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( 26 juin, 2019 )

Contrastes…

Contrastes... dans HORS-SERIE 1812

Quels contrastes ! Moscou et Paris ! La retraite avec ses misères et ses épouvantes, cette retraite qui fait dire à  un des acteurs : « Ah ! Certes nous avons le spectacle de grandes horreurs, pareille chose ne se reverra plus ! »  et le retour dans la patrie qui semblait si loin ! Castellane, qui consacre une partie du 1er volume de son « Journal » à la campagne de Russie, ne peut cacher son étonnement. Quelle différence ! A Paris, il fait des visites, et trois mois auparavant, sur les bords du Niémen, sans souliers, un pied nu et l’autre enveloppé dans un morceau de couverture lié avec une corde ! Il croît rêver. De même, Hochberg [le margrave Guillaume de Bade]. Au sortir des neiges et du froid le plus intense et le plus cruel, le voilà dans les salons du palais de Weimar. Il était naguère au bivouac et souffrait les privations les plus grandes, et il est maintenant dans une cour élégante, « au milieu des jouissances les plus délicates de la vie ! ». De même le colonel Combe, tombant dans le salon paternel, et pressant ses parents sur son cœur, goûtant une de ces joies inoubliables « dont la douceur dédommage de toutes les peines antérieures » et « qui rendent heureux même de ce qu’on a souffert. » De même, le fameux général Lejeune, peintre militaire de grand talent. Il rentre chez lui, il dort dans son lit, il cherche à s’endormir, et la campagne lui revient confuse comme un long cauchemar, il croit entendre encore le bruit du canon et voir ce terrible Tchitchagov qu’il na pas jamais vu et dont le nom faisait plus de peur que de mal, il a des rêves qui « rappellent les tourments de l’appétit » ; mais le lendemain il reçoit les caresses de ses amis et il oublierait ses maux s’il ne devait les raconter. Tous ces revenants de Moscou sont, en effet entourés, pressés de questions. A Weimar, tout le monde se précipite sur Hochberg pour avoir des nouvelles de l’armée. A Paris, Mme Fusil entend dire autour d’elle : « Elle a passé la Bérézina », et Ney se voit regardé, admiré, suivi comme un héros. Autre contraste. Les récits de ces réchappés de l’immense théâtre jettent l’effroi dans Paris qui, chaque jour, apprend avec un pénible étonnement une perte, une calamité nouvelle. L’Empereur donne des fêtes aux Tuileries, mais on trouve qu’il insulte à la douleur publique. Des officiers valsent le bras e écharpe. « Ces bal sont lugubres, dit un jeune colonel, et je crois voir danser sur les tombeaux. »

Arthur CHUQUET

(« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série » Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.412-413).

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( 8 mai, 2019 )

Au Congrès de Vienne…

La Garde Chanbonnas

Les extraits qui suivent sont tirés du témoignage du comte de La Garde-Chambonas, « Souvenirs du Congrès de Vienne, 1814-1815. Publiés avec introduction et notes par le comte Fleury », Librairie historique et militaire Henri Vivien, 1901 (pp.433-440). Portrait de l’auteur (1783-1853) ci-contre.

« Le prince Koslowski me confirma la grande nouvelle qu’Ypsilanti m’avait annoncée le matin. Napoléon avait effectivement quitté l’ile d’Elbe le maître et le prisonnier de l’Europe, ainsi qu’on l’a énergiquement appelé, était sorti de sa prison, armé de sa gloire, et avait confié à une frêle barque César et sa fortune. « La nouvelle, me dit Koslowski, a été apportée ici par un courrier que lord Burghess avait expédié de Florence. Le consul anglais à Livourne la lui avait transmise. Lord Stewart, qui l’a reçue, en a prévenu M. de Metternich et les souverains. Les ministres des grandes puissances en ont été informés aussitôt. On ignore quelle route Napoléon a prise. Se rend-il en France? Veut-il, comme on l’a pensé, gagner les Etats- Unis ? On se perd en conjectures. Mais, qui le préservera de l’orage, amoncelé et grondant sur sa tête? La fortune pourra-t-elle placer sur son front le fil conducteur pour en détourner l’orage?  Les hauts arbitres du Congrès désirent que cette nouvelle ne soit pas ébruitée avant qu’ils aient pu prendre quelques mesures  dictées par la gravité des circonstances. » Soit que le secret eût été gardé, soit que l’ivresse du plaisir l’emportât encore, la ville de Vienne avait conservé son aspect accoutumé. Les remparts et le faubourg de Léopoldstadt, qui conduit au Prater, étaient couverts de promeneurs impatients de jouir des premiers rayons du soleil. Rien n’annonçait encore que le coup de tonnerre eût retenti partout l’insouciance, partout la joie. Le soir, la troupe des comédiens amateurs devait donner, dans une des salles du palais, une représentation composée du « Barbier de Séville », et, je crois, d’un vaudeville alors fort à la mode et intitulé : « La Danse interrompue ». Le prince Koslowski m’avait offert de l’accompagner à la résidence impériale. Curieux d’étudier la physionomie de l’illustre assemblée, dans l’espoir aussi de recueillir quelques nouveaux détails sur ce grand événement, j’avais accepté. L’assemblée était aussi nombreuse, aussi brillante que de coutume. Mais ce n’était déjà plus le calme insouciant de la journée quelques nuages, légers encore, chargeaient les fronts. Des groupes s’étaient formés ça et là on y discutait avec chaleur sur les conséquences probables de ce départ. » Il ne peut échapper aux croisières anglaises, disait l’un.

-M. Pozzo di Borgo a affirmé, répondait l’autre, que, s’il mettait le pied en France, il serait pendu à la première branche d’arbre Ainsi chacun semblait vouloir se dérober à la réalité du réveil. « Félicitons-nous, disaient quelques partisans des Bourbons de Sicile. En vérité, Bonaparte nous sert à souhait. Il ne peut se diriger que sur Naples. Le Congrès va se trouver dans la nécessité de prendre enfin des mesures pour expulser Murat, cet usurpateur, cet intrus. »

———–

Inquiétudes.

« On étudiait les visages, d’ordinaire si impassibles, des notabilités diplomatiques on interrogeait leurs regards, on scrutait leurs pensées. Tous affectaient une confiance sans doute bien loin de leur coeur. On remarquait l’absence de M. de Talleyrand, et l’air profondément préoccupé de l’empereur Alexandre. Quelles causes avaient amené chez Napoléon cette grande résolution dont les suites furent si fatales pour la France ? Espérait-il, malgré l’affaiblissement de son pays, tenir encore une fois tête à l’Europe coalisée? S’aveuglait-il sur la possibilité de vivre désormais en paix avec tous ces souverains auxquels il avait jadis dicté des lois, et qui avaient appris à connaître la route de Paris? Ou plutôt, le départ de l’île d’Elbe ne fut-il pas de sa part un coup de désespoir pour échapper à la captivité qui, six ans plus tard, le consuma sur le rocher de Sainte-Hélène? II est certain que la présence de l’empereur des Français au milieu de la Méditerranée, l’indépendance, l’ombre même de puissance qui lui étaient laissées, avaient, au Congrès de Vienne, excité des alarmes. On n’ignorait pas qu’il existait à Paris un vaste foyer de correspondance et d’intrigues, et qu’on y travaillait a préparer le retour du régime impérial. La reine Hortense était l’âme de ce complot que l’aveugle gouvernement des Bourbons était seul à ne pas voir. Pendant le séjour que l’ex-reine de Hollande avait fait au mois d’août 1814 Mme de Krudner, si célèbre depuis par sa liaison mystique avec l’empereur Alexandre, lui avait prédit le retour de Napoléon. Aussi, dès l’ouverture grand secret, de lui choisir un autre lieu d’exil ou plutôt de déportation? L’île de Sainte-Hélène ne fut indiquée que vers la fin de janvier par M. Pozzo di Borgo. Il  prétendait avoir reçu des lettres qui annonçaient qu’on avait arrêté à Gênes, à Florence, et sur toute la côte, des émissaires de Napoléon. « L’Europe, avait-il dit, ne sera tranquille que lorsqu’elle aura.mis l’Océan entre elle et cet homme. » On assure que le prince Eugène dut à son intimité avec l’empereur de Russie la révélation de cet important secret, et qu’il s’empressa d’en avertir Napoléon. Celui-ci ne balança plus. Son retour en France fut décidé. A partir de ce moment, Alexandre ne témoigna plus à Eugène que de la froideur et de l’éloignement. Vienne resta près de cinq jours sans nouvelles. Les réceptions, les fêtes reprirent leur cours. La préoccupation générale semblait se dissiper peu à peu. Mais enfin, il ne fut plus possible d’en douter: le tonnerre éclatait Napoléon était en France. Cet aventurier, ainsi que l’avait osé appeler Pozzo di Borgo, était reçu par les populations enthousiasmées. Les soldats se précipitaient au-devant de leur général: rien ne s’opposait à sa marche triomphale. La chute du colosse, qui avait paru incompréhensible, était moins étonnante que la résurrection de son pouvoir. On était au bal chez M. de Metternich quand on apprit le débarquement à Cannes et les premiers succès de Napoléon. L’annonce de cette nouvelle fut comme le coup de baguette ou le sifflet du machiniste qui change en un désert le jardin d’Armide. En vérité, les milliers de bougies semblèrent s’être éteintes toutes à la fois. La nouvelle se propage avec la rapidité d’une étincelle électrique la valse est interrompue; en vain l’orchestre continue la mélodie commencée on se regarde, on s’interroge ces quatre mots : « Il est en France ! » sont le bouclier d’Ubalde qui, présenté aux yeux de Renaud, détruit en un clin d’oeil tous les enchantements d’Armide. L’empereur Alexandre s’avance vers le prince de Talleyrand « Je vous avais bien dit que cela ne durerait pas. » Le plénipotentiaire français reste impassible, et s’incline sans répondre.

Le roi de Prusse fait un signe au duc de Wellington tous deux sortent de la salle de bal. Alexandre, l’empereur Francois et M. de Metternich les suivent aussitôt. Le plus grand nombre des invités s’éclipse et disparaît. Il ne reste dans les salons que quelques discoureurs effrayés. »

———

Et Talleyrand…

 « Dans ces circonstances graves, M. de Talleyrand déploya une habileté et une force de volonté qui surent tout entraîner. Jamais rôle ne fut plus difficile. Placé à la fois entre le gouvernement qu’il représentait, la France dont il voulait sauver les intérêts et la nationalité, et les puissances ennemies qui confondaient dans une même proscription et Napoléon et le pays qui venait de l’accueillir. Je n’étais pas à Paris lors de la première restauration je n’ai pu connaître sa conduite à cette époque que par des récits contemporains, souvent mensongers. Mais, témoin à Vienne de ce qu’il fit au mois de mars 1815 pour son pays et les Bourbons, je ne balance pas un instant à dire que, si ceux-ci lui durent une seconde fois la couronne, la France lui a dû peut-être son existence comme nation. Il avait merveilleusement compris que ces deux faits se tenaient intimement et découlaient l’un de l’autre. De là, sa conduite et ses efforts pour obtenir la déclaration du 13 mars. C’est ici que vient se placer cet acte fameux, si diversement apprécié. L’irritation à Vienne était au comble, entretenue par la perspective d’une guerre acharnée. L’enthousiasme que la présence de Napoléon avait excité, l’accueil des populations, la défection de l’armée, tout faisait considérer la nation française entière comme complice de la rupture de cette paix tant désirée. On s’effrayait aussi du retour des idées révolutionnaires, dont le délire avait épouvanté l’Europe. L’empereur d’Autriche s’adressant au czar lui avait dit « Voyez, Sire, ce qu’il arrive d’avoir protégé vos jacobins de Paris. C’est vrai, avait répondu Alexandre, mais pour réparer mes torts, je mets ma personne et mes armées au service de Votre Majesté. » La querelle allait donc s’engager entre la France d’une part, et d’autre part l’Europe tout entière, duel  à mort qui ne pouvait finir qu’avec la vie d’un des deux combattants. J’ai entendu aussi prononcer le mot de partage, et l’exemple de la Pologne était là pour apprendre qu’une nation peut être rayée du livre de la famille européenne. M. de Talleyrand, au contraire, posa en principe qu’en 1815, comme un an auparavant, l’Europe ne pouvait être en guerre qu’avec Napoléon, et non pas avec la France. II manœuvra avec une telle adresse ou un tel bonheur, qu’il triompha de tous les obstacles, changea complètement les dispositions hostiles à la France, et obtint la consécration de ce principe. Vingt fois le Congrès fut sur le point de se séparer sans rien décider, si ce n’est une guerre aveugle vingt fois il rallia les opinions qui se choquaient entre elles. Je sais que des esprits absolus ne peuvent admettre ces transactions de la prudence. Mieux eût valu pour la France, a-t-on dit, une déclaration de guerre, une menace d’extermination qui se fût adressée a elle-même le pays eût trouvé dans son désespoir une force surnaturelle il eût succombé à l a lutte, ou il eût triomphé avec gloire. M. de Talleyrand avait dans l’esprit une trop haute modération, il appréciait trop bien les ressources de la France affaiblie pour la jeter dans ces partis violents et extrêmes. Il voyait l’Europe soulevée il la dirigea contre un homme et non contre un peuple. En cela il fit bien. Sa conduite fut, a Vienne, appréciée et admirée comme le triomphe de la raison et d’un patriotisme éclairé. »

 

 

 

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( 9 avril, 2019 )

1814, les COSAQUES en FRANCE…

1814...

TABLEAU HISTORIQUE des ATROCITÉS COMMISES par les COSAQUES en FRANCE.

Cette rarissime plaquette anonyme et sans date, fut imprimée sans doute avant la chute de Paris, le 30 mars 1814. Les évènements décrits ici, par leur sauvagerie et par l’horreur subies par les habitants des régions de l’est de la capitale, y sont à peine croyables. On peut estimer que ces faits se sont produits en janvier, février et mars 1814. Les gravures qui sont annoncées dans cette édition et qui auraient une bonne utilité documentaire, sont toujours manquantes. Ont-elles été seulement réalisées ?

Capitaine P. MATZYNSKI

Dans tous les siècles, la guerre a exercé ses fureurs. C’est un fléau attaché à l’espèce humaine : mais la guerre a ses lois dans le sein même des nations les plus barbares. Les plus illustres guerriers ont respecté les lois imposées aux Puissances belligérantes. Alexandre le Grand avait pour devise : « Je triomphe des âmes orgueilleuses et je pardonne aux vaincus. » César disait à ses soldats : « Terrassez vos ennemis combattants ; mais épargnez les vieillards, les femmes et les enfants, et surtout respectez les propriétés. »

Au mépris de ces lois sacrées, les cosaques inondent la France des forfaits les plus inouïs. Les brigands du Nord, ces anthropophages désolent notre patrie par les atrocités les plus infâmes ; leurs crimes sont innombrables. La fureur et la rage les précèdent en tous lieux.

Le viol, le meurtre, le fer, le vol, le pillage, l’incendie, le carnage, tous les maux de la terre leur sont familiers. Le récit de la férocité de ces barbares fait frémir la nature.

A Montereau, la sœur du curé de Bazoche, pour échapper à la brutalité d’un cosaque, s’est précipitée dans une marre où elle a expiré. Les temples de la religion ont été profanés par ces tartares. Les chaumières, les villages, les hameaux, ne possèdent plus ni meubles, ni matelas, ni draps, ni vêtements ; les chevaux des fermiers, les voitures, les fourrages, les récoltes et les instruments aratoires sont devenus la proie des flammes.

A Sézanne, les habitants ont été réduits au désespoir par les brigandages des peuples féroces du Nord : le vol, le viol et l’incendie étaient à l’ordre du jour : les habitants ont été pillés, déshabillés et battus.

A Nogent-sur-Seine, les portes ont été brisées dans toutes les maisons, les meubles rompus : une partie de la ville a été brûlée. Le reste a été livré au pillage le plus cruel. Les habitants erraient à l’abandon dans les bois. Les hommes étaient déshabillés nus dans les rues ; un homme a été écartelé, les enfants expiraient à la vue des mauvais traitements exercés sur leurs pères et mères. Une femme âgée de 80 ans avait une bague au doigt ; les scélérats de cosaques lui ont coupé le doigt pour avoir cette bague. Cette malheureuse créature est morte de révolution.

Extrait d’une lettre adressée à M. Andryane-de-la-Chapelle, actuellement à Paris, par M. de Vanlay, greffier du tribunal de Nogent, du 22 février.

Hélas ! Monsieur, je n’ai plus qu’à vous retracer les scènes d’horreur dont nous avons été témoins et victimes. C’en est fait de toutes vos propriétés dans notre pays. Que vous êtes heureux de l’avoir quitté ! Vous n’existeriez peut-être pas aujourd’hui. L’ennemi a tout ravagé, tout enlevé ou tout anéanti. Il ne vous reste de votre château que les murailles ; glaces, meubles, tableaux, marbres, lambris, portes, fenêtres, contrevents, volets, tout est détruit, à l’exception de votre magnifique galerie de tableaux, qui a été enlevée toute entière. Vous n’avez plus ni grains, ni fourrages, ni bestiaux, ni chevaux ; vos quatorze cents mérinos ont été égorgés ou emmenés ; enfin, la rage de ces forcenés n’a rien épargné. Une partie de vos grains a été disséminée dans la plaine ; j’ai voulu les faire ramasser et transporter, mais je n’ai pu trouver un seul cheval à Nogent ni dans les environs. A la rentrée des troupes françaises, je me suis porté à votre château avec des tirailleurs ; j’ai eu la douleur d’y voir brûler les derniers parquets. Nous y avons fait deux prisonniers russes qui étaient encore à la ferme occupés à cuire des gaufres ; ils nous ont dit qu’ils avaient l’ordre de faire ainsi la guerre aux châteaux. J’ai été totalement dépouillé comme bien d’autres ; je n’ai que les vêtements qui sont sur mon corps ; il ne me reste pas une chemise pour changer, pas une couverture pour me coucher ; j’ai absolument tout perdu. Ajoutez à cela des humiliations de toute espèce. Mon fils a été forcé, la baïonnette dans les reins, de décrotter les bottes d’un soldat russe.

A Provins, les excès d’atrocités des barbares du nord ont mis le comble à l’indignation ; ils ont pillé, volé et incendié. Ils ont violé les filles, les femmes, et entre autres une femme de soixante ans. Ils ont violé le lieu le plus sacré ; ils ont massacré les malades des hôpitaux.

Enfin, tous les endroits par où ces brigands forcenés ont passé ont éprouvé la scélératesse la plus infâme.

Dans un village près de Brienne, des cosaques ont violé une mère nourrice : d’autres maltraitaient une famille bien respectable, aux cris d’un enfant au berceau ; mais des soldats français accoururent au secours de ces malheureux, en tuèrent plusieurs et mirent le reste en fuite.
Dans un village de l’Yonne, les cosaques mirent le feu à une belle ferme, le tocsin sonna et les habitants en jetèrent une trentaine dans les flammes.

Tous ces récits font horreur. S’ils n’étaient pas attestés par des actes authentiques des maires des villes dont on vient de parler, la postérité ne les croirait jamais.

Mais ce n’est pas le tout ; ces monstres inhumains ne se contentent pas d’exercer leur barbarie sur les villes, ils étendent encore leur rage sur les campagnes. Ils immolent tout à leur fureur ; ils mettent tout à feu et à sang.

Les fastes de l’Histoire n’ont pas fourni à la postérité des scènes aussi sanglantes que celles occasionnées par les cosaques. Achille traîna trois fois, autour des murailles de Troyes, le corps sanglant d’Hector. Mais les atrocités commises par les cosaques à Troyes, en France, surpassent la cruauté du guerrier le plus illustre de la Grèce. Chaque jour voit naître un nouveau forfait ; et ce qui augmente l’indignation, c’est de voir les chefs même autoriser les soldats à commettre les excès les plus affreux. Les siècles de la barbarie n’offrent rien d’aussi cruel que les actions abominables et infâmes des cosaques.

