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( 14 mai, 2021 )

Lettre sur la bataille d’Essling…

    06-513450

Au Camp de Wagram Marchfeld, 27 mai [1809]. 

Vous avez reçu, j’espère, la lettre que je vous ai écrite en route ; je suis arrivé à l’armée devant Vienne, le  25. Deux jours après la bataille d’Aspern, où les français ont passé avec toute l’armée le Danube, le 21. Dans un terrain d’une lieue et demie d’étendue, 200.000 hommes se sont entretués pendant deux jours. L’empereur napoléon a dû abandonner son projet, et repasser le fleuve. Nous avons près de 800 officiers. Jugez ce que l’armée française, qui se trouvait en masse plus serrée encore, a perdu. Près de 2.000 cuirasses et au-delà de 17.000 fusils des leurs, ont été ramassés sur le champ de bataille depuis, et il nous a fallu nous en éloigner à grande distance pour éviter l’infection. Appuyant leurs ailes à deux villages, qui ont été pris et repris dix fois, les Français ont voulu percer le centre avec une masse de cuirassiers. Notre infanterie formée en masse par bataillon a repoussé toutes les attaques et, après trente-six heures de combat à peu près suivi, nous avons eu le champ de bataille que les français ont évacué la seconde nuit. Sans le Danube, cette victoire avait des suites incalculables. Ainsi, c’est à recommencer, et c’est une guerre de destruction qui doit finir faute de combattants. Ce que cette journée a effectué, c’est que le prestige est détruit. Il y a de quoi être touché aux larmes de voir le dévouement, l’enthousiasme du soldat, et tout est soldat, des bataillons de milice ont résisté aux cuirassiers, et soutenu leur place, avec [une] perte de 2 à 300 hommes. Le jour après la bataille, la tournée que l’Empereur a faite au camp a été une scène que la plume ne peut dépeindre et dont les suites seront des flots de sang de part et d’autre.  La première attaque repoussée, notre infanterie, en riant, disait : « Comme ils sont bêtes, les voilà déjà  qui reviennent se faire tuer. » Vienne est rempli de leurs blessés, la journée leur a coûté au-delà de 25.000 hommes hors de combat ; nous n’avons perdu que 8 à 900 prisonniers, et nous n’en avons guère plus que cela, c’est-à-dire qui ne sont pas blessés, car de ceux-là nous en avons ramassé plus de 5.000 le lendemain, qui sont dans nos hôpitaux. La ville de Vienne, les paysans de dix lieues à la ronde étaient [les] spectateurs de cette scène sanglante. L’archiduc Charles s’est surpassé ; il a, à plusieurs reprises, le drapeau en main, ramené les bataillons à la charge et c’est aux cris répétés de « Vive l’Empereur ! » qu’ils ont fait des prodiges.  A neuf heures du soir, le second jour, l’empereur Napoléon a renvoyé tous les aigles de l’autre côté, il a 10 [illisible] toute l’artillerie peu après. Un officier et une cinquantaine de nos pontonniers se sont abandonnés sur des bateaux [et se sont] exposés au Danube, [ils] ont rompu leur pont et sont revenus sains et saufs, en partie au moins, par Presbourg. Il a fallu des efforts inouïs aux Français pour rétablir la communication. Les malheureux Darmstadt ont dû enfin contenir le village d’Aspern et ont perdu immensément.  Je vous envoie les ordres à l’armée après la bataille. En peu de jours, nous aurons la répétition de la scène du 22, je ne sais quels seront les résultats, mais l’armée la demande à grands cris. 

Adieu mon très cher père, que le ciel vous protège et qu’il m’accorde le bonheur de vous embrasser encore dans ce monde où il n’y a plus qu’à vaincre ou mourir ; Mon tendre souvenir à ce qui vous entoure. Hélas ! Que ne puis-je encore vous charger des plus tendres assurances pour celle qui n’est plus, du reste, elle est plus heureuse et tranquille que nous ; que fait Charles-Adolphe et ma chère Louise ? Dites-leur combien, au milieu des horreurs qui m’entourent, je songe à eux et à vous tous. 

Pour m’écrire, adressez [-vous] au ministre de l’Empereur, à Berlin, Wessenberg. Je suis au 6ème corps de la Grande-Armée. 

Signé : LOUIS. (Archives de famille de M. le prince d’Essling.) 

Article paru en 1909 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

 

 

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( 13 mai, 2021 )

L’île d’Aix, dernière étape de l’Empereur en France… (I)

Napoléon« Napoléon quittait La Malmaison le 29 juin ; la première halte eut lieu à Rambouillet. Le 30 juin, les voitures du cortège, que rien ne signalait spécialement à l’attention, traversèrent Chartres, Châteaudun, Vendôme et arrivèrent à Tours pour la nuit. Personne n’avait reconnu le voyageur, sinon la maîtresse d’hôtel d’un des relais-poste qui, en l’apercevant, s’était tue et avait pleuré devant cette infortune. Le 1er  juillet, après une longue halte à Poitiers, on arrivait le soir à Niort pour y séjourner jusqu’au 3 juillet. A Niort, Napoléon descendit à la préfecture, reçut les autorités et en particulier les officiers du 2° régiment de hussards qui le suppliaient de se remettre une fois encore à la tête de ses armées. Mais il leur répondit : « Je ne suis plus rien. Je ne peux plus rien. » Cette parole de découragement, d’après ceux qui l’avaient accompagné, était, démentie par son attitude au cours du voyage. Au dire de ses compagnons, on pouvait s’apercevoir « que sa pensée planait toujours sur l’avenir et que, dans les illusions qui berçaient son imagination, il ne désespérait pas encore de maîtriser les événements ». Cette attitude de confiance superstitieuse, d’espoir énigmatique et silencieux allait, d’ailleurs, bientôt changer devant les événements qu’il ne pouvait plus dominer. Il entrevit à Niort déjà la perspective de l’impossibilité de son départ pour l’Amérique, car, le 2 juillet 1815, il faisait écrire à Paris, par le général Becker, qu’au cas où la croisière anglaise empêcherait les frégates de sortir il se mettait à la disposition du gouvernement, « comme général, uniquement occupé du désir d’être utile à la Patrie ». Il avait été avisé que, depuis le 29 juin, le pertuis Breton était gardé par l’escadre anglaise. D’après les termes mêmes de la lettre du général Becker, il voulait « épargner à la France la douleur et la honte de voir Sa Majesté enlevée de son dernier asile pour être livrée à ses ennemis ». Le 3 juillet 1815, Napoléon arrivait à Rochefort et descendait à la préfecture maritime qu’il connaissait bien ; peu d’années auparavant, lors d’un voyage, en 1808, il s’y était trouvé réuni avec Joséphine. C’était elle dont le souvenir l’accompagnait doucement partout, et non pas Marie-Louise. Pendant ce voyage qui l’acheminait à l’exil éternel, pas une fois, paraît-il, il ne prononça le nom de l’Impératrice ; il avait eu déjà l’occasion de savoir qu’elle n’était digne ni de sa confiance ni de son respect. Napoléon se trouvait à Rochefort dans une ville et dans un milieu qui lui étaient sympathiques. Peu de jours avant, le 26 juin, une cérémonie militaire napoléonienne avait donné lieu à des manifestations enthousiastes (on ignorait encore les détails de Waterloo et de l’abdication, connus seulement le 27 juin à Rochefort). Les aigles remises par l’Empereur à l’assemblée du Champ de Mars devant les députations de tous les corps des armées de terre et de mer, et dont il avait fait hommage à chaque arrondissement maritime et à chacun des régiments de canonniers de la marine arrivaient à Rochefort. On les salua de 21 coups de canon et on les reçut en grande pompe au jardin public, en présence des troupes assemblées, du préfet maritime et de toutes les autorités. Les troupes présentèrent les armes, les tambours battirent aux champs et, d’après les documents de l’époque, le préfet maritime prit la parole et « traça en termes aussi énergiques qu’éloquents la solennité de cette cérémonie et l’étendue des devoirs qu’elle impose aux militaires et aux marins de l’arrondissement ». Dès que l’arrivée de Napoléon à Rochefort fut ébruitée, une foule compacte ne cessa de stationner devant la préfecture maritime. Le soir de son arrivée, le 3 juillet, l’Empereur, qui avait longtemps résisté, finit par céder au désir populaire et parut sur la terrasse Au dire d’un historien, il fut accueilli d’abord par un silence profond, mais les troupes éclatèrent en transport et une exclamation continue s’ensuivit. L’enthousiasme n’eût pas été plus grand au temps de ses glorieux triomphes, et pourtant tout était fini. Cette scène se reproduisit quelquefois les jours suivants, pendant le séjour à Rochefort (du 3 au 8 juillet 1815). « Quand, à de rares intervalles, Napoléon se montrait à la foule, tous les bras se tournaient vers lui, comme pour l’engager à se fier aux nombreux amis qui lui restaient encore et à marcher à leur tête à une nouvelle conquête de son empire. » Cette dernière appréciation ne semble pas tout à fait exacte. Certes, le milieu militaire lui était encore absolument dévoué et l’eût suivi partout, mais la masse du pays, respectueuse pour une grande infortune, n’en éprouvait pas moins une sorte de lassitude de la guerre à outrance et n’aurait pas envisagé sans inquiétude la continuation d’une lutte inégale contre l’Europe entière. Pendant son séjour à Rochefort, Napoléon reçut les députations du parti militaire. On faisait miroiter à ses yeux qu’il se trouvait ainsi au milieu du noyau d’une armée. Il y avait dans la ville même un régiment d’artillerie de marine ; à Niort, un régiment de hussards particulièrement dévoué; à l’île d’Aix, un régiment de matelots; à La Rochelle, 1,500 gardes nationaux, 3,000 hommes de gendarmerie répartis dans la région ; en outre, du côté de Bordeaux, plusieurs régiments d’infanterie sous les ordres de Clauzel. Pendant ce temps, le baron de Bonnefoux et le général Becker pressaient Napoléon de profiter de toutes les occasions que lui offraient le vent et la marée. Les deux frégates mises à la disposition de l’Empereur étaient la Saale, commandée par le capitaine de vaisseau Philibert, et la Méduse, commandée par le capitaine de frégate Poné. La croisière anglaise stationnée à l’embouchure de la Charente et les vents contraires mettaient un sérieux obstacle à la sortie de ces bâtiments. Le 4 juillet, MM. de Las Cases, Planat, Résigny, Chiappe, qui accompagnaient l’Empereur depuis la Malmaison, mais n’avaient pas suivi la même route que lui, étant passés par Orléans, Limoges, La Rochefoucauld, Angoulême et Saintes, arrivaient à Rochefort. Ce même jour, le général Lallemand vint à bord du brick l’Épervier, qui mouillait au port de Rochefort. Il transmettait au commandant de ce bâtiment, le lieutenant de vaisseau Jourdan de la Passardière, un ordre de retourner au plus vite au mouillage de l’île d’Aix; mais, par suite des vents contraires, cet ordre ne put êtreexécuté que le 6 juillet et l’Épervier mouilla au port des Barques. Le 5 juillet, on faisait embarquer sur la Saale et la Méduse tous les effets de l’Empereur et de sa suite. Les bagages étaient en nombre considérable et de toute nature, car parmi les compagnons de l’exil qui se préparait et qu’on ne soupçonnait pas aussi odieux, beaucoup comptaient transporter vers cette destination inconnue leurs habitudes et leurs exigences ; beaucoup entendaient reprendre la vie de cour avec tout le cortège de ses vanités. A cette heure tragique, les amours-propres ne désarmaient pas encore. Une sorte de conseil composé des officiers généraux et supérieurs de la marine fut tenu à Rochefort pour aviser aux moyens de salut. On en proposa plusieurs : Recourir à des navires neutres stationnés sur la côte. C’est ainsi que l’on songea à un brick de commerce danois, la Madeleine, mouillé dans la rade de l’île d’Aix. Ce brick, appartenant à l’armateur J. F. Frühl d’Oppendorff, était commandé par le gendre de celui-ci, un jeune lieutenant de vaisseau français, M. Besson, qui se mit aux ordres de l’Empereur; S’embarquer sur de très légers bâtiments afin de défier la surveillance ennemie et de traverser les pertuis malgré le peu de profondeur des passes. Se confier à des aspirants qui promettaient de conduire l’Empereur en lieu sûr, avec de simples chaloupes; Se rendre jusqu’à la rivière de Bordeaux et y retrouver la corvette Bayadère, commandée par le capitaine Baudin et stationnée de telle sorte qu’elle pouvait, sans difficultés insurmontables, gagner la haute mer. Cet avis était celui du vieil amiral Martin, qui se dépensa avec une fougue et une ardeur juvéniles pour faire prévaloir son avis. C’était, suivant lui, le seul moyen pour l’Empereur, de réaliser son désir et de gagner l’Amérique. L’Empereur hésitait toujours : il interrogeait et écoutait beaucoup, il parlait peu et ne concluait jamais ; peut-être s’illusionnait-il devant toutes ces députations de l’armée qui, sans cesse, venaient jusqu’à lui, devant cet accueil presque passionné de la population de Rochefort. Quelques-uns ont prétendu que les hésitations de Napoléon étaient purement apparentes et qu’en réalité, il cachait son secret espoir d’être, jusqu’au dernier moment, rappelé par le gouvernement provisoire, pour prendre la direction des opérations militaires ; ils voient comme une preuve de cette espérance suprême et tenace dans ce fait que, le 8 juillet, quand le départ pour l’île d’Aix fut décidé, l’Empereur n’informa le général Becker et M. de Bonnefoux de ses intentions qu’après le départ de la poste pour Paris. Il gagnait ainsi vingt-quatre heures sur les décisions que prendraient ses ennemis. D’autres ont dit qu’à cette époque Napoléon n’était déjà plus celui dont Henri Heine devait écrire plus tard que mille canons dorment dans son nom aussi bien que dans la colonne de la place Vendôme. Ils ajoutent qu’à cette époque il était malade et le fait est exact, que parfois il semblait affaissé physiquement, que le sommeil venait même le surprendre et l’accabler au milieu des conversations les plus sérieuses, pendant la discussion des projets qui l’intéressaient le plus directement. Ce dernier détail se trouve dans une lettre particulière datée de Rochefort du 19 juin [sic !] 1815 et qui donne certaines appréciations peu sympathiques, et sujettes à contrôle peut-être, sur le départ de Napoléon. Ils ajoutent qu’il avait cessé de croire à sa fortune, au pouvoir magique de son influence personnelle, sans compter que l’Europe, à tout prix, était décidée maintenant à renverser le Titan qui l’avait si longtemps humiliée et domptée. Jusqu’au dernier moment, Napoléon fut sollicité d’agir dans des sens différents. La veille de son embarquement, le 7 juillet, à 10 heures du soir, une députation de la garnison de La Rochelle vint encore le trouver et lui offrir de le conduire à l’armée. On fit miroiter à ses yeux que l’armée réunie derrière la Loire désirait son retour, qu’il avait sous la main tout un noyau de troupes à sa disposition, enfin qu’un parti nombreux le soutenait dans le Midi. « Mais, ajouta l’Empereur, je vis qu’il y avait peu d’espoir d’un succès définitif, bien que j’eusse pu causer beaucoup de trouble et de carnage, ce que je ne voulus pas qui eût lieu pour mon compte personnel. Quand il y allait de l’Empire, c’était une autre affaire1. » Il est certain qu’alors, dans lés départements, beaucoup se demandaient si le moment d’adopter la cause royaliste était bien arrivé et flottaient dans une de ces hésitations cyniques auxquelles tard les événements se chargent de donner un nom : fidélité ou abandon, le sort en aura décidé. Dans les départements mêmes qui paraissaient inféodés à la cause royale, la Bretagne, la Vendée, les derniers événements n’avaient encore excité que d’une manière très peu appréciable l’enthousiasme en faveur du roi. Le fait est attesté par sir Humphrey Senhouse, qui suivait alors les côtes bretonnes et descendait fréquemment à terre pour s’entendre avec la coalition royaliste : il avait ainsi parcouru une grande partie des environs de Nantes. Le 6 juillet 1815, il écrivait à sa femme : « Il est curieux de constater que les dernières grandes victoires (celle de Wellington) n’ont pas encore produit beaucoup d’effet dans les départements. Les royalistes n’augmentent pas en nombre et les douaniers, gendarmes, etc., levés dans le pays sont aussi actifs que jamais et aussi acharnés contre les royalistes. » Il ajoutait dans cette lettre un mot qui prouve en passant le prix que l’on attachait à l’échec des projets d’évasion en Amérique : « S’il s’enfuit en Amérique, l’Europe ne saurait désarmer sans imprudence. » Le 9 juillet, sir Senhouse, au lendemain d’une de ses visites à terre, s’étonnait encore que la cause royaliste n’eût pas progressé davantage… « C’est un feu qui vacille dans un coin de l’âtre et que tons les soufflets du monde n’activeront jamais, je crois, si l’affection ne s’en mêle. »

8 juillet 1815.

Dans la matinée, le général Becker vint informer Napoléon de la récente décision du gouvernement provisoire. Les services qu’offrait Napoléon étaient refusés ; son départ devait être assuré dans le plus bref délai, fût-ce par la force, « en conservant toutefois le respect qu’on lui doit. Le succès des négociations, ajoutait-on, tient principalement à la certitude que les puissances alliées veulent avoir de son embarquement. » L’Empereur, après un nouvel examen de la situation, assuré, comme nous l’avons vu, du départ de la poste pour Paris, finit par dire, sous la pression des événements, devant l’attitude de M. de Bonnefoux et du général Becker : « Eh bien ! Donnez l’ordre d’équiper les embarcations pour l’île d’Aix. » Des ordres furent immédiatement donnés en conséquence. Le canot du préfet maritime, commandé par l’enseigne David Allègre, fut dirigé sur Fouras ; des officiers furent envoyés sur les lieux pour veiller à l’embarquement et au transport sur les embarcations. Des voitures furent préparées et l’escorte des hussards de Niort eut à se tenir prête. La foule, avertie par ces préparatifs, se porta en masse devant la préfecture et le jardin public.

Il était 4 heures du soir, on allait partir. Au moment de quitter la préfecture maritime, las compagnons de Napoléon se trouvaient réunis avec leur maître dans les salons du bas. Pendant ces quelques minutes d’attente quelquefois solennelle et souvent énervée qui précèdent tout départ, Napoléon jeta les yeux sur les journaux qui arrivaient de Paris. Il y apprit les événements qui s’étaient succédé si rapidement, et en particulier la capitulation du 3 juillet qui livrait la France aux alliés. Les spectateurs de cette scène ajoutent que Napoléon rejeta la feuille et alla précipitamment dans une pièce avoisinante. Chacun fit silence ; au bout de peu d’instants, un de ses proches alla le rejoindre et put voir l’Empereur qui pleurait. Ce fut, ont dit ses compagnons, la seule fois où son courage et sa résignation calme et digne l’abandonnèrent. Mais une capitulation avait révolté son cœur de soldat et, à dater de ce moment, il avait compris que son étoile avait pâli à tout jamais et que le destin avait parlé. Nous croyons que jusqu’à cette heure décisive ses hésitations n’étaient qu’une espérance déguisée. La nouvelle de la capitulation le mettait en présence des réalités les plus sombres. Le cortège quitta la cour de la préfecture maritime et gagna la porte de La Rochelle au milieu d’une foule compacte et respectueuse qui ne cessait de crier : Vive l’Empereur ! Cette foule était émue, attendrie ; mais beaucoup des admirateurs fervents de l’Empereur étaient cependant comme soulagés en pensant que ce départ mettait fin à la guerre et supprimait surtout l’horrible éventualité d’une guerre civile possible. « Cependant, ajoute un historien, on vit des femmes élever leurs enfants au-dessus de leur tête, pour leur faire voir une dernière fois l’Empereur!… » « Comme les stores de plusieurs voitures étaient baissés, l’escorte de chasseurs à cheval précédant le cortège auquel on rendait les honneurs, on ne doutait pas que Napoléon ne s’y trouvât ; quand voitures et cavaliers eurent disparu sous la voûte de la porte de La Rochelle, les uns demeurèrent affaissés sous le coup d’une profonde émotion, tandis qu’un grand nombre d’enthousiastes s’élançaient au pas de course derrière le cortège qu’ils accompagnèrent jusqu’à Fouras. « On se trompait, l’Empereur n’était pas là. « Pendant que les voitures officielles quittaient la préfecture maritime et filaient à travers la foule, une calèche isolée avait été amenée par la porte nord au jardin, jusque devant la terrasse. « Après quelques minutes d’attente, les curieux qui s’étaient approchés virent avec surprise apparaître Napoléon lui-même. L’air triste et sévère, il s’avança d’un pas lapide vers la voiture, suivi de M. de Bonnefoux. Au moment de gravir le marchepied et sans avoir prononcé une parole, incapable sans doute de maîtriser les sentiments qui l’agitaient, il se retourna vers le préfet maritime et lui fit comme un geste d’adieu. La portière se referma et la voiture fila rapidement à travers le jardin vers la porte du Nord : de là, contournant le bâtiment des subsistances de la marine, elle prit la direction de la porte de Charente. Une vive inquiétude s’ajouta alors à la surprise des spectateurs : la porte de Charente menait à la route de Saintes. Où prétendait aller l’Empereur ? A Saintes ? Des événements récents, survenus au passage du roi Joseph et d’une partie de la suite de Napoléon, faisaient craindre les plus grands dangers pour sa personne. Voulait-il donc se rendre à Bordeaux ? Mais Bordeaux avait appelé les Anglais en 1814 et avait accueilli à bras ouverts la duchesse d’Angoulême en 1815; Bordeaux était manifestement royaliste. « Les personnes qui avaient suivi la voiture en courant jusqu’à la porte de Charente la virent alors tourner à gauche, dès la sortie de la ville, et prendre la route qui longe les fossés des remparts. Napoléon, pour éviter l’affluence et les manifestations de la foule, s’était séparé du cortège et ne le rejoignit que sur la route de La Rochelle à peu de distance du faubourg. » L’Empereur se rendit à Fouras et traversa le village au milieu des saluts et des vivats de la population : il y a fort peu de temps, une femme âgée demeurant dans le faubourg du petit port se rappelait fort bien avoir vu passer le cortège. Des soldats et des paysans couvraient toute la côte, au bas de cette falaise de La Coue, près de laquelle les canots de la Saale et de la Méduse et le canot du préfet maritime se trouvaient rangés. On dut procéder de suite à l’embarquement, qui se fit avec ordre ; une partie de la suite de Napoléon s’embarqua en même temps que lui. Quelques autres de ses fidèles, attardés par la marée, durent prendre des barques à l’extrémité de la petite presqu’île de la Fumée, très voisine de l’île d’Aix. Il paraît qu’un vieil officier de marine, ancien capitaine au long cours, M. Villedieu, s’approcha de l’Empereur au moment où il quitta le sol de France et lui dit : « Sire, craignez la trahison… Mon chasse-marée vous conduira plus sûrement en dehors des lignes des croiseurs anglais ! — Nous verrons, répondit le vaincu de Waterloo… Adieu, mes amis ! » « Lorsque les avirons s’abaissèrent, un grand cri s’éleva de Fouras : Vive l’Empereur ! Lui, salua de la main, et peu à peu on le per dit des yeux. « Nous pleurions comme des filles », m’a dit dans mon enfance un vieux douanier témoin de ce triste départ, celui-là même qui a gravé sur la pierre de la jetée de la Coue le mot « Napoléon ». La nuit seule dispersa les curieux 1. » Aujourd’hui, cette pierre rongée par la mer ne conserve plus que quelques lettres du nom de l’Empereur, inhabilement gravé par le modeste douanier. Beaucoup de ceux qui passent sur ces rives,, sans parti pris, sans arrière-pensée, songent seulement que pour une nation comme la France son patrimoine de gloire est indivisible ; ils songent en un mot que tous ceux, sans exception, dont elle a reçu à un titre quelconque un peu plus d’honneur ou un peu plus de gloire qu’elle n’en avait précédemment, méritent peut-être les mêmes égards : ils s’étonnent alors que rien, pas même un mot jeté sur un de ces morceaux de marbre semés à profusion, ne rappelle cet événement. Il était un peu plus de 5 heures quand Napoléon quitta la France. La mer était assez forte et la traversée fut pénible, presque périlleuse. La foule demeura longtemps sur le rivage, suivant des yeux les embarcations qui doublèrent le fort Énet et prirent la direction de l’île d’Aix : on supposait en effet que l’Empereur allait y descendre ; mais, contrairement aux prévisions, il accosta la Saale et y passa la nuit dans la salle du conseil de la frégate transformée en chambre à coucher. Sa suite fut-répartie sur la Saale et la Méduse. Les généraux Bertrand, Rovigo, Gourgaud et Becker s’installèrent avec lui. Et jusqu’aux lueurs dernières de ce jour, tout le peuple amassé sur la rive stationnait, se demandant, avec une curiosité un peu émue, quelles seraient les péripéties de cet exil qui commençait. Ce soleil, que la foule avait pu voir descendre lentement et triomphalement dans la mer, était le brillant soleil de messidor qui disparaissait à jamais. Et à l’heure même où cette foule émue et silencieuse, qui couvrait les quais de Fouras se dispersait ayant au cœur cette sorte d’angoisse que donne toujours la sensation de l’inconnu et de l’inéluctable, une autre foule, plus turbulente, acclamait Louis XVIII qui rentrait aux Tuileries.

Il résulte d’une conversation que Napoléon devait avoir plus tard avec un officier anglais du Northumberland, que ce départ de France avait été ajourné jusqu’aux dernières limites : « Vous auriez été pris, lui dit cet officier, si vous étiez resté à Rochefort une heure de plus, et renvoyé à Paris » Ce fait, s’il est exact, donne la mesure de ce que sont la bonne foi et la loyauté en politique, si l’on songe que très peu de jours avant, le 29 juin 1815, le comte Thibaudeau disait, aux applaudissements de la Chambre des Pairs, sujette de Napoléon II, que « l’abdication de Napoléon le plaçait sous la sauvegarde de l’honneur français ». Les journaux officieux du temps avaient bien oublié les engagements du gouvernement provisoire et, désireux de s’attirer les faveurs du régime nouveau, redevenaient courtisans. Les courtisans de la veille restaient les courtisans du lendemain. Seule, l’idole avait changé. Les renseignements publiés dans ces feuilles prouvent à quel point on était insuffisamment et lentement averti : ils établissent toutefois avec assez de netteté que tout avait été combiné pour rendre impossible le départ libre de Napoléon.

Le 9 juillet 1815, les Débats publiaient l’entrefilet suivant : « Pour donner le change à la croisière anglaise, on s’est hâté d’armer une corvette et un aviso, et c’est à bord d’un de ces bâtiments que Bonaparte essaiera de s’esquiver. La justice divine et la justice humaine le poursuivent. Il faut espérer qu’il n’échappera pas. » D’ailleurs, plus les événements se dessinent, plus le ton de la presse devient méprisant. Dès le 10 juillet, celui que cinq ou six jours avant on appelait l’Empereur, qui devint à tour de rôle Napoléon, Napoléon Bonaparte, Bonaparte, n’était plus que Buonaparte.

10 juillet. — « Buonaparte était à Rochefort le 5 juillet et n’avait pas encore trouvé moyen d’échapper à la surveillance de la croisière anglaise. »

Le 13 juillet. — Quelques lignes savantes, remplies d’inexactitudes laissent prévoir que l’heure de l’« arrestation » n’est pas éloignée. « Buonaparte n’est point encore arrêté. On annonce qu’il est parti dans la nuit du 7 au 8 à bord de la frégate qui doit le transporter aux États-Unis, mais que, dans la matinée du 8, le capitaine de frégate, se trouvant en vue de la croisière anglaise, s’est vu forcé de relâcher à l’île de Ré. On ajoute que Buonaparte est actuellement bloqué dans cette île par des forces anglaises très supérieures. Les personnes qui l’accompagnent sont son frère Joseph, M. Bertrand et sa femme, MM. Savary et Becker et quelques domestiques.» Enfin, le 20 juillet, quand tous les événements se trouvaient accomplis, la même feuille annonçait que « l’arrestation de Buonaparte avait été préparée avec une grande habileté. Il eût été également dangereux, disait-on, et de l’arrêter plus tôt et de l’arrêter autrement qu’on ne l’a fait : il était même nécessaire qu’il se crût libre et qu’il ne s’aperçût pas ou qu’on ne s’aperçût pas de la surveillance dont il était l’objet. Hors d’état, après son abdication, de renouveler la lutte avec quelque espoir de succès, il pouvait néanmoins causer encore de grands malheurs, s’il eût suivi le conseil de quelques furieux. L’intérêt de l’humanité exigeait donc qu’on eût pour lui beaucoup de ménagements et surtout qu’on y mît beaucoup d’adresse. C’est ainsi qu’on est parvenu à le conduire sans bruit à Rochefort. »

Le ton général de ces feuilles avec leurs réticences, leurs réserves sournoises, reflète assez exactement l’état d’esprit de beaucoup d’hommes au lendemain des changements de régime. Les plus courageux attendent, les moins convaincus se livrent de suite, la plupart se font grand honneur de leur courage et de leur indépendance, oubliant qu’ils n’ont eu surtout que le courage et l’indépendance du lendemain.

9 juillet 1815.

Napoléon, de grand matin, se fait conduire à l’île d’Aix. Il y descend : toute la population de l’île l’acclame et l’entoure ; il passe en revue le régiment de marins pour lequel il est toujours l’Empereur et qui l’accueille par des vivats avec ces cris : A la Loire ! A la Loire ! Ne partez pas ! Il avoua qu’il ne soupçonnait pas le grand amour de sa marine. Napoléon, entouré des officiers d’artillerie et du génie, visite les fortifications, inspecte les forts, les batteries et tous ces travaux qu’il avait fait exécuter pendant son règne. Cette question des travaux exécutés ou entrepris en rade de l’île d’Aix lui tenait à cœur, car, peu de jours après cette suprême revue d’inspection, se trouvant sur le bateau anglais qui le conduisait des côtes charentaises en Angleterre, il reprenait ce sujet avec le capitaine Maitland, le commandant du Bellérophon. « J’ai, disait-il, dépensé considérablement d’argent pour élever le fort Boyard afin de protéger le mouillage de l’île d’Aix, mais je crains qu’aujourd’hui ces grands ouvrages et beaucoup d’autres que j’avais entrepris ne soient négligés et qu’on ne les laisse tomber en ruines. » Napoléon distribue pendant cette inspection les encouragements et les éloges pendant quelques heures, les dernières de sa destinée, il aura encore été le Souverain, l’Empereur. Il remonta dans les embarcations et revint sur la Saale. Il est alors avisé par le général Becker de la nouvelle communication du gouvernement provisoire datée du 6 juillet et transmise par M. de Bonnefoux : Le départ de Napoléon doit être immédiatement effectué 8. Si la sortie des frégates ou d’un aviso est impossible, qu’il s’embarque, s’il le veut, sur une croisière anglaise. Alors, sur une demande écrite par lui, on mettra un parlementaire à sa disposition. Napoléon demanda à réfléchir : il ne voulait pas avoir l’air d’agir sous l’influence de la menace ou de l’intimidation. Dans la nuit du 9 au 10, le général Becker, sincèrement désireux d’assurer le départ de Napoléon, envoya une péniche aux abords de l’île de Ré, afin que l’on pût se rendre compte du nombre des bâtiments anglais et de leurs points de station dans le pertuis Breton. La mer aurait été favorable pour prendre le large et peut-être une tentative en ce sens eût-elle été faite, mais le clair de lune était tel qu’il n’aurait pas été possible aux frégates d’échapper à la vigilance de la croisière anglaise. Le léopard britannique guettait l’aigle garrotté et ne lâcherait pas sa proie.

10 et 11 juillet 1815.

Napoléon dépêcha en parlementaire le général Bertrand et le comte de Las Cases sur le Bellérophon, avec la mission de demander des passeports; mais les sauf-conduits furent refusés, le capitaine du Bellérophon prétextant qu’il n’avait pas d’instructions à cet égard. Les questions suivantes furent alors posées au capitaine Maitland : « Que ferez-vous si l’Empereur sort à bord des frégates? — Je les attaquerai et les prendrai, si je peux, et dans ce cas il sera mon prisonnier. — S’il sort sur un bâtiment de commerce français ? — Comme nous sommes en guerre, je m’en emparerai et Napoléon sera prisonnier. — S’il sort à bord d’un neutre, d’un bâtiment américain? — Je le visiterai, je retiendrai le bâtiment jusqu’à ce que mon amiral averti décide sur sa responsabilité… » La conversation s’étant engagée, le capitaine Maitland ajoute : « Quelle répugnance aurait-il à venir en Angleterre?… Notre Gouvernement n’est pas arbitraire : tout y est soumis à la loi et la nation ne souffrirait pas qu’on la violât envers lui… » Bertrand et M. de Las Cases étaient de retour sur la Saale à 2 heures et rendaient compte de leur négociation à Napoléon. Ce dernier, très perplexe, impressionné défavorablement, las de toutes ces luttes peut-être, sentait faiblir son désir de résistance à outrance. Le Corse superstitieux avait cessé de croire à la fortune de l’Empereur ! Il fallut reprendre la discussion fastidieuse de tous les projets d’évasion. On y employa les journées du 10 et du 11. Napoléon assistait à tous ces conciliabules pour ainsi dire impassible. On a dit que personnellement il n’aurait pas craint d’organiser la résistance à l’île d’Aix, que la veille il avait fait manœuvrer le 14ème    équipage et préparé les batteries en cas d’attaque ; mais à la réflexion ce projet ne se défendait pas, et l’Empereur lui-même, acclamé quelques heures avant par ses marins qui le suppliaient de ne pas partir, leur répondait qu’il n’était plus temps. Dans ses jours de pleine confiance en lui-même, où les projets impossibles semblaient surexciter son action, il aurait sans doute suivi l’impulsion de ces fusiliers marins qui lui criaient à sa descente de l’île d’Aix : « A la Loire ! A la Loire ! » Il serait rentré en France et aurait regagné l’armée de la Loire pour lutter encore. Cette idée était venue, d’ailleurs, à l’esprit de tous ses adversaires habitués à ces coups d’audace qui, souvent pour lui, avaient été des coups de fortune. On en eut la preuve dans ces mots répétés au capitaine Maitland, sur le Bellérophon. Pendant que le général Bertrand et M. de Las Cases parlementaient avec lui, un navire anglais, envoyé par l’amiral Hotham, accosta porteur d’ordres divers. Les deux officiers anglais s’entretinrent devant les envoyés français, supposant que ceux-ci ne comprenaient pas la langue anglaise. « Et que dit-on de Napoléon, demanda le capitaine Maitland à son compatriote. — On dit, reprit celui-ci, qu’il est à Nantes et qu’il y fait le diable. » On proposa à Napoléon de tenter la sortie sur des bâtiments très légers, dans des passes défendues et dangereuses, mais la croisière anglaise se rapprochait, fermait toute issue, et on ne pouvait que Miraculeusement échapper à sa surveillance. Le capitaine Maitland, commandant du Bellérophon, rapporte dans sa Relation que le 11 juillet, à midi, deux campagnards, venus de l’île d’Oléron, avaient été reçus par lui. Ils venaient lui dire que de très grand matin on avait envoyé chercher, de l’île d’Aix, un homme qui était envisagé comme le meilleur pilote de l’île, le seul qui eût jamais fait passer une frégate dans le pertuis de Maumusson. Une grosse somme d’argent lui avait été offerte pour piloter un bâtiment par cette passe.

