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( 1 janvier, 2022 )

Paris en 1810. Le témoignage de Karl de Luternan…

 tuileries.jpgLe document qui suit, fut publié en août 1950 dans la « Revue de Paris ». Henry d’Estre, le publicateur d’alors, apporte quelques détails biographiques sur son auteur :

Rudolf-Samuel-Karl de Luternan.   

« Né en 1769, la même année que Napoléon, il avait été avant 1789 officier au régiment d’Ernest, corps d’infanterie au service du Roi de France, qui l’utilisa notamment en corse. Membre du Conseil de Berne en 1803, il était inspecteur général de l’artillerie helvétique à l’époque de la rédaction de son « Journal », commencée le 31 juillet 1810, terminée le 19 octobre. Son Gouvernement l’avait envoyé à Paris dans un double-but : en mission officielle pour féliciter S.A.S. le Prince de Neuchâtel et de Wagram [le maréchal Berthier], vice-connétable, grand-veneur, etc., au titre de sa nomination de colonel-général des troupes suisses au service de la France ; en mission secrète, pour s’enquérir des intentions du tout-puissant empereur sur leur pays, qui craignait d’être annexé par décret, comme venait de l’être la Hollande, comme l’avaient été, l’année précédent, les états pontificaux. Les libres habitants de la libre Helvétie s’alarmant à ce sujet, ses dirigeants expédièrent à Paris un homme sachant voir et dire ce qu’il avait vu ». 

UNE REVUE AUX TUILERIES. 

Le 22 septembre 1810, le colonel de Luternan assiste à la grande revue qui se déroule. « Il avait pu prendre place à une croisée du rez-de-chaussée du château des Tuileries, tout proche de la grande porte ». Mais à présent, laissons parler l’auteur : « En disant que toutes ces troupes, deux bataillons d’infanterie légère française et les quatre faibles bataillons portugais exceptés, appartenaient à la Garde Impériale, il est à peine nécessaire de parler de la beauté des hommes et de leur tenue. Le coup d’œil me parut magnifique ; point de clinquant inutile, hors la chamarrure ordinaire des tambours-majors et des musiques de régiment.  A une heure, un roulement général de tambour que l’écho, ou plutôt l’encaissement du château, rendait semblable à celui du tonnerre, annonça l’Empereur. Son cheval blanc l’attendait sous l’escalier du château.  Il saute dessus assez pesamment et part au petit galop, suivi du prince de Neuchâtel, du maréchal Bessières, du duc de Feltre [Clarke, alors ministre de la Guerre] et d’une dizaine de généraux. Après s’être arrêté un petit quart d’heure à l’aile droite des grenadiers portugais, où il fit des questions que je ne pus comprendre, il parcourut rapidement toutes les lignes et revint ensuite mettre pied à terre où il était monté à cheval. Toute sa suite en fit autant, à l’exception du général Mouton, destiné à répéter les mots de commandement de l’Empereur aux exercices et manœuvres qui allaient commencer.  Ici, je dois faire mention d’une chose peu royale, peu impériale, qui se passa sous nos yeux, même sous les yeux des dames, qui remplissaient les appartements du [grand-] maréchal Duroc. Bonaparte fut pris d’un besoin et, sans se gêner, il vint (en quittant son cheval) le satisfaire au coin de la porte d’entrée. Je n’en dis pas davantage. Après ce galant épisode je vis que S.M. dirigeait ses pas nonchalamment vers nous, le long du mur du château, se grattant le nombril et prenant du tabac, etc.…, etc. J’étais loin de penser, en le voyant approcher ainsi s’asseoir sur une borne sous ma fenêtre, qu’il y fixerait sa station et que, pendant trois heures de suite, il n’en bougerait pas. Néanmoins, c’est ce qui arriva : le destin, favorable à mes yeux, l’avait tout de bon arrêté à quatre pas (quatorze pieds mesurés) de ma fenêtre et me procurait ainsi la plus étrange occasion d’observer à mon aise cet homme extraordinaire, dont aucun geste, aucune parole, aucun mouvement de physionomie, pendant trois heures d’une activité très soutenue, ne pouvaient m’échapper. En pareil cas, les moindres circonstances prennent de l’intérêt ; voici donc la disposition du groupe tel qu’il vint se former sous mes yeux. 

 La borne impériale était obliquement à sa gauche, à huit pieds du mur ; la croisée où je me trouvais était élevée à peu près de sept pieds au-dessus du sol, ce qui me faisait plonger par-dessus la suite de l’Empereur rangée sous moi, le long du mur du château, et me donnait l’avantage de voir Bonaparte isolé et à découvert de la tête aux pieds. Je me trouvais si près des généraux composant sa suite que, de la main, j’aurais pu enlever le chapeau du prince d’Eckmühl [le maréchal Davout] et du duc de Reggio [le maréchal Oudinot] qui étaient devant moi. Le prince de Neuchâtel était à la gauche de l’Empereur, un peu en arrière. Le grand nombre de troupes entassées sur neuf lignes, dans la cour du château, semblait devoir rendre toute manœuvre impossible. Mais l’Empereur n’en éprouva pas le moindre embarras et montra, dans cette occasion, une connaissance parfaite des détails de l’école du bataillon. Donnant à mi-voix les commandements nécessaires, que répétait à haute voix le général Mouton, il amena successivement les neuf lignes d’infanterie vis-à-vis de lui, au bord de la grille. Là, il faisait exécuter quelques feux de bataillon, puis marcher la baïonnette en avant, au pas de charge, jusqu’à dix pas de lui et renouveler les feux.  Rien de plus facile à ce moment à un traître… C’était à faire venir l’eau à la bouche et je me rappelai alors les balles qu’en pareille occasion, j’avais entendu siffler autour de sa tête à Milan  [au cours d’une grande parade, en mai 1805, alors que Napoléon était allé à Milan pour s’y faire couronner roi d’Italie]. 

La première ligne, composée d’un régiment d’infanterie légère, ne brilla pas dans ses manœuvres, mais ses feux allaient bien. Au bout d’un quart d’heure il fut expédié. Les quatre bataillons de Portugais, qui vinrent après, et quoique leur général, homme d’un certain âge et d’une tournure assez commune, reçût les commandements en français et qu’il fût obligé de les rendre dans son idiome, il n’y eut pas de malentendus, pas un instant de confusion. Après avoir travaillé cette troupe pendant une demi-heure, l’Empereur quitta sa place, se rendit devant son front, appela tous les officiers et sous-officiers et, après les avoir formés en carré ouvert devant lui, il les harangua de la manière suivante : « Soldats portugais, je suis content de vous. Votre conduite, votre discipline vous ont distingués en Allemagne. Je vais vous donner une preuve de ma confiance. Les Anglais vous calomnient. Ils osent dire que vous avez tous péri de misère. Vos baïonnettes sauront donner un démenti à ces perfides insulaires. Officiers, sous-officiers, me répondez-vous de vos soldats ? »  Un « hourra ! » général fut la réponse à ce discours prononcé d’un ton très énergique et qui avait été intercepté par le général portugais, à qui l’Empereur adressa ensuite directement des choses obligeantes qui parurent lui faire plaisir. Je n’osais pas espérer que l’Empereur, après cela, revint au poste modeste qu’il avait quitté avec toute sa suite. Mais, comme si un contrepoids l’eût lié à mes pieds, j’eus le plaisir de le voir s’en rapprocher de nouveau. Après avoir renvoyé les Portugais sur la droite, au fond de la cour, l’Empereur, de retour à sa borne, fit avancer les grenadiers de la Garde hollandaise.  Cette troupe magnifique répondit à tout ce que l’on pouvait attendre d’elle. Mais Bonaparte ne tarda pas à monter clairement qu’il lui était défavorable. Il ordonna des manœuvres difficiles pour un terrain aussi resserré. On voyait qu’il cherchait à les égarer, mais il n’y réussit pas ; enfin, voyant que ce régiment se tirait toujours d’affaire, il eut recours à la plus flagrante injustice pour les faire broncher ; il commandait nouvelle manœuvre pendant que la précédente s’exécutait. 

Au premier indice d’hésitation qu’il aperçut chez le colonel [le colonel Tindal qui avait rang de général de brigade], qui n’avait pu comprendre le commandement à cause du bruit et de la distance, il l’apostropha d’un ton aussi grossier que peu généreux : « Eh bien ! F… tre, dit-il, que fait ce colonel ? Je crois qu’il délibère. » Cette apostrophe n’échappa pas à ceux qui purent l’entendre et je peux juger de la sensation générale par celle qu’elle produisit à notre croisée. Heureusement que le colonel hollandais se trouvait alors hors de portée et qu’il ne l’entendit pas. Les gardes nationaux de la Garde, troupe formée depuis un an, parurent à leur avantage, même après les Hollandais. Ils donnèrent néanmoins, aussi, un moment d’humeur à leur maître. C’était dans feux. L’un des chefs de bataillon commanda le feu en courant à son poste, devant le front : « Qu’est-ce que ce chef de bataillon qui reste devant le front ? Aux arrêts ! » 

« Eh bien ! F…, ce tambour-major, ne sait pas son devoir, le coup de baguette donc après le roulement. » Il l’avait, en effet, oublié. 

Les grenadiers et les chasseurs de la Vieille Garde, qui suivirent la Garde nationale, parurent posséder la bienveillance du Maître, car il les traita bien mieux que les autres, quoique, assurément, les Hollandais eussent bien mérité les mêmes égards. Les bataillons, après chaque manœuvre finie, étaient renvoyés et formés en colonne serrée, à droite et à gauche, au fond de la cour. Ils défilèrent ensuite tous ensemble au pas accéléré, à l’exception des bataillons de la Vieille Garde, auxquels le monarque semblait se complaire davantage et qu’il fit défiler au pas ordinaire. On ne voit pas de troupe de plus noble ni de plus guerrière dans leur apparence ; on n’entend pas de musique plus brillante que celle de ces régiments. A mesure que l’infanterie quittait la cour par la porte près de la galerie du Louvre, la cavalerie y entrait en passant sous l’Arc-de-Triomphe [du Carrousel]. Elle ne manoeuvra point, à l’exception des chasseurs hollandais et portugais. Ceux-ci n’eurent pas le bonheur de paraître à leur avantage et l’Empereur, qui les jugea sur leurs premiers mouvements, les renvoya par un geste assez méprisant. Les Hollandais étaient bien et défilèrent en très bon ordre, après quelques conversions par escadron. Ces trente-quatre escadrons, seize pièces d’artillerie à quatre et six chevaux, prirent du temps et quoique l’Empereur parût impatient d’en voir la clôture (car il avait plusieurs fois regardé sa montre), il ne souffrit pas que les chevaux prissent le trot. Malgré cette précaution très sage sur le pavé, il arriva un accident. Deux dragons furent abattus ensemble sur leurs chevaux. L’un d’eux, très maltraité, fut ramené au Palais et deux généraux se détachèrent par ordre du Maître, pour le voir. Il était alors quatre heures. La parade était finie. L’Empereur rentra au château et chacun, comme il put, regagna son logis où à mon retour, je notai toutes les circonstances du rare spectacle qu’y avait tenu l’Empereur, pendant trois heures d’horloge, cloué sous mes yeux, occasion rare pour observer cet homme extraordinaire et terrible. Il portait aujourd’hui, comme presque toujours, l’uniforme de sa Garde, deux petites épaulettes de colonel assez mesquines et la petite croix étaient ses seules marques de distinction. Un petit chapeau noir sans autre accessoire qu’une cocarde de la grandeur d’un écu, une épée fort simple, veste et culotte blanche, bottes fortes, tel était son habillement. 

 Un maintien aisé mais sans noblesse, des manières libres et un oubli marqué de toute bienséance caractérisaient Bonaparte aujourd’hui. Je ne sais s’il prenait à tâche de paraître dur et grossier, parce qu’il commandait à ses soldats et s’il empruntait ainsi à dessein les grâces et l’énergique langage du noble métier. A moitié assis sur sa borne, où négligemment appuyé sur le coude gauche, il avait tantôt la main droite dans ses culottes, tantôt les bras et les jambes croisés. A tout moment, il prenait du tabac portant si vivement et d’un seul coup de la main droite. Sa tabatière est dans la poche gauche de l’habit et je lui en vis vider une et demie pendant la parade. Lorsqu’il eut vidé la première, il continua à l’ouvrir, à en flairer le parfum et à en considérer le médaillon, jusqu’à ce qu’on lui en eût apporté une deuxième. La physionomie de l’Empereur variait selon  l’impression du moment. Je l’ai vue dans les deux extrêmes. Elle annonçait aujourd’hui beaucoup de sévérité et de mépris [« On attribuait sa mauvaise humeur aux nouvelles d’Espagne, qui n’étaient pas favorables », note de Luternan]. Son impatience éclate quelquefois d’une manière peu digne de lui. En voici quelques traits : A l’une des charges à la baïonnette qu’il fit exécuter à sa Garde, mécontent des tambours, qui, selon lui ne battaient pas à la charge avec assez de vigueur, il s’emporta contre eux en criant : « Allons donc, tambours, plus vite : rrum, rrum, rrum ! » et il accompagnait cela comme un polisson de huit ans, et des mains et de la voix. 

L’infanterie légère ne défilait pas avec assez de rapidité. Il s’en fâcha et, précipitant le mouvement d’un signe de main, il cria : « Allons donc, f… tre ! » Plusieurs fois, lorsqu’on ne remédiait pas très promptement à quelque chose qui n’allait pas à son gré, je l’ai vu jeter un regard dur et sévère sur ses maréchaux placés derrière lui, et d’un ton impatient et grossier, accompagné d’un geste de la main très expressif, leur dire, sans désignation de personne : « Allons donc, allez ! » Aussitôt deux pour un se détachaient et couraient. Si pendant la durée de cette très active parade, il donna des preuves multipliées d’injustices, de sévérité, d’impatience, il sut y mêler, par moments, l’expression de sentiments opposés. Il fit par exemple toujours un accueil gracieux aux soldats qui venaient lui présenter des placets. Un seul fut rabroué, parce qu’il était sorti mal à propos de son rang. Même dans les moments qui semblaient devoir faire éclater son humeur, je le vis, à ma très grande surprise, se tourner du côté de ses généraux et leur adresser, d’un air souriant, la parole, faisant semblant de ne pas s’apercevoir d’un peu de désordre. Le bruit des tambours m’empêcha de comprendre ses paroles, mais un sourire sardonique et moqueur était sur ses lèvres… Ce désordre, si tant il est vrai qu’on puisse l’appeler ainsi, n’était autre chose qu’une complication apparente, formée au gré de l’Empereur, qui aimait sans doute, fortifier, en l’exerçant, sa très grande habitude à confondre et à dérouler ses masses entassées les unes sur les autres. Tel est le souvenir que je conserve d’une journée qui fut pour moi du plus grand intérêt.

 LE «PANORAMA DE WAGRAM ». 

Comme je suis logé à l’hôtel Mirabeau, rue Napoléon [actuelle rue de la Paix], très près du « Panorama de Wagram », Fischamm nous y conduit May et moi. On nous dit que cette invention vient d’Angleterre. M. Prévost, anglais d’origine, est l’auteur de celle-ci. Nous entrons (pour 40 sols) dans l’enceinte circulaire, murée par un escalier sombre et tournant, qui descend sous le sol et remonte bientôt. La faible lueur d’une lampe guide nos pas. Au bout d’une vingtaine de marches, on se trouve, ou plutôt on croit arriver au sommet d’un belvédère et l’on se croit, comme par enchantement, transporté au milieu de la plaine du Marchfeld. Un beau soleil d’été éclaire la scène terrible, qui se développe ici tout autour du spectateur étonné. Placé derrière le centre de l’armée française, l’on voit devant et dessous, à cinquante pas de distance, l’Empereur à la tête de son état-major donnant des ordres au général de Wrède. Le moment choisi est celui qui précéda immédiatement la victoire. On devine aux fumées, on croit entendre les progrès du maréchal Davout, qui a tourné la gauche des autrichiens derrière la colline de Margrafen-Neusiedel. L’on voit arriver au galop l’artillerie de la Garde, et cette formidable batterie jouer à mesure qu’elle se forme. Quarante et quelques pièces sont déjà dans le feu. Tous les villages (celui de Rausdorf) où sont les ambulances, excepté, brûlent ou commencent à brûler. Ce spectacle vraiment magique inspire d’autant plus d’intérêt, qu’il surpasse de beaucoup ce que, par ouï-dire, l’on pourrait en attendre. L’on se croit sur les lieux et l’illusion serait complète, si, par quelques arrangements faciles, on cherchait à y réunir le bruit confus du canon, de la mousqueterie et les cris plaintifs de tant de blessés que l’on voit étendus ou passer devant soi.

Les détails de cet immense tableau paraissent tous en grandeur naturelle. Tel est l’effet merveilleux de la perspective. Les tourbillons de flamme et de fumée des villages en plein incendie, le mouvement des corps de troupes et des soldats épars, les scènes pitoyables d’un champ de bataille durant quarante-huit heures, les blessés enflammés par les obus, qui brûlent autour des cadavres et des agonisants, le spectacle des troupes engagées, où l’on croit voir du mouvement et apercevoir des brèches nouvelles chaque fois qu’on y reporte les yeux, leur désordre bien ordonné, les bouffées roulantes des fumées de canons dont on croit voir le recul, la teinte argentine et légère des fumées des feux d’infanterie, la poussière roussâtre dont tous les corps en mouvement sont environnés, tout, même les boulets qui sillonnent ce champ de carnage, et dont on croit entendre le sifflement et suivre des yeux les rapides ricochets, tout, dis-je, donne à ce tableau un caractère de vérité incroyable, dont l’illusion, bien loin de s’affaiblirent le détaillant, croît et se fortifie, au contraire à mesure que l’on s’en occupe davantage. 

Ajoutez à cela une perspective admirable et qui s’étend du côté de la Hongrie à plus de vingt-cinq lieues, une fidélité scrupuleuse, dit-on, dans le dessin du paysage, un coloris naturel, un ciel d’une transparence admirable, une teinte vaporeuse qui règne et plane sur le champ de bataille sans l’obscurcir, un dessin très correct des figures, et l’on aura encore une idée bien faible de ce spectacle.  

PROMENADE SUR LES BOULEVARDS. 

 Mes occupations ont traîné aujourd’hui jusqu’à quatre heures. Mon compagnon, en revanche, a couru la ville dès le matin. Nous nous retrouvons à quatre heures et demie pour dîner chez Frascati, très joli jardin sur les boulevards, forts à la mode il y a peu d’années et totalement délaissé depuis quelque temps. Nous n’y trouvons qu’un groupe d’Anglais, prisonniers sur parole, qui viennent sans doute ici en faveur de la solitude qu’ils sont sûrs d’y trouver. Nous dînons bien et courons ensuite les boulevards, promenade toujours nouvelle et charmante, dont les détails variés ne cessent de nous intéresser. On y reviendrait cent fois, on y verrait toujours des objets nouveaux. Ce n’est qu’aujourd’hui, par exemple, que nous remarquons ces magasins d’oiseaux vivants, où depuis le serin jusqu’au cygne, la gent emplumée compte de nombreux représentants. Des faisans, des pigeons rares, et de fort belles oies d’Amérique font ménage ensemble, c’est ici que nous voyons et examinons avec complaisance les premières perdrix françaises : elles nous donnent l’avant-goût de celles que nous espérons voir bientôt en rase campagne. 

