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( 15 novembre, 2013 )

Au hasard de mes lectures…(3)

Au hasard de mes lectures...(3) dans HORS-SERIE au-hasard-de-mes-lectures.-2

Un ouvrage d’une qualité inégale.

Je viens de terminer l’ouvrage collectif, paru récemment et intitulé « Les Suisses de Napoléon à la Bérézina ». Je suis un peu déçu. Le livre commence par un article de Bénédict de Tscharner, président de la Fondation pour l’Histoire des Suisses dans le Monde : « Les Suisses de Napoléon et le Musée de Penthes [Musée des Suisses dans le Monde] ». Rien à dire, l’exposé est honnête avec cette neutralité (normal pour la Suisse…) qui permet une bonne compréhension. Mais quelle ne fut pas ma surprise en lisant le texte suivant, rédigé par François Walter, professeur d’histoire moderne… Là on tombe dans le dogmatisme anti-napoléonien « de base ». Napoléon est un « despote » (p.17), on y parle de « la démesure du despote » (p.20). L’auteur laisse entendre que les causes de la campagne de Russie sont dues à des aspirations nationales, à l’exemple de l’Espagne révoltés et des pays germaniques. C’est exact pour ces deux pays mais ce n’est pas le cas pour la Russie, au début de la campagne de 1812. Ce n’est pas un nationalisme exacerbé qui entre en ligne aux débuts des hostilités mais la violation par les Russes du blocus, cause initiale de l’entrée de l’armée française en Russie. Plus loin (p.21) il écrit : « D’un demi-million d’hommes en 1808, les effectifs vont rapidement doubler pour les campagnes de 1812 et de 1813 ».  Encore une inexactitude. 500 000 hommes en Espagne ? Cela voudrait supposer que la Grande Armée comprenait dans ses rangs 1 million d’hommes tant en Russie que dans les plaines de Saxe ? Invraisemblable quand on sait que 611.000 hommes entrent en Russie en juin 1812, sur un effectif maximal de 700.000 hommes (selon Alain Pigeard -dans son « Dictionnaire des batailles de Napoléon »- qui s’y connaît plutôt en terme de campagnes). L’historien Vilatte des Prugnes (« Revue des Études Historiques », 1913) estime à 104.000 le nombre des effectifs au sortir de la campagne de 1812. On est loin du million ! Le lecteur comprendra aisément qu’il est impossible à Napoléon de réunir le même chiffre pour la campagne d’Allemagne (162 000 hommes dans les rangs français pour démarrer cette campagne). Passons  à l’article suivant. Il est consacré à la bataille de la Bérézina, rédigé par Fred Heer, président de la Fondation Maison Thomas Legler. Intéressant, il permet au lecteur d’avoir une bonne vision de ces journées au cours desquelles fut découvert le fameux gué de Studianka, par le général Corbineau, la construction des ponts, et le franchissement du cours d’eau, sous le feu des Russes. Les chiffres avancés par l’auteur sur les pertes françaises, entre 25 000 et 40 000 hommes, forment un contraste avec ceux fournis par A. Pigeard. Ce dernier, concernant la bataille proprement dit,  annonce 2 000 tués et de 7 000 à 10 000 prisonniers dans les rangs français, auxquels il faut ajouter les 4 000 hommes (tués, blessés et prisonniers) de la division Partouneaux.

Le philosophe Hans Jakob Streiff, nous offre un exposé sur le méconnu « Chant de la Bérézina ». Il nous apprend que c’est à l’aube du 28 novembre 1812 que le lieutenant Thomas Legler (1784-1835) du 1er régiment suisse fut invité par le commandant Blattmann à chanter le « Chant de nuit » de Giseke. Il sera appelé bien plus tard « Chant de la Bérézina ». A la fois mélancolique et patriotique, cette mélodie fait désormais partie du patrimoine suisse. Il est dommage que l’auteur de cet article intéressant a cru bon de préciser en conclusion : « A l’époque, la Suisse n’était ni indépendante, ni neutre ; cela nous rappelle que plus jamais, les Suisses ne devront devenir les victimes d’un individu obsédé de pouvoir ! ». Sans commentaire.

Avec l’article « La Bérézina et son impact sur l’histoire suisse » par Alain-Jacques Czouz-Tornare, on respire enfin (l’air des montagnes). Le sérieux de cet auteur n’est plus à démontrer.

Les deux derniers exposés, de Beat Aebi et Anselm Zurfluh, portant sur les beaux dioramas que le visiteur peut désormais admirer dans le musée de Penthes et cet endroit proprement dit, viennent achever ce livre.

D’une qualité inégale, « Les Suisses de Napoléon à la Bérézina » viendra compléter, fort à propos, celui de Th. Choffat et d’Alain-Jacques Czouz-Tornare, « La Bérézina. Suisses et Français dans la tourmente de 1812 », Cabédita, 2012).

Les amateurs d’histoire napoléonienne, n’oublieront pas que nos voisins helvètes, de la Révolution Française jusqu’à la fin de l’Empire, des Gardes suisses aux Tuileries, en 1792, aux berges de la Bérézina, ont servi la France avec courage, avec dévouement.

« Les Suisses de Napoléon à la Bérézina », par B.de Tscharner, F. Walter, F. Heer, H.J., Streiff, A.-J. Czouz-Tornare, B. Aebi, A. Zurfluh. Cabédita, 2013, 80 pages. Paru en France le 29 octobre 2013.

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( 12 novembre, 2013 )

Au hasard de mes lectures…(2)

Au hasard de mes lectures...(2) dans HORS-SERIE au-hasard-de-mes-lectures.-2

Un très long voyage…

Je viens d’achever la lecture d’un livre que je voulais découvrir depuis longtemps et enfin réédité : les péripéties des frères Bacheville obligés de fuir leur patrie pour aller se perdre à l’autre bout de l’Europe. En effet il s’agit plus d’un récit de voyage que de souvenirs sur l’Empire ; seuls trois courts chapitres se rapportent à ce dernier (Chapitre IV-Séjour à l’île d’Elbe ; Chapitre V-Retour en France et Chapitre VI-Campagne de Waterloo).

Après le 18 juin 1815, jour sombre dans l’histoire napoléonienne, de retour dans leur foyer, à Trévoux (Ain) Barthélémy et Antoine Bacheville vont vivre un incident qui va les contraindre à fuir la France. Le 4 mars 1816, à Villefranche-sur-Saône, au retour d’une visite leur oncle, ils sont filés dans un café par un maréchal des logis et un commissaire de police, ces derniers ayant été prévenus par « quelques personnes charitables », selon le mot employé. Sur le point d’arriver à Trévoux, ces mêmes hommes leur demandent leurs passeports, qu’ils n’ont pas, habitant tout près. On veut les arrêter. C’est mal connaître les deux frères qui ne comprennent pas cet arbitraire. Le ton monte. Barthélémy empoigne son pistolet. Débute alors une fuite qui va durer trois ans et demi. La tête des frères Barthélémy est mise à prix. On parle de conspiration. Tout est bon dans cette France de la Restauration pour accabler, accuser, voire exécuter les anciens soldats et officier de Napoléon. Un procès s’ouvre devant la cour prévôtale, sans la présence ses accusés. Qu’importe ! L’arbitraire royal n’e connaît point de barrière !