Évidemment, Napoléon devait en profiter. Le capitaine Maitland donna des ordres en conséquence, et le pertuis de Maumusson fut surveillé spécialement. Le capitaine Poué, commandant la Méduse, fit dire à l’Empereur qu’il irait attaquer la nuit suivante le Bellérophon, qu’il résisterait jusqu’à la fin, se cramponnerait à lui et donnerait ainsi à la Saale le temps de gagner la haute mer. Le capitaine Philibert, commandant supérieur des deux frégates, ne ratifia pas cette proposition, alléguant qu’au point de vue militaire, il ne pouvait consentir à la perte certaine d’un des bâtiments confiés à son commandement. Napoléon lui-même approuva la décision du capitaine Philibert et fit remercier Je capitaine Poné de son dévouement héroïque. Plus tard, à Sainte-Hélène, Napoléon, songeant à tous ces épisodes qui avaient précédé sa captivité, voulait voir dans le refus du capitaine Philibert l’influence néfaste du duc d’Otrante. Mais avait-il alors toute sa liberté d’esprit ? Il paraît que Napoléon, une fois à bord de la flotte anglaise, demanda dans la conversation au capitaine les chances qu’auraient eues deux grandes frégates bien montées contre un vaisseau comme le Bellérophon. Les réponses qui lui furent données ne lui firent pas regretter de s’être abstenu. Un combat naval n’aurait eu pour lui que de fâcheux résultats et une surprise était bien difficile. En envoyant le capitaine Maitland à l’embouchure de la Charente, le gouvernement anglais n’avait pas agi au hasard. Cet officier avait été longtemps employé sur les côtes de France pendant la dernière guerre et connaissait les moindres passages qui auraient pu servir à la sortie des frégates. L’évasion avait été rendue impraticable.  « Dans cette circonstance, les vaisseaux de l’escadre ont été placés avec tant de jugement qu’ils pouvaient se communiquer en peu de minutes, et que tous les ports de France qu’ils avaient à observer étaient hermétiquement fermés. »

Le 11 juillet, le général Lallemand était redescendu à terre et avait été envoyé jusqu’à la rivière de Bordeaux, afin de s’assurer si l’embarquement de l’Empereur sur la Bayadère était chose possible.

12 juillet 1815.

De nouvelles instructions du gouvernement sont transmises à l’Empereur par le général Becker. On exige une solution. Napoléon donne l’ordre d’embarquer sa suite sur le brick l’Épervier et sur la goélette Sophie et débarque ensuite avec tout son monde à l’île d’Aix. Il y est acclamé et reçu avec enthousiasme. Napoléon descendit à la maison du génie militaire et s’installa dans la chambre du premier étage, qu’il choisit lui-même « parce qu’elle avait plusieurs issues et qu’il distinguait du balcon la rade des Basques où étaient mouillés les vaisseaux ennemis  ». Napoléon reçut le même jour la visite de son frère, le roi Joseph : le prince séjournait, dans un incognito profond, aux Mathes, près la Tremblade, propriété appartenant à un armateur de Bordeaux, M. Pelletreau, qui avait mis sa maison à la disposition du proscrit. Le roi Joseph, qui s’y trouvait depuis le 5 juillet, y demeura jusqu’au moment de se rendre à Royan, pour s’embarquer à destination des États-Unis. Il venait également proposer à l’Empereur de partir sur un navire américain stationné à Bordeaux : sa voiture était sur l’une des rives de la Charente, l’attendant. En quelques heures il se trouverait sur les bords de la Gironde. Cette proposition fut repoussée : elle était très hasardeuse, car une surveillance active était exercée à terre: M. de Rigny, envoyé par le gouvernement de la Restauration à Rochefort, stimulait sur place le zèle qui aurait pu faiblir et n’aurait pas hésité à arrêter Napoléon s’il avait eu l’imprudence de redescendre sur le rivage. Ce parti aurait pu être pris au lendemain de l’arrivée à Rochefort. On a la preuve matérielle de cette étroite surveillance, et la ville de La Rochelle possède une lettre d’un sieur Goupil, demandant une récompense « pour avoir empêché Bonaparte de s’échapper de l’île d’Aix et de passer aux États-Unis ».

Le roi Joseph apprit à l’Empereur tous les détails des événements qu’il ne connaissait encore qu’imparfaitement : la dissolution des Chambres et l’entrée du roi à Paris. Le rapport officiel du commandant de Rigny prétend que jusqu’à ce dernier moment « Napoléon avait souvent énoncé l’opinion que les Chambres le rappelleraient, soit qu’il voulût ainsi en imposer aux autorités qui l’environnaient, soit qu’il nourrît effectivement cette espérance ».

Le 12, vers le soir, l’Empereur, de sa chambre de l’île d’Aix, put, avec une lorgnette, voir que le drapeau blanc avait été arboré un moment sur une des tours de La Rochelle. Il était alors convenu que dans la nuit suivante l’Empereur profiterait des offres de M. Besson, le commandant du smak danois. Ce bateau était à ce moment mouillé près l’île de Ré, à Saint-Martin; des embarcations devaient, dans la nuit du 12 au 13, prendre l’Empereur à l’île d’Aix et le transporter au bâtiment appareillé pour gagner la haute mer. Toutes les précautions semblaient avoir été prises, le lieutenant Besson avait fait préparer des tonneaux remplis d’eau-de-vie, mais dont quelques-uns, munis d’un double fond, avaient été disposés avec des tubes, de manière que l’on pût s’y cacher et y respirer. Le capitaine Maitland fait allusion à ce projet d’évasion dans une barrique arrimée parmi le lest. Il y avait là un projet que le capitaine anglais remarqua, car il eût été digne, tout au plus, de séduire un duc de Clarence; mais Napoléon ne s’y serait pas prêté. Toutefois, l’idée de profiter de ce bâtiment de commerce lui paraissait sage. Ce navire était alors en rade, muni de toutes les provisions nécessaires; il était destiné, en apparence, pour Kiel, mais une fois en pleine mer on aurait fait voile directement pour les États-Unis. Soit par suite d’un malentendu, soit par suite d’une trahison nouvelle, quand les factionnaires postés à l’île d’Aix virent, dans la nuit du 12 au 13, approcher les embarcations qui venaient prendre l’Empereur, ils tirèrent imprudemment des coups de fusil, ce qui donna l’alarme et rendit tout départ impossible. En outre, plusieurs embarcations de l’escadre anglaise mouillée en rade des Basques s’approchèrent davantage de l’île et leur surveillance devint plus étroite. Il paraît aussi qu’au dernier moment, quand il avait été question de ce départ, des tiraillements fâcheux s’étaient produits dans l’entourage immédiat du proscrit. Tous ces amis de la dernière heure pensaient, sans doute, au maître déchu que l’infortune accablait, mais quelques-uns pensaient beaucoup à eux-mêmes. Cette attitude est due à la confiance qu’ils avaient dans la générosité  d’ennemis auxquels ils ne pouvaient supposer des desseins très dangereux. On savait, on escomptait l’exil, mais on ne pouvait croire qu’il s’agirait d’une captivité singulièrement douloureuse et tragique. Quatre personnes seulement pouvaient accompagner l’Empereur sur le smak danois et chacun voulait être de ces quatre prédestinés ; de plus, les femmes ne voulaient pas laisser partir leurs maris sans elles ; des scènes pénibles se produisirent, auxquelles, assurément, le chef de la Grande-Armée n’était guère habitué. Il en était arrivé à cette phase des événements où le chef ne commande plus, mais où il obéit, parce qu’il est le chef. Il paraît que la comtesse Bertrand , créole nerveuse et indolente, se montrait particulièrement impressionnée de ce départ et supplia l’Empereur de ne pas s’éloigner dans de telles conditions. Il céda.

13 juillet 1815.

Le général Lallemand, revenu de sa mission aux environs de Bordeaux, informe l’Empereur que la corvette la Bayadère l’attend fidèlement dans la Gironde, et que dans ces parages la surveillance paraît s’être relâchée ; il ajoute que plusieurs navires américains stationnaient près de la corvette, qu’elle était fort bien armée et que son commandant, le capitaine Baudin, « se faisait fort de conduire l’Empereur jusqu’au bout du monde ». Il suffisait de courir les risques d’un trajet d’une vingtaine de lieues effectué moitié par mer et moitié sur terre. Le succès ensuite était assuré, car le départ en commun des bateaux américains et de la Bayadère, les uns. et les autres se protégeant mutuellement, était décidé. L’Empereur hésita et finit par refuser les offres du général Lallemand dans lequel, à tort, on ne sait trop pourquoi, il n’avait pas grande confiance. Dans toutes ces circonstances, le général se conduisit comme l’un des partisans les plus dévoués et les plus désintéressés du souverain tombé, acceptant, proposant même dans son abnégation, lors d’un projet d’évasion, de se faire passer pour son domestique et de lui en tenir lieu. Tout l’entourage de l’Empereur agissait alors en vue de lui faire accepter l’idée d’une soumission à l’Angleterre. Seul entre tous, le général Lallemand le dissuadait de se fier à la loyauté anglaise et le suppliait de songer aux moyens de salut, très fragiles cependant, qui pourraient lui rester encore, mais finalement il ne devait pas être écouté. Un nouveau plan d’évasion fut proposé toutefois à Napoléon et accepté par lui en principe. Le lieutenant de vaisseau Genty, les enseignes Doret, Salis, Lepelletier, les aspirants Châteauneuf et Moncousu offrent à l’Empereur de s’habiller en matelot, et de monter deux chasse-marées qui se trouvent en rade et qui avaient été achetés peu avant, 14,000 fr. pour parer aux éventualités possibles, et de l’emmener avec sa suite. Il s’agissait de longer la côte jusqu’à La Rochelle et de gagner la haute mer où l’illustre fugitif,, accompagné de Bertrand, Savary, Gourgaud, retrouvera le bateau danois. La proposition est acceptée et on songe à tous les apprêts nécessaires de ce départ. Napoléon pense déjà à l’existence qu’il mènera en Amérique. Il dit à son entourage qu’il a l’intention d’y vivre en simple particulier, car de ce rivage lointain il ne pourra jamais songer à revenir en France. Un retour analogue à celui de l’île d’Elbe est désormais impossible et, dans son imagination, il se voyait déjà dévorant les espaces dans les provinces peu connues du Nouveau-Monde. Mais ses compagnons d’exil sont unanimes à lui répéter que le seul projet raisonnable est de se rendre à l’Angleterre. Gourgaud insiste tout particulièrement et lui expose « que ce noble parti   était celui qui lui convenait le mieux, qu’il ne pouvait pas jouer le rôle d’un aventurier, que l’Histoire lui reprocherait un jour d’avoir abdiqué par peur, puisqu’il ne faisait pas le sacrifice en entier… » La suite de la conversation que Napoléon tint en cette circonstance avec Gourgaud est curieuse et vaut vraiment d’être reproduite. C’est une véritable scène de tragédie classique entre le héros du drame et le confident. Il y aurait une intéressante étude psychologique à faire sur les dispositions d’âme qu’elles révèlent. On y sentira tour à tour l’homme découragé, las et qui a songé à en finir avec la destinée, puis le grand acteur qui prévoit les éventualités du rôle qu’il va jouer, qui prépare ses effets et qui les répète, enfin l’être sensible et superstitieux chez lequel se retrouvent des ressouvenirs de l’éducation du XVIIIème  siècle, comme la comprenaient Rousseau et Bernardin. A une objection de Gourgaud, l’Empereur reprit en assurant qu’il était le maître de sa destinée et que, s’il tombait aux mains de ses ennemis, il se tuerait. « — Non, lui dis-je, Sa Majesté ne le pourra pas. A Mont-Saint- « Jean, c’était bien, mais aujourd’hui cela ne se peut plus. Un « joueur se tue, un grand homme brave l’adversité. » « L’Empereur m’interrompit en disant que, la veille, il avait eu l’idée de se rendre à la croisière anglaise et de s’écrier en y parvenant : « Comme Thémistocle, ne voulant pas prendre part au déchirement de ma patrie, je viens vous demander asile. » Mais qu’il n’avait pas pu s’y résoudre. Au même moment, un petit oiseau entre par la fenêtre et je m’écriai : « C’est signe de bonheur ! » Je pris l’oiseau dans ma main et Napoléon me dit : « Il y a assez de mal- « heureux, rendez-lui la liberté. » J’obéis et l’Empereur continua : « Voyons les augures ? » L’oiseau vola à droite et je m’écriai :« Sire, il se dirige vers la croisière anglaise. » Il y a dans ce dernier trait une pensée charmante et que l’imagier du Napoléon le Grand raconté aux petits enfants aurait pu noter au passage pour une de ses jolies illustrations.

Le 13 juillet, l’Empereur constate de l’île d’Aix que le drapeau blanc a été définitivement arboré sur toutes les tours de La Rochelle et à l’île d’Oléron. Il comprend que l’heure des résolutions définitives est arrivée. Il est convenu que, dans la nuit du 13 au 14, le général Lallemand et le comte de Las Cases seront envoyés sur la Saale en parlementaires auprès des navires anglais. Pendant ce temps, on organisera et on effectuera le départ sur les chasse-marées qui doivent conduire Napoléon à trente ou quarante lieues au large auprès du bâtiment de commerce qui l’attend1. A 11 heures du soir, tout était préparé et le général Becker, s’approchant de l’Empereur, l’invite à partir : — « Sire, tout est prêt. Le capitaine attend V. M. — Je vais descendre », répondit l’Empereur. Il se préparait à partir et parut sur l’escalier de ses appartements, décidé à gagner le rivage. Les scènes déplacées dont on offrait depuis peu le spectacle à l’Empereur se reproduisirent de nouveau : chacun voulait l’accompagner, les uns se plaignant d’être sacrifiés aux autres, et à cette heure suprême qui pouvait décider du salut, les amours propres, les vanités, les dévouements égoïstes se donnèrent libre carrière et mirent obstacle à la réalisation de ce dernier projet. Les femmes en particulier se lamentaient et pleuraient. Un dernier conseil fut tenu cette nuit même. Mais au fond de tous un sentiment unique se faisait jour : L’Angleterre… Pourquoi ne pas aller en Angleterre ? A l’exception de Lallemand, chacun le suppliait de se confier à la générosité britannique et de ne pas courir les dangers d’une traversée aventureuse sur des navires de hasard. Il céda et fit remercier les officiers qui voulaient se sacrifier à lui.

« Vous le voulez ? dit Napoléon, eh bien, nous irons en Angleterre. Un grain de sable le faisait vaciller et changer de résolution… Il céda à une pression évidemment trop conforme à ses propres résolutions. » Depuis sa défaite il envisageait sans répulsion l’idée d’une captivité en Angleterre. Il supposait que ses ennemis lui créeraient dans cette grande île qu’il ne connaissait pas des loisirs analogues à ceux que, pendant son règne triomphant, il avait procurés à tant de rois détrônés. On le traiterait comme un souverain sans territoire, mais il ne pouvait soupçonner, ni personne autour de lui, qu’on fît de lui un prisonnier effectif. Il paraît que lorsque, étant à la Malmaison, il fit demander ses passeports pour l’Amérique, le général Wellington, averti de cette demande, aurait dit : « Mais pourquoi ne vient-il pas en Angleterre? Je suis persuadé qu’il y serait bien reçu et qu’on ne l’y gênerait pas. » Et c’est ainsi qu’à cette même occasion, il répondait à la reine Hortense qui le consultait sur ses projets et lui demandait si, au lieu de fuir, il n’irait pas de lui-même à ses ennemis : « Me donner à l’Autriche, jamais ; elle a retenu ma femme et mon fils. Me donner à la Russie, ce serait me donner à un homme. Me donner à l’Angleterre, ce serait me donner à un peuple. » Il exprimait encore cette même idée, le jour même de sa reddition à l’Angleterre, dans sa première conversation avec l’amiral anglais : « Je me suis rendu à l’Angleterre, mais je ne l’aurais pas fait à toute autre des puissances alliées. En me rendant à l’une d’elles, j’aurais été au caprice ou à la volonté d’un individu; en me rendant à l’Angleterre, je me remets à la générosité d’une nation. » Dès que la résolution de se rendre à la nation anglaise eut été définitivement adoptée, une détente se produisit dans tout cet entourage de l’Empereur : les incertitudes et les hésitations qui, depuis plusieurs jours, lassaient tous les esprits en présence de projets incessamment renouvelés, abandonnés et repris, firent place à une sorte d’apaisement : pour tous, à l’exception de Lallemand, cette décision était la seule raisonnable. »

(Georges MAZE-SENCIER, « Le dernier séjour de l’Empereur en France. La rade de l’île d’Aix (8-16 juillet 1815) », Librairie militaire Berger-Levrault, 1899, pp.11-33. Ce texte fut publié tout d’abord dans le « Carnet de la Sabretache »).

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( 13 mai, 2021 )

1821-2021. Irascible et insupportable général Gourgaud !

Général-Gourgaud

Né en 1783, Gaspard Gourgaud, après un passage à l’Ecole polytechnique, devient officier d’artillerie. Il participe aux principales campagnes de l’Empire, de l’Espagne à l’Autriche. En 1812, il est présent en Russie, et à Moscou, il évite de justesse, l’explosion du Kremlin, sauvant du même coup la vie de Napoléon. Plus tard, après avoir traversé par deux fois à la nage la Bérézina pour effectuer une reconnaissance, il reçoit pour ce fait le grade de chef d’escadrons et le titre de premier officier d’ordonnance de l’Empereur (titre crée spécialement pour lui). Le 29 janvier 1814, en pleine campagne de France, à Brienne,  il sauve encore la vie de Napoléon en tuant (avec le général Corbineau)  d’un coup de pistolet à bout portant, un cosaque qui voulait attenter à la vie de Napoléon ! Après la première abdication de l’Empereur, il ne suit pas ce dernier à l’île d’Elbe et rejoint les rangs de l’armée de Louis XVIII.  Gourgaud se rallie à l’Empereur durant les Cent-Jours. Présent lors de la campagne de Belgique, il se bat à Waterloo. Nommé général de brigade et aide-de-camp de Napoléon, il suit l’Empereur à l’île d’Aix, dernière étape sur le sol français avant le voyage qui le conduira à l’île Sainte-Hélène !  A l’origine, Gourgaud ne figure pas sur la liste dressée, par le général Bertrand, de ceux qui doivent suivre le souverain déchu. C’est le capitaine Planat de la Faye qui y figurait et qui devait occuper les fonctions de secrétaire de l’Empereur. L’impétueux Gourgaud protesta avec tant de véhémence, s’emportant avec violence contre le malheureux Bertrand, que Napoléon lui-même dut calmer la chose en remplaçant Planat (absent à ce moment-là sur le navire le Bellérophon) par Gourgaud. Dès son embarquement sur le Northumberland, qui prend la mer vers Sainte-Hélène, le nouvel élu fait preuve d’un caractère difficile. Son animosité vise notamment le général de Montholon et sa femme. Sur l’île,  ce personnage va montrer tous ses travers. Il est jaloux de ses autres compagnons, en particulier du comte de Las Cases. Gourgaud est irascible, susceptible, et Napoléon s’en amusera plus d’une fois s’efforçant de le réconforter tel un enfant. De plus, il fait preuve d’un besoin illimité de reconnaissance, notamment sur le fait qu’il a sauvé à deux reprises la vie de l’Empereur ; en 1812, à Moscou et en 1814, à Brienne, lors de la campagne de France. Dans les souvenirs qu’il a laissés,  Gourgaud évoque des phases d’ennui, de tristesse, à la recherche d’une présence féminine. Aigri, cet officier est le seul des acteurs de la tragédie hélénienne à se plaindre presque constamment. Il à souligner le fait que tout le monde est son ennemi, car lui voudrait être seul sur l’île avec son idole : Napoléon !  Début février 1818, son attitude excessive va provoquer la colère de l’Empereur et… son départ ! En effet, Gourgaud provoque Montholon en duel ! C’en est trop ! Ecarté de Longwood le 13 février, il  quitte Sainte-Hélène  le 14 mars suivant, non sans avoir eu, au passage, un comportement curieux. Non content de révéler les moyens de correspondances secrets mis au point par les exilés, Gourgaud va crier haut et fort, à qui veut l’entendre, que Napoléon songe à s’évader ![1]  En 1840, il fait partie de l’expédition menée à Sainte-Hélène afin de rapporter le corps de l’Empereur en France. A cette occasion encore, Gourgaud fait preuve de sa susceptibilité et de son mauvais caractère. Il s’éteint en 1852.

Christophe BOURACHOT


[1] Arrivé à Londres, devant le sous-secrétaire d’état anglais Goulburn, puis devant le marquis d’Osmond, ambassadeur de Louis XVIII en Angleterre, Gourgaud déclare que l’Empereur a de l’argent, qu’il n’est pas malade et s’évadera quand bon lui semblera. A Lord Bathurst, secrétaire d’état à la Guerre et aux Colonies, Gourgaud dénoncera la bienveillance dont fait preuve le médecin O’Meara à l’égard de l’Empereur, ce qui accélérera son rappel en Angleterre en juillet 1818. Depuis de nombreuses semaines, les rapports d’Hudson Lowe avec O’Meara s’étaient détériorés, mais les bavardages de Gourgaud n’ont rien arrangé. Bien plus tard, le bouillant Gourgaud se bat en duel avec un autre général de la Grande-Armée, Philippe de Ségur, à propos de l’ouvrage que ce dernier fit paraître (en 1824, en 2 volumes) sur la campagne de 1812 et qui connut un grand succès auprès du public. Ségur est blessé lors cette rencontre. Gourgaud fait paraître en 1824 une réfutation de son ouvrage.

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( 1 mai, 2021 )

1815 : une année décisive !

Napoléon le Grand2

20 mars. Napoléon, après son retour fulgurant de l’île d’Elbe (où il était retenu prisonnier depuis début mai 1814, après sa première abdication), arrive à Paris.

5 avril. Les troupes anglaises  se positionnent en Belgique, commandées par Arthur Wellesley, duc de Wellington.

22 avril. Proclamation de l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire, rédigé par Benjamin Constant.

26 mai. Le tsar de Russie, le roi de Prusse et l’empereur d’Autriche quittent Vienne pour se mettre à la tête de leurs armées et lutter contre la France.

1er  juin. Cérémonie du Champ-de-Mai, à Paris.

9 juin. L’acte final du Congrès de Vienne est signé par les plénipotentiaires des grandes puissances alliées présentes. Il avait été ouvert le 1er novembre 1814.

12 juin. Napoléon quitte Paris pour la Belgique.

15 juin. Napoléon chasse les Prussiens de Charleroi et décide de s’attaquer à Blücher pendant que Ney est prié d’occuper les Quatre-Bras, carrefour stratégique.

16 juin. Bataille de Ligny et bataille des Quatre-Bras.

18 juin. Bataille de Mont-Saint-Jean, appelée par les Anglais Bataille de Waterloo et par les Prussiens Bataille de La Belle-Alliance.

21 juin. Napoléon est de retour à Paris.

22 juin. L’Empereur abdique en faveur de son fils.

25 juin. Napoléon quitte le Palais de l’Elysée et arrive au château de Malmaison.

29 juin. Après un court séjour, L’Empereur prend le chemin de l’exil.

30 juin. Arrive la veille au soir au château de Rambouillet il le quitte en fin de matinée. Napoléon passe par Chartres, Châteaudun et Vendôme.

1er juillet. L’Empereur arrive à Tours dans la nuit. Après une longue halte à Poitiers, il arrive à Niort vers 22 h.

3 juillet. Napoléon quitte Niort à l’aube ; passe par Mauzé, Surgères, Muron, Saint-Louis. L’Empereur parvient à Rochefort-sur-Mer.

8 juillet.  Napoléon embarque sur la Saale. Ce même jour, Louis XVIII revient à Paris.

9 juillet. L’Empereur visite l’île d’Aix et retourne à bord de la Saale.

12  juillet.  Napoléon s’installe à l’ile d’Aix.

15 juillet. A l’aube, il s’embarque à bord du brick de guerre l’Épervier, sous pavillon parlementaire, qui le conduit jusqu’au Bellérophon, navire britannique.

« Je suis venu me placer sous la protection de votre prince et de vos lois », déclare l’Empereur.

7 août. En rade de Plymouth, Napoléon est transféré sur le Northumberland qui le conduira à l’île de Sainte-Hélène.

15 octobre. Arrivée du  Northumberland devant Sainte-Hélène. L’Empereur débarque sur l’île le lendemain.

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( 29 avril, 2021 )

1821-2021. Le général Charles de Montholon…

ApMontholonrès s’être engagé à l’âge de seize ans, en 1799, dans les rangs de l’armée d’Italie, on le retrouve en 1805 au service du maréchal Berthier en tant qu’officier d’ordonnance à l’état-major de la Grande-Armée. Nommé colonel en 1809, il est nommé par la suite ministre plénipotentiaire.  Montholon, promis à une carrière honorable commet un faux-pas en épousant une femme divorcée et d’une réputation de femme volage, malgré l’avis contraire de Napoléon : Albine de Vassal.  L’Empereur le destitue de son poste. Rien de très marquant dans la carrière de Montholon. Rallié à Napoléon après son retour à Paris, le 20 mars 1815,  il avait été nommé général durant la Première Restauration. Montholon ne participe pas à la campagne de 1815 en Belgique. Au lendemain de Waterloo, il est nommé aide-de-camp de l’Empereur. Il se met à la disposition de Napoléon, persuadé que ce dernier partira en exil en Amérique. Ce sera Sainte-Hélène mais Montholon, qui a entraîné dans l’aventure sa femme Albine et Tristan, leur jeune fils, sont du voyage.  Nous le retrouvons donc dans l’île parmi les proches de l’Empereur, le couple étant l’objet de leurs dissensions parmi ces derniers. Fin 1816, Las Cases (et son fils), qui était l’interlocuteur privilégié de Napoléon quitte l’île ; puis en 1818, c’est au tour de l’irascible Gourgaud. La situation ne peut que profiter à Montholon qui possède du tact une personnalité moins fade que celle du général Bertrand et qui a en poche un atout magistral : sa femme, encore jolie, n’entretient-elle pas des rapports privilégiés avec Napoléon ? En juillet 1819, Albine de Montholon quitte Sainte-Hélène. Les rapports de Montholon avec l’Empereur deviennent plus étroits, presque filiaux à un tel point que l’Empereur lui lègue par testament la moitié des fonds dont il peut disposer.  Après la mort de Napoléon, on retrouve Montholon en  Europe, alternant appels en faveur de Napoléon II, le fils de l’Empereur et opérations financières qui tournent à l’échec. Montholon réside en Suisse, pays où il fait la connaissance de Louis-Napoléon, le futur Napoléon III. Il soutiendra ce prince dans l’une de ses deux tentatives de prise de pouvoir, celle de Boulogne-sur-Mer, en 1840. Il est arrêté, jugé et condamné à six ans de prison qu’il passe ainsi aux côtés du neveu de Napoléon.  Montholon s’éteint en 1853. 

Christophe BOURACHOT

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( 28 avril, 2021 )

1821-2021. Infortuné Planat (de la Faye) !

Portrait de Planat

C’est cet officier (et non l’impétueux Gourgaud)  qui figurait sur la liste établie par le général Bertrand et qui désignait les personnes devant accompagner l’empereur à Sainte-Hélène. Ecoutons-le :

« Entré au service en 1806, aide-de-camp du général Lariboisière pendant la campagne de Russie, du général Drouot pendant celles de Saxe et de France, je fus nommé officier d’ordonnance de l’Empereur à son retour de l’île d’Elbe au mois de mars 1815[1]. L’admiration mêlée de réserve, qui jusque-là avait prédominé dans mes sentiments pour l’Empereur, se changea à cette époque en un dévouement sans bornes, et bientôt en un véritable culte pour le grand homme malheureux. Après le revers de Waterloo, je suivis l’Empereur à Rochefort et je montai avec lui sur le Bellérophon. Le 7 août 1815 je fus séparé de sa personne par ordre du gouvernement anglais[2]; le Northumberland emporta l’Empereur à Sainte- Hélène, un autre bâtiment anglais me transporta avec les généraux Lallemand, Savary et autres, à Malte où nous fûmes retenus pendant une année dans une étroite captivité. Relâché en août 1816, mais rayé des cadres de l’armée française, ne pouvant ni ne voulant, au moment de la plus furieuse réaction, rentrer dans ma patrie, je dirigeai mes premiers pas vers Rome. Une partie de la famille de l’Empereur y résidait auprès du cardinal Fesch, son nouveau chef. La nature et les motifs secrets de l’hospitalité accordée par la cour de Rome à l’ex-famille impériale ressortiront surabondamment des pièces que je publie; les mêmes motifs n’existant pas à mon égard, je fus invité, sur la demande de l’ambassadeur de France, M. de Blacas, à quitter Rome sous vingt-quatre heures. Je partis pour Florence, mais la persécution de M. de Blacas m’y suivit et me força bientôt de quitter Florence et l’Italie et de me réfugier en Autriche, malgré ma répugnance. L’année suivante,  le comte de Las Cases revint en Europe [3]. Il m’écrivit que l’Empereur avait, à plusieurs reprises, exprimé le vif regret de ne pas m’avoir auprès de lui… »

Illustration: Portrait de  Planat dans sa vieillesse .


[1] C’est seulement en 1818, par Las Cases, que le capitaine Planat de la Faye apprit qu’il avait été choisi par Napoléon afin de l’accompagner à Sainte-Hélène.


[2] Le dossier militaire de Planat (autorisé, par décret impérial du 31 mars 1860,  à ajouter à son nom celui de « de la Faye »), ne mentionne pas  le fait qu’il fut nommé officier d’ordonnance de l’Empereur. Cela ne veut pas dire que Planat ment mais que cette nomination n’a pas été actée par écrit. Voir la base « Léonore » de la Légion d’honneur, accessible librement sur internet. Cote du dossier Planat : LH/2175/62. Planat de la Faye était né en 1784; il s’éteint en 1864.

[3] Planat a la délicatesse de ne pas raconter ici la crise de nerfs que fit le caractériel Gourgaud afin de le remplacer sur la liste établie par le général Bertrand ! Cette attitude incroyable est inacceptable de la part d’un officier de la Grande-Armée ! Il convient de souligner que le 7 août 1815, au moment au cours de laquelle éclate cette crise, Planat se trouve depuis dix jours sur l’Eurotas, un autre navire de l’escorte du Bellérophon. Gourgaud avait une carte d’avance sur l’infortuné Planat : il se trouvait déjà sur ce navire et pu, immédiatement, faire éclater ces récriminations !

 

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( 24 avril, 2021 )

Proscrits et exilés…

Vaudoncourt

En Europe et ailleurs dans le monde, nombreux furent les partisans de Napoléon qui durent fuir la France. Ainsi  le général de Flahaut, aide-de-camp de Napoléon se retrouva en Angleterre, après bien des pérégrinations.   Le général Guillaume  de Vaudoncourt, passa également au Royaume-Uni, avant d’aller en Belgique puis de se fixer à Munich, près du Prince Eugène de Beauharnais[1].

La destination la plus « exotique » pour l’époque reste l’Amérique du Nord et accessoirement celle du Sud.

Joseph, frère aîné de Napoléon s’est installé aux Etats-Unis où il arriva fin août 1815. En juillet de l’année suivante, il achète une propriété à Point Breeze, non loin de Philadelphie et il s’y fixe pour plus de quinze ans.  Joseph recevra tout ce que l’Amérique compte comme exilés français:  Réal, Regnault de Saint-Jean d’Angély, les généraux Grouchy, Clauzel, Vandamme, Lefebvre-Desnouettes,  Rigau Henri et Charles Lallemand, Bernard,  brillant officier du Génie, pour ne citer que ceux-là. Dans cette Amérique, ce pays neuf qui attire tant de proscrits, de ces exilés loin de la France et qui se rassemblent autour de Joseph[3], il y a aussi la Louisiane qui fut province française jusqu’à sa vente en  mai 1803  par Bonaparte, Premier Consul) La Nouvelle-Orléans. Certaines de ses rues portent ou ont porté les noms évocateurs de Napoléon [2], Marengo, Austerlitz, Iéna…. On peut encore voir dans cette ville « La Maison Napoléon » appelée aussi « Maison Girod »[4], du nom de Nicolas Girod (1751-1840), ce français émigré aux Etats-Unis, bien avant l’Empire, et qui fut le Maire de cette ville de 1812 à 1815. Grand admirateur de l’Empereur, Girod voulait tenir sa demeure à la disposition de Napoléon dans le cas selon lequel il aurait choisir de partir pour l’Amérique en 1815. En mars 1817, le Congrès américain, à l’initiative de Monroe, président des Etats-Unis accorde des milliers d’hectares de terrain dans l’Alabama à la Société  Agricole et Manufacture française, appelée aussi « Société de la Vigne et de l’Olivier ». Cette dernière a été créée par des exilés bonapartistes français.  Environ trois cents colons ont à se partager cette vaste étendue, parmi lesquelles Clauzel, Lefebvre-Desnouettes, Henri Lallemand… Dans un environnement  naturel plutôt hostile et marécageux fut fondée Démopolis. Mais une erreur dans le plan d’attribution obligea ses habitants à déménager. Ils créèrent un peu plus au nord les villes d’Aigleville, Marengo et même Toulouse ! Ils fondent l’Etat de Marengo au nom évocateur et qui engloba ces trois villes. En 1818, au Texas (alors possession espagnole), le général Lallemand et cent-vingt officiers bonapartistes fondèrent « Le Champ d’Asile ».  Cette colonie est ouverte à tous les Français et étrangers ayant servi dans les armées de la République et de l’Empire.  Hélas, son existence finit par péricliter à l’automne 1818 ; tout comme la colonie d’Aigleville. L’Amérique du Sud et ses républiques naissantes accueillirent d’autres exilés français. Au Chili, par exemple, le général Brayer, dont Louis Marchand, le valet de chambre de Napoléon,  épousera la fille à son retour de Sainte-Hélène, y trouve refuge.  C’est aussi dans ce pays que l’on voit le colonel Latapie entouré de quelques soixante-dix volontaires et qui fut associé, avec d’autres officiers, à un projet afin de faire évader Napoléon de Sainte-Hélène. Exilé en Amérique du Sud  durant l’été 1817,  le capitaine  de cavalerie Persat [5] qui veut servir dans les armées du célèbre général Simon Bolivar, a également le même objectif. Toutes ces initiatives de complots afin de faire de resteront à l’état d’ébauche ; une importante mobilisation  collective faisant défaut et Joseph, frère de l’Empereur ne prit par prudence  jamais aucune position. L’ancien Roi d’Espagne préféra goûter à la quiétude de sa demeure de Point Breeze plutôt que de donner l’impulsion nécessaire, financière entre autre, à des projets qu’il jugeait comme étant peu réalistes voire dangereux[6]. L’Histoire a retenu le nom du général Van Hogendorp. Cet hollandais qui servit si bien Napoléon et qui fut un de ses aides-de-camp, est exilé depuis 1817 au Brésil. Il mène désormais une existence d’ermite à Rio de Janeiro. Hogendorp se consacre à ses plants d’orangers et de caféiers sur les pentes du célèbre Corcovado.  Nul ne sait, s’il songea un jour à faire évader Napoléon de son rocher de Sainte-Hélène[7].

