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( 26 août, 2019 )

Trois livres lus…

Zaluski

 

Zaluski.

Les combattants polonais, on le sait, servirent avec courage et fidélité dans les armées de l’Empire. Il y a vingt ans, la Librairie F. Teissèdre a eu la bonne idée de rééditer le témoignage du capitaine Zaluski (1787-1866) (qui deviendra chef d’escadron en 1813) des Chevau-légers polonais de la Garde et publié à l’origine dans le fameux « Carnet de la Sabretache » en 1897/1898. La première partie de ce récit concerne la campagne de 1812,  L’auteur raconte de nombreux détails et, quand sa mémoire lui fait défaut, il n’hésite pas à laisser la parole à d’autres mémorialistes.  Tout au long de son témoignage, Zaluski, rectifie ou complète les écrits d’Adolphe Thiers mais aussi ceux des généraux Gourgaud et de Ségur ; tous ces auteurs ayant commis plusieurs erreurs ou faisant preuve parfois d’imprécision. Il cite souvent son compatriote Chlapowski, qui a laissé également un témoignage intéressant. La seconde partie de ce livre porte sur la campagne de 1813.Après quelques semaines d’un repos mérité, au sortir de l’épuisante campagne de Russie, l’auteur  rejoint son régiment. Sa démarche est la même en rédigeant son témoignage sur cette campagne d’Allemagne : raconter les faits et rectifier les faits restitués par Thiers, et seulement lui, cette fois. Zaluski participe à la campagne de France mais pour peu de temps encore : il est fait prisonnier lors de la bataille de La Rothière (1er février 1814. Bon témoignage.

Général comte ZALUSKI, « Les Chevau-légers polonais de la Garde (1812-1814). Souvenirs », Librairie Historique F. Teissèdre, 1997, 118 pages.

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Pelet

Pelet.

Voici un ouvrage composé par trois intéressants témoignages sur la campagne de 1812, publiés dans le « Carnet de la Sabretache entre 1901 et 1912. Le premier est celui du futur généra Pelet, alors chef d’état-major du général de Lobau et aide-major-général de l’infanterie, commandant depuis le 18 octobre 1812 le 48ème de ligne. Le récit de cet officier est excellent. Il n’hésite pas à contester certains points du témoignage de Labaume, lequel, on le sait, a pris quelques libertés avec la réalité. Ces souvenirs sont suivis par ceux du capitaine Bonnet, du 18ème de ligne. La qualité de son témoignage est indéniable. Le général de Pelleport lui-même n’a pas hésité à consulter l’auteur afin d’obtenir certains renseignements sur le rôle tenu par ce régiment durant la campagne de Russie. Le témoignage du hollandais Henri-Pierre Everts (1777-1851), major 33ème régiment d’infanterie légère ne vient pas dépareiller, par sa qualité, les deux précédents textes. Evert aura la malchance d’être fait prisonnier par les russes, lors du combat de Krasnoïé, le 18 novembre 1812. Il ne retrouvera la Hollande que début juin 1814.  

Général PELET-Capitaine BONNET-Général-major EVERTS, « Carnet et Journal sur la campagne de Russie », Librairie Historique F. Teissèdre, 1997, 172 pages.

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Lafaille

Lafaille.

Enfin, j’ai lu le témoignage quelque peu méconnu du  futur général Lafaille (1778-1840).Ce récit a été publié la première fois dans le « Carnet de la Sabretache » en 1931/1932. L’auteur est élève à l’éphémère Ecole de Mars, mais c’est son passage à l’Ecole polytechnique (1794) qui va lui être utile pour sa formation d’officier du génie. Lafaille a pour professeurs le célèbre Monge ainsi que Fourcroy. Il côtoie les frères Chabrol, élèves comme lui, dont l’aîné sera préfet à Paris, et participera avant toute chose à l’expédition d’Egypte. Faisant le choix de rester une année de plus à l’Ecole polytechnique comme chef de brigade, Lafaille reçoit l’ordre de rejoindre l’Ecole du génie de Metz. Puis Lafaille se contente de raconter des faits qu’il n’a pas vécu, telle la capitulation de Baylen, et quelques anecdotes et jugements sur Marmont, Oudinot, Victor,  Ney, Soult, Gourgaud; tout ce petit monde galonné en prend pour son grade ! Son récit s’achève sur un long chapitre portant sur un conflit qu’il eut avec Clarke, duc de Feltre. Il s’agit là globalement d’un témoignage un peu fade ne présentant qu’un intérêt limité.

Général LAFAILLE, « Mémoires (1787-1814) », Librairie Historique F. Teissèdre, 1997, 198 pages.

 

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( 8 juillet, 2019 )

Français et Britanniques dans la Péninsule,1808-1814…

La spécificité de la guerre ibérique parmi les campagnes napoléoniennes est soulignée par de nombreux acteurs de ce conflit, elle l’a ensuite été par les historiens en raisonFrançais et Britanniques dans la Péninsule,1808-1814… dans HORS-SERIE Lejeune-300x176 de son importance dans la chute de l’Empire. C’est une autre approche de cette guerre qui est tentée ici. Il s’agit de comparer les visions de l’ennemi à partir des récits de combattants et plus particulièrement des mémoires de militaires français et britanniques présents dans la péninsule. Quelles sont les images de « l’autre » développées par les militaires des deux nationalités ? Comment sont perçus les Espagnols et les Portugais par ces combattants ?

Las Cases rapporte dans le Mémorial de Sainte-Hélène, le 14 juin 1816, l’aveu suivant de Napoléon : « Cette malheureuse guerre d’Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France ». La guerre dans la péninsule revêt une importance toute particulière parmi les guerres napoléoniennes non seulement en raison de son rôle dans la défaite finale de l’Empereur mais aussi des violences extrêmes qui y ont été commises.

Il n’est pas ici question d’étudier les affrontements qui se sont déroulés dans la péninsule ; il s’agit de s’intéresser aux perceptions de la guerre par les Français et les Britanniques et plus précisément à la manière dont sont présentés les combattants. Cette réflexion concerne ces hommes qui se sont opposés pendant plus d’une décennie lors des guerres napoléoniennes : quels regards portent-ils les uns sur les autres? Ou plus exactement, quelles images de l’autre construisent-ils au travers de leurs écrits biographiques dans le contexte particulier de la guerre dansla Péninsule ? Quel est cet autre, « ce frère que je reconnais parce qu’il me fait exister »5 , décrit par les mémorialistes des deux nationalités ? Quelles images de l’ennemi sont diffusées par les anciens combattants dans les deux opinions publiques ? Pour tenter de répondre à ces questions, les mémoires publiés des militaires français et britanniques ont été recensés: 72 mémoires britanniques et 53 français concernant partiellement ou entièrement la guerre dans la péninsule ont été comptabilisés. La faiblesse relative du nombre de mémoires français recensés n’est pas due à un désintérêt des auteurs pour cette guerre mais à des conditions de publication différentes. Une majorité des mémoires français concernant la période napoléonienne sont postérieurs à 1850 et plus précisément à 1880. Pour analyser ce corpus, un échantillonnage au 1/10e a été effectué pour le corpus britannique (soit sept), il a été repris pour le corpus français, afin de comparer des échantillons équivalents. Les références des quatorze mémoires sélectionnés sont données en annexe; celle-ci est suivie de notices biographiques des auteurs. Une approche prosopographique et l’étude des conditions d’écriture et de publication fourniraient à eux seuls des sujets d’étude ; pourtant, dans le cadre de cet article, il est nécessaire de connaître les principaux éléments de la vie des auteurs et les contextes de rédaction et de publication afin de pouvoir critiquer ces sources. En effet, qu’ils soient écrits à partir de notes prises au moment des événements relatés ou qu’ils soient entièrement rédigés à partir des souvenirs des auteurs, ils sont le fruit d’un travail de retour sur un passé qui est parfois mythifié, parfois noirci, mais inévitablement déformé par les événements ultérieurs vécus par leurs auteurs et en particulier par le déroulement de leur carrière militaire. Les mémorialistes sont aussi influencés par l’histoire collective, par les événements contemporains de la réécriture voire de la publication de leurs écrits. Il s’agit donc d’analyser la vision de l’autre au travers de la narration de faits passés en étudiant comment sont représentés d’une part les Français et les Britanniques et d’autre part les Ibériques.

Regards croisés des Français et Britanniques.

Les mémoires permettent de lever le voile sur les images des combattants adverses. Les auteurs britanniques étudiés développent globalement une image positive de leurs adversaires. « Les canonniers français, cinq en tout, se tenaient prêts et servaient avec autant de sang froid qu’à l’entraînement, et la lumière diffuse de leur torche montrait à nos hommes le danger qu’ils auraient rencontré s’ils avaient osé attaquer un canon ainsi défendu ». Cet extrait des mémoires de Grattan est un des nombreux exemples de la bravoure française soulignée par les mémorialistes britanniques. Cette impression est telle qu’une blessure reçue par un Français est une preuve de bravoure personnelle pour Costello : « Nous craignions peu la capture et bien que nous les considérions comme nos plus redoutables ennemis, nous rencontrions toujours une opposition des plus vigoureuses ; en effet, il y avait en général un tel esprit chevaleresque entre nous, que nos hommes avaient un certain respect même pour une blessure infligée par un Français ». La bravoure, le courage, l’intrépidité ne sont pas les seules qualités militaires que les Britanniques reconnaissent aux Français ; certains auteurs ont observé qu’ils sont toujours prêts au combat : « Les Français avançaient avec cette impétuosité si connue à ceux qui en ont été témoin. Deux raisons les poussaient à avancer à cette occasion : l’honneur était soutenu par la promesse d’un dollar qu’ils recevraient pour chaque coup de pioche et de pelle sortis des tranchées ; et tel que je connais le caractère français, il est difficile de dire lequel des deux, l’honneur ou l’appât du gain, l’emportait dans une telle situation ». Outre l’honneur Grattan évoque l’appât du gain, ce qui renvoie à une vision beaucoup moins positive des Français. Celle-ci rejoint celles développées par Kincaid et Stewart lorsqu’ils se souviennent des violences commises par les Français à l’encontre des Espagnols et des Portugais. Toutefois, ces auteurs dénoncent des actes identiques commis par les Britanniques, prouvant ainsi que ces condamnations ne sont pas le résultat d’une diabolisation de l’ennemi mais d’une volonté de rapporter tous les faits peu importe leurs auteurs. D’autres actions peu glorieuses sont décrites par les mémorialistes ; et en particulier des scènes de débandade. Grattan se souvient des débordements commis lors de la retraite du Portugal en mars 1811 mais il les justifie ainsi : « Après tant de privations, ayant une longue retraite devant eux, avec des provisions si maigres dans leur besace, on doit plus se lamenter que s’étonner des nombreuses circonstances honteuses qui accompagnaient la marche des troupes françaises ». Gleig et Stewart évoquent enfin des cas de désertion. Le premier a croisé chez le général Sir John Hope un déserteur devenu informateur de l’armée britannique, alors que le second se souvient des « nombreuses désertions de l’armée française », mais il précise qu’il s’agit essentiellement d’Allemands et d’Italiens combattants pour l’Empire Ainsi, de nombreuses références à l’ennemi français ont été trouvées dans les mémoires et elles ont montré une image globalement positive de l’autre : pourquoi les mémorialistes britanniques sont-ils aussi modérés dans leurs jugements ? Plusieurs hypothèses peuvent être avancées. Les parcours personnels et professionnels des mémorialistes peuvent expliquer cette absence de véhémence à l’égard de l’ennemi. Certains auteurs ont en effet participé à la victoire finale sur les armées impériales, sont entrés en vainqueurs en France et y ont séjourné. Ces événements biographiques postérieurs à la campagne relatée mais antérieurs à l’écriture des mémoires ont pu modifier la vision des militaires français par les Britanniques. Cette clémence des auteurs britanniques pourrait alors s’interpréter comme celle du vainqueur envers les vaincus. Si cette explication ne peut être rejetée catégoriquement, un des mémorialistes étudiés, Sherer, permet d’en souligner les limites. Il a été fait prisonnier en 1813 par les Français, ceux-ci l’ont même volé alors qu’il était prisonnier ; pourtant, il ne s’exprime pas violemment à leur égard : « Il n’est pas généreux de se réjouir de la défaite des ennemis, mais il est difficile de s’apitoyer quand vos yeux ont vu des scènes de désolation et de ruine causées par ceux dont l’apparence aurait pu nous tromper dans d’autres circonstances ». Le ressentiment de l’auteur est perceptible, mais limité. Aussi, le vécu des auteurs n’est pas déterminant pour expliquer leur sentiment à l’égard de l’ennemi. Sherer fournit dans ses mémoires une autre piste à examiner ; il s’exprime ainsi en découvrant l’armée française : « Se tenaient devant moi les hommes qui avaient pendant presque deux ans, tenu en alerte toute la côte anglaise ; qui avaient conquis l’Italie, renversé l’Autriche, crié leur victoire dans les plaines d’Austerlitz, et rabaissé en un jour la puissance, la fierté et la réputation guerrière dela Prussesur le champ de bataille de Iéna ». La réputation des armées napoléoniennes pourrait expliquer l’image de bravoure française mais la situation militaire française dans la péninsule est trop délicate pour que cette hypothèse soit retenue comme la seule valide.

L’explication ne tient peut-être pas aux Français mais aux Britanniques : ces derniers font-ils preuve d’une estime identique envers tous les combattants ? C’est encore Sherer qui observe que : « Dans l’armée française, comme dans toutes les autres, les hommes bons sont beaucoup plus nombreux que les mauvais ; la plupart des choses que l’on entend sur la férocité des armées et leur cruauté est infondée et très exagérée. Il est vrai que les soldats (je ne parlerai pas des officiers) ont une fâcheuse tendance à dévaster et détruire ; mais il s’agit plus des caprices d’un écolier irresponsable et dissipé que de la méchanceté calculée d’un homme ». Cette hypothèse n’a pas pu être confirmée par d’autres passages des mémoires étudiés et doit être nuancée par les jugements globalement sévères des mêmes auteurs concernant les Espagnols et Portugais. Les tentatives d’explication par des raisons extérieures aux mémorialistes ne peuvent convenir de manière absolue. La recherche des causes des images positives développées par les Britanniques permet de conclure à l’absence de justification mono causale et renvoie aux motivations insoupçonnées des auteurs : ceux-ci gardent peut-être simplement une image positive de leurs ennemis. Au moment de la rédaction de leurs écrits, les mémorialistes britanniques étudiés considèrent les Français comme ceux qu’ils ont combattus plus que comme ceux qu’ils haïssent ; mais la réciproque est-elle vraie ?

Concernant leurs adversaires, les mémorialistes français à l’exception de Guingret sont silencieux ; celui-ci a constaté : « Plusieurs fois les officiers anglais ont donné à la guerre des preuves de légèreté qu’on est tout étonné de rencontrer dans leur caractère ; et surtout dans leurs armées, où il existe tant de méthode ». La critique émise par l’auteur est atténuée par le rappel de la réputation de rigueur des insulaires. Toutefois, cette discrétion des auteurs français exige de s’interroger sur le sens du silence des sources. Est-il la preuve d’un sentiment d’indifférence à l’égard des Britanniques ? Le même auteur évoque à une autre reprise l’armée de Wellington : « Des secours étrangers ont avancé la délivrance de l’Espagne, mais on ne peut disconvenir qu’en s’obstinant à demeurer libres sous le joug même de l’esclavage, les Espagnols seuls, à la longue, nous eussent expulsés de leur presqu’île ». Guingret fait allusion aux Britanniques sans pour autant les nommer ; il évalue l’impact militaire de leur action dans la péninsule et considère qu’il n’est pas déterminant. Ce jugement est moins arbitraire qu’il n’y paraît comme le montrent les derniers travaux historiques sur la question, mais il souligne le fait que, pour les Français présents dans la péninsule, l’ennemi est moins le soldat britannique que les Ibériques. Ainsi, les mémorialistes relatent des anecdotes illustrant une certaine fraternité entre Français et Britanniques : quatre auteurs britanniques et Parquin relatent des échanges, des partages d’alcool ou de nourriture. Ce dernier relate l’anecdote suivante : « Le commandant Vérigny, ayant la direction de la ligne des tirailleurs de la brigade, jaloux de connaître Messieurs les officiers anglais, me dit : – Parquin, voilà une bouteille d’excellente eau-de-vie de France ; portez-vous au galop à quelques pas de la ligne anglaise, agitez votre mouchoir blanc, et quand on viendra à vous pour vous demander ce que vous voulez, vous répondrez que vous venez offrir de trinquer avec les officiers qui sont en ligne devant nous. Si on accepte, je vous rejoins au galop avec les officiers qui sont avec moi. […] L’officier anglais accepta et fit signe à ses camarades ; de mon côté, j’en fis autant au commandant de Vérigny, qui me rejoignit avec une dizaine d’officiers, au moment où un pareil nombre d’officiers anglais arrivaient. La bouteille passa à la ronde et fut vidée à l’instant. On la trouva excellente, surtout les officiers anglais, qui nous remercièrent de notre procédé, auquel ils parurent fort sensibles. La conversation s’engagea ». Cette scène décrite par Parquin n’est pas originale ; elle apparaît même comme un poncif entre officiers respectueux des règles de la guerre du XVIIIe siècle.

À cette proximité entre Français et Britanniques, il faut ajouter l’opposition aux Ibériques. Les mémorialistes britanniques racontent comment ils ont protégé des prisonniers français des violences dont les menaçaient les Espagnols et les Portugais. Sherer se souvient avec une certaine fierté des « soldats ennemis blessés qui implorent la protection britannique contre des Espagnols exaspérés et assoiffés de revanche ». Les prisonniers sont alors pris en charge par les Britanniques. Ces réactions sont-elles le fruit d’un mouvement d’humanité que les mémorialistes britanniques souhaitent mettre en évidence ou sont-elles l’expression de l’existence d’un lien culturel particulier entre Français et Britanniques ? Pour trancher cette question il convient d’analyser les images des combattants autochtones.

Les Ibériques vus par les Français et les Britanniques.

Les Britanniques se montrent-ils aussi indulgents avec les Ibériques qu’avec les Français ? Les mémorialistes français sont-ils aussi discrets sur les combattants autochtones que sur ceux d’Outre-Manche ? Les mémorialistes français et britanniques relatent de nombreuses anecdotes dans lesquelles ils décrivent leurs attitudes envers les Ibériques ; mais, plus que la réalité de leurs comportements, ces récits permettent de définir l’image qu’ils ont de ces deux peuples. Les mémoires étudiés évoquent davantage les Espagnols ; Costello se souvient pourtant du bon accueil fait par les Portugais : « ses habitants qui nous accueillirent en clamant Viva os Inglese valerosos ! Longue vie aux courageux anglais ! ». Les auteurs français sont encore plus silencieux sur les Portugais : Naylies se souvient des retardataires tués par les Portugais, quant à Guingret, il reconnaît leur courage.

Les auteurs britanniques sont plus prolixes concernant les Espagnols. Grattan et Stewart soulignent leur fierté légendaire, Grattan, Costello et Kincaid insistent sur les violences, les vengeances commises par les Espagnols à l’égard des Français. Costello rapporte ainsi : « J’eus l’occasion d’observer ce sentiment de revanche sanguinaire qui était si particulier aux Guérillas pendant la guerre. Je rejoignis mon régiment dans un petit village appelé Getafe situé à trois lieues environ de Madrid. Dans la ferme, […] il y avait une très jolie jeune fille dont le frère appartenait à une Guérilla. […] Alors qu’elle discutait avec son fiancé et ses parents, nous le vîmes sortir ostensiblement une bourse de soie qui semblait lourde et qu’il vida sur les genoux de sa maîtresse. […] Il nous raconta ensuite d’un air de défi qu’il les avait pris sur les corps des Français qu’il avait tués lui-même d’un coup d’épée dans la bataille ; ils portaient à chaque oreille et à chaque doigt un anneau en or ». Costello explique la violence par le type de guerre qui se déroule dans la péninsule. Ces menaces permanentes qui pèsent sur les combattants français les fragilisent. Pourtant, Grattan considère que les interventions des guérillas peuvent mettre en difficulté l’armée britannique : « Si nos troupes rencontraient un problème […], nos alliés […] opéraient un mouvement de repli rapide […]. C’est la véritable tactique d’harcèlement […]. Mais en Angleterre beaucoup pensent que les Portugais et les Espagnols en firent autant si ce n’est plus pour l’emporter pendant le conflit de la péninsule ». Ces critiques à l’égard des combattants ibériques s’expliquent par la position de l’auteur qui appartient à une armée organisée sur le modèle de celle de l’Ancien Régime comme le montre Charles Esdaile.

La cruauté des Espagnols décrite par les Britanniques pourrait permettre de comprendre les récits des pillages commis par l’armée de Wellington. Cinq sur les sept mémorialistes étudiés en font mention. Toutefois, ils concernent des villes prises d’assaut à l’exception de ceux mentionnés par Stewart lors de la retraite à Léon et Astorga. Le climat de violence dans la péninsule, l’âpreté des combats pour prendre d’assaut certaines villes comme Ciudad Rodrigo et Badajoz expliqueraient les violences britanniques exercées à l’égard de ceux qu’ils sont censés être venus libérer. Mais les conditions de vie difficiles et l’appât du gain ne sont pas des mobiles à écarter pour comprendre les pillages. Toutefois, ces derniers ne suffisent plus pour expliquer les atteintes aux personnes ; en effet, Grattan évoque les viols commis par les Britanniques après la prise de Ciudad Rodrigo. Ce seul récit ne peut suffire à conclure à une diabolisation des Espagnols par les Britanniques ; il renvoie davantage aux désordres et déchaînements de violence lors d’une prise d’assaut. Globalement, c’est plutôt une certaine incompréhension qui caractérise les relations entre les Britanniques et les Ibériques : déception des Ibériques face aux retraits stratégiques de l’armée britannique et images dans l’ensemble négatives des guérillas.

Seul Sherer s’efforce de défendre les Espagnols ; il rédige un véritable plaidoyer : « On les accuse d’être indolents et c’est vrai […] mais ils le sont deux fois moins que ce que les voyageurs ignorants le prétendent. On objecte que dans de nombreuses provinces, il y a de grands lopins de terre non cultivés. Si vous demandez, on vous dira qu’il n’y a pas d’eau. […] Les Espagnols sont souvent méprisés pour leur ignorance. Il est vrai que dans le domaine de la recherche métaphysique et philosophique, ils sont bien loin de la plupart des autres nations d’Europe ; mais concernant les principes moraux et éthiques qui devraient régler le comportement humain, ils sont bien au point et leur pratique est équivalente à leur savoir. […] On reproche aux Espagnols d’être superstitieux ; et ils le sont. Mais la superstition n’est pas toujours la parente du crime. […] Les Espagnols sont accueillants et généreux en toute simplicité : ce sont de bons pères, de bons maris, des chefs de famille humains et respectés. Ils sont patriotes, courageux, mesurés et honnêtes ». Cet engagement de Sherer renforce l’idée selon laquelle il est couramment admis parmi les militaires britanniques que les Espagnols ont été cruels. Les mémorialistes britanniques ne se montrent donc nullement complaisants à l’égard de leur allié espagnol prouvant ainsi que leur mansuétude envers les Français n’est pas l’expression d’une sympathie pour tous les combattants. Si les auteurs britanniques ont une image assez négative des Ibériques, celle-ci est encore moins nuancée chez les auteurs français. Coignet qualifie les Espagnols de « sale peuple » à deux reprises, Guingret et Lejeune se souviennent de leur cruauté. Louis Brégeon explique ces ressentiments par la « méconnaissance, incompréhension qui débouchent sur l’arrogance, les spoliations, les brutalités. L’Espagne est autre, exotique, comme l’Égypte, avec des fellahs, des imams, des mamelouks […] ». Pourtant, un des auteurs étudiés, Naylies, fait preuve de compassion pour les Espagnols : « Je considérois les Espagnols comme les héroïques victimes de leur patriotisme et de leur dévouement à la noble cause de leur indépendance ; je les admirois ». Ce jugement très nuancé de Naylies s’explique par son engagement politique. Ce royaliste engagé tient son journal quotidiennement, il le retravaille et publie en 1817 ses mémoires de la guerre dans la péninsule, dans lesquels il s’oppose à Napoléon en soutenant la thèse de l’affirmation du sentiment national espagnol.

Pour les mémorialistes français étudiés, à l’exception de Naylies, ce sont les Espagnols plus que les Britanniques qui sont les ennemis. En raison des formes de la guerre qui se déroule dans la péninsule (guérilla, villes prises d’assaut et retraites), les entorses aux règles de la guerre sont fréquentes. Les auteurs français reviennent sur les pillages, les exécutions de prisonniers, les violences exercées contre les civils et parmi ces dernières, celles envers les femmes : « Les femmes, les filles, trouvées dans ces lieux sauvages, étaient obligées d’assouvir les passions les plus effrénées pour éviter la mort : je le dis à regret, on en a vu même égorgées par les tigres dont elles venaient de rassasier la brutalité ! Ceux qui commettaient ces abominations, étaient quelques misérables qui, du rebut gangrené des grandes villes, avaient été introduits, par le sort, dans les rangs des braves. Ces sont ces êtres vils qui dans leurs courses, se trouvant dégagés de toute espèce de joug, s’abandonnaient aveuglément à leur férocité. Qu’on se garde bien de confondre ces brigands atroces avec nos vrais soldats. Les hommes les plus cruels sont presque toujours les plus lâches ». Guingret évoque ainsi les viols commis lors de l’entrée au Portugal ; comme tous les autres mémorialistes, il les attribue aux soldats même s’il considère que les violeurs sont ceux qui n’ont pas de qualités militaires. Ces récits sont le plus souvent accompagnés des mesures prises par les officiers pour limiter ces violences, mais leur inefficacité est plus ou moins explicitement reconnue par les auteurs.

Au travers des mémoires britanniques et français étudiés il a été possible de découvrir une image globalement négative des Ibériques lors du conflit dans la péninsule. Celle-ci, peu surprenante de la part des auteurs français en raison du déroulement de la guerre, l’est davantage des auteurs britanniques. Si certains poncifs concernant le peuple espagnol ont été trouvés, les mémorialistes d’Outre-Manche critiquent surtout la façon dont les guérillas font la guerre. Bien qu’alliés des Portugais et « défenseurs » des Espagnols, les militaires britanniques semblent, dans leurs souvenirs, plus sévères à l’égard des Ibériques qu’à l’égard de ceux auxquels ils ont été opposés pendant toute la période révolutionnaire : ce sont globalement des sentiments d’estime pour les Français qui dominent dans leurs écrits. Ainsi, l’autre n’est pas forcément celui que l’on croit, c’est celui qui est différent culturellement.

Ces constats permettent de formuler l’hypothèse d’une proximité franco-britannique dans la façon de se représenter l’ennemi et plus largement de faire la guerre. Cette approche « civilisationnelle » fondée sur des référents moraux similaires renvoie à la problématique du « barbare ». En raison de sa complexité, elle mérite d’être étayée et nuancée par d’autres analyses. Il est déjà possible de souligner le paradoxe entre la sévérité britannique à l’égard des guérillas et la relative clémence à l’égard des Français qui pratiquent la contre-guérilla : l’altérité résulte d’une construction de représentations plus que d’une réalité.

Laurence MONTROUSSIER.

Notices biographiques des mémorialistes.

COIGNET, Jean Roch, 1776-1865 : Le plus célèbre des mémorialistes français de l’épopée napoléonienne. Il commence sa carrière comme soldat au 1er bataillon auxiliaire dela Seinele 27 août 1799. Il est caporal lors de son séjour en Espagne (1808-1809). Il achève sa carrière avec le grade de capitaine. Il est placé en demi-solde sousla Restaurationet termine sa vie à Auxerre.

COSTELLO, Edward, 1788-1869 : Engagé volontaire en 1807 au 95ème régiment d’infanterie, la « Rifle brigade », il est présent dans la péninsule entre 1808 et 1814. Il participe à la campagne de France au cours de laquelle il est blessé. Il reste ensuite à Cambrai où il tombe amoureux d’une Française. En 1835, il retourne en Espagne avec les volontaires britanniques qui soutiennent Isabelle II contre Don Carlos. Garde àla Tour de Londres après 1838, il meurt en 1869.

DALRYMPLE, Hew Whiteford, Sir, 1750-1830 : Fils du capitaine John Dalrymple, il entre dans l’armée comme sous-lieutenant en 1763. En mai 1806 il est nommé à Gibraltar comme commandant en second du lieutenant-général Fox auquel il succède en novembre de la même année. Critiqué pour avoir signé la Convention de Cintra, il reçoit pourtant le titre de baron en 1815.

GLEIG, George Robert, 1796-1888 : Il s’engage dans la carrière militaire contre l’avis de son père en 1811. Sous-lieutenant au 85ème régiment d’infanterie, son régiment rejoint l’Espagne en 1813. Après avoir participé à la bataille de Waterloo, il regagne Oxford avec une demi-solde. Il se marie en 1819 et est ordonné archevêque l’année suivante. Il meurt en 1888 après avoir écrit58 livres et au moins 138 articles pour des revues littéraires.

GRATTAN, William, ?-après 1848 : Né à Dublin, il s’engage en 1808. Il est sous-lieutenant pendant la guerre dans la péninsule. Il quitte l’armée en 1817.

GUINGRET, Pierre, 1784-1845 : Soldat au 6e régiment d’artillerie à pied le 25 février 1804, il entre l’année suivante à l’École Polytechnique. Il est présent en Espagne et au Portugal entre 1808 (lieutenant au 6e régiment d’infanterie légère) et 1813 (chef de bataillon au 69e régiment d’infanterie légère le 5 juillet 1813). Placé en non-activité en 1815, il sert toutefois sous la Restauration(présent en Espagne en 1823) et la Monarchiede Juillet. Il achève sa carrière comme commandant de la 3ème brigade d’infanterie à Paris.

HUGO, Joseph Léopold Sigisbert, 1773-1828 : Père de Victor. Soldat avant le début dela Révolution(1788). Il est colonel au service de l’Espagne en 1808. Il est présent dans la péninsule jusqu’en 1813. Il est alors aide de camp de Joseph Bonaparte avant de rentrer en France. Pour son dernier emploi, il est maréchal de camp commandant supérieur de Thionville pendant les Cent-Jours.