La fuite commence par Lyon, en direction de la Suisse (à Constance le colonel Combe qui a servi l’Empereur, lui aussi, leur procure un passeport) puis c’est l’Allemagne : Munich puis Dresde.  A huit lieues de  la première, dans le château de Berg, Barthélémy et Antoine y trouvent le général Triaire, chambellan d’Eugène de Beauharnais qui leur apporte un peu d’aide financière. A Dresde, ils parcourent le fameux champ de bataille. Ils sont à Breslau, à Varsovie. Dans cette ville ils rencontrent un certain Chauveau, « ancien officier de bouche de Napoléon » qui y tient un restaurant. Ce lyonnais héberge les fugitifs, leur offre un bon dîner. Le répit est de courte durée. La menace policière les suit à distance, à travers les états. Il faut fuir de nouveau. Les deux ex-officiers séjournent à Cracovie et apprennent que non loin, demeure le général Morand. Ils vont pouvoir se débarrasser de leurs haillons, prendre un bain bien chaud, dormir quelques heures avant de reprendre la route. Plus loin, ils passent en Galicie, et parviennent en Moldavie. Les deux frères finissent par se séparer. Nous sommes le 18 avril 1818. Barthélémy prend la route de Constantinople (depuis 1930 Istanbul, en Turquie) afin d’y trouver un navire qui les conduirait en Amérique « ou une caravane pour aller en Perse ». Cette séparation est douloureuse. Déjà, Barthélémy a le pressentiment que celle-ci est définitive. Il verra juste…

Le voici donc à Constantinople, avant de s’embarquer pour Smyrne (actuelle Izmir, en Turquie). Il y arrive alors que la peste fait des ravages. Puis sur l’île de Naxos, en Grèce. Il y sauve du suicide Méloé, une ravissante hellène. Son père, un certain Souzo, lui confie en remerciement un secret : la recette de fabrication d’une « Eau des Odalisques », ce qui lui permettra de subsister, une fois rentré en France, attendant pendant trois longues années  une retraite qui n’arrive pas… Mais revenons dans les pas de Barthélémy Bacheville. Il est à Athènes, avant de passer à Janina, où il entrera au service du légendaire et terrible Pacha. Les âmes sensibles ne s’attarderont pas à cet endroit du récit, où sont décrites les horreurs commises par le monstrueux Pacha… Bacheville, horrifié, prend le parti de fuir cet enfer en miniature. L’air du large le trouve à Leucade, une île Ionienne, appelée alors Sainte-Maure, puis à celle de Corfou,  à Cattaro (Kotor , au Monténégro) et à Raguse (actuelle Dubrovnik, en Croatie). Barthélémy parvient à Trieste, où il rencontre André Pons de l’Hérault qui se trouve près de Maret, duc de Bassano. Encore inquiété par la police toujours en alerte, il doit quitter la ville dans les vingt-quatre heures. Il arrive à Ancône puis à Rome. C’est là qu’il a l’honneur d’être présenté à Madame Mère, par l’intermédiaire du colonel Laborde, qu’il a connu autrefois. La mère de l’Empereur lui fait porter deux-cents francs.

Puis c’est Louis, ancien roi de Hollande qui accueille Barthélémy. Il lui remet « un rouleau de trente napoléons d’or ».

Bacheville reprend sa route, réconforté par ce passage a Rome, mais inquiet de ne plus avoir de nouvelles directes d’Antoine, son frère… Le 1er janvier 1819, il part pour Florence, en passant par Livourne, où il se retrouve quasi-ruiné par l’indélicatesse d’un négociant. Il sera heureusement secouru par une âme charitable ! Les nuages s’éclaircissent du côté de la  France. Barthélémy adresse même une « Pétition » à la Chambre des Députés. Il peut espérer rentrer en France très bientôt.

Le voici dans la principauté de Lucques, puis de passage à Gênes, et enfin à Turin. Ayant obtenu un sauf-conduit pour rentrer en France, Barthélémy Bacheville arrive à Chambéry le 28 août 1819 « un peu fatigué mais plein d’espérance ».

Il n’était pas tout à fait au bout de ses peines. Le 16 décembre 1820, après avoir lancé des recherches auprès de tous les consulats français dans le Levant afin de retrouver la trace de son frère Antoine, sans résultat pendant des mois durant, la nouvelle tombe : Antoine Bacheville a succombé « aux fatigues du désert » à Mascate (actuellement Muscat, dans le Sultanat d’Oman) près du détroit d’Ormuz. Il était parti se mettre au service du fils du Shah de Perse.

C’est par cette disparition que s’achève le témoignage du capitaine Barthélémy Bacheville.

Il fut sans doute rédigé d’après le  récit verbal de Barthélémy Bacheville (étayé par un itinéraire succinct des pais qu’il avait traversés) par deux anciens capitaines de la Grande Armée : Hippolyte Dumas de Lamarche et Jean-Baptiste Thiriet (qui fera paraître en 1822 (chez Delaunay), sous forme de vers, « Mes Souvenirs ou les prisonniers français en Pologne… ».

Paru la première fois en 1822 (Paris, Béchet aîné), cet ouvrage connut un certain succès sous la Restauration.

Les frères Bacheville, anciens officiers de la Grande Armée, personnages attachants, victimes de l’arbitraire des Bourbons, comme tant d’autres, ont laissé à la postérité ce récit passionnant qui entraîne le lecteur jusqu’aux confins de l’Europe, où commence l’Asie. Le dépaysement est assuré. N’est-ce pas l’un des objectifs d’un bon livre ?

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Capitaine Barthélémy Bacheville, « Itinéraires d’un officier de la Garde. Une chasse à l’homme à travers l’Europe : les « Voyages » du capitaine Bacheville, de l’île d’Elbe à Waterloo, Munich, Varsovie, Constantinople, Athènes (1814-1820) » Cahors, La Louve Editions, 2013, 300 pages.(Paru en septembre 2013).

 

 

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( 18 octobre, 2013 )

Au hasard de mes lectures…(1)


Au hasard de mes lectures...(1) dans TEMOIGNAGES au-hasard-de-mes-lectures.-2

Itinéraire d’un officier de la Grande-Armée…

Il y a près de vingt-cinq ans, fut publiée une biographie du général Pierre Decouz (1775-1814). Elle a été réalisée à partir d’extraits de sa correspondance familiale et militaire; cette dernière étant minoritaire. L’ouvrage fait revivre cette figure militaire de la Révolution et de l’Empire. Ce Savoyard, né à Annecy, servi au siège de Toulon, fut lieutenant dans les rangs de l’armée d’Italie. Plus tard, Decouz, devenu sous-chef d’état-major au 5ème corps de la Grande Armée, est présent à la bataille d’Austerlitz. Il se fera remarquer à Wagram. En 1813, il est nommé commandant du 1er régiment de chasseurs à pied de la Vieille Garde, puis général de division, avant de prendre la tête de la 51ème division d’infanterie. Il se bat encore à Dresde. Le 29 janvier 1814, le général Decouz, commandant la 2ème division de la Jeune Garde, est blessé par deux fois. Il mourra à Paris, le 18 février suivant. Possédant une forte personnalité, cet officier est attachant par cette correspondance dans laquelle il fait preuve d’une extrême tendresse à l’endroit de sa famille. Son nom méritait bien de figurer en bonne place sur l’un des côtés de l’arc-de-Triomphe, à Paris.

« Pierre Decouz par lui-même. Soldat de la Révolution et général d’Empire. Lettres inédites présentées et annotées par Maurice Messiez. Préface de Jean Tulard. Avant-propos d’André Palluel-Guillard », Curandéra, 1989, 205 pages.

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Sur ce personnage, qui repose au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, lire cette page : http://napoleon-monuments.eu/ACMN/Decouz.htm

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Un témoignage inédit sur l’île d’Elbe.

Je viens d’achever la lecture des Souvenirs du capitaine Raoul (1788-1850) sur le séjour de Napoléon à l’île d’Elbe. Cet officier, à son arrivée sur l’île fut nommé directeur du génie militaire par Napoléon. L’Empereur n’eut pas à s’en plaindre. Pons de l’Hérault, dans ses « Souvenirs » dresse un portrait plutôt positif de Raoul. En revanche, le témoignage du capitaine, resté inédit, est d’un intérêt limité. Les encadrés et notes élaborés pour cette édition comportent des erreurs : Napoléon s’embarquant à Fréjus pour l’île d’Elbe alors que c’est depuis Saint-Raphaël; les adieux de Fontainebleau ont lieu le 21 avril 1814… Celles concernant les noms cités et commises par Raoul ne sont pas rectifiées… Autre chose curieuse, pourquoi dans sa préface, la publicatrice, accable Napoléon par les termes d’égoïste, d’autoritaire, de mégalomane et… d’inhumain ? Autant de qualificatifs que montrerait, à l’en croire, ce récit. Ce qui n’est pas le cas.

