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( 3 août, 2020 )

Retour sur l’incendie de Moscou…

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Aucun renseignement n’a pu être trouvé sur le signataire de cette lettre, un dénommé Coudère. Elle est extraite du livre intitulé « Lettres interceptées par les russes pendant la campagne de 1812 » et qui fut publié en 1913. 

Moscou, le 27 septembre 1812. 

Ma chère et tendre amie, c’est avec une joie sans égale que je viens de recevoir ta lettre du 12 juin. Donc que je te marque le temps qui s’était passé depuis le commencement de notre campagne, donc je te marque que nous irons à Moscou pour le 15 septembre, je te dirai que nous y sommes entrés le 14 au soir, qui a été notre étonnement c’est à voir que le feu qui a pris dans plusieurs maisons mis par les Russes. Je suis allé voir cette belle ville le même soir, mais quand j’ai vu que le feu prenait de toutes parts, je me suis retiré au camp. Je puis t’assurer que Moscou est en partie incendiée ; c’est une cruauté de voir une si belle ville comme est. Les Français ont été étonnés d’une pareille dévastation, on a cherché à éteindre le feu. Mais il a été impossible de pouvoir l’éteindre, car l’on avait enlevé toutes les pompes à feu. La plupart des habitants se sont sauvés et ont enlevé tout ce qu’ils ont pu. Lorsque la décision a été prise par les russes de réduire toute la ville en cendres, il était convenu de faire périr tous les Français ; mais notre empereur était plus fin qu’eux. Lorsque le feu prenait dans plusieurs maisons, cela par des mèches qui étaient dans les maisons, mis par des soldats et même par des officiers que l’on a pris, et par 20.000 galériens qui ont été lâchés avant notre arrivée à Moscou. Le feu a duré pendant 3 jours et nuits sans que l’on puisse l’éteindre. Quand notre Empereur a vu çà, il a donné le droit de pilage aux soldats. Il est impossible de te faire une idée combien cette ville est riche, aux personnes qui ne l’ont pas vue, car il y a tout ce que l’homme puisse s’imaginer. Tout ces magasins qui ont brûlé sans que l’ont ne puisse rien sauver, cela n’est pas étonnant, car l’on nous a assuré que le gouverneur de la ville [Rostopchine] a dit aux habitants de ne pas rendre la ville aux !français, qu’il fallait plutôt qu’elle soit réduite toute en cendres que de la rendre aux Français. Mais les habitants ne l’ont pas écouté, car lorsque l’armée française s’est approchée, l’on a apporté les clefs de la ville. 

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( 21 mai, 2020 )

Campagne de Russie. Lettre d’un grognard parisien.

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Voici la lettre d’un sous-officier, blessé à la bataille de la Moskowa, qui présente cette particularité qu’elle a été écrite, faute d’encre, avec de la  poudre à canon. La poudre des cartouches devait être également utilisé au cours de cette terrible campagne, pour saler les bouillies et les morceaux de cheval, de même que l’étoupe dont on garnissait les caissons et  délivrée par l’artillerie devait servir aux pansements. L’auteur, Antoine-Henry-Félix Bauve, est né à Paris le 12 mars 1785. Il apprenait le métier d’horloger chez son père Gilles Bauve, lorsqu’il fut enlevé à sa famille par la conscription de l’an XIV  et incorporé au 9ème régiment d’infanterie, le 15 frimaire (6 décembre 1805).

Nommé  caporal le 1er janvier 1807 et fourrier le 30 octobre, sergent-major le 9 juillet 1809, il est adjudant sous-officier depuis le 28 février 1812.

Il a fait les campagnes des années 1809, en Italie et en Allemagne et en 1810, au Tyrol.

Georges MAUGUIN (« Revue des Etudes Napoléonienne », janvier-juin 1935).

—————————-

Russie, Ghjatsk, le 30 septembre 1812.

Chers papa et maman,

Les communications sont si difficiles et les postes ne pouvant être bien servies dans ce pays, je vous écris plus promptement que je ne l’aurais fait, c’est dans la crainte où je suis que vous n’ayez reçu ma lettre datée du 10 présent mois.

Par cette lette, je vous faisais savoir qu’à la bataille donnée le 7 [septembre 1812] j’avais été blessé d’un coup de feu, qu’une ballez m’était entrée au-dessous de l’épaule droite, était sortie au milieu et au-dessus de la gauche et que par un bonheur presque inouï cette blessure quoique forte n’était nullement dangereuse puisqu’elle ne m’avait attaqué aucune partie et que mes 4 membre étaient du reste très bien portants. Maintenant mes plaies sont dans le plus bel état, celle de l’épaule gauche est bientôt fermée et sans l’évacuation forcée que nous avons fait, puisque nous somme à 45 lieues en arrière de Moscou, je serais bien près de ma guérison.

Je vous donnais aussi avis que Tenins m’avait, dans l’état d’abattement et de dénuement où j’étais, fait prendre 60 francs, dont je lui ai fait un bon pour Madame sa mère et que je vous prie de lui acquitter. Il y a quatre mois que nous n’avion reçu un centimes de paye. Ce cher ami m’a dans cette circonstance  rendu je crois la vie.

Le chagrin où j’étais de  la perte de ma gargagnace [sic] qui venait de m’être volée au moment où on me pansait à l’ambulance et qui contenait ce que depuis un mois je me forçais de mettre en réserve dans le as où je viendrais à être blessé, savoir : une petite bouteille de rhum, une chemise, des mouchoirs, des cravates  et du biscuit qui venait encore de la Silésie et une gourde pleine d’eau-de-vie, toutes ces choses m’eussent été du plus grand secours, puisque nous avons été 2 jours sans secours et sans vivres et nous pansant nous-mêmes les uns aux autres, nous avons tant bien que mal fait équiper par nos domestiques trois petites voitures et, en volant des chevaux à droite et à gauche, nous avons formé une petite caravane pour nous sauver de ce séjour d’horreur, où à chaque instant nous risquions à périr dans les flammes. Nous avons par un très grand bonheur rencontré une honnête cantinière qui nous a bien voulu vendre du pain dont on n’avait pas voulu ailleurs, et moi, comme le moins riche, j’en pris un du poids de 3 livres qui me coûta 12 francs et un verre d’eau-de-vie pour mes plaies, 6 francs.

Nous avons, après trois jours de marche très pénible, puis que je ne pouvais que très peu supporter la voiture, gagner la ville d’où je vous écris et où nous y avons trouvé notre colonel, deux chefs de bataillon et tous les autres officiers du régiment qui étaient blessés et formaient un total de 39.

La fortune nous ne veut toujours. Il y a deux jours qu’un incendie  qui dura 24 heures consuma 6 ou 8 maisons, tout ce que le hasard avait pu sauver lors du premier feu de cette ville. Nous avons été quitte pour chercher fortune au milieu des champs et le lendemain nous sommes revenus habiter une bicoque près la maison du colonel qui avait été épargnée par sa bonne construction qui n’est pas de bois comme toutes celles de ce pays. Nous espérions aussi aller à  Moscou en convalescences. Pas du tout. Cette immense cité aussi grande que Paris est aussi flambée. Je ne conçois rien au système des Ruses, car ce sont eux qui mettraient le feu à leurs villes et villages. Nous avions l’espérance que cet hiver les habitants reviendraient et que nous pourrions y trouver quelques ressources, mais cette dernière circonstance empêche que 20.000 âmes puissent y trouver le moindre asile.

Écrivez-moi toujours au régiment et comme adjudant sous-officier pour que les ports de lettre ne vous coûtent pas comme officier 3 ou 4 francs. Je ne vous ai pas dit dans quelle compagnie j’étais. C’est dans la 3ème du 4ème bataillon. L’ami Legroux a été amputé du bras droit et il va très bien et sera guéri avant ceux qui ont des blessures légères. Il est proposé pour la croix. Ne dites rien de tout cela à sa mère si vous la voyez. Je dois lui écrire demain pour lui. Bartaumine, Baudin et tous ceux qui sont venus à la maison pour m’y voir, ont été blessés, masi légèrement.

Je présente mes respects à ma chère Tante. Embrassez-la comme je vous embrasse tous deux mille fois de cœur et croyez-moi pour la vie, Votre fils.

BAUVE.

Ecrivez-moi, je vous prie. Ayez pitié d’un pauvre diable.

Ecrivez à M. B [Bauve], adjudant sous-officier au 4ème bataillon du 9ème  régiment de ligne, 4ème corps de la Grande Armée en Russie.

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( 13 mai, 2020 )

Un témoignage incontournable !

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Il arrive parfois, qu’au détour des pages glorieuses de l’Epopée, apparaisse un personnage oublié ou méconnu. Guillaume Peyrusse, qui fut un des collaborateurs de Napoléon, en fait partie. Entré en 1805, l’année d’Austerlitz, dans les bureaux du Trésor de la Couronne, Peyrusse va débuter une carrière fulgurante. En 1809, alors que se prépare la campagne d’Autriche, Peyrusse est nommé Payeur du Trésor de la Couronne à la suite de l’Empereur.  Dès le lendemain de cette nomination, qui le rapproche de Napoléon, il suit la Grande-Armée. 

C’est là que débute son passionnant témoignage.

Il va raconter notamment toutes les campagnes auxquelles il participe, les batailles dont il est témoin, toujours placé non-loin de Napoléon.

En 1812, débute une des plus fameuses campagnes de Napoléon : celle de Russie. G. Peyrusse suit l’Empereur, toujours en tant que Payeur du Trésor de la Couronne. Cette fonction lui va décidément à ravir, lui, dont la rectitude dans les comptes est légendaire. Aux batailles menées par Napoléon, il oppose des batailles de nombres. Son armée est composée de milliers d’opérations, de colonnes noircies à la plume par des combats d’additions et de soustractions qui doivent donner en finalité un résultat exact. C’est quelquefois pour lui un vrai casse-tête. Mais il n’oublie pas relater tout ce qu’il voit : la bataille de Borodino, Moscou, la ville aux mille clochers, l’incendie dantesque dont elle sera la proie et plus tard l’enfer blanc, ce froid, cette neige qui décimeront la Grande-Armée de l’Empereur, et le fameux passage de la Bérézina qui a tant marqué les esprits !

G. Peyrusse fait partie des survivants. Le voici en Allemagne, où il aura à peine le temps de se reposer. En ce début 1813, il doit suivre Napoléon dans la nouvelle campagne qui commence. En avril, il est à Mayence ; en mai, Peyrusse assiste aux batailles de Lützen et de Bautzen ; en août, il est témoin de la bataille de Dresde qui verra la mort du fameux général Moreau dans les rangs ennemis. Puis ce sera celle de Leipzig, le 16 octobre 1813, que Peyrusse qualifie « d’effroyable boucherie ». En janvier 1814, il est de retour à Paris. L’Empire est menacé. L’héroïque campagne de France commence. Elle est ponctuée par des noms de lieux, qui sont autant de combats et de batailles menés avec courage par les troupes de l’Empereur : Brienne, Champaubert, Montmirail, Vauchamps…

Mais tout est bientôt fini. Napoléon doit abdiquer. G. Peyrusse assiste aux émouvants Adieux de Fontainebleau, le 20 avril 1814, puis c’est le départ pour l’exil: l’île d’Elbe. Durant cet intermède, il joue un rôle capital auprès de Napoléon : c’est lui qui occupe les fonctions de « Trésorier général de l’Empereur et Receveur général de l’île ». Celui que Napoléon aime à appeler, avec son accent si particulier, Peyrousse, a su obtenir la confiance du souverain. Le 26 février 1815, lorsque l’Aigle prend soudain son envol, lorsque Napoléon décide de revenir en France, G. Peyrusse le suit et note tout, depuis le débarquement de la petite armée de l’Empereur à Golfe-Juan jusqu’ à son arrivée triomphale à Paris. Au soir du 21 mars, aux Tuileries,  Napoléon est accueilli par une foule en délire; moments d’une intensité incommensurable ! Deux jours après, l’Empereur nomme G. Peyrusse, Trésorier général de la Couronne. Il s’installe non loin du cabinet du souverain, se tenant toujours prêt à répondre à ses sollicitations. Peyrusse, travailleur infatigable, entreprend alors de remettre en ordre les comptes fastidieux de l’Empire. Resté à Paris, il ne participe pas à la campagne de Belgique. Le 21 juin 1815, à trois heures du matin, il apprend la défaite de Waterloo… Tôt ce même jour, Napoléon arrive à l’Élysée et convoque aussitôt Peyrusse afin de remettre de l’ordre dans ses finances. Mais l’Histoire suit son cours inexorable : l’Empereur  doit abdiquer pour la seconde fois.

 « Je rentrai aux Tuileries le cœur navré », écrit-il, après avoir rencontré Napoléon une ultime fois au château de Malmaison et assisté à son départ pour un exil, cette fois, définitif…

Ce sont les « Mémoires » de ce personnage attachant que nous vous proposons de découvrir, et ce dans une version intégrale. En effet, J’ai pu avoir accès au manuscrit original écrit de la main de Guillaume Peyrusse. L’ensemble a été complété par de nombreuses notes qui viennent éclairer cet important témoignage. »

CB.

Paru en 2018 aux Editions AKFG, 63,  rue Grande, 77300 FONTAINEBLEAU. Tél: 09 73 68 64 07

On peut commander cet ouvrage en ligne, sur le site de l’éditeur:  http://akfgedition.com/product/baron-guillaume-peyrusse

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( 29 février, 2020 )

Les blessures de Napoléon…

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« La santé est indispensable à la guerre et ne peut être remplacée par rien ». Cette phrase de Napoléon était particulièrement vraie au début du XIXe siècle. Pour de nombreux historiens, « la main sur le ventre » sur les peintures qui le représentent est interprétée comme un signe de gastralgie.

Cette affirmation est probablement influencée par les antécédents familiaux de Napoléon, son père étant décédé à quarante ans d’un squirre du pylore. En fait, selon les biographies de ses proches et de son médecin Corvisart, ce signe correspond plus à une manie qu’à un signe objectif de maladie. Tous sont unanimes sur sa bonne santé générale entre 1800 et 1814. En revanche, Napoléon a été victime de plusieurs blessures au cours de sa vie. Toutes ne sont pas connues, car il a toujours exigé de tenir secret ce genre d’accident pour éviter tout désordre politique. « Qui sait, disait-il, quelle horrible confusion ne produirait pas une semblable nouvelle ?… Si je suis blessé que personne ne le sache, si c’est possible. Si je suis tué, qu’on tâche de gagner la bataille sans moi ; il sera temps de le dire après ». À ses compagnons d’exil (Mémorial de Las Cases), il rappelait qu’« il avait été très souvent exposé dans ses batailles ; mais on le taisait avec le plus grand soin. Il avait recommandé une fois pour toutes le silence le plus absolu sur toutes les circonstances de cette nature ».

Les blessures de l’Empereur.

Dans la belle collection du musée de Romans figure une chaussure ayant appartenu au cardinal Fesch. Joseph Fesch, demi-frère de Letizia Ramolino, a largement profité au cours de sa vie des faveurs de son neveu Napoléon Ier. Il a été grand aumônier de l’Empire, grand-aigle de la Légion d’honneur, sénateur, ami de Pie VII et pair de France. Pourtant sa conduite peut être considérée comme odieuse en août 1818 lorsque le maréchal Bertrand l’invite à envoyer un nouveau médecin à son neveu, malade à Sainte-Hélène. En effet, le docteur O’Meara, officier britannique et médecin personnel de l’Empereur déchu, accusé de traîtrise et de calomnie, soupçonné de relais de correspondance clandestine des prisonniers vers l’Europe, est renvoyé par Hudson Lowe, fils de médecin militaire, devenu le geôlier impitoyable que l’on connaît. Fesch, illuminé, pensait que Napoléon avait été « enlevé de son rocher par les anges, qui l’avaient porté on ne saurait dire où; mais en parfaite santé ». Ses certitudes d’En-Haut le conduisirent à accepter la candidature d’un prosecteur d’anatomie à Florence, sans titre doctoral, nommé Antommarchi. Son origine corse, sa prétendue admiration pour l’Empereur et sa fourberie avaient convaincu Fesch qu’il faisait une bonne oeuvre en engageant ce pauvre garçon sans le sou.