Les demandes formées par les chefs outragent et révoltent tous les esprits. Ces hommes féroces ont violé le pacte social et le droit des gens. Ces hommes barbares ont pillé, volé et saccagé la ville de Troyes. Les maisons religieuses ont été profanées et violées. Le scandale le plus affreux et le plus impie a déshonoré ces saints lieux. L’effroi, le meurtre et le brigandage régnaient dans tous les quartiers de la ville. Les femmes enceintes n’ont pas été respectées. Les autorités constituées ont été humiliées : les réquisitions innombrables que les ennemis ont exigées de la ville de Troyes, ont jeté l’alarme dans toutes les familles. On n’entendait partout que cris et gémissements. Les menaces, les vociférations et la fureur de ces tigres semaient partout l’épouvante et la mort. La ville de Troyes était plongée dans la plus grande consternation. Le sang ruisselait de tous côtés. Les flammes ravageaient les propriétés. Tous les habitants étaient réduits au désespoir. Chacun quittait ses foyers ensanglantés pour se soustraire à la mort.

Le propriétaire du moulin de Fouchy, qui est à une lieue de Troyes, est rencontré par des cosaques ; on le met absolument nu, et il n’a que le temps de se jeter à la nage pour éviter la mort. Il s’est retiré dans la ville avec un simple mouchoir pour se couvrir. Il s’est présenté devant l’Empereur de Russie dans l’état où l’avaient mis les cosaques, et a fait entendre ses justes plaintes. L’attentat dont ce malheureux a été la victime, est resté sans punition, et quatre jours après son moulin avec toutes ses dépendances a été la proie des flammes.

Dans le faubourg Saint-Martin, un vieillard de 70 ans était à l’article de la mort ; sa maison est assaillie par des cosaques ; après avoir été mis au pillage, elle est livrée aux flammes, et on place des sentinelles pour empêcher le malheureux vieillard de s’échapper, et il périt au milieu de ces cannibales qui se réjouissaient de ses cris et de ses douleurs.

Dans une maison de campagne à deux lieues de la ville, intéressante par le nombre des bestiaux, par un troupeau de mérinos et par sa culture, les cosaques ont tout ravagé, enlevé tout ce qu’il avait de plus précieux, et brûlé ce qu’ils ne pouvaient pas emporter. Ils ont assassiné le domestique qui avait la surveillance générale, l’ont coupé par morceaux et l’ont jeté par les fenêtres.

A mesure que l’ennemi se retire, on reçoit des pays qu’il a occupés les informations les plus exactes sur tous les brigandages qu’il y a exercés. Il n’est point de crimes dont il ne se soit couvert ; le pillage, l’assassinat, l’incendie, ont partout signalé son passage. L’indignation est à son comble ; un cri universel de vengeance s’élève, tous les peuples courent aux armes.

A Vieuxmaison, les fermes, les châteaux, ont été incendiés, des vieillards ont été massacrés et des enfants égorgés jusque dans leur berceau.

Mais c’est surtout dans le Gâtinais que Platow et ses tartares ont épuisé tout ce que le brigandage a de plus atroce.

Ces hommes qui, d’après leurs proclamations, ne font point la guerre au peuple français, se sont jetés sur cette province dans un instant où elle n’était pas défendue, et toutes leurs traces y ont été marquées par le crime et la destruction. Il n’est pas un village, pas une ferme qu’ils n’aient ravagés. Ils déchiraient les oreilles des femmes en arrachant violemment les boucles d’or qui y étaient suspendues.

A Lachau, auprès de Souppe, un cultivateur, ayant pris une fourche pour défendre sa fille, a été massacré sur le corps de cet enfant, à peine âgé de 12 ans. Ces barbares poussaient contre la capitale des hurlements féroces ; on en a vu plusieurs mettre des cendres dans leurs mains et les jeter au vent, en criant de toutes leurs forces : Paris !

Un parti considérable de cosaques se dirigea sur Crézancy et Paroy. Après y avoir commis les plus grands excès, ils sommèrent l’adjoint municipal, maître de poste aux chevaux à Crézancy, de leur payer une contribution en argent. Ce fonctionnaire ayant fait quelques représentations, ils le frappèrent à coups de sabre, après l’avoir attaché. La maîtresse de poste venait d’accoucher ; ils mirent une botte de paille enflammée sous son lit. Les habitants armés accoururent heureusement avec un détachement de gardes d’honneur, et se mirent à la poursuite de ces scélérats, qui dans leur fuite ont mis le feu aux quatre coins du village. Ce malheureux endroit est entièrement consumé. L’église et trois maisons seulement ont été préservées des flammes.

Dans les guerres les plus désastreuses, les nations les plus barbares ont respecté les dieux pénates des peuples vaincus, et ont expressément défendu aux soldats de troubler la cendre des morts. Que ces temps sont changés ! Les puissances belligérantes ont insulté à l’auteur de la nature, aux lois divines et humaines, et aux droits des gens. Plus les barbares du nord se répandent dans la France, plus leurs atrocités se multiplient.

Le tableau des calamités que la ville de Sens a éprouvées de la part des cosaques, fait frémir d’indignation tous les cœurs généreux. A peine entrée dans la ville, une soldatesque furibonde pénètre dans le collège, assassine un professeur, se répand dans tous les quartiers de la ville ; fouille, rançonne, dans les rues, les hommes et les femmes, s’empare de leurs vêtements ; enfonce les portes à coups de hache ; s’introduit dans les maisons et exerce un brigandage inouï ; toutes les marchandises sont pillées ; les chevaux, grains et fourrages enlevés, les hospices et maisons d’éducation spoliés. Ces montres furieux enfoncent les armoires, secrétaires et s’emparent de l’argent, des bijoux, brisent les glaces et les meubles. Des religieuses outragées ; les temples profanés, les tabernacles forcés ; les vases sacrés volés ; les femmes, et les filles à peine nubiles, sont violées sous les yeux de leurs époux, de leurs parents, et ces scènes d’horreur sont répétées tous les jours.

La ville de Joigny nous présente également un tableau qui n’est pas moins alarmant. Le 30 janvier dernier, l’armée coalisée prit possession de la ville de Joigny. Les barbares du nord, une lance à la main et le pistolet de l’autre, forçaient les habitants à leur donner et livrer sur le cham, non seulement ce qui était nécessaire à la vie, mais encore des objets de luxe et de fantaisie tels que le sucre, café, liqueurs ; ces réquisitions se succédaient rapidement, et bientôt la ville épuisée ne pouvait plus suffire à leurs demandes. Ce fut alors que les mauvais traitements furent exercés sur les habitants. Les maisons sont pillées et les meubles deviennent la proie des flammes. Un juge du tribunal est frappé avec violence par cinq officiers qui ayant aperçu de jeunes personnes dans sa maison, veulent forcer les portes pour aller dans l’endroit où elles s’étaient cachées ; et sans pitié pour les malheureux enfants à qui la frayeur faisait jeter des cris, ils mettaient le feu à leurs berceaux. Une jeune fille de 18 ans est arrêtée par quatre tartares qui, après avoir épuisé tour à tour sur elle leur brutale luxure, laissent leur victime couverte de blessures.

La maire d’une commune près de Joigny et le juge de paix reçoivent plusieurs coups de sabre, et sont amenés la corde au col et les pieds nus jusqu’à Tonnerre, après avoir été dix fois menacés d’être fusillés.

Une dame respectable voit au milieu de la nuit son asile forcé et pillé, et le partage de tout ce qu’elle possédait se fait sur le lit même où elle était couchée.

A Pont sur Yonne, les excès des brigands n’ont pas été moins abominables. La barbarie de ces tigres restera à jamais gravée dans la mémoire des habitants de Pont sur Yonne. A peine les ennemis sont entrés dans la ville, montres, boucles d’oreilles, tabatières, or, argent, bijoux, tout passe entre les mains de ces hommes féroces ; ils ne se donnent pas le temps de prendre ; ils arrachent tout en pleine rue ; bientôt la ville est remplie d’attentats les plus affreux ; le vin coule à grands flots ; tout est réduit en cendre. Les autorités sont maltraitées, les églises, les presbytères sont dévastés, les prêtres sont dépouillés.

Enfin la ville de Braye-sur-Seine a éprouvé également de la part des brigands du nord les calamités les plus grandes. Aussitôt l’entrée des ennemis dans Braye, les réquisitions de toute espèce, les vexations de tout genre, les coups de sabre et de bâton se répandirent dans toute la ville ; les promenades sont détruites ; les maisons pillées et incendiées ; les meubles cassés, les femmes battues et violées ; plusieurs femmes, pour se sauver des mains des brigands, se sont précipitées dans des mares.

Le sieur Didier, mégissier, chez qui logeaient plusieurs officiers, n’ayant plus de viande à leur fournir, s’est vu menacer par ces cannibales de voir rôtir son plus jeune enfant… la plume se refuse à retracer de pareilles horreurs ; et cependant des témoins dignes de foi ont entendu faire les mêmes menaces à deux autres particuliers.

A Noyen, M. de Monchal, âgé de 76 ans, a été terrassé trois fois sur le perron de son château, dépouillé de ses vêtements et de sa chaussure, et sa montre a été volée par des brigands qui lui marchaient sur le ventre. On a vu ce vénérable vieillard verser des larmes d’indignation en faisant ce récit ; et cependant il n’avait cessé de prodiguer aux soldats son vin, ses denrées et ses provisions de toute espèce.

A Everly, le maire a été forcé d’abandonner son habitation et d’aller passer la nuit dans des marais avec sa femme et six enfants en bas âge. Le souvenir de ce qu’il a souffert arrachait ders larmes à ce fonctionnaire, ancien militaire.

Le nommé Lombard, a été assassiné et coupé en morceaux sous les yeux du sieur Dettou, à qui on demandait son argent, et qu’on menaçait du même sort, s’il ne le donnait à l’instant même.

A Passy, M. Devousges, propriétaire de cette terre, et maire, après avoir satisfait aux demandes exagérées des ennemis, campés au nombre de 6000 dans sa petite commune, avoir vu sa maison ravagée, ses chevaux et ses vaches enlevés, a été saisi à la gorge par quatre de ces forcenés, terrassé et frappé.

A Saint-Sauveur, des femmes, des filles ont été violées ; M. Delhahe, vieillard de 81 ans, et sa femme âgée de 70 ans ont été forcés d’abandonner leur maison et de se réfugier à pied à Donnemarie, chez le maire de cette ville, par suite des mauvais traitements qu’ils éprouvaient de la part des Bavarois, furieux de n’avoir plus rien à piller.

A Montigny-Lencoup, l’adjoint du maire a été frappé de plusieurs coups de sabre, parce qu’il n’avait plus d’eau de vie à leur donner ; il a été blessé à la main ; et le hasard seul à empêché qu’il n’ait été massacré.

Enfin, on termine par observer que les officiers généraux des armées coalisées n’avaient qu’un but, celui d’entrer à Paris, de le brûler, d’en détruire les monuments et d’enlever les femmes françaises pour peupler les déserts de Russie.

Achevons ce triste tableau. Notre auguste Empereur va bientôt purger et délivrer la France de tous ces monstres du nord : le citoyen paisible vivra tranquillement dans le sein de sa famille, et la paix nous récompensera de nos malheurs.

A Paris, de l’imprimerie d’Aubry, au palais de justice, n°37.

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( 3 avril, 2019 )

Lettres de grognards à l’île d’Elbe…

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Pons de l’Hérault dans son témoignage sur le séjour de Napoléon à l’île d’Elbe indique qu’un  grenadier de la Garde reçut une lettre de ses parents. Mais laissons-lui la parole.

 « Malgré son langage un peu burlesque, [cette lettre] disait cependant des choses d’une haute gravité. Cette lettre portait le timbre de Verdun. C’était une mère qui répondait à son fils. Je copie littéralement:

«Je t’aimons ben plus, depuis que je te savons auprès de not’ fidèle empereur. C’est comme ça que les honnêtes gens font. Je te croyons bien qu’on vient des quatre coins du monde pour le voir, car ici l’on est venu des quatre coins de la ville pour lire ta lettre, et qu’un chacun disiont que t’es un homme d’honneur. Les Bourbons ne sont pas au bout et nous n’aimons pas ces messieurs. Le Marmont a été tué en duel par un des nôtres, et la France l’a divorcé. Je n’avons rien à t’apprendre, sinon que je prions Dieu et que je faisons prier ta sueur pour l’Empereur et Roi.»

Cette lettre fut lue et relue dans les casernes et hors des casernes: elle eut les honneurs de la renommée. L’Empereur voulut la connaître; il la fit demander. Lorsqu’on la lui présenta, il était dans son parterre, et plusieurs personnes l’entouraient. Le brave capitaine Raoul lut à haute voix, l’Empereur le fit répéter, tout le monde riait. L’Empereur était le seul qui ne riait pas. Lorsque la seconde lecture fut terminée, l ’Empereur prit la parole et dit: «Cette lettre n’est pas risible, quoiqu’elle ne soit pas écrite en style d’accadémie (sic), et elle m’en apprend plus que les journaux.»

Puis l’Empereur fit appeler le grognard, il le reçut avec affection, et, en lui donnant quelques napoléons, il lui adressa ces paroles: «Tu diras à ta mère que je la remercie de ses bons sentiments pour moi.» Je ne crois pas que l’Empereur ait jamais appelé un soldat sans lui donner quelque chose; il avait souvent la main à la poche, et sa poche= était toujours en mesure de parer à l’imprévu. Néanmoins il n’en appelait pas souvent, sans doute pour ne pas les habituer à compter trop facilement sur sa bourse; il voulait que le soldat pût être fier du motif qui l’avait fait appeler. Ordinairement ce que l’Empereur donnait à l’un devenait à table le partage de tous.

Presque immédiatement après le grognard de la lettre de Verdun, l’Empereur put se procurer quelques nouveaux moments de jouissance en parlant à un autre grognard. J’ai dit que sur la Porte de mer il y avait une grande terrasse qui avait servi à la Garde impériale pour donner son banquet. J’ai dit aussi que, pour l’agrément de ma famille, le général Drouot, du consentement de l’Empereur, m’avait permis d’ouvrir une porte qui donnait sur le chemin de ronde, et que je pouvais ainsi faire à volonté le tour des remparts. Nous faisions ordinairement notre promenade de la soirée sur la terrasse de la Porte de mer. Il y avait à cette porte un poste de la Garde sur lequel nous planions et dont nous pouvions entendre toutes les conversations: je ne m’en faisais pas faute. Rien n’était plus divertissant que les récits de ces braves; ils faisaient une géographie à leur convenance, mais ils s’égaraient beaucoup moins lorsqu’ils parlaient stratégie. Plus d’une fois ils disaient d’excellentes choses; ils jugeaient parfaitement les généraux. Leurs biographies auraient été de fort bons matériaux pour l’histoire militaire de l’Empire. Tous voulaient que l’action principale des affaires auxquelles ils avaient pris part se fût passée sur le point où ils se trouvaient. Dès qu’il y avait controverse, un brouhaha assourdissant commençait, et de ces débats de corps de garde s’échappaient des étincelles de vérité que l’on aurait peut-être cherchées en vain dans les discussions des régions sociales les plus élevées. C’était plus particulièrement un caporal marseillais qui pérorait; lorsqu’il était de garde, je me passais du théâtre et je n’y perdais pas. Un jour il parla du retour en France: c’était la première fois que j’entendais manifester une opinion à cet égard. Je fus fort étonné: j’écoutai avec une grande attention. Il y avait vingt projets en délibération, mais il n’y en avait aucun pour traverser la Provence. La Provence était un pays de répulsion pour la garde, même de la part des Provençaux qui en faisaient partie. C’est que le souvenir des dangers qui avaient menacé l’Empereur faisait encore palpiter tous les coeurs. Le caporal marseillais tenait le haut bout, il avait une réponse prête pour chaque objection. Enfin, il l’emporta. Voici son plan:

«L’Empereur fait courir le bruit qu’il veut reprendre l’Égypte. Ceux qui sont aux Tuileries sont contents de notre éloignement; ils en rient: c’est bon. On donne le signal du départ; nous mettons à la voile: c’est bon. L’Empereur ne s’est pas endormi; tout est préparé pour nous recevoir, pour nous seconder: c’est bon. Nous nous ravitaillons à Malte, nous y prenons des galères si nous en avons besoin: c’est bon. Nous débarquons sur les bords du Danube, un peu plus haut ou un peu plus bas: c’est bon. Constantinople est dans le secret, il ferme les yeux, on dirait qu’il ne voit pas, qu’il ne sait rien: c’est bon. Alors nous marchons en avant, drapeau déployé, en colonne serrée: c’est bon. Les Grecs viennent nous joindre, les Moldaves et les Serviens aussi: c’est bon. Nous prenons Belgrade s’il le faut, nous nous y reposons: c’est bon. Les Hongrois nous attendaient pour s’insurger contre les Autrichiens; ils se sont insurgés, ils marchent sous nos drapeaux, car les Hongrois et les Autrichiens, c’est comme l’eau et le feu: c’est bon.

Notre armée a grossi, nous remontons le Danube: c’est bon. Mais ce n’est pas tout. Une armée polonaise s’est mise en route de Varsovie, pour venir à notre rencontre; cette armée est la soeur de notre armée, vous savez, et au signal, nous nous trouvons ensemble sous les murs de Vienne: c’est bon. Vienne est cernée: elle met le pouce, et voilà u’elle est encore à nous: c’est bon. De la capitale de l’Autriche à notre capitale nous connaissons la route et nous la faisons les yeux bandés: c’est bon. Nous voilà de retour à Paris, ceux des Tuileries ont filé, et les Parisiens crient: «Vive l’Empereur !» C’est bon !» Je pris tant de plaisir à entendre ce caporal que je l’aurais écouté toute la nuit. J’écrivis de suite le résumé de ce qu’il avait dit, et le lendemain bon matin, je portai ce résumé à l’Empereur. L’Empereur le lut avec avidité. Lorsqu’il eut fini de le lire, il s’écria: «C’est bon !» et, m’adressant la parole, il me remercia de cette communication et il me dit: «Il n’y a vraiment que des soldats français capables d’une telle imagination.» Il ajouta: «Je devine l’auteur de ce plan. C’est un Provençal qu’on appelle « le lettré ». Je l’enverrai hercher.» Je parlai à l’Empereur de mes jouissances de la Porte de terre. Il me fit longuement répéter tout ce que j’avais retenu: cela ne m’étonna pas. Ce langage libre de camarade à camarade l’initiait à la pensée de ses braves, et il savait à quoi s’en tenir sur leur compte. Il fit venir le caporal marseillais. Ce Carnot improvisé faisait tinter l’intérieur de son gousset en sortant de chez l’Empereur. Le général Drouot m’assura que cette petite anecdote avait extrêmement amusé l’Empereur. Quelques jours après, l’Empereur, en dînant, parla beaucoup de ce plan, et il n’en oublia pas un seul mot. »

 

 

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( 5 février, 2019 )

Le lieutenant-colonel Louis-Nicolas Périolas, vétéran de la Grande-Armée et personnage balzacien…

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Le lecteur qui parcourt « Le médecin de campagne » (paru pour la première fois en 1833) d’Honoré de Balzac, peut y croiser un certain commandant Genestas « … ma vie est la vie de l’armée ; toutes les figures militaires se ressemblent. N’ayant jamais commandé, étant toujours resté dans le rang à recevoir ou à donner des coups de sabre, j’ai fait comme les autres.  Je suis allé là où Napoléon nous a conduits, et me suis trouvé en ligne à toutes les batailles où a frappé la Garde impériale. », Genestas au bon docteur Benassis (le fameux Médecin de campagne). Comme bien souvent dans l’œuvre du grand écrivain, l’imaginaire est inspiré de la réalité. Le personnage qui avait les traits du lieutenant-colonel Pierre-Joseph Genestas, était un des amis de Balzac : Louis-Nicolas Périolas, ayant participé aux campagnes de l’Empire. « Périolas était d’une taille au-dessus de la moyenne et d’une figure « si belle et impassible » qu’elle resta gravée dans la mémoires de ceux qui la connurent », écrit Jouenne d’Esgrigny dans ses « Souvenirs de Garnison » (publiés en 1873).  Marcel Bouteron, un des plus éminents balzaciens du début du 20ème siècle, ajoute que « Le caractère de Périolas était à l’avenant : « froid et réfléchi, calme et ferme, quelquefois un peu roide, quoique soumis », nous disent les notes des inspecteurs.