TIVOLI. 

 A huit heures, nous quittons les boulevards pour nous rendre au jardin de Tivoli (rue Saint-Lazare), où pour 6 heures une fête charmante nous attendait. Les premiers pas que l’on fait préparent l’imagination à un « spectacle féérie ». Il fait obscur. On entend, sans la voir, une assez bonne musique. L’entrée est décorée de fleurs et de beaux orangers. Les ombres de la nuit, une faible lumière, rendent cette entrée mystérieuse : on devine à peine les objets, néanmoins, le parfum des fleurs vous indique un jardin. Peu à peu, le théâtre s’agrandit, on a quitté la faible lumière, et on se trouve au milieu d’une société assez choisie et nombreuse, qui se promènent de tous côtés dans les allées du vaste jardin, illuminé avec goût de lampions de couleurs variées. Des guirlandes de feux tiennent les arbres décorent la verdure et la rendent brillante. Sous ces feuillages étoilés, il règne juste assez de clarté pour reconnaître son monde. Mon ami, quoique myope, voit enfin ce que depuis longtemps, disait-il, il avait cherché vainement : des jolies femmes. Mais à son grand déplaisir, il s’aperçoit aussi en même temps, que les hommes sont grands, qu’ils sont beaux et il n’aime pas laisser croître dans son esprit ces Parisiens, dont il avait eu jusqu’ici une si petite opinion. Nous circulons au milieu des préparatifs de tous genres, passant d’un spectacle, d’un bosquet à un autre. Nous nous arrêtons avec la foule devant le célèbre Olivier, escamoteur fameux, dont les tours surprenants, ainsi que ceux de ses automates, nous intriguèrent beaucoup. Nous poussons plus loin : ici, c’est un bal, là un grimacier. Dans le lointain, on entend un concert. Nous approchons, mais avant que d’y arriver, nous rencontrons mille détails nouveaux : une grande optique, un grand microscope, etc., etc. Des couples heureux, mais fugitifs, traversent çà et là. On croit les suivre, mais bientôt les lumières plus rares et leur faible clarté en font perdre la trace ; on se trouve dans les bosquets mystérieux de Cythère et l’œil indiscret n’y doit pas pénétrer. Nous revenons donc sur nos pas, et voyons un rassemblement très nombreux qui s’est formé autour d’un tréteau. Ce sont des danseurs de corde, dont on admire l’agilité successivement éclipsée par ceux qui les suivent. Mademoiselle Pachy et un très joli danseur paraissent et viennent surprendre par leur adresse, leur aplomb et leurs grâces. Jamais je n’avais encore vu dans ce genre quelque chose qui s’en approche. Le saut périlleux est exécuté sur la corde, en avant et en arrière, sur un seul pied. Je n’y conçois rien. Pendant  qu’on les admire, un coup de canon se fait entendre. Un ballon de feu se lève dans les airs avec rapidité ; il plane sur Paris : chacun le suit de yeux et fait ses conjectures sur ce qu’il va devenir. Mais avant qu’on l’ait perdu de vue, la détonation d’un artifice qui éclate près de là, a détourné subitement l’attention. On se trouve tout à coup au milieu des étoiles romaines qui s’élèvent de tous côtés. Les feux augmentent, le spectacle s’agrandit : on voit la Pachy, deux étendards à la main, mesurer des yeux une corde, qui, partant de terre s’élève et conduit au sommet d’un temple de plus de cinquante pieds de hauteur. Elle s’élance sur le rapide sentier ; à l’instant, les feux redoublent ; de tous côtés, ils jaillissent sur elle ; on la croit dans le danger le plus imminent. La courageuse Pachy monte avec intrépidité : ses étendards saluent la foule, la foule lui répond par des fanfares et des cris redoublés. La musique, les trompettes, mille coups de feux qui partent et brûlent autour d’elle rendent cette scène charmante et d’un véritable intérêt. Au milieu des fracas de cette brillante ascension, la Pachy est arrivée au sommet de son temple. Au même instant, l’édifice, embrasé par sa main, présente à l’œil étonné une vaste et superbe illumination. Ce moment, je ne l’oublierai jamais, est du plus grand effet. La Pachy suspendue dans les airs, au milieu des feux pétillants qui semblent devoir la dévorer, les traverse avec calme et redescend en triomphe. Ce moment fait trembler pour elle le spectateur nouveau et non prévenu. Elle arrive enfin à travers les flammes, et pendant que l’air retentit des cris de joie mille fois répétés, et au moment où l’on croit le spectacle fini, une détonation effroyable fait tourner les têtes du côté opposé. C’est un volcan qui s’est ouvert tout à coup au sommet d’une colline, et qui vomit des feux de toutes couleurs. Cette transition subite et d’un à-propos admirable produit le plus grand effet : tout à l’heure, c’étaient des feux brillants et d’une blancheur éblouissante ; ici, c’est au contraire la sombre et menaçante rougeur d’une lave brûlante. On la voit se former au milieu des éclats souterrains, pendant près d’un quart d’heure, et détruire enfin dans ses torrents le simulacre d’Herculanum. Voilà, en abrégé, ce que nous venons de voir dans ces lieux enchanteurs. Le silence qui a succédé à ce beau tintamarre nous permet de sentir que nous avons faim et soif. Nous passons un quart d’heure au café et cherchons enfin la sortie du jardin. Mais avant d’arriver à l’issue, deux voix d’homme, délicieuses, qui partent d’un kiosque de verdure, arrêtent nos pas. Leur chant mélodieux semble être l’adieu de l’entrepreneur de la fête. Nous l’écoutons un bon moment, et quittons enfin ces lieux, bien satisfaits de tout ce que nous venons d’y voir. Nous conserverons longtemps, May et moi, le souvenir de cette agréable, dont les détails, les variations multipliées, et surtout l’à-propos de transition et des grands coups de théâtre, ne laissaient rien, absolument rien à désirer. Et tout çà pour 6 francs. 

SPECTACLE DE M. PIERRE. 

Un bon dîner chez M. d’Hauteville, auquel je ne peux pas faire honneur comme je l’aurais voulu, me fait aller au faubourg du Roule, à cinq heures et je termine cette journée au spectacle de M. Pierre, qu’on nous avait conseillé d’aller voir une fois.  Ce divertissement  nouveau et singulier, du genre des ombres chinoises, représente, dans des tableaux mouvants coloriés, des scènes vivantes, des ports de mer, des villes, des orages, etc., etc. Vous voyez des eaux couvertes de bateaux, de vaisseaux, qui vont à rames et à pleines voiles. Des chasses à courre et au tir- celle du canard, entre autre, est admirable. Des ponts, des chaussées sont animés de voyageurs à pied et en carrosse, de chariots d’artillerie, de troupes de toutes armes. Tout cela va et vient dans tous les sens et sans confusion. Même le bruit du roulage est imité à s’y méprendre. Le tableau du coucher du soleil est frappant. Dans l’orage, on voit les nuages changer peu à peu de nuances et de formes, les éclairs, le tonnerre sont imités au mieux. La foudre éclate sur un vaisseau battu par la tempête et y met le feu ; le navire s’échoue sur un écueil, ajoutant au péril un degré supplémentaire. Une chaloupe vient heureusement en secourir les passagers, etc.etc. Tout cela qui, au récit, ne paraît être qu’un jeu d’enfant, mérite d’être vu et l’on ne quitte pas M. Pierre sans applaudir à son spectacle et à la modestie avec laquelle il le produit. Mais je n’y retournerai plus : car, outre que cela n’est bon que pour une fois, j’en eus les yeux abîmés. 

LES TUILERIES. 

Nous profitons aujourd’hui d’un moment favorable pour voir les appartements du château des Tuileries. J’avais déjà vu plusieurs pièces du Palais avant la revue ; mais le grand mouvement de ce jour-là avait entièrement absorbé mon attention et l’avait détournée des objets purement et simplement matériels. Au 10 août 1792, le sang coulait dans tous ces appartements. Aujourd’hui, ils étonnent par leur richesse et leur magnificence. Nous parcourons successivement ceux de l’Empereur, de l’Impératrice, les salles du lit, du trône, des spectacles, la galerie de Diane, etc., etc. Tout ce que les arts réunis produisent de plus somptueux et de plus galant, se voit au pied de la souveraine dans ses appartements. Dans la salle du lit est la superbe toilette dont Paris lui a fait hommage : rien n’égale le goût et la beauté de cet ouvrage-là. Elle consiste en une psyché d’une élégance parfaite, une table à toilette, avec un miroir tournant, deux vases ou bassins sur des trépieds, un cabriolet et différents accessoires, tels que vases, cassolette, aiguières, etc., etc., en or et vermeil. 2 224 marcs d’argent sont affectés à cette bagatelle, pour laquelle Thomire a fourni un mémoire de 574 000 francs. Le lit, en velours cramoisi, frangé et brodé en or, les meubles de tous les appartements où l’or, le velours, les gobelins, les porcelaines les plus précieuses sont étalés, forment un assemblage de richesse fatigant pour les yeux et difficile à décrire. Il règne néanmoins un caractère différent dans les appartements de l’Empereur que dans ceux de l’Impératrice. Dans les premiers, les emblèmes sont guerriers ; dans le dernier, en revanche, tout y respire le bon goût et la magnificence. La Grande Galerie dite « de Diane » est ornée des plus riches Gobelins. On y voit aussi de grands tableaux militaires, dont les campagnes de Bonaparte ont fourni les sujets. Un des plus frappants, par son effet, est le « Bivouac d’Austerlitz », peint par Lejeune. Dans la Salle des Maréchaux, je considère à mon aise, les bustes, les portraits en pied des maréchaux d’Empire morts et vivants. Autant que je peux en juger, ils sont très ressemblants. La tournée que nous venons de faire en deux heures suffit à peine pour bien visiter l’intérieur d’un palais qui a quatre cent vingt pas de long sur quarante de large. 

LA SAVONNERIE DE PASSY. 

A deux heures, nous allons à la Manufacture de la Savonnerie [Cet établissement, fondé en 1627, fut installé à Chaillot jusqu’en 1826, date à laquelle elle fut réunie à la Manufacture des Gobelins. Elle se trouvait approximativement à l’emplacement de l’actuel palais de Tokyo], où se font les tapis en laine pour l’Empereur. Cette manufacture travaille à l’instar de celle des Gobelins, avec la seule différence que l’ouvrage n’est pas à l’envers et que le modèle n’est pas derrière l’ouvrier, mais droit au-dessus de lui. Tous ces tapis sont veloutés : celui auquel on travaille depuis deux ans et demi est magnifique, tant par la grandeur du dessin que par l’exécution et la vivacité des couleurs. Il coûtera 50 000 francs. Que d’argent pour une natte ! A peu de distance de l’emplacement de cette manufactue  est la Grande pompe à feu qui fournit de l’eau au quartier de Chaillot [fondée en 1781 par les frères Perrier, elle fonctionna jusqu’en 1900. Elle se trouvait tout près de la place de l’Alma. L’actuelle rue des Frères-Périer a été percée sur son emplacement]. La vapeur d’eau fait jouer un immense piston, qui, à chaque coup, aspire douze cents bouteilles d’eau de Seine. Cette eau est élevée et conduite jusque sur une hauteur qui la met de niveau avec le quartier qu’elle doit abreuver, où elle se distribue par plusieurs canaux. Le tube dans lequel le piston joue est un immense cylindre de fer, qui pèse quatre cents quintaux [400 Kg]. Il y en a deux afin de prévenir toute suspension en cas d’accident. On se sert de houille pour chauffer l’eau. La force de la vapeur est incroyable : renfermée hermétiquement dans un grand vase, elle fait monter et descendre un piston, dont l’action prodigieuse augmente en raison de la grandeur de la machine. Il y en a vingt-neuf d’identiques à Paris, mais celle-ci est la plus considérable de toutes. Au surplus, ce procédé, dû aux Anglais, n’est point encore généralisé ici. Le puits de Bicêtre, les bains de la Seine marchent encore à bras d’hommes, ou par le moyen de chevaux, ce qui est plus lent et plus coûteux. Après avoir vu la puissante machine qui donne à Paris des eaux sales et dégoûtantes, nous allons directement à l’établissement formé depuis peu, auprès de Notre-Dame, pour la dépurer et la clarifier. Traversant d’abord une quantité d’entonnoirs horizontalement couchés et dans lesquels sont des éponges, cette eau trouble et jaunâtre passe ensuite par des ouvertures nombreuses, bouchées aussi avec des éponges, et coule dans de grandes caisses où il y a cinq couches de grès et de sable de grosseur et de finesse différentes. Entre la deuxième et la troisième couche, il y en a une de poudre de charbon. C’est en sortant de ces caisses que l’eau distillée, parfaitement pure et claire comme de l’eau de roche, coule dans de grands réservoirs, d’où soixante chevaux, entretenus par les entrepreneurs la distribuent aux abonnés. La voie coûte 2 sols et ½ à ceux qui ne sont pas abonnés, et seulement 2 à ceux qui le sont. Il ne manque que la fraîcheur à cette eau, mais on peut lui donner cette qualité à très peu de frais, vu la grande abondance de glace que l’on trouve en toute saison à Paris.  

« LE PASSAGE DU SAINT-BERNARD ».

Le soir, nous allons aux Jeux Gymniques, boulevard Saint-Martin, spectacle subalterne qu’il est bon de voir une fois. Ce sont des pantomimes, des vaudevilles, etc. dans l’une des pièces qu’on donne ce soir, « La Petite Guerre », on est frappé de l’étonnante vitesse des métamorphoses de Seymour, cela semblait tenir du prodige. « Le Passage du Saint-Bernard », par l’armée de réserve, présentait de jolies décorations. Le déblaiement des neiges, les rondes des chiens et l’aspect du couvent étaient bien. Mais ce qui devait le plus surprendre, dans cette pièce, était la ressemblance frappante de l’acteur, qui jouait le rôle du premier Consul, avec Bonaparte lui-même : taille, grosseur, maintien, coup de physionomie, attitudes, manières, en un mot, tout y était au plus naturel. L’Empereur, en ayant entendu parler, voulut un jour en juger par lui-même. Il se rendit au spectacle (sa loge conserve encore en souvenir la décoration très simple qu’on y fit) et il en fut si satisfait qu’il envoya le lendemain 600 francs à l’acteur pour, dit-il, « se laver les mains qu’il avait assez sales ». 

LE « COSMORAMA ». 

Ce soir nous allons au Palais-Royal, voir d’abord le « Cosmorama », qui, sous ce nom boursouflé, ne présente au spectateur intrigué qu’une grande optique où, pour  30 sols nous faisons une petite promenade dans les ruines de Palmyre, dans la basilique de Saint-Pierre à Rome et dans quelques autres monuments grecs et romains. Ce voyage dura dix minutes et nous quittâmes bientôt ces ruines fantastiques, pour rejoindre en tout bien tout honneur les ruines ambulantes du jardin, et pour faire ensuite un brin de cour à la beauté du Café des Milles-Colonnes [allusion à l’épouse de M. Romain, propriétaire de ce célèbre établissement se trouvant au n°36 de la Galerie de Montpensier. Walter Scott en personne fit partie des admirateurs de la « Belle Limonadière »], où un punch à la glace délicieux, le spectacle du monde qui se renouvelait sans cesse nous retint, au milieu d’une illumination éblouissante, jusqu’à l’heure où j’aime à me coucher. Nous rentrâmes à pied et même assez difficilement, n’ayant pas trouvé le chemin direct de notre gîte. 

L’ATELIER DE THOMIRE. 

Pour avoir une idée du luxe qui règne dans les grandes maisons de Paris, il faut aller voir quelques magasins de meubles. Quoi que nous eussions vu celui de MM. Jacob et Desmalter, nous voulons encore allez chez Thomire [Pierre-Philippe Thomire, 1751-1843, un des plus extraordinaire bronzier de l’époque], parce que c’est lui qui a fourni la toilette de l’impératrice Marie-Louise. Ce magasin, situé rue Taitbout [peut-être au n°41], l’emporte sur celui de Jacob en magnificence. Il est impossible de décrire ; il faut voir ces meubles, ces pendules, cheminées, candélabres, secrétaires, tables, etc., etc., en malachite, porphyre, marbre et bronzes dorés. On ne peut se faire une idée de la beauté, du fini, de la richesse de des ouvrages. M.Thomire nous fit remarquer la présence d’une grande table ronde, portée par un pied de bronze à l’antique, assortie de deux urnes, de deux candélabres et d’une pendule, le tout en malachite richement décoré en bronze doré. Il avait fourni ces ouvrages à un prince souverain (qu’il ne voulut pas nommer) : ce prince s’en dégoûta d’abord et les laissa pour la valeur intrinsèque de la matière, qui était de 150,000 francs : qu’on juge du prix de la façon. Fabricant de la magnifique toilette que Paris a donnée à Marie-louise, M.Thomire nous dit, qu’ayant été obligé de brusquer cet ouvrage qui proprement eût exigé des années de travail, il avait nuit et jour employé trois cents ouvriers pour arriver à en venir à bout en tris mois. On ne conçoit pas, en voyant tous ces meubles, qu’il soit possible de pousser plus loin le luxe effréné, devenu ruineux, par l’instabilité du goût et l’esprit inquiet de changement qui calcule sans cesses de nouvelles formes. Le suprême bon ton entraîne tout sous le char de la mode : peu que ces princes, ces généraux, ces financiers et leur imitateur en soient écrasés. Qu’ils sont pauvres ces riches dans leur magnificence, pensais-je, en sortant de là, pour chercher chez Hardy un modeste dîner. 

MONTMARTRE. 

Nous remontons en carrosse jusqu’au pied de Montmartre ; nous en gravissons la hauteur à pied. Arrivés au sommet, nous allons tout droit au télégraphe, d’où l’on découvre une vue superbe. C’est ici que l’on prend une idée juste de l’immensité de Paris et de la richesse de ses environs. La plaine se présente ici dans toute son immense étendue. On découvre tout autour de soi une telle quantité d’habitations, et la distance de l’une de l’autre est si petite, que l’on croit voir, non la campagne, mais les faubourgs de la ville se prolonger à l’infini et se perdre à l’horizon. Je n’oublierai jamais ce coup d’œil, dont une indisposition ne me permit pas de jouir au gré de mes désirs. L’air était frais et on le sent au sommet d’un télégraphe. Celui-ci pendant que nous y étions, était en grande activité de correspondance avec la Hollande : chose vraiment bien ingénieuse et bien simple, que nous considérerions avec beaucoup de plaisir. Montmartre étant couvert de moulins à vent, j’allai les examiner parce que je n’en avais jamais vu.  On voit aussi sur cette colline calcaire, d’immenses plâtrières, qui fournissent tout le plâtre qui se consomme à Paris.