Ni dans les témoignages Pons, ou dans celui de Peyrusse, pour ne citer que les plus connus; ni dans ceux du sellier Vincent, de l’adjudant Pierre Labadie, ou bien encore du lieutenant du génie Larabit, il ne ressort une quelconque impression de ce type.

« Souvenirs d’un officier de Napoléon à l’île d’Elbe. Le capitaine Raoul », Editions Soteca, [septembre] 2013, 76 pages.

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( 11 octobre, 2013 )

Automne 1813…

Automne 1813... dans TEMOIGNAGES 1813-20131

Un nouvel extrait du témoignage de G. Peyrusse. Il participa à la campagne de Saxe en tant que Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur.

7 octobre A six heures du matin, l’Empereur quitte Dresde. Sa Majesté le Roi de Saxe veut le suivre. Sa voiture, dans laquelle ce prince monte avec la reine et la princesse Augusta, est placée sous l’escorte du grand quartier-général. Les 1er et 14ème corps, commandés par le général comte de Lobau, et M. le maréchal Saint-Cyr, furent chargés de garder Dresde. Le départ du Roi replongea la capitale dans les plus vives angoisses. Le soir, on arrive à Seerhausen.

8 octobre.  A Wurschen.

9 octobre. A Eilenbourg. Sa Majesté passe en revue les troupes saxonnes et les somme, au nom de l’honneur, de combattre en bons compagnons.

10 octobre Après avoir traversé une plaine immense, nous arrivons à Duben sur la Mulde. Les Russes et les Prussiens venaient d’en sortir si précipitamment qu’ils n’avaient pu brûler le pont.

11 octobre.  Séjour. Le général comte Bertrand a une belle affaire avec les Prussiens, devant Wartenbourg, et reste maître des ponts que l’ennemi a laissés derrière lui. Par suite du déblocus de Wittemberg, nous communiquons avec cette place. Sa Majesté reste immobile à Duben. On se perd en conjectures sur les nouveaux projets de Sa Majesté. Cette inaction fait fermenter les têtes. On se demande où l’on va ? Ce que tout cela va devenir ? La fatigue et le découragement gagnent certains commandants très dévoués lorsqu’on marche de succès en succès, mais manquant de cette énergie qui se montre supérieure aux vicissitudes trop longtemps variées de la fortune… Les mouvements militaires des corps aux ordres des généraux Reynier et Bertrand, sont dans la direction de Berlin. Dans l’après-midi, ces corps sont rappelés ; ils traversent Duben et manœuvrent vers Eilenbourg.

15 octobre.  L’ordre de départ est donné ; on marche vers Leipzig. Cette ville est déjà occupée par les ducs de Raguse et de Castiglione, menant le 9e corps, organisé à Wurtzbourg, et le 5e corps de cavalerie aux ordres du général Milhaud. Arrivé à la barrière de Grima, le service longea les boulevards et vint s’établir au petit hameau de Reudnitz. On annonce le Roi de Saxe. Sa Majesté l’Empereur se porte à sa rencontre. Le canon se fait entendre. La famille de Saxe se dirige sur Leipzig. L’Empereur reçoit la visite du Roi de Naples. Ces deux souverains parcourent la plaine et visitent les positions où stationnent les divers corps de notre armée. Le grand mouvement qui s’opère dans le quartier-général, aux ambulances ; l’activité des bureaux du major général, les dispositions dela Garde, annoncent pour demain un choc épouvantable. Sa Majesté est rentrée tard à son quartier-général. Nous occupons une ligne immense. Toute la plaine étincelle des feux des bivouacs. Toutes nos troupes vont être engagées.

16 octobre.  Sa Majesté a quitté son quartier, de très bonne heure ; à neuf heures un quart, une vive décharge d’artillerie annonce le combat. Notre droite, commandée par le Roi de Naples, fut attaquée avec impétuosité. Les efforts de l’ennemi, après avoir échoué sur notre droite, semble s’obstiner sur Liebertvolkwitz. A midi, l’engagement est général. L’artillerie tonne de tous côtés. J’étais parti à dix heures, avec le Trésor, sous la garde du bataillon de service. Nous avions pris un guide pour aller rejoindrela Garde à Probstheida. Étourdi par le feu et mourant de frayeur, il se trompa de route. Quelques coups de canon, tirés sur notre convoi, et partant d’une éminence connue sous le nom de redoute suédoise, nous avertirent que nous faisions fausse route. On s’arrêta ; une reconnaissance eut lieu ; nous nous portâmes à travers champs sur la route à Strassenhauser, et recevant l’ordre de m’arrêter, je me joignis à la réserve de l’artillerie dela Garde, établie sur un plateau en arrière du quartier impérial. De grands mouvements avaient lieu sous mes yeux ; autant l’attaque était audacieuse, autant la résistance était vive ; plusieurs villages étaient en feu. Jusqu’à présent, l’Empereur, resté sur la défensive, avait résisté, à toutes les attaques de l’ennemi. A son tour, il prit l’offensive. 150 pièces de canons dela Garde, réunies sur le centre de notre ligne, à Wachau, arrêtent l’ennemi, qui, pour ne pas être écrasé, est sur le point de chercher son salut dans la fuite, lorsque l’attention de Sa Majesté est portée vers notre extrême droite. L’attaque y est furieuse ; elle est accompagnée de cris terribles. La cavalerie ennemie veut forcer notre extrême droite, du côté de Dolitz. Nos troupes ne peuvent résister à ce choc violent ; elles abandonnent le village. Les Polonais, chargés de la défense de ce point, sont forcés de céder. L’attention de Sa Majesté est toute entière à l’attaque qui se développe devant lui, à Mark-Keeberg. Les Autrichiens attaquent vivement le duc de Castiglione [maréchal Augereau] ; mais ce maréchal résiste vaillamment. A peine le combat est ralenti, que l’Empereur ayant pénétré le secret de l’ennemi, se porte avant tout ce qu’il trouve de troupes disponibles, au secours du prince Poniatowski. Les chasseurs dela Vieille Garde entourent Sa Majesté ; Dolitz est repris. La vivacité de cette attaque déconcerta les Autrichiens ; leur cavalerie fut sabrée. Le général [de] Merfeld qui la commandait fut fait prisonnier avec tout ce qui avait passéla rivière. Depuis le commencement de la bataille, ce n’est qu’un feu roulant d’artillerie et de mousqueterie. Immobile à mon poste, rien ne pouvait me distraire de cette épouvantable détonation et je hâtais de tous mes vœux l’approche de la nuit pour mettre fin à cette effroyable boucherie. Il est quatre heures, nos troupes occupent les positions qu’elles avaient prises avant la bataille : aucun résultat n’est connu. Les Cosaques nous ont repris vingt-quatre pièces d’artillerie ; nous avons fait des pertes immenses sur toute la ligne ; les feux se ralentissent. A six heures, on n’entend plus rien. Sa Majesté veut bivouaquer sur le champ de bataille. Elle fait dresser ses tentes dans un terrain creux, non loin de la bergerie où son quartier avait été établi toutela journée. La Garde Impériale bivouaque autour des tentes. Je fus souper avec les officiers de la maison pour savoir des nouvelles ; et je retournai m’établir dans mon fourgon. Je vis le général [de] Merfeld ; on lui avait rendu son épée et il avait partagé avec les généraux de la maison le souper du bivouac. A onze heures du soir, une vive canonnade se fit entendre ; l’ennemi, profitant de l’obscurité de la nuit, s’était glissé dans un village qu’il fut forcé d’évacuer. Au moment de quitter le quartier de l’Empereur, je vis approcher des chevaux le quartier de l’Empereur, je vis approcher des chevaux de selle de Sa Majesté et je vis M. de Merfeld s’éloigner, conduit par deux officiers. J’en conçus bon augure. Il allait au quartier de l’Empereur d’Autriche.

