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( 12 février, 2019 )

Se débarrasser définitivement de Napoléon…

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« Le 20 et le 22 janvier [1815], Adye, le capitaine de la Perdrix écrivait de Porto-Ferrajo qu’il attendait avec une inquiète impatience la décision du Congrès, que les Bertrand étaient plus anxieux que lui, qu’ils craignaient de quitter l’île d’Elbe pour suivre leur maître en un pays lointain où ils vivraient à jamais séparés de leurs parents et de leurs amis. Le 27 janvier et le 6 février, Blacas, le favori de Louis XVIII, dans deux entretiens avec le baron Vincent, ambassadeur d’Autriche, représentait les périls qu’entraînait le séjour de Napoléon à l’île d’Elbe. A Pétersbourg, au mois de février, Joseph de Maistre jugeait que la «transportation » de Napoléon devenait absolument nécessaire. N’était-ce pas un homme qu’il« fallait anéantir moralement » ? Pourquoi l’île d’Elbe, avait-il dit, et pourquoi pas Botany-Bay [se trouvant en Australie et où l’Angleterre avait l’habitude d’expédier des prisonniers] « qui est sensiblement plus grand et plus commode ? »[Dès la fin d’avril 1814, un royaliste de Paris, nommé Babey, avait écrit à un ami de Londres, Cornewall : « On devrait bien éloigner Bonaparte de l’île d’Elbe et l’emmener à Botany-Bay ; tant qu’on le saura près, il donnera de l’inquiétude ». Note d’Arthur Chuquet]

A Vienne, pendant la durée du Congrès, Pozzo di Borgo affirmait qu’un grand malheur arriverait si Napoléon n’était au plus vite envoyé dans une contrée moins dangereuse que l’île d’Elbe, et il élevait si haut la voix que lorsque l’Empereur s’échappa, Metternich déclara que les indiscrètes paroles de Pozzo et ses violentes propositions avaient poussé Napoléon aux dernières extrémités. Pour se défendre, Pozzo dut répliquer que le mal ne pouvait s’éviter, qu’il serait advenu tôt ou tard, que mieux valait qu’il advînt maintenant parce qu’on y remédierait .plus, facilement. A Londres, ne convenait-on pas que, si Napoléon regimbait, l’opération serait confiée  à Sidney-Smith qui se faisait fort d’enlever le personnage et de le mettre en lieu sûr ? A Paris après l’évasion, dans un ordre du jour à la garde nationale, général Dessolle n’avouait-il pas que Napoléon tentait un retour désespéré parce que le Congrès voulait éloigner davantage le seul homme dont l’intérêt était de troubler le repos de l’Europe ? Napoléon savait que le Congrès projetait de l’envoyer soit aux Açores, soit à Saint-Lucie soit à Sainte-Hélène, à cette Sainte-Hélène qu’il avait dans sa jeunesse qualifiée de petite isle, à cette Sainte-Hélène que Montgaillard, en 1805, lui conseillait de prendre pour ôter aux escadres anglaises un utile refuge» à cette Sainte- Hélène où Windham voulait le déporter Cadoudal l’avait enlevé. 11 savait tout cela et par les journaux, et par la lettre d’Hyde de Neuville à Bertrand, et par deux Anglais qui vinrent exprès de Vienne à l’île d’Elbe, et par un officier étranger, attaché jadis à sa personne et qui se rendit à Porto-Ferrajo pour lui révéler ce qui se tramait contre lui, et par de discrets avis du prince Eugène. « Il avait, a écrit Davout, un correspondant qui puisait ses informations à bonne source et lui donnait connaissance

des plus récentes délibérations du Congrès ». Il éclata d’abord, et il déclara publiquement que, si les alliés voulaient lui mettre la main au collet, il ne se laisserait pas faire : « Ils veulent me déporter ! Qu’ils essaient ! Je leur ferai payer cher leur tentative. J’ai des vivres pour six mois, des canons, des braves pour me défendre. On aura le spectacle d’une longue et belle résistance à la plus odieuse des violations. Mais je ne crois pas que l’Europe ait envie de se déshonorer en s’armant contre un seul homme qui ne veut pas et qui ne peut plus lui faire de mal. On m’a garanti la souveraineté de l’île d’Elbe par un traité solennel ; je suis ici chez moi et tant que je n’irai pas chercher querelle à mes voisins, on n’a pas le droit de m’inquiéter ! »Durant plusieurs jours, l’île parut être en état de guerre. Les ouvriers des arsenaux réparèrent les affûts et fabriquèrent des caissons. Les artilleurs firent les exercices et la manœuvre du canon. Les forts furent armés et les civils ne purent y entrer. On paya et rasa des maisons trop voisines des remparts. On acquit deux bâtiments chargés de blé qui venaient de Civita-Vecchia. Dans les premiers jours de février, le trésorier Peyrusse eut ordre de s’établir au fort de l’Etoile et secrètement par précaution, il s’approvisionna de farine, de pommes de terre, de bœuf salé et de vin. Mais Napoléon n’ignorait pas qu’il devrait bon gré malgré se soumettre aux conditions du Congrès. La place de Porto-Ferrajo était- elle, comme on disait orgueilleusement, un petit Gibraltar ? Les habitants se défendraient ils ? La garnison tiendrait-elle contre un bombardement ? Les soldats de la garde n’avouaient- ils pas qu’on n’aurait aucune peine à saisir Napoléon et à l’emmener ? Toute résistance serait vaine, reconnaissait Napoléon dans une conversation avec Campbell, et je n’aurais qu’à chercher la mort, qu’à tomber les armes à la main Je me résigne donc à tout ; j’irai même à Sainte-Hélène; qu’on me frappe; voilà ma poitrine.» Mais depuis lors, son caractère s’altéra ; il eut souvent des accès de mauvaise humeur; sa parole devint plus brève, plus saccadée, plus tranchante. »

(Arthur CHUQUET, « Le départ de l’île d’Elbe », Editions Ernest Leroux, 1920, pp.49-53).

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( 11 février, 2019 )

Le capitaine Guingret et son témoignage…

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Pierre-François Guingret, (1784-1845), s’enrôle au début de l’année 1803, à l’âge de dix-huit ans, dans le 6ème régiment d’artillerie des côtes de l’Océan. L’année suivante, il entre comme élève à l’École polytechnique, d’où il sort en 1806, avant d’être envoyé à la Grande Armée. Sous-lieutenant le 10 octobre de la même année, au 69ème de ligne, Guingret participe aux campagnes de Prusse et de Pologne (1806-1807). De 1808 à 1813, il est en Espagne et au Portugal. A Burgos, le 13 novembre 1808 lors d’une revue, Guingret est nommé lieutenant; puis capitaine de voltigeurs le 3 juin 1811. Son récit, qui concerne la campagne du Portugal fut publié la première fois en 1817 [1].

« Cette relation est extraite des notes que je prenais après chaque marche, après chaque combat, quelquefois même pendant le cours de l’action, lorsque le corps dont je faisais partie n’était point engagé ». Il participe notamment au siège d’Almeida (qui se déroule du 25 juillet au 28 août 1810), à la bataille de Busaco, le 27 septembre de cette même année. « Masséna encourageait les régiments qui défilaient devant lui, en excitant les soldats par ses discours » écrit Guingret. Il est présent également au siège de Badajoz au printemps 1811, point stratégique situé en Espagne à proximité de la frontière portugaise, puis au combat de Fuentes de Onoro (en Espagne du 3 au 5 mai 1811). L’auteur est nommé capitaine de voltigeurs le 3 juin 1811.

Dans ses souvenirs, le capitaine Guingret évoque la difficulté du  ravitaillement durant cette campagne difficile : « Nos maraudeurs avaient beau s’étendre jusqu’à quinze ou vingt lieues sur les derrières ou sur les flancs de l’armée, ils ne rapportaient plus que très peu de choses »; et même quelques faits méconnus : « Une circonstance bien particulière de cette guerre, et dont on n’a jamais parlé, est qu’on a porté le dérèglement jusqu’à vendre des femmes ! On en a troqué pour des comestibles et pour des chevaux de main ». Et ajoute : « Dans les combats, l’impulsion, bonne ou mauvaise, produit l’effet d’une masse de neige que l’ouragan détache du sommet d’une montagne : elle se grossit en roulant de sa chute accélérée, et elle forme enfin l’avalanche dont le poids énorme renverse les arbres les plus vigoureux. Ainsi l’élan du courage se communique rapidement de proche en proche, il pénètre à la fois tous les rangs d’une force à laquelle rien ne peut résister ».