KINCAID, sir John, 1787-1867 : Un des plus célèbres mémorialistes britanniques de la période. Il sert d’abord comme lieutenant dans la milice avant de s’engager en 1809. Promu lieutenant en 1811, il est présent dans la péninsule entre 1810 et 1814. Promu capitaine dans la « Rifle brigade » en 1826, il quitte l’armée d’active en juin 1831. Membre dela Gardeen 1844, il est chargé en 1847 d’inspecter les prisons écossaises.

LEJEUNE, Louis François, baron, 1775-1845 : Soldat puis sergent et sous-lieutenant en 1792. Il est colonel du génie en Espagne entre 1809 et 1811. En dépit de périodes d’inactivité, il sert sousla Restaurationetla Monarchiede Juillet. Il termine sa carrière d’active comme général commandant du département dela Haute-Garonne.

NAYLIES, Joseph de, vicomte de, 1786- 1874 : Incorporé en 1805 au 19e régiment de dragons, il est présent en Espagne entre 1809 et 1811, il est alors maréchal des logis. Il est capitaine en 1815, il mène une brillante carrière sousla Restauration. Colonelen 1826, il est licencié et mis en solde de congé en 1830.

PARQUIN, Denis Charles, 1786-1845 : Engagé volontaire en 1803. Lors de son passage en Espagne (1810-1812), il est sous-lieutenant au 20ème régiment de chasseurs à cheval. Après plusieurs interruptions, il termine sa carrière militaire en 1837 comme chef de bataillon de la garde municipale de Strasbourg. Il participe aux tentatives de prise du pouvoir par Louis Napoléon Bonaparte. Arrêté, condamné, il meurt en prison en 1845.

PETIET, Auguste Louis, baron, 1784-1858 : Fils de Claude Petiet, commissaire des guerres, il est élève commissaire des guerres en 1800. Il participe à la guerre dans la péninsule comme capitaine aide de camp du maréchal Soult (1808-1811). Il sert sousla Restaurationetla Monarchiede Juillet. Il achève sa carrière militaire d’active comme maréchal de camp commandant le département du Loiret. Il est élu député dela Nièvreau corps législatif 1852-1858.

SHERER, Joseph Moyle, 1789-1869 : Nommé sous-lieutenant en janvier 1807, promu lieutenant en juin, il participe à la guerre dans la péninsule avec le 34ème régiment d’infanterie. Promu capitaine en 1811, il est fait prisonnier par les troupes commandées par Drouet d’Erlon en 1813. Libéré en 1815, il est nommé capitaine au 96ème régiment d’infanterie, placé en demi-solde en 1832, il quitte l’armée en 1836. Atteint d’une maladie mentale, il meurt en 1869.

STEWART, Charles William Vane, marquis de Londonderry, 1778-1854 : Il sert en Espagne entre 1809 et 1813 comme lieutenant-général. Il exerce ensuite des fonctions diplomatiques, et est ambassadeur à Vienne en 1819 ; il siège également à la Chambre des Lords.

Source : Laurence Montroussier, « Français et Britanniques dans la Péninsule, 1808-1814 : étude de mémoires français et britanniques », Annales historiques de la Révolution française, Avril-Juin 2007. http://ahrf.revues.org/9263

 

 

 

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( 23 juin, 2019 )

Deux lettres sur la campagne d’Autriche…

 

1809A Madame de Marbotin-Rubéran pour Sauviac à Bazas (Gironde). Du bivouac devant Stockerau, le 10 juillet 1809.

 Ma chère maman, 

Nous venons d’avoir une affaire avec les Autrichiens et je m’empresse de t’écrire d’après la demande que tu m’en as faite et d’après le devoir que je me suis moi-même imposé d’écrire, après chaque bataille ou combat auquel je me serais trouvé, à des parents qui prennent un si vif intérêt à moi. Je t’aurais écrit plus tôt, si je n’eusse voulu attendre l’ordre du jour de l’Empereur, afin de pouvoir t’instruire des résultats. Le 4, à dix heures du soir, les batteries nombreuses que nous avions établies dans l’île de Lobau, surnommée « Ile Napoléon », commencèrent à jouer et à lancer une quantité innombrable de boulets et de bombes qui mirent le feu à une petite ville nommée Enzersdorf, située sur l’autre rive et où l’ennemi avait des magasins de munitions. Vers minuit, notre division commença à effectuer le passage du Danube, sur lequel un pont fut jeté en moins d’un quart d’heure. L’Empereur était à notre tête, à pied et par le temps le plus abominable qu’il soit possible de voir. Il plut depuis le 4 à trois heures de l’après-midi jusqu’à cinq ou six heures du matin. Notre armée avait été renforcée, la veille, de l’armée d’Italie, de celle du prince de Ponte-Corvo (composée de Saxons et de Français) et de celle de Dalmatie. Nous nous emparâmes de toutes les redoutes et batteries que l’ennemi avait faites dans la plaine, ainsi que de tous les villages où il s’était retranché. L’ennemi commença à battre en retraite dès le 5 et nous parvînmes à disperser son armée au point qu’à la fin de la deuxième journée le champ de bataille tenait une étendue de 8 lieues. La bataille a duré quarante-huit heures (jusqu’au 6 à neuf heures et demie du soir) et, grâce à Dieu, je n’ai pas eu la moindre blessure. L’Empereur, dans un ordre du jour où il nous témoigne sa satisfaction, lui donne le nom de bataille d’Enzersdorf et de Wagram.  Il est dit que dans cette bataille décisive, l’ennemi a perdu plusieurs drapeaux, 60 pièces de canon et 25.000 prisonniers. Il effectue sa retraite du côté de la Bohême et de la Moravie et notre cavalerie est à ses trousses. Nous sommes à six lieues de Vienne, sur la route de Bohême, et je t’écrirai dès que nous serons arrivés. Je reçus, le soir de la bataille, une lettre de mon père en réponse à celle que je lui avais écrite de notre île ; tu peux juger du plaisir qu’elle m’a fait, il y avait si longtemps que je n’avais pas reçu de vos nouvelles. Je n’ai pas vu Bayle [sous-lieutenant d’infanterie, camarade de promotion du sous-lieutenant de Marbotin à l’Ecole militaire du Fontainebleau, et dont la famille était domiciliée à Bazas] depuis l’affaire : sa division était au centre et la nôtre occupait l’aile gauche. Le général Boudet n’a pas eu le moindre mal. Vous avez vu, vraisemblablement, dans les journaux qu’il a été nommé Grand-Croix de la Légion d’honneur. Je t’annoncerai aussi, ma bonne maman, persuadé que cela te fera plaisir, que l’Empereur, par décision du 30 juin, m’a nommé lieutenant [l’auteur avait à ce moment-là dix-neuf ans à peine]. Pardon si je ne puis te donner de plus longs détails, mais nous sommes comme l’oiseau sur la branche, attendant l’instant de notre départ et je m’empresse de faire partir ma lettre.

Adieu donc, ma très chère maman, je t’embrasse du plus profond de mon cœur.

 

MARBOTIN.

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A Madame de Marbotin-Rubéran pour Sauviac à Bazas (Gironde). Au camp de Butwitz (Moravie), le 22 août 1809.

Ma chère maman,

J’ai reçu avant-hier ta lettre du 1er août dans la quelle tu me félicites de mon nouveau grade. Puis-je recevoir des félicitations plus agréables que celles d’une mère que j’ai toujours présente à ma pensée et qui guide toutes mes actions ? Si j’ai pu te donner un instant de désagrément en embrassant un état dont ta tendresse pour moi aurait voulu m’éloigner, du moins je t’ai toujours promis de ne rien faire d’indigne de toi et j’ai tâché d’effacer par une bonne conduite les torts dont je me suis rendu coupable à ton égard. C’est avec bien de la peine, ma bonne mère, que je vois que plusieurs de mes lettres se sont égarées. Tu me dis qu’il y avait trois mois que tu n’en avais reçu et, cependant, je t’avais écrit de Vienne et je t’avais encore écrit de l’île Lobau quelques jours après la bataille d’Essling, peu avant celle de Wagram. Quelle bataille ma chère maman ! Quel profond génie dans les manœuvres de notre grand général, de celui que l’on peut appeler à juste titre le premier capitaine du monde ! A l’instant où les autrichiens s’y attendaient le  moins, l’armée d’Italie, forte de 50 à 60.000 hommes, aux ordres de prince Vice-Roi, qui s’était emparée de la forteresse de Raab, à 30 lieues au-dessous de Vienne et qui paraissait devoir continuer ses marches en Hongrie, remonte le long du Danube jusqu’à 2 lieues de Vienne ; le corps d’armée du maréchal Davout, dont la moitié était devant Presbourg, revient aussi ; le corps commandés par le maréchal Marmont, qui était dans le fond de la Dalmatie depuis trois ou quatre ans, arrive au moment où nous-mêmes le croyions encore dans cette province. Le prince de Ponte-Corvo arrive aussi avec une division française et 20.000 Saxons ; enfin le maréchal Lefebvre vient avec 30.000 Bavarois. De sorte que, dans la journée du 4, nous fûmes renforcés de plus de 120.000 hommes et, de suite, on passe le Danube dans la nuit. Ce qui acheva encore de tromper l’ennemi, c’est que, trois jours auparavant, une division de notre corps d’armée avait passé sur le même point où nous avions passé lors de la bataille d’Essling, le 21 mai, et qu’il s’attendait à voir passer sur ce point toute notre armée, tandis que nous allâmes effectuer le passage à une lieue au-dessous, sur un pont qui fut jeté en cinq minutes et qui, étant déjà construit d’avance derrière une île, n’eut besoin que de descendre un instant le Danube, d’être retourné et accroché aux bords. Ce pont, le premier qui n’ait jamais paru de cette espèce, est de l’invention de l’Empereur lui-même. De suite, cinq à six ponts furent jetés à une artillerie forte de 400 pièces de canon, au moins, commença à jouer sur eux.  Mais, où vais-je m’étendre ? Les journaux ont dû t’apprendre les détails de cette fameuse journée où les autrichiens croyaient nous jeter tous dans le Danube ; car je tiens d’une comtesse de ce pays-ci que, le général Hiller ayant été dire au prince Charles que les Français passaient et qu’il vaudrait mieux les attaquer en détail, le prince lui répondit :  »Laissez faire, il n’y en a pas encore assez ; plus il y en aura, plus nous en prendrons ; je suis sûr de ce fait comme de mon existence.  »

Nous ne savons encore rien sur notre nouvelle destination. Dès que je le saurai, je m’empresserai de t’en faire part. En attendant, reçois, ô la meilleure des mères, les embrassements d’un fils qui te chérira toute sa vie.

 MARBOTIN.

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Etat de services du Baron Pierre-François-Joseph-Marie MARBOTIN-SAUVIAC : 

Né à Langon (Gironde), le 20 juillet 1790, fils du chevalier de Marbotin-Rubéran, capitaine des vaisseaux du Roi, chevalier de Saint-Louis, et de Madame Larouy de Beaulac. Elève à l’Ecole spéciale militaire de Fontainebleau le 14 mais 1807 ; caporal à la dite Ecole, le 26 juin 1807 ; sous-lieutenant au 3ème  régiment d’infanterie légère le 23 juin 1808 ; lieutenant le 30 juin 1809 ; capitaine le 5 mai 1812 ; capitaine à la Légion de la Gironde le 25 décembre 1816 ; capitaine au 2ème régiment de la Garde Royale en août 1822 ; réformé pour blessures dans le service le 4 octobre 1828.

Campagnes : 1808, Grande-Armée ; 1809, Allemagne ; 1810 à 1814, Espagne ; 1823, Espagne.

Blessure : Coup de feu à la cuisse gauche au combat de Xesta sous Tortose, le 5 août 1813.

Décorations : Chevalier de la Légion d’honneur, le 25 avril 1821 ; Chevalier de Saint-Louis, le 22 octobre 1823.

Se retira au château de Sauviac, près de Bazas, où il mourut en 1873. Marié à sa cousine de Lauzac de Savignac, il laissa deux enfants : le baron Charles de Marbotin-Sauviac, préfet des Landes et la baronne de Verneilh-Puyrazeau.

Le sous-lieutenant de Marbotin était entré à l’Ecole militaire de Fontainebleau en 1807, en se cachant de sa mère et malgré ses ordres réitérés. Celle-ci, femme d’un officier de la marine royale qui avait émigré en 1790, et ayant cruellement souffert à la Révolution, n’entendait pas que son fils prit du service dans les armées impériales. De là une certaine mésintelligence passagère entre la mère et le fils.

Document paru en 1909 dans le « Carnet de la Sabretache ».

 

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( 18 juin, 2019 )

La bataille de Waterloo racontée par le lieutenant Martin…

Récit de la bataille de Waterloo par le lieutenant Martin du 45ème régiment d’infanterie, division Marcognet, corps de d’Erlon. 

La bataille de Waterloo racontée par le lieutenant Martin... dans TEMOIGNAGES Waterloo-300x196Jacques Martin est né le 12 août 1791 à Genève puis pour ses 21 ans intègre Saint-Cyr en 1812. Dès janvier 1813, il intègre le 5e Corps et fait les campagnes de 1813 puis de France en 1814. En 1815, il fait la très courte campagne de Waterloo avant de profiter de la débâcle pour rejoindre la Suisse, alors redevenue indépendante de la France. Il y mène une vie de pasteur à Genève, en Suisse. En 1867, à 76 ans, le vieil homme publie ses souvenirs militaires. Pour écrire son témoigna, Martin s’est inspiré de ses lettres d’époques qu’il a envoyé à sa famille ou ses amis. Parmi ces lettres, figure celle qu’il a envoyé à sa mère le 1er août 1815 où il raconte sa bataille.  Son témoignage a été réédité en 2007 aux Editions Tallandier sous le titre de « Souvenirs de guerre (1812-1815) ».     C.B.

« Arras, le 1er août 1815,

Ma chère mère,

Tu seras bien étonnée et, j’en suis sur, bien contente, de recevoir enfin cette lettre. Tu ne t’y attendais pas. Tu me croyais sans doute tué, et cela est bien pardonnable, car il y a eu un moment où je l’ai cru aussi. Mais fort heureusement nous en voilà tous deux dé-persuadés, et non sans peine ni pour toi ni pour moi. […]  Le 17 au matin, nous nous portâmes en avant sur une position qu’occupaient les Anglais et le reste de l’armée ennemie. La pluie commença, alors à tomber avec violence et dura toute la journée, ce qui nous incommoda, beaucoup, car je t’assure que ce n’est pas le moindre mal que celui d’être mouillé quand cela dure longtemps. La position qu’occupaient les alliés était à cheval sur la grande route de Bruxelles; il était donc indispensable de les en chasser, mais cela ne laissait que d’être difficile. Le haut de la colline était garni de bâtiments dont ils avaient lié les parties et fait du tout une espèce de fort. Cet endroit s’appelle la ferme des Quatre-Bras. Nous restâmes toute la matinée en vue de ces messieurs sans nous tirer un seul coup de canon, seulement des tirailleurs échangèrent quelques coups de fusil entre les deux armées. Nous attendions cependant à chaque instant l’ordre de monter à la baïonnette sur la position, moyen qui devait nous faire perdre beaucoup de monde ; Mais nous n’en voyions pas d’autre; nous nous étonnions même du retard qu’on y apportait quand, tout à coup, nous vîmes déboucher plusieurs colonnes sur la gauche de l’armée ennemie. Au premier moment, nous les crûmes de chez eux, mais ils ne nous laissèrent pas longtemps dans cette erreur, car ils plièrent bagage au plus vite et partirent après avoir tiré quelques coups de canon sur ces nouveaux venus. Ainsi, ce mouvement habile nous épargna une perte considérable. Ils ne purent cependant se retirer assez vite pour empêcher que notre cavalerie ne leur sabrât une partie de leur arrière-garde. Nous les poursuivîmes avec vivacité tout le reste de la journée, malgré la pluie qui tombait par torrents et qui leur fut plus défavorable qu’à nous, car nous nous emparions de ce qu’ils étaient obligés de laisser dans les boues. Mais il faut leur rendre cette justice qu’ils laissèrent fort peu de chose. La nuit qui survint nous empêcha de continuer notre marche; nous fûmes contraints de nous arrêter à une demi-lieue de Mont-Saint-Jean autrement dit la ferme de la Belle-Alliance, à Waterloo, position trop fameuse, où tant de milliers de braves gens devaient périr le lendemain sans que pas un s’en doutât la veille. En effet nous savions en gros que Wellington avait encore la plus grande partie de son armée aux environs de Bruxelles, mais nous ne comptions pas sur une affaire générale avant quelques jours, que nous lui croyions nécessaires pour la rassembler entièrement. D’ailleurs, la chasse qu’il venait de recevoir devait, dans nos idées, nous assurer au moins la possession de Bruxelles, qui n’était qu’à deux lieues de là. Qui sait? Peut-être, il est vrai, d’autres raisons que l’obscurité de la nuit nous contraignirent à nous arrêter mais, peut-être aussi, si nous eussions marché une heure de plus, si nous eussions mis derrière nous cette malheureuse position, peut-être… Au reste, ce n’est pas à moi d’en juger, le soldat qui ne fait qu’obéir et se battre, excepté ce qu’il voit par lui-même, est peut-être l’homme le moins instruit des opérations d’une guerre où, cependant, il met tant du sien. Quoi qu’il en soit, c’est là que nous nous arrêtâmes. Nous leur souhaitâmes le bonsoir à coups de canon jusque vers les neuf heures que finit notre compliment et nous songeâmes à nous camper, ce qui n’était pas chose facile.  Toute l’armée s’était trouvée réunie comme par enchantement dans cette plaine. Les villages n’étaient pas assez grands pour les généraux, leurs domestiques, leurs chevaux, les commissaires, les boulangers, etc… tous gens qui ne bivouaquent guère, surtout par le temps qu’il faisait. Les maisons étaient pleines de ces sangsues. Elles en regorgeaient, et je crois, en vérité, que l’Empereur lui-même ne put pas trouver à se placer, car nous lui vîmes dresser sa tente et s’asseoir au coin de son feu.

Il était donc impossible de trouver du bois et de la paille ; les honnêtes gens qui occupaient le village, et qui étaient dans leurs aises jusqu’aux oreilles, se seraient plutôt laissé étrangler que d’en laisser quelque chose aux soldats. C’est leur louable coutume : peu importe que leurs défenseurs mangent ou ne mangent pas, se couchent ou ne se couchent pas, pourvu qu’eux-mêmes regorgent de tout et, pour éviter qu’on ne s’empare de leur bien par violence, ils crient jusqu’à s’enrouer « C’est le logement du général un tel, c’est celui de ses aides de camp, c’est M. le maréchal, c’est M. le Prince, etc. », et ce stratagème leur réussit presque toujours. En attendant, nous étions percés jusqu’aux os, nous déployant de toutes tes manières, manœuvrant dans la boue jusqu’aux genoux pour nous placer dans la position la plus avantageuse et couvrir ces messieurs.  Quelle nuit ! il semblait que le ciel se fût enveloppé de ses plus noires ténèbres, eut ouvert toutes ses écluses. L’eau tombait par torrents et sans discontinuer. Par surcroît de bonheur, le régiment se trouva placé dans les terres labourées et entièrement inondées. C’est là que nous devions reposer nos membres fatigués, c’est là que nous devions goûter les douceurs du repos. Pas de bois, pas de paille, rien à manger et aucun moyen de se procurer tout cela. Triste position! Ce dont, cependant, nous devions le moins nous plaindre, c’était du lit. Il n’était pas dur, au contraire. Aussitôt qu’on s’était couché, on se sentait enfoncer mollement jusqu’à mi-corps et avec la seule précaution de se mettre un shako sous la tête en guise d’oreiller, le duvet le plus fin n’était pas plus doux. On était un peu fraîchement, il est vrai, mais on avait encore l’avantage, lorsqu’on se retournait, de sentir lavé par la pluie le coté qui avait pu se salir quand il était dessous. Malgré tant de commodités réunies, beaucoup de gens se plaignaient encore, juraient, envoyaient au diable celui qui nous avait envoyés là; puis, après avoir bien murmuré, on finissait par se livrer au sommeil, ce remède à tous les maux.

Tu auras sans doute de la peine à me croire, mais demande à un homme qui a fait campagne ce que c’est qu’une envie de dormir quand elle est excitée par des marches forcées, par des fatigues de toute espèce si communes à la guerre, il te dira que dans ces cas là on dormirait sur des baïonnettes. Le lendemain [le 18], de bonne heure, nous sautâmes à bas du lit et, après toilette faite, les soldats délassés coururent de tous côtés chercher du bois et autre chose s’ils pouvaient. En ayant rapporté suffisamment, on fit du feu en dépit de la pluie qui continuait toujours ; l’on grilla quelques côtelettes de vache qui, vraiment, étaient délicieuses, et l’on but copieusement parce que l’eau-de vie ne manquait pas. Ce repas fait, nous attendîmes patiemment l’ordre du départ, que nous imaginions devoir être très prochain. Mais nous nous étions trompés. Toute la matinée s’écoula sans qu’on nous fît seulement changer de position. Nous étions les plus avancés, il est vrai aussi voyions-nous les autres corps d’armée défiler devant nous, les uns à droite, les autres à gauche, prendre enfin toutes les dispositions ordinaires pour une bataille générale. Nous reconnûmes alors que le moment était arrivé où, comme disent les soldats, on allait se donner un fameux coup de peigne. Tout le monde s’y prépara on nettoya les armes, on s’exhorta à bien faire et à finir la campagne de ce seul coup. Hélas! on ne croyait pas si bien dire. Enfin nous partîmes. Le temps s’était éclairci : le soleil, dans tout son éclat, éclairait cet imposant spectacle. L’armée se déployait avec magnificence devant la position ennemie. Tout s’accordait à rendre plus majestueuse la scène terrible qui se préparait. Nous avancions par une colline, qui nous découvre de toutes parts ce magnifique point de vue. Nous déployâmes par brigade en masse et nous nous arrêtâmes au pied d’une petite hauteur qui nous cachait encore les ennemis. Alors la canonnade s’engagea et elle fut terrible dès le commencement, car une fois que nous fûmes démasqués de la hauteur, la distance entre les deux armées devint extrêmement petite. Nous étions en colonne par bataillons et en masse au moment où l’ordre arriva de monter à la position et de s’emparer à la baïonnette des batteries anglaises et de tout ce qui pourrait offrir de la résistance. La montagne était hérissée de leurs canons, couverte de leur troupes; elle paraissait inexpugnable. N’importe, l’ordre arrive, la charge bat, le cri de vive l’Empereur part de toutes les bouches et nous marchons en avant, les rangs serrés, alignés comme dans un jour de parade. Je puis l’attester dans ce moment critique, je ne vis pas une seule pensée lâche se peindre sur la figure de nos soldats. La même ardeur, la même gaîté y brillaient comme auparavant. Cependant le boulet nous avait déjà tué beaucoup de monde, et ce fut surtout quand nous arrivâmes sur leurs pièces que le carnage devint horrible. La mort volait de toutes parts; des rangs entiers disparaissaient sous la mitraille, mais rien ne put arrêter notre marche; elle continua toujours avec le même ordre, la même précision. L’homme mort était remplacé sur-le-champ par celui qui le suivait; les rangs, pour devenir moins nombreux, n’en restaient pas moins bien unis. Enfin, nous arrivâmes sur la hauteur. Nous allions recevoir le prix de tant de bravoure : déjà les Anglais commençaient à lâcher pied, déjà leurs pièces se retiraient au galop. Un chemin creux, environné de haies, est le seul obstacle qui nous sépare d’eux encore. Nos soldats n’attendent pas l’ordre de le franchir; ils s’y précipitent, sautent par-dessus les haies et laissent désunis leurs rangs pour courir sur les ennemis. Fatale imprudence. Nous nous efforcions de ramener le bon ordre parmi eux. Nous les arrêtâmes pour les rallier. Au moment où j’achevais d’en pousser un à son rang, je le vois tomber à mes pieds d’un coup de sabre. Je me retourne avec vivacité. La cavalerie anglaise nous chargeait de toutes parts et nous taillait en pièces. Je n’ai que le temps de me précipiter au milieu de la foule pour éviter le même sort. Le bruit, la fumée, la confusion, inséparables de pareils moments, nous avaient empêchés d’apercevoir que, sur notre droite, plusieurs escadrons de dragons anglais étaient descendus par une espèce de ravin, s’étaient étendus et formés sur nos derrières et nous avaient chargés à dos.

Il est extrêmement difficile à la meilleure cavalerie possible d’enfoncer des soldats qui ont formé le carré et qui se défendent avec intrépidité et de sang-froid. Lorsque l’infanterie est en désordre, ce n’est plus qu’un massacre presque sans danger pour le cavalier, quelque braves que puissent être d’ailleurs les troupes attaquées. Aussi ce ne fut bientôt plus ici qu’un massacre général. La cavalerie pénètre au milieu de nous, nos batteries, nous voyant entièrement perdus et craignant de se voir enlevées à leur tour, font feu sur la mêlée et nous tuent beaucoup de monde. Nous mêmes, dans les flots continuels d’une foule confuse et agitée, les coups de fusil que nous dirigeons sur nos ennemis deviennent souvent funestes aux nôtres. Toute bravoure fut donc inutile. Après des prodiges de valeur, notre aigle, prise et reprise, resta enfin au pouvoir des ennemis : en vain des soldats s’élevaient sur leurs pieds, allongeaient les bras pour atteindre et percer de leurs baïonnettes des cavaliers montés sur des chevaux vigoureux et extrêmement élevés. Inutile courage leurs mains et leur fusil tombaient ensemble à terre et les livraient sans défense à un ennemi acharné qui sabrait sans pitié jusqu’aux enfants qui nous servaient de tambours et de fifres dans le régiment et qui demandaient grâce, mais en vain. C’est là que j’ai vu la mort de plus près : mes meilleurs amis tombaient à mes côtés, je ne pouvais me dissimuler que le même sort m’attendait, mais je n’avais plus de pensées distinctes je me battais machinalement et comme attendant le coup fatal. Je ne remarquais même pas que le hasard ou plutôt la Providence faisait tomber à mes côtés les coups qui peut-être m’étaient destinés et que jusqu’à ce moment j’étais sans blessure grave.

Cela dura jusqu’au moment où, ne voyant plus de résistance parmi nous, les Anglais se divisèrent en deux parties, dont l’une fit prisonniers et conduisit en arrière ce qui restait de la division, l’autre remonta du côté de nos pièces pour tâcher de s’en emparer.  Déjà un instant auparavant j’avais été renversé par un dragon qui passait près de moi avec rapidité; j’étais resté par terre parmi plusieurs dont les uns étaient morts, les autres blessés, et d’autres encore qui se trouvaient dans le même cas que moi, c’est-à-dire renversés par les chevaux. Ceux qui conduisaient les prisonniers ne faisaient marcher que les hommes restés debout, sans s’amuser à fouiller parmi les morts pour y chercher quelques vivants ils laissèrent donc sur le champ de bataille, où il semble que j’aurais dû rester jusqu’à la décision de l’affaire, car, dans le moment, je ne pouvais que, ou me rendre prisonnier, ou chercher à me sauver en remontant vers nos batteries. Ce fut pourtant le parti que je pris. L’amour de la liberté, presque aussi grand que l’amour de la vie, m’y détermina et je réussis, après avoir échappé à des dangers ou mille autres peut-être auraient péri. J’ignore, en effet, si d’autres que moi se sauvèrent de la même manière. Ce que je sais bien, c’est que je n’étais pas eu état de m’en occuper. Ivre de fatigue, de douleur, la poitrine oppressée, manquant de respiration, je voulais courir et je me trouvais comme dans ces rêves où, voulant fuir un danger, on remue les jambes sans pouvoir avancer d’un seul pas. Je marchais donc en chancelant au milieu des cavaliers qui remontaient de tous côtes sur nos pièces. Je regardais autour de moi, je ne voyais que des ennemis et, sans pouvoir conserver d’espoir, je marchais toujours. Cette inconcevable apathie fut ce qui me sauva, tandis qu’elle aurait dû me perdre mille fois. En effet, si j’échappais au feu de notre artillerie qui tirait sur moi comme sur eux, puisque nous remontions ensemble, comment pouvais-je espérer de leur échapper à eux-mêmes? Trois ou quatre fois je vis de ceux qui se trouvaient les plus proches de nous faire le mouvement de tourner bride pour me courir dessus. Je ne sais ce qui les retint, s’ils méprisèrent un ennemi trop faible ou, ce qui est plus probable, si les boulets et la mitraille qui roulaient autour de nous attirèrent leur attention sur un côté plus important pour eux.  Quoi qu’il en soit, nous arrivâmes ensemble à nos batteries, et pendant qu’ils se chamaillaient à coups de sabre avec les canonniers, je me faufilai et je gagnai à pied jusqu’à un ravin, à trois ou quatre cents pas en arrière. Arrivé là, je me jetai à terre pour respirer.

Tant que le danger avait été pressant, mes forces avaient été surnaturelles mais une fois que je fus en sûreté, elles m’abandonnèrent et je restai sans mouvement. La fatigue que m’avait causée cette marche à travers des blés abattus et pleins de boue, de légères blessures que je commençais ressentir, l’étonnement d’une délivrance presque miraculeuse, surtout chargé comme je l’étais, car j’avais ma musette et ma capote en sautoir, ce qui m’avait préserve de bien des coups de sabre, tout cela, dis-je, me causait plus de peur du danger auquel je venais échapper que je n’en avais eu quand j’y étais. Je me remis enfin et je retournai du côté du corps de la garde impériale, qui se battait avec acharnement sur ma gauche. Pendant ce temps, arrivait de notre côté la cavalerie qu’on avait laissée à une demi-lieue derrière nous. Je traversai le 3e lanciers qui se préparait à charger, et je fus témoin de la déconfiture qu’ils firent des dragons qui nous avaient si bien arrangés. J’ai lu depuis, dans les gazettes qu’il ne resta pas trente hommes de ce régiment qu’ils appellent Royal George, et je le crois facilement. Nos lanciers les travaillaient de si bonne grâce qu’ils donnaient envie à ceux qui les voyaient faire : ils les poursuivirent jusqu’à notre champ de bataille d’où ils ramenèrent un grand nombre de nos blessés, d’autres qui ne l’étaient pas et reprirent beaucoup de prisonniers.