17 octobre.  La pluie avait commencé dansla nuit. Au point du jour, tout était calme dans les deux camps. Les convois de blessés sont dirigés sur Leipzig. L’Empereur ne sort pas de sa tente ; il reçoit les divers rapports. Le duc de Raguse a été fort mal traité ; les Suédois sont entrés en ligne ; ils sont aux portes de Leipzig. Sans trop perdre de vue le parc dela Garde, je parcourus à cheval le champ de bataille. Je poussai jusqu’à Liebertvolkwitz. Ce village avait été foudroyé ; une partie avait été réduite en cendres. Les avenues étaient couvertes de débris, de cadavres d’hommes et de chevaux. J’avais sous mes yeux le tableau d’un vaste carnage. Sur ces ruines encore fumantes nos soldats faisait bouillir leurs gamelles et nettoyaient leurs armes. Ils étaient heureux : le présent était pour eux.

18 octobre. A deux heures et demie du matin, les feux des bivouacs, quoique pâles, éclairaient encore les deux lignes. On a levé camp sans bruit ; nous avons eu ordre de nous porter sur Stotterits. La pluie et l’obscurité augmentaient les embarras de notre marche. Des détonations qui se font entendre devant moi, des équipages ayant fait volte-face, des soldats effrayés qui refluent vers nous en annonçant l’ennemi, l’explosion qui continue, tout semble justifier nos craintes. Le commandant du parc fait mettre ses pièces en batterie et se porte sur la route pour la faire déblayer. J’étais en position de ne rien compromettre ; je fis tourner bride et j’allais me mettre en marche pour rejoindre le quartier impérial, lorsque mon domestique, que j’avais laissé au parc, et qui avait suivi le commandant dans sa reconnaissance, vint m’annoncer que nos craintes n’étaient pas fondées, qu’on avait rassemblé des caissons vides pour y mettre le feu, et que parmi ces caissons il s’en était trouvé de pleins. Cette opération était imprudente dans un moment où il convenait de ne pas éveiller l’ennemi. J’arrivai à neuf heures à Stotterits. Sa Majesté était passée devant nous, et après s’être portée sur Reudnitz et Lindenau, elle vint s’établir à Stotterits. A peine l’Empereur eût-il mis pied à terre, que les avant-postes commencèrent à escarmoucher. Il est à présumer que l’ennemi, ayant eu connaissance de notre mouvement concentrique, courut aux armes et se porta sur nous par toutes les directions. Presque au même instant, toute la ligne fut en feu, d’Olehausen, occupé par le duc de Tarente, à Dolitz, que gardaient les Polonais. Le feu n’était pas moins vif devant nous à Robstheida. L’Empereur vient de remonter à cheval pour marcher à l’ennemi. Déjà les boulets sillonnent la plaine. Je reçois l’ordre de traverser Leipzig et de me rendre à Lindenau. Notre marche fut très embarrassée par les nombreux convois de caissons d’artillerie allant à tous les corps d’armée, et par les caissons d’ambulance se dirigeant sur les divers champs de bataille. Les avenues de Leipzig étaient tellement encombrées, qu’il me fut impossible d’y pénétrer. Déjà l’avant-garde suédoise pénétrait dans Reudnitz ; une batterie de douze de la Garde se préparait à lui disputer le passage de la rivière. L’Empereur venait de s’élancer au grand galop et de diriger sur ce point les réserves de la Garde. Déjà les Suédois étaient en vue, dirigeant leurs feux sur la route par laquelle nous débouchions. Pour éviter ce danger pressant, je tentai de nouveaux efforts pour pénétrer dans la ville ; mais, m’étant convaincu que je ne pourrais percer la foule qui obstruait la porte, je me mis avec la batterie de la Garde pour suivre son mouvement. Les décharges d’artillerie se succédaient ; des flots de soldats, de blessés, tous les hommes inutiles se précipitaient vers Leipzig, portant partout l’épouvante. On se battait avec fureur à Reudnitz. A quatre heures, la batterie eut ordre de traverser la ville pour se mettre sur la route de Lindenau et protéger la porte de Hale qui était vivement attaquée. Le commandant donna tête baissée dans cette masse, fit écarter et renverser tous les obstacles, s’empara de la porte, traversa Leipzig au galop, et, malgré le désordre occasionné par les obus, qui déjà éclataient sur la ville, nous atteignîmes la chaussée de Lindenau. C’est la seule avenue qui mène à Leipzig ; elle suffisait à peine à y resserrer les divers corps qui débouchaient vers ce point ; chacun des nombreux ponts qu’il fallait traverser était un obstacle, et on s’étonnait qu’on n’eût pas fait jeter quelques ponts auxiliaires sur la Pleisse ; enfin, engagé à travers la foule, j’arrivai à Lindenau. Le général comte Bertrand était déjà en avant, chargé d’ouvrir la route. La nuit mit fin au carnage. Le canon ne grondait plus. On avait tiré dans la journée quatre-vingt-quinze mille coups de canon. On avait besoin de repos. Vers onze heures du soir, le service de l’Empereur vient s’établir à Lindenau. Les nouvelles qu’on nous donne sont cruelles ; nous avons fait des pertes considérables, mais nos troupes n’ont pas perdu un pouce de terrain, malgré le renfort de cent mille hommes dont les armées alliées avaient grossi leur masse depuis la journée du 16, et malgré la défection de l’armée Saxonne et de la cavalerie Wurtembergeoise, qui passèrent dans les rangs suédois, au moment où le général Reynier, qui la commandait, était fortement engagé avec le général [maréchal] Bernadotte dans Reudnitz. D’après les rapports des commandants de l’artillerie de l’armée, Sa Majesté a ordonné la retraite et son quartier a été marqué à l’hôtel des Armes de Prusse, à Leipzig.

19 octobre. Trop préoccupé pour pouvoir prendre un logement à Lindenau, je m’établis dans mon fourgon. Toute la nuit le passage fut continuel. Au point du jour, les divers corps d’armée occupaient les faubourgs et les barrières de Leipzig ; tout se disposait pour une résistance rigoureuse ; on garnissait de palissades les murs des jardins extérieurs. En même temps, les magistrats de la ville allaient au quartier-général des alliés demander, au nom du Roi de Saxe, que les troupes françaises pussent se retirer sans être molestées. A neuf heures, la ville fut vivement attaquée. La fusillade éclatait de toutes parts ; bientôt elle redouble et semble plus rapprochée. Les Autrichiens pénètrent par les faubourgs du Midi. Les autres faubourgs sont attaqués avec fureur ; la résistance est vive et opiniâtre ; on se défend de maison en maison. L’Empereur était auprès du Roi de Saxe ; mais Sa Majesté, voyant que sa présence ne fait que redoubler les alarmes de toute la famille Royale, n’insiste plus et lui fait ses adieux. Toutes les attaques de l’ennemi avaient échoué ; partout on le retenait. Sa Majesté arrive à travers la foule au dernier pont du moulin de Lindenau. En traversant le grand pont sur l’Elster, elle ordonne qu’on le fasse sauter lorsque le dernier peloton de nos troupes l’aura traversé. Elle s’enferme au 1er étage du moulin pour dicter des ordres.

« Tandis qu’on les expédie, l’Empereur, fatigué, se laisse surprendre au sommeil ; il dort profondément au bruit des soldats et des voitures qui défilent sur la route, et des coups de canon qui retentissent de tous les faubourgs de Leipzig.»(Baron FAIN. Manuscrit de 1813).

Placé au débouché de la route qui conduit à Markranstädt, je voyais avec une vive impression le désordre de notre sortie de Leipzig et l’air effaré de tous ceux qui traversaient Lindenau ; il n’était plus possible de les arrêter ni de réunir les diverses compagnies ; l’encombrement, un désordre affreux dans les équipages, les cris des blessés, des feux successifs de pelotons et de bataillons, l’incendie qui éclatait dans quelques maisons du faubourg ; les cris des fuyards annonçant que les portes avaient été forcées, cet affreux tableau de notre armée me mettait dans une agitation difficile à exprimer ; ce hideux et triste résultat d’efforts qui n’étaient pas sans gloire, m’affecta profondément.