Le 30 octobre 1812, alors qu’il est capitaine au 6ème léger, il propose, commande, et effectue le passage du Douro devant Tordesillas, en face d’une colonne anglaise et sous un feu meurtrier. Le vaillant capitaine passe le fleuve, le sabre aux dents, à la tête des troupes électrisées par son exemple, et fait déposer les armes à la garnison de la tour, dont la fusillade empêchait le rétablissement du pont. Le 11 mai 1813, à l’assaut de Castro-Urdiales, Guingret aborde avec intrépidité la brèche, pénètre le premier dans le fort, au moyen d’une échelle, par une embrasure, et suivi de ses voltigeurs aussi braves que leur chef, fond à l’arme blanche sur la garnison, la fait prisonnière et se rend maître de la place. L’illustre Foy, son général divisionnaire, lui donne à cette occasion des éloges publics.

Quelques jours plus tard, près de Lequeytio, il attaque avec deux compagnies d’élite le bataillon d’Artola, le culbute et le détruit entièrement; il lui prend 300 hommes, dont 20 officiers; les autres ayant été tués ou noyés, sans qu’un seul soit parvenu à se sauver. Le bouillant officier se fait remarquer le 25 juillet 1813, en enlevant à la baïonnette la position retranchée d’Achistoÿ, défendue par un régiment anglais. Quelques jours auparavant, Guingret avait été nommé chef de bataillon par le maréchal Soult, commandant en chef de l’armée du Portugal.

C.B.

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État des services de Pierre-François GUINGRET

[Né le 24 mars 1784, à Valognes (Manche).

Mort en janvier 1845 à Paris]

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Source : Base « Léonore » de la Légion d’honneur,

Dossier LH/1245/28.  

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Services.

Enrôlé volontaire dans le 6ème régiment d’artillerie le 5 ventôse an 11. Reçu par examen à l’École Polytechnique le 4ème de la promotion, le 28 brumaire an 13.

Sous-lieutenant par décret en date du 10 octobre 1806.

Lieutenant à la revue de Burgos le 13 novembre 1808.

[Chevalier de la Légion d’honneur le 6 août 1810.]

Capitaine de voltigeurs le 3 juin 1811.

Nommé chef de bataillon par Son Excellence le général en chef de l’armée du Portugal, le 5 juillet 1813. Et confirmé dans ce grade par décret pour prendre rang du jour même de sa nomination provisoire. Officier de la Légion d’honneur le 25 novembre 1813. Décoré du Lys le 17 juillet 1814.

 A la réorganisation de l’armée d’après l’ordonnance royale, le 69ème  régiment ayant formé le noyau du 64ème régiment organisé le 6 septembre 1814, Mr Guingret fut conservé en activité et eut le commandement du 1er bataillon du 64ème, lequel reprit depuis le n°69.

 

Campagnes, blessures & actions.

A fait les campagnes des ans 12, 13, sur les côtes de l’Océan; 1806, 1807, en Prusse et en Pologne; 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813, en Espagne et au Portugal; 1814, dans les Pyrénées.

-A fait les sièges de Rodrigo et d’Almeida en 1810, et celui de Castro en 1813.

-Blessé à la bataille de Friedland d’un éclat d’obus à la cuisse droite.

-Blessé à la bataille de Busaco, d’un coup de feu dans le col et de plusieurs éclats de mitraille.

-Blessé à l’affaire de Fuentes de Onoro, d’un coup de feu à la jambe droite.

-Blessé d’un coup de feu à la jambe gauche à l’enlèvement de la montagne d’Aïnoha.

 Actions.

 Le 2 mars 1809, Mr Guingret, à la tête de 50 tirailleurs enleva sur le chemin de La Corogne, une pièce de canon défendue par plus de 200 Espagnols. Le 13 avril 1809, il a franchi le premier le pont de San-Payo qui était barricadé et fortifié par une batterie de 8 pièces de canon; il tua un canonnier au moment où il mettait le feu à la pièce, et détermina par son élan l’enlèvement du pont, la prise des 8 pièces, et la défaite totale de l’ennemi. Le 27 septembre 1810, il combattit à Busaco quoiqu’il ait déjà l’épaule traversée d’une balle et il reçut plusieurs nouvelles blessures dans l’action. Le 30 septembre 1812, Mr Guingret fut mis à l’ordre de l’armée pour la conduite qu’il tint dans la surprise de Poza, où commandant l’avant-garde, il se précipita sur une masse de 500 ennemis qui furent tous pris où passés à la baïonnette. Le 30 octobre 1812, mis à l’ordre de l’armée pour avoir proposé, dirigé et commandé le passage du Douro à la nage, par un froid rigoureux devant Tordesillas, en face d’une colonne ennemie, et dans le feu le  plus vif de l’ennemi, il passa le sabre aux dents à la tête d’hommes résolus et fit prisonnière la garnison de la tour, qui du bord opposé, défendait le rétablissement du pont. Les journaux rapportèrent ce fait. Le 11 mars 1813, à l’assaut de Castro, il franchit la brèche des premiers ; et de son chef, pénètre dans le fort qui servait de réduit à l’ennemi; au moyen d’échelles, il passa le premier par une embrasure et suivi de la compagnie de voltigeurs, il égorge la garnison du fort et s’en rendit maître. L’ordre du jour de l’armée et les journaux firent mention de ce fait. Le 30 mai [1813] prit Lequeytio avec deux compagnies d’élite, il attaqua et défit  les bataillons d’Artola, auxquels il prit 300 hommes dont 20 officiers ; le reste de ce bataillon fut presque tout tué ou noyé. L’ordre du jour de l’armée et les journaux firent mention de cette affaire. Le 25 juillet [1813], avec son bataillon, il enleva la position d’Achistoÿ défendue par un régiment anglais. On l’aborda et l’on combattit à la baïonnette. Le duc de Dalmatie [maréchal Soult] dans son rapport, loua la conduite du bataillon qu’il commandait. Le général de division Foy ayant été blessé au commencement de la bataille d’Orthez, Mr Guingret prit le commandement de la 1ère brigade et l’ayant conservé jusqu’au 22 mars [1814], il la conduit plusieurs fois à l’ennemi dans cet intervalle.

Certifié par nous, membres du Conseil d’administration de l’ex-69ème régiment de ligne. A Chauvigny, le 16 novembre 1815.

Signés : d’HERVÉ, colonel; VINCENT, major; GUINGRET, chef de bataillon; GINOUX, capitaine.

 Vu par nous, sous-inspecteur aux revues, adjoint, LATOUR.

Et après l’Empire…

Pierre-François Guingret est nommé lieutenant-colonel du 33ème de ligne, le 19 mars 1823 et participe à la campagne d’Espagne qui se déroula cette même année. En 1837, nous le retrouvons comme colonel du 51ème de ligne. Il est expédié à la Guadeloupe et y passe trois années. Il doit faire face à un soulèvement des habitants et se refuse à employer la force. C’est par le dialogue qu’il calme la révolte. Pour cet acte de courage, Guingret reçoit la croix de Commandeur de la Légion d’honneur. Élevé au grade de maréchal-de-camp le 11 novembre 1837, il passe l’année suivante en Algérie où il reste quatre ans. Il commande ensuite à Paris une brigade d’infanterie, avec le grade de général. C’est à ce poste qu’il s’éteint en janvier 1845; la date exacte ne nous est pas connue. Ses obsèques sont célébrées à l’église Saint-Pierre du Gros-Caillou le 14 janvier 1845, en présence d’une foule nombreuse. Il repose au cimetière du Montparnasse, à Paris.

 


[1] A Limoges, chez Bargeas, Imprimeur-Libraire, rue Ferrerie, mai 1817.