Christophe BOURACHOT

Ci-dessus: portait du général Guillaume de Vaudoncourt. 


[1]  Avant de poursuivre sa route en Amérique du Sud, Persat rencontra Joseph Bonaparte à New-York en août 1817. Voici ce que le frère aîné de Napoléon lui confia : « «  Il m’assura dans des termes touchants qu’il était prêt à sacrifier sa vie et sa fortune pour la délivrance de l’Empereur, mais qu’il avait été forcé de renoncer à ce projet par des avis positifs qu’il avait reçus de Londres et qui lui faisaient connaître les ordres barbares du gouvernement anglais. Ces ordres étaient de mettre à mort l’Empereur au cas d’une attaque sérieuse contre les quatre mille geôliers qui le gardaient à vue comme les cannibales surveillent le prisonnier qu’ils vont dévorer! On se rappelle que le chef de ces geôliers était l’infâme et sanguinaire Hudson Lowe, digne en tous points d’exécuter les volontés de son exécrable gouvernement. »

[2] Napoléon savait que le général Hogendorp se trouvait au Brésil, comme il l’écrit, dans le Sixième Codicille de son testament, en lui léguant la somme de 100 000 francs.

[3] A La Nouvelle-Orléans  il existe une « Avenue Napoléon ».

[4] C’est actuellement un beau restaurant qui appartient à Ralph Brennan, un restaurateur qui possède d’autres établissements à La Nouvelle-Orléans. Sa carte, proposant des plats sympathiques, porte en gros plan (au moment où nous le constatons) la mention « Eating in exile » (« Manger en exil »), faisant allusion au caractère de demeure d’exil qu’aurait pu avoir cet endroit pour Napoléon. Mais l’Histoire en a voulu autrement ! Cet établissement dispose de plusieurs salles et salons pour organiser des réceptions. On y trouve même une « Napoléon Room » (« Salle Napoléon ») ! Site officiel : https://www.napoleonhouse.com/

[5] Comme il le dit dans la préface de ses « Mémoires », cet officier a servi depuis Austerlitz jusqu’à Waterloo, dans les rangs des grenadiers cheval,  ceux du 9ème dragons et du 4ème lanciers.

[6]  Par la suite, Le général de Vaudoncourt, se battra en Italie alors en proie à des mouvements révolutionnaires. On le retrouve ensuite en Espagne, pays qui connaît également un soulèvement du même ordre face au régime royal en place. Cet officier a publié notamment un témoignage qui fut réédité il y a quelques années : « Mémoires d’un proscrit, 1812-1854», La Louve, 2012, 2 volumes.

[7] Rien que dans la ville de Philadelphie (20 000 habitants à l’époque) comptera jusqu’à plus d’un millier d’exilés français qu’ils soient civils ou militaires. En Amérique, à la même époque, J. Lucas-Dubreton (« Le Culte de Napoléon »), écrit que l’on compte « près de 25.000 Français –émigrés de 93, terroristes, proscrits,- refugiés à New-York, Baltimore, Boston, Philadelphie, surtout, ville des grands loges maçonniques, où il y a des tavernes, la liberté d’opinion et des femmes. ». J. Thiry, dans son « Sainte-Hélène », cite le passage suivant : « Ayant appris que son frère Joseph avait acheté de grandes propriétés en Amérique et que de nombreux Français se groupaient autour de lui, l’Empereur pensa que des hommes très forts pourraient combattre victorieusement le système qui triomphait en Europe. S’il avait gagné l’Amérique, il aurait appelé auprès de lui tous ses proches qui auraient pu réaliser au moins quarante millions [de francs]. Ainsi se serait créé le noyau d’un rassemblement national et d’une patrie nouvelle. Napoléon pensait qu’avant un an, il aurait groupé autour de lui cent millions [de francs] et soixante mille individus dont la plupart auraient eu propriété, talents et instruction. Il aurait aimé réaliser ce rêve et acquérir ainsi une gloire nouvelle. « L’Amérique, continuait-il, était notre véritable asile sous tous les rapports. C’est un immense continent d’une liberté toute particulière. Si vous avez de la mélancolie, vous pouvez monter en voiture, courir mille lieues et jouir constamment du plaisir d’un simple voyageur; vous êtes l’égal de tout le monde; vous vous perdez à votre gré dans la foule, sans inconvénients, avec vos mœurs, votre langue, votre religion. »

 

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( 23 avril, 2021 )

Paru !

BANGOF

Ceux qui avaient manqué mon édition de l’excellent témoignage de Georges Bangofsky, (lieutenant au 7ème hussards) paru en 2012 aux Editions du Grenadier peuvent être ravis: il vient d’être réédité par L’Artilleur !

https://www.editionsartilleur.fr/histoire/

« En 1797, Georges Bangofsky s’engage à vingt ans dans sa Lorraine natale au 7ème régiment de hussards. Avec cette unité légendaire, il fait les campagnes de la République et de l’Empire, d’abord comme simple cavalier, puis avec l’épaulette. Deux carnets de guerre, d’une grande densité, retracent les étapes du lieutenant Bangofsky, celles d’un brave, fidèle à l’armée et au souvenir de l’Empereur. Son vivant récit est « à recommander aux studieux de l’histoire napoléonienne et aux amateurs de mémoires ».

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( 18 avril, 2021 )

Une lettre du lieutenant Pierre de Constantin (1812)

Une lettre du lieutenant Pierre de Constantin (1812) dans TEMOIGNAGES 06-513471

« Au bivouac, à quinze lieues de Moscou, sur la route de Kalouga, le 15 octobre 1812.

Ma chère sœur,

Après deux mois de date, ta lettre m’est parvenue et j’y réponds. J’avais cependant promis à maman, dans la lettre que je lui adressai le 3 septembre, que je lui écrirai aussitôt notre arrivée à Moscou ; mais des raisons m’ont empêché de le faire. Je la prie de ne pas en être fâchée. Depuis le 3 septembre, nous avons assisté à deux grandes batailles le 5 et le 7. Celle du 7 a été très meurtrière et décisive pour nous. Les détails ont dû vous être donnés par les journaux. Qu’il te suffise de savoir que notre corps d’armée s’y est couvert de gloire et a reçu des compliments. Le général [de] Grouchy, qui commandait ce corps [le IIIème corps de réserve de cavalerie de la Grande Armée], eut deux chevaux tués et fut blessé de deux balles et d’un biscaïen. Le général Thiry, commandant notre brigade [cet officier commandait depuis le 9 janvier 1812, la 1ère brigade de la division de cavalerieLa Houssaye, selon G. Six, tome II, p.495, de son « Dictionnaire.. »], fut blessé de plusieurs coups de sabre. Mon colonel eut deux chevaux tués. Sur dix-sept officiers de mon régiment qui étaient présents, dix ont été tués ou blessés. Quatorze chevaux d’officiers on été tués, parmi lesquels le miens est du nombre. Sur trois cents et quelques hommes que nous avions dans les rangs, cinquante-six ont été tués ou blessés, et soixante-dix chevaux de troupe sont restés sur le champ de bataille. En cela je ne parle que de mon régiment croyant inutile de te parler des autres qui font partie de notre corps d’armée. Dans cette journée, j’ai été distingué parmi mes camarades et, pour récompense, j’ai reçu le titre et la croix de chevalier dela Légiond’honneur, prix flatteur et qui me dédommage des fatigues, misères et disette que j’ai éprouvées et éprouve encore. Depuis le 7, le IIIème corps des Réserves dela Cavalerie a toujours été à l’avant-garde et, par conséquent, nous avons dû tous les jours avoir des affaires d’avant-postes, souvent même toute la journée. Depuis environ douze jours, les deux armées sont en présence sans tirer un coup de fusil. Nos vedettes sont à quarante pas de celles des Cosaques.

Hier, étant de garde, j’ai bu l’eau-de-vie avec des officiers cosaques. Cette tranquillité à laquelle nous ne sommes pas accoutumés nous fait croire qu’on traite de la paix. Dieu le veuille ! Car la campagne d’hiver serait très rude dans ce pays-ci. La glace et la neige commencent à se faire sentir. Que sera-ce donc à Noël ? Nous avons été bivouaquer aux environs des murs de Moscou plusieurs jours. Tu sais sans doute, que cette superbe grande et immense capitale a été pillée et réduite en cendres. A peine en reste-t-il encore quelques maisons isolées, entourées de jardins, et que les flammes ont respectées. Cette ville offrit beaucoup de ressources, mais presque toutes ont été dévorées par le feu.

Avant-hier, j’ai eu des nouvelles de mon frère. Il est à  Moscou et se porte bien.

Adieu, mon amie, ton frère t’assure de son éternel attachement.

P. de Constantin.

Embrasse maman pour moi ainsi que ton mari et ta fille. Ne m’oublie pas auprès des dames de Montsec, etc.

Mon adresse est, à présent que je suis légionnaire et chevalier : à M. le chevalier de Constantin, lieutenant au 23ème Dragons, dans la 6ème division de cavalerie de réserve, au IIIème corps des réserves de la cavalerie, à la grande Armée.

————

Pierre de Constantin, « Journal et lettres de campagne », in « Carnet de la Sabretache », n°299, juillet 1925. L’auteur était, depuis le 9 juin 1812, lieutenant au 23ème régiment de dragons.

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( 14 avril, 2021 )

1821-2021. Quelques repères pour l’année 1815…

Steuben 1810.

5 avril. Les troupes anglaises arrivent en Belgique, commandées par Arthur Wellesley, duc de Wellington.

22 avril. Proclamation de l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire, rédigé par Benjamin Constant.

26 mai. Le tsar de Russie, le roi de Prusse et l’empereur d’Autriche quittent Vienne pour se mettre à la tête de leurs armées et lutter contre la France.

1er juin. Cérémonie du Champ-de-Mai, à Paris.

9 juin. L’acte final du Congrès de Vienne est signé par les plénipotentiaires des grandes puissances alliées présentes. Il avait été ouvert le 1er novembre 1814.

12 juin. Napoléon quitte Paris pour la Belgique.

15 juin. Napoléon chasse les Prussiens de Charleroi et décide de s’attaquer à Blücher pendant que Ney est prié d’occuper les Quatre-Bras, carrefour stratégique routier.

16 juin. Bataille de Ligny et bataille des Quatre-Bras.

18 juin. Bataille de Mont-Saint-Jean, appelée par les Anglais « Bataille de Waterloo » et par les Prussiens « Bataille de La Belle-Alliance ».

21 juin. Napoléon est de retour à Paris.

22 juin. L’Empereur abdique en faveur de son fils.

25 juin. Napoléon arrive au château de Malmaison.

29 juin. Après un court séjour, Napoléon prend le chemin de l’exil.

3 juillet. L’Empereur est à Rochefort-sur-Mer.

8 juillet. Louis XVIII revient à Paris.

12 juillet. Arrivé sur la frégate la Saale, Napoléon s’installe provisoirement à l’île d’Aix.

15 juillet. Il s’embarque à bord du brick de guerre l’Épervier, sous pavillon parlementaire qui le conduit jusqu’au Bellérophon, navire britannique. « Je suis venu me placer sous la protection de votre prince et de vos lois », déclare l’Empereur.

7 août. En rade de Plymouth, Napoléon est transféré sur le Northumberland  qui le conduira à l’île de Sainte-Hélène.

15 octobre. Arrivée de l’Empereur à Sainte-Hélène.

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( 9 avril, 2021 )

L’espion Schulmeister…

Qui ne connaît l’espion Charles Schulmeister ? C’est lui dont le préfet du Bas-Rhin, Lezay-Marnesia, disait qu’il avait joué un grand rôle dans la diplomatie secrète de Napoléon et qu’il avait bien des moyens de le jouer encore; il était, disait Lezay, le plus célèbre et le plus audacieux des espions de Bonaparte et sa police est autrement puissante que la mienne, tant en intelligence qu’en finances. La pièce qui suit a trait au « roi des espions », et son auteur, un Alsacien sans doute, un royaliste que nous ne connaissons pas, nous renseigne sur une intéressante tentative de Schulmeister que Napoléon avait chargé d’enlever Marie-Louise.

 Arthur CHUQUET.

L'espion Schulmeister… dans FIGURES D'EMPIRE Charles-Schulmeister.Charles Schulmeister. Notice sur l’agent le plus actif le plus dangereux de la police de Bonaparte.

Fils d’un ministre protestant de Freistett, grand duché de Bade, fut espion des Autrichiens en 1793- 1794, dans les premières campagnes sur le Rhin; habitait alors un vieux château appelé Anbach, près de Sasbach, en face du monument de Turenne. Depuis, ayant établi une manufacture de tabac à Strasbourg, fit banqueroute quelque temps après. Se trouvant ans ressources, se lit chef de contrebandiers et devint si audacieux et si redoutable dans ce métier qu’à la demande de l’administration des douanes il fut déporté de France par un arrêté de M. Shée, alors préfet du département du Bas-Rhin. Lorsque la Grande Armée de Boulogne passa le Rhin pour ouvrir la campagne d’Austerlitz, s’y attacha comme espion et se fit connaître par le tour hardi qu’il joua à Ulm au général Mack. Savary, chargé de la police de Bonaparte, se l’attacha particulièrement et bientôt il devint son omnis homo. Il l’’accompagna lors de la campagne de Prusse, dans son gouvernement de Koenigsberg lorsqu’il fit vendre les bâtiments du port avec leurs cargaisons. Ensuite, lors de la campagne e Wagram, Schulmeister fut nommé chef de la police par Rovigo. Il revint de l’Allemagne avec une fortune immense, étala en Alsace un faste insolent,  acquit pour un million de bien-fonds, se faisant traîner par l’attelage des chevaux blancs hongrois volés à Vienne au prince de Palfy, dont il habitait l’hôtel, et sa femme couverte des diamants qu’il enleva à Vienne dans le séquestre qu’il se permettait comme chargé de la police. Par la protection de Savary, devint associé dans l’entreprise générale des jeux de Paris et des bains de Baden, ce qu’il est encore. Connu, méprisé, conspué en tous lieux et dans les journaux allemands, notamment ceux de Coblenz et de Carlsruhe, il n’en continua pas moins ses correspondances secrètes et relations de police, auxquelles es agents de tous les jeux de France et d’Allemagne, ainsi que les comédiens et artistes ambulants et les voyageurs marchands, sont spécialement employés. Il possède à ferme une superbe chasse dans le grand-duché de Baden, sous le titre d’aide de camp du duc de Rovigo. Depuis que les Autrichiens tiennent garnison  Kehl, n’a plus osé jouir du plaisir de la chasse, craignant quelques récriminations de la part du commandant,  à raison des horreurs qu’il a commises à Vienne, se flattant néanmoins dans le courant de février, de son intimité avec Suchet, pour narguer le commandant autrichien. Depuis, a disparu de l’Alsace et des terres qu’il possède dans un département aux environs de Paris. Maintenant on a la conviction que ce misérable était en Autriche pour diriger l’opération de l’enlèvement de l’archiduchesse Marie-Louise. Ce coup ayant échoué, il s’est échappé et, étant toujours uni de tous les passeports, lettres de commerce et pièces les plus régulières pour se soustraire à toutes recherches, prenant même tous les costumes et toutes les décorations, il a été manqué de deux heures, le 6 mars 1815, à Francfort-sur-le-Main. Il aura sans doute été rejoindre son ami Suchet ou Savary, digne protecteur d’un tel monstre. Signalement : taille, 5 pieds 1 pouce ; stature, aigre ; sourcils et cheveux roux ; petits yeux vifs ; parlant allemand, français, latin, anglais, italien : air effronté ; enfin, le crime personnifié.

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première Série  [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion, Éditeur, 1911, pp.406-409).

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( 3 avril, 2021 )

Un témoignage sur la bataille de Lützen (2 mai 1813).

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Le 2 mai, l’armée se mit en mouvement sur Leipzig. Notre corps d’armée faisant l’arrière-garde ; mais l’on s’aperçut que l’ennemi, au lieu de se concentrer sur Leipzig comme on le croyait, faisait une diversion sur la droite de l’armée qu’il cherchait à tourner ; ordre fut aussitôt envoyé au sixième corps d’armée de se porter à travers champs et au pas de course sur la droite, où le général en chef ennemi Wittgenstein avait rassemblé une formidable artillerie et toute sa cavalerie pour couper la retraite des Français, dont le gros de l’armée se trouvait être arrêté à Lützen par les forces ennemies. Nous nous trouvions ainsi, le sixième corps, exposés, afin de protéger le reste de l’armée, à une puissante attaque, et fûmes obligés de soutenir de pied ferme et pendant environ quatre heures de temps, sept charges de cavalerie, plus une grêle incessante de boulets et de mitraille qui nous décimait.  Nous n’avions pour nous soutenir ni artillerie ni cavalerie, l’artillerie ayant été soutenir ni artillerie, ni cavalerie ; l’artillerie ayant été concentrée au centre de l’armée, et la  cavalerie détruite dans la retraite de Russie, n’ayant encore pu être réorganisée.  Je ne cache pas que le premier membre que je vis être emporté par un boulet, me fit une fort désagréable impression et que, malgré toute mon ardeur martiale, je me serais trouvé plus à l’aise à une distance plus respectable des canons ennemis. Je finis cependant par surmonter passablement cette première émotion ; il n’y avait d’ailleurs pas moyen de changer de position ; et, comme on se fait à tout, le spectacle continuel des hommes frappés à mon côtés, dont les cervelles rejaillirent plus d’une fois sur moi, le tonnerre toujours roulant de centaines de canons, le sifflement des projectiles, les hourras des charges de cavalerie, le bruit de la mousqueterie, les cris des blessés, tout cela causait un assourdissement et une excitation tels qu’on ne songeait plus à sa propre conservation. 

Je vis le moment où nous allions être forcés à la retraite ou mis ne déroute et tournés par des forces supérieures, affaiblis par un combat si disproportionné ; heureusement alors le corps d’armée du général Bertrand arrivant d’une position éloignée et à marche forcée à notre secours, vint appuyer notre droite menacée et faire reculer l’ennemi. L’avantage restait aussi aux Français à Lützen, centre de l’armée, en sorte que la bataille gagnée, nous eûmes un répit bien nécessaire pour nous rajuster. Je me trouvai fort heureux d’en être quitte pour la contusion que me causa sur la nuque une balle de mitraille frappant de biais sur le collet rembourré de ma capote ; le coup m’avait violemment jeté le nez en terre, et me relevant j’avais eu un avant-goût de mon décès en trouvant mon lieutenant qui s’était mis à la tête de ma compagnie, persuadé que j’étais tué. La bataille de Lützen fut glorieusement gagnée par une armée de jeunes conscrits, mais l’absence de cavalerie en rendit nuls les résultats, et si nuls que, craignant la nombreuse cavalerie qu’avait par contre l’ennemi, nous fûmes obligés de passer la nuits formés en carrés sur le champ même de la bataille. Bien nous en prit, car à dix heures du soir et par une profonde obscurité nous entendîmes soudain le piétinement des chevaux, la trompette sonnant la charge, et fûmes cernés par la cavalerie ennemie bien déconcertée de nous trouver sur nos gardes ; la surprise était manquée, et, après avoir galopé deux ou trois fois autour des carrés en déchargeant ses pistolets, elle fut réduite à se retirer laissant de nombreuses victimes du feu à notre mousqueterie. Nous fûmes opposés dans cette échauffourée à un corps de cavaliers volontaires organisés à Berlin, jeunes gens de bonne famille et supérieurement équipés; plusieurs vinrent tomber au milieu de nos carrés. 

L’expérience d’une grande bataille m’apprit combien y est passif le rôle d’un officier subalterne ; enclavé dans un rang, il n’a le plus souvent que le mérite de la patience, rarement celui du courage actif ; à ce prix le plus lâche peut se croire être un héros.

Il ne connaît ordinairement ni les lieux, ni la force des armées, ni leur position général, ni le but des opérations, et il est réduit à s’admirer après coup, pour des exploits dont il ne se doute pas, dans des bulletins boursouflés, tandis que l’honnête  bourgeois lisant la gazette les pieds sur le chenet, sait mille fois mieux que lui ce qu’il a fait lui-même. 

Extrait des « Mémoires » de Jean – Louis RIEU (Contenus dans la série « Soldats suisses au service étranger », Genève, Jullien, 1910), reproduit dans le livre de Georges BERTIN : « La campagne de 1813 », Flammarion, 1895. 

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( 29 mars, 2021 )

Lettres sur 1809…

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Dans les premiers jours du mois de juillet 1809, au cours des mémorables événements dont la bataille de Wagram allait être le couronnement, deux lettres du baron d’Aspre, général-major au service de l’Autriche, commandant la réserve des grenadiers autrichiens, sont tombées entre les mains de l’armée française. Ces lettres montrent bien l’état d’esprit des chefs de l’armée autrichienne, tout au moins de certains d’entre eux, à la veille de la journée de Wagram. Elles offrent assurément un intérêt historique beaucoup plus élevé que leur ton de persiflage ne pourrait le faire supposer. Après la bataille des 21 et 22 mai 1809 et pendant le mois de juin et les premiers jours de juillet 1809, l’Empereur avait su maintenir l’état-major autrichien dans la persuasion qu’il engagerait à nouveau la lutte sur le terrain d’Essling, les lettres du baron d’Aspre le prouve surabondamment, tandis que l’armée française allait être déployée, le 5 juillet, sur la gauche de l’armée autrichienne, loin du point où cette armée l’attendait, rendant inutiles les travaux de défense que l’ennemi avait élevés entre Essling et Aspern. Napoléon avait ainsi merveilleusement mis en pratique le premier de ses axiomes : « Le secret de la guerre est dans le secret des opérations ». 

Commandant S.

1°/ Lettre adressée à une personne inconnue. 

Gersdorf, le 4 juillet 1809. 

On se canonne toujours. L’ennemi a rassemblé toute son armée dans la Lobau et les environs, il le garnit de ponts, de redoutes, etc. Nous le laissons faire assez tranquillement et l’attendons de pied ferme en lui envoyant de temps en temps un petit boulet de politesse. Ce matin ils nous ont fait demander par trois fois de l’échange des prisonniers, on s’est laissé séduire et le lieutenant-général Weissenwulf y a été envoyé avec un officier de l’état-major général. Ils voudront apparemment nous donner les O’Reilly et quelques bons vieux qu’ils ont trouvés dans Vienne, comme ils nous l’ont déjà proposé, en échange de leurs jeunes égrillards, mais on les leur refusera sans façon ; nous sommes devenus hardis depuis le 22, n’est-il pas vrai ? 

Il y a quelques jours que notre chef d’état-major s’est plaint de l’incendie de Presbourg [Cette ville, déclarée « ville ouverte », a été bombardée pendant quelques heures pour avoir continué ses travaux de défense et d’être transformée en place de guerre, malgré une sommation du maréchal Davout qui lui signifiait les conséquences qu’entrainerait pour la place, cette transformation] ; le leur, Sir Berthier [le maréchal du même nom], a fait répondre que par égard pour Son Altesse Impériale l’archiduc Charles, on ne tirerait plus sur la ville. Il est bien temps, quand il y a plus de 150 maisons brûlées ! Nous allons au dénouement, mon amie, et j’espère que d’ici à quelques jours je vous donnerai de bonnes nouvelles pour égayer votre estimable et un peu peureuse société. Nous devons être à Lemberg dans ce moment ; je viens de parler à un officier qui arrive de Pologne. Il me paraît que l’on traite assez légèrement cette sotte insurrection qui n’a pas le sens commun et qui est plus lâche que tout ce que l’on peut imaginer. Je suppose que les héros de cette farce auront pris le large d’assez bonne heure pour n’être pas pendus ; M. Schanrot n’est pas tendre ; il les expédie d’une manière assez leste, ce que je trouve de très aimable de la part des russes, c’est d’y avoir envoyé le fils de Souwarov, sans doute pour rappeler aux Varsoviens les doux souvenirs de Praga. Je vous dirai pour cette nouvelle que, cette nuit à onze heures, il y aura un superbe feu d’artifice. L’ennemi a rassemblé toute son armée dans l’île de Lobau ; ils y sont dans la plus grande sécurité, quand à onze heures, plus de mille bombes, boulets, grenades vont leur tomber sur le corps, pour amuser leur bivouac. Ils ne s’y attendent, pas plus que je ne le savais il y a dix minutes. Je suis à ma fenêtre, il est dix heures du soir. Quel malheur que toute votre société ne soit ici pour cette fête ; c’est la saison des feux d’artifice du Prater et on veut leur en faire le cadeau. 

Le 5 juillet. 

La canonnade a été furieuse, je ne sais ce qu’elle a produit, le crime s’est commis à l’ombre des ténèbres. Une circonstance assez singulière nous sert à merveille comme motif de vengeance. A dix heures, ces incendiaires jetant des grenades dans la petite ville de Stadtenzersdorf, le feu était à toutes les maisons, lorsque notre canonnade commença à venger la malheureuse ville. Ce qui rendait la scène encore  plus terrible, c’est qu’il pleuvait à verse avec le vent le plus violent que j’ai entendu de ma vie ; ajoutez à cela l’air enflammé par la réverbération du canon, les cris des blessés, des mourants, des caissons sautant en l’air, des bombes éclatant au milieu des nues, notre armée éclatant de rire à chaque beau coup, et, comme au spectacle, criant « bis » aux canonniers ; c’est charmant. Le brillant lever du soleil a fait taire tous ces démons de la nuit ; le silence majestueux qui règne actuellement invite au sommeil et ainsi que Richelieu, bonsoir ma douce et tendre amie, il est deux heures, séparons-nous. » 

A 8 heures après-midi. 

La bataille est engagée sur tous les ponts. Je crois qu’elle va bien puisque ma réserve de grenadiers n’a reçu encore aucun ordre. Je vois le feu de ma fenêtre du côté de Schönau ; il paraît que le grand passage s’est fait de ce côté-là. Quel dommage que ce ne soit pas à Aspre ; je crois qu’il a craint votre influence. Adieu, je vais à mon observatoire. 

2°/ A.S.E. le marquis de Lusignan, chevalier de l’ordre de Marie-Thérèse et général d’artillerie au service de S.M. l’Empereur et Roi. 

A Wischau, par Brünn, Gersdorf, le 6 juillet 1809. 

Depuis le 1er juillet nos avons tous les jours quelque petite variété à jouer. Le 2 et le 3, nous nous attendions à une belle bataille sur notre champ de gloire. L’armée ennemie s’était rassemblé sur la Lobau et le 1er, le soir, il poussa nos avant-postes de ce côté du Danube. Voyez quelle était notre position [Suit un croquis]. Vous voyez que nos avant-postes dans le coude de la rivière ne pouvaient pas tenir. Ils se replièrent tout de suite dans la ligne et nous leur laissâmes le champ libre jusqu’aux retranchements [Il s’agit des Français]. Ils s’emparèrent du bois où ils se fortifièrent. Je croyais que le lendemain ils seraient venus nous attaquer ; tout fut tranquille à une petite canonnade près occasionnée par la présence de l’archiduc qui passait devant la ligne aux acclamations de l’armée. Ces cris de vivat furent entendus. L’Archiduc remarqué, l’ennemi accompagna sa suite d’une forte canonnade qui tua quelques malheureux. Le 3, l’ennemi manœuvre sur ses flanc de l’autre côté du Danube pour voir apparemment le mouvement que nous ferions, tout resta en place. Le 4, il revint dans son Lobau, y jette toute son armée et le 5 nous le régalâmes pendant la nuit (la nuit du 4 au 5) d’une terrible canonnade et bombardement. Je ne sais ce qu’il a perdu, les ténèbres couvraient nos crimes. Il pleuvait, il tonnait, il ventait, tout cela ajouté à la canonnade la plus sévère faisait un spectacle horriblement beau.

Aujourd’hui, le lever majestueux du soleil mit fin aux massacres de la nuit. Le rossignol innocemment signale par son chant harmonieux l’auteur de la nature et semble vouloir me souvenir de votre paisible et heureuse retraite. Je me repose à côté de vos platanes et respire l’odeur suave de vos superbes orangers. Croiriez-vous que pendant que je vous écris, je vois de ma fenêtre un feu de tous les diables ? Les Français ont passé le Danube à Mülheuten vis-à-vis de Mauswörth ; ils ont brûlé hier Stadtenzersdorf et nous les attaquons ce matin pour les chasser. Ils veulent nous faire de petites diversions sur notre flanc gauche pour déboucher par la Lobau et je ne serais pas étonné que vers midi nous soyons en pleine action. Le feu est assez vif, il me semble qu’il se dirige sur Schönau.

Dans ce moment la bataille est entièrement engagée. Je ne reçois encore aucun ordre pour ma réserve de grenadiers, de manière que je dois croire que les affaires vont bien. Adieu, chère Excellence.

Je vais cacheter et envoyer cette lettre à tout hasard. Il eût été intéressant de posséder une autre lettre du baron d’Aspre, datée du lendemain de Wagram. Elle nous aurait fait connaître les impressions du général autrichien en face de la réalité des événements.  

Ce témoignage fut publié en 1895 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

 

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( 25 mars, 2021 )

Une lettre du général Drouot

Une lettre du général Drouot dans TEMOIGNAGES 75-000728

Celle-ci résume quelque peu les maux dont a été victime la Grande-Armée durant la campagne de Russie. 

Koenigsberg, 1er janvier 1813. 

Nous avons eu à combattre la faim et surtout le froid le froid, ennemis terribles sous lesquels un grand nombre d’hommes et de chevaux ont succombé. Ma santé n’a pas été altérée un seul instant ; j’ai conservé mes forces et toute ma vigueur ; peu de jeunes gens de vingt-cinq auraient pu lutter avec moi. J’ai eu la douleur de voir périr de froid et de misère un grand nombre de mes canonniers ; la perte successive de tous mes chevaux du train m’a forcé à abandonner tous mes canons ; ces sacrifices m’ont déchiré le cœur. J’ai perdu tous mes domestiques, chevaux et effets ; je regrette beaucoup mes domestiques ; la perte de mes chevaux ne m’affecte point. Si nous avons éprouvé des désastres, l’honneur entier est resté. Partout où nous avons voulu combattre les Russes, nous l’avons fait avec avantage. Les cosaques se sont enrichis de nos dépouilles ; mais cinquante fusiliers ou une pièce de canon suffisaient pour dissiper leurs troupes les plus nombreuses. » . Cette noble lettre du 1er janvier 1813, si fière et si touchante, suffit à réfuter Pion des Loches [Première édition en 1889 ; réédité en 2009 ].

Dans ses mémoires (« Mes Campagnes », p.318) Pion accuse Drouot d’avoir été, non seulement un homme fort médiocre à la guerre, mais un égoïste, un « tartuffe dévoré d’ambition qui sacrifiait tout pour se faire valoir et pour avancer », et il montre Drouot s’esquivant pendant la retraite pour boire à l’écart quelques gorgées d’une bouteille de vin. Mais il a beau dire que la réputation de Drouot finira par tomber. Drouot, a dit Macdonald, était « l’homme le plus droit, le plus modeste que j’aie connu, instruit, brave, dévoué, simple de manières, d’un caractère élevé, antique » ; Pons de l’Hérault le regarde comme un grand homme de Plutarque, comme la perfection de l’ordre moral, et Fain le nomme le dernier des Romains. C’était, a dit Ségur, « l’un de ces hommes doués de toute la force de la vertu, qui pensent que le devoir embrasse tout et qui sont capables de faire simplement et sans effort les plus nobles sacrifices ! » Drouot était, pendant la campagne, colonel dans l’artillerie de la Garde. Il fut, le 10 janvier 1813, promu général de brigade dans la ligne, et, dit-il, affligé de ce changement d’état, attristé de quitter ce corps d’artillerie qu’il venait de voir détruit et qui faisait l’admiration de tout le monde.

Mais il s’apprêta sur le champ à rentrer en campagne, et le 26 janvier 1813, l’Empereur le prit pour aide de camp, en même temps que Corbineau et Flahaut. Celui que Napoléon a nommé « Le Sage dela Grande-Armée », avait toutefois, durant la retraite de Russie, réfléchi sur ce que ferait son souverain. Il parlait rarement politique, mais il dit un jour à Pion : « Cette campagne, si triste qu’elle soit, aura un résultat favorable à la France ; l’Empereur va mettre désormais de l’eau dans son vin ; il se contentera et la gloire acquise ; il n’ira plus courir les aventures ; il a été battu, non par l’ennemi, mais par les éléments ; il fera la paix en cédant ses possessions de la rive droite du Rhin. » 

Arthur CHUQUET.

 

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( 22 mars, 2021 )

Méry, ville-martyr (1814) !