À Longwood, Napoléon privé de médecin depuis quatorze mois, découvrit rapidement l’incompétence et l’ignominie du protégé de son oncle : « Quelqu’un a-t-il été plus mal soigné que moi par un tel coglione ? ». En revanche, grâce à Antommarchi… et à Fesch, nous bénéficions d’un méticuleux rapport d’autopsie. La description détaillée des cicatrices permet de confirmer plusieurs plaies et blessures évoquées dans les mémoires. « Le corps présentait… plusieurs cicatrices, à savoir : une à la tête, trois à la jambe gauche, dont une sur la malléole externe, une cinquième à l’extrémité du doigt annulaire ; enfin, il en avait un assez grand nombre sur la cuisse gauche » (Dr Antommarchi, Les derniers moments de Napoléon, récit de l’autopsie).

Un traumatisme cranien.

Dans sa jeunesse, il « verse avec une calèche et perd connaissance ». Cet incident est à l’origine de controverses sur les prétendues crises comitiales de Napoléon qui a fait plusieurs pertes de connaissances dans sa vie.

Une plaie à la cuisse gauche.

Sa première blessure de guerre date du 16 décembre 1793 au cours du siège de Toulon, ville livrée par ses habitants royalistes aux Anglais. Malgré la pluie diluvienne et l’obscurité, il décide de mener l’assaut pour s’emparer de la redoute du petit Gibraltar sur le promontoire de l’Éguillette, l’un des derniers forts qui couvrent l’accès de la rade. Bonaparte ayant eu son cheval tué sous lui, continue à pied et reçoit à la cuisse un coup d’esponton porté par un officier anglais. Tous les témoignages de ses proches et le rapport d’autopsie confirment l’existence d’une cicatrice sur une dépression « profonde et pouvant admettre le poing » dans la cuisse gauche, un peu au-dessus du genou. À Sainte-Hélène Napoléon avoue à Las Cases que cette blessure lui fit craindre pour sa cuisse. Il a échappé de peu à l’amputation que voulait tout d’abord pratiquer le chirurgien Hernandez. Finalement la cicatrisation fut obtenue grâce aux soins prodigués par Jean-Mathieu Chargé.

Des morsures aux mollets.

En décembre 1795 ou début janvier 1796, Napoléon passe sa première nuit d’amour avec Marie-Joseph-Rose Tascher de La Pagerie, veuve du général de Beauharnais. La prise de la couche de la future Impératrice est précédée d’une lutte contre Fortuné, le carlin qui l’accueillait régulièrement en aboyant à chacune de ses visites rue Chantereine. Le chien abandonne sa place habituelle non sans plusieurs morsures dont certaines laissèrent des traces sur le mollet du général. Malgré cela, il adresse à sa maîtresse le premier de ses billets ardents : « Je me réveille plein de toi. Ton portrait et le souvenir de l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens ! Douce et incomparable Joséphine… ». Le 9 mai 1796 (19 ventôse an IV), Rose de Beauharnais devient officiellement madame Joséphine Bonaparte.

Une contusion à la jambe droite.

Bonaparte est blessé pendant la campagne d’Égypte à Damanhour, le soir du 11 juillet 1798 (22 messidor), comme en témoigne le chirurgien Larrey dans ses mémoires : « Le général en chef reçut un coup de pied d’un cheval arabe, qui lui fit, à la jambe droite, une contusion assez forte qu’on dût craindre des accidents consécutifs : je fus assez heureux pour les prévenir, et le conduire en très peu de temps à la guérison, malgré sa marche pénible et son activité naturelle qui l’éloignait du repos ».

Une contusion à un doigt.

Dans une chasse à Marly, le 22 juin 1803 (3 messidor an XI), il est renversé et blessé. Une lettre de Napoléon à Joséphine datée du lendemain en témoigne : « Je me suis blessé très légèrement à un doigt en tuant un sanglier… ». Cet accident fut assez important pour qu’il s’en souvienne encore à Sainte-Hélène (« une forte contusion du doigt ») et laisse une cicatrice notée sur le rapport d’autopsie (« extrémité du doigt annulaire »).

Une érosion à la jambe gauche.

Dans le « Mémorial », Las Cases relate une autre blessure de guerre qui n’a pas laissé de souvenirs précis à Napoléon : « à celle d’Essling ou de Wagram (6 juillet 1809), je ne saurais dire laquelle, un autre coup de feu lui avait déchiré la botte, le bas et la peau de la jambe gauche ».

Des chutes sans gravité.

En courant : en septembre 1808, l’Empereur tombe en courant après l’Impératrice lors d’une partie de barres dans le jardin, avec quelques familiers (« Mémoires »  de Constant). A cheval : Napoléon fait plusieurs chutes de cheval nécessitant parfois plusieurs jours de convalescence : au siège de Toulon, pendant les campagnes d’Italie, au siège de Saint-Jean-d’Acre, au camp de Boulogne et à Arcis-sur-Aube. À Marengo, le 14 juin 1800, il faillit être noyé dans la vase : « Seule ma tête dépassait et les Autrichiens auraient pu facilement me décapiter ».

Une brûlure au cuir chevelu.

Lors de l’incendie de Moscou déclenché par des criminels libérés de prison sur l’ordre du gouverneur Rostopchine, des flammèches tombent au milieu de la nuit sur le toit de l’appartement occupé par l’Empereur au Kremlin, le 15 septembre 1812. En sortant, il « eut sa redingote grise brûlée en plusieurs endroits, de même que ses cheveux » (« Mémoires » de Constant).

La blessure au pied à Ratisbonne (23 avril 1809).

En janvier 1809, Napoléon lutte en Espagne contre l’armée anglaise de John Moore. Il apprend que l’Autriche est prête à déclarer la guerre, après plusieurs années de préparation en vue de venger Austerlitz. Pendant son retour à bride abattue vers la France, il est informé de l’existence d’un complot entre Talleyrand et Fouché visant à placer Joachim Murat sur son trône en cas de mort accidentelle, les nouvelles d’Espagne étant pessimistes. À Paris, le 28 janvier, il convoque ses ministres dont Talleyrand et entre dans une rage folle (… «Vous êtes de la m… dans un bas de soie»).

L’attaque autrichienne.

Le 13 avril, il repart en campagne à l’Est. Pour la première fois, il s’est laissé surprendre car l’archiduc Charles a attaqué le 10 et occupé Münich, sans rupture diplomatique ni déclaration de guerre (5e coalition). Le 17, il parvient sur le terrain et devine aussitôt les projets de l’archiduc. La Grande Armée est divisée en deux gros corps d’armée : Masséna au sud-ouest et Davout au nord-est ; si le centre est enfoncé par les armées ennemies (Autriche, Prusse), la guerre est perdue. Napoléon donne donc l’ordre aux deux ailes de se regrouper au centre, sur la ville d’Abensberg où il se rend lui-même. La rencontre entre Davout et ses adversaires se produit à Tengen, au sud de Ratisbonne (Regensburg). Profitant de l’avantage des Français et du regroupement de son armée, Napoléon poursuit les Autrichiens qui sont vaincus à Eckmühl, le 22.  L’archiduc se replie avec toutes ses troupes sur Ratisbonne où il laisse une très forte garnison et poursuit sa route vers la Bohême pour rejoindre son armée de réserve.
Il a perdu 30 000 hommes en huit jours. Le 23 avril, les Français enlèvent d’assaut Ratisbonne, étape indispensable pour ouvrir la route de Vienne (prise le 12 mai). Au cours de cette bataille, Napoléon est victime de sa deuxième blessure de guerre.

La blessure de l’Empereur.

Les consignes de Napoléon ayant été respectées, il n’existe pas de document officiel qui relate cet épisode. Il faut donc se baser sur les témoignages qui diffèrent souvent sur le siège de la blessure, son type et les circonstances.

• Constant, premier valet de chambre de l’Empereur, évoque l’incident à deux reprises, dans ses « Mémoires », avec des versions légèrement différentes :

– « L’Empereur voyant fuir les Autrichiens de toutes parts, croyait l’affaire terminée. On avait apprêté son déjeuner à la cantine, au lieu qu’il avait désigné. Il se dirigeait à pied vers cet endroit, lorsque se tournant vers le maréchal Berthier, il s’écria : “Je suis blessé”. Le coup avait été si fort que l’Empereur était tombé assis ; il venait de recevoir la balle qui l’avait frappé au talon. Au calibre de cette balle, on reconnut qu’elle avait été lancée par un carabinier tyrolien, dont l’arme porte ordinairement à la distance où nous étions de la ville. Un aide de camp vint me chercher, et lorsque j’arrivai, je trouvai M. Yvan occupé à couper la botte de Sa Majesté, dont je l’aidai à panser la blessure. Quoique la douleur fût encore très vive, l’Empereur ne voulut même pas donner le temps qu’on lui remit sa botte, et pour donner le change à l’ennemi, et rassurer l’armée sur son état, il monta à cheval, partit au galop avec tout son état-major et parcourut toutes les lignes ».

– « À la campagne de Ratisbonne, le 23 avril, l’Empereur reçut au pied droit une balle morte qui lui fit une assez forte contusion. J’étais avec le service quand plusieurs grenadiers de la garde accoururent me dire que Sa Majesté était blessée. Je courus en toute hâte et j’arrivai au moment où M. Yvan faisait le pansement. On coupa et laça la botte de l’Empereur qui remonta sur-le-champ à cheval ». Une autre version rapportée par Octave Aubry (La vie privée de Napoléon), confirme cette blessure au talon droit : « À pied près de Lannes, il examinait à la lorgnette les défenses de la ville quand un biscaïen, tiré des remparts, l’atteint au talon droit. Pendant qu’Yvan le panse il dit avec sang-froid : “Ce ne peut être qu’un Tyrolien qui m’ait ajusté de si loin. Ces gens sont fort adroits”. Cependant il souffre, car un nerf a été touché. Mais il remonte aussitôt à cheval et part au galop pour se montrer aux troupes qui l’acclament avec transport. Le lendemain, quoique fiévreux, il passe l’armée en revue ». Ces relations sont également celles du Cadet de Gassicourt (Voyages en Autriche), de W. Warden (Lettres de Sainte-Hélène) et du général baron de Marbot.

Pour certains témoins ce sont les orteils du pied qui sont « devenus noirs par la contusion » (général Désiré Chlapowski). Cette affirmation est peu vraisemblable.

Outre les références déjà citées, plusieurs arguments plaident en faveur du talon : le tableau de Gautherot au musée de Versailles ; les propres souvenirs de Napoléon rapportées par Las Cases dans le Mémorial (« une balle lui avait frappé le talon ») ; la lettre écrite par Napoléon à Joséphine le 6 mai 1809 d’Ems pour la rassurer, des « bruits » concernant sa blessure étant parvenus à Paris. « Mon amie, j’ai reçu ta lettre. La balle qui m’a touché ne m’a pas blessé : elle a à peine rasé le tendon d’Achille. Ma santé est bonne. Tu as tort de t’inquiéter. Mes affaires ici vont fort bien. Tout à toi. Dis bien des choses à Hortense et au duc de Berg ».

Le biscaïen (petit boulet faisant partie de la charge d’une boîte à mitraille) peut être vu au musée de l’Armée, à Paris, car il a été recueilli aussitôt par le capitaine Lameau, ingénieur-archiviste du bureau topographique qui faisait partie de la suite impériale, et remis à Mme Gérard, sa nièce, grand-mère des donateurs.

Le chirurgien.

Plusieurs noms sont avancés pour désigner le chirurgien qui pansa le pied de Napoléon à Ratisbonne : Nicolas Heurteloup (1750-1812), Nicolas-René Dufriche dit Desgenettes (1762-1837), Dominique Larrey (1766-1842). Une bonne connaissance du service de santé de l’Empereur ne laisse aucun doute sur l’identité du chirurgien. L’étiquette étant très respectée sous l’Empire, seul un médecin ou un chirurgien du Service a pu toucher l’Empereur. Bonaparte n’aimait ni les médecins ni les drogues. Il ne donna sa confiance qu’à un seul médecin, recommandé par son secrétaire Bourrienne et son frère Louis, Jean-Nicolas Corvisart (1755-1821). Corvisart devint le médecin de toute la famille Bonaparte et rapidement un des vrais amis de Napoléon (« Je ne crois pas à la médecine, je crois en Corvisart »). Conseiller médical du Premier consul, il est promu officier de la Légion d’honneur un mois après le sacre (premier médecin ayant eu cette distinction).

Toutes les obligations officielles ne l’empêchent pas de poursuivre une brillante carrière de thérapeute et d’enseignant. Bichat (1771-1802), Laennec (1781-1826) et Dupuytren (1777-1835) comptent parmi ses élèves les plus célèbres. Nommé Premier médecin de Sa Majesté (19 juillet 1804), il obtint carte blanche pour organiser le service de santé de l’Empereur. Parmi d’excellents praticiens il ne choisit que des amis loyaux, évinçant tout militaire qui aurait pu nuire à son influence en haut lieu

-Larrey, le plus célèbre des chirurgiens de l’époque, n’a jamais pu obtenir de poste officiel auprès de l’Empereur qu’il connaissait depuis Toulon. Il le suivit en Égypte comme chirurgien-chef du corps expéditionnaire. Corvisart, fin psychologue, craignait leur estime réciproque et fit tout pour ne pas perdre son avantage. Larrey fut inspecteur général du service de santé des armées en 1804 puis chirurgien en chef de la Grande Armée le 12 février 1812. Il n’a jamais appartenu au service de santé de l’Empereur. Desgenettes a été médecin-chef de l’armée d’Italie puis de l’expédition d’Égypte où il s’opposa à Bonaparte sur la conduite à tenir envers les pestiférés. Il participa fidèlement à toutes les campagnes puis devint inspecteur général du service de santé des armées. Il n’a jamais soigné l’Empereur.

-Heurteloup, autre fidèle de Bonaparte, a été chirurgien-chef de l’armée d’Italie puis des armées en 1800 (à 50 ans). Membre du conseil de santé de l’armée, secondé par Percy, il fut président de la société médicale de Paris. En 1809, responsable de l’organisation du service de santé, il était présent lors de la blessure de l’Empereur mais sa fonction ne lui permit pas d’intervenir. Il ne devint membre du service de santé de l’Empereur qu’en 1812.

Le premier chirurgien Boyer fut nommé à ce poste important par Corvisart pour sa compétence et sa timidité lors des réceptions officielles. Il n’avait aucun goût pour les expéditions lointaines et ne partait que sur ordre de l’Empereur, qui appréciait sa compagnie. Il ne participa pas aux campagnes de 1809. En revanche, le chirurgien ordinaire Yvan avait suivi Napoléon depuis les campagnes d’Italie. Chirurgien en chef des Invalides en 1804, Corvisart ne put l’exclure du service de santé de l’Empereur comme les autres fidèles du général Bonaparte. Yvan fut l’un des seuls courtisans, avec Corvisart, qui eut l’occasion d’assister parfois à la toilette de l’Empereur. Il coucha même aux Tuileries pendant quelques temps (ce que Corvisart n’avait jamais accepté) afin d’être à même de pouvoir donner des soins à toute heure du jour ou de la nuit. C’est certainement lui qui a soigné le pied de l’Empereur.

Un pas vers la répudiation de Joséphine.