Les restes du corps d’armée furent réunis, au nombre de quelques centaines d’hommes, et on nous donna à garder une lisière de bois où les tirailleurs ennemis voulaient déjà pénétrer. Cependant la bataille continuait avec fureur. Toute l’armée fit des prodiges de valeur, mais la vieille garde en fit d’incroyables : ses carrés, presque formés sous la mitraille, ne purent jamais être entamés. Trois fois ils montèrent sur la fatale montagne, trois fois des forces innombrables les entraînèrent plutôt qu’elles ne les vainquirent. Quelle rage! Des soldats mutilés, presque sans vie, trouvaient des forces pour tirer un dernier coup de fusil et se venger en mourant. Vous eussiez dit que la fureur les animait encore, quand la vie les avait déjà quittés. Mais il serait impossible de raconter tout dans un combat où le reste de l’armée le disputait à la garde pour la valeur, et surtout les canonniers et les cuirassiers qui aussi ont été presque entièrement détruits. Ce massacre, qui n’a peut-être pas d’exemple dans l’histoire, dura jusqu’à la nuit. Une partie de l’armée jonchait le champ de bataille, que ses tristes restes se défendaient encore. Qui pourra expliquer maintenant la fuite précipitée qui suivit de si près un courage héroïque ? Ce n’est pas moi, je suis encore à le comprendre. Je sais que la retraite était devenue indispensable, mais qui empêcha de la faire avec ordre? Est-ce trahison? Est-ce terreur panique comme on a voulu le faire entendre? Je l’ignore. Au reste, voici ce qui arriva. La nuit nous couvrait de ses ombres, le canon ne se faisait plus entendre, un silence morne avait succède aux tumultueuses horreurs de la journée, chacun cherchait un repos agité qu’interrompaient douloureusement les plaintes des blesses. Tout à coup, un bruit sourd se répand dans les rangs « On part ! on part ! » On regarde et, en effet, on aperçoit dans l’ombre des hommes armés qui gagnent la route de Charleroi. On craint d’être abandonné, on n’écouta plus ses chefs, on se précipite sur la grande route, où déjà régnait le plus grand désordre. Artillerie, cavaliers, fantassins, tout marche pêle-mêle, tout est confondu et, dès ce moment, il devint impossible de rallier l’armée. Nous marchâmes ainsi toute la nuit, mourant de faim, épuisés de fatigue, risquant à chaque instant d’être écrasés sous les roues comme il arriva à de malheureux blessés qui, manquant de forces pour se soutenir contre la foule, furent renversés sous les voitures.

Au point du jour, nous arrivâmes à Charleroi.[...]« 

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( 30 avril, 2019 )

Le Major Doreille…

1814c

Jean-Baptiste Doreille était né à Tarascon le 2 juin 1773. Grenadier en 1789 au régiment de Barrois Infanterie, il entre dans les volontaires et il est élu, en septembre 1793, capitaine au 1er bataillon des grenadiers des Bouches-du-Rhône. Il se signale par sa bravoure à l’Armée des Alpes, à celle de Toulon, à celle des Pyrénées-Orientales et dans chaque armée il reçoit des coups : un coup de feu à Breil en 1792, un coup de mitraille aux reins en 1793 devant Toulon, un coup de feu à la jambe gauche en 1794 à Saint-Laurent de la Mouga.  Capitaine en 1797 à la 12ème demi-brigade d’infanterie légère, il est nommé en 1806 chef de bataillon au 13ème régiment d’infanterie de ligne et en 1811, après avoir été blessé à Wagram, major en second. Le 25 avril 1811, il fut désigné pour commander les 1er et 4ème bataillons du régiment Joseph-Napoléon. Il ne cessait pas toutefois de compter parmi les militaires français et, lui écrivait le ministre, il n’était que détaché. Il fut tué à Krasnoïé. « Quantité d’officiers distingués, dit Labaume, [dans ses mémoires sur la campagne de Russie] périrent dans cette sanglante journée et je regrette de ne pouvoir me rappeler que le major Doreille, si connu par sa valeur. »  Castellane avait connu Doreille durant la campagne [de Russie] et il rapporte que ce Provençal qui ne savait pas le français, bon militaire et homme très actif, commandait une troupe excellente, composée d’anciens soldats espagnols.

Toujours selon Castellane, Doreille avait eu six frères tués depuis le commencement de la guerre de la Révolution. Il soutenait seul sa pauvre vieille mère. 

Arthur CHUQUET. 

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( 30 mars, 2019 )

Témoignage de François Marq, sergent-major de voltigeurs

Témoignage de François Marq, sergent-major de voltigeurs dans TEMOIGNAGES bivouacFrançois Marq naquit à Eclaron, département de la Haute-Marne, le 13 novembre 1792. Le texte qui suit est extrait de ses mémoires écrits en 1817, soit très peu de temps après les événements auxquels ils sont attachés. Son témoignage ne sortit de l’ombre qu’en 1901, d’abord dans la «Revue Napoléonienne», puis la même année sous la forme d’un volume de 54 pages à la Librairie Militaire Edmond Dubois. Ces souvenirs sont ceux d’un homme à l’instruction sommaire ; mais si on peut noter nombres d’inexactitudes dans ce texte, il reflète néanmoins une série d’impressions telles que pouvaient les vivre ces braves qui formèrent la Grande-Armée. Pour des raisons évidentes de compréhension nous avons rétabli la bonne orthographe ainsi que la syntaxe de certaines phrases. 

C.B.

EN ROUTE POUR LA GLOIRE…A l’âge de vingt ans, le jeune François entame sa carrière militaire, nous sommes presque à la fin de l’Empire : «Parti de Chaumont [Haute-Marne] par détachement le 15 avril 1812, pour être rendu à Dijon le 16, où j’ai été incorporé le 17, jour où je fus porté sur les Contrôles et immatriculé pour faire partie de la 6ème Compagnie de la 56ème  Cohorte du 1er  Ban de la Garde Nationale. J’obtins le grade de caporal le 26 avril 1812». Il est occupe les fonctions de secrétaire «d’un officier-payeur dans la dite cohorte». La 56ème cohorte prend le chemin d’Utrecht en Hollande, le 25 juillet de la même année. Après un passage à Aurich, en Prusse, la cohorte reçoit l’ordre de se rendre à Bremen [Brême] en Hollande. Dans cette ville, elle prendra «le nom de troupe de ligne, et ensuite [formera] le 2ème  bataillon du 153ème régiment d’infanterie de ligne», selon les propos de Marq lui-même. Nous sommes le 22 février 1813 et François obtient «le grade de sergent dans la 4ème compagnie du dit bataillon [le 2ème ]». Il poursuit en précisant que «Le 25 du même mois, le régiment formé de quatre cohortes qui se trouvaient là alors, à partir de cette ville pour se rendre à Magdebourg ; étant arrivé à cette dernière, on a distribué à chaque soldat, toutes les munitions propres à se mettre en campagne. La garnison était au nombre de 60.000 hommes», écrit notre officier. Le régiment à cette période reçoit un ordre pour «partir avec le corps d’armée commandé par le général de division Lacroix et le général de brigade Penne».  

LA CAMPAGNE DE 1813. Les choses deviennent sérieuses : « Le 2 avril 1813, nous avons passé sur le pont de bateaux qui était établi sur la rivière de l’Elbe, pour aller attaquer l’ennemi que l’on voyait dans la plaine de Crako [sic] ; on a attaqué vers les huit heures du matin, et l’ennemi fut mis en fuite ; peu d’hommes furent tués.». Puis, c’est la vie continuelle du soldat en campagne : «La nuit du 2 au 3 avril nous avons bivouaqué sur une hauteur près d’un village nommé… [Nom laissé en blanc] où l’ennemi était en face de nous. Le 3 avril au matin, il a quitté sa position ; notre régiment a été la reprendre à ce village et y resta jusqu’au 4 au matin, époque où il a reçu un ordre pour partir précipitamment en battant en retraite sur Magdebourg : car l’ennemi était à notre poursuite.» Le 18 mai 1813 au soir, Marq et son régiment arrivent près de Bautzen «où il a bivouaqué jusqu’au lendemain 19, jour au cours duquel il a reçu l’ordre de partir, et de prendre la direction à droite ; il a marché en colonne sur la route qui traverse la forêt de cette ville». François précise : «Arrivé dans ce lieu sur les quatre heures du soir, le régiment s’est de suite mis en bataille dans une petite pièce de terre située entre deux bois, les tirailleurs ennemis se sont présentés en débusquant des sapins qui forment cette forêt, les nôtre se sont mis aussi à tirailler, et enfin successivement de part et d’autre, le feu s’est engagé par une forte canonnade, et nous nous sommes battus jusqu’à neuf heures du soir ; l’ennemi a soutenu sa position en raison du fait qu’il avait construit plusieurs redoutes, et qu’il était embusqué derrière le bois. Malgré tout cela la bataille a été bien plus sanglante pour l’ennemi que pour les français.» Puis le régiment arrive le 21 mai 1813, à sept heures du matin devant la ville de Leipzig : «Il s’est mis en bataille avec le corps d’armée et l’on a attaqué l’ennemi qui était aux alentours, on a tiré quelques coups de canon sur les tirailleurs et l’armée à presque aussitôt disparue, notre régiment était à sa poursuite. Il entra dans la ville à huit heures du matin, l’arme au bras, il a fait plusieurs prisonniers et a tué un grand nombre d’ennemis dans les rues de Leipsick [Leipzig], dont les habitants étaient en consternation de voir un spectacle si affreux…Le régiment a toujours marché à la poursuite de l’ennemi sans qu’il s’arrêtât pour faire aucune résistance, que quelques régiments qui formaient leur arrière-garde, qui ont tiré quelques coups de canons. Mais les combats faits pour arriver à Haïnau [Haynau], ville sur laquelle nous nous dirigions, ne furent pas sanglants c’est pourquoi je n’en fait pas le détail, mais dans les poursuites telles que celles annoncées et celles qui suivent, il y eut plusieurs contremarches qui étaient au moins autant fatigantes que les batailles, parce qu’enfin nous marchions nuit et jour.»

Le 26 mai 1813, a lieu le combat d’Haynau. Marq et son régiment y participent : « Nous arrivâmes sur les midi à la dite ville d’Haïnau [Haynau] toujours en repoussant l’ennemi ; cependant il s’est arrêté sur les hauteurs de cette ville et s’y est mis en position, il a attaqué «et soutenu, l’accusé de réception des français, il était bien plus nombreux que nous ; nous étions à peu de distancer l’un de l’autre, et après que le feu a été bien animé et soutenu de part et d’autre, il s’est fait un signal par eux, en mettant le feu dans un moulin à vent où était en réserve 1.500 hommes de cavalerie de la Garde du Roi de Prusse et autres. Ils ont à ce coup de signal foncé à course de cheval sur les régiments qui formaient le 3ème corps dont le 153ème  dont je faisais partie. On croyait que ce grand nombre de cavalerie était française et qu’elle venait à notre secours ; il faisait alors une si grande chaleur et ne poussière importante que l’on n’a pu la distinguer facilement, on n’eut que le temps de former le carré et même le 152ème régiment qui était à côté de nous, n’a pas été assez tôt formé. Cette cavalerie a foncé sur eux et en a haché, tué, blessé la plus forte partie. Les débris de ce régiment sont venus se réfugier dans notre carré où l’on ne voulait pas les laisser entrer pour la simple raison que si l’on faisait une ouverture d’une file, la cavalerie y aurait pénétrée facilement. Ces cavaliers et leurs officiers étaient au bout de nos baïonnettes, qui attendaient le moment de nous mettre en fuite, mais le courage n’ayant pas manqué aux braves, ils n’ont rien pu faire au régiment ; au contraire, ils ont perdu un grand nombre d’hommes…» Un prince autrichien trouve la mort lors de cette bataille : «…même leur Prince qui les commandaient, lequel avait le courage de venir sous nos baïonnette et les détourner avec son sabre, et criait avec acharnement à ses cavalier en allemand : «En avant !». Mais bientôt ce malheureux prince fut tué par un grenadier du 2ème  bataillon. Ce grenadier en question lui a tiré son coup de fusil, il l’a reçu à la fossette du menton, la balle est sortie derrière le cou, il est tombé en bas de son cheval et son escorte fut bientôt mise en déroute et s’enfuit (ils étaient tous remplis d’eau-de-vie). Les soldats ont dépouillé ce prince. Le grenadier qui l’a tué a eu sa montre qui était très riche. Le colonel du régiment lui en donnait 600 francs, il n’a pas voulu lui vendre. Enfin, il a eu aussi les décorations du Prince et plusieurs militaires en ont également profité. Parmi eux il y en eût un qui a présenté au général de division une des fameuses décorations qui venait de ce prince. Cela lui a valu la décoration de la Légion d’honneur.

Après le combat, c’est toujours le même spectacle de désolation que note le jeune François : «Le champ de bataille était couvert de morts et de blessés. Il y avait de ces malheureux blessés qui avaient encore eu le courage de se transporter dans une grange au hameau où la bataille fut livrée. Ces barbares d’ennemis en se sauvant y ont mis le feu, et les misérables qui s’étaient réfugiés à cet endroit furent tous consumés par le feu, choses cruelle à voir et à entendre par les cris perçants jetés par ces victimes. Ils avaient fait prisonnier notre général de brigade ; mais il s’est échappé en se sauvant ; il a même perdu son chapeau, le champ de bataille fut aux français, et après l’avoir visité, nous avons reconnu une des cantinières du régiment qui était tuée d’un coup de sabre qui lui avait traversé le corps, une autre cantinière eût deux doigts de la main coupés également d’un coup de sabre. Le soir nous nous sommes retirés du champ de bataille et nous avons bivouaqué au-delà de la ville.» Le 27 mai, les français se mettent à la poursuite de l’ennemi qui se dirige vers Meissen : «…il s’est livrées plusieurs batailles dans la plaine de Lützen, lesquelles ont été bien sanglantes ; mais l’ennemi a toujours été repoussé, et un grand nombre de tués, blessés et prisonniers sont restés au pouvoir des français. Le 11 juin nous sommes arrivés à la dite ville de Meissen où le régiment est resté deux jours. L’ennemi avait fait devant cette ville sur les hauteurs des redoutes et souterrains, mais il ne les a pas soutenus, et nous nous sommes emparés de tout. Le 13 juin, le régiment est parti de la ville et s’est dirigé sur Lowemberg où il est arrivés le 18 du même mois.» «François Marq assiste à une nouvelle bataille : «Nous bivouaquâmes devant cette ville jusqu’au 21 au matin époque de la bataille qui a commencé à huit heures du matin et a finie le 22 à deux heures de relevée. Cette ville est dans un fond où passe une rivière aux pieds des murs. Il y eût une grande quantité d’hommes qui furent culbutés et jetés dans ce fleuve, et ils y ont perdu la vie ; mais le plus grand nombre fut celui des tués, beaucoup furent blessés de part et d’autre…» Plus tard, la poursuite continue : «Nous avons continué notre marche à la poursuite de l’ennemi qui se dirigeait sur Lignitz, à notre arrivée aux environs de cette ville, nous l’avons aperçu qui était en bataille nous l’avons attaqué et il a soutenu ; mais peu de temps. La bataille fut assez considérable, la fuite fut prise par l’ennemi, et il s’est dirigé sur Brestlauw. Pour arriver à cette ville, beaucoup de batailles furent livrées dans les plaines et les villages. Il est resté dans ces derniers un grand nombre de tués et de blessés de part et d’autres. La plus cruelle des choses était de voir tous les villages en feu et en flammes, tout y brûlait puisque la troupe ne pouvait passer dans les rues avec les munitions de guerre, de peur que les flammes n’atteignent les caissons de cartouches et les gargouches [gargouses] de canon, etc.» Selon François, «ce cruel incendie a été fait par l’ennemi afin que les français ne trouvent aucun moyen de subsistance pour les chevaux et les soldats ; les malheureux habitants s’étaient sauvés dans les bois pendant ce triste carnage.» Puis c’est l’arrivée à Brestlauw : «Nous y sommes entrés à 8 heures du matin le 30 juin 1813, l’arme au bras, l’ennemi n’a fait aucune résistance, il a fuit en traversant cette ville sans s’arrêter…» Marq observe que «les habitants y sont très humains, ils nous ont reçu comme de vrais amis ; ils sont venus au-devant de la troupe avec des vivres et boissons de toutes espèces.». Il séjournera dans cette ville jusqu’au 9 juillet 1813. Et après une suspension d’armes pour six semaines, les français se retirent par condition «à une distance de 20 lieues de la dite ville de Brestlauw». Le 10 août, avec cinq jours d’avance en raison de la trêve fixée précédemment, François Marq et ses coreligionnaires célèbrent la naissance de l’Empereur : «On a donné à chaque soldat un franc et double ration de vivres, vin, eau-de-vie, etc. La fête a été faite dans la plus grande joie, les danses, les jeux de tout genre étaient employés, et tout était au comble de la plus grande gaieté.» Mais déjà, les hommes fourbissent leurs armes : «Le 14 [août] et le 15 [août] nous nous sommes occupés à nettoyer notre armement et à faire nos sacs. On nous fit aussi une distribution de cartouches. La nuit du 15[août] au 16 [août],nous nous mîmes sous les armes de côté et d’autre du camp craignant que l’ennemi ne vienne à nous surprendre ; mais il n’a pas approché. A la pointe du jour, nous quittâmes nos baraques pour nous diriger sur Goldberg, étant dans les environs de cette ville, nous avons aperçu quelques cosaques qui étaient çà et là dans la plaine et aux alentours de la dite ville. Plusieurs de nos compagnies de voltigeurs furent envoyées en tirailleurs et elles ont contraint l’ennemi à se retirer.» Le régiment reprend sa marche : «Le 17 août au matin on a comme de coutume battu «La Diane» et la troupe s’est mise sous les armes. Elle a ensuite pris la direction de Lignitz où jusqu’aux environs de cette ville nous avons poursuivit l’ennemi avec rapidité, mais sans livrer de batailles. Quelques cosaques et tirailleurs français livraient à chaque instant de petits combats. Mais le nombre de tués fut peu considérable. Arrivés sur les hauteurs exposées devant la dite ville, nous y avons trouvé l’ennemi en grande force qui était dans les redoutes, et ses pièces braquées en ligne. Il faisait un temps horrible. La pluie tombait avec une force extraordinaire, et si cependant nous avons attaqué sur les 5 heures du soir, mais bien mal à propos, car la victoire fut ce jour là abandonnée par les français. Cependant la troupe a bien soutenu le feu. Mais la trop grande abondance d’eau qui tombait, fut la perte des français. Le 11ème corps d’armée commandé par [nom laissé en blanc] fut entièrement détruit et anéanti de toutes ses batteries. Pour lors, le plus gros de l’armée française qui était en avant fut obligée de se retirer. L’ennemi vainqueur a continué le feu jusqu’à la nuit. Les français furent obligés d’y répondre et ils ont soutenu pour pouvoir laisser filer les bagages de l’armée. La nuit étant venue le feu cessa. L’ennemi reprit sa position et les français ont évacué le terrain la nuit du 17 au 18 août. Mais quelles pertes nombreuses ! Les caissons de munition, les batteries, les convois de vivres et enfin tout ce qui était à la suite de l’armée a été obligé de fuir à travers champs, ne connaissant plus de chemins tant il avait plu. Les uns passaient, d’autres restaient dans les fossés. Tout était resté sur le champ de bataille, les misérables blessés qui étaient sur des voitures, sont restés avec tous les équipages qui étaient brisés dans les fossés. L’armée française a battu en retraite pendant la nuit et elle fut obligés de laisser une partie de ses munitions et tous les blessés au pouvoir de l’ennemi.» Marq, assiste au repli des français : «Le fort de l’armée soutenait la retraite pendant que les convois de voitures et de munitions évacuaient. Mais de tristes combats eurent lieu sur les routes et dans les plaines. Le mauvais temps étant toujours contraire, il n’a pas cessé de pleuvoir pendant quatre jours. L’infanterie ne pouvaient se défendre, car les armes étaient toutes rouillées et pleines d’eau. Elles étaient hors d’état de faire feu. La nombreuse cavalerie ennemie nous chargeait et nous ne pouvions nous défendre. Il fallait donc nous former en carré et nous battre à la baïonnette contre cette cavalerie et même être obligés de battre en retraite dans cette position. On doit juger combien les français ont perdu d’hommes ; mais encore plus par la fatigue et par la faim que par le feu et le fer.». 

PRISONNIER. Le 17 septembre 1813, François Marq est fait prisonnier «dans un bois à une demie lieue de distance de Bonzelo». Mais à la faveur de la nuit, il prend la poudre d’escampette avec deux de ses camarades : «Nous restâmes la nuit au pied d’un arbre dans le milieu de ce bois. Le jour étant venu nous entendîmes tirailler, nous sortons alors sur la lisière de ce bois pour nous assurer si les français étaient en force et nous aperçûmes une colonne d’infanterie qui était en ligne derrière les compagnies de voltigeurs qui se tiraillaient avec quelques régiments de cavalerie ennemie». Marq et ses compères décident de rejoindre la colonne d’infanterie qu’ils aperçoivent. Par la suite, François sera réintégré dans sa compagnie. Il en avait été rayé «comme étant présumé tué». Le 19 septembre, Marq et son régiment se dirigent sur Dresde avec le 5ème corps d’armée. Cette ville est le point de ralliement de toute la Grande-Armée, ce qui permet à Marq d’écrire : «Nous y avons campé plusieurs jours. L’ennemi s’est avancé et quelques corps d’armée français ont pris position pour l’arrêter. Là on s’est battu et sans succès de part et d’autre et cependant beaucoup d’hommes furent tués et blessés.» Cependant Dresde reste aux mains des autrichiens. «L’armée française s’est reposée quelques jours dans la plaine de Dresde, et n’étant pas en force elle fut obligée de continuer sa retraite, la dirigeant sur Leipsick [Leipzig]. Un grand nombre de combats furent livrés et des contremarches sans nombre furent faites nuit et jour pour arriver à quelque distance de cette ville…L’armée remplie de fatigue et sans subsistance, ne pouvait se défendre comme elle l’aurait désirée, n’ayant pour ainsi dire pas la force de marcher». Démunie de tout, les soldats, maraudent à la recherche de quelque subsistance : «Oh ! Quel malheur pour les pauvres habitants des endroits où l’armée passait. Il est certain que, n’ayant point de vivres du gouvernement, il a fallu que les soldats s’abandonnent à prendre ceux des malheureux habitants des villes et des villages où elle passait ; et comme elle faisait des contre-marches c’est-à-dire qu’elle passait plusieurs fois dans le même endroit, la subsistance de ces habitants fut bientôt épuisée. Les pauvres malheureux furent obligés de quitter le pays et de s’enfuir dans les bois.». La famine est bien présente : «Les soldats ainsi que les officiers furent obligés de vivre de racines des champs. Nous fûmes quarante jours sans que l’on nous distribua du pain. Ainsi on doit juger d’après cette longue privation de vivres réglés, combien la troupe doit avoir souffert et un grand nombre d’hommes sont morts de faim et de fatigues. Il en était de même pour les chevaux.» Près de Leipzig «L’Empereur a ordonné que l’on brûla tous les convois de munitions vides, caissons d’ambulance, voitures qui contenaient les bagages ces régiments, et même les voitures des généraux Cette destruction a été faite en raison du trop grand nombre de voitures qui empêchaient la troupe de passer ainsi que les pièces d’artillerie et enfin tout ce qui est nécessaire à une armée pour se battre. Les officiers supérieurs chargés de l’exécution ont fait réunir toutes les voitures susceptibles à cette destruction, étant toutes ainsi réunies, on y a mis le feu, et elles ont été toutes consumées (350 je crois pour cette fois).» Plus tard ce sont les parcs de caissons de munitions «accompagnés de leurs pièces non remplis de munitions» qui sont brûlés. François raconte également que plusieurs pièces de canon étant restées chargées par mégarde, «on doit juger combien étaient exposés ceux qui étaient chargés de mettre le feu… Les obus éclatèrent, les pièces de canon partaient de tous côtés».  

LEIPZIG … Puis c’est la bataille de Wachau : «Le 16 [octobre] sur les dix heures du matin, de nombreuses colonnes ennemies se sont présentées avec leurs batteries sur l’aile droite de Leipsick [Leipzig], et elles ont attaquées. Après quelques heures de combat sur ce point, il a paru également une force nombreuse de cavalerie et d’infanterie sur l’aile gauche de la dite ville. La troupe française était en bataille. Elle s’est défendue et n’a pas quitté sa position dans le moment. Mais sur les trois heures de relevée, les Français furent obligés de se retirer dans la plaine qui est au levant de Leipsick [Leipzig]. Pour arriver à cet endroit l’armée a défilé par les faubourgs et toujours en se défendant à coup de canon et fusillade entretenue par les tirailleurs voltigeurs. Ah ! Quel désastre ! Que de maisons détruites par le boulet, ainsi que tous les arbres qui ont été cassés par le même. Des habitants furent tués dans les rues et dans leurs maisons. Cette retraite a été le résultat de ce que l’armée ennemie du centre s’est présentée et elle a attaqué aussitôt. La canonnade ne cessait pas d’un côté et de l’autre. Les deux armées se sont battues avec courage jusqu’à huit heures du soir sans quitter leurs positions ; toute la nuit les tirailleurs ont été sur leurs gardes, et à plusieurs reprises ils ont fait feu sur les postes avancés. A la pointe du jour, 17 octobre, les deux armées étaient en bataille devant la ville toujours à la même position qu’elles occupaient le 16. Elles ont campé là une partie de la journée du 17, sans se battre ni faire aucun mouvement. Sur les 5 heures de relevée, l’ennemi a envoyé ses tirailleurs en avant, et les français ont aussi envoyé des compagnies de voltigeurs en tirailleurs. Ils se sont tiraillés l’un et l’autre jusqu’à la nuit. Quelques pièces de canon ont fait feu, mais la bataille fut peu remarquable. Le 17 octobre, l’ennemi s’est occupé à ramasser leurs blessés des 15 et 16, et les a évacués sur les derrières de l’armée, mais les français n’ont pu faire de même, en raison de ce que leurs convois de voitures étaient brûlées. Plusieurs, c’est-à-dire ceux qui avaient de légères blessures se sont retirés du champ de bataille, et ils ont évacué eux-mêmes pour rentrer en France. Mais ces malheureux qui avaient les jambes coupées, et ceux qui avaient des blessures graves n’ont pu s’enfuir.». Le 18 octobre le combat continue entre les belligérants : «L’ennemi qui était aussi sur ses gardes, de sorte que le feu a commencé sur les huit heures du matin et n’a cessé qu’à la nuit sans discontinuer…La canonnade n’a pas cessé un instant ni d’un côté ni de l’autre….Les obus et les boulets ont abîmé les faubourgs de Leipsick puisque des maisons ont été abattues et détruites entièrement. La nuit étant venue le feu a cessé et étant toujours à la même position, on a passé la nuit étant toujours sous les armes prêts à se battre en cas d’attaque.»

LE COMBAT CONTINUE … Le jour suivant, 19 octobre, «Les français furent obligés de battre en retraite, après s’être battus depuis le matin jusqu’à trois à quatre heures de relevée, moment de la déroute. Les munitions ne venaient plus à temps et les pièces de canon les plus avancées en ont manquées. L’infanterie de même, de manière que les canonniers ont été obligés d’abandonner leur pièces et la troupe de se retirer. L’ennemi apercevant le mouvement et voyant les pièces abandonnées il s’anime et vint à grands pas foncer sur les français. Une partie de l’armée a soutenu avec courtage, pendant que plusieurs corps d’armées dé filaient sur le pont de la rivière appelée l’Ester [l'Elster]. L’ordre fut donné par S.M. à un colonel de garder le dit pont, et de la faire couper quand la troupe serait passée ; mais sans doute que ce chargé d’exécution a eu peur pour sa propre vie. Il quittât son poste et donna à un sous-officier la commission dont il était chargé. Ce sous-officier fit exécuter l’ordre par des sapeurs qui se trouvaient de garde pour faire l’opération après que la troupe soit passée ; mais ils reçurent l’ordre avant qu’elle fut à demi passée, et les malheureux qui étaient de l’autre côté, furent obligés de passer la rivière à la nage. Les Saxons qui alors faisaient parie de l’armée française ayant vu ce spectacle affreux, se sont mis contre nous, ils ont braqué leurs pièces, et ils ont à l’instant fait feu sur leurs camarades… «Le reste de l’armée française qui fut alors obligée de passer cette rivière à la nage a été pour ainsi dire perdue. .. ». C’est un véritable carnage auquel assiste Marq : « Oh ! Quel spectacle affreux de voir tant d’hommes étendus sur la poussière. Plusieurs ont été écrasés par le trop grand nombre de caissons et de pièces qui se trouvaient encombrés dans les rues. D’autres qui étaient légèrement blessés, ont été aussi écrasés par les mêmes. Enfin l’évaluation de la perte des français a été faite à 50.000 hommes hors de combat. Celle des pièces d’artillerie et des caissons de munitions, fut aussi considérable. Le régiment dont je faisais partie a perdu 800 hommes. Le 20, le 153ème, se dirige sur la ville de Hanovre, où devant cette ville, écrit Marq, à la sortie du bois, il se fit une grosse bataille avec les Saxons et les Bavarois, ceux qui depuis deux jours venaient de nous trahir ; et connaissant la marche de l’armée française, ils étaient venus en avant pour lui couper la retraite ; mais bientôt ils furent obligés de se retirer et d’évacuer leur position après avoir perdu un grand nombre d’hommes. Le passage étant alors devenu libre, on fit filer les pièces et les munitions sur Francfort sur le Rhin, ainsi que la troupe qui s’y est dirigée.». Après un cantonnement de huit jours à Grosvinternhem [sic], François et son régiment se dirigent vers Coblence, via Mayence. De là ordre est donné de partir pour Cologne, puis à Neuss. «L’ennemi y était débarqué mais en petit nombre, écrit Marq, avec une pièce de canon. Il était en colonne peu éloignée de leurs barques [le Rhin est tout proche], et le régiment l’ayant aperçu, a fait feu sur lui. Il a de suite repassé le Rhin. Le passage étant alors libre, nous arrivâmes à la ville et ensuite on nous distribua des billets de logement. Nous y avons séjourné dix-sept à dix-huit jours, pendant lesquels il y a eu un piquet de garde la nuit sur la Place et des postes établis sur le bord du Rhin pour notre sûreté». François Marq nous rappelle toujours les us et coutumes du soldat en campagne : «Tous les matins à la pointe du jour, on battait le réveil et toute la troupe qui était à cette ville, se réunissait sur la Place avec armes et bagages en cas de surprise pour partir aussitôt». Le régiment de Marq se dirige ensuite «sur une petite ville très fortifiée nommée Juliers. Où nous restâmes quelques jours» précise François. «On a laissé à cette ville 3000 hommes pour le blocus. Le reste du régiment est parti de la ville et est passé à Aix-la-Chapelle et s’est dirigé sur Liège, où une grande partie de l’armée s’est réunies à cette ville.».