De ces moulins à vent, on plonge directement sur les travaux du Faubourg Montmartre, où s’élèvent les nouveaux abattoirs qui délivreront l’intérieur de la ville d’un spectacle odieux [ces abattoirs se trouvaient sur l’actuel boulevard Rochechouart. Ils occupaient la partie nord de l’avenue Trudaine. Achevés en 1818, il fonctionnèrent pendant près d’un demi-siècle]. A droite, dans la rue des Martyrs, et à gauche, le long du canal de l’Ourcq, depuis la barrière de La Villette jusqu’à la Seine, on distingue plusieurs ouvrages entrepris, et une multitude d’ouvriers qui les poussent avec activité. Ici, c’est un nouvel égout voûté de quinze pieds de large sur neuf de haut. Là, c’est la jonction du bassin avec la rivière qui s’opère à grands frais et c’est la même chose dans tous les quartiers de Paris.

Assurément, Bonaparte doit trouver des amis dans la classe ouvrière, car le nombre de ceux auxquels il procure du pain est immense. «  

 KARL DE LUTERNAN. 

                                                                                                                                                         

 

 

 

 

 

 

 

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( 4 décembre, 2021 )

1821-2021. Sainte-Hélène ou l’envol de la légende napoléonienne.

Napoléon

Dès ses premières victoires, dans les plaines d’Italie, le général Bonaparte construit sa  légende.  Soucieux de son image et de l’impact que pouvaient avoir ses actes et autres paroles prononcées, il n’a eu de cesse de soigner son image, son discours[1]. D’Austerlitz à Friedland, d’Iéna à Montmirail, le « Petit Caporal »  écrit ainsi des milliers de pages historiques pour la postérité. Les arts ne sont pas en reste afin de glorifier et d’immortaliser la geste napoléonienne : David, Gros et Ingres figurent parmi les peintres officiels ayant mis leur talent au service du général Bonaparte, du Premier Consul puis de l’Empereur. Les sculptures de Canova, chefs-d’œuvre inégalés, offrent une image de Napoléon qui ressemblent étrangement à César; leur mimétisme artistique est frappant. Il y a bien une filiation historique entre les deux grands conquérants.  

En 1814, après la première abdication et son exil forcé à l’île d’Elbe, Napoléon va écrire un des plus beaux chapitres de sa fabuleuse existence [2]. Avec le  « Vol de l’Aigle », de Golfe-Juan jusqu’aux tours de Notre-Dame (de Paris), ralliant aux passages toutes les troupes envoyées par un pouvoir royal tremblant, afin de lui faire obstacle et le tout sans tirer un seul coup de fusil[1], l’Empereur accède quasiment au statut d’immortel [2]. Il a réalisé l’impossible : échapper à la surveillance de l’Europe des Coalisés afin de retrouver ce peuple de France qui ne l’a pas oublié[3].

Parmi ce dernier, il y a les demi-soldes, ces milliers d’officiers mis à la retraite par le pouvoir royal  (et percevant la moitié de leur solde, ce leur donna leur appellation)[4]. Pour eux, il est impossible d’effacer les années de gloire qu’ils vécurent  en se battant, dans l’Europe entière, pour leur Empereur ![5]  Désœuvrés, ils provoquent en duel les royalistes, se réunissent au Palais-Royal, au Café Lamblin (ou Lemblin).[1]

Puis ce fut 1815, dernière année de l’Empire…

 Hors de question pour l’Angleterre et ses alliés de laisser ce « petit corse » sur le trône de France, cet « Ogre », cet « Usurpateur » ! La défaite de Waterloo éclate comme un coup de tonnerre ! A l’issue de sa seconde abdication, Napoléon quitte une France envahie par l’ennemi. Un monde s’effondre; même le drapeau national perd ses trois couleurs, gagnées dans la tourmente révolutionnaire, et reprend le blanc des rois avec sa fleur de lys, comme un retour avant 1789…

 Le dernier acte de la vie de l’Empereur va se jouer à Sainte-Hélène et la légende napoléonienne va continuer à s’édifier, gagnant en rapidité et en intensité. Son séjour à Sainte-Hélène est raconté par tous les principaux témoins qui ont partagé sa captivité, par ceux qui l’ont rencontré, notamment certains anglais. La Légende s’étoffe. Bien avant sa mort, on parle de Napoléon prisonnier, captif de la perfide Albion… Avec la disparition du grand homme, le 5 mai 1821, de cet illustre prisonnier enchaîné sur son rocher tel un Prométhée moderne, la Légende va prendre son envol[2]. Le très célèbre « Mémorial de Sainte-Hélène » du comte de Las Cases, va contribuer considérablement à diffuser la légende napoléonienne et ce à une échelle presque planétaire[3], tant sera   succès ![1]  Les gravures[2] et autres objets séditieux vont apparaître par centaines et ce malgré la surveillance de la police royaliste[3].

Un événement, inattendu va contribuer à l’essor de la légende napoléonienne : en France, neuf ans après la disparition de Napoléon, Charles X, frère de Louis XVIII et qui lui a succédé, est chassé du pouvoir. Nous sommes en 1830 et cette révolution qui éclate, la première depuis 1789, va porter sur le trône de France, Louis-Philippe, le « roi de tous les Français ». Le drapeau national retrouve ses  trois couleurs, qu’il ne quittera plus désormais. Dans les rues de Paris obstruées par de nombreuses barricades, on crie « Vive l’Empereur ! Vive Napoléon II ! » Le père et le fils évoqués ici seront bientôt réunis : l’Aiglon, portant l’uniforme autrichien,  s’éteint en 1832, à Vienne… En Europe, Napoléon devient un modèle, un idéal pour les peuples qui veulent s’affranchir du joug qu’on leur impose. En Pologne, en Italie, les révolutionnaires crient « Vive l’Empereur ! Vive Napoléon ! » Mais revenons en France. C’est sous le règne de Louis-Philippe[1], sous la Monarchie de Juillet, que se consolidera la légende napoléonienne.

En effet, comment oublier le grandiose Retour des Cendres de 1840 ? Le 15 décembre de la même année, Napoléon retrouve sa capitale. Par une température glaciale (moins 10 degrés), plus de 500 000 spectateurs se pressent afin de voir passer le convoi funéraire de l’Empereur, gigantesque, démesuré, tout d’or et de voiles noirs, aux chevaux caparaçonnés ; spectacle grandiose et irréel qui marquera plus d’un esprit ![ 2] Avec l’avènement de la République, seconde du nom, après une nouvelle révolution, celle de 1848, c’est un autre Napoléon qui préside désormais aux destinées de la France. Louis-Napoléon, fils de Louis, frère de l’Empereur et d’Hortense ; fille de Joséphine, deviendra empereur en 1851. Même après la chute du Second Empire, en 1870, la légende napoléonienne, si elle se fait plus discrète, ne disparaît pas. A partir de la fin du XIXème siècle elle n’a jamais cessé d’être présente ! [3]

Depuis lors, Napoléon repose sous le dôme doré des Invalides. Nous sommes en 2021, et l’on parle toujours de LUI, de son époque, des campagnes de l’Empire, de son œuvre civile et militaire. Chaque année, de par le monde, paraissent de nombreux livres qui lui sont consacrés, il est l’objet de films, de documentaires, de débats, sur internet son nom est cité et écrit des milliers de fois chaque jour…

Napoléon n’est pas mort : sa légende lui a fait traverser les siècles. Mythe intemporel, l’Empereur est plus que jamais présent, brillant dans le ciel de l’Histoire, tel le soleil d’Austerlitz !

Christophe BOURACHOT


[1]  A son  initiative et celle d’Adolphe Thiers, alors président du Conseil.

[2] Cette apothéose est un juste hommage du peuple de France à l’Empereur. Dans cet événement considérable, il y a une ferveur populaire, une piété toute admirative. Tout reste figé et la température de ce jour y contribue. Le lourd convoi impérial suit son parcours et les spectateurs, du pont de Neuilly aux Invalides, ne peuvent que regarder et admirer l’étonnant spectacle qui s’anime sous leurs yeux. Combien de braves, parmi cette foule ? De vétérans des guerres de la Révolution et de l’Empire, de combattants de Valmy, de Montenotte, de Rivoli, d’Austerlitz, d’Eylau, de Wagram et de La Moskowa ? Combien de visages aux yeux embués de larmes, saisis par cette émotion trop forte qui les étreint ?

[3] Les artistes, là encore, ont joué un rôle dans la diffusion de la légende napoléonienne. Citons notamment les tableaux d’Edouard Detaille (1848-1912) et d’Ernest Meissonnier (1815-1891). Après 1870 et jusqu’en 1914, Napoléon va servir d’exemple à toute une génération de Français dans cette revanche que l’on veut prendre sur la défaite de Sedan… Le héros impérial et son épopée galvanisent toutes énergies patriotiques. C’est aussi à cette époque qu’apparaîtront de très nombreuses éditions de témoignages sur l’Empire (ceux du général Baron de Marbot, en 1891, s’il ne fallait citer qu’un exemple) cultivant ainsi la nostalgie d’une grandeur militaire française disparue mais qui ne demande qu’à revivre dans l’imaginaire collectif !


[1] La publication du « Mémorial » en 1823 (dans son édition en 8 volumes) en 1823 ne doit pas occulter celle du témoignage du Dr Barry O’Meara en 1822, dans une version complète (« Napoléon en exil ou l’écho de Sainte-Hélène… », 2 volumes), qui fit aussi beaucoup pour la légende napoléonienne. 

[2]  Notamment celles de Vernet et de Charlet. Comment ne pas évoquer la figure du chansonnier Béranger dont le talent rappelle le souvenir des gloires passées ? Dans son « Cinq Mai », paru peu de temps après la mort de l’Empereur,  il chante Napoléon : « Peut-être il dort ce boulet invincible/Qui fracassa vingt trônes à la fois/ Ne peut-il pas, se relevant terrible/ Aller mourir sur la tête des rois ? /L’aigle n’est plus dans le secret des dieux… ». Entre 1821, année de sa mort, et 1870, Napoléon et son époque vont faire l’objet de plusieurs centaines de livres, inégaux quant à leur intérêt.  Citons parmi tant d’autres les ouvrages de Norvins, de Laurent de l’Ardèche, d’Abel Hugo (frère de Victor et fils du général d’Empire Léopold Hugo) et la fresque magistrale d’Adolphe Thiers  (« Histoire du Consulat et de l’Empire », 20 volumes, plus un volume d’index et un Atlas) parue de 1845 à 1862. En ce qui concerne les témoignages, beaucoup furent l’œuvre de « teinturiers », quelquefois élaborés d’après une base authentique mais pas d’une fiabilité historique absolue ! Nous pensons notamment aux mémoires de Bourrienne, à ceux de Constant, ou bien encore au témoignage de la duchesse d’Abrantès, veuve du général Junot,  dont le grand Balzac fut une des plumes et bien plus encore…  A la même période, parurent d’autres récits bien plus solides. Le premier d’entre eux émana du général de Ségur et concerne la campagne de Russie. Si quelques contemporains (dont l’effervescent Gourgaud) en contestèrent certains éléments, « Ce livre a eu d’innombrable lecteurs dans le monde entier et a joui d’une faveur qu’il a retrouvée même de notre temps », écrit en 1931, Jules Dechamps dans son ouvrage mentionné  précédemment. Citons encore, notamment,  les mémoires et souvenirs du maréchal Suchet, ceux des généraux Berthezène et Roguet. Et puis, ce fut donc, à partir de 1890, le déferlement de la grande vague de publications de témoignages sur les guerres de l’Empire et le Premier Empire, segment, comme on dirait aujourd’hui, occupé notablement par la Librairie Plon. A noter qu’un phénomène éditorial presque similaire se déroula plus près de nous dans le temps, de 1997 à 2015.

[3] « Comme dans les lieux de pèlerinages s’établissent des baraques et des bazars où l’on débite de pieuse bimbeloterie, ainsi au tour du culte de l’Empereur naissent de petits commerces plus ou moins clandestins : l’ex-officier d’artillerie Branville, Audiat jeune, rue Montorgueil, devenus imprimeurs vendent une pseudo-littérature bonapartiste ; Ganier, rue du Petit-Lion-Saint-Sulpice et les frères Delaroque, des « apothéoses » de Napoléon ; Laforge, rue Saint-Martin, a la spécialité des cannes dont le pommeau représente le visage de l’Empereur ; chez Visment, tourneur rue du Roule, on trouve des coquetiers en bois avec le portrait de Napoléon ; chez Couesnon, fondeur rue aux Fèves, des bustes en bronze ; pour les petites bourses, un modeleur, rue de Sèvres, offre les mêmes en plâtre. Martineau, rue du faubourg Saint-Denis, fournit des réductions de la Colonne Vendôme à l’usage des « Enfants de la Gloire ». Tout cela n’est pas formellement séditieux mais parfois la police, la justice s’estiment obligées de mettre le holà. » (J. Lucas-Dubreton, « Le Culte de Napoléon »).


[1] J. Lucas-Dubreton mentionne au Palais-Royal, l’estaminet de l’Univers et ce même  établissement Lamblin « où les gardes du corps qui prétendaient inaugurer au-dessus du comptoir un buste de Louis XVIII, se trouvèrent de 300 demi-soldes massés devant la place ».  Pus, bas, J. Lucas-Dubreton indique que la (demi-)solde mensuelle d’un capitaine était de 73 francs par mois, celle d’un lieutenant de 44 francs et celle d’un sous-lieutenant de 42 francs. Un épisode particulièrement réussi de la série « Les Nouvelles Aventures de Vidocq » (Réalisée par Georges Neveux et Marcel Bluwal, 1971-1973, avec Claude Brasseur) et intitulée « L’Epingle noire », retrace assez bien l’état d’esprit et l’existence de ces Demi-Soldes.

[2]  Nombreux sont ceux qui seront frappés par la mort de Napoléon. A titre d’exemple, nous citerons cette phrase prononcée par la comtesse de Kielmansegge, de nationalité saxonne mais française de cœur : « Je suis toujours en deuil depuis le 5 mai 1821, jour de la mort de l’Empereur. »

[3] Sur le développement international de la légende napoléonienne, lire l’ouvrage de Jules Dechamps citée plus haut.


[1]  « Cambronne, je vous confie l’avant-garde de ma plus belle campagne, vous ne tirerez pas un seul coup de fusil. Songez que je veux reprendre ma couronne sans verser une goutte de sang. » (Interrogatoire de Cambronne à son procès, cité par J. Thiry, « Le Vol de l’Aigle », p. 22)

[2]  « Un jour, le 22 août 1817, O’Meara, chirurgien de Napoléon à Sainte-Hélène, prit la liberté de lui demander quelle était l’époque qu’il regardait comme la plus heureuse de sa vie, depuis son élévation au trône. « La marche de Cannes à Paris, répondit l’Empereur. » » (J. Thiry, « Le Vol de l’Aigle », p. 18) «  Qu’y réfléchisse bien, le retour de l’île d’Elbe est un épisode unique dans l’histoire universelle.  Si le régime napoléonien avait été aussi odieux que d’aucuns le prétendent, comment expliquer l’enthousiasme, sans exemple lui aussi, avec lequel l’Empereur fut accueilli sur tout le parcours du golfe Jouan à Paris ? », écrit Jules Dechamps sans son étude savante et intitulée « Sur la légende de Napoléon », parue en 1931.

[3]  Au sujet du retour de Napoléon depuis Golfe-Juan jusqu’à Paris, lire en particulier le témoignage de Guillaume Peyrusse (« En suivant Napoléon. Mémoires (1809-1815) ») et celui  du lieutenant-colonel Etienne Laborde (« Napoléon et sa Garde. Souvenirs »). L’Empereur arrive aux Tuileries, le 20 mars 1815, peu après 21 heures : « L’explosion fut irrésistible. Je crus assister à la résurrection du Christ. », écrit le général Thiébault dans ses « Mémoires ». (Passage cité par J. Thiry, « Le Vol de l’Aigle », p. 308). Quant capitaine Routier, qui est présent également, il écrit : « Décrire ce moment n’est pas en mon pouvoir, il est impossible que des mots puissent le faire. » (« Récits d’un soldat de la République et de l’Empire, 1792-1830 », Editions du Grenadier, 2001, p. 154)

[4] On le reconnaît facilement : chapeau bolivar à larges ailes, redingote bleue for longue et pincée à la taille, pantalon flottant serré au coup de pied, canne à gros pommeau avec une torsade, ruban rouge, œillet rouge ou violette, portant moustaches ce qui le distingue des gardes du corps. «  (J. Lucas-Dubreton, « Le Culte de Napoléon »). Nous compléterons les propos de cet historien par préciser que le demi-solde porte aussi très souvent des bottes d’un cuir parfaitement ciré et des gants de même nature (bien pratiques pour faire le coup de poing !).

[5]  J. Vidalenc, dans l’étude qu’il a consacrée aux Demi-Soldes, estime leur effectif  à « environ 20 000 vers 1815 » et 15 639 en 1817. Ils n’auraient été plus que 3000 en 1830.


[1] « Bonaparte vole comme l’éclair et frappe comme la foudre. Il est partout et il voit tout ; il est l’envoyé de la Grande Nation… » Cette déclaration lapidaire est extraite d’un numéro d’un  journal fondé en juillet 1797 par Bonaparte en personne : « Le Courrier de l’Armée d’Italie ».

[2] « La Restauration de 1814 avait accumulé les fautes, supprimé vingt-cinq ans d’histoire de France, remis en usage des costumes, des uniformes, des appellations qui étonnaient les yeux et les oreilles. Le vieux monde réveillé faisait toute sorte de maladresses et balourdises, et « cognait à tout  coup contre le nouveau monde qu’il croyait évanoui et qu’il rencontrait à chaque pas sans le connaître ». Il suffit de parcourir l’Almanach Royal de 1814-1815 pour voir s’affronter les deux sociétés que Napoléon, durant tout son règne, s’était efforcé d’amalgamer. » (J. Lucas-Dubreton, « Le Culte de Napoléon »).