Tous les témoignages laissent penser que la blessure de Ratisbonne fut sans gravité, limitée à une forte contusion sous-malléolaire externe droite. Par contre, elle influença probablement le courant de l’histoire. En avril 1809, Napoléon commence à craindre pour son avenir. La guerre d’Espagne se poursuit depuis un an. Les nationalistes, inspirés par la Révolution française, commencent à s’organiser dans l’Empire notamment en Allemagne et en Italie. Pour la première fois, les coalisés, mieux organisés, infligent de lourdes pertes à l’armée impériale alors qu’on commençait à la croire invulnérable. Cette blessure au pied sur le champ de bataille, la première de Napoléon en tant qu’Empereur, lui fait prendre conscience d’une mort possible alors qu’il n’a pas eu d’enfant avec Joséphine, donc pas de descendant direct.

Après la victoire de Wagram (6 juillet 1809), Marie Walewska, la maîtresse polonaise de l’Empereur, rejoint son amant à Vienne pour plusieurs semaines. Corvisart arrive à la demande de Napoléon en août et lui annonce quelques jours plus tard que Marie est enceinte. « Je craignais que ce bonheur de la paternité qu’ont tous les hommes ne me fût refusé, par une sorte de vengeance du sort qui m’a déjà prodigué tant de dons. J’aime les enfants, tu le sais. Mais un petit à moi, c’est une grâce à laquelle je n’osais plus songer ». Alexandre, né le 4 mai 1810 en Pologne, lui apporte une seconde preuve formelle, après le comte Léon, de ce qu’il espérait : être père.

La tentative d’assassinat du saxon Frédéric Staps, au cours d’une parade, devant le palais de Schoenbrunn le 18 octobre 1809, vient renforcer le sentiment de vulnérabilité. Après plus de deux ans d’hésitations, ces événements intervenus pendant la campagne autrichienne influent sur la décision définitive de Napoléon à divorcer. D’Autriche, il demande à Duroc d’écrire à l’intendant des palais impériaux pour qu’il fasse immédiatement murer à Fontainebleau la porte de communication entre son appartement et celui de Joséphine. Un mois après son retour à Paris, il trouve le courage d’annoncer à l’Impératrice sa répudiation, le 26 octobre 1809. Le divorce est prononcé le 14 décembre 1809.

Alain GOLDCHER 

(« Revue  du Souvenir Napoléonien » n°453, juin-juillet 2004, pp.3-7).

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( 26 février, 2020 )

La campagne de France (1814) racontée par Guillaume Peyrusse.

Guillaume Peyrusse

Cet intéressant personnage était alors Payeur de l’Empereur.

Voici une chronologie succincte de ses fonctions en 1813-1815:

En 1813 : Participe à la campagne de Saxe au titre de Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur.

29 juillet 1813 : Peyrusse est désigné comme Payeur de l’Empereur.

24 février 1814 : Nommé sous-inspecteur aux revues de la Garde. Il semblerait qu’il poursuive ses fonctions de Payeur de l’Empereur.

23 mars 1814 : Nommé au grade de chevalier de la Légion d’honneur (reçoit son brevet de nomination le 4 avril 1814).

Suit Napoléon à l’île d’Elbe, en tant que Trésorier personnel de l’Empereur.

 11 mai 1814 : Nommé « Trésorier général des revenus de l’île d’Elbe et payeur de toutes les dépenses ».

 23 mars 1815 : Nommé Trésorier Général de la Couronne.

 27 mars 1815 : Nommé Baron de l’Empire

 3 avril 1815 : Nommé officier de la Légion d’honneur.

                                                                          C.B.

———————

1er février La matinée fut calme. Vers deux heures, des officiers d’ordonnance viennent annoncer que l’ennemi a attaqué. Sa Majesté sort du château ; je la vis ordonner elle-même au tambour du poste du château de battre la générale, et se porter au galop vers le point où le feu était le plus vif. On se battit toute la soirée avec opiniâtreté, mais sans succès marqué de part ni d’autres. A la nuit, les feux avaient cessé. A dix heures, je me promenais sur la terrasse du château ; les feux des bivouacs des deux lignes se dessinaient dans la plaine ; Sa Majesté venait de rentrer. A onze heures,  par une nuit obscure, des corps nombreux traversent Brienne, se dirigeant vers Troyes[; la retraite est ordonnée, nous quittons le château pour nous diriger vers l’Aube que nous passons à Lesmont. Notre marche est silencieuse. Après avoir traversé le pont, le service a campé sur la route.

2 février. Sa Majesté a quitté Brienne à quatre heures du matin. L’armée a continué sa retraite. Deux cents grenadiers de la Garde ont eu ordre d’attendre le passage du dernier peloton et de brûler le pont. Nous sommes arrivés au village de Piney.

3 février. On est en marche vers Troyes. Le duc de Trévise est venu au-devant de nous avec la Vieille Garde. Rangée en bataille sur la route, elle est destinée à fermer la marche de l’armée et à retenir l’ennemi qui nous suit. On arrive à Troyes. Depuis l’ouverture de la campagne, aucun succès n’avait couronné nos armes, nos bataillons étaient d’une faiblesse numérique extrême. L’ennemi était partout ; il nous entourait de toutes parts. On séjourna.

4 février.  La nouvelle qu’un congrès allait se réunir à Châtillon fut accueillie avec la plus vive joie.

5 février. Malgré les négociations, quelques engagements partiels avaient lieu, soit au pont de Cléry en avant de Troyes, soit aux ponts de la Barse. Les ordres pour une attaque générale avaient été donnés. La Garde Impériale était sortie de la ville pour se porter en arrière et prendre position à La Chapelle St-Luc. J’avais eu ordre de suivre son mouvement ; le soir, nous avons tous eu ordre de rentrer en ville.

6 février. L’armée quitte Troyes et prend la route de Paris. Le hameau de Grès reçoit le quartier-général.

7 février. On arrive à Nogent ; on mine le pont ; on se prépare à disputer à l’ennemi le passage de la Seine.

8 février. Séjour. Les nouvelles reçues du Nord paraissent fâcheuses. L’ennemi occupe Châlons. Un courrier du duc de Vicence est arrivé ; l’horizon paraît se rembrunir. Le soir, la Garde a ordre de passer la Seine. Je marche avec elle ; nous arrivons à Villenauxe.

9 février. Sa Majesté a traversé notre ligne ; nous sommes arrivés après elle à Sézanne.

10 février. Au point du jour, l’Empereur se porte aux avant-postes du duc de Raguse ; un vif engagement signale sa présence ; ce maréchal s’empare de Champaubert, se met à cheval sur la grande route de Châlons, taille en pièces le corps du général Alsufieff [Olsufiev] et lui fait trois mille prisonniers. On établit le quartier de l’Empereur dans la dernière maison du village donnant sur la grande route. Les trophées et les prisonniers de Champaubert sont dirigés sur Paris. Sa Majesté veut rassurer la capitale. Nous sommes arrivés à Provins.

11 février Le service y a séjourné. Sa Majesté s’est portée sur Montmirail ; un combat sanglant a eu lieu à la ferme des Grenaux. Sa Majesté coucha sur le champ de bataille.

12 février. J’arrivai à Nangis. L’ennemi ayant passé la Seine à Bray, la position de Nangis n’était plus tenable, et nous l’avons quitté dès le premier coup de canon. Après la belle affaire d’hier, Sa Majesté a fait poursuivre les vaincus ; on les a sabrés jusque dans Château-Thierry. Sa Majesté a couché au village de Nesle.

13 février. Notre service s’est porté sur Guignes. Sa Majesté est arrivée à Château-Thierry. Des travaux défensifs sont ordonnés autour de la ville. On complète l’armement des gardes nationales. Nous nous trouvons à Guignes avec le corps du duc de Tarente.

14 février. Nous arrivons à Brie-Comte-Robert. Ce jour, l’Empereur a battu les Prussiens dans la plaine de Vauchamps. Les charges de notre cavalerie ont culbuté tous leurs carrés. Sa Majesté est rentrée à Montmirail.

15 février. Le quartier de l’Empereur a passé la nuit à Meaux. Notre service suit le grand parc, qui est refoulé jusqu’à Charenton. Beaucoup de curieux entourent nos voitures ; inquiet de me voir poussé jusqu’à cette position, et prévoyant l’issue malheureuse de la campagne, je me rendis auprès de M. le Trésorier général pour lui annoncer l’arrivée du Trésor sous les murs de Paris. Les bulletins de la semaine étaient parvenus la veille ; ils avaient été suivis par une forte colonne de prisonniers Russes et Prussiens que tout Paris avait vu défiler sur les boulevards. Je trouvai le Trésorier dans une sécurité parfaite. L’ennemi était aux portes de Paris, et, sur la foi des bulletins, la capitale s’était endormie.

16 février. De très bonne heure, notre service quitta Charenton. Je le joignis à Ouzouer. Sa Majesté a quitté Meaux se dirigeant sur Guignes. A midi, le canon retentit ; les ducs de Bellune et de Reggio font tête à l’ennemi ; l’Empereur s’arrête à Guignes.

17 février.  Notre service traverse la forêt d’Armainvilliers et s’arrête à Ouzouer-le-Vougis. Dès le matin, le canon s’est fait entendre. Les Russes ont été vivement attaqués ; leurs colonnes sont culbutées, couvrant les chemins de morts et de débris. On a fait trois mille cinq cents prisonniers. L’Empereur couche à Nangis.

18 février. On marche vers Montereau. Les Wurtembergeois occupent la ville, le pont et le château de Surville, placé sur un plateau très élevé. Les batteries qui sont placées sur toutes les rampes foudroient nos colonnes. A la vue de l’Empereur, nos troupes escaladent les hauteurs de Surville et s’en emparent ; l’ennemi en est précipité ; notre artillerie l’écrase dans Montereau et le 10ème hussards en fait un horrible carnage. On ramasse dix-huit cent prisonniers et beaucoup de fusils. Nous montons au château, où nous trouvons deux mille cinq cents prisonniers Bavarois ou Wurtembergeois, fort désappointés et fort étonnés de la vue de notre armée. Sa Majesté est venue s’y établir et y a passé la nuit.

19 février. Séjour. Les maires des communes voisines, divers fonctionnaires accourent à Surville ; ils donnent à Sa Majesté des renseignements sur la marche de l’ennemi. Nous pensons que l’on va dans la journée balayer Sens et tout le côté de Fontainebleau. Sa Majesté paraît fort contente ; les soldats chantent, et ils estiment, comme nous tous, que les manœuvres et l’activité ardente de Sa Majesté ont déjoué tous les plans de l’ennemi, et que tout danger a cessé pour la capitale.

2 février. On déjeune à Bray, dans la maison que l’empereur de Russie avait quittée la veille, et le soir en occupe Nogent. Cette ville avait horriblement souffert. Les Autrichiens avaient été arrêtés trois jours devant cette place que le général Bourmont n’avait cédée qu’à la dernière extrémité. L’ennemi ne trouve que des morts, des blessés et des ruines.

21 février. Sa Majesté s’arrête à Nogent pour voir défiler devant elle les divers corps qui se portent sur Troyes.

22 février. Départ. On se dirigeait sur Méry. L’ordre avait été donné d’y établir le quartier-général, mais l’ennemi occupait la ville. Une division de la Garde s’y était portée et avait trouvé une résistance à laquelle on ne s’était pas attendu. Pour arrêter notre marche, l’ennemi mit le feu à la ville; on se fusilla de part et d’autre toute la nuit. Les fourriers du palais revinrent à Châtres. Sa Majesté passa la nuit dans la chaumière d’un charron.

23 février. On était encore à Châtres. A onze heures du matin, le prince Lichtenstein, aide-de-camp du prince Schwartzenberg, arrive en parlementaire auprès de Sa Majesté. On parle de suspension d’armes, de cessation d’hostilités. L’Empereur l’a vu, l’a laissé en conférence avec le major général et il est parti pour marcher sur Troyes. Les portes en sont fermées. Le combat s’engage ; mais, à la nuit, un parlementaire vient demander douze heures pour évacuer la ville, menaçant de l’incendier si Sa Majesté refuse. Le salut de cette ville décide Sa Majesté à retirer dans une maison du faubourg, et la retraite de l’ennemi a lieu à la lueur de quelques incendies dans le faubourg et dans les maisons de la route.

 24 février. Au point du jour, les portes de Troyes s’ouvrent devant Sa Majesté, qui apprend bientôt que deux anciens émigrés, MM. de Gouaut et de Vidranges se sont montrés dans les rues de Troyes avec la cocarde blanche et la croix de Saint-Louis, et qu’au nom des principaux royalistes de Troyes ils sont allés présenter à l’Empereur Alexandre une adresse dans laquelle ils sollicitaient le rétablissement des Bourbons sur le trône de France. L’Empereur ordonne l’arrestation de ces deux individus et la formation d’un conseil de guerre devant lequel ils seront traduits. Le Conseil de guerre condamne à mort M. de Gouaut. La sentence reçut son exécution. D’après l’ordre de Sa Majesté, un officier d’ordonnance était accouru pour la faire suspendre, mais il fut trop tard.

M. de Vidranges ne put être pris.

Aujourd’hui, sur la demande de M. de La Bouillerie, le rapport du major-général de la Garde, les conclusions de M. le comte Daru et la présentation de M. le duc de Bassano, Sa Majesté m’a nommé sous-inspecteur aux revues de sa Garde, avec un traitement de 21,000 Fr.

 M. le duc de Bassano, qui a voulu être le premier à m’annoncer cette faveur de Sa Majesté, m’a assuré que si je désirais terminer la campagne comme payeur, Sa Majesté ne le trouverait pas mauvais. C’est aussi mon projet ; n’ayant pas la croix, que jamais Sa Majesté n’a voulu me donner, parce qu’elle ne voyait en moi qu’un employé civil, je serai peut-être assez heureux pour la gagner cette campagne.

Sa Majesté a créé elle-même dans sa Garde le corps des inspecteurs. Il n’y a qu’un seul inspecteur ; tout le reste est sous-inspecteur. Nous avons rang de colonel. Ce corps est très considéré ; les membres qui le composent ont tous été commissaires des guerres de première classe. Je succède à un sous-inspecteur qui a demandé à passer dans la ligne en qualité d’inspecteur. C’est un droit qu’on a dans la Garde ; on gagne toujours un grade quand on en sort bien. L’avantage de faire partie de la maison militaire de Sa Majesté, l’agréable de la résidence, la certitude d’une retraite honorable, la connaissance que j’ai de la partie, et mes relations avec les individus de la Garde avec lesquels je serai en rapport, tous ces avantages réunis ont fixé mon choix, et j’ai obtenu de Sa Majesté cette faveur insigne. Je n’espérais obtenir que le poste d’adjoint, et cela aurait été fort beau pour un début. Je dois beaucoup à M. de La Bouillerie, mais je ne me dissimule pas combien je dois à M. le comte Daru, auquel Sa Majesté a renvoyé la demande, non comme devant s’immiscer dans les affaires de la Garde, mais comme au grand patriarche de l’administration, devant connaître tous les individus de la maison et de l’armée. Son rapport a été beaucoup plus avantageux que je ne le mérite. Son Excellence a dit, entre autres choses :

« M. Peyrusse, à la retraite de Moscou, a sacrifié tout ce qui lui appartenait pour sauver le Trésor, les papiers et les bijoux de Votre Majesté, ainsi que toute sa comptabilité ; il a mis dans la reddition de ses comptes une probité qui a été jusqu’au scrupule. »

Le prince de Lichtenstein est revenu pendant la nuit. Par une suite de cette mission, le village de Lusigny, situé à deux lieues de Troyes, a été neutralisé, et des conférences sont établies entre les généraux Flahaut, pour la France, Duca, pour l’Autriche, Schouwaloff [Schouvalov], pour la Russie, et Rauch, pour la Prusse.