L’ENNEMI SUR LA TERRE DE FRANCE … Marq continue sa progression et note avec soin, comme toujours, son itinéraire : «L’ennemi venait à notre poursuite du côté Mastrick [Maastrich], et nous sommes resté à Liège que quatre à cinq jours. En suite nous avons marché journellement en nous dirigeant sur Namur, Mézière [Mézières], Rheims [Reims], Chaalons [Châlons-en-Champagne], et de là sur Troyes, Bar-sur-Seine, Méry [Méry-sur-Seine], où il fut livré de gros combats. Les maisons de cette ville furent dévastées par le feu et le boulet. Un incendie a eu lieu dans les environs de Méry pendant plusieurs jours ». François est toujours conscient du malheur causé par les troupes sur la population civile : «Alors dans les villes et villages où la troupe passait, les habitants furent à leur tour obligés de s’enfuir dans les bois en laissant leurs maisons au pouvoir des troupes qui passaient. Le plus grand malheur pour eux, c’est que les armées ont fait dans cette partie du département de l’Aube plusieurs contremarches, et chaque fois que l’on passait l’on s’emparait de tout ce qui était resté dans les maisons. Enfin, on doit connaître combien la France a souffert de ce malheureux événement dont les français ont par leur faute éprouvé».

AMERES REFLEXIONS … Il porte un jugement sur les événements et selon lui «La France fut trahie par plusieurs généraux qui ont abandonné l’État. L’ennemi convaincu de ce fait, est entré en France avec sûreté et il y a poursuivit les français jusqu’à leur capitale. L’armée française y étant réunie, elle a soutenu avec courage principalement sur la butte Montmarthe [Montmartre] où la Plaine [peut-être la Plaine Saint-Denis, vaste étendue au nord de Montmartre] fut couverte de corps morts ennemis». Il croit bon de préciser qu’à «cette bataille la trahison fut encore révélée en raison de ce que l’on envoyait aux canonniers des munitions impropres à leurs pièces, et enfin toute la troupe française fut obligée de se retirer et de quitter leur capitale à l’époque du 1er avril 1814 que les combats ont cessé. Ce fut alors que l’ennemi fut maître de la France. L’empereur des français s’est retiré dans l’île de Corse [Confusion de la part de l’auteur, puisqu’il s’agit de l’île d’Elbe]»Le 153ème  régiment se dirige alors sur Orléans. François Marq est nommé Sergent-Major de voltigeurs. Après une revue passée par le Duc d’Angoulême, Marq suit son régiment qui se rend au «Havre-de-Grace» [Le Havre], là, le Roi donna ordre d’amalgamer tous les régiments qui s’y trouvaient alors et de n’en former qu’un seul, lequel prit le n°88 de ligne». 

LE RETOUR DE L’AIGLE … Après une permission de 6 mois, François rejoint son régiment le 2 mars 1815. Il apprend en route le débarquement de l’Empereur : «…plusieurs régiments ont reçu l’ordre du Roi de quitter leurs garnisons et de marcher contre l’Empereur, qui comme il est dit se dirigeait sur Paris. Il y en eut qui se sont refusés de marcher, d’autres ont obéi aux ordres, et ont marché sur Lyon où l’Empereur se dirigeait. Enfin le Roi donna aussi ordre à sa Garde de partir, et quand toute sa troupe fut rencontrée avec celle de l’Empereur, plusieurs corps d’armée ont passé avec celui-ci et les autres n’ont pas voulu faire feu. Le Roi fut aussitôt instruit de cela et il a été obligé ainsi que sa famille de quitter Paris. Ils se sont enfuis du côté de Lille et ils ont je crois embarqué pour l’Angleterre [Louis XVIII s’était en fait réfugié à Gand, en Belgique]. Notre régiment n’a fait aucun mouvement. L’Empereur rentra aussitôt dans ses états et il est arrivé à Paris le 1er avril 1815.»Aussitôt, Napoléon redéploie le régiment : «Il fit de suite organiser les régiments et donna ordre de choisir les hommes disponibles, et d’en former trois bataillons de marche par régiment au lieu de 4 dont étaient composés les régiments. Et ceux indisponibles d’en former le Dépôt. Cela fut exécuté dans peu de temps, et aussitôt l’exécution de cet ordre, on fit partir le régiment de la dite ville du Havre et le dépôt y resta.». Puis François se dirige sur Paris et la Belgique : «Nous sortîmes de la garnison le 22 avril pour nous rendre à Paris où nous sommes arrivés le 2 mai, et le 8 du même mois nous nous sommes réunis sur la place du château des Thuilleries [Tuileries], où l’Empereur nous passât en revue avec plusieurs régiments». 

LA CAMPAGNE DE BELGIQUE …Il donna ordre de partir le lendemain 9 mai pour nous diriger sur Laon (ville de Picardie) où nous fûmes cantonnés dans les environs jusqu’au 11 juin, et à cette époque on donna ordre de marcher en colonne sur la vile de Monbeuge [Maubeuge] où l’ennemi venait nous attaquer. Les 13 et 14 nous avons marché sans l’apercevoir, mais le 15 nous l’avons trouvé près de Charles-le-Roi [Charleroi], où il s’est livré une petite bataille sur les hauteurs devant cette ville. » Marq et son régiment continuent leur progression : «Le 16 juin au matin, l’armée française s’est mise en mouvement pour aller attaquer l’ennemi qui se trouvait en bataille dans la dite plaine [celle de Fleurus]. Aussitôt que les français ont débusqué de la forêt située entre Fleurus et Charles-le-Roi [Charleroi]. L’ennemi fit feu sur nous, et aussitôt l’artillerie française se mit en bataille et elle à de suite fait feu…Le feu s’est animé de part et d’autre, si bien qu’on a continué à se battre jusqu’à huit heures du soir et sans quitter les positions, nous avons fait beaucoup de prisonniers et grand nombre d’hommes furent tués et blessés de part et d’autre. Ce pendant à 9 heures du soir, l’ennemi s’est retiré de sa position et il a pris la fuite pendant la nuit du 16 au 17 juin. Les français ont bivouaqué sur le champ de gloire, et ayant passé la nuit sous les armes, le 17 au matin nous partîmes de cette position pour aller à la poursuite de l’ennemi. En traversant le champ de bataille, nous avons été obligés de passer sur les corps morts tant il y en avait de tués ; nous avons vu une grande quantité de prussiens qui avaient voulu se sauver en passant dans des jardins, et plusieurs étaient tués et restés dans les haies où ils voulaient passer pour s’enfuir. La bataille fut ce jour-là honorable pour les français.» 

Puis nous voici la veille de Waterloo : «… durant cette journée du 17 il n’a cessé un instant de pleuvoir. La troupe était toute harassée de fatigues. Enfin, on nous fit bivouaquer quand une plaine à près d’une lieue éloignée de Waterloo, c’est-à-dire de l’autre côté du village nommé Jemmapes ; sur la route de Bruxelles, ayant encore passé une triste nuit dans l’eau et sur la terre, nous étions fatigués de la marche, et encore plus par l’eau que nous avions reçu pendant la nuit ; nos armes qui se trouvaient incapables de faire feu tant elles étaient rouillées. On a aussitôt à la pointe du jour, donné ordre aux régiments de nettoyer et d’apprêter leurs armes, et de les mettre en état de faire feu ; et en même temps de regarder dans les gibernes si les cartouches n’étaient point mouillées. On en trouva de suite et elles furent remplacées.»

LA BATAILLE DE MONT-SAINT-JEAN DITE « DE WATERLOO». Marq est présent à Waterloo et il y sera blessé pour la première fois : «Sur les dix heures du matin (18 juin 1815), le régiment sortit de son campement pour se diriger sur Waterloo, où la bataille était déjà animée. Les régiments qui faisaient partie de notre corps d’armée (6ème d’observation) se sont réunis. Ils ont marché en colonne jusqu’aux environs de la bataille. On nous fit tenir dans cette position jusqu’à trois heures de relevée, et ayant été exposé un grand moment aux boulets de canon qui venaient tomber dans nos rangs, on nous fit marcher en colonne serrée jusqu’au milieu du champ de bataille. Marchant pour arriver à cet endroit, plusieurs hommes furent tués dans les rangs, et étant arrivés, on nous fit mettre en carré par régiment en raison de ce que la cavalerie anglaise était près de nous et se battait avec des cuirassiers français. Elle est venue plusieurs fois enfoncer nos carrés, mais elle n’a remportée aucun succès. Les boulets et la mitraille tombaient dans nos carrés comme la grêle. Nous étions là avec ordre de ne pas tirer un coup de fusil et ayant la baïonnette croisée. Beaucoup d’hommes furent tués dans cette position. Après quelques heures de position en carré, les chefs de bataillon ont reçu l’ordre d’envoyer leurs voltigeurs en tirailleurs.  

BLESSE GRIEVEMENT …J’étais sergent-major de la 3ème compagnie et aussitôt cet ordre donné nous y fûmes conduits par nos officiers. Étant arrivés près de l’ennemi nous nous sommes disposés çà et là près d’un bois situés sur la route de Bruxelles. Étant bien animé et soutenu par des colonnes de cavalerie qui étaient derrière nous, nous avons contraint l’ennemi à se retirer, mais aussitôt notre poursuite [engagée], quarante mille hommes ennemis débusquèrent à l’instant du bois et ils ont fait de suite feu sur nous. Les voltigeurs qui se trouvaient là on été tous tués et blessés. Moi d’abord je fus blessé d’une balle qui me traversa le corps en passant par l’aine gauche et qui est sortie après une incision faite, au gros de la fesse droite. Elle me fit tomber le ventre à terre et je fus de suite ramassé par deux de mes sergents qui se trouvaient alors près de moi. Ils m’ont ramassé et mis sur un cheval d’artillerie. Mais à peine avais-je fait vingt pas sur ce cheval que je fus obligé de me laisser tomber en bas du dit cheval en raison de ce que je ne pouvais supporter sa marche. Je suis resté ainsi sur le champ de bataille les 18, 19 et 20 juin, date à laquelle je fus ramassé par des paysans et de suite conduit à Bruxelles. Là, on me pansa pour la première fois. Je faisais partie d’un convoi de 1500 hommes blessés.». Rétrospectivement, François complète ses souvenirs : «La bataille fut terrible pour les français. Ils ont eu une déroute complète, des parcs d’artillerie, des caissons de munitions et de vivres sont resté au pouvoir de l’ennemi. La retraite fut si précipitée qu’on n’avait à peine le temps de couper les traits des chevaux attelés après les pièces pour se sauver. Enfin, je ne ferai point la description entière de cette malheureuse retraite, puisque je fus pris prisonnier. Mais étant resté sur le champ de bataille, j’ai vu la grande partie de la troupe ennemie qui marchait à la poursuite des français. J’étais resté sur place baigné dans mon sang et malgré cette cruelle position, j’eusse encore la précaution, avant que l’ennemi ne passe dans nous, de défaire mes culottes et mes caleçons, et de me mettre sur mon ventre le nez en terre pour leur faire comprendre que j’étais tué et pillé «. Quoique cette précaution prise, il y eût un cavalier qui a voulu se satisfaire de mon sort : il m’a lancé un coup de pointe de sabre sur le cou, mais j’ai encore eu assez de force pour ne pas bouger de ma position. Si j’eusse fait le moindre mouvement, il est à croire qu’il m’aurait achevé. Je fus dans mon triste sort assez heureux de conserver un peu d’argent que j’avais eu la précaution de cacher dans ma bouche.» 

EN CAPTIVITE CHEZ L’ENNEMI … Après quelques jours passés à Bruxelles, Marq est dirigé sur Anvers : «Le 25 juin nous avons débarqué à cette ville, où nous fûmes déposés sur la paille et j’y fus depuis cette époque jusqu’au 10 août sans pouvoir me lever ni marcher. J’étais si cruellement blessé, que lorsque j’avais besoin d’aller me soulager, il me fallait l’aide de deux hommes pour me lever…».Le 10 août donc, François est envoyé en Angleterre : «Dans notre traversée nous eûmes quelques agitements de mer [sic], lesquels nous ont bien fait souffrir par le balancement du vaisseau. Plusieurs fois nous avons failli y faire naufrage». Le 22 septembre 1815, il arrive à Portsmouth : «…nous fûmes conduits à l’hôpital, du moins pour les plus blessés. Les autres ont été conduits en prison, et au fur et à mesure que les blessés se rétablissaient, les chirurgiens anglais chargés des pansements les faisaient partir pour la dite prison. Nous étions fort bien pansé s et proprement tenus lors du séjour à l’hôpital. «François précise même que «nos vivres dans cet hôpital étaient [de] quatorze onces de pain, une demie livre de pommes de terre et un quart de mouton avec le bouillon. Ceux de la prison étaient [d'] une livre et demie de pain de munition, un quart de bœuf et le bouillon pour quatre jours de la semaine ; et pour les deux autres jours c’était [la] même ration de pain, une livre de morue ou harengs cuits avec des pommes de terre dans l’eau chaude. Ces deux jours étaient détesté tant la nourriture était mauvaise. Nous ne pouvions manger de cette ratatouille, par la raison qu’elle était trop salée. Oh Dieu ! Quel sort affreux de se voir renfermé tel que nous l’étions dans ces maudites prisons. Mille fois j’ai désiré plutôt mourir que de vivre dans cette captivité et nonobstant mes blessures j’étais encore pressé par la faim. Le chagrin que j’avais de me voir expatrié et de ne savoir dans combien de temps je serais rendu à ma patrie augmentaient encore mes souffrances…» 

RETOUR VERS LA MERE-PATRIE … Le 29 décembre de la même année, les prisonniers français, par un ordre du Roi, sont renvoyés en France et c’est avec des béquilles que François retrouve son pays. Après une traversée terrible, il atteint enfin Le Havre le 1er janvier 1816. «Étant alors débarqués, nous fûmes conduits chez le commandant de la Place, où on nous délivra des feuilles de route afin de nous rendre au chef-lieu de nos départements. Comme j’étais toujours incapable de marcher, il m’a été délivré des mandats de voitures militaires sur lesquelles je fus conduit à Chaumont où je me suis présenté devant le maréchal de camp Chabert, qui commandait alors le département de la Haute-Marne [département de naissance de l’auteur]. M’ayant passé en revue, il m’a trouvé susceptible d’obtenir un congé absolu.» François Marq demande une pension à Chabert : «…la position à laquelle j’étais réduit ne me permettait pas de vivre sans les secours du Gouvernement». Après examen de ses blessures, et obtention de certificats délivrés par les chirurgiens qui ont procédé à ces derniers, complété par ses états de service, Marq est renvoyé dans ses foyers. Il y arrive le 19 mai 1816, près d’un an, après avoir été blessé à Waterloo… «Louis XVIII a daigné m’accorder par décision du 30 octobre [1816], une pension annuelle de 270 francs qui n’est guère en rapport à mon grade ni à mes blessures», écrit François Marq à la fin de ses mémoires.

Il en achève la rédaction en 1817. Nous ignorons tout de sa vie civile après la chute de l’Empire.

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( 28 mars, 2019 )

Brève histoire de l’organisation des soins dispensés aux blessés militaires dans les hôpitaux belges, après la dernière campagne napoléonienne (juin 1815) (1ère partie).

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Cet article magistral, rédigé par Edgar EVRARD fut publié la première fois dans la revue de l’Histoire des Sciences médicales en 1993 (Tome XXVII, n°1). Les chiffres entre parenthèses renvoient à la numérotation de la bibliographie se trouvant à la fin de cet article.

La dernière campagne de Napoléon se déroula en Belgique en juin 1815. Elle ne dura que quatre jours.

L’armée française franchit la frontière, le 15 juin à l’aube. Le 16 juin, à Ligny, elle infligea une défaite aux Prussiens de Blücher. Le même jour, au carrefour des Quatre- Bras, le maréchal Ney livra une bataille indécise aux troupes britanniques et hollando-belges rassemblées en toute hâte par Wellington. Le 18 juin, près de Waterloo, à l’issue de neuf heures de furieux combats, l’armée française fut défaite par celle de Wellington, secondée par l’intervention progressive de deux Corps prussiens. Le soir du m ê m e jour, à Wavre, Grouchy attaquait le 3ème Corps prussien. Dans sa retraite, les jours suivants, il réussissait à ramener à Givet 1 000 de ses 1 800 blessés.

Sur le plan médical, – le seul qui nous occupe -, la campagne de Belgique est caractérisée par des pertes particulièrement élevées dans les deux camps.

Pour des effectifs globaux, légèrement inférieurs à 300 000 hommes, environ 89 000 hommes (29,7 % ) furent mis hors de combat : 23 700 tués et 65 300 blessés (1).

Pour ce qui concerne la bataille de Waterloo, si l’on se réfère aux sources les plus sérieuses, sur un total de 188 680 combattants, on compte 10 813 tués (5,73 % ) et 35 295 blessés (18,70 % ) (1) (2). Le pourcentage des pertes par rapport à l’ensemble des effectifs réellement engagés, s’élève donc à 24,43 %. Chez les Alliés, il est de 14,71 % et, chez les Français, de 40,57 %.

Pendant six mois au moins, une partie importante du territoire belge actuel fut le siège d’une activité médicale intense. Dans le langage du droit humanitaire d’aujour d’hui, certaines villes, notamment Bruxelles et Louvain, auraient mérité l’appellation de « ville sanitaire ». Dans la rhétorique ampoulée de l’époque, la Belgique fut m ê m e appelée « la sœur de charité de l’Europe guerrière ».

Selon quels principes, fut résolue, en 1815, une situation critique liée à l’afflux massif de blessés ? Pour répondre à cette question, que la plupart des historiens escamotent, je me propose de décrire, d’une manière très brève et très schématique les trois points suivants :

I. les moyens des services médicaux des belligérants, à partir du 19 juin 1815 ;

II. l’activité des hôpitaux de Belgique, durant le semestre consécutif à la bataille de Waterloo ;

III. l’esquisse d’un bilan général des mesures prises.

I. Les moyens des services médicaux des belligérants à partir du 19 juin 1815

a. Service de santé de l’armée de Wellington . Ce service est sous les ordres de l’Inspecteur général des hôpitaux James Robert Grant. Chez les Britanniques, théoriquement, les 224 chirurgiens et aides-chirurgiens attachés aux divisions des deux Corps et à la réserve générale doivent le 19 juin, suivre leurs unités dans leur marche vers la France. Il en est de m ê m e des 93 chirurgiens et aides-chirurgiens attachés aux trois divisions d’infanterie et aux deux brigades de cavalerie du Corps hollando-belge.

Seuls restent disponibles pour les soins des blessés les services de santé attachés à la base britannique et à la base de l’armée des Pays-Bas, en territoire belge.

La base britannique comporte 52 membres du Service médical, dont 16 chirurgiens, 3 médecins, 22 aides-chirurgiens d’hôpitaux, 7 pharmaciens et 4 comptables. Ils sont répartis dans cinq hôpitaux généraux, de 500 à 1 000 lits, que les Britanniques ont créés, à partir d’août 1814, le long des deux lignes de communication vers la Grande- Bretagne. Ils sont situés à Ostende, Bruges, Gand, Bruxelles et Anvers (3) (4).

Le service de santé territorial de l’armée du Royaume des Pays-Bas gère une base hospitalière importante sur ce même théâtre d’opérations. Le service de santé de l’armée hollando-belge est dirigé par l’Inspecteur général S. Brugmans, un médecin hygiéniste hollandais qui a fait ses preuves comme organisateur. Quand Louis Bonaparte était roi de Hollande, Napoléon l’avait nommé Inspecteur général du service de santé de l’armée des Pays-Bas. Le roi Guillaume d’Orange l’a confirmé dans cette fonction en novembre 1814. La zone constituée par la partie méridionale du Royaume des Pays-Bas, c’est-à-dire la Belgique actuelle, est d’une grande importance stratégique. Brugmans s’est attelé à y organiser trois lignes d’hôpitaux, en vue des futures hostilités qui, selon les plans des Alliés, devraient commencer le 1er juillet 1815. Les hôpitaux militaires de Bruxelles et Louvain, et les hôpitaux civils de Charleroi, Nivelles et Termonde qui seraient réquisitionnés en cas d’hostilités, constituent la 1ère ligne. La 2ème et la 3ème ligne sont situées plus au Nord, en Hollande (5) (6) (7) (8).

 

Les hôpitaux militaires de Namur, Liège et Maastricht ne relèvent plus du commandement de Brugmans. Ils sont occupés et dirigés par les Prussiens. Ceux de Gand et d’Anvers le sont par les Britanniques.

Au début de juin 1815, Brugmans a confié au 1er officier de santé François Kluyskens (1771-1843) la direction du Service de santé territorial des Provinces méridionales du Royaume des Pays-Bas. Ce service ne comprend que des Belges. Kluyskens, lui aussi est belge. Il est né à Alost. Ce chirurgien militaire chevronné a servi avec distinction successivement dans l’armée autrichienne puis dans l’armée française. En octobre 1814, il s’est rallié à sa nouvelle patrie, créée par le Congrès de Vienne. Il a été le chirurgien en chef de l’hôpital militaire de Gand. Dans l’exercice de ses nouvelles fonctions, il a décidé d’assumer personnellement la direction de l’hôpital militaire de Bruxelles. Celui-ci a une capacité de 500 lits. Le 15 juin 1815, son personnel comprend 5 chirurgiens-majors, 6 chirurgiens aides-majors et 8 sous-aides.

L’hôpital militaire de Louvain possède des effectifs chirurgicaux du même ordre de grandeur.

b. Service de santé de l’armée de Blücher . Dirigé par le chirurgien général Voelzke, il a copié l’organisation française dans ses quatre Corps d’armée. Mais à l’arrière de ceux-ci, il souffre d’une pénurie très grave en personnel chirurgical, le long des lignes de communication vers la Rhénanie. Il en résulte que tous les blessés prussiens, avant de pouvoir atteindre Liège ou Maastricht, seront soignés uniquement par les services de santé britannique et hollando-belge (9), à moins qu’ils ne soient recueillis par des hôpitaux civils. A Anvers, le chirurgien français Claude Louis Sommé, installé dans cette ville depuis qu’il a quitté le Corps de Santé de la Grande Armée en 1806, aura l’occasion d’en soigner beaucoup à l’hôpital civil Sainte- Elisabeth.

c. Service de santé de l’armée française. Il n’intervient évidemment pas dans l’organisation des soins conférés aux blessés hospitalisés en Belgique, à l’issue de la campagne de juin 1815. Une partie de ses membres a accompagné les unités en retraite vers Laon et Reims. Tel est le cas de Percy, chirurgien en chef de l’Armée du Nord. Les autres sont prisonniers à Bruxelles ou à Louvain. Tel est le sort de Dominique Larrey.

d. En conclusion de ces quelques données numériques, il est patent qu’à l’aube du 19 juin 1815, il existe une disproportion énorme entre les moyens des services de santé des vainqueurs et l’étendue des pertes dont les soins leur reviennent.

A suivre…

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( 9 février, 2019 )

Quelques figures d’Empire (II).

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CANLER (Louis), 1797-1865. Très jeune, il suit son père, officier des armées de la République. Enfant de troupe, Canler est nommé tambour  par l’Empereur en personne, en juin 1805. En 1811, il s’engage au 28ème de ligne toujours en tant que tambour. Cinq ans plus tard, comme il l’écrit lui-même dans ses « Mémoires », « je quittai les baguettes pour le fusil. Je venais d’être nommé caporal… » C’est dans les rangs de ce régiment qu’il participera à la campagne de Belgique de 1815. En 1820, il entame une brillante carrière dans la police et deviendra, par ses compétences, chef du Service de Sûreté.

CAULAINCOURT (Général Armand-Augustin, marquis de). Grand-Écuyer de l’Empereur, duc de Vicence, 1773-1827. Entré à l’âge de quatorze ans au Royal-Étranger, sous-lieutenant en 1789, Caulaincourt est nommé capitaine au début de la Révolution. Il grimpe rapidement les échelons. En 1797, il est chef d’escadron. Colonel en 1801, il rencontre la même année Bonaparte ce qui marquera le début d’une nouvelle carrière. En 1802, le Premier Consul le nomme aide-de-camp. Caulaincourt est fait général de brigade en 1803.  Il participe à l’enlèvement du duc d’Enghien en mars 1804, en territoire étranger. Grand-Écuyer de l’Empereur en juin 1804, Caulaincourt est nommé général de division en février 1805. Nommé ambassadeur de France en Russie, en 1807, il s’avère être un diplomate confirmé. Il suit Napoléon en Russie, revient avec lui en France en décembre 1812, au terme d’un voyage mémorable de Smorgoni à Paris. Caulaincourt en profitera pour prendre quotidiennement des notes, à l’insu de l’Empereur. Ces derniers formeront un passage de ces Mémoires qui ne paraîtront qu’en 1933. Il participe aux négociations diplomatiques entourant la campagne de Saxe en 1813. Il est nommé ministre des affaires étrangères en novembre de la même année. En 1814, son rôle est primordial lors de la campagne de France et lors du Congrès de Châtillon. Après Waterloo, Caulaincourt est désigné pour siéger au gouvernement provisoire (du 22 juin 1815 au 9 juillet 1815). Cet homme de qualité, fin diplomate et grand serviteur de l’Empire, s’éteint en 1827.

CHASTENAY (Louise-Marie-Victorine de), 1771-1855. Issue d’une famille royaliste, poursuivie par la Révolution, la jeune Victorine se préoccupe de politique. Elle côtoie Bonaparte, Barras, Fouché et d’autres personnages appelés à prendre une importance. Parfaitement à son aise en fréquentant le monde aristocratique et littéraire, elle rencontre madame de Genlis et madame de Staël. Cultivée, très aux faits des événements, elle laissa des « Mémoires » qui témoignent de son esprit d’observation.

DAUTANCOURT (Général Pierre), 1771-1832. Ayant embrassé la carrière des armes en 1792, comme volontaire dans les rangs du 2ème bataillon de Vervins (Aisne), Dautancourt grimpe rapidement les échelons. En 1800, il est capitaine de cavalerie dans la gendarmerie d’élite, en 1804, chef d’escadron et en 1807 major du 1er régiment de chevau-légers lanciers polonais de la Garde Impériale. Nommé général de brigade en 1813, il commande, durant la campagne de France, la 2ème brigade de cavalerie de la Garde. De la campagne de Prusse à celle de France, en passant par la campagne d’Autriche, Dautancourt se bat courageusement. Il est mis en non-activité en septembre 1814, puis reprend du service durant les Cent-Jours en tant que commandant de la Gendarmerie de la Garde Impériale. De nouveau licencié au retour du Roi, en 1815, il sera admis à la retraite comme maréchal-de-camp en 1825 et ne reprendra qu’une brève activité dans les années 1830-1832, occupant les fonctions de commandant de la 1ère subdivision et de la 15ème division militaires.

DURAND (Jean-Baptiste-Alexis), 1794-1853. Originaire de Fontainebleau, d’abord apprenti-menuisier à Paris, il décide d’embrasser la carrière des armes en rejoignant les rangs du 1er régiment des Gardes d’honneur. En 1814, après la première abdication, Durand est à Nantes puis à Bordeaux, cherchant à s’embarquer pour l’Amérique. En mars 1815, avec le retour de Napoléon, il devient sous-lieutenant dans la Garde nationale. Arrêté par les Vendéens insurgés à Saint-Maixent, délivré par la gendarmerie au bout de trois semaines, Durand rejoint l’armée. Au moment de la bataille de Waterloo, il est à Soissons. Après la chute de Napoléon on le retrouve à Bordeaux, puis parcourant le midi de la France, en Suisse et en Italie. Expulsé de Rome à cause de sa pauvreté, Alexis Durand s’installe à Fontainebleau, se marie, et exerce son premier métier de menuisier tout en s’adonnant à sa grande passion de l’écriture.

DURAND (Sophie, née COHONSET).  Épouse du général Durand, elle occupait les fonctions de première dame de l’impératrice. 

FAIN (Agathon-Jean-François, baron), 1778-1837. Lorsque le 27 octobre 1795, le général Bonaparte s’installe à l’hôtel de la première division militaire, rue des Capucines, à Paris, il y trouve un jeune garçon de dix-sept ans, « commis dans les bureaux de la Convention ». C’est Fain. C’est à lui que Bonaparte dicta ses premiers ordres de général en chef.  Par la suite il est chargé de la division des archives à la Secrétairerie d’État aux Tuileries. Par la suite il suivra Maret, secrétaire d’État, tous ses voyages officiels, approchant ainsi le Premier Consul, puis l’Empereur. Début 1806, Fain accède au cabinet de Napoléon en tant que secrétaire-archiviste. Nommé baron en 1809, commandeur de la Légion d’honneur et maître des requêtes au Conseil d’État en 1811, il remplace Méneval en mars 1813, alors secrétaire du Portefeuille. Après la première abdication, Fain se fait plus discret, en se retirant en province, dans sa propriété du Loiret. Après son retour de l’île d’Elbe, Napoléon le réintègre dans ses fonctions. Il suivra l’Empereur à Waterloo.