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( 7 janvier, 2019 )

L’Adjudant commandant Bourmont en 1812…

L’Adjudant commandant Bourmont en 1812… dans FIGURES D'EMPIRE bourmontlahonteBourmont avait, été envoyé, comme adjudant commandant, par l’Empereur, à l’armée de Naples, le 24 août 1810, puis au corps d’observation d’Italie le 17 janvier 1812. Le lendemain du jour où le ministre dela Guerre l’employait à l’armée d’Italie, le 18 janvier, le général Partouneaux, son ami le recommandait dans la lettre suivante : « Monseigneur, je prends la liberté de rappeler au souvenir de V. E. la promesse qu’elle a daigné me faire d’employer M. de Bourmont comme mon chef d’état-major. Cet officier a déjà été employé par moi en cette qualité, et il me témoigne le désir de l’être de nouveau. V. E. m’a parlé de lui avec estime, avec intérêt. Je viens de nouveau donner l’assurance à V. E. que M. de Bourmont est sincèrement attaché aux intérêts de l’Empereur et à sa gloire. J’apprends que S. M. I. et Royale organise ses armées en Allemagne et en Italie. J’ose espérer que je serai employé et je le désire d’autant que je ne désire rien tant que de donner de nouvelles preuves de mon respectueux dévouement à S. M. l’Empereur. »Mais l’ordre était parti, et déjà Bourmont se rendait Milan pour aller recevoir du vice-roi ses lettres de service et prendre le commandement du département les Apennins. L’Empereur n’avait pas été consulté. Lorsqu’il sut la nouvelle — le 19 janvier — il éclata. Donner un département à un ancien chef de chouans ! Cette mesure était ridicule! Bourmont était un de ces hommes qu’il ne fallait employer qu’en les surveillant ! Que penseraient les troupes en se voyant commandées par un Bourmont ? Sur-le-champ, le ministre dela Guerre révoqua l’ordre qu’il avait donné et il s’excusa auprès de l’Empereur en disant que le général Montchoisy avait confié à Bourmont le commandement d’une colonne destinée à réprimer quelques mouvements qui agitaient le département des Apennins, que, par suite, il avait nommé Bourmont commandant du département. Au même instant — 20 janvier, et c’était jouer de malheur — Mme de Bourmont, de son chef, écrivait à l’Empereur et lui demandait pour son mari le grade de général de brigade. « Sire, disait-elle, M. de Bourmont vous a prouvé son zèle en se rendant à l’armée d’Italie. Aussitôt qu’il a reçu les ordres de Votre Majesté, il a tout quitté pour les suivre : ses enfants, sa femme, ses affaires. Daignez lui accorder le grade de général qu’il est digne de remplir, et l’honneur de se battre sous les yeux de Votre Majesté, en cas qu’elle vînt à commander une armée; il brûle de lui donner des preuves de son courage et du plus entier dévouement. Croyez, Sire, qu’il en coûte au cœur d’une femme de vous prier d’exposer les jours d’un époux qu’elle chérit. Un seul motif peut l’engager à une pareille démarche. J’espère que Votre Majesté saura l’apprécier. » Le ministre, à qui l’Empereur renvoya la lettre, ne répondit que le 30 mars à Mme de Bourmont, et par la formule connue de non-recevoir : « J’ai l’honneur de vous prévenir que Sa Majesté ne m’a point fait connaître ses intentions sur cette demande. » Mais le 6 avril, le major général informait le duc d’Abrantès que l’adjudant commandant Bourmont serait employé près de lui au 4ème corps dela Grande Armée, et durant la campagne de Russie l’ancien chouan ne cesse pas et de plaire et de briller. Labaume, dans ses mémoires, assure que son mérite égale sa modestie; Griois juge son caractère doux, ses manières aimables et sa conversation agréable; Castellane le regarde comme très spirituel, très distingué et très brave. Au moment où commence la retraite, il occupe, sur la route de Moscou à Mojaïsk, le château du prince Galitzine, Maloviasma, où  il y avait un relais d’estafettes et une garnison composée de deux régiments de chevau-légers bavarois et de deux bataillons du régiment Joseph-Napoléon.

Il  fit courageusement la retraite; mais, comme tant d’autres, une fois arrivé sur le sol prussien, il tomba gravement malade et il était presque mourant à Marienwerder lorsque l’ennemi s’empara de la ville le 12 janvier 1813. Mais le 9 février, Bourmont s’échappait et, de Magdebourg, le 25 février 1813, il écrivait au ministre de la Guerre, le général Clarke, duc de Feltre : «Monseigneur, j’étais demeuré mourant à Marienwerder lorsque le vice-roi en partit le 12 janvier dernier et j’appris le 20, en recouvrant ma raison, que j’étais au milieu des ennemis. Le désir de servir encore Sa Majesté dans une nouvelle campagne me fit prendre la résolution de traverser l’armée russe, de rejoindre le quartier général de S. A. I. et, dès le 9 février, quoique je ne pusse marcher qu’à l’aide d’un homme qui me soutenait, je sortis de Marienwerder, montai dans une charrette de paysan et, après quelques aventures plus ou moins dangereuses, je suis arrivé le 16 à Stettin et le 23 à Magdebourg. Le 4ème corps ayant été dissous, je dois attendre ici les ordres de Votre Excellence; je tâcherai d’y achever le rétablissement de ma santé. Quoique je sois encore très faible, j’espère pouvoir me passer d’un congé de convalescence dont les médecins assurent pourtant que j’ai grand besoin. » Le 25 mars, le duc de Feltre lui ordonnait de se rendre à Metz où il serait employé comme chef d’état-major à la 2ème division de dragons. Mais quand il reçut cet ordre, Bourmont était, depuis le 3 avril, attaché au 11ème  corps d’armée comme sous-chef de l’état-major, et, le 17 mai, dans une lettre datée du camp devant Bautzen, il priait le ministre de le laisser demeurer au 11ème  corps et en présence de l’ennemi.

Le 28 septembre 1813, au quartier général impérial de Dresde, l’Empereur le nommait général de brigade.

Arthur CHUQUET

(« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.331-334.)

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( 29 décembre, 2018 )

La CAMPAGNE D’ALLEMAGNE (1813) RACONTEE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (I).

La CAMPAGNE D'ALLEMAGNE (1813) RACONTEE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (I). dans TEMOIGNAGES vionnet

« Le 30 mars à 4 heures, je reçus l’ordre de partir dès le lendemain avant le jour. J’arrangeai  en hâte mes affaires et celles du régiment et y employai toute la nuit.

Le 31 mars à 6 heures du matin, je partis avec le bataillon de fusiliers que je commandais encore. Nous fîmes halte à Bondy et couchâmes à Claye.

Le 1er avril, nous déjeunâmes à Meaux à l’Hôtel de la Sirène, renommé pour sa bonne chère, et couchâmes à La Ferté.

Le 2 avril, à Château-Thierry où nous fîmes séjour le 3. Je visitai cette ville qui est déparée en deux par la Marne. C’est la patrie de La Fontaine, on y voit encore la maison qu’il habitait.

Le 4, à Dormans. La journée fut courte et le temps charmant. Les soldats n’en étaient pas moins fatigués. On leur faisait faire une heure d’exercices en arrivant au cantonnement ainsi que pendant la route, durant chaque repos. Ces troupes d’ailleurs avant d’aller à l’ennemi n’eurent d’autre instruction que celle donnée à chaque étape.

Le 5, à Épernay, je fus logé à La Croix d’Or, mais je dînai avec le capitaine hilaire [capitaine de voltigeurs au 52ème régiment d’infanterie, compatriote de Vionnet] et sa famille qui m’accueillirent avec la meilleure grâce du monde.

Les 6 et 7 à Châlons, je fus logé au Palais impérial. On remarquera que les maires nous logeaient toujours dans des hôtels car grâce à notre nourriture on nous faisait payer fort cher.

Le 8, Auve, un des plus pauvres villages de France, aussi nous fûmes-nous dispersés dans les environs.

Le 9, nous déjeunons à Sainte-Menehould. Il y a un mets fort bon qui porte le nom de cette ville [les pieds de porc à la Sainte-Menehould]. Nous couchons à Clermont.

Les 10 et 11, à Verdun, je dînai chez M. de Marbeuf.

Le 12, à Mars-la-Tour.

Le 13, à Metz, je fus logé au Faisan. Je rendis visite au général Lorge qui commandait la division et au préfet.

Le 14, à Courcelles, le prince de Wagram [maréchal Berthier] dîna dans l’hôtel où j’ai logé.

Les 15 et 16, à Saint-Avold. Le 16, l’Empereur dîna à l’Hôtel de la Poste, il donna 50 napoléons pour son dîner et 100 francs à la fille qui l’avait servi.

Le 17, à Sarrebruck.

Le 18, à Homburg.

Le 19 à Landshut.

Le 20 et le 21, à Kaiserleutern.

Le 22, à Venweiller.

Le 23, à Alzey.