25-26 février. Séjour. Le besoin de repos fait vivement désirer que les conférences de Lusigny aient une issue favorable. A notre approche, les paysans ont repris les armes et ils nous ont amené hier un millier de prisonniers. Lorsque nous sommes arrivés à Troyes, l’ennemi avait commencé sa retraite. En arrivant ici, ses officiers ne voulaient pas se pourvoir de soieries dont ils sont fort amateurs, espérant les avoir à meilleur marché à Paris ; en battant en retraite, ils ont jugé convenable de faire leurs emplettes à Troyes. Ils se retirent, disent-ils, pour nous attirer. Notre armée est animée d’un bon esprit, et Sa Majesté déroute les ennemis par ses manœuvres. Ils ont eu la faiblesse de croire que nous n’avions personne ; aussi ils ont disséminé leurs corps de Soissons jusqu’à Sens ; Sa Majesté a profité de cette faute et les a successivement battus . Aussi on soupçonne que le besoin de se réorganiser a été pour beaucoup dans la proposition de l’armistice faite par le prince de Schwartzenberg. Des bruits sinistres circulent. La France est envahie de toutes parts. Les princes de la famille de Bourbon ont paru sur le territoire de l’Empire. Le mouvement qui a éclaté à Troyes n’est que le prélude d’une conspiration plus vaste qui s’organise contre Sa Majesté. Ce concours de circonstances a dû rendre l’Empereur sévère envers M. de Gouaut.

Une certaine merveilleuse, Mme B…, avait reçu l’empereur Alexandre et avait donné une soirée ; enfin, après avoir reçu un cadeau de Sa Majesté, elle avait été conduite en pompe à Châtillon. Le pauvre mari a comparu devant Napoléon qui, en plein salon de service, a tourné en ridicule la conduite de sa femme, et lui a dit : « Que votre femme vous fasse c… [cocu] avec un de mes officiers d’ordonnance, à la bonne heure ; mais que ces messieurs, non contents de tout le mal qu’ils font à la France, viennent encore f…[outre] les femmes, c’est un peu fort !… Que votre femme rentre, et que ce qu’elle a reçu soit versé à la commission des hospices, ou je vous envoie tous les deux à la Salpêtrière. »

- Oui, Sire, a répondu le mari…

Il vient d’arriver une colonne de deux mille cinq cents prisonniers faits par notre cavalerie légère sur la route de Bar-sur-Aube. Le général de Wrède a failli être pris.  Je ne regretterais pas de le voir pendre, cet homme qui était comblé des bienfaits de Sa Majesté et qui maintenant porte les armes contre elle.

27 février Sa Majesté quitte Troyes de très bonne heure. On arrive à Arcis-sur-Aube. Les troupes défilent et passent l’Aube en se dirigeant vers Sézanne. L’Empereur s’arrête au petit village d’Herbisse. Les ducs de Rovigo et de Tarente sont restés à Troyes.

28 février. La diane a été battue de très bonne heures dans le camp de la Garde ; on part, je marche avec le bataillon de service, se dirigeant vers Sézanne. Sa Majesté s’est portée vers la Fère-Champenoise. On dépasse Sézanne ; le quartier impérial passe la nuit au Chêne-d’Esternay. Le soir, des nouvelles venues de Troyes annoncent que toutes les troupes laissées devant nous pour cacher notre mouvement, ont été énergiquement attaquées et ramenées vers Troyes.

A suivre…

(Guillaume Peyrusse : « Mémoires, 1809-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018 ).

Un GRAND témoignage sur NAPOLEON et ses campagnes.

 

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( 15 janvier, 2020 )

Une lettre de Maret au maréchal Macdonald…

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Maret, duc de Bassano, ministre des Relations extérieures, resté à Vilna, donne le 5 septembre 1812 des nouvelles à Macdonald et lui transmet les instructions de l’Empereur. Il retrace la marche de l’armée dont Eugène et Poniatowski forment les ailes, et il reproche aux Russes l’incendie de Viazma et leur politique de destruction. On sait que les troupes françaises avaient marché depuis Smolensk, constamment entourées de flammes. Maret, lui aussi, croit à la bataille prochaine. L’ennemi, commandé, non plus par Barclay de Tolly, mais par Koutousov, voudra couvrir Moscou ; mais il sera battu, et, dans ce cas, Macdonald, de concert avec [Gouvion] Saint-Cyr, devra tomber sur Wittgenstein. Au reste, dans les circonstances présentes, l’Empereur lui laisse carte blanche.

Arthur CHUQUET.

Vilna, 5 septembre 1812.

Le quartier-général de l’Empereur était le 31 [août] à Viazma que les troupes occupaient depuis le 29. L’armée marchait sur trois colonnes. La gauche, formée par le vice-roi [Eugène], se dirigeant par Kokhouchkino, Znamenskoïé, Koslerechkovo et NovoIé ; le centre par le roi de Naples [Murat], les corps du prince d’Eckmühl [Davout], du duc d’Elchingen [Ney] et la Garde, marchant sur la grande route ; et la gauche, par le prince Poniatowski, marchant sur la rive gauche de l’Osma par Volotchek, Loujki, Pokrovskoïe et Sloukino.

L’ennemi continuait à tout brûler sur son passage. Il avait mis le feu à la ville de Viazma. Nous sommes parvenus à en sauver les transports. Elle était abandonnée aux Cosaques qui n’ont pas eu le temps d’en achever le pillage. Nous y avons trouvé une certaine quantité d’approvisionnements et beaucoup d’eau-de-vie. On ne conçoit rien à cette rage qui prononce la destruction d’une ville de 15.000 habitants, ornées de trente-deux églises et enrichie par les siècles. Il paraît que c’est un des détails de ce que M. Barclay de Tolly appelle son « système » et il est à espérer que le système changera, s’il est vrai, comme on le croit au quartier-général, que le général Koutouzov a pris le 28 [août] le commandement en chef de l’armée russe. Tout paraît se préparer pour une grande bataille et l’on croit qu’elle peut avoir lieu d’ici au 12 ou  (au] 15. Les habitants de Moscou ne semblent pas disposés à se laisser abandonnée, brûler et piller par les Cosaques. Sa Majesté m’ordonne, Monsieur le Maréchal, de vous écrire que dans l’état actuel des choses, la probabilité étant que l’ennemi livrera bataille pour couvrir Moscou, si nous la gagnons et si nous entrons dans cette ville, les affaires se trouveront prendre un caractère très décidé, les affaires  se trouveront prendre un caractère très décidé, qu’en conséquence, il serait convenable, vu surtout la saison avancée, que le siège de riga fût ajourné et qu’avec tout ce que vous avez de disponible, vous débouchassiez sur Wittgenstein, de coincer avec le maréchal  de[Gouvion] Saint-Cyr, et que vous poussassiez le général ennemi à quelques marches de la Dvina. Sa Majesté ajoute dans sa lettre que, dans les circonstances présentes, elle ne peut que vous laisser carte blanche là-dessus. Je n’écris rien à ce sujet au maréchal de [Gouvion] Saint-Cyr. Votre Excellence lui fera connaître sa détermination.

Le duc de Bellune [Victor] est ici depuis deux jours. Le mouvement général de son corps d’armée et des autres troupes qui entrent sous son commandement, a pour objet de pouvoir, au besoin, appuyer le maréchal de [Gouvion] Saint-Cyr et les opérations du prince de Schwartzenberg en Volhynie.

J’ai l’honneur d’offrir à Votre Excellence les nouvelles assurances de ma très haute considération.

Le duc de BASSANO.

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( 6 janvier, 2020 )

Une lettre d’un officier de la Grande-Armée à sa femme…

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Celle-ci émane de Barriès (Jean-Pierre-Michel), né le 22 novembre 1768, à Albi (Tarn). Chef de bataillon au 17ème de ligne en 1810 ; colonel commandant d’armes à la suite du quartier-général, le 8 octobre 1812. Il commandait à Vilna lors de la prise de la ville par les Russes. Barriès parvint à s’échapper le 19 décembre 1812 et mourut à Gumbinnen en janvier 1813. Au moment où il écrit à son épouse, il est officier à la 1ère division du 1er corps. 

Arthur CHUQUET. 

Moscou, le 24 septembre 1812.

Réjouis-toi, ma bonne et chère amie, me voilà arrivé sain et sauf à Moscou après une bataille des plus sérieuses et où l’ennemi, battu et dispersé sur tous les ponts, a perdu, sans exagérer, près de quarante mille hommes tant tués, blessés que prisonniers de guerre. Je ne raconterai pas tous les hauts faits qui ont signalé cette journée, ils sont sans nombre ; soldats, officiers, généraux, tous ont rivalisé d’audace et de bravoure, aussi il a en a tenu à bien près que l’Europe étonnée n’ai vu s’écrouler, ce même jour, cette puissance colossale qui, depuis environ douze ou quinze ans, menaçait d’envahir nos provinces, si elle n’eut eu pour barrière les mauvais chemins et la saison qui, dans ce climat, se trouve beaucoup plus précoce que dans le reste de l’Europe, ce qui n’a pas peu contribué à arrêter notre marche. Notre Empereur commandait en personne.

Sa présence électrisait les esprits ; rien n’échappait aussi à son œil observateur ; était-ce le cas de lui appliquer ces deux vers : Fière de t’obéir, ta redoutable armée 

Ne suit que les transports dont tu l’as animée. 

Notre régiment qui a été constamment à la  tête de toutes les attaques, a  beaucoup souffert. Nous avons eu beaucoup d’officiers blessés ou tués, dont parmi ces derniers trois chefs de bataillon sur cinq. J’en ai été quitte moi-même pour une légère contusion qui m’a un peu gêné pendant huit à dix jours, mais dont je suis entièrement remis. Que je te parle de Moscou, cette capitale de toutes les Russies, anciennes résidence des tsars qui, par la grandeur, la magnificence et la splendeur des palais qu’elle renfermait, l’emportait sur les premières villes du monde, mais qu’un incendie de cinq à six jours a entièrement consumé, sauf quelques palais qui ont échappé  à la fureur des flammes, que nous occupons. Voici, en peu de mots, ce qui y a donné lieu :  ces barbares, se voyant vivement poursuivis par nos légions, envoyèrent, à la suite d’une forte canonnade qui avait lieu à deux fortes lieues de Moscou, leur général commandant l’arrière-garde pour prier notre empereur de cesser le feu afin d’épargner la ville qu’ils nous livreraient intacte, lorsque, par une de ces perfidies qui n’a pas d’exemple et qu’on n’aurait pu attribuer qu’aux plus fourbes de l’ancienne Grèce, à un Zénon, ils lâchèrent le même soir tous les fous et les scélérats qui étaient dans les maisons de force qui, réunis à cinq ou six mille Russes qu’ils trouvaient cachés dans la ville, l’incendièrent entièrement, dans la certitude qu’ils nous croiraient assez maladroits pour l’aller occuper de suite sur la bonne fois des traités, et de nous y griller tous. Il est bon que je te dise que, sur une population de 300.000 âmes, il n’en reste pas plus de 30.000. Tous les autres s’étant sauvés avant notre entrée, en sorte que ce qui reste aujourd’hui n’est qu’un ramassis des malheureux n’emportant avec eux que ce qu’ils ont pu sauver sur leurs épaules. Vois par conséquent ce que nous sommes à plaindre sous le rapport de la société, puisque nous ne voyons personne. Notre Souverain [Napoléon] occupe le palais des tsars [le Kremlin] avec une partie de sa Garde. Il paraît, selon toutes les probabilités, que nous passerons l’hiver ici ou du moins une partie, tant que le pays nous offrira quelque ressource. 

Adieu, ma chère épouse. 

BARRIES. 

   

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( 25 décembre, 2019 )

Le lieutenant-colonel Dutheillet de Lamothe

Ombre 2

Né en 1791, Aubin Dutheillet de Lamothe, après des études au lycée de Limoges, décide d’embrasser la carrière des armes : «  Le goût de l’état militaire se développait chaque jour davantage dans mon esprit, mon imagination s’exaltait au récit des brillantes victoires de nos armées, et des belles actions de cette époque, où toutes les idées étaient portées vers la gloire… », écrit-il au début de son témoignage [1]Le 25 mai 1809, le jeune Dutheillet rejoint donc l’École militaire de Saint-Cyr, et offre au lecteur une bonne description de la vie quotidienne des élèves au sein de cette honorable institution. Tel ce détail sur le ravitaillement : « Le régime consistait à manger la soupe à la gamelle, on recevait un morceau de viande, mais les pommes de terre, haricots et lentilles, formaient la base de nos repas, avec de l’abondance » ; ou encore celui-ci : « On se battait ordinairement dans les compagnies pendant les études, sur les carrés pendant la nuit, dans les latrines quand on avait un sergent qui ne voulait pas le permettre, car ils étaient chargés justement, d’empêcher les duels et désordres de toute espèce », précise l’auteur.

En novembre 1811, Dutheillet de Lamothe quitte l’École de Saint-Cyr avec le grade de sous-lieutenant et rejoint son régiment, le 57ème de ligne, « qui tenait garnison à Hambourg et avait son dépôt à Strasbourg ». Après une existence agréable à Hambourg, au cours de laquelle les rencontres féminines font partie de son quotidien, les choses deviennent sérieuses. Dutheillet est dirigé sur la Russie. « Nous traversâmes la Prusse pour nous rendre à Gumbinnen, petite ville prussienne, où était établi le camp qui préparait sur le Niémen, le passage de l’armée française. » Dans les rangs du 57ème d’infanterie, faisant partie du 1er corps (maréchal Davout), Dutheillet observe et note chaque détail. « Le maréchal Davout, avec cet esprit de fermeté et de prévoyance qui le distinguait, avait ordonné dans son corps d’armée, de donner à chaque soldat un sac de coutil, qui contenait huit livres de farine, et un autre renfermant une livre de riz », note-t’il. Et plus loin : « Pendant toute la durée de la campagne, les troupes souffrirent tout ce qu’il est possible d’imaginer, en privations de tous genres, et en fatigues…

Quoique jeune officier, puisque j’avais à peine 21 ans, à cette époque, je supportai d’abord assez bien, les privations et les fatigues, mais les provisions venant à manquer, je fus atteint comme le plus grand nombre, de fièvres et de coliques qui eurent bientôt épuisé mes forces ». Il y a dans tout au long des « Mémoires » du sous-lieutenant Dutheillet de Lamothe, beaucoup de réalisme… Malgré son état de santé et la perte de son cheval (et de tous ses effets), effrayé par un régiment de cuirassiers passant au trot, l’auteur continuer de noter ce qu’il voit avec précision: « Dans chaque compagnie, les officiers désignaient quelques hommes bons marcheurs et adroits pour aller à la recherche de vivres. Ces soldats se rendaient dans les villages et pillaient tout ce qu’ils pouvaient, commettaient toutes sortes d’excès, et souvent, après avoir égorgé des vieillards, violé les femmes, incendié le village, ils rentraient à la compagnie avec quelques sacs de farine, sur une petite voiture attelée d’une chèvre russe, d’une vache, avec quelques autres provisions, quand elles ne leur étaient point enlevées par la Garde Impériale… »

Dutheillet n’en n’oublie pas pour autant de faire le coup de feu. C’est ainsi qu’il écrit : « Malgré que j’eusse toujours eu la fièvre, je m’étais trouvé à tous les combats où le régiment avait été engagé ». Il participe à la bataille de La Moskowa et en laisse un très bon récit… « J’étais à mon poste, à la 6ème compagnie du 6ème bataillon. » Il reçoit l’ordre d’enlever le bois qui se trouve sur sa droite. « Les Russes y avaient fait quelques abattis, qui furent enlevés au pas de charge, par les trois derniers bataillons, pendant que les deux premiers le tournaient par la droite. » S’en suit une description très réaliste. Le lendemain, 8 septembre 1812, il se bat encore à Mojaïsk. Nommé lieutenant, à Moscou, par l’Empereur en personne le 10 octobre, il reçoit l’ordre, quatre jours plus tard, de rentrer en France.