FÉE (Antoine-Laurent-Apollinaire), 1789-1874.  Nommé pharmacien sous-aide en octobre 1809, il participe à la campagne d’Espagne, à propos de laquelle, il laissera d’intéressants  « Souvenirs ».  En 1815, après avoir été reçu Maître en pharmacie au sein de l’École de pharmacie de Strasbourg, Antoine Fée participe à la campagne de Belgique. En avril de la même année, il est nommé pharmacien aide-major à la 3ème division (général Marcognet) du 1er corps d’armée (général Drouet d’Erlon).

FRANCONIN (Commandant François), 1788-1857. Entré au service en 1807 aux fusiliers-grenadiers, il passe caporal en 1810 au  1er régiment de tirailleurs, puis fourrier au même régiment, en mai 1811. Quelques mois plus tard on le retrouve dans les rangs du 2ème régiment de grenadiers avec ce même grade. En  avril 1813, Franconin est nommé sergent-major au 1er régiment de grenadiers, puis lieutenant en deuxième second en mars 1814.  Passé au fameux Bataillon de l’île d’Elbe (4ème compagnie) en mai de la même année, il est nommé après le retour de Napoléon à Paris lieutenant en premier, sous-adjudant-major.

GIROD DE L’AIN (Général Félix) 1789-1874. En décembre 1805, le jeune Girod de l’Ain entre à l’École militaire de Fontainebleau. A sa sortie, il est nommé sous-lieutenant et affecté à titre provisoire au 9ème régiment d’infanterie légère. Il se bat en Pologne et en Espagne. Il sera nommé en 1810 adjudant-major. Début 1812, il quitte le 9ème léger et devient capitaine aide-de-camp du général Dessaix. L’année suivante nous le retrouvons comme aide-de-camp du général Curial. Il participe à la campagne de 1813 en Allemagne et devient chef de bataillon. Girod de l’Ain est engagé dans la campagne de France avec ce même grade. Durant les Cent-Jours, il suit le général Curial nommé par l’Empereur commandant de la 7ème division militaire. Mis en demi-solde après l’Empire, il est néanmoins réintégré dans l’armée dès 1818.

GOURGAUD (Général Gaspard), 1783-1852. Il entre en 1799 à l’École polytechnique, puis rejoint en 1801 l’école d’artillerie de Châlons comme sous-lieutenant. Affecté comme lieutenant en second en 1802 au 7ème régiment d’artillerie à pied Gourgaud devient au début de l’année suivante adjoint au professeur de fortification de l’École d’artillerie de Metz. Mais quelques mois plus tard, il passe au 6ème régiment d’artillerie à cheval. Gourgaud participera à toutes les campagnes de l’Empire. Il est à Ulm, à Vienne, à Austerlitz. Il combat en Prusse et en Pologne. En 1808 il est nommé capitaine, après avoir reçu l’année suivante la croix de la Légion d’honneur. Il se bat en Autriche dans les rangs de son 6ème régiment d’artillerie à cheval. Après un passage en 1810 à la manufacture d’armes de Versailles où il travaille à l’élaboration d’un nouveau fusil, Gourgaud part en Espagne. Il se distingue au siège de Saragosse, puis est rappelé et expédié en mission à Dantzig. Le 3 juillet 1811, Gourgaud est nommé officier d’ordonnance de l’Empereur.  Présent lors de la campagne de Russie, il sauve (une première fois) la vie de Napoléon en découvrant lors de l’incendie de Moscou, un énorme dépôt de poudre dans le Kremlin, où résidait l’Empereur et son état-major. En récompense il reçoit le titre de baron d’Empire alors qu’il n’est encore qu’un simple capitaine. Lors du passage de la Bérézina, Gourgaud traversa par deux fois à la nage ce cours d’eau glacé, afin de reconnaître les rives et permettent ainsi l’établissement des ponts  qui permirent le passage de l’armée. Cet exploit lui valut le grade de chef d’escadron et le titre de premier officier d’ordonnance de l’Empereur ; un titre crée spécialement pour lui.  En 1813, en Saxe, il est non loin de l’Empereur. Lors de la campagne de France, à Brienne, le 29 janvier 1814, il sauve une seconde fois l’Empereur en tuant d’un coup de pistolet un cosaque qui était sur le point de transpercer le souverain de sa lance. Il est nommé par la suite colonel et commandeur de la Légion d’honneur. Après la première abdication, Gourgaud  est admis dans les gardes du corps de Louis XVIII et reçoit la croix de Saint-Louis, puis nommé chef d’état-major de la 1ère division militaire. Au retour de l’Empereur, il participe à la campagne de 1815. Nommé général de brigade et aide-de-camp de l’Empereur le 21 juin 1815, il le suivra dans son exil à Sainte-Hélène. Toutefois, ce personnage, militaire courageux et tout dévoué, est d’un caractère ombrageux, impulsif et jaloux. Le huit-clos si particulier de Sainte-Hélène lui deviendra rapidement insupportable. Il en part le 14 mars 1818.

GRIOIS (Général Charles), 1772-1839. Après avoir achevé ses études, Griois décide d’embrasser la carrière des armes et passe le concours d’entrée de l’École d’artillerie de Châlons en 1792. Il est reçu 26ème sur 47. Nommé lieutenant au 4ème régiment d’artillerie, il est dans les Pyrénées-Orientales en mars 1793, puis regagne la vie civile. En mai 1800, Griois est nommé capitaine en second au 4ème d’artillerie et rejoint  l’état-major de l’artillerie à l’Armée de réserve. Il participe à la campagne d’Italie, puis est nommé capitaine en premier et tient garnison à Brest, à Grenoble et à l’île d’Elbe. Premier chef d’escadron au 1er régiment d’artillerie à cheval en 1803, il est nommé major quelques mois plus tard. Au début de l’année 1806 Griois est chef d’état-major de l’Armée de Naples, nous le retrouvons trois ans plus tard en Autriche. Il y arrive alors que la campagne est achevée et regagne l’Italie. En juin 1811, il est nommé colonel du 4ème régiment d’artilleur à cheval et prend part à la campagne de Russie. En 1813, Griois accède au grade de major de l’artillerie de la Garde et participe à la  campagne d’Allemagne. L’année suivante, il est attaché à la cavalerie de la Garde, placée sous les ordres de Nansouty, puis de Belliard et enfin de Sébastiani. Nommé directeur de l’artillerie à Mézières, durant la Première Restauration, il est chargé au  retour de l’Empereur en mars 1815, d’organiser la défense des places de l’Ardenne, sous les ordres du général Vandamme. A la fin de 1815 Griois occupe les fonctions de directeur d’artillerie au Havre. Il était commandeur de l’ordre de la Légion d’honneur (12 août 1813) et chevalier de l’ordre royal de Saint-Louis. Griois était également chevalier de la Couronne de Fer et enfin baron de l’Empire depuis le 16 août 1813.

C.B. 

A suivre.

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( 4 décembre, 2018 )

Un témoignage méconnu sur la campagne de Russie. Récit d’Amédée de Pastoret (1ère partie)

Amédée

Amédée-David de Pastoret est né le 2 janvier 1791 à Paris. Fils du marquis de Pastoret, membre du Sénat conservateur. Il fait ses études au lycée Napoléon, et à l’âge de 18 ans, est envoyé à Rome comme secrétaire général du Ministre de l’Intérieur. Il est nommé le 19 janvier 1810 auditeur de seconde classe, et affecté près l’administration des Ponts et Chaussées jusqu’en 1811. Il passe en service extraordinaire comme intendant en Russie en 1812. Officiellement auditeur de première classe en service ordinaire près du ministre de la police et de la section de l’intérieur en 1812, il est également rattaché à la commission du contentieux en 1812.

En service extraordinaire, il est fait sous-préfet de Corbeil le 7 avril 1813, puis de Châlon-sur-Saône, mais est mis à disposition de Daru, pour la Grande-Armée, par décret du 14 avril 1813. Le décret du 26 décembre 1813 le nomme adjoint au commissaire extraordinaire dans la 18ème  division militaire (Dijon). Il se rallie aux Bourbons en 1814 et est alors nommé maître des requêtes. Membre libre de l’Académie des Beaux-Arts en 1823. Conseiller d’État en service extraordinaire en 1825. Il refuse en 1830 de prêter serment à Louis Philippe et se mêle assez activement aux menées légitimistes. Il soutient le prince Louis-Napoléon. Il est nommé  sénateur le 31 décembre 1852, grand officier de la Légion d’honneur en 1853 et membre de la commission municipale de Paris en 1855. Il s’éteint à Paris le 18 mai 1857.

A propos de son rôle durant la campagne de Russie.

Pastoret fut intendant de la Russie blanche. Il  n’avait eu que deux mois pour organiser cette province, délai manifestement trop court, quand il se vit être entraîné dans les désastres de la Grande-Armée et réduit à tracer dans les boues et les neiges son douloureux itinéraire de Vitebsk à la Bérézina. Il assiste au dénouement du drame militaire le plus poignant que les annales du monde aient enregistré; il rejoint la Grande-Armée à ce moment tragique où, selon le mot de Ségur  « l’aspect de la carte devenait effrayant. » Les premières nuits de grand froid, en gelant des bivouacs entiers, ont frappé les troupes comme à coups de massue. Koutousov les talonne depuis Moscou. L’âge et le caractère de ce général rendent sa poursuite peu active, mais n’empêchent pas que Napoléon ne soit dans l’impossibilité de faire halte là où, par hasard, il pourrait reposer ses troupes et les nourrira Au moins Napoléon se rassure-t-il en voyant le Dnieper tout près de lui il compte s’arrêter de l’autre côté du fleuve et recueillir là les fruits de cette extrême prudence qu’il sait mêler à ses plus grandes témérités. La région entre le Dnieper et la Duna lui appartient Oudinot et Saint-Cyr à Polotsk, avec les 2ème  et 6ème  corps, Victor à Smolensk avec le 9ème, Schwarzenberg à Minsk avec les Autrichiens, la lui tiennent fermée; Macdonald resté de l’autre côté du Niémen avec le 10ème corps, Augereau à Berlin avec le 11ème, viendront l’y rejoindre. Telles sont ses espérances; dans le fait, son dispositif de sûreté est enfoncé depuis le jour même où il a quitté Moscou. Ce jour-là, 18 octobre 1812, Gouvion Saint-Cyr battu à Polotsk par la faute de Victor, qui ne l’a pas secouru, a perdu la lignezde la Duna ; il rétrograde avec Oudinot vers Sienno, où Victor vient tardivement le rejoindre, mais où il ne pourront se maintenir En même temps, Schwarzenberg, qui barrait jusque-là la route à l’armée de Tchitchagov, lui abandonne Minsk et se retire vers Varsovie, trahissant ainsi la première défection de son empereur à la cause de Napoléon; Tchitchagov se dirige vers Borisov, où il se propose de maîtriser les passages de la Bérézina. Koutousov à l’est, Wittgenstein au nord, Tchitchagov au sud-ouest, sont désormais aux trois sommets d’un triangle à l’intérieur duquel la Grande-Armée se trouve inscrite; ce triple coin s’enfonce dans la masse militaire française qui s’émiette et ne résiste plus.

Partout des retraites, des abandons, des capitulations depuis le 6 novembre 1812, jour au cours duquel il connu la conjuration de Malet, l’Empereur n’a reçu que de mauvaises nouvelles. D’abord le rapport de Gouvion Saint-Cyr, annonçant son revers de Polotsk, puis les courriers qui lui apprennent la porte de Minsk, la défection des Bavarois, désormais séparés de Gouvion Saint-Cyr et marchant par un itinéraire à eux, le pillage des magasins de Smolensk. Il est dans cette ville, qu’il faut maintenant quitter, qu’on ne quittera pas sans de nouveaux désastres, quand le jeune intendant de Pastoret s’en approche, croise des troupes du prince Eugène qui marchent vers Vitebsk et qu’il n’a pas qualité pour arrêter. Ces troupes ignorent encore l’événement dont Pastoret vient rendre compte Vitebsk pris, la mauvaise garnison de Berg, qui le défendait, prise elle-même, ou rejetée en désordre vers le gros du 9ème corps. Au cours de sa campagne de Russie, Amédée de Pastoret rencontrera plusieurs personnages célèbres (Berthier, Murat et l’Empereur en personne).

CB.

Ce témoignage, intitulé « De Vitebsk à la Bérézina », fut publié la première fois dans la Revue de Paris en 1902. Au début de ce texte, se trouve la préface réalisée  pour l’occasion et que nous avons jugé bon de conserver.

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Amédée de Pastoret fut Intendant, de la Russie Blanche en 1812 Il n’avait eu que deux mois pour organiser cette province, délai manifestement trop court, quand il se vit entraîné dans les désastres de la Grande-Armée et réduit à tracer dans les boues et les neiges son douloureux itinéraire de Vitebsk à la Bérézina. La suite de sa carrière, toujours liée aux péripéties de l’histoire, devait le ramener à Corbeil et à Chalon-sur-Saône comme sous-préfet et se terminer à Paris môme, où le gouvernement de la Restauration lui réservait une position bien fixe de conseiller d’État.

Les muses l’y attendaient, celle de la poésie, celle de l’histoire, assez sensibles l’une et l’autre aux efforts de sa plume pour lui valoir un jour une place a l’Académie des Beaux-Arts. Les libraires connaissent de lui des « Élégies », des « Poèmes descriptifs et sentimentaux », des ouvrages sur le XVIème  et le XVIIème siècle, des morceaux de concours quelquefois couronnés.

Le fragment inédit que nous publions ici méritait, certes, que l’érudit moscovite, M. Pierre Stchoukine, le recueillit et le plaçât dans ses précieuses collections documentaires relatives à l’année 1812. Une sincérité parfaite, une maladresse charmante feront Je premier mérite de ces souvenirs. On y voit, par exemple, l’auteur glisser sans appuyer sur les épisodes de la Bérézina, qui se sont pourtant déroulés sous ses yeux, et s’étendre de préférence sur ceux de Moscou, qu’il ne connaît que par ouï-dire. Voilà bien les témoins oculaires mais, à défaut d’art dans la narration, à défaut même d’une parfaite exactitude historique, leurs textes se recommandent par un autre et supérieur intérêt, celui de choses directement connues, vécues, belles, quoi qu’ils fassent pour les décolorer, des couleurs de la réalité. Pastoret assiste au dénouement du drame militaire le plus poignant que les annales du monde aient enregistré; il rejoint la Grande-Armée à ce moment tragique où, selon le mot de Ségur  « l’aspect de la carte devenait effrayant. Les premières nuits de grand froid, en gelant des bivouacs entiers, ont frappé les troupes comme à coups de massue. Koutousov les talonne depuis Moscou. L’âge et le caractère de ce général rendent sa poursuite peu active, mais n’empêchent pas que Napoléon ne soit dans l’impossibilité de faire halte là où, par hasard, il pourrait reposer ses troupes et les nourrira Au moins Napoléon se rassure-t-il en voyant le Dnieper tout près de lui il compte s’arrêter de l’autre côté du fleuve et recueillir là les fruits de cette extrême prudence qu’il sait mêler à ses plus grandes témérités. La région entre le Dnieper et la Duna lui appartient Oudinot et Saint-Cyr à Polotsk, avec les 2ème  et 6ème corps, Victor à Smolensk avec le 9ème , Schwarzenberg à Minsk avec les Autrichiens, la lui tiennent fermée ; Macdonald resté de l’autre côté du Niémen avec le 10ème corps, Augereau à Berlin avec le 11ème , viendront l’y rejoindre. Telles sont ses espérances; dans le fait, son dispositif de sûreté est  enfoncé depuis le jour même où il a quitté Moscou. Ce jour-là, 18 octobre, Gouvion Saint-Cyr battu à Polotsk par la faute de Victor, qui ne l’a pas secouru, a perdu la lignez de la Duna ; il rétrograde avec Oudinot vers Sienno, où Victor vient tardivement le rejoindre, mais où il ne pourront se maintenir En même temps, Schwarzenberg, qui barrait jusque-là la route à l’armée de Tchitchagov, lui abandonne Minsk et se retire vers Varsovie, trahissant ainsi la première défection de son empereur à la cause de Napoléon ; Tchitchagov se dirige vers Borisov, où il se propose de maîtriser les passages de la Bérézina. Koutousov à l’est, Wittgenstein au nord, Tchitchagov au sud-ouest, sont désormais aux trois sommets d’un triangle à l’intérieur duquel la Grande-Armée se trouve inscrite; ce triple coin s’enfonce dans la masse militaire française qui s’émiette et ne résiste plus. Partout des retraites, des abandons, des capitulations depuis le 6 novembre, jour au cours duquel il connu la conjuration de Malet, l’Empereur n’a reçu que de mauvaises nouvelles d’abord le rapport de Gouvion Saint-Cyr, annonçant son revers de Polotsk, puis les courriers qui lui apprennent la porte de Minsk, la défection des Bavarois, désormais séparés de Gouvion Saint-Cyr et marchant par un itinéraire à eux, le pillage des magasins de Smolensk. Il est dans cette ville, qu’il faut maintenant quitter, qu’on ne quittera pas sans de nouveaux désastres, quand le jeune intendant de Pastoret s’en approche, croise des troupes du prince Eugène qui marchent vers Vitebsk et qu’il n’a pas qualité pour arrêter. Ces troupes ignorent encore l’événement dont Pastoret vient rendre compte Vitebsk pris, la mauvaise garnison de Berg, qui le défendait, prise elle-même, ou rejetée en désordre vers le gros du 9ème corps.

 ART ROË

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-Nous nous hâtâmes d’arriver à Smolensk, nous entrâmes dans ces remparts à demi détruits, nous passâmes devant ces maisons naguère brillantes et qui ne présentaient plus que des ruines et des décombres, nous arrivâmes. Le ministre[1] me mena sur le champ chez l’Empereur. Il fallut voir d’abord M. le prince de Neuchâtel, comme major général de l’armée [le maréchal Berthier].

« -Vous ici ! me dit-il, et que venez-vous faire ? »

-Apporter une triste nouvelle, monseigneur, Vitebsk est pris.

- Vitebsk est pris ! Et le corps du vice-roi [Eugène de Beauharnais] y est allé ?

-Le corps du vice-roi est à une marche dans cette direction mais, monseigneur, Vitebsk est pris.

-Cela n’est pas possible, dit-il.

-Je voulus répondre.

-Cela n’est pas possible,-reprit-il, trois ou quatre fois, et il ajouta:

–Au reste, pourquoi venez-vous me l’apprendre à moi ? Allez-vous-en, si vous voulez, le dire vous-même à l’Empereur ! » 

Je pris mon parti et je montai. Au moment où j’arrivais dans le salon de service, un des aides-de-camp de Pouget venait d’entrer chez l’Empereur, à qui il contait le gros de l’aventure; pendant quelques minutes qu’il y resta, ce fut beau jeu de voir comment tout le salon s’intriguait de savoir la nouvelle. Enfin, l’Empereur me fit appeler j’entrai comme j’étais venu, c’est-à-dire avec mon épée détachée à la main et un bonnet de drap noir en place de chapeau. Il était seul avec le roi de Naples [le maréchal Murat], et me dit d’abord d’un air assez calme

«-Eh bien! Vous faites donc la campagne tout entière ? Vous voulez être avec nous, vous nous revenez ?

-Hé bon Dieu, Sire, lui répondis-je, ce n’est pas ma faute !

-Je le sais bien, reprit-il, mais voyons, contez-moi comment cela s’est passé. »

Je lui en fis le récit, le plus succinctement qu’il me fut possible. Quand j’eus fini, le roi de Naples me demanda avec une sorte d’empressement quels étaient ces coquins de soldats qui s’étaient rendus de la sorte :

« -Sire, lui dis-je avec toute l’humilité du monde, c’est le régiment de Berg. »

Il le prit pour bon et ne m’interrogea plus[2].Je me tournai vers l’Empereur et je répondis d’abord à ses questions sur la nature et la quantité des approvisionnements Il y avait en magasin, lui dis-je, de quoi nourrir l’armée dix jours et entretenir un corps tout l’hiver.

« -Avez-vous eu beaucoup de peine à les rassembler ? dit-il.

-Un peu, repris-je, parce que l’ennemi était toujours près de moi.

- Oui, mais vous aviez Gouvion pour vous défendre.

- Pardonnez-moi, Sire. M. de Gouvion ne pouvait pas s’occuper de nous il avait assez à faire de se défendre lui-même.

- Et les habitants ?

-Les habitants avaient fini par prendre quelque confiance. Tous les administrateurs polonais que Votre Majesté avait mis avec moi s’étaient éloignés, et leur absence a souvent arrêté notre marche.

-Comment ?  dit-il, vous étiez tout seul ?

-Tout seul, lui répondis-je et je prie Votre Majesté de m’excuser à ce titre si je n’ai pas rempli ses intentions. »

De là ses questions passèrent aux diverses branches d’administration, puis il revint au fait même, à la prise de la ville

« -Mais comment se fait-il donc que Gouvion n’ait pas arrêté Wittgenstein ?

-Sire, il n’avait que trente mille hommes au plus.

-Cela n’est pas vrai, reprit-il vivement. Il en avait cinquante et Wittgenstein vingt.

-Je ne puis dire à Votre Majesté que ce que je sais, mais je le sais par des moyens sûrs par l’espionnage, par des rapports fréquents, par l’intérêt que je devais y prendre. M. le maréchal de Gouvion n’avait que trente mille hommes, et M. de Wittgenstein en a cinquante.

-Ils m’ont encore trompé s’écria-t-il tout d’un coup. »

Puis, revenant

«-Et Victor ?

-Je ne répondis pas.

-Victor ? reprit-il.

-Sire, lui dis-je, il ne m’appartient pas de juger sa con duite je pourrais tromper Voire Majesté et me tromper moi-même.

« -Non, dites, dites !

-Sire, il y a un mois que Vitebsk était dans un pressant danger. Monseigneur le duc de Bellune, à qui nous adressions tous les jours des représentations, à qui, chaque jour, M. le maréchal de Gouvion demandait des renforts, à qui l’on indiquait une route courte et sûre pour se porter sur les derrières de l’armée ennemie, n’a pas jugé à propos de marcher; il attendait. disait-il, les ordres de Votre Majesté pour nous secourir et, lorsque enfin il a cru pouvoir s’avancer, M. le maréchal de Gouvion a livré bataille et l’a perdue.

« -Oh malheureux ! dit-il avec indignation. Non, ce Victor n’est pas même en état de commander une division, un régiment ! Ne pas marcher! Laisser forcer la ligne ! Voyez-vous comme ils sacrifient à eux-mêmes le salut de mes armées ? Quelle sottise ! Quelle ignorance des principes de l’art de la guerre ! poursuivit-il en s’approchant d’une carte posée  sur la table. Voilà comme ils sont tous. Je les ai faits trop, ils ne marchent plus qu’à regret, ils font manquer tous mes plans. Davout est à moitié fou et ne sert plus à rien. Ce Victor vient à Smolensk détruire inutilement les approvisionnements préparés Augereau ne voulait pas remuer, et croit me faire une grâce en m’obéissant. Il faut pourtant bien qu’ils m’obéissent,  ils savent qui je suis, et je sais ce qu’ils sont. Non, non, il n’y en a pas un seul parmi eux, à qui l’on puisse rien confier il faut éternellement tout faire. Eh bien ! Je ferai tout. Mais qu’ils exécutent, qu’ils obéissent !  Qu’ils y prennent garde, je saurai bien me passer d’eux ! Voyez, ajouta-t-il, quel plan on m’a fait ainsi manquer. Le vice-roi à Vitebsk, Gouvion à Dunabourg et Macdonald à Riga tenaient la Duna tout entière. A Moguilev, à Smolensk, Davout et Ney couvraient le Dnieper. Victor allait a Orcha, Regnier à Minsk, Poniatowski à Plotzk, Schwarzenberg avec les Allemands dans l’Ukraine, et de Vilna, pendant l’hiver, j’organisais tout ce pays, je reposais l’armée, et les forçais enfin à obéir. Quelle ignorance ! Quelle ignorance!,répéta-t-il deux ou trois fois encore, en frappant du poing sur la table. Et ils veulent me tromper encore ! »

Il revint alors à moi.

« -N’avez-vous rien laissé à Vitebsk ? reprit-il.

-Quelques malades qu’il m’a été impossible d’emmener mais ils sont en sûreté. Le maire m’a juré sur son honneur de les protéger, de les nourrir, de les soigner. Je dois dire son nom à Votre Majesté c’est Bohomolec, et j’aime à lui rendre aujourd’hui devant vous ce témoignage d’estime et de reconnaissance.

-C’est bien, dit l’Empereur. J’en suis content. »

Le roi de Naples se joignit à moi pour appuyer cet éloge. Peu à peu, l’Empereur s’apaisa et revint à la causerie qui lui est naturelle.

« -Quel pays était votre Vitebsk ? me demanda-t-il. J’ai bien vu la ville; mais les environs ? 

-Fort tristes, répondis-je. Le pays, les institutions et les hommes, tout cela n’est que de la barbarie ornée.

- Je le sais, reprit-il. »

Et, après quelques autres phrases.

« -Voyez un peu, ils m’accusent d’ambition, comme si l’ambition pouvait me conduire ici La guerre que je fais est toute politique. Eh qu’ai-je à gagner à venir chercher un pareil climat, un pareil pays? Rien de tout cela vaut-il la plus mauvaise partie de la France Ils ont, eux, un intérêt bien différent en Pologne, en Allemagne, tout leur est bon. Tout est beau pour des sauvages. Le soleil seul, pendant six mois de l’année, est un plaisir nouveau. Ce sont eux qu’il faut arrêter, et non pas moi. Ces Allemands n’y entendent rien, avec toute leur philosophie. »

Le discours dura quelque temps encore de la sorte puis  il me demanda si je n’étais pas fatigué. Je l’étais, j’en convins bien vite, et il m’envoya coucher, en ajoutant :

« -Demain, je vous ferai appeler. »

Quand je sortis, tout le monde était émerveillé de ma faveur; beaucoup de personnes me reconnurent. J’attendis le lendemain: mais l’Empereur reçut de mauvaises nouvelles et je ne le retrouvai que longtemps après, non loin de la Bérézina.

Smolensk était une des villes considérables de la Russie elle avait été longtemps le sujet des guerres des czars et des rois de Pologne, et sa situation sur le Dnieper, sa proximité des provinces fertiles du nord et du midi justifiaient assez l’importance qu’on avait mise à sa possession. Lorsque j’y arrivai, le 10 novembre, elle était loin de conserver aucune trace de son ancienne prospérité des maisons en ruine, des palais brûlés s’offraient de toutes parts à nos regards affligés.

Nos soldats, et surtout les grenadiers de la Vieille-Garde, avaient établi dans un endroit de la ville où viennent se joindre quatre des principales rues, un véritable bazar. Là, on trouvait une quantité de choses incroyable tout ce que désire le luxe et tout ce que demande le besoin. Ici, une vivandière offrait des montres, des anneaux, des colliers, des vases d’argent et quelquefois des pierreries. Là, un grenadier vendait de l’eau-de-vie ou des pelisses. Plus loin, un soldat du train proposait les œuvres complètes de Voltaire ou les « Lettres à Émile » de Desmoustiers. Un voltigeur exposait des chevaux et des voitures, et un cuirassier tenait boutique de souliers et d’habits. On imaginerait difficilement un spectacle plus curieux, et, dans ce temps, où l’on espérait encore, nous gardions assez de sang-froid pour aller souvent nous promener au bazar, et y entendre les cris, les disputes et les discours des acheteurs et des vendeurs. Ce fut un grand malheur que la tolérance de cet abus. Les officiers, qui avaient autant de besoins que d’autres, allèrent chercher dans ces marchés tout ce qui leur manquait, ou y échanger ce qui ne leur était plus nécessaire. Ils traitèrent d’égal à égal avec ceux à qui ils avalent affaire et, dès lors, les soldats perdirent toute considération pour des hommes avec qui ils avaient discuté ou partagé le gain ou la perte. Si un reste de subordination survécut encore, nous verrons bientôt quelles circonstances l’affaiblirent et comment il disparut tout à fait. Les approvisionnements amassés à Smolensk étaient peu considérables; ils furent bientôt consommés. Le vice-roi y était revenu avec son corps d’armée. M. de Baraguey d’Hilliers, colonel général des dragons, qui en commandait un autre à l’arrière-garde, l’avait laissé prendre prisonnier[3]. M. de Wittgenstein, qui nous avait chassés de Vitebsk, faisait un mouvement sur notre droite et l’on ne pouvait deviner Si M. de Gouvion et le duc de Bellune pourraient l’arrêter les districts de la droite de la Duna, du côté de Portjersey, où tous les soins du général Charpentier, le meilleur, le plus ferme et le plus intègre gouverneur qu’il y eût à l’armée, avaient à peine pu rétablir le calme dans le temps de notre prospérité, s’armaient de nouveau contre nous. Il fallut quitter Smolensk. Le duc d’Abrantès [le général Junot], dont l’esprit était déjà fort troublé, fit l’avant-garde, les autres corps marchèrent après, le prince de la Moskowa, qui n’était alors que duc d’Elchingen [le maréchal Ney], fut d’arrière-garde. C’est à ce moment que commencèrent les véritables désastres de la campagne.

Jusque-là, la marche de l’armée, pour avoir eu peu d’ordre, n’avait cependant pas cessé d’être une retraite; les besoins, quoique pressants, avaient généralement été satisfaits. Les soldats obéissaient encore aux ordres de leurs chefs, et les chefs pensaient encore au salut des soldats. Bientôt l’Intérêt général fut totalement oublié, la discipline tomba dans le mépris, le besoin présent l’emporta sur toute autre considération, le découragement se glissa dans les âmes où la peur n’avait point eu d’accès, la crainte commença à s’allier même avec le courage et chacun de nous éprouva en particulier des maux que, réunis, nous eussions facilement repoussés. Là, nous vîmes les caractères à découvert. L’homme fut homme et le fut tout entier; mais là aussi nous trouvâmes des âmes fermes, des cœurs généreux, et presque toujours, je le dis avec une sorte d’orgueil pour notre espèce, la tranquillité, la constance accompagnaient la noblesse des sentiments. On était fort pour soi quand on était bon pour les autres et ce fut la première récompense, comme le premier droit de la vertu, de concevoir une espérance.