Le 24, à Mayence.

Les 25 et 26, à Francfort, je fus logé chez M. Bethmann, le fameux banquier, qui me reçut très bien. Là je reçus ma nomination de colonel dans la Garde.

Le 27, à Hanau.

Le 28, je partis pour rejoindre le 2ème régiment de Tirailleurs de la Garde dont on m’avait donné le commandement.

Le 29, à Shlüchtern.

Le 30, à Fulda, je logeai chez le père d’un colonel au service de la France.

Le 1er mai, à Vac.

Le 2, à Weimar.

Le 3, à Lützen. Cette ville était remplie de blessés et de prisonniers. Les maisons étaient dévastées et je ne pus rien trouver à manger. Mon régiment était à Pegau, jolie ville à droite de l’Elster. Le roi de Prusse et l’empereur de Russie y avaient leur quartier-général le jour de la bataille.

Le 4, je rejoignis le régiment au bivouac près de Borna.

Le 5, la division fut bivouaquée en avant de Golditz et le 6, à Waldheim.

Le 7 mai, toute la Jeune garde bivouaqua en colonne par brigade près de Rosen.

Le 8, à Ober-Covitz, face à Dresde, dont nous n’étions éloignés que d’une petite lieue, sur le terrain même où Frédéric-le-Grand gagna une bataille en 1745. Je ne pouvais concevoir comment l’empereur de Russie et le roi de Prusse dont les plus grandes forces consistaient en cavalerie, avaient pu choisir un pays à la fois aussi coupé et aussi couvert pour y livrer une grande bataille, l’armée française n’ayant pas un cavalier à leur opposer. La victoire de Lützen fut la conséquence de cette grande faute. On la dut entièrement à l’infanterie française. Nos ennemis croyaient avoir aisément raison de cette infanterie qu’ils savaient mal instruite et inexpérimentée, il n’en fut rien. Si au contraire le terrain avait été mieux choisi, si la cavalerie russe avait pu se déployer et manœuvrer, l’armée française aurait été complètement anéantie. Le champ d’action des Russes était si resserré qu’ils s’embarrassèrent continuellement les uns les autres tout ne étant beaucoup plus exposés au feu de notre artillerie qui les atteignait partout où ils se trouvaient. Ils se retirèrent néanmoins en bon ordre et se trouvèrent au bout de quelques jours en état de livrer une seconde bataille. 

Le 10, nous entrâmes en ville entre huit heures et neuf heures du soir, juste au moment où les cornées étaient aux distributions, ce qui occasionna la perte de beaucoup d’effets. L’Empereur y était déjà depuis le 8, l’ennemi occupant la Ville neuve, S.M. logea au château du roi de Saxe tout près de l’Elbe et à fort peu de distance de l’ennemi qui nous envoya encore force mitraille, ce qui nous causa beaucoup de pertes.

Le régiment se reposa les 11, 12 et 13.

Le 14, il alla avec toute la Garde Impériale recevoir le roi de Saxe, près du château de Grosse-Garten sur la toute de Prague.

Le 15 mai à minuit, nous reçûmes l’ordre de prendre les armes immédiatement. L’armée entière resta en bataille jusqu’à 7 heures du matin. Nous nous mîmes alors en marche sur la route de Dresde à Berlin. Le régiment bivouaqua en avant de Reichenbach.

Le 17, on se remit en route et nous marchâmes jusqu’à une heure fort avancée de la nuit.

Le 18 après avoir fait un peu d’exercice, nous repartîmes pour nous arrêter à Bischofswerda où nous prîmes nos cantonnements.

Le soir on apprit qu’un détachement de lanciers de la Garde avait rencontré un gros de Cosaques et avait eu plusieurs hommes blessés. Le général Lanusse reçut l’ordre de s’en assurer. Il emmena le régiment qui partit le 19 à la pointe du jour. Mais on dit bientôt que les Cosaques s’étaient retirés et se trouvaient au moins à cinq lieues [environ 20 km] de nous. Le général alors nous fit rentrer au camp.

En y arrivant nous ne trouvâmes plus personne. L’armée était partie ; aussi après avoir fait rapidement la soupe nous nous remîmes en marche.  Nous rencontrâmes bientôt la Jeune Garde campée devant Bautzen sur trois lignes, la droite au village où se trouvait l’Empereur, la gauche face aux montagnes de Bohême. »

A suivre.

—-

Général Vionnet de Maringoné, « Mes Campagnes. Russie et Saxe (1812-1813) », A la Librairie des Deux empires, 2003, pp.69-74).

Sur ce personnage :

http://jeanmichel.guyon.free.fr/monsite/histoire/vionnet/generalvionnet.htm

 

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( 23 décembre, 2018 )

Marie Walewska à l’île d’Elbe (1er-3 septembre 1814)…

MW

C’est le 1er septembre 1814, la comtesse débarqua à l’île d’Elbe. La communauté française et les Elbois crurent que c’étaient l’Impératrice et le Roi de Rome, comme le mentionne dans son témoignage André Pons de l’Hérault (Les Éditeurs Libres, 2005).  Marchand, dans ses « Mémoires » (Tallandier, 1985, 2 volumes) indique que Marie Walewska était accompagnée par sa sœur, Emilie Laczinska et par son frère, le colonel Téodor Laczinski.

Frédéric Masson dans son « Napoléon et les femmes. L’Amour », (Paul Ollendorff, 1894), écrit: « C’est à la nuit close qu’elle [Marie Walewska] débarque le 1er septembre ; elle trouve au port une voiture à quatre chevaux et trois chevaux de selle. Elle monte dans la voiture avec son fils ; sa sœur, qui l’accompagne, son frère le colonel Laczinski, en uniforme polonais, se mettent à cheval et l’on part sous un merveilleux clair de lune. ». Mais quel fut l’objectif de sa venue ? Selon G. Godlewski (« Trois cents jour d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe », Hachette, 1961), « En fait l’unique but de ce voyage était la restitution du majorat de son fils, d’un revenu de cent-soixante-dix mille francs, accordé par l’Empereur en 1812. Elle dut se montrer persuasive : un décret de Murat signé le 30 novembre, en faveur du petit Alexandre, annula le précédent. » Le colonel Laczynski avait préparé le terrain en rencontrant l’Empereur durant la première semaine d’août 1814, comme en témoigne cette lettre écrite par lui et reproduite dans l’ouvrage de Louise Laflandre-Linden, « Napoléon et l’île d’Elbe » (La Cadière d’Azur, Editions Castel, 1989). Elle est daté du 9 août 1814 :

« Marie,

J’ai reçu votre lettre, j’ai parlé à votre frère. Allez à Naples arranger vos affaires ; en allant ou en revenant, je vous verrai avec l’intérêt que vous m’avez toujours inspiré, et le petit  dont on me dit tant de bien que j’en ai une véritable joie et me fais fort de l’embrasser.

Adieu, Marie, cent tendres choses.

Napoléon. »

Le mameluck Ali, écrit dans ses « Souvenirs  (Arléa, 2000) : « L’Empereur avait connu Mme Walewska à Varsovie, lors de la campagne de Pologne. Le jeune garçon était fils de cette dame et de l’Empereur. C’est celui qui est connu à Paris sous le nom de comte Walewski [Alexandre Walewski, 1810-1868]. Mme Walewska avait dû être, dans son jeune âge, une fort belle personne. Bien qu’ayant, lors de son voyage à l’île d’Elbe, la trentaine et peut-être quelque chose de plus [née en 1786, elle avait vingt-huit ans], elle était fort bien. Ce qui la déparait un peu, c’était quelques petites places sanguines, ou rougeurs, qu’elle avait dans la figure. Du reste, elle était très blanche et d’un coloris qui annonçait une belle santé. Elle était de belle taille, avait un embonpoint raisonnable. Elle avait une fort belle bouche, de beaux yeux, les cheveux châtain claire; elle avait l’air fort doux et paraissait être une excellente personne. » 

A propos de son fils, Ali précise encore que « le jeune Walewski était un gentil garçon, déjà grandelet [il avait quatre ans], la figure un peu pâle ; il avait quelque chose des traits de l’Empereur. Il en avait le sérieux ».

Les 2 et 3 septembre 1814, l’Empereur est avec elle à la Madonna (selon l’Itinéraire donné par MM. Garros et Tulard, Tallandier, 1992). Peyrusse, pourtant fidèle témoin, se trompe dans son récit (nouvelle édition : Editions AKFG, 2018) en indiquant la date du 22 septembre 1814, comme celle étant de l’arrivée de Marie Walewska.