 Après s’être totalement rétabli de cet état fiévreux qui subsistait depuis de nombreuses semaines, le lieutenant Dutheillet se retrouve engagé dans la mémorable campagne d’Allemagne. Il est au combat de Kulm « Le bataillon dont je faisais partie, commandé par le chef de bataillon Darras, fit une charge brillante sur l’ennemi, au moment où l’armée française, ayant perdu ses positions, se retirait en désordre… » Il est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 7 septembre 1813 pour sa conduite durant cet épisode. Rendu à Dresde, il est obligé de capituler. « Un des jours les plus pénibles de ma vie, fut celui où je me vis forcé, de rendre mes armes aux Prussiens et aux Russes, rangés en bataille devant nous », écrit-il. Il est expédié comme prisonnier en Hongrie.

Dans cette partie de son récit, Dutheillet revient amèrement sur le rôle du maréchal Gouvion Saint-Cyr durant cette campagne… Réexpédié en France au retour de Louis XVIII, en 1814, sa route jusqu’en France est des plus pénibles ; Dutheillet et ses compagnons d’armes sont insultés, humiliés dans les villes autrichiennes qu’ils traversent. A Vienne, il a le bonheur d’apercevoir le Roi de Rome, au palais de Schœnbrünn…

« Presque tous les prisonniers qui rentraient en France, allaient rendre un dernier hommage à l’enfant de l’homme immortel, qui avait si longtemps fait trembler l’Europe », déclare  Dutheillet. Il arrive enfin à Strasbourg le 14 juin 1814.

Après le retour de l’île d’Elbe, l’auteur s’oppose dans un premier temps à Napoléon, se considérant comme étant toujours lié par le serment fait à Louis XVIII.

Par la suite, en assistant à la Cérémonie du Champ de Mai, le 1er juin  1815, il sera frappé par cette manifestation. Ce qui lui fait écrire plus loin : « Je faisais des vœux pour le succès des armes françaises… » Il est malgré tout de nouveau trop souffrant pour prendre part à la campagne de Belgique.

Il s’éteindra à Paris en 1856, après avoir fini sa carrière militaire au service de la Belgique [2]Ses « Mémoires militaires » furent rédigés en 1838.

C.B.

 —————————————–       

[1] Ce dernier fut publié la première fois en 1899 à Bruxelles (Belgique) chez H. Lamertin, Éditeur, 20, rue du Marché-au-Bois.

[2] Aubin Dutheillet de Lamothe s’est éteint le 16 juin 1856, « à dix heures du soir, en son domicile Place Royale [Place des Vosges], n° 7, âgé de 64 ans ». Il a été inhumé au cimetière du Père-Lachaise. Le portrait figurant sur la couverture représente l’auteur en tenue de lieutenant-colonel au service de la Belgique en 1834.

Voici ses États de service, extraits de l’édition originale :

« Dutheillet de Lamothe, Aubin, fils de Léonard et de Françoise de Bigorie du Chambon, né à Saint-Yrieix, Haute-Vienne, le 6 octobre 1791, marié le 29 janvier 1834 avec demoiselle Maria Wilbraham.

Campagnes.

1811. Allemagne

1812. Russie.

1813. Saxe.

1814. Prisonnier de guerre à la capitulation de Dresde.

1815. En France

1831, 1832 et 1833. Armée d’observation belge.

 Blessures et décorations

28 juillet 1830. Un coup de feu à l’épaule gauche.

 Deux coups de feu à plomb dans les reins.

 Un coup de feu à plomb dans la cuisse gauche

Par mesure d’économie probablement, il ne lui fut tenu aucun compte des blessures reçues sous l’Empire, et on jugea à propos de lui enlever plusieurs des années de campagne portées sur ses États de service en Belgique !!! (Note de l’Éditeur, 1899).

Chevalier de la Légion d’honneur, le 17 septembre 1813.

Chevalier de Saint-Louis, le 29 octobre 1829.

Officier de la Légion d’honneur, le 3 novembre 1837.

Autorisé par ordonnance du Roi, du 9 novembre 1839, à porter la décoration de l’Ordre de Léopold, accordée par ordonnance du Roi des Belges, du 30 septembre 1839.

 

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( 30 novembre, 2019 )

L’incendie de Smolensk…

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Stendhal a dit que l’incendie de Smolensk était un beau spectacle, si beau, si rare qu’à 7 heures du soir, et bien qu’il n’eut rien pris depuis 10 heures du matin, malgré la crainte de manquer le dîner, malgré les obus que les russes lançaient à travers les flammes, il alla « tout à fait au bord » et rentra dans son quartier trois heures après.

Encore fut-ce pour le trouver en feu ; les maisons voisines de la sienne étaient embrasées. Pour la préserver, on fit percer le toit en cinq ou six endroits et on y plaça, comme dans les chaires à prêcher, cinq à six grenadiers de la Garde qui battirent à grands coups de gaule les étincelles et les firent tomber. Cet incendie de Smolensk fit une vive impression sur la Grande-Armée. Ségur le décrit ainsi : « Lobau fit jeter des obus dans la ville. On vit alors s’élever de plusieurs points d’épaisses et noires colonnes de fumées, des lueurs incertaines, puis des étincelles. Enfin, de longues gerbes de feu jaillirent de toutes parts. C’étaient comme un grand nombre d’embrasements. Bientôt, ils se réunirent et ne formèrent plus qu’une vaste flamme qui s’élevait en tourbillonnant, couvrait Smolensk et la dévorait toute entière avec un sinistre bruissement ! » Bourgoing reconnaît que de tous les lieux qu’il vit en 1812, l’antique forteresse de Smolensk est peut-être celui qui resta le plus profondément empreint dans son souvenir à cause de la sublime horreur de l’incendie : « Ce vaste incendie avait produit un nuage si colossal qu’il avait la dimension de ces nuées d’orage qui envahissent près d’un tiers de la voûte céleste. En avant de ces jets de feu et de ces tourbillons de fumée se dessinaient les hautes murailles de la ville russe. D’immenses et sombres créneaux de brique rouge en festonnaient toute l’enceinte, et les plus lettrés de mes camarades comparaient cette vieille ville forte dévorée par les flammes à la ville de Troie, telle que se la représentaient leurs classiques souvenirs. »  Comme Bourgoing, le général van Dedem dépeint l’incendie de Smolensk en termes saisissants et, comme Bourgoing, il se rappelle l’Eneide. L’incendie de Moscou, dit-il, est la plus belle horreur qu’il ait vue, un spectacle unique, majestueux, imposant, et le 16 septembre, lorsque l’Empereur se réfugiait à Petrovski, durant toute la nuit, il contempla ce spectacle : « A plus de deux lieues, la lueur des flammes éclairait la route, et, en approchant, comme le vent était très violent, on les voyait ondoyer de m^me qu’une mer en fureur. » Mais l’incendie de Smolensk a peut-être frappé plus vivement le général hollandais : il lui sembla grandiose : « Le feu, à Moscou beaucoup plus étendu, avait quelque chose de moins poétique ; mais les murs élevés de Smolensk, les vastes tours au-dessus desquelles les flammes jaillissaient avec force, me représentèrent Ilion dans la fatale nuit que Virgile nous a décrit avec tant de beauté. » 

Arthur CHUQUET 

 

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( 24 novembre, 2019 )

Dans l’enfer !

 

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L’extrait qui suit est tiré du témoignage du médecin Joseph de Kerckhove. Durant la campagne de Russie, il était attaché au quartier-général du 3ème corps (maréchal Ney).

« Le 15 [septembre 1812] au soir, des incendies partiels commencèrent à se manifester. Plusieurs d’entre nous  pensaient d’abord qu’ils étaient produits par quelque accident. Nos gens s’employaient avec zèle pour les éteindre ; mais ils étaient dépourvus de pompes à feu. Ils en cherchaient vainement partout : elle étaient toutes enlevées ou brisées. Ces incendies partiels se multiplièrent avec promptitude, le feu se montra soudainement et à la fois dans plusieurs quartiers de la ville, très éloignés les uns des autres… Le 16 au matin, profondément endormis des fatigues de la veille, nous fûmes réveillés par le mugissement et le sifflement des flammes et le fracas des bâtiments qui s’écroulaient autour de nous. Quel aspect d’horreur ! Quel lugubre spectacle frappe nos regards !…des flammèches et des brandons volent de toutes parts. L’incendie, aidé par un vent impétueux, répand ses fureurs avec la plus grande intensité, l’embrasement s’étend avec une effrayante rapidité aux plus magnifiques quartiers, qui tombent promptement en cendres : c’était un véritable déluge de feu… On avait de la peine à se sauver, on était presque partout exposé à être atteint par les flammes. Ceux des habitants restés à Moscou et cachés dans leurs maisons, en sortirent, étant chassés par le feu qui s’emparait de leurs asiles ; pétrifiés de terreur, frappés de désespoir, faisant retentir l’air des plaintes les plus lamentables, ces malheureux ne savaient où aller, ne savaient que devenir : ils étaient sans abri et sans secours !… Ici l’on voit des hommes et des femmes chargés de meubles et d’effets pour les soustraire aux flammes ; là des pillards dépouillent ces infortunés de leurs effets les plus précieux ; là une épouse ou une mère éplorée cherche en vain son mari ou ses enfants ; là des enfants, jetant des cris touchants, pleurent un père ou une mère ; là des femmes vertueuses, couvertes de haillons pour échapper à la brutalité que la circonstance favorise, d’enfuient à travers les flammes ; là une mère abandonnant à la rapacité de notre soldatesque sa maison et tout ce qu’elle possède, n’emporte avec elle que ses enfants pour lesquels seuls elle tremble ; là une femme nouvellement accouchée, toute exténuée de souffrance et sans forces, se lance de son lit de couche et croit avoir tout sauvé en sauvant le fruit de son amour et de sa douleur ; là un père infirme, soutenu par son fils, ne sait où fuir pour être en sûreté ; là un malade hors d’état de marcher est porté par un ami, un frère ou un fidèle serviteur ; là un vieillard, accablé sous le poids des années, erre à l’aventure, s’arrachant les cheveux maudissant nos armes et implorant le ciel de lui ôter le peu de jours qui lui restent ; là un malade expire au milieu des flammes sans consolation… Mais une horreur qui fait frémir d’épouvante et pour laquelle l’imagination chercherait vainement des couleurs pour les peindre, c’est lorsque l’incendie se communiquait aux hôpitaux, où il se trouvait au-delà de vingt mille blessés et malades, qui, pour la plupart, appartenaient à l’armée russe. Plus de la moitié de ces malheureux périrent dans les flammes… Ces infortunés, voyant l’embrasement approcher, jetaient d’une voix mourante les cris les plus douloureux ; ils rassemblaient tout ce qu’il leur restait de force pour implorer du secours, pour se dérober à la mort cruelle qui les attendait… Les uns expirèrent de suite et furent ensevelis sous les cendres ; d’autres se jetèrent par les fenêtres et furent meurtris ou se tuèrent dans leur chute ; d’autres se traînèrent sous les ruines et les débris fumants ; d’autres à demi-brûlés parvinrent à se traîner jusque dans les cours et les rues avoisinantes ; mais la vitesse du feu et l’écroulement des bâtiments firent promptement taire leur horrible gémissements et achevèrent les nus comme les autres… Lorsque l’armée française, après avoir gagné la bataille de la Moskowa, approchait de Moscou, Rostopchine fit ouvrir les prisons des galériens et de tous les malfaiteurs, et leurs accorda la liberté sous la condition de brûler la ville dès que nous y serions entrés. A cet effet, il leur fit distribuer des mèches sulfureuses et goudronnées, que l’on prétend avoir été préparées sous la direction d’un mécanicien anglais, nommé Schmit… Pendant le spectacle horrible de l’incendie et les scènes tragiques qui l’accompagnaient, tout occupés de notre propre conservation, si fortement menacée, nous ne songions qu’à nous procurer des provisions ; car nous ne pouvions guère compter sur d’autres subsistances que celles que nous parvenions à soustraire aux flammes. Quelle terrible circonstance ! L’on n’a jamais vu de confusion plus effrayante : le sifflement des flammes et le fracas épouvantable des bâtiments qui s’écroulaient, les ports que l’on enfonçait, les vociférations des ivrognes, qui fourmillaient partout, les imprécations naissant du butin que l’on se disputait, les cris de douleur et de désespoir, tout cela produisait, surtout dans la nuit, un effet qu’aucune plume ne saurait rendre. Notre soldatesque commit tous les dérèglements imaginables. Sa rapacité ne connut plus de bornes : dans tous les quartiers de la ville, le pillage le plus effréné se fit observer ; on vit entrer, au mépris du plus grand danger, dans les bâtiments embrasés pour chercher des comestibles, des vins, des liqueurs et des objets précieux, une foule de soldats, de vivandiers, de domestiques, de sous-employés, etc. Foule à laquelle, dans ce moment de désordre et de confusion, se mêlaient les mendiants de Moscou, des déserteurs russes, des prisonniers dont on ne s’occupait plus, et même beaucoup de ces forçats qui avaient incendié la ville. Ces rapaces Moscovites désignèrent à nos gens les endroits qui fournissaient le plus de prises à leur cupidité. Les pillards, pour la plupart dans un état d’ivresse, firent partout les fouilles les plus minutieuses : aucun lieu n’échappa à l’avidité de leurs recherches ; ils allèrent jusqu’à troubler la paix des tombeaux et profaner les cendres des morts ! C’est ce qui eut lieu au caveau des empereurs dans l’église du Kremlin. Le jour n’aurait jamais dû éclairer tant d’horreurs. »

(Joseph de Kerckhove, « Mémoires sur les campagnes de Russie et d’Allemagne (1812-1813) », Édité par un Demi-solde, 2011, pp.80-86).

 

 

 

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( 31 octobre, 2019 )

L’incendie de Moscou raconté par Maret, duc de Bassano.

L'incendie de Moscou

Cette lettre datée du 21 septembre 1812, est une note que Maret, duc de Bassano, envoya au corps diplomatique d’après les renseignements qui lui furent transmis par Lelorgne d’Ideville et d’autres correspondants. Il y énumère les preuves du « crime » de Rostopchine : enlèvement des pompes, emploi de projectiles incendiaires, embrasement sans qu’on puisse savoir comment le feu y fut mis, déchaînement des criminels qui concourent à cette œuvre de ruine.  

 A.CHUQUET 

Moscou, le 21 septembre 1812. 

L’incendie, qui a dévoré la plus grande partie de cette belle capitale, est enfin éteint. Cette épouvantable catastrophe qui a fait plus de mal à la Russie que la perte de six batailles, est le crime du gouverneur général Rostopchine, le seul auteur, le seul directeur de cette combinaison infernale. Son horrible projet a été exécuté avec méthode. Il n’aurait pas trouvé d’incendiaires parmi les habitants, intéressés à la conservation de leurs propriétés ; il est allé chercher dans les prisons des complices dignes de lui. Dès le matin du 14, il a tiré des fers huit cent misérables, condamnés tous à la peine capitale pour des rimes moins affreux, sans doute, que celui dont Rostopchine les destinait à devenir les agents. Dans les journées et dans les nuits du 15, du 16 et même du 17, on a vu successivement le feu se manifester dans les quartiers situés sous la direction du vent et dont les flammes étaient dirigées sur les autres parties de la ville. Les toits des palais inhabités qui se trouvaient au milieu de quartiers où le feu n’avait pas paru, devenaient tout à coup la proie des flammes, comme s’ils avaient été frappés de la foudre. C’est ainsi que le beau bâtiment de la Bourse, dont toutes les portes de fer étaient fermées aux verrous, a été subitement consumé, sans qu’on pût savoir comment le feu avait été mis. Tout était prêt d’avance, et l’approche d’un seul incendiaire suffisait pour qu’un incendie éclatât.

