Brack…

N238

Ouvrage publié pour la première fois en 1831 par un ancien cavalier de l’Empire, Avant-postes de cavalerie légère eut un succès qui ne se démentit guère chez les officiers des XIXe et XXe siècles. De nombreuses fois réédité, son avant-dernière édition fut préfacée en 1942 par le général Weygand, qui compare la dialectique du général de Brack à celle du maréchal Foch et de son « de quoi s’agit-il ? » en matière de combat. Avant-postes de cavalerie légère se présente comme un manuel ou vade-mecum destiné aux officiers en général et aux officiers de cavalerie légère en particulier. Son auteur, ancien officier des lanciers dela Garde, y théorise les pratiques en vigueur lors des campagnes napoléoniennes de 1806 à 1815. Présenté sous la forme d’un questionnaire, l’ouvrage s’organise en quarante chapitres traitant tant du service courant, de la remonte, du harnachement, du cantonnement et de l’habillement, que des valeurs morales, de l’obéissance, de l’autorité et du courage, en développant les missions spécifiques de la cavalerie légère en temps de guerre, reconnaître, charger et escorter. Formalisant la doctrine d’emploi de la cavalerie légère en 1831, après quinze ans d’inactivité, de Brack puise dans ses souvenirs et dans son expérience pour présenter une culture d’arme, qui trouve sans doute ses premiers traités dans l’armée d’Ancien Régime, mais que les guerres napoléoniennes ont amplifiée. L’auteur a ainsi pour but de diffuser cette culture chez ses cadets. De la cavalerie légère, cet ancien subordonné des généraux Lasalle, Montbrun, Pajol, Colbert et Maison écrit que son rôle est « d’éclairer et de protéger la marche de notre armée (…) en devançant nos colonnes, éclairant leurs flancs, les entourant et couvrant d’un rideau vigilant et courageux suivant l’ennemi pas à pas, le harcelant, l’inquiétant, éventant ses projets, épuisant ses forces en détail, détruisant ses magasins, enlevant ses convois, et le forçant enfin à dépenser en défensive les puissances offensives dont autrement il aurait tiré les plus grands avantages. »  Le rôle et les qualités essentiels de l’officier de cavalerie légère et ceux du chef sont rappelés en premier lieu. « Le sentiment juste, l’appréciation froide, mathématique de ses forces matérielles, et celles ennemies (…) la rapidité et la sûreté du coup d’œil (…) ; le regard qui, de tel côté qu’il aborde le terrain, l’apprécie d’ensemble et dans ses moindres détails ; la promptitude de détermination et d’action ; l’élan qui enlève tout ; la fermeté qui ne désespère de rien et le sang-froid qui ne fausse jamais le regard… » . Puis l’auteur aborde tour à tour les moyens nécessaires à l’accomplissement des missions de l’arme. Parmi ceux-ci, ce que l’on nomme aujourd’hui le renseignement opérationnel, ainsi que ce qui fait l’essence même de l’arme, le cheval.

De Brack présente, dans un chapitre intitulé Des Indices, « les moyens de connaître les mouvements de l’ennemi » . Il en dénombre quatre : les rapports des prisonniers, déserteurs, et voyageurs ; les rapports des espions ; les reconnaissances ; les indices. Les pratiques de collecte du renseignement en opération des hommes de la cavalerie légère sont ici décrites. À la question « Qui vous fait découvrir les indices ? », il répond « la connaissance des usages généraux de la guerre, et des habitudes particulières de l’ennemi. Elle ne s’acquiert que par une grande constance d’observation. » L’auteur illustre son propos par des exemples « d’usages généraux » dont celui-ci : « Si l’on apprend qu’on a distribué des souliers dans les cantonnements, que les troupes nettoient leurs armes, que l’on rassemble des bestiaux, ce sont là des signes infaillibles de marches ou de mouvements quelconques. » Puis de Brack s’arrête sur des « usages particuliers » : « Les Russes, confiants dans leur nombreuse et excellente cavalerie irrégulière, se gardent mal derrière la ligne qu’elle forme en avant de leur armée ; ainsi si vous pouvez tourner leurs cosaques et vous dérober à leur yeux de lynx (ce n’est pas facile), il est plus que probable que vous réussirez dans les surprises que vous tenterez sur leurs régiments de ligne. La vigilance des cosaques n’est donc pas un indice de la vigilance des autres corps de l’armée russe. »  Découvrir des indices ne correspond pas seulement à une opération de collecte. Cette action est liée à une analyse immédiate de l’information, d’où procède une hypothèse plus que probable. Cette analyse est le fruit d’une connaissance de la culture de guerre de l’ennemi, connaissance née sous la Révolution et l’Empire de la pratique et de l’expérience plutôt que de la théorie. Pour reconnaître la première fois le terrain, l’ancien soldat de Napoléon écrit qu’il est utile de prendre des guides, seulement « s’il est possible de les avoir montés, afin de ne pas subordonner la vitesse de la marche à celle d’un homme à pied » et, si ceux-ci conduisent la reconnaissance, l’officier qui les emploie prendra toutes ses précautions en l’attachant près de lui, tout en le traitant poliment. Puis en abordant le chapitre des Reconnaissances, l’auteur définit le thème traité : « La base de toute opération militaire est, d’abord, la connaissance du terrain sous son double aspect défensif et offensif ; puis celle de la position, de la force, et si l’on peut celle de la pensée de l’ennemi. C’est pour établir avec certitude cette base, que les officiers sont envoyés en reconnaissance. (…) Là, il ne s’agit pas de voir mais de bien voir, pour ne pas fournir au corps d’armée qui réglera ses déterminations sur le rapport que vous lui ferez…» En ce qui concerne la topographie, partie intégrante d’une reconnaissance, de Brack cite le général Laroche-Aymon  : « Voici les traits principaux à observer dans les objets tant naturels, qu’accidentels, qui composent les localités d’un terrain (…) les bois, montagnes, rivières et ruisseaux, plaines, chemins, villes, bourgs et villages. » L’auteur, qui tire de ses souvenirs les reconnaissances qu’il a pu lui-même effectuer, préconise la plus grande prudence lorsqu’il s’agit d’utiliser la force du cheval pendant la réalisation de la mission : « Je le répète, les forces du cheval sont la fortune du cavalier ; si tout est dépensé en une heure, que reste-t-il après ? »