La maison qu’occupait le quartier-général de Sa Majesté étant trop à découvert, nous nous portâmes à une lieue en arrière sur une hauteur. On avait miné le grand pont sur l’Elster pour le faire sauter et ralentir la poursuite de l’ennemi. Cette opération avait été confiée à un caporal qui fit jouer la mine dès qu’il entendit siffler les balles de quelques tirailleurs prussiens qui avaient tourné notre arrière-garde. Tout ce qui se trouvait en deçà du pont fut foudroyé par l’artillerie ennemie. Les corps des maréchaux ducs de Tarente et Poniatowski, des généraux Lauriston et Reynier, traversaient Leipzig en défendant le terrain pied à pied : plus de deux cents pièces de canon étaient encore sur le boulevard, arrêtées par ce refluement de troupes ; enveloppés de toutes parts par l’ennemi, nos soldats se mitraillaient avant de s’être entendus ; les plus braves ne songeaient désormais qu’à vendre chèrement leur vie ; d’autres tentèrent de traverser des marais presque impraticables, mais tous ceux qui n’ont pu nager ont été engloutis. Des flots de fuyards, échappés au désastre de Leipzig, nous eurent bientôt appris cette épouvantable catastrophe. Sa Majesté se porta sur Mark-Randstadt où elle coucha.

20 octobre Nous quittâmes notre position ; nous poussâmes jusqu’à Lützen, que nous trouvâmes en flammes ; la position n’était pas tenable ; nous continuâmes notre marche vers Weissenfels ; nous traversâmesla Saale sur un pont couvert et sous la protection des troupes du général Bertrand. Sa Majesté s’établit dans un pavillon isolé dans une grande vigne. C’est de ce quartier que l’Empereur fit congédier tout ce qui restait d’officiers saxons auprès de sa personne ; ils partirent comblés des marques de sa munificence. Une alerte de Cosaques vint un moment troubler notre établissement à Weissenfels. Des officiers, échappés à la nage, nous confirmèrent tous les malheurs de l’armée. L’Empereur en fut consterné, et apprit avec douleur la perte du maréchal Poniatowski, qui se noya en cherchant à traverser avec son cheval les marais de l’Elster.

21 octobre. Nous arrivâmes au défilé qui mène à Freiburg. Il n’existait qu’un seul pont sur l’Unstrutt, ce qui rendait la marche lente, et Sa Majesté jugeait important de mettre encore ce nouvel obstacle sous les pas de l’ennemi ; aussi, après s’être arrêtée un moment à Freiburg, elle se porta sur les bords de la rivière pour y faire construire un deuxième pont. Je pris la route d’Echartzberg. Je franchis le pont après des efforts extraordinaires. Je commençais à m’établir dans un pré pour faire rafraîchir mes chevaux, lorsque des tirailleurs prussiens se faisant voir derrière nous, sur les collines qui dominent le village, troublèrent notre halte par une vive fusillade. Je levai le pied et continuai ma route. L’approche de l’ennemi donna à tous nos mouvements une précipitation qui multipliait pour moi les embarras dela marche. Sa Majesté, après avoir donné l’ordre de repousser les tirailleurs, ne quitta pas les ponts ; sa présence seule put arrêter le désordre du passage. Pendant tout l’après-dîner, le canon gronda sur notre gauche. Le général Bertrand contenait les Autrichiens et les empêchait d’arriver sur nous. J’arrivai tard à Echartzberg. Les chemins furent difficiles et encombrés.

22 octobre. On tint toute la nuit à Freiburg ; en quittant cette position, à la pointe du jour, le duc de Reggio brûla les ponts ; nous arrivâmes à Erfurt.

23 et 24 octobre.  Séjour. J’avais besoin de repos et j’en profitai pour mettre mes écritures à jour. Un nouvel ennemi se présente ;la Bavière tourne ses armes contre nous. Cette fâcheuse nouvelle me fit prévoir tous les embarras que nous éprouverions avant d’arriver à Mayence. Sa Majesté travailla beaucoup à Erfurt.

25 octobre.  Les Cosaques sont sur nos flancs ; quelquefois ils nous précèdent. On s’arrête à Gotha.

26 octobre. A Vach. Les Cosaques avaient été vus rôdant autour d’Eisenach que nous venions de traverser.

27 octobre.  On ne s’arrêta pas à Fuld. L’arrivée de Sa Majesté calma les vives craintes que la présence des Cosaques avaient données dansla matinée. Leur présence avait été signalée par des réquisitions et l’enlèvement du Préfet. Sa Majesté coucha à Hunefeld.

28 octobre.  A Schlutern. Tous les princes dela Confédération du Rhin, dont les troupes servaient dans nos rangs, sont entraînés dans le tourbillon général qui soulève contre nous toute l’Allemagne. Sa Majesté congédie ce qui reste encore de Badois et de Bavarois. La fortune épuisait sur Sa Majesté ses derniers traits.

29 octobre. Notre avant-garde rencontra l’ennemi près de Gelnhausen et l’en chassa. Sa Majesté mit pied à terre pour faire réparer le pont que l’ennemi avait brûlé. Nos avant-postes occupèrent Langen-Selbod ; le quartier de l’Empereur fut placé dans le château du prince d’Isembourg. Le maréchal duc de Tarente poussa une reconnaissance et vit l’ennemi.

30 octobre.  On fut en présence à neuf heures du matin. Les ducs de Tarente et de Bellune marchent les premiers à l’ennemi ; la forêt dite de Lamboy, ainsi nommée depuis que les affaires qu’y soutint un général de ce nom dans la guerre de trente ans, cachait l’ennemi dont les forces principales couvrent Hanau. Il ne fut pas facile à la cavalerie du général Sébastiani de trouver des clairières pour charger les tirailleurs qui faisaient dans le bois un feu roulant. Placé avec tout le service de la maison à l’entrée de la forêt, j’attendis le résultat d’un engagement que l’éloignement de nos troupes ne permettait pas à Sa Majesté de rendre général. Nos soldats arrivaient au pas de course.La Garde Impériale avait mis en batterie ses premières pièces. Le général Curial, sous la protection de ce feu, débouche à la baïonnette à la tête des chasseurs de la Garde. Nos cuirassiers et nos dragons enfoncent les carrés bavarois et dispersent tout à coups de sabre. La fusillade et une vive canonnade retentissent dansla forêt. Les boulets et les obus sifflaient dans les branchages. Vers trois heures, un feu plus vif éclate sur notre gauche ; je vis un mouvement rétrograde dans notre ligne ; nous le suivîmes. Sa Majesté était arrêtée sur la route ; une foule inquiète l’entourait.La Vieille Garde fut lancée sur l’ennemi. 50 pièces d’artillerie, commandées par le général Drouot, soutinrent ce mouvement. Tout céda à l’impétuosité de cette attaque, et la route de Hanau fut libre. Sa Majesté bivouaqua dansla forêt. Tout son service s’y établit.

31 octobre.  Dans la nuit on prit possession d’Hanau. Les Bavarois, qui avaient passé la rivière, jetèrent sur nous quelques boulets perdus ont un passa sur nos têtes pendant que nous déjeunions. Sa Majesté partit. Devant Hanau, nous saluâmes de quelques décharges d’artillerie une colonne de Bavarois qui remontait le Main. A notre arrivée à Francfort, nous trouvâmes la ville évacuée et le pont brûlé. Sa Majesté prit son logement hors la ville, dans le pavillon du banquier Bethman. J’entrai dans Francfort pour parcourir la ville et voir le désastre du pont.

gp. 1813 dans TEMOIGNAGES

Guillaume PEYRUSSE  (1776-1860)

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( 10 octobre, 2013 )

10 octobre 1813…

10 octobre 1813… dans TEMOIGNAGES 1813-20131

[Pièce n°2531]. Napoléon au roi de Saxe.

Düben, 10 octobre 1813.

Les affaires s’engagent de tous côtés. Les armées de Silésie et de Berlin se sont concentrées sur Dessau en grande hâte; ce qui nous a mis à même de leur faire quelques centaines de prisonniers. J’ai fait lever le siège de Wittenberg où mes premières divisions sont arrivées. Comme le principal but des ennemis était d’arriver à Leipzig et sur la Saale, j’ai pensé qu’il y aurait toujours plus de sûreté à ce que Votre Majesté restât toujours avec l’armée. La fatigue que cela occasionnera à la reine et à la princesses, sera compensée par moins d’inquiétude ;

(Arthur Chuquet, « Inédits napoléoniens », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914-1919, tome II, p.232).