Pons de l’Hérault nous apprend que « Mme la comtesse Walewska et son fils restèrent environ cinquante heures auprès de l’Empereur ». Il indique également qu’ « une espèce d’ouragan » vint perturber les conditions météorologiques lors de son départ. L’Empereur voulut la rattraper afin de différer son embarquement, mais en vain. Il envoya un certain Perez, officier d’ordonnance,  « le sot des sots », selon Pons, qui ne s’acquitta pas de sa mission, préférant s’abriter des fureurs de la nuée menaçante.

La comtesse, née en 1786, s’éteignit en 1817, après s’être remariée avec le général d’Ornano.

C.B.

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( 3 avril, 2018 )

Les ALLIES à PARIS en 1814, d’après les « SOUVENIRS » d’Emma CUST (3ème partie).

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Ce fut aux dîners donnés par Lord Castlereagh que je vis surtout et eus le loisir d’observer des personnages fameux par leurs  exploits, leurs talents, leurs vertus et leurs crimes. Je n’oublierai jamais  un de ces dîners. Il y avait là le prince Henri et le prince Guillaume de Prusse, frères du Roi (ce fut ce dernier qui me conduisit), et à la même table étaient assis les conquérants et les conquis, un Wellington, un Schwarzenberg, un Blücher à côté d’un Marmont, d’un Mortier, d’un Ney. Il y avait là aussi les intègres et magnanimes ministres et les politiques astucieux, le loyal sujet et le régicide au cœur froid ; un Stadion et un Talleyrand, un Hardenberg et un Fouché. Voir des hommes si discordants par leurs actions, leurs sentiments et leurs principes, et qui se rencontraient en apparent amitié, à Paris, dans la maison d’un ministre anglais, c’était vraiment très curieux, et si curieux que j’avais peine à croire que ce fût une réalité et que mes sens ne me trompaient pas.

De tous ces hommes ainsi rassemblés, Talleyrand et Fouché étaient les seuls qui m’inspiraient un sentiment de répulsion. Ils étaient assis en face de moi, de chaque côté de Lord Aberdeen, et durant un long dîner j’eus le temps de les examiner. Le visage révoltant de Talleyrand lui faisait tort en quelque sorte, car on y lisait ses vices ; mais ses yeux mi-clos et sa physionomie alourdie n’indiquaient rien de ses talents et de son esprit. Fouché était totalement différent :petit de taille, maigre de tournure , la figure étroite et pincée, il aurait pu, si on ne l’avait pas connu, passer inaperçu ; cependant, en l’observant davantage, on lui trouvait une expression de sagacité, de décision, de flegme, de bon sens et de réflexion, mais sans un rayon de chaleur et de sensibilité, et m^me sans l’enthousiasme de ce prétendu patriotisme des jours terribles de la Révolution qui recouvrait les actes d’atroce cruauté qu’on lui attribue, et je me l’imagine donnant son vote « la mort sans phrases » contre l’infortuné Louis XVI avec autant de sang-froid qu’il commandait sa voiture pour aller dîner. 

Outre ces dîners qui avaient lieu fréquemment, Lady Castlereagh recevait, et elle avait chaque soir des petits soupers où tous ceux quelle connaissait, Anglais et étrangers, venaient sans invitation et où ceux qu’elle ne connaissait pas, pouvaient se faire présenter. Madame de Staël y venait constamment et c’était un régal intellectuel d’écouter sa brillante conversation.

Beaucoup des princes rassemblés à Paris avaient l’habitude de se rendre à ces petites et aimables réunions, et parmi eux, le prince Léopold de Saxe-Cobourg qui ne prévoyait guère sa future destinée.  Un soir, de bonne heure, comme il y avait encore peu de monde, trois dames que nous n’avions pas encore vues, firent leur entrée. C’étaient la duchesse de Courlande, femme d’un certain âge, comme disent les français, et qui avait l’air très distingué ; sa fille aînée, la duchesse de Sagan, jolie femme au teint pâle et à la toilette simple ; Madame de Périgord, brun aux yeux magnifiques, avec beaucoup de rouge, une robe rose et gaie, et des roses dans les cheveux. Lorsque la duchesse de Sagan entra, le prince Louis de Rohan poussa du coude Lady Castlereagh en disant : « C’était autrefois ma femme », et l’avis était propre à effaroucher un peu des oreilles anglaises. De son côté, la duchesse de Courlande nous fit cette confidence : « Ma pauvre fille (Madame de Périgord) est bien triste, elle vient de perdre son enfant. » Alors, pourquoi avait-elle jugé nécessaire d’apporter son rouge, sa robe rose, ses fleurs et sa tristesse chez Lady Castlereagh ? Je doute d’ailleurs que Lady Castlereagh ait été vraiment reconnaissante à ces dames de leur visite, car, après leur départ, elle me dit : « Emma, je crains que nous ne vivions dans une très mauvaise compagnie. » Ce n’était que trop vrai. Mais nous n’y pouvions rien et nous ne prîmes l’habitude. 

A un dîner chez le prince de Talleyrand, nous fîmes la connaissance de la princesse dont les antécédents ne souffriraient pas une enquête très serrée. Elle était, je crois, Anglaise ou Ecossaise de naissance, et elle fut connue aux Indes comme [sous l’identité de] Mrs Grand. Je n’ai jamais su où le prince de Talleyrand la rencontra ; mais elle doit avoir été très jolie. Elle était aussi très sotte, si sotte que Napoléon demanda au prince de Talleyrand comment il avait pu l’épouser ; ce à quoi Talleyrand répondit : « Ma foi, sire, je n’ai pu en trouver une plus bête. » Avec elle son esprit était au repos complet. Quand je la vis, elle montrait encore des restes de beauté, c’était une bonne « pâte de femme » aux façons tranquilles et à l’air respectable. La société était mêlée, composée de Français, d’Autrichiens, de Russes, d’Anglais.

J’étais assise à côté d’un Russe, le comte Ouvarov, qui, disait-on, avait été impliqué dans l’assassinat de l’empereur Paul. Un autre des convives était une vieille dame borgne, la princesse Tyszkewicz, sœur du prince Poniatowski (noyé dans l’Elster à la retraite de Leipzig), et, par suite, nièce du dernier roi de Pologne. Elle était remarquable par ses connaissances littéraires ; aussi, le prince de Talleyrand dont elle fréquentait la maison presque tous les soirs, appréciait-il sa société. Nous dînâmes une seule fois dans une maison française, celle du général Dupont, Ministre de la Guerre ; nous y rencontrâmes nombre de maréchaux et leurs femmes ; parmi eux était Augereau, duc de Castiglione, un vieil homme laid, particulièrement désagréable et qui avait l’air malade ; mais sa femme, beaucoup plus jeune que lui, était tout à fait belle. 

A suivre… 

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( 13 août, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W. Warden, chirurgien du « Northumberland ».(II).