 

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( 14 novembre, 2021 )

De quelques personnages méconnus…

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Le retour de l’île Elbe est le prétexte d’évoquer ici plusieurs personnages…

Commençons par Jean Dumoulin (1786-1856). « Il suivra l’Empereur jusqu’à Paris, jusqu’à Waterloo où un coup de sabre le rend à demi-sourd. Prisonnier quelque temps des anglais, il réussira à faire fortune à Londres puis à Amsterdam. Revenu en France, il s’établit à Paris où il essuie des revers… » (Sophie et Anthelme Troussier, « La Chevauchée héroïque du Retour de l’île d’Elbe », Grenoble, Imprimerie Allier, 1964, p.148). N’oublions pas son compère, un autre des partisans de l’Empereur : « Apollinaire Emery [1786-1821], alors âge de trente ans, né au Grand-Lemps (Isère), dans l’arrondissement de La Tour du Pin, avait, comme chirurgien de la Garde, suivi Napoléon à l’île d’Elbe. Il accompagnait l’Empereur dans la marche sur Paris. Le 3 mars 1815, il reçut à Castellane un des passeports en blanc que Napoléon avait exigés du maire de cette ville et il partit en avant, comme s’il avait un congé et rentrait dans sa famille. Sur son chemin, il rencontra le général Mouton-Duvernet et lui assura que la garnison d’Antibes et que Masséna même s’étaient déclarés pour l’Empereur .Mouton écrivit au général Marchand qu’Emery allait à Grenoble et qu’il fallait l’arrêter. Mais Emery se cacha et il avait eu le temps d’annoncer l’arrivée de Napoléon et de distribuer ses proclamations », écrit à son propos Arthur Chuquet dans ses « Lettres de 1815 » (Librairie Ancienne, Honoré Champion, Éditeur, 1911). « L’Empereur avait, depuis quelques années, dans sa Garde, une jeune chirurgien de Grenoble (Emery), qui avait offert de suivre à l’île d’Elbe les compagnies accordées à Napoléon par le traité de 1814. Il avait quitté momentanément ces compagnies, à Lyon, pour venir à Grenoble prendre congé de ses parents et de ses amis. M. Emery mit à profit son séjour dans cette ville et y forma des liaisons avec quelques partisans déterminés de l’Empereur, entre autres avec un de ses confrères et un jeune gantier (Jean Dumoulin). On présume qu’ils se concertèrent pour établir entre eux une correspondance secrète et l’on assure que des paquets de gants de Grenoble transportaient périodiquement à Porto-Ferrajo [Portoferraio] des bulletins circonstanciés des bulletins sur l’état des choses et des esprits en France ». (J. Berriat de Saint-Prix, «Napoléon 1er à Grenoble. Histoire du 7 mars 1815 », Grenoble, Maisonville et Fils et Jourdan, Libraire-Editeurs. Paris, Auguste Durand, Libraire de la Bibliothèque des Avocats, p.25). Sur ces deux personnages, il faut lire l’ouvrage d’Albert Espitalier et intitulé : « Deux artisans du Retour de l’île d’Elbe. Le chirurgien Emery et le gantier Dumoulin » (Grenoble, B. Arthaud, 1934).

Qui connaît Jean Sari (1792-1863) ? Aspirant de marine en 1814, Sari refuse de se rallier à la Première Restauration et gagne l’île d’Elbe. Napoléon le reçoit avec empressement. Il est nommé enseigne en second de l’Inconstant le 9 juillet 1814. Ayant fait preuve d’audace au cours du premier voyage que fit l’Empereur à l’île de la Pianosa, c’est lui qui tient la barre de l’Inconstant dans la nuit 26 février 1815. Sari devient commandant de ce même navire le 27 mai 1815. Rayé des cadres de la marine en juillet 1815, il est obligé de quitter la France. En 1818, Sari est envoyé par Madame Mère au service de Joseph Bonaparte, au États-Unis. Il sera à son service durant quinze ans. Il devient son intendant et effectue pour son compte plusieurs missions en Europe. Sari sera en relation avec le prince Louis Napoléon, futur Napoléon III, dans ses menées bonapartistes.

Honoré de Grimaldi (1778-1841), qui règnera en 1819 à Monaco, après la mort de son père, sous le nom d’Honoré V. Entre 1798 et 1809, il fut aide camp de Grouchy, puis de Murat. « Dans la soirée, le poste avancée du côté de Cannes arrêta un courrier qui fut amené au bivouac de l’Empereur. Cet homme fit connaître qu’il était au service du Prince de Monaco, dont il précédait la voiture et qu’antérieurement il avait postillon de l’impératrice Joséphine. Quelques gens des écuries le reconnurent pour tel. L’Empereur le questionna sur l’esprit public de la capitale, sur ce que l’on disait de lui, Napoléon, sur les Bourbons, etc. Sa Majesté parut assez satisfaite de ce lui répondit ce courrier ; elle congédia en lui disant de continuer sa route. Il allait à Monaco » (Mameluck Ali, « Souvenirs sur l’empereur Napoléon 1er. Présentés et annotés par Christophe Bourachot », Arléa, 2000, pp.91-92). « 2 mars [1815]. A minuit, le départ eut lieu. Cette première marche fut silencieuse. Nous nous trouvions lancés dans une entreprise très périlleuse. L’Empereur vit à la poste le prince de Monaco, lui fit beaucoup de questions et lui dit en partant : – « Venez-vous avec nous, Monaco ?… » (G. Peyrusse, « En suivant Napoléon. Mémoires… », Editions AKFG, 2018). « Vraisemblablement, le seul encouragement que Napoléon reçut à Cannes lui fut donné par le courrier du duc de Valentinois. Cet homme assura que la Provence une fois traversée, tout le monde serait pour l’Empereur. Le prince fut aussi amené au bivouac. « -Venez-vous avec nous, Monaco ? » demanda l’Empereur en riant. « -Mais, Sire, je vais chez moi. » « -Et moi aussi, « répondit Napoléon. » (Henry Houssaye, « 1815. La première Restauration…», p.214). Chuquet a publié en 1913 dans sa revue « Feuilles d’Histoire » deux lettres inédites sur cet épisode.

André Pons de l’Hérault (1772-1853) prend la direction des mines de fer de l’île d’Elbe, dès son arrivée sur place le 16 octobre 1809. Républicain de la première heure, ayant croisé Bonaparte en 1793 à Toulon, il apprend à connaître l’Empereur durant son séjour elbois. Il en deviendra un des plus actifs partisans. Pons de l’Hérault suit le souverain lors de son retour en France et il est envoyé en mission par Napoléon auprès de Masséna (à Marseille), afin de le rallier à sa cause. Durant les Cent-Jours, Il est nommé préfet du Rhône. André Pons de l’Hérault a laissé un très précieux témoignage qui parut pour la première fois en 1897sous les auspices de Léon-G. Pélissier. Pons est également l’auteur d’un autre témoignage intitulé « Mémoire aux puissances alliées », qui sera publié en 1899.

Le docteur Foureau de Beauregard (1774-1848), élève du célèbre Corvisart, avait été médecin par quartier de l’Infirmerie impériale. Il avait fait comme tel la campagne de France. « Le docteur Foureau de Beauregard, dont la science médicale n’avait pas révélé le mérite, était à Paris, médecin des écuries impériales, et, à l’île d’Elbe, médecin en chef de l’Empereur. Il était ce qu’on appelle vulgairement « une commère » et, pour plaire à l’Empereur, il lui colportait exactement tous les caquetages bons ou mauvais, ce qui avait fini par le rendre suspect. » (A. Pons de l’Hérault, « Souvenirs… », p.93). Présomptueux et suffisant, phraseur sans idées, Foureau de Beauregard se croit un aigle, alors qu’il n’est qu’un homme très ordinaire. Médisant et de mauvaise foi, il se crée des ennemis partout ; il est la risée de la cour où on l’appelle Purgon, allusion à l’un des médecins de la pièce du grand Molière, « Le Malade imaginaire ».

François Gatte (ou Gatti) (1789-1832) était pharmacien de l’hôpital militaire de Portoferraio. Reçu docteur en pharmacie à Paris, Gatte participe a partir de 1808 aux campagnes de l’Empire. A l’île d’Elbe il est en charge du personnel de la maison de l’Empereur. « C’est un homme sans instruction qui ne cherche même pas à se perfectionner. Il se contente de préparer le plus consciencieusement possible les ordonnances qu’on lui remet. Avec cela modeste et doué d’une nature aimable, complaisante. Il a le désir de plaire et est aimé de tout le monde, surtout de sa femme, la belle et vertueuse Bianchina Ninci qu’il a épousé le 28 octobre 1814 à l’île d’Elbe. Malgré son caractère facile, il se dispute violemment avec le médecin-chef [Foureau de Beauregard] et de nombreuses querelles s’élèvent entre eux. Napoléon est souvent obligé d’intervenir. »

Jules Loubers (1785-après 1840) commandait à l’île d’Elbe la 4ème compagnie de la Garde Impériale. Après un début dans les troupes italiennes, Loubers entre comme capitaine au 1er grenadiers à pied de la Garde Impériale. « Le capitaine Jules Loubert [Loubers] affectait les allures de ce qu’on appellerait une personne bien née ; ce qui n’est pas toujours la preuve d’une haute naissance. Cependant le capitaine Loubert [Loubers] était « fils de famille », comme on disait jadis. Ses prétentions aristocratiques le rendaient impopulaire ; il n’était pas aimé. L’Empereur le chargea d’aller à Gênes acheter des draps. Puis il le choisit pour être le danseur de la princesse Pauline, ce qui était un bon choix, car le capitaine Loubert [Loubers] dansait parfaitement. » (A. Pons de l’Hérault, « Souvenirs… », pp.326-327).

Le commandant Anselme Malet (1779-1815) était chef d’état-major de la Garde à l’île d’Elbe. Il sera tué à Waterloo… André Pons de l’Hérault qui l’a côtoyé sur place, écrit dans ses « Souvenirs » qu’il « avait peu d’instruction, mais c’était une belle nature de soldat, de bon soldat, franc, loyal, dévoué, pouvant honorablement remplir sa tâche et la remplissant à la complète satisfaction de l’Empereur… ». Cet officier, blessé plusieurs fois, participa aux campagnes d’Italie, d’Égypte, de 1805/1807. On retrouve Malet en Espagne, puis plus tard en Autriche. Il est en Russie, en Allemagne et participe à la campagne de France. « Après avoir commandé le bataillon de la Garde Impériale ayant accompagné l’Empereur à l’île d’Elbe, il est promu major dans la Garde Impériale le 27 février 1815 à l’âge de 37 ans et 22 ans de service. Major du 3ème régiment de chasseurs à pied de la Garde Impériale le 13 avril 1815, il participe avec l’Armée du Nord à la campagne de Belgique et est blessé d’un coup de boulet à l’épaule gauche à la bataille de Waterloo, 18 juin 1815. Décédé aux ambulances de Charleroi des suites de ses blessures le 9 août 1815. » (B. Quintin, « Dictionnaire des colonels de Napoléon », SPM, 1996, pp.563-564).

Nicolas Raoul (1788-1850) que l’on ne confondra pas avec un autre officier, Jacques Roul (1775-1840). Raoul, enfant de troupe au 5ème régiment d’artillerie à pied le 21 mai 1802, entre le 1er octobre 1806 à l’École polytechnique et passe comme élève sous-lieutenant au 5ème régiment d’artillerie à pied le 27 juin 1809 pour prendre part aux campagnes d’Allemagne de 1809 à 1811. Il sert au siège de Riga pour être promu capitaine le 22 juillet 1812. Nicolas Raoul participe à la campagne de Russie et entre dans l’artillerie de la Garde Impériale, comme lieutenant le 1er octobre 1812. Il est à Bautzen, Dresde et à Leipzig, en 1813. Il a un cheval tué sous lui à Hanau. En 1814, Raoul se bat à Brienne, Montereau, et à Arcis-sur-Aube. Lors de la première abdication de l’Empereur, il suit le général Drouot, avec le grade de capitaine de la Vieille Garde, à l’île d’Elbe. Il sera notamment chargé de fortifier la petite île de la Pianosa et d’aménager la résidence impériale de San Martino. Au retour de Napoléon, qu’il a suivi jusqu’à Paris, Raoul est nommé chef de bataillon dans l’artillerie de la Garde, avec rang de major dans ligne. Il participe à la campagne de Belgique. Grièvement blessé à Waterloo, il reste sur le champ de bataille, la cuisse brisée. Il est fait prisonnier. Soigné probablement à Bruxelles, Raoul est libéré sur parole et rentre des foyers à Neufchâteau (Vosges) en septembre 1815. Plus tard, il devra fuir la France pour les États-Unis d’Amérique, puis le Guatemala ou il œuvra, afin que ce pays reste indépendant, tout en exploitant une importante propriété agricole. Début 1833, Nicolas Raoul rentre en France. Sur les recommandations des généraux Drouot et Bertrand, Raoul avait été nommé par Louis-Philippe lieutenant-colonel et réintégré sur les contrôles de l’artillerie française. Il occupe donc des postes à Douai, à Lyon, Perpignan et Besançon. Le 19 juillet 1845, il est nommé maréchal de camp, puis le 24 octobre 1848, commandeur de la Légion d’honneur. Enfin, le 7 janvier 1849, Raoul est nommé commandant de l’artillerie de la 1ère division militaire à Vincennes. Il s’éteint le 20 mars 1850, date-anniversaire du retour de Napoléon à Paris. Concernant Jacques Roul, dont le nom est parfois orthographié Ruhl, cet « officier casseur d’assiettes et tapageur » Napoléon transmet une note à son sujet au grand maréchal Bertrand : « Longone, le 11 septembre 1814. Fonctions du chef d’escadron Roul. Le sieur Roul aura le commandement de toute ma cavalerie : en conséquence, les Polonais, chasseurs, Mamelucks, tant à pied qu’à cheval, seront sous ses ordres ; il m’accompagnera constamment à cheval, et il lui sera donné un cheval de mon écurie avec deux pistolets ; il commandera mes escortes et prendra les mesures de sûreté convenables ; il se concertera avec le commandant de gendarmerie pour le placement des gendarmes dans les lieux de passage, mais jamais les gendarmes ne devront me suivre… » (Léon-G. Pélissier, « Le Registre de l’île d’Elbe… », pp.113-114). A noter que Roul était « arrivé à l’île d’Elbe après le débarquement de Napoléon, il se disait chef d’escadron d’artillerie et manifestait une exaltation débordante pour l’Empereur à qui il avait offert ses services. Les soldats de la Garde l’accueillirent avec empressement et Napoléon le nomma premier officier d’ordonnance. On sut rapidement qu’il n’était que capitaine d’où des explications violentes avec des officiers de la Garde. Bien qu’aucun document officiel ne parle de ce premier officier d’ordonnance il est pourtant repris comme tel dans des lettres de l’Empereur ».

C.B.

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( 1 novembre, 2021 )

La bataille de Montmirail, d’après le témoignage du général Dautancourt .

La bataille de Montmirail, d’après le témoignage du général Dautancourt . dans TEMOIGNAGES montmirail

Extrait d’un article paru en 1894 dans le « Carnet de la Sabretache » sous le titre de : « Le 1er régiment des chevau-légers lanciers polonais de  la Garde Impériale. Notes sur les campagnes de 1813 et de 1814 ». On notera que par endroit de son récit, cet officier parle de lui-même à la troisième personne. Ce personnage a été nommé général de brigade à l’issue de la bataille de Hanau.

Plusieurs relations de cette bataille, même celle officielle, n’ont point indiqué avec exactitude un mouvement de cavalerie qui doit avoir eu une grande influence sur son succès. Le Bulletin rapporte  entre autres détails : « Le général Friant s’élança sur la ferme de la Haute-Epine avec les 4 bataillons de la Vieille Garde…, les tirailleurs ennemis se retirèrent épouvantés sur leurs masses…, alors l’artillerie ne put plus jouer, la fusillade devint effroyable, et le succès était balancé. Mais au même moment le général Guyot à la tête du 1er de lanciers (Polonais), des vieux dragons et des vieux grenadiers, etc.… » 

Cette dernière citation n’est pas assez expliquée. Le général de division Guyot commandait effectivement la division de  la Vieille Garde composée des lanciers polonais commandés par le général Krasinski, et des chasseurs, formant la première brigade : les régiments des vieux dragons et des vieux grenadiers formaient la deuxième brigade dont le commandement avait été donné le 8 février 1814 au général Dautancourt, major des Polonais. Cette division, qui s’arrêta d’abord sur les hauteurs de Moncoupeau, se porta ensuite en avant dans la plaine traversée par la route de Montmirail à Château-Thierry. Elle y demeura assez longtemps à droite de cette route et y reçut quelques boulets. L’ordre lui vint alors de se rendre près de l’Empereur. En exécutant ce mouvement de nouveaux ordres laissèrent alors la première brigade dans la plaine (il paraît néanmoins que ce ne fut que pour un moment), tandis que la deuxième à la tête de laquelle se trouvaient les généraux Guyot, Dautancourt, continuant à marcher au grand trot, rejoignit l’Empereur qu’elle trouva sur la route de Montmirail à La Ferté. Le canon ennemi battait cette route d’écharpe et de front. La brigade se forma près de l’embranchement d’un petit chemin dont la direction est vers Fontenelle. L’Empereur, au milieu des boulets qui pleuvaient autour de lui, lorgnait attentivement les positions de l’ennemi. Bientôt ce prince donna ordre au général Guyot de faire charger les dragons, mais de conserver près de lui, pour le moment, les grenadiers. Cet officier général transmit cet ordre au général Dautancourt, commandant la brigade. Celui-ci, formant aussitôt ses dragons en colonne par pelotons, s’élança à leur tête sur la route [Du point du départ des dragons pour arriver à la ligne ennemie, on trouve à gauche de la route quelques maisons ; les tirailleurs français s’y étaient jetés et ces intrépides soldats s’y fusillaient avec ceux de l’ennemi. Quelques-uns d’eux qui se mettaient audacieusement à découvert sur la route, ne purent se retirer assez à temps pour éviter les dragons dont les pelotons lancés au grand galop tenaient la largeur de cette route ; aussi plusieurs de ces braves furent-ils renversés. Cependant les dragons de la queue de la colonne assurèrent depuis qu’ils croyaient que ces braves jeunes soldats n’avaient point été blessés et que les derniers pelotons avaient été évités. (Note du général Dautancourt)] , et, malgré un feu épouvantable, arriva sur l’ennemi, l’enfonça, en rejeta une partie sur la droite de cette route au-delà du fossé, et se rallia sur le plateau à gauche de la même route en face du bois de l’Epine-au-Bois, ayant derrière lui un ravin qui prend naissance sur ce même côté de la route, et dans lequel est un petit ruisseau, qui, coulant au-dessous et à l’ouest du village de Marchais (encore occupé par la droite des Russes), va tomber au sud, dans le petit Morin. Cette position des dragons en-arrière de Marchais, séparait de son centre la droite de l’armée ennemie ; aussi vit-on bientôt des fuyards qui abandonnaient en désordre ce village. Marchais étant situé sur une hauteur à gauche du ravin, les fuyards la descendirent à la course et arrivèrent sur ce ravin qui pouvait être aisément franchi. Cependant l’ennemi, enfoncé par la brillante charge des dragons, essayait de rallier un gros de son infanterie près du bois de l’Epine-au-Bois, en face de l’endroit où les dragons se reformaient eux-mêmes. Ils ne lui en donnèrent pas le temps, et cette infanterie épouvantée ne les attendit pas une seconde fois, elle se dispersa. Toutefois le général Dautancourt, apercevant le désordre qui régnait à la droite de l’ennemi, porta alors les dragons au galop dans le bas du ravin, précisément au-dessous de Marchais.

Déjà une partie des troupes ennemies avait passé ce ravin et se trouvait protégée par un petit bois (le bois Jean) qui nuisit à la célérité de cette nouvelle charges des dragons. Mais ils parvinrent à y pénétrer et le traversèrent. Alors commença un carnage effroyable. Les dragons ne frappant que de la pointe de leurs sabres, chaque coup tuait un Russe. En vain, ceux-ci se jetèrent-ils ventre à terre suivant leur habitude (et plusieurs se relevaient ensuite pour nous fusiller), presque tout ce qui put être joint, sur ce point, fut tué, et l’officier chargé par le général Dautancourt de réunir les vivants qui furent enfin faits prisonniers, n’en conduisit au quartier-général qu’un petit nombre. Le grand-maréchal Bertrand arriva bientôt sur ce terrain et complimenta le général Dautancourt et les dragons sur leur belle affaire que, dit-il, l’Empereur avait vue avec plaisir. Il chargea le général de proposer pour des récompenses dans la Légion d’honneur et l’ordre de la Réunion, les officiers et dragons qui s’étaient particulièrement distingués, et de se porter lui-même en tête de l’état de propositions pour l’étoile de commandant.