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( 4 septembre, 2013 )

« Je suis resté ici pour réorganiser le 1er corps d’armée et en prendre le commandement… »

Une nouvelle lettre du général Mouton, comte de Lobau, à son épouse. Il vient d’être nommé (3 septembre) à la tête du 1er corps d’armée.

Dresde, faubourg de la rive droite, le 4 septembre 1813.

Ma chère Cite [Félicité], l’Empereur est parti hier pour aller du côté de la Silésie. Où se trouve l’Empereur, nous sommes presque certains des succès, mais malheureusement il n’en est pas de même ailleurs. Il ne fait pas également beau partout. Il faudrait que S.M. pût être partout. Moi, je suis resté ici pour réorganiser le 1er corps d’armée et en prendre le commandement, le général Vandamme qui le commandait précédemment ayant été pris en Bohême dans un fort engagement dont les résultats n’ont pas été heureux. L’Empereur ne donne par là une grande preuve de confiance, mais une tâche énorme. J’emploierai tous mes moyens pour bien servir S.M. et remplir mes devoirs. Il est des circonstances où je regarderai comme un crime la moindre hésitation. Je connais assez ton âme, ma tendre et bonne amie, pour être persuadé que tu partageras mon opinion. Ce changement ne va pas me permettre de te donner souvent de mes nouvelles, mais je te promets de ne négliger aucune occasion de le faire.

Bonjour, ma chère, je t’embrasse de toute mon âme ainsi que ta fille.

LOBAU.

Je suis encore ici et je m’attends à chaque instant à recevoir l’ordre d’en partir. Le duc de Bassano sort de chez moi et je vais dîner avec lui. Bonjour mon cher enfant.

« Lettres d’un lion. Correspondance inédite du général Mouton, comte de Lobau (1812-1815). [Publiées et annotées par Emmanuel de Waresquiel], Nouveau Monde Éditions, 2005, pp.158-159). 

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( 1 septembre, 2013 )

Des nouvelles attendues…Quelles nouvelles reçues ?

Des nouvelles attendues…Quelles nouvelles reçues ? dans TEMOIGNAGES 1813-20131

Extraits de lettres de Cambacérès adressées à Napoléon.

30 août 1813

Sire,

La lettre que V.M. à la date du 24, après m’avoir appris remportée en Silésie, m’annonçait qu’elle était en grandes manœuvres. C’était assez pour me faire juger que nous touchions à des événements encore plus importants. En effet, le duc de Valmy [maréchal Kellermann] m’instruit par une dépêche télégraphique arrivée aujourd’hui avant midi, que V.M. lui a ordonné d’informer S.M. l’Impératrice de la grande victoire remportée à Dresde le 26, sur les Autrichiens, les Russes et les Prussiens, commandés par les empereurs d’Autriche, de Russie et par le Roi de Prusse. Je me suis empressé d’annoncer cette brillante nouvelle à S.M. à qui j’ai transmis la dépêche du duc de Valmy. Ma lettre a dû être expédiée par une estafette extraordinaire, suivant m’avis que j’en ai donné au comte de Valette [Directeur général des Postes]. Sans donner à cet événement une publication authentique, qu’il convient de réserver pour l’arrivée des communications directes que nous aurons cette nuit, ou demain, j’en ai fait part à tous ceux que j’ai eu  occasion de voir, et avec qui j’ai des rapports habituels d’affaire, notamment les ministres de la Guerre, de la Police, en sorte que la nouvelle a été bientôt connue, et n’a pas manqué d’exciter une grande joie. On est avide des détails et ce sentiment est bien naturel…

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31 août 1813

Sire,

Les détails sur la victoire remportée à Dresde le 26 par Votre Majesté sont vivement désirés. Je les attendais aujourd’hui, ils ne me sont point encore parvenus. Il est vraisemblable que duc de Bassano [Maret] ne les avait point lorsqu’il m’a écrit. Ce ministre, dans sa lettre du 26, dit seulement que les ennemis ont été attaqués et repoussés sur tous les points. Dans la même dépêche, le duc de Bassano m’apprend les avantages signalés remportés à Jauer par le comte de Lauriston, sur les armées russe et prussienne. Nous n’en avions encore rien.  […] S.M. l’Impératrice était encore à Cherbourg le 29. Le voyage de S.M. en Normandie a produit un excellent effet…

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1er septembre 1813

Sire,

J’ai été bienheureux de renvoyer la lettre que V.M. a daigné m’écrire de Dresde, le 27. Il me tardait d’avoir des nouvelles directes de V.M. et de savoir qu’elle est en bonne santé après tant de fatigue et une si grande activité. Les détails sur les journées des 26 et 27, sont vivement désirés. V.M. me dit que le duc de Bassano s’est chargé de me les transmettre. La dépêche qui les contiendra, arrivera par la prochaine estafette. Elle ne m’est point encore parvenue. V.M. aura vu que depuis avant-hier il y avait eu à la Bourse un mouvement de hausse assez considérable. C’est que l’on a une grande confiance dans les suites de la nouvelles victoire que V.M. vient de remporter.  Nous espérons que S.M. l’Impératrice arrivera le 4 au soir à Saint-Cloud. S.M a dû partir aujourd’hui de Cherbourg et se propose de séjourner le 3 à Rouen…

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2 septembre 1813

Sire,

Les détails qui étaient attendu avec un si juste impatience, étaient dans la lettre que le duc de  Bassano m’a écrit le 27 août et qui m’est parvenue vers minuit. Dans le Postscriptum, le ministre me dit qu’il pense que je jugerai convenable de rendre sa lettre publique. Ces expressions m’ont paru préjuger la question et contenir l’approbation implicite de V.M. à une disposition que les circonstances rendaient nécessaire.

En effet, Sire, dans l’intervalle de temps qui s’est écoulé depuis l’arrivée de la dépêche télégraphique du duc de Valmy, il régnait dans l’opinion, non une incertitude sur les résultats des journées des 26 et 27, mais une sorte de crainte que ces triomphes ne fussent altérés par des malheurs particuliers. L’imagination qui grossit tous les objets et qui souvent les dénature, a besoin d’un régulateur. Dans toutes les guerres soutenues par V.M., ce régulateur s’est trouvé dans les bulletins, qui ont été publiés par ses ordres ; et lorsque la rapidité des événements empêche de les publier, il faut y suppléer d’une manière quelconque.  L’insertion au Moniteur de la lettre du compte Daru au duc de Feltre, et celle de la dépêche qui vient de m’être adressée par le duc de Bassano, ont pleinement satisfait aux besoins et aux vœux du public. Je ne saurais trop dire à V.M., combien est grande l’allégresse et avec quel empressement le Moniteur du jour a été recherché. Si ce journal avait été tiré à cent mille exemplaires, j’estime qu’on aurait trouvé facilement à les placer. Tout annonce qu’il y aura la 28, de nouvelles affaires. Nous espérons qu’elles auront été heureuses et brillantes comme celles des 26 et 27 ; ce qu’il nous faut surtout, c’est de savoir que V.M. est bien portante, et que ses forces physiques sont au-dessus de tous les événements.

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3 septembre 1813

… S’il est vrai que le général Moreau ait terminé sa carrière, et n’ait point survécu à la honte dont il s’est couvert, cet exemple doit faire trembler ceux qui comme lui ont dévié de la bonne route. Je ne saurais trop exprimer à V.M. combien le public a été indigné, en apprenant que cet ex-général avait passé dans les rangs ennemis. 

Les lettres particulières qui arrivent en foule, ne parlent que des prodiges opérés dans les journées des 26 et 27 août. L’enthousiasme ce ceux qui les écrivent gagne ceux qui les reçoivent ; en sorte qu’on est dan une espèce d’ivresse. Ceux qui naguère paraissaient consternés, ne parlent  maintenant que de conquêtes. V.M. qui juge et apprécie ce qu’on appelle l’opinion publique, ne s’étonnera point de cette variation. Il n’y a d’ailleurs ici rien de nouveau.