Méry

« L’armée française, partie de Montereau le 20 février, se dirige sur Troyes, à la poursuite des Alliés. En passant à Méry, l’Empereur, ayant été prévenu qu’on apercevait dans la ville un rassemblement considérable de forces, prend aussitôt le parti de s’y porter, et en arrivant il ordonne au général Boyer de s’en emparer. Immédiatement les Prussiens en sont chassés, mais en fuyant ils brûlent la ville qui n’est plus bientôt qu’un monceau de cendres. L’incendie se propagea avec une rapidité effrayante, et chassa les habitants de leurs maisons qui s’écroulaient. Au milieu de cette scène de douleur, des vieillards furent égorgés, des malades arrachés de leur lit vinrent expirer de faim, de misère et de froid à la lueur des flammes qui dévoraient leurs habitations; toute la ville fut détruite en quelques heures avec ce qu’elle renfermait.

Le général Gruyère fut tué, et nous éprouvâmes de grandes pertes. L’Empereur passa la nuit du 22 au 23 au petit village de Châtres, dans la maison d’un charron. [« L’itinéraire de Napoléon au jour le jour… », de MM. Tulard et Garros (Tallandier, 1992, p.440), indique que  c’est chez le maire, P.Dauphin, que descend Napoléon]

Pendant cette campagne de 1814, où chacun défendait ses foyers, chaque jour voyait des scènes cruelles. Lorsque nous avions pris une ville, il fallait presque aussitôt l’abandonner à l’ennemi. Comme beaucoup d’habitants étaient privés de leurs maisons brûlées ou saccagées, et qu’ils craignaient en restant d’avoir à subir de nouvelles vexations de la part des Cosaques, plusieurs nous suivaient, croyant trouver au milieu de nous, protection et sécurité. Mais bientôt harassés de fatigue, manquant de tout, et, exposés comme nous au feu de nos implacables ennemis, ils restaient sur les route en butte, les hommes, aux insultes, les femmes, à la brutalité des Cosaques, et presque tous à une mort certaine.

Voici à ce sujet une scène horrible qui se passa sous nos yeux en quittant Méry le 22 février. A peine avions-nous fait deux lieues que nous fûmes attaqués sérieusement par un corps russe, dont les canons, dirigés habilement, nous enlevèrent beaucoup de monde. Une femme, qui tenait son enfant dans ses bras et qui s’était réfugiée dans nos rangs, fut atteinte par un projectile qui lui coupa le crâne en deux et tua l’enfant. Son mari, qui la suivait, la voyant tomber, s’était précipité vers elle pour la secourir ; mais s’apercevant bientôt de l’affreuse vérité, il devint fou instantanément. Lorsque nous passâmes devant lui, à l’endroit où il s’était assis sur le bord d’un fossé couvert de neige, cet infortuné cherchait à rassembler les chairs qui se détachaient de la tête de la pauvre victime, comme si par cet horrible travail, la vie devait lui être rendue. Il riait, chantait et pleurait tout à tour ; ses mains ensanglantées, qu’il portait alternativement sur sa figure et sur les autres parties de son corps, l’avaient rendu si hideux, que ce spectacle nous épouvanta au point de nous forcer de désirer qu’une balle vint mettre fin à son supplice ».

(Sous-lieutenant LEFOL, « Souvenirs sur le Prytanée de Saint-Cyr, sur la campagne de 1814, le retour de l’Empereur Napoléon… », Versailles, Imprimerie de Montalant-Bougleux, 1854, pp.29-30).

Louis-Hercule Duval-Lefol (1797-1846) quitte le Prytanée militaire de Saint-Cyr avec le grade de sous-lieutenant dans le 100ème  régiment d’infanterie de ligne. Le hasard voudra qu’en 1814, se rendant à Châlons-sur-Marne, il y rencontre son oncle le général Lefol. Ce dernier le prendra comme aide-de-camp. Il participe à ses côtés à toute cette campagne mémorable. Après l’abdication de Napoléon, en 1814,  Lefol est nommé lieutenant. 

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( 15 mars, 2021 )

Le général Clarke au ministère de la Guerre…

La carrière du général Clarke, nommé ministre de la Guerre en août 1807, illustre particulièrement bien la montée en puissance des grands commis au moment où le grand Empire connaît son apogée. Le ministère de Clarke vit cependant au rythme des crises qui résultent des campagnes de plus en plus difficiles que doit mener l’empereur. Celui-ci conserve à tout instant la haute main sur les affaires militaires et délègue à son ministre des pouvoirs restreints, quand il ne le charge pas de tâches plus ingrates, comme la gestion quotidienne de la campagne d’Espagne dont Napoléon s’est progressivement détaché. L’organisation du ministère évolue lentement au cours de ces sept années bien chargées, conservant un aspect proche des bureaux de l’Ancien Régime. Le ministre est obligé, néanmoins, d’adapter les structures aux besoins les plus urgents, créant des directions supplémentaires. Les réformes, cependant, se font attendre tout comme la résolution des problèmes stratégiques apparus sur les champs de bataille, de Baylen à Walcheren, en passant par le royaume de Naples. Cette longue période se conclut en 1814 dans l’impuissance la plus flagrante, malgré le sursaut d’énergie de Clarke pour resserrer les cadres. Son action à la tête des services dela Guerre en font pourtant un personnage incontournable : Louis XVIII ne s’y trompe pas en lui redonnant le portefeuille dès 1815.

Le général Clarke au ministère de la Guerre… dans FIGURES D'EMPIRE Clarke-1-184x300Si les campagnes napoléoniennes ont fait l’objet d’une abondante production de commentaires, il est intéressant de remarquer que l’organisation administrative dela Guerre sous Napoléon n’a pas toujours attiré l’attention des historiens comme elle aurait dû. La récente acquisition par le ministère des Affaires étrangères des archives privées du maréchal Clarke, ministre de la Guerre de l’Empereur puis de Louis XVIII, a permis de jeter une nouvelle lumière sur une facette encore méconnue des affaires militaires. D’une taille encore réduite, le ministère dela Guerre prend, avec l’arrivée du nouveau ministre, une ampleur nouvelle à mesure que les fronts militaires s’accumulent. Il illustre cependant également les aspects les plus figés de la bureaucratie napoléonienne, laquelle fonde son action sur un service de renseignement parfois dépassé par les événements. Nouveautés et archaïsmes se croisent dans les couloirs de cette administration encore très influencée par les méthodes de travail en cours sous l’Ancien Régime. La nomination d’un officier de plume à sa tête ne pouvait qu’accentuer encore l’orientation résolument bureaucratique prise par l’administration impériale. Nous concentrerons de ce fait principalement notre propos sur les transformations apportées au ministère au cours des sept années que Clarke passa à sa tête.

Henri-Jacques-Guillaume Clarke, une personnalité en retrait.

Le mois d’août 1807 voit le triomphe de la politique continentale de Napoléon, vainqueur dela Prusseet de son allié russe au terme de l’éprouvante campagne qui s’est déroulée tout au long de l’hiver et du printemps précédent. La signature du traité de Tilsit, le 7 juillet 1807, censé entériner cette politique de rétorsion vis-à-vis des opposants du grand Empire, voit également émerger un nouveau mode de gouvernement, symbolisé par la fin de la mainmise du prince de Talleyrand sur les Affaires étrangères. Dans le même temps, le maréchal Berthier se voit cantonné dans le rôle de major général des armées, place où il pourra donner toute la mesure de son talent. Pour le remplacer, Napoléon fait appel à un officier général de toute confiance, Henri Clarke, celui-ci venant de s’attirer tous les éloges pour son action à la tête du gouvernement militaire dela Prusse.

L’Empereur et Clarke, qui se sont connus au cours de la campagne d’Italie, présentent de nombreux traits de ressemblance intéressants : nés à quelques années d’intervalle, tous deux sont d’origine étrangère, le père de Clarke ayant été l’un des nombreux officiers irlandais entrés au service dela France, suite à l’émigration continentale des partisans des Stuart. Tous deux ont bénéficié de l’enseignement de l’École militaire de Paris, bien que leur noblesse ait pu faire l’objet de doutes sérieux. Enfin, tous deux ont fréquenté le Cabinet topographique et militaire, institution attachée à l’autorité directe du directeur en charge des affaires dela Guerre, Lazare Carnot. Clarke a même été le supérieur du jeune général Bonaparte pendant les mois d’août et septembre 1795.

Auteur de rapports sérieux, véritable force de travail, le jeune officier général s’attire la bienveillance de Carnot qui l’envoie en mission d’observation pour le compte du Directoire en Italie. Sur place, il dénonce l’enrichissement personnel de certains généraux, tout en prenant garde d’épargner l’homme qu’il admire de plus en plus, le général Bonaparte. Mis à l’écart avant le coup d’État de Fructidor, lequel voit la chute de Carnot, il revient sur la scène des affaires après ce coup d’État, qu’il a applaudi sans réserve, bien qu’il se soit toujours défendu d’appartenir à un quelconque parti, si l’on excepte sa courte parenthèse orléaniste au début dela Révolution. Les missions qui lui sont assignées témoignent ensuite de l’ascension de ce discret serviteur de l’État. Parlant à la perfection l’anglais, l’allemand et l’italien, on le retrouve au cours des négociations de Lunéville avec l’Autriche, puis au poste de ministre plénipotentiaire auprès du roi d’Étrurie à Florence. Ambitieux, il obtient en 1805 son rappel en France, où il exerce brièvement la fonction de secrétaire de l’Empereur. La campagne d’Autriche lui donne une véritable occasion de se distinguer lorsque Napoléon lui confie le gouvernement de Vienne. Tâche difficile, sinon ingrate, elle lui permet de briller d’un éclat différent de celui des autres généraux qui s’illustrent à Austerlitz. Le fait est que Clarke réussit, au-delà des attentes, à remplir sa mission dans une ville dont les ressources ont été épuisées par la guerre. Les rapports officiels de la police font état d’une capitale sous tension, dont le calme n’est qu’apparent. Il lui faut combattre la criminalité ordinaire, maintenir le prix des aliments de base à un taux fixe, réquisitionner les lits pour les blessés. Toutes ces actions ne peuvent se faire sans le concours des Viennois et de la garde bourgeoise, dont Clarke s’assure (non sans risques) les services. En contrepartie, il fait régner l’ordre et la discipline dans les troupes françaises, n’hésitant pas à rappeler à l’ordre les fêtards qui expriment trop bruyamment leurs sentiments à l’annonce d’Austerlitz. Napoléon lui semble être très reconnaissant d’avoir garanti la bonne image de son gouvernement dans une ville occupée et le charge de renouveler l’expérience en 1806 en lui confiant, dans un premier temps, l’administration de Berlin puis de toutela Prusse. C’est une mission encore bien plus redoutable, dans un pays sans réserves, dont les voies de communication sont coupées par les francs-tireurs et les rigueurs de l’hiver. Clarke doit exécuter des otages et faire respecter un ordre précaire tout en levant une contribution de guerre de 131 millions de francs, somme dont le pays ne dispose pas dans son intégralité.

Satisfait des services rendus par ce dévoué commis et désirant marquer la nouvelle inflexion prise par son gouvernement, plus tatillonne et plus bureaucratique, Napoléon le nomme ministre dela Guerre. Clarkey voit la consécration de sa carrière d’officier de plume, suscitant jalousie et commentaires désobligeants, bien que ceux-ci soient encore assez éloignés du portrait du « maréchal d’Encre » brossé sous la Restauration. Lefait est que le personnage, assez raide et d’une honnêteté scrupuleuse, n’inspire que peu de sympathies à ses contemporains. On lui reproche sa grande suffisance et un amour-propre démesuré, sa passion pour les généalogies fantaisistes ajoutant encore à sa réputation d’homme compassé. Élevé dans un premier temps comte de Hunebourg, il obtient en 1809 le titre de duc de Feltre et fait sourire la cour en arrachant l’autorisation d’accoler cette nouvelle distinction à l’ancienne. Critiqué, mais rapidement incontournable : en dépit des difficultés de plus en plus sérieuses sur tous les fronts, il a imprimé sa marque sur toute la marche du ministère.

D’une crise à l’autre…

Bien que souvent déconnecté de la réalité des terrains, (la majeure partie de l’intendance étant partagée entre le major général Berthier, véritable ministre des armées délégué sur le terrain, et l’administration dela Guerre), le ministère de Clarke s’assure du déroulement des opérations et établit un lien indispensable entre le théâtre militaire et l’administration impériale. Les renseignements de la première importance et les rapports des officiers transitent en permanence sur le bureau du ministre, dont le rôle est d’établir la synthèse des informations avant d’en donner communication à l’Empereur. Cette organisation centralisée à l’extrême, largement héritée des bureaux de Louvois, n’est pas sans défauts. Clarke en fait l’expérience dès la première année de son ministère, lorsque la crise espagnole éclate avec une virulence imprévue. Il semble que le ministère tout comme l’ensemble du gouvernement aient sensiblement mésestimé les capacités de résistance des Espagnols. Aussitôt la sinistre comédie de Bayonne conclue, le pays s’est dressé tout entier contre les Français. Le vide au sommet de l’exécutif a désorganisé considérablement les services de renseignement, d’autant que les occupants ne peuvent espérer bénéficier d’aucune véritable complicité au sein de la population. Le ministère fait reposer l’essentiel de sa progression dans le pays sur une armée de jeunes conscrits commandés par un général expérimenté, le général Dupont. Celui-ci, dépassé par la tournure que prend le conflit, laisse saccager la ville de Cordoue avant d’être pris au piège à Baylen. Sa capitulation, en rase campagne, sème la stupeur en Europe et secoue gravement les institutions. Baylen est la première crise sérieuse que doit affronter le nouveau ministre, confronté à un autre problème, d’ordre personnel : Dupont est l’un de ses plus anciens amis. Les deux hommes se sont connus au Cabinet topographique et militaire sous le Directoire, ont travaillé longtemps ensemble et se sont tous deux fait remarquer par leurs qualités d’administrateurs. Mais le serviteur de l’État qu’est le ministre n’hésite pas longtemps : le 9 septembre 1808, se tient chez le comte Dejean, ministre de l’administration dela Guerre, une réunion cruciale à laquelle assistent Clarke, le comte de Cessac, directeur des revues, et Gassendi, chef de division au ministère. Ces quatre personnages, qui représentent toute l’administration militaire, refusent de considérer les éléments matériels de la défaite et suivent à la lettre les prescriptions impériales en chargeant Dupont de toutes les accusations. Il s’agit avant tout de respecter la volonté de Napoléon, profondément ulcéré par cet échec majeur, lequel a remis totalement en question sa politique extérieure. Madrid a été évacuée par le roi Joseph, qui ne contrôle plus qu’une petite partie du territoire entrela Navarreet les Pyrénées. Clarke et ses collègues écartent un certain nombre de décisions jugées inexcusables, notamment celle d’inclure dans la capitulation les généraux Vedel et Dufour. L’enquête est longue et minutieuse et Clarke ne ménage pas sa peine pour retarder le jugement, qui ne survient qu’en 1812, écrivant à cette occasion à Napoléon, d’une manière assez franche, qu’il lui est difficile d’assister aux séances de la commission. Dupont, bien que très affecté par cette longue épreuve, se défend remarquablement lors des interrogatoires et met fort bien en valeur les carences de l’armée impériale.

Celles-ci méritent d’être brièvement examinées : en 1806 et 1808, l’armée française subit à Sainte-Euphémie, puis à Baylen deux échecs dont les principales causes ne seront jamais analysées en profondeur par l’Empereur et le ministère dela Guerre : outre un armement vieillissant et des techniques de combat pas toujours adaptées aux terrains, l’armée impériale ne sait pas discerner les nouvelles méthodes d’un ennemi qui, bien qu’en infériorité numérique, est capable de lui infliger des échecs surprenants. Les Anglais, qui ont fait de la technique de feu roulant leur principale force, surprennent leurs adversaires une première fois dans le royaume de Naples, en juillet 1806 à Sainte-Euphémie. Cette première semonce passe inaperçue au beau milieu de la révolte dela Calabre et la responsabilité de l’affaire est rejetée sur quelques officiers accusés d’avoir fait montre de trop d’enthousiasme. Jacques Rambaud, auteur d’une thèse sur le règne napolitain de Joseph Bonaparte, ne se trompe pas en décrivant l’épisode de Sainte-Euphémie, comme une préfiguration de Baylen, où Dupont semble avoir été dépassé par la technique d’enveloppement de sa colonne. Les lanciers espagnols, réputés invincibles, ont fait le reste. En juillet 1809, à Talavera de la Reina, les Anglais réussissent à nouveau à tenir en échec les forces de Victor et du roi Joseph. Solidement retranchés sur des hauteurs qu’ils ont soigneusement hérissées de défenses, les soldats de Wellesley, futur duc de Wellington, parviennent à contenir les assauts de leurs ennemis. Cette stratégie porte à nouveau ses fruits d’une manière bien plus convaincante lors des campagnes du Portugal de Soult et de Masséna. À aucun moment, l’état-major et le ministère n’ont pensé à réviser leurs conceptions, erreur lourde de conséquences. La lutte contre les guérillas, connues à cette époque sous le nom de « quadrilles », met également beaucoup de temps à se mettre en place. Si le ministère n’ignore rien de l’art de la petite guerre, il peine à la combattre avec ses propres armes, laissant pleine initiative à quelques officiers pour mener ce combat difficile.

L’Espagne représente une crise permanente : Napoléon donne tout pouvoir à son ministre pour traiter directement avec le commandement français mais aussi avec le roi Joseph, qu’il est habilité à réprimander en vertu de consignes impériales. Clarke réalise rapidement que la question espagnole est devenue un inextricable problème. D’un côté, des maréchaux français rivaux, de plus en plus indépendants, de l’autre, le roi Joseph, totalement submergé par les événements militaires et qui réclame des subsides et le commandement suprême des armées. Sur le terrain, certains maréchaux prennent de grandes libertés avec les ordres de Paris. Ainsi, les tentatives du maréchal Soult pour se faire nommer roi du Portugal font l’objet de rapports alarmants au ministère. Plus tard, lorsque le roi Joseph s’oppose violemment au même maréchal, qui refuse d’évacuer l’Andalousie et de couvrir Madrid, c’est à Clarke que revient le rôle d’arbitrage. N’ayant aucun pouvoir pour relever le maréchal de ses fonctions, il se borne à transmettre les doléances du roi à l’Empereur et de conseiller aux deux antagonistes d’oublier momentanément leurs querelles. Néanmoins, après 1812, il n’hésite pas à faire part à l’Empereur de ses soupçons quant à la conduite douteuse de Soult lors de la prise de la ville de Badajoz par les Anglais. Il finit enfin, en 1813, par céder aux injonctions royales et à rappeler le maréchal en France. La situation dans la péninsule est catastrophique et de simples sous-officiers osent écrire directement à Clarke pour la lui faire connaître. Le rapport laissé par le sergent-major Laurent du 88e de ligne, daté du 19 août, fait un constat sans appel : fossé entre les hommes et leurs chefs, perte de l’esprit patriotique, fatigue générale, haine tenace contre les maréchaux et généraux accusés de ne penser qu’à leurs intérêts. Clarke, de ce fait, décide de sonder l’esprit de la troupe. Ses informateurs sont pour la plupart de jeunes officiers, ou des sous-officiers, qui fréquentent la troupe et partagent ses malheurs.

Baylen figure parmi les points marquants de l’année 1808. L’affaire de Walcheren, survenue l’année suivante, pèse fortement sur le prestige de Clarke, qui manque alors de perdre son poste. Walcheren est une petite île de la Zélande, à fort potentiel stratégique, que les Anglais souhaitent envahir afin d’opérer sûrement en Hollande. L’opportunité de s’emparer de l’île se présente au moment de la campagne de 1809, laquelle retient Napoléon en Autriche. Plus encore que Baylen, dont il ne peut être tenu pour seul responsable, Walcheren révèle bien l’impuissance des bureaux de la guerre lors des absences de l’Empereur. Parfaitement informés des préparatifs anglais, y compris de la date de l’embarquement, les ministres ne prennent aucune décision importante avant l’annonce de la prise des îles stratégiques de Zélande et des menaces existant sur Anvers. Le 21 avril, l’amiral Decrès, ministre de la Marine fait passer la note suivante à son collègue de la Guerre : « Mon cher ami, je suis une poule mouillée quand nous sommes loin de l’Empereur et que nous passons huit jours sans avoir de ses nouvelles. Je vous confierais que j’avais proposé à S. M. dès vendredi dernier de faire rentrer l’escadron à Flessingue. Je n’en ai point eu de réponse, et je n’en suis pas trop étonné car S. M. a beaucoup à faire. Dans ce silence du maître, je n’ose prendre aucun parti, mais je vous provoque pour que vous examiniez ce que les circonstances exigent. Mes motifs sont que je ne sais pas si l’Empereur connaissait tous ces préparatifs de l’ennemi. » 

Si Clarke réussit à envoyer 60 000 hommes en renfort en Hollande, de sérieux problèmes subsistent quant au commandement à leur donner. Cambacérès a concédé le commandement des troupes françaises au roi Louis de Hollande, sur les conseils du ministre de la Guerre, ce qui provoque la colère de Napoléon. Le bilan de l’affaire est finalement peu glorieux : il faut attendre la fin de l’année pour reprendre les îles hollandaises. Mais, surtout, la reddition de Flessingue, place aux mains des Français, a une nouvelle fois démontré les faiblesses du ministère à faire relayer convenablement ses ordres sur le terrain. Clarke gagne pourtant quelques mois plus tard le titre de duc de Feltre, n’ayant pas démérité personnellement au cours de l’affaire, faisant preuve en toute circonstance d’énergie, là où Cambacérès et Decrès semblaient incapables. Il écrit ainsi à Napoléon le 16 août : « Si les Anglais venaient à Paris, ce ne serait pas dans mon lit qu’ils me trouveraient car je me suis à peine couché depuis le 29 juillet. » Napoléon sait malgré tout apprécier le courage de ce ministre travailleur.

Clarke ne démérite pas après ce périlleux baptême du feu. On le voit organiser avec science la campagne de Russie et administrer les points les plus reculés de l’Empire. Il se substitue fréquemment à l’Empereur, notamment pour ce qui concerne les relations avec certains maréchaux. Il lui faut même entretenir une correspondance régulière avec le roi Joseph, Napoléon refusant de traiter directement avec son frère. Plus secrétaire que ministre, Clarke voit pourtant son rôle grandir au cours de la campagne de Russie, particulièrement après l’affaire Malet, du nom du général qui s’est emparé brièvement de Paris en prétextant la mort de l’Empereur en Russie. Clarke, qui a échappé aux conjurés, a réussi à éviter le pire en reprenant le contrôle des affaires et en arrêtant les principaux coupables. Jugés sommairement, Malet et ses complices sont fusillés à Grenelle, peut-être trop rapidement au goût de Napoléon qui, de retour à Paris, exprime vivement sa colère. Clarke a néanmoins marqué des points au détriment de son rival, le général Savary, ministre de la Police, qui s’est couvert de ridicule pour n’avoir rien pressenti. L’inimitié entre les deux hommes se transforme désormais en véritable guerre des services, la guerre empiétant de plus en plus sur les prérogatives de la police. Le ministre n’hésite pas à accuser Savary de vouloir devenir un nouveau maire du palais. Cet état de fait confirme la force grandissante des militaires sur la société civile, tandis que la loi martiale est instaurée sur le territoire au moment de l’invasion alliée. Mais cette emprise militaire est loin de ressembler à celle connue après le coup d’État de brumaire. Le baron Grundler, informateur de Clarke, écrit le 21 février 1814 qu’ « exceptés la Garde et ce qui arrive d’Espagne, l’armée n’a point de consistance véritable » 

Après la défaite de Leipzig et la perte dela Saxe, la situation est en effet dramatique. Il faut à nouveau combler les vides au sein de l’armée. Les rapports entre l’Empereur et son ministre sont houleux et l’on y découvre à travers eux un tout autre général Clarke, combatif et velléitaire, réclamant 289 000 hommes pour imposer le respect dela Franceà ses ennemis. Le ministre tient aussi à faire appel à d’anciennes sommités, comme son ancien supérieur, Carnot, qu’il consulte régulièrement. À cette occasion, Carnot parvient enfin à imposer ses vues quant à la modernisation de l’équipement, plaidant pour l’utilisation de grenades à main et d’un mortier qu’il a conçu. Mais il lui faut pour cela affronter la pesanteur d’un ministère qui délibère longuement sur ces innovations. En outre, le découragement prend peu à peu le dessus.

À Paris, menacée par les armées alliées, Clarke est en relation constante avec le roi Joseph, lieutenant-général de l’Empire et partage avec lui ses désillusions et ses désirs de paix. Les deux hommes fuient la capitale le 30 mars, convaincus de l’inutilité d’une défense. Le 2 avril 1814, Clarke écrit à Berthier pour justifier ce départ précipité, invoquant les conditions désastreuses de la défense et le refus de combattre opposé par la Garde nationale. Le désir de paix général l’a emporté et Clarke doit quitter le ministère qu’il transmet, ironie du sort, à son ancien ami, le général Dupont de l’Étang.

Organisation du ministère sous Clarke.

Les sept années du ministère Clarke, chargées en événements militaires et politiques et rythmées par les crises, ne coïncident pas avec une réorganisation des services. Manque de temps, manque de moyens chroniques : le ministère n’est pas du reste, et le fait est surprenant pour un régime militaire, un poste exposé. S’ils comptent parmi les portefeuilles stratégiques, ses attributions sont limitées par la volonté de l’Empereur. Napoléon a installé un homme de bureau, un grand commis dont le profil rappelle celui de certains ministres de l’Ancien Régime, certainement à dessein. En 1807, Clarke prend possession d’un vaste ministère, dont la force de travail est impressionnante, mais parfois inefficace. Il est doublé par une autre entité administrative, l’administration dela Guerre, chargée de nombreux domaines, dont le ravitaillement. Mais il arrive parfois que les attributions des deux ministères se croisent, notamment en Espagne, où Clarke doit assurer les subsistances de la ville de Barcelone. C’est également le ministère dela Guerrequi doit prendre en charge l’administration de places lointaines et stratégiques, telles que l’archipel de Corfou, où les Français sont très isolés.

Clarke ne procède à aucun changement marquant lors de son arrivée à la tête de la Guerre : l’organisation est à peu de choses près la même que celle qui prévaut en 1806. Le secrétaire général en est toujours l’inspecteur en chef aux revues Denniée, remplacé à partir de 1809 par le général Fririon, ami personnel de Clarke. On compte six divisions principales et trois bureaux chargés respectivement du génie (Decaux), du matériel du génie (Sénarmont) et de la police militaire (Besson). Une septième division, dirigée par Reverony, traite les dépenses internes du génie. Ce sont ces six divisions qui représentent la colonne vertébrale du ministère, le ministre se chargeant de coordonner leur action selon la ligne directrice qu’il définit en accord avec l’Empereur. Les six chefs de division peuvent être considérés comme les yeux et les oreilles dela Grande Armée, responsables des dépêches, des mouvements des troupes, des états de situation, des inspections, mais aussi de la situation personnelle de chaque soldat français, les troupes étrangères étant souvent soldées et équipées par les États vassaux de l’Empire.

Clarke-2-180x300 dans FIGURES D'EMPIRELe ministère ne mobilise finalement que peu de personnel : 439 employés en 1814, dont 90 surnuméraires. Son organisation n’a presque pas changé depuis la Révolution. On y discerne toutes les conceptions de Carnot, pour qui la guerre se prépare autant dans les bureaux que sur les terrains. Clarke se situe clairement et résolument dans cette ligne, en tant qu’ancien subordonné de l’ex-directeur dont il a observé et admiré la rigueur au travail. Il ne sera donc pas question pour lui de bouleverser fondamentalement les bases de l’administration qu’il dirige. Le travail ne répugne pas le nouveau ministre qui ne quitte à aucun moment la capitale. Le 1er janvier 1809, au moment où l’Empereur se bat en Espagne et alors que Paris fête joyeusement la nouvelle année, Clarke écrit à Napoléon que « les montagnes de papier qui s’élèvent autour de [lui], ainsi que le travail avancé dans la nuit, et sans aucune relâche » le maintiennent constamment dans son bureau. C’est en 1809 qu’il décide les premiers remaniements au sein du ministère, décidant d’adapter les services aux nouvelles exigences d’une Grande Armée présente sur tous les fronts européens.

Le ministère de Clarke, loin d’être immobiliste, doit cependant attendre une crise majeure telle que le débarquement anglais en Hollande pour commencer à réfléchir à la manière de répondre aux imprévus. Clarke révise dans un premier temps les attributions de ses chefs de division, confiant la garde de Paris à la quatrième division de Barnier, chargée jusque-là de l’état civil et des inspections. Mais ce sont les bureaux qui font avant tout l’objet des soins du ministre : ceux du génie sont ainsi rassemblés sous l’autorité de Decaux, tandis que la septième division, demeurée à l’écart, est supprimée. Enfin, le bureau des revues devient la division des revues, confiée à l’inspecteur Dubreil, composée de quatre bureaux. Ce remaniement n’est dans les faits qu’une adaptation. Clarke se contente de suivre l’évolution de son personnel et de répondre aux besoins du moment : en 1811, alors que l’on commence à envisager une campagne en Russie, le ministère créela Direction générale des revues et de la conscription, véritable service autonome, placé sous les ordres du général Dumas. Ce dernier retrouve les attributions qui étaient celles de Lacuée en 1806. Dès mars 1812, cette direction est supprimée, tandis que les revues viennent s’ajouter aux attributions de la première division, dirigée par Prevost. Les attributions de la direction sont partagées entrela Guerre et l’administration de la Guerre. Une direction générale de la conscription est alors mise en place et confiée au baron d’Hastrel, lequel récupère à son tour les prérogatives de Lacuée.

En 1811, deux divisions supplémentaires sont créées à partir d’anciens bureaux : le génie, formant la septième division et la police militaire, formant la huitième. Cette augmentation des effectifs du ministère est rendue nécessaire par les besoins d’une armée pléthorique. En 1813, le baron Denniée reçoit la charge d’une division supplémentaire spécialement dévolue à la surveillance et à l’administration des recettes et dépenses des armées d’Espagne. L’Espagne en cette année concentre d’immenses moyens, puisqu’une autre division particulière est créée au sein même de la première division, chargée des opérations des armées et confiée à Vieusseux. Une certaine fébrilité règne alors dans les ministères parisiens. L’armée est durement éprouvée par les revers qu’elle subit un peu partout et les bureaux, particulièrement sollicités pour répondre aux demandes urgentes, doivent faire appel à du personnel supplémentaire. Clarke doit ranimer des commissions éteintes, comme celle chargée des fortifications, ou bien présider, à partir du 27 décembre 1813, le Comité central de défense, institution importante mais vidée de substance, chargée d’organiser la défense civile et militaire du territoire national. Le Comité central est relayé sur le terrain par des référents chargés d’organiser dans chaque division militaire la défense des points stratégiques. Pour la défense des places, Clarke se fait seconder par l’ancien ministre Dejean, chargé alors de l’inspection du génie, lequel lui remet un rapport inquiétant sur la situation très dégradée des places fortes françaises.

À cette date, jamais la pression n’a été aussi forte sur les épaules des fonctionnaires, mais l’organisation interne n’en est pas pour autant modifiée. Lorsqu’il quitte précipitamment la capitale en avril 1814, le ministre parvient encore à réunir son cabinet à Blois et à assurer un semblant de service, mais cet épisode parvient à sauver les apparences. Malgré les événements défavorables, Clarke a réussi à prouver combien il est indispensable à la tête dela Guerre. Au même moment, la plupart des fonctionnaires du ministère signent sans aucune difficulté l’acte reconnaissant Louis XVIII roi de France.

Conclusion.

Clarke, qui succède à l’austère Berthier, ne possède en rien la fougue des généraux qui s’illustrent sur les terrains mais correspond au type du fonctionnaire idéal, peu bruyant et très obéissant. Rentré au ministère au moment où la France occupe la place de première puissance militaire du continent européen et s’apprête à remettre de l’ordre en Espagne, il le quitte provisoirement en 1814, au moment où le pays se trouve au bord du gouffre. On peut résumer la carrière de Clarke sous l’Empire à travers cinq grandes crises : Baylen, Walcheren, l’affaire Malet, la fin de la guerre d’Espagne et la campagne de France. Durant chacune des crises, Clarke fait épreuve d’initiative et de courage, mais la clairvoyance lui fait défaut à plusieurs reprises. L’armée est durement secouée par la catastrophe de Baylen, survenue en 1808, bataille au cours de laquelle les meilleurs soldats de l’Europe continentale ont été pris au piège : Clarke, pas plus que les autres tacticiens, ne discernent les graves défauts qui grippent la machine de guerre impériale. Mais le ministre est-il libre d’apporter son diagnostic propre ? N’est-il pas plutôt un simple mécanicien attaché à cette machine ? Autant de questions qui méritent que l’on prenne en considération cet aspect de l’armée napoléonienne, illustrant particulièrement bien les faiblesses d’une entreprise aux bases fragiles. Les archives personnelles du maréchal Clarke recèlent toutes les informations susceptibles de compléter les dossiers du Service Historique de la Défense.

Vincent HAEGELE

Source : Vincent Haegele, « Le général Clarke au ministère de la Guerre », Revue Historique des Armées, 251/2008. http://rha.revues.org/index328.html

 

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( 15 mars, 2021 )

Un témoignage sur la campagne de 1812.

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Louis de BUMAN, né le 17 janvier 1789 dans le canton de Fribourg à Bulle où son père était Baillif, enflammé par le souvenir des BUMAN qui se firent tuer pour le Roi de France devant Dunkerque et Montmédy, rejoint en 1808 avec le brevet de sous-lieutenant, le 2ème régiment suisse dit « Régiment de Castella » à Besançon. On le dirige sur Marseille, dépôt de son régiment, et là, il fait l’apprentissage de son métier. Il prend part aux campagnes du Portugal et d’Espagne ; il est de l’expédition de Russie ; enfermé dans Mayence, il attrape le typhus. Il quitte le service après les journées de 1830, comme chef de bataillon. Il vécut désormais à Fribourg et lorsqu’il mourut le18 janvier 1877, ce vieillard à la taille encore droite, à la démarche rapide et dont les 89 ans, portés si légèrement, semblaient être un défi au temps, était le dernier survivant fribourgeois des guerres napoléoniennes. Une notice biographique sur Louis de BUMAN parut alors dans la revue « Le Chroniqueur » (février et mars 1877). Elle a été composée d’après les souvenirs de famille et les propres récits de Louis de BUMAN. Nous avons tiré de cette rarissime notice tout ce qui concerne la campagne de 1812. 