On a découvert dans beaucoup de maisons des amas de linges et autres matières combustibles imbibées de goudron et de soufre et placées dans les greniers, dans les écuries et sous les escaliers de bois. Des cordes, de l’espèce des mèches à canon, communiquaient avec le dehors et servaient à porter l’incendie dans l’intérieur. Là où ces moyens n’avaient pas été préparés d’avance, les complices de Rostopchine lançaient des fusées incendiaires si bien fabriquées qu’elles ne pouvaient manquer leur effet. On a le cœur serré, lorsque, parcourant la vaste enceinte où fut autrefois Moscou, on ne trouve plus, au lieu de ces beaux palais qui en faisaient l’ornement, que des tas de briques et des débris encore fumants  Par une précaution digne d’un esprit infernal, le gouverneur Rostopchine avait ordonné à tous les pompiers  et à tous les hommes de la police de partir, et avait fait enlever toutes les pompes à incendie dont le service était ici mieux organisé que dans une autre ville de l’Europe. Mais ce qui caractérise toute l’imbécilité de sa fureur, c’est qu’il n’a su désigner à ses complices ni les établissements de l’artillerie qui renfermaient les munitions de guerre de l’armée russe, ni les immenses magasins de farine formés à grands frais pour sa consommation. L’armée française y a trouvé des approvisionnements suffisants pour plusieurs campagnes et ses subsistances sont assurés pour six mois. Selon les habitants qui sont restés à Moscou, on avait attendu l’empereur Alexandre qui s’était fait annoncer pour le 10. Il n’a paru ni dans sa capitale ni dans son armée. Le grand duc Constantin est arrivé après la bataille de La Moskowa. On assure que c’est lui qui a donné le conseil d’ouvrir les prisons au moment où l’armée française entrerait ; on doute de ce fait. Rostopchine n’avait besoin du conseil de personne. Cet homme affreux était, à lui seul, capable de tous les crimes. On se rappelle l’avis qu’il avait fait insérer, il y a environ deux mois, dans la « Gazette de Moscou », au sujet d’un nommé Véreschaguine, fils d’un marchand de cette capitale, soupçonné d’avoir dit ou écrit qu’elle serait dans huit mois au pouvoir de l’empereur Napoléon. Cet homme fut arrêté. Il était encore dans les prisons lorsque le 14, à 3 heures du matin, Rostopchine l’en fit arracher. Il le fit amener dans la cour intérieure du Palais du Gouvernement, et, sans autre forme de procès, il le livre à la fureur des soldats. Il avait ordonné d’amener aussi devant lui le père de Véreschaguine, mais l’infortuné sur échapper à ses satellites. Rostopchine fut ainsi privé de la jouissance féroce de faire massacrer un fils sous les yeux de son père ; La mort de Véreschaguine a été lente et cruelle. Son corps, couvert de blessures, était encore à la porte de Rostopchine, au moment de l’entrée des Français. L’ordre est rétabli dans la ville. Le maréchal duc de Trévise [Mortier] est nommé gouverneur général de Moscou et de la province ; le chevalier de Lesseps est nommé intendant et le général Milhaud [ce fut Durosnel et non Milhaud], commandant de la place. La ville était divisée en vingt quartiers ; cette division subsiste et chaque quartier a un commandant spécial. On a beaucoup parlé d’une milice de paysans que le gouvernement russe avait formée. A peine a-t-il pu rassembler quelques milliers d’hommes. On en a pris un certain nombre, mourant de faim et de lassitude. Ils disent qu’on les pousse comme des troupeaux de bétail. Malgré tout ce qu’on a fait pour échauffer ces hommes ignorants et à demi barbares, on n’est pas parvenu à les fanatiser. Ils jettent partout les piques dont ils sont armés, et ne demandent qu’à rentrer dans leurs villages. Ils portent pour tout uniforme un morceau de cuivre qui représente un « A » surmonté d’une croix grecque, attaché sur leurs bonnets. Les jeunes gens de Moscou s’étaient formés en petites compagnies de grenadiers, de chasseurs et de cosaques à pied et à cheval. Ils ont la volonté, mais non la force de fuir ; on en prend tous les jours ; ils paraissent bien revenus de leur ardeur martiale. 

MARET. 

Ce témoignage a été publié dans l’ouvrage d’Arthur Chuquet : « Lettres de 1812. 1ère série [Seul volume paru] », Champion, 1911. 

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( 18 octobre, 2019 )

Après les flammes…

« Chaque corps reçoit l’ordre d’envoyer des corvées en ville pour chercher des comestibles, des cuirs, des draps, des fourrures, etc., etc., Moscou renfermait de tous ces objets en abondance. Après les flammes... dans TEMOIGNAGES 06509284Notre camp a l’air d’un marché de friperie, on ne peut faire un pas sans marcher sur des bouteilles. Malgré les ressources que nous trouvons et les richesses que le pillage a procurées, personne n’est satisfait, prévoyant bien que la saison, qui est trop avancée pour cette contrée, nous surprendra avant que nous n’ayons des quartiers d’hiver (ce qui a l’air de ne pas être décidé encore).La Garde est établie en ville avec notre corps et celui ddu duc d’Elchingen à l’exception du régiment qui est toujours au camp de la route de Mojaïsk.

20 septembre. Le temps devient trop froid et trop humide pour que je puisse continuer à rester couché sur la terre. Je m’établis donc au château occupé par un bataillon du régiment qui y garde environ 3,000 prisonniers russes, qui ont été pris en ville.

21 septembre. Je me laisse passer un séton à travers ma blessure pour faciliter la sortie des esquilles.

22 septembre. Les prisonniers sous notre garde meurent par centaines ne recevant pas de vivres. On leur donne de tout ce que l’on peut disposer, mais cela ne suffit pas à la quantité.

23 septembre. Le régiment quitte sa position et va s’établir en ville dans le quartier que vient de quitter le corps du duc d’Elchingen. En y entrant, je suis frappé à la vue de ces beaux édifices où l’art à tout prodigué pour flatter le goût. J’ai le cœur navré en voyant que le fruit de tant d’années de travail a été détruit par une loi barbare de la politique russe. Les malheureux qui étaient restés sont en grande partie des négociants français, allemands et italiens qui, espérant qu’on respecterait leurs propriétés, ne perdirent pas moins tout ce qu’ils possédaient par les ravages de l’incendie, sous lequel était enfouie leur fortune réduite ne cendres. Là,tristement appuyés sur les décombres, ils déploraient leur cruelle situation ! Le spectacle était déchirant même pour les cœurs les plus inaccessibles à la pitié. Pour nous arracher à la mélancolie que produisait les ruines de Moscou et des malheureux qui y cherchaient encore des moyens de subsister, nous, nous réunissions tous les jours pour nous fêter et oublier dans la fumée des liqueurs spiritueuses les réflexions que notre position nous suggère.  La saison déjà avancée, artillerie et une cavalerie ayant besoin d’un long repos pour se remettre des fatigues excessives de cette guerre, nous faisaient espérer que nous passerions l’hiver en repos dans quelque bon pays tel que l’Ukraine ; mais le silence que l’on garde à ce sujet, ainsi que les affaires d’avant-garde, font craindre la continuation des opérations. »

 « Un journal de la campagne de Russie, en 1812 » par Louis Gardier »,  Mâcon, Protat frères, Imprimeurs, 1912, pp.47-49. L’auteur était durant cette campagne adjudant-major dans le 111ème de ligne.

 

 

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( 21 septembre, 2019 )

Moscou en flammes !

Lettre de Guillaume PEYRUSSE à son frère André.

Au Palais du Kremlin, à Moscou, le 21 septembre 1812.

Je t’ai écrit, le 15 courant, pour t’annoncer mon arrivée à Moscou. J’étais loin de m’attendre alors que nous serions forcés de quitter cette résidence. Le 14, un général cosaque se présenta aux avant-postes de Sa majesté et déclara que si Sa majesté voulait ménager la ville, il ne serait fait aucune résistance. Sa Majesté répondit que les capitales de Vienne et de Berlin attestaient sa modération, et qu’il était disposé à la même modération à condition qu’on ne brûlerait ni les ponts ni les magasins. Nous entrâmes le 15. Le quartier-général s’établit dans un quartier- appelé le Kremlin. C’est une espèce de forteresse, entourée d’un double mur en brique crénelé, et dans l’enceinte sont bâtis l’arsenal, le palais du Sénat et le palais de l’Empereur. Dans la soirée quelques incendies éclatèrent. On les attribua à l’imprudence et à la négligence des soldats peu habitués à faire du feu dans des maisons de bois. BientôtMoscou en flammes ! dans TEMOIGNAGES Moscou1-300x200 une fusée fut lancée, et de toutes parts on vit éclater des incendies tout autour de notre quartier. Il n’existait dans la ville ni pompes ni pompiers. On ne put pas arrêter le feu qui dans un instant dévora tout ce qu’il rencontra. Dans la nuit les principaux palais et édifices publics furent incendiés. Plusieurs incendiaires russes furent saisis avec des torches et saucissons de poudre inflammable. Une bande de malfaiteurs avait obtenu à Constac [Cronstadt ?] leur liberté à la condition qu’ils commettraient ce crime atroce ; le gouverneur de la ville avait ordonné tous les apprêts. Ces animaux sauvages étaient gorgés de vin. La ville était en feu. Tous nos regards se portaient sur l’arsenal, et nous ne fûmes pas peu étonnés, malgré la vigilance et la surveillance la plus minutieuse, de voir éclater le feu au milieu des appartements de l’arsenal. Sa majesté se rendit sur les lieux, quelque danger qu’il y eût à courir pour sa personne. Elle ordonna des dispositions telles que bientôt on se rendit maître du feu. Il en était autrement dans un des plus beaux quartiers de la ville, appelé le Palais-Royal ; plus de six cents magasins étaient en flammes. La masse de feu qui embrasait la ville attirait une colonne d’air qui excitait l’incendie d’une manière affreuse. Sa Majesté était à peine rentrée au palais que nous vîmes le feu éclater dans le haut de la tour du château près des cuisines ; au même instant deux incendiaires furent saisi, l’un allant mettre le feu aux fourrières (dépôt de bois) du palais, l’autre s’introduisant dans les combles avec un saucisson et un briquet ; ils furent amenés à Sa Majesté ; interrogés, ils avouèrent qu’ils avaient eu ordre de leurs officiers de mettre le feu. On en fit une prompte justice. Un de nos piqueurs saisit un soldat russe au moment où il allait mettre le feu au pont, il lui cassa la mâchoire et le précipita dans la rivière ; Sa majesté, ne pouvant sauver la ville et étant bien convaincue que les feux souterrains étaient placés partout, se décida à quitter son palais. Elle fut s’établir à Pétrovski, château impérial à deux lieues de Moscou. Nous eûmes toutes les peines du monde à déboucher. Les rues étaient encombrées de décombres, de poutres embrasées, nous nous grillions dans nos voitures ; les chevaux ne voulaient pas avancer. J’avais les plus vives inquiétudes pour le trésor. La nuit du 16 au 17 vit éclater de nouveaux désastres, rien n’était ménagé ; la flamme présentait un développement de plus de quatre lieues. Le ciel était ne feu. Le vent mollit un peu dans la journée du 18. Faute d’aliment, le feu ne fut pas aussi considérable. Nous rentrâmes à Moscou, et nous vînmes nous réinstaller dans le Kremlin. On a saisi tous les soldats russes qui se trouvent ici pour les interroger. Il est plus que certain que le gouverneur de la ville comptait surprendre ici une partie de l’armée et la livrer aux flammes ; mais nulle autre troupe que la Garde n’avait eu la permission d’y stationner. Le projet était de couper toutes nos communications et d’anéantir les ressources que cette immense ville pouvait nous offrir. Sous ce dernier point de vue ils ont un peu réussi ; mais il reste encore des provisions de toute espèce et des approvisionnements suffisants. Leur barbarie n’est retombée que sur leurs compatriotes. Vingt—cinq mille blessés russes portés ici de Mojaïsk, ont été victimes de cette férocité, à laquelle on assure que le grand duc Constantin et plusieurs grands de Moscou ont contribué. On rend à l’empereur Alexandre la justice de croire qu’il est étranger à cet acte de barbarie… »

(«Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, p.91-95). L’auteur de cette lettre occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne.

 

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( 19 septembre, 2019 )

MOSCOU après l’INCENDIE…

« 18 septembre. Nous quittâmes le château de Petrovski [Peyrusse avait suivi Napoléon et son entourage lorsque ce dernier quitta Moscou provisoirement le 16 septembre], et je repris, au Kremlin, mon logement auquel on arrivait par l’escalier des Lions.

19 septembre. Il me tardait infiniment de parcourir cette ville infortunée. Je visitai les quais dela Moskowa. Quoique la population eût entièrement disparu, néanmoins, il restait encore beaucoup de ces êtres malheureux que la misère force à regarder tous les événements avec indifférence. Privés jusqu’à ce jour d’un asile fixe, ils s’abritaient au milieu des décombres avec des planches à moitié consumées et y vivaient de pillage. On rencontrait errant dans les rues, une classe d’hommes la plus misérable de toutes, puisqu’elle racheta ses crimes par des crimes nouveaux : c’est celle des forçats auxquels on avait ouverts les cachots. Ils se signalaient par l’audace et la plus barbare cruauté. Munis de briquets phosphoriques, ils rallumaient l’incendie sur tous les points où il paraissait s’éteindre, se glissant furtivement dans les combles des grandes maisons, et échappant à toute poursuite au milieu du désordre et de l’embrasement. J’ai continué mes excursions. Le diamètre de cette ville immense est de près de sept lieues. MOSCOU après l'INCENDIE... dans TEMOIGNAGES Mosk-22sept18121-300x218

Cinquantre-trois rues principales dont plusieurs ont une demi-lieue de longueur, et près de quatre cents rues moyennes coupent la masse énorme de plus de vingt mille maisons. La ville est bâtie sur plusieurs collines et renferme dans son enceinte des parcs et jardins. La plupart des rues sont en montant et descendant. Cette situation vous fait voir une ville autour de vous, une autre à vos pieds, et une troisième sur la pente vis-à-vis.La Moskowa etla Jansa traversent la ville dans plusieurs sens. Au centre de la ville est le Kremlin. Cette forteresse qui a la forme d’un triangle parfait est célèbre dans les annales russes. Depuis sa fondation, elle n’avait jamais été prise ; du moins, une fausse tradition le faisait croire ainsi. Le Kremlin renfermait le palais du Czar, l’arsenal, la chancellerie et le palais du Sénat ; le Kitaï-Gorod (ville chinoise) : on appelait ainsi la bourse qui renfermait les marchandises du monde entier. Je suis descendu par le grand escalier, en face de la maison des enfants trouvés, monument moderne et d’un style sévère ; plusieurs ailes avaient été consumées. Beaucoup de blessés avait été la proie de l’incendie. Ala Bourse, toutes les boutiques étaient au rez-de-chaussée, sous des portiques. Chaque nature de marchandises avait son quartier. Cette immense enceinte ne renfermait plus que des décombres : on ne voyait que des bâtiments écroulés, des pans de murs noircis par les flammes, et des ruines encore fumantes. L’incendie avait commencé par ce quartier, et comme il avait trouvé beaucoup d’aliment, il ne restait que les murs. Tout avait été englouti dans ce gouffre de feu qui avait dévoré des millions de marchandises. Je suis rentré par la porte de l’arsenal, le pillage continuait encore ; les maisons que la flamme n’avait pas pu atteindre étaient enfoncées et mises au pillage.