Parmi les techniques de collecte de l’information, le général rappelle le rôle des espions : « Un officier d’avant-garde emploie-t-il des espions ? Oui, mais malheureusement trop rarement, parce qu’il n’a pas assez d’argent pour les bien payer, et qu’en pays ennemi surtout, il est plus que probable que l’espion mal payé, que vous employez, deviendra le vôtre ; tous ses intérêts se trouvent réunis pour qu’il en agisse ainsi. » Il continue : « À quoi faut-il subordonner l’emploi des espions, et le degré de confiance qu’on en a d’eux ? Au pays dans lequel on se trouve ; aux intérêts que les habitants ont à vous servir ; à l’opinion que ces habitants ont de votre force. » L’auteur conseille la méfiance, l’évaluation de l’intelligence d’autrui et l’intoxication lorsqu’il s’agit pour les cavaliers légers, en mission de renseignement, d’employer des espions. Les rapports des prisonniers, déserteurs et voyageurs constituent une autre méthode de collecte du renseignement. De Brack aborde à ce propos l’interrogatoire, dans le chapitre des Questions à faire : « Quel est le premier soin qu’on doit avoir lorsqu’on interroge ? C’est de juger des dispositions morales de celui qui va vous répondre. » 

Il livre une liste de questions différentes selon que la personne interrogée est un prisonnier, un déserteur ou un voyageur. Les interrogatoires correspondent à des situations : « Quand on arrive dans un village, qui d’abord, interroge-t-on ?  Le maire, ou celui qui remplit les fonctions municipales, le maître de poste, le curé ou pasteur, le maître d’école, le seigneur, les hommes désignés pour avoir servi de guides à l’ennemi. »  Après les techniques de collecte et de première analyse du renseignement, le général de Brack s’attache à décrire les méthodes de transmission : les rapports écrits et les rapports verbaux . Il constate que l’oralité est plus fréquemment utilisée dans le mode de rapport adopté que l’écriture. Cela s’explique aisément par la nature même de missions confiées à la cavalerie légère. Mobiles, rapides, le cavalier et son cheval sont au plus près des combats. Le soldat voit, retourne vers son chef, rend compte et repart en mission. Selon de Brack, les rapports, qui éclairent le commandement, lui sont donc indispensables. La qualité première d’un rapport doit être l’exactitude ; à cela s’ajoutent, pour l’écrit, la clarté de la rédaction, la netteté de l’écriture et de l’orthographe des noms propres. Dans cette partie, de Brack marque la différence entre les rapports « d’avant-gardes » et ceux « de reconnaissances ». Si les deux comportent description de l’espace, du terrain et de l’ennemi, les rapports de reconnaissances mentionnent en plus les mouvements et les forces ennemis.