Northumberland2

« Quand il reparut sur le pont, une heure avant dîner, il se mit à parler avec M. Lyttelton, Lord Lowther et Sir Georges Byngham. Il se plaignit beaucoup de la sévérité avec laquelle il était traité et de l’obligation de passer le reste de ses jours sur ce rocher de Sainte-Hélène, perdu au milieu de l’Océan et sans cesse battu par la tempête. Il déclara qu’il ne pouvait comprendre ni la politique, ni les craintes de l’Angleterre, qui lui refusait un asile sur son sol. Sa carrière politique n’était-elle donc pas terminée ?  Il insista sur ce point avec véhémence. Mais ce serait prendre trop de liberté avec M. Lyttelton, son principal interlocuteur, que de reproduire ses réponses d’après les racontars d’autrui. Je dois observer cependant que, durant toute cette conversation, M. Lyttelton ne se départit pas de sa courtoisie habituelle. Dans un entretien que j’eus le lendemain avec le comte Bertrand, celui-ci se plaignit en termes énergiques de l’inutile cruauté avec laquelle on les traitait. L’Empereur, disait-il (car sa suite continuai à l’honorer de ce titre), se fiait à la bonne foi de l’Angleterre, étant persuadé que celle-ci lui accorderait un asile sûr. Il se demandait quel sort plus malheureux il aurait pu avoir sur un bâtiment américain qui l’eût fait prisonnier. Au moins, dans ce cas, aurait-il pu essayer de s’échapper. Il discourut quelque temps sur les chances d’une pareille aventure et ajouta qu’il pourrait bien avoir à se repentir de ne pas l’avoir risquée. Il ajouta ensuite : « Croyez-vous que l’Empereur n’eût pas pu se mettre à la tête de l’armée de la Loire ? Ne pensez-vous pas qu’elle eût été fière de se soumettre à un tel chef? N’est-il pas plus que probable que de nombreux partisans du Nord, du Sud et de l’Est fûssent venus le rejoindre ? Il est impossible de nier qu’il ne fût en son pouvoir de s’assurer de la sorte une situation autrement avantageuse que celle où il se trouve actuellement. S’il s’est jeté dans vos bras, c’est pour éviter une nouvelle effusion de sang; c’est pour ce même motif qu’il se fia à une nation réputée pour sa générosité et son amour de la justice. L’Angleterre n’eût certes pas été déshonorée en proclamant Napoléon Bonaparte un de ses citoyens. Il demandait simplement à compter parmi les plus humbles, ayant le ciel pour toit, la terre d’Angleterre pour sauvegarde. Cette demande était-elle donc trop exigeante de la part d’un tel homme ? Assurément non ; et certes, même dans un moment de désespoir, s’il en eût été capable, avec un cœur comme le sien pouvait-il ne pas être touché du refus d’une telle grâce? C’eût été plutôt un sujet d’orgueil pour l’Angleterre, que l’homme qui avait vaincu toute l’Europe, sauf la patrie anglaise, cherchât dans son infortune à passer le reste d’une vie, si brillante qu’elle forme une époque à part dans l’histoire de notre siècle, dans un coin retiré, qu’elle aurait daigné lui accorder. Il avoua que Napoléon l’avait consulté sur la magnanimité probable du gouvernement anglais et sur la mesure qu’il avait en vue, « mais dans cette affaire, dit-il, j’ai refusé de lui donner le conseil qu’il me demandait. Ce ne fut pas, certes, par quelque prévention contre la nation anglaise, mais parce que je préférai lui désobéir que de devenir son conseiller dans un moment si critique et dans une affaire de tant d’importance, qui intéressait son avenir et l’honneur de son nom. Je savais bien que sa personne serait en sûreté, mais je m’attendais, comme cela est en effet arrivé, à ce que sa liberté fut atteinte. « Partagé entre mes craintes et mes espérances, je ne pus que l’assurer de mon dévouement loyal et fidèle, et je lui déclarai que j’étais prêt à m’attacher à sa fortune, quelle qu’elle fût, lorsqu’il en aurait montré la route. « Je ne saurais exprimer, ajouta-t-il, combien je me félicite d’avoir persévéré dans cette résolution, car si mon opinion avait influé, ne fût-ce qu’un peu, sur la situation dans laquelle se trouve actuellement mon Empereur, je ne pourrais plus d’un moment de tranquillité. »

Son accent manifestait l’état de son âme. Dans sa manière de parler, on retrouvait une sorte d’énergie militaire, mais on sentait que la douleur était dans son cœur, et, ferme comme je le suis dans ma loyauté d’Anglais, fier, comme doit l’être tout Anglais, de ce qualificatif distingué, et bien que son attachement l’entraînât à des sentiments et des opinions que je ne pouvais partager, je n’hésite pas à reconnaître que je fus rempli d’admiration pour ce Français si fidèle. Les plaintes de madame Bertrand étaient exprimées d’une toute autre façon que celles du comte son époux. Elle paraissait parfois ne pas avoir conscience de son état. Elle me dit une fois : « Ma situation ne vous paraît-elle pas bien triste ? Où trouver une expression qui pourrait dépeindre la vivacité de mes souffrances ? Quel changement pour une femme qui a tenu un haut rang dans la cour la plus brillante et la plus aimable de l’Europe, où son importance était telle que des milliers de personnes recherchaient sa faveur et étaient fières d’y participer ! « L’épouse du comte Bertrand, grand-maréchal du Palais de l’Empereur des Français, est maintenant destinée, avec ses trois enfants, à accompagner  un époux exilé sur un rocher au milieu des mers, où le faste du rang, la pompé de la fortune et les chants de joie seront remplacés par une triste captivité, car, malgré les promesses qu’on nous a faites d’adoucir notre sort, ce séjour environné d’un océan sans bornes ne sera qu’un exil et une prison. » Elle était curieuse de savoir ce que les Anglais pensaient de son mari. Je lui répondis qu’autant qu’il m’était possible d’en juger, ils avaient une plus haute opinion de lui que de tout autre maréchal de France et que son fidèle attachement pour Napoléon avait une saveur romanesque qui n’était pas sans admirateurs en Angleterre. Ce changement de fortune, lui faisant méconnaître son véritable intérêt et les plus chères affections de sa famille, madame Bertrand avait essayé de se suicider. Le soir où Napoléon fut informé de son sort futur, au moment où on communiqua la décision du gouvernement anglais à Madame Bertrand, elle tenta de se jeter du Bellérophon dans la mer. Les petits Bertrand sont des enfants fort intéressants ; le plus jeune n’a que trois ou quatre ans. L’aîné naquit à Trieste, pendant que son père était gouverneur des provinces Illyriennes. Le second enfant est une fille, dont le caractère emporté se manifeste de temps en temps par des mouvements de violence. Il semble que l’esprit militaire se soit emparé de ces enfants : du matin au soir, ils jouent aux soldats, marchent, chargent au petit galop. La petite fille se joint à ces jeux, comme une véritable amazone, sous le commandement d’un petit Français qui, je présume, doit être né dans un camp. Ayant dit par hasard à Madame Bertrand que tout le monde supposait qu’elle serait restée en Angleterre pour l’éducation de ses enfants, elle me répondit avec vivacité et avec un accent égaré qui lui est assez ordinaire : « Comment, Monsieur, quitter mon mari dans un pareil moment ! C’est un degré d’héroïsme auquel mon cœur n’atteindra point. Dans un an, peut-être, songerai-je à retourner en Europe. » Quand je lui eus dit qu’une occasion favorable s’offrirait bientôt à bord du Northumberland, elle parut ajouter foi à la probabilité d’un tel événement. Ni Monsieur ni Madame de Montholon ne parlent l’anglais : le comte est un joli homme, petit ; la comtesse est une femme de tournure très élégante. La grande consolation de leur infortune, consolation à laquelle ils attachent bien du prix, est la compagnie de leur charmant petit garçon. Vous voyez que, d’une manière fort décousue, il est vrai, je vous fais peu à peu connaître tous nos passagers ; mais vous devez comprendre que c’est le meilleur moyen que je puisse employer. Bonaparte, au moment de quitter le Bellérophon, fut prié de choisir trois personnes de sa suite pour l’accompagner à Sainte-Hélène. Bertrand était tout indiqué, à cette époque, pour rester en Europe. Lord Keith prit sur lui d’ajouter un ami si fidèle à la suite du général exilé. Les autres étaient le comte de Las Cases, ancien capitaine de la marine française, homme instruit et lettré, le général comte de Montholon et le lieutenant-général Gourgaud, tous les deux aides-de-camp de Bonaparte et entièrement dévoués à leur maître. Ces deux officiers l’ont accompagné dans la campagne de Russie et nous ont dépeint dans toute son horreur l’hiver qu’ils y ont passé. Ils font le plus grand éloge de la cavalerie russe, mais représentent les Cosaques comme un troupeau facile à disperser. Ils n’aiment pas les armées prussiennes, mais les estiment supérieures à celles de l’Autriche. A Waterloo , l’infanterie anglaise les a frappés d’étonnement. Ils prétendent que notre cavalerie a trop de fougue ; ils ont eu probablement à en souffrir dans cette glorieuse journée. Parlant l’autre jour de Waterloo avec le comte Bertrand, celui-ci ne put me dissimuler sa façon de penser. Le peu qu’il disait était exprimé d’un ton plaintif, mais sincère : « Nous avons combattu ce jour là, dit-il, pour la couronne de France. Vous avez gagné la bataille et nous avons été défaits. » Je lui demandai s’il avait lu la lettre du maréchal Ney au duc d’Otrante pour justifier sa conduite sur le champ de bataille. II ne semblait pas la connaître. Quand je lui eus dit en quels termes le maréchal avait critiqué la conduite de son maître, alors qu’aux yeux de l’opinion publique, celle-ci était pleinement justifiée : « Bien, bien, répliqua- t-il, si j’avais eu le commandement de la division du maréchal Ney, j’aurais peut-être fait plus de sottises que lui, mais du poste que j’occupais, j’ai vu qu’il commettait de grosses fautes. » Puis, levant les yeux au ciel et les baissant rapidement, il s’écria d’un ton significatif : « Il y a autant de distance entre Bonaparte et Ney, qu’entre le Ciel et la Terre ! D’après les détails que j’ai recueillis dans mes conversations avec nos hôtes, il parait que l’abdication de l’Empereur en faveur de son fils est un sujet qui, autant que je puis en juger, a été entièrement dénaturé en Angleterre : je veux dire quant aux causes immédiates et prochaines. Si les renseignements qui m’ont été donnés sont exacts, et je ne peux pas croire qu’ils aient été inventés pour m’en imposer, un vaste complot fut ourdi par Fouché pour renverser son maître. Ce complot réussit. Les habitants de notre petite colonie ne prononcent jamais le nom de ce rusé politique et ardent révolutionnaire, qu’en l’accompagnant de malédictions qu’il n’est pas nécessaire que vous entendiez et qu’il y aurait quelque ridicule à vous répéter. Talleyrand, lui-même, ne leur est pas aussi odieux et ils croient fermement que Fouché va s’efforcer de faire pendre son complice Talleyrand, à moins que celui-ci ne lui réserve le même sort. Ils ajoutent que s’ils étaient tous les deux pendus au même gibet, ce monument devrait être considéré comme un objet de vénération publique, étant donné le service qu’il aurait rendu au genre humain, en punissant deux des plus grands coquins qui aient jamais déshonoré la société. L’historiette (sic) à laquelle je viens de faire allusion, était ainsi rapportée : Lors du retour de Napoléon à Paris, après sa désastreuse défaite à Waterloo, le duc d’Otrante soumit à son maître, très perplexe à l’égard de la conduite qu’il devait tenir dans cet immense malheur, une lettre, qu’il lui dit avoir reçue du prince de Metternich, le ministre de l’Empereur d’Autriche. Cette lettre était datée du mois d’avril précédent : le diplomate y déclarait que son souverain était résolu à chasser Napoléon Ier du trône de France, et qu’on laisserait le peuple français libre de se soumettre au gouvernement de Napoléon II, ou d’adopter la République comme forme de gouvernement. L’Autriche déclarait qu’elle ne se reconnaissait aucun droit à dicter des lois aux Français. L’exil définitif du traître (c’était son expression), voilà tout ce que l’Empereur d’Autriche exigeait de la France. Napoléon mordit à l’hameçon et immédiatement abdiqua en faveur de son fils. Mais à peine eut-il signé son abdication qu’il découvrit le double jeu de Fouché. La lettre était un faux et il devint bientôt évident qu’il n’était pas au pouvoir de l’Empereur d’Autriche, même s’il l’eût voulu, de pousser son petit-fils sur la scène politique. En quittant Paris, l’ex-Empereur et sa suite allèrent tout d’une traite aux rivages de la mer. Ils auraient pu y séjourner longtemps, le voisinage de Rochefort ne leur donnant aucun motif raisonnable de crainte. L’impatience de Bonaparte ne leur permit pas de rester en cet endroit.