Un beau type de soldat !

Avec cela, « capable », savant, d’une grand instruction théorique, connaissant toutes les manœuvres, parlant l’allemand et l’italien ».  Si Balzac fait naître Genestas en 1779, Louis-Nicolas Périolas, lui en revanche,  voit le jour le 23 octobre 1785, à Tournon, dans l’Ardèche. Issu d’une famille d’ingénieurs des travaux publics du Vivarais, il fait ses études au célèbre collège des Oratoriens de sa ville natale, devenu École centrale sous le directoire. » Bouteron précise : « Nous savons même que ce futur guerrier y remporta ; en l’an IX, un deuxième accessit de grammaire et un troisième prix d’histoire qu’il vint recevoir le 28 fructidor, vêtu de neuf et les cheveux bien poudrés, en présence de la plus noble assemblée. »  Toujours selon Marcel Bouteron : « Son père, devenu officier du génie an l’an III, avait fait campagne sous l’Empire, principalement en Italie, avec le prince Eugène, et, directeur des ponts sur pilotis de la Grande Armée, était mort Dantzig, en 1813.  Son frère cadet, Michel, qui avait débuté dans l’armée comme vélite, « est péri », nous dit un certificat de 1815 « dans les dernières guerres d’Espagne ».  « Louis-Nicolas Périolas, quant à lui, entra au service à l’âge de dix-huit, comme lieutenant de 2ème classe dans l’armée italienne en 1803. Tour à tour sapeur, artilleur à pied, artilleur à cheval, il fait campagne en Italie, Dalmatie, Allemagne, Tyrol, Russie, prend part au siège de Raab, où il est décoré, assisté à dix-huit batailles, dont Caldiero, Wagram, Ostrowno, La Moskowa. Quels souvenirs !

A la chute de l’Empire, l’armée italienne est dissoute, et Périolas mis en non-activité comme capitaine. Il reprend du service aux Cents-Jours, est remis en non-activité après Waterloo, puis rappelé à l’activité en 1816, comme capitaine au 3ème régiment d’artillerie à pied à Valence.  Enfin en 1820, selon Bouteron, il est nommé capitaine instructeur à Saint-Cyr, et c’est là que Balzac le connut, sans doute en l’année 1828. »  A cette époque Périolas, âgé de 43 ans, toujours capitaine, et chevalier de Saint-Louis, instruisait, depuis huit années, les subtilités de l’artillerie.  Il convient de souligner qu’il avait succédé dans ce domaine au commandant Carraud, promu sous-directeur des études.  Le couple Carraud faisait partie du petit cercle des amis intimes de Balzac.  Le grand écrivain avait connu tout d’abord Zulma Tourangin (1796-1889)  qui fut son ami d’enfance, comme l’a montré le balzacien Thierry Bodin (et non par Laure, la sœur de l’écrivain).  Zulma avait épousé en 1816, un autre militaire des armées de Napoléon : François-Michel Carraud (1781-1864).  C’est donc dans le cadre de l’école militaire de Saint-Cyr, lors de ses séjours qui le dépaysaient, que Balzac rencontre la première fois Périolas, mais pas seulement. « …il y a là quelques officiers qui aiment [à] évoquer leurs campagnes de la Révolution et de l’Empire », selon Th. Bodin. Non seulement le nouvel ami de Balzac mais aussi le lieutenant Dupacq, le chef de bataillon Viennot, le capitaine Chapuis (blessé à Waterloo à la tête de sa compagnie de Grenadiers et auteur notamment d’une étude sur la Bérésina) et le colonel Nacquart. « Balzac écoute avec enthousiasme toutes ces histoires de militaires, qu’il retiendra pour écrire ses Scènes de la vie militaire, comme Adieu, Une passion dans le Désert, Le Colonel Chabert, ou bien le grandiose projet de La Bataille, qu’il portera en lui des années, et dont il n’écrira jamais qu’une dizaine de mots » (Thierry Bodin).  «La Révolution de 1830 va rompre ces amicales relations. L’École a pris parti pour le roi déchu, la disgrâce est menaçante. En juillet 1831, le petit groupe commence à se disloquer : les Carraud étaient nommés à la poudrerie d’Angoulême.  Mais  Périolas restait, Périolas de qui l’on avait déjà tiré plus d’un renseignement profitable sur les horreurs d’Eylau et de la Bérésina.  Justement, en mai 1832, il était encore là, et sa présence pouvait véritablement passer pour providentielle », écrit Marcel Bouteron.  Pour en revenir à « La Bataille », roman avorté, ce n’est pas faute pourtant d’avoir puisé dans les souvenirs et récits du fidèle Périolas ! « La Bataille », au titre si prometteur, ne verra jamais le jour. Projet sans cesse reporté, il est définitivement rangé dans les tiroirs suite à l’accident de voiture de Balzac, survenue le 20 mai 1832. En effet, Balzac qui avait promis à Périolas de venir à Saint-Cyr, lui fera faux-bond. Ce qui fera écrire au militaire un peu amer, à Balzac, le 21 mai 1832 : « Vous n’avez pas manqué seulement à votre parole, mais vous avez été encore été mal avisé, et pour un homme d’esprit ceci est autrement désolant : sachez donc que vous auriez fait un excellent dîner servi par la délicieuse main de Mme Bergeron [Femme du commandant Xavier Bergeron, officier de Saint-Cyr] : la circonstance était on ne peut plus favorable pour prendre un avant-goût  des douceurs de la survivance. De plus, vous eussiez siroté le champagne avec quatre troupiers finis échappés aux gloires de Wagram, et les renseignements que vous désirez eussent tombés [sic] sur vous comme de la mitraille céleste… Maintenant vous pouvez venir quand vous voudrez, mais avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrai vous donner à exploiter une mine aussi riche de sensations et de renseignements : vous ne trouverez que des atlas, des livres et mon triste verbiage. Mme Berg.[eron] vous boude, moi je vous abomines [sic] »  «  Après un séjour à Saché [en Touraine, chez son ami Jean de Margonne, lequel possédait le charmant château que l’on peut encore voir de nos jours] de juin à octobre 1832, l’homme de lettres ne retrouvera pas « le bon Périolas » à Saint-Cyr : ce dernier a été nommé chef d’escadron à Metz au 2ème régiment d’artillerie ; il quitte donc l’École vers septembre 1832.  Dans toutes sa correspondance, de juillet 1832 à janvier 1833, Balzac évoque « La Bataille », il croit en entendre le ronflement du canon, il est à Wagram, le 6 juillet 1809 !  Ne s’est-il pas s’est engagé auprès des éditeurs Dieulouard et Mame à livrer dans les délais son manuscrit ?  Mais le 10 octobre 1832, il confie à son amie de toujours, Zulma Carraud : « Vous avez gagné ! Il n’y a pas une ligne d’écrite sur la Bataille ».  L’écrivain remboursera en 1833  ses acomptes, mais ce projet le hantera jusqu’à sa mort…  Quant à Périolas après son séjour à Metz, « il tiendra garnison à Bourges en 1835, à Besançon en 1837, à Lyon en 1839 »  écrit M. Bouteron qui ajoute : « Les deux amis ne se verront plus guère, s’écriront peu, mais toujours dans les termes les plus affectueux. En 1838, Périolas envoie aux Jardies [La propriété que Balzac possède à Sèvres près de Paris. Il sera obligé de s’en défaire en 1840, après l’échec du lancement  de sa « Revue Parisienne »] deux barriques de vin de son pays de Tournon, du vin de l’Ermitage, demandées par Balzac ».  La fidèle Zulma Carraud, amie de l’un et de l’autre, continue par sa correspondance entretenue avec ces derniers, à être une intermédiaire improvisée.  Plus tard, en 1844, le grand écrivain dédie son roman « Pierre Grassou » à Louis-Nicolas Périolas, « comme un témoignage de l’affectueuse estime de l’auteur » 

Le militaire continue sa route : devenu officier de la Légion d’honneur en 1837, lieutenant-colonel en 1843, il est nommé en 1845 sous-directeur de l’artillerie au Hâvre. « C’est là que Balzac le revoit en débarquant d’un de ses voyages d’Allemagne ».  Périolas est mis à la retraite en 1845 ; il s’installe alors à Lyon.  Celui qui fut un des inspirateurs militaires d’Honoré de Balzac survivra de neuf années à ce dernier : il s’éteint le 16 mars 1859, âgé de 74 ans.

C.B.

Sources 

Honoré de Balzac : « Correspondance inédite avec le Lieutenant-Colonel Périolas (1832-1845) », Paris, Les Cahiers Balzaciens, 1923. 

Honoré de Balzac : « Correspondance. Textes réunis, classés et annotés par Roger Pierrot », Tome I, Editions Garnier Frères, 1960. 

Honoré de Balzac : « Le Médecin de campagne. Introduction, notes et relevés de variantes par Maurice Allem », Classiques Garnier, 1961. 

Fernand Lotte : « Dictionnaire biographique des personnages fictifs de la Comédie Humaine. Avec un avant-propos de Marcel Bouteron »,

Librairie José Corti, 1952. 

«Une amie de Balzac : Zulma Carraud », par Thierry Bodin sur le site : http://carraud.com/ 

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( 11 décembre, 2018 )

Un témoignage méconnu sur la campagne de Russie. Récit d’Amédée de Pastoret (2ème partie et fin)

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L’Empereur fait halte, il met la Garde en bataille, détache toute sa cavalerie à droite pour l’éclairer et pour tenir en respect quelques pulks de cosaques qui s’y montraient et fait un mouvement vers ce côté. Tout à coup l’ennemi démasque sur le flanc gauche une batterie qu’il avait cachée, à deux tiers de portée, et nous envoie des partis de cavalerie par le même flanc, fait paraître ses cosaques à droite et en tête et nous attaque en queue sur la chaussée. L’Empereur change à l’instant de front de bataille, jette la Jeune Garde et la grosse cavalerie sur la droite pour tenir les Russes en respect, laisse sur la route les traînards, à qui le nombre donnait l’apparence d’un corps considérable, pousse un renfort sur les derrières, et se porte avec la Vieille Garde en ligne sur la gauche. A un signal, les officiers sont rassemblés et se forment en cercle

«-Messieurs, leur dit l’Empereur, si vous étiez d’autres hommes, si vous étiez d’une autre nation, je chercherais peut-être un moyen d’exciter votre courage ou de vous cacher le péril. Mais vous êtes Français! Voyez notre position; ce n’est point moi qu’il faut servir, c’est nous, c’est l’Empire, c’est la France qu’il faut sauver. Le danger est pour nous tous, unissons-nous tous pour le repousser. Nous le repousserons. Allez, messieurs, souvenez-vous que le salut de tous est le salut de chacun. »

Les officiers rentrent dans le rang, les bataillons se forment en ligne, le mouvement s’opère, la colonne s’avance prête à donner. Colbert, rappelé avec ses lanciers, et Lefebvre-Desnouettes avec le reste de la cavalerie légère de la Garde chargent l’ennemi et le dispersent.

Cependant, les batteries russes nous foudroyaient toujours.

L’Empereur, que l’on avait très bien reconnu, était leur point de mire c’était à lui qu’on adressait les coups. Il le voyait, mais, calme et tranquille, la canne d’une main et la lorgnette de l’autre, continuait à observer les Russes et à diriger les mouvements de ses troupes.

« -Sire, lui disait le prince de Neuchâtel, Votre Majesté est trop exposée ici. Vous devriez vous retirer.

-Bah bah répondit-il. Il y a longtemps qu’un boulet ne m’a passé entre les jambes; je veux voir s’ils me connaissent encore. »

Il  disait, et les sifflements qui se répétaient autour de nous, et les coups qui de moments en moments portaient plus juste ne prouvaient que trop combien on avait raison de craindre pour lui.

J’étais à la gauche du prince de Neuchâtel, et devant les officiers de grenadiers.

« -Ôtez-vous de là, me dit le prince, vous m’empêchez de donner l’ordre.

-Mais, monseigneur, lui répondis-je, où voulez-vous que je me mette ?

-Là, à ma droite. »

J’obéis, je passai à sa droite. Un des chefs de bataillon du premier régiment s’avance à ma place pour prendre l’ordre, et, avant d’avoir pu le recevoir, il tombe, emporté par un boulet.

Mais déjà, une de nos batteries avait été montée. Son feu éteignit le feu ennemi les charges de cavalerie ne furent pas moins heureuses les cosaques qui se trouvaient devant nous, craignant d’être abandonnés de droite et de gauche, faisaient mine de se retirer; la route était libre.

Mortier, maintenant c’est votre affaire, chassez-moi ces gens-là, dit l’Empereur au duc de Trévise, et il donna le signal du départ.

Cette journée de Krasnoïé fut le prélude et comme le signe avant-coureur de celles de la Bérézina. Les pertes que nous fîmes le  17 et le 18 en équipages, en artillerie et en chevaux furent énormes. Là, presque un tiers de nos voitures fut pris, le Trésor perdit deux millions en espèces, et un des fourgons du trophée fut noyé. Là, le vice-roi laissa une partie de ses meilleures troupes, massacrées dans cette surprise et dans le combat sanglant qui en fut la suite. Là, enfin, périt une grande partie de la Jeune Garde, avec laquelle le duc de Trévise soutint toute la journée l’effort des ennemis pour conserver Krasnoë et maintenir la communication des divers corps d’armée. Là enfin périt mon ami Villebranche, sorti de Smolensk avec le vice-roi. Il marchait dans sa colonne et se trouvait au centre du bataillon carré que l’on forma pour résister mieux. Un colonel, dont j’ignore le nom, fut blessé à côté de lui. Villebranche, bon et généreux, lui prodigua, sans considérer le danger, tous les soins qu’il put imaginer.

Pendant qu’il remplissait ce devoir pieux, un boulet l’atteignit entre les épaules et emporta en même temps la tête du colonel.

L’Empereur n’avait que trop senti le malheur de l’indiscipline et du désordre. Il voulut, autant qu’il serait en lui, les empêcher. Le 10 novembre, il donna un ordre général, et pendant toute cette journée, l’armée, ou du moins le corps de bataille présenta un spectacle aussi imposant que redoutable. Nous suivions la grand’route qui conduit de Smolensk à Minsk et qui, jusqu’à Tolotchine, est bordée d’une double rangée d’arbres plantés avec soin. A droite et à gauche, la cavalerie marchait, chargée de nous éclairer. Devant nous, deux bataillons d’infanterie, avec deux pièces de canon, formaient l’avant-garde ordinaire que tout corps jette devant soi, et précédaient la voiture de l’Empereur conduite par le duc de Vicence [le général de Caulaincourt], grand écuyer, celle du prince de Neufchâtel, major général, et celle du comte Daru, intendant général de l’armée; toutes les autres avaient été jetées derrière. Après cette avant-garde, venait le corps de bataille. L’Empereur marchait le premier, seul, suivi du major et de l’intendant général allant ensemble, et du duc de Frioul [le général Duroc], grand maréchal du palais, qui conduisait son traîneau. Derrière lui, le maréchal duc de Dantzig [le maréchal Lefebvre], commandant la Garde, venait, l’épée à la main, et la Garde suivait, rangée comme un jour de parade. Chaque général de division était à la tête de sa division, chaque général de brigade à la tête de sa brigade; chaque colonel menait son régiment, et chaque capitaine, sa compagnie.

Aucun officier n’avait pu et ne pouvait, sous quelque prétexte que ce fût, quitter son poste spécial. Les soldats, rendus à la discipline, marchaient à leurs rangs et dans un ordre parfait. Un pas uniforme et égal semblait réunir en un seul tant de mouvements divers, et le silence profond qui régnait dans cette immense troupe n’était troublé que par le cri ferme et court du commandement que les officiers répétaient à temps égaux, de rang en rang, et qui, de la Garde, passait aux différents corps qui la suivaient.

L’ennemi nous observait de loin, mais cette marche régulière et calme lui imposa tellement que pendant quelques jours il ne nous attaqua plus. En effet, on ne pouvait se défendre d’une sorte d’émotion en considérant ce spectacle nouveau il semblait que l’armée tout entière ne faisait qu’un seul corps ce n’était plus une retraite, c’était une marche tranquille et volontaire ce n’étaient plus des hommes découragés, désunis, abattus par les privations, c’étaient des soldats vaillants, guidés par le chef le plus habile et soumis à la discipline la plus sévère. Mais, cette discipline même sembla trop rigoureuse aux officiers ceux qui devaient la défendre furent les premiers à l’affaiblir ce bel ordre disparut promptement, et nous retombâmes dans le malheur que l’on avait voulu éviter.

Nous arrivâmes à Liady par un froid très vif. La route longe en cet endroit une petite rivière qui couvre ce village la négligence apportée depuis longtemps dans cette partie de l’administration publique faisait que le chemin était coupé par une descente assez rapide, d’environ cinq à six pieds. Le verglas qui la couvrait, la neige et la glace rendaient le passage plus que difficile. Le service léger arriva; puis, l’avant-garde. Tous les chevaux tombèrent, les hommes éprouvèrent le même accident et ce seul petit endroit retarda de trois ou quatre heures notre marche. Je n’ai cité ce trait insignifiant que pour montrer combien les choses qui paraissent de loin les plus simples pouvaient acquérir une funeste importance dans la position où nous nous trouvions.

Liady fut le premier village où nous trouvâmes quelques habitants, bien épars, bien tremblants à la vérité, mais assez courageux et assez raisonnables pour nous attendre et pour préférer de mauvais traitements pendant cinq à six jours à l’incendie de leurs chaumières. Les juifs reparurent, et, avec eux, les moyens de vivre exclus de la Russie. Ils se présentèrent avec une sorte d’empressement dès que nous eûmes touché la terre qu’il leur est permis d’habiter, et des sacrifices d’argent assez considérables les engagèrent à employer pour nous leur active industrie et les ressources dont ils pouvaient disposer.

C’est à Liady aussi que dut s’arrêter l’incendie qui, sur la route, avait consumé les villes et les villages. L’Empereur, irrité de l’incendie de Moscou, avait ordonné de traiter de la même manière toutes les habitations russes. L’ordre fut exécuté avec un empressement que la rigueur du froid pouvait seule excuser, jusqu’au moment où nous revînmes dans la Russie Blanche. Là, l’Empereur arrêta le cours de cette dévastation et donna des ordres pour punir des excès de ce genre, s’il s’en commettait à l’avenir. Ces ordres, malheureusement, ne furent pas exécutés. Kosiany, qui suit Liady, nous vit arriver par le même froid rigoureux; nos marches alors étaient très pénibles, et nous ne croyions pas, je l’avoue, avoir rien de plus dur à éprouver, lorsqu’un dégel momentané vint nous Infliger un autre tourment.

La neige qui couvrait la terre, et celle qui tombait incessamment du ciel se convertissaient en eau une boue épaisse, remuée par le passage de cette multitude, finit par rendre la route comme impraticable; beaucoup de voitures y restèrent, beaucoup de pièces d’artillerie y furent abandonnées, et ceux qui, par prudence, s’étaient réduits aux traîneaux y perdirent à la fois et le bagage transporté et les moyens de transport.

Notre étape fut de neuf lieues pour arriver à Doubrovna. J’y entrai de bonne heure, et j’y trouvai quelques restes de la garnison de Vitebsk et quelques employés qui avaient fui de ce côté.