 A.CHUQUET 

La division suisse, composé de régiments aguerris dans le Midi, fit partie du 2ème corps, sous les ordres d’Oudinot, qui s’avança en Lituanie. Le 29 juillet eut lieu le combat de Jacobowo. Elle n’y prit qu’une faible part. Le soir, toute la division campait sous Polotsk. Quoique dans un grade inférieur, Buman se rendait compte des immenses difficultés qui signalaient les débuts de cette campagne, et ses récits, longtemps après, redisaient les préoccupations qui étaient dans l’esprit de tous les officiers Les jours qui suivirent furent des jours de repos relatif. Le 17 août, Oudinot, blessé, passait le commandement à Gouvion Saint-Cyr qui gagnait, le 18, la bataille de Polotsk, et Buman vit porter plus d’un camarade dans les ambulances. Durant les mois de septembre et d’octobre le corps d’armée resta dans ou sous Polotsk. Une inquiétude vague envahissait les esprits Les effectifs, réduits par le feu, se fondaient encore par des désertions nombreuses. Le 18 octobre se livra la seconde bataille de Polotsk durant laquelle les Suisses, emportés par leur ardeur, sortirent des ouvrages pour se précipiter à la baïonnette sur les Russes qu’ils refoulèrent au loin. Ce trait de valeur leur coûta 600 hommes et 32 officiers mis hors de combat. Buman ne parlait jamais de cette affaire sans animation, tout en la qualifiant modestement de « majeure ». On battit cependant en retraite devant les forces supérieures toujours plus pressantes. Oudinot reprit le commandement du corps à la place de Gouvion Saint-Cyr blessé et se porta en hâte Borisov pour assurer le passage de la Bérézina à Napoléon et àla Grande-Armée. Le 26 novembre 1812, le corps d’Oudinot, réduit à 5.000 hommes, passa le premier sur la rive droite de la Bérézina. Le lendemain soir, Napoléon s’approcha des bivouacs des Suisses, se chauffa longtemps au feu allumé par les officiers de la compagnie de Buman qui s’écartèrent respectueusement. Il était pensif, absorbé et recevant avec la dernière violence les officiers généraux qui venaient lui parler et les officiers d’ordonnance qui lui annonçaient que les pontonniers mouraient de froid, plongés dans l’eau jusqu’aux épaules, pour travailler au soutien des ponts ébranlés par le poids et les glaçons ; Toute la nuit se passa sur le qui-vive, et le 28, dès l’aube, s’engagea la grande bataille de la Bérézina en présence de Napoléon avec la Garde en réserve. Les Suisses furent au premier rang et avaient devant eux Tchitchagov. Dès le matin, Oudinot fut blessé et remplacé par Ney. Le second régiment suisse, réduit à un millier d’hommes, était le plus avancé de tous et se distingua durant cette journée par de nombreuses charges à la baïonnette qui refoulaient les Russes pour une heure. Ce fut là que fut frappé le chef de bataillon Von der Weid, de Seedorf. Cet intrépide Fribourgeois venait de donner son cheval à son adjudant blessé à la jambe et combattait à pied à la tête de ses braves quand une balle russe lui traversa la gorge. Il poussa un cri étouffé par le sang et tomba à la renverse dans les bras de Louis de Buman qui était immédiatement derrière lui. Sans perdre connaissance et, après le premier moment passé, il dit à son concitoyen ces simples paroles : « Buman, je suis mort ici en chrétien ! » Après l’avoir embrassé, il s’éloigna, soutenu sur les bras de ses soldats, pour aller aux ambulances et ne survécut guère que quarante-huit heures à sa blessure. Le soir de cette terrible lutte, des trois bataillons réduits du 2ème régiment, il ne restait plus que 12 soldats et 2 officiers, Buman et son camarade Springer de Berne. Les pertes des autres régiments suisses étaient proportionnelles. Témoin de l’immense service que cette valeureuse troupe rendait à la Grande-Armée, Napoléon distribua des croix de la Légion d’honneur sur le champ de bataille. Jean de Schaller, ancien inspecteur général des milices, Monney, Louis de Buman, Muller, pour ne citer que des Fribourgeois des 1er et 2ème régiments, la reçurent à cette place. 

Quelle n’était pas l’animation de son visage, de ses yeux quand Louis de Buman racontait ce passage sur des ponts ébranlés, cette lutte d’un contre vingt, durant quatorze heures, moitié de jour, moitié de nuit, tantôt dans les bois, tantôt à découvert dans la plaine avec de la neige jusqu’aux genoux par un froid qui, quelques jours plus tard, allait descendre jusqu’à 30 degrés Réaumur, n’ayant qu’un peu de l’eau-de-vie de Polotsk pour maintenir,avec l’action, la chaleur et le sang-froid dans ces corps de fer ! Chaque fantassin, électrisé par les paroles et les exemples des chefs qui ne croyaient pas au-dessous d’eux de descendre d’un cheval pour prendre le fusil d’un mourant et de charger à la baïonnette en tête des colonnes, chaque fantassin, disons-nous, sentait qu’il était une portion du salut de l’armée. Le croirait-on ? La Restauration refusa de reconnaître les brevets de la croix d’honneur donnée par le grand capitaine sur le champ de bataille. Le gouvernement en expédia d’autres en 1816 avec des croix à l’effigie d’Henri IV : petitesse qui n’augmenta pas dans l’armée le nombre des amis de Louis XVIII. Le lendemain, dès l’aube, Maison, qui allait protéger la retraite avec les débris du 2ème corps, demanda où étaient les Suisses. On lui désigna, non, loin, un groupe d’hommes couverts de neige, mêlés de blessés qui ne pouvaient se porter en avant, tous serrés au drapeau. Il considéra cette phalange à l’héroïsme de laquelle il allait demander encore de continuer la lutte, puis détourna la tête en versant des larmes. Quelques heures après, le mouvement de retraite s’accentuait à la faveur de l’incendie des ponts qui empêchait les avant-gardes russes de se porter en avant. Il y eut plusieurs combats : dans l’un, Buman eut la douleur de perdre son camarade et ami Springer, tué par la lame d’un cosaque. Les officiers dont les corps avaient été anéantis marchèrent pour leur compte à travers la Pologne pour gagner  la Prusse. Buman voyagea ainsi, seul, couchant sur la neige ou sous quelque toit écarté, enlevant à la pointe du sabre sur les cadavres de chevaux morts des lambeaux de chair dédaignés par les hommes qui précédaient.Arrivé à Kowno, il y fit fortuitement la rencontre de François de Chollet, du 3ème régiment. Ils furent heureux de voyager ensemble et avec les mêmes privations jusqu’à Küstrin, où ils purent prendre quelques jours de repos, en voyant journellement arriver quelques échappés de cette terrible lutte. 

A la fin de février 1813, Buman arrivait à Lauterbourg où se trouvait le dépôt de son régiment. Ses vêtements, réduits en lambeaux flottants, n’avaient plus de l’uniforme que la couleur et les boutons. Il marchait, les pieds abîmés par le froid et la marche, avec des chaussures presque sans semelles. Dans les calamités si horribles, retrouver le dépôt, c’est rentrer dans la famille. Tous les officiers lui firent fête et lui facilitèrent la vie à qui mieux-mieux pendant que de longues heures étaient consacrées le soir à entendre les récits des revenants de la terrible aventure. Naguère, quand une armée français [l’armée de l’Est en 1871] se réfugiait sur notre territoire, après les revers qu’on sait et la détresse qu’on a vue, nous qui, sous les armes, la vîmes défiler dans les gorges de nos montagnes [c’est l’éditeur Eugène de Boccard qui parle, petit-fils de Louis de Buman], encombrées de neige, quand nous racontions aux vieux militaire ce spectacle et osions la comparer à la retraite de Russie, nous n’obtenions pour réponse que le sourire modeste de l’homme, acteur dans des drames cent fois plus horribles, et qui veut laisser à la jeunesse ses illusions. L’anniversaire de la Bérézina qui rappelait tant de souffrances  pour ce vétéran un jour solennel. Depuis son retour, chaque année, à cette date, il faisait faire un service d’actions de grâce durant lequel il recevait les sacrements. Ce service était suivi d’un second en mémoire de ses camarades morts dans cette sanglante journée.  

Extrait du 1er volume de l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents », (Fontemoing, 1912, 3 volumes). 

 

 

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( 13 mars, 2021 )

D’Orcha à la Bérézina…

D'Orcha à la Bérézina... dans HORS-SERIE campagnerussie1

Le général hollandais de Dedem de Gelder, retrace dans ses « Mémoires » son parcours à ce moment précis de la campagne de Russie.

« Ce fut à Orcha que le maréchal Ney rejoignit l’armée après des manœuvres savantes et une intrépidité sans exemple ; Le Vice-roi avait été à sa rencontre et eut part à la gloire de ce beau mouvement militaire. Mais, à partir de ce moment, le désordre alla en augmentant, et vainement l’Empereur fit proclamer au son du tambour et sous les menaces les plus sévères que chacun eût à rejoindre son corps. Nous marchâmes vers Kokanow le 20 ; le 21 vers Toloczin par une route en ligne droite bordée d’arbres et fort belle en d’autres temps, mais offrant maintenant les scènes les plus affreuses. En entrant à Bobr, le 22, je rencontrai un parc d’artillerie hollandaise et les équipages du lieutenant général Daendels, ce qui me confirma l’avis, à nous donné, que le 9ème corps s’était enfin approché de nous. Pour le reste, les nouvelles furent rien moins que rassurantes, car nous apprîmes au Borisov était occupé par l’ennemi. Etant allé prendre les ordres du major général [Maréchal Berthier, prince de Neufchâtel], je l’entendis répondre à  un officier qui lui avait dit à l’oreille je ne sais quoi : « Nous sommes donc coupés de tous côtés.  » Enfin il ne me resta plus de doute sur notre position lorsque je vis, le soir, le comte Daru brûler les papiers de l’Empereur, mêmes les traités les plus secrets. Son secrétaire, lui en montrant un dans une belle boîte de vermeil, lui dit : «  Il n’en existe point de copie à Paris. » Le ministre répondit : « C’est égal, brûlez. » Au souper, j’en parlai au comte Daru, qui me dit en confidence : « La journée de demain décidera de notre sort ; peut-être ne reverrai-je jamais ni la France, ni ma femme, ni mes enfants ; cette idée est cruelle… Le lendemain, en nous approchant de Borisov, je vous l’Empereur dicter dans sa voiture un ordre au prince de Neufchâtel avec le plus grand sang-froid, quoiqu’il eût l’air soucieux, et j’avoue que je l’admirai. On s’était arrêté, on avait fait un feu de bois de sapin qui brûlait fort mal. Napoléon ordonna au général Krasinski d’envoyer un Polonais avec un paysan pour sonder un gué à un quart de lieue vers la droite ; ces hommes n’étant pas revenus aussi vite que Sa Majesté l’aurait voulu, Elle ordonna : « A cheval ! » Et nous avançâmes vers la ville. Le Polonais avait ordre de sonder le passage et de tirer un coup de pistolet s’il le trouvait praticable mais il tomba à l’eau, et ses pistolets furent mouillés, ce qui l’empêcha d’exécuter l’ordre. L’Empereur était sorti de sa voiture et causait avec nous comme si de rien n’était. D’où nous étions, on distinguait la position qu’occupaient les Russes au-delà du pont et d’où ils nous dominaient. On se logea dans le faubourg ; les Russes auraient pu nous y chauffer, mais la nuit fut tranquille. A huit heures, l’Empereur, partit pour aller se loger dans un petit château près de Studianka, où il fit travailler toute la nuit aux ponts, à l’endroit même où Charles XII avait passé la Bérézina en entrant en Russie.

Dans les combats qui eurent lieu sur les bords de la rivière, le duc de Reggio [Maréchal Oudinot], les généraux Legrand, Dombrowski et Girard furent blessés ; le jeune comte de Noailles fut tué ; mais leur sans coula en combattant pour l’honneur des armes et pour sauver des milliers de victimes. Combien plus malheureux furent ces guerriers sans nombre qui périrent dans les flots ou écrasés sous les pieds des chevaux et les roues  des voitures Le souvenir en est horrible, et je n’oublierai jamais ce spectacle affreux. Dans le désordre, qui fut inexprimable, le prince de Neufchâtel fit repasser une division d’infanterie, qui avait déjà passé les ponts ; ce faux mouvement perdit un temps précieux. Pour moi, je fus en ce jour plus heureux que sage ; j’étais passé un des premiers, croyant trouver l’Empereur à l’autre bord, et je voulus, avant de me mettre en route pour Wilna, lui demander ses ordres. Depuis Smolensk j’avais par écrit celui de me rendre dans cette dernière ville. On m’apprit que l’empereur était encore sur la rive fatale ; je repassai le pont, mais un officier général de ma connaissance, étonné de me voir revenir, m’en demanda la cause ; quand je la lui eus expliquée, il me dit : « Vous êtes bien fou de vous occuper de lui ; si j’étais de l’autre côté, je ne repasserai pas, m’en donnât-il l’ordre par écrit. » Je réfléchis, et je suivis un conseil aussi salutaire. Le passage devenait de plus en plus difficile, et c’est dans cette contremarche que je perdis mon petit canonnier féminin [sic], qui ne m’avait pas quitté.

Aussitôt que j’eus regagné la route du salut, je filai vers Zembin, où je passai la nuit chez un juif, qui me fit payer fort cher un souper abominable dont je le trouvai plus mal que bien. Je me trouvai plus mal que bien. Je ne reviens pas encore de la surprise que j’eus en traversant les ponts d’une longueur étonnante sur lesquels passe la grande route de Zembin à Molodeczno. Les Russes ne les avaient point brûlés !!

Il aurait suffi de les détruire pour enfermer l’armée française avec son chef dans une véritable souricière ; car il ne serait resté aucune possibilité de franchir les marais et le bras de la Bérézina qui coupe la route. Les cosaques étaient venus le matin à Zembin, mais les généraux russes ne se doutèrent pas que Napoléon prendrait ce chemin, ce qui ne prouve pas en faveur de leur sagacité. Ils auraient pu se douter que nous chercherions à éviter Minsk, dont ils étaient maîtres. » 
 
(« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général baron de DEDEM de GELDER (1774-1825) », Plon, 1900, pp.286-289). En 1812, cet officier commandait une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite, il se trouve à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

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( 12 mars, 2021 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(2 et fin)

 

La Moskowa

« La bataille de la Moskowa ».

La Bataille de la Moskowa est probablement le tableau de bataille le plus accompli de Lejeune, celui où son art atteint sa plénitude, où la représentation exacte de divers épisodes de cette journée célèbre se situe dans un cadre grandiose dont le ciel occupe près de la moitié de la toile, reflétant en une sorte d’abstraction de formes et de couleurs aériennes le drame qui se déroule en cent actes divers, depuis le premier plan jusqu’à l’horizon, sur le champ de bataille.  Les deux parties du tableau, terrestre et aérienne, sont en quelque sorte rattachées l’une à l’autre par le panache léger d’un seul arbre, bouleau élancé, plus haut que nature, et la sombre fumée que dégage l’explosion d’un caisson de munitions qui contenait quelques barils de poix, l’horizon étant masqué par d’épaisses fumées et brumes blanches, jetant un éclairage de soufre sur tout le tableau. Dans la notice sur les tableaux de Lejeune, de 1850, on trouve les passages suivants relatifs à ce tableau :

« Le terrible combat, que l’on peut compter comme le dernier succès des Français en Russie, est peint avec une verve et une exactitude qui ont été aussi vivement appréciées par les hommes de guerre que par les artistes. Il représente une armée française de cent mille hommes à six cents lieues de son pays natal, rencontrant cent quarante mille Russes aux portes de leur ancienne capitale, au milieu d’une plaine sur laquelle se détachent quelques hauteurs, garnies de redoutes et fortifiées avec tout ce que l’art a jamais pu inventer… Le peintre a choisi le fait d’armes le plus extraordinaire que des guerriers puissent voir : celui d’une redoute armée de quarante pièces de canon vaillamment défendue et prise par la cavalerie. L’idée de cette action est due au général Belliard et l’exécution au général de Caulaincourt; elle fut éclatante et décisive comme le coup de foudre à la fin d’un long orage. C’est celle que le tableau représente ».

Ensuite, la notice de 1850 explique que l’action de Ney la position de Napoléon « ne pouvaient trouver place dans le présent tableau, sans que le peintre ne sacrifiât la vérité historique à l’arrangement pittoresque de son oeuvre; il s’y est absolument refusé ». Le tableau, comme beaucoup d’oeuvres de Lejeune, n’est pas signé mais, par contre, il est daté: La Moskowa, le 7 septembre 1812-1822. Il fut exposé au Salon de 1824. Ces deux dernières dates paraissent un motif suffisant pour expliquer l’absence des portraits de Napoléon et du Prince de la Moskowa d’une toile représentant une action où ils s’illustrèrent l’un et l’autre ! Encore que l’apathie relative de l’Empereur pendant toute cette journée surprit son entourage. Voici ce qu’en dit Lejeune: « En attendant le repas frugal qui allait nous réconforter, je résumai ce que j’avais vu dans la journée (7 septembre 1812) et comparant cette bataille à celles de Wagram, d’Essling, d’Eylau, de Friedland, j’étais étonné de n’y avoir pas vu l’Empereur, comme dans les années précédentes, déployer cette activité qui forçait le succès. Aujourd’hui il n’était monté à cheval que pour se rendre sur le champ de bataille ; là il s’était assis au-dessous de sa garde, sur un tertre incliné d’où il pouvait tout voir. Plusieurs boulets passèrent par-dessus sa tête. Au retour de toutes mes courses, je l’y avais trouvé constamment assis, dans la même attitude, suivant de l’oeil, avec sa lunette de poche, tous les mouvements et donnant ses ordres avec un calme imperturbable. Mais nous n’avions pas eu le bonheur de le voir, comme autrefois, aller électriser par sa présence les points où une résistance trop vigoureuse prolongeait le combat et rendait le succès douteux. Chacun de nous s’étonnait de ne pas trouver l’homme actif de Marengo, d’Austerlitz, etc. Nous ignorions que Napoléon fut souffrant et que cet état de malaise le mettait dans l’impossibilité d’agir dans les grandes affaires qui se passaient sous ses yeux, pour l’unique intérêt de sa gloire ».

Pour en revenir au tableau, la scène représente le second assaut contre la grande redoute que livra Caulaincourt (monté sur un cheval blanc), assaut où il trouva la mort à la tête d’une division de cuirassiers. L’infanterie du général Gérard gravit la colline sous la direction du général Grand près duquel on voit le peintre, sur un cheval gris. Les carabiniers, en jaune, suivent les cuirassiers, en bleu, et après eux vient la cavalerie saxonne. L’armée russe s’étend en cercle dans l’éloignement, de droite à gauche, en laissant Moscou sur sa gauche.

Au centre, on voit Murat, Roi de Naples, qui commandait toute la cavalerie. Il est avec le général Belliard et un aide de camp, la tête nue. Quelques instants avant Lejeune raconte : « J’aperçois au loin devant moi, dans la plaine, le Roi Murat caracolant au milieu des tirailleurs à cheval et bien moins entouré de ses troupes, bien moins occupé de sa cavalerie que des cosaques nombreux qui le reconnaissaient à son panache, à sa bravoure et au petit manteau de cosaque en long poil de chèvre qu’il porte comme eux. Ces derniers, heureux comme dans un jour de fête, l’entouraient avec l’espoir de s’en emparer et en criant « Houra ! Houra! Maurat ! » mais aucun n’osait aborder, même à la longueur de sa lance, celui dont le sabre vif comme l’éclair écartait avec adresse le danger et portait la mort au coeur des plus audacieux ». C’est Lejeune qui prévient Murat que la cavalerie soutenue par l’artillerie du général Sorbier va donner. « Le Roi quitta la ligne de tirailleurs pour venir donner ses ordres… les cosa ques prirent son mouvement pour une fuite ou une retraite et ils nous poursuivirent. Mon cheval, moins léger que celui de Murat, qui montait un bel arabe couleur fauve, eut les quatre pieds pris et fut renversé par la prolonge d’une pièce de canon qui accomplissait au galop son quart de conversion. L’animal, quoique blessé par le choc et la chute, se releva furieux, sans me désarçonner, et me ramena près du général Sorbier ».

Un peu plus en avant sur le tableau et un peu vers la droite est le maréchal Berthier, rendant au général russe Sokereff son épée. Derrière celui-ci est le grenadier qui l’avait fait prisonnier, lequel dit à Berthier: « Vous faites bien de lui rendre son épée, mon Général; car c’est un brave à qui j’ai eu bien du mal à l’arracher ». Au pied de l’arbre est le général Pajol, grièvement blessé.

Sur la gauche, un peu en arrière du talus où se trouve Murat, le Prince Eugène de Beauharnais, poursuivi par la cavalerie russe, se jette au milieu d’un carré d’infanterie française et demande vivement: « Où suis-je ? « Le colonel lui répond avec toute la confiance d’un brave: « Au milieu du 84e Régiment, Monseigneur, où Votre Altesse est aussi en sûreté qu’au Louvre ».

A l’extrême gauche, dans le fond, l’artillerie et la cavalerie françaises passent un ruisseau et traversent un profond défilé, mouvement qui contribue à rendre la position des Russes extrêmement précaire. Au premier plan, vers le centre, le Docteur Larrey, chirurgien en chef de l’Armée, panse les blessures du général Morand, dont le frère se meurt à ses côtés. Le comte Lariboisière, premier inspecteur général de l’artillerie, dit un adieu éternel à son fils qui est mortellement blessé ; son frère lui apporte la croix de la Légion d’honneur que Napoléon lui a décerné. Un groupe de cavaliers ramène le corps du général Montbrun.

A l’extrême droite, un soldat chargé de la garde de quelques prisonniers russes pousse du pied, dans un trou d’eau, un obus qui vient de tomber.

Lejeune, peintre et dessinateur…

Lejeune peignit toute sa vie avec passion. En dehors des « grands » tableaux de batailles, il sillonna les Pyrénées et en rapporta maintes charmantes scènes peintes à l’huile ou à l’aquarelle et de nombreux cahiers d’esquisses diverses. Certains dessins furent faits pour être gravés, dont deux tirés en de multiples exemplaires: Napoléon visitant le champ de bataille d’Eylau et  L’entrevue de TilsittCurieux de tous les procédés nouveaux, il introduisit en France la lithographie, récemment inventée par les Frères Sennefelder ; voici comment il raconte cet épisode : « En repassant par Munich, (après Austerlitz) j’eus l’honneur d’aller saluer le Roi de Bavière, qui me combla de gracieusetés, me fit voir sa belle galerie de tableaux et toutes les curiosités réunies dans son palais. Il me dit, en me parlant de ma mère : « Elle te promettait un merle blanc pour le jour où tu serais sage et tu n’en as jamais vu ; je vais t’en montrer deux qui sont vivants dans mes cages ». En effet, ces oiseaux rares s’y trouvaient, au milieu de beaucoup d’autres non moins remarquables. Le roi ne voulut pas me laisser partir de Munich sans me faire conduire chez les frères Sennefelder qui venaient de découvrir les procédés de l’impression lithographique. Leurs résultats me parurent incroyables ; ils désirèrent que j’en fisse un essai. Je m’arrêtai quelques heures de plus pour faire avec leurs crayons un croquis sur une de leurs pierres et je leur remis ce dessin. Au bout d’une heure, ces messieurs me renvoyèrent la pierre avec cent épreuves de mon croquis, ce qui me surprit extrêmement. J’emportai à Paris cet essai, je le montrai à l’Empereur ; il saisit à l’instant tous les avantages que l’on pourrait tirer de cette précieuse découverte et il m’ordonna d’y donner suite. Je trouvai, dans le principe, peu de personnes disposées à me seconder et d’autres soins m’appelèrent bientôt ailleurs. Ce ne fut qu’en 1812 que la lithographie fut établie en France et qu’elle commença à recevoir des perfectionnements admirables, auxquels les premiers inventeurs étaient bien loin de s’attendre. J’ai l’honneur d’en avoir apporté l’idée et le premier essai. L’épouse du ministre du Trésor, Madame la comtesse Mollien, qui a beaucoup de talent, a été l’une des premières à faire connaître par ses jolis dessins, le parti que l’on pourrait tirer de cette invention pour produire de belles choses ».

L’Empereur, connaissant l’habileté de Lejeune, lui demandait parfois de matérialiser sur le papier certaines idées. C’est ainsi qu’à Osterode, à son retour d’une mission qui lui avait été confiée pendant l’hiver 1806-1807 de raccompagner un parlementaire prussien, il rendit compte à Napoléon de l’agression dont lui-même et le général de Kleist avaient été, par erreurs, les victimes, de la part des cosaques. 
« L’Empereur parut prendre plaisir au récit de ces détails mais surtout de celui concernant les cosaques, avec leurs lances qui peuvent atteindre l’ennemi à plus de quatre mètres. Il me demanda mon opinion sur l’avantage qu’il y aurait à introduire cette arme dans notre cavalerie. Sur l’avis favorable que j’émis, il me chargea de dessiner le costume que l’on pourrait donner à ces lanciers. Le maréchal Murat entra pendant cette conversation et l’Empereur lui dit : « Tu vas faire équiper cent hommes suivant le dessin que Lejeune te donnera et tu t’occuperas de les former promptement au maniement de la lance ». Murat adopta la coupe du vêtement que j’indiquai ; il choisit les couleurs et fit de ces cent hommes la garde du grand duché de Berg. L’Empereur fut très satisfait de cet essai et plus tard, il fit des règlements entiers de lanciers dans sa garde et dans l’armée en conservant le costume que j’avais proposé ».

Ailleurs Lejeune écrit: « L’Empereur avait aussi ses délassements, pendant lesquels il n’oubliait pas de témoigner sa gratitude à ceux qui l’avaient si noblement servi dans les rudes campagnes qu’il nous faisait faire. Il n’aurait pu, sans désorganiser l’armée, donner des grades à tous ceux qui avaient mérité de l’avancement ou des récompenses. Beaucoup de ses plus valeureux soldats étaient des hommes illettrés qu’il ne pouvait faire officiers ; et cependant, il tenait à leur créer un rang distingué. Il conçut donc l’idée de faire de ces intrépides compagnons les défenseurs immédiats du drapeau, de l’aigle de leur régiment, en leur donnant un costume et un armement d’honneur appropriés au devoir qu’ils allaient remplir. Ces braves, mis en évidence et bien payés, allaient être un nouveau motif d’émulation pour toute l’armée. « L’Empereur me fit venir, m’expliqua sa pensée et me demanda de lui faire le costume qu’il désirait donner aux garde-aigles ; c’est le nom qu’il destinait aux sous-officiers placés autour de l’officier porte-aigle, pour le défendre. Ils devaient être armés d’un pistolet, d’une épée et de la lance pour armes principales, afin qu’ils ne fussent jamais distraits de leur devoir, pendant le combat, par le soin de charger un fusil. L’or devait être mêlé à leurs épaulettes, à leur ceinturon et aux ornements de leurs coiffures. Je portai ce dessin à l’Empereur et il le joignit aux prescriptions qu’il envoyait à ce sujet. «L’Empereur me demanda ensuite de crayonner, sous ses yeux, la décoration de l’ordre nouveau qu’il voulait instituer. L’Ordre de la Toison d’Or, me dit-il, a été une allégorie de conquérant ; mes aigles ont conquis la Toison d’Or des rois d’Espagne et la Toison d’Or des empereurs d’Allemagne. Je veux créer, pour l’Empire français, un ordre impérial des Trois Toisons d’Or. Ce sera mon aigle aux ailes déployées, tenant, suspendues dans chacune de ses serres, une des toisons antiques qu’elle a enlevées, et elle montrera fièrement, dans son bec, la toison que j’institue. Ensuite, il prit la plume et traça quelques lignes pour marquer les dimensions que je devais donner. Il voulait que la chaîne destinée à suspendre cet ordre autour du cou devint un riche ornement, dont l’allégorie serait toute martiale. La chaîne ancienne est composée de briquets en pierres de silex, jetant du feu en se heurtant ; des éclats de grenades enflammées devaient former la chaîne nouvelle. Je lui remis ces dessins ; il donna ses ordres en conséquence. L’avis en fut annoncé dans le Moniteur mais les suites du traité l’engagèrent à supprimer une distinction qui avait été conçue dans le but d’humilier l’Autriche et l’Espagne vaincues».

Enfin, c’est évidemment Lejeune qui dessina le magnifique uniforme dont furent dotés les aides de camp du Prince Major Général ; il en fait une description détaillée dans ses Mémoires lorsqu’il relate l’entrée des Français à Madrid et c’est dans cette tenue qu’il fit faire son portrait par Guérin. On la retrouve, portée par lui ou par d’autres aides de camp de Berthier, dans plusieurs de ses tableaux.

En terminant ce bref aperçu de quelques aspects des activités artistiques de Lejeune, il n’est pas sans intérêt de constater par les dates de ses principales oeuvres, dont la liste est donnée ci-après, qu’il a présenté ses tableaux au public avec une grande régularité de 1798 à 1845, soit pendant près d’un demi siècle! Si, dès ses premières œuvres, grâce à son maître Valencienne, Lejeune est en pleine possession du paysage du rendu de la végétation en particulier, et ceci est apparent dans la Mort de Marceau, il peut y être perçu une certaine raideur dans le traitement des personnages, une gaucherie dans la composition, qui rappellent par le style – non par la conception, qui lui a toujours été propre et le distingue de tous les autres peintres – les peintres militaires du XVIIIe siècle.

Mais son style s’affirme rapidement au contact des grands peintres de son époque, dont David et d’autres qui étaient ses amis, grâce à son travail et à la réflexion, il maîtrise les techniques, l’aisance se manifeste dans les compositions et l’imagination leur donne l’élan voulu et la couleur tout en respectant la vérité des scènes représentées, nonobstant une légère idéalisation qui en atténue la brutalité.
Au fur et à mesure des années et des productions, cette maîtrise s’affirme, puis insensiblement, avec le changement des sujets traités, glisse vers une certaine facilité, influencée par la mode du jour, qui incitera l’artiste à la poursuite d’effets de composition un peu recherchés qui donneront irrésistiblement à ses dernières oeuvres un air de virtuosité et une certaine légèreté, une sorte d’excès d’aisance qui se manifestent dans les volutes du dessin, le fondu des teintes.

Mais nul ne contestera que sa « chasse » et sa « pêche » empreints de romantisme souriant, ne soient des tableaux à la fois charmants et charmeurs, bien éloignés du fracas des batailles, et qui portent l’empreinte d’un artiste qui, jusque dans sa vieillesse, sut demeurer épris de beauté, jeune de cœur et d’imagination.

Général du TEMPLE de ROUGEMONT.

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( 11 mars, 2021 )

Napoléon et sa cour d’après les « Souvenirs » du Comte de Sainte-Aulaire.

Napoléon le GrandLe récit qui suit, dont nous reproduisons les passages les plus intéressants, fut publié une seule fois dans la Revue de Paris du 1er juin 1925, sous le titre  » Souvenirs sur Napoléon Ier « . Il s’agit plus d’une vision d’ensemble sur la Cour impériale et sur quelques figures. Ce témoignage est quelque peu méconnu.

Louis-Claire de Beaupoil de Sainte-Aulaire (ou Saint-Aulaire) (1778-1854) est issu d’une famille aristocratique.  Il devient chambellan de l’Empereur en 1809, puis Préfet de la Meuse en 1813 ; il occupera les mêmes fonctions pour le département de la Haute-Garonne sous la Restauration.  En 1829, il entre à la Chambre des députés. Sainte-Aulaire sera ambassadeur à Rome, à Vienne, en Angleterre, et pair de France. Il est notamment l’auteur d’une « Histoire de la Fronde », parue en 1827. Il est élu à l’Académie française le 7 janvier 1841. 

C.B. 

Napoléon vu par le Comte de Sainte-Aulaire… 

L’Empereur prenait goût au faste de la domination. Ce n’était pas seulement le réel de la puissance qu’il ambitionnait, il se plaisait dans les formes de l’ancienne monarchie. Dans les premières années de son règne, sa cour avait été assez déréglée. Les pompes militaires étaient égayées par les grâces un peu libres de la Malmaison. Je n’ai pas vécu dans l’intérieur de l’impératrice Joséphine. Mais ce que je sais d’elle et de son entourage me fit croire que les plaisirs y avaient plus de bon goût que de dignité.  L’Empereur affectant les manières des anciens rois, s’alliant à une archiduchesse, ne pouvait plus convenablement s’entourer de femmes pour la plupart légères, et d’hommes rappelant des époques que lui-même désirait oublier.  D’ailleurs il voulait surtout terminer la Révolution par une grande transaction entre tous les partis et, pour y parvenir, il croyait devoir faire une part à l’aristocratie.  Je ne sais s’il ne s’en exagérait pas un peu l’importance. Peut-être entrait-il dans cette combinaison un peu de ce petit amour-propre qui n’est pas toujours étouffé sous un orgueil et une gloire éminents.  Quoiqu’il en soit, l’Empereur tenait à attacher à son gouvernement l’ancienne noblesse française ; il voulait qu’elle s’associât à l’aristocratie nouvelle et donnait à la cour un vernis d’antiquité. 