Ainsi, la mission de renseignement opérationnel sous l’Empire constitue pour l’auteur une priorité. Elle est une des composantes propres à la cavalerie légère où l’apport du cheval est le plus évident. En effet, le cheval permet la rapidité dans l’exécution des missions de cavalerie légère. Les guerres napoléoniennes ajoutent à la rapidité, la nécessité d’être autonome. Sous l’Empire, la guerre change de visage. L’Empereur étire ses lignes d’opérations dès la campagne de 1805.La Grande Armée parcourt près de 1 500 km, entre le camp de Boulogne et Austerlitz, en un peu plus de quatre-vingt-dix jours. Rien d’étonnant alors de trouver chez l’auteur, des chapitres propres à l’entretien du cheval, propice à rendre les cavaliers de l’arme plus autonomes. Il s’attache particulièrement au harnachement, au ferrage et à la remonte. « Pourquoi, souvent un sous-officier, un chasseur est-il privé de l’avancement, de la croix, qu’il aurait pu obtenir ? C’est qu’au lieu de continuer une campagne avec les escadrons de guerre, auxquels il appartenait, il est resté sur les derrières dans un petit dépôt. Pourquoi ? Parce que son cheval était blessé et hors de service. Qui l’a blessé ? La selle. Pourquoi la selle l’a-t-elle blessé ? Parce qu’en la désignant, le commandant d’escadron, et le cavalier en la recevant, n’ont pas étudié scrupuleusement l’assiette de cette selle sur le dos du cheval. » Le cavalier doit donc placer l’arçon à nu et vérifier si les bandes se posent bien parallèles à l’assiette. De Brack redouble de conseils pour le choix de la selle, le serrage de la sangle et les soins à apporter à son cheval lorsque celui-ci est blessé. « L’homme et son cheval ne font qu’un. » 

Du ferrage, l’auteur rappelle que tout cavalier doit en connaître les techniques et doit prévoir avant chaque campagne des clous et des fers de rechange. Enfin, dans le chapitre intitulé Des remontes, de Brack dresse la liste des maladies et des blessures dont un cheval peut être atteint, explique les soins à prodiguer et, ce afin que, sans la présence d’un vétérinaire, les cavaliers de l’arme puissent agir en conséquence. « Lampas ou fêve ; l’angine ; la gourme ; la morve ; le farcin ; la gale ; les dartres ; le rouvieux ; la gastrite ; la colique stercorale ; les coliques cystiques ; la péritonite ; la pneumonie ; le tétanos ; le vertige essentiel ; l’ophtalmie ; la cataracte ; la goutte sereine ; la taupe ; le mal de garrot ; mal de rognon ; les plaies d’armes à feu ; les coups de sabre ; l’écart ; l’effort de hanche ; l’effort de boulet ; l’enchevêtrure ; les crevasses et les eaux aux jambes ; les atteintes ; les javarts ; les seimes ; la fourbure ; la fourchette échauffée (…) » 1 Par ailleurs, l’auteur classe les races de chevaux les plus adaptées au service de la cavalerie légère. « Les russes, polonais, hongrois, de petite espèce danoise, de litoche, française, ardennaise et dite allemande. » Il faut chercher la vigueur et l’endurance chez les chevaux choisis pour le service. Quant à la race normande, le général l’estime trop chère pour la cavalerie légère.

De Brack regrette dans la postface de cet ouvrage que l’enseignement théorique de la cavalerie est le même pour les subdivisions de l’arme, pour la cavalerie lourde et la cavalerie légère. « Je suis encore à m’expliquer comment la même théorie est mise entre les mains du cuirassier et du hussard, lorsqu’en guerre leurs deux services sont si complètement distincts et opposés. » Les Avant-postes prennent alors tout leur sens. Si l’on regrette que l’auteur présente son enseignement de manière parfois désorganisée, il n’en reste pas moins que de Brack compile et diffuse les techniques spécifiques de la cavalerie légère, qui se sont considérablement développées durant les guerres napoléoniennes, preuve à la fois d’une grande pratique et d’une acculturation des techniques de guerre, notamment du renseignement. Le cheval devient alors l’objet de nouvelles préoccupations. Il doit être plus endurant et plus autonome. Une meilleure connaissance par son cavalier des soins à prodiguer y contribue.

Michel ROUCAUD

Source : « Revue Historique des Armées, 249/2007 » : http://rha.revues.org/index613.html

Un mot au sujet d’Antoine-Fortuné de Brack :« Fils d’un censeur royal, directeur général des fermes, Antoine-Fortuné de Brack naît à Paris le 8 avril 1789. Il entre, le 30 décembre 1805, à l’école de Fontainebleau, âgé de 17 ans. Il y reste jusqu’au 5 mars 1807, date à laquelle il rejoint la Grande Armée, affecté au 7e hussards, stationné en Silésie. Il est placé sous les ordres du général Colbert, puis affecté dans la brigade Pajol. En 1809, la brigade Pajol passe sous les ordres de Montbrun. En 1812, il retrouve le général Colbert aux lanciers dela Garde, il participe à la campagne de Russie, à celles de 1813, 1814 et 1815. Il est mis en non-activité le 18 août 1815. Il ne regagne l’armée qu’en 1830 dans les chasseurs avec le grade de lieutenant-colonel. Il est nommé maréchal de camp en 1838, prend sa retraite en 1849 et s’éteint en janvier 1850.

(Source : SHD/DAT, 8Yd 2878, dossier de carrière).

 

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