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Bientôt la reddition du général Vandamme à Kulm le 30 août parviendra jusqu’à Paris…

(« Cambacérès. Lettres inédites à Napoléon. Tome II, Avril 1808-Avril 1814. Présentation et Notes par Jean Tulard », Éditions Klincksieck, 1973. Extraits des lettres n°1252, 1253, 1254, 1256, et 1257, pp.1035-1040).

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( 26 septembre, 2012 )

LU: « L’effroyable tragédie.Une nouvelle histoire de la campagne de Russie », de M.-P. REY…

Paru en janvier 2012, au tout début de cette année-anniversaire de la campagne de Russie l’ouvrage de Marie-Pierre Rey, qui s’y connaît plutôt en histoire de ce pays, elle est l’auteur d’un magistral « Alexandre 1er » (Flammarion, 2009), est à classer parmi les bons livres sur le sujet. On oubliera d’entrée l’étrange (et peu flatteuse) illustration de couverture ; il y avait bien mieux à choisir, pour ce livre, parmi les multiples (et souvent belles) peintures existantes sur cette campagne ;  mais entrons dans le vif du sujet. « L’effroyable tragédie » permet de comprendre, de suivre et d’appréhender toute l’étendue de cette fameuse campagne tant sur le plan militaire que sur le plan humain ; l’auteur a consulté de nombreux témoignages russes méconnus, sans oublier ceux émanant de soldats de la Grande-Armée, qui viennent étayer son travail. Toutefois, j’ai eu quelques petits moments de doute en lisant ce livre. Ainsi cette légende accompagnant un portrait de Napoléon (dans le cahier iconographique) : « A la tête du grand empire, au faîte de sa puissance en 1812, Napoléon semble invincible. Pourtant, la campagne de Russie lui coûtera son régime et sa liberté ». N’est-ce pas plutôt en 1814, puis en 1815 que ces propos seront d’actualité ? A la page 232,  l’auteur évoque le Tsar à l’été 1814 « aussitôt reparti pour le congrès de Vienne ». Mais celui ne commencera qu’en novembre de la même année… ; à la p. 301 : « Le 13 janvier 1813, les troupes russes, placées sous la direction du tsar et celle de Koutouzov, franchissent à leur tour le Niémen et pénètrent en Prusse. La campagne de Russie est terminée. Débutent alors celles d’Allemagne et de France. » Cette dernière ne débutera que plus tard, en 1814 ! Dans l’Épilogue, les chiffres avancés par Marie-Pierre Rey sur la bataille de Leipzig sont inexacts, si l’on en croit ceux que donnent Alain Pigeard dans son « Dictionnaire des batailles de Napoléon » (Tallandier, 2002). Je ne développerai pas plus en avant cette question au risque d’ennuyer ceux qui liront ces lignes. Ces quelques points soulevés ne remettent aucunement en question la qualité de « L’effroyable tragédie » de Marie-Pierre Rey qui apporte d’une façon non négligeable sa contribution à l’historiographie sur 1812. Et c’est là l’essentiel.

Marie-Pierre Rey, « L’effroyable tragédie. Une nouvelle histoire de la campagne de Russie », Flammarion, 2012, 390 pages. 

LU:

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( 10 août, 2012 )

LUE: la CORRESPONDANCE d’Eugène de ROUSSY…

LUE: la CORRESPONDANCE d'Eugène de ROUSSY... dans HORS-SERIE 51gQRS887HL__SS500_-189x300

Après avoir fait paraître en 2005 les lettres du général Mouton, qui présentaient un certain intérêt, les Editions Nouveau Monde ont réalisé un volume consacré à la correspondance, elle aussi inédite, d’Eugène de Roussy. Ce jeune aristocrate, né en 1787 et mort en 1872, s’engagea de 1806 à 1807 aux gendarmes d’ordonnance, puis passa dans les rangs du 28ème dragons, de 1808 à 1811. Les nombreuses lettres qu’il adressa à ses proches pourraient être intéressantes; loin de là ! Je me suis profondément ennuyé en lisant la prose du jeune de Roussy. Il n’y parle que de préoccupations matérielles, d’argent à lui transmettre, de bals, de repas entre amis (bien nés comme lui), de choses futiles, sans réel intérêt. Point de batailles, de combats ou même d’escarmouches. On est loin des correspondances si hautes en couleurs que laissèrent certains officiers et soldats de cette époque (citons notamment Coudreux, Paruit, Maffre, le jeune Aubry de Vildé-qui laissa peu de lettres mais d’une densité émouvante-, et les frères Peyrusse, Guillaume et André, qui me sont désormais particulièrement familiers, tout en n’étant pas des militaires au sens propre du terme). Au fur et à mesure de la lecture de cet ouvrage, qui comporte pourtant une solide préface et un appareil critique qui l’est tout autant, le lecteur peut se demander légitimement quand « l’action » va commencer, enfin. Et le ronflement du canon, et les coups de feu et les cris, que l’on peut deviner si souvent dans les lettres laissées par les acteurs de la Grande-Armée ? Point de tout cela ! Il ne se passe rien : Eugène de Roussy tout occupé par des futilités évoque à peine les événements historiques auxquelles il a été associé. Comme on est éloigné de ce que pouvait ressentir alors le soldat des guerres de l’Empire ! Ses espoirs, ses doutes, la peur aussi, qu’il n’ose s’avouer, ce réalisme quelquefois si violent  et qui permet au lecteur d’aujourd’hui de revivre cette grande époque historique. Le contenu de ce livre est à des années-lumière de tout cela. De ces 157 lettres restées enfermées dans les lourdes armoires des archives familiales on ne retient historiquement rien. On ne peut que le regretter.

« De l’Empereur au Roi. Correspondance d’Eugène de Roussy (1806-1830). Préface d’Emmanuel de Waresquiel. Présentée par Chantal de Loth. Introduction et annotation par François Houdecek », Editions Nouveau Monde,[paru le 12 juin] 2012, 382 pages).

 

 

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( 8 mars, 2012 )

Une VOITURE du SERVICE de CAMPAGNE de l’EMPEREUR, prise à WATERLOO, entre au MUSEE de MALMAISON…

Depuis hier, se tient à Paris, une exposition sur la voiture de l’Empereur prise le soir de Waterloo; voir « L’Estafette » à la date du 7 mars 2012 . J’ai pensé qu’il serait utile de reproduire ici cet article paru dans le Bulletin de la Société Belge d’Etudes Napoléoniennes (SBEN) en avril 1974 (dans son n°86). Il vous éclairera sur la provenance et le devenir de cette fameuse voiture. Les photos (celles en noir et blanc) qui viennent compléter cet article sont celles diffusées à l’époque dans ce bulletin.

C.B.

Une précision: la berline qui a donc fait l’objet d’un dépôt en 1973 a été donnée par les descendants de Blücher à l’Etat français en 1975; ce que j’ignorai.

Grâce à l’heureuse initiative de M. Gérard Souhami, membre du conseil d’administration de la Société des amis de Malmaison, et à  l’exceptionnelle générosité du comte Blücher von Wahlstatt, descendant du feld-maréchal Blücher, qui en a consenti le dépôt, le « landau en berline » du Service de Campagne de l’Empereur durant la malheureuse campagne de Belgique vient d’entrer au Pavillon des voitures du Château de Malmaison. Il y voisinera désormais avec l’OUne VOITURE du SERVICE de CAMPAGNE de l’EMPEREUR, prise à WATERLOO, entre au MUSEE de MALMAISON… dans A LA UNE ! Landau-300x200pale, berline de cérémonie, qui emmena l’Impératrice répudiée à Malmaison le 16 décembre 1809 et avec la voiture moins élégante offert au Musée par le Prince Murat, toutes deux signées de Devaux, carrossier habituel de Napoléon, comme Cauyette et Getting.S.A.I. le Prince Napoléon et plusieurs des hautes personnalités, qui ont daigné accorder leur patronage àla Société des Amis du Musée, ont honoré de leur présence la cérémonie intime de mis en dépôt du « landau », le 31 octobre 1973. Le Directeur des Musées de France souligna la portée de cet acte, le comte Blücher, dans sa réponse, exprima de façon éLandau-092011-300x202 Blücher dans INFOmouvante la satisfaction que lui procurait le retour en France de ce souvenir d’un passé glorieux. Photos au-dessus et à droite: la berline photographiée au moment de son entrée en 1973 dans le Pavillon des Voitures du château de Malmaison. Puis la même berline mais capotée cette fois. Etat actuel. ( sept.2011).