Nous avions quitté Smolensk le 13 au soir; nous allâmes à deux lieues de là passer notre première nuit sur le bord d’un ravin assez profond, où descendait la route, et que l’on ne croyait pas d’abord pouvoir faire franchir à l’artillerie. Déjà le froid était très vif, et cette nuit passée au bivouac nous le fit sentir. Nous étions assez mal à Smolensk, mais enfin nous étions à couvert, et cet air vif et rare, cette terre dure et gelée sur laquelle nous étions couchés, nous faisait un lieu de délices de la salle obscure et du plancher de bois dont nous murmurions à la ville. Notre seconde nuit fut comme la première la neige était tombée par gros flocons tout le jour, et le soir, il fallut l’ouvrir et la séparer pour nous creuser un lit. Je ne sais quel pressentiment ou quelle honte engageait ceux qui avaient des voitures a n’en pas faire usage l’événement nous prouva que cette privation était raisonnable.

Nous vînmes en trois jours à Krasnoïé petit village situé environ à dix-huit lieues de Smolensk et à trente de Vitebsk. Déjà nous avions perdu beaucoup de voitures et d’équipages; les causes en étaient un froid très rigoureux, une route mal entretenue, en temps ordinaire, et rompue par les pluies et la neige. Le manque de vivres et la fatigue avaient fait périr, ou du moins affaibli la plus grande partie des chevaux. Se présentait-il un ravin ou une colline escarpée, deux ou trois voitures arrêtées produisaient sur-le-champ un embarras affreux. Les voitures privilégiées voulaient passer de droit, celles qui se trouvaient mieux attelées prenaient les devants et dérangeaient l’ordre établi. L’artillerie devait avoir le pas, mais on n’en tenait compte. Les cochers fouettaient, les chevaux tiraient, les palefreniers se battaient avec les gardes, les files se brouillaient, les voitures s’accrochaient aux chariots d’équipage, les berlines aux trains d’artillerie. La voiture la plus pesante, obligée de rester en arrière, faisait un effort, regagnait celle plus légère qui la précédait et brisait ses roues. La cavalerie, engagée dans ces embarras, sabrait à droite et à gauche l’infanterie ou les palefreniers qui entravaient sa marche les officiers se faisaient jour à coups de poing ou à coups d’épée, et si, par malheur, il arrivait un des services de l’Empereur avec les mulets, les forges et l’ameublement, tout était renversé pour ouvrir un passage. Les vociférations, les jurements, le bruit des coups, les cris des officiers de garde qui ne pouvaient rien obtenir, les clameurs des soldats qui pillaient au hasard ajoutaient encore à cet épouvantable désordre. La marche s’arrêtait en entier, l’escorte du convoi se dispersait, et les cosaques, qui ne nous perdaient jamais de vue, accouraient rapidement, plaçaient les pièces sans affût qu’ils portent avec eux sur des traîneaux, fondaient au milieu du tumulte, emmenaient au galop tout ce qui pouvait aller, brûlaient le reste, et perçaient de coups de lance ceux de nos soldats qui pensaient à se défendre. Telle fut notre histoire à chaque défilé. Telle elle fut surtout au ravin profond qui coupe la route avant Krasnoïé un quart peut-être de nos équipages fut pris dans cet endroit. Pourtant quelques cosaques, plus maladroits que les autres, se laissèrent prendre à leur tour ce soir-là. Nous étions chez l’Empereur quand on l’annonça, satisfaits de ce village où nous trouvions quelques maisons pour y dormir, une église pour faire un hôpital, un peu de farine pour les troupes, enfin, croyant avoir atteint la terre promise.

-« Des cosaques pris s’écria le roi de Naples. Ah coquins!  Ce ne sont certainement pas des cosaques Les cosaques ne sont pas des gens à se laisser prendre ! » Et il alla les voir.

« Non, répétait-il, les cosaques sont trop braves pour cela! Ces coquins-ci ne sont pas de vrais cosaques. Montrez, montrez-les-moi Je suis sûr que ce n’en sont point ! »

 J’ai dit que le duc d’Abrantès conduisait notre avant-garde. Le 16 au soir, il passa Krasnoïé et alla prendre position un peu plus loin, dans la direction de Liady. Leprince d’Eckmühl le joignit le soir même, et l’Empereur vint avec la Garde à Krasnoïé. Derrière nous était le vice-roi en corps de bataille, et plus en arrière encore, entièrement séparé du reste, le duc d’Elchingen. Le vice- roi avait exécuté l’ordre de l’Empereur: il avait fait sauter les fortifications de Smolensk et venait à grandes journées se réunir à nous. On le croyait encore loin, quand le lendemain, à sept heures du matin, un bruit très fort se fait tout à coup entendre. Chacun se lève, on appelle,  on interroge :

«-Messieurs, nous dit-on, le vice-roi a été surpris ce matin à une lieue en arrière de Krasnoïé. Il est entouré de toutes parts et ne se défend qu’à peine. L’Empereur vient de partir avec la Garde pour l’aller dégager.

-L’Empereur parti ! s’écrie le ministre, amenez-moi mon cheval ! »

Et il part à son tour. Nous restons seuls dans le village avec quelques traînards, des malades et deux ou trois cents hommes qui ont trouvé moyen d’y arriver. Un quart d’heure ne s’est pas écoulé que la fusillade se fait entendre de tous côtés. L’ennemi avait eu sur-le-champ connaissance du mouvement de l’Empereur et il voulait le couper en arrière. Krasnoïé était attaqué deux batteries placées sur une colline nous y jetaient des boulets et les tirailleurs étaient à portée de pistolet des premières maisons. Le danger était grand; une présence d’esprit non moins grande le repoussa. Tout le monde prit les armes, ceux des malades qui pouvaient marcher vinrent se défendre, et, de tous côtés, un feu faible, mais soutenu, répondit au feu ennemi. Cependant, notre désavantage était sensible, les boulets russes tombaient avec plus de force et en plus grand nombre; une partie de nos gens étaient blessés et il fallait songer aux moyens d’échapper, lorsque tout à coup les tirailleurs ennemis s’éloignent, les batteries se taisent, l’attaque cesse et la retraite précipitée de ceux qu’un moment de plus rendait victorieux nous annonça la présence de l’Empereur. Il revenait vainqueur la route était libre et le vice-roi dégagé. Cependant, le danger n’était qu’éloigné les ennemis qui nous suivaient de droite et de gauche nous avaient gagnés de vitesse cette nuit. Ils étaient au moment de nous couper de l’avant-garde il fallait arrêter ce mouvement funeste. L’Empereur était arrivé à dix heures et demie; à onze heures, nous repartîmes. On sort de Krasnoïé par une chaussée qui traverse un marais et qui va rejoindre la route ordinaire en plaine, dans un site plat et au milieu de quelques massifs d’arbres. Colbert, avec ses chevau-légers, passa d’abord et fit passer les bagages du grand quartier général. L’Empereur marchait ensuite avec l’état-major de la Vieille Garde; le duc de Trévise [le maréchal Mortier] venait après, avec quelque artillerie et la Jeune Garde, qui était encore en bon état. Au moment du départ, une foule inconcevable de traînards se précipita au milieu des rangs et se mit à courir pour prendre les devants. Ils passèrent au milieu de notre état-major, et l’effroi que leur inspirèrent quelques cosaques qui s’étaient montrés vers la chaussée fut tel qu’ils ne tinrent plus compte ni des maréchaux, ni du prince de Neuchâtel, ni de qui que ce fût au monde. Bientôt ils revinrent avec une précipitation extrême: un parti de cosaques s’était jeté en avant sur le chemin et semblait vouloir le défendre.

A suivre…


[1] Mathieu Dumas. On qualifie aussi quelquefois Mathieu Dumas et nous verrons plus loin Pastoret lui donner ce titre d’intendant général de l’armée; mais les fonctions d’intendant général appartiennent plus particulièrement à Daru. (Note figurant dans l’édition de 1902).

[2] Murat avait été grand-duc de Berg avant de devenir roi de Naples. En 1812, le duché de Berg appartenait au prince Louis Napoléon, fils aîné du roi de Hollande. (Note figurant dans l’édition de 1902).

[3] Baraguey d’Hilliers, bouc émissaire des fautes de commandement commises à la Grande-Armée, dut se retirer à Berlin pour y attendre son jugement. Il y mourut de chagrin peu après. (Note figurant dans l’édition de 1902).

Faber 1 ter

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( 2 septembre, 2018 )

1814-1815. Un officier britannique face à la Grande-Armée: le lieutenant George Woodberry.

Les récits sur l’Épopée et laissés par des témoins anglais et traduits en français sont assez peu nombreux. Ainsi les mémoires de William Lawrence,  ceux d’Alexandre Cavalie-Mercer, ou 1814-1815. Un officier britannique face à la Grande-Armée: le lieutenant George Woodberry. dans TEMOIGNAGES Espagnebien encore le récit de Basil Jackson viennent compléter maigrement cette catégorie. Il faut toutefois leur ajouter le « Journal » de George Woodberry dont nous reproduisons plusieurs passages significatifs. Il est à noter que nous avons respecté les noms de lieux tels que les donne l’auteur. Le témoignage de G. Woodberry a été réédité en 2009 par L.C.V. sous le label « A la Librairie des Deux Empires ».

C.B.

Un militaire observateur.

C’est en 1896 chez Plon que parut pour la première fois, en français le « Journal » du lieutenant George Woodberry. Il semblerait que le traducteur d’alors, Georges Hélie, soit parti directement  du manuscrit en langue anglaise; de plus il n’indique pas qu’il y une publication précédente en anglais. Faut-il en déduire que cette édition est la toute première réalisée ? L’auteur, est né le 13 avril 1792. Il s’engage tout d’abord dans le 10ème régiment d’infanterie, puis au 18ème de hussards. A l’âge de 21 ans il s’embarque avec ce régiment pour le Portugal. Nous sommes le 17 janvier 1813. Georges Hélie dans sa  préface, nous apprend qu’il est blessé à la bataille de Vitoria, le 21 juin 1813. Nous retrouvons Woodberry comme sous lieutenant en 1814 lors de la bataille de Toulouse. Le 18ème hussards se dirige après sur Calais, via Bordeaux et Calais où une partie du régiment regagne l’Angleterre ; George Woodberry se retrouvera l’année suivante encore face àla Grande-Armée : ce sera lors de la campagne de Belgique… Il est présent à Waterloo où, comme l’écrit G. Hélie : « Placé à l’extrême gauche de l’armée anglaise avec toute la cavalerie de Sir H. Vivian, il ne prend part à l’action qu’à la fin de la journée, au moment de l’arrivée de Blücher, ce qui lui permet d’observer et d’en donner une description exacte ».  Les passages qui suivent sont tirés de son « Journal » et permettent de le suivre au cours de son itinéraire.

1814, Portugal, Espagne et Pyrénées. En route vers le Portugal.

Le 1er janvier 1813, le 18ème de hussards rejoint Portsmouth pour s’embarquer à destination du Portugal : « J’ai fait mes provisions pour la traversée, elles se composent de douze volailles vivantes, deux jambons, trois langues fumées, six pains, trois livres de beurre, deux boisseaux de pommes de terre, trente livres de viande fraîche, deux livres de thé, une livre de café, neuf livres de sucre… » Woodberry ne se laisse pas abattre ! Il y ajoute « trois bouteilles d’eau-de-vie, du lait et six livres de riz pour les puddings. ». Après une traversée au cours de laquelle le mal de mer fut très présent, le navire de Woodberry  arrive en vue de Lisbonne le 30 janvier 1813. Le 3 février, il note que « de nombreux bateaux nous apportaient des fruits, de pain et des comestibles ».

Une existence de garnison plutôt paisible.

A terre notre anglais observe tout : « La basse classe est ici un ramassis de misérables et le confort n’a pas encore pénétré dans la classe moyenne » ; plus loin : « Prix actuels des marchandises à Lisbonne : Œufs, la pièce 1 centime ½ ; beurre la livre 16 centimes ; fromage (très mauvais), la livre 14 centimes ½… » Puis le militaire reprend le dessus : «Luz, 18 février 1813.  Nos rations quotidiennes arrivent tous les matins de Lisbonne et sont délivrées au régiment vers midi » et il ajoute quelques jours plus tard : «  Le régiment s’est mis en marche vers neuf heures pour le Campo Pequeiro pour y être passé en revue avec le 10ème et le 15ème de hussards ». Nous sommes en mars 1813. A l’horizon toujours point de français… Woodberry et ses camarades mènent une vie plutôt facile : dîners, bals, soirée à l’Opéra [de Luz], sans oublier les courses de chevaux. Le 16 mars 1813, le régiment célèbre la Saint-Patrick et l’alcool aidant, Woodberry écrit : « Pas mal de têtes cassées ce soir dans le régiment. Ces gaillards boivent comme des poissons…On en a porté un à l’hôpital plus mort que vif. » Le 1er avril 1813, l’ordre de mouvement du régiment arrive : il se dirigera vers Sacavem, Villafranca, Azambuja pour arriver à Cartaxo. Au cours de son voyage, Woodberry  poursuit ses observations : « Les Portugais s’habillent ici [à Azambuja] suivant la veille mode du pays, ce qui leur va bien mieux que les vêtements anglais, qui font fureur à Lisbonne. » Le 13 avril, il célèbre son 22ème anniversaire : « Je suis décidé à être gai aujourd’hui, car Dieu seul sait si je verrai un autre anniversaire ». Toujours pas d’ennemi en vue, et l’existence se poursuit avec son lot de beuveries entre amis, mais aussi de vols de vin et Woodberry siège quelquefois à la cour martiale militaire. Le 18 mai, à Freixados, Wellington en personne passe ses troupes en revue. En passant devant le 18ème de hussards il déclare : « C’est le plus beau corps de cavalerie que j’aie vu de ma vie, et je n’éprouve aucune hésitation à dire qu’il est sans rival en Europe ». La campagne de 1813 est ouverte. « Gare à vous, Français, nous serons bientôt sur vos talons ! », écrit Woodberry, le lendemain. Le Lieutenant Woodberry apprend que les français  « ont quatre-vingt-dix mille hommes à nous opposer et font tous les efforts possibles  pour défendre le pont qui traverse l’Estouro à Zamora », mais il n’a pas encore l’ombre d’un soldat ennemi…Il faudra attendre le 24 mai : « Dieu merci, nous nous rapprochons des Français : on les voit maintenant à Meiza, en Espagne, à trois milles d’ici [de Fornos]; mais la rivière Douro les protège en nous séparant, autrement, ils ne seraient pas si tranquilles. » Les anglais souffrent du climat : « La chaleur est extrême ; nous devenons tous très bruns et nos lèvres sont si douloureuses que nous pouvons à peine les toucher ».

Les choses sérieuses commencent enfin…

Le 31 mai, à Yeneste, Woodberry peut se réjouir : « Enfin, j’ai vu une escarmouche et c’est une plaisanterie que je goûte assez. La brigade a traversé le gué d’Almandra, soutenue par la 7ème et 8ème division de l’armée et un escadron d’artillerie volante. Nous passâmes à deux heures de la nuit, il faisait très ombre ; l’ennemi ne nous attendait pas de si bon matin, il a donc été surpris et de soixante hommes qui composaient le piquet chargé de garder les hauteurs et le gué, dix au plus ont échappé. L’officier qui les commandait a été trouvé en train de se raser dans sa chambre. Quelques hommes ont fait une vigoureuse résistance et ont été horriblement sabrés et taillés en pièces par nos hussards » Le 2 juin, les anglais se heurtent à l’armée française près du village de Moralès : « Je fus envoyé sur le front avec les tirailleurs et j’eus quelque peine à empêcher mes hommes de dépasser la ligne. L’artillerie légère arriva alors et je fus rappelé : elle tira deux volées puis fit volte-face et se retira lentement. Un escadron du 10ème hussards chargea alors et rencontra les Français qui chargeaient aussi. Le tumulte et la confusion étaient extrêmes : l’ennemi s’efforçait de son mieux de se frayer un chemin, tandis que le 10ème et le 18ème le sabraient et le taillaient en pièces dans toutes les directions… » Le 12 juin à Esar, nouvel accrochage. Woodberry souligne notamment que « la grosse cavalerie (4ème régiment) chargea les Français près de la grande route, mais fut repoussée. Elle s’empara d’un canon qui fut repris par l’ennemi. Toute notre artillerie prit alors part à l’action, et l’ennemi se retira en désordre sous le feu de près de quarante pièces de canon ». Le 21 juin, se déroule la fameuse bataille de Vittoria. Notre lieutenant anglais écrit : « J’y ai vu (sur une haute colline) avec une lunette le roi Joseph et son état-major. L’engagement commença à neuf heures du matin et l’ennemi fut rapidement chassé des hauteurs de Puebla par le corps de sir Rowland Hill. L’action devint très sérieuse et les ennemis furent repoussés du haut en bas de leur position… »

Après la bataille…

Woodberry recommence ses observations quelques peu futiles : « Les dames espagnoles portent les cheveux nattés et attachés serrés sur la tête avec un ruban, puis elles les laissent pendre sur leur dos » (Olite, Espagne, le 7 juillet 1813) ; ou bien encore : « Une ridicule affaire est arrivée le soir du bal de lord Worcester : il avait retenu nos musiciens pour jouer, à l’heure dite, on ne les vit pas arriver ; on envoya à leur recherche un sous-officier, qui les trouva tous réunis dans une chambre ; ils étaient ivres et dansaient tout nus, mais ils portaient leurs pelisses sur l’épaule. Il y avait, paraît-il, des femmes avec eux ; je n’ai pas pu savoir si elles étaient déshabillées ou non ». (9 juillet) Le témoignage du jeune lieutenant pour 1813 s’arrête brutalement le 7 septembre ; le 18 décembre de la même année, Woodberry sera blessé grièvement « à la main par une balle de fusil devant l’ennemi entre Urucuray et Mendionde (midi dela France) ». Dans les premiers jours de 1814, nous le retrouvons remis de ses blessures dans le Pays basque, à Hasparren (Pyrénées-Atlantiques).

Dans les Pyrénées…

L’officier anglais a cette réflexion pleine réalisme : « Les pauvres diables d’habitants, qui actuellement nous bénissent comme leurs libérateurs, auront bientôt de justes raisons pour nous maudire, car nous consommons toutes leurs provisions ». Il ajoute : « Plusieurs centaines de jeunes gens, déserteurs de leurs drapeaux, sont arrivés des montagnes où ils se tenaient cachés. » Woodberry reprend sa vie tranquille : « J’ai chassé ce matin et j’ai tué deux lapins et un très beau poulet qui s’était égaré ; j’ai été forcé de le cacher, car tout le voisinage me rebattrait les oreilles ». Mais les Français sont toujours dans les environs et il indique que « l’ennemi a refoulé nos piquets à la Bastidede Clarence et à Bunloc, et s’est avancé » sur Hasparren, au grand effroi de la population, qui nous a si bien reçus. « 8 janvier 1814. Une sonnerie de trompette rassembla la brigade et je fus détaché avec la compagnie de Croker à l’entrée d’Hasparren pour charger l’ennemi, s’il marchait sur la ville. Notre infanterie tirailla avec lui toute la journée, et il fit peu de progrès. Nous attendons ce soir deux divisions d’infanterie. Le général Picton est avec nous, et nous avons notre nouveau chef, le colonel Vivian, du 7ème de hussards. Le général Alton nous a quittés hier allant en Angleterre. Un escadron du 18ème et un du 1er de hussards sont, avec deux canons, de piquet sur les hauteurs ; le reste est rentré au quartier. Les hommes se reposent près de leurs chevaux sellés, et sont prêts à partir à la première alerte. » Woodberry poursuit son existence: « Ce matin (De piquet à Bunloc, 16 janvier 1814), j’ai été à la messe avec les villageois : on fait tout pour passer le temps. J’ai été relevé à midi, par un officier du 1er de hussards, et je suis revenu à on logement. 22 janvier 1814 (Chapelle de Hasparren). Tous les matins, je contemple les montagnes et je découvre toujours quelque nouveau sujet d’admiration. Ceux qui n’ont pas vu les Pyrénées, ne peuvent se faire une idée de leur magnificence. 27 janvier 1814 (De piquet à Ayherre). Je suis encore de piquet, il y a si peu de sous-lieutenants présents au régiment. Je viens de voir un paysan arrivant de Pau. Le maréchal Soult et le général Clauzel ont passé les troupes en revue. On exerce environ quinze mille conscrits, mais leur nombre diminue de dix à vingt par jour, par désertion. Il en arrive ici en effet journellement, et il y a plusieurs milliers de déserteurs qui vivent avec les habitants en-dedans de nos lignes. » Il y a un certain flottement durant ces journées. Ainsi, l’auteur écrit le 14 février 1814, de Ayherre : « On s’est battu toute la journée dans la vallée, mais pas de nouvelles et pas d’ordres.

Puis le 27 février 1814, c’est la bataille d’Orthez :

« Vers neuf heures, l’engagement commença et notre brigade quitta la grande route pour occuper une colline à gauche. Pendant que nous la gravissions, nous entendions au loin tonner l’artillerie. Il fallut franchir un ravin à pente très raide en tenant nos chevaux par le tête. Nous entrâmes alors dans le village de Baigts, qui avait été pris et repris plusieurs fois. Nous vîmes alors l’armée française dans ses positions, déployée d’une façon très imposante. Cette vue frappa de terreur plusieurs de nos camarades, j’ai le regret de le dire. A ce moment, le maréchal Soult et son état-major parcouraient à cheval le front de bataille. Le maréchal exhortait ses soldats à bien combattre,  je le vis très bien avec ma lunette. Nous arrivâmes bientôt sous le feu de l’ennemi, Vivian voulant former le régiment au plus près, pour le cas où il aurait fallu charger. Mais les français nous firent tant de mal avec leur artillerie, que deux escadrons du régiment furent envoyés à l’arrière-garde, et que l’escadron de droite se mit à l’abri, les hommes se tenant a centre des chevaux dans un fossé boueux. Je vis de là comment les choses se passaient dans la vallée. Nos braves tirailleurs se maintenaient avec des succès divers. Le maréchal Beresford et son état-major se tenaient près de nous, très exposés, car nous étions au centre de la ligne de bataille, attendant qu’une division ne vienne à notre secours. Quand elle arriva, nous sortîmes du fossé et nous avançâmes avec elle. A ce moment, l’ennemi se retirait de tous côtés ; nous ne pouvions en connaître la cause : c’était le général Hill qui, après avoir passé le gave à Orthez, avait tourné le flanc gauche de l’ennemi après un petit engagement. La poursuite de l’infanterie continua jusqu’à la tombée de la nuit, aucune occasion de charger ne s’étant présentée pour notre brigade. Le 7ème de hussards fut plus heureux et ramena environ soixante-dix prisonniers. La route était jonché de cadavres ; il y en avait, je crois, plus qu’à Vitoria ; et par le temps que dura la bataille, elle fut une des plus meurtrières de la campagne ». Woodberry fait preuve d’une certaine lucidité concernant l’état-major anglais : « Lord Wellington n’a jamais été plus mal secondé sur le champ de bataille ; tous ses aides de camp étaient loin de lui et on l’a vu galoper avec une seule ordonnance. Il était pourtant où l’on avait besoin de lui ».

« J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ».

Le 12 mars 1814, il écrit de Langon : « L’armée anglaise est entrée à Bordeaux ce matin. J’ai vu le duc d’Angoulême traverser Langon pour se rendre à Bordeaux. J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ». Quatre jours plus tard, toujours à Langon, il précise : « Nous partons ce matin rejoindre l’armée de lord Wellington à marches forcées. Le bruit court que Soult lui a infligé une défaite ; les gens du pays en paraissent consternés. Ils craignent le retour de leurs compatriotes et la punition de leur complaisance pour nous. » Il est à Bazas, le 17 mars 1814, jour dela Saint-Patrick, fête chère aux cœurs des britanniques : « Il y a un an, à Luz, au Portugal, tout le régiment était ivre-mort. Cette année, c’est bien différent, tout le monde reste sobre. » Le 9 avril, Woodberry se trouve « aux avant-postes sur la route de Toulouse », et il ajoute : « … cette belle cité est devant mes yeux… on annonce la bataille pour demain. » Il assiste à la fameuse bataille de Toulouse : « Jours de gloire pour les armées anglaise, espagnole et portugaise, mais jour de carnage pour tous ! », écrit-il.

Le 13 avril 1814, l’auteur fête ses 22 ans. Il est à Escalquens, et, tout content des nouveaux événements, il déclare sans ambages : « Quel plaisir, quelle joie de pouvoir écrire les nouvelles arrivées de Paris ! Buonaparte a abdiqué le trône de France et un nouveau gouvernement est formé ! C’est la paix ! » Pénétrant dans Toulouse le 15 avril, Woodberry écrit : « La ville est pleine de déserteurs français : plus de deux mille hommes de l’armée de Soult se sont cachés pour attendre notre entrée. Soult a bien laissé un général pour rassembler les traînards, mais le peuple s’est ameuté contre lui et l’a mis en prison. » Et plus loin  (De Maureville, le 17 avril 1814) : « On dit que la cavalerie française souhaitait une rencontre personnelle avec la cavalerie anglaise dans ces belles plaines. Je ne sais si elle encore dans ces dispositions, mais pour ma part, je ne demande qu’une chose, c’est que le 18ème en vienne aux mains avec deux de leurs meilleurs régiments, et je promets qu’ils seront proprement étrillés ». Puis le 18 avril, Soult conclut un armistice avec Wellington. « …nous avons été  dans le lignes françaises pour parler avec les officiers. Nous devons évacuer ce village [Maureville] et ses environs. Demain, les troupes françaises l’occuperont. Nous nous retirerons sur les bords dela Garonne et nous y resteront jusqu’à la signature de la  paix. Tout le pays a arboré le drapeau blanc et s’est déclaré [être] pour les Bourbons. »

Quelques jours plus tard, il est à Auch. Ainsi à la date du 23 avril 1814 : « On nous dit que Buonaparte est parti de Fontainebleau mercredi dernier pour l’île d’Elbe, accompagné de plusieurs de ses généraux ». L’Empereur avait abdiqué le 12 avril et s’était mis en route le 20 avril pour son petit royaume elbois. Woodberry va jusqu’à plaindre le sort du souverain à présent déchu ; mais non sans une certaine ironie : « (De Lavardens, dimanche 24 avril 1814), Pauvre diable de Buonaparte ! Le songe de sa grandeur est fini. Il va se réveiller à l’île d’Elbe. Il y a six mois, il négociait pour garder les bords de l’Elbe ; il y a trois mois, il offrait de traiter pour les bords du Rhin ; dans les premiers jours de mars, il ne se trouvait pas satisfait des limites de l’ancienne France, et maintenant que toutes ses prétentions sont détruites, il parlemente  encore pour obtenir quelques articles d’ameublement, quelques livres, quelques bouteilles de vin. Hélas ! Pauvre Napoléon ! ».

« Le repos du guerrier »…

Une fois que les armes se sont tues, notre officier britannique reprend sa vie insouciante : « J’ai pêché dans l’Auzoue, avec le comte et sa sœur cadette : nous avons pris quelques carpes. » (4 mai 1814). Et plus loin : »Nous donnons demain un bal aux dames de Mézin et de Nérac. On ne parle que de cette fête et on prépare ses plus beaux habits. Le 20 juin, il est à Paris et visite la capitale : « Nous avons été voir les admirables collections du Louvre et la place Vendôme où s’élève la superbe colonne érigée par ordre de Buonaparte en commémoration des victoires remportées sur les armées autrichiennes, russes et prussiennes, et faite avec le métal des canons pris sur elles. » Le 23 juin 1814, il rend visite au Roi nouvellement installé sur son trône : « Nous avons été à onze heures au Palais des Tuileries en grand uniforme, faire notre cour à Louis XVIII ». Puis Woodberry, rentre en Angleterre, en passant par Boulogne. Il va voirla Colonne dela Grande-Armée et peut écrire, le 7 juillet 1814 : « « J’ai vu ce matin, la fameuse colonne élevée en l’honneur de Napoléon par l’armée de Soult : chaque homme fit dont d’un jour de paie ». Dix jours plus tard, le lieutenant George Woodberry quittela France : « Je supporte très bien la mer : je ne suis jamais malade ». Le 18 juillet 1814, il retrouve son Angleterre natale.

1815, Campagne de Belgique.

Woodberry devait revoir la Francequelques mois après. Le 19 avril 1815, il repart en campagne avec le 18ème hussards et débarque à Ostende en Hollande.  Il transcrit rapidement ses premières impressions : « 22 avril 1815, Eccloo, département de l’Escaut, Belgique », l’infortuné roi de France Louis XVIII est à Gand avec une faible suite composée en grande partie de traîtres ».  Le 8 mai, Woodberry se trouve à Bruxelles, prêt à entrer en campagne : « Ordre à tous les officiers séjournant à Bruxelles de regagner immédiatement leurs régiments ; aucun officier n’aura plus le droit d’aller à Bruxelles sans autorisation du général commandant » (12 mai 1815, Op Hasselt, département de l’Escaut, Belgique). L’armée anglaise observe les mouvements de celle de l’Empereur ce qui fait dire à Woodberry (le 17 mai) que « Buonaparte semble vouloir concentrer ses efforts surla Belgique ».

L’orage approche…

« L’ennemi s’est, dit-on, avancé avec Buonaparte à sa tête vers Charleroi. Lord Wellington donne ce soir un grand bal [c’est celui, fameux, de la duchesse de Richmond] à Bruxelles ; j’étais invité par lord Arthur Hill, mais je trouve que c’est trop loin. » (Op Hasselt, 15 juin 1815).