22 septembre. Presque toutes les maisons de Moscou sont en bois. Avant de les construire, les architectes en exposent les modèles sur la place dite des maisons. Elles sont surchargées d’ornements d’architecture en plâtre stuqué. On aperçoit partout le faire italien. J’ai visité plusieurs églises ; les incendiaires avaient respecté ces monuments sacrés, plusieurs familles s’y étaient réfugiées, et chacune d’elles s’était établie dans une chapelle avec les meubles qu’elle avait pu arracher aux flammes. Je saluai avec respect ces victimes du malheur ; leur douleur était muette. Je vis des tableaux à fresque d’une composition bizarre. On voit le goût oriental régner à l’extérieur. Chaque église, outre son clocher principal dominant tous les autres, a quatre autres petits clochers en forme de tourelles. Un dôme sphérique en saillie domine tous ces clochers ; une double croix grecque et souvent un croissant au milieu de l’arbre qui la supporte, vient se finir par d’énormes chaînes aux dômes inférieurs. J’ai continué à errer toute la matinée au milieu des ruines, parmi les décombres, satisfait de pouvoir de loin en loin trouver quelques maisons échappées aux flammes.

23 septembre. Dans la nuit, le feu s’était déclaré dans l’hôpital Scheremotoff et dans le palais Orloff. L’étendue de ce palais était immense ; la beauté de l’ameublement répondit à l’élégance des jardins et du parc. Tant d’horreurs ne pouvait plus être tolérées. Il était impossible que Sa Majesté restât longtemps impassible spectateur d’une si horrible dévastation. Après les perquisitions les plus empressées, on s’empara de vingt-six incendiaires. Une commission fut nommée pour informer contre eux. J’ai visité le jardin botanique de l’Université ; il était abandonné. Le palais était converti en casernes ; c’est un édifice magnifique. Ce quartier n’avait pas été épargné.

24 septembre Dix incendiaires trouvés nantis de lances goudronnées ont été condamnés à mort ; ils ont avoué leur scélératesse et la mission qu’ils avaient reçue. Les seize restants ont été détenus comme n’étant pas suffisamment convaincus. Parmi les détenus, deux appartenaient à la bourgeoisie ; ils déclarèrent que le gouvernement russe, en ordonnant ce grand acte de barbarie, avait eu le double motif de ranimer l’énergie des habitants en entretenant dans le pays une haine violente contre nous et en nous rendant un objet d’exécration ; en outre, d’anéantir toutes les ressources qui auraient pu prolonger notre séjour, nous contraindre à une retraite plus prompte. Depuis le règne de Catherine II, Moscou était un objet de jalousie pour Pétersbourg et pour la Cour. Dans Moscou, la noblesse était sur un pied plus grand qu’à Petersbourg ; son esprit d’indépendance donnait de l’ombrage au Gouvernement. L’occasion d’anéantir cette ville rivale et de faire plier sous le joug de l’autorité cette noblesse frondeuse, a pu entrer comme motif secret dans une détermination où l’on doit admirer le dévouement le plus généreux et la plus haute énergie. J’ai visité le palais d’Astankina ; il est magnifique. Des incendiaires s’étaient introduits dans les combles et les souterrains et se disposaient à y mettre le feu ; mais les recherches de la police avaient pu le préserver. Il était debout au milieu des ruines ; mais une partie des jardins avait été desséchée par le feu. »

Baron Guillaume PEYRUSSE, « Mémoires ». L’auteur occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne.


 

 

 

 

 

 

 

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( 12 septembre, 2019 )

Le MARECHAL LEFEBVRE en 1812…

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Il commandait la Vieille Garde pendant la campagne de Russie et, de longue date, il avait sollicité ce commandement. Napoléon hésita d’abord ; il consulta Berthier ; puis, le 10 avril 1812, il donna la division se sa vieille garde à Lefebvre ; après tout, comme il disait, le duc de Dantzig était encore en état de faire la guerre et il avait de l’expérience et de l’énergie au feu.  Le 7 mai 1812, le maréchal arrivait à Glogau et, durant la marche, de la frontière russe jusqu’à Moscou, il ne cessa d’exhorter son monde à l’endurance et à la résignation, de lui prêcher la vigilance : ne serait-il pas honteux pour la Garde de se laisser enlever un poste derrière l’armée et sous les yeux de l’Empereur. Le 2 septembre 1812, il l’engage à se préparer au très prochain combat dont le résultat ne saurait être douteurs puisque l’Empereur commande.  

Chargé, après l’incendie de Moscou, de la police du Kremlin, le maréchal prend les précautions les plus sévères. Ne laisser entrer aucun Russe, tirer sur tout Russe qui cherche à pénétrer dans l’enceinte, envoyer dans le Kremlin et d’un bout à l’autre des patrouilles fréquentes, y faire le service nuit et jour comme dans une place de guerre, telles sont les prescriptions de Lefebvre. Aucun soldat de la Garde ne peut sortir du Kremlin sans la permission de son capitaine et cette permission sera donnée rarement. Le duc de Dantzig ne souffre même pas de cantinières dans le Kremlin. Pourtant des soldats sortent et commettent des excès. Lefebvre les menaça. Comment des hommes d’élite, destinés à la garde de l’empereur et qui devaient donner l’exemple de l’ordre et de la subordination, s’oubliaient-ils, s’avisaient-ils ainsi ? N’appréciaient-il pas l’honneur d’appartenir à la Garde ? Certes, la masse du corps était bonne ; mais il fallait, disait le maréchal, la purger de quelques mauvais sujets qui, chaque jour, causaient à leur chefs des désagréments.  Durant la Retraite, il marchait à pied et il vit avec douleur le désordre de l’armée. Son dévouement, dit Roguet, fut alors des plus utiles et il trouvait toujours soit dans la vieille, soit dans la jeune garde, un bataillon pour garder son tondu de caporal. Au sortir de Tolotchin, seul et à pied, un bâton à la main, dans le milieu du chemin, il apostrophe de sa voix forte et avec son accent allemand les traînards et les isolés :

« Allons, mes amis, réunissons-nous ! Il vaut mieux se joindre aux autres et se former en bataillons que d’être des lâches et des brigands !  » A l’entrée du pont de la Bérésina, il essaie durant quelques instants de maintenir l’ordre. Pion des Loches dit, assez vilainement, qu’il s’était transformé en piqueur et qu’il dirigeait les voitures impériales sur l’autre rive. Mais d’autres admiraient l’infatigable activité du vieux soldat : il portait une barbe blanche qui n’avait pas été faite depuis quelques  jours, et le bâton noueux qui soutenait ses pas semblait être dans ses mains le noble bâton de maréchal. On sait qu’il dut, non sans désespoir, laisser à Vilna son fils moribond. Il resta toutefois à la tête des troupes et partagea leurs privations, leur donna, comme dit encore Roguet, l’exemple de la fermeté et de la patience. A Vilna on le vit parcourir les rues en criant « Aux armes ! » et rassembler sur la place des débris de la Vieille Garde, 600 hommes à peine !  

Mais la mort de son fils qu’il ignore et qu’il pressent, accable Lefebvre, et, à la fin du mois de décembre, lorsque la Garde n’existe presque plus- c’est sa propre expression- il demande la permission de revenir en France. Le 11 janvier 1813, Napoléon donne un ordre à Berthier de le renvoyer à Paris. 

A.CHUQUET 

Article publié dans le 2ème  volume de la série d’Arthur Chuquet et  intitulée : « 1812. La guerre de Russie. Notes et documents », Fontemoing, 1912 (3 volumes). 

 

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( 7 septembre, 2019 )

7 septembre 1812: La Moskowa (Borodino)…

7 septembre 1812: La Moskowa (Borodino)… dans JOURS D'EPOPEE Borodino-230x300La bataille de La Moskowa ou bataille de Borodino s’est déroulée le 7 septembre 1812. Elle fut la plus importante et la plus sanglante confrontation de la campagne de Russie, impliquant plus de 250 000 hommes pour des pertes estimées à 75 000 hommes. La Grande Armée commandée par Napoléon Ier, vainquit l’armée impériale russe sous les ordres de Mikhaïl Koutouzov, près du village de Borodino, à l’ouest du village de Mojaïsk). Les Français s’emparèrent des principales fortifications russes, dont la redoute Raevsky et les « flèches » de Piotr Bagration, mais ils ne réussirent pas à détruire l’armée russe. Environ 30 000 soldats français furent tués ou blessés au cours de la bataille. Les pertes russes furent plus lourdes, mais la puissance démographique du pays permit de remplacer les soldats tués. La bataille prit fin avec la retraite de l’armée russe, laquelle se retira en bon ordre. L’état des troupes françaises et l’absence de reconnaissance du terrain conduisirent Napoléon à stationner son armée sur le champ de bataille au lieu de poursuivre l’armée russe, comme il l’avait fait lors de ses précédentes campagnes. La bataille de la Moskowa est la plus importante de la campagne de Russie : elle marque la dernière action offensive des Français sur le sol russe. En se retirant, les Russes sont encore en état de combattre, ce qui leur permettra de bouter les troupes françaises hors de la Russie.

La campagne précédant la bataille la Grande Armée avait commencé l’invasion de la Russie fin juin 1812.

Les forces russes, initialement massées le long de la frontière polonaise, reculèrent devant les Français en appliquant la politique de la terre brûlée selon la tactique de Michel Barclay de Tolly, le commandant en chef de l’armée russe. Ce dernier a bien tenté d’établir une ligne défensive solide face à la Grande Armée, mais ses efforts furent à chaque fois ruinés par la rapidité de l’avance française.

Napoléon marcha sur Moscou à partir de Vitebsk.

La Grande Armée est cependant mal préparée pour une campagne terrestre prolongée. En effet sa base logistique la plus proche est Kowno, située à 925 kilomètres de Moscou, et le dépôt de ravitaillement de Smolenskest situé à 430 km de la capitale russe. Les lignes d’approvisionnement françaises sont donc particulièrement vulnérables aux attaques des partisans russes. Néanmoins, l’envie d’une bataille décisive pousse Napoléon à passer à l’action. Pendant ce temps, les conflits entre les subordonnés de Barclay empêchent les Russes d’établir une stratégie commune. La politique de terre brûlée de Barclay est perçue comme une réticence à combattre. Le tsar, lassé de cette stratégie, nomme un nouveau commandant en chef russe le 29 août : le prince Mikhaïl Koutouzov. Ce dernier n’est pas considéré par ses contemporains comme l’égal de Napoléon, mais il est cependant préféré à Barclay car il est ethniquement russe (contrairement à Barclay qui a des origines écossaises), et est très populaire dans l’entourage du tsar.

Koutouzov attendit cependant que les Français (avec de nombreux Polonais et Bavarois) soient à 125 km de Moscou pour accepter la bataille. Le 30 août, il ordonne une nouvelle retraite à Gshatsk. Koutouzov établit alors sa ligne défensive dans une zone facile à défendre, près du village de Borodino. À partir du 3 septembre, Koutouzov renforça la position avec des travaux de terrassements, notamment la redoute Raevski dans le centre droit russe, et les « flèches » de Bagration sur la gauche.

La bataille de Schwardino. Forces en présence 

1. L’Armée russe

L’armée russe aligne, de gauche à droite, les corps de Toutchkoff, de Borozdine, de Raevski, de Doctorov, d’Ostermann, et de Baggovut. Le corps de Constantine forme la réserve russe. Les éléments de cavalerie russes sont commandés par Silvers, Pahlen, Kork, Platov et Ouvaroff. L’aile gauche est commandée par Bagration, l’aile droite par Barclay de Tolly, qui appuient leurs lignes défensives sur un système de redoutes. La plus importante, la redoute Raevsky, au centre avec 18 canons, est prolongée au sud par trois autres retranchements : les « flèches » de Bagration. Les forces russes présentes le jour de la bataille comprenaient 180 bataillons d’infanterie, 164 escadrons de cavalerie, 20 régiments de cosaques, et 55 batteries d’artillerie (640 pièces d’artillerie au total). Au total, les Russes ont engagés 103 800 hommes. Toutefois, 7 000 cosaques, ainsi que 10 000 miliciens russes présents ce jour-là n’ont pas été engagés dans la bataille.

2. La Grande-Armée. 

Positionnée près de Schwardino, à 2,5 km des lignes russes, la Grande Armée dispose, de gauche à droite, des corps d’Eugène de Beauharnais, de Ney, et de Davout, appuyés au sud par l’infanterie de Poniatowski et les forces de cavalerie de Nansouty, de Montbrun et de Latour-Maubourg. La Garde impériale et les corps de Junot, de Grouchy et de Murat constituent la réserve.

La Grande Armée comprend 214 bataillons d’infanterie, 317 escadrons de cavalerie et 587 pièces d’artillerie pour un total de 124 000 soldats. Cependant, la Garde Impériale, qui dispose de 109 canons et qui comprend 30 bataillons d’infanterie et 27 escadrons de cavalerie pour un total de 18 500 hommes, n’a pas été engagée dans la bataille.

Déroulement. 

1. Les flèches. 

La bataille commence à 6 heures du matin, par une préparation d’artillerie contre le centre russe, menée par 102 canons. Mais les Français perdent ensuite un temps précieux à les déplacer, car ils sont trop loin des lignes russes. Davout donne l’ordre aux divisions Compans et Desaix d’attaquer la flèche située la plus au sud. Canonnés par l’artillerie russe, Compans et Desaix sont blessés, mais les Français parviennent à avancer. Voyant la confusion, Davout dirige alors personnellement la 57e brigade, jusqu’au moment où son cheval est abattu. Davout tombe si lourdement qu’il est signalé mort au général Sorbier. Le général Rappest envoyé sur place pour le remplacer, mais Davout est vivant et toujours à la tête de la 57e brigade. Rapp prend alors la tête de la 61e brigade avant d’être blessé (pour la 22e fois de sa carrière). À 7 heures, Napoléon engage les corps de Ney, puis de Junot, pour venir en aide à Davout ; ce dernier conquiert enfin les trois flèches vers 7 heures 30.  Mais les Français sont repoussés par une contre-attaque russe menée par Bagration. Ney relance un assaut contre les flèches, et parvient à les reprendre vers 10 heures. Barclay envoie alors 3 régiments de la garde, 8 bataillons de grenadiers et 24 canons sous le commandement de Baggovout pour renforcer le village de Semionovskoïe, au nord des flèches. Le retour offensif de Baggovout déloge les Français des flèches, mais Ney les reprend à nouveau à 11 heures. Le maréchal français en est de nouveau chassé, mais il conquiert définitivement la position vers 11 heures 30. Napoléon hésite à engager la Garde Impériale, qui constitue ses dernières réserves, si loin de France.

2. La redoute Raevsky. 

Pendant ce temps, Eugène de Beauharnais pénètre dans Borodino après de durs combats contre la Garde russe, et progresse vers la redoute principale. Cependant ses troupes perdent leur cohésion, et Eugène doit reculer sous les contre-attaques russes.

Le général Delzons se place alors devant Borodino pour protéger le village. Au même moment, la division Morand progresse au nord de Semynovskaya, tandis que les forces d’Eugène franchissent le Kalatsha en direction du Sud. Eugène déploie alors une partie de son artillerie, et commence à faire refluer les Russes derrière la redoute.

Appuyés par l’artillerie d’Eugène, les divisions Morand et Broussier progressent et prennent le contrôle de la redoute. Barclay lui-même doit rallier le régiment Paskévitch en déroute. Koutouzov ordonne alors au général Iermolov de reprendre la redoute ; disposant de trois batteries d’artillerie, ce dernier ouvre le feu contre la redoute tandis que deux régiments de la garde russe chargent la position. La redoute repasse alors aux mains des Russes.