«-Messieurs, leur dis-je: je ne suis plus et ne puis plus rien pour vous; tout nous est commun, maintenant, espérance et danger; aidons-nous les uns les autres et tâchons de nous conserver. J’ai encore cinq cents roubles; si vous en avez besoin, nous partagerons c’est tout ce que je puis faire. »

Presque tous refusèrent. Et depuis, je n’ai revu que six hommes de tous ceux qui composaient la grande administration d’un pays. Nous trouvâmes à Doubrovna jusqu’à du vin; nous avions une bonne chambre avec des fenêtres, un plancher de bois pour nous coucher, et un poêle pour échauffer l’air; aussi nous promettions-nous la meilleure nuit dont nous eussions joui depuis longtemps. Mais à cinq heures, des cris épouvantables se firent entendre, et le triste « Houra ! Houra ! » ne nous apprit que trop ce dont il s’agissait. En un moment, tout le monde fut sur pied, la Garde prit les armes; on se fusilla pendant une demi-heure, et les cosaques s’enfuirent avec le peu d’infanterie qu’ils avaient prise pour les soutenir. Nous aurions bien voulu rentrer dans la ville, mais l’Empereur était levé, et quelques instances qu’on put lui faire. il donna le signal du départ. L’Empereur mit de la fermeté pendant la retraite à résister aux demandes et aux suggestions de ceux qui l’entouraient. Trouvions-nous un meilleur séjour, un village moins dévasté,

un magasin un peu plus considérable, tous, nous voulions y rester.

«-Un jour ! Disions-nous, un jour est si peu; nous sommes si las et nous avons tant souffert ! » De bouche en bouche, ces mots arrivaient jusqu’à l’Empereur.

 «-Messieurs, répondait-il, un jour est beaucoup il ne faut pas nous arrêter. Marchons. »

Et quelquefois, il marchait le premier à notre tête. Une cruelle expérience ne lui avait que trop appris combien quelques jours de retard pouvaient amener de malheurs et il mettait à profit cette science acquise à si haut prix.

Que de raisons nous avions alors de nous hâter !  Koutousov nous poursuivait, harcelait nos derrières, et faisait chaque jour de nouveaux efforts pour nous arrêter. A droite, le comte Wittgenstein tenait en échec sur Sienno M. de Gouvion et s’apprêtait à fondre sur nous. A gauche, l’amiral Tchitchagov, auquel le prince de Schwarzenberg s’était  bien gardé de barrer le passage, s’avançait par Bobrouisk.

Vitebsk et Smolensk étaient à l’ennemi; Minsk et Moguilev allaient tomber en son pouvoir; la route était couverte de partisans et de cosaques. Le froid augmentait rapidement, nos pertes se multipliaient tous les jours, et nous pensions à nous arrêter, et nous voulions nous reposer paisiblement au milieu d’un froid inconnu même dans ces climats et dans une disette absolue de vivres et de munitions !

Orcha, où nous vînmes après Doubrovna, est située sur le Dnieper; c’était une petite ville assez florissante, où les jésuites avaient un collège, et les négociants d’Ukraine, un entrepôt. Nous nous crûmes sauvés quand nous y arrivâmes. Depuis Moscou, c’est ainsi que l’on allait d’espérances en espérances, et que l’on croyait devoir trouver le repos et la sûreté dans chaque ville dont on approchait. Ghiatz, Viazma, Smolensk, Orcha, furent ainsi le but de tous les désirs et le terme de tous les efforts et ce ne fut pas un des moindres moyens qui contribuèrent à soutenir la longue constance qu’il fallut mettre en usage.

Enfin, nous passions à Orcha le Dnieper pour la dernière fois, et chacun de nous salua d’un cri joyeux cette autre rive sur laquelle nous ne pouvions croire qu’on nous poursuivît.

« - J’ai passé bien des fleuves dans ma vie, disait le général Dumas, intendant général de l’armée, qui depuis quarante ans avait servi à la baie d’Hudson et à la côte de Coromandel, sous les murs de Moscou et sous ceux d’Alexandrie, à Madrid et à Berlin, à Londres et à  Vienne, j’ai passé bien des fleuves dans ma vie, je n’en ai jamais franchi un avec autant de plaisir que celui-ci. »

Le Dnieper semblait en effet une barrière naturelle entre la Pologne et la Russie, et nous espérions qu’il arrêterait l’effort de l’ennemi et la vivacité de la poursuite il n’en fut pas tout à fait ainsi. L’Empereur avait eu besoin pour arriver de traverser la foule des chevaux et des voitures qui se pressaient à la tête des colonnes, et il avait vu avec indignation nos pièces et nos caissons abandonnés faute de moyens de transport, tandis qu’une multitude de fantassins et de traînards montaient insolemment les chevaux qu’ils avaient dérobés. En entrant à Orcha, il s’établit à la tête du pont, et là, une canne à la main, il remplit deux heures durant les fonctions de vaguemestre général. Les voitures arrivaient en file sur le pont il demandait à qui elles appartenaient, retenait avec son inconcevable mémoire le nombre de celles de chacun, en laissait aller une partie, faisait brûler les autres, et donnait les chevaux à l’artillerie. Là, un maréchal avait deux voitures, un officier général une, M. le prince de Neuchâtel six, et ainsi des autres. Tous les hommes montés, et qui n’avaient pas le droit de l’être, furent mis à pied. Cette révision, si elle eût toujours été faite avec le même soin, eût presque remonté l’artillerie. Mais, au bout de deux heures, il s’ennuya il s’en alla et laissa le prince de Neuchâtel, qui s’ennuya plus vite encore de ce métier nouveau d’échelon en échelon, cette charge descendant toujours fut confiée enfin à un officier d’état-major. La nuit vint, tout le monde passa librement et le désordre recommença. Ce n’était pas sans peine que ceux de nos camarades qui nous précédaient étaient arrivés à Orcha.

Bergognié, qui était un d’eux, courait la poste sur une route de traverse (car la poste, rétablie par nous, subsistait encore), couché à demi sur un traîneau de quatre pieds de long, et couvert d’une énorme pelisse. Des hommes à cheval l’arrêtent, c’étaient des cosaques égarés l’un d’eux s’approche et l’interroge en polonais sur la route qu’il doit suivre. Bergognié se tait; les cosaques insistent, se fâchent. Enfin, le paysan qui conduisait le traîneau répond. Les partisans s’éloignent et Bergognié gagne Liady, tout étonné de n’être point prisonnier et d’avoir rendu service à l’ennemi.

Nous trouvâmes quelques approvisionnements dans la ville des magasins y avaient été établis par les soins de ce marquis d’Alorna, Portugais de la maison de Bragance, qui avait servi la cause de la révolution dans son pays et qui, homme de naissance, d’esprit et d’honneur, vécut sans éclat, passa sans gloire et mourut misérablement, parce qu’il n’avait jamais fait l’emploi convenable de ses rares qualités. Il était alors gouverneur des pays de Moguilev, fort aimé des habitants, adoré de ses soldats, et bien vu de l’Empereur. Il se joignit à notre marche, et ce fils des princes de Lisbonne vint mourir à Königsberg pour un prince étranger[1].

Depuis notre départ de Smolensk, une inquiétude assez légitime tourmentait l’Empereur. Le duc d’Elchingen, qui faisait l’arrière-garde, était fort éloigné de nous. La communication était interrompue et l’on n’avait que trop de raisons de craindre que son corps d’armée déjà affaibli ne fût pas en état de résister aux efforts continuels de l’ennemi. Un officier arriva tout d’un coup aàOrcha, qui annonça que le maréchal le suivait de près. Une suite de belles et savantes manœuvres, de combats sanglants et d’affaires heureuses le ramenaient enfin. Dix fois il avait passé le Dnieper, marchant sans cesse, combattant sans relâche pendant des journées de quinze heures et des marches de vingt lieues, faisant face de tous côtés, trompant l’ennemi quand il ne pouvait le vaincre, encourageant les officiers par ses promesses et les soldats par son exemple et conservant toujours, au milieu des plus cruelles privations, la force de son caractère, de son courage et de sa volonté. Il rejoignit, avec six mille hommes exténués de faim, de froid, de fatigues, manquant de tout, n’ayant plus même de munitions pour se défendre, mais enfin il arriva. L’Empereur eut une véritable joie de le revoir et dit hautement qu’il aurait donné une province pour le conserver.

Ce n’était pas un homme bon que ce duc d’Elchingen, mais c’était un homme habile, et son retour causa dans l’armée une satisfaction universelle[2].

D’Orcha, nous nous dirigeâmes vers Kokhanovo par la route de Minsk. Cette route est une des plus belles que j’aie vues, mais elle est aussi une des plus tristes. Le renouvelle- ment continuel des mêmes scènes n’a jamais rien que de fatigant qu’on juge de ce que ce devait être dans de telles circonstances. Il serait difficile, par exemple, de se faire une idée précise de la tristesse des départs. Lorsque, à cinq ou six heures du matin, par la nuit la plus sombre et le froid le plus rigoureux, il fallait quitter notre feu, quelquefois même notre cabane, pour nous remettre en route, l’obscurité profonde qui nous entourait, la neige qui tombait sur nos têtes, les glaces qui rendaient nos pieds chancelants, le besoin de nourriture qui renaissait avec plus de force au moment du réveil, l’affaiblissement total, de l’individu, l’incertitude des événements qui allaient suivre et la certitude des souffrances que nous ne pourrions éviter, toutes ces causes réunies portaient dans l’âme un découragement que je ne saurais rendre il est affreux de l’avoir éprouvé et il serait pénible même de le peindre. Alors, se réveillaient en foule tous les souvenirs de notre jeunesse et de notre prospérité ces souvenirs étaient amers, comme tous ceux qui sont dépouillés d’espérances.

Par degrés cependant, ces tristes impressions s’affaiblissaient  un peu. Le jour paraissait, le soleil, qui se levait pour nous, semblait réchauffer les âmes aussi bien que les corps le chemin était un peu plus libre, le hasard nous avait procuré quelque nourriture, nos forces se ranimaient, le courage revenait avec la force, et l’espérance avec le courage; alors, nos réflexions n’étaient plus sans douceur, et nos regrets sans consolations nous resserrions dans notre pensée les liens qui nous rattachaient à la vie et si, au bout d’une ou deux heures de semblables rêveries, un penchant naturel nous ramenait les uns vers les autres, nous nous rapprochions volontiers, nous parlions du passé et même de l’avenir, pour éviter de parler du présent nous nous racontions les détails ou les aventures de la campagne, et c’est ainsi que j’ai recueilli sur le séjour de l’Empereur à Moscou et sur le commencement de la retraite quelques-uns des détails que je vais essayer de placer ici.

La prise de Smolensk avait répandu chez les Russes une sorte de terreur. Barclay de Tolly, qui les commandait, se retira. Le prince Koutousov, son successeur, changea dès lors son plan de campagne, et l’on pourrait presque rapporter à ce moment-là ce système de défense qui n’opposait à l’ennemi que les difficultés nécessaires pour l’engager plus avant, si

M. de Koutousov avait pu être assez habile pour concevoir un pareil projet, s’il avait eu assez de force pour l’exécuter et si, d’un autre côté, les combats de Valoutino et de Borodino et la bataille de Mojaïsk n’avaient prouvé que l’on voulait tenter les derniers efforts avant d’abandonner Moscou.

L’armée entra dans la ville sainte le 14 septembre au soir, presque sans trouver de résistance. On conçoit la joie qu’éprouvèrent les soldats, après tant de travaux et de si longues privations, en arrivant dans une cité grande et riche où ils devaient se reposer de leurs fatigues. L’ordre le plus parfait régna dans les premiers moments. Le roi de Naples traversa la ville avec l’avant-garde, sans y causer le moindre dommage.

L’Empereur vint ensuite, avec sa Garde, et entra à cheval. Les rues étaient désertes, les maisons abandonnées. Il s’étonna de  cette solitude, demanda si l’on s’était occupé de former une administration municipale, et, sur la réponse négative du général Dumas, fit appeler un homme qu’il aperçut à la fenêtre c’était un apothicaire allemand, qui vint en tremblant de tout son corps. L’Empereur l’interrogea sur les moyens les meilleurs pour mettre à profit les immenses approvisionnements de Moscou, et voulut surtout savoir s’il n’était resté personne à qui l’on pût confier les soins de l’administration municipale. L’Allemand ne répondit qu’assez imparfaitement aux questions de ce genre et l’Empereur chargea le général Dumas de tirer de cet homme toutes les lumières qu’il pourrait fournir et de lui apporter le soir à signer l’organisation municipale de Moscou. Le soir arriva, et le général Dumas n’apporta rien. Il déclara que ceux des habitants un peu considérables qui étaient restés se refusaient avec opiniâtreté à toute espèce d’organisation, et qu’ils préféraient le pillage violent au pillage organisé. L’Empereur s’impatienta depuis longtemps déjà, il retenait l’armée, avide de butin; il lui céda alors, et les soldats, avides d’or, de vin, de fourrures, se répandirent de tous côtés. Le pillage commença. Deux heures après, l’incendie suivit. Rostopchine, qui avait tout préparé, avait laissé pour instruction à ses agents de ne mettre le feu à la ville que lorsqu’ils la verraient livrée aux soldats. Cet ordre barbare fut exécuté de point en point, et un océan de flammes enveloppa tout d’un coup et le peu d’habitants qui avaient eu le courage de s’attacher à leurs vieilles demeures, et les soldats et les officiers qui jouissaient tranquillement de leur mieux être; deux ou trois fois en quinze heures, chacun fut obligé de changer de logement et d’aller .de maison en maison demander un asile. Cet immense désastre commença au milieu de la nuit et grandit librement de tous côtés. L’Empereur, logé au Kremlin, fut enveloppé par les flammes et n’en sortit qu’avec peine. Il se retira d’abord au palais Petrowski; tous ceux qui le suivaient eurent à traverser une avenue embrasée, où les équipages ne s’écoutèrent qu’à grand peine. Le feu sembla s’apaiser quelques moments et reprit ensuite avec une nouvelle violence. Enfin, il s’éteignit, et l’on put mettre à profit les ressources que Moscou renfermait. Ces ressources étaient immenses des fabriques de sucre, des entrepôts de denrées prohibées, des approvisionnements préparés pour l’hiver dans toutes les maisons, des farines de Kalouga, des eaux-de-vie et des vins de tous les pays, des magasins de draps, de toiles et de fourrures offraient encore pour six mois d’approvisionnements assurés. Une mauvaise administration dissipa tout en un moment. Le général Dumas, intendant général de l’armée, était affaibli par la maladie, et ne dirigeait plus que d’une main tremblante cette vaste machine. L’avidité mit à profit sa faiblesse, et un désordre affligeant entraîna un nouveau pillage qui, pour être moins violent, n’en fut pas moins désastreux que celui qui l’avait précédé. Les pains de sucre, les boîtes de thé, les bouteilles de vin étaient jetés au hasard dans les rues. Chaque officier s’en faisait faire une provision par les soldats chaque général envoyait un officier piller pour son compte, un abus funeste remplaça partout un usage utile et, au bout d’un mois, Moscou aurait dû être évacué, ne fût-ce qu’en raison de la disette prochaine. Il est juste cependant de dire que ces provisions, enlevées et jetées de la sorte dans les voitures particulières, contribuèrent beaucoup a nous sauver dans la retraite, et que tel d’entre nous a été trop heureux, près de la Bérézina, de retrouver un morceau de sucre, ou de boire un peu de café de Moscou pour soutenir ses forces. Le pillage le plus utile, s’il est permis d’employer ce mot, fut, sans contredit, celui des fourrures. Beaucoup de peaux précieuses furent perdues, sans doute, mais aussi beaucoup de soldats eurent des pelisses plus ou moins amples qui leur sauvèrent la vie. C’était un spectacle assez bizarre que de voir dans nos marches l’effet que produisait ce nouveau vêtement, associé aux vêtements anciens. Ici, un cuirassier portait un manchon sur son casque là, un grenadier cachait son uniforme sous une pelisse doublée de satin rose plus loin, un officier enveloppait son habit chargé d’or d’une peau à peine préparée.

L’Empereur avait nommé le duc de Trévise gouverneur de Moscou. M. Lesseps, auparavant consul général de France, en fut intendant, et l’un des premiers soins de l’administration, après l’établissement d’une municipalité, fut la distribution des secours que l’Empereur accordait aux Français restés dans Moscou. Pendant ce temps, nos corps s’avançaient encore; l’un était sur la route de Kalouga, l’autre sur la route de Tver. Le roi de Naples, qui commandait le premier, eut quelques affaires d’avant-garde avec l’ennemi sa défaite sur ce point n’eût été qu’un faible malheur; mais les Russes le connaissaient assez pour craindre sa bravoure, beaucoup plus que sa prudence on ne pensa point à le vaincre, on chercha à le tromper. Quelques propositions de paix furent jetées en avant, il s’y laissa aller il persuada à l’Empereur, ce qu’il croyait lui-même, qu’il pourrait conclure de la sorte un traité que l’ennemi paraissait désirer, et tous deux donnèrent à de vaines négociations un temps précieux. Le Roi était séduit par l’apparence du rôle qu’il croyait jouer, et par les éloges que lui prodiguaient à dessein tous ceux des ennemis qui l’approchaient.

L’Empereur, enivré de ses succès, fier de dater de Moscou les règlements d’administration intérieure de l’Empire, habitué à dicter la paix dans la capitale de ses ennemis, pensait suivre en ce moment sa route ordinaire il croyait que Moscou renfermait encore des ressources abondantes, et, par crainte, le général Dumas lui cachait la disette prochaine. Il croyait que les autres corps d’armée exécutaient librement tous les mouvements qu’il avait prescrits, et, par faiblesse, le prince de Neuchâtel ne lui disait ni la lenteur de M. de Schwarzenberg, ni les fautes du duc de Bellune [le maréchal Victor], ni les combats de M. de Gouvion. Il croyait que les ennemis se dissipaient devant lui, que leurs forces étaient anéanties et leurs espérances détruites, et, par ambition, Lelorgne d’Ideville, notre camarade, secrétaire interprète, qui devait connaître la Russie qu’il avait habitée et dont il entendait la langue, lui répétait que les cosaques ne formaient pas plus de deux régiments, que les grands froids étaient très éloignés, que les journaux russes étalent remplis d’invectives contre Alexandre, et que le Sénat de Pétersbourg viendrait à genoux lui demander la paix.

Un moment dissipa toutes ces idées brillantes. Les ennemis avaient vu arriver les froids de l’hiver ils savaient par leurs nombreuses Intelligences que nos approvisionnements étaient épuisés; ils rompirent brusquement ces demi-négociations, auxquelles il était si difficile de croire, et la connaissance forcée de l’état de nos ressources apprit enfin à l’Empereur qu’il fallait partir. Les corps envoyés sur Tver et Toula se replièrent, les avant-postes furent relevés et changés de direction, le vice-roi fut d’avant-garde sur la route de Kalouga, par Borowsk, le duc d’Elchingen se porta sur celle de Mojaïsk, l’Empereur, avec la Garde, marcha sur les traces du vice-roi, et le duc de Trévise resta dans Moscou avec l’ordre de faire sauter le Kremlin et d’évacuer ensuite une position qui n’avait plus d’importance et que l’on ne pouvait plus guère détendre.

La sortie de Moscou était semblable à un triomphe. Les dépouilles des vainqueurs paraissaient de toutes parts, et l’orgueil que l’on sentait à les emporter était plus grand peut-être que le plaisir que l’on éprouvait à les posséder plus de dix mille voitures composaient alors le convoi du grand quartier général, et cette foule d’équipages venait en entier de Moscou où chaque maison en renfermait cinq ou six chaque soldat avait un bagage, chaque officier un fourgon, ou un drojki, ou un wurst, ou une calèche, ou une berline, attelés d’un nombre plus ou moins grand de chevaux dans ces voitures les fourrures, le thé, le sucre, les livres, les tableaux, les actrices du Théâtre de Moscou étaient entassés pêle-mêle tous les effets pillés par les soldats avaient passé entre les mains des officiers, l’argent des officiers avait passé en échange entre les mains des soldats, et ce ne fut pas une des moindres raisons de l’insubordination et du désordre, lorsque tous nos bagages eurent été pillés, que la pauvreté de ceux qui devaient commander et l’espèce d’opulence de ceux qui devaient obéir. Ce départ dura trois jours et le quartier général était déjà à Borowsk, que les équipages filaient encore. Arrivé sur ce point, l’Empereur apprit que l’ennemi avait pris position à Malojaroslavets; il vint à Grodnia, puis à Malojaroslavets même, le fit attaquer le 24 par le 4ème  corps, et engagea

le 1er, commandé par le prince d’Eckmühl [le maréchal Davout]. Dans la journée du 25, tout alla bien jusqu’au soir, mais à cinq heures, l’ennemi découvrit les collines qui couronnent la plaine en arrière, et foudroya nos soldats quelques charges furent essayées sur ce point et le furent sans succès; l’Empereur, dans son impatience, voulut s’avancer lui-même. La partie de son état-major qui ne l’avait pas suivi attendait le moment et l’ordre de l’aller rejoindre, quand, tout à coup, on le vit revenir au galop il était poursuivi par un essaim de cavalerie légère.