A peine arrivé à bord, il exprima le désir de lire les journaux anglais, mais comme il ne lui aurait pas été très agréable de savoir ce qui se disait sur son caractère et sa conduite, on mit de la délicatesse à les soustraire à ses regards. La vérité n’est pas toujours bonne à dire et jamais ce proverbe ne fut mieux justifié qu’à bord du Northumberland. Le comte de Las-Cases avait cependant offert à son général de le mettre, dans le délai d’un mois, suffisamment au courant de la langue anglaise pour qu’il pût lire un journal, entreprise qu’il n’aurait certes pas réussi à mener à bien; mais il ne put décider son maître à devenir son élève et la proposition fut brièvement écartée par la réponse suivante : « Je sais bien que vous me prenez pour un prodige, mais quoi qu’il en soit, je ne suis pas universel et parmi les choses qui sont au-dessus de mes forces, est la possibilité de passer maître dans la langue anglaise en quelques semaines. » Je terminerai ici cette première lettre, ou si vous préférez, la première partie de ma correspondance. Elle sera prête ainsi, à tout événement, dès qu’une occasion s’offrira pour vous l’envoyer. Si elle vous donne quelque plaisir, si elle satisfait en quelque façon votre curiosité, « tant mieux »[en français dans le texte]. Au moins elle me donnera l’occasion de dire : « Comment vous portez-vous ? Et que Dieu vous bénisse » à tous nos amis, auxquels j’offre mes compliments sincères et mes affectueux souvenirs.

Adieu, etc., etc.

W.WARDEN

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.12-22)

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( 8 juillet, 2015 )

Louis XVIII entre dans sa capitale !