En même temps il pressait le général de se rallier et de continuer vivement la poursuite de l’ennemi qui faisait paraître quelque cavalerie au-delà du ruisseau de l’Epine-au-Bois, sans doute dans l’intention de recueillir quelques-uns de ses fuyards. Nous courûmes à cette cavalerie qui ne nous attendit pas, et disparut. Nous continuâmes à marcher dans les terres, séparés de la route par le bois de l’Epine-au-Bois, que nous tournâmes, et à la nuit noire, le feu ayant entièrement cessé, à l’exception de quelques coups qui se faisaient entendre par la droite ; nous nous arrêtâmes près d’une maison isolée dans la plaine, vis-à-vis d’un bois qui couvre Vieux-Maison, et de là nous nous mîmes en communication par des patrouilles avec nos troupes que nous trouvâmes sur la route ; une de ces patrouilles rencontra dans la plaine, à peu de distance derrière nous, deux bataillons d’infanterie de  la Vieille Garde à la tête desquels marchait à pied, et l’épée au poing, le maréchal duc de Dantzig [Lefebvre], chargé de nous soutenir.

Peu de temps après, le général Dautancourt reçut, par l’officier qui avait conduit les prisonniers, l’ordre de rejoindre la division du général Guyot, qui, après la bataille, s’était  établie en-arrière de la Haute-Epine, au hameau du Tremblet, dépendant du village de Marchais. Cette belle affaire ne coûta aux dragons que quelques tués, plusieurs blessés : ils eurent aussi 7 à 8 chevaux tués, au nombre desquels fut celui de l’officier commandant le premier peloton, en débouchant sur la ligne ennemie. Le lendemain 12, ce fut avec les dragons de la Jeune Garde, qui faisaient partie de la division, que le brave général Letort, eut, sur la route de Château-Thierry, la belle et brillante affaire rapportée au Bulletin.  

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( 17 octobre, 2021 )

Une lettre du général Curial au général Clarke, duc de Feltre et ministre de la Guerre.

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Le général Curial était, en 1815, colonel des chasseurs royaux de France, naguère les chasseurs à pied dela Vieille Garde. Il voulut rester fidèle à Louis XVIII qui l’avait nommé pair. Son, régiment l’abandonna pour courir au-devant de Napoléon et les officiers lui disaient alors qu’ils le reconnaissaient toujours comme leur colonel et qu’ils lui obéiraient… à condition qu’il les mènerait à la rencontre de l’Empereur.  Aussi ne devait-il pas rester colonel des chasseurs à pied. Napoléon ne tenait pas pour un homme « sûr et chaud » ; il lui donna d’abord le commandement de Lyon, puis le lui ôta pour l’employer du côté de Montpellier et de Marseille, puis lui donna une division à l’Armée des Alpes.  Dans la lettre suivante, datée de Paris et du 16 octobre 1815, Curial retrace sa conduite au duc de Feltre, le général Clarke, Ministre de la Guerre, et lui expose, trop brièvement, à notre gré, « les faits tels qu’ils se sont passés ».

Arthur CHUQUET.

 Commandant, lors du funeste débarquement de Bonaparte, les chasseurs royaux de France [voulurent rejoindre les troupes de l’Empereur], je n’ai rien négligé pour les contenir dans le devoir et le sentier de l’honneur. Harangues, promesses, menaces, châtiments, j’ai tout employé infructueusement. Quelques officiers et surtout une députation des grenadiers à pied royaux, les avaient exaltés au point que le corps d’officiers réuni dans mon logement, à  Chaumont, me déclara malgré mes nouvelles remontrances, mes reproches et même prières, que le régiment allait partir pour se rendre auprès de Napoléon. Je les prévins alors que je cessais de les commander ; j’écrivis de suite à Votre Excellence pour lui rendre compte de cette défection ; je lui expédiai un aide-de-camp en courrier et je me rendis en poste à Troyes où je vous priai, Monseigneur, de me faire passer vos ordres ; mais Votre Excellence n’a pas reçu ma lettre ; elle avait déjà quitté  Paris lorsque mon officier y est arrivé. Pendant ce laps de temps, j’avis été dénoncé à Bonaparte par deux officiers partis en poste de Chaumont, non seulement pour avoir dit ce que je pensais sur son compte, mais encore pour avoir cherché par tous les moyens possibles à arrêter la marche du régiment. De là mon renvoi de la Garde, mon remplacement a Lyon où j’avais reçu l’ordre d’aller, quoique j’eusse demandé ma retraite, et enfin un exil de vingt-six jours à Chambéry.

Voulant éviter ensuite dans cette ville les vexations populaires, je pris le commandement d’une division de l’Armée des Alpes, lorsque les hostilités furent commencées : commandement que je n’ai conservé » que dix ou douze jours.

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( 9 octobre, 2021 )

Le général Reille…

Le général Reille… dans FIGURES D'EMPIRE reille

Honoré-Charles-Michel Reille naît le 1er septembre 1778 à Antibes (Var).

Il entre comme grenadier au 1er bataillon du Var le 1er octobre 1791. Reille passe sous-lieutenant au régiment royal de Hesse-Darmstadt (94ème  d’infanterie) le 15 septembre 1792 et prend part à la campagne du Nord. Il est élevé au grade de lieutenant le 7 frimaire an II (27 novembre 1793), de capitaine le 4 prairial an IV (23 mai 1796), et devient aide-de-camp du général Masséna le 15 brumaire an V (5 novembre 1796).

Reille l’accompagne en Italie où il se signale dans différents combats. Créé chef d’escadrons provisoire sur le champ de bataille, le 18 nivôse an V (7 janvier 1797), il est confirmé dans ce grade 4 prairial suivant (23 mai). Après le traité de Campo-Formio, il est nommé, le 27 pluviôse an VII (15 février 1799), adjudant-général de l’armée d’Helvétie. Il remplace le général Oudinot, blessé, à la tête de ses troupes et entre dans Zurich. Il suit Masséna en Italie où il se distingue dans plusieurs combats.

le général occupe les postes de chef d’état-major d’une armée d’observation, de sous-chef d’état-major général des armées françaises en Italie et est nommé général de brigade le 11 fructidor an XI (29 août 1803).

Reille devient commandeur de la Légion d’Honneur le 25 prairial an XII (15 juin 1804). En 1806, il rejoint la grande armée pour la campagne d’Austerlitz et prend part à la tête d’une brigade du 5ème corps aux combats de Saalfeld, Iéna, Pułtusk. Le maréchal Lannes le choisit pour chef d’état-major et il se distingue à Ostrolenka. Il devient aide-de-camp de l’Empereur le 13 mai 1807 et est élevé au rang de comte de l’Empire le 29 juin 1808. Après la paix de Tilsitt, il devient commissaire extraordinaire en Toscane, puis rejoint
la Catalogne.

En septembre 1809, il est nommé commandant du 1er corps de l’armée du Nord de l’Espagne. Il rejoint la grande armée pour la campagne d’Autriche et commande division de la Garde à Wagram. L’Empereur lui confie ensuite un des corps opposé au débarquement en Zélande. De là, il rejoint l’Espagne en mai 1810 comme gouverneur de la Navarre. Le 26 janvier 1812, il prend le commandement du corps de l’Ebre et le 16 octobre 1812 celui de l’armée de Portugal. Dans les dernières opérations de la campagne il commande l’aile droite française et combat sur la Bidassoa, en Navarre, à Orthez et à Toulouse. 

Après l’abdication, il devient inspecteur général d’infanterie des 14ème et 18ème  divisions. Il est nommé grand officier de la Légion d’Honneur le 29 juillet 1814, grand-croix de l’Ordre le 14 février 1815 et chevalier de Saint-Louis le 27 juin de la même année.Pendant les Cent-Jours, il commande le 2ème corps d’armée et combat aux Quatre-Bras et à Mont-Saint-Jean.

Le 17 février 1828, il est nommé au Conseil supérieur de la Guerre. Le 15 novembre 1836, il est élu président du Comité de l’infanterie et de la cavalerie, et, le 17 septembre 1847, Louis-Philippe l’élève à la dignité de maréchal de France ; il était déjà Pair de France.

Il est, en outre, membre de l’ordre de Séraphin de Suède, de la Couronne de Fer, de Saint-Henri de Saxe, et commandeur de l’ordre militaire de Bavière. Reille s’éteint le 4 mars 1860. 

Capitaine P. MATZYNSKI

 

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( 25 septembre, 2021 )

Au hasard de mes lectures…

Au hasard de mes lectures...

De l’Autriche à la Belgique en passant par les Seychelles…

Louis-Jacques Romand est né en 1790 à Vauconcourt-Nervezain (Haute-Saône), en Franche-Comté, et installé avec ses parents à Pesmes est tiré au sort en mars 1809 afin d’être incorporé dans la Garde Impériale (1er régiment de fusiliers-chasseurs). Il participe à la campagne d’Autriche au cours de laquelle il est blessé assez grièvement d’une balle qui lui traverse le corps (« de la hanche gauche à la hanche droite » précisent ses états de services figurant sur le site « Léonore » de la Légion d’honneur -cote LH/2376/64- accessibles à tous sur le net). Romand reste deux mois à l’hôpital. Puis le voici à Paris (en juillet 1809) encore convalescent. Après un casernement de cinq à six mois, au cours duquel  il travaillera dans les bureaux du quartier-maître de son régiment, le voici expédier sur l’Île de France, l’île Maurice, alors possession française et menacée par les Anglais (elle deviendra leur propriété en 1810 et ce jusqu’en…1968 !). S’en suit un chapitre maritime; notre grenadier se transformant en matelot de guerre (passé sergent-major au 1er bataillon expéditionnaire en novembre 1810). A la mi-décembre 1810 (donc durant les dernières semaines où l’île était encore française), Romand s’embarque à bord de La Clorinde (suivie par deux autres bâtiments). Cette partie du récit est dépaysante par les situations vécus : combats navals, escale aux îles Seychelles, où l’auteur rencontre des autochtones et une quarantaine de personnes tous français et « déportés dans cette colonie comme complices de la machine infernale qui éclata à Paris le 3 nivôse an 9 sur le passage du premier consul Bonaparte, pour attenter à ses jours ». Le 24 juin 1811, c’est à l’île de Diégo-Garcia, véritable petit paradis terrestre, qu’il jette l’ancre pour se ravitailler. L’équipage laisse les noirs qu’il a embarqués au Seychelles en paiement des vivres emportés. C’est en octobre 1811, que Romand retrouve la France. Après deux mois de repos il est affecté au 70ème régiment d’infanterie de ligne basé à Brest puis, plus tard au 100ème de ligne en dépôt à Metz (sergent-major dans ce régiment en mai 1812; puis adjudant-major en mai 1813). En 1813, Romand participe à la campagne de Saxe, il est présent à Dresde où il voit Napoléon s’exposant au feu de l’ennemi. Romand est blessé une nouvelle fois (par un éclat d’obus  à la tête, cette fois). Fait prisonnier le 10 septembre 1813, à Töplitz, Romand ne retrouve la France qu’en juillet 1814, lors de la première Restauration. Il reprend du service actif après le retour de l’Empereur de son île d’Elbe, en mars 1815 et participe à la campagne de Belgique (Chevalier de la Légion d’honneur par décret du 3 avril 1815). Romand se bat à Ligny où il est blessé à la tête le 16 juin 1815. Nous le retrouvons enfermé dans la place de Cambrai encerclée par les Anglais mais livrée par les habitants eux-mêmes ! Nous sommes le 24 juin 1815. Louis-Jacques Romand rentre dans ses foyers à Pesmes le 27 septembre 1815. Ses états de service nous apprennent encore qu’il est admis ensuite à la Légion du département de la Haute-Saône (en mars 1816) avant d’être renvoyé chez lui en congé illimité le mois suivant. Il s’est éteint en 1862.

Si son témoignage, est à lire sans hésitation, il est regrettable que le publicateur de 1981, n’ait pas rectifié les erreurs commises par Romand et les fautes d’orthographe de l’auteur qui utilisait le français populaire en usage à l’époque. A noter également, l’absence de notes critiques mettant en lumière les propos de Louis-Jacques Romand.

C.B. 

Louis-Jacques ROMAND, « Mémoires de ma vie militaire, 1809-1815. L’extraordinaire odyssée d’un franc-comtois dans la tourmente des guerres napoléoniennes. Manuscrit inédit de 1819. Recueilli par Mademoiselle Françoise BARTHELET », Besançon, 1981, 82 p.

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( 30 août, 2021 )

Les blessures de Napoléon

Ratisbonne

« Nous avons déjà dit avec quelle témérité Napoléon s’exposait au danger. Par coquetterie, ou plutôt pour ne point affaiblir son prestige, aux yeux de l’armée qu’il conduisait, il recommandait de taire les accidents qui lui arrivaient, et lui-même n’en parlait jamais. Ce n’est qu’à Sainte-Hélène qu’il se départit de son mutisme à cet égard. « On a toujours admiré, disait-il à Las-Cases, le rare bonheur qui me tenait comme invulnérable au milieu de tant de batailles. On était dans l’erreur, ajoutait-il ; seulement, j’ai toujours fait mystère des dangers que j’ai courus. » Et il rappelait alors les nombreuses blessures qu’il avait reçues. « A Toulon, il avait eu trois chevaux tués sous lui et il avait reçu un coup de lance qui lui avait traversé la cuisse gauche. En faisant sa toilette, il y passait souvent la main et enfonçait le doigt dans le trou assez profond que le projectile avait déterminé. Son valet de chambre qui l’habillait, un jour qu’il narrait les péripéties du siège de Toulon, se permit de lui dire qu’on n’ignorait pas ce détail à bord du vaisseau qui avait transporté l’Empereur à Sainte-Hélène, à bord du Northumberland, et il ajouta même que des hommes de l’équipage lui avaient révélé que c’était un Anglais qui avait blessé la première fois l’Empereur. Dans sa campagne d’Italie, à Rivoli notamment, il eut également plusieurs chevaux tués sous lui, mais n’en reçut qu’une commotion assez forte. Au pont d’Arcole, il ne dut la vie qu’au dévouement de son aide de camp Muiron. « Il se jeta devant moi, a dit Napoléon, me couvrit le corps et reçut le coup qui m’était destiné ; il tomba mort à mes pieds et son sang me jaillit au visage. » Nous ne voyons pas d’autre blessure mentionnée par les historiens jusqu’en 1809. Le 23 avril de cette année, à la bataille de Ratisbonne, l’empereur fut atteint d’une balle morte au talon Voici comment l’événement se serait produit. Impatient d’entrer dans la place, Napoléon se lève de dessus le manteau sur lequel il était étendu pour ordonner l’attaque. Il était à pied, à côté du maréchal Lannes, et appelait le prince de Neufchâtel, lorsqu’une balle, tirée de la muraille avec un fusil de rempart, vint le frapper au gros orteil du pied gauche  elle ne perça point la botte, mais elle lui occasionna une contusion fort douloureuse, en ce qu’elle frappa sur le nerf et qu’il avait déjà le pied enflé par la chaleur de ses bottes, qu’il n’avait pas quittées depuis trois jours. Napoléon ne fut pas trop ému sur le moment . On appela aussitôt M. Yvan, son chirurgien, qui fit le pansement de la blessure, devant tout l’état-major et tous les grenadiers du 2e régiment de la garde. Plus on voulait faire éloigner les soldats, plus ils se rapprochaient. Cet accident passant de bouche, toutes les troupes accoururent, depuis la première ligne jusqu’à la dernière ; il en résulta même un moment de trouble, qui n’était que la conséquence du dévouement des soldats â la personne de l’Empereur. Aussitôt qu’il fut pansé, il dût monter à cheval pour se faire voir et les rassurer. Il souffrait tellement qu’on fut obligé de le soutenir pour qu’il pût enfourcher la selle ; si la balle, dans sa direction, eût porté sur le cou-de-pied, au lieu de donner sur l’orteil, elle l’aurait infailliblement traversé : son heureuse étoile ne l’abandonna pas encore cette fois . Probablement mal informée, l’Impératrice s’était exagéré l’importance de la blessure reçue par Napoléon. Pour dissiper ses inquiétudes, Napoléon lui écrivait cette lettre, à Strasbourg, où elle résidait :

 » Ems, 6 mai 1809, midi.

Mon amie, j’ai reçu ta lettre. La balle qui m’a touché ne m’a pas blessé ; elle a à peine rasé le tendon d’Achille. Ma santé est fort bonne ; tu as tort de t’inquiéter.

NAPOLÉON.  »

Catherine, reine de Westphalie, qui se trouvait auprès de Joséphine, recevait, de son côté, cette communication autographe de l’Empereur :

« Ems, 6 mai 1809.

Madame ma sœur, j’ai reçu vos deux lettres des 26 et 30 avril. Je vois avec plaisir que vous êtes arrivée à Strasbourg. Ce qu’on a dit de ma blessure est controuvée; une balle m’a frappe, mais ne m’a pas blessé. »

On voit, par la lecture de ces deux pièces, que Napoléon ne s’est pas départi un instant de son calme et de son sang-froid habituels. Quelques semaines à peine après la prise de Ratisbonne, Napoléon s’exposait de nouveau au danger. A Essling (ou à Wagram), un coup de feu lui déchirait la botte, le bas et la peau de la jambe gauche (2). C’est alors que le général Walther, commandant des grenadiers de la garde, lui dit : « Retirez-vous, Sire, ou je vous fais enlever par mes grenadiers. » Un boulet vint frapper la cuisse du cheval de l’Empereur ; tout le monde crie : « A bas les armes, si l’Empereur ne se retire pas sur le champ (3) ! » Au combat d’Ubignan, en Saxe (1813), plusieurs boulets tombèrent auprès lui : un d’eux enleva même une pièce de cloison de planches d’un magasin à poudre et lui en lança un éclat à la tête. « S’il avait touché le ventre, c’était fini », dit-il en se relevant et examinant le morceau de bois. Quelques minutes après, une grenade tombait à terre entre l’Empereur et un bataillon italien qui avait marché vingt pas derrière lui. Les Italiens se courbèrent un peu pour éviter l’effet de l’explosion ; il le remarqua, se tourna de leur côté avec un rire moqueur et leur cria : « Ah ! Capons, ça ne fait pas de mal ! » En 1814, il perdit son cheval et son chapeau à Arcis-sur-Aube ou dans le voisinage. Après le combat de Brienne, il se trouva chargé inopinément par des Cosaques qui avaient passé sur les derrières de l’armée ; il en repoussa un de la main et se vit contraint de tirer sonépée pour se défendre. Plusieurs de ces Cosaques furent tués à ses côtés ; il n’eut personnellement aucun mal, mais il l’échappa belle. Comment n’aurait-il pas cru à une Providence, en ayant si souvent éprouvé les heureux effets ! Car ce n’était pas seulement sur le champ de bataille qu’une divinité occulte semblait le protéger, mais encore dans sa vie habituelle. Il aimait à rappeler qu’à Saint-Cloud, il avait voulu une fois mener sa calèche à six chevaux à grand’guides. L’aide de camp ayant gauchement traversé les chevaux, les fit emporter. L’Empereur ne put prendre le tour nécessaire, la calèche alla, avec toute la force d’une vélocité extrême, frapper contre la grille; l’Empereur se trouva violemment jeté à huit ou dix pieds en travers sur le ventre. Il resta mort, disait-il, huit ou dix secondes ; il avait senti le moment où il avait cessé d’exister : ce qu’il appelait le moment de la négative. Le premier qui, se jetant à bas de son cheval, vint à le toucher, le ressuscita, le rappela soudainement à la vie par le simple contact, comme dans le cauchemar, où l’on se trouve délivré, disait-il, dès qu’on a pu proférer un cri. Une autre fois, poursuivit-il, il avait été noyé assez longtemps. C’était en 1786, à Auxonne, sa garnison ; étant à nager, et seul, il avait perdu connaissance, coulé, obéissant au courant ; il avait senti fort bien la vie lui échapper ; il avait même entendu, sur les bords, des camarades annoncer qu’il était noyé et dire qu’ils couraient chercher des bateaux pour reprendre son corps. Dans cet état, un choc le rendit à la vie : c’était un banc de sable contre lequel frappa sa poitrine ; sa tête, se trouvant par miracle hors de l’eau, il en sortit lui-même, vomit beaucoup, reprit ses vêtements et il avait atteint son logis qu’on cherchait encore son corps. Une autre fois, à Marly, à la chasse au sanglier, tout l’équipage étant en fuite, en véritable déroute d’armée, comme disait l’Empereur, il tint bon avec Soult et Berthier contre trois énormes sangliers qui les chargeaient à bout portant. « Nous les tuâmes raides tous les trois, disait-il, mais je fus touché par le mien et j’ai failli en perdre le doigt que voilà. » En effet, la dernière phalange de l’avant-dernier doigt de la main gauche portait une forte blessure. Quand on procéda à l’embaumement de l’Empereur, on fut tout surpris, d’ailleurs, de constater sur les cuisses, les jambes, les talons, des traces de blessures qu’on n’avait même pas soupçonnées pendant sa vie. »

Dr CABANES.