« -Allons, messieurs ! dit-il en arrivant. »

Les cosaques qui le poursuivaient s’arrêtèrent, mais il se retira néanmoins; il avait jugé la position des ennemis plus forte qu’il ne l’avait pensé tout d’abord et il ne voulait pas engager un combat nouveau[3].  Il laissa le prince d’Eckmühl en ligne, comme arrière-garde, et revint d’abord à Borowsk le 26, puis à Vereja le 27, et se jeta dans la route de traverse qui conduit à Mojaïsk ces chemins étaient impratiqués, ils furent difficiles à franchir, et les premières pertes d’équipages  datent de ce moment-là ; elles étaient légères encore et ne produisaient aucun effet ; mais elles préparèrent aux événements qui suivirent.

Le quartier-général se porta à Mojaïsk, puis à Ghiatz, puis à Viazma, où il était le 2 novembre et en avant duquel le vice-roi et le prince d’Eckmühl eurent un engagement avec l’ennemi, à Dorogobouj, où l’on vint le 7, et où commencèrent tout d’un coup les grands froids  et enfin à Smolensk, où l’Empereur arriva le 9, à pied. Il avait cru qu’il marcherait sur le verglas plus vite et plus sûrement que ses

chevaux, qui tombaient à chaque pas, et tous ceux qui l’entouraient s’étaient fait une loi de suivre cet exemple. On vit cet état-major rentrer dans la ville sans chevaux, sans voitures et presque sans suite. Le vice-roi fut aussitôt dirigé sur Vitebsk et le prince d’Eckmühl sur Moguilev, pendant que l’armée se réunissait et prenait quelque repos, et l’on attendit patiemment les nouvelles ou les ordres qui devaient décider des événements ultérieurs.

Deux mois s’étaient écoulés depuis que l’on avait quitté Smolensk; les combats de Valoutino, de Mojaïsk, de Malojaroslavets avaient ajouté à la gloire de nos armes. Ghiatz, Viazma, Dorogobouj, Mojaïsk, Moscou la Sainte n’existaient plus, mais déjà l’Empereur et l’armée avaient rencontré des obstacles inconnus, notre marche n’était plus celle de la victoire, et, à travers l’obscurité de l’avenir, un secret pressentiment nous avertissait qu’il faudrait  désormais plus peut-être que du courage…

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Tels étaient les récits qui occupaient nos longues marches, et le plaisir de conter notre gloire, nos exploits et nos revers honorables était presque le seul qui pût nous distraire de la triste uniformité de la route. Si l’on joint aux souffrances physiques la tristesse qu’un revers imprévu et incalculé jetait nécessairement dans le cœur, et l’inquiétude que ces cosaques qui se gardent si bien donnaient toujours à des gens qui se gardent si mal, on comprendra facilement combien le chemin qui sépare Orcha de Borisov dut nous paraître long et pénible. A Borisov, de nouveaux événements, de nouveaux dangers nous attendaient. Le prince de Schwarzenberg, qui répondait toujours aux ordres de l’Empereur qu’il attendait pour agir les intentions de sa cour, avait laissé arriver l’armée de Wolhynie de Bobruisk sur Minsk et faisait un mouvement sur Varsovie au lieu de venir à notre secours l’amiral Tchitchagov s’avança sans difficulté vers Borisov, dont il débusqua le général Dombrowski, et prit position sur la rivière. Il étendit ses ailes, couronna les hauteurs et nous attendit de pied ferme, avec l’intention de disputer le passage. Il était instruit de notre situation, il savait combien de désastres nous avions éprouvés, combien de pertes nous avions souffertes il savait que nous n’avions plus de moyens de défense ni d’attaque M. de Koutousov nous suivait et nous débordait par la gauche, et Wittgenstein nous serrait par la droite notre perte paraissait assurée. Nous arrivâmes le 25 à Borisov[4] et nous nous jetâmes sur-le-champ vers la droite chacun de nous calculait alors le danger qui nous menaçait, et l’on peut difficilement se faire une idée du triste aspect de l’armée. J’ai ce tableau présent encore le quartier général s’était arrêté l’Empereur, après avoir dormi une heure, était monté à cheval pour aller reconnaître, et l’on attendait ses ordres. Il était onze heures du soir, une nuit épaisse nous couvrait, un froid extrêmement vif se faisait sentir,. et tous nous étions assis sur la place du village, tristes, pensifs, jetant des regards découragés sur tout ce qui nous entourait, interrogeant mutuellement nos yeux pour y chercher de l’espérance, n’y voyant que de la résignation, et considérant par Intervalles nos épées comme ressource dernière. De temps en temps, le bruit du canon, se faisant entendre à notre droite ou à notre gauche, interrompait un moment le lugubre silence, où nous retombions aussitôt, et nous avertissait de l’horreur de notre situation. Nos soldats étaient exténues par la fatigue, découragés par la faim, y abattus par le froid. La moitié d’entre eux n’avaient plus d’armes. La cavalerie était détruite, et l’escadron sacré même n’existait plus l’artillerie était entièrement perdue, et la poudre manquait. Dans ces circonstances, après une marche de cinq semaines, il fallait passer un fleuve rapide et difficile, emporter des positions et triompher de trois armées qui nous attendaient et qui croyaient nous porter le dernier coup.

Bien des espérances se dissipèrent, bien des courages s’évanouirent alors, et la seule vue de ce vallon où coule la Bérézina, de ces hauteurs garnies d’ennemis, porta la terreur dans nos âmes, que la mort effrayait moins que l’impossibilité du retour. L’Empereur vit le danger et chercha à le vaincre. Le 2ème   corps et le 9ème , ceux mêmes qui avaient si mal défendu Vitebsk et la Russie Blanche, se trouvaient alors repoussés sur notre droite par M. de WIttgenstein, mais c’étaient des corps frais qui n’avaient perdu ni leurs armes ni leurs munitions on retrouva des fusils, des canons, de la poudre, et le courage commença à renaître. L’Empereur manœuvra toute la journée du 25, et le 26, au moment de se porter sur Studianka, il fit appeler le comte Pahlen, major des chevaliers-gardes et adjudant de l’empereur de Russie.

« -Vous voyez, lui dit-il, la position dans laquelle je me trouve trois armées me pressent de tous côtés, je n’ai plus de munitions, ni de vivres, et la retraite m’est coupée. Allez dire à votre maître que vous m’avez vu dans cette situation, que j’en sortirai, et que s’il prétend me faire la loi, j’irai traiter Pétersbourg comme il a traité Moscou. »

Le comte Pahlen partit et le mouvement commença.

Les ennemis, en s’emparant des collines, avaient établi des batteries, dont les feux croisés couvraient le cours de la Bérézina ils avaient jeté tout le long, de la rive droite des tirailleurs et de la cavalerie qui incommodaient et enlevaient nos tirailleurs le duc de Reggio envoya quelques partis qui traversèrent à la nage, chargèrent les tirailleurs russes et les culbutèrent. Deux ponts furent jetés le 2ème  corps passa sur-le-champ, attaqua les Russes et, après une vive tentative, les repoussa sur Borisov.

La possibilité de franchir le fleuve semblait assurée mais il fallait se donner le temps du passage et les ennemis nous pressaient de toutes parts. M. de Koutousov faisait les derniers efforts pour nous acculer à la Bérézina et nous placer entre l’armée de Volhynie et la sienne. M. de Wittgenstein, que le 2ème et le 9ème corps avaient contenu jusque-là, essayait de se placer entre nos corps et de se joindre à l’amiral Tchitchagov pour nous attaquer. Les instants étaient précieux on se hâta, le passage dura deux jours et ne finit que le 27, dans un moment où déjà les armées de la Duna et de Wolhynie, profitant de la retraite du 9ème  corps, qui était d’arrière-garde, avaient opéré leur jonction et déployaient de nouvelles forces sur Studianka. Le 26, et le 27 au matin, il avait été déjà difficile de traverser les ponts au milieu des voitures, des équipages, des trains qui étalent accumulés sur le bord et de la foule innombrable qui se pressait alentour; le 27 au soir, le passage fut plus que dangereux.

Déjà, les feux ennemis balayaient les ponts avec une rapidité effrayante, et nous ne pûmes traverser l’un des deux qu’en courant derrière une voiture, qui courait elle-même avec toute la vitesse dont elle était susceptible, pour échapper aux boulets.

Le 28 au matin, une partie des équipages restaient encore sur la rive gauche, lorsque, en même temps, l’armée de la Duna attaqua le 9ème corps sur la rive gauche, et l’armée de Wolhynie le 2ème  corps sur la rive droite. Toutes deux furent repoussées après un combat sanglant où le duc d’Elchingen se couvrit de gloire. Le duc de Reggio, blessé, contint l’ennemi du côté de Borisov. Le duc de Bellune passa avec le peu d’équipages qui n’avaient pas été enlevés ce jour même. L’armée se réunit, et cette fois encore, les projets, la haine et l’effort des ennemis vinrent échouer contre le courage français.

De Sembyn où nous arrivions, deux routes s’offraient à nous celle de Minsk par Borisov, et celle de Vilna par Molodetchno. Celle de Minsk était la seule véritable, mais il fallait traverser les forêts, il fallait allonger notre marche de trois jours. L’Empereur tenta le parti le plus hardi et le plus difficile il se dirigea par un chemin de traverse à travers des marais et des bois, mais dans un pays plus neuf, plus abondant et plus propre à favoriser notre marche. Le vice-roi était d’avant-garde, il passa le premier et éclaira la route. Le duc d’Abrantès venait ensuite avec les huit cents hommes qui composaient les débris du corps qu’il avait commandé. Arrivé à une chaussée coupée de ponts qui traverse pendant un espace de cinq à six lieues des marais impraticables, il fait défiler ses huit cents hommes et ordonne qu’on brûle le pont. Le comte de Grouchy accourt pour l’en empêcher et lui représente que l’Empereur et l’armée sont derrière le duc d’Abrantès répond froidement qu’il en sera plus en sûreté, et que tout le reste lui est indifférent.

M. de Grouchy insiste et enfin, pendant cette discussion, les premiers hommes du corps de bataille arrivent, et le duc d’Abrantès cède à l’approche de l’Empereur. On ne peut penser sans frémir à l’horrible désastre qu’aurait causé une action de ce genre c’en était fait, et aucun de nous n’aurait revu la France. Le premier et le second jour de marche après la Bérézina sont ceux peut-être où nous avons le plus souffert de la faim. Nos faibles provisions étaient épuisées et nous n’avions eu encore aucun moyen de les renouveler. Le jour même du passage, nous allâmes trois ensemble demander à souper au général Delaborde. Il nous donna ce qu’il avait c’était une bouillie d’avoine cuite avec de la graisse dans de l’eau de neige.

Le surlendemain, après avoir marché cinq à six heures, tombant de lassitude et de besoin, j’achetai à force d’argent une galette de fumier [sic] mêlé d’un peu d’orge, que je couvris de marc de betterave fermenté, et c’aurait été là toute ma nourriture si le général Charpentier, naguère gouverneur de Vitebsk et alors chef de l’état-major du 1er corps, ne m’eût donné un peu de pain, et même du pain blanc, qui me parut être le mets le plus délicieux que j’eusse jamais goûté.

A mesure cependant que nous avancions, nous éprouvions une privation moins rigoureuse, et nous trouvions plus de ressources dans les villages que nous traversions. Je dis nous, et j’entends les officiers de la Maison ou de l’état-major, ou ceux qui avaient gardé assez d’argent pour acheter à tout prix des choses si nécessaires. Les autres souffrirent jusqu’à Königsberg, et cette souffrance est affreuse: je l’ai éprouvée, je l’ai vue développée chez d’autres jusqu’à un point intolérable.

J’ai vu, et j’ai quelque pudeur à le dire, j’ai vu des prisonniers russes, portés aux dernières extrémités par la faim dévorante qui les pressait, parce qu’il n’y avait pas de vivres pour nos propres soldats, se jeter sur le corps d’un Bavarois qui venait d’expirer, le déchirer avec des couteaux et dévorer les lambeaux sanglants de ce cadavre je crois voir encore la route, le bois, l’arbre au pied duquel se passa cette horrible scène, et je voudrais pouvoir en effacer le souvenir comme j’en ai fui le spectacle. Il faut tout dire, ces Russes ne sont point de la même espèce que les hommes qui vivent sous nos yeux. C’est une autre race, c’est une nature abrutie, dégénérée, ingrate, mais, quelle qu’elle soit, est-il moins affreux de penser qu’il peut exister dans le monde des circonstances, un état de choses qui forcent les hommes à de semblables crimes ?

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          Amédée de PASTORET

   

                                                                                                                                                                                                                       FIN

Bérézina

[1] Don Pedro d’Almeida-Portugal, marquis d’Alorna, comte d’Assumar, s’était rallié à la cause française lors de l’expédition de Junot en Portugal (1807).Napoléon l’employa à organiser la légion portugaise et à la commander. Lieutenant général portugais, attaché dans ce grade aux armées d’Espagne et de Portugal (18091811), puis général de division au service de France, compris dans le cadre de la Grande-Armée de 1812. Il devait mourir à Königsberg, le 2 janvier 1813, âgé de cinquante-huit ans. (Note de l’édition de 1902).

[2]  Ce que Pastoret dit ici de la manœuvre de Ney manque de toute exactitude.

En fait, ce n’est pas au départ de Smolensk, mais bien après la journée de Krasnoïé que Napoléon s’était senti séparé de Ney attaqué à ce moment en tête et en queue, il avait renoncé à attendre son arrière-garde et sacrifié Ney. Le 17 novembre au soir, Ney venait buter avec son faible corps de 4000 hommes contre 50000 Russes qui lui barraient la route de Krasnoïé. Sommé par Miloradovich, il avait refusé de capituler, rétrogradé, passé le Dnieper une seule fois dans les conditions les plus hasardeuses et fait retraite par la rive droite, entouré sans cesse par les cosaques de Platov. Le 21, il ramenait à Orcha, après des fatigues inouïes, quelques centaines d’hommes seulement .On prête à Napoléon, apprenant ce retour miraculeux, les paroles suivantes « J’ai quarante millions aux Tuileries je les aurais donnés pour sauver Ney. » (Note de l’édition de 1902)

[3] Par cette résolution fatale, Napoléon renonçait à passer par Kalouga et par les provinces encore intactes du Sud de la Grande-Russie il se condamnait à reprendre la route de Mojaïsk et à traverser de nouveau une région qu’il avait épuisée en marchant sur Moscou. Ségur insiste sur Ferreur commise par lui dans cette circonstance : « Napoléon n’avait qu’à marcher sur cette foule en désordre. Ce fut lorsque le plus grand effort, celui de Malojaroslavets, était fait, et quand il n’y avait plus qu’à marcher, qu’il se retira. Mais voilà la guerre on n’essaie, on n’ose jamais assez. » (Note de l’édition de 1902).

[4] Pastoret sous-entend que Borisov a été repris à Tchitchagov par Oudinot, et que Tchitchagov s’est retiré sur la rive droite en incendiant le pont. Au moment où Napoléon entre dans Borisov, le 25 au soir, Oudinot en sort et va prendre position devant  le gué de Studianka en même temps, Éblé y fait commencer le travail de la construction des ponts. (Note de l’édition de 1902).

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( 23 août, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W.Warden, chirurgien du « Northumberland ».(III).

Sainte Hélène.

« En mer.

Mon cher Ami,

Je reprends mon travail décousu : « la tâche journalière telle que vous la voulez ». Le premier jour de son arrivée à bord, notre illustre passager montra un appétit extraordinaire. J’ai observé qu’il avait fort bien dîné et bu beaucoup de vin de Bordeaux. Il passa toute la soirée sur le pont, où il prit plaisir à entendre la musique du 53ème  régiment. Il demanda qu’on exécutât le God save the king et le Rule Britannia.  De temps en temps il plaisantait les officiers qu’il jugeait capables d’engager avec lui une conversation en français. Je remarquai que, dans ces occasions, il conservait invariablement la même attitude. Il se donnait un air d’importance, probablement tel qu’il était accoutumé à le prendre au Palais des Tuileries quand il donnait audience à ses Maréchaux ou à ses Ministres. Il a toujours ses mains derrière le dos et ne les enlève de leur place habituelle que pour prendre la tabatière. Une chose qui m’a frappé tout particulièrement, c’est qu’il n’offrait jamais une prise à celui avec lequel il causait : c’est sans doute un reste de sa dignité de jadis. Le lendemain il déjeuna à onze heures. Son repas consiste en viande arrosée de bordeaux et se termine par du café. Au dîner, je l’ai vu choisir une côtelette de mouton qu’il trouva moyen de manger sans l’aide d’un couteau ni d’une fourchette. Il passa la plus grande partie de la troisième journée sur le pont et parut avoir apporté une attention toute particulière à sa toilette. Il ne reçoit d’autres marques de respect des officiers du bord que celles que l’on témoignerait à un simple particulier. Du reste, il ne paraît pas en solliciter, ni en attendre plus qu’il n’en reçoit. Il se contente sans doute des hommages de sa suite, qui paraît toujours tête nue devant lui, de sorte que si une ligne était tirée autour d’eux, on pourrait se croire au Palais de Saint-Cloud. Il joua aux cartes dans la soirée ; on fit une partie de whist et il perdit. On ne joua pas de la même façon qu’à nos tables de jeu anglaises ; mais je n’ai pas la compétence nécessaire pour expliquer les diverses  variétés de ce jeu. Le jour suivant, Napoléon le passa tout entier dans sa cabine. Sa suite ne tarda pas à s’apercevoir qu’il avait le mal de mer. Il était si peu accoutumé à la mer, qu’il ne connaissait même pas les effets ordinaires du mouvement d’un vaisseau sur les personnes qui n’y sont point habituées et qu’il croyait devoir attribuer sa migraine à quelque autre cause. Il ne paraissait pas vouloir croire que l’eau salée en fût l’origine. Je présume qu’aucune personne de sa suite n’osa, à cette occasion, lui répéter la leçon pratique de son frère, Canut, à ses courtisans, sur les procédés grossiers de l’Océan. Parmi les bagages étaient deux lits de camp, qui l’avaient accompagné dans plusieurs de ses campagnes. L’un d’eux avait reçu une destination bien différente de celle que l’on avait eu en vue quand il fut construit et était devenu un meuble bien nécessaire dans sa cabine. L’autre n’était plus propre à donner du repos à un héros militaire, dans l’agitation de quelque campagne ; il était destiné à être pressé par quelque héroïne, telle qu’était Madame Bertrand, à travers les vagues en furie. L’habileté du tapissier et du mécanicien les ont cependant rendus aussi confortables que possible, Ils ont à peu près six pieds de long sur trois de large, avec une épaisse garniture de soie verte. La charpente est en acier et travaillée si artistement que l’on est surpris de leur légèreté et de la facilité avec laquelle on les déplace. Quand, par hasard, je viens à m’asseoir sur l’un d’eux, je ne peux m’empêcher de penser aux batailles de Wagram, Austerlitz, Friedland, etc. Dans une telle situation, le politique et le sage peuvent réfléchir aux vicissitudes et aux hasards du monde. Mais je ne crois pas posséder suffisamment aucun de ces deux caractères, ni séparément, ni collectivement, pour être autorisé à m’engager dans une suite de réflexions sur des sujets pourtant intéressants ; je laisserai cette occupation à votre esprit, plus actif et plus prompt à s’enthousiasmer.