L’artillerie d’Eugène continue à pilonner les Russes alors qu’au même moment, Ney et Davout canonnent les hauteurs de Semyonovskaya. Barclay envoie des renforts à Miloradovitch, qui défend la redoute tandis qu’au plus fort de la bataille, les subordonnés de Koutouzov prennent toutes les décisions pour lui : selon les écrits du colonel Clausewitz, le général russe semble être « en transe ».

Avec la mort du général Kutaisov, qui commandait l’artillerie russe, une partie des canons, situées à l’arrière des lignes russes, sont inutilisés, tandis que l’artillerie française fait des ravages dans les rangs russes.

À 14 heures, Napoléon ordonne un nouvel assaut contre la redoute. Les divisions Broussier, Morand, et Gérard doivent charger la redoute, appuyés par la cavalerie légère de Chastel à droite et par le second corps de cavalerie de réserve à gauche.

Le général Caulaincourt ordonne aux cuirassiers de Wathier de mener l’attaque contre la redoute. Observant les préparatifs français, Barclay déplace alors ses troupes pour renforcer la position, mais elles sont canonnées par l’artillerie française. Caulaincourt mène personnellement la charge et parvient à enlever la redoute, mais il est tué par un boulet.

La charge de Caulaincourt fait refluer la cavalerie russe qui tente de s’opposer à elle, tandis que la gauche, où Bagration a été mortellement blessé, et le centre russe, sévèrement mis à mal, donnent des signes de faiblesse. À ce moment, Murat, Davout et Ney pressent l’empereur, qui dispose de la Garde impériale en réserve, de l’engager pour porter l’estocade finale à l’armée russe, mais celui-ci refuse.

Fin de la bataille. 

Barclay demande alors à Koutouzov de nouvelles instructions, mais ce dernier se trouve sur la route de Moscou, entouré de jeunes nobles et leur promettant de chasser Napoléon. Toutefois, le général russe se doute bien que son armée est trop diminuée pour combattre les Français. Les Russes se retirent alors sur la ligne de crête située plus à l’est. Napoléon estime que la bataille reprendra le lendemain matin, mais Koutouzov, après avoir entendu l’avis de ses généraux, ordonne la retraite vers Moscou. La route de la capitale russe est ouverte à la Grande Armée.

Pertes. 

Les pertes sont très élevées dans les deux camps.La Grande Armée perd environ 30 000 hommes : selon Denniée, inspecteur aux revues de la Grande Armée, il y aurait eu 6 562 morts, dont 269 officiers, et 21 450 blessés[].Les Russes perdent environ 44 000 hommes, morts ou blessés, dont 211 officiers morts et 1 180 blessés. 24 généraux russes furent blessés ou tués, dont Bagration qui meurt de ses blessures le 24 septembre.

Du côté français, le manque de ravitaillement, suite à l’allongement des lignes d’approvisionnement, pour les soldats valides fait que certains blessés meurent de faim ou de négligences dans les jours qui suivent la bataille.

Conséquences. 

Les Français prirent Moscou (à 125 km) le 14 septembre. Le soir même, d’immenses incendies ravagent la ville. Les derniers feux seront éteints le 20 au soir. Moscou, essentiellement construite en bois, est presque entièrement détruite. Privés de quartiers d’hiver et sans avoir reçu la capitulation russe, les Français sont obligés de quitter la capitale russe le 18 octobre pour entamer une retraite catastrophique.

La Bataille de La Moskowa est une victoire tactique française. Elle ouvre la voie de Moscou à Napoléon. Les pertes françaises, quoique très importantes, restent inférieures au nombre de morts et blessés russes. Toutefois, l’Empire russe a aussi revendiqué la victoire, les troupes s’étant repliées en bon ordre.

Alexandre TOLOCZIN

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( 6 septembre, 2019 )

L’administration de l’armée française [durant la campagne de Russie] d’après les généraux Mathieu Dumas et Ségur…

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Au mois de mars 1830, Cuvier demandait à Philippe de Ségur des renseignements sur l’administration de l’armée pendant la campagne de Russie et notamment sur les opérations relatives aux subsistances. Ségur consulta Mathieu Dumas, Intendant général de l’armée en 1812, et Dumas lui envoya une note. Ségur communiqua cette note à Cuvier et y joignit une lettre qui traitait le même sujet. Ces documents méritent d’être connues et nous en reproduisons les points essentiels.

A.C.

I. Note de Dumas.

L’abondance des ressources, la régularité des distributions, l’organisation des transports militaires ne laissèrent rien à désirer jusqu’après le passage du Niémen. Mais nous perdîmes vingt mille chevaux entre Kowno et Vilna et cette perte fut irréparable. On forma sur quelques points principaux de la ligne d’opérations, tels que Gloubokoïé, Vitebsk, Doubrovna, Minsk, des magasins de réserve et des établissements d’hôpitaux ; nos équipages militaires fournirent des convois de biscuit. Toutefois, quand on eut dépassé Smolensk, le service devint plus difficile et celui des hôpitaux eut surtout beaucoup plus à souffrir, parce que l’armée russe qui se retirait déviant nous ravageait les campagnes, incendiait les habitations et nous entraînait dans un véritable désert. Après la bataille de la Moskowa qui consomma nos plus précieuses ressources, j’eus beaucoup de peine à soutenir le service des hôpitaux. La conquête de Moscou qui devait être le terme de nos anxiétés ne fit que les accroître ; nous trouvâmes, nous conservâmes, à la vérité, au milieu de l’incendie, des approvisionnements que les Russes n’avaient pas eu le temps de détruire; mais, si notre séjour se prolongeait au delà d’un mois, ils devaient être entièrement consommés. Néanmoins, on avait formé des magasins à Smolensk, à Vitebsk, à Vilna et sur d’autres points intermédiaires, et on les alimentait de Königsberg par la navigation des canaux, par celle du Niémen et de la Vilia. Attaqué d’une fluxion de poitrine, je fus remplacé par le comte Daru. Ma tâche avait été pénible : celle du comte Daru devenait presque impossible. Il fallait reprendre une route déjà épuisée par le passage des deux armées et des convois. Pendant les premières marches, les vivres de toute espèce qu’on avait pu recueillir dans les ruines de Moscou suffirent pour soutenir le soldat. Mais, aux approches de Smolensk, la disette se fit sentir. Daru redoubla de vigilance et d’activité; il fît venir au-devant de l’armée les subsistances qu’on put tirer de Smolensk, et pendant le court séjour que l’armée fit dans cette ville, des distributions régulières eurent lieu. Mais ce soulagement n’était suffisant que pour quelques marches jusqu’au passage du Dnieper, à Orcha. Le comte Daru envoya de nombreux agents pour recueillir à tout prix et faire porter sur la route les subsistances qu’on pourrait se procurer entre le Dniéper etla Bérézina. Ilhâta les convois qu’il avait fait partir de Minsk et de Vilna. Mais une partie seulement de ces convois put atteindre l’armée avant la prise et l’incendie du pont de Borisov, et les magasins de Minsk tombèrent au pouvoir de l’ennemi. L’armée eut donc beaucoup à souffrir pendant le passage dela Bérézina. Après ce dernier événement, un convoi, parti de Vilna, justifia la prévoyance du comte Daru et celle du duc de Bassano. Ce ne fut point le manque de vivres, mais bien la rigueur excessive du froid qui, aux accès de Vilna, causa la plus grande perte d’hommes. Les magasins de Vilna et de Kowno alimentèrent tout ce qui pouvait encore se mouvoir. Ceux de Gumbinnen et de Königsberg ne furent pas même épuisés par les débris dela Grande Armée.

II. Lettre de Ségur.

J’ajouterai que les ordres donnés de trop loin et dans un pays désert furent souvent mal exécutés; que ce fut le choc rude et indécis de Malojaroslavets qui décida subitement à la retraite et que la nécessité et l’ennemi, plutôt que la volonté et la prévoyance de l’Empereur, en dictèrent la direction; qu’on n’eut donc pas le temps de préparer tout ce qui eût été indispensable, sur une aussi longue route, pour un aussi grand passage; que la distribution des vivres, dans le petit nombre de villes où nous en trouvâmes, fut faite incomplètement, irrégulièrement et qu’elle ne pouvait l’être mieux, puisque les régiments avaient perdu leur ensemble. En effet, à qui les délivrer, lorsque la plus grande partie des soldats de toutes les armes marchait confusément, pêle-mêle, et ne pouvait recevoir de secours des magasins qu’en les pillant ? D’ailleurs, la retraite fut si souvent précipitée que, depuis Smolensk, surtout à Vilna et Kowno, une grande partie des magasins tomba au pouvoir de l’ennemi. Ni Dumas ni Daru ne peuvent être accusés de nos malheurs. L’entreprise était surhumaine par sa grandeur par sa rapidité et par la nature du pays. Le désordre, de tous les maux le plus contagieux, s’étant mis dans les troupes, l’administralion n’en put préserver ses employés. Une de nos plus grandes difficultés était la longueur infinie de ces grandes routes, ou désertes, ou dévastées par les deux armées, leur nature tantôt marécageuse, tantôt sablonneuse. Or l’administration qui ne peut marcher sans traîner après elle de grands et lourds convois, surmonta une partie de ces obstacles. Remarquons aussi que les corps restés en seconde ligne, tels que ceux de Baraguey d’Hilliers et du duc de Bellune, dévoraient la plus grande partie de ces subsistances, à mesure qu’elles arrivaient. Que le grand magasin de Minsk nous fut enlevé à l’instant où nous allions l’atteindre par la marche hardie de Tchitchagov. Qu’enfin le défaut de fourrage, de ferrage à glace, de repos ou de séjours, que les alternatives de gelée et de dégel, les mouvements de l’ennemi et la négligence de l’état-major causèrent, dès nos premiers pas, la perte de la plupart de nos fourgons.

Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912, pp.308-311).

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( 22 août, 2019 )

Dans les flammes et le chaos de Moscou…

Moscou

Lettre de Beyle [Stendhal] à l’un de ses amis de jeunesse, Félix Faure [1782-1859].

« Moscou, 4 octobre 1812.

J’ai laissé mon général [Mathieu Dumas] soupant au palais Apraxine. En sortant et prenant congé de M. Z. [Comte Martial Daru, son cousin] dans la cour, nous aperçûmes qu’outre l’incendie de la ville chinoise, qui allait son train depuis plusieurs heures, nous en avions auprès de nous ; nous y allâmes. Le foyer était très vif. Je pris mal aux dents à cette expédition. Nous eûmes la bonhomie d’arrêter un soldat qui venait de donner deux coups de baïonnette à un homme qui avait bu de la bière ; j’allai jusqu’à tirer l’épée; je fus même sur le point d’en percer ce coquin. Bourgeois le conduisit chez le gouverneur, qui le fit élargir.

Nous nous retirâmes à une heure, après avoir lâché force lieux communs contre les incendies, ce qui ne produisit pas un grand effet , du moins pour nos yeux ; De retour dans la case Apraxine, nous fîmes essayer une pompe. Je fus me coucher, tourment d’un mal de dents; il paraît que plusieurs de ces messieurs eurent la bonté de se laisser alarmer et de courir vers les deux heures et vers les cinq heures. Quant à moi, je m’éveillai à sept heures, fis charger ma voiture et la fis mettre à la queue de celles de M. Daru.

Elles allèrent sur le boulevard, vis-à-vis le club. Là, je trouvai Madame B… [Bursey, directrice du Théâtre français de Moscou], qui voulut se jeter à mes pieds ; cela fit  une reconnaissance très ridicule. Je remarquai qu’il n’y avait pas l’ombre de naturel dans tout ce que me disait Madame B… [Bursey], ce qui naturellement me rendit glacé. Je fis cependant beaucoup pour elle, en mettant sa grasse belle-sœur dans ma calèche et l’invitant à mettre ses « droskis » à la suite de ma voiture. Elle me dit que madame Saint-albe lui avait beaucoup parlé de moi.

L’incendie s’approchait rapidement de la maison que nous avions quittée. Nous voitures restèrent cinq ou six heures sur le boulevard. Ennuyé de cette inaction, j’allai voir le feu et m’arrêtai une heure ou deux chez Joinville. J’admirai la volupté  inspirée par l’ameublement de sa maison; nous y bûmes, avec Gillet et Busche, trois bouteilles  de vin qui nous rendirent la vie.

J’y lus quelques lignes d’une traduction anglaise de « Virginie » qui, au milieu de la grossièreté générale, me rendit un peu de vie morale.

J’allai avec Louis [Joinville] voir l’incendie. Nous vîmes un nommé Savoye, canonnier à cheval, ivre, donner des coups de plat de sabre à un officier de la Garde et l’accabler de sottises. Il avait tort, et fut obligé de finir par lui demander pardon. Un de ses camarades de pillage s’enfonça dans une rue en flammes, où probablement il rôtit. […] Mon domestique était complètement ivre; il entassa dans la voiture les nappes, du vin, un violon qu’il avait pillé pour lui, et mille autres choses. Nous fîmes un repas de vin avec deux ou trois collègues. Les domestiques arrangeaient la maison, l’incendie était loin de nous et garnissait toute l’atmosphère, jusqu’à une grande hauteur, d’une fumée cuivreuse ; nous nous arrangions et nous allions enfin respirer, quand M. Daru, rentrant, nous annonce qu’il faut partir. Je pris la chose avec courage, mais cela me coupa bras et jambes. […] Nous  sortîmes de la ville, éclairée par le plus bel incendie du monde, qui formait une pyramide immense qui avait, comme les prières des fidèles, sa base sur la terre et son sommet  au ciel. La lune paraissait au-dessus de cette atmosphère de flamme et de fumée. C’était un spectacle imposant, mais il aurait fallu être seul ou entouré de gens d’esprits pour en jouir. Ce qui a gâté pour moi la campagne de Russie, c’est de l’avoir fait avec des gens qui auraient rapetissé le colisée et la Mer de Naples.

Nous allions, par un superbe chemin, vers un château nommé « Petrovski », où Sa Majesté était allé prendre un logement. Paf ! Au milieu de la route, je vois, de ma voiture, où j’avais trouvé une petite place par grâce, la calèche de M. Daru qui penche et qui, enfin, tombe dans un fossé. La route n’avait que quatre-vingt pieds de large. Jurements, fureur ; il fut fort difficile de relever la voiture.

Enfin, nous arrivons à un bivas ; il faisait face à la ville. Nous apercevions très bien l’immense pyramide formée par les pianos et les pyramides de Moscou, qui nous aurait donné tant de jouissance sans la manie incendiaire. Ce Rostopchine sera un scélérat ou un Romain; il faut voir comment cette action sera jugée. On a trouvé aujourd’hui un écriteau à un des châteaux de Rostopchine; il dit qu’il y a un mobilier d’un million, je crois, etc., etc., mais qu’il l’incendie pour ne pas en laisser la jouissance à des brigands. Le fait est que son beau palais de Moscou n’est pas incendié.

Arrivé au bivac, nous soupâmes avec du poisson cru, des figues et du vin. Telle fut la fin  de cette journée si pénible, où nous avions été agités depuis sept heures du matin jusqu’à onze heures du soir. Ce qu’il y a de pire, c’est qu’à ces onze heures, en m’asseyant dans ma calèche pour y dormir à côté de cet ennuyeux de B… [Busche], et assis sur des bouteilles recouvertes d’effets et de couvertures, je me trouvai gris par le fait de ce mauvais vin blanc pillé au club. Conserve ce bavardage ; il faut au moins que je tire parti de ces plates souffrances, de m’en rappeler le comment. Je suis toujours bien ennuyé de mes compagnons de combat. Adieu, écris-moi et songe à t’amuser; la vie est courte. »

 

(STENDHAL, « Correspondance (1812-1816). IV », Le Divan, 1934, pp.70-80).

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