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( 14 août, 2021 )

Marche de l’Empereur vers Paris après son débarquement à Golfe-Juan en mars 1815…

Carte

Voici un passage du témoignage de l’adjudant-major Etienne LABORDE: « Le 3 mars [1815], l’Empereur coucha à Barème [Barrême] , le 4, à Digne . Le 5, le général Cambronne, avec une avant-garde de quarante hommes, s’empara du pont et la forteresse de Sisteron ; le même jour, l’Empereur coucha à Gap , et l’avant-garde à La Mure. Aucun événement remarquable n’eut lieu en traversant ce long espace de pays ; les habitants nous accueillaient fort bien, mais sans se prononcer ni pour ni contre. Durant ce long trajet, nous ne fîmes que deux recrues, un gendarme et un soldat d’infanterie. Nous quittâmes, après quelques jours de marche bien pénible, et à notre grande satisfaction, ce malheureux pays de montagnes, et nous commençâmes à découvrir la belle campagne au-delà de La Mure, qui avoisine celle de Vizille, pour aller à Grenoble.

L’Empereur, informé que des troupes étaient parties de Grenoble avec mission de s’opposer à notre passage du pont de La Mure, prit des dispositions de défense et forma de sa petite armée, forte d’environ onze cents hommes, trois colonnes : la première, composée de trois compagnies de chasseurs, des lanciers polonais montés, ou non montés, de huit à dix marins de la Garde, forma l’avant-garde, commandées par le général Cambronne , ayant sous ses ordres l’intrépide colonel Malet ; la seconde, commandée par le capitaine Loubers, des grenadiers, fut composée de trois compagnies d’artillerie, et d’environ trente officiers sans troupe, conduits par le major corse Pacconi ; avec elle marcha l’Empereur, tout son état-major , et le Trésor porté sur deux ou trois mulets .

La troisième colonne, formée par le bataillon corse , sous les ordres du chef de bataillon Guasco , formait l’arrière-garde. Moi-même, aux approches de La Mure, je reçus l’ordre du général Cambronne de prendre les devants avec soixante chasseurs, commandés par le lieutenant Jeanmaire , et quelques lanciers polonais, pour établir le logement de la première colonne des troupes de l’Empereur, et que je portai à douze cents hommes, quoique en réalité il n’y en eût pas plus de trois cents. Il paraît que nous étions attendus, puisque je trouvai à la mairie tout le conseil municipal réuni. J’en fus parfaitement accueilli, et je m’occupais avec ces messieurs de préparer le logement lorsqu’un adjudant du 5ème d’infanterie de ligne arriva pour faire le logement d’un bataillon de ce corps et d’une compagnie du 3ème régiment de sapeurs du génie. Voyant que cet officier portait la cocarde blanche, je pensai bien qu’il ne venait point dans l’intention de se joindre à nous.

Je l’abordai et lui dis :

« A la cocarde que vous portez, je vois que vous êtes ici dans un autre but que le mien ; cependant répondez-moi avec la franchise qui doit nous caractériser ; sommes-nous amis ou ennemis ? »

Il me répondit en me tendant la main :

« Deux vieux compagnons d’armes seront toujours d’accord.

-Alors ; lui dis-je, faisons le logement de concert. »

Il fit semblant d’y souscrire ; mais, profitant d’un instant où j’étais occupé, il s’esquiva pour aller rendre compte à son chef de ce qui se passait, et ne revint plus. Cette troupe prit alors position à une portée de fusil de la ville de La Mure, et envoya une forte avant-garde dans les premières maisons du côté de Grenoble.

Instruit de la disparition de l’adjudant-major du 5ème de ligne, je n’étais pas du tout tranquille dans l’hôtel de la mairie, où je craignais d’être surpris, et je venais d’envoyer l’ordre au lieutenant Jeanmaire de rester sous les armes et de faire bonne garde aves con petit détachement, lorsque le général Cambronne arriva avec la première colonne, monta lui-même à l’hôtel de la Mairie, me demandant si j’aurais bientôt fini.

« De suite, lui répondis-je, mon général. »

En effet, nous sortîmes aussitôt. Lui ayant rendu compte de ce qui se passait, et lui-même apercevant un poste de la troupe opposante placé aux premières maisons d’une rue donnant sur la route de Grenoble, il fit établir un poste des nôtres, commandé par un officier, à portée de pistolet du 5ème de ligne, et envoya tout de suite le capitaine Raoul de l’artillerie, accompagné d’un maréchal-des-logis de mamelucks, auprès de l’officier commandant le poste du 5ème, pour l’engager à pactiser avec nous, mais nous ne pûmes le déterminer à y consentir. Le général y alla lui-même, et on lui répondit qu’il y avait défense de communiquer .

Alors le général Cambronne ordonna que la troupe prendrait position sur l’emplacement où elle se trouvait devant la mairie, et il fit ses dispositions pour éviter toute surprise. Cette opération terminée, nous entrâmes dans une auberge en face de la mairie, où j’avais commandé un dîner pour douze personnes. A peine commencions-nous notre repas qu’un paysan, qui avait été envoyé par le général Cambronne pour connaître les mouvements de la troupe qui nous était composée, entra et vint annoncer que cette colonne s’ébranlait et semblait disposée, en passant derrière La Mure, à se porter sur le pont par lequel nous étions arrivés pour le faire sauter et nous couper par là, tout communication avec l’Empereur . Il n’en fallut pas davantage pour nous faire partir à l’instant même, à l’effet d’aller nous établir sur le pont, que nous gardâmes militairement toute la nuit, durant laquelle la troupe adverse recula de trois lieues en se rapprochant de Grenoble.

Le général Cambronne ayant fait connaître à l’Empereur ce qui se passait, Sa Majesté arriva avec les deux colonnes, le lendemain vers les neuf heures du matin, sur le point où nous avions pris position, se mit à la tête des troupes et ordonna au général Cambronne de marcher en avant. Le brave colonel Malet prit le commandement des trois compagnies de chasseurs formant la tête de la colonne ; les lanciers polonais, commandés par l’intrépide colonel Germanoski [Jerzmanowski], prirent la droite à côté de la route. Les officiers sans troupe, commandés par le major Pacconi, prirent à gauche, et nous marchâmes droit sur le bataillon du 5ème de ligne. La compagnie de voltigeurs était en bataille à la sortie du village. L’Empereur ordonna au colonel Malet de faire mettre l’arme sous le bras gauche, la baïonnette au bout du canon. Cet officier lui ayant observé qu’il pourrait y avoir du danger à faire un pareil mouvement devant une troupe dont les intentions n’étaient pas connues, et dont la première décharge pourrait être funeste, l’Empereur lui dit avec vivacité:

« Malet, faites ce que je vous ordonne. »

Arrivé à la portée de pistolet, l’Empereur dit d’une voix forte et tranquille :

« Soldats ! Voilà votre empereur ; que celui d’entre vous qui voudra le tuer fasse feu. »

Un jeune officier, parent et aide-de-camp du général Marchand, commandant à Grenoble, qui était venu avec mission de son général de s’opposer à notre passage, dit à haute voix : « Le voilà ! Faites feu ! »

Le cri unanime [de] « Vive l’Empereur ! » fut la réponse.

Déjà les lanciers polonais étaient arrivés dans le village et se trouvaient pêle-mêle avec le bataillon du 5ème et la compagnie du 3ème régiment de sapeurs du génie, criant à l’envi : « Vive l’Empereur ! »

Le major Pacconi, à la tête des officiers sans troupe avait pris un sentier détourné, et s’était placé sur les derrières du 5ème pour le recevoir, dit-il à l’Empereur, si le combat s’était engagé. La Garde et les soldats s’embrassèrent, arrachèrent à l’instant la cocarde blanche et prient avec enthousiasme la cocarde tricolore. Cette troupe ayant été formée en bataille, l’Empereur parla ainsi :

« Soldats,

« Je viens avec une poignée de braves, parce que je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime, puisqu’il n’a pas été élevé par la nation ; puisqu’il est contraire aux intérêts de notre pays, et qu’il n’existe que dans l’intérêt de quelques familles… Vos pères sont menacés du retour des dîmes, des privilèges, des droits féodaux et de tous les abus dont nos succès les avaient délivrés. N’est-il pas vrai, citoyens ? (Dit-il, à un rassemblement immense qui se trouvait autour de la troupe.)

- Oui, Sire, répondirent-ils d’un cri unanime, on voulait nous attacher à la terre. Vous venez, comme l’ange du Seigneur, pour nous sauver. »
A peine, venions-nous de fraterniser avec le 5ème, que M. Dumoulin arriva à franc-étrier, ayant à son chapeau la cocarde tricolore, et, se précipitant de son cheval à la rencontre de l’Empereur : « Sire, lui dit-il avec la plus grande émotion, je viens vous offrir 100,000 francs et mon bras, et vous assurer de la fidélité de vos bons Grenoblois. » L’Empereur parut satisfait, et lui dit en riant : « Montez à cheval, nous causerons en marchant, j’accepte vos services. »  Le soir même de notre arrivée à Grenoble, ce jeune homme, rempli du plus grand courage, fut nommé capitaine officier d’ordonnance de l’Empereur, qui lui remit lui-même la décoration. Depuis, et pendant toute la route, M. Dumoulin, avec une escorte de quinze hussards du beau et bon régiment, marcha toujours à l’avant-garde et rendit les plus grands services. »

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( 18 juin, 2021 )

Souvenirs sur la bataille de Waterloo…

Waterloo

« On connaît le retour triomphal et fabuleux de Napoléon de l’île d’Elbe à Paris, et la campagne qui s’en suivit. Il dut quitter la capitale le 12 juin, pour se rendre à l’armée. Il n’avait à opposer à la coalition que 120,000 hommes, dont 60,000 étaient campés en avant de Philippeville, 17,000 à Beaumont, 45,000 sur la rive droite de la Sambre. On connaît la proclamation du 14 juin, pleine de chaleur et d’un patriotique entraînement. Le 15, au moment où il se dispose à manœuvrer contre les armées ennemies, fortes de 240,000 hommes, il apprend la criminelle désertion à l’ennemi de trois officiers supérieurs, exemple inouï d’indélicatesse et de lâcheté dans une armée française, dont le premier sentiment est de savoir se battre, arrivée sur le terrain, pour une bonne ou mauvaise cause. Voici ce que dit l’Empereur dans ses Mémoires (tome  9, p. 162.) : « Le 14 juin au soir, eut lieu la honteuse désertion à l’ennemi du général Bourmont, du colonel Clouet, et de l’officier d’état-major Villoutreys: leurs noms seront en exécration tant que le peuple français formera une nation. M. D*** [du Barail], capitaine aux carabiniers, passa aussi à l’ennemi. Mort à Verdun; ses derniers moments furent, dit-on, troublés de cette mauvaise action, qui faisait le tourment de sa vie. Il dut changer ses plans. Arrivé à Charleroi, il y passa la Sambre, et le 16 attaqua Ligny, où l’ennemi eût été entièrement détruit, si ses ordres eussent été exécutés. Les Prussiens, d’après les rapports de leurs généraux, perdirent, à eux seuls, 25,000 hommes; les Anglais et les Hollandais, aux Quatre-Bras, 5000; trois régiments écossais et la légion noire de Brunswick furent détruits : le prince qui la commandait et plusieurs généraux y furent tués. Notre perte totale fut de 7000 hommes. Nous eûmes à regretter le brave et intrépide général Girard; il finit glorieusement sa vie à Ligny; c’est lui qui, à Lützen, refusa de se laisser enlever du champ de bataille, où il était tombé blessé de deux balles à travers le corps. Aux coups portés à l’ennemi par nos soldats, on reconnaissait leur valeur accoutumée, et la même confiance dans l’Empereur. Mais les généraux, compris les maréchaux, firent faute sur faute, et leur hésitation fit manquer le résultat de ces beaux faits d’armes, qui auraient dû nous rendre maîtres de Bruxelles le 17. La cavalerie de la garde donna, et nous perdîmes le brave général Letort.

Le 18 au matin le temps était couvert; il avait plu pendant la nuit; il pleuvait même encore à la pointe du jour. L’armée anglo-hollandaise comptait 90,000 combattants, avec ses alliés 120,000, et 230 bouches à feu. L’armée française n’avait que 68,000 hommes à opposer; mais notre artillerie était aussi nombreuse que celle de l’ennemi; seulement il pouvait l’utiliser davantage, en ce que l’armée du général anglais était sur le plateau de Mont-Saint-Jean. Les causes de la perte de cette bataille peuvent se réduire à plusieurs principales: la première, c’est que le corps d’armée de droite n’ait pas marché franchement sur Saint-Lambert; il devait sans hésiter marcher au canon, c’est un principe à la guerre; et la seconde, c’est d’avoir fait faire une démonstration par une partie trop faible de la garde en colonnes par division, l’arme au bras. Cette démonstration n’ayant pas réussi, et ne pouvant pas réussir, décida, par l’arrivée des Prussiens, la retraite. Celui qui commandait cette colonne aurait dû, en arrivant à la gauche du 1er régiment de dragons, sur la hauteur de Mont-Saint-Jean, faire croiser la baïonnette et battre la charge; cela ne se fit pas: l’armée anglaise, adossée à la forêt de Soignes, ne se rembarquait pas. On ne peut s’empêcher de faire ici un rapprochement entre les malheurs d’Annibal et ceux de Napoléon : tous deux, après avoir passé les Alpes, cueillirent leurs lauriers en Italie; tous deux négligèrent plusieurs fois, par trop de générosité au moment décisif, d’anéantir entièrement leurs ennemis vaincus; tous deux, après un bonheur inouï et de grandes victoires, au moment de jouir du fruit de leurs exploits, virent la fortune leur devenir contraire; leur grandeur s’écroula contre un homme ordinaire; ils moururent dans l’exil. […]Quant au mouvement prématuré de la cavalerie française sur les hauteurs de Mont-Saint-Jean, dont il est question dans plusieurs ouvrages militaires, il ne fut ordonné par personne; il se fit spontanément par le1er régiment de dragons, commandé par le brave colonel Planzeaux; je faisais partie de cet intrépide régiment, où j’étais alors chef d’escadron. Nous arrivâmes seuls sur le terrain le matin de très-bonne heure; il pleuvait encore un peu. Sans ordres et sans généraux, le régiment se plaça dans la pente de Mont-Saint-Jean, laissant à trente pas sur notre droite la maison isolée qui touche à la chaussée; il était en colonne serrée. Un coup de canon tiré au hasard traversa les escadrons; le régiment se déploya. Vers onze heures la bataille commença; nous étions en première ligne; le général Lhéritier arriva; mais au même moment, en m’adressant la parole, il reçut une balle qui lui traversa les épaules; il dut se retirer; c’est dans cet instant que nous perdîmes nos sapeurs. Arriva ensuite le 7ème régiment, commandé par le colonel Léopold, qui se plaça en arrière à gauche du 1er régiment. Deux pièces de canons de petit calibre, dirigées par un maréchal-des-logis, vinrent se placer à quelques pas de nos escadrons. Elles eurent à peine le temps de faire feu, que la cavalerie anglaise les chargea. C’est alors que sans commandement et sans ordre, les deux escadrons les plus près, que je commandais, se portèrent, en avant des pièces, au-devant de la cavalerie ennemie par le cri général parti des rangs, cri si familier à nos braves soldats : « En avant ! En avant ! »