Quoique le vent fût fort et le roulis considérable, Bonaparte apparut sur le pont entre trois et quatre heures de l’après-midi. Il s’amusa à faire des questions au lieutenant de quart : « Combien de lieues le vaisseau faisait dans une heure ? S’il était probable que la mer se calmât? Quel était le navire qui courait à bâbord du Northumberland ? ». Au résumé, il tenait à prouver que rien n’échappait à son attention. Mais je ne pouvais m’empêcher de sourire en voyant ce conquérant, qui avait traversé d’un pas si fier tant de pays asservis, chanceler sur le pont d’un navire et s’accrocher à n’importe quel bras pour s’empêcher de tomber, n’ayant pas encore le pied marin. Entre autres objets qui attirèrent son attention, il observa que M. Smith, qui se promenait de long en large avec les autres aspirants, était plus âgé que ses camarades. Il lui demanda depuis combien de temps il était entré dans la marine : « Depuis neuf ans », répondit M. Smith. — C’est beaucoup, répliqua Napoléon. — C’est vrai, répliqua M. Smith, mais j’en ai passé la plus grande partie dans une prison française ; j’étais à Verdun quand vous êtes parti pour la campagne de Russie. » Napoléon haussa les épaules avec un sourire significatif et mit fin à l’entretien. Je dois vous dire une fois pour toutes, si je n’en ai pas encore fait l’observation, que Napoléon laisse rarement échapper l’occasion d’interroger […]

Le nom de Talleyrand fut un jour prononcé, au cours d’une conversation que nous eûmes avec nos voyageurs français, qui avouèrent sans réserve la haute opinion que les Bonapartistes avaient de ses talents. Comme je demandais à quelle époque il avait perdu la confiance de Napoléon et cessé de diriger sa politique, on me répondit que c’était lors de la guerre d’Espagne. Ainsi se trouvèrent vérifiés les bruits répandus en Angleterre, à savoir que Talleyrand avait blâmé sans détours cette entreprise si hasardeuse et si téméraire. On avait pourtant contredit cette nouvelle et l’on avait dit alors que le prince de Bénévent avait, au contraire, approuvé la guerre d’Espagne et même recommandé cette mesure, se basant sur cette opinion inaltérable (sic), qu’il communiqua à l’Empereur, que sa vie ne serait pas en sûreté, tant qu’un Bourbon régnerait en Europe.

Je pénétrai plus avant dans ce sujet avec Madame Bertrand et elle m’assura positivement, et de la façon la moins équivoque, que Talleyrand entretenait une correspondance secrète avec Napoléon, lors de leur dernier séjour à Paris, et qu’il devait les rejoindre dans le délai d’un mois. Son départ de Vienne pour les eaux d’Aix-la-Chapelle fut attribué à une indisposition, mais c’était pour mieux cacher sa duplicité. « Croyez-vous, Madame, lui dis-je, que Talleyrand, même s’il en eût eu l’intention, aurait possédé le pouvoir d’influencer la Cour de Vienne en faveur du gendre de l’Empereur ? — La Cour de Vienne ! s’écria-t-elle. Oh ! Oui, il est capable d’influencer toutes les Cours de l’Europe. S’il avait rejoint l’Empereur, la France n’aurait pas changé de maître et nous serions maintenant à Paris. »

Quant aux vertus de Talleyrand, je n’en ai jamais entendu faire l’éloge, mais vous pouvez juger, d’après ce que je vous en ai dit, en quelle grande estime ses talents politiques étaient tenus dans le cercle français à bord du Northumberland. Je demandai au comte Bertrand lequel des généraux français avait amassé le plus de richesses. Sans la moindre hésitation, il me répondit que c’était Masséna. Il ajouta que tous avaient fait des fortunes considérables. D’après lui, Macdonald, duc de Tarente, s’était moins enrichi que tout autre. A notre grand étonnement, il fit de Davout, prince d’Eckmühl, un panégyrique complet, sur lequel se récrièrent tous les assistants, trouvant la conduite de cet officier à Hambourg sans exemple. Le comte Bertrand n’en convint pas. Au contraire, il représenta Davout comme un officier zélé, correct, fidèle, nullement dépourvu d’humanité. On le connaissait pour interpréter avec une extrême rigueur les ordres reçus et cependant il n’avait pas agi à Hambourg, avec toute la sévérité que lui prescrivaient ses instructions. Le comte Bertrand nous assura aussi que Davout était incapable de s’être laissé acheter. Une somme d’argent considérable lui avait été offerte pour laisser quelques vaisseaux sortir du port de Hambourg pendant la nuit. Il l’avait refusée avec le dédain d’un loyal soldat et d’un homme d’honneur.

Le comte de Las-Cases, prenant part à la conversation sur les maréchaux de France, parla d’eux avec très peu de réserve : « Masséna, nous dit-il, a été, à l’origine, un maître d’armes. Avant ses campagnes en Portugal et en Espagne, il était considéré en France comme égal, sinon supérieur, à Bonaparte pour les capacités militaires. Le comte le représente, depuis cette époque, comme réduit à une insignifiance absolue. « Il est, dit-il, très avare, quoiqu’il n’ait qu’un enfant, une fille, qui doit hériter de son immense fortune. »[…]

Dans l’après-midi, notre « principal passager » demeura plus longtemps sur le pont qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, et ses traits dénotaient l’inquiétude. Il s’enquit de la marche du navire, montrant ainsi son impatience d’arriver au terme du voyage. Il éprouvait sans doute quelque indisposition, par l’effet de l’étroit local dans lequel il se trouvait resserré, ayant contracté dans ses campagnes l’habitude d’exercices violents. Suivant ce que j’ai entendu dire, il avait été fort maigre jusqu’au temps où il devint Premier Consul, et quand même son tempérament eût été autre, ses campagnes en Egypte eussent suffi à fondre son embonpoint. Mais les fatigues de corps et d’esprit qu’il a endurées depuis étaient faites pour détruire tout autre tempérament que le sien. Il a fallu une constitution extraordinairement robuste pour résister. Même sa santé s’est plutôt améliorée qu’affaiblie et pendant ces dix dernières années il a sans cesse engraissé.

Madame Bertrand, causant de la famille Bonaparte, m’a parlé des femmes avec admiration. Elle dit qu’à l’exception de la princesse de Piombino, toutes sont d’une beauté éclatante. C’est donc par ces femmes charmantes que, pour employer l’expression favorite de nos passagers « de grande et grosse tête », je finirai ici ma grande et grosse lettre.

Adieu, etc., etc.

W. WARDEN

 ——-

« En mer.

Mon cher Ami,

Je crois vous avoir déjà dit qu’on avait mis une attention toute particulière à ne pas laisser voir à nos exilés les journaux anglais qui nous furent envoyés avant que nous ne missions à la voile. Le comte Bertrand, un jour que nous parlions ensemble, en profita pour me demander si je les avais lus. Comme vous pouvez bien le supposer, je lui répondis affirmativement et aussitôt il se mit à me questionner sur leur contenu. C’est ainsi que je lui racontai que les journaux parlaient du voyage secret qu’on croyait qu’il avait fait à Paris, avant le retour de Napoléon en France. A peine lui eus-je communiqué ce détail que son visage exprima un vif ressentiment : « Je sais bien, me dit-il, que les journaux anglais m’ont accusé d’avoir été à Paris sous un déguisement, quelques mois avant le départ de l’Empereur de l’île d’Elbe. Mais je déclare solennellement qu’à cette époque, je n’ai jamais mis le pied en France, au moins de la façon qui m’a été attribuée. J’aurais pu aller en Italie si je l’avais voulu, mais je n’ai pas quitté l’île d’Elbe avant que mon Empereur l’ait lui-même quittée. On a aussi prétendu que j’avais prêté serment de fidélité au Roi, c’est une assertion également fausse, car je n’ai jamais vu un seul membre de la famille des Bourbons de France. » Je vais vous donner le récit du retour de Bonaparte en France, tel qu’il m’a été raconté. « Le principal acteur fut le duc de Bassano [Maret]. Plusieurs individus s’étaient rendus à l’île d’Elbe, de différents départements français. L’Empereur avait été conduit à soupçonner que les alliés avaient résolu de l’envoyer dans l’île qui lui est actuellement destinée. Sur quelle base était fondée cette appréhension, aucun indice ne m’a été, à cet égard, communiqué. Toutefois ce qui est certain, c’est qu’il le croyait si sérieusement qu’il se décida à quitter l’île d’Elbe pour déjouer le complot qu’il s’imaginait devoir éclater en France. Au moment de l’embarquement de la petite armée, l’Empereur reçut une dépêche de l’un de ses amis, le priant instamment de retarder son entreprise, ne fût-ce que d’un mois. Si les soldats n’eussent pas été embarqués et toutes choses arrêtées, il n’est pas douteux que cette communication eût suffi à contenir son impatience et à calmer ses craintes : quoi qu’il en soit, il était trop tard, le sort en était jeté.

Aujourd’hui il s’est passé un événement qui, comme vous pouvez l’imaginer, a excité beaucoup d’intérêt parmi nos passagers et appelé des questions multiples : une corvette française, portant le pavillon blanc, a vogué quelque temps de conserve avec nous. Le général Gourgaud nous amusa d’une foule de détails relatifs aux campagnes d’Espagne et de Russie, auxquelles il avait lui-même pris part. J’en choisirai deux ou trois ; car il est tels récits qui égayent la monotonie des journées passées sur le pont d’un vaisseau, et qui peuvent ne pas être dignes d’être communiqués à ceux qui sont entourés des plaisirs variés qu’on trouve à toute heure dans le large cercle de la vie sociale. Il nous parla de la rigueur du froid en Russie, en exprimant un étonnement qui nous procura quelque divertissement. Vous pouvez aisément vous figurer la différence des sensations d’un Français, né sous un climat très doux et qui avait servi en Espagne, quand il se trouva transporté dans une partie du globe, où les larmes coulant sur ses joues devenaient des petits glaçons ; et qu’autour de lui, les soldats stupéfiés par le froid, cherchant à s’agiter pour recouvrer leur sens, tombaient à terre et y expiraient instantanément […]

Pendant la soirée, Napoléon posa des questions au capitaine Beatty, des régiments de marine, qui parle la langue française avec une grande facilité. Ses questions portèrent sur les règlements et la discipline des troupes de la marine, etc., etc. Il ne pouvait choisir un officier qui fût mieux qualifié pour satisfaire sa curiosité militaire sur le sujet qu’il venait  d’aborder. Le capitaine Beatty avait servi sous Sydney Smith en Orient et était au siège de Saint-Jean d’Acre, événement qui ne figure pas parmi les souvenirs les plus agréables de Bonaparte. Cependant, quand il fut informé de cette circonstance, il l’accueillit de très  bonne humeur et, prenant le capitaine par l’oreille, il s’écria d’un ton plaisant : « Ah ! Coquin, coquin, vous étiez là ! » Il demanda alors ce qu’était devenu Sir Sydney Smith. Quand il apprit que ce brave chevalier était en ce moment sur le continent et qu’il avait soumis au Congrès de Vienne une proposition pour détruire les pirates de la côte barbaresque, il répliqua de suite « qu’il était et avait toujours été honteux que les puissances européennes permissent l’existence de ce repaire de scélérats ! » Cette opinion confirme en quelque sorte les avis émis sur une proposition qu’Andréossy  fut, dit-on, chargé de faire à notre gouvernement, durant la courte paix conclue avec la France sous le gouvernement consulaire. Pendant cette trêve des hostilités, on croit que le Premier Consul avait proposé une action combinée entre les deux puissances, qui se faisaient auparavant la guerre, pour détruire et exterminer entièrement les pirates de Barbarie. Dans cette occasion, à ce que dit l’histoire, Bonaparte offrait de fournir les forces militaires de terre, si l’Angleterre voulait faire tous les préparatifs maritimes nécessaires pour assurer le succès d’une entreprise si honorable pour les deux nations. Si de telles propositions ont été réellement faites, il n’est pas douteux qu’il a dû exister des raisons suffisantes pour faire hésiter à les accepter. La prompte reprise de la guerre a mis fin à toutes autres négociations sur ce sujet, si jamais il en a été entamé.[…]

Vous avez probablement remarqué que notre principal passager ne fait pas ses questions au hasard ; il s’adresse, en effet, toujours aux personnes qui, d’après leur caractère officiel, sont particulièrement qualifiées pour lui fournir des explications satisfaisantes ; ou, ce qui paraît plus probable, c’est plutôt l’apparence extérieure officielle des personnes, que le hasard amène devant lui, qui lui suggère le sujet de ses questions ; car sa curiosité se dirige vers ce qui paraît être relatif aux attributions apparentes de ceux avec qui il converse. Ainsi, il devait être porté à me parler de mon métier quand je venais à attirer son attention. La médecine  ne semble pas être un sujet sans attraits pour lui. Il regarde l’équitation comme un exercice plus propre que tout autre à conserver une bonne santé . On m’a dit que, pendant sa traversée à bord du Bellérophon, il s’était flatté d’obtenir de notre gouvernement la permission de rester en Angleterre et qu’il se faisait à l’avance une fête d’y goûter les plaisirs de la chasse.

Après vous avoir donné un tel spécimen de l’activité de Napoléon, je vais vous causer sans doute de la surprise en vous apprenant que cet homme qui, dans le cours de sa carrière, semble s’être à peine accordé la permission de se reposer et qui, pendant tant d’années, a tenu en éveil le monde entier, est maintenant le dormeur le plus décidé à bord du Northumberland . Pendant la plus grande partie de la journée, il demeure couché sur un sofa, quitte le soir la table de jeu de très bonne heure. Le matin, il ne paraît guère avant onze heures et souvent déjeune au lit. Mais il n’a rien à faire et un roman suffit parfois à le distraire. […]

Le général Montholon est d’un caractère gai ; il a de charmantes manières, mais Madame « sa très chère femme »  a continuellement besoin de l’assistance du médecin. Son Empereur, en s’informant auprès de M. O’Meara de l’état de sa santé, répéta la question de Macbeth de la manière suivante : « Un médecin peut-il guérir un esprit malade ; « Ou ôter de la mémoire un mal profondément enraciné? « 

« Madame de Montholon, continua-t-il, est très alarmée à l’idée d’aller à Sainte-Hélène. Elle manque de ce courage si nécessaire dans sa situation et le défaut de résolution est une faiblesse impardonnable, même chez une femme. » Il est, en effet, très manifeste que nous devons la société des dames dans notre voyage au dévouement romanesque de messieurs leurs époux au personnage qui en est l’objet. Madame Bertrand ne put même persuader à sa femme de chambre de quitter Paris tant qu’elle n’eût pas obtenu la permission, pour le mari et le fils de cette femme, de faire partie de la suite de Napoléon. […]

A notre approche de Madère , le mauvais état de l’atmosphère ne nous permit de distinguer cette île que lorsque nous fûmes entre Porto-Santo et les déserts. Cette dernière île est un rocher escarpé et offre quelque ressemblance avec Sainte-Hélène. Je communiquai cette idée à Las Cases, qui aussitôt en avertit l’Empereur. Celui-ci ayant quitté la table plus tôt qu’à l’ordinaire, vint nous joindre sur la poupe Mais la comparaison de ce qu’il voyait en ce moment avec l’image qu’il avait lieu de se former du triste séjour qu’il allait bientôt habiter, ne lui arracha pas une parole : il haussa les épaules et sourit avec dédain. Ce fut tout. La côte riante et l’aspect fertile de Madère ne pouvait exciter en lui qu’une sensation désagréable, par le contraste qu’ils présentaient avec l’idée qu’il s’était faite du noir et sourcilleux rocher de Sainte-Hélène. […]

Quarante-huit heures avant notre arrivée à Madère, les vignes de l’île avaient été fortement dévastées et avaient éprouvé un dommage considérable par suite d’un violent sirocco. Cet événement sera indubitablement attribué par les habitants superstitieux à l’apparition néfaste de Bonaparte sur leurs côtes et tous les Saints du Paradis seront sans doute invoqués pour qu’ils hâtent notre départ. Je finirai cette lettre en vous disant que nous avons sous les yeux un riche et fertile paysage. Ma prochaine lettre vous donnera peut-être la nouvelle de notre arrivée au rocher stérile de Sainte-Hélène. Mais en quelque endroit que je me trouve, vous savez avec quelle sincérité je suis, etc., etc., etc.

W. WARDEN. »

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.22-58).

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( 7 août, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W. Warden, chirurgien du « Northumberland »(I)

Northumberland 1

En guise d’introduction, commençons par citer un passage d’un livre du commandant Lachouque : « Lundi, 7 août 1815. Temps sombre et frais. Avant-hier, la liste des personnes qui accompagnent l’Empereur a été arrêtée : Bertrand, Montholon et leurs familles, Gourgaud, Las Cases et son fils, Marchand, Saint- Denis, dix domestiques. On a caché les bijoux, un peu d’or, puis, l’odieux le disputant à l’imbécile, on a subi la fouille des bagages, l’enlèvement des armes à feu, de l’épée des généraux. Arrêté par un regard d’acier, Keith a laissé à son côté celle de Napoléon. Dans l’affolement, le désarroi, la peur de l’ « habeas corpus », d’une manifestation violente de l’opposition, d’un enlèvement, le triumvirat Liverpool, Castlereagh, Bathurst, a précipité le départ, bien que le Northumberland ne soit pas prêt ; on n’a même pas eu le temps de se procurer à terre l’indispensable pour un long voyage, un séjour indéterminé au bout du monde !

11 heures du matin. L’Empereur fait ses adieux à ceux de ses compagnons qui ne le suivent pas en exil, embrasse Savary et Lallemand en larmes, puis tous défilent devant lui par ordre de grade ; certains étreignent sa main ou le pan de sa redingote grise. Il serre la main de Maitland, cause avec lui pendant dix minutes qui marqueront dans la vie de l’Ecossais ; soulève son chapeau et remercie en souriant les officiers des attentions qu’ils ont eues pour lui ; salue avec une dignité calme l’équipage rassemblé, tête nue, dans la grand-rue ; reçoit de la garde les honneurs royaux… Il voudrait parler encore, mais l’émotion l’en empêche ; il fait plusieurs signes de la main et se dirige vers l’échelle de poupe, suivi de sa « Maison » et de l’amiral Keith, dont les pas martèlent le plancher.

 « Vous observerez, My Lord, que ceux qui pleurent sont ceux qui restent ». dit Las Cases.

 « On entendrait une épingle tomber du mât », note l’aspirant George Home qui conclut en voyant le canot-major emporter Napoléon vers son destin : « Ce sera une vilaine tache sur notre nom dans les siècles les plus reculés. »

(Commandant Henry LACHOUQUE, Les derniers jours de l’Empire – Artaud, 1965)

———                                                                           

Le 7 août 1815, Napoléon quitte le Bellérophon pour monter à bord du Northumberland. C’est à bord de ce dernier qu’il atteindra sa destination finale : l’île de Sainte-Hélène. Laissons la parole à présent du docteur Warden : « Appelé, par les hasards de ma carrière, à remplir les fonctions de chirurgien à bord du vaisseau qui conduisit Napoléon Bonaparte à Sainte-Hélène et ayant, d’autre part, séjourné quelque temps dans cette île, je fus, à mon retour en Angleterre, tellement pressé de questions sur l’ex-Empereur, que je puis assurer que la curiosité excitée par cet homme extraordinaire fut pour moi un tourment constant. Les circonstances m’avaient bien servi : en ma qualité de chirurgien, j’avais eu des occasions fréquentes de m’entretenir soit avec Napoléon, soit avec les personnages de sa suite, et je puis dire que, surtout pendant la traversée, j’ai vécu avec eux sur le pied d’une intimité véritable. Les conversations que j’eues avec Lui et ses compagnons ont formé la substance de mon journal. Ce sont ces récits, auxquels j’ai joint certains détails fournis par ma mémoire lors de leur rédaction, qui forment la matière des lettres suivantes. Je n’avais jamais pensé que ce modeste travail pût s’étendre hors du cercle d’amis pour lesquels il avait été rédigé. Mais, partout où j’allais, on exprimait le désir de le voir publier. La plus petite  anecdote, le plus mince renseignement se rapportant à la situation actuelle de Napoléon, semblait exciter un prodigieux intérêt. Aussi, bien malgré moi, je suis devenu «auteur », cédant à des instances auxquelles je n’aurais pas su résister, si l’on peut croire que j’eusse pu le faire. Ce n’est pas à moi de juger si ces lettres répondront à l’attente de ceux qui ont lu ces pages ou de ceux, en bien plus grand nombre, qui en ont entendu parler. Je puis dire seulement, à leur intention, que tout ce qui est rapporté est véridique ; que chaque conversation a été rendue avec la plus minutieuse exactitude. Je crois qu’il n’est pas besoin de s’étendre davantage sur ce point, mais la justice que je me dois ne me permettait pas d’en dire moins.

W. WARDEN.

———–

En mer.

Mon cher Ami,

Ce n’est certainement pas la première fois que j’ai occasion de me récrier sur ce qu’ont d’étrange et d’inattendu certains événements de la vie. Souvent au calme d’aujourd’hui succède la tempête de demain ; le cours ordinaire de la nature est interrompu par des phénomènes que le philosophe lui-même est incapable d’expliquer. Mais le monde politique ne le cède pas en merveilles au monde physique, et je présume que rien n’aurait pu paraître moins vraisemblable au capitaine Maitland, quand on lui ordonna de partir pour Rochefort, que la reddition volontaire de l’Empereur de France et de sa suite et leur arrivée avec leurs bagages et leur fortune à bord du Bellérophon. S’emparer d’un navire pour essayer de prendre la fuite était un événement auquel les circonstances donnaient toute apparence de réalité, mais la façon dont cet homme extraordinaire vint se livrer de lui-même au capitaine Maitland doit avoir surpris ce vieux marin qui, dans son service, ne s’était jamais laissé surprendre. Mais je n’ai pas à calculer les chances et les probabilités, en vue d’accorder de petites choses avec de plus importantes. Ce n’est pas ce que vous attendez de cette lettre et toutes les missives que vous recevrez de moi contiendront, à la place des insipides et habituelles anecdotes d’un journal de traversée, un récit des faits et gestes de Napoléon Bonaparte, faits et gestes que ma position m’a permis, si inopinément, de connaître. L’attention excitée par ce grand homme a été telle que des curieux sont accourus en foule des parties les plus éloignées du pays et même de Londres, afin d’essayer de l’apercevoir, malgré la distance qui les séparait du Bellérophon, sur le pont duquel il se promena de temps à autre. Toutes ces circonstances sont de telle nature que je me trouve suffisamment autorisé à croire que les moindres détails concernant Napoléon et sa suite, seront bien accueillis de vous et de ceux de nos amis communs auxquels vous jugeriez à propos de communiquer ces lettres. Ce que je puis vous assurer, c’est que j’ai vu ou entendu tout ce que je vous raconte. S’il n’a pas d’autres mérites, mon récit aura du moins celui de l’authenticité. J’ai rapporté tout ce qui est arrivé à notre illustre passager absolument dans l’ordre des faits. Je continuerai de même, en adoptant le mode le plus convenable à un marin, c’est-à-dire en adoptant la forme du journal. Ne vous attendez donc qu’à une série d’articles détachés, à un récit d’événements domestiques, si je puis employer une telle expression à bord d’un navire, tels qu’ils se sont passés, quand l’ex-Empereur est venu s’offrir de lui-même à mon observation. Je vais commencer par son court passage du Bellérophon au Northumberland. Le 3 août 1815, le vaisseau le Northumberland, capitaine Ross, battant pavillon de l’amiral Sir Georges Cockburn, choisi par le gouvernement pour cette importante mission, leva l’ancre de Spithead. Après avoir lutté contre les Agents contraires, il fut bientôt en vue du cap Berry, extrémité de Torbay. A cet endroit, il fut rejoint par le Tonnant, capitaine Brenton, portant pavillon de Lord Keith, commandant la flotte de la Manche. Le Bellérophon, capitaine Maitland, ayant à son bord Napoléon Bonaparte, accompagnait le Tonnant. Une fois les signaux échangés, une salve fut tirée par le Northumberland, à laquelle répondit le Tonnant. Lord Keith, après en avoir conféré avec Sir Georges Cockburn, fit jeter l’ancre sous le cap Berry, pour échapper, à ce qu’on supposa, à l’avide curiosité des personnes remplissant les navires de toutes sortes, qui circulaient sans cesse autour du Bellérophon. Aucun événement digne d’être noté ne marqua le reste de la soirée. Le lendemain matin, le comte de Las Cases, chambellan de l’ex-Empereur, vint à bord, afin de procéder à l’installation de son maître. Les bagages suivaient et je n’essaierai pas de décrire la curiosité inquiète qui se manifesta sur le navire, pour examiner les effets du personnage auquel ils appartenaient, dernière propriété d’un homme qui, pendant tant de temps, avait commandé aux arts, à l’industrie, aux productions de tant de nations. Mais cette curiosité fut déçue ; et, à part une caisse en acajou, ornée des armes impériales, le reste n’avait pas meilleure figure que les hardes d’une troupe de comédiens ambulants. Le comte de Las Cases n’a que cinq pieds un pouce de hauteur. Il paraît âgé de cinquante ans. Il est aigre, le front ridé. Il portait l’uniforme de la marine française. Il ne resta qu’une heure à bord du Northumberland. Pendant qu’il expédiait la besogne ont il était chargé, sa petite stature ne manqua pas de donner lieu aux remarques des spectateurs curieux. Je présume que plusieurs d’entre eux s’attendaient à voir des figures herculéennes au service d’un homme qui avait mis à ses pieds une si grande partie de l’Europe. Avaient-ils donc oublié, s’ils l’avaient jamais su, qu’Alexandre le Grand, ce conquérant toujours victorieux, est représenté comme un homme de fort petite taille ? Ils devaient se représenter Bonaparte comme un homme d’un extérieur athlétique. De onze heures à midi, nous nous préparâmes à recevoir Napoléon à notre bord. Par un sentiment d’une délicatesse qui l’honore, Lord Keith ne voulut recevoir aucun des honneurs qui étaient dus à son rang. Il tint à ce que les hommages pussent dans toute leur étendue se reporter sur l’ex-Empereur, dont les titres sonores s’étaient évanouis avec le pouvoir qui en était la source. Le titre de général fut considéré comme correspondant à tout ce qu’il avait le droit d’attendre d’un gouvernement qui ne lui avait jamais reconnu aucune autre qualité. Une compagnie de matelots se rangea sur la poupe, attendant son arrivée, avec l’ordre de présenter les armes et de battre le tambour trois fois, salut ordinaire dans l’armée anglaise pour un officier général. La barque du Tonnant accosta le Northumberland, quelques minutes après avoir quitté le Bellérophon. Je me suis laissé dire qu’à bord du Bellérophon, Bonaparte avait su se concilier les sympathies à ce point, qu’aucun murmure ne marqua son départ. Il quitta le navire, environné de ce silence effrayant qui accompagne la fin d’une exécution capitale. La dunette était couverte d’officiers et de quelques personnes de haut rang, attirées par la curiosité. Outre Napoléon, la barque contenait Lord Keith et Sir Cockburn, le grand-maréchal Bertrand, partageant les fortunes diverses de son impérial maître, les généraux de Montholon et Gourgaud, qui ont été ses aides de camp et en conservent le titre. Comme le navire approchait, la figure de Napoléon fut bientôt reconnue, à cause de la grande ressemblance qu’elle offrait avec les gravures placées aux vitrines des magasins. Les matelots occupaient le devant de la poupe et les officiers se tenaient sur le tillac. Un grand silence se fit quand la barque atteignit le Northumberland. L’anxiété était peinte sur le visage de tous les spectateurs de cette scène, et ce silence ajoutait beaucoup à la solennité de la cérémonie. Le comte Bertrand monta le premier. Après avoir salué, il fit quelques pas en arrière pour faire place à celui qu’il considérait toujours comme son maître, et en présence duquel il paraissait encore tenu aux plus grandes marques de respect. A ce moment, il sembla que tout le personnel de l’équipage respirait à peine et je ne puis mieux vous donner une idée de l’intérêt que Napoléon inspirait exclusivement à tous ceux qui se trouvaient à bord, qu’en vous disant que Lord Keith, malgré son grade de commandant de la flotte de la Manche, malgré le rang distingué qu’il occupe parmi nos officiers, fut à peine remarqué, quoiqu’il fût en grand uniforme et revêtu de toutes ses décorations. Précédant Lord Keith, Bonaparte parut sur le pont et quand il y prit pied, il salua. Aussitôt le tambour battit et la garde présenta les armes. Les officiers du Northumberland, tête nue, se tenaient à plusieurs pas en avant. Il s’approcha d’eux et les salua avec une politesse exquise. S’adressant à Sir Georges Cockburn, il le pria de lui présenter de suite le « Capitaine de vaisseau » : ce qui fut aussitôt fait. Mais voyant qu’il ne parlait pas français, il s’adressa successivement à plusieurs autres, jusqu’à ce qu’il eût trouvé un capitaine d’artillerie, qui pût lui répondre en cette langue. Lord Lowther et l’Honorable M. Lyttelton lui furent alors présentés et quelques minutes après, plutôt par gestes que par paroles, il exprima le désir de connaître sa cabine, dans laquelle il resta environ une heure. Il avait revêtu l’uniforme de général d’infanterie française, tel qu’il était porté de son temps : habit vert à revers blancs. Il portait des culottes blanches, des bas de soie blancs et de superbes souliers garnis de boucles d’or ovales. Il était décoré d’un ruban rouge auquel était fixée une étoile. Trois médailles étaient attachées à sa boutonnière : l’une était la Couronne de fer, les autres, les différents grades de la Légion d’honneur. Son visage était pâle. Sa barbe n’avait pas été rasée depuis plusieurs jours. Son aspect annonçait que la nuit précédente avait été mauvaise. Son front est légèrement couvert de cheveux noirs, ainsi que le dessus de la tête, qui est large et très plat. Ses cheveux sont, derrière la tête, extrêmement épais. Je n’y pus apercevoir un seul cheveu blanc. Les yeux sont gris, s’agitent sans cesse, embrassant dans leurs regards tous les objets qui les entourent. Les dents sont bien rangées et belles, le cou est court, les épaules bien proportionnées. Le reste de la figure, quoique un peu gros, est d’une forme très pure. On trouvera peut-être que j’ai été trop minutieux dans la description de ce personnage remarquable, mais j’ai pensé que vous attendiez de moi cette exactitude, afin de satisfaire votre curiosité. D’ailleurs, je suis naturellement porté par mes études, ma profession et mes habitudes, à examiner la figure humaine sous le rapport physiologique et parfois, je me suis hasardé à étudier la conformation du corps humain et à méditer sur les rapports, qui n’existent peut-être pas, du physique avec le moral.

Je dois confesser que j’ai essayé de faire mon « Lavater » sur la personne de l’ex-Empereur de France et roi d’Italie. Mais, pour l’instant, je ne vous importunerai pas du résultat de mes investigations. »

A suivre…

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.1-12)

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( 14 juin, 2015 )

La dernière campagne de Desaix…

Le 14 juin 1800, alors que l’armée commandée par le Premier consul bat en retraite devant les Autrichiens, le général Desaix parvient à temps, avec la division Boudet, dans lLa dernière campagne de Desaix… dans FIGURES D'EMPIRE Desaix-221x300a plaine de Marengo pour provoquer un dénouement bien connu quant à son résultat final et ses conséquences, moins pour son déroulement et ses circonstances. Il est l’organisateur du succès de San Giuliano qui sauve Bonaparte de la roche Tarpéienne et le propulse vers le Consulat à vie. Le souvenir de cette cruciale journée, où Desaix perd la vie, a longtemps embarrassé le principal bénéficiaire. Bonaparte, pour payer le tribut d’estime qu’il doit, s’évertue à rendre encore plus dramatique et héroïque la mort de son lieutenant ; mais en même temps, le Premier consul n’hésite pas à spolier Desaix des mérites de la victoire pour se les attribuer, en tentant de donner une version de la bataille plus conforme à son statut de génie militaire infaillible.

Présenter la dernière campagne de Desaix revient à discerner et tenter de comprendre quel fut le rôle de ce général dans la conclusion d’une opération militaire dont les aspects et les conséquences politiques engagent pour longtemps la France et l’Europe. À Marengo, l’arrivée de Desaix, avec la division Boudet, permet à Bonaparte d’éviter la roche Tarpéienne et d’avancer vers le Capitole du Consulat à vie, puis de l’Empire. Le souvenir de cette cruciale journée du 14 juin 1800, où Desaix perd la vie, a longtemps embarrassé le principal bénéficiaire. Trois brèves mais denses étapes chronologiques sont nécessaires pour aborder ce parcours biographique:

- L’arrivée et la place de Desaix à l’armée de Réserve.

- Son action, le 14 juin 1800 en fin d’après-midi, dans la préparation de la victoire finale de San-Giuliano, appellation nécessaire pour qui veut la distinguer de la défaite initiale de Marengo.

- Enfin la mort de ce général, moins dans son aspect événementiel déjà étudié que pour la manière dont elle a été utilisée par le Premier Consul.

Desaix à l’armée de réserve.

Desaix, après un périple de plus de trois mois, rejoint Bonaparte le 11 juin 1800 à Stradella, localité située entre Pavie et Plaisance, entre la rive droite du Pô et les premiers escarpements des Apennins. Les deux hommes se retrouvent après une longue séparation et ont un important entretien en privé qui les rassure sur la force de leurs liens.

Bonaparte replace aussitôt Desaix dans les premiers rangs de ses fidèles et lui accorde le commandement des divisions Monnier, 3 600 hommes environ, et Boudet, quelque 5 300 hommes, pour constituer la réserve de l’armée. La présence du nouvel arrivant à l’armée de Réserve renforce encore, si besoin était, le phénomène de clientèle qui caractérise le haut commandement des troupes qui opèrent avec le Premier consul puisque, sur neuf lieutenants généraux et généraux de division qui vont être présents à Marengo, huit sont entièrement acquis à la cause du nouvel homme fort de la France.

La situation militaire, plutôt bonne, n’est pourtant pas totalement satisfaisante. L’armée du Premier consul a franchi les Alpes par le col du Grand Saint-Bernard. Elle a fondu par surprise sur les arrières des principaux corps autrichiens, que dirige le feld-maréchal baron Von Melas, leur coupant la voie de retraite naturelle ; ce qui a mis un terme au projet, cher aux émigrés, d’invasion de la France par le Var et la Provence.

Maître de la Lombardie, Bonaparte a besoin maintenant d’annihiler rapidement son adversaire pour finir au plus vite sa seconde campagne d’Italie. Celle-ci déborde amplement le seul cadre militaire ou celui de la politique extérieure consulaire, pour constituer un aspect crucial de la situation intérieure en France. Le Premier consul doit consolider par une grande victoire sa mainmise politique ; loin d’être totalement assuré à Paris, son pouvoir est même fragilisé par son absence.

Or le succès militaire envisagé peut s’envoler si Von Melas tente de sortir du piège où la stratégie de Bonaparte veut l’enfermer. Le commandement autrichien peut encore espérer éviter l’affrontement ; soit en franchissant le Pô vers Casale ou Valenza, mais des unités françaises surveillent le secteur sur l’autre rive ; soit surtout en se réfugiant dans Gênes où le général Masséna, qui y fixait de nombreuses forces autrichiennes, a capitulé honorablement le 6 juin – en sauvant la garnison – après une défense héroïque, mais trop tôt pour permettre au Premier consul de fermer hermétiquement la souricière.

Le gros de l’armée française part donc, peu ou prou en aveugle, à la recherche des troupes de Von Melas qui, elles, se rassemblent sur Alexandrie. Dans cette perspective, la présence d’un excellent manœuvrier, capable d’autonomie, comme Desaix constitue un atout supplémentaire non négligeable.

Le 12 juin, le nouveau lieutenant-général à l’armée de Réserve rejoint ses troupes et ses collègues, en marche sur Tortone. Le lendemain, Bonaparte, de plus en plus inquiet des intentions de Von Melas, avance son armée dans la plaine d’Alexandrie. Il assigne une mission à Desaix : s’assurer de la voie de communication vers Gênes, par Novi, pour intercepter l’armée autrichienne si elle se présente par là. Pour cela, Desaix dispose de la seule division Boudet : 9e demi-brigade légère, 30ème  et 59ème  demi-brigades de ligne, avec un peu de cavalerie et huit pièces d’artillerie. Desaix et ses hommes contournent par le sud-ouest la forteresse de Tortone, tenue par une garnison autrichienne. Ils sont ralentis par l’artillerie quand ils franchissent la zone montagneuse de Sarrezano, puis arrêtés dans la soirée sur la rive droite de la Scrivia par une crue d’orage, et ne finissent de franchir la rivière que le lendemain vers 10 heures.

De son côté, Bonaparte, également bloqué par la crue de la Scrivia mais plus au nord et sur l’autre rive, installe son quartier général à Torre Garofoli le 13 juin au soir. Dans l’après-midi, la faible résistance des Autrichiens pour conserver la position clé de Marengo, qui commande l’entrée de la plaine à l’est d’Alexandrie, sur la rive droite de la Bormida, laisse à penser que l’armée de Von Melas s’apprête à fuir. Aussi, au petit matin du 14 juin 1800, le Premier consul refuse-t-il d’accorder foi au rapport d’un aide de camp de Murat lui assurant que l’ennemi fait des dispositions pour combattre. Bien au contraire, Bonaparte confirme à Desaix sa mission d’avancer dans la direction du secteur de Novi et, par conséquent, de s’éloigner encore du reste de l’armée. Il ordonne dans le même esprit à la division Lapoype, 3 000 hommes en mesure de rejoindre les troupes dans la plaine d’Alexandrie, de quitter Ponte Curone pour rebrousser chemin et aller renforcer la surveillance du Pô. Ce faisant, le Premier consul se prive de plus du quart des 31 000 hommes à sa disposition quasi immédiate. Or la bataille tant espérée par lui, mais manifestement pas ce jour là, débute dans les environs de Marengo.

Von Melas, avec également 31 000 hommes, et malgré un plan d’attaque erroné, surprend néanmoins en plein délit de dispersion les 23 000 Français restants : le corps d’armée de Victor se trouve en première ligne, dans le secteur de Spinetta / Marengo ; celui de Lannes et la cavalerie sont à près de deux lieues à l’est, vers San Giuliano Vecchio ; la division Monnier et la garde consulaire bivouaquent encore plus loin en arrière, à Torre Garofoli. Dans un premier temps le corps de Victor résiste seul à l’offensive, encore timide, des Autrichiens. Il est assez rapidement secouru par celui de Lannes, qui se place à sa droite dans le secteur de la Barbotta, et par la cavalerie, qui se porte pour protéger les ailes avec la brigade de Kellermann à gauche et celle de Champeaux à droite. Ces troupes repoussent toute la matinée les assauts autrichiens de plus en plus fougueux.

Dès que le Premier consul, toujours à Torre Garofoli, reconnaît son erreur, un peu tardivement, entre dix et onze heures du matin, il se porte vers le champ de bataille avec les demi-brigades de Monnier et la garde consulaire. Auparavant, il a commandé le rappel des divisions Lapoype et Boudet. La première, plus éloignée, reçoit bien trop tard le contre-ordre pour revenir à temps. Desaix, lui, est averti entre midi et une heure, du côté de Rivalta, et parvient assez tôt sur le champ de bataille pour provoquer un dénouement bien connu quant à son résultat final et ses conséquences, moins pour son déroulement et ses circonstances.

Desaix et la victoire San-Giuliano.

Dans ses annotations sur les récits napoléoniens de Marengo, Kellermann fils, un des grands acteurs de la bataille, constate : « [Les Autrichiens] ont fui, cela ne se conçoit point : Dieu l’a voulu ! ». Cette vision, pourtant rétrospective, se rapproche de celle, plus contemporaine de l’événement, que donne le prince de Rohan, archevêque insermenté et émigré de Cambrai, dans une lettre à son ancien secrétaire : « …il paraît clair à ceux qui ont de la religion que Dieu protège les Français […] Autrefois les murs de Jéricho tombèrent par la permission céleste. Les obstacles surmontés par les Français et surtout par Buonaparte, favori du ciel, sont bien plus insurmontables… ». La documentation consultée autorise à dépasser ce stade de l’explication pour tenter de comprendre le « miracle » du 14 juin 1800.

Lorsque les soldats de Desaix arrivent du côté de San Giuliano, vers 17 heures, la situation de l’armée française est devenue critique. Déjà, au début de l’après-midi, la tentative de la dernière chance du Premier consul pour déséquilibrer le dispositif adverse a échoué : deux demi-brigades de la division Monnier n’ont pas réussi à occuper durablement le village de Castel Ceriolo, à l’extrême droite de la ligne française. À partir de 14 heures, l’ensemble de l’armée du Premier consul a commencé de se replier vers San-Giuliano Vecchio.

Des hauteurs de Cassina-Grossa, Desaix, qui a précédé ses troupes, peut évaluer la situation. Après une importante pause pour récupérer de la fatigue des durs combats et mal se réorganiser, les unités autrichiennes ont repris la poursuite. La retraite française se déroule en bon ordre à droite, où se trouve l’essentiel de la division Monnier face au corps de Ott. Au centre, les unités de Lannes, quoique longtemps pilonnées par une importante artillerie, font encore bonne contenance. Par contre, le corps de Victor frôle l’anéantissement et la division Boudet est témoin du désordre qui commence à régner dans cette partie de l’armée : «…désordre qu’occasionnaient, d’une part, la marche d’un grand nombre de blessés et de camarades qui les conduisaient en obstruant tout le passage et, de l’autre, l’encombrement des charrettes et la foule des domestiques, des vivandiers et des mauvais soldats qui se joignent communément à ceux-ci ».

Desaix envoie la 9ème  demi-brigade légère, conduite par Boudet, en avant sur la route de Tortone à Alexandrie, pour aider le repli et empêcher la déroute de la gauche française, également pour retarder l’avance des unités autrichiennes les plus proches. Puis le lieutenant-général rejoint Bonaparte et les autres généraux vers San-Giuliano Vecchio, où se tient une sorte de conseil.

Une solution, logique sur le plan militaire à ce stade de la bataille, serait d’utiliser les troupes « fraîches » de la division Boudet pour protéger la retraite du reste de l’armée qui, sinon, risque l’anéantissement ou la débandade lors du passage de la Scrivia. Toutefois, ce serait reconnaître de façon certaine la défaite. Un échec militaire à Marengo compromet immédiatement mais pas irrémédiablement les suites de la campagne. Un général Bonaparte, seulement chef militaire, peut le surmonter mais pas le Premier consul, chef politique. L’homme fort, en apparence, du régime consulaire peut-il s’avouer battu alors qu’un de ses rivaux potentiels, Moreau, était vainqueur des Autrichiens, un an plus tôt, sur ce même champ de bataille et collectionne les succès au même moment sur le Danube ? Le Premier consul n’ignore sans doute pas que certaines personnalités, déçues par le cours du nouveau régime, comme Sieyès ou Carnot, et/ou mues par l’opportunisme, comme Talleyrand et Fouché, sont prêtes à le remplacer en cas d’échec. Pour Bonaparte, consentir à la défaite revient à envisager la perte de son récent pouvoir.

La perspective politique aide à comprendre le sens des propos que les témoignages prêtent à Desaix sur sa volonté de livrer et de remporter un nouvel engagement. Le lieutenant de Bonaparte saisit que l’enjeu dépasse le simple cadre militaire. Il sait bien que la bataille de Marengo est perdue mais estime possible d’engager celle de San-Giuliano. Pour reprendre l’expression qu’utilise Victor : « …c’était satisfaire aux secrets désirs de Bonaparte ». Arrêter les Autrichiens à San Giuliano, tenir sur cette position jusqu’à la nuit, permettrait de cacher partiellement les carences de la matinée et même, pourquoi pas, d’annoncer une victoire de propagande, en espérant faire mieux par la suite avec des renforts. Par contre, personne ne pouvait envisager l’ampleur de la déroute autrichienne. L’ultime phase de la bataille du 25 prairial an VIII est bien une tentative de la dernière chance, sur le plan politique, pour le Premier consul mais ne constitue pas pour autant un essai militaire entièrement hasardeux ou totalement désespéré pour inverser le sort des armes. Bonaparte et ses généraux ont pu constater que le dispositif autrichien comporte des failles.

Effectivement, le général Von Melas, désormais certain de sa victoire, ne modifie en rien son plan originel dont il a pourtant dû voir qu’il n’a jamais correspondu à la situation. Avant de quitter ses troupes pour retourner à Alexandrie se reposer et annoncer sa victoire, il commet à son tour l’erreur de les disperser. Reprenant sa mission initiale, la colonne de droite des Autrichiens, dirigée par O’Reilly, va vers Frugarolo dans la direction de Novi et s’éloigne donc de la zone des combats : elle ne constitue pas une menace immédiate. À l’aile opposée, à Castel-Ceriolo, Ott fait preuve d’un peu plus d’initiative. S’apercevant qu’il n’y a pas de troupes françaises devant lui dans la direction de Sale, il dirige sa colonne à l’est, vers San Giuliano Nuovo – la Ghilina : il évite ainsi de trop s’éloigner du champ de bataille mais se trouve quand même à plus de deux kilomètres de la colonne principale. L’équivalent d’une division française, sous la direction de Monnier, devrait pouvoir contenir l’avancée de Ott. Le point délicat concerne la colonne autrichienne du centre, la plus forte numériquement. Cependant, elle est nettement séparée des autres et, en outre, s’allonge sur trois à quatre kilomètres. Les différentes unités risquent de rencontrer des difficultés pour se secourir rapidement.

Dans le secteur névralgique de la bataille, face à la principale colonne ennemie, Desaix prend la direction des opérations. Il utilise sa maîtrise de la topographie pour dissimuler ses forces dans les replis du terrain et masquer de la sorte ses intentions au commandement autrichien. Desaix n’a encore jamais combattu sur le sol italien, mais c’est la troisième fois qu’il vient dans la péninsule ; aussi connaît-il bien les paysages de la grande plaine du Pô ainsi que la tactique à employer. Lors de son premier voyage, en 1797, il écrivait : « Sur 800 lieues parcourues par moi, je n’ai pas vu un terrain à mettre un escadron en bataille ; partout des fossés, vignes, marais, plantations découpent le pays. Cela explique le genre de guerre faite par le général Bonaparte : toujours des tirailleurs et des colonnes ».

Desaix peut adopter, et adapter, ces dispositions car ses troupes évoluent sur un coteau viticole entre Cassina-Grossa et San Giuliano. La division Boudet, renforcée par deux bataillons de la 72ème de ligne, est disposée de part et d’autre de la route, avec la 9ème  demi-brigade légère à gauche. Les restes, beaucoup plus éprouvés, des corps de Lannes et Victor constituent la seconde ligne, plus en arrière vers San Giuliano. Malgré la protection qu’offrent les vignes, la présence de nombreux escadrons autrichiens représente une menace pour les fantassins. Desaix demande au Premier consul de disposer la cavalerie de façon à soutenir l’attaque de l’infanterie et la protéger des cavaliers ennemis : Champeaux mortellement blessé, Duvignau absent du champ de bataille, la brigade Rivaud éloignée vers Sale, Kellerman rassemble les débris des unités montées pour satisfaire à cette mission.

Desaix réclame également la formation d’une « grande » batterie et Marmont, qui commande l’artillerie de l’armée de Réserve nous rapporte le propos : « … c’est ainsi que l’on perd les batailles. Il nous faut absolument un bon feu de canons… ». Marmont rassemble les 18 pièces disponibles et les installe à droite de la route, devant la brigade Guénand. La leçon s’avère quelque peu cruelle pour Bonaparte, artilleur de formation, qui a dû faire combattre ses troupes dans la matinée avec des canons en nombre insuffisant et, de plus, mal approvisionnés. L’Empereur saura s’en souvenir pour la suite de ses campagnes.

Dans les campagnes d’Allemagne et que salue un de ses anciens adversaires, l’archiduc Charles, avec un éloge pour le combat de Geisenfeld en 1796 qui convient également à l’attitude du général français ce 14 juin 1800 : « Desaix prouva dans cette circonstance une grande énergie, un coup d’œil juste, une connaissance parfaite de l’emploi de chaque arme »3. En comparaison, le Premier consul, dont l’action se limite à haranguer les soldats, fait piètre figure. Après la bataille, un rapport de Berthier tente d’y remédier et place Bonaparte parmi les troupes qui s’élancent vers la victoire mais la flatterie, trop grossière, est vite abandonnée.

Vers 17 heures 30, ou peut-être 18 heures, Desaix, à la tête de la 9e demi-brigade légère, lance son infanterie à l’attaque. La division Boudet bouscule la première ligne des régiments autrichiens, ceux de Wallis et de François Kinsky, mais chancelle face au choc de la colonne des grenadiers hongrois. Deux demi-brigades françaises, la 9e légère et la 30e de bataille, commencent à céder mais la formation autrichienne de tête, canonnée à mitraille par Marmont, finit par se disloquer la première sous la charge décisive de la cavalerie de Kellermann et met bas les armes.

Le triple choc (infanterie + artillerie + cavalerie) des Français, totalement improvisé mais parfaitement combiné grâce à l’esprit d’initiative des généraux, a décapité le dispositif autrichien et son commandement : le quartier-maître général de l’armée autrichienne et chef d’état-major, le général baron Von Zach qui remplace Von Melas, est fait prisonnier avec quelque 2 000 grenadiers. Les premiers escadrons ennemis refluent sur les autres troupes de la colonne centrale en y propageant une onde de panique. Tout se passe si rapidement que le fuyard ne sait pas pourquoi il court et que certaines unités ne comprennent pas pourquoi d’autres reculent.

À la nuit tombée, et malgré quelques vaines tentatives de résistance, la quasi-totalité des colonnes autrichiennes – à l’exception de la partie attaquée par Desaix – a pu retraverser la Bormida et se ranger sous la protection d’Alexandrie, signe de la mollesse de la poursuite française. De son côté, l’armée du Premier consul reprend ses positions initiales dans le secteur de Marengo. Le lendemain, Von Melas et son état-major, peu motivés pour reprendre la lutte, ouvrent les négociations qui conduisent à la convention d’Alexandrie du 17 juin 1800. La France réoccupe la Ligurie, le Piémont et le Milanais ; et le Premier consul, victorieux, peut rentrer en France consolider son régime.

Desaix, l’organisateur de la victoire, n’a pu savoir combien le succès était important puisqu’il est mort dès le début de la contre-attaque. Sans pour autant sortir de l’Histoire.

La mort de Desaix…

L’aspect événementiel de la mort de Desaix, ses circonstances, les hypothèses que ce décès a pu susciter bénéficient déjà d’une étude fort complète. Il suffit de retenir que Desaix mène l’attaque à cheval et tombe dès les premières décharges de mousqueterie, probablement dans le secteur de la Vigna-Santa, près de la Cassina Il Cantone. Une balle l’a frappé au cœur. Le général, selon toute vraisemblance, a été tué net ; sans pouvoir proférer de paroles, si ce n’est éventuellement pour s’écrier : « Mort ! ». Dans le feu de l’action – expression appropriée – quasiment personne n’a prêté attention à cette disparition. La dépouille dénudée du général est retrouvée par son aide de camp Savary et, par ordre du Premier consul, elle sera embaumée à Milan deux jours plus tard.

Comme pour n’importe quel autre combattant, la mort de Desaix n’est vraiment ressentie que par ses proches, ses amis. Dans ses Mémoires, Bourrienne rapporte le chagrin de Bonaparte que confirme plus sobrement Marmont. Auguste de Colbert, un aide de camp de Murat à Marengo, écrit à sa mère : « Le succès est brillant, mais nous avons à regretter le général Desaix avec lequel j’étais arrivé d’Égypte et avec lequel je vivais depuis cinq mois. Il est mort au champ d’honneur ; je l’ai pleuré amèrement ; j’ai heureusement échappé à tous les dangers… ».

Cependant, la perte de Desaix provoque peu d’émoi dans l’armée, en dehors du cercle des intimes. Elle reste encore mal connue au lendemain de la bataille. Le 15 juin, le général de brigade Bonnamy écrit au général de division Lorge : « … la victoire a été indécise jusqu’à la nuit. Elle a été fixée par la division du général Desaix qui a fait 5 000 prisonniers. Ce général, blessé dans le combat, est mort ce matin… ». Dans les rangs subalternes, préoccupés de trouver de l’eau, du repos et de la nourriture, car l’intendance ne suit pas, la disparition de ce chef passe, dans un premier temps et comme sur le champ de bataille, presque inaperçue au sein d’une troupe qui le connaît peu. Ni la correspondance du dragon Piffard, ni celle de Maurice Dupin ne l’évoquent. Pourtant, nul à l’armée n’ignore longtemps le rôle décisif de Desaix. L’adjudant général Dampierre, fait prisonnier par les Autrichiens dans l’après-midi du 14 juin et qui n’a pu assister à la fin de la bataille, se renseigne : « Mais d’après tout ce que j’entends dire, il me paraît qu’il était bien temps que le brave Desaix se dévouât pour le salut de l’armée ; il ne pouvait pas mieux finir sa glorieuse carrière qu’en ramenant la victoire un moment infidèle aux Français ».

De fait, le Premier consul, qui souhaite payer le tribut d’estime qu’il doit à son compagnon, corrige les rapports officiels un peu trop secs sur cet aspect, notamment ceux de Berthier. Il ne peut pas non plus se contenter de la version du général Dupont, chef d’état-major, qui écrit à Carnot, ministre de la Guerre, le 17 juin : « L’armée de la République a fait la perte irréparable du général Desaix ; ses campagnes sur le Rhin et en Égypte rendent son éloge superflu ». Le Premier consul demande, au contraire et quitte à falsifier la réalité, que l’on clame les mérites de son lieutenant, du moins ceux qui ne lui portent pas ombrage. Dès lors de nombreuses pièces de la correspondance officielle évoquent la douleur ressentie par l’armée à la perte de Desaix.

Les résultats de cette propagande auprès de l’armée de Réserve donnent naissance à des scènes historiques insolites que répandent certaines lettres. Le chef de bataillon Gruyer écrit le 18 juin à un de ses anciens supérieurs désormais à la retraite : « Le Tout-puissant Bonaparte arrive sur le champ de bataille avec son ami Desaix ; il parcourt tous les rangs sous le feu de l’ennemi. Là, le brave général Desaix tombe mort d’un boulet à côté du Premier consul qui s’écrie : “Von Melas sera vaincu !” ». La mort de Desaix, trop sobre et lisse à l’image du personnage, mérite davantage de grandiloquence ; d’ailleurs la postérité ne saurait se contenter d’un héros muet. Rué des Sagets, qui sert dans la division Gardanne, envoie le 3 juillet une longue missive à son père : « Comme il [Desaix] était porté par quatre grenadiers qui le plaignaient tout haut : “Parlez bas, mes amis, disait-il, prenez garde à décourager les soldats. Dites au Premier Consul (en s’adressant à son aide de camp qui l’accompagnait) que tout mon regret est de n’avoir pas assez fait pour passer à la postérité”. Et il expira ! ».

Tout ceci ne saurait encore suffire. L’ensemble de la Nation doit connaître le sacrifice de l’un de ses fils les plus estimés. Durant les derniers jours de juin et la première quinzaine de juillet 1800, un florilège de discours sur Marengo et le général défunt – auquel est parfois associé Kléber, assassiné le même jour en Égypte – est imprimé sous forme de petites brochures, pour une diffusion plus massive et populaire. Au cours des deux années suivantes, c’est-à-dire en l’an IX et en l’an X, la « littérature » à la gloire du Premier consul octroie souvent une place de choix à son lieutenant disparu. Les ouvrages contiennent généralement un passage biographique, même succinct, sur Desaix. Un des plus beaux exemples reste la publication du Récit fait par le grenadier Petit dont la seconde édition, augmentée par l’auteur, paraît dès l’an IX et comporte dans son ajout pas moins d’une quinzaine de pages sur la vie du général disparu.

L’attitude du Premier consul ne prolonge pas, à la différence d’autres domaines, l’action du Directoire qui avait instauré le culte du militaire, et parfois du vivant même du général victorieux, ce dont avait su profiter Bonaparte. Dans le cas présent, le héros est mort et ne saurait donc constituer un concurrent potentiel. Les propagandistes, à travers le souvenir du général disparu, célèbrent les vertus d’une éthique militaire favorable à celui qui détient les rênes du pouvoir politique : amitié certes, mais surtout fidélité et dévouement à son supérieur dans l’accomplissement du devoir patriotique.

Évidemment, Desaix n’est glorifié que pour ses campagnes en Allemagne, son action en Égypte ou, bien sûr, pour sa mort héroïque au service de la cause du Premier consul ; jamais pour son action décisive dans la préparation de la victoire de San Giuliano, dénomination que Bonaparte choisit judicieusement d’éliminer au profit de Marengo. Ce dernier aspect reste soigneusement dans l’ombre au grand désappointement de certains des contemporains auvergnats de Desaix.

Le succès ne pouvait dépendre que du seul talent militaire de Bonaparte. D’ailleurs dans les tentatives de réécriture de la bataille, Desaix devient le parfait mais simple exécutant des dispositions tactiques effectuées par le Premier Consul, et forcément géniales, pour piéger les Autrichiens. Ainsi que le souligne Bourrienne : « Le Premier consul ne voulait pas que l’on pût attribuer un résultat aussi décisif à une autre cause qu’aux combinaisons de son génie ». Kellermann partage ce point de vue : « De toutes les victoires qu’a remporté Bonaparte, Marengo est celle dont il a retiré le plus de profit et le moins de gloire personnelle. Il en était tourmenté, il avait la faiblesse de vouloir se l’approprier d’autant plus qu’elle lui appartenait le moins. De là ces relations contradictoires et mensongères qu’il faisait et refaisait sans cesse ».

Pour un membre de la clientèle de Bonaparte, Desaix possède la particularité de n’avoir pu participer au coup d’État qui donne le pouvoir à un général, et de ne pas avoir su combien il avait contribué à affermir la position politique du Premier consul. Sa mort précoce lui octroie une gloire militaire sans véritable faille, au service d’un régime qui se recommande encore pour un temps de la République et sans avoir eu à passer par l’épreuve de l’Empire. Sainte-Beuve a écrit à son propos : « (Desaix) a pu rester fidèle jusqu’au bout à l’amitié, à la patrie, à la gloire, et si le premier rang lui est refusé, parce qu’il n’a pas donné toute sa mesure ; du moins a-t-il laissé le souvenir d’un mérite pur, incontestable ». Un tel personnage pouvait-il être délaissé par certains courants historiographiques et politiques du XIX° siècle, et notamment par la III° République ? Dans une publication posthume et remaniée, un rescapé de l’épopée impériale se souvient de Desaix comme d’un général mort à la tête de ses troupes qui, avant d’expirer, eut seulement le temps de dire : « Courage, mes enfants ; moi, je meurs pour ma patrie sur le champ de la gloire. Vive la République ! ».

Bruno CIOTTI.

Source: Bruno Ciotti, « La dernière campagne de Desaix », Annales historiques de la Révolution française 324/avril-juin 2001.

http://ahrf.revues.org/381

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