L’Empereur fait appel à des membres de l’ancienne aristocratie… 

On rapporte à cette époque un mot très offensant de l’Empereur contre les gentilshommes :  » Je les ai appelés dans les armées, dans les administrations ; ils ont refusé d’y servir… Mais je leur ai ouvert mon antichambre, ils s’y sont précipités !…  » Ce mot n’est ni vrai, ni vraisemblable. L’Empereur, voulant attacher à son gouvernement l’ancienne noblesse, ne pouvait rien faire de mieux que de lui donner des places à la cour, parce que, dans tout autre carrière, on ne pouvait se dispenser d’un noviciat.  Or, il n’était pas proposable de nommer à des sous-lieutenances des hommes déjà considérables par leur existence.  Dans les administrations, les emplois élevés supposent des connaissances acquises ou une aptitude reconnue. Les carrières militaires et administratives étaient donc fermées par la nature même des choses et par les convenances des hommes.  D’un autre côté l’Empereur avait des motifs pour appeler la noblesse à sa cour ; ce n’était pas sans de grandes difficultés, j’entends celles qui étaient dans la nature des choses à cette époque, l’Empereur n’avait pas à craindre un obstacle positif à sa volonté.  Son ascendant était tel en France qu’une chose voulue par lui devait nécessairement être exécutée.  Les hommes disposés à lui résister ne pouvaient se rencontrer que par exception. Mais il arrivait aussi que l’Empereur introduisait dans son gouvernement un élément étranger. Toute la machine avait été construite sur l’ordre social établi par la Révolution.  Depuis cette époque, en effet, les titres, les honneurs avaient été considérés comme des récompenses décernées aux hommes qu’on jugeait le plus capables de les remplir. La société du souverain se composait de personnages importants par leurs fonctions.  C’était assurément une innovation considérable que de choisir dans la nouvelle Maison du souverain. Cette concession faite au souvenir de l’ancien régime devait en amener d’autres.  Les nouveaux venus étaient tous liés entre eux par d’anciennes relations de famille et d’habitudes. Ils avaient des intérêts communs, des manières en général plus sociables, des formes moins vulgaires, que les hommes qui s’étaient élevés eux-mêmes.  Il était facile de prévoir que les premiers gagneraient bientôt le haut bout à la Cour, qu’ils y donneraient le ton et qu’en peu de temps, la considération qu’ils y acquerraient les élèverait à la hauteur des premiers emplois au préjudice des autres qui y avaient fait un noviciat pénible….  Quoiqu’il en soit de ces considérations générales, la plupart des nouveaux chambellans appartenaient à l’ancienne noblesse. Mais huit ou dix avaient été choisis dans les familles les plus considérables de l’ancien régime, et ces choix avaient été visiblement dirigés dans l’intention de détruire l’influence du faubourg Saint-Germain.  On désignait ainsi la réunion d’une soixantaine de familles qui avaient conservé les anciennes traditions, le souvenir des anciens maîtres et pour le nouveau régime une haine violente. 

Le comte de Sainte-Aulaire devient chambellan de l’Empereur… 

J’étais encore à la campagne lorsque l’on m’annonça que j’étais au nombre des nouveaux chambellans. Je me souviendrai toujours de mon extrême étonnement. Je me hâtai d’arriver à Paris et je trouvai la haute société dans une agitation tout à fait risible.  On ne connaissait pas encore la liste, mais on savait qu’elle comprenait quelques personnes considérables qui n’avaient pas sollicité cet honneur, et chacun exagérant son importance ou celle des siens, multipliait les victimes de l’horrible persécution. En se rencontrant, la politesse était de supposer que vous n’aviez pas été oublié…et sur-le-champ, on vous prodiguait les consolations de l’amitié.  Au bout de deux ou trois jours, la liste fut connue, et bien des gens furent enragés de ne point y trouver leur nom. Pour ma part, j’étais intérieurement flatté de ma nomination. Il n’y avait rien qui pût me rendre pénible le rapprochement avec le régime impérial. Je n’avais aucun lien d’affection avec l’ancienne dynastie.  A la vérité, l’Empereur n’avait fourni que trop de raisons d’éloignement aux hommes les plus impartiaux. J’avais blâmé bien des actes du gouvernement impérial, mais n’ayant eu aucune part aux affaires de mon pays, je les avais jugé comme on juge l’histoire ; à tout prendre, l’éclat de la Cour impériale piquait vivement ma curiosité. 

La Cour impériale et les Tuileries… 

On n’en saurait exagérer la magnificences. Rien de ce que j’ai lu ne me paraît en donner une idée et, lorsqu’en 1815, il m’est arrivé de rentrer aux Tuileries, l’aspect des lieux m’a paru complètement changé. Je ne veux parler que de l’aspect extérieur de cette Cour ; je ne prétends pas qu’elle fût plu vertueuse que celle de nos anciens rois, qu’il fût plus ou moins doux d’y vivre, plus ou moins honorable d’y jouer un rôle….Ce que veux dire seulement, c’est que jamais autant de puissance, de richesse, d’éclat, n’avaient été aussi majestueusement ordonnés autour d’un souverain.  Le palais venait d’être restauré sous la direction de Percier et Fontaine. Les meubles étaient tout neufs et nos rapports habituels avec l’Italie avaient donné à notre industrie artistique une direction qui se faisait remarquer dans les formes de ces meubles, même les plus vulgaires. On croira volontiers que l’homme qui disposait de tant de trésors n’avait rien épargné pour imprimer à tout ce qui l’entourait le cachet de la grandeur. Les chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture pouvaient à peine être contenus dans nos musées.  Les virtuoses les plus célèbres de l’Europe étaient attachés à nos théâtres et, en outre du charme que les artistes ont toujours trouvé dans l’habitation de Paris, leur émulation était excitée par la grandeur des récompenses qui leur étaient accordées et par la considération dont ils jouissaient. 

Une société étincelante… 

Tout se présentait autour de l’Empereur dans la force de la jeunesse. Les costumes, dessinés par les plus grands artistes, brodés sous leur inspiration, sortaient tous à la fois des mains de l’ouvrier. Tous les hommes étaient jeunes, toutes les femmes étaient belles – quelques exceptions ne contrediraient pas cette vérité.  On voyait en même temps briller mesdames de Bassano, de Castiglione, de Canisy, de Chatel, de Montebello, Madame Gazzini, la plus belle de toutes, si la princesse Pauline ne doit pas être comptée… Toutes ces dames, étincelantes de diamants, rivalisaient d’éclat et de beauté. Si j’essayais de décrire cette beauté, ce luxe de parures, la splendeur des fêtes, on croirait que j’achève un conte oriental.  Ajoutez la présence à ces fêtes de tous les rois du monde. Nous y avons vu en effet dans les mêmes salons les rois d’Espagne, de Saxe, de Bavière, de Hollande, de Wurtemberg, de Naples, le vice-roi d’Italie, les archiducs d’Autriche, les princes de Prusse…  Tous ces monarques réunis à Paris venaient à neuf heures du matin attendre le lever de l’Empereur, à côté des simples officiers de sa Maison. Ils entraient avec la foule lorsque la porte s’ouvrait, se rangeaient autour de la chambre et il ne se remarquait guère de différence entre leur attitude et celle des autres courtisans.  Quelle différence y avait-il entre la gloire de l’Empereur et celle d’Alexandre ou de César, entre les pompes de son règne et celles dont l’imagination se plaît à entourer le trône de Louis XIV ? 

Napoléon en ses palais… 

Il y avait aux Tuileries, un lever et un coucher, mais qui n’avaient aucun rapport avec ce qu’étaient autrefois ces cérémonies. On donnait ce nom à deux audiences où étaient admis les ministres, les grands officiers de l’empire, les officiers de la Maison, et un petit nombre de fonctionnaires de l’ordre le plus élevé. L’Empereur paraissait dans une tenue toujours simple mais extrêmement soignée.  Il disait un mot à chacun sur les affaires qui le concernaient. On pouvait à la vérité profiter de ces entrées pour lui adresser des demandes particulières. Mais on ne s’y risquait qu’avec une grande réserve. Toujours fort affable, l’Empereur en imposait non par la crainte, car, quoi qu’on en ai dit, ses bourrasques étaient rares ; mais parce que, dans ces audiences, il ne laissait rien voir de l’homme.  On ne pouvait guère espérer le toucher par aucune des faiblesses de l’humanité. Il était fort raisonnable, mais seulement raisonnable. 

Tout ce qui n’était pas mathématique manquait auprès de lui son but: on sentait qu’il vous écoutait pour prononcer un jugement, qu’il était importuné de tout ce qui touchait soit vous, soit lui. Il ne voyait que votre affaire, la comprenait d’une manière abstraite et voulait que dans la moindre chose on reconnût en lui non pas l’homme, mais l’arbitre des affaires du monde.  Il y avait si peu d’intimité dans son service qu’ayant été chambellan aux Tuileries, à l’Élysée, à Saint-Cloud, je ne pourrais dire où se trouvait dans aucun de ces palais sa chambre à coucher. Je ne l’ai jamais vu à table. Tous les détails de sa vie intime était soigneusement cachés à nos yeux.  Tout ce qui appartenait à l’homme était restreint dans le moindre espace possible pour laisser plus de place au souverain, pour réserver plus d’éclat à la fonction.  L’Empereur voulait que les Français, ses serviteurs, vissent en lui non pas un bon maître, mais un être d’une nature supérieure et impassible, quelque chose comme la fatalité antique. 

La délicate question du divorce impérial… 

Le divorce avec l’impératrice Joséphine était décidé. L’Empereur a toujours redouté le spectacle de la sensibilité, particulièrement chez les femmes. Il était effrayé de son entretien avec la reine Hortense ? Celle-ci le connaissait trop bien pour croire qu’il fût utile de l’attendrir. Elle a d’ailleurs un caractère élevé et une âme forte. Elle arrive chez lui, résolue à témoigner une grande froideur.  L’Empereur, qui ne prévoyait pas cette attitude, commença avec dureté, parlant de son divorce comme d’un événement inévitable, auquel il était inutile d’apporter aucun obstacle.  Il se tut ensuite et parut attendre avec anxiété la réponse de la reine. Celle-ci fut courte et froide :  » Elle et sa famille devaient tout à l’Empereur. Elles en conserveraient toujours une grande reconnaissance… Leur devoir était de se sacrifier tous, puisqu’il croyait qu’il y allait de son bonheur… «   L’Empereur l’interrompit à ce mot en sanglotant…  » Eh ! croyez-vous, Hortense, qu’il s’agisse ici de mon bonheur ? Il s’agit ici de ma destinée, de mes projets politiques, auxquels je sacrifie mon bonheur et le vôtre… et aussi votre affection, car, après ceci, votre mère, Eugène et vous, ne m’aimerez plus…  » Il pleura encore longtemps, revenant sur cette dernière idée, n’écoutant rien de ce que la reine disait pour la combattre…  En me faisant ce récit, la reine ajoutait que depuis ce jour elle n’avait plus retrouvé dans l’Empereur aucune tendresse pour sa mère, ni pour son frère, ni pour elle ; ainsi les larmes qu’il avait versées étaient un adieu aux premières affections de sa vie.  Il ne voulait pas les conserver parce qu’elles n’entraient plus dans son système politique et il les effaçait de son cœur par un acte de sa volonté, comme il proclamait dans un bulletin de la Grande Armée :  » Telle maison a cessé de régner en Europe « . 

Les femmes… 

[L'Empereur] aimait les femmes et avec tout l’emportement d’un tempérament très ardent. Mais il ne leur était guère possible de se méprendre sur la nature de l’hommage qu’il leur offrait. Aussi malgré  » les avantages qu’il tenait de la nature et de la fortune, je serais très étonné qu’il eût jamais inspiré un seul jour de l’amour à une femme ayant quelque élévation dans le cœur.  J’ai été dans l’intimité d’une grande dame très belle et très honnête, pas du tout à la manière de celles de Brantôme. Je la plaisantais un jour sur les attentions dont on assurait qu’elle avait été l’objet de la part de l’Empereur. Elle était révoltée de cette idée.  » Rien, me dit-elle, ne me paraîtrait plus humiliant que d’avoir été la maîtresse de l’empereur ». Il lui fallait des femmes à qui il fit signer, et qui fissent la révérence, après « .  Depuis son mariage avec Marie-Louise, on ne lui a connu aucune maîtresse. De celles qu’il avait connues avant son mariage, il n’en restait que deux à la Cour : Mesdames D. et M.. Ses manières avec elles étaient parfaitement simples et l’observateur le plus attentif n’aurait pu rien y découvrir de particulier. 

La Princesse Pauline Borghèse… 

Il y avait cependant à la Cour un grand scandale dont n’avaient pu triompher ni l’influence personnelle ni les efforts continus de l’Empereur. Ce scandale était donné par un membre de sa famille, la princesse Pauline. L’Empereur en ressentait un réel chagrin. Je sais qu’un jour, causant dans son bain à ce sujet avec Corvisart, il fut ému au point de pleurer avec sanglots. 

La famille impériale… 

D’autres fois, il prenait le chagrin plus gaiement. Il disait un jour à propos des prétentions insatiables de ses sœurs :  » Elles m’accusent de leur avoir fait tort dans le partage de la succession du feu roi notre père ! «   Ses frères avaient en France, même à la Cour, le rang qui leur était légalement attribué. L’opinion n’y ajoutait rien, et l’Empereur n’agissait jamais que dans le sens de l’opinion. Je me souviens que l’ordre nous fut donné de faire placer de simples tabourets aux places destinées aux princes et aux Princesses de la famille ; et cela même dans les petites réunions auxquelles n’était admis qu’un très petit nombre de personnes.  Il y avait une seule exception en faveur de madame Mère ; et cette exception était motivée d’une façon singulière. Le règlement portait qu’on donnerait un fauteuil à Madame Mère  » à cause de son grand âge «   L’Empereur n’avait pas voulu que cette distinction fût accordée à sa mère en cette qualité parce que, encore une fois, sa famille n’était rien. «  

Un portrait sans complaisance de la Princesses Pauline Borghèse… 

[Elle] était véritablement incomparable. Toute sa personne avait la perfection d’une statue antique. Ses bras, ses mains, ont été moulés et se confondent sûrement avec les plus beaux modèles de l’art. Sa santé perdue, par suite, disait-on, de débauches, n’avait altéré ni la fraîcheur de son teint ni la régularité de ses traits. Souvent elle ne pouvait marcher, et alors elle se traînait avec une grâce charmante. Son visage aurait pu rendre les expressions les plus nobles, mais la force de la vérité l’emportait, et malgré la dignité qui appartient naturellement à la beauté parfaite, il était impossible de méconnaître un seul instant ce qu’elle était en réalité… Tous ses gestes, toutes ses paroles étaient des offenses à la pudeur même la plus indifférente, et ne pouvaient être séparés d’une mauvaise pensée, tant elle était abîmée, perdue par le libertinage. Il était évident qu’elle n’avait jamais qu’une même pensée et qu’elle était à ce degré de dépravation où le mal est tellement naturel qu’on ne le distingue plus du bien. J’ai déjà cité quelques-uns de ses amants.  Je serai bien embarrassé d’en donner la liste complète ; elle-même en aurait été incapable. En général, il faut se méfier des anecdotes qui circulent sur le compte des femmes, et plus encore lorsqu’elles sont des princesses, mais ici on peut tout admettre sans scrupule. 

La Reine Hortense … 

Dès mon arrivée à la Cour, je me liai avec la reine Hortense. J’en fus traité avec une bonté particulière. Je passais chez elle une grande partie de mes soirées avant l’hiver. Il m’arrivait souvent de causer plusieurs heures avec elle. Elle est enfin une des femmes que j’ai observées avec le plus de curiosité et d’intérêt… 

COMTE DE SAINTE-AULAIRE. 

Ici s’arrête le récit de l’auteur. La fin de ses  » Souvenirs  » porte la date de 1817. Le Comte de Sainte-Aulaire sera absorbé par une carrière politique à la Chambre des Députés sous la Restauration…

             

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( 9 mars, 2021 )

Le Quartier impérial au soir d’une bataille…

Le Quartier impérial au soir d’une bataille… dans HORS-SERIE napoleon

Voyons l’installation et l’existence du quartier impérial au soir d’une bataille. Le soleil va bientôt se coucher sur Bautzen lorsque la Jeune Garde atteint la ferme-auberge de Klein-Purschwitz. Les souverains alliés, qui s’y sont tenus pendant la bataille, viennent d’en repartir l’oreille basse… Il n’en reste guère que les murs en face desquels l’Empereur fait dresser sa tente et celles du Quartier impériale, au milieu d’un grand carré long formé par le Vieille Garde à pied. Les musiques jouent, une fois de plus, « La victoire est à nous… ». Pendant qu’aux feux de bivouac les grognards transforment en galettes la farine abandonnée par les russes et que, sur la route de Breslau, les escadrons de Latour-Maubourg poursuivent l’arrière-garde alliée de Miloradovitch, qui fait tout pour les retarder.

Il est maintenant près de neuf heures du soir. Après avoir parcouru une partie du champ de bataille, l’Empereur gagne son quartier-général. Comme toujours, lorsque l’on bivouaque, ce sont cinq grandes tentes de toile à rayures verticales bleues er blanches, bordée d’une frange de laine rouge. L’une, où logent  et mangent les grands officiers : le grand maréchal du Palais Duroc, le grand écuyer Caulaincourt, le général Guyot chargé des escortes, les maréchaux de  passage-actuellement le seul Soult, qui est là sans commandement pour le moment. Une autre tente sert aux officiers de grades inférieurs ; ceux d’entre eux qui n’ont pu y trouver place demeurent autour de l’énorme feu  qui brûle, chaque soir, partout où stationne l’Empereur. La troisième est celle de Berthier, qui y loge et y travaille avec l’état-major général, dont il est le chef. Celle-ci doit être dressée à moins de cent cinquante toises de celle de l’Empereur.

M.D.

Le cabinet topographique.

Les deux dernières tentes, jumelées, sont celles de Napoléon. De chaque côté de la porte, deux chasseurs à pied de la Vieille Garde , en tenue de parade, lui présentent les armes. Il entre. La première est son cabinet de travail. Au centre, sur une grande table, est déployée, déjà orientée, la carte de la Saxe par Pétri. Il s’en est servi en 1806 et l’apprécie beaucoup ; c’est le même exemplaire qu’il avait à Iéna… Plus de vingt chandelles sont allumées autour de cette carte, sur laquelle le colonel Bacler d’Albe, chef du Bureau Topographique, a posé un compas et piqué de nombreuses épingles à têtes multicolores, représentant les emplacements de nos troupes et ceux des corps ennemis d’après les dernières nouvelles parvenues. Aux angles, des tables plus petites avec des tabourets. Celles du premier secrétaire, le baron Fain, et de ses deux adjoints : comme du secrétaire-interprète Lelorgne d’Ideville ; celle id premier officier d’ordonnance, le chef d’escadron Gourgaud. Celui-ci, polytechnicien et artilleur, a la charge des dépêches et de certaines missions importantes, notamment dans le domaine de l’artillerie. Tous ces hommes, debout à l’entrée de l’Empereur, constituent en quelque sorte son Cabinet de guerre : ils reçoivent leur travail directement de lui et dépendent de lui seul. Tous lui demeureront fidèles après la catastrophe finale, comme ils resteront attachés à sa mémoire. Car, en dehors de la fascination du génie, ils auront aimé l’homme, dont ils disent à ceux qu’une manifestation de colère (toujours toute extérieure) aura terrifiés : « Croyez-moi. Il n’est pas méchant. ».

Maintenant, allant et venant dans la pièce, le chapeau sur la tête, il dicte, très vite, pour son Frère et très cher Beau-Père d’Autriche… « La providence m’a accordé la victoire… » Puis, sur un coin de table, il griffonne lui-même à Marie-Louise quelques mots où il avoue : « Je suis un peu fatigué, j’ai été mouillé deux ou trois fois dans la journée… » Comme toujours, son écriture est aussi illisible, son orthographe effroyable.

La chambre de Napoléon.

Il va maintenant se coucher. Il entre dans la seconde tente qui est sa chambre. Elle a , en plus, de la toile extérieure, une toile intérieure. L’intervalle entre les deux était « une espèce de corridor de service et de magasin où l’on serrait, pendant le jour, les porte-manteaux et les matelas ». La nuit, y couchent l’officier d’ordonnance de service ainsi que les deux domestiques les plus proches de sa personne : le valet de chambre Constant et le mameluck Roustam. La chambre, su sol couvert de tapis, est coupée en deux par un rideau blanc masquant le célèbre lit de campagne. Ce petit lit de fer à fond sanglé, est entouré de rideaux de soie verte. Le tapis de pied de la calèche sert de descente de lit. Le nécessaire de voyage et un fauteuil pliant complètement l’ameublement que les valets de pied ont installé en moins d’une demi-heure, avec une incroyable dextérité. Contant et Roustam s’empressent, ramassent le petit chapeau, le Grand Cordon qu’il a jetés dans un coin, lui retirent ses bottes et le déshabillent. Bientôt l’Empereur dort profondément… Il n’est guère plus de neuf heures.

Généralement en campagne, ayant dîné très sobrement avant six heures, il est couché dès huit ou neuf heures dans ce lit pliant, transporté dans un étui de cuir, à dos de mulet, qui le suit partout. Mais il se lève toujours vers onze heures, minuit au plus tard, car c’est le moment où arrivent les rapports  des corps d’armée. Il travaille alors deux ou trois heures, souvent même davantage, étudiant les renseignements et compte-rendus, y répondant par des ordres basés sur la carte que Bacler d’Albe vient de mettre à jour avec ses épingles de couleur. Ensuite il prend quelque repos ou tout au moins demeure seul, livré à ses calculs, méditant. S’il dort à ce moment-là, de même que pendant son premier sommeil après le dîner, et que surviennent des événements importants, l’aide-de-camp de service (ou Berthier ou Caulaincourt dans les cas exceptionnels) le réveillent. Il est arrivé ainsi qu’on le réveillât jusqu‘ à dix fois dans la même nuit ; et on le trouvait toujours rendormi parce qu’il n’avait pas encore eu son « compte de sommeil ».

Des nuits hachées.

A la guerre, on le réveillait pour  tout. Le prince de Neuchâtel (Berthier), qui recevait les rapports et connaissait ses intentions, ne le ménageait pas. Il dictait ses ordres au Major-Général ou à un secrétaire, et Berthier les transmettait. Quelquefois, il écrivait aussi lui-même aux commandants de corps d’armée, afin de fixer davantage leur attention, s’il s’agissait de choses importantes : ce qui n’empêchait pas la partie officielle de passer par l’État-major général.  Lorsque la besogne était surabondante-et cela arrivait souvent- après le premier sommeil du soir, il restait au travail jusqu’à  l’aube. Roustam lui apportait alors du café. Pendant des heures, il ne cessait de dicter et de parler aux officiers de liaison que l’on introduisait. Il allait et venait dans le Cabinet très éclairé, en robe de chambre de piqué blanc, les bras croisées derrière le dos, la tête enveloppée d’un madras noué sur le front, puisant de temps en temps, dans une des tabatières placées sur un coin de table une prise de tabac dont à la vérité les trois quarts se répandaient à terre. Le tabac était pour lui plutôt une manie, une sorte de distraction qu’un besoin réel. «Ses tabatières, dit le Préfet du Palais Bausset, étaient forts simples, ovales, en écailles noire, doublées d’or, toutes parfaitement semblables, et ne diffèrent entre elles que par les belles médailles antiques et en argent qui étaient encastrée sur le couvercle. »

Écoutait-il un rapport ? Il s’arrêtait par moment pour fixer dans les yeux celui qui parlait, comme s’il eût voulu pénétrer jusqu’au fond de ses pensées. Le lieutenant de lanciers Grabowski, arrivant de nuit d’une mission lointaine auprès du corps polonais de Poniatowski, est introduit aussitôt dans la chambre même de l’Empereur que l’on a réveillé. Il raconter la scène. « L’Empereur m’écoutait et paraissait content ; il se promenait dans sa chambre les bras croisées derrière le dos… me laissait parler ; quelquefois il me fixait de son regard pénétrant mais bienveillant… Il avait une habitude assez désagréable pour ceux qui parlaient : quand il écoutait un rapport ou un récit il disait bien haut, de temps, « Hein ! » Il arrivait à l’interlocuteur de penser que l’Empereur n’avait pas compris ; mais s’il recommençait, l’Empereur, l’interrompait avec impatience en disant : « Ah ! Je comprends bien… Continuez ! » Il était avare de compliments ; lorsqu’il avait dit « c’est bien » ou « je suis content de vous », c’était beaucoup » ?

Déconcertant et imprévisible.

Parlait-il ? Non seulement il était bref, rapide, mais il tronquait certains mots qui devenaient peu intelligibles, surtout pour un auditeur inaccoutumé. Quant aux noms propres, il les estropiait littéralement, au point que parfois on devinait seulement les noms de lieux d’après les circonstances et les régions dont il était question ! Ainsi, dans sa bouche, Zeitz devenait Seiss, Hochkirch était Ogirch. De même qu’en Russie il transformait inévitablement Kalouga en Caligula. Si l’on y ajoute l’accent, les u parfois changées en ou (il disait Peyrousse pour Peyrusse) ; l’expression par moment insoutenable du regard qui s’intensifiait alors du bleu foncé au noir ; l’impression toujours profonde qui saisissait chacun en présence de tant de génie allié à tant de puissance, on conçoit qu’il fût, par instant difficile à comprendre et à suivre, sauf par ses habitués…

Ce qui rendait souvent très dure la tâche de ceux-ci, c’était surtout que son activité était inconciliable avec tout horaire régulier pour le travail. L’arrivée des estafettes, la succession des événements, les possibilités sans cesse changeantes, étaient les seuls guides de la besogne et de la vie, aussi bien au Cabinet qu’au Quartier-Impérial. Et ceci, vrai pour le travail, l’était tout autant pour les stationnements, les départs, les déplacements. « Tout ce qui se faisait au quartier-général se faisait à l’improviste » nous dit le major saxon Odeleben, qui en a vécu l’existence en 1813 ? « Cependant chacun devait être sur-le-champ prêt à remplir sa tâche. Des moments de repos inattendus, des départs inopinés, les changements des heures fixées, et souvent aussi celui des itinéraires et des séjours se succédaient continuellement. Même si on avait quelques indices, tout le monde se cassait la tête pour deviner ce qui arriverait. Celui qui se serait adressé à un autre pour obtenir quelques éclaircissements n’en aurait titré, pour toute réponse qu’un haussement d’épaules, suivi tout simplement d’un « je ne sais pas »… Très souvent la marche étant retardée de quelques heures, et même d’une demi-journée. Puis, ajoute Odeleben, au dernier  mot que Napoléon dictait dans son Cabinet se rattachait l’ordre tout sec : « La voiture !… A cheval !… » Alors tous ceux qui devaient le suivre se mettaient en mouvement comme s’ils eussent été frappés d’une décharge électrique ! Ce n’est qu’à ce moment-là qu’on apprenait le chemin qu’on devait suivre… »)

Chemin qui mena pourtant la Grande Armée à planter ses Aigles à travers l’Europe entière, à vienne, Berlin, Madrid et Moscou…                                         

Marcel DOHER

(Article paru dans la revue du Souvenir Napoléonien en 1974).

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( 6 mars, 2021 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(1)

Lejeune

Ainsi qu’il le dit lui-même, au début de ses Mémoires et comme il a été rappelé dans notre précédent article, c’est dès son plus jeune âge que Lejeune, le crayon à la main, dessine dans le parc de Versailles. Après son baptême du feu à Valmy, il s’empresse, lorsque les obligations du service lui en laissent le loisir, de fixer sur le papier la vue pittoresque de la vieille forteresse de Bouillon. C’est toujours avec émotion et gratitude qu’il parlera de son maître Valencienne, originaire de Toulouse et c’est à travers lui qu’il aura pour cette ville une prédilection particulière et qu’il éprouvera grand plaisir à s’y trouver affecté après la chute de l’Empire. Ce hasard fera qu’il en deviendra une illustration civique et artistique.

(Cet article, rédigé par le général du Temple de Rougement, est paru la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien » n°302 de novembre 1978) 

Lejeune était un artiste particulièrement sensible aux beautés de la nature, il prend plaisir à en analyser les détails et à faire partager son enthousiasme à ses lecteurs. «… Nous étions au 4 novembre 1805 ; il faisait froid, la terre et les arbres de la forêt d’Amstetten étaient couverts de masses considérables de neige produisant un effet très remarquable pour nous autres, habitants du Midi de l’Europe, qui n’avions vu nulle part un ensemble plus imposant des beautés que l’hiver peut prêter à la nature.
Ce jour-là, elle se présentait comme enrichie de la plus brillante parure, le givre argenté adoucissant la couleur éclatante des feuilles mortes du chêne et le vert sombre des sapins. Cette enveloppe glacée dissimulait un peu les formes et les teintes que la vapeur rendait encore plus suaves et offrait un tableau charmant. Eclairés par le soleil, des milliers d’énormes glaçons, semblables à ceux de nos fontaines et des roues de nos fabriques, pendaient à ces arbres comme autant de lustres éblouissants ; jamais salle de bal n’avait reflété autant de diamants ; les longues branches de chênes, des pins et des arbres de la forêt ployaient sous le fardeau de la vapeur changée en glace ; de volumineux bourrelets de neige arrondissaient leur cime, en faisaient de belles grottes, comme celles de nos Pyrénées si riches en brillantes stalactites et en élégantes colonettes. Je faisais remarquer ces beautés au maréchal Murat, tout en passant rapidement sous ces voûtes glacées à la poursuite d’une nombreuse arrière-garde de cavalerie qui fuyait devant nous et nous admirions encore ces merveilles septentrionales lorsqu’au débouché de la forêt, un autre spectacle fort inattendu s’offrit à nos yeux ». En effet, une solide unité de cavalerie autrichienne attendait notre artiste et son général. Le cheval de Murat fut tué, celui de Lejeune abattu et ils ne durent leur salut qu’à la présence d’esprit d’un jeune officier d’artillerie, qui en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, mit le feu à ses deux pièces. « Pas un seul biscayen de cette double décharge ne fut perdu ; la commotion fit crouler sur nos têtes les amas de neige suspendus aux arbres et, comme par enchantement, les escadrons (autrichiens) disparurent enveloppés dans un nuage de fumée et sous une grêle épaisse de neige, de projectiles meurtriers et de gros glaçons, dont quelques-uns tombaient de plus de cent pieds de haut, et résonnaient avec fracas sur les casques des fuyards ». Et un peu plus tard, Lejeune brosse, en artiste, une description d’un instant fameux de notre histoire militaire:
« Après cette mémorable soirée, après cette belle nuit d’hiver, nous vîmes se lever le beau soleil d’Austerlitz. Le 2 décembre 1805, jour anniversaire du couronnement de l’Empereur, il était huit heures du matin lorsqu’il apparut sur l’horizon de la Moravie, pur et radieux comme aux plus beaux jours du printemps. Une légère vapeur adoucissait les teintes et nous permettait cependant de voir distinctement cent vingt mille baïonnettes qui luisaient au soleil et qui s’avançaient lentement vers nous en formant un croissant immense comme l’horizon ».

Il y a tant d’exemples de l’émotion artistique qui se manifeste chez Lejeune devant tel ou tel spectacle qu’il est impossible de les citer tous mais il est intéressant de l’entendre s’expliquer lui-même sur cette forme de son sens esthétique. Au début de la Campagne de 1809, « le feu avait pris à plusieurs quartiers de Ratisbonne et de gros tourbillons de fumée noire enveloppèrent les édifices de cette malheureuse cité. A mesure que la nuit approchait, ces fumées se coloraient en écarlate et les flammes prenaient une effrayante intensité de lumière. L’air était calme, et le vent n’agitant pas les colonnes de fumée, elles montaient majestueusement vers le ciel. Les désordres de la guerre, au milieu desquels j’ai vécu longtemps, m’ont présenté trop souvent le triste spectacle des grands incendies ; mais je n’en ai jamais vu qui produisent en même temps une impression plus affligeante et plus terrible et des effets dont les formes élégantes et variées dans leurs mouvements rapides fussent plus dignes d’être imitées en peinture. Si, lorsque des scènes aussi tragiques surprennent nos regards, on pouvait, en admirant, repousser de son coeur le besoin de compatir aux malheurs que causent les flammes, aucun spectacle ne présenterait un intérêt plus vif et plus saisissant. Devant ces affreuses catastrophes j’étais sans doute honteux d’éprouver encore autre chose que des émotions déchirantes et d’y voir aussi de brillants tableaux ; mais je me rassurais en songeant que si la guerre, pour donner l’essor aux grands coeurs, les ferme si souvent à la pitié, elle doit leur conserver le pouvoir d’admirer tout ce qui est grandiose, magnanime ou magnifique pour qu’ils puissent le reproduire quand l’occasion leur en est offerte. Alors mes yeux, avides, saisissaient les contours de ces belles horreurs ; j’ambitionnais, je portais envie au talent du célèbre Joseph Vernet qui, en peignant les incendies et les éruptions du Vésuve, avait animé ses toiles jusqu’à les faire croire brûlantes. Ainsi, entraîné par mon admiration devant ces effets extraordinaires que l’on ne saurait inventer, je les crayonnai promptement sur mon « agenda » pour en conserver le souvenir. Je crois voir encore se dessinant en noir sur des foyers de flammes, diaprées de mille couleurs, les crêtes des murailles, en partie abattues, garnies de nombreux combattants qui s’agitaient pour les défendre. Au-dessus de leurs têtes, serpentaient, en se déroulant de mille façons, des masses de fumées noires, d’où s’élançaient des gerbes de flammes et de vapeurs d’un jaune soufre. D’autres vapeurs, plus légères et blanchâtres, s’élevaient à des grandes hauteurs et recevaient en l’air, sur leurs festons mobiles, la lumière argentée de la lune ». Comme il a déjà été dit, Lejeune exposa son premier tableau, la Mort de Marceau, au Salon de 1798. Ensuite, il peindra la Bataille de Marengo.
 

« La bataille de Marengo ».

Marengo

Ce tableau est intéressant parce que, dès sa première grande composition, le peintre a fixé la méthode et les procédés qui caractériseront toutes ses œuvres ultérieures : l’événement est décrit dans un double souci de vérité et de recherche esthétique.

L’exactitude se retrouve dans le détail des scènes représentées, qui sont autant d’instantanés dont la seule distorsion résulte parfois d’une compression de leur juxtaposition dans le temps et dans l’espace. Les personnages sont de dimensions réduites par rapport à la surface du tableau, mais chacun est un portrait. Le naturel plutôt que le théâtral est recherché dans leurs attitudes. Mais ce souci de vérité poussé dans les moindres détails d’expression, d’habillement, de flore ou de faune, n’empêche pas l’artiste de donner à l’ensemble de son oeuvre une harmonie et un équilibre de volumes et de couleurs qui font du tableau une oeuvre d’art. Et pour y parvenir, il s’accorde une certaine licence dans le traitement du paysage, accusant les reliefs, agrandissant les arbres, jouant des lumières du ciel et des teintes plus sombres des fumées du champ de bataille ou du crépuscule.