Ce mouvement fut suivi des autres escadrons, et ensuite  par le régiment de Léopold. Nous restâmes sur les hauteurs de Mont-Saint-Jean, à l’emplacement du Lion, toute la journée, jusqu’au moment où la retraite dut se faire, chargeant continuellement les escadrons ennemis qui se présentaient pour nous en faire descendre. Jamais mêlées de cavalerie ne furent plus longues et plus compactes, puisqu’elles n’ont pas discontinué; nos escadrons y tinrent en respect les carrés anglais appuyés à la chaussée, et adossés au village, qui n’osèrent pas se dégarnir de leur feu de toute la journée; ces troupes étaient tellement fatiguées de la position d’apprêtez armes, qu’à chaque moment on entendait l’avertissement des officiers qui relevaient les hommes de leur affaissement. On a accusé à tort le maréchal Ney d’avoir donné cet ordre; ce mouvement prématuré, ainsi que je l’explique, s’est fait instantanément. Nos malheurs empêchèrent alors de faire connaître les détails glorieux des régiments. Ainsi, dans le 1er  de Dragons ,un officier nommé Graffin vint se faire tuer, après avoir eu deux chevaux tués sous lui, et montant, pour le troisième, un cheval du train d’artillerie; l’adjudant major Laussate, retiré à Pau, n’hésita pas, au milieu de la mêlée, de sauter à bas de cheval pour le donner au colonel, qui venait d’être démonté; Henry, capitaine, qui fut taillé en morceaux; Rivaux, qui en porte des traces sur la figure, et qui sert dans la gendarmerie; Hurtaut, capitaine retraité, aujourd’hui maire de son village dans le département de l’Allier; et Suchet, capitaine, qui était devenu un objet de curiosité pour les habitants où nous passions, tant il avait été écourté de coups de sabre des pieds à la tête. Les éloges mérités par tous ces braves ne finiraient pas; presque tous les officiers et sous-officiers furent blessés: plusieurs restèrent sur le champ de bataille, bien glorieusement pour eux et pour leur famille. J’eus l’honneur de conduire dans cette journée (mes camarades s’en rappellent ) douze fois les escadrons à la charge, qui s’abordaient à fond. Le major Collet, retiré à Saint-Germain, faisait nombre parmi ces braves. J’éprouve le regret de ne pouvoir citer tous ceux que j’ai vus agir en héros, mais je vois leurs dangers, leurs figures, leurs actions, sans pouvoir me rappeler les noms de tous. Ces dangers étaient un troc avec la gloire et l’immortalité : électrisante consolation! Car le guerrier ne va pas au combat à condition de la victoire; il peut recevoir des blessures; tout n’est pas douleur dans ces blessures; il y a aussi quelque douceur à remplir son devoir et à laisser couler son sang pour la patrie. On a exagéré à tort le désordre de cette malheureuse et fatale journée; une retraite ne s’exécute pas comme une parade; mais il est à remarquer que les ennemis étaient si étonnés de leurs succès, qu’ils ne s’attachaient, dans leur poursuite, qu’aux soldats en désordre, à droite, à gauche de la route, dans la plaine. Je me suis retiré le dernier du champ de bataille avec un escadron, et toujours au pas, sans que l’ennemi ait osé s’adresser à nous, quoique nous débordant de tous côtés. Arrivé près de la position où se trouvait l’Empereur, je m’arrêtai, et j’entendis distinctement Napoléon dire: « Que l’on déploie l’aigle du bataillon de l’île d’Elbe » , qui était couvert de son étui. On cria « Vive l’Empereur ! » mais le destin s’était prononcé; il dut se retirer. Le roi Jérôme, chargé, sur notre gauche, d’attaquer la ferme de Hougoumont, s’y couvrit de gloire; le feu, sur ce point, fut constamment des plus vifs et des plus meurtriers. Jamais le général Cambronne ni aucun général français ne prononça la réponse, d’ailleurs toute française, qu’on lui prêter je le tiens de lui-même; il a dû, je crois, le dire également au général Drouot. La retraite de la garde impériale ni d’aucun corps d’élite ne fut telle, qu’elle en fût réduite là; et je n’ai jamais entendu dire qu’un officier anglais se fût vanté d’avoir fait à la Garde la proposition insolente de se rendre; il se serait fait connaître depuis longtemps, si cela avait pu avoir lieu; mais, je le répète, l’ennemi fuyait les corps qui conservaient leur ensemble. Ainsi les régiments qui, comme la Garde, donnèrent partout l’exemple, n’eurent pas à subir une pareille humiliation, qui ne fut faite à aucun des corps de l’armée. Le mien passa la nuit dans une ferme, à côté, pour ainsi dire, du champ de bataille, où l’ennemi se garda bien de venir le troubler; et ce n’est que le lendemain 19, à neuf heures du matin, que nous rejoignîmes, à Charleroi, le corps de cavalerie de Kellermann, auquel nous appartenions. « La Garde impériale, dit l’Empereur dans ses Mémoires (tome  8, p. 204), fit sa retraite en bon ordres, et ne put conséquemment être sommée de se rendre. Napoléon, avec son état-major, resta longtemps au milieu de ses carrés. Ces vieux grenadiers, ces vieux chasseurs, modèles de l’armée dans tant de campagnes, se couvrirent d’une gloire nouvelle sur ce champ de bataille. Le général Friant fut blessé; Poret de Morvan, Devaux et Michel y trouvèrent une mort à envier. Le général Duhesme, fait prisonnier, fut lâchement massacré le lendemain par un hussard de Brunswick, crime qui resta impuni. L’armée y fit des prodiges de valeur; mais plusieurs chefs s’y conduisirent mal. Sans l’arrivée, à l’approche de la nuit, des 1er  et 2ème  corps prussiens, la victoire nous restait; et 120,000 anglo-hollandais et alliés étaient battus par 60,000 Français. »

(Colonel RIGAU, « Souvenirs des guerres de l’Empire… », A. Poilleux, Editeur, 1846, pp.107-116).

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( 11 juin, 2021 )

Retour sur la vie et le parcours d’un « Brave »: Jean-Marie Putigny (1774-1849).

Putigny portraitJean-Marie Putigny naît en 1774 au hameau des Bordes à Saillenard, aîné de quatre frères et sœurs, il devient à la mort de sa mère et de son père chef de famille, il n’a qu’à peine 16 ans. L’un de ses oncles, des voisins charitables ainsi que la bonté du marquis de Beaurepaire aideront les cinq enfants, sans aucune instruction ni argent à vivre dans leur chaumière du hameau des Bordes avec quelques arpents de terre à cultiver. En 1792, c’est jour de fête à Beaurepaire et avec six de ses camarades il s’engage pour défendre la patrie en danger auprès d’agents recruteurs venus de Louhans. Le dimanche 20 mai de cette même année, après la messe et les adieux, c’est le départ, à pied bien évidemment. Sur la route qui les conduit jusqu’au 5ème régiment de ligne à Valenciennes, quatre d’entre eux retrousseront chemin. A leur arrivée, sur les trois restants, deux seront jugés trop vieux, quant à Putigny, avec ses quatre pieds onze pouces il est trop petit  « N’ai que 17 ans aux dernières moissons, en grandira bien en servant la patrie ». Cette réponse lui valu le droit de rester. Pendant ses classes, le « Bressan » comme il fut baptisé par son caporal qui trouvait que Saillenard était bien trop compliqué à prononcer, appris le maniement des armes ainsi qu’à lire et à écrire.

Commence alors une carrière longue de 24 années de guerre et 60 batailles auxquels il prit part. A Maastricht, avec 15 de ses camarades il repousse la cavalerie hollandaise et lutte seul contre trois cavaliers qu’il mit en fuite, lors de la prise de Furnes, il franchit sur un madrier les fossés de la ville ou il pénétra un des premiers. Le 16 avril 1794, il est nommé caporal. Entre Ypres et Dixmude, il défend un pont avec une poignée d’homme alors que plusieurs milliers de Hessois arrivent. Une première blessure en Vendée contre les chouans qu’il qualifie de guerre répugnante car il doit se battre contre des français failli le priver de l’une de ses jambes, elle lui en coûta quand même cinq mois d’hôpital. En 1797 il participe à la bataille de Rivoli sous les ordres de Bonaparte et des généraux Masséna et Joubert ou il reçoit une balle dans sa giberne et une autre dans son chapeau, mais il est à nouveau blessé à la cuisse, ce qui ne l’empêchera pas de continuer la guerre. Le 15 août 1799, il est nommé sergent après sept années de service.

Un bref passage de quatre jours par Saillenard, après huit années d’absence ou il retrouve ses amis, sa  famille venu l’écouter raconter ses compagnes chez Louis l’aubergiste avant de pouvoir rejoindre son hameau des Bordes.

1804, marque son  retour à Paris où il est choisi comme porte-drapeau pour assister au couronnement de l’Empereur à Notre Dame et à la distribution des aigles au Champ de Mars.

Le 2 décembre 1805, à Austerlitz, Putigny sauve son drapeau en plongeant, sous les balles dans un étang glacé. Après la victoire, une voix l’appelle et lui demande d’approcher, il reconnaît la voix de Napoléon « tu vas à la pêche avec ton drapeau, allons, rassure-toi, il est encore plus beau qu’avant, tu es un brave, je te donne l’étoile de ma légion d’Honneur ». Le 3 avril 1806, il est nommé sous-lieutenant au choix des officiers du corps. Dans le village de Spielberg, il fait 20 prisonniers après avoir tranché d’un coup de sabre le bras d’un prussien qui le menaçait d’un pistolet. A Eylau, une balle brise sa pipe dans sa poche, un deuxième boulet le blesse au mollet. Devant Ratisbonne, en 1809, il est le premier officier français à escalader les remparts suivi de ses hommes. Napoléon, passant ses soldats en revue le nomme lieutenant, Baron d’Empire sur le front des troupes qui l’acclament et lui accorde une dotation de 4000 francs de revenus. Il est nommé capitaine des grenadiers en 1812, participe à la campagne de Russie. A Bromberg, sur les 138 hommes que compte sa compagnie, il n’en revient que quatre.

C’est de nouveau le retour vers Saillenard, 10 jours de permissions cette fois après 21 ans de guerre. C’est ainsi que le premier juin 1813, raconte Putigny, « vers deux heures de l’après-midi, j’y entrai au grand trop après 13 ans d’absence. J’y revoyais les lieux de mon enfance, les champs que je labourais avec mon père et la pauvre chaumière ou j’étais né presque 39 ans plus tôt, dans le hameau des Bordes. Je retrouvais mon frère Claude, estropié, et ma petite sœur Jeannette, vieillie et malade. Je payais les deux mille francs de dettes à mon frère et achetais une vache laitière à ma belle-sœur et envoyais quatre cents francs pour l’aider à monter son ménage… Les messieurs de Beaurepaire m’invitèrent à dîner le 3 juin au château. Autrefois, j’y étais venu, mais dans la cour, en sabots aux pieds nus et aussi pour prendre la garde au grand mur au début de la Révolution. Jamais à ce moment, je n’aurais pu penser que j’y retournerai un jour en bel uniforme, dans le grand salon, accueilli en héros par ces messieurs…Le dimanche après la messe, Claude Allarme donna en mon honneur un grand banquet servi sur deux longues tables à l’ombre des tilleuls…Dans leur discours le curé et le maire Allarme après des louanges bien exagérées à mon égard me dirent que le plus cher désir des habitants de Saillenard était que je revienne bientôt m’installer au pays… On se serait cru à la fête de Saillenard et j’avais l’impression d’être devenu le héros du pays… Après qu’une petite fille m’offrant un gros bouquet m’ai dit un compliment, Guénot joua de la vielle, Coulon prit son violon et la jolie Marcelle Petitjean vint me faire danser. La joyeuse assemblée se sépara enfin et l’on me fit cortège jusqu’à la maison… »

 Puis Jean-Marie Putigny repart au combat, à Mayence, Luxembourg, Fleurus et St Amand ou il est à nouveau grièvement blessé. Refusant de se faire panser le bras droit en écharpe, il continu de se battre. Le lendemain l’Empereur s’adresse à lui « voici un bras de moins à mon service. Mais cela ne t’empêche pas de te servir de l’autre. Je te nomme chef de bataillon et officier de la légion d’honneur ».

 Le lendemain ce sera Waterloo puis l’abdication. Il connaîtra le licenciement à Murcheau. Démobilisé, Putigny se retire d’abord à Mâcon ou il vit d’une maigre retraite et se trouve souvent confronté aux représentants du gouvernement de Louis XVIII a cause de ses bagarres, de ses duels, que l’on n’ébruite pas compte tenu de son glorieux passé militaire. Le 21 novembre 1821, il épouse Adélaïde Bidat âgée de 27 ans, fille du capitaine Bidat résista face aux Autrichiens, à Tournus; cet acte de bravoure valut  la Légion d’honneur à cette ville. en 1814. Après avoir habité Cuisery, le couple s’installera définitivement dans leur propriété de Tournus appelée « le Clos Putigny ».

 Avant de mourir le 5 mai 1849, jour-anniversaire de la mort de l’Empereur, Jean-Marie Putigny a retracé dans six gros cahiers ses 24 années qui l’avaient éloigné de son cher village natal et conduit  un peu partout à travers le monde.

Aujourd’hui, le souvenir du capitaine Putigny et baron d’Empire est toujours bien présent, au Clos Putigny à Tournus où il finit ses jours, mais aussi bien sûr à Saillenard où il est né et a grandi, en toute simplicité, dans son hameau des Bordes.

Du témoignage qu’il a rédigé, un livre est sorti la première fois en 1950 chez Gallimard, sous les auspices de Bob Putigny ; ce livre a été réédité en 1980 aux Editions Copernic. Une publication intégrale de tout ce qu’a laissé le brave Putigny serait vivement souhaitable !  Bob Putigny  a peut-être arrangé le texte original du récit rédigé par son ancêtre; en tout cas d’importantes coupures ont eu lieu: Putigny, comme dit plus haut, a laissé six gros cahiers  et  le lecteur, depuis 1950, doit se contenter d’un simple  petit volume édité !

Capitaine P. MATZYNSKI

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Chronologie sommaire.

9 juin 1774 : Jean-Marie Putigny naît à Saillenard.
Mai 1792 : après s’être engagé au régiment de Navarre-infanterie, connaît son premier combat près de Moeulde. Son descendant, Bob Putigny, dans le « Dictionnaire Napoléon » (Fayard, 1987), commet l’erreur de nous parler de l’année 1791, date à laquelle la France n’était point en guerre), puis se distingue lors de la prise de Remegy.
1793 : lors du siège de Maastricht, repousse avec quinze compagnons d’armes une sortie de la cavalerie hollandaise ; au bois de Vicogne, contribue au sein d’une unité de tirailleurs à attirer une colonne ennemie sur des batteries françaises dissimulées, poussant cette dernière à la retraite.
1794 : quelques temps après avoir été nommé caporal, entre parmi les premiers dans Furnes.
1795 : combat les chouans de Basse-Normandie ; il sera blessé lors de cette campagne.
8 août 1799 : est nommé sergent.
3 juillet 1801 : est nommé sergent-major.
8 février 1807 : reçoit cinq blessures à Eylau (on raconte qu’une balle brisa la pipe qu’il avait dans une poche de son carrick, et ainsi se détourna de la poitrine).
1809 : après l’assaut de Rastibonne (23 avril), reçoit le grade de lieutenant et le titre de baron d’Empire, avec une dotation de quatre mille francs.
22 juin 1811 : est nommé capitaine.
1814 : est décoré de l’ordre du lys.
16 juin 1815 : après sa blessure, est proposé pour la croix d’officier de la Légion d’Honneur (il ne l’obtint que le 23 novembre 1831).
5 mai 1849 : meurt à Tournus, le jour-anniversaire de la disparition de l’Empereur.

 

 

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( 5 mai, 2021 )

1821-2021 «Je l’ai vu étendu mort. C’était un spectacle des plus tristes.» Lettres de l’enseigne anglais Duncan Darroch.

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Duncan Darroch, est tout juste âgé de vingt ans quand il arrive à Sainte-Hélène le 29 février 1820.  Enseigne au 20ème régiment d’infanterie. Il a laissé une série de lettres adressées à sa mère sur les événements auquel il assista après la mort de Napoléon. Dans sa correspondance, le jeune Darroch ne cache pas son admiration pour le grand homme.  Les lettres de ce jeune homme furent publiées la première fois à l’issue de l’ouvrage (paru en 1915) regroupant les lettres (en anglais) du capitaine Lutyens. Ce dernier fut un des officiers en poste à Longwood durant la captivité de l’Empereur.

Deadwood, 6 mai 1821.

Ma chère mère bien-aimée,

Avant que cela vous parvienne, vous serez conscient de l’état dans lequel nous sommes ici; vous savez que le général Bonaparte est très gravement malade, un militaire a été expédié il y a quelques jours avec ces nouvelles. Le vieux Nap était malade depuis si longtemps; mais, il y a environ une semaine, il a été délivré. Le navire était déjà parti sans avoir pu emporter la nouvelle de sa mort.

Il était allongé inconscient le soir du du 2 mai ; le matin du 3, il est redevenu conscient et a reconnu les gens autour de lui. Il retomba ensuite dans une sorte d’insensibilité inanimée, et devint progressivement froid, jusqu’à hier matin, le 5, quand vers 11 heures un signal fut fait par le Gouverneur à l’Amiral qu’il expirait, et qu’un signal devait être fait immédiatement qu’il est mort. Les membres du Conseil avaient reçu l’ordre, le 3, de se tenir prêts à se rendre à Longwood  afin de témoigner de sa mort; et quant au gouverneur, il a presque élu domicile dans la nouvelle maison. Les choses ont continué dans cet état jusqu’à environ 10 minutes avant 6 heures du soir, quand il est mort, juste au moment du coucher du soleil. Le commissaire français, l’amiral et toutes les  personnalités étaient immédiatement assemblés pour voir le corps, et des ouvriers étaient employés pour tendre les chambres avec du noir. Des ordres ont été envoyés pour le plâtre de Paris afin de prendre un buste de lui; mais je crois qu’il n’y en a pas assez sur l’île. Ils essaient de savoir comment le ciment romain, qu’ils ont dû utiliser, répondra à leurs attentes.

Sa mort est annoncée dans les ordres d’aujourd’hui et il doit être enterré à Longwood avec les honneurs militaires. Le général comte de Montholon a pris la direction des funérailles: le corps restera en l’état, et nous devons monter ce soir pour le voir. Je serai alors en mesure de vous donner plus d’informations sur cet homme merveilleux, qui a pendant si longtemps gardé le monde en ébullition, et qui repose maintenant  tel un morceau d’argile inanimé, sans personne près de lui! Quel changement !

Le fil de son existence étant rompu a causé dans cette île !

Les gens  qui ont constitué des stocks afin de servir pour servir les troupes vont maintenant les avoir sur les bras. Les chevaux qui valaient 70 livres sterling cette semaine ne rapporteront pas 10 livres sterling. Nos huttes que nous avons été obligés de construire pour y loger nos domestiques, et qui ont coûté de 6 à 10  livres sterling chacune, sont maintenant inutiles, car cette partie de l’île sera inhabitée après notre sortie; de sorte que nous ressentirons tous plus ou moins les effets de sa mort.

Le rapport ici est que nous devons être renforcés  par le 66ème régiment (qui doit rentrer chez nous) et continuer jusqu’à Bombay et remonter le golfe Persique. Il (Nap) a choisi un endroit extraordinaire pour y être enterré, au cas où il ne serait pas renvoyé en Europe, et c’est dans un endroit appelé le Punch Bowl un peu en dessous de la route publique.

Je l’ai vu étendu mort. C’était un spectacle des plus tristes. Nous nous sommes réunis à Longwood vers 4 heures; il y avait presque tous les officiers et  les citoyens de  l’île. Après un peu de temps, nous avons été admis. La première chambre était vide, à l’exception de quelques domestiques. Dans la seconde,  se trouvait la comtesse Bertrand. Elle avait l’air misérablement malade et pâle, les yeux rouges et gonflés. Je suis resté avec des officiers qu’elle connaissait qui lui parlaient. Elle a dit qu’elle n’avait pas pris de repos pendant six jours et six nuits; qu’elle était heureuse que la cause dont il était mort était telle qu’il était impossible de le sauver ou que le climat puisse avoir un effet sur lui: c’était un cancer de l’estomac. Son père en est mort. Elle a dit qu’elle espérait être autorisée à rentrer chez elle, car Maintenant tout était fini ».Peu de temps après, je suis passé par cette pièce (qui était celle dans laquelle il est mort) et la salle à manger, où il reposait. J’ai été emmené par le capitaine Crokat l’officier de l’état-major. Il (le général Bonaparte) était vêtu d’un uniforme complet, vert, retroussé avec du rouge, une culotte et de longues bottes, un bon nombre d’ordres sur sa poitrine, une épée à ses côtés, et  coiffé du chapeau;  avec ses éperons également. Il gisait sur le lit de camp de fer qu’il avait toujours porté avec lui, et sur lequel était étendu son manteau militaire, sur lequel il repose..