Puis le 18 juin c’est Waterloo…

« Nous restâmes au bivouac jusqu’à dix heures ; nous le quittâmes au signal de la trompette. Nous croyions que l’armée allait avancer de concert avec les prussiens de Blücher, mais jugez de notre surprise quand, arrivés en position (notre place étant à l’extrême-gauche), nous vîmes plusieurs fortes colonnes marchant à l’attaque et que nous trouvâmes nos piquets assaillis par la cavalerie française et repoussée par elle à une certaine distance…. Rien n’égale la grandeur du spectacle qu’offrit l’attaque de notre centre. Plus de deux cent pièces de canons ouvrirent sur nous un feu épouvantable. Sous leu couvert de leur fumée, Buonaparte, fit une attaque générale avec la cavalerie et l’infanterie, en tel nombre qu’il fallut toute l’habileté de Wellington, pour disposer ses troupes et toutes les bonnes qualités de ces troupes elles-mêmes pour y résister…. Les life-guards et les bleus chargèrent alors avec la plus grande vigueur et le 49ème et le 105ème régiment français ; ils perdirent leurs aigles ainsi que deux à trois mille prisonniers…. L’admiration de tous est due à la bravoure déployée par la cavalerie française : les cuirassiers, avec leurs armures à l’épreuve des balles, chargèrent à plusieurs reprises nos carrés, sur lesquels leurs canons faisaient des trouées. »

Le 21 juin, Woodberry arrive en France et note quelques jours plus tard (Du Cateau-Cambrésis, Somme, le 23 juin) que « Buonaparte rassemble son armée à Laon, mais on croit que ce n’est pas là qu’il livrera bataille, bien que ses lignes fortifiées soient imprenables, au dire des français ». Le 2 juillet 1815, il bivouaque au Bourget, non loin de Paris. « Le prince Blücher a promis à son armée que si les français défendent Paris, il autorisera le pillage des deux faubourgs St-Germain et St-Antoine. ». Le lendemain, George Woodberry précise qu’ « une suspension des hostilités a été conclue entre les alliés et les Français ce matin. Nous espérons que tout est arrangé et que nous allons nous mettre immédiatement en marche pour entrer dans Paris. Dieu soit loué ! Puisse la nouvelle être vraie et la guerre finie ! ».

Ainsi, c’est avec un plaisir non dissimulé que l’officier britannique redécouvre la capitale, le 8 juillet. Trois jours plus tard, il s’étonne « de l’état dans lequel sont les musées ». Et précise que « ceux du Jardin des plantes sont déjà honteusement pillés, particulièrement le Muséum et l’amphithéâtre de chirurgie et d’anatomie ». George Woodberry goûte avec bonheur aux plaisirs de la vie parisienne : soirée à l’Opéra-Comique, promenade sous les frondaisons des nombreux jardins de la capitale, bal au fameux Tivoli… L’odeur de la poudre est loin désormais. Les seules explosions auxquelles il assiste, sont celles d’un grand feu d’artifice par lequel se termine son « Journal » : « Le spectacle était magnifique, et toute la compagnie paraissait enchantée des amusements de la soirée ».

 

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( 11 février, 2018 )

La bataille de Hanau, d’après le témoignage du colonel Dautancourt.

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Extrait d’un article paru en 1894 dans le « Carnet de la Sabretache » sous le titre de : « Le 1er régiment des chevau-légers lanciers polonais de la Garde Impériale. Notes sur les campagnes de 1813 et de 1814 ». On notera que par endroit de son récit, cet officier parle de lui-même à la troisième personne. 

Le 30 octobre 1813, la division de cavalerie de  la Vieille Garde, qui avait bivouaqué devant le château d’Esemburg, en arrière des jardins de la Langenselbolden, reçut vers 8 heurs et demie du matin l’ordre de fournir un détachement de 600 chevaux qui seraient commandés par le général Levêque-Laferrière, majors des grenadiers. Ces 600 chevaux furent pris dans les régiments des lanciers polonais [A la reprise des hostilités, en août 1813, ce régiment que le colonel, puis général Dautancourt avait réorganisé à Friedberg, après la campagne de Russie, présentait un effectif de 1,737 hommes, dont 1,542 combattants. Le surplus était dans les dépôts et les hôpitaux et se composait d’hommes et de chevaux blessés, malades, ou d’hommes démontés dans les batailles et combats qui avaient amené l’armistice. Ces 1,542 hommes étaient divisés en 15 compagnies, dont une, très faible, Tartares lituaniens. Les 6 premières de vieille Garde, formaient un régiment commandés par le colonel Dautancourt, division Wathier, toujours à portée du quartier-général de l’Empereur, et exclusivement chargé du service de ses escortes. Les neuf autres compagnies formaient un 2ème régiment commandé par le général Krasinski, colonel, division Lefebvre-Desnouettes. Cette séparation du régiment en deux régiments exista jusqu’après la retraite de l’armée sur la rive gauche du Rhin. (Note du général Dautancourt)], des chasseurs et des dragons, et le détachement précéda aussitôt l’Empereur sur la route de Hanau. Arrivé à Buckingen, il s’arrêta, se forma, et l’on mit pied à terre l’embranchement de la route de Bergen, qu’avait suivie la division de cavalerie de  la Jeune Garde, commandée par le général Lefebvre-Desnouettes, ayant sous ses ordres le général Krasinski. Déjà les corps d’avant-garde étaient aux prises dans la forêt de Lamboi avec l’armée austro-bavaroise et le feu de la mousqueterie bien établi. L’Empereur, qui s’était porté en avant, revint et aussitôt le détachement reçut l’ordre d’entrer dans la forêt en suivant la route de Hanau. Cette route, vers le milieu de la forêt, tourne à droite, et ensuite, légèrement et en forme de coude, à gauche, pour continuer sa première direction. A ce point peu éloigné du débouché de la forêt, dans la plaine en avant de Hanau, la route d’élargit et double au moins sa première largeur. On découvre de là une partie de cette plaine.

En arrivant à ce coude, les Polonais, commandés par le colonel Dautancourt qui tenait la tête du détachement, le trouvèrent occupé par le général Drouot avec deux pièces d’artillerie. La colonne eut ordre de s’arrêter et se forma par pelotons. La tête des Polonais, un peu garantie par le bois qui se trouve dans l’intérieur du coude de la route, n’était que faiblement vue de l’artillerie ennemie qui enfilait cette route, bien que cette tête de colonne ne fût qu’à environ 25 pas des pièces du général Drouot. Nous demeurâmes longtemps dans cette position dans laquelle les Polonais ne perdirent que quelques chevaux et eurent quelques hommes blessés. Le duc de Tarente, dont les troupes donnaient depuis le matin, arriva sur ce point, dit un mot au général. Cependant, l’intrépidité du général Drouot, vingt fois couvert de terre par les boulets ennemis et forcé de suppléer par sa présence à la perte de la plus forte partie de ses canonniers, entretenait avec ses deux pièces une canonnade sans résultats ; pendant ce temps, le capitaine Oudinot, des chasseurs, avait été envoyé sur notre droite avec une compagnie, pour inquiéter la gauche de l’ennemi. Il s’acquitta de cette mission en brave et bon officier. Les dragons qui se trouvaient à la queue de la colonne s’étaient avancés dans le bois à la gauche des Polonais qui étaient toujours sur la route. Après un long temps, un officier qui arrivait d’en-arrière cria : « L’Empereur ordonne aux Polonais de charger ! » Une des pièces d’artillerie qui se trouvait devant eux devant obliger leurs pelotons à s’ouvrir, fut à l’instant déplacée, et ils s’élancèrent. L’ennemi, apercevant ce mouvement, dirigea tout le feu de sa gauche dans l’ouverture de la route. Ce feu fut terrible, et tel que les Polonais, écrasés avant d’arriver au débouché, appuyèrent machinalement dans le bois, à gauche, sur les dragons. Mais le colonel Dautancourt, toujours au milieu de la route par laquelle arrivaient des cuirassiers du 10ème et des carabiniers, les rappela ; ils revinrent sur cette même route un peu avant d’arriver à l’angle gauche du bois, et de ce point, que toute l’artillerie ennemie foudroyait, nous sautâmes dans la plaine. La violence du feu nous fit néanmoins appuyer de nouveau à gauche ; mais au même instant nous fûmes au milieu des rangs de l’infanterie bavaroise dont une partie épouvantée jeta ses armes. Tandis que les lanciers furieux s’acharnaient à expédier les Bavarois, le lieutenant Ladroite, sous-adjudant-major (aujourd’hui retiré et mis à la retraite près de Bar-sur-Ornain), appela l’attention du colonel sur un mouvement que marquait la cavalerie ennemie. Effectivement la cavalerie française qui suivait les Polonais s’était arrêtée un instant : un petit corps de uhlans autrichiens, essayant de profiter de cette circonstance  accourait de la gauche et en prenant les Polonais en flanc parut avoir le dessein de les couper de la forêt occupée par notre infanterie. Le colonel Dautancourt ne se trouvant pas en mesure de soutenir cette attaque, il fallut se retirer. Nous rétrogradâmes en conséquence sur la forêt dans laquelle quelques cavaliers autrichiens entrèrent avec nous. Nous nous y ralliâmes sous la protection de l’infanterie de la Garde. Tandis que les Polonais étaient ainsi ramenés, la cavalerie, qui les avait suivis par la route, déboucha ainsi que l’artillerie. Sous sa protection les dragons, les chasseurs dela Garde, un régiment des gardes d’honneur, et les cuirassiers et carabiniers, se développèrent et fondirent sur l’ennemi. De leur côté les Polonais, à demi ralliés, refoulaient dans la plaine la cavalerie autrichienne qui s’était portée sur eux. Après cette seconde charge, le colonel Dautancourt rallia les débris de son détachement devant le débouché de la route à 50 toises en-arrière des chasseurs. Ce fut dans ce moment que, quoique séparés de l’ennemi par deux lignes de la cavalerie qui avait débouché, deux obus vinrent éclater coup sur coup au milieu des Polonais, tuèrent un homme, en blessèrent deux, et tuèrent un homme, en blessèrent deux, et tuèrent et blessèrent 4 chevaux (d’autres furent égratignés). 

Le soir étant arrivé, le général Nansouty ordonna au colonel Dautancourt de se porter sur la droite du champ de bataille où on venait d’entendre quelques coups de feux. Les Polonais marchèrent aussitôt dans cette direction. La nuit était sombre, malgré le reflet d’une légère couche de neige. Leurs éclaireurs, en arrivant sur le ruisseau nommé le Fallbach, furent tout à coup accueillis par une décharge de coups de fusil qui blessèrent encore un cheval qu’on fut obligé d’abandonner. On joignit bientôt un poste d’infanterie bavaroise qui se trouvait égaré et se rendit. Vers 9 heures les Polonais rejoignirent la cavalerie de la Garde et bivouaquèrent sur le champ de bataille. Le général Nansouty dit alors au colonel Dautancourt qu’il pouvait se regarder comme nommé général de brigade. La lettre de nomination ne lui en parvint néanmoins que le 28 novembre suivant. En cette circonstance, comme en d’autres, il n’eut pas l’avantage de voir la conduite de son régiment mentionnée au Bulletin. 

Dans cette affaire, la perte des Polonais. Parmi les tués le colonel regratta particulièrement le lieutenant Guilgut, jeune officier qui faisait les fonctions d’adjudant et fut tué à côté de lui, au débouché du bois, en même temps qu’un de ses ordonnances. Un deuxième ordonnance, nommé Ogonouski, eut son cheval tué et fut aussi brièvement blessé d’un coup qui lui déchira le ventre et mis les intestins à jour. Il dut au reste citer nominativement tous ses officiers, mais particulièrement le sous-adjudant-major Ladroite, officier français qui a servi dans les Polonais de la Garde jusqu’au jour de leur départ pour la Pologne. 

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( 8 juillet, 2015 )

Louis XVIII entre dans sa capitale !

8 juillet 1815

« Louis XVIII ne fit sa rentrée à Paris que le 8 juillet. Je devais, ce jour-là, dîner avec un de mes parents, destitué dans les Cent-Jours, de la place de directeur des Droits-réunis à La Rochelle. Notre rendez-vous était au Palais-Royal; j’attendais mon homme depuis plus de deux heures, errant presque solitaire sous les galeries où je ne rencontrais que quelques visages tristes et sévères comme le mien. Pendant ce temps-là, la royauté rentrait en triomphe aux Tuileries; quelque curieux que je fusse de spectacles, je n’avais pas voulu grossir le cortège, et j’étais resté stoïquement à promener mon dépit d’une galerie dans l’autre. Enfin, à près de sept heures, je vois arriver mon cher parent tout palpitant d’enthousiasme et de fatigue; il venait d’assister à l’entrée du Roi. Impossible à lui de me dépeindre les transports et l’ivresse de la population entière; le royalisme lui. coupait la parole. Enfin, après dîner, il voulut me rendre témoin d’une unanimité à laquelle je me refusais de croire; il m’entraîna dans le jardin des Tuileries. Oh! il faut en convenir, si l’orgueil national y avait à souffrir, les yeux, du moins, y étaient charmés par une pompe de toilettes et de costumes qui jamais, je le crois , n’avaient plus profusément bariolé ce magnifique jardin. En arrivant par la terrasse des Feuillants , l’œil ne planait que sur un tapis diapré de toutes les fleurs et de tous les rubans semés sur les innombrables chapeaux de femmes qui se touchaient tous. La terrasse du château n’avait plus suffi à contenir les visiteurs empressés de saluer le Roi rendu à tant d’amour: les balustrades des parterres avaient été franchies; les danses rondes y tourbillonnaient d’un pied pesant, au grand préjudice des fleurs royales; le délire semblait confondre tous les âges dans un pêle-mêle. C’étaient des clameurs perçantes de voix de femmes dominant les voix plus rares et plus graves des hommes, quand Louis XVIII se montrait à l’une des croisées. du château; c’était sans doute un magique tableau que les Tuileries , ce jour du 8 juillet ; mais sur ce fond d’allégresse et de bonheur étaient ça et là semées des taches rouges, qui, pour bien des regards, en empoisonnaient toute l’harmonie ; ces taches rouges étaient encore tièdes de sang Français; c’était l’uniforme de l’Angleterre ! J’ai déjà décrit l’entrée triomphale de l’empereur de Russie. Alexandre, au milieu de l’état-major de cinq ou six armées, le 31 mars 1814: j’assistai en juillet 1815 à un spectacle malheureusement semblable; je voulus voir défiler l’armée Anglo-hollandaise. Elle partait du bois de Boulogne, et se rendait sur la place de la Concorde où la passaient en revue tous les généraux en chef de la nouvelle croisade contre la France. J’eus la constance de rester plus de trois heures à la même place, appuyé le long d’un arbre des Champs- Elysées. Dans ce si long défilé, je vis se dérouler, sous mes yeux, tout ce qui me restait à connaître des uniformes et des armures de l’Europe civilisée. Oh ! c’était vraiment être battu deux fois, bis mori, que de l’avoir été par une armée aussi mal tournée que l’armée anglaise. Passe encore de recevoir des coups de fusils de ces beaux grenadiers des gardes russe et prussienne, à la tournure mâle et militaire ; de recevoir des coups de sabre de ces vieux hussards de Brandebourg et de Silésie, vrai type de la cavalerie légère. Mais, comment pouvait-on être bon soldat sous ce petit pain de sucre à visière mobile, avec cette veste rouge taillée sans grâce et sans goût, ces pantalons gris, collant sur des genoux cagneux ? Voilà les demandes que nous nous faisions, nous autres, Français de l’Empire, accoutumés à tout sacrifier à l’élégance du dehors; et cela, à l’aspect de l’armée anglaise qui, toute caricature qu’elle nous parût, n’en venait pas moins de soutenir les six heures d’assauts ‘furieux que lui avait livrés la cavalerie française sur le plateau de Mont-Saint-Jean. On sait que depuis cette époque, l’Angleterre a changé la coupe de ses uniformes; je l’en félicite, surtout pour ses dragons et ses hussards, ce que j’ai certainement vu de plus laid dans la coalition tout entière. Je fis cependant une remarque honorable pour l’Angleterre ; c’est que sur ces 50,000 poitrines que je voyais passer sous mes yeux, je n’apercevais aucun ruban, aucune de ces bijouteries dont sont émaillées les armées du reste de l’Europe. A peine si, à de rares intervalles , je voyais sur le sein de quelque officier une médaille suspendue à un ruban violet, ordre dont j’ignore le nom. L’amour de la patrie, la gloire de la vieille Albion, voilà ce qui suffit aux armées britanniques pour les faire combattre avec une valeur admirable. Deux choses me frappèrent vivement par leur singularité dans cette revue; le corps d’armée de Brunswick et la division écossaise. J’avais déjà vu défiler toute l’armée hollandaise et belge, brillante d’hommes et de costume, quand une ligne absolument noire lui succéda dans toute la largeur des Champs-Elysées; c’était la division du duc de Brunswick, tué à Waterloo. Là, figuraient ces fameux hussards de la mort dont j’avais tant entendu parler dans mon enfance; ils étaient entièrement costumés de noir; pelisses, dolmans, chabraques, buffleterie, brandebourgs et panaches, tout était de cette teinte lugubre; une tête de mort sur deux os en croix, en métal blanc, était le seul objet brillant qui se détachât sur les schakos et les sabretaches de ce sombre corps de cavalerie. Du reste, l’infanterie de Brunswick avait poussé jusqu’à l’enfantillage la manie du noir; elle portait le même costume que les hussards, une pelisse à l’inévitable tête de mort; mais tout était noir jusque dans son armement, ses sacs, ses gants et jusqu’au bois de ses fusils; je ne sais même pas si le canon n’en était point bruni. Mais voici venir ce que la foule attendait avec tant d’impatience: la chaussée est occupée par une ligne qui ne ressemble plus à rien de ce que nous connaissions ; des baïonnettes scintillant de loin nous annoncent seules que ce sont des soldats qui s’avancent en ordre. Mais ces toques élégamment garnies de plumes noires qui n’ont coutume de figurer que sur des chapeaux de femmes; mais ces jupons courts, à larges plis bariolés de carreaux, verts et rouges; mais ces jambes nues et brûlées par le soleil, que lacent, jusqu’au-dessus de la cheville, ces galons rouges et blancs, tout cela n’est plus de nos jours; sommes-nous donc en carnaval? Eh ! mon Dieu non, ce sont les enfants de la Calédonie: place aux braves écossais ! Je ne saurais dire avec quel respectueux étonnement les Parisiens virent défiler ces singuliers régiments en jupons ; nous savions avec quelle valeur ils avaient combattu, aux Quatre-Bras, à Hougoumont et à Waterloo, quelques jours auparavant; nous savions que plusieurs de leurs bataillons, incapables de fuir, s’étaient pris corps à corps avec la garde impériale qui venait de rompre leur ligne à la baïonnette; que dans cette affreuse mêlée il n’y avait eu ni vainqueurs ni vaincus, qu’il n’y avait eu que des morts. Aussi, les honneurs de la revue furent pour les Écossais. Eh! qui ne les connaît et ne les aime aujourd’hui en France, ces enfants de la Clyde, ces braves montagnards que leur immortel compatriote, Walter-Scott, nous a rendus si familiers ! Braves gens qui portent la fidélité et le dévouement du royaliste dans un cœur tout républicain par sa valeur et sa fierté! Et leur musique militaire; que croyez-vous qu’elle eût en tête? Oh! qu’au premier rang des musiques de nos régiments modernes, mugissent les trombones, beuglent les ophicléides , gémissent les pistons ; que Rossini sème toutes les fioritures de ses clarinettes italiennes sur la large harmonie allemande des instruments de cuivre: mes oreilles seront charmées; mais c’est mon imagination qui le fut, quand je vis des cornemuses précéder la musique écossaise. Oui vraiment, des cornemuses, comme celles que gonfle dans nos rues le souffle des enfants de l’Auvergne et de la Bretagne. Admirable simplicité de ce peuple qui, seul, parmi tous ces bataillons que le niveau de la civilisation avait dépouillés de leur caractère primitif, nous apparaissait, vierge de toute altération ! Ces musettes dont nous voyions les porteurs marcher fièrement, et les jambes nues, nous redisaient de leur voix perçante, les exploits de Wallace et de Bruce; c’était au son des mêmes ballades appelant jadis l’Écosse aux armes contre Edouard d’Angleterre, que ces fiers montagnards traversaient nos Champs-Élysées. Un de leurs régiments était réduit à moins de trois ou quatre cents hommes; à l’aspect des cornemuses dont la voix stridente réglait leurs pas, un poétique souvenir me transporta en Écosse; je crus voir les premiers clans accourant se ranger sous la cravate de taffetas que venait de déployer, pour bannière, le brave et infortuné Charles-Édouard ; je me rappelais ce jour où il marcha sur Édimbourg, au milieu de ses fidèles montagnards, et précédé, pour toute musique, de quatorze cornemuses. La vue de Wellington me rendit bientôt à de plus tristes réalités. Je ne décrirai point une seconde fois un état-major général ; c’est toujours même profusion de galons, de broderies, de panaches et de décorations; trois hommes seuls me frappèrent parmi tant d’ennemis de la France: Wellington , Blücher et le prince d’Orange. Le premier, coiffé du classique chapeau à claque de l’Angleterre, avec sa longue et pâle figure, son nez busqué et ses cheveux blonds, formait un piquant contraste avec son voisin, porteur d’une moustache blanche taillée en crocs, de petits yeux vifs et perçants, à l’air aussi dur et aussi martial que l’Anglais avait l’air bourgeois et débonnaire; celui-ci était le vieux prussien Blücher. L’un et l’autre avaient la poitrine couverte, des deux côtés de l’uniforme, de tant de plaques et de crachats, que je ne pus les compter. Auprès d’eux, un tout jeune homme ne me sembla porter qu’une décoration qui fixa mes regards, c’était, il est vrai, la plus significative ; ce jeune homme était le prince d’Orange, portant en écharpe son bras gauche, cassé à Waterloo par une balle française. »

 

(E. LABRETONNIERE: « Macédoine. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et durant les Cent-Jours », Lucien Marpon, Libraire-éditeur,1863, pp.285-291). 

 

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( 5 juillet, 2015 )

A Paris, en juillet 1815…

Voici un nouvel extrait du récit de l’étudiant Labretonnière.

« …je passais sur le quai Voltaire quand je vis un détachement de hussards escortant des militaires à pied et désarmés. Je courus vers le pont Royal, devant lequel ils allaient passer ; c’était une partie régiments de hussards de Brandebourg et de Poméranie qu’on escortait jusqu’à l’Ecole militaire où étaient casernés les autres prisonniers. Dans l’escorte, je remarquai un jeune brigadier dont le regard plein de feu se portait sur ces hussards étrangers vêtus de vert comme son régiment, le 7e à ce que je crois me rappeler ; dans un soubresaut du cheval, son schako était tombé, mais il aima mieux demeurer tête nue que d’abandonner son rang un instant, et il continua de prendre fièrement sa revanche en jetant, du haut de son cheval, un regard superbe sur les piétons captifs.

Ces deux régiments qui passaient pour les plus beaux de l’armée prussienne, avaient été laissés à Versailles par Blücher, qui était loin de craindre qu’on n’allât les y attaquer. Mais le coup que voulait porter Napoléon paraissait si infaillible que le général Exelmans ne put résister à l’envie de séparer, par un manœuvre subite, l’armée prussienne de l’armée anglaise. En conséquence, le mouvement était combiné de manière à s’emparer de toute la rive droite de la Seine, tandis que l’armée française, campée dans la plaine de Grenelle, acculerait à la rivière le corps prussien qu’on avait imprudemment jeté sur la rive gauche ; les divisions de la plaine Saint-Denis eussent pris en écharpe sur son flanc gauche le reste de l’armée combinée. Jamais, dit-on, victoire ne s’était montrée plus certaine, surtout avec la soif de vengeance qui dévorait nos bataillons. Fouché, le fatal Fouché, fit avorter ce plan de salut ; le mouvement fut arrêté au nom du gouvernement provisoire. L’avant-garde seule avait marché avec résolution sur Versailles, avant d’avoir reçu contrordre. Honneur aux braves qui, là, portèrent les derniers coups, au terme de cette lutte de vingt-trois ans, de la France contre l’Europe ! Les hussards prussiens furent sabrés par les dragons du jeune colonel Bricqueville, devenu depuis l’énergique député de Cherbourg. Puis, reçus au bout des baïonnettes du 14e de ligne, ils furent entièrement pris ou tués. L’aspect des prisonniers, tous superbes et vieux soldats, rendit un éclair de fierté à des regards abattus, depuis quelques jours, par la douleur. Le bruit se répandit qu’on allait enfin attaquer le corps prussien, campé dans la plaine de Vaugirard.

Je me transportai à l’instant derrière les bâtiments de l’Ecole militaire ; là, l’Ecole polytechnique était en bataille, attendant des ordres qui ne venaient point. Je reconnus dans les rangs mes deux camarades Duclos et Allenet, et m’approchai d’eux pour parler ; ils ne doutaient point que l’ennemi ne fût attaqué dans la soirée, et l’Ecole était toute prête à soutenir sa renommée. Les deux élèves Duclos et Allenet sont aujourd’hui en retraite, le premier comme colonel du génie, à Toulon, le second comme officier supérieur d’artillerie, à la Rochelle.

On voyait de loin les masses noires de l’armée prussienne se mouvoir lentement à travers les bouquets d’arbres qui semaient la plaine. Mais en vain espéra-t-on toute la soirée voir commencer l’attaque ; Fouché venait d’écrire à Wellington cette lettre qui, le lendemain, fit saigner tant de cœurs française par sa bassesse et ses lâches adulations ; c’en était fait ! L’armée devait livrer Paris sans combattre !

C’était le 5 juillet ; il me semblait, dans mon sommeil, entendre un bruit sourd et continu, que des sons harmonieux interrompaient de temps en temps. Je me réveillai et reconnus le bruit de l’artillerie, roulant sur le pavé, ainsi que les sons de la musique militaire. C’était une division de l’armée qui descendait la rue de La Harpe ; la capitulation était conclue ; il fallait, le lendemain, livrer la capitale à un ennemi qu’on eut pu écraser deux jours auparavant. Quelle journée pleine d’angoisses et de terreurs pour Paris, que ce jour du 5 juillet ! Certes, il fallut de la vertu à ces 80 000 hommes qu’on vendait ainsi à l’ennemi pour exécuter des ordres émanés d’un pouvoir sans force et sans sympathie dans la nation. L’armée de la Loire imita la sublime résignation de son Empereur ; la gloire et l’intérêt lui criaient de combattre ; elle n’écouta que la paix et l’humanité qui lui disaient de poser les armes.

Mais ce ne fut pas sans murmures et sans dangers pour la tranquillité parisienne. La Garde nationale sillonnait toutes les rues, remplissant sa mission d’ordre et de concorde, si difficile à exercer ce jour-là. Partout des groupes de soldats de ligne faisaient entendre des imprécations contre les traîtres qui livraient Paris ; ils regardaient de travers les patrouilles nationales, qui les dissipaient avec douceur au nom de la paix publique. On entendait à chaque instant des coups de feu retentir sur les quais et sur les ponts ; c’étaient des soldats qui, dans leur colère, déchargeaient leurs fusils dans la Seine. Le bruit se répandit même que plusieurs régiments se révoltaient et refusaient d’évacuer Paris.

Au milieu de ce désordre et de cette effervescence soldatesque, je fus témoin d’un de ces épisodes comiques qui, rarement, manquent de se mêler aux scènes les plus graves. La rue de La Harpe était pleine de soldats qui descendaient vers le pont Saint-Michel ; un sergent paraissant avoir puisé une partie de son exaltation à une source autre que celle du patriotisme, se faisait remarquer par son désespoir, en criant, d’une voix tremblante de fureur : « A bas les royalistes ! » Voilà qu’une marchande d’oublies, sa boîte sur le dos, sa claquette en main, insoucieuse des affronts du jour, ne voyant dans la chute de l’Empire qu’une occasion de vendre plus de produits de son commerce à des masses d’acheteurs ; voilà que cette industrielle parisienne vient, au milieu des grenadiers exaspérés, jeter son cri joyeux et cadencé :

-Voilà… le plaisir, mesdames, voilà… le plaisir !

-Comment ! s… nom de D… ! lui dit le sergent en la saisissant par le bras, voilà le plaisir ! te f..-tu de nous, avec ton plaisir ? Allons ! crie Vive l’Empereur !

Et la pauvre marchande, interdite et confuse, n’avait plus de voix pour un cri si étranger à ses habitudes. D’autres camarades intervinrent en riant ; elle cria en riant elle-même ce qu’on ne lui ordonnait plus qu’en plaisantant ; et, pour lui tenir compte de son dévouement à la cause impériale, la boîte fut dressée, et les aiguilles tournèrent rapidement sur leur axe.

La capitale ouvrant ses portes aux hordes étrangères ; les drapeaux ennemis détrônant dans nos murs les couleurs françaises ; d’indignes citoyens s’attelant au char de triomphe de nos vainqueurs ; d’autres, forcés de cacher leurs pleurs et leurs cicatrices ; – voilà ce que j’ai raconté dans mes souvenirs de 1814 ; voilà ce que j’ai encore à redire. J’ai malheureusement été, deux fois dans une année, témoin de ce que des siècles ne semblaient pas pouvoir reproduire.

A peine l’armée française eût-elle pris, morne et désespérée, la route d’Orléans, que Paris prit un nouvel aspect : la joie brilla sur toutes les physionomies qui s’étaient cachées pendant l’interrègne. Dès le soir de l’évacuation, on apprit que le Roi et sa famille étaient à Saint-Denis, se disposant à faire leur entrée solennelle, le jour suivant. La belle occasion de faire parade de dévouement, pour les hommes du lendemain, ces intéressantes victimes, arrivant à point nommé pour se faire escompter en places et en rubans les dangers courus et les persécutions essuyées par le courage réel qui se tait ! Aussi Dieu sait avec quel empressement l’élite royaliste se précipita vers Saint-Denis pour saluer, la première, le retour des exilés.

Comme les barrières étaient encore au pouvoir des vétérans et de la gendarmerie, cocarde tricolore en tête, chaque fidèle avait la peine de passer devant ces mécréants, avec sa cocarde blanche en poche ; ce n’était que dans la plaine que ce symbole de la vieille monarchie sortait de l’ombre et brillait aux bonnets des Gardes nationaux, aux chapeaux bourgeois et même à beaucoup de chapeaux féminins. Le beau sexe, il faut en convenir, était terriblement royaliste ; Nîmes, Marseille et Montauban en garderont longtemps la mémoire.