C’est « l’événement » de la bataille qui en change le sort. C’est l’instant choisi par Lejeune pour en fixer l’image dans l’Histoire: dans la représentation de la « Bataille de Marengo », Lejeune a saisi sur le vif l’instant où la victoire changea de camp : c’est le moment le plus dramatique de cette grande journée. En effet, le Premier Consul attaqua l’armée autrichienne trois fois supérieure en nombre à l’armée française le 13 juin et la repoussa jusqu’au-delà du village de Marengo où il passa la nuit. Au retour du jour, les efforts des Autrichiens furent tels que l’armée française était déjà retirée et presqu’en désordre à quatre heures du soir, à la hauteur de Spinetta, malgré les prodiges de valeur avec lesquelles les divisions Lannes, Victor et Gardanne défendaient le terrain qu’elles venaient de conquérir. Dans ce moment où il nous restait peu d’espoir, le général Mélas, pour achever le succès, ordonna qu’une colonne de huit mille grenadiers hongrois marcherait rapidement pour détruire nos lignes ébranlées. Après quoi, laissant au général Zach la direction de ce mouvement, il rentra à Alexandrie pour expédier l’avis de sa victoire.

Au même instant, la Division Desaix arrivait de loin, fatiguée mais pleine d’enthousiasme: elle arrête la colonne hongroise dont les rangs en se serrant y amènent le désordre. Le général Kellerman s’en aperçoit et à la tête de trois cents cavaliers, se précipite sur les Hongrois et leur fait mettre bas les armes. Le Premier Consul arrive au moment où un obus éclate près de lui, après avoir tué six hommes de la 9e demi-brigade légère. Le groupe du devant, à gauche du tableau, contient les portraits du Premier Consul, précédé par le colonel Durer et suivi des généraux et officiers, Lannes, Murat, Dupont, Marmont, Lauriston, Eugène Beauharnais, Lefèvre-Desnouettes, Le Marois, Dubignon, Rivière, Tourné, etc., etc…
Au centre, le général Berthier, son frère, César Berthier, ses aides de camp Dutaillis et Laborde, renversés sous leurs chevaux tués, Bruyère, Sopranzi, Arrighi et Lejeune lui-même, monté sur un cheval gris. Celui-ci ramène des officiers qu’il vient de faire prisonniers et qui veulent rendre leurs armes.

Le capitaine d’artillerie Dijeon est sur le devant avec sa batterie. Dans le fond à gauche, Desaix tombé mort à la tête de sa division, dans les bras du fils du Consul Lebrun. Il n’y avait pas huit jours qu’il était débarqué, venant d’Egypte. Au centre de la colonne hongroise, le général Zach est fait prisonnier. Le clocher, dans l’éloignement, est celui de Spinetta. Un officier autrichien, blessé à mort, s’achève avec des armes qu’il demande à un Français ; un Français donne de l’eau-de-vie à un Autrichien blessé ; un grenadier et plus loin un petit tambour, obligent des prisonniers à emporter des blessés français ; des dragons soutiennent un officier ennemi qu’ils ont blessé et l’emmènent sur son cheval ; des soldats jettent leurs casquettes en l’air pour faire voir qu’ils se rendent. Les débris humains ou de chevaux qui sont épars dans la plaine proviennent de ceux qui combattaient sur le même champ de bataille un an auparavant, sous les ordres du général Moreau.

Après le succès de sa « Bataille de Marengo », Lejeune exécuta trois grandes oeuvres représentant des batailles auxquelles il ne participa pas : la Bataille de Lodi, qui fut présentée au Salon de 1804 et fut placée ultérieurement dans le salon des Maréchaux aux Tuileries ; la Bataille du Mont-Thabor, qui lui valut une médaille d’or au Salon de l’an XIII, la Bataille d’Aboukir et la Bataille des Pyramides, qui fut présentée au Salon de 1806 ; le bivouac de l’Empereur dans les plaines de Moravie, la veille de la Bataille d’Austerlitz fut présenté au Salon de 1808.

« Le Bivouac d’Austerlitz ».

Bivouac Austerlitz

Lejeune, dans ses Mémoires, évoque la scène qui lui a inspiré ce tableau: « la journée du 1er décembre se passa, de part et d’autre, en préparatifs comme pour une belle fête et, une heure après la chute du jour, les deux armées, bien disposées, se livraient au repos dans un profond silence, qui n’était interrompu que par ces causeries autour du feu du bivouac, où l’on raconte gaiement les succès que l’on a eus et ceux sur lesquels on compte. Le bivouac où j’étais, celui de l’Etat-Major du maréchal Berthier, fut très animé jusque bien avant dans la nuit. Un de nos camarades, M. Longchamp, avait été retardé en France et ne put nous rejoindre que ce jour-là. Pendant son voyage, il improvisa quelques couplets qui peignaient assez bien la rapidité de notre marche. L’arrivée de ce gai convive, qui apportait à chacun de nous des lettres de France, fut un des épisodes charmants de cette journée.Ces lettres de nos familles, ces portraits, ces billets doux peut-être, apportés par l’aimable chansonnier, le vin de Tokay, que nous puisions dans les tonneaux avec des chalumeaux de paille, ce feu pétillant du bivouac, le pressentiment de la victoire du lendemain, tout, enfin, nous portait au comble de la joie ».

La toile représente le bivouac sur la route d’Olmütz. Le centre du tableau est occupé par l’Empereur qui se réchauffe devant un feu. Il interroge des paysans moraves et des déserteurs ennemis par l’intermédiaire de Lejeune qui lui sert d’interprète. Derrière lui, le maréchal Berthier et Bessières suivent la scène tandis que Roustan, le mameluck favori de l’Empereur, étend une fourrure sur un peu de paille, espérant que son maître viendra s’y reposer. A gauche, la voiture de l’Empereur. Les voitures et la garde de service sont à droite. Des soldats qui manquent de bois pour se chauffer démolissent une maison et abattent les branches d’un arbre.

Sur le devant les gens du Prince Berthier distribuent un repas à ses officiers d’Etat-Major. L’un d’eux, M. de Longchamp, leur chante cette chanson qu’il fit en courant après l’armée. Il avait eu de la peine à l’atteindre et il disait avec vérité:
« En courant par monts et par vaux, Les postes de Germanie, Ont crevé leurs meilleurs chevaux Pour suivre notre Infanterie».
Ce fut dans la nuit de ce même soir qu’eut lieu cette admirable illumination spontanée de soixante mille soldats qui, en moins de dix minutes, firent des torches enflammées avec la paille de leurs bivouacs pour éclairer Napoléon qui était venu les visiter dans l’obscurité. Bacler d’Albe en a fait le sujet d’un tableau actuellement exposé à Versailles dans les mêmes salles que les oeuvres de Lejeune.

Dans ses Mémoires, Lejeune évoque un épisode touchant à propos de ce tableau : le 11 décembre 1809, Berthier donne une chasse suivie d’une fête à Grosbois : « L’Impératrice Joséphine n’était pas encore arrivée et je fus chargé de l’attendre et de l’accompagner. En descendant de voiture, elle s’appuya sur mon bras pour rejoindre les chasseurs. Ses traits étaient abattus et portaient l’empreinte de la plus profonde tristesse. La grande résolution du divorce était prise ; elle était connue de tous et pour n’en point parler, je feignais de l’ignorer. L’Impératrice me rappela la promesse que je lui avais faite avant de partir pour l’armée, de lui donner une copie du tableau du « Bivouac de l’Empereur ». Je réitérais cette promesse en disant que j’allais m’en occuper. Ses yeux alors se remplirent de larmes et en me pressant le bras et la main, elle me répéta plusieurs fois, de la manière la plus expressive : « N’est-ce pas, vous ne m’oublierez pas ? Quelque chose qui m’arrive, n’est-ce pas ? » Je la comprenais ; j’en étais attendri et je dissimulais encore, pour ne point troubler, par une scène déchirante, une réunion où les hôtes du prince de Wagram venaient chercher des distractions aux tristes pensées qui les préoccupaient.

« Somosierra ».

Somo

En novembre 1808, Lejeune se trouve en Espagne. « En s’arrêtant à Aranda, l’Empereur laissait l’ennemi fort incertain sur celle des deux routes qu’il allait prendre pour s’avancer sur Madrid, et l’obligeait ainsi à diviser ses forces sur celle qui passe par le Guadarrama et celle qui traverse le Col de Somo-Sierra. Cette dernière route était un peu plus courte mais plus facile à défendre à cause du défilé très rétréci de la montagne. On pouvait donc s’attendre à y trouver moins de monde, puisqu’elle présentait plus d’obstacles et ce fut la direction que prit l’Empereur.
Le 29 novembre, le maréchal Victor rejoignit l’Empereur qui avait porté son quartier général au pied de la Somo-Sierra. Le maréchal fit entrer de suite ses troupes dans la montagne ; un brouillard très épais ne permettait pas de voir à deux pas de soi. Cependant, le maréchal faisait monter ses avant-gardes dans la forêt, à droite et à gauche de la grande route ; l’ennemi en occupait le sommet, fortement retranché et se croyait inexpugnable derrière les larges coupures qu’il y avait faites. Le général Bertrand, aide de camp de l’Empereur, était chargé de faire rétablir la chaussée pour la rendre praticable à la cavalerie et à notre artillerie. L’Empereur, à son bivouac, s’impatientant des retards que lui causait cette opération, m’ordonna de pousser une reconnaissance dans la montagne, jusqu’à ce que j’eusse rencontré l’ennemi pour savoir en quel nombre et dans quelle position il était. J’arrivai jusqu’au général Bertrand, qui n’avait pas encore terminé son travail. Je poussai au-delà, sur la route qui montait assez rapidement, et après avoir parcouru dans le brouillard, deux à trois kilomètres sans rien voir, un des cavaliers polonais que j’avais emmenés avec moi, me fit signe qu’il entendait parler des Espagnols. Sur cette indication, je mis pied à terre, lui donnais mon cheval à garder et avançais sans bruit, jusqu’à ce que je fusse arrêté par des mouvements de terre, derrière lesquels beaucoup de monde parlait espagnol. Je me dirigeais alors sur le côté de la route pour parcourir l’étendue de ce retranchement, qui me parut devoir contenir douze à quinze pièces de canon. Après avoir reconnu la position autant qu’il était de mon pouvoir au milieu de cet épais nuage, je retournai vers mes chevaux en restant sur le côté de la montagne. J’étais à peine redescendu six ou sept cents pas que je me trouvai en face d’un bataillon qui montait en silence vers moi. Quoique très rapproché de cette troupe, le brouillard me la fit prendre d’abord pour un corps français et je dis à l’officier qui marchait en tête : « N’avancez pas par ce chemin, le ravin vous empêchera de passer ». A ces mots, toute la colonne me coucha en joue et je criai en avançant « Ne tirez pas, ne tirez pas, je suis Français ! » A l’instant même, je m’aperçus de mon erreur: c’était un corps espagnol qui remontait du pied de la montagne. Ma position était critique et je me hâtai de crier en espagnol « Ne tirez pas ; j’ai là trois régiments qui vous accableraient, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous rendre à moi, qui ne puis vous faire aucun mal.

« Les Espagnols, très incertains, craignant peut-être de tirer sur les leurs, qu’ils supposaient être derrière moi, ou croyant à la présence des trois régiments dont je parlais, se dispersèrent promptement par leur gauche et disparurent dans le brouillard, ainsi que le lieutenant colonel qui les conduisait et qui abandonna même son cheval et son manteau pour s’échapper plus facilement à travers les rochers. Leur frayeur me sauva la vie et dès que j’eus cessé de les apercevoir, je doublai le pas vers les miens. Je portai ces détails à l’Empereur ; je le trouvai fort contrarié des retards qu’il éprouvait et il me répondit brusquement : « Vous vous moquez de moi ». Il me vit très irrité de son mauvais accueil. Cependant, appréciant le danger que je venais de courir, il me fit répéter ce que j’avais pu reconnaître de l’artillerie ennemie, de l’état de la route et ordonna aussitôt au général Montbrun de franchir ces obstacles avec sa cavalerie, protégée par l’infanterie qui avait eu le temps de couronner les hauteurs. « Montbrun, à la tête des lanciers polonais, gravit la montagne au galop, tomba sur les retranchements et sabra quelques canonniers sur leurs pièces ; mais le désordre du terrain, joint à une salve de mitraille, renversa la tête de sa colonne et le força de se retirer, pour rallier son monde hors de la portée du canon. Ces mêmes Polonais avaient vu l’Empereur sur leurs pas, au milieu de la mitraille. Presque sans attendre le commandement de leur chef, le vaillant Koscictulski, ils retournent à la charge et, avec un ensemble admirable, franchissent les obstacles qu’ils ont pu reconnaître à leur première attaque, renversent tout devant eux et pénètrent dans la position formidable des Espagnols auxquels le brouillard empêche de voir combien cette tête de colonne est peu nombreuse. La cavalerie de la garde suit le mouvement, et tous les canonniers espagnols sont sabrés sur les seize pièces de canon qui défendaient le passage. « Pendant ces attaques, l’infanterie du maréchal Victor avait pu gravir les hauteurs qui dominaient la position de l’ennemi et le feu de notre infanterie protégeant nos Polonais, ils mirent dans une déroute complète les treize ou quatorze mille hommes qui défendaient les approches du défilé de Somo-Sierra. La vapeur, les rochers et les bois favorisèrent la fuite des Espagnols. Nous fîmes peu de prisonniers mais tous leurs canons et près de deux mille hommes restèrent sur le terrain. En gravissant la montagne à la suite de cette cavalerie, je fis remarquer à l’Empereur le manteau et le cheval abandonnés par l’officier espagnol que j’avais rencontré ; la bride se trouvait encore embarrassée dans les plis de l’étoffe et le cheval, qui croyait peut-être y voir son maître endormi, était resté là, comme ces chiens fidèles que nous avons vus souvent attendre la mort à côté de leur maître tué sur le champ de bataille.

« L’Empereur put vérifier quelques-uns des autres détails que je lui avais donnés et qui étaient de nature à exciter sa juste indignation. Dans les jours précédents, les Espagnols avaient fait sur nous quelques prisonniers, les avaient garrottés et indignement massacrés. N’osant laisser en évidence les preuves horribles de leur barbarie sur la route que nous allions parcourir, ils avaient à peu près caché ces cadavres, liés deux à deux, sous l’arcade d’un pont de la chaussée où j’avais pu les voir lorsque je montais à pied. Parmi ces malheureux, au nombre d’une quinzaine, il s’en trouva qui respiraient encore et on leur porta des secours. Dans ce moment, on amenait à l’Empereur des prisonniers, des moines, des officiers supérieurs, et il leur reprocha ces cruautés, en les menaçant d’exercer contre eux la loi du talion ; mais son coeur était trop généreux pour permettre d’affreuses représailles ; ils ne furent point maltraités. « Le brouillard disparaissait peu à peu et nous pûmes contempler avec bonheur un champ de bataille sillonné de retranchements et de redoutes, couvert de canons, de chariots, de morts et de blessés, abandonnés dans un site admirable qui devait me fournir, plus tard, le sujet d’une grande composition ; j’y plaçai tous les épisodes qui m’avaient frappé pendant cette glorieuse matinée où la Providence me sauva ».

Ce tableau fut peint en 1810 et exposé au Salon de la même année. Grâce à l’agenda du général Lejeune pour l’année 1810 qui est conservé dans les archives de sa famille, il est possible d’en suivre l’exécution après son retour de Vienne pour le mariage de Marie-Louise. Il semble que Berthier lui ait accordé quelques allègements dans ses devoirs d’aide de camp pour permettre à Lejeune de se consacrer à sa peinture.
Le 3 juin, il recommence le ciel. Le 30 juin, Berthier vient voir le tableau en cours d’exécution. Le 15 juillet, Lejeune peint la figure de l’Empereur. Le 22 juillet, la Princesse de Neuchâtel et la Princesse Jablowska visitent l’atelier. Le 31 juillet, Lejeune peint les deux Polonais et le 3 août, il peint Turenne et Ségur, ce dernier étant venu poser. Le 15 août, il va chez Gérard et déménage du 28 au 25, rue Saint-Dominique. Le 1er septembre, portrait du colonel Letort. Le 6 septembre, le sergent Tambon de la Garde vient poser et M. de Barral et la Princesse Sapieha viennent voir le tableau. Le 18 septembre il fait le portrait du colonel Lubinski et le 19, celui du colonel Soprangi. Le 26 septembre, il note que Pajou s’installe chez lui pour terminer son « Rodogune ». Le 17 octobre, visite de la Princesse de Neuchâtel. Le 28 octobre, il termine le tableau qui a demandé cent quarante-sept jours de travail.

Pendant cette même période, Lejeune a noté des séances de pose chez Guérin pour l’exécution de son portrait en miniature. L’original a malheureusement disparu en 1933 dans l’incendie du château de LamotheChandenier. Il en existe une réplique au Musée de Versailles. L’accueil fait par le public et la critique fut extrêmement favorable. L’impression donnée par le tableau de la « chose vue », de « l’événement vécu», avec les nombreux portraits de personnages connus et moins connus, excitait l’intérêt et la curiosité, de même que le bel effet d’ensemble produit par l’habile composition et l’admiration qu’avait suscité l’héroïque fait d’armes ainsi représenté contribuaient à ce succès. L’Empereur fit acheter le tableau.

La description suivante en est donnée dans le recueil des Notices sur les tableaux de bataille peints par le général Baron Lejeune, Paris 1850 :
« Au centre, on voit la charge des Polonais soutenus par les autres corps de cavalerie de la garde impériale. Napoléon reproche à un colonel espagnol la cruauté avec laquelle les siens ont assassiné des prisonniers français dont on vient de découvrir les corps sous l’arche d’un pont. Celui-ci, menacé de la peine du talion, répondit avec un calme qui désarma le vainqueur : « je suis à votre disposition ». Nos soldats adressent les mêmes reproches aux prisonniers qu’ils ramènent.Vers la gauche, deux frères polonais sont blessés du même coup: l’un expire sur les genoux de l’autre. Le maréchal de Bellune dirige ses colonnes. Vers la droite, M. de Turenne, officier d’ordonnance et le docteur Yvan, chirurgien de l’Empereur, donnent des secours à M. de Ségur. Le feu du bivouac espagnol consume un chêne vert. Au centre, des Français capturés précédemment par les Espagnols et forcés de servir parmi eux, sont délivrés par leurs compatriotes. L’un d’eux montre sa cocarde et sa croix de la Légion d’honneur qu’il a cachés sur son coeur. Les portraits épars dans le tableau sont ceux du Prince Berthier, du maréchal Bessières, commandant de la Garde, des généraux Durosnel, Le Tort, de Monthion, Guiot, d’Antamourt, de MM. Saint-Paulin, de Septeuil, Lubenski, Soprangi, Bonafoux, etc… Les piliers aux armes de Castille servent à indiquer la route pendant les grandes neiges. La vue est d’après nature ».

Il n’est naturellement pas possible de présenter au lecteur de cet article une description détaillée de tous les tableaux de bataille de Lejeune. Ceux qui précèdent ont été choisis parce qu’ils furent peints et exposés au public sous le Consulat et l’Empire et qu’ils représentent des événements auxquels Lejeune prit part.

Lejeune dépouillé et prisonnier…

Dans les tableaux étudiés ci-après, Lejeune participa à l’action, mais les peintures furent faites et exposées sous la Restauration.Tel est le cas de celui qui décrit les événements dramatiques qui mirent fin prématurément à l’importante mission en Espagne que lui avait confiée l’Empereur en 1811 et dont il a été question au chapitre traitant des rapports de Lejeune avec Napoléon. «Le tableau représente l’instant où le colonel Lejeune, ayant eu son cheval tué sous lui, est dépouillé par l’ennemi. Plusieurs mousquets étaient braqués sur sa poitrine et si la Providence n’avait pas voulu qu’ils fissent long feu, il eut indubitablement péri. Le chef de cette bande de guérillos était don Juan, bien connu pour la hardiesse de ses exploits sous le nom « d’El Medico ». Le supertitieux aventurier fut frappé par l’espèce de circonstance miraculeuse qui avait préservé les jours du général Lejeune et à force de menaces et de remontrances, il fit consentir ses sauvages compagnons à respecter une vie qui lui semblait prédestinée. «El Medico » porte un uniforme bleu et on le voit détournant le fer d’une pique qu’un de ses hommes dirige vers le colonel. Le personnage nu, qui est à la gauche de la toile, est le domestique du colonel qui, percé de part en part, ne tarda pas à expirer. Peu de semaines auparavant, environ soixante Français avaient été tués à cette même place et leurs corps, privés de sépulture et qu’on aperçoit sur la gauche, étaient en partie devenus la proie des vautours. On voit, à droite, un dragon français qui, resté seul debout, vend sa vie aussi chèrement que possible; mais il ne peut continuer longtemps une lutte par trop inégale. L’infanterie française occupe encore quelques hauteurs et soutient son feu. La contrée, à la montagnes de Guadarama. Le couvent de Guisando en occupe le centre et le pic élevé qui domine le fond est surnommé la montagne de l’Aigle. La rivière qui s’étend dans la vallée est l’Alberja sur laquelle surplombent les ruines d’un pont conduisant à la ville d’Avila. Un arc-en-ciel indique l’état de l’atmosphère qui est habituellement de la plus grande douceur dans cette partie de l’Espagne. Les colossales images de taureaux que le peintre a placé dans son tableau, ont une existence classique. Tite-Live et Polybe en font mention. Annibal avait dans son armée beaucoup d’Espagnols qui, dans une de ses rencontres avec Fabius, manquèrent tomber au pouvoir de l’ennemi. Echappés à ce danger, et de retour dans cette partie de l’Espagne qu’ils habitaient, ils perpétuèrent le souvenir de leur délivrance par l’image de six taureaux gigantesques qu’ils firent tailler dans le roc. Voici pourquoi ils avaient choisi ces animaux emblématiques: on raconte que, pour s’ouvrir un passage, Annibal avait fait attacher des torches aux cornes de deux mille taureaux et les avait lancés pendant la nuit à travers l’armée romaine, où ils causèrent un tel trouble et une telle confusion, que le général carthaginois peut effectuer une retraite qui lui était autrement impossible ».

La description qui précède est tirée de la Notice de 1850. Elle décrit fidèlement le tableau; mais, contrairement aux scènes de grandes batailles auxquelles de nombreux contemporains de Lejeune avaient pris part et dont les portraits figuraient sur la toile, dans ce tableau-ci, le peintre s’est représenté seul avec des adversaires anonymes – à l’exception « d’El Medico » – et il a pu prendre, sans risquer de soulever de controverse, des grandes libertés avec le « décor ». En vérité, le paysage semble avoir été inspiré à Lejeune par ce qu’il a pu voir quelques jours après l’événement décrit, quant il fut emmené, tout nu, avec trois compagnons d’infortune, prisonnier, soumis aux pires sévices et continuellement menacé d’être mis à mort. Dans ses Mémoires, il écrit que « pendant trois jours, l’on remonta les rives de l’Alberge jusqu’à sa source, à travers les chemins les plus difficiles mais aussi les plus pittoresques. A la vue des beautés sauvages de cette nature presque vierge, je renaissais à la vie que j’avais été si près de quitter ». C’est donc la beauté des paysages, dont le souvenir est sans doute enrichi par les effets de son imagination, qui a incité notre peintre à en faire le cadre d’un événement personnel, particulièrement dramatique et auquel il consacre un long passage de ses Mémoires : dans le chapitre intitulé : « Je suis fait prisonnier et pendu », il relate comment, sur le chemin du retour de la mission qu’il vient d’effectuer en Espagne sur l’ordre de l’Empereur, il est pris par les guérilleros. Le 5 avril 1811, il quitte Tolède à huit heures du matin pour Madrid où il espère arriver le soir. A midi, il est à Cavañas, gros village isolé dans la plaine. Le commandant français de ce poste renforce son escorte de vingtcinq dragons en y joignant « soixante bons soldats badois d’infanterie avec leurs officiers » : en effet, six ou huit cents hommes de la bande du médecin Padalea surnommé « El Medico » étaient signalés dans la région et ne se seraient éloignés que la veille au soir. Près d’Illescas l’officier badois raconta à Lejeune que peu de temps auparavant une escorte de quatre-vingt grenadiers avait été massacrée dans une chapelle dominant la plaine où ils avaient soutenu un combat pendant deux jours et d’où ils avaient été débusqués par la bande « d’El Medico » qui avait mis le feu au bâtiment. « La marche tranquille de notre avant-garde et le calme qui régnait dans la plaine augmentaient notre sécurité en traversant ce champ de malheur ». Cependant, le comportement étrange de deux prêtres qui, près de la chapelle ruinée, agitaient leur mouchoir, incite Lejeune à aller les voir de plus près: d’un temps de galop il s’écarte de son escorte et, dit-il, « je franchis en peu de secondes la moitié de l’espace qui me séparait de ces prêtres. Leurs gestes redoublés prirent l’expression de la plus vive inquiétude et m’inspirèrent de la défiance. Un jeune laboureur se trouva sur mon passage, coupant avec effroi les courroies de ses boeufs pour les dételer plus vite. Je lui demandai pourquoi il abandonnait le sillon à moitié fait ; il ne répondit pas et son oeil hagard et farouche m’indiqua qu’il était prudent de me rapprocher des miens. Alors je tournai bride en fixant encore mon regard sur ces prêtres et sur l’homme aux boeufs… J’avais à peine fait quatre pas de retraite vers les miens que j’entendis un cri de détresse : « Monsieur ! Monsieur ! nous sommes perdus ! » s’écriait Williams en accourant à moi. Je tourne aussitôt les yeux sur lui et je vois surgir de toutes les parties de la plaine six ou huit converger leurs feux sur nous. Williams criait : « Monsieur ! Monsieur ! que dois-je faire » Passe derrière moi lui dis-je, tire ton sabre et fais comme moi ». Son sabre et cet abri ne le garantissaient point des balles ; et frappé à mort à l’instant même, il disparut pour toujours sans proférer une autre parole. L’ennemi avait laissé passer nos éclaireurs d’avant-garde sans s’être découvert et s’était ensuite avancé en tirant sur nous. L’infanterie avait pu gravir un terrain d’oliviers et s’était mise en bataille sous ces arbres, dont elle tirait quelque abri ; elle faisait feu pour sa propre défense et ne pouvait pas nous protéger dans la crainte de nous tuer en tirant de notre côté. Il ne restait plus près de moi que trois ou quatre dragons qui combattaient comme des lions. Cependant, nous percions déjà les rangs ennemis et nous allions échapper en rejoignant l’infanterie lorsque, pour nous en ôter les moyens, ils dirigèrent toutes leurs balles sur nos chevaux ».

Le cheval de Lejeune roule à terre frappé à mort. Lejeune peut se relever, entouré de cavaliers ennemis; atteint par un coup de lance à la main droite, son sabre tomba: « j’étais désarmé écrit-il ; cette bande d’hommes affamés de carnage et de butin se rua sur moi, pour m’arracher mes vêtements. En quatre secondes, j’étais nu des pieds à la tête et, très heureusement, sans aucune autre blessure que de faibles coups de lance. Aussitôt, ceux qui n’avaient pas les mains embarrassées de mes dépouilles avancèrent leur fusil pardessus l’épaule des autres et tirèrent en appuyant le canon sur ma poitrine… ! sept ou huit amorces brûlèrent sans que les coups partissent ! »

C’est cette scène qui est représentée dans un dessin à la plume, réhaussé d’aquarelle sur laquelle sont portées les deux inscriptions suivantes de la main de Lejeune : la première, qui est sa signature, sur la partie inférieure du dessin : « Le colonel Baron Lejeune, à la tour de Setubal, le 13 mai 1811 »; la deuxième, dans la marge, en dessous du dessin: « Cet événement est arrivé à l’auteur de ce dessin entre Tolède et Madrid, près de Illescas, le 5 avril 1811 à midi ».

Il n’est pas impossible que ce soit là le croquis que mentionne Lejeune dans ses Mémoires et qu’il fit pour remercier le commissaire anglais Robert Boyer qui, avec le négociant américain David Meyer, visita Lejeune et ses compagnons de captivité dans la Torre-Othon à Setubal, au Sud de Lisbonne. Lejeune avait été emprisonné, sur ordre du maréchal Beresford, sans doute pour le soustraire aux Espagnols dont la junte avait manifesté l’intention de le libérer et de le charger d’une mission contraire aux intérêts de l’Angleterre.
Dans les Mémoires, il est dit que « David Meyer répétait qu’il était heureux de pouvoir servir les Français partout où il les rencontrait. Robert Boyer renouvela ses offres de services et me promit de me procurer du papier, de l’encre, des pinceaux et des couleurs, que je lui demandais.

« Le jour suivant, à la même heure, il m’apporta une collection complète de couleurs étiquetées avec soin et de tout ce que je pouvais désirer pour écrire et pour peindre. Ce cadeau me fut très précieux et je m’empressai de lui en exprimer ma reconnaissance, en représentant pour lui le moment où j’avais été fait prisonnier, avec la physionomie des brigands tels qu’ils étaient encore bien présents à ma mémoire. Je retrouvai dans cette occupation un peu de tranquillité, car l’art de la peinture est si attrayant que j’ai su apprécier dans ma triste captivité son immense ressource ».

La similitude de situation et de position de l’auteur dans le croquis daté de 1811 et dans le tableau, non daté, mais exposé au Salon de 1817 permet de penser que si le dessin mentionné dans les Mémoires a été donné au commissaire Robert Boyer, Lejeune a dû en faire, sans tarder, d’autres études qui lui servirent lors de l’exécution du tableau.

A suivre…

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( 5 mars, 2021 )

Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais…

Ce témoignage qui fut publié dans le Carnet de la Sabretache, en 1923, est celui d’un royaliste. Malgré les inexactitudes qu’il recèle, l’atmosphère des jours qui précédèrent et qui suivirent le retour de l’Empereur y est bien retranscrite.

C.B.

Il semble qu’il ne reste plus rien à dire sur le Retour de l’île d’Elbe. Cependant, le récit qui va suivre nous a paru intéressant, non seulement parce qu’il nous donne les impressions d’un témoin de ce prodigieux événement, mais parce qu’il contient des détails inédits. Son auteur, le baron Balthazard Hubert de Saint-Didier, qui se livrait à de fréquentes allées et venues entre son château de La Tour-de-Priay, situé dans le département de l’Ain, et le domicile qu’il possédait à Lyon, était, par sa situation personnelle et par l’étendue de ses relations, mieux placé que bien d’autres pour Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais... dans TEMOIGNAGESconnaître l’état d’esprit des populations au milieu desquelles il vivait et pour tenir ses renseignements des meilleures sources. Il se rendait de Priay à Lyon, lorsqu’il apprit, à Montluel, le débarquement et l’arrivée imminente de l’Empereur. Comme il atteignait le but de son voyage, le comte d’Artois, accouru en toute hâte, venait d’arriver de Paris pour organiser la résistance. Il put donc de rendre compte par lui-même des efforts infructueux et du départ précipité de ce prince, assister à l’entrée de Napoléon et s’instruire en détail de ses moindres faits et gestes. C’est ainsi qu’il sut, bien avant que les « gazettes » aient eu le temps de les relater, tous les incidents survenus depuis le départ de l’île d’Elbe jusqu’à l’arrivée de l’Empereur à Lyon et fut ensuite et fut ensuite parfaitement informé de ceux qui marquèrent la fin de sa marche sur Paris. Le retour de Napoléon entraînait des conséquences trop graves pour ne pas produire une profonde sensation. Le baron de Saint-Didier dut en être d’autant plus ému que ses sentiments personnels et ses traditions de famille le rattachaient étroitement aux Bourbons. En effet, son père, le baron Ennemond Hubert de Saint-Didier, mestre de camp de cavalerie en 1773, et chevalier de Saint-Louis, avait été écuyer servant de Madame, comtesse de Provence. Lui-même, était né à Lyon, le 19 février 1779, mort à Neuville-sur-Ain en 1863.

Comte Louis de COLBERT-TURGIS.