8 juillet 1815

« Louis XVIII ne fit sa rentrée à Paris que le 8 juillet. Je devais, ce jour-là, dîner avec un de mes parents, destitué dans les Cent-Jours, de la place de directeur des Droits-réunis à La Rochelle. Notre rendez-vous était au Palais-Royal; j’attendais mon homme depuis plus de deux heures, errant presque solitaire sous les galeries où je ne rencontrais que quelques visages tristes et sévères comme le mien. Pendant ce temps-là, la royauté rentrait en triomphe aux Tuileries; quelque curieux que je fusse de spectacles, je n’avais pas voulu grossir le cortège, et j’étais resté stoïquement à promener mon dépit d’une galerie dans l’autre. Enfin, à près de sept heures, je vois arriver mon cher parent tout palpitant d’enthousiasme et de fatigue; il venait d’assister à l’entrée du Roi. Impossible à lui de me dépeindre les transports et l’ivresse de la population entière; le royalisme lui. coupait la parole. Enfin, après dîner, il voulut me rendre témoin d’une unanimité à laquelle je me refusais de croire; il m’entraîna dans le jardin des Tuileries. Oh! il faut en convenir, si l’orgueil national y avait à souffrir, les yeux, du moins, y étaient charmés par une pompe de toilettes et de costumes qui jamais, je le crois , n’avaient plus profusément bariolé ce magnifique jardin. En arrivant par la terrasse des Feuillants , l’œil ne planait que sur un tapis diapré de toutes les fleurs et de tous les rubans semés sur les innombrables chapeaux de femmes qui se touchaient tous. La terrasse du château n’avait plus suffi à contenir les visiteurs empressés de saluer le Roi rendu à tant d’amour: les balustrades des parterres avaient été franchies; les danses rondes y tourbillonnaient d’un pied pesant, au grand préjudice des fleurs royales; le délire semblait confondre tous les âges dans un pêle-mêle. C’étaient des clameurs perçantes de voix de femmes dominant les voix plus rares et plus graves des hommes, quand Louis XVIII se montrait à l’une des croisées. du château; c’était sans doute un magique tableau que les Tuileries , ce jour du 8 juillet ; mais sur ce fond d’allégresse et de bonheur étaient ça et là semées des taches rouges, qui, pour bien des regards, en empoisonnaient toute l’harmonie ; ces taches rouges étaient encore tièdes de sang Français; c’était l’uniforme de l’Angleterre ! J’ai déjà décrit l’entrée triomphale de l’empereur de Russie. Alexandre, au milieu de l’état-major de cinq ou six armées, le 31 mars 1814: j’assistai en juillet 1815 à un spectacle malheureusement semblable; je voulus voir défiler l’armée Anglo-hollandaise. Elle partait du bois de Boulogne, et se rendait sur la place de la Concorde où la passaient en revue tous les généraux en chef de la nouvelle croisade contre la France. J’eus la constance de rester plus de trois heures à la même place, appuyé le long d’un arbre des Champs- Elysées. Dans ce si long défilé, je vis se dérouler, sous mes yeux, tout ce qui me restait à connaître des uniformes et des armures de l’Europe civilisée. Oh ! c’était vraiment être battu deux fois, bis mori, que de l’avoir été par une armée aussi mal tournée que l’armée anglaise. Passe encore de recevoir des coups de fusils de ces beaux grenadiers des gardes russe et prussienne, à la tournure mâle et militaire ; de recevoir des coups de sabre de ces vieux hussards de Brandebourg et de Silésie, vrai type de la cavalerie légère. Mais, comment pouvait-on être bon soldat sous ce petit pain de sucre à visière mobile, avec cette veste rouge taillée sans grâce et sans goût, ces pantalons gris, collant sur des genoux cagneux ? Voilà les demandes que nous nous faisions, nous autres, Français de l’Empire, accoutumés à tout sacrifier à l’élégance du dehors; et cela, à l’aspect de l’armée anglaise qui, toute caricature qu’elle nous parût, n’en venait pas moins de soutenir les six heures d’assauts ‘furieux que lui avait livrés la cavalerie française sur le plateau de Mont-Saint-Jean. On sait que depuis cette époque, l’Angleterre a changé la coupe de ses uniformes; je l’en félicite, surtout pour ses dragons et ses hussards, ce que j’ai certainement vu de plus laid dans la coalition tout entière. Je fis cependant une remarque honorable pour l’Angleterre ; c’est que sur ces 50,000 poitrines que je voyais passer sous mes yeux, je n’apercevais aucun ruban, aucune de ces bijouteries dont sont émaillées les armées du reste de l’Europe. A peine si, à de rares intervalles , je voyais sur le sein de quelque officier une médaille suspendue à un ruban violet, ordre dont j’ignore le nom. L’amour de la patrie, la gloire de la vieille Albion, voilà ce qui suffit aux armées britanniques pour les faire combattre avec une valeur admirable. Deux choses me frappèrent vivement par leur singularité dans cette revue; le corps d’armée de Brunswick et la division écossaise. J’avais déjà vu défiler toute l’armée hollandaise et belge, brillante d’hommes et de costume, quand une ligne absolument noire lui succéda dans toute la largeur des Champs-Elysées; c’était la division du duc de Brunswick, tué à Waterloo. Là, figuraient ces fameux hussards de la mort dont j’avais tant entendu parler dans mon enfance; ils étaient entièrement costumés de noir; pelisses, dolmans, chabraques, buffleterie, brandebourgs et panaches, tout était de cette teinte lugubre; une tête de mort sur deux os en croix, en métal blanc, était le seul objet brillant qui se détachât sur les schakos et les sabretaches de ce sombre corps de cavalerie. Du reste, l’infanterie de Brunswick avait poussé jusqu’à l’enfantillage la manie du noir; elle portait le même costume que les hussards, une pelisse à l’inévitable tête de mort; mais tout était noir jusque dans son armement, ses sacs, ses gants et jusqu’au bois de ses fusils; je ne sais même pas si le canon n’en était point bruni. Mais voici venir ce que la foule attendait avec tant d’impatience: la chaussée est occupée par une ligne qui ne ressemble plus à rien de ce que nous connaissions ; des baïonnettes scintillant de loin nous annoncent seules que ce sont des soldats qui s’avancent en ordre. Mais ces toques élégamment garnies de plumes noires qui n’ont coutume de figurer que sur des chapeaux de femmes; mais ces jupons courts, à larges plis bariolés de carreaux, verts et rouges; mais ces jambes nues et brûlées par le soleil, que lacent, jusqu’au-dessus de la cheville, ces galons rouges et blancs, tout cela n’est plus de nos jours; sommes-nous donc en carnaval? Eh ! mon Dieu non, ce sont les enfants de la Calédonie: place aux braves écossais ! Je ne saurais dire avec quel respectueux étonnement les Parisiens virent défiler ces singuliers régiments en jupons ; nous savions avec quelle valeur ils avaient combattu, aux Quatre-Bras, à Hougoumont et à Waterloo, quelques jours auparavant; nous savions que plusieurs de leurs bataillons, incapables de fuir, s’étaient pris corps à corps avec la garde impériale qui venait de rompre leur ligne à la baïonnette; que dans cette affreuse mêlée il n’y avait eu ni vainqueurs ni vaincus, qu’il n’y avait eu que des morts. Aussi, les honneurs de la revue furent pour les Écossais. Eh! qui ne les connaît et ne les aime aujourd’hui en France, ces enfants de la Clyde, ces braves montagnards que leur immortel compatriote, Walter-Scott, nous a rendus si familiers ! Braves gens qui portent la fidélité et le dévouement du royaliste dans un cœur tout républicain par sa valeur et sa fierté! Et leur musique militaire; que croyez-vous qu’elle eût en tête? Oh! qu’au premier rang des musiques de nos régiments modernes, mugissent les trombones, beuglent les ophicléides , gémissent les pistons ; que Rossini sème toutes les fioritures de ses clarinettes italiennes sur la large harmonie allemande des instruments de cuivre: mes oreilles seront charmées; mais c’est mon imagination qui le fut, quand je vis des cornemuses précéder la musique écossaise. Oui vraiment, des cornemuses, comme celles que gonfle dans nos rues le souffle des enfants de l’Auvergne et de la Bretagne. Admirable simplicité de ce peuple qui, seul, parmi tous ces bataillons que le niveau de la civilisation avait dépouillés de leur caractère primitif, nous apparaissait, vierge de toute altération ! Ces musettes dont nous voyions les porteurs marcher fièrement, et les jambes nues, nous redisaient de leur voix perçante, les exploits de Wallace et de Bruce; c’était au son des mêmes ballades appelant jadis l’Écosse aux armes contre Edouard d’Angleterre, que ces fiers montagnards traversaient nos Champs-Élysées. Un de leurs régiments était réduit à moins de trois ou quatre cents hommes; à l’aspect des cornemuses dont la voix stridente réglait leurs pas, un poétique souvenir me transporta en Écosse; je crus voir les premiers clans accourant se ranger sous la cravate de taffetas que venait de déployer, pour bannière, le brave et infortuné Charles-Édouard ; je me rappelais ce jour où il marcha sur Édimbourg, au milieu de ses fidèles montagnards, et précédé, pour toute musique, de quatorze cornemuses. La vue de Wellington me rendit bientôt à de plus tristes réalités. Je ne décrirai point une seconde fois un état-major général ; c’est toujours même profusion de galons, de broderies, de panaches et de décorations; trois hommes seuls me frappèrent parmi tant d’ennemis de la France: Wellington , Blücher et le prince d’Orange. Le premier, coiffé du classique chapeau à claque de l’Angleterre, avec sa longue et pâle figure, son nez busqué et ses cheveux blonds, formait un piquant contraste avec son voisin, porteur d’une moustache blanche taillée en crocs, de petits yeux vifs et perçants, à l’air aussi dur et aussi martial que l’Anglais avait l’air bourgeois et débonnaire; celui-ci était le vieux prussien Blücher. L’un et l’autre avaient la poitrine couverte, des deux côtés de l’uniforme, de tant de plaques et de crachats, que je ne pus les compter. Auprès d’eux, un tout jeune homme ne me sembla porter qu’une décoration qui fixa mes regards, c’était, il est vrai, la plus significative ; ce jeune homme était le prince d’Orange, portant en écharpe son bras gauche, cassé à Waterloo par une balle française. »

 

(E. LABRETONNIERE: « Macédoine. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et durant les Cent-Jours », Lucien Marpon, Libraire-éditeur,1863, pp.285-291). 

 

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( 15 mars, 2014 )

« Sa Majesté fait feu des quatre pieds… »

Meissonier 1814

Une lettre de Guillaume Peyrusse à son frère André.

Rappelons que Peyrusse était, durant la campagne de 1814, Payeur de l’Empereur. J’ai détaché les deux passages les plus intéressants de cette longue lettre qui est, majoritairement de par son contenu, à caractère domestique.

C.B.

A Meaux, le 15 mars 1814.

Détaché du quartier-général de l’Empereur, j’ai été fort longtemps, mon cher André, sans avoir de tes nouvelle ; je viens de recevoir aujourd’hui tes deux lettres des 25 [février ? ] et 2 mars…Nous sommes ici sans rien savoir de l’Empereur, parce que nous ne sommes pas sur la route de l’estafette ; nous étions à Château-Thierry ; par suite de son mouvement sur Soissons, nous sommes revenus à Meaux, mais nous n’y resterons pas longtemps, si, comme on nous l’assure, Sa Majesté se porte sur Reims. Sa Majesté fait feu des quatre pieds pour déjouer et anéantir les projets de l’ennemi. Et de vos côtés quelles sont vos craintes et vos espérances ?…

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse, écrites à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… », Perrin et Cie, Libraires-Éditeurs, 1894, pages 194 et 196).

 

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