Or, qu’arriva-t-il ? C’est que les officiers de garde aux barrières, vexés de démonstrations semblant insulter à leurs sentiments patriotiques, se permirent une petite vengeance qui fit beaucoup rire aux dépens des chevaliers de la fidélité, qui s’étaient rendus à Saint-Denis. Les grilles furent impitoyablement fermées à l’heure dite, et refusèrent de s’ouvrir à des milliers de traînards qui vinrent s’y heurter. Il fallait passer la nuit à la belle étoile ou retourner à Saint-Denis ; la foule prit son parti en brave : on forma donc des danses rondes dont les refrains n’épargnaient guère les oreilles des bonapartistes ; femmes, enfants, jeunes gens, vieillards, tout s’enlaça par la main aux cris de « Vive le Roi ! » Cette séance nocturne aux barrières, fut appelée Campagne sentimentale de Saint-Denis.

C’était une campagne comme une autre à porter sur ses états de services. La colonne des actions d’éclat et blessures pouvait s’enrichir de l’ardeur déployée, sous les yeux de l’ennemi, par certains coryphées entonnant la ronde célèbre alors : 

Rendez-nous notre père

De Gand,

Rendez-nous notre père.

ainsi que des rhumes de cerveau attrapés,

par d’autres, en dansant à la belle étoile.

 Louis XVIII ne fit sa rentrée à Paris que le 8 juillet. Je devais, ce jour-là, dîner avec un de mes parents, destitué dans les Cent-Jours, de la place de directeur des Droits réunis à la Rochelle. Notre rendez-vous était au Palais-Royal. J’attendais mon homme depuis plus de deux heures, errant presque solitaire sous les galeries où je ne rencontrais que quelques visages tristes et sévères comme le mien. Pendant ce temps-là, la royauté rentrait en triomphe aux Tuileries ; quelque curieux que je fusse de spectacles, je n’avais pas voulu grossir le cortège, et j’étais resté stoïquement à promener mon dépit d’une galerie dans l’autre.

Enfin, à près de 7 heures, je vois arriver mon cher parent tout palpitant d’enthousiasme et de fatigue ; il venait d’assister à l’entrée du Roi. Impossible à lui de me dépeindre les transports et l’ivresse de la population entière ; le royalisme lui coupait la parole. Enfin, après dîner, il voulut me rendre témoin d’une unanimité à laquelle je me refusais de croire ; il m’entraîna dans le jardin des Tuileries.

Oh ! il faut en convenir, si l’orgueil national y avait à souffrir, les yeux, du moins, y étaient charmés par une pompe de toilettes et de costumes qui jamais, je le crois, n’avaient plus profusément bariolé ce magnifique jardin. En arrivant par la terrasse des Feuillans, l’œil ne planait que sur un tapis diapré de toutes les fleurs et de tous les rubans semés sur les innombrables chapeaux de femmes qui se touchaient tous. La terrasse du château n’avait plus suffi à contenir les visiteurs empressés de saluer le Roi rendu à tant d’amour : les balustrades des parterres avaient été franchies ; les danses rondes y tourbillonnaient d’un pied pesant, au grand préjudice des fleurs royales ; le délire semblait confondre tous les âges dans un pêle-mêle. C’étaient des clameurs perçantes de voix de femmes dominant les voix plus rares et plus graves des hommes, quand Louis XVIII se montrait à l’une des croisées du château ; c’était sans doute un magique tableau que les Tuileries, ce jour du 8 juillet ; mais sur ce fond d’allégresse et de bonheur étaient ça et là semées des taches rouges, qui, pour bien des regards, en empoisonnaient toute l’harmonie ; ces taches rouges étaient encore tièdes de sang Français ; c’était l’uniforme de l’Angleterre !

J’ai déjà décrit l’entrée triomphale de l’empereur de Russie, Alexandre, au milieu de l’état-major de cinq ou six armées, le 31 mars 1814 : j’assistai en juillet 1815 à un spectacle malheureusement semblable ; je voulus voir défiler l’armée Anglo-hollandaise. Elle partait du bois de Boulogne, et se rendait sur la place de la Concorde où la passaient en revue tous les généraux en chef de la nouvelle croisade contre la France. J’eus la constance de rester plus de trois heures à la même place, appuyé le long d’un arbre des Champs-Elysées. Dans ce si long défilé, je vis se dérouler, sous mes yeux, tout ce qui me restait à connaître des uniformes et des armures de l’Europe civilisée.

Oh ! c’était vraiment être battu deux fois, bis mori, que de l’avoir été par une armée aussi mal tournée que l’armée anglaise. Passe encore de recevoir des coups de fusils de ces beaux grenadiers des gardes russe et prussienne, à la tournure mâle et militaire ; de recevoir des coups de sabre de ces vieux hussards de Brandebourg et de Silésie, vrai type de la cavalerie légère. Mais, comment pouvait-on être bon soldat sous ce petit pain de sucre à visière mobile, avec cette veste rouge taillée sans grâce et sans goût, ces pantalons gris, collant sur des genoux cagneux ?

Voilà les demandes que nous nous faisions, nous autres, Français de l’Empire, accoutumés à tout sacrifier à l’élégance du dehors ; et cela, à l’aspect de l’armée anglaise qui, toute caricature qu’elle nous parût, n’en venait pas moins de soutenir les six heures d’assauts furieux que lui avait livrés la cavalerie française sur le plateau de Mont-Saint-Jean. On sait que depuis cette époque, l’Angleterre a changé la coupe de ses uniformes ; je l’en félicite, surtout pour ses dragons et ses hussards, ce que j’ai certainement vu de plus laid dans la coalition tout entière.

Je fis cependant une remarque honorable pour l’Angleterre ; c’est que sur ces 50 000 poitrines que je voyais passer sous mes yeux, je n’apercevais aucun ruban, aucune de ces bijouteries dont sont émaillées les armées du reste de l’Europe. A peine si, à de rares intervalles, je voyais sur le sein de quelque officier une médaille suspendue à un ruban violet, ordre dont j’ignore le nom. L’amour de la patrie, la gloire de la vieille Albion, voilà ce qui suffit aux armées britanniques pour les faire combattre avec une valeur admirable. »

Deux choses me frappèrent vivement par leur singularité, dans cette revue ; le corps d’armée de Brunswick et la division écossaise. J’avais déjà vu défiler toute l’armée hollandaise et belge, brillante d’hommes et de costume, quand une ligne absolument noire lui succéda dans toute la largeur des Champs-Elysées ; c’était la division du duc de Brunswick, tué à Waterloo.

Là, figuraient ces fameux hussards de la mort dont j’avais tant entendu parler dans mon enfance ; ils étaient entièrement costumés de noir ; pelisses, dolmans, chabraques, buffleterie, brandebourgs et panaches, tout était de cette teinte lugubre ; une tête de mort sur deux os en croix, en métal blanc, était le seul objet brillant qui se détachât sur les schakos et les sabredaches de ce sombre corps de cavalerie. Du reste, l’infanterie de Brunswick avait poussé jusqu’à l’enfantillage la manie du noir ; elle portait le même costume que les hussards, une pelisse à l’inévitable tête de mort ; mais tout était noir jusque dans son armement, ses sacs, ses gants et jusqu’au bois de ses fusils ; je ne sais même pas si le canon n’en était point bruni.

Mais voici venir ce que la foule attendait avec tant d’impatience : la chaussée est occupée par une ligne qui ne ressemble plus à rien de ce que nous connaissions ; des baïonnettes scintillant de loin nous annoncent seules que ce sont des soldats qui s’avancent en ordre. Mais ces toques élégamment garnies de plumes noires qui n’ont coutume de figurer que sur des chapeaux de femmes ; mais ces jupons courts, à larges plis bariolés de carreaux, verts et rouges ; mais ces jambes nues et brûlées par le soleil, que lacent, jusqu’au-dessus de la cheville, ces galons rouges et blancs, tout cela n’est plus de nos jours ; sommes-nous donc en carnaval ? Eh ! mon Dieu non, ce sont les enfants de la Calédonie : place aux braves Ecossais !

Je ne saurais dire avec quel respectueux étonnement les Parisiens virent défiler ces singuliers régiments en jupons ; nous savions avec quelle valeur ils avaient combattu, aux Quatre-Bras, à Hougoumont et à Waterloo, quelques jours auparavant ; nous savions que plusieurs de leurs bataillons, incapables de fuir, s’étaient pris corps à corps avec la Garde impériale qui venait de rompre leur ligne à la baïonnette ; que dans cette affreuse mêlée il n’y avait eu ni vainqueurs ni vaincus, qu’il n’y avait eu que des morts. Aussi, les honneurs de la revue furent pour les Ecossais.

Eh ! qui ne les connaît et ne les aime aujourd’hui en France, ces enfants de la Clyde, ces braves montagnards que leur immortel compatriote, Walter Scott, nous a rendus si familiers ? Braves gens qui portent la fidélité et le dévouement du royaliste dans un cœur tout républicain par sa valeur et sa fierté ! Et leur musique militaire ; que croyez-vous qu’elle eût en tête ? Oh ! qu’au premier rang des musiques de nos régiments modernes, mugissent les trombones, beuglent les ophicléides, gémissent les pistons ; que Rossini sème toutes les fioritures de ses clarinettes italiennes sur la large harmonie allemande des instruments de cuivre : mes oreilles seront charmées ; mais c’est mon imagination qui le fût, quand je vis des cornemuses précéder la musique écossaise. Oui vraiment, des cornemuses, comme celles que gonfle dans nos rues le souffle des enfants de l’Auvergne et de la Bretagne. Admirable simplicité de ce peuple qui, seul, parmi tous ces bataillons que le niveau de la civilisation avait dépouillés de leur caractère primitif, nous apparaissait, vierge de toute altération !

Ces musettes dont nous voyions les porteurs marcher fièrement, et les jambes nues, nous redisaient de leur voix perçante, les exploits de Wallace et de Bruce ; c’était au son des mêmes ballades appelant jadis l’Ecosse aux armes contre Edouard d’Angleterre, que ces fiers montagnards traversaient nos Champs-Elysées. Un de leurs régiments était réduit à moins de 300 ou 400 hommes ; à l’aspect des cornemuses dont la voix stridente réglait leurs pas, un poétique souvenir me transporta en Ecosse ; je crus voir les premiers clans accourant se ranger sous la cravate de taffetas que venait de déployer, pour bannière, le brave et infortuné Charles-Edouard ; je me rappelais ce jour où il marcha sur Edimbourg, au milieu de ses fidèles montagnards, et précédé, pour toute musique, de quatorze cornemuses. La vue de Wellington me rendit bientôt à de plus tristes réalités.

Je ne décrirai point une seconde fois un état-major général ; c’est toujours même profusion de galons, de broderies, de panaches et de décorations ; trois hommes seuls me frappèrent parmi tant d’ennemis de la France : Wellington, Blücher et le prince d’Orange. Le premier, coiffé du classique chapeau à claque de l’Angleterre, avec sa longue et pâle figure, son nez busqué et ses cheveux blonds, formait un piquant contraste avec son voisin, porteur d’une moustache blanche taillée en crocs, de petits yeux vifs et perçants, à l’air aussi dur et aussi martial que l’Anglais avait l’air bourgeois et débonnaire ; celui-ci était le vieux prussien Blücher. L’un et l’autre avaient la poitrine couverte, des deux côtés de l’uniforme, de tant de plaques et de crachats, que je ne pus les compter. Auprès d’eux, un tout jeune homme ne me sembla porter qu’une décoration qui fixa mes regards, c’était, il est vrai, la plus significative ; ce jeune homme était le prince d’Orange, portant en écharpe son bras gauche, cassé à Waterloo par une balle française.

Ici, se termine l’histoire des Cent-Jours et commence celle de la seconde Restauration, cette longue lutte entre le droit divin et le droit du peuple. Pour préluder à cette série de manques de foi, devant aboutir aux Ordonnances de Juillet, le pouvoir commença par violer la capitulation de Paris, qui jetait un voile sur la conduite politique des Français dans les Cent-Jours ; il décréta d’accusation La Bédoyère et l’illustre et malheureux Ney. L’étranger suivit ce noble exemple en spoliant nos Musées ainsi que l’arc de Triomphe du Carrousel, au mépris des traités qui les protégeaient. Le pont d’Iéna avait alors pour ornement les aigles que lui a rendues la Révolution de 48 ; elles posaient leurs serres sur le cordon de chaque pile, étendaient gracieusement leurs ailes à droite et à gauche et embrassaient ainsi chaque arcade.

Pauvre pont ! son nom pensa lui coûter cher ; sans la maladresse des canonniers prussiens, c’en était fait de lui.

Après la rentrée de Louis XVIII, le bruit se répandit un matin que les Prussiens avaient fait sauter le pont d’Iéna, la nuit précédente. Je sortis à l’instant avec d’autres étudiants qui se trouvaient alors comme moi au café des Pyrénées ; nous nous rendîmes au Champ-de-Mars et vîmes en effet un groupe nombreux près du pont. La seconde pile du côté du Champ-de-Mars était écornée à la hauteur du chapiteau, quelques pierres du cintre étaient fendillées ; les artificiers prussiens avaient si mal disposé leur fougasse, trop faible, du reste, que tout l’effet s’en était manifesté en dehors du pont et n’avait réussi qu’à le marquer d’une auréole noire qui était loin d’être glorieuse pour eux. L’indignation et le mépris jaillissaient de tous nos regards, à l’aspect de ce guet-apens nocturne ; on annonçait que les Prussiens devaient, dans la journée, procéder définitivement à la destruction du pont d’Iéna ; la plus vive agitation se répandit alors dans Paris. Le roi Louis XVIII, informé du projet de l’armée prussienne, déclara, dit-on, qu’il ne souffrirait point une telle violation des traités et qu’il irait se placer sur le pont qu’on voulait faire sauter. Malheur inévitable de la situation ! personne ne crut un mot de cette résistance à l’étranger de la part d’un prince dont le retour se signalait déjà dans le Midi par le meurtre et la terreur ; quoi qu’il en fût, les Prussiens respectèrent le pont d’Iéna, et le Roi, qui s’était peut-être prononcé avec fermeté, ne réussit qu’à s’attirer l’épigramme suivante, qui, dès le même jour, circulait en cachette. Louis XVIII était, on le sait, d’une corpulence énorme ; quelle bonne fortune pour l’opposition ! Voici l’épigramme en question, demeurée intacte en ma mémoire, ainsi que tout ce qui tient à cette mémorable époque des Cent-Jours : 

Venez, fiers Prussiens, sur le pont d’Iéna

Assouvissant votre orgueil misérable,

Vous venger du nom mémorable

Que la victoire lui donna.

Essayez ! Louis vous défie

De pouvoir le faire sauter ; 

Car pour nous, exposant sa vie,

Il a juré de s’y faire porter !

Tu resteras debout sur ta base imposante,

Noble pont ; ne crains rien pour tes fiers piédestaux,

Sur ton pavé que Louis se présente…

Et l’on verra la mine avorter, impuissante,

Sous un tel héroïsme… et sous tant de quintaux.

Je vis hélas ! plus tard, le pillage du musée ; j’ai vu les grenadiers hongrois porter sur de grossiers brancards les divines toiles des Raphaël, des Titien et des Dominiquin ; la main sauvage d’un pandour arrachait de leur piédestal les marbres sacrés qu’avaient fait respirer les Phidias et les Praxitèle, sous les formes d’Apollon, de Vénus et de Laocoon. Pour l’honneur de Paris, l’Autriche n’avait pu y trouver d’emballeur pour consommer son vol ; ses soldats seuls lui servirent dans cet ignoble emploi.

Pendant ce temps-là, l’arc de triomphe perdait ses trophées, ses reliefs lui étaient arrachés ; des câbles grossiers garrottaient les chevaux de Venise, que de victoire en victoire la gloire avait menés de Corinthe à Paris. Là, un officier anglais, monté sur le monument, prenait en riant des poses dans le char où Napoléon ne s’était pas trouvé digne de figurer ! Voilà ce que je voyais douloureusement, d’une croisée du musée, tandis que la cavalerie autrichienne gardait toutes les avenues du Carrousel. »

 

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( 4 juin, 2015 )

Un étudiant parisien témoin de la cérémonie du Champ-de-Mai (1er juin 1815, à Paris).

Champ de Mai 2« La première explosion libérale contre l’Acte additionnel était passée; toutes les nuances du patriotisme sentaient qu’il était indispensable de se fondre dans un sentiment commun, l’horreur du joug étranger. On remettait donc à des jours plus calmes, les comptes à demander; il fallait d’abord sauver le territoire menacé. Nous étions à la veille du Champ-de-Mai  ; c’était dans cette solennité que l’Empereur devait déposer la dictature, recevoir le serment des représentants, et distribuer les aigles à l’armée et aux gardes nationales. Chaque soir, la place Vendôme offrait le coup d’œil le plus animé et le plus pittoresque. Des députations de tous les régiments et d’une partie des gardes nationales y mêlaient leurs uniformes, tous divers de forme et de couleurs; la musique de la garnison de Paris exécutait des symphonies devant l’état-major de la place; les éperons et les sabres résonnaient de toute part sur le pavé; tout respirait un air fier et belliqueux sur cette noble enceinte, où la colonne, dressant son fût tronqué sur tant de braves, leur criait du haut de son chapiteau vide, qu’il leur restait encore une page d’histoire à ajouter à celle d’Austerlitz. Enfin, vint le jour du Champ-de-Mai; un peu tard pour répondre à son nom, car ce fut le 1er  juin. Il est de ces spectacles, de ces impressions de jeunesse qui scindent toute une existence d’homme; qui en font deux parts, l’une placée avant le grand jour qui va servir d’époque aux souvenirs de la vie entière, l’autre après. Tel sera le Champ-de-Mai, pour tous les jeunes gens de mon âge qui ont assisté à ses pompes; certes jamais rien d’aussi admirable n’était passé par leur regard pour se graver dans leur âme; jamais cette journée ne fuira de la mienne. Dès le matin, Hyppolite et moi nous étions en route pour le Champ-de-Mars; le canon venait de nous éveiller. Mais plus heureux que moi, mon camarade n’allait pas être réduit à ne voir que de loin et à travers la poussière, ce qui allait se passer dans le pavillon impérial. Un député de notre pays (de la Vendée), lui avait procuré une carte d’électeur, et lui, blanc-bec comme moi, se présenta bravement en cette qualité au vétéran qui le laissa entrer, sur le vu de sa carte et d’une culotte courte de satin noir qui le pouvait certainement faire passer pour un député de Saint-Malo, dont il portait le cachet dans ses bas de soie, empaquetant des mollets brillant par leur absence. La culotte était alors de rigueur. Devant l’École Militaire s’élevait un immense pavillon , formant un demi décagone, ayant pour diamètre le palais. Il était couronné par un fronton élevé régnant dans toute son étendue, et portant quatre-vingt-six écussons au nom des départements, séparés par autant d’aigles. Une légère colonnade laissait apercevoir l’intérieur tendu de draperies, et disposé sur chaque face en amphithéâtre, pouvant contenir vingt mille spectateurs assis et à couvert. Au pavillon du milieu de l’École Militaire, était adossé le trône de l’Empereur, à la hauteur du premier étage, et une longue rampe descendait de là jusque dans l’enceinte découverte qui séparait le péristyle des gradins. Au milieu du Champs-de-Mars s’élevait une estrade à laquelle on montait par les quatre faces garnies de degrés sans rampe d’appui. Les talus étaient couverts d’une foule innombrable, et les arbres chargés d’une troupe d’enfants. L’intérieur était garni par l’armée et les légions de gardes  nationales. Comme c’était du haut de l’estrade que l’Empereur devait voir défiler les régiments, je mis toute la persévérance et la résignation nécessaires pour parvenir jusqu’au pied; à forcé de bourrades données et reçues, enfin j’y parvins. A midi et demie, le canon gronda aux Invalides; à l’instant trois cent mille têtes se tournent vers l’École Militaire. J’aperçois, de ma place, comme saisi d’une sorte d’hallucination, des couleurs rouges, bleues, vertes, blanches, se heurtant sur les degrés du trône; des étincelles semblaient de temps en temps jaillir de ce chaos de satin et de velours, rapides éclairs, lancés par l’or et les pierreries ; je ne distinguais, de si loin., qu’un tourbillon de panaches, d’épaulettes et de cordons; la cour venait de prendre place aux côtés de l’Empereur; la cérémonie était commencée. Le Dieu des armées fut invoqué en chants harmonieux par des chœurs du Conservatoire qui étaient venus mêler leurs voix à la liturgie du clergé, qu’on avait prié d’apporter à la cérémonie son indispensable Te Deum, accoutumé à retentir pour toutes les causes et tous les pouvoirs, e sempre bene. Un instant après, Monsieur Dubois d’Angers, le même que la présidence des assises de Paris a rendu célèbre dans la mémorable affaire du coup de pistolet, Monsieur Dubois prononça devant l’Empereur un discours au nom des électeurs et des représentants. On proclama ensuite, au bruit du canon, le résultat des votes acceptant l’Acte additionnel, parmi lesquels figurait honorablement le mien, que j’ai déjà dit avoir donné avant de savoir ce que j’approuvais : puis Napoléon prononça à son tour un discours qui, ce jour-là, respirait une fierté qu’il eût fallu déployer, dès le 21 mars, vis-à-vis de l’étranger. C’est sous les fourches caudines, s’ écria- t-il, qu’on voudrait nous faire passer! le souffrirons-nous! Et le canon des Invalides répondit que non; à ce signal, la foudre se répondit de batterie en batterie, jusque sur les hauteurs fortifiées. Là, les canonniers attendaient, à leurs pièces, qu’il leur fût permis, en faisant parler l’airain pour eux, de joindre ses détonations à celles des cent mille voix qui acclamaient sur le Champs-de-Mars. Mémorable moment que celui où nous entendîmes successivement le signal partir de l’École Militaire et se prolonger, ‘une voix de plus en plus sourde, jusqu’aux buttes Saint- Chaumont ! La France venait de recevoir le serment de l’armée et de la garde nationale, de conserver intact l’honneur des aigles que Napoléon leur avait confiées. « — Soldats de la ligne, avait-il dit, vous jurez de rivaliser de courage et d’efforts avec vos frères de la Garde impériale; et vous, soldats de la Garde, vous jurez de vous surpasser vous-mêmes dans la nouvelle lutte qui s’apprête ! «  Le serment fut fait. Ligny et Mont-Saint-Jean peuvent dire s’il fut tenu. J’attendais avec une grande impatience le moment où l’Empereur viendrait sur l’estrade auprès de laquelle je m’étais placé. J’avais souvent vu les rois et les princes marcher dans les cérémonies publiques entre deux files de soldats formant ce qu’on appelle la haie. Mais savez-vous ce qui composait cette haie, depuis le pavillon jusqu’au milieu du Champ-de-Mars? Deux rangs d’officiers, portant chacun l’aigle de leur régiment. Ce fut soûls ce berceau diapré des trois couleurs, étincelant d’or et d’argent, que Napoléon marcha jusque vers l’estrade. Là encore, même cortège. Sur chaque marche des quatre faces se tenait un porte-aigle, appuyé immobile sur son drapeau, comme ces statues de chevaliers debout sur leur piédestal. On ne peut rien imaginer de plus magnifique que ces quatre rayons tricolores qui, partant du sol, arrivaient en s’élevant tous aboutir au même foyer de splendeur, à la plate-forme où venait de monter l’Empereur, accompagné de tous les grands de l’Empire. Je me suis ri, dans un précédent article, des relations du Moniteur qui a toujours soin de mettre le beau temps de moitié dans l’enthousiasme officiel, et de faire arriver le soleil, juste à l’heure du rendez-vous que lui avait donné le programme. Eh bien! C’est pourtant ce que je suis forcé de relater, moi, si peu courtisan de mon naturel. Sans vouloir classer malgré lui ce pauvre dieu du jour dans les partisans de Napoléon, le fait est que le temps, qui avait été incertain toute la matinée, devint serein tout-à-coup, et qu’à peine les porte-drapeaux étaient à leur poste, que le soleil vint miroiter sur l’or poli des aigles. Il dardait ses rayons à ces nobles enseignes; les aigles les lui renvoyaient en nombreux éclairs; admirable échange entre les gloires du ciel et les gloires de la terre ! L’Empereur, la face tournée vers le pont d’Iéna, était debout sur l’estrade, entouré de ses frères, Lucien, Louis et Jérôme, tous revêtus de costumes de taffetas blancs, pantalon de tricot de soie, la toque en tête; superbe tenue de danseurs de corde. Hélas! Et lui aussi, par-dessus tous ces oripeaux de cour, il portait une tunique de satin cramoisie, et était coiffé d’une toque de velours à l’Henri IV ! Mesquine magnificence qui, dans une cérémonie toute pop dû disparaître devant le frac vert de la garde et devant l’immortel petit chapeau. J’étais à quinze pas de l’Empereur ; mes yeux ne le quittèrent pas une minute pendant tout le défilé; il me parut sombre et préoccupé. Les bataillons marchaient sur la droite, tournaient à gauche devant le pont d’Iéna, et revenaient ensuite tourner encore à gauche pour défiler au pied de l’estrade. Chaque compagnie, en passant devant l’Empereur, le saluait du cri connu de l’Europe entière; mais la foule innombrable qui couvrait le Champ-de-Mars, ne fit entendre que de rares acclamations. Napoléon, qui espérait peut-être un plus vif enthousiasme, regardait tristement défiler sous ses pieds d’admirables régiments, sans adresser la parole à ses voisins. Un petit incident vint lui rendre un éclair de gaîté. Des factionnaires veillaient sévèrement à ce que la place restât libre devant l’amphithéâtre pour le défilé des troupes: Sept ou huit élèves de l’École Polytechnique étaient pourchassés de toute part et ne pouvaient réussir à se placer; alors que font-ils ? Ils se faufilent entre deux compagnies d’infanterie, se forment en peloton, et défilent gravement, en criant plus fort que toute une compagnie: Vive l’Empereur ! Je reconnus dans ce groupe l’élève Beudin, du Lycée Impérial, comme moi; je présume que ce fut lui qui plus tard devint député de Paris et représentait le quartier Saint- Antoine, dont le député se nommait aussi M. Beudin. Napoléon se mit à rire, et je le vis adresser quelques mots   aux généraux qui l’entouraient. Après le défilé, il se rendit de nouveau à pied à l’École Militaire, et de là regagna les Tuileries, salué pour la dernière fois par le canon des Invalides. Dans la journée, il y eut divertissement aux Champs-Élysées et distribution de comestibles; ignoble et dégradante cérémonie où l’on jetait, comme à des pourceaux, la glandée à la tête d’un peuple qu’on avait proclamé souverain le matin même, en se faisant gloire de ne tenir la couronne que de ses mains. Le soir, concert aux Tuileries et feu d’artifice sur la place de la Concorde. De chaque côté du pavillon de l’Horloge, sur le jardin, on avait construit une vaste tribune pour les musiciens qui devaient exécuter le concert. Le balcon était tendu de draperies, c’était de là que la famille impériale devait y assister. Un concours immense se pressait sur la terrasse ; il était plus de neuf heures et demie, et personne ne paraissait au balcon. Je voulus, en attendant, donner le signal d’impatience, en criant: Vive l’Empereur ! Pas une malheureuse voix ne répondit à la mienne, je ne fis pas mes frais. Enfin les croisées s’ouvrirent ; l’Impératrice mère, Madame Laetitia, parut, escortée de ses quatre fils; Joseph n’était pas à Paris. Je vis là, pour la première fois, sous un long manteau de cour, cette femme à la destinée si singulière , cette mère d’une reine et de quatre rois, qui, de tant de grandeurs, ne devait même pas obtenir des représentants de la France, couverte de gloire par son fils, un petit coin de la terre natale pour y laisser ses restes nonagénaires ! Oh !oui, on a bien eu raison de la nommer une autre Hécube; elle a survécu à la chute d’une maison aussi nombreuse et plus illustre que celle de Priam! Et ce fut la France de Juillet qui repoussa par ses députés, la vieillesse exilée par la peur ! Une cantate fut chantée par deux chœurs, l’un d’hommes, l’autre de femmes. Qu’on ne s’imagine pas que les ordonnateurs de la fête eussent commandé aux poètes lauréats des Tuileries, quelques strophes énergiques qui pussent vibrer dans les cœurs, un de ces chants taillés sur le patron de la Marseillaise ou du Chant du Départ: Fi donc! Cela eût senti la Révolution et contrarié peut-être la Sainte-Alliance qu’on allait combattre ; non, non; toujours même système, jamais un souvenir de Jemmapes ou de Marengo. On se contenta d’une vieillerie, composée à Lyon en 1814, au moment de l’agonie impériale. Je me rappelle le premier couplet de ce chant, intitulé « La Lyonnaise » :

Napoléon, roi d’un peuple fidèle,

Tu veux borner la course de ton char;

Tu nous montras Alexandre et César,

Nous reverrons Trajan et Marc-Aurèle.

CHŒUR.

Que les cités s’unissent aux soldats;

Rallions-nous pour ces derniers combats!

Français, la paix est aux champs de la gloire,

La douce paix fille de la Victoire. 

Il est vraiment fâcheux que la nation n’ait pas senti tout le bonheur de revoir MM. Trajan et Marc-Aurèle; elle ne fit rien pour cela; aussi, pour dédommagement, elle revit MM. les Cosaques. Après le concert, l’Empereur mit le feu à un dragon qui vola le communiquer au feu d’artifice dressé au milieu de la place. Il représentait le brick l Inconstant, qui avait apporté César et sa fortune, des rochers de l’île d’Elbe aux rives du Var. Il devint un double emblème de cette fortune ; il apparut un moment tout resplendissant de feux et de lumière; c’était le glorieux débarquement dans le golfe Juan; puis la nuit descendit plus noire sur son squelette fumant et calciné; c’était le lendemain de Waterloo. Ainsi s’éclipse la gloire de ce monde, comme un feu d’artifice! Mais de celui des Cent-Jours il resta un peu de cendre; le peuple la recueillit dans les trois journées de Juillet, il la lança dans les airs, d’une main patriotiqu , puis soudain les trois couleurs en naquirent; les trois couleurs, gage de sa souveraineté !

(E. LABRETONNIERE: « Macédoine. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et durant les Cent-Jours », Lucien Marpon, Libraire-éditeur,1863, pp.254-263)

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