Chaque jour la sollicitude du Roi s’étendait sur tous les points de l’administration. Des règlements justes, sur toutes ses branches, accroissaient le bonheur des Français et leur faisaient espérer un avenir calme. Toutes les plaies se fermaient. Les esprits qui avaient été le plus égarés se rattachaient de bonne foi au seul gouvernement juste et doux que la France eût éprouvé depuis ses affreuses convulsions. Mais l’esprit du mal n’était pas éteint. Quelques députés laissaient voir dans les discussions une habitude de révolution qui se trahissait jusque dans leurs expressions peu mesurées. Les grands mots de « Liberté », d’ « Egalité », de « Droits », dont trop de ses membres avaient fait un si cruel abus, retentissaient trop souvent dans cette Assemblée. Carnot avait fait un « mémoire » qu’il avait eu l’imprudence de dédier au Roi, où, sous prétexte de l’éclairer sur l’état des esprits, il attaquait avec silence les actes de son gouvernement. M. Méhée de La Touche dans une « lettre à l’abbé de Montesquiou » et dans un « mémoire » intitulé « Dénonciation au Roi des actes par lesquels les ministres de Sa majesté ont violé la constitution », se livrait à ses attaques non moins violentes et non moins injustes contre l’autorité royale. Le Roi, dans son système de douceur, de modération, d’était contenté de laisser dans l’oubli d’aussi horribles pamphlets. Les campagnes ne cessaient d’être travaillés par des émissaires. Quelques associations secrètes répondaient avec audace et profusion toutes les calomnies et les faussetés possibles. De nouvelles plus absurdes les unes que les autres, entretenaient un doute dangereux sur la force, la durée du gouvernement. Celle qu’ils se plaisaient le plus à répandre, et dont l’effet devait être si puissant, était le retour prochain de Buonaparte qui, en nourrissant l’espérance coupable de quelques uns, empêchait les autres de se livrer franchement et avec confiance à un gouvernement dont on leur présageait la chute prochain. Les administrations, suivant le plan que leur traçait la conduite du Roi, de qui on éloignait, sans doute, des rapports qui eussent peut-être excité une surveillance plus active, semblaient mépriser de tels bruits et ne prenaient aucune mesure pour comprimer les malveillants, dont l’audace s’accrut au point d’annoncer l’arrivée de Napoléon pour les premiers jours de mars. On ne peut douter, maintenant, que ces bruits ne fussent le résultat d’une conspiration affreuse, dont les rameaux propagateurs s’étendaient au loin et dont les chefs de l’Etat dirigeaient dans l’obscurité les horribles ressorts. Enfin, le 8 mars [1815], comme nous revenons à Lyon, nous apprîmes, à Montluel, une nouvelle qui nos terrassa. On nous dit que Buonaparte avait débarqué, avait pris Grenoble et serait peut-être le soir même à Lyon. Le peuple était dans l’étonnement, encore incertain de la vérité d’événements qu’on lui avait annoncés si souvent. Nous poursuivîmes notre route, et, aux environs de Lyon, nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où l’on s’attendait d’un instant à l’autre à voir une révolution. Monseigneur le comte d’Artois était arrivé dans la nuit du mercredi 8 mars, au soir, à Lyon, avec le maréchal Macdonald. Le lendemain, il passa une revue des troupes qui étaient à Lyon, se composant du 24ème régiment de ligne, du 20ème, venue de Montbrisson, et du 13ème de dragons. Brayer, avait donné pendant tout l’hiver des démonstrations les plus exaltées de son attachement au Roi et à sa famille. Ses dragons étaient, selon lui, « parfaitement dévoués à sa cause et on pouvait compter autant sur eux que sut lui-même ». Le peu de zèle, ou plutôt le froide contenance de ces militaires ne montrèrent que trop au Prince combien peu il devait compter sur de pareils défenseurs. La Garde nationale, en grande partie, avait les meilleures dispositions ; mais n’étant pas exercée au maniement des armes, sans munitions, sans canons, et conduite par des chefs dont la majorité ne connaissait pas la guerre et que des intérêts particuliers éloignaient de ses dangers, elle ne pouvait offrir un bien grande ressource. Les démonstrations que le Prince reçut de sa bonne volonté lui furent extrêmement sensibles ; mais il était trop tard pour accepter des services dans lesquels Son Altesse prévoyait qu’elle serait mal secondée. Depuis plusieurs mois cette garde demandait qu’on lui accordât quelques pièces de canon ; mais, ou les circonstances, ou plus vraisemblablement, le plan des conspirateurs s’opposaient à ce que l’on multipliât les points d’une résistance que l’on redoutait. Une inscription volontaire pour s’armer fut bientôt remplie dans cette même gare ; mais les mesures étaient si bien prises que l’on ne trouva même pas des fusils en état et quelques cartouches à distribuer. La journée du jeudi se passa en reconnaissances dans les environs de la ville, en expéditions d’ordres pour réunir à Lyon des troupes. Le 4ème régiment de hussards, en garnison à vienne, se mit en marche ; mais à Saint-Symphorien d’Ozon, les officiers firent prendre au régiment la route de Bourgoin où ils se réunirent à Buonaparte. On avait proposé de couper le pont de La Guillotière et le pont Morand. On dit que le mécontentement que la populace témoigna, fit que le Prince se borna à faire placer quelques tonneaux pleins de terre ou fascines pour embarrasser et défendre le passage. Les gazettes étaient pleines d’adresse des différents corps qui juraient fidélité au Roi. Celui-ci avait, dès le 6 mars, par une proclamation, convoqué extraordinairement les Chambres qui avaient été ajournées le 31 décembre dernier, et par une ordonnance du même jour, déclaré traître à la patrie Napoléon Buonaparte, ainsi que les militaires et employés de tous grades ou administrateurs qui lui prêteraient aide et tout individu prenant part à la révolte. Une proclamation du comte d’Artois, appelait à Lyon tous les bons Français pour la défense du trône. Une autre, du ministre de la Guerre (Soult, duc de Dalmatie) à l’armée, en date du 8 mars 1815, contenait cette phrase : « Bonaparte…cherchera-t-il des traîtres parmi ces soldats qu’il a trompés ?…Il nous méprise assez pour croire que nous pouvons abandonner un souverain légitime, pour un homme… qui n’est plus qu’un aventurier !…etc. » Le préfet du Var avait envoyé des coursiers à tous les préfets voisions pour les avertir du débarquement de Buonaparte, et celui de Lyon l’avait annoncé télégraphiquement, le 5 mars 1815, à Paris. Cette annonce parut si extraordinaire que l’on ne put y ajouter foi et qu’une seconde dépêche la confirmât. On ne savait point encore de détails précis sur cet événement. On savait seulement que Buonaparte était entré sans coup férir à Grenoble ; qu’i : s’avançait sur Lyon, et on s’attendait à la voir s’y présenter à tout moment. Le 10, Monseigneur le comte d’Artois, après avoir, vu l’impossibilité de défendre Lyon, fait partir les caisses du gouvernement, mais non celles de la ville, voulut encore tenter un dernier effort sur les troupes. Une revue se fit sur place Bellecour. Le Prince y parut, accompagné du maréchal Macdonald. Il y parla aux soldats avec cette bonté qui lui est si naturelle ; mais la plupart des officiers, déjà gagnés, ou comptant sur un succès certain de Napoléon, se turent et m^me empêchèrent leurs soldats de faire le moindre signe qui put faire paraître l’émotion dont plusieurs ne pouvaient se défendre. On m’a assuré avoir vu et entendu un maréchal des logis passant derrière les rangs des dragons répétant à mi-voix : « Silence dragons ! Silence ! ». Le Prince leur dit (en les voyant muets au cri de « Vive le Roi ! ») : »Enfin, mes amis, dites au moins « Vive la Patrie ! ». Alors, la honte, sans doute, les retint dans le même silence. A 10 heures du matin, je traversais la place. L’on m’avait dit que le Prince était déjà parti. Un groupe d’officiers à cheval était près d’une troupe en bataille. En m’approchant, j’y reconnus le Prince qui parlait encore avec bonté à ces militaires qui le trahissaient déjà dans leur cœur. Sa figure noble était sereine. Il paraissait pourtant fatigué de tout ce qu’il avait fait depuis son départ de Paris. Après avoir étudié quelques minutes cette figure noble et malheureuse, je ne pus continuer et me retirai en versant des larmes sur lui et sur mon pays. Il partit, peu après, avec une seule voiture escortée par quatre gendarmes. Les troupes restèrent en bataille sur la place. Une petite partie des gens se portait sur le quai du Rhône. Nul cri ne se faisait encore entendre. Tout était dans la stupeur. A une heure, le 23ème régiment se mit en marche, en colonne, sur la place de la Charité, la cocarde blanche et le drapeau royal déployé. On disait vaguement qu’il se portait pour défendre le pont de La Guillotière, où Buonaparte était déjà arrivé… Au moment où il tournait sur la place de la Charité, on vit paraître, sur le pont, quelques hussards de son parti. La colonne fit halte. Le maréchal était auprès du poste du pont avec le comte de Damas. Il pérorait des murmures s’élevèrent et un soldat courut, la baïonnette en avant sur lui, en le menaçant. Alors, voyant que tout était perdu, ils partirent au galop. Deux ou trois dragons le poursuivirent, sabre à la main, sur place et les eussent atteints, si le jeune Damas, qui avait été chef de partisans pour Napoléon, n’eût arrêté ces furieux. Ces messieurs partirent aussitôt dans la voiture de Macdonald ; celle auprès de M. de Damas fut ramenée par des dragons. Après une halte d’un quart d’heure, le régiment revint se mettre en bataille sur la place. Alors quelques petits polissons parurent sur la place, criant : « Vive l’Empereur ! ». Leur nombre grossissait peu à peu de plusieurs individus dont les vêtements en lambeaux rendaient ce cri plus affreux. Enfin, sur les 2 heures, un détachement des troupes impériales entra et se mit en bataille, à quatre pas du 23ème, en poussant des cris de « Vive l’Empereur ! ». Alors, de toutes parts, parurent des groupes de la dernière classe du peuple poussant les mêmes cris. Le 23ème était toujours dans un silence parfait avec la cocarde blanche et le drapeau royal, mais ployé. Après environ une demi-heure passée ainsi en regard l’un de l’autre, deux ou trois hussards vinrent au galop. Les officiers du 23ème se formèrent en groupe autour d’eux, reçurent les premières des proclamations imprimées de Buonaparte, qui aussitôt furent distribuées aux soldats et au peuple avec profusion, avec des cocardes tricolores. Celles-ci remplacèrent bientôt toutes les cocardes blanches. Il entra successivement plusieurs petits détachements de troupes, infanterie et cavalerie, et on attendit l’arrivée de leur chef. Buonaparte n’entra dans la ville que sur les 8 heures du soir, accompagné d’une foule de gens de la lie du peuple qui, comme des forcenés, criaient : « Vive l’Empereur ! » en injuriant les personnes que la curiosité faisait mettre aux fenêtres. Peu après, ayant crié d’illuminer, ils jetèrent des pierres contre la plupart des fenêtres des maisons situées au nord de la place, surtout celles où l’on avait remarqué le plus de zèle, soit pour les illuminations des fêtes royales, soit par l’affluence à ces mêmes fêtes. Le Café Berger fut entièrement pillé et le désordre eût été bien grand si Buonaparte lui-même n’eût ordonné au maire de le faire cesser. Des paysans de La Guillotière et des environs étaient accourus dans l’espoir du pillage de la ville, et, le lendemain, plusieurs paysans de villages plus éloignés arrivèrent avec des sacs et des charrettes pour tirer leur part d’un événement qui leur paraissait tout naturel. M. Defargues, maire, avait fait afficher une proclamation assez sage pour la circonstance : »Vous allez, disait-il, revoir dans vos murs cet homme célèbre…etc., qui releva vos murailles, ranima votre commerce éteint, etc.… Recevez-le avec le calme qui convient aux circonstances…, etc., etc., « Le maire, à la tête du conseil municipal, fut le complimenter à l’archevêché. Il les reçut d’abord assez froidement, et, après plusieurs questions sur le commerce, l’état de la ville, il demanda si les dissensions entre les classes de la noblesse et des négociants étaient finies, ajoutant sur les prétentions de la noblesse, sur son orgueil, plusieurs phrases aussi injurieuses que fausses. M. d’Ambérieu, membre du conseil, répondit avec vigueur sur ces fausses imputations, sur l’état de la noblesse de Lyon, presque entièrement sortie du commerce, sur le mépris que lui-même avait commencé à montrer pour la noblesse qui, dans tous les cas, n’avait pu s’attacher à un prince qui l’accablait en toutes occasions…, etc. Buonaparte, peu accoutumé à une discussion aussi vigoureuse, parut touché du zèle que montrait ce Lyonnais et demandant son nom et son état reçut de ce respectable vieillard un exemple de ce peuvent la fermeté et le désintéressement joints à cause juste. On dit que, parlant de la beauté de la place de Bellecour, un membre de ce conseil dit : « Il y manque une statue ! » L’Empereur vit la basse flatterie et regarda cet homme avec mépris. Après les premiers moments de cette audience, Buonaparte se dérida, se mit à causer familièrement, prenant souvent quelques pastilles [sic], et prenant l’air tout à fait « bonhomme ». C’est ainsi que plusieurs présentes l’ont dépeint. Les grands vicaires lui ayant été présentés il leur fit une sortie sur le zèle de quelques prêtres : « Prêchez la morale et rien de plus, leur répéta-t-il, et soyez sage ! »-« Nous le serons toujours, Sire, etc. » L’on apprit alors des détails sur cette expédition singulière et audacieuse que les journaux ne donnèrent que plusieurs jours après. Buonaparte avait eu de fréquentes relations avec la France pendant tout le temps de son exil et surtout avec l’Italie. Sa sœur Caroline, reine de Naples, était venue souvent à l’île d’Elbe. Les soldats croyaient même que Marie-Louise y était venue. Ils disaient qu’à une certaine époque leur souverain s’était retiré dans une maison de campagne dans l’intérieur de l’île, y était demeuré six à huit jours seul, des gardes empêchant toutes personnes d’approcher. Ils en concluaient que c’était alors que cette princesse y était présente. Depuis plusieurs mois, Buonaparte entretenait ses confidents du projet vague de revenir en France, mais sans en désigner l’époque. Il y avait, dans le mois de décembre, renvoyé plusieurs soldats et officiers, sans doute pour sonder les esprits. Enfin, le 26 février, à 5 heures du soir, il s’embarqua à Portoferraio sur un brick de 25 canons avec 400 hommes de sa garde. Trois autres bâtiments portaient 400 hommes d’infanterie et 100 chevau-légers polonais. Il échappa, avec son escadre, à la croisière anglaise. On dit que lord Bentinck, qui la commandait, était alors descendu à Livourne où il était épris d’une dame [Ces faits sont exacts mais il s’agit du colonel Neil Campbell, chargé de la surveillance au large de l’île d’Elbe.]. Quoiqu’il en soit, on ignore comment il a pu se justifier et même s’il a été obligé de le faire, les journaux anglais n’ayant plus reparlé de la motion faite au Parlement d’examiner sa conduite et de le juger. Il en fut de même de la croisière française, composée de deux frégates et d’un brick qu’il rencontra à quelques lieues de Livourne. Le 1er mars 1815, à 3 heures après-midi, il entra au Golfe-Juan près d’Antibes. Un capitaine et 25 hommes se présentèrent dans cette ville, mais le gouverneur les fit prisonniers. Le débarquement effectué, on bivouaqua jusqu’à 11 heures. Napoléon se porta alors sur Cannes, Grasse, Saint-Vallier, et arriva le 2 au soir, au village de Séranon, ayant parcouru 20 lieues. Le 3, il était à Barème ; le 4, il dînait à digne ; le 5, le général Cambronne, venu de l’île d’Elbe, occupait Sisteron, tandis que Buonaparte couchait à Gap. Le lendemain 6, l’Empereur atteignait Corps, et Cambronne, avec 40 hommes, poussait jusqu’à La Mure. Il y rencontrait l’avant-garde d’un corps de 6000 hommes, venue de Grenoble pour s’opposer à sa marche. Cette avant-garde, après avoir refusé toute communication, s’était repliée de 3 lieues en arrière, vers les lacs de Laffrey. Buonaparte s’y porta. Il y trouva un bataillon du 3ème de ligne, une compagnie de sapeurs et une compagnie de mineurs ; en tout, 7 à 800 hommes. Le chef d’escadron Raoul se présenta à eux pour parlementer. On refusa de l’entendre. » Napoléon, dit « Le Moniteur », mit pied à terre et s’avança, suivi de sa garde portant l’arme sous le bras. Il se fit connaître et dit que « le premier soldat qui voudrait tuer son Empereur le pouvait ». Ce fut le signal de la défection. On cria de part et d’autre : « Vive l’Empereur ! » Des cocardes tricolores furent distribuées. L’un assura, dans le temps, que l’on creva plusieurs tambours de la troupe royale, qui avaient été d’avances remplis des ces cocardes. « Le Moniteur » a fait tenir à Buonaparte un discours à ces soldats où il dit : « Je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime, n’ayant pas été élevé par la nation. Demandez à vos pères et au peule ici présent : ils vous diront que vous êtes menacés du retour des dimes, des droits féodaux… Ce n’est-il pas vrai, paysans ? »-« Oui Sire, on voulait nous attacher à la terre. Vous êtes l’Ange du Seigneur…etc. » auraient répond ses auditeurs ; mais on peut douter du récit de la gazette officielle et récuser les témoins. Napoléon continua alors à marcher sur Grenoble. Près de Vizille, l’adjudant-major du 7ème de ligne vint lui annoncer que le colonel Labédoyère venait avec son brave régiment se joindre à l’Empereur. Il le rencontra à une lieue de Grenoble et logea le soir même dans un faubourg de cette ville. Le colonel Labédoyère, né à Paris en 1786, venait d’épouser depuis peu la nièce du comte de Damas, gouverneur de Lyon, et le Roi l’avait nommé, à cette occasion, colonel du 7ème de ligne. Le général Marchand, qui commandait la place de Grenoble, y avait réuni le 3ème du génie, le 4ème d’artillerie, -celui où Buonaparte avait été élevé au grade de capitaine vingt-cinq ans avant, deux bataillons du 5ème et les fidèles hussards du 4ème, dit « Le Moniteur ». Marchand se retira dans le Fort Barraux. Sa femme fut, dit-on, se jeter aux pieds de Napoléon pour l’excuser. Le préfet de l’Isère, M. Fourier, avait quitté Grenoble à l’entrée de Buonaparte, qui lui fit dire qu’il l’attendait à Bourgogne, où, en effet, il alla le rejoindre et entra avec lui à Lyon où il fut nommé préfet. On a cherché à excuser sa conduite en disant qu’associé, à une époque glorieuse, à la destinée de Buonaparte, comme savant, En Egypte, il n’avait eu, pour récompense de ses travaux, que cette préfecture de l’Isère où le Roi l’avait confirmé. Il s’y était, de tout temps, attiré l’estime générale en cherchant à éluder ou modérer les lois rigoureuses de son gouvernement. Il se vit alors sans ressources et crut pouvoir se rattacher à une cause qu’il voyait vigoureusement soutenue. Le 9, Buonaparte coucha à Bourgoin. Les paysans du Dauphiné l’entouraient et l’accompagnaient depuis longtemps en proférant mille injures contre le gouvernement royal, les nobles, etc., et criant : « Vive l’Empereur ! » Buonaparte se montra fort peu pendant les deux jours qu’il resta à Lyon. On dit que, fatigué des cris d’une populace exaltée qui entourait son palais, il dit à ses officiers : « Que l’on fasse retirer cette canaille et qu’on me laisse en repos ! » [Propos douteux venant de l’Empereur. Rappelons que le témoin est royaliste]. Il avait fait afficher les proclamations qu’il nous avait apportées de l’île d’Elbe, datées du Golfe-Juan, le 1er mars 1815. L’unes d’elles, adressée à l’armée, disait : « Soldats, nous n’avons pas été vaincus. Deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, leur pays, leur Prince, leur Bienfaiteur…etc.… Dans mon exil, j’ai entendu votre voix…Arborez cette cocarde tricolore !… vous la portiez dans nos grandes journées… Vos biens, vos rangs, votre gloire, les biens, les rangs et la gloire de vos enfants n’ont pas de plus grands ennemis que ces princes qui vous ont été imposés par l’étranger…Les vétérans des armées sont humiliés…Venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef… Son existence est la vôtre ! … La victoire marchera au pas de charge, et l’Aigle avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame…etc.… ». Une autre, s’adressant au peuple français, s’exprimait ainsi : « La défection du duc de Castiglione [Le maréchal Augereau] livra Lyon sans défense aux ennemis. L’armée qu’il commandait «était nombreuse et brave et à même de battre le corps d’armée autrichien qui lui était opposé et d’arriver sur le flanc gauche de l’armée qui menaçait Paris. Les victoires de Champagne, l’insurrection des paysans de Lorraine, de Franche-Comté, de Bourgogne, etc.…avaient mis celle-ci dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point d’être plus puissants…etc.…etc. Dans ces grandes circonstances, mon cœur fut déchiré… Je m’exilai. Elevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Un gouvernement national et une dynastie née dans votre révolution peuvent seuls garantir vos nouveaux intérêts. J’ai entendu vos plaintes et vos vœux. J’ai traversé les mers au milieu des périls. Je viens reprendre mes droits qui sont les vôtres. La Nation a le droit de se soustraire au joug imposé. C’est à vous seuls et braves de l’armée que je me fais et me ferai toujours gloire de tout devoir. » Une autre, des généraux, officiers et soldats de la Garde Impériale disait à l’armée : « Nous vous avons conservé votre Empereur, malgré les nombreuses embûches qu’on lui a tendues. Nous vous le ramenons…etc. Foulez aux pieds la cocarde blanche, signe de la honte. Les Bourbons n’ont rien oublié ni rien appris ! Selon eux, vous êtes des rebelles, et l’on vous punira quand ils seront assez forts. Il faudra avoir une naissance conforme à leurs préjugés pour être officier. Le soldat sera toujours soldat ; le peuple n’aura que les charges. On a avili la Légion d’honneur en la distribuant à tous les traîtres et en lui ôtant ses privilèges politiques. Soldats de la grande Nation, du grand Napoléon, venez nous rejoindre…etc.…etc. Enfin, pour ses adieux aux Lyonnais, l’Empereur avait fait afficher cette quatrième proclamation : « Au moment de quitter votre ville pour me rendre dans ma capitale, j’éprouve le besoin de vous faire connaître mes sentiments. Vous avez toujours été au premier rang dans mon affection. Le caractère élevé qui vous distingue spécialement vous a mérité toute mon estime… Je reviendrai m’occuper de vos besoins, etc.… Lyonnais, je vous aime ! » Le matin de son départ, il fit une multitude de décrets qui ne parurent qu’après son entrée son entrée à Paris : sur le licenciement de la maison du Roi ; la suppression des ordres royaux ; le renvoi des émigrés, non rayés, hors de France ; le rappel des juges destitués ; la dissolution de la Chambre des pairs et de la Chambre des communes ; enfin la convocation des collèges électoraux des départements à Paris, au mois de mai, pour assister au couronnement de l’Impératrice et de son fils [Confusion de la part de l’auteur ! Il s’agit de la remise des aigles au Champ-de-Mars]. Enfin, Buonaparte, précédé de toutes ses troupes, partit, le 13 mars, à 2 heures après-midi. Il passa successivement à Villefranche, Mâcon, Tournus, Chalon ; coucha, le 15, à Autun ; le 16, à Avallon, et fut rejoint à Auxerre par le 14ème de ligne, le 6ème de lanciers, et le maréchal Ney, qui avait prendre, à tout son gouvernement, la cocarde tricolore avant de partir. Le 13, il y avait eu à Bourg une insurrection avec attroupements et cris de « Vive l’Empereur ! » On avait entouré la préfecture. Le préfet, M. Capelle, menacé, parvint à s’échapper. Il se rendit en toute hâte à Lons-le-Saulnier, où était le maréchal Ney, et lui dit, qu’ « entouré de traîtres, il pensait trouver en lui un fidèle sujet du Roi. » Le maréchal balbutia quelques vagues paroles et finalement déclara à M. Capelle qu’il allait passer ses troupes en revue. A celles-ci, il dit que « Napoléon était rentré en France pour se replacer sur son trône ; qu’il était maître de Grenoble et de Lyon ; mais qu’il pensait qu’ayant juré fidélité au Roi elles s’opposeraient à son entreprise et crieraient : « Vive le Roi ! » On lui répondit -comme il s’y attendait- par : « Vive l’Empereur ! »-« Eh bien oui mes amis, « Vive l’Empereur ! » reprit-il ; puis, se tournant vers le préfet, il ajouta : « Vous voyez, Monsieur, ce qu’il se passe ? »-« Oui, Monsieur, répondit celui-ci, je vois quel est mon devoir ». Et il lui demanda un passeport pour Paris ; mais ayant appris, en route, que le Roi en était parti, il passa sans danger en Suisse. Ney fit aussitôt la proclamation suivante, datée du 13 mars : « La cause des Bourbons est à jamais perdue ! La dynastie légitime que la Nation a adoptée va remonter sur le trône. C’est à l’Empereur Napoléon qu’il appartient seul de régner sur notre beau pays. Que la noblesse des Bourbons s’expatrie de nouveau, etc., ou qu’elle consente à vivre avec nous, que nous importe ! La liberté triomphe ! Je vous ai souvent mené à la victoire ; je vais vous mener à cette phalange immortelle que l’Empereur conduit à Paris, etc. » Le Roi, prévoyant que toute résistance de la part des troupes fidèles serait inutile, l’armée étant en pleine défection, fit rapprocher de Paris tout ce qui lui était attaché, et partit lui-même, le 19 mars, à minuit, suivi de quelques gardes du corps, laissant les Parisiens consternés, et emportant les regrets de la plus grande partie de cette immense population. Buonaparte, arrivé à Fontainebleau, le 20, à 4 heures du matin, apprit, à 7 heures, le départ du Roi, mais ne voulut ou n’osa entrer à Paris qu’à 9 heures du soir. Le 21, il passa une revue. « Le Moniteur » dit qu’il fit aux troupes un discours que sa longueur peut faire supposer, en grande partie, l’ouvrage du journaliste. « Je comptais sur l’amour du peuple et des soldats… La gloire de ce que nous venons de faire est toute au peuple et à vous… Le trône des bourbons était illégitime, puisqu’il était relevé par les étrangers ; qu’il avait été proscrit par nos Assemblées nationales et qu’il n’offrait pas de garantie… Le trône impérial peut seul garantir les droits du peuple et votre gloire…etc. » Et il leur distribua des Aigles en les pérorant de nouveau sur la trahison… les circonstances malheureuses… etc.… et termina par ces mots : «Enfin, jurez de les défendre…etc. » Carnot fut nommé ministre de l’Intérieur, Caulaincourt, duc de Vicence, ministre de l’Extérieur. Le roi, sous le nom de « comte de Lille » quitta Lille le 23. M. de Bossi ancien préfet de l’Ain, alors préfet de la Manche, fit une proclamation où il annonçait au peuple « l’entrée de Napoléon le Grand à Paris, fier et attendri de revoir son Libérateur, don Héros, son Père… etc.

BARON HUBERT DE SAINT-DIDIER

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( 3 mars, 2021 )

La campagne de 1815 vue par le général Teste…

WaterlooLa première publication des « Souvenirs » du général François Teste (1775-1862) et dont est extrait ce passage, le fut dans le « Carnet de la Sabretache » entre 1906 et 1912. Le libraire F. Teissèdre, en 1999, a eu la bonne idée, dans sa grande campagne de réimpression de témoignages issus de cette revue, de rééditer ce texte. Celui qui suit, a été extrait du Bulletin de la Société Belge d’Études Napoléoniennes, n°26, de mai 1958.

C.B.

En 1815, le général Teste commandait la 21ème division d’infanterie du 6ème corps et fut détaché sous les ordres du maréchal Grouchy. Aussitôt que je pus profiter du loisir qui me fut donné alors et qui devait durer assez longtemps, je classai et compulsai mes notes sur cette dernière campagne du Premier Empire ; je crois devoir les reproduire ici.

Si la campagne de cette année a été si courte, si malheureuse pour les armes françaises, c’est qu’on a perdu aux préparatifs, aux parades de Mai, le temps le plus précieux, c’est qu’on a cru que l’entrée à Paris et le rétablissement du trône impérial dans la capitale décidaient de tout ; c’est qu’on a compté trop longtemps, malgré l’expérience de 1813, sur les promesses du père de Marie-Louise, c’est qu’on n’a pas su ou plutôt qu’on n’a pas voulu mettre à profit l’élan d’une nation généreuse, élan devant lequel toute coalition serait venue se briser ; c’est qu’on a négligé d’étouffer en son berceau cette coalition en se portant aux frontières naturelles de la France, en arrivant le 29 ou le 30 mars à Bruxelles, en enlevant à 15.000 Anglais ou Prussiens, seule garde de la Belgique, tout le matériel de notre ancienne artillerie, en grossissant l’armée, en vingt-quatre heures, de 1000.000 Belges, anciens compagnons de notre gloire, en reprenant rapidement la Savoie et s’emparant des alpes par quelques corps qu’i s’y trouvaient tout à coup accueillis et renforcés par la division franco-piémontaise. Que faisaient alors les Autrichiens ? Que faisaient alors les russes ? qu’auraient fait les Anglais, les Prussiens et les Espagnols ? La France entière était levée. Elle voulait rester grande et libre (sans autre conquête), entre le Rhin, les alpes et les Pyrénées. Cette attitude digne de nous, cette déclaration franche et ferme, jetée, dès le 30 mars, au milieu de l’Europe tout étonnée de la résurrection du géant, n’aurait-elle pas produit plus d’effets qu’une inaction de trois mois, les discussions dur l’Acte additionnel et le Champ de Mai ?Ces vérités, on les a senties, mais trop tard. Ces fautes, on les a reconnues, mais quand il n’était plus temps de les réparer. Le trône que vous n’aviez pas permis d’étayer, s’est écroulé de nouveau, plus vite et avec plus de fracas qu’en 1814, et a entraîné dans sa chute cette vieille armée dont les débris faisaient encore trembler l’Europe, maîtresse de la capitale. On a beaucoup écrit sur ces graves événements. La France et l’Europe ont été inondées de brochures de toutes couleurs, mais aucun des écrivains contemporains n’est parvenu à analyser les fautes qui ont amené la catastrophe ; Je viens de signaler la principale d’où découlent toutes celles qui l’ont suivie jusqu’au dénouement. On pouvait employer le temps d’inaction à donner à l’armée cette vigueur d’organisation que l’ardeur des officiers et soldats rendait si facile à obtenir. Loin de là, on procéda lentement à la formation des brigades et des divisions. La plupart d’entre elles étaient incomplètes la veille d’entrer en campagne. Elles portaient seulement pour « mémoire », sur leurs situations, des bataillons, des corps entiers détachés dans la Vendée ou s’organisant sur des points assez éloignées. Le 6ème corps, commandé par le comte de Lobau, arrivant sur la frontière, comptait à peine 9.000 combattants dans ses trois divisions d’infanterie. La désignation des généraux se fit aussi avec une précipitation dont elle devait nécessairement se ressentir. Nous semblions tout à fait, en dernier lieu, pris au dépourvu. Des traîtres surgirent, comme à toutes les époques difficiles où la France s’est trouvée. Les uns, agissant sourdement dans l’obscurité, se tenaient sur la réserve ; on les appelait « expectants ». Les autres, se glissant dans nos rangs, tiraient l’épée avec nous et captaient la confiance à l’aide d’un enthousiasme factice, quelque fois outré. Bientôt, sous d’honorables auspices, des commandements leur étaient confiés. MM. de Bourmont, Villoutreys, et quelques autres qui se sont signalés par les écrits de cette époque et qui furent, par la suite de leur défection, amplement récompensés par les vainqueurs. Sous un autre point de vue, les maréchaux et certains commandants de corps d’armée, pour me servir de l’expression consacrée par le soldat, « n’en voulaient plus ». Leur fortune était faite et ils ne visaient qu’à en jouir en repos. La manière dont ils s’étaient posés auprès des « restaurateurs », leurs hésitations à l’apparition de l’empereur, tout concourait à donner la mesure de leur dévouement. Napoléon le savait, et ce n’était pas là le moindre de ses soucis, mais il n’était plus temps, les événements se pressaient ; il y avait trop compté sur son étoile, sur ses courtisan et sur l’Autriche. Il devait et nous devions en porter la peine. Et cependant, malgré l’infériorité numérique que nous valait notre inaction, la frontière fut franchie avec l’impétuosité française, les premiers obstacles renversés et la bataille de Ligny gagnée sur l’armée prussienne. Si cette sanglante journée n’eut pas de plus grands résultats, il faut l’attribuer d’abord à quelques faux mouvements de notre part, à l’opiniâtreté qu’apportèrent à la lutte les ennemis plus nombreux que nous, à nos hésitations, vers la nuit après l’occupation du champ de bataille, et surtout aux dispositions du corps qui couvrait la retraite des Prussiens, corps dont l’admirable manœuvre parvint à nous tenir en éveil et sous les armes, toute la nuit du 16 au 17, et à masquer habilement sa marche dans un pays où il nous eût été si facile d’être mieux renseignés. Vers la fin du jour, le 16, le gros de l’armée prussienne était en pleine re-raite sur Liège, où les parcs d’artillerie et les bagages parvinrent, de nuit, dans la plus grande confusion. On ignorait tout cela dans le quartier-impérial, et dans la matinée du 17, on prit la fatale décision de scinder l’armée et d’employer 35.000 hommes, distraits de notre force principale, à poursuivre les Prussiens dans la direction de Wavre, de là tous les tâtonnements et ce qui s’ensuivit. Je ne me m’arrêterai pas à décrire la bataille ou plutôt le désastre de Waterloo, dont aucune plus amie ou ennemie ne nous a encore donné la relation exacte. Le brillant et habile historien de l’Empire [Adolphe Thiers] dont l’œuvre est si pompeusement annoncée [elle paîtra en 21 volumes de 1845 à 1869], parviendra-t-il à dévoiler la vérité sur cette dernière et mémorable lutte et surtout sur ses causes ? J’en doute. Il y a tant d’erreurs accréditées parmi les contemporains, tant d’ambitions, tant de jalousies qui se choquent, qui déchirent ou exaltent les personnes en dénaturant les faits !!! Enfin, que dirai-je sur toutes les relations auxquelles cette campagne a donné lieu, sur tous les reproches que se sont adressées mutuellement quelques lieutenants de l’Empereur et même des officiers en sous-ordre ?… On trouve souvent des prophètes après l’événement. Je tiens cependant à faire connaître mon opinion relativement aux graves accusations qu’on a voulu faire peser sur le maréchal Ney et sur le comte de Grouchy. Si le maréchal Ney avait vécu à l’époque où ces accusations furent formulées, il aurait pu appuyer par l’autorité de son nom et avec sa franchise habituelle la défense de sa conduite publiée par M. Gamot, son parent [son beau-frère], ancien préfet, et je pense qu’il aurait été possible à ce maréchal de justifier cette conduite. D’ailleurs, c’est au successeur de son titre comme prince de La Moskowa, qu’incombe le soin de provoquer l’entière réhabilitation du brave des braves. Quand au maréchal comte de Grouchy, il est difficile de porter un jugement sur la lecture des ordres qu’on lui a adressés, en les compulsant avec ceux qu’il assure ne lui être pas parvenus. Dans toutes les publications faites à ce sujet, qui devinrent fort vives et dans lesquelles le nom de plusieurs de nos écrivains militaires et civils, se trouve mêlé pour ou contre les assertions du général Gérard, la vraie vérité n’a pas encore percé les nuages dont les animosités de part et d’autre l’ont couverte. Le maréchal Grouchy a deux fils qui suivent brillamment la même carrière. Ils ont déjà commencé à réfuter la plus grande partie des assertions qui pouvaient nuire à la réputation de leur père. C’est à eux de continuer cette noble tâche que la vie si honorable du maréchal et ses éminents services de guerres leur rendront plus facile. Napoléon, lui-même, reste, à Sainte-Hélène, indécis sur ce point, et s’il hésite à se prononcer, c’est qu’il n’oublie pas qu’au moment où il prit la fatale résolution de détacher de l’armée impériale et de jeter sur sa droite un corps de 30.000 hommes, il tomba dans les errements qu’il avait si souvent reprochés à l’école de Moreau (école de petits paquets, disait-il, en plusieurs occasions). Si avec tous les moyens d’être bien informé, i lavait connu tous les désordres que les suites de la batailles de Ligny avaient produits sur l’armée prussienne, il aurait détaché seulement à sa suite une ou deux divisions, et en conservant son flanc droit une force plus imposante, et il eût porté en gagnant la bataille le dernier coup de la coalition.

Laissons du reste, à nos neveux éclairés par de nouveaux matériaux que le temps produira nécessairement le soin de jeter une plus vive lumière sur les causes et effets du drame mémorable qui a fixé les destinées du Premier Empire.

Général TESTE.

La campagne de 1815 vue par le général Teste…  dans TEMOIGNAGES Waterloo

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