Le comte Bertrand se tenait à la tête du lit, vêtu de noir. Le prêtre était agenouillé à côté de lui, et un préposé, qui était la seule personne dans la pièce qui semblait avoir la vie, ne l’a montré qu’en chassant les mouches. Son visage était serein et placide; il avait, certes changé. Ses traits étaient beaux et audacieux, sa main très délicate et petite et une belle couleur. Un crucifix était posé sur sa poitrine. Son nez était particulièrement beau. Ils l’avaient, le tournant dans le lit, un peu meurtri. Voir ainsi un homme, qui avait causé tant de tourment à l’Europe et au monde, allongé dans une petite pièce, sur son manteau militaire et son camp lit, vêtu de son uniforme complet, avec seulement deux de ses officiers généraux près de lui, était une vue terrible. Ça m’a tellement frappé. J’aurais pu le regarder pendant des heures, après lui avoir pris la main et l’avoir embrassée; mais, je pouvais à peine respirer. Pendant que je regardais, je l’ai imaginé dans les différentes situations qu’il a vécues à Lodi, à Marengo ! En fait, même si j’étais à peine deux minutes dans la pièce, plus d’idées se pressaient dans mon esprit, se chassant aussi vite que formées, et dépassant ce que je ne pouvais écrire ce soir. En sortant, j’ai longtemps  médité  sur l’instabilité de la destinée humaine et sur le peu d’utilité que ses conquêtes furent pour lui alors ! Qu’est-ce que des milliers de personnes n’auraient pas donné pour voir ce quej’ai vu ! Il sera déposé dans son cercueil, enveloppé dans son manteau, comme nous l’avons vu. Le premier sera en étain, le deuxième en plomb et le  troisième et le quatrième en bois.

Je serai de garde demain, quand j’essaierai de le revoir. J’ai eu la chance de me procurer une mèche de ses cheveux, aussi un morceau de charpie trempé dans son sang ; des souvenirs curieux, certes, mais tout ce qui appartient à un si grand homme mérite d’être conservé.

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7 mai 1821, de garde à Longwood, 7 heures et demie du soir

J’ai eu beaucoup de difficulté toute la journée avec des gens qui souhaitaient voir Bonaparte. Je me suis maintenant débarrassé de tout le monde et j’aurai le temps de vous parler, ma mère bien-aimée. Je suis allé ce matin dans la chambre, peu de temps après avoir monté la garde et, après avoir demandé la permission ; je suis entré dans la pièce. Il gisait comme auparavant; ses traits se sont affaissés un peu plus; il n’y avait que le prêtre et le préposé et moi-même dans la pièce. Je pris sa main et la maintins pendant un certain temps, examinant les doigts et ses traits; cette main que les rois avaient embrassée et qui avait fait tant trembler. Je n’ai jamais vu de ma vie un visage plus serein et placide. Il semblait être plongé un sommeil profond et calme, à l’exception de la couleur livide de ses lèvres et de ses joues. À sa gauche [sur la poitrine], il y avait une étoile et deux ordres. C’étaient tous les ornements autour de lui. Son chapeau était parfaitement uni, avec une boucle noire et une petite cocarde tricolore. Je suis entré ensuite avec nos hommes et, comme il n’y avait que deux officiers, Rae et moi, je me suis tenu au pied du lit pendant que les hommes passaient. Les visages des hommes étaient sévères en regardant le corps. L’odeur à ce moment-là a commencé à être très forte, et j’étais heureux de sortir dès que les hommes étaient partis. J’ai ensuite été sollicité par l’un des médecins  qui me montra son cœur et son estomac, qui se trouvaient dans une urne en argent à côté de lui. Ils étaient couverts de graisse. Dans l’estomac, on m’a montré le trou qui avait causé sa mort ; un trou dans lequel j’aurais pu mettre mon petit doigt. J’ai alors eu l’occasion d’observer l’épée, plutôt vieille, avec en or et poignée en nacre, ceinturon blanc uni, celle que je suppose qu’il portait habituellement. Après être sorti cette fois, je suis entrée dans la pièce où était assise la comtesse [Bertrand]. Après lui avoir parlé  un moment elle m’a conseillé de revenir en arrière et de le regarder à nouveau, comme la dernière fois que je devrais voir ce grand homme. Je l’ai fait, je l’ai pris par la main et lui ai murmuré un adieu ! Je suis rentré encore une fois, quand ils ont pris le plâtre de sa tête; mais, la puanteur était si horrible que je ne pouvais pas rester. Le docteur Burton le prenait avec les médecins français. Environ un quart après quatre heures, le gouverneur est monté et a ordonné au capitaine Crokat d’être à bord du Héron et de naviguer avec les dépêches au coucher du soleil . En conséquence, il  est parti très vite, car le soleil se couche environ un quart avant six heures maintenant.

Nous  devons enterrer le corps de Napoléon Bonaparte près du Devil’s Punch Bowl à 11 heures le mercredi 9 mai. Son cœur et son estomac seront placés dans une urne en argent (soudée) à ses côtés, afin d’être transportés en Europe, si cela est jugé approprié par la suite. Nous devons l’enterrer avec les honneurs militaires les plus élevés possibles. Ce sera un spectacle lugubre, certes, mais plus que cela à l’avenir. Je dois parler, du mieux que je peux, de ce qui se passe actuellement. Une plus belle tabatière, qui a été léguée à la comtesse [Bertrand], m’a été montrée hier. Sur le couvercle se trouvait la miniature de Nap, sertie de diamants les plus gros que j’aie jamais vus de ma vie. La ressemblance était extrêmement réussie lorsqu’il était en bonne santé. Notre anxiété est maintenant de savoir ce que nous deviendrons. Ils disent que nous (le 20ème.) resterons ici, jusqu’à ce que des  ordres arrivent de chez nous pour savoir où nous devons aller; mais, tous conviennent que nous irons en Orient. Si nous le faisons, de nombreuses années vont s’écouler de revoir l’Europe. Une seule chose me ferait souhaiter que nous revenions sur nos pas. Vous pouvez facilement deviner ce que c’est. Pour tout le reste, je suis très content de me rendre en Nouvelle-Zélande, s’ils choisissent de nous y envoyer. J’espère que nous n’irons pas au Cap. Le 66ème  rentrera immédiatement chez lui. Vous ne pouvez pas savoir à quel point je me sens seul lors de la garde  de ce soir. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi. Je viens de poster les dernières sentinelles.  Je suppose, que je monterai plus la garde autour de sa dépouille. Je ne peux pas chasser son visage de l’œil de mon esprit; cela me hante continuellement, et l’odeur est toujours dans mon nez et sur mes mains.

J’ose dire que cet événement fera beaucoup de bruit en Angleterre avant que vous ne l’appreniez, et vous vous demanderez pourquoi je n’ai pas écrit par le  navire qui prend les dépêches. C’est cependant plus facile à dire qu’à faire. Personne n’a pu, je crois, écrire par ce navire.

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Jeudi 10 mai 1821.

Nous avons enterré Napoléon Bonaparte avec les honneurs militaires. Les funérailles que je vais décrire du mieux que je peux. En premier lieu, vous devez comprendre la  configuration du sol près de Longwood. L’île, en général, est composée de crêtes hautes et étroites de collines qui courent, ou plutôt divergent, du Pic de Diana vers la côte, où elles se terminent brusquement en d’immenses précipices. Les vallées entre elles sont très raides. Longwood est situé sur l’une des crêtes, et l’endroit où Nap a choisi  de reposer  est dans la vallée entre celle-ci et la vallée de Jamestown, où se trouve la ville de Jamestown, et qui, par sa forme circulaire, est appelée, au moins près de la tête de celui-ci, comme je l’ai déjà dit, le Punch Bowl. Cette une partie près de la mer  qui est appelée la Vallée de Rupert. Pour descendre vers la tombe, une route a été faite à partir de la voie publique (que j’ai oublié de mentionner et elle tourne complètement autour du Punch Bowl, à quelques pieds du sommet de la colline), s’inclinant vers le bas dans la vallée, et commençant exactement sur le côté de Longwood. Les troupes, qui étaient environ composées  1 600 hommes ont été  disposées à partir du poste de garde de  Longwood, sur  le bord au-dessus de la route, successivement par ancienneté : 20ème, troupes de marine,  puis 66ème, et ensuite régiment d’artillerie  de volontaires de Sainte-Hélène ; sur la gauche, onze canons de l’artillerie royale désignés afin d’effectuer les tirs [lors de la cérémonie ?]. Nous étions en  bon ordre, présentant nos armes renversées, l’orchestre jouant  un  chant funèbre. Après un peu de temps, le cortège est apparu par la porte. D’abord vint le prêtre, et Henry Bertrand portant l’encensoir; après eux. Le docteur Arnott et le médecin français [Dr Antommarchi]. Ensuite, les pompes funèbres, puis le corps. Le  Il avait été déplacé de sa propre voiture et quelque chose comme un corbillard ouvert avait été mis à sa place. Il était attiré par quatre de ses propres chevaux, avec des postillons dans sa livrée impériale. Il y avait un cercueil simple en acajou et, au lieu d’un voile, son manteau a été jeté dessus. Au sommet, il y avait un grand livre avec son épée posée dessus.

Napoléon Bertrand [un des fils du général Bertrand] et le valet de chambre [Louis Marchand]  marchaient de chaque côté du corbillard. Six de nos grenadiers, sans armes, ont marché de chaque côté. Après que le corps  soit transféré dans le corbillard, le cheval  qui le tirait a été magnifiquement caparaçonné. De chaque côté, montaient les comtes Bertrand et Montholon. Après eux, une petite voiture avec la comtesse [Bertrand] et deux de ses enfants. Tous les Français étaient en noir. Les officiers  militaires de la marine et de l’état-major ont suivi et, dès que l’ensemble a passé la gauche de la ligne, nous avons inversé les armes et avons suivi. Les troupes ne sont pas descendues dans la vallée, mais se sont formées sur la route immédiatement au-dessus de la tombe, dans le même ordre,  présentant nos armes inversées, pendant la cérémonie. Arrivé au tournant de la route qui descend, corps a été retiré du corbillard et transporté par des grenadiers des 20ème  et 66ème  régiments, sous le commandement du lieutenant Connor. Je dois maintenant décrire la tombe qui a été préparée pour lui. L’endroit qu’il a choisi est à l’extrémité la plus haute d’un petit jardin appartenant à un M. Torbett. Il est complètement surplombé, pour un espace d’une trentaine de mètres carrés ou plus, avec cinq ou six saules pleureurs. Un peu d’un côté était une source de la meilleure eau de l’île, et qu’il utilisait chaque jour. Cela descend la vallée. Aucun  ruisseau n’est perceptible. Près de la tombe, l’humidité est juste suffisante pour garder le gazon complètement vert et l’endroit frais. Ici, la tombe a été creusée. Sa capacité intérieure était de douze pieds de profondeur, huit pieds de long et six pieds de large, entourée d’un mur d’environ trois pieds d’épaisseur tout le long, et enduit de ciment romain. À environ deux pieds du fond et reposant sur des blocs de pierre, le  coffrage en pierre était, construit comme une grande boîte, avec le couvercle ouvert et le couvercle reposant sur l’un de ses bords. Au-dessus de la tombe ont été placées des poutres et des cordes utilisées pour abaisser le cercueil. À chaque extrémité de la tombe, un triangle a été érigé et une poutre a été posée d’un côté à l’autre sur la tombe. Les cordes, les poutres et les poulies étaient couvertes de noir. La tombe était tapissée de tissu noir et le sol, sur environ deux pieds de diamètre, en était recouvert. Le reste était du gazon vert.

Une fois cercueil en bois  descendu dans  le coffrage en pierre, le couvercle en fut fermé et une salve de fusils tirée. Ils ont ensuite procédé aux cérémonies catholiques romaines. Un gardien subalterne nous a alors ordonné de prendre en charge le tombeau ou la tombe, et trois tentes ont été installées pour leur logement. Une immense foule s’est rassemblée pour assister à la cérémonie, et le Punch Bowl ressemblait à un vaste amphithéâtre.

Je vous ai donné une déclaration  inexacte des cercueils. Le premier est en fer blanc, le deuxième en  acajou, le troisième en plomb, le quatrième  en acajou et la cinquième, le coffrage, en pierre.  Ils avaient l’intention de l’enterrer avec une cruche d’argent, une assiette, un couteau, une fourchette et une cuillère, avec du pain et certaines de ses propres pièces de monnaie. Mais ils ont été obligés de laisser de côté la cruche, le pain, l’épée et le manteau, n’ayant pas de place pour eux. Sir Hudson  Lowe n’a autorisé aucune inscription sur le cercueil, donc  il était parfaitement simple. Peu de temps après le départ de la garde, nous sommes partis. J’aurai le plaisir de la monter demain.

Les Français ont exposé  [à Longwood] l’assiette, les armes, les vêtements, etc., etc. de Bonaparte pour que nous puissions les voir, et nous montons dans environ une heure pour les regarder. Nous sommes montés hier, ma mère bien-aimée, pour voir les effets du grand homme. Ses chambres étaient disposées exactement comme elles l’étaient quand il les habitait. C’étaient deux pièces d’environ 14 pieds sur 10 pieds chacune. Elles formaient l’une des ailes de la maison et s’ouvraient les unes aux autres aux extrémités. Celle qui est  a plus proche du corps de la maison ouvre par une porte vitrée sur les jardins. La meilleure façon sera de l’esquisser sur une demi-feuille de papier et de vous la joindre. Il avait un lit dans chaque chambre, exactement semblable les uns aux autres; sommiers portatifs en fer, avec lattes en laiton sur lesquelles le lit peut reposer. Les pièces étaient  tapissées de blanc. Étant des lits de campagne, vous savez, le rail intérieur était bas, et à chacun était attaché un mouchoir de poche blanc[1]Au-dessus de la cheminée, qui était à l’autre bout de la pièce intérieure, étaient accrochés les portraits de sa mère, de Joséphine, Jérôme et  de deux de ses fils à des âges différents. Un canapé était placé près de la cheminée, et par-dessus, était accrochée Marie-Louise et son enfant, magnifiquement peints. Autant que je sache, il s’efforçait de cacher son infortune; mais, après que tout le monde l’avait quitté la nuit, et qu’il se croyait inobservé, cela ressortait d’une manière éclatante. Il avait l’habitude d’aller au canapé d’un lit et de celui à un autre, puis de revenir au canapé; de sorte qu’il ne se reposait presque jamais quatre heures d’affilées.

La vieille maison de Longwood où il vivait est misérable. Je ne savais pas que ça aurait pu être si mauvais. Ses propres appartements qu’il avait arrangés très soigneusement, mais le reste était dans un état horrible. Il n’y a pas une seule fenêtre dans la salle à manger; trois portes s’ouvrent sur d’autres pièces et une quatrième sur le jardin. Je n’aurais pas pu vivre comme lui, j’en suis sûr, la moitié du temps. Il avait certainement assez à manger et à boire, mais  je parle de choses stupides qui ne me concernent pas. Ses vêtements étaient tous disposés dans une seule pièce – manteaux, culottes, chapeaux, chemises, bas, chaussures et bottes,  longue-vues, fusils, pistolets, manteaux, gants, etc. Les  vestes étaient des uniformes ordinaires de différents corps. Pas d’ornements, sauf l’étoile et les épaulettes. J’ai essayé l’un de ses chapeaux armés. Il devait avoir une tête extraordinairement large, car il ne me convenait pas lorsqu’il était mis sur un carré (comme il le portait toujours), mais le faisait quand il était mis en avant et en arrière. Les pistolets étaient les plus beaux que j’aie jamais vus de ma vie. Il y avait seulement un écrin qui en contenait deux paires, magnifiquement sculptés et incrusté d’or et d’argent. Le harnais de son cheval était là aussi, bordé d’écarlate avec de grandes franges d’or. Les fusils étaient des pièces de chasse de différentes sortes. Un lui avait été envoyé par notre roi. Dans l’autre pièce, l’assiette et la porcelaine. Il y avait un jeu complet de couverts en argent. Il y avait un ensemble de couteaux, de fourchettes et de cuillères en or. Pas d’assiettes ni rien d’autre. Bien sûr, l’aigle, avec la couronne sur la tête et la foudre à sa portée, était partout. Il y avait un service à dessert et un service à café en porcelaine, le plus beau, je suppose, qui ait jamais été préparé. Sur chaque assiette était représentée une action de Nap. mais l’assiette la plus curieuse de toutes était une avec la carte de France dessus. Chaque paysage et figure représentés pourraient faire l’objet du regard le plus minutieux. Dans chaque soucoupe, la tête d’une personne était peinte. J’ai encore oublié de mentionner d’où j’écris. Je sais que vous admirez certains des noms que nous donnons à des endroits, vous aurez donc ceci: la Garde du Sépulcre [Tombeau].

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13 mai 1821.

Il est maintenant près de neuf heures. Le vent balaie furieusement le Punch Bowl et sur la tombe du pauvre Napoléon. Il y une sentinelle qui se promène de chaque côté, pour l’attraper s’il se lève de sa tombe. Le tombeau n’est pas fini. Il est recouvert d’une chose comme une porte couverte de tissu noir. Deux Français sont venus lui rendre visite aujourd’hui. Ils ont beaucoup déploré sa perte. On m’a demandé un morceau de saule qui surplombait sa tombe. Je ne pouvais pas le refuser à un vieux serviteur. Il le partagea avec l’autre, et le mit dans les couronnes de leurs chapeaux, et me remercia très chaleureusement, et leur déclara plus de valeur que les couronnes d’or. Ils ont ensuite pris un verre à la source d’eau.

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20 mai 1821.

J’aimerai que cette lettre soit postée ce soir soir. Je dois donc conclure bientôt. Je dois encore vous donner un plan au sol de la maison. Peintre miniature ici, M. Rubidge, a pris une très heureuse ressemblance avec Napoléon après sa mort; il a l’intention de le ramener chez lui et de le graver. J’ai souscrit à deux  exemplaires, que j’ai souhaité destiner à mon père avec M. R Binnie. J’espère que vous les aimerez. Je souhaiterais, si cela est possible, que vous m’en envoyiez une. Mais peut-être pourraient-ils se briser ; alors, gardez-les jusqu’à ce que je vous vois. La ressemblance a été prise le deuxième jour après sa mort, juste avant la formation du plâtre de la tête. Nap a laissé au Dr Arnott, qui est des nôtre et qui l’a assisté, une tabatière en or, sur laquelle, quelques jours avant sa mort, il a gravé  un ‘N’. lui-même, ainsi que 600 Napoléons, d’un jaune brillant, les pièces étant neuves. Le 66ème régiment s’en retourne par certains navires que nous avons ici, et leur embarquement  est prévu dans le courant de la semaine prochaine. Nous leur avons donné un dîner d’adieu hier. Je pense que nous irons en Inde.  Mais quand reviendrons-nous? Dieu seul le sait ! Cependant, je suis content quoi qu’il arrive. Nous devrons brûler nos meubles, je pense, car l’île est maintenant surchargée par le 66ème  régiment qui vend les siens. Nous aurons un feu glorieux de cabanes, de tables et de chaises. Je dois me hâter et vous dire au revoir.

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