Cette voiture, exposée pour la dernière fois à la fin de 1933 dans une cour de l’Arsenal de Berlin avec une partie du butin fait après Waterloo, n’avait pas attiré l’attention des historiens, autant que celle offerte au Prince-Régent par le major von Keller, puis cédée à Bullock qui l’exposa dès 1818 à l’Egyptian Hall de Londres. Cette dernière voiture brûla le 18 mars 1925 au Musée Tussaud, où elle se trouvait depuis longtemps. Il n’en reste que des fragments dépourvus d’un réel intérêt. En revanche, le « landau » conservé dans la famille des princes Blücher est pratiquement intact, sauf la garniture moderne de drap bleu. Il porte encore, avec la marque du carrossier répétée six fois, les deux numéros qui lui furent attribués en 1812 puis en 1815 par le service du Grand-Ecuyer. On doit regretter que nul historien n’ait songé  à relever les numéros de la voiture londonienne, qui les portait nécessairement aux mêmes emplacements. Grâce aux indications que porte le « landau » les documents des Archives de France permettent en effet de préciser que le mémoire pour un « landeau (sic) en berline », mis en service le 12 juin 1812 sous le numéro 429, montant à11.560 F., somme fort élevée si on la compare avec le prix des autres voitures fournie par le même fabricant, est transmis par Caulaincourt à l’Intendant général le 21 août 1812. Or, le landau porte la marque de Getting, lequel dirigea longtemps les ateliers de Cauyette, rue des Martyrs, avant de créer en 1815 sa propre firme. Les noms de Cauyette et de Getting sont associés ou cités indifféremment dans les pièces d’archives avant 1815. Le numéro 429 apparaît toujours sur les moyeux de roues. A l’inventaire de 1815 le numéro 301 fut donné à ce landau ; il est spécifié qu’il a été « pris à l’armée ». Il convient de rappeler l’organisation minutieuse des déplacements de l’Empereur qui relevaient du Grand-Ecuyer. Elle ne variait guère. Il y avait toujours trois « services » de plusieurs voitures. L’un précédait Napoléon de quelques heures. Lui-même prenait place dans une voiture du deuxième [service]. Le troisième [service] partait ensuite. Le baron Fain, confirmé par tous les documents officiels, a pris soin de détailler la manière dont l’Empereur effectuait ses « voyages de guerre », empruntant d’abord un « coupé » à l’usage de « dormeuse » pour les « traites de longue haleine ». Quand l’Empereur quittait cette voiture pour marcher avec ses troupes, on la laissait à l’arrière-garde avec les fourgons dela Maison : c’était ce qu’on appelait « les gros équipages »… « La calèche, attelée par des relais dela Maison, servait à l’Empereur pour se transporter d’un corps d’armée à un autre ».

L’« Ordre de marche » dicté par Napoléon le 10 juin 1815 et mis au net par le Grand-Ecuyer, qui ne devait pas accompagner cette fois l’Empereur, est d’une précision absolue. Le premier Service, scindé en deux groupes de voitures, l’un partant le 10 à 11 heures du soir, l’autre partant le 11 à 4 heures du matin, comprend d’abord le « landau 301 » dans lequel prendront place le général comte de Fouler de Relingue, Ecuyer-Commandant (troisième personnage dela Grande-Ecurie, après le duc de Vicence, Grand-Ecuyer, tous deux indisponibles), et M. Gy, Quartier-Maître des Ecuries, responsable de toutes la marche des équipages, plus un ouvrier et un domestique. Les autres voitures sont celles de la chambre et six « chariots » ou « pourvoyeuses ». L’heure du départ du « Service de l’Empereur » n’est évidemment pas précisée : il comprend la «berline 51» pour les quatre aides-de-camp : Drouot, Flahaut, Corbineau et Labédoyère ; la « battardelle [sic] 399 », avec Marchand, premier valet de chambre [de l’Empereur], un chirurgien, le garde du Portefeuille et une autre personne, le « dormeuse 389 » qui « restera à l’armée », emportant Napoléon et le Grand-Dormeuse-300x236 GenappeMaréchal ,plus Saint-Denis [le mameluk Ali] et des chasseurs, escorté d’un écuyer, d’un page, de deux officiers d’ordonnance, de courrier et de piqueurs. Vient enfin le troisième service, « partant après l’Empereur », comprenant le « voiture du Cabinet 379 » avec le baron Fain, le général Bernard, un garde du Portefeuille et un garçon de bureau, la « gondolle  [sic] 262 », pour les gens des officiers, et la « chaise 22 » pour un secrétaire du Grand-Maréchal et un maître d’hôtel de l’Empereur. Soit au total quatorze voitures. Il est précisé qu’un « un lit de fer complet » sera placé « sur la dormeuse de Sa Majesté» et un « lit de fer sans bidet ni chaise sur le landeau (sic) ». La « dormeuse » et le « landau », que Napoléon devait emprunter de préférence sur le terrain des opérations, constituaient donc les voitures essentielles de cet équipage de guerre, l’une plus lourde, au rayon de braquage moins large, pour la route, l’autre plus légère, décapotable, pouvant presque tourner sur elle-même, destinée à affronter tous les terrains. Photo en haut: « Voiture des équipages de Napoléon prise par les Prussiens le soir de Waterloo. Exposé à Londres, elle fut détruite dans l’incendie du Musée Tussaud en 1925. »

On sait la suite : les rapports allemands, anglais, français sont formels et ne contredisent pas les souvenirs des témoins privilégiés, Marchand, Saint-Denis. Au soir du 18 juin 1815, à Genappe, le major von Keller, du 15ème fusiliers prussiens s’empara sur la route encombrée de toutes les voitures arrêtée. Il conserva la « dormeuse » vendue en Angleterre par ses soins, dont les anciennes photographies, les dessins détaillés et les descriptions correspondent bien à ce type de voiture spécialement aménagée pour Napoléon. Seul manque le relevé du numéro pour emporter notre conviction absolue. C’est dans cette voiture, plus personnelle encore que le  landau, que furent trouvés les objets les plus intimes, les plus prestigieux, répartis ensuite entre les vainqueurs.

Mais Blücher se réserva le landau armorié, jugé sans doute plus pratique, qu’il envoya à sa femme. La lettre qu’il dicta pour elle le 25 juin 1815, de Gosselies, est trop décousue pour que l’on puisse affirmer que Napoléon a quitté brusquement ce landau pour fuir à cheval. Il est plus probable que l’Empereur a abandonné la « dormeuse » aujourd’hui détruite dans laquelle il devait normalement monter. Si les termes employés pour désigner les différentes voitures de voyage utilisées par Napoléon lui-même, berline, coupé, dormeuse, calèche, landau,… varient  suivant les documents contemporains, leurs numéros, leur prix d’achat suffit à les distinguer des simples « chaises, gondoles, batardelles, pourvoyeuses ou chariots… Si nombreux dans les équipages impériaux qui comptaient encore au 12 juillet 1815, 179 voitures auxquelles il faudrait ajouter les 43 voitures « sorties depuis le 20 mars [1815] », c’est-à-dire « prises à l’armée » ou « prises par les Prussiens à Versailles et à Saint-Cloud ». Le « landau en berline » pouvait d’ailleurs servir de « dormeuse » pour le voyageur placé à droite, grâce à un ingénieux dispositif. De par sa qualité et sa provenance, il mérite à coup sûr qu’un spécialiste lui consacre une étude technique détaillée. 

Gérard HUBERT,

Conservateur des Musées Nationaux, chargé du Musée de Malmaison.

  

